Torca
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Faculté de Droit
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Introduction
A la fin du cours de Vie Internationale, l’auditeur devra comprendre la nature et la
composition de la société internationale, ses règles de fonctionnement, les problèmes majeurs
qui s’y posent. Les notions, concepts, techniques, méthodes et doctrines nécessaires à
l’intelligence du droit international et des relations internationales, seront à la portée de
l’étudiant.
Le droit national dans lequel est moulé l’étudiant, est un droit d’une communauté politique
hiérarchisée. En revanche, la vie internationale est égalitaire (en principe). Elle fournit à ceux
qui se destinent à une carrière diplomatique et internationale d’acquérir une formation initiale
dans le domaine du droit international et des relations internationales. La mondialisation si
évidente appelle l’ouverture des juristes aux relations internationales.
L’étude de la vie internationale impose la continuelle observation des réalités
internationales au quotidien. Il est donc demandé aux auditeurs de se mettre sur le fil de
l’actualité internationale, au départ de nouvelles technologies de l’information et de la
communication.
Le premier objectif du cours est de mieux comprendre le monde dans lequel l’on vit.
Lorsque l’on consulte les médias, que l’on parle entre nous de choses comme l’admission de
la Palestine comme membre des Nations Unies, l’assassinat d’un journaliste saoudien en
Turquie, les tractations entre les deux Corée, la guerre au Yemen ou en Syrie, le bréxit etc, il
est important de comprendre les informations qui nous sont fournies. Il n’y a pas de relation
internationale qui ne se rapproche d’une façon ou d’une autre à des questions juridiques. Le
droit est le langage commun des relations internationales, même s’il peut y avoir des
appréciations différentes sur ce que la règle de droit signifie. Les règles de droit international
viennent saisir chaque situation, et la place du droit international ne cesse de grandir, parce
que les règles et les institutions ne cessent de se développer.
Le second objectif est un objectif de formation intellectuelle. Il est très bon, pour nous
qui connaissons le droit interne, de nous frotter à un ordre juridique qui est fort différent de ce
qu’est le droit belge, par exemple. En droit international, il n’y a pas de séparation des
pouvoirs, les Etats créent le droit, le sanctionnent, le mettent en œuvre eux-mêmes. Il n’y a
pas de policier – si l’on excepte le Conseil de sécurité, mais nous verrons qu’il n’a qu’un
pouvoir relatif, à cause d’une procédure juridique très exigeante. Il est bon de s’ouvrir à un
ordre juridique très particulier, et cela permet de se réinterroger sur ce qu’est un ordre
juridique. Il n’est pas interdit de se poser des questions fondamentales à nouveau.
A cette occasion, une plus-value est d’essayer d’apprendre à lire. L’on ne sait pas encore
exactement ce que lire signifie. Lire un texte, comprendre ce qu’il y a dedans, est un exercice
très difficile. Nous allons être confrontés à des textes qui sont parfois difficiles à comprendre,
parce qu’ils sont le résultat d’une procédure diplomatique de rédaction. Les phrases sont
parfois impénétrables. Pour comprendre le sens de la règle, il faut donc faire un exercice de
lecture, qui est très formateur.
Le dernier objectif est un objectif de formation professionnelle. L’on doit présumer que
l’on va accéder à un diplôme nous donnant le droit d’exercer une profession réglementée, qui
nous met au contact du public. Il a le droit d’attendre de nous un service juridique de qualité.
L’on ne peut pas mettre sur le marché des gens qui risquent de commettre des fautes
professionnelles graves. Cet objectif de formation professionnelle va se rapporter
essentiellement non pas à la compréhension et à la connaissance du droit international, mais
surtout aux rapports entre le droit international et le droit congolais. Ce cours veut montrer
comment le droit international vient profondément marquer et influencer les politiques
juridiques en droit interne.
Le cours va donc être consacré pour deux tiers au droit général de la communauté
internationale. L’on aura ainsi à la fois une vue globale du droit international général. La
République Démocratique du Congo est un pays né du droit international, sa position au cœur
du continent noir, son histoire depuis l’occupation léopoldienne…appellent le droit
international.
TITRE I. FACTEURS DES RELATIONS INTERNATIONALES
Dans ce monde devenu interdépendant, les Etats entretiennent entre eux des
multiples rapports, les liens de coopération transnationaux se sont multipliés dans les
domaines économique, social, culturel, scientifique. L’Etat qui demeure le point de référence
des échanges internationaux doit pouvoir réunir un certain nombre de paramètres pour espérer
participer activement à la vie internationale qui est par essence compétitive. La possession ou
la non-possession de ces paramètres donne à l’Etat des atouts nécessaires de son action sur la
scène internationale. Ces atouts sont de divers ordres : géographique, économique,
scientifique, culturel, militaire…
CHAPITRE I. LES FACTEURS ECONOMICO-GEORGAPHIQUES
Chaque pays est situé dans un espace bien déterminé, sa localisation géographique
(section I) peut être un atout ou un handicap sur le plan économique (section II).
SECTION I. LA GEORGRAPHIE
A l’exception de l’Antarctique qui ne relève d’aucune souveraineté territoriale, le
globe est entièrement partagé à l’heure actuelle en différentes entités politiques appelées
« Etats ». Cette répartition a été faite au gré des circonstances historiques : partages féodaux,
conquêtes monarchique, conquêtes coloniales, guerres et traités de paix, conférences
diplomatiques, décisions administratives ont fixé les frontières, modelé les territoires,
compartimenté l’espace en autant des souverainetés. Le territoire politique est
tridimensionnel, puisqu’il inclut le sol, l’eau et l’air. L’espace océanique et l’espace aérien
tombent d’avantage dans le domaine des relations internationales.
Chaque Etat est ainsi placé dans un environnement donné, il est maritime ou
continental, enclavé ou doté des façades maritimes, minuscule ou gigantesque, massif ou
étiré, bénéficiant d’un climat tempéré ou marqué par le climat tropical, largement ouvert par
ses plaines et ses vallées ou fermé aux autres par ses chaînes montagneuses ou son relief
inhospitalier. Tous ces éléments d’ordre géographique constituent le milieu de l’Etat.
Peut-on dire que certaines milieux procurent aux Etats des ressources incomparables
et qu’au contraire d’autres Etats sont objectivement défavorisés du fait de leur milieu ? Tout
en rejetant le déterminisme géographique inscrit par exemple dans la « Théorie des climats »
de Montesquieu et en reconnaissant après d’autres que « nul ne pense que le courage ou la
lâcheté des peuples sont fonction de climat, que le destin politique de Sparte et d’Athènes a
été inscrit à l’avance sur le sol occupé par chacune de deux cités, que les notions de bonnes ou
mauvaises terres, de fécondité ou de stérilité suffisent à définir un terrain », il faut admettre
que certains éléments peuvent être soit des atouts, soit des handicaps essentiels pour les Etats.
Il est à noter que tous les grands centres actuels des puissances se trouvent dans une
zone climatique dont la sécheresse est bannie et qui autorise des récoltes. De même il existe
une relation, quoique relative entre la force de l’Etat et sa taille.
Si l’on dresse la liste de grands Etats par la taille en ordre décroissant, la Russie, le
Canada, la Chine, les Etats-Unis, le Brésil, l’Australie, l’Inde ; on constate qu’ils sont tous des
puissances régionales ou universelles incontestables. Certes, les Grandes puissances
européennes des siècles précédents étaient des tailles moyennes et l’on connait aujourd’hui les
Etats forts importants tels : l’Allemagne ou le Japon dont les territoires sont relativement
exigus. Mais il demeure qu’une grande superficie territoriale constitue un avantage important
dans la mesure où un grand territoire contiendra plus probablement qu’un petit territoire des
ressources agricoles, eu égard à la variété de son relief et de son climat, ainsi que des
ressources minérales et énergétiques. Il y a une certaines relations entre la taille et la richesse
en ressources naturelles de l’Etat. (Jacques Huntziger Introduction aux relations
internationales).
Comme l’on est amené presque forcément à comparer les territoires d’Etats entre
eux, il en ressort des différences variées centrées surtout sur deux critères : la taille et la
forme.
Y-a-t-il une limite territoriale plancher en-deçà de laquelle un Etat ne peut
fonctionner ? La taille d’un Etat fait elle automatiquement sa force ? Non, car la taille
territoriale est une notion toute relative et il n’y a pas de relation mécanique entre le territoire
et la force politique.
La Mauritanie est plus grande que n’importe quel pays de l’Union européenne mais
avec une population d’un peu plus d’un million d’habitants et une capitale de plus ou moins
70.000 personnes, elle ne détient aucun poids politique. L’Espagne a une population trois fois
plus élevée que celle du Pays-Bas, mais ce petit pays fait un commerce trois fois plus gros que
celui de l’Espagne et son principal port, Rotterdam, est le premier du monde en tonnage et en
trafic. Certes, le territoire est la base physique essentielle de l’Etat, et c’est lui qui, d’une
certaine manière, en fait la qualité.
Un Etat a beau être grand, mais s’il n’a pas un sous-sol diversifié en minerais, des
terres aptes à l’agriculture, son poids politique risque fort d’être amoindri au contraire, la
Russie et les Etats-Unis sont les deux seuls pays au monde à posséder la plus vaste gamme de
climat et de sol. Les Etats-Unis, par exemple, s’étendent de la banquise (Alaska) aux déserts
(Nevada) en passant par la forêt subtropicale (Floride et Louisiane). A l’exception de
quelques produits agricoles, très spécifiques comme le café, le cacao ou la banne, les deux
super puissances disposent sur leur territoire de tout l’arsenal agricole existant dans le monde.
Cet aspect particulier de la taille a des effets sur la santé économique et l’auto-
suffisance d’un Etat. Par contre, l’Australie a près de 2/3 de son territoire sous climat sec, le
Canada n’est dans ce fait, qu’un mince ruban peuplé large de 200 kms le long de la frontière
américaine ; le quart de son territoire est le domaine de la Toundra.
De 1937 à 1945, la Chine pratique la même stratégie vis-à-vis du Japon. Mais les
territoires à large expansion spatiale ont aussi leurs désavantages politico-économiques. Le
premier point négatif réside dans la difficulté à contrôler efficacement la totalité du territoire.
L’exemple du Soudan est, à cet égard, très significatif : le Nord du pays est arabe (Khartoum)
mais le sud est typiquement africain-noir ; d’où des différences raciales, culturelles et
historiques accentuées par une coupure physiographique sous la forme de déserts et de
marécages entre deux foyers humains de ce jeune Etat. Ce contraste physico-social entraîne
un grave problème de communication et l’Etat soudanais s’épuise à contrôler ces forces
centrifuges. Le deuxième point négatif est une question de transport et de réseaux de
circulation. La vastitude Australienne englobe les régions centrales arides, extensives et non
productives, or, jusqu’à une date récente, les six Etats fédérés du Commonwealth d’Australie
jouissaient chacun d’un réseau ferroviaire particulier avec un écartement de voies différent de
celui de l’Etat ferroviaire national, les Commonwealth Railways pour unifier le pays et
relever le défi du grand espace continental.
D’un autre côté, la petite taille territoriale exacerbe les problèmes politiques de
certains Etats. Les ressources sont limitées et une partie de la population a tendance à émigrer.
C’est le cas de Malte, de l’Ile Maurice ou de Lesotho. D’autres Etats minuscules surmontent
cet handicap en se dotant d’une structure juridico-économique sui les érige au rang de
« paradis fiscaux » ; c’est le statut de Jersey, de Liechtenstein, de Gibraltar ou des Bermudes.
D’autres comme Saint-Martin, Nauru, Pitcairn, fondent une partie de leur économie sur le
commerce de timbres-poste. L’union économique avec un Etat voisin plus grand permet
souvent à ces Etats minuscules de pouvoir se maintenir : Saint-Martin est en union
économique avec l’Italie, le Liechtenstein l’est avec la Suisse et Monaco fait de même avec la
France. Beaucoup d’Etats qui évoluent ici et là, dans le monde sont défaillants parce que leurs
frontières s’étendent trop vers l’extérieur sans être suffisamment intégrées au noyau central de
l’Etat. Un grand Etat peut satisfaire plus de besoins qu’un petit Etat mais ce dernier détient
souvent une échelle sociale et communicative beaucoup plus homogène et opératoire. Ce qui
se reflète dans sa cohésion politique. L’une des qualités évidentes de la Suisse est liée à cet
aspect (A.L. Sanguin. La géographie politique).
Avant de clore cette section sur les facteurs géographiques, nous aimerions définir le
concept de géo-politique intimement lié aux Relations internationales. En effet, à la fin du 19è
siècle, plus précisément en 1897, le géographe allemand Fréderic Ratzel et ses disciples ont
créé une science qui entendait étudier les rapports entre la géographie et la politique. Cette
nouvelle discipline scientifique qu’ils appellent la géo-politique (Geopolitik) prétendait
expliquer la politique internationale des Etats par le déterminisme des facteurs naturels. C’est-
à-dire le fatalisme géographique.
La puissance d’un Etat dépend de sa relation avec l’espace qui doit être envisagé
sous trois angles : la dimension, la situation, la configuration. Les grands peuples sont ceux
qui ont le sens de l’espace. En conséquence, la frontière est extensible ou rétractile en
fonction du dynamisme du peuple concerné. Ces idées ont conduit sous le troisième Reich à la
dangereuse théorie de « l’espace vital ».
Les conséquences et les traumatismes laissés par la geopolitik nazie ont découragé
bon nombre de géographes. La géo-politique était une pseudo-science mettant la géographie
au service de la politique et de la conquête territoriale ; elle disparut lamentablement dans
l’holocauste hitlérien. Ce n’est que vers la fin des années 60, début 70 que les chercheurs se
sont de nouveau intéressés à la géo-politique.
A la suite des travaux de F. Ratzel, il faut mentionner la thèse de H. MACKINDER
exposée en 1904, 1919 et 1943 sur le contrôle de la zone-pivot où la masse continentale
eurasienne. Le géographe britannique considère l’Europe, l’Asie, l’Afrique comme un seul
bloc qu’il appelle « l’île du monde ». Dans ce bloc continental, il existe une zone
stratégiquement capitale, d’où l’ensemble peut être dominé ; il l’appelle le Heartland(le cœur)
et la situe sur le territoire russe : d’où cette conclusion « qui tient l’Europe orientale
commande au Heartland, qui tient le Heartland commande à l’île du monde, qui tient l’île du
monde commande au monde ».
L’américain MAHAN dès 1900 avance l’idée selon laquelle l’hégémonie mondiale
des puissances maritimes peut être maintenue par le contrôle d’une série de point d’appuis
autour du continent eurasiatique.
Pour conclure cette section, nous pouvons dire qu’il n’est pas douteux d’affirmer que
l’espace joue un rôle dans les Relations internationales : il conditionne la puissance des Etats,
raison pour laquelle ceux-ci n’hésitent pas à entrer en compétition pour contrôler
stratégiquement ou économiquement l’espace situé en dehors de leurs territoires. Preuve : des
bases militaires (Navales et terrestres) la question de voies de communication (canaux,
détroits, fleuves, Suez, Panama, Bosphore et Dardanelles, golfe arabo persique, Ormuz etc…).
Aujourd’hui, plus encore qu’hier la force économique d’un Etat est étroitement liée à
sa capacité d’action sur la scène internationale. Le degré d’organisation industrielle, la qualité
de la recherche et du développement technique, l’amélioration continue de la productivité, le
goût pour l’innovation technologique, l’aptitude à investir dans le secteur de pointe et les
technologies nouvelles, la capacité d’épargne et d’investissement, le goût pour l’exploitation
sont autant des capacités qui existent et se développent dans des sociétés vieilles ou jeunes,
développées ou sous développées ; indépendamment des ressources naturelles et des richesses
physiques, leur présence explique en grande partie l’extraordinaire développement
économique américain opéré à la fin du 19ç siècle. La force économique actuelle du Japon ou
de l’Allemagne réside en cela. A l’inverse, le déclin économique de la Grande-Bretagne
s’explique entr’autre par le sclérose de son appareil économique et le conservatisme de ses
élites industrielles depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L’importance accordée
désormais à la capacité industrielle pour évaluer la force d’un Etat a accentué la distinction
traditionnelle entre les grandes et les petites puissances. Ce qui distingue les superpuissances
de toutes les autres nations, outre leur capacité à entreprendre la guerre nucléaire mondiale,
c’est leur suffisance industrielle potentielle et leur capacité technologique à demeurer devant
toutes les autres nations.
L’histoire et l’actualité immédiate fournissent de nombreux exemples des conflits
motivés par des réalités économiques : lutte pour le contrôle des matières premières, lutte
pour la conquête des débouchés commerciaux, lutte pour la domination des marchés. L’arme
alimentaire (Food Power) et l’arme monétaire font partie de la « Guerre économique » avec
l’arme pétrolière (voir l’embargo pétrolier), technologique, scientifique sans oublier celle de
l’embargo (vis-à-vis de l’Afrique du sud pour sa politique d’apartheid. De la Pologne après le
13 décembre 1981, de l’URSS pour son intervention armée en Afghanistan en 1979 ; e l’Irak
pour son annexion du Koweït en août 1990, de la Lybie pour son refus d’extrader les
présumés auteurs de l’attentat de Lockerbie plus ou moins 1994.
Le capital humain, de loin le plus précieux, joue un rôle important dans la politique
nationale et dans la politique mondiale : militairement, économiquement, écologiquement,
socialement, scientifiquement.
SECTION I. LA DEMOGRAPHIE
En 1990, 23% de la population mondiale vit dans les pays développés, on pense que
ce taux tombera à 15% à l’an 2025. Toujours en 1990, le taux global de fécondité des pays
pauvres est de 3,9 enfants par femme. A titre d’exemple : la Chine en 60 minutes gagne 2545
bébés ; l’Inde 2968, l’Union européenne (à l’époque de communauté de 12) : 445 ; l’ex-
l’URSS : 616, les Etats-Unis : 445.
