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Juste la fin du monde : Prologue et extraits

Ces extraits présentent des dialogues entre des personnages. Dans le premier extrait, Louis annonce sa mort prochaine à sa famille. Dans le deuxième, Suzanne parle de la relation difficile avec son frère Louis et de ses lettres elliptiques. Dans le troisième, Antoine évoque également la relation compliquée avec son frère Louis.

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Juste la fin du monde : Prologue et extraits

Ces extraits présentent des dialogues entre des personnages. Dans le premier extrait, Louis annonce sa mort prochaine à sa famille. Dans le deuxième, Suzanne parle de la relation difficile avec son frère Louis et de ses lettres elliptiques. Dans le troisième, Antoine évoque également la relation compliquée avec son frère Louis.

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Juste la fin du monde : extrait 1 : prologue

LOUIS. – Plus tard‚ l’année d’après


– j’allais mourir à mon tour –
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai‚
l’année d’après‚
de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire‚ à tricher‚ à ne plus savoir‚
de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini‚
l’année d’après‚
comme on ose bouger parfois‚
à peine‚
devant un danger extrême‚ imperceptiblement‚ sans vouloir faire de bruit ou commettre un geste
trop violent qui réveillerait l’ennemi et vous détruirait aussitôt‚
l’année d’après‚
malgré tout‚
la peur‚
prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre‚
malgré tout‚
l’année d’après‚
je décidai de retourner les voir‚ revenir sur mes pas‚ aller sur mes traces et faire le voyage‚ pour
annoncer‚ lentement‚ avec soin‚ avec soin et précision
– ce que je crois –
lentement‚ calmement‚ d’une manière posée
– et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux‚ tout précisément‚ n’ai-je pas toujours été un
homme posé ?‚
pour annoncer‚
dire‚
seulement dire‚
ma mort prochaine et irrémédiable‚
l’annoncer moi-même‚ en être l’unique messager‚
et paraître
– peut-être ce que j’ai toujours voulu‚ voulu et décidé‚ en toutes circonstances et depuis le plus loin
que j’ose me souvenir –
et paraître pouvoir là encore décider‚
me donner et donner aux autres‚ et à eux‚ tout précisément‚ toi‚ vous‚ elle‚ ceux-là encore que je ne
connais pas (trop tard et tant pis)‚
me donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être responsable de moi-même et
d’être‚ jusqu’à cette extrémité‚ mon propre maître.
Juste la fin du monde: extrait 2: 1ère partie, scène 3

SUZANNE. - (...)
Parfois, tu nous envoyais des lettres,
parfois tu nous envoies des lettres, ce ne sont pas des lettres, qu'est-ce que c'est ?
de petits mots, juste des petits mots, une ou deux phrases,
rien, comment est-ce qu'on dit ?
elliptiques.
« Parfois, tu nous envoyais des lettres elliptiques. »
Je pensais, lorsque tu es parti
(ce que j'ai pensé lorsque tu es parti),
lorsque j'étais enfant et lorsque tu nous as faussé compagnie
(là que ça commence),
je pensais que ton métier, ce que tu faisais ou allais faire
dans la vie,
ce que tu souhaitais faire dans la vie,
je pensais que ton métier était d'écrire (serait d'écrire)
ou que, de toute façon
- et nous éprouvons les uns et les autres, ici, tu le sais, tu
ne peux pas ne pas le savoir, une certaine forme d'admiration,
c'est le terme exact, une certaine forme d'admiration
pour toi à cause de ça -,
ou que, de toute façon,
si tu en avais la nécessité,
si tu en éprouvais la nécessité,
si tu en avais, soudain, l'obligation ou le désir, tu saurais
écrire,
te servir de ça pour te sortir d'un mauvais pas ou avancer
plus encore.
Mais jamais, nous concernant, jamais tu ne te sers de cette possibilité, de ce don (on dit comme ça,
c'est une sorte de don, je crois, tu ris)
jamais, nous concernant, tu ne te sers de cette qualité
- c'est le mot et un drôle de mot puisqu'il s'agit de toi –
jamais tu ne te sers de cette qualité que tu possèdes, avec
nous, pour nous.
Tu ne nous en donnes pas la preuve, tu ne nous en juges pas
dignes.
C'est pour les autres.

