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L'Actualité économique
Aspects démographiques du sous-développement
Léon Tabah
Volume 33, numéro 1, avril–juin 1957
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Éditeur(s)
HEC Montréal
ISSN
0001-771X (imprimé)
1710-3991 (numérique)
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Citer cet article
Tabah, L. (1957). Aspects démographiques du sous-développement. L'Actualité
économique, 33(1), 150–156. [Link]
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Aspects démographiques du
sous-développement
-À plusieurs reprises L'Actualité Économique a publié des analyses
du sous-développement, envisagé sous des angles très divers. Souvent il
a fallu tenir compte de certains facteurs démographiques dont les effets
sur l'économie sont encore mal connus et qui de toute façon représentent
à l'heure actuelle un des obstacles les plus difficiles à franchir parmi ceux
que rencontrent les pays sous développés dans leurs efforts vers une
croissance économique rapide. M . Léon Tabah, dont les travaux sur la
question sont connus, établit dans l'article qui suit certaines des liaisons
les plus frappantes des données économiques et démographiques du
processus de croissance généralisé.
Leproblème de l'aide aux pays dits «sous-développés», dont on
parle tant depuis quinze ans, présente la particularité d'avoir été
créé par l'Organisation des Nations-Unies, sur une initiative
américaine, au lendemain de la dernière guerre. L'impulsion
initiale est venue, il importe de le souligner, non pas d'une quel-
conque sollicitation émanant des pays pauvres, mais d'une offre
faite par les pays riches eux-mêmes.
L'idée que l'expansion mondiale serait favorable à l'économie
des pays les plus développés animait certainement les promoteurs
d'un vaste plan «d'assistance»: un élargissement du commerce
international pouvait paraître avantageux, voire indispensable, à
l'économie de nombreux pays riches, dont beaucoup se voyaient
privés de leurs débouchés et sources d'approvisionnement tradi-
tionnels dans les territoires lointains, et vivaient dans l'appréhen-
sion d'une nouvelle secousse semblable à cette des années 1929-33.
Un sentiment de générosité n'était cependant pas étranger au
projet; d'autant plus qu'il a longtemps caractérisé l'opinion amé-
ricaine dans l'intervalle des deux guerres et a pu ainsi appuyer les
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préoccupations proprement politiques. La croyance en un machi-
nisme perfectionné, et facilement reproductible, désormais capable
de bouleverser les structures existantes, et de libérer rapidement
touslespeuplesdela misère, étaittrèsrépandue,tant dans l'opinion
que chez lesspécialistes eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, les capitaux n'ont pas suivi les promesses
faites et il fallut reconnaître la vanité des projets grandioses qui
avaient été ébauchés, dégonfler le mouvement d'espoir que l'on
avait imprudemment fait naître. ,
Certes, depuis la fin de la guerre plus d'un demi-milliard
d'habitants del'Asie et del'Afrique ont conquis leur indépendance
nationale. Mais le simple fait dejouir d'une liberté politique, s'il
est souvent une condition même du progrès économique et social
dans certains pays, n'a pas amené, pour le moment, cette amélio-
ration des conditions de vie dont les populations des pays sous-
développés ont un si-pressant besoin et qu'ils appellent de tous
leurs vœux. Non seulement le résultat espéré reste encore à
obtenir, mais dans nombre de pays, c'est un abaissement de la
consommation par tête qui est observé avec l'accroissement du
nombredebouches ànourrir. Biensouvent, lesanciensélémentsde
stabilité se sont écroulés et, à mesure que de nouveaux espoirs se
sont levés, de nouvelles ambitions, plus fortes encore, se sont
manifestées. L'expansion économique est'devenue de la sorte plus
une idée qu'une réalité, un cri de ralliement demillions d'êtres qui
s'insurgent contre leur pauvreté alors que le niveau d'existence ne
cesse de s'élever dans les pays libérés du frein démographique et
pourvus d'une solide infrastructure. Le désir de se hausser au
niveau des pays développés constitue certainement une source
d'énergie considérable, mais il risque aussi par cela même, de sus-
citerdesmécontentementsquidéjà inquiètent lespays occidentaux.