Autrefois l’Asie, l’Afrique, l’Amérique latine combinaient une haute fécondité avec
une forte mortalité, ceci compensait cela. Cet équilibre quantitatif a été rompu par le progrès
de la médecine et de l’hygiène, si le taux de natalité se maintient à un niveau
traditionnellement élevé, le taux de mortalité, lui, décroît, d’une façon très considérable. Le
nombre peut devenir un facteur de richesse et de puissance s’il est en harmonie avec l’espace
et les ressources naturelles, ou bien un frein au développement économique et un facteur de
pauvreté dans le cas contraire. Mao Zedong résumait parfaitement le problème en déclarant
peu à près la révolution chinoise de 1945 : « Une naissance, c’est une bouche de plus à
nourrir, mais c’est aussi deux bras supplémentaires pour travailler ».
Il ne suffit toujours pas d’avoir une grande population pour jouer un rôle déterminant
sur la scène internationale. Il faut prendre en compte les aspects qualitatifs de la démographie
que nous développerons dans les lignes ci-dessous. Pour l’instant, nous pouvons dire que le
niveau d’instruction, l’état médical, le degré d’homogénéité (race, langue, religion, mœurs)
jouent également un rôle. A armes égales, la qualité d’une population peut compenser parfois
la quantité. C’est le cas de petit Israël, qui s’est défendu quatre décennies durant contre les
pays arabes de loin plus peuplés que lui.
Alors que la dénatalité reflète souvent un haut niveau de vie comme c’est
actuellement le cas dans les pays Nord-Atlantiques, elle peut signifier, en d’autres
circonstances, un pessimisme collectif vis-à-vis de l’avenir. Une autre question cruciale est
celle de la fuite de cerveau (brain-drain). Dans certains, cas, les diplômés ne trouvent pas de
débouchés dans leur propre pays et sont obligés de s’expatrier ; dans d’autres cas, les
meilleurs étudiants des pays sous-développés viennent poursuivre des études supérieures dans
les universités nord-américaines ou européennes mais, une fois le diplôme obtenu, ils
s’installent sur place et ne retournent pas chez eux. Les Etats-Unis et l’Union européenne
profitent de cetype d’immigration. Pour parer à cette hémorragie de main-d’œuvre ultra-
qualifiée, des Etats comme l’ex-Union-soviétique imposent de lourdes taxes aux émigrants
diplômés ; ces taxes sont censées représenter le montant que leur formation professionnelle a
coûté au Trésor public.
La santé est d’une importance aussi grande, une population qui n’a comme unique
souci que d’essayer de survivre au jour le jour dans un système agricole d’auto-substance
n’est pas une grande contribution politique ou économique pour un Etat. Cette lutte pour la
vie est un facteur capital en relations internationales car elle affecte les conditions internes et
les relations externes de l’Etat.
Au sens strict, la race, est le fait d’un groupe d’hommes présentant les mêmes
caractères biologiques, aux Etats-Unis et, dans une moindre mesure, au Canada, des millions
d’hommes et de femmes sont devenus des vrais citoyens au sens légal et émotionnel. Le
« melting-pot » a crée « une race américaine aux traits bien spécifiques. Mais d’autres
habitants des Etats-Unis comme les Noirs, les Améridiens ou les Chicanos ne se sentent
citoyens ni légalement ni émotionnellement. Cette survie de l’identité raciale en dehors du
melting-pot est le principe moteur de mouvements politiques comme le Black Power ou le
Red Power ; une telle situation peut, à la limite, être qualifiée de « retribalisation ». L’Afrique
du sud devra tendre vers le melting-pot si elle veut exister comme nation.
Avec la couleur de sa peau, la langue est ce qui marque le plus tout citoyen. Plus de
3000 langues sont parlées dans le monde mais trente seulement sont employées par au moins
20 millions de personnes. Une langue comme l’Anglais sert aujourd’hui de « lingua franca »
dans les communications internationales et les cercles scientifiques. L’idéale est une seule
langue pour tout un Etat comme en Chine, en Allemagne ou aux Pays-Bas, par exemple. Au
Canada, le problème linguistique est d’un haut degré émotionnel ; officiellement, bilingue, ce
pays ne l’est, en pratique, qu’au Québec et au Nouveau-Brunswick. Un foyer culturel,
historique et linguistique de 6 millions de personnes réparties dans le reste de l’Amérique du
nord. Ce problème afflige la construction d’un esprit national véritablement canadien, depuis
des générations. Le dernier référendum du mois de décembre 1995 au Québec en témoigne.
D’autres Etats supportent les mêmes contrariétés : la Belgique avec Flamands et Wallons,
Jurassiens dans le canton de Berte en Suisse, Guatemala avec hispanophones et mayas… De
ce fait, on comprend mieux pourquoi le langage est probablement l’indice culturel le plus
important. Chaque langue à sa manière d’exprimer les idées, les faits et les concepts, elle
affecte la pensée et l’action et conditionne la perception de la réalité par le peuple.
Toutefois, une communauté de langue ne crée pas forcément l’homogénéité entre
groupes humains différents et, inversement, un Etat plurilingue peut, malgré tout, former un
peuple très uni. Ces deux situations extrêmes peuvent être illustrées par les rapports entre
Français et Québécois, d’une part et entre Suisse de différents idiomes, d’autres part. Même
s’ils parlent la même langue, les Français et les Québécois éprouvent les difficultés pour
s’aligner sur les mêmes valeurs ou les mêmes points de référence dans la mesure où les
premiers sont imbibés de logique cartésienne tandis que les seconds évoluent dans
l’utilitarisme et le pragmatisme nord-américains. Les uns raisonnent à partir des idées, les
autres à partir des faits ; les uns restent latins, les autres pétris par l’ « américanway of life ».
Les raisonnements axiomatiques et déductifs, typiques de l’esprit français, s’opposent aussi à
la rationalité anglo-saxonne. Au contraire, les Suisses peuvent parler quatre langues
différentes (allemand, français, italien et rhétoromanche), mais agir comme peuple unique. En
effet, beaucoup d’habitudes, de préférences, de symboles, de cadres fonciers, de stratifications
sociales, d’événements historiques et d’associations personnelles ont été acquis en commun,
si bien que tout cela permet à un Suisse roman de mieux communiquer avec son compatriote
alémanique ou tessinois qu’avec un interlocuteur de France ou de Wallonie. Le Romand et
l’Alémanique peuvent de servir des mots différents pour exprimer les mêmes concepts, mais
ils se comprennent fort bien. Entre les Français et les Québécois, c’est l’inverse : ils se servent
des mêmes mots qui n’expriment pas forcément les mêmes échelles de références ou les
mêmes références mentales ; ils sont séparés par une barrière de civilisations, française et
latine dans un cas, anglo-saxonne et américaine dans l’autre. Dans l’exemple suisse, il ya
convergence « fonctionnelle » ; dans l’exemple franco-québécois, il y a divergence
« culturelle ». L’adhésion interne des habitants du territoire politique consiste principalement
dans une large complémentarité de communication sociale. Si les suisses de langues
différentes se comprennent, c’est parce qu’ils ont la capacité de communiquer entre eux sur
une gamme de sujets plus large qu’avec les étrangers ; c’est précisément cette gamme de
sujets qui manque aux relations entre québécois et français. L’esprit national est sans doute le
meilleur test de la viabilité d’un pays. Sa spécialité est liée à la proximité, à la connaissance, à
l’homogénéité et à l’interdépendance mutuelle. L’ex-Yougoslavie, Etat hétérogène par
excellence, a accompli en trente ans ce que les politicologues prévoyaient être atteint en un
siècle : l’émergence d’une identité nationale. Malheureusement l’expérience des années 90 a
fait voler en éclat cette unité. La Suisse plurilingue et biconfessionnelle ou le Brésil
multiracial s’inscrivent dans cette optique.
Le mérite de l’école transnationale est d’avoir découvert la diversité des acteurs non
étatiques (Partis politiques, organisations non gouvernementales) et leur rôle dans les rapports
internationaux. Parmi ces acteurs, l’individu figure en bonne place. Il s’agit des hommes
politiques, décideurs et par conséquent, des acteurs du jeu international. Contrairement à
l’Etat princier ou patrimonial des siècles passés, l’Etat moderne est engagé à l’extérieur par
des hommes revêtus d’un mandat public, ceux-ci s’identifient et se confondent donc avec
l’Etat ou plus exactement avec le gouvernement qui incarne l’unité étatique ; c’est pourquoi
les responsables politiques ne sont pas considérés par les juristes comme les acteurs
pleinement autonomes. Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher de prendre en considération
les facteurs humains, le tempérament des décideurs, si l’on veut réellement comprendre le
fonctionnement de la société internationale. Car le caractère, la personnalité et l’équation
personnelle des décideurs constituent aussi un facteur des Relations internationales.
Plusieurs auteurs ont été essayés de faire une typologie de caractère des hommes
d’Etat. Comme dans toute science en vogue, les typologies foisonnent mais toutes
reconnaissent qu’il y a une infinie variété dans le tempérament et le caractère des
gouvernants. Les politicologues révèlent que la personnalité des hommes au pouvoir joue
beaucoup dans la prise des décisions. Ainsi la diplomatie de l’Allemagne et de l’Italie entre
les deux guerres s’explique largement par les composantes psychologiques d’Hitler et
Mussolini. Le président Reagan aurait certainement agit avec brutalité lors de la prise
d’otages des diplomates américains à Téhéran pendant un an s’il avait été à la place de Jimmy
carter. L’invasion du Koweït de 1990 n’aurait probablement pas eu lieu si Saddam Hussein
n’était pas au pouvoir à Bagdad. Un secrétaire général du parti communiste soviétique autre
que Gorbatchev n’aurait pas inventé la perestroïka qui a permis l’implosion de l’URSS et
l’écroulement du mur de Berlin 1989. La personnalité de Boris Eltsine y est pour beaucoup
dans l’invasion brutale de la Tchétchénie en 1994, et la difficulté qu’ont les russes à s’insérer
dans la dynamique de la paix au Moyen-Orient depuis 1993. Le tempérament très bouillant du
Colonel Kadhafi place régulièrement la Libye à la une de l’actualité internationale. L’ombre
du Président Mobutu plane toujours sur la coopération belgo-zaïroise !... Chaque responsable
politique constitue un cas singulier et particulier, même pour ceux qui ont la chance
d’approcher les chefs d’Etat et de gouvernement et qui les connaissent bien, il reste toujours
dans leur attitude des éléments inexplicables, impondérables et imprévisibles. C’est dire que
l’étude de la personnalité des gouvernants relève de la sociologie dont les lois ne peuvent
qu’être relatives. L’homme étant un être social, intelligent et pensant, il faut compter avec le
« mystère » de l’homme.
CHAPITRE III. LES FACTEURS SCIENTIFIQUES ET CULTURELS
Si le 19è siècles a été le siècle de l’essor industriel, celui du 20è siècle sera marqué
par un progrès fulgurant dans le domaine technique. La maîtrise de la science et des
applications technologiques ont changé la vie dans tous les domaines.
A la fin de siècle finissant tous les Etats du monde se donnent pour objectif le
développement. Ce développement passe par le progrès technique et scientifique. C’est ainsi
que tous les Etats s’efforcent soit d’en assurer le monopole soit de le disputer à d’autres. Le
débat sur le transfert de la technologie illustrer parfaitement l’importance de ce facteur. Ce
débat qui oppose les pays développés aux pays sous-développés a encore un bel avenir devant
lui tant que le fossé ne cessera de se creuser entre les deux mondes.
Chaque jour les diplomates font des milliers de kilomètres à travers le monde pour
négocier. Le record dans ce domaine est détenu par H. Kissinger. La mission ad hoc et la
diplomatie itinérante doublent le système diplomatique traditionnel, ce qui entraine comme
conséquence : les diplomates sont court-circuités et les chancelleries sont réduites à l’exercice
d’une fonction protocolaire.
Qu’est-ce qu’une idéologie ? D. Colard dans son ouvrage précité à la p.73 définit
celle-ci comme l’ensemble de représentation des systèmes cohérents d’idées et des croyances
qui en se fondant sur un code de valeurs prétendent fournir une explication intelligible des
événements.
1) LE CONFLIT EST-OUEST
2) LE CONFLIT SINO-SOVIÉTIQUE
Ce conflit a pris racine dans les années 50. Le contentieux idéologique entre Pékin et
Moscou, porte sur la détermination de la ligne intérieure et extérieure du mouvement
communiste international. L’adoption par KROUCHTCHEV en 1955 de coexistence
pacifique comme doctrine de la diplomatie soviétique a irrité les dirigeants chinois partisans
de la révolution permanente. En prônant la coexistence pacifique, les dirigeants soviétiques
deviennent ipso facto des « déviationnistes ». L’autre point de divergence avec le P.C.U.S.
c’est le fait que les Soviétiques considèrent leur pays comme la Patrie du communisme à
laquelle tous les autres devraient se référer. Ce leadership a effarouché les dirigeants chinois
qui prennent de plus en plus de distance de Moscou qu’ils vont considérer comme des
impérialistes au même titre que les Etats Unis. La normalisation des relations sino-soviétiques
intervenue en mai 1990 n’a pas levé toutes les ambiguïtés puisque les chinois continuent à
considérer que malgré l’écroulement du mur de Berlin, le communisme n’a pas échoué, ce qui
a échoué c’est le « soviétisme ».
3) LE NATIONALISME
Parmi ces courants de pensée, on se saurait trop insister sur le maintien, voire le
renouveau dans la société internationale contemporaine, du sentiment national. L’idéologie
nationaliste inspire la politique extérieure des super-puissances. Celle de la Chine, celle des
Etats nouveaux issus de la décolonisation. Elle explique aussi les lenteurs de la construction
de l’Union européenne. Les partisans de l’Europe des Etats ou des Patries s’opposant aux
adeptes de l’Europe fédérale ou supra nationale. Le monde arabe et le continent africain (cfr.
L’O.U.A.) Sont déchirés par le nationalisme. N’a-t-on pas parlé de l’ « Euro-communisme »
pour souligner les voies originales, c’est-à-dire nationale, suivie par certains partis
communistes (espagnol et italien notamment) qui refusaient l’alignement inconditionnel sur
un « parti guide » dont le siège est à Moscou ?
Quant aux partis communistes au pouvoir dans l’Europe de l’Est avant 1989, ils se
sont très tôt efforcés de distendre les liens trop rigides qui les unissaient à l’U.R.S.S. la
Yougoslavie a montré l’exemple dès 1948 ; elle a été suivie par la Pologne et la Hongrie
(crise de 1956) puis la Roumanie et la Tchécoslovaquie (printemps de Prague de 1968).
On saurait passer sous silence le poids du facteur religieux dans les rapports
internationaux. En cette fin du XXè siècle, on assiste à un retour en force du facteur religieux,
spirituel, bref, du « sacré » : à l’Es, à l’Ouest au Sud. La religion sans oublier les guerres de
religion a marqué la vie internationale des peuples et des Etats. Son influence s’est exercée
tantôt avec force, tantôt avec modération. Elle n’a jamais totalement disparu.
Comment ne pas citer le rôle des Papes Jean XXIII, Paul IV et surtout Jean Paul II ?
Qui pourra mesurer le poids de la diplomatie Vaticane de ce pape polonais dans les
événements de la Pologne (Lech Walesa et son syndicat Solidarnosc) et de l’ensemble de
l’Europe centrale et orientale entre 1978 et 1989. L’Ostpolitik du Vatican a soutenu l’action
des églises persécutées de l’Est, encouragé les Catholiques dans leur lutte souterraine contre
le pouvoir totalitaire, milité activement dans le cadre du processus C.S.C.E d’Helsinki pour
obtenir la reconnaissance solennelle de la liberté de religion et de conscience.
Voilà un élément rarement évoqué lorsque sont recensés les facteurs qui sont des
atouts dans la compétition internationale. Merle est l’un des rares auteurs à souligner « que les
Etats sont tout d’abord différents par leur âge, et que cette observation est importante dans la
mesure où l’ancienneté et la pérennité sont de garanties de stabilité dont ne peuvent bénéficier
au même titre que les pays les plus récemment installés dans leurs frontières et n’ayant pas
des traditions politiques ». Les Etats, à l’instar des individus, tirent souvent partie de leur
ancienneté pour exercer une influence internationale que des jeunes Etats acquerront
beaucoup plus difficilement au prix d’un immense effort d’énergie, car il faudra remettre en
cause l’ordre international établi. Mais, dira-t-on, le vieux monde qu’est l’Europe n’a-t-il pas
perdu toute sa force des siècles précédents au profit des nouveaux mondes d’aujourd’hui,
l’Amérique. La Russie, le Japon, et demain, les Etats pétroliers, le Brésil ou le Nigéria ? C’est
oublier plusieurs choses.
L’avantage de l’âge existe dès lors que l’Etat a pu se procurer des bénéfices du fait
des situations avantageuses héritées de sa propre histoire diplomatique, militaire ou
économique. On ne peut comparer de ce point de vue l’Amérique, vieille déjà de dix siècles et
riche en bonnes fortunes territoriales ou commerciales, et les jeunes Etats tout juste sortis des
sables ou du colonialisme. En outre, certaines des nouvelles puissances sont de vieilles
sociétés façonnées bien avant de s’être ouvertes à l’extérieur ; elles ont souvent franchi depuis
longtemps le cap de l’adolescence politique et ont acquis de façon véritable les bénéfices
politiques et diplomatiques de leur âge. D’autre part, le bénéfice de l’âge n’est nullement
qu’un élément à côté des autres ressources nationales et il ne peut combler à lui seul les
handicaps économiques, démographiques ou militaires dont peuvent souffrir les Etats.
Il est vrai que les vieux Etats connaissent clairement certaines faiblesses liées au
vieillissement de leur population, de leur appareil économique ou de leurs traditions
nationales. Mais, au bout du compte, l’ancienneté de l’Etat est une ressource fondamentale.