Ces petits mots


- les phrases elliptiques -
ces petits mots, ils sont toujours écrits au dos de cartes postales
(nous en avons aujourd'hui une collection enviable) comme si tu voulais, de cette manière, toujours
paraître être en vacances,
je ne sais pas, je croyais cela,
ou encore, comme si, par avance,
tu voulais réduire la place que tu nous consacrerais
et laisser à tous les regards les messages sans importance que tu nous adresses.
« Je vais bien et j'espère qu'il en est de même pour vous. »
Juste la fin du monde: extrait 3: 2ème partie, scène 3

ANTOINE

(…)
je pense,
je pensais,
que peut-être, sans que je comprenne donc
(comme une chose qui me dépassait),
que peut-être, tu n'avais pas tort,
et que en effet, les autres, les parents, moi, le reste du monde,
nous n’étions pas bons avec toi
et nous te faisions du mal.
Tu me persuadais,
j'étais convaincu que tu manquais d'amour.
Je te croyais et je te plaignais,
et cette peur que j'éprouvais
- c'est bien, là encore, de la peur qu'il est question -
cette peur que j’avais que personne ne t’aime jamais,
cette peur me rendait malheureux à mon tour,
comme toujours les plus jeunes frères se croient obligés de l'être par imitation et inquiétude,
malheureux à mon tour,
mais coupable encore,
coupable aussi de ne pas être assez malheureux,
de ne l'être qu'en me forçant,
coupable de n'y pas croire en silence.

Parfois, eux et moi,


et eux tous les deux, les parents ils en parlaient et devant moi encore,
comme on ose évoquer un secret dont on devait me rendre également responsable.
Nous pensions,
et beaucoup de gens, je pense cela aujourd'hui, beaucoup de gens, des hommes et des femmes,
ceux-là avec qui tu dois vivre depuis que tu nous as quittés,
beaucoup de gens doivent assurément le penser aussi,
nous pensions que tu n’avais pas tort,
que pour le répéter si souvent, pour le crier tellement comme on crie les insultes, ce devait être juste,
nous pensions que en effet, nous ne t'aimions pas assez, ou du moins,
que nous ne savions pas te le dire
(et ne pas te le dire, cela revient au même, ne pas te dire assez que nous t'aimions, ce doit être comme ne pas
t'aimer assez).
On ne se le disait pas si facilement,
rien jamais ici ne se dit facilement,
non,
on ne se l’avouait pas,
mais à certains mots, certains gestes, les plus discrets, les moins remarquables,
à certaines prévenances
- encore une autre expression qui te fera sourire, mais je n'ai plus rien à faire maintenant d'être ridicule, tu ne
peux pas l'imaginer -
à certaines prévenances à ton égard,
nous nous donnions l'ordre, manière de dire,
de prendre plus souvent et mieux encore soin de toi, garde à toi,
et de nous encourager les uns les autres à te donner la preuve que nous t'aimions plus que jamais tu ne sauras
t'en rendre compte.

(...)
Parcours: Phèdre de Racine, extrait de l’acte II scène 5.

PHEDRE
Ah ! cruel, tu m'as trop entendue !
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi−même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison,
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le coeur d'une faible mortelle.
Toi−même en ton esprit rappelle le passé.
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé :
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine,
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis−je ? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois−tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime !
Hélas ! je ne t'ai pu parler que de toi−même !
[...]
Les Caractères de Jean de La Bruyère, 1688.

De la société et de la conversation, 9 (VIII)

Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c'est un homme universel, et il se donne pour
tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paraitre ignorer quelque chose. On parle à table d'un
grand d'une cour du Nord : il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils savent ; il
s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette
cour, des femmes du pays de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées
; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire,
et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend
feu au contraire contre l'interrupteur : "Je n'avance rien, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache
original : je l'ai pris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis
quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune
circonstance." Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée,
lorsque que l'un des conviés lui dit : "C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive
fraichement de son ambassade."
Les Caractères de Jean de La Bruyère, 1688.