Comment expliquer l'échec quasi total des plans de dévelop-
pement mondial élaborés par les organismes internationaux? Il
semble qu'il y ait, à l'origine de ces désillusions, une connaissance
insuffisante et un manque d'analyse du processus complexe de la
croissance. En particulier, on avait sous-estimé un facteur qui s'est
finalement révéléessentiel;celuidel'accroissement despopulations.
Les pays européens n'avaient-ils pas eux-mêmes connu une expan-
sion importante sans pour cela se heurter à des difficultés insur-
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montables commec'est aujourd'hui lecasdespays sous-développés?
Il y a cependant une différence de degré qui modifie entièrement
les données du problème.
Une des caractéristiques les plus communes aux pays pauvres
est un niveau élevé de la natalité accompagné d'une mortalité en
baisserapide. Letableau est partout àpeu dechosesprès lemême:
la natalité est approximativement celle des pays de l'Europe du
milieu du XVIII ème siècle et la mortalité celle de ces mêmes pays
d'Europe à la fin du XIX ème siècle, après 150 années de dévelop-
pement presque ininterrompu.
Mais,alorsqu'enEuropeleprogrèsaétésurtout obtenu grâceà
l'amélioration des conditions économiques, la baisse de la mortalité
des pays pauvres est surtout due, pour le moment, au progrès de
la science médicale et à sa diffusion. Le progrès médical vient du
dehors alors qu'en Europe, venu du dedans, il devait se plier au
rythme généraldu progrèséconomiqueet était donc nécessairement
lent. La naissance même d'une conscience mondiale rend aujour-
d'hui l'assistance sanitaire plus inéluctable que l'assistance pure-
ment économique, d'autant plus qu'elle est moins coûteuse.
Par contre, lanatalité ne peut suivre un rythme de baisse aussi
rapide. La réduction des naissances suppose, en effet, une trans-
formation profonde des mœurs et ne peut intervenir qu'avec
lenteur. Une initiative extérieure apparaît, dans ce domaine,
souvent déplaisante aux populations et risque de bouleverser les
structures sociales existantes. Il est encore difficile de dire à quel
moment cette deuxième phase du cycle démographique sera déclen-
chéeet lesdémographes se trouvent réduits, dans leurs prévisions,
à couvrir tout lechamp deséventualités sur lemoment où la baisse
interviendra et le rythme qu'elle prendra.
On peut toutefois discerner une opinion dominante: la seconde
'phase du cycle démographique sera parcourue à un rythme aussi
lent que celui qui a été observé en Europe depuis le milieu
ou la fin du XIX ème siècle, les facteurs économiques et culturels
actuels s'opposant à la limitation des naissances. La cadence
rapide avec laquelle se déroule la première phase, en empê-
chant une amélioration du niveau d'existence, en est elle-même
en partie responsable.
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POPULATION ET SOUS-DÉVELOPPEMENT
De plus,quelles quesoient lesévolutions possibles des facteurs
économiques et culturels, les prévisions indiquent toujours une
forte accélération de la croissance actuelle, en raison même de la
vitesseacquise. Lamarged'erreur est doncfaible lorsque lescalculs
de prévision démographique sont limités à une génération, l'incer-
titude ne commençant réellement qu'au delà.