Nombre d’Etats « historiques » ont eu l’avantage irremplaçable de pouvoir exploiter les
territoires et les ressources de l’humanité par la conquête, la découverte, la colonisation et
l’empire, et d’en tirer parti de multiples façons ; les uns ont assuré leur développement
économique, les autres ont développé leurs traditions navales ou marchandes, d’autres encore
ont marqué de leur culture ou de leur influence politique divers continents. Les Etats
« historiques » ont conquis loin de leurs frontières des territoires, des positions stratégiques,
des relais maritimes ; ils ont acquis une expérience diplomatique, des traditions militaires, une
connaissance des autres sociétés et des autres peuples qui constituent aujourd’hui autres
d’avantages dans le jeu diplomatique ou la compétition stratégique. Le voyageur peur se
rendre compte à quel point des vieux Etats, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, bénéficient
de droits acquis, culturels, commerciaux ou diplomatiques, en Afrique, en Amérique latine ou
en Asie ainsi que dans les diverses instances internationales, et préservent ainsi leur influence
malgré la perte de leurs empires, leurs difficultés économiques propres, la concurrence
d’autres puissances. Nombre d’Etats jouissent encore de leur passé.
Mais il est un autre avantage dont bénéficie, normalement l’Etat âgé : c’est la
formation d’une nation. L’histoire façonne les sociétés nationales. La succession des
événements politiques et sociaux, les conflits internes et les guerres, le vécu collectif, le passé
et le présent modèlent les peuples des vieux Etats et forgent leur tempérament, leur caractère,
leur mode de vie. Quand bien même ces peuples seraient fragiles (Belgique), mal soudées
(Italie), ou secoués par des tentations régionalistes (Grande-Bretagne), les vieux Etats
échappent normalement aux énormes problèmes qui sont ceux des Etats nouveaux à la
recherche de leur assise sociale.
CHAPITRE V. L’APPAREIL DIPLOMATICO-STRATEGIQUE
Une puissance peut être considérée comme nucléaire dès lors qu’elle dispose
d’explosifs nucléaires et qu’elle est capable de les envoyer sur un territoire tiers, voisin ou
lointain. Dès lors qu’un Etat a pratiqué des essais nucléaires, il peut être considéré comme
puissance nucléaire, car on doit supposer, quelles que soient ses intentions, qu’il a désormais
la capacité technologique de fabriquer des bombes à fissions et de les transporter au-delà de
ses frontières au moyen des bombardiers. C’est le cas de l’Inde depuis l’explosion de 1974.
Mais certains autres Etats devraient également être considérés comme puissances nucléaires
alors qu’ils n’ont procédé à aucun essai officiel, eu égard au fait qu’ils possèdent de notoriété
publique non seulement la technologie nécessaire à la fabrication d’armes, mais des stocks de
matériaux fissiles susceptibles d’être assemblés à tout moment pour la fabrication de bombes.
Israël et vraisemblable l’Afrique du Sud rentrent dans cette catégorie des puissances
nucléaires « officieuses ».
D’autre part, il faut indiquer qu’une dizaine d’Etats, dont la plupart appartiennent au
tiers monde, sont des puissances nucléaires « potentielles », c’est-à-dire des Etats dotés d’une
technologie développée, capable de produire des matières fissibles, en fait du plutonium, à
partir du traitement des combustibles nucléaires, et déterminés à laisser ouverte à leur profit la
voie du nucléaire militaire en restant à l’écart des règles internationales de la non-prolifération
(Brésil), Argentine, Corée, Taiwan, Pakistan, Iran, Irak…).les puissances nucléaires tirent de
leur pouvoir de destruction une certaine force diplomatique dont elle peuvent user tant à
l’égard des amis que des adversaires. Trois d’entre elles, les Etats-Unis, la Russie et la
Grande-Bretagne ont également établi à leur profit un statut juridique discriminatoire
formellement exprimé par divers traités, tel le traité de non-prolifération nucléaire 1968, mais
elles jouent également de façon moins formelle un rôle essentiel dans diverses instances et
négociations internationales relatives à l’énergie nucléaire ou au désarmement nucléaire
(comité du désarmement de Genève).
On parlera à propos de ces trois puissances du « club nucléaire ». Toutes ces
distinctions – puissances nucléaires du club, puissances nucléaires officielles, puissances
nucléaires officieuses et puissances nucléaires potentielles, montrent à quel point l’accès à
l’arme nucléaire confère aux Etats un statut particulier au sein de la communauté
internationale. L’accès au rang de puissance nucléaire sera facile demain par la diffusionde la
technologie nucléaire auprès de nombreux jeunes Etats industrialisés du Tiers Monde,
lesquels pourront très bien avoir des ambitions stratégiques et décider de franchir le pas.
Il existe enfin une distinction entre les différentes puissances nucléaires : il convient
en effet de différencier les deux grandes puissances nucléaires, les puissances nucléaires
moyennes, et les petites puissances nucléaires. La petite puissance nucléaire sera celle qui
disposera de quelques engins explosifs et de quelques vecteurs susceptibles de transporter ces
engins (bombardiers) mais qui n’aura pas la possibilité d’échapper à une destruction
préventive opérée par une autre puissance nucléaire ni de sortir vainqueur d’un échange. Ces
Etats ne sont capables que de deux choses, le chantage à l’encontre des Etats démunis de
l’atome et l’usage de leur force de façon immédiate et massive contre les œuvres vives d’une
puissance nucléaire. Ces petites puissances nucléaires sont dans une situation d’impunité
totale vis-à-vis de leurs voisins non nucléaires et dans une situation de Kamikaze à l’égard des
autres puissances atomiques. Telle est actuellement la situation de l’Inde et de la Chine
populaire, dont l’appareil stratégique reste largement vulnérable à une agression surprise. En
revanche, les puissances nucléaires moyennes détiennent une capacité dissuasive dont elles
peuvent user à l’encontre de toute puissance, y compris les grandes puissances nucléaires, car
elles possèdent la capacité de représailles. Pour ce faire, il faut disposer d’un appareil
stratégique invulnérable, qui puisse échapper à toute attaque surprise et être utilisé en réponse
à une agression atomique afin de la sanctionner de façon significative. La puissance nucléaire
moyenne est capable d’exercer des représailles proportionnelles à l’enjeu qu’elle représente
pour l’agresseur potentiel. Mais cette dissuasion proportionnelle ne sera assurée que si la
menace de « faire sauter » l’adversaire n’est brandie qu’à bon escient, c’est-à-dire aux seules
fins de protéger les intérêts vitaux.
La puissance nucléaire moyenne ne doit pas pratiquer la stratégie du Kamikaze,
mais celle du territoire qui, disposant d’un seul pistolet face à escadron de policiers, est décidé
à en sortir ; il doit menacer de tirer s’il est véritablement en danger et ne peut faire feu qu’à
coup sûr. La technologie qui assure à l’Etat l’invulnérabilité de ses forces de représailles
nucléaires et conséquemment le rang de puissance nucléaire moyenne est aujourd’hui le sous-
marin, lequel demeure encore pour de longues années, l’arme invulnérable par excellence.
La France ainsi que la Grande-Bretagne sont actuellement les seules puissances
moyennes, encore que la Grande-Bretagne éprouve des difficultés financières et politiques
accrues à maintenir en état par son propre effort sa dissuasion nucléaire et soit depuis les
accords de Nassau de 1962 largement dépendante de la technologie actuellement posé aux
puissances moyennes est l’obligation qui leur est faite de poursuivre la course technologique
imposée par la modernisation continue des forces nucléaires ainsi que ses capacités de défense
anti-nucléaire des grandes puissances.
La grande puissance nucléaire doit répondre pour sa part aux deux critères établis par
Hans Morgenthau : la capacité de déclencher un conflit nucléaire généralisés ; le pouvoir
d’entreprendre des opérations nucléaires dans différentes régions du monde, après avoir
absorbé une attaque nucléaire limitée. Elle doit posséder un arsenal fourni et diversifié ainsi
qu’une très grande invulnérabilité, laquelle doit s’étendre non seulement aux forces de
représailles, mais également à une partie de la population du territoire ; cette invulnérabilité
sera facilitée par l’étendue géographique ou par la constitution d’un système défensif anti-
nucléaire fondé sur la surveillance et la détection précoce des engins adverses. Elle doit
posséder d’autre part la capacité d’exercer sa dissuasion au-delà de sa propre zone territoriale
et de couvrir ses alliés ou ses amis de son parapluie nucléaire ; telle est la position des Etats-
Unis et de la Russie, entraînés depuis les débuts de la guerre froide sur la voie de compétition
stratégique, mais qui n’ont pu le faire qu’au prix de considérables efforts financiers,
technologiques et industriels, dont eux seuls étaient capables.
L’arme nucléaire constitue une étape essentielle dans la compétition à laquelle se
livrent les Etats. L’arme nucléaire couvre de son ombre la totalité de rapports internationaux
du temps de paix, pèse sur les comportement des puissances nucléaires ou non nucléaires,
constitue l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de chaque conflit limité, crée des relations
particulières empreintes de retenue et de coopération entre les grands protagonistes
contemporains (les Etats-Unis et la Russie), modifie le comportement des Etats qui en sont
démunis. Parce que les grandes puissances nucléaires peuvent théoriquement détruire la
planète, elles sont craintes par les autres Etats, qui voient en elles des démiurges redoutables,
tout à la fois capables de les détruire dans un holocauste nucléaire sanglant et seuls a même de
les préserver de ces cataclysmes.
Jamais la force militaire n’a joué un rôle aussi important en temps de paix que depuis
l’apparition de l’ère nucléaire, même s’il demeure que la dissuasion nucléaire ne peut tenir
lieu de diplomatie et de stratégie dans toutes les circonstances de la vie internationale. Or
l’exercice de la dissuasion demeure lié avant toute chose à un état de développement
technologique. On peut penser en conséquence que la force nucléaire restera l’apanage des
puissances industrialisées, jeunes ou vieilles.
Pour en finir avec l’analyse de la relation entre la force armée et la force de l’Etat, on
doit faire la distinction entre l’emploi classique de la force armée et son emploi non classique.
Les guerres de libération ont reposé sur la combinaison de la subversion et de la bataille ; en
Indochine, par exemple, la victoire a été due autant aux divisions de Giap qu’à l’action
politique et psychologique du Front national de libération (F.N.L.), tant dans les villes que
dans les rizières. Mais il est aujourd’hui d’autres situations dont on peut penser qu’elles seront
amenées à se développer dans l’avenir ; les actions militaires ponctuelles, à l’image du raid
israélien sur Entebbe ou du raid américain sur le territoire iranien (raid de Tammouz, 1979),
ou encore les interventions libyennes et françaises au Tchad, en sont quelques exemples. Des
puissances usent alors de leur force armée pour des objectifs non territoriaux ; l’objectif
essentiel est psychologique puisqu’il s’agit d’affirmer sa détermination dans une crise où des
intérêts jugés essentiels sont menacés. Cette situation nouvelle requiert l’usage de forces
armées traditionnelles, certes (marine, aviation), mais repose le plus souvent sur des
organisations militaires non classiques faisant appel à l’action de commandos ou l’action
terroriste organisée par l’Etat lui-même. La pratique contemporaine prouve cependant à
l’évidence que de tels usages non classiques des forces armées exigent une qualité
exceptionnelle d’organisation et d’entraînement des hommes appelés à agir en ces
circonstances. L’usage de l’atome ne répondant qu’à des hypothèses extrêmement limitées et
l’usage classique des armées étant rendu de plus en plus difficile dans la société internationale
contemporaine, le pouvoir de contrainte des Etats ne reposera-t-il pas dans l’avenir, sur cette
capacité d’usage non classique de la force, sur cette possibilité de donner des coups de poing
d’avertissement ou de sanction, loin de leurs propres territoires ?
Chaque Etat se caractérise par une certaine « organisation collective » qui exprime
l’aptitude d’une société donnée à mobiliser de la meilleure façon possible ses propres
ressources physiques, matérielles et humaines pour en tirer la meilleure partie et développer
un surcroît de force sans rapport avec les ressources initiales. On pourra dire, par exemple,
que les Etats disposant d’une excellente organisation collective peuvent mettre en œuvre un
coefficient de mobilisation très élevée de leurs ressources économiques potentielles et
disposent en conséquence de ressources économiques « actuelles » très développées, dont le
niveau peut atteindre celui des ressources potentielles. Les Etats qui réussissent à établir un
secteur agro-alimentaire (céréales, sucre, viande) ou agro-énergétique (production de
combustibles végétaux) par une exploitation rationnelle de leurs sols et de leurs surfaces
cultivables disposeront des ressources qui deviendront essentielles au développement des
nations et acquerront une position privilégiée dans la compétition internationale. L’exemple le
plus probant est celui du Japon. Cet Etat, pratiquement démuni de toute terre cultivable (1/6è
du sol), de toute matière première et de toute richesse énergétique, a réussi à devenir l’une des
grandes puissances industrielles mondiales parce qu’il a mis en œuvre avec patience et
détermination depuis la révolution de Meiji une organisation collective qui a puisé tout à la
fois dans les traditions de la société japonaise et dans le modernisme occidental. La force
économique contemporaine du Japon s’explique par l’histoire de la société japonaise, les
caractères propres de l’organisation économique nationale et le système éducatif de ce pays.
Le Japon a bénéficié de tout un ensemble de facteurs : une très forte cohésion nationale, une
administration économique très efficace regroupant sous le même toit l’état-major du patronat
et les Ministères du commerce et de l’Industrie (le célèbre MITI), l’acceptation par le corps
social de la gestion patronale des affaires, la productivité très forte du tailleur nippon, la
qualité extrême de l’éducation scolaire et universitaire, professionnelle et permanente, le
degré très perfectionné de la recherche et de la prévision technologique.
L’importance d’une bonne « organisation collective » est fournie par l’Etat d’Israël.
Le milieu géophysique de l’ensemble de la région méridionale de l’Etat d’Israël est constitué
d’un grand désert qui prolonge le Sinaï et se poursuit ensuite jusqu’au golfe persique. De cette
étendue désolée qu’était le désert de Néguev, l’Etat d’Israël a réussi à faire une région
extrêmement fertile, grâce à l’irrigation et aux applications de la recherche agronomique. La
combinaison efficace de la recherche scientifique, de l’organisation administrative et du
travail collectif a abouti à des résultats incomparables qui révèlent le rôle essentiel du vouloir
et du savoir dans la constitution de la force d’un Etat. L’espace brut a été transformé en un
espace aménagé qui procure à l’Etat d’Israël d’autant plus de ressources agricoles et des
recettes à l’exportation. La vertu de l’organisation collective peut suffire à elle seule à faire
pencher la balance d’un côté ou de l’autre, et de multiples manières.
Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans dire un mot sur le rôle que joue la
politique intérieure sur la politique extérieure de l’Etat. Grosse modo, la paix, la sécurité,
l’organisation politique d’un Etat… Bref, la cohésion intérieure constitue un gage pour les
relations internationales.
CONCLUSION
Chacun des facteurs que nous venons d’étudier exerce une influence sur le
fonctionnement de la société internationale. Ils agissent tantôt conjointement tantôt isolément.
La théorie du facteur déterminant ou du monisme explicatif ne rend pas compte de la réalité
sociologique.
La complexité des rapports entre Etats, entre les nations et les peuples qi les
composent ne permet de privilégier une école au détriment des autres. C’est pourquoi nous
nous rallions à la conclusion nuancée formulée par Pierre Renouvin et Jean-Baptiste
Duroselle dans leur remarquable ouvrage consacré à « l’introduction à l’histoire des relations
internationales » (édit. A. Collin Paris, 1968) :
« Dans le comportement des groupes humains, les mobiles ne sont jamais simples : il
serait aisé de multiplier les exemples. En fait, les influences diverses qui orientent l’évolution
des Relations internationales, rôle des influences économiques, financières, démographiques,
psychologiques ou sentimentales, et rôle de l’impulsion exercée par la volonté des hommes,
des gouvernements se contrarient ou s’associent selon des modalités sans cesse différentes
dans le temps et dans l’espace. L’historien, lorsqu’il cherche les éléments d’explication, doit
donc examiner dans chaque cas, à titre d’hypothèse de travail, le jeu de chacune de ces
influences. Il est amené tantôt à constater l’influence dominante des forces économiques ou
démographiques (c’est souvent le cas dans l’étude des changements de longue durée) ; tantôt
à mettre l’accent sur les forces sentimentales ou spirituelles, dont l’action est sensible surtout
dans les crises internationales où interviennent les nations ; tantôt à conclure au rôle des
initiatives individuelles ».
Après avoir insisté sur les facteurs des Relations internationales, il convient
maintenant de recenser les Acteurs du jeu international.
CHAPITRE I – PANORAMA HISTORIQUE ET CARACTÉRISTIQUES DE L’ORDRE
INTERNATIONAL
Par ailleurs, et ceci n’est pas de l’ordre du droit international, nous allons devoir nous
plonger dans l’histoire des relations diplomatiques, pour avoir des repères plus ou moins
clairs. Si l’on ressent des lacunes dans la compréhension d’évènements historiques, et que
l’on ressent le désir de mieux comprendre les choses, il ne faut pas hésiter à lire des livres
d’histoire. Car ce moment de globalisation ne peut vraiment être compris entièrement si l’on
ne remonte pas un peu dans l’histoire. Revenons au début des Temps-Modernes.
En 1492, les Amériques sont découvertes par Christophe Colomb. C’est le premier
moment historique au cours duquel l’Europe va sortir d’elle-même. Les conquêtes et les
guerres territoriales jusque-là étaient relativement « internes ». L’on va pour la première fois
coloniser des terres « nouvelles ». L’Europe a produit les guerriers les plus farouches et les
armes les plus féroces. L’histoire européenne, et il ne faut pas s’en cacher, est marquée par la
domination sur les autres peuples, et par l’enrichissement sur ces autres peuples.