De la cour, 74 (I)

L’on parle d’une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens au contraire,
durs, féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un
âge où l’on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours
ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s’enivre que de vin : l’usage trop fréquent
qu’ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-
de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de
l’eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu’elles croient
servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs
épaules, qu’elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de
cacher l’endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette
contrée ont une physionomie qui n’est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de
cheveux étrangers, qu’ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête :
il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu’on ne connaisse les hommes à leur
visage. Ces peuples d’ailleurs ont leur Dieu et leur roi : les grands de la nation s’assemblent tous les
jours, à une certaine heure, dans un temple qu’ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un
autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu’ils appellent saints, sacrés et
redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos
tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l’on voit à
genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l’esprit et tout le coeur appliqués. On ne
laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paraît adorer le prince,
et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment... ; il est à quelque quarante-huit degrés
d’élévation du pôle, et à plus d’onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.
Les Caractères de Jean de La Bruyère, 1688.

Du souverain ou de la République, 9 (IV)

La guerre a pour elle l’antiquité ; elle a été dans tous les siècles : on l’a toujours vue remplir
le monde de veuves et d’orphelins, épuiser les familles d’héritiers, et faire périr les frères à
une même bataille. Jeune Soyecour ! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr,
pénétrant, élevé, sociable ; je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère,
et t’enlève à une cour où tu n’as fait que te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire !
De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont
convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns les autres ; et pour
le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on
appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide
réputation ; et ils ont depuis renchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire
réciproquement. De l’injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est
venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui
fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s’abstenir du bien de
ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.
Parcours: Annie Ernaux, Les Années (2008)

Les après-midi de soleil, sur les bancs du jardin public, les jeunes femmes échangeaient des propos
sur les couches, l'alimentation des enfants, en surveillant les jeux du bac à sable. Les bavardages et
les confidences de l'adolescence, quand on se raccompagnait interminablement, paraissaient loin.
La vie d'avant, trois ans au plus, laissait incrédule, avec le regret de ne pas en avoir davantage
profité. Elles étaient entrées dans le Souci, de la nourriture, du linge, des maladies infantiles. Elles
qui pensaient ne jamais ressembler à leurs mères en prenaient la relève, avec plus de légèreté, une
forme de désinvolture que la lecture du Deuxième sexe 1 et Moulinex libère la femme2
encourageaient, et déniant, à la différence de celles-ci, toute valeur à ce qu'elles se sentaient
néanmoins tenues de faire sans savoir pourquoi.

Dans les déjeuners auxquels avec une anxiété et une fièvre de jeunes ménages on invitait la
belle-famille pour montrer qu'on était bien installés et avec plus de goût que les autres membres de
la fratrie, après avoir fait admirer les voilages vénitiens, toucher le velours du canapé, écouter la
puissance des baffles, sorti le service de mariage — mais il manquait des verres —, quand tout le
monde avait réussi à se caser autour de la table, commenté la façon de manger la fondue
bourguignonne — dont on avait trouvé la recette dans Elle 3—, les conversations petites
bourgeoises s'engageaient sur le travail, les vacances et les voitures, San Antonio4 , les cheveux
longs d'Antoine5, la laideur d'Alice Sapritch6, les chansons de Dutronc7. On n'échappait pas à la
discussion pour savoir s'il était plus économiquement rentable dans un couple que la femme
travaille au dehors ou reste à la maison.

1 ouvrage de Simone de Beauvoir, très important dans l’évolution de la pensée féministe. 2 slogan publicitaire de
Moulinex.
3 magazine féminin paru pour la première fois en 1945.
4 auteur de romans policiers.

5 chanteur populaire des années 60. 6 actrice populaire des années 60.
7 chanteur populaire.

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