Prenons, par exemple, le cas de l'Egypte. La population a
approximativement doublé en 50 ans, de 1897 à 1947; selon les
démographes de l'O.N.U., un nouveau doublement exigera deux
fois moins de temps, quelles que soient les données économiques
et sociales et quelle que soit la volonté des gouvernants de limiter
lacroissanceactuelle. En Inde,labaissedelamortalitéestsérieuse-
ment amorcée tout en étant encore loin de parvenir en fin de
course; le taux d'accroissement annuel n'est de ce fait encore que
de 1.3 p.c, mais il doit progressivement' atteindre et dépasser
2 p.c. d'ici 1975. En Algérie, le taux annuel d'accroissement
atteint déjà 2.5 p.c, soit plus de deux fois supérieur à celui de
l'Europe encore non malthusienne de la première moitié du XIXe
siècle. Selon les hypothèses moyennes, ce taux doit atteindre et
même dépasser 3 p.c, assurant un doublement dans les 23 ou 25
prochaines années. Les pays de l'Amérique centrale connaissent
actuellement lacroissancelaplusrapide,enraison de l'amélioration
récente du niveau sanitaire que ne compense pas encore la baisse
de la natalité. Ainsi, au Venezuela, la population doit doubler en
20ans; le rythme de progression approche 3p.c, suivi de peu par
celui du Mexique et celui du Brésil. Dans la plupart des pays
musulmans,quireprésentent actuellement 400millions d'habitants,
ledoublement requiert souvent moins de25ans,lanuptialité étant
particulièrement forte et précoce. La part des populations musul-
manes dans le monde doit passer de 15.4 p.c. en 1955 à 22 p.c. en
1975.
Selon les hypothèses moyennes, on obtient pour l'ensemble
despayspauvres,définis, par exemple,par unrevenu annuelmoyen
inférieur à 100 dollars, un doublement du chiffre de la population
en25 ansetunemultiplicationparplusde4eh 50 ans. De1,600 mil-
lions aujourd'hui, la population des pays pauvres passerait à
3,600 millions en 1980 et à un peu plus de.7,600 millions en l'an
2,000.
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L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE
Certes, l'expansion démographique est loin de constituer en
elle-même une source de difficultés insurmontables,- bien au con-
traire. L'exemple même des populations européennes au XIXe
siècle le montre bien. L'expansion démographique des pays euro-
péens au XIXe siècle a même favorisé l'essor économique de ces
pays. Mais des taux de croissances comparables à ceux qu'on ob-
serve actuellement dans les pays sous-développés (deux fois plus
élevés) sont inédits dans l'histoire de l'humanité et posent des
problèmes qu'on n'a pas le droit de sous-estimer. Le problème
essentiel est de rechercher dans quelles conditions seront assurés
à ces populations en progression constante, de nouveaux moyens
de vivre et de produire. L'accroissement de production à réaliser
pour que, dans cette course-poursuite entre la production et la
population, le premier l'emporte de façon définitive, doit répondre
à deux objectifs:
a) couvrir l'accroissement depopulation pour éviter une dégra-
dation des conditions devie actuelles;
b) couvrir les besoins vitaux non satisfaits et élever suffisam-
ment là consommation et le niveau culturel pour amorcer le
progrès économique et préparer en même temps les esprits à un
contrôle volontaire des naissances, étant bien entendu que l'ini-
tiative, en ce domaine, ne saurait être efficacement suscitée de
l'extérieur et devrait puiser ses sources dans les forces internes.
Pour répondre à ces objectifs, il faudrait posséder les éléments
métriques permettant de prévoir le développement économique.
Or, ces instruments de mesure font déjà défaut dans les pays
avancés, et manquent presque totalement pour les pays retardés.
Ils supposent, en effet, des définitions précises et des statistiques
assez; détaillées sur la formation du capital et le revenu national.'
De plus, il est difficile de prévoir une adaptation globale et
simultanée de toute l'armature des nombreux éléments qui com-
mandent l'évolution générale, même si on les ramène à quatre:
fécondité, mortalité, taux des investissements et taux d'intérêt
national.
Les démographes et leséconomistes ne sont pas encore allés au
bout de cecalcul difficile. Lespremières approches sont cependant
intéressantes. Elles montrent que si l'on borne le calcul à une
génération, l'incertitude porte presque essentiellement sur le
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POPULATION ET SOUS-DÉVELOPPEMENT
développement de la production, les limites de la prévision étant
relativement étroites pour le progrès démographique. Par contre,
dès que le calcul porte sur une période plus longue, le champ
d'incertitude s'élargit considérablement, l'évolution de la popu-
lation entrant àson tour sous la dépendance defacteurs dont il est
difficile d'imaginer dès maintenant le comportement. Le facteur
démographique étant affecté d'une forte inertie pendant une
génération, c'est le facteur économique qui 'apparaît décisif.