Un monde nouveau est une terre vierge – pas totalement, puisqu’il y avait déjà des
habitants – une promesse soudainement, qui donne à l’humanité une autre dimension. Cette
nouvelle dimension va prendre la forme de la conquête pure et simple, on va se partager des
territoires et les dominer pendant des siècles. Ce n’est qu’en 1776 que les Etats-Unis
deviennent indépendants : un Etat nouveau nait, et veut être reconnu légalement. Ce n’est
qu’au début du 19e siècle que les anciennes colonies espagnoles et portugaises vont prendre
leur indépendance.
C’est le moment fondamental de « prise de terre » de l’Europe, de son expansion, mais
elle continue évidemment à se faire la guerre chez elle.
En 1648 a lieu la signature des Traités de Westphalie (région d’Allemagne), deux traités
signés par les puissances européennes par lesquels on met fin à la Guerre de 30 ans. Les
Etats européens se sont épuisés à se faire la guerre pour des motifs essentiellement religieux.
Dans ces traités sont jetés les éléments de base du droit international moderne. Les Etats vont
se reconnaitre mutuellement comme étant souverains et égaux. La naissance de cette idée
d’égalité souveraine vient de ces traités de droit international. L’ordre juridique international
existait, mais il existe depuis toujours : les souverains ont toujours signé des traités entre eux.
Mais à ce moment, l’idée moderne, c'est-à-dire libérale, de la souveraineté internationale
prend forme. Les Etats européens acceptent mutuellement leur autonomie, leur irréductibilité
les uns aux autres. Ils se libèrent de deux tutelles, en place depuis des siècles :
celle du pape qui faisait et défaisait les empereurs, excommuniait les rois, avait une
autorité sur les souverains catholiques. Le roi dans son pays n’a personne au-dessus
de lui, il n’y a plus d’allégeance religieuse ;
celle de l’empereur du Saint Empire Romain Germanique. Il était une autorité
politique au-dessus des princes locaux.
C’est un modèle de coexistence qui est au fondement de ce qui est à l’époque le droit
public européen, qui va servir de fondement au droit international public, et qui va à travers
les conquêtes européennes, essaimer de par le monde. C’est une idée européenne qui s’est
imposée comme une forme de nécessité pour vivre ensemble au terme d’une très longue
guerre. Les Etats n’ont pas réussi à se soumettre mutuellement, la souveraineté part de ce
constat-là, et est transformée juridique en principe. C’est un modèle social tout simple, c’est
une manière de vivre ensemble séparément, et chacun va être libre d’avoir la religion qu’il
souhaite, ou de ne pas en avoir du tout.
C’est à ce moment que l’idée de souveraineté au sens moderne du terme nait, c’est un
modèle vide de contenu, puisqu’elle est accompagnée de la liberté de se déterminer. Le Roi,
ou le chef de la République, va être souverain, n’a de compte à rendre à personne en-dehors
du royaume. C’est une rupture radicale avec ce qu’on a pratiqué depuis les temps les plus
anciens de l’Antiquité. C’est une idée moderne, basée sur l’autonomie du sujet. Il y a une
concomitance entre la découverte de la subjectivité, de l’individu maitre de son destin, et de
l’autonomie des Etats.
Ces idées, qui ont changé le monde, s’imposent comme des évidences dans des traités
juridiquement obligatoires. À partir de cette idée nait un souci d’équilibre entre les
puissances. La guerre n’est pas encore interdite, mais ce qui compte est de faire des alliances
entre les Etats de manière telle qu’aucun ne puisse remettre en cause l’équilibre global. Cela
va être le génie de la diplomatie britannique, et c’est au nom de cet équilibre que l’on va
parvenir à rétablir en 1815 la situation.
Les rivalités européennes vont cependant continuer d’exister, et la paix obtenue au-delà
des mers ne va pas suffire à calmer la montée des nationalismes en Europe. La Première
Guerre Mondiale éclate en 1914. Les historiens ont avancé plusieurs causes à la guerre. Il y
a un moment de folie européenne, les européens se suicident collectivement. L’on peut même
considérer que cette guerre dure jusqu’en 1945. Ce sont deux conflits « mondiaux », le
monde entier a été impliqué dans ces conflits, mais utiliser cette appellation sert surtout à
nous disculper. Ces guerres sont dues à l’aveuglement, à l’avidité et à la bêtise des européens.
Des millions de personnes sont décédées.
1919 est un moment important de tentative de reconstruction du monde sur base des idées
américaines. Le président Wilson a pour idée la création de la Société des Nations : une
association universelle qui a pour objet le maintien de la paix, une sorte de conférence
diplomatique permanente des Etats. C’est la première fois que l’on essaie cela. Ce pacte sera
introduit dans le préambule du traité de Versailles, que l’on impose à l’Allemagne et aux
Etats défaits.
On crée de nouveaux Etats sur les décombres de l’Empire austro-hongrois, qui s’effondre
en 1919. De même, l’empire ottoman s’effondre et est réduit à la Turquie. Deux exercices de
cohabitations multinationaux au sein d’un Etat disparaissent. On octroie à des peuples une
autonomie qu’ils n’avaient jamais connue. Le seul Etat au monde qui connaisse encore une
telle cohabitation de différentes nations est la Russie, qui connait différentes nationalités.
En 1919 débute une période de paix en sursis jusqu’en 1939, où éclate la Seconde Guerre
Mondiale qui termine en 19451 – date de la création de l’ONU, avec 51 Etats-membres
fondateurs (contre 193 aujourd'hui). La Charte est signée le 26 juin 1945 à San Francisco,
c'est-à-dire avant même la fin de la guerre du Pacifique (l’on se bat encore au Japon).
Le nom de « Nations Unies » vient des cobelligérants, qui se battent contre la domination
des puissances de l’Axe. Ces puissances alliées s’engagent en 1943 à ne pas conclure de paix
séparées, elles se battent ensemble pour la défaite totale du Japon, de l’Allemagne et de
l’Italie. Il n’y a pas de paix négociée comme en 1919. En 1945, il n’y a plus d’autorité
allemande, l’Allemagne est totalement défaite. Ce sont des guerres totales.
L’on établit l’ONU dans le but de préserver la paix et la sécurité (cfr le préambule de la
Charte), l’on mettait beaucoup d’espoir dans cette organisation. A côté des Nations Unies, et
grâce à l’inventivité des Américains et des Britanniques, se mettent en place un ensemble
1
Tenue du 4 au 11 février 1945 dans le palais de Livadia situé dans les environs de la station balnéaire de Yalta,
sur la côte de la mer Noire, en Crimée, la conférence de Yalta réunit en grand secret les chefs de gouvernement
de l'Union soviétique (Joseph Staline), du Royaume-Uni (Winston Churchill), des États-Unis (Franklin D.
Roosevelt) dans les buts suivants :
adopter une stratégie commune afin de hâter la fin de la guerre ;
régler le sort de l’Europe après la défaite du IIIe Reich et ;
garantir la stabilité du monde au-delà de la victoire.
d’autres organisations internationales : la Banque mondiale, la future organisation mondiale
du commerce (le GATT). L’idée fondamentale de la gouvernance mondiale nait à ce
moment. Il faut discipliner les politiques nationales. Le nationalisme aboutit à la guerre, le
protectionnisme économique aboutit à la guerre, il faut libérer les échanges, domestiquer les
politiques pour que ces discours ne soient plus crédibles – dans un cadre qui demeure toujours
démocratique.
On va créer des institutions faites de professionnels qui vont inciter les Etats à vivre
ensemble. Il y a donc une part de la politique internationale qui devient bureaucratique. Ces
organisations internationales vont engager des gens, qui ont un discours professionnalisant qui
a pour objectif de limiter une forme de souveraineté débridée, qui aboutit lorsqu’on la laisse
dans les mains de politiciens populistes à des catastrophes. La part du droit international dans
ce mouvement est considérable. On écrit des traités, on fonde des institutions, on écrit
l’histoire à l’avance. Le but est de prévenir les comportements étatiques. Il s’agit de
discipliner les politiques nationales, le schéma de base ne change pas (l’on a toujours des
Etats vivant les uns à côté des autres) mais l’on va, par la conclusion de traités et l’institution
de règles juridiques et d’institutions internationales, établir ce plan juridique préparé pendant
la guerre. On vise à changer le monde par la création de normes et d’institutions.
C’est un moment fondamental, dans lequel nous nous situons encore, puisque l’ONU
existe encore. Très rapidement cependant on tombe dans la Guerre Froide : les alliés de la
guerre vont devenir des ennemis, pour des raisons idéologiques (libéralisme économique vs.
collectivisme). Un nouveau partage du monde se fait à partir de cette fracture. Cette division
idéologique va entrainer un certain immobilisme des Nations Unies, et une incapacité à
remplir les missions qu’elles s’étaient données.
8. 1960 ET LA DÉCOLONISATION
Cependant, il y a un élément sur lequel les Nations Unies vont transformer le monde parce
que les deux grandes puissances de l’époque vont s’entendre à cet égard : c’est le grand
moment de la décolonisation dans les années ’60.
C’est un moment historique encadré par le droit international, qui va avoir une part
considérable dans ce moment, et changer le visage de la communauté internationale. Les 51
membres fondateurs des Nations Unies à l’époque, à part les Russes et les Chinois, sont des
« gentils européens ». C’est un monde policé, qui se reconnait. Avec la décolonisation, les
priorités changent, parce que les Etats se multiplient et que les dominations prennent fin – et
souvent à l’occasion de guerres de libération qui vont coûter la vie à des centaines de milliers
de personnes.
L’URSS et les Etats-Unis s’entendent parfaitement pour réduire la puissance des pays
européens en les obligeant à abandonner leurs colonies. Toute la puissance de la France et de
l’Angleterre résidait dans les liens économiques tissés avec leurs colonies (importations et
exportations). Ces puissances n’auraient pas accepté de signer la charte si elles avaient su
qu’on les forcerait 15 ans plus tard à abandonner leurs colonies.
Dans ce chapitre, l’on va aborder longuement l’Etat, ainsi que les organisations
internationales, les peuples, les individus, les organisations non gouvernementales et les
sociétés multinationales.
Section I – L’Etat
Il faut s’arrêter avant toute chose à l’Etat, sans lequel le droit international n’aurait pas le
sens qu’il a. Le droit international est né par et pour les Etats, ils ont institué entre eux cet
ordre juridique qui tente de régir leur comportement.
Sujet premier – C’est le sujet premier du droit international, le premier qui apparait
historiquement et chronologiquement.
Sujet principal et prépondérant – C’est encore à l’heure actuelle le sujet international
principal et prépondérant, même si l’institutionnalisation des rapports internationaux par
l’intermédiaires des organisations internationales est vraiment caractéristiques des 60
dernières années. L’Etat demeure cependant celui qui de manière principale va diriger les
organisations internationales qui n’ont pas une vie totalement autonome.
C’est le sujet sans lequel cet ordre juridique ne peut pas se concevoir. L’ordre
international ne pourrait pas exister dans une sorte de fédération mondiale ; l’on en est bien
loin à l’heure actuelle, l’ordre juridique international demeure fondé sur cette division
territoriale de l’écorce terrestre, et le fait de confier la maitrise d’une partie du territoire à
certains sujets autonomes, souverains, et égaux par rapport à leur voisin.
Sujet originel – Pour les Européens et les Belges, l’on a une conception un peu « post-
moderne », de l’Etat comme une construction quelque peu dépassée. Mais pour certains
peuples, le fait de devenir un Etat reste un espoir (cfr les débats aux Nations Unies concernant
l’admission de la Palestine comme Etat membre). Vouloir devenir souverain est quelque
chose qui, à travers l’histoire, a mobilisé des vies entières, a permis d’obtenir des sacrifices
considérables de la part de personnes investies dans cette cause. C’est un point commun
universel. Quand les pays latino-américains prennent leur indépendance, ils ne prennent pas
d’autre forme que celle de l’Etat, on n’invente rien de nouveau. L’on veut devenir son propre
maitre chez soi. Cela fonctionne depuis des siècles, et c’est loin de s’éteindre dans nos
manières de voir la vie en commun.
Il faut comprendre l’importance du fait étatique dans la réalité politique, comme lieu de
possibilité pour la vie humaine de s’organiser sans influence, et de façon autonome. Dans la
société mondialisée d’aujourd'hui, une souveraineté totale n’existe plus, et vouloir vivre en
autarcie relève du délire. Certains Etats l’ont tenté pendant 60 ans (Albanie) et le tentent
encore (Corée du Nord). L’aspiration à la souveraineté nationale de la part de sous-
communauté nationale peut paraitre dépassée, même si elle répond à des aspirations
culturelles fondamentales.
L’Etat présente cette caractéristique unique d’être un lieu où peut s’autonomiser, se
préserver une culture, une langue, une manière d’être ensemble. Dans l’histoire européenne,
la division du territoire et l’apparition des Etats est lié au phénomène linguistique, au
regroupement territorial autour d’une langue distincte. L’Etat présente donc toujours pour les
peuples qui vivent en son sein d’une forme de garantie d’une vie privée minimale, d’une vie
en collectivité culturelle, d’une identité.
Tout cela relève de la science politique ou d’une forme d’analyse anthropologique, mais
c’est l’Etat en tant que sujet de droit international, entité dotée par et dans l’ordre juridique
international d’une capacité juridique en termes de droits et d’obligations qui va nous retenir.
Nous allons aborder leur naissance, leur vie, leur mort.
§1. APPARITION
Il faut voir que cette question de l’apparition de l’Etat se pose pour l’ordre juridique
international de manière assez insensée : l’Etat est-il né avant ou après le droit international ?
Pour certains Etats, on ne se pose pas la question de l’apparition (les Etats traditionnels :
Chine, France, etc). Cette question ne se pose que lorsque l’on s’interroge à un moment
donné sur la survenance d’une entité nouvelle qui se prétend étatique. Il y a-t-il des
conditions pour qu’une telle entité puisse être considérée comme un Etat au sens du droit
international, c'est-à-dire comme entité juridique souveraine ?
1. Eléments d’identification
Il n’y pas de condition pour devenir ou pour être un Etat, mais plutôt des éléments
d’identification, qui permettent de reconnaître un Etat lorsque ces éléments sont présents. Il
y a des éléments qui nous permettent de mettre un nom sur un arbre même quand il a perdu
ses feuilles. De la même manière, les trois éléments que l’on va présenter ne sont pas des
conditions d’existence de l’Etat, mais plutôt des éléments qui permettent d’en identifier la
présence quand la question de la survenance d’un Etat se pose. Ces trois éléments sont un
territoire, une population, et un gouvernement effectif et indépendant.
Territoire – Le territoire est l’obsession première du droit international : il n’y a pas
d’Etat sans territoire. La race humaine est profondément liée au territoire naturel, de
l’écorce terrestre. L’on peut exposer un exemple jurisprudentiel anecdotique, qui illustre bien
ce propos. Un riche allemand achète une plateforme dans la Mer du Nord – qui servait
pendant la seconde Guerre Mondiale de batterie anti-aérienne contre les avions anglais. Il se
proclame souverain d’un Etat qu’il appelle Sea Land, c'est-à-dire de la plateforme. Il va
imprimer des passeports, des billets de banques, et dire au fisc allemand qu’il ne paie plus
d’impôts parce qu’il est souverain. La Cour financière allemande suprême, saisie du
problème, va examiner s’il s’agit d’un Etat ou non. Pour être Etat, il faut un territoire : c’est
une plateforme artificielle et pas un territoire. Sans territoire, il ne peut pas y avoir d’Etat.
C’est un arrêt du début des années ’80, qui peut prêter à sourire, mais cela rappelle
quelque chose de très simple : l’Etat n’a pas de sens en-dehors de la maitrise d’une partie
de l’écorce terrestre.
La maitrise du territoire, et son acquisition, est l’obsession première du droit
international : il s’agit de garantir des frontières stables, et des modes d’acquisition et de
délimitation du territoire. Historiquement, le droit international nait de cela, tout comme le
droit tout court (qui doit dire dès les premiers temps de l’humanité ce qui est à qui). Un
auteur allemand, Karl Schmitt, kroonjuriest du Troisième Reich, et mis au ban de l’université
allemande après la Deuxième Guerre Mondiale à cause des ses idées nazies, a écrit quelques
livres qui montraient bien le lien entre le droit et la terre, dès l’origine du droit. Le droit ne
s’arrête pas à l’obsession territoriale, mais c’est incontournable.
Population – Peut-on dire qu’il n’y a pas d’Etat sans population ? Il faut qu’il y ait des
gens qui vivent sur le territoire, parce que la vocation de l’Etat est d’assurer une forme de
coexistence sur un territoire donné. Faut-il que cette population soit composée de
ressortissants de l’Etat ? En soi, et Kelsen a argumenté dans ce sens, l’on pourrait imaginer
un Etat sans nationaux. Rien ne permet d’exclure cette hypothèse, mais l’on n’a jamais pu
observer qu’un Etat se privait de ce privilège de désigner souverainement qui sont les siens.
Pour savoir si quelqu'un est belge, il faut regarder le droit belge, et pas le droit français. Les
Etats établissent un lien de nationalité avec les personnes qui vivent (ou non – pour des
raisons de droit du sang) sur le territoire de l’Etat. Du point de vue du droit international, tout
ce qui compte est qu’une population vive sur un territoire déterminé.
Gouvernement effectif et indépendant – Cette population doit vivre sous l’autorité d’un
gouvernement effectif et indépendant. Il faut que l’autorité soit différente de celle d’un autre
Etat. Le propre de l’Etat est cette autonomie de gouvernance et donc le fait d’avoir une
autorité gouvernementale effective et indépendante. Par ailleurs, il faut en principe un seul
gouvernement.
Eléments d’identification ou conditions d’existence ? – Ce sont des éléments
d’identification et pas des conditions d’existence parce que si l’un de ces éléments vient à
manquer – et en pratique l’élément qui pose généralement problème, c’est le gouvernement
(il n’y en a plus, comme en Somalie, ou il y en a plusieurs) – l’Etat continue d’exister. Voir
un Etat être privé de son gouvernement pendant un temps est quelque chose qui arrive,
comme lorsque les Etats-Unis ont envahi l’Irak et qu’il n’y a plus eu de gouvernement
pendant un temps. L’ambassadeur américain a joué alors le rôle d’une sorte de proconsul. Ca
a été le cas en Allemagne également, après la Seconde Guerre Mondiale. Durant 45 ans, les
grandes puissances ont pris la direction de l’Allemagne. L’Etat allemand continuait
cependant d’exister. Sous cet angle, ce sont des éléments d’identification : comme l’on avait
déjà identifié l’Etat, il n’y a pas lieu de se reposer la question si le gouvernement vient à
manquer.
Fait ou droit ? – Est-ce que l’existence de l’Etat est une question de fait ou de droit ? Est-
ce que l’on a le droit d’être un Etat ? L’existence de l’Etat est une question essentiellement
factuelle : il s’agit de déterminer si les éléments factuels d’identification de l’Etat sont réunis.
La naissance d’un enfant est une question de fait. Savoir s’il est sujet de droit est au contraire
une question de droit. De la même manière, relève du droit la question de savoir si l’Etat est
sujet, et quelle est la mesure de sa personnalité juridique. Mais le fait étatique échappe dans
son émergence au droit. Historiquement, ça a toujours été le cas. On devient un Etat nouveau
parce que l’on parvient effectivement à s’imposer sur la scène internationale.
Il y a une situation dans laquelle on a le droit de devenir un Etat : dans le cadre de la
décolonisation, les peuples ont le droit à disposer d’eux-mêmes, ils ont le droit de devenir
des Etats. Ils ont une créance, il y a une obligation d’accepter leur transformation de peuple
colonisé en peuple d’un sujet souverain étatique.
Mais l’on peut devenir un Etat sans en avoir le droit. Pour s’en convaincre, il suffit de
concevoir une catégorie de libertés. Il ne faut pas avoir le droit de faire quelque chose pour
que la chose ne soit pas illicite. Sinon les Etats seraient comme les enfants illégitimes des
temps anciens, qui n’avaient pas de droits du fait de leur naissance illégitime.
Dans l’avis consultatif de la Cour internationale de justice en 2010 sur la licéité de la
déclaration d’indépendance du Kosovo, elle soutenait que le peuple du Kosovo n’avait pas le
droit à devenir indépendant, parce qu’il n’était pas titulaire du droit à l’autonomie, à disposer
de lui-même. Le Kosovo soutenait au contraire qu’il mettait en œuvre une liberté, et qu’il
fallait en plus envisager une sécession-remède contre une violation massive des droits de
l’homme – qu’il existait un droit à la sécession plus large que celui conçu dans le cadre de la
décolonisation. A l’Assemblée générale qui demandait si la sécession était conforme au droit
international, la Cour répond qu’elle n’avait pas à envisager si le Kosovo avait ou non le droit
positif de faire sécession (§56). Il se pourrait parfaitement qu’un acte ne soit pas en
violation avec l’ordre juridique international sans qu’il constitue l’exercice d’un droit.
On peut très bien naitre à l’existence étatique sans que cette naissance soit le résultat de
l’exercice d’un droit. Il y a une indifférence de l’ordre juridique international quant à la
question de fait de savoir si oui ou non on est face à la naissance d’un nouvel Etat.
Ces considérations sont d’ordre factuel : est-ce que les éléments d’identifications sont
réunis ?
2. Reconnaissance d’Etat
Relève par contre du droit l’étendue des capacités juridiques de cette personnalité
juridique souveraine. Ce fait étatique, dans les relations internationales, il se produit. La
question qui va se poser est de savoir comment réagissent ceux qui existent déjà. La manière
dont ceux qui existent déjà vont traiter la survenance de ce fait va influencer son effectivité.
L’on s’imposera d’autant plus facilement sur la scène internationale comme Etat nouveau que
les autres Etats nous acceptent comme tel.
Occasion de la reconnaissance d’Etat – C’est uniquement lorsque semble apparaitre ou
que prétend venir à la naissance un nouvel Etat que cette question de la reconnaissance par
les autres Etats survient.
Sujets de la reconnaissance : les Etats et l’autorité en leur sein qui reconnait – Ceux qui
reconnaissent sont les Etats existants, et au sein de ces Etats, il y a des autorités constituées
qui ont en charge la direction des relations internationales, et qui vont répondre à cette
question. En Belgique, c’est le Roi qui reconnait les Etats nouveaux.
Objets de la reconnaissance : Etats nouveaux (« restauration » des Etats baltes en
1991) – L’objet de la reconnaissance est cette entité qui se prétend être un Etat nouveau. Il
faut être face à une prétention de qualité étatique nouvelle, c'est-à-dire qu’il n’y a pas lieu
de reconnaitre des sujets qui existaient déjà même s’ils ont été mis dans une sorte de léthargie.
Prenons l’exemple des pays baltes, annexés par Staline en 1945. Ce sont des Etats
souverains dans l’entre-deux guerres, et qui vont être engloutis dans l’Union soviétique. Cette
annexion a toujours été contestée par ces Etats baltes eux-mêmes (jusqu’en 1947-48). Les
puissances occidentales ont également toujours contesté cette annexion, et l’ont tenue pour
illégale. Quand l’URSS s’effondre et que les Etats baltes en 1991 recouvrent leur
souveraineté, les pays occidentaux ne vont pas les reconnaitre, mais saluer la restauration de
ces Etats. C’est une fiction, parce que ces Etats étaient morts en tant que tels pendant 40 ans.
Mais parce que l’on tient à être cohérent, on va les ressusciter, et non pas les reconnaitre
comme Etats nouveaux. L’on va saluer le fait qu’ils sont restaurés dans leur personnalité
juridique.
La question de la reconnaissance n’existe que par rapport à des entités qui seraient
nouvellement étatiques.
Forme de la reconnaissance – Comment reconnait-on un Etat ? C’est le problème de la
forme de la reconnaissance d’Etat.
Reconnaissance expresse ou implicite – C’est un acte de volonté, qui s’exprime
généralement explicitement. C’est une déclaration unilatérale, qui peut prendre
n’importe quelle forme interne (arrêté royal à partir de la fin de la Guerre Froide,
communiqué de presse). Le plus souvent, il s’agit d’un échange de lettres entre le
ministre des affaires étrangères du pays qui reconnait et son homologue du pays
reconnu, que l’on publie le cas échéant (ex : Kosovo). L’on peut aussi faire des
reconnaissances croisées par des traités internationaux (par exemple entre la Bosnie,
la Croatie et la Serbie-Monténégro, qui se reconnaissent mutuellement à l’occasion
d’un traité de paix, ou entre Israël et l’Egypte en 1979 et la Jordanie en 1994). Parfois,
l’enjeu même de la paix est la reconnaissance, ce qui explique que l’on passe par un
acte juridiquement contraignant.
La reconnaissance peut également résulter d’un certain comportement, dans le cas
des reconnaissances implicites. Le seul comportement qui nécessairement implique la
reconnaissance d’Etat, est l’établissement de relations diplomatiques avec l’Etat en
question. Il n’est pas possible de le faire avec une entité que l’on ne reconnait pas
comme Etat. Parfois on fait les deux en même temps, mais parfois – pour des raisons
de politique interne ou internationale – on ne dit rien, et l’on se contente d’établir des
relations diplomatiques entre deux Etats qui se reconnaissent comme tel.
Est-ce qu’il y a d’autres comportements qui entrainent la reconnaissance d’Etat ?
Est-ce que le fait de conclure un traité avec une entité entraîne la reconnaissance de
cette entité comme Etat ? Tout dépend des circonstances, ça n’est pas nécessairement
le cas. Pendant tout un temps, on a conclu avec l’Allemagne de l’Est des traités
internationaux portant sur des matières secondaires de coopération en matière civile,
tout en refusant de reconnaitre qu’il s’agissait d’une entité étatique distincte de la
RFA. Bien sûr, si l’on conclut un traité avec une entité, c’est que l’on estime qu’elle a
la capacité juridique d’un Etat, mais l’on n’est pas obligé de le reconnaitre comme
tel. Tous les pays arabes qui refusent de reconnaitre Israël comme Etat ne contestent
pas cependant qu’il s’agit bel et bien d’un Etat. Ils ne vont pas pour autant reconnaitre
formellement cette entité. La reconnaissance est un acte amical adressé à l’entité.
Tout dépend de l’intention qui est derrière l’acte que l’on pose. Il faut retenir cela
car la question va se poser de l’effet de la reconnaissance.
Reconnaissance individuelle, concertée, collective – La reconnaissance est en
principe un acte individuel qui relève de la souveraineté de chaque Etat. Ils peuvent
se concerter, s’entendre pour élaborer des conditions politiques auxquelles ils
subordonnent leur reconnaissance individuelle (reconnaissance conditionnée).
C’est ce que la CEE a voulu faire en 1991 lorsque la carte européenne se redessine
suite à la chute de l’URSS. On a dans le cadre de la coopération politique des Etats
européen adopté des lignes directrices du 16 décembre 1991 sur la reconnaissance
des nouveaux Etats en Europe occidentale et en Union soviétique, pour ne pas agir en
ordre dispersé, et pour soumettre aux mêmes conditions politiques leur reconnaissance.
On instituait un mécanisme de vérification de l’existence de ces conditions politiques à
travers une commission d’avis Badinter, qui réunissait des présidents de Cour
constitutionnelles de cinq Etats membres.
Cela n’a pas bien fonctionné, parce que l’Allemagne a reconnu la Croatie
subitement, estimant que les conditions étaient remplies, sans qu’il faille attendre les
autres nouveaux Etats. Les autres Etats ont suivi, et ce qui était concerté ne l’a plus
été par la suite.
Qu’en est-il de la reconnaissance collective ? En 1945 à San Francisco, la
Belgique avait proposé que la responsabilité de reconnaitre comme Etat nouveau soit
conférée à l’Assemblée générale des Nations Unies. Cette proposition a été rejetée.
L’Assemblée générale a seulement pour mission, après recommandation du Conseil de
sécurité où le droit de veto peut s’exercer, d’ouvrir ou de garder fermée la porte de
l’ONU pour les nouveaux Etats. L’Assemblé générale ne reconnait jamais les
nouveaux Etats. Israël a été admis comme membre des Nations Unies alors même
qu’une bonne partie des membres de l’organisation refuse de le reconnaitre comme
Etat. Pour être admis aux Nations Unies il faut être un Etat, mais dans l’acte
d’admission, il n’y a aucun acte de reconnaissance. C’est un acte d’Etat à Etat.
Conditions (juridiques ? politiques ?) de la reconnaissance et acte discrétionnaire – Y
a-t-il des conditions juridiques à la reconnaissance ? Peut-on concevoir des éléments
d’identification de l’Etat comme des conditions à la reconnaissance ? C’est assez étonnant de
le formuler comme ça : il faut évidemment un Etat. Dire que les éléments d’identification de
l’Etat sont des conditions de la reconnaissance est étonnant, parce qu’ils forment l’objet de la
reconnaissance. Son objet est l’Etat tel qu’identifié par les trois éléments.
Est-ce qu’il y a des conditions politiques ? La reconnaissance est un acte
discrétionnaire, et l’on peut le soumettre à toutes les conditions que l’on souhaite
politiquement. L’intérêt des lignes directrices de 1991 était que les conditions fixées par les
membres de la CEE étaient des conditions altruistes, d’intérêt collectif. Il fallait que les
nouveaux Etats s’engagent à admettre les frontières préexistantes, à respecter des principes
démocratiques. Il y avait le respect d’une sorte d’ordre public européen, et pas uniquement
des conditions fixées au seul avantage des pays prêts à reconnaitre.
Obligation de ne pas reconnaître/interdiction de reconnaitre – Y a-t-il des situations
dans lesquelles les Etats ne pourraient pas procéder à cet acte discrétionnaire, auraient
l’interdiction de reconnaitre un autre Etat ? Y a-t-il des limites juridiques à cette discrétion ?
L’Etat né dans des conditions « illicites » – En réalité, dans la pratique internationale,
on trouve très clairement ancrée en droit coutumier une obligation de ne pas
reconnaitre les situations qui découlent de violations de règles impératives. Encore
une fois, ça ne veut pas dire qu’un Etat qui nait dans des conditions illicites n’est pas
un Etat, mais uniquement que les autres Etats, face à lui, ne peuvent pas le
reconnaitre. Peut-être que cela aura un impact sur l’effectivité du prétendu Etat, et
que son effectivité diminuant il ne sera jamais un Etat en fait, mais ce sont deux choses
différentes. Dans les faits, on peut très bien être face à un Etat né dans des
circonstances illicites. A quoi cela sert-il d’être un Etat si l’on n’est pas reconnu par
les autres ? La subjectivité sera mise à mal, et son existence même – ce qui est
l’objectif de la non-reconnaissance.
Ainsi, en sont un exemple les résolutions 216 et 217 de 1965 du Conseil de sécurité
à propos de la Rhodésie du Sud. La Rhodésie est une colonie britannique, peuplée
largement par des colons. La minorité blanche, sentant le vent tourner, prend le
pouvoir et impose un régime raciste en Rhodésie du Sud (gouvernement raciste de Hill
Schmidt) – alors que la Grande Bretagne s’apprêtait à reconnaitre le droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes. Cet Etat prétend naitre dans des conditions illicites, et le
Conseil de sécurité enjoint aux Etats membres de ne pas le reconnaitre.
En 1974 nait la République turque chypriote du Nord, suite à différents
incidents entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs où l’armée turque
s’interpose dans le nord de l’île et y installe une république. Le Conseil de sécurité
(dans une résolution 541 de 1983) enjoint de ne pas reconnaitre cette république, parce
qu’elle est née d’un emploi illicite de la force par la Turquie. A ce jour, seule la
Turquie reconnait cette république.
La République Srpska fait sécession elle aussi, et déclare son indépendance – qui
est le fruit de violations multiples du droit humanitaire (emploi de la force…). et à
nouveau le Conseil de sécurité enjoint de ne pas la connaitre (résolution 787 de 1992).
Pendant les jeux olympiques de Chine en 2008, il y a une guerre avec la Géorgie,
suite à laquelle l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud font sécession. Seule la Russie et la
Géorgie reconnaissent l’Ossétie du Sud. Il n’y a pas eu de condamnation de cette
sécession, en raison du droit de veto de la Russie.
Le Kosovo a aussi proclamé son indépendance, et à nouveau, cette sécession n’a
pas été condamnée par le Conseil de sécurité (le droit de véto a cette fois été utilisé par
le clan adverse de la Russie). Tout dépend de savoir si l’on considère que c’est une
situation qui nait d’un fait illicite – ce que la Cour a refusé de reconnaitre.
Exigence spécifique imposée par le Conseil de sécurité – Lorsque l’Irak veut annexer
le Koweït, le Conseil de sécurité va demander de ne pas reconnaitre cette annexion
résolution 662 de 1990).
Exigence du droit international général ? – La question qui se pose est celle de
savoir si en l’absence d’une résolution du Conseil de sécurité (que les Etats sont
obligés de respecter), les Etats se voient imposer par le droit international coutumier
une obligation de ne pas reconnaitre. Qu’en est-il du droit international général ?
Tout d’abord, et selon la jurisprudence de la Cour dans l’affaire de l’avis
consultatif relatif au Kosovo2, il faut bien voir que les résolutions du Conseil de
sécurité sont adoptées dans des cas particuliers où il y avait chaque fois une violation
du droit international. Dans le cas du Kosovo, le Conseil de sécurité n’a jamais pris de
telle résolution. Le caractère exceptionnel des résolutions semble indiquer qu’elles
n’entrainent pas une prohibition de faire sécession en droit international général.
Mais ce droit international général interdirait-il, en cas d’absence de déclaration du
Conseil de sécurité, aux Etats de reconnaitre des Etats qui naissent de situations de
violation graves de règles impératives ?
Doctrine Stimson (Mandchoukouo, 1932) – Cette règle existe effectivement, et est
née d’une évolution progressive. Elle est née d’une affaire Stimson, au moment de
la crise japonaise de 1932 : le Japon envahit la Chine, et établit un Etat fantoche qui
proclame son indépendance (le Mandchoukouo). Quelle va être l’attitude des autres
états par rapports à cet Etat dont le gouvernement est à la solde du Japon ?
Intérêt à l’époque – L’établissement de cet Etat résulte d’un emploi de la force qui
vient à peine d’être mis hors la loi par le Traité de Paris de 1928 (premier acte de
prohibition de la force). Il faut sauver ce traité auquel le Japon a souscrit, il faut
trouver une sanction. On va sanctionner au moins symboliquement son action. Dans
l’esprit de Stimson, cela prend la forme d’une obligation de ne pas reconnaitre. Les
autres Etats de la communauté internationale vont refuser de reconnaitre la situation,
par leur attitude symbolique, verbale. Il y a déjà un premier pas diplomatique : on
refuse le cynisme de la reconnaissance. Cela a du sens de venir au secours d’une
règle toute jeune qui risquait d’être engloutie si l’on ne réagissait pas. C’est
l’émergence d’un devoir de ne pas reconnaitre les situations qui procèdent d’une
violation du droit international.
Depuis – Aujourd'hui que la règle est bien établie, l’on pourrait se dire que ne pas
reconnaitre n’a aucune utilité, parce que même si l’on reconnait, cela reste illicite.
Mais manifestement, le droit coutumier tient à cette règle de non-reconnaissance,
affirmée plusieurs fois par la CIJ, et reprise dans les règles internationales relatives à la
responsabilité internationale.
2
CIJ, Conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, avis
consultatif, 22 juillet 2010, §81.
Ainsi, la Cour, dans une affaire sur la présence de l’Afrique du Sud en
Namibie de 19713, va affirmer cette obligation coutumière. La Namibie est une
ancienne colonie allemande. L’Afrique du Sud reçoit en 1919 un mandat pour gérer la
Namibie. Il devient en principe une tutelle internationale, reprise par l’ONU en 1965.
Les Nations Unies sont choquées par le fait que l’Afrique du Sud a exporté sur le
territoire voisin la politique d’apartheid qu’elle applique chez elle. Puisque l’Afrique
du Sud se comporte de façon contraire aux règles qui président à l’exercice du
mandant, l’Assemblée générale des Nations Unies retire le mandat à l’Afrique du Sud
et le Conseil de sécurité exige son départ de Namibie. La Cour de justice est saisie
d’une question sur les conséquences qu’il faut tirer de la présence de l’Afrique du Sud
alors qu’on lui a dit de se retirer. La Cour en déduit que les Etats ont comme
obligation de traiter cette présence comme illicite.
Dans une affaire plus récente sur l’édification d’un mur dans le territoire
palestinien occupé4, la Cour a été saisie de la question de savoir quelles étaient les
conséquences de l’action d’Israël. La Cour va affirmer l’obligation pour tous les
Etats de ne pas reconnaitre la situation qui résulte de la construction de ce mur ,
parce que cette construction procède d’une violation continue du droit du peuple
palestinien à disposer de lui-même. La Cour ajoute que les Etats ont également
obligation de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par ce
mur. Cette obligation est coutumière, elle s’impose à tous les Etats, et pas
uniquement aux membres des Nations Unies (§149).
La Commission du droit international reprend cette position : les Etats ont
l’obligation de ne pas reconnaitre parce que la violation procède d’un fait
profondément illicite. Cette conséquence particulière est formulée par le projet
d’articles élaborés par la Commission du droit international sur la responsabilité
internationale des Etats (approuvé par l’Assemblée générale). A l’article 41 §2 5, la
Commission du droit international énonce les conséquences qui découlent d’une
violation grave des normes internationales.
A l’heure actuelle, il est donc incontestable qu’il existe en droit international une
obligation de ne pas reconnaitre de Etats nés en vertu d’une violation grave des
normes impératives, que le Conseil de sécurité l’exige ou non. Si le Conseil de
sécurité reprend cette obligation dans le cadre d’une résolution, tout est clair. S’il ne
le fait pas, il faut examiner si la situation ne résulte pas d’une violation grave des
règles internationales. Par rapport à la situation d’Etats comme le Kosovo, l’Abkhazie
et l’Ossétie du Sud, la question est donc de savoir si s’imposant de fait comme Etats,
les autres ont la possibilité ou non de reconnaitre ces entités. L’Abkhazie et l’Ossétie
du Sud sont nées à la suite d’un emploi de la force par la Russie qui est condamnable,
de même pour le Kosovo par l’OTAN en 1969.
3
CIJ, Conséquences juridiques pour les Etats de la présence continue de l’Afrique du Sud en Namibie (Sud-
Ouest africain), avis consultatif du 21 juin 1971, §119 point 2 dispositif (obligation de reconnaître l’illégalité).
4
CIJ, Conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, avis consultatif du
9 juillet 2004, §159 et point D dispositif.
5
Article 41, §2, A/RES/56/83, 12 décembre 2001, Articles sur le Responsabilité de l’Etat pour fait
internationalement illicite.
Effets de la reconnaissance : la reconnaissance, acte juridique ? – Quel effet l’acte de
reconnaissance a-t-il quand il est posé (dans une situation où il peut être posé) ? Différentes
théories ont été élaborées à cet égard.
Effet constitutif (H. Lauterpacht) – La première théorie est celle qui est avancée par
H. Lauterpacht, membre de la CEDH et de la CIJ, qui considérait que la
reconnaissance avait un effet constitutif de la personnalité juridique de l’Etat
reconnu. Par la reconnaissance, l’Etat nouveau acquérait sa personnalité juridique. Il
s’agit donc d’un acte juridique, puisqu’il a un effet juridique. Cet effet est le fait de
constituer la personnalité juridique de l’Etat nouveau.
Le problème de cette théorie est qu’elle est manifestement en porte-à-faux avec la
réalité des relations internationales : on peut conclure des traités internationaux (qui
présupposent la personnalité juridique de chaque partie) avec des Etats que l’on
n’entend pas reconnaitre. On peut être un sujet de droit étatique et conclure des actes
conventionnels avec un Etat qui ne nous reconnait pas. La théorie ne tient donc pas.
Effet déclaratif (J. Charpentier) – Un Français, Jean Charpentier, a développé une
théorie de l’effet déclaratif : la personnalité juridique découle du fait que l’on est un
Etat, mais la reconnaissance aura pour effet de déclarer cette personnalité juridique.
On ne crée rien, mais l’on déclare ce qui est.
Puisque la reconnaissance a un effet déclaratif, elle a pour celui qui reconnait la
conséquence de lui rendre la personnalité opposable. Quelle est l’utilité de cette
opposabilité, puisque même en l’absence de reconnaissance l’on peut traiter de sujet à
sujet, que cette personnalité s’impose à nous ? L’effet juridique propre est
indiscernable.
Absence d’effet juridique, acte politique et importance pour l’effectivité étatique (J.
Verhoeven) – Il faut sans doute considérer que la reconnaissance n’a pas d’effet
juridique. C’est un acte politique fondamental, il participe de l’effectivité de l’Etat,
qui pourra se consolider ou non selon le nombre de reconnaissances dont il fait l’objet.
Le Kosovo est reconnu par 70 Etats, il est actuellement un Etat, mais il ne peut pas
encore effectivement se déployer comme Etat de la manière la plus large possible. Il y
a plus d’Etats au monde qui reconnaissent la Palestine (environ 120). Est-ce qu’elle
est plus un Etat que le Kosovo ? Est-ce que cette question a du sens ? Est-ce que ceux
qui ont reconnu ces Etats ont reconnu une réalité ou rien du tout ?
C’est une question de fait. Il est probable que le Kosovo est plus un Etat que la
Palestine, au regard des trois critères d’identifications. Mais l’effet politique de la
reconnaissance est considérable. La réalité étatique doit cependant préexister à la
reconnaissance, parce que ce ne sont pas les tiers qui établissent l’Etat ; ils ne font que
renforcer sa personnalité.
Un bon nombre d’Etats n’existent que parce qu’ils ont été reconnus, comme les
Etats nés de la décolonisation, ou la Bosnie-Herzégovine qui n’aurait pas pu s’imposer
à l’existence étatique toute seule (la Croatie était prête à l’avaler). On est toujours
dans la problématique de savoir ce qui vient d’abord entre la position des tiers et celle
de l’Etat. Logiquement, l’Etat doit venir d’abord, mais ça n’est pas toujours évident.
Pour la Belgique, le Kosovo est un Etat. Il n’y a pas de réponse ferme, il faut
simplement pouvoir poser son esprit et voir ce qu’est l’acte de reconnaissance comme
tel, et par rapport à quoi il est posé. Dire qu’il est sans effet juridique ne veut pas dire
qu’il n’est pas important : au contraire, c’est précisément être capable de donner au
droit sa juste place que de dire que l’acte de reconnaissance est conditionné par le
droit, mais qu’il n’a pas d’effet juridique identifiable par ailleurs.
§2. TERRITOIRE
1. Acquisition de la souveraineté
L’acquisition de la souveraineté est devenue un peu désuète, parce qu’il n’y a plus de
territoires à acquérir sur terre. Comment historiquement cette acquisition s’est faite ?
a) Titres parfaits
6
CIJ, Sahara occidental, avis consultatif du 16 octobre 1975, §81.
sahraoui colonisé par les espagnols, qui n’a à ce jour pas pu exercer son droit à
l’autodétermination, tandis que le Maroc considère que ce peuple vit sur un territoire
qui historiquement appartient au Maroc. Ce différend n’est pas encore résolu.
Dans cet avis, la Cour devait se pencher sur la prétention de souveraineté formulée
par le Maroc et contestée par certains de ses voisins. Est-ce que les populations qui
résidaient dans le Sahara constituaient au moment de la colonisation espagnole une
population non-organisée de telle manière à faire du Sahara un territoire sans maitre ?
La Cour répond que le Sahara était peuplé au moment de la colonisation, par des
populations qui, bien que nomades, étaient socialement et politiquement organisées
en tribus sous la direction de chefs compétents pour les représenter.
L’occupation coloniale est le résultat d’une situation de subjugation, d’emploi de
la force, qui fait disparaitre l’autorité des chefs traditionnels. C’est l’exemple de
l’affaire entre le Cameroun et le Nigeria7. La CIJ était appelée à tracer la frontière
terrestre et maritime entre ces deux Etats d’Afrique de l’Ouest depuis le lac Tchad
jusqu’au Golfe de Guinée. Quelle était la difficulté ? Cela portait essentiellement sur
des petits morceaux de la frontière terrestre, mais aussi sur un portion importante de la
presqu’île de Bakassi (qui avait des eaux riches en hydrocarbures).
En 1884, la Grande Bretagne arrive et conclut un traité de protectorat colonial avec
les chefs du vieux Calabar (région qui englobe Bakassi). Par ce traité, les chefs
indigènes consentent à ne pas entrer en rapport avec d’autres puissances occidentales
sans le consentement de la Grande Bretagne. Ca n’est pas un protectorat à proprement
parler : ces pays gardaient un gouvernement intérieur, et confiaient les relations
extérieures à un Etat tiers (comme la Tunisie). Ce traité avait pour objectif de
s’assurer de la fidélité de ces chefs. Les traités de protectorat colonial étaient des
traités qui visaient à réguler la concurrence entre les Européens sur le territoire
africain.
Ensuite, en 1913, la Grande Bretagne conclut un traité avec l’Allemagne, par
lequel elle cède à l’Allemagne la péninsule de Bakassi. En 1919, l’Allemagne perd ses
colonies par le traité de Versailles, et la société des nations instaure des mandats pour
les anciennes colonies allemandes. On institue un mandat britannique au Sud et un
mandat français au Nord. En 1960, le Cameroun du Nord décide de se rattacher à
l’ancienne colonie britannique du Nigeria. Le Cameroun du Sud, sous mandat
français, proclame son indépendance. Qui est souverain sur Bakassi ? Le Nigeria
soutient que le Royaume Uni n’a jamais pu céder Bakassi à l’Allemagne car il n’était
jamais devenu souverain de Bakassi : puisqu’il y avait un traité de protectorat, c’est
bien la preuve que la Grande Bretagne n’était pas devenue souveraine. Dès lors, par
succession d’Etats, le Cameroun allemand n’a pas pu comporter Bakassi dans son
territoire, et au moment de l’indépendance, le Cameroun n’avait toujours pas Bakassi
dans son territoire.
La Cour va donc se poser la question de l’effet du traité de 1884. L’on n’est pas
en présence d’une terre sans maitre : la population est représentée par des chefs, l’on
conclu même des traités. La Cour va dire que le territoire fait bien partie du territoire
7
CIJ, Affaire de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria (Cameroun c. Nigéria), 10
octobre 2002, §§200-209.
du Cameroun, parce qu’au moment du traité de 1913, Bakassi est effectivement sous
souveraineté britannique, et que la Grande Bretagne peut donc le céder à l’Allemagne.
Entre 1884 et 1913, s’est produite une situation de subjugation. Les chefs ont encore
exercé une souveraineté coutumière et locale, mais par la présence coloniale et la
situation de domination, le territoire a un maitre initial, qui va céder la place à un
autre maitre, qui va finalement être le seul à représenter les populations. Il y a une
disparition de l’autorité des chefs traditionnels, qui continuent à réguler certains
comportements sociaux, mais qui ne représentent et n’organisent plus les populations.
C’est le propre de la colonisation : on substitue une autorité occidentale à l’autorité
indigène. En 1913, la situation est telle que la Grande Bretagne est capable
juridiquement de transmettre ce territoire à l’Allemagne.
Dernier territoire sans maître : l’Antarctique – Le dernier territoire sans maitre
aujourd'hui est l’Antarctique (pôle Sud), territoire dépourvu de population humaine. Il a fait
l’objet de prétention d’acquisitions souveraines, par sept Etats différents, qui se basent sur
des critères tels que la découverte, l’exploration ou la proximité géographique en application
de la théorie de secteurs. Cette théorie consiste à projeter sur un territoire la largeur de ses
côtes. Toutes ces prétentions ont été contestées. Huit Etats, dont la Belgique, ont des
prétentions relatives à l’exploration.
Les USA et l’URSS ont toujours refusé de reconnaitre les prétentions de souveraineté. En
1959, à l’occasion de l’Année internationale de la géophysique, on conclut un traité à titre
indéfini, dont l’objet est de faire en sorte que les Etats parties à ce traité gèlent leur
prétention de souveraineté (article IV du Traité de Washington). Ils ne renoncent pas à leurs
prétentions, et aucune reconnaissance de souveraineté n’en découle. Le Traité de
Washington du 1er décembre 1959 lie actuellement 44 Etats au monde, qui représentent 80%
de la population mondiale. Le traité permet l’établissement de bases scientifiques à vocation
pacifique. Il est voué à la science et à la paix, c’est un lieu de coopération internationale
pendant la Guerre Froide (articles I, II et III). Les ressources minérales ne sont à l’époque pas
encore envisagées comme exploitables.
Le développement des techniques laisse apparaître que les ressources antarctiques peuvent
être exploitables. L’on tente de signer en 1988 un traité sur l’exploitation des ressources
minérales de l’Antarctique : la Convention de Washington du 2 juin 1988. Cela fait l’objet
d’une grande opposition de la part de la société civile et de certains Etats, et cette Convention
n’entrera jamais en vigueur. L’on finit par adopter le Protocole de Madrid du 4
octobre1991, conclu pour 50 ans, qui prohibe toutes ces activités.
Chaque Etat a l’autorité administrative et juridictionnelle sur le personnel présent
dans sa base. Il y a là par accord un régime qui soustrait l’Antarctique à toute acquisition en
souveraineté.
Consentement – Quels sont les autres modes d’acquisition de la souveraineté ? On
acquiert du territoire soit parce qu’il n’appartient à personne, soit à la suite d’un échange de
consentement. Les Etats peuvent consentir librement : c’est ce que l’on appelle la cession de
territoire. Ainsi, les Etats-Unis ont acheté l’Alaska à la Russie à la fin du 19 e siècle. Ainsi
encore, dans le traité de séparation de 1831 entre la Belgique et les Pays-Bas, on trouve
certaines cessions de territoire qui sont monnayées au profit de la Belgique lors du tracé de la
frontière (notamment avec le Luxembourg). Un traité de frontière, de manière ou d’une autre,
emporte toujours une renonciation à certaines prétentions.
Adjudication – Une manière de consentir à la cession territoriale est de consentir à ce
qu’un juge tranche le différend entre Etats. Le fondement de l’adjudication qui
attribue le territoire est le consentement des parties. C’est le cas de l’île de Palmas
entre les Pays-Bas et les USA, ou du canal de Beagle en Amérique latine (entre le
Chili et l’Argentine) qui a donné lieu à un arbitrage du Pape dans les années ‘80.
Le consentement ne doit pas être soustrait ou obtenu par une contrainte illicite.
Plébiscite ? – Faut-il consulter les populations concernées par la cession
territoriales ? Le droit international n’impose-t-il pas aux Etats qui s’engagent dans
une cession territoriale de ne le faire qu’avec l’assentiment des populations
concernées ? En droit international général, rien n’empêche d’organiser
volontairement un plébiscite. Mais est-ce qu’en l’absence d’un tel accord, les Etats
ont l’obligation de consulter ces populations ?
Non, les souverains sont souverains, ils représentent leur Etat. Moyennant le
respect des règles internes fondamentales (article 46 de la Convention de Vienne),
l’on peut céder en droit international un territoire sans le consentement des populations
concernées.
Ca n’est que dans le cas de la décolonisation que l’on impose une telle
consultation. Quand les mandats sur le Nord et le Sud du Cameroun prennent fin, on
consulte les populations pour savoir quel va être leur statut. Les peuples ont trois
possibilités :
soit demeurer sous la souveraineté du colonisateurs (certains territoires le
font) ;
soit devenir indépendants ;
soit se rattacher à un autre Etat (le Cameroun du Nord se rattache ainsi au
Nigeria).
Et ici, il ne s’agit pas à proprement parler d’une cession territoriale, mais de
l’accession d’un peuple à l’indépendance, ou du rejet par celui-ci de son
indépendance.
Accrétion – Un autre mode d’acquisition est l’accrétion : il s’agit de l’ensemble des
phénomènes naturels qui entrainent un agrandissement du territoire. Il s’agit par
exemple des éruptions volcaniques, qui font sortir de la mer un territoire terrestre nouveau
(comme au Japon dans les années ‘80), ou du delta d’un fleuve qui dépose des alluvions qui
accroissent progressivement le territoire de l’Etat sur la mer.
Prescription acquisitive ? – Est-ce que l’usucapion existe en droit international ? Est-ce
que la prescription acquisitive, l’acquisition par l’occupation continue d’un territoire existe ?
Il n’y a pas de délais préfix fixés par l’ordre juridique international – comme on en trouvait
en droit civil (10 ou 30 ans – en cas de mauvaise foi).
Dans l’affaire de l’île Kasikili/Sedutu8, la Cour va accepter de tenir compte de ce concept,
parce que les deux Etats sont d’accord de l’existence de ce concept. Souvent, on va
regarder une présence non contestée comme une cession implicite. Soit la présence fait en
8
CIJ, Affaire de l’île de Kasikili/Sedutu (Botswana c. Namibie), 13 décembre 1999, §§90-99.
sorte que l’on devient souverain, soit elle est le signe d’un consentement tacite de l’ancien
souverain du territoire concerné. Ce sont deux manières de regarder le même phénomène.
Comme le droit international est informel, et n’exige pas le consentement des populations,
c’est tout à fait possible. La réalité est appréciée sous la forme d’un acquiescement. La
renonciation d’un Etat s’accompagne de l’acceptation tacite de la présence et de l’acquisition
souveraine par un autre.
C’est la cession de territoire qui est la plus discutée dans la pratique.
b) Titres usurpés
Venons-en à la question des titres usurpés. C’est l’acte et le contenu de l’acte, ce qui fait
que l’on est souverain. Quelles sont les manières d’acquérir du territoire qui à l’heure
actuelles ne sont pas admises ?
Conquête armée – Dans toute l’histoire internationale, la conquête armée a été le mode
habituel d’acquisition de territoire. Dans l’ancien droit international, et dans le droit antique,
cela ne pose aucune difficulté :
soit parce que la guerre aboutit à une situation de subjugation totale de l’ennemi
(debellatio, qui consistait en droit romain à réduire l’ennemi en esclavage). On a
encore connu de telles situations de facto qui n’aboutissent cependant plus à une
acquisition de territoire (en 1945, après la mort d’Hitler, durant 15 jours le
gouvernement est repris en charges, mais après il n’y a plus aucune autorité en
Allemagne, on ne peut plus signer de traité ; de même en Irak en 2003, il n’y a plus de
gouvernement irakien). L’annexion territoriale par la force n’est plus possible, mais à
l’époque où c’était encore possible, l’on pouvait acquérir le territoire en supprimant
l’ennemi ;
soit parce que l’ennemi est encore représenté, mais à genoux. L’on signe alors un
traité de paix qui comporte des cessions territoriales, que l’on impose à la partie
vaincue par la force. A ce moment, l’emploi de la force n’est pas encore illicite dans
le droit international, les cessions de territoire qu’il provoque sont licites.
Tout change avec la prohibition de l’emploi de la force et de la conquête armée (traité
de Paris de 1928). La résolution 2625 (XXV) du 24 octobre 1970 consacre également la
prohibition de l’emploi de la force armée. Une réaction qui s’impose à tous les Etats au
monde est la pratique de la non-reconnaissance, face à une prétention d’annexion par
l’emploi illicite de la force (supra).
Contiguïté et effectivités – Quid d’une situation plus ambigüe de la contigüité
internationale et des effectivités : cela vise à décrire une présence effective d’un souverain
dont le titre est douteux sur un territoire. C’est une forme d’occupation effective sur un
territoire, avec un titre douteux. Cela se produit souvent dans une situation de contiguïté, où
un souverain déborde sur le territoire adjacent. Le Nigéria débordait ainsi à Bakassi, il y
prélevait des impôts, y construisait des écoles et des hôpitaux. Quel est le lien entre les
effectivités et le titre territorial ?
Effectivités contra legem et primauté du titre – Est-ce que les effectivités peuvent
constituer un titre de souveraineté ? Le prononcé plus autorité à cet égard est l’affaire
Burkina-Faso c. Mali de 19869. Est-ce qu’un Etat titulaire d’un titre de souveraineté
9
CIJ, Affaire du différend frontalier (Burkina-Faso c. Mali), 22 décembre 1986, §63.
sur un territoire vient à le perdre par l’existence d’effectivités contra legem déployées
par un autre Etat ? Le souverain avait toujours protesté contre ces effectivités, et sous
respect d’acquiescement, la Cour préfère le titre à l’effectivité. Le souverain dont le
titre est violé par un autre Etat se voit reconnaitre son titre. La question est toujours de
vérifier son titre, mais dès l’instant où il est établi, les effectivités contra legem ne vont
pas prévaloir. La Cour ne s’incline pas devant l’effectivité des choses, puisque la
présence effective est contestée.
L’effectivité contraire à un titre bien établi ne prévaut pas. La Cour a réaffirmé
cette jurisprudence dans l’arrêt du 10 octobre 2002 10, notamment parce que cette
jurisprudence de la non-primauté des effectivités contra legem semblait avoir été
remise partiellement en question par un arbitrage international entre l’Ethiopie et
l’Erythrée11. On a fait prévaloir des effectivités contre un titre allégué par l’une des
parties. Le lien entre l’effectivité et un titre clair est également réaffirmé dans un arrêt
de 200212.
Effectivités et interprétation du titre ou en l’absence de titre – Quid si l’on est face à
un titre de souveraineté peu clair, qui doit faire l’objet d’une interprétation parce
qu’il a été exprimé dans un vieux traité, dans des circonstances qui n’existent plus (par
exemple qui désigne des éléments naturels qui ont disparu). Où est la frontière ? Dans
ce cas, on va pouvoir tenir compte des effectivités pour interpréter le titre.
Lorsqu’il n’y a pas de titre du tout, les effectivités vont jouer un rôle déterminant
pour savoir qui est le souverain d’un territoire. A propos des effectivités dans la
détermination du titre, en l’absence de titre découlant d’un traité par exemple, la Cour
va se pencher sur les effectivités pour savoir qui est souverain. L’on peut mentionner
une affaire où il s’agissait d’îles entre le Honduras et le Nicaragua 13 : la frontière
maritime variera en fonction de la souveraineté sur les îles. La Cour va analyser les
faits, et dire que les îles sont au Honduras. Elle s’appuie pour ce faire sur un faisceau
d’indices qui manifestent que le territoire appartient bien au Honduras. Par
exemple, sur ces îles, la Cour va constater que c’est bien le Honduras qui exerce
certaines compétences en matière civile et pénale. Il y a de petites cahutes pour les
pêcheurs (mais personne n’y vit) – et les pêcheurs relèvent du Honduras. C’est encore
lui qui va autoriser les USA à survoler ces îles pour une opération anti-drogue. Le
Nicaragua n’a pas contesté cela.
Juridiquement c’est très simple.
Sécession – Quid de la sécession en droit international, qui pose aussi cette question
d’acquisition de territoire, mais qui est aussi en lien avec l’apparition des Etats (supra) ? L’on
aborder ici la sécession en-dehors des situations de décolonisation, où les peuples ont un droit
à devenir indépendants. La question est de savoir si en-dehors de ces situations il y a ou non
un droit à faire sécession. La doctrine a avancé qu’un tel droit existait en cas de violation
10
CIJ, Affaire de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria (Cameroun c. Nigéria) , 10
octobre 2002, §223.
11
Erytrea-Ethiopia Boundary Commission, Decision regarding delimitation of the border, 13 April 2002, §3.29
(ILM, 2002, p. 1077).
12
CIJ, Affaire du différend frontalier (Burkina-Faso c. Mali), 22 décembre 1986, §63.
13
CIJ, Affaire du différend territorial et maritime entre le Nicaragua et le Honduras dans la mer de Caraïbes
(Nicaragua c. Honduras), 8 octobre 2007, §§176-219.
massive des droits de l’homme par une majorité sur une minorité. Le concept de
sécession-remède a été accepté par la Cour constitutionnelle canadienne lorsqu’elle a examiné
si le Québec avait le droit de faire sécession. La Cour répond qu’en principe il n’y a pas de
droit à faire sécession, sauf en cas de violation massive des droits civils élémentaires des
Québecois. En pratique, ça n’était pas le cas.
Bon nombre d’Etats contestent fortement l’existence d’un tel droit. Lorsque l’Assemblée
générale, à la demande de la Serbie, a demandé à la CIJ de se prononcer sur l’indépendance
du Kosovo14, certains ont soutenu cette position. La Cour a refusé de se prononcer sur cette
question. En effet, elle a considéré que la question qui lui était posée (dans les termes de la
conformité de la déclaration d‘indépendance avec le droit international), était une question de
savoir si l’acte d’indépendance était conforme ou non, sans savoir s’il s’agissait de l’exercice
d’un droit. Un acte en droit international peut parfaitement être licite sans être l’exercice d’un
droit. Dans tout ordre juridique, il y a un espace de liberté qui peut être exercée sans que l’on
considère qu’il y ait la violation d’une règle. Cela relève d’une conception de l’ordre
juridique qui n’est pas contestable selon le professeur, mais tout le monde n’est pas d’accord.
La Cour répond donc à la question telle qu’on la lui pose, de savoir si la déclaration
d’indépendance viole le droit international. Est-ce qu’une règle interdirait au Kosovo de
prendre son indépendance ? La Cour n’examine aucune autre question (effets de
l’indépendance, possibilité ou non de reconnaitre, est-ce que c’est un Etat ou non…). C’est
cette question-là que la Cour va examiner, sous l’angle du droit international général et de la
résolution 1244 du Conseil de sécurité, qui après la guerre du Kosovo de 1969, va autoriser
le déploiement d’une mission militaire et civile au Kosovo, et qui va progressivement
reconstituer des autorités kosovares, qui discutent avec la Serbie de leur statut (et qui
n’arrivent pas à un accord, d’où la sécession).
Droit international général – La Serbie (appuyée par la Russie, l’Espagne,
l’Argentine…) soutient que le droit internationale général interdit de faire sécession,
en vertu d’un principe d’intégrité territoriale. La Cour soutient au contraire que
c’est une règle interétatique – tout comme l’interdiction de l’emploi de la force. Le
Kosovo ne peut pas répondre à cette règle, parce qu’il prétend devenir un Etat. Il n’y a
donc pas de règle en droit international général qui interdise la sécession. C’est une
conception factuelle de la naissance étatique. Le processus n’est pas régulé par le
droit, la sécession relève de la liberté, elle n’est pas contrôlée par une règle
prohibitive ; ça n’est que si elle est le fruit de la violation de règles fondamentales et
impératives du droit international (emploi illicite de la force, violation des droits de
l’homme, etc) qu’elle peut être illicite (ce qui doit entrainer sa non-reconnaissance) et
prohibée. Elle survient sinon comme fait et ne peut pas porter atteinte au principe
d’intégrité entre les Etats, parce que seuls les Etats peuvent être responsables de
cette obligation entre eux.
Droit international particulier – Quid du droit international particulier ? Cette
résolution, notamment dans son préambule et ailleurs, parle du respect de l’intégrité
territoriale de la Serbie. Le Conseil de sécurité a imposé dans la résolution 1244 une
solution négociée. Or, la déclaration unilatérale d’indépendance est une solution
14
CIJ, Conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, avis
consultatif, 22 juillet 2010, §§80-84.
imposée par une volonté unilatérale. La Serbie soutient que cela viole la résolution
1244.
La Cour va interpréter la résolution, et soutient qu’il n’y a nulle part dedans une
prohibition adressée à ceux qui ont fait la déclaration d’indépendance. Qui a fait cette
sécession ? Est-ce que ce sont les autorités provisoires nées de la résolution, régulées
par la communauté internationale ? La Cour va considérer que peut-être que la
résolution 1244 et le cadre constitutionnel qui en découlent interdisent aux autorités
provisoires du Kosovo de déclarer leur indépendance, mais que ça ne sont pas ces
autorités qui l’ont fait, mais des individus qui se sont réunis le 17 février 2008 et qui
ont fait cette déclaration en-dehors des institutions provisoires et de leurs organes.
La Cour fait une analyse de fait : qui sont ces gens qui déclarent l’indépendance ?
Ils se réunissent dans l’assemblée du Kosovo, ce sont des députés, mais la Cour
considère qu’ils n’étaient pas rassemblés en qualité d’assemblée du Kosovo – selon
toute une série d’indices factuels. En soi, cette déclaration collective des gens réunis à
ce moment est une déclaration d’indépendance d’individus qui n’est soumise à aucune
règle de droit international et qui échappe au cadre constitutionnel de la résolution
1244.
Cette solution ne satisfait pas du tout la Serbie. Elle savait que le pari était très
risqué juridiquement et politiquement, parce qu’il était loin d’être certain que la Cour
allait se prononcer en sa faveur. La Cour arrive à une décision en sa défaveur, et la
Serbie pensait gagner politiquement grâce à cet avis. Toujours est-il qu’il y a là
aujourd'hui un élément juridique dans le débat entre les parties. C’est un argument
qui échappe désormais à la Serbie, puisque la Cour a estimé que cette déclaration
d’indépendance était conforme au droit international.
La sécession en droit international, hors les situations de décolonisation, et hors celles qui
résultent de la violation des règles impératives, n’est donc pas régulée par des règles
internationales.
Opposabilité du titre – Une fois que l’on a un titre de souveraineté, il est opposable à tout
tiers, transmissible de souverain à souverain, et il ne doit pas faire l’objet d’un accord avec
un tiers pour que celui-ci s’incline devant le titre. Le titre de souveraineté de la Belgique est
opposable à tous les Etats du monde, y compris les traités de frontière entre la Belgique et les
pays limitrophes. Ces titres sont de plein droit opposables aux tiers.
2. Délimitation du territoire
15
CIJ, Affaire du différend frontalier (Burkina-Faso c. Mali), 22 décembre 1986, §20.
Commission d’arbitrage Conférence européenne pour la paix en Yougoslavie
(Commission « Badinter »), avis n°3, 11 janvier 1992 – Ce prononcé va être utilisé
par la Commission Badinter en 1992, qui s’appuie explicitement sur l’arrêt de la Cour.
Cela conforte la position des grandes puissances qui veulent résoudre la crise
yougoslave par un Etat bosniaque multiculturel délimité par les frontières
administratives.
Si en 1986, la position de la Cour était audacieuse, il faut considérer la pratique
qui s’est déroulée depuis lors. La Conférence de paix a repris ce prononcé à son
compte, et les accords de Dayton de 1995 reprennent cet outil. Les parties s’inclinent
suite à une guerre sanglante face à l’idée des grandes puissances selon laquelle on
accède à l’indépendance avec des frontières déjà déterminées, même sans accord des
parties. Vu la pratique ultérieure, il serait très difficile aujourd'hui de prétendre avec
succès devant un juge international que l’uti possidetis n’est pas une règle coutumière
qui s’impose aux Etats accédant à l’indépendance où que cette indépendance se
manifeste. Cela veut-il dire que la Cour avait raison de dire ce qu’elle a dit en 1986 ?
La question est dépassée.
Difficultés – Est-ce que cela résout tous les problèmes ? Non, il y a des pièges
logiques dans cette position de l’uti possidetis. On a dit que ce concept était une
conséquence logique de la prohibition de l’emploi de la force. En réalité, les deux ne
sont pas logiquement liés : l’on ne peut pas employer la force – il n’est pas absolument
nécessaire de dire où l’endroit de la force ne peut pas être utilisé.
La difficulté subsiste par ailleurs, parce que lorsque l’on parle des frontières
administratives internes, elles ne sont pas toujours aisées à choisir. Le droit
international ne dit pas celle qu’il faut choisir. Dans certains cas, c’était assez simple
(dans les anciens Etats coloniaux) : il n’y avait qu’une seule frontière administrative,
que la Cour doit encore interpréter aujourd'hui. Mais en Belgique, qu’est-ce que la
frontière administrative ? Il n’y a pas de certitude. On pense que la règle de l’uti
possidetis permettrait d’éviter des conflits, mais ça ne serait vrai que si la règle de
droit international précisait de quelles frontières il s’agit – ce qu’elle ne fait pas.
Nous connaissons toute la ratio legis interne tenant à la coexistence de deux
peuples sur un territoire déterminé, qui explique où passe la frontière administrative
interne. Cela n’existe que parce que l’on doit coexister dans le même régime
constitutionnel. La Bosnie-Herzégovine n’existe telle qu’elle est que parce que Tito
savait qu’il ne fallait pas laisser à la Croatie et à la Serbie trop de territoire : les
frontières ainsi tracée avaient un caractère très artificiel au niveau interne. Cela
explique qu’une partie de la doctrine des Etats fédérés, par rapport à l’uti possidetis,
est extrêmement réservée sur cette notion en droit international général. Pour des
auteurs français au contraire, c’est très rationnel, et cela ne pose pas politiquement
dans leur ordre national de difficulté particulière. On est au-delà de ces débats
aujourd'hui, mais cela ne veut pas dire que cette règle permet de résoudre toutes les
difficultés.
Frontières et lignes internationales de démarcation – Quelle est la différence avec les
lignes internationales de démarcations imposées artificiellement par le Conseil de sécurité ou
de commun accord par les belligérants suite à un conflit armé ?
Obligations (rés. 2625 (XXV)) – Il y en a depuis 1947 entre le Pakistan et l’Inde, ainsi
qu’avec la République turque chypriote du Nord, surveillée par des forces
internationales, ou encore une ligne verte de 1948 entre Israël et les pays musulmans
de la région. Le droit international impose aux Etats de respecter ces lignes de
démarcation temporaires : même si l’on est indubitablement le souverain, une fois que
cette ligne est tracée et qu’elle nous prive d’une partie de notre territoire, l’on ne
peut plus employer la force pour récupérer cette partie. Si l’on emploie malgré
tout la force, l’on n’agresse pas un autre Etat, mais l’usage de la force est considéré
comme illicite.
Exemples : la Ligne Verte – Dans l’affaire de la Ligne Verte, la Cour est amenée à
rendre un avis consultatif16 de 2004 à propos du mur construit par Israël dans le
territoire palestinien occupé. La Cour devait examiner les conséquences juridiques de
la construction de ce mur pour les membres de l’ONU. Vu l’atteinte au droit du
peuple palestinien à disposer de lui-même, la Cour prononce le principe de non-
reconnaissance. La question posée à la Cour est celle des conséquences juridiques de
l’édiction du mur dans le territoire palestinien occupé.
La Cour va explicitement refuser de se prononcer sur les parties du mur qui sont en
cours de construction ou dont la construction est prévue « sur le territoire même
d’Israël » : ces mots ont une signification importante. Le mur court plus ou moins le
long de la Ligne Verte, et le mur va parfois au-delà de cette ligne, parfois la longe,
parfois passe de l’autre côté. La Cour accepte de se prononcer sur les parties du mur
qui sont à l’Est de la Ligne Verte, elle refuse de se prononcer sur celles construites à
l’Ouest de la Ligne Verte : ces parties se trouvent sur le territoire d’Israël lui-même.
La Ligne Verte permet pour la Cour de déterminer le territoire palestinien occupé,
mais aussi ce qu’est le territoire d’Israël. La Cour transforme une ligne de
démarcation en frontière internationale. Elle rejette l’argumentation des Etats et des
organisations internationales qui disaient que la présence d’Israël est illégitime parce
que le territoire palestinien occupé est l’ensemble du territoire de la Palestine
historique qu’Israël occupe depuis 1948, des deux côtés de la Ligne Verte. Cela veut
dire que la Cour rejette les arguments des Etats et des mouvements les plus extrémistes
qui considèrent que toute la Palestine historique appartient aux Palestiniens. Si le
territoire occupé est uniquement celui qui est à l’Est, c’est uniquement sur ce
territoire que le droit à l’autodétermination des Palestiniens est appelé à
s’appliquer. A l’Ouest de cette ligne, le territoire est celui d’Israël et n’est pas un
territoire occupé.
On le sait très bien, la Ligne Verte est établie en 1948 entre Israël et les Etats qui
l’ont attaqué. Israël viole cette ligne en 1962. En 1967, le Conseil de sécurité
condamne cette position, et ordonne le retrait d’Israël – ce qui n’est toujours pas le cas.
On voit cependant dans les positions internationales et dans celle de la Cour que cette
Ligne Verte a vocation à devenir une frontière internationale. Elle ne le sera
cependant que lorsque cette frontière sera reconnue comme telle par les parties au
conflit, et les négociations porteront nécessairement sur des portions de territoire. Il
16
CIJ, Conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, avis consultatif
du 9 juillet 2004, §67.
peut y avoir des aménagements entre parties, et c’est même souhaitable. Mais
lesquels ? C’est l’objet de la négociation diplomatique en cours depuis de nombreuses
années. Des lignes de démarcation qui persistent à travers le temps accèdent à un
statut juridique particulier : cela ne peut pas être considéré formellement comme des
frontières, mais le respect qu’on doit leur porter, va jusqu’à permettre de considérer
que n’est pas occupé un territoire qui se situe en deçà de cette ligne.
Opposabilité de la frontière et relativité des traités de frontières – Une fois que la
frontière est délimitée, il y a une opposabilité du titre à tout tiers, mais également de la
frontière internationale. Les traités de frontières sont opposables entre parties, sous réserve de
la succession d’Etat, et sous réserve du fait que les effets du traité de frontière peuvent être
opposés à tout tiers. Seuls les souverains peuvent conclure un traité sur le territoire qui leur
est adjacents, et les tiers doivent s’incliner à cet égard.
De la prohibition de l’emploi de la force induit une règle de respect de l’intégrité
territoriale, qui présuppose que les frontières internationales soient opposables à tout tiers.
Etendue – La mer territoriale, qui s’étend sur 12 milles marins dans la Convention de
Montego Bay (article 3), avait auparavant une taille de 3 milles marins (portée traditionnelle
des canons). Cette règle d’une étendue de 12 milles est aujourd'hui coutumière. C’est une
zone de mer qui relève de la souveraineté totale des Etats territoriaux. La souveraineté
territoriale est projetée dans la mer.
En Belgique, la mer territoriale relève de l’autorité fédérale (en vertu d’une loi du 6
octobre 1987). Certaines parties de la législation régionale flamande se projettent dans la mer
(transport, travaux publics, protection de l’environnement, notamment), mais la souveraineté
demeure fédérale.
Délimitation – La mer territoriale est délimitée par une zone de 12 miles marins qui part
de la laisse de basse mer. On prend pour la déterminer l’ensemble des points où la mer se
retire le plus : c’est la ligne de base formée par les endroits où la mer recule le plus. L’on
trace une laisse de basse mer, et on projette cette ligne sur 12 milles marins (article 5).
Lorsque l’on a des côtes particulièrement perturbées par la nature, on va accepter de tracer des
lignes de base droites (article 7). On considérera comme eaux intérieures tout ce qui est en-
deçà de cette ligne de laisse (articles 2 et 8).
On délimite entre Etats adjacents ou se faisant face (délimitation latérale et frontale) par
une ligne d’équidistance, dont tous les points sont à égale distance des côtes des Etats
concernés (article 15).
Tout en étant sous l’autorité de l’Etat côtiers, les navires bénéficient sans autorisation
particulière d’un droit de passage inoffensif (articles 17 à 19) – c'est-à-dire qu’il faut se
comporter sans attitude agressive (l’article 25 prévoit les conditions de suspension).
Zone contigüe – La haute mer ne bénéficie pleinement du principe de liberté qu’au-delà
de la zone contigüe et de la zone économique exclusive. La zone contigüe est une zone de 12
milles marins qui n’est pas sous souveraineté de l’Etat mais qui lui permet d’exercer au-delà
de la zone territoriale certains pouvoirs de police (article 33 de la Convention). Dans cette
zone – qui représente une exception à la mer territoriale –, l’Etat peut prévenir les infractions
à ses lois en matière de douane et sanitaire, notamment. Il peut également poursuivre les
infractions commises sur son territoire.
Au-dessus de la mer territoriale, il y a un espace aérien qui relève également de la
souveraineté de l’Etat.
Au-delà de la zone contigüe, on retrouve la zone économique exclusive, qui est consacrée
par la Convention de 1982.
Notion (émergence et consécration) – La zone économique exclusive est le résultat d’une
évolution de la pratique internationale qui à partir des années ‘60 suite à la décolonisation :
les Etats jeunes ont voulu s’octroyer des zones de pêches plus vastes que la mer territoriale.
L’Etat côtier a le droit au-delà de la mer territoriale d’exercer certains droits
souverains (article 56) aux fins de l’exploitation, de la conservation des ressources naturelles
des eaux.
Etendue et délimitation (article 74)
Régime juridique – La zone économique exclusive accorde donc un droit de pêche
exclusif à l’Etat côtier dans une zone de 200 miles marins à partir de la ligne de base
territoriale. C’est un espace qui relève de l’Etat côtier.
Etats sans littoral et géographiquement désavantagés (art. 69-70) – Au bénéfice des
Etats enclavés ou géographiquement désavantagés, on trouve les articles 69 et 70 qui
leur permettent de participer selon une formule équitable aux ressources que l’on tire
de la zone économique exclusive.
Conservation des ressources et protection de l’environnement (art. 61 et s.) – La
Convention va aussi viser une obligation de conserver les ressources biologiques de la
mer, parce que les poissons chevauchent les différentes zones maritimes : il faut donc
organiser entre les Etats une coopération dans la conservation des ressources
maritimes, pour que l’exploitation se fasse de manière optimale et rationnelle.
Accords de pêche et droits « habituels » (article 76 §§ 2 et 3) – L’Union européenne
conclut des accords avec des pays tiers pour permettre aux pêcheurs européens d’aller
pêcher dans les zones économique exclusive de ces pays, en échange de quoi ces Etats
reçoivent des subsides. Cette pratique est contestée, parce qu’il s’agit d’un certain
pillage, qui prive les populations locales d’une ressources de survie traditionnelle. Les
contreparties financières sont accordées aux Etats, et on ne sait pas très bien où elles
aboutissent finalement. Puisque l’Etat a des droits souverains à ce sujet, il peut les
monnayer et les vendre.
La difficulté est celle de la délimitation de la zone économique exclusive pour des Etats
se faisant face ou pour des Etats adjacents. Les mêmes principes sont applicables au plateau
continental (infra).
3. La haute mer
Notion (article 86) – La haute mer est la zone d’eau qui est au-delà de la mer territoriale,
qui est soumise à un principe de liberté. Bien entendu, comme telle elle n’existe qu’au-delà
de la zone économique exclusive, mais elle régit la zone contigüe et la zone économique
exclusive lorsque l’on est dans des situations où les droits souverains de l’Etat côtiers dans ces
deux zones ne sont pas précisés.
Liberté de la haute mer – Elle est régie par un principe de liberté acquis depuis le 17 e
siècle à la suite des écrits du Néerlandais Hugo Grotius. Il écrit à l’époque un pamphlet « La
mer libre », par lequel il entend répondre aux britanniques, qui avec leur marine très puissante
entendaient s’approprier les voies commerciales qu’ils étaient à même de contrôler. Grotius
impose le principe de liberté de la haute mer et de non-appropriation de la haute mer (res
communis plutôt que res nullius – article 89). On en bénéficie comme individu indirectement,
parce que les Etats nous donnent le droit de naviguer.
Police des navires – Concrètement, en haute mer, seuls les navires de guerre battant
pavillon d’un navire déterminé peuvent arraisonner et contrôler ce navire en haute mer
(article 92). Un navire marchand battant pavillon américain ne peut être arraisonné que par
un navire de guerre américain. Il y a un lien de rattachement entre le pavillon et l’Etat dont
on bat pavillon. Dans la pratique actuelle, il ya des pavillons de complaisance (Panama,
Honduras et Libéria) accordés très facilement, et qui n’envoient pas de flotte pour aller
arraisonner les navires marchands.
Droit de poursuite (article 111) – Tout navire de guerre peut cependant arraisonner un
navire pirate, c'est-à-dire (articles 100 à 105) un navire qui se livre à des actes illicites de
violence à des fins privées sur des autres navires. Cela se distingue de la course : les
corsaires étaient des mercenaires autorisés par une lettre de course en provenance d’un
souverain à attaquer des navires étrangers en haute mer.
Il y a une obligation d’assistance des navires en détresse, qui permet de passer outre
toutes les conséquences de la règle du monopole.
Les Etats ont cependant un droit de poursuite : si une infraction a été commise chez eux,
ils peuvent poursuivre au-delà de la mer territoriale le navire dont les occupants ont pris la
fuite en haute mer, mais la poursuite doit avoir commencé dans les eaux territoriales.
La protection et la gestion de la haute mer en termes de stock de poissons fait l’objet de
différentes dispositions dans la Convention de Montego Bay. Les poissons migrateurs ont
aussi fait l’objet d’un accord international de 1995. Il y a aussi ici une forme de limitation de
la liberté, sous la forme d’une responsabilisation, et d’un principe de développement
durable.
En matière d’environnement et de sauvetage de l’environnement, la pratique
internationale, à la suite d’une affaire d’un pétrolier échoué au large des côtes britanniques en
1967, a admis que l’Etat côtier puisse détruire un navire qui ne bat pas son pavillon et qui
présente pour sa côte un danger immédiat et imminent. Les britanniques avaient décidé
de bombarder le pétrolier qui s’était échoué aux larges de leurs côtes, pour éviter que la nappe
de pétrole ne s’étende aux côtes. Voyez l’article 221 de la Convention de Montego Bay à cet
égard.
Océan glacial arctique – L’océan glacial arctique est un océan soumis au régime de la
haute mer, de la zone contigüe, et de la zone exclusive.
Pour les zones qui sont en permanence recouvertes de glace (article 234), l’Etat côtier
peut demander que l’on respecte des mesures visant à prévenir, réduire la pollution en milieu
marin : l’Etat côtier peut étendre ses réglementations nationales à ces zones particulièrement
fragiles (cela concerne la Norvège, la Russie, le Canada et les USA notamment).
Sous la mer on distingue en réalité deux choses : le plateau continental et la zone (the
area).
Plateau continental – Sous la mer, on trouver en premier lieu le plateau continental, c'est-
à-dire la prolongation du continent sous la mer. Il est délimité géographiquement par le
« talus continental », lieu où l’on tombe assez abruptement dans les pleines abyssales.
Etendue – La Convention de Montego Bay étend ce plateau à 200 miles marins des
côtes : on le fait coïncider avec la zone économique exclusive. Si le talus s’étend au-
delà de la zone économique exclusive, l’Etat peut choisir (article 76) entre 350 milles
marins, ou aller jusqu’à l’isobathe marin (c'est-à-dire la ligne des points qui ont 2500
mètres de profondeur).
Cette pratique est née rapidement après la Deuxième Guerre Mondiale, notamment
suite à la pratique des USA. Elle va être suivie par de nombreux Etats : les Etats sont
toujours friands d’accroitre ou de projeter sur des zones nouvelles leur souveraineté.
Régime juridique – Le régime juridique du plateau continental comprend des droits
souverains (articles 77 et suivants) d’exploitation des fonds, et c’est ce qui permet
notamment l’exploitation des hydrocarbures. L’Etat côtier a le droit exclusif du forage
dans le plateau continental, quelque soit la fin du forage. A cette fin, il peut établir des
plateformes de forages au-dessus.
Délimitation – La grande difficulté est la délimitation pour des Etats adjacents ou qui
se font face, sachant qu’en principe – mais pas toujours –, les deux vont se superposer
en profondeur, et que l’on va essayer de délimiter une seule ligne lorsqu’il n’y a pas
assez de place pour 400 milles marins. La Convention de Genève de 1958 fixait la
ligne d’équidistance : on prolonge la frontière terrestre dans la mer, et on trace une
ligne d’équidistance.
La CIJ a été saisie en 1969 de la question de savoir si ce principe était coutumier
ou non17. L’Allemagne (entre les Pays-Bas et le Danemark) soutenait que cette règle
n’était pas coutumière, et va gagner cette affaire. Dans la Convention de Montego
Bay, la règle est un « accord conforme à des principes équitables, et compte tenu de
toutes les circonstances pertinentes, et au droit international » (article 83). Cette
17
CIJ, Affaire du plateau continental de la mer du Nord (RFA c. Danemark ; RFA c. Pays-Bas), 20 février 1969,
§101.
formule est considérée actuellement comme coutumière par la Cour, qui construit en
cas de désaccord pertinent ce qu’elle estime être une solution équitable.
Une illustration très méthodologique de la manière d’arriver à une solution
équitable est un arrêt de la Cour dans l’affaire Roumanie c. Ukraine (seul arrêt à
l’unanimité dans toute l’histoire de la Cour). Ce sont à la fois des Etats adjacents et
qui se font face.
La Zone – Au-delà du plateau continental, la Zone est l’espace qui est défini comme les
fonds marins et leur sous-sol au-delà des limites de la juridiction nationale (article 1, §1, 1).
Origine – Aux Nations Unies, en 1967, un ambassadeur lance l’idée selon laquelle
c’est un patrimoine commun de l’humanité (article 136). Au lieu de ne revenir à
personne, cela devrait revenir à tout le monde. Les Nations Unies vont rejoindre cette
conception des choses, en incitant les Etats à tenter de s’entendre sur une manière
d’administrer en commun au nom de l’humanité les fonds des mers et des océans.
Régime juridique – C’est l’objectif de la partie 11 de la Convention de Montego
Bay. Elle a été la raison du retard de ratification de la Convention. L’accord de 1994
résout les difficultés. Aucun Etat ne peut revendiquer aucune souveraineté sur la zone,
et les ressources qu’elle comprend. L’article 137 prévoit que l’humanité toute
entière, pour le compte de laquelle agit l’Autorité, est investie de tous les droits sur les
ressources de la Zone. Elles sont inaliénables. On y trouve des nodules
polymétalliques : des boules très lourdes au fond des mers qui comportent plusieurs
métaux, dont l’exploitation est aujourd'hui envisageable – vu la nécessité de trouver de
nouveaux gisements aujourd'hui.
Dispositions institutionnelles – Le patrimoine qui nous est commun est géré par
l’Autorité (articles 156 à 158) flanquée d’un Conseil (articles 161 et suivants), d’une
Assemblée générale (articles 159 et 160), et d’une Entreprise d’exploitation des fonds
marins (article 170). Les entreprises privées se trouvent par l’accord de 1994 en
position de participer à l’exploitation de la zone, moyennant autorisation par l’autorité.
A ce jour, l’autorité a donné deux autorisations d’exploitation.
L’Assemblée de l’Autorité des fonds marins doit établir des clés de répartition du
profit de l’exploitation entre les différents Etats du monde, avec en principe un
équilibre à trouver entre le bénéfice des plus nécessiteux et l’investissement réalisé par
les entreprises exploitantes. C’est remarquable, mais à l’époque l’exploitation était
lointaine, ce qui explique pourquoi il était facile de s’entendre.
Toutes ces questions font l’objet d’une coopération internationale dans le cadre de
l’organisation maritime internationale, sans remettre en cause le principe du monopole des
eaux nationales.
§4. GOUVERNEMENT
a) Effectivité du gouvernement
b) Liberté du gouvernement
Notion : Résolution 2625 (XXV) – La liberté du gouvernement signifie que chaque Etat
est libre de se donner la forme de gouvernement qu’il estime la plus adéquate pour lui-
même. La forme adéquate renvoie au royaume ou à la république, à l’Etat fédéré ou
centralité ; il s’agit des formes institutionnelles qui laissent le droit international indifférent.
Assez classiquement, c’est aussi la manière de gouverner, le fait de savoir si l’on est un
régime représentatif démocratique, ou au contraire un régime dictatorial, qui importe peu du
point de vue du droit international, qui professe classiquement à cet égard une totale
indifférence.
Impuissance puis choix du droit international – La résolution 2625 (XXV) de
1970 consacre ce principe de l’Etat de se doter du gouvernement de son choix. Il faut se
remettre à l’époque où le principe est adopté : il reflète le droit international classique du 19 e
et du 20e siècle.
Avant 1970 et la Guerre Froide, cette indifférence traduisait une sorte d’impuissance
du droit international : il n’avait pas les instruments institutionnels politiques pour
forcer les Etats à se gouverner d’une certaine manière. Le système est basé sur la
souveraineté des Etats, qui n’ont pas accepté d’instituer des institutions qui viendraient
limiter leur choix.
Au moment de la Guerre Froide, cette impuissance devient clairement un choix, le
seul sur lequel l’Est et l’Ouest sont d’accord : il est impossible à l’époque de
s’entendre sur des systèmes de gouvernