Rimbaud : émancipations créatrices ?
Rappel : émancipation =
- Action de (se) libérer, de (s')affranchir d'un état de dépendance; état qui en résulte.
- S’affranchir d’une tutelle
- En droit romain, devenir un homme libre
émancipation = processus moins que résultat, qui indique un état de libération dans
quelle mesure, dans Les Cahiers de Douai, Rimbaud s’affranchit-il d’une tutelle,
qu’elle soit poétique ou sociale, par et pour l’écriture poétique ?
I. S’affranchir nécessite la reconnaissance de l’existence d’une tutelle
o Tutelle poétique à laquelle Rimbaud rend avant tout hommage à une longue
histoire de la poésie par des exercices de pastiche, par un souci de montrer son
excellence à l’imitation : de Villon à Baudelaire, de Hugo à Banville, du blason
à la poésie épique, de l’élégie à l’indignation politique. Pierre Brunel, dans sa
préface à l’édition des Poésies complètes en livre de poche, indique
qu’ »Ophélie » est « peut-être la transposition d’un exercice de vers latins »,
que le « Bal des pendus » viendrait peut-être de la « Lettre de Charles
d’Orléans » qui impressionna tant ses professeurs, « Credo in unam », qui
devriendra « soleil et chair », porte l’influence de Lucrèce dans De Natura
rerum, qu’il aura fréquenté en tant qu’élève.1
o Les différentes tutelles annoncent déjà une forme d’originalité, car elles
coexistent chez Rimbaud, alors qu’elles se sont exclues historiquement
(romantisme/Parnasse)
o Par des thématiques qui sont des topoi littéraires reconnus
II. L’émancipation créatrice va marquer un processus de séparation
Le seul fait d’écrire est une forme de rejet des conventions contraignantes
de son milieu. Le pastiche devient parodie cinglante, esthétique ou
politique
La poésie est un lieu d’expression d’indignation pour le jeune Rimbaud : la
poésie sociale, aux échos romantiques, vibre du refus des inégalités contre
lesquelles le jeune homme s’indigne. Dénoncer le pouvoir, la sottise, Dieu,
la bourgeoisie provinciale, tout ce qui nuit à l’expression du désir, force de
création par excellence.
L’excellent élève choisit d’abord la provocation, signe de jeunesse, dans la
parodie
Avant de se « faire voyant », Rimbaud regarde le monde à travers tous les prismes
possibles.
III. Mais c’est surtout dans l’expression d’une voix sincère que le processus
d’émancipation et la quête d’une voie poétique commence à s’inscrire
Poésie < « poien », créer, fabriquer par essence, la poésie est une construction
nouvelle, à partir de matériau qui préexiste au poème à venir, et que ce dernier va
transformer, littéralement. Quand il écrit à Banville en avril 1870, il veut « écrire
1
Brunel, « Introduction », Poésies complètes, Livre de poche-classiques, Paris, 1998, p. 14
du printemps », métaphore du renouveau, pour lui comme pour la poésie : « mes
bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes. »
Expression d’un lyrisme touchant lorsque le poète se sait libre, les topoi
classiques laissent place à un véritable contentement du poète, et la forme
se fait alors simple et pure. Il se contente d’être, seul et sans lien, dans les
plus beaux poèmes du recueil, et dans ceux qui renvoient à sa fugue en
Belgique. L’émancipation créatrice est alors consécutive à la liberté de
mouvement, au temps qui ne lui est plus imposé. Le verbe privilégié est
« s’en aller ».
Les premiers poèmes dépassent déjà un lyrisme « subjectif », qu’il
condamne dans les lettres à Demeny, parce que Rimbaud comprend que la
création poétique est le lieu d’une voix autre, qui jette hors de soi, à la
manière de l’antique « fureur » poétique. Les cahiers de Douai ne montrent
pas encore cette fureur, mais le jeune poète sait se dire suspendu, libre,
quand toutes ses sensations physiques contribuent à lui donner un
sentiment de liberté qui se passe de toute compagnie.
Le processus touche aussi le lecteur qui croit d’abord ne voir que des
pastiches, et distingue peu à peu la voix authentique qui se cherche et
s’affirmera très vite, dans les lettres. Elle passe parfois par l’autodérision,
et toujours quand le lyrisme se fait sincère et se dégage des références trop
ostentatoires. Rimbaud montre que la poésie peut dilater l’espace,
suspendre le temps, être le lieu où le soi exprime ce qu’il est. C’est alors
que peut venir le temps de l’exploration qui marque les poèmes de 1971, et
se défaire du passé poétique pour être « absolument moderne » (Une
Saison en enfer, 1873)
Cahiers de Douai marquent donc l’expression d’un processus à son début, à la fois
personnel et artistique, qui laisse place à l’expression d’une admiration pour ses
modèles, et d’une capacité, certes ponctuelle, mais déjà présente, à s’en défaire. Ce
processus contribue à laisser une « impression ambiguë », dont parle Brunel,
« entre ceux qui crient au nouvel « enfant sublime » et « ceux qui ne veulent voir
en lui qu’un bon élève »2. Mais le bon élève choisira vite, dès 1871, « the road not
taken » pour paraphraser Robert Frost, prendra les risques qu’exige l’écriture, se
fera voyant pour que ses successeurs, symbolistes, surréalistes, toute la création
d’avant-garde, puissent faire de la poésie le lieu de liberté qu’elle est avant tout.
Plus que d’amour, le jeune Rimbaud montre qu’il a soif de liberté, et les Cahiers
de Douai marquent les débuts d’un apprentissage qui est, selon le spécialiste Steve
Murphy, « l’apprentissage de la subversion ». Il faut du temps pour découvrir
« l’inconnu » que cherchait Baudelaire dans « Le Voyage », et Rimbaud parcourra
cette distance avec une rapidité jamais égalée.
2
Op. cit., p. 15