Pendant cet intervalle, l'accroissement du niveau d'existence
apparaît en général faible ou nul, au mieux.
Lorsque l'on allongelapériode deprévision au delà d'une géné-
ration, l'évolution du niveau de vie dépend alors essentiellement
de la question de savoir si,pendant lesprochaines décades, l'esprit
de prévoyance s'est suffisamment développé, entraînant une modi-
fication profonde dans le comportementdes couples. Laprogression
du niveau de la consommation par tête sera plus ou moins forte
selon le rythme de baisse de la fécondité et le rendement des
investissements.
Un plande «démarrage»,appuyéou non sur uneaideétrangère,
ne semble pasainsi trouver une justification réelle sans la perspec-
tive d'une limitation des naissances qui ne soit ni trop différée, ni
trop lente.
Or, nous ignorons lesrelations complexes qui lient la fécondité
et le niveau de vie. Nos connaissances se bornent à la simple
constatation qu'un mouvement de réduction des naissances est
toujours précédé d'une progression sensible du niveau de vie.
Maisaucuneloirigideliant labaissedelafécondité à l'amélioration
desconditions devien'apparaît universelle et valable pour tous les
temps.
Quoi qu'il en soit, un calcul, même approché, montre que des
investissements importants sont nécessaires dès que l'on veut
relever un tant soit peu le niveau de la consommation par tête.
Des taux d'investissements nets atteignant 20 p.c. du revenu
national doivent souvent être requis pour doubler simplement le
niveau devieen25ou 30ans,alorsquel'on prévoit pour laFrance,
par exemple, un doublement en 15 ou 20 ans. On est loin des
estimations faites par les experts des Nations-Unies. C'est deux
ou trois fois plus qui serait nécessaire dès le départ, et on voit mal
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L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE
lespaysriches consacrer presque autant de leur revenu au dévelop-
pement despayspauvresqu'à leurspropres investissements.
L'écart actuel dans le niveau de vie des pays développés et
sous-développés iraalorsensecreusant davantage. Or,leniveau de
départ est déjà très bas dans les premiers, très inférieurs à celui
qu'ont connu les pays européens avant la révolution industrielle.
Le revenu moyen d'un Algérien est, par exemple, quatre à cinq
fois inférieur àceluidu Françaisentre 1800et 1850.
La question se pose dès lors de savoir ce qu'il adviendra des
pays actuellement les plus pauvres. Il paraît en effet difficile
d'imaginer pour eux une croissance indéfinie qui les amènera à
doubler tous les 20 ou 25 ans, alors que dans les pays riches le
bien-être ne cesse de croître. La situation est aggravée par le fait
que l'augmentation des besoins s'accroît plus rapidement que la
possibilité de les satisfaire. La radio, le cinéma suscitent des
besoins nouveaux (effet de «démonstration» de Duesenberry).
Trois possibilités s'ouvrent doncaux pays pauvres. Ou bien la
fécondité baissant dèsmaintenant et àun rythmerapide,le progrès
économique et social pourra alorsprendre placepourvu que le taux
desinvestissementssoitsuffisant, etquelaformation professionnelle
nedemandepastropdetemps ; maisc'estrarement lecas.
Ou alors la fécondité ne pouvant baisser d'elle-même à. un
rythme suffisant, et à une échéance qui ne soit pas trop éloignée,
l'amélioration de l'état sanitaire s'affaiblira peu à peu. La popu-
lation s'acheminera vers un équilibre de misère.
Enfin, devant l'incapacitéoùsetrouvent les dirigeants d'obtenir
une dirninution spontanée de la natalité, on ira peut-être jusqu'à
des mesures légales d'avortement sur une grande échelle, comme
c'est le cas au Japon depuis 1948. Il n'est cependant pas évident
que lesrésultats obtenusparl'expériencejaponaisepuissent serépé-
ter dans d'autres pays,étant donné un contexte culturel très diffé-
rent, dans la plupart des cas. De plus, la conjoncture politique
n'y est pas toujours favorable. Une population nombreuse est en
effet très souvent considérée comme un signe de puissance.
Léon TABAH,
docteur es sciences économiques (Paris).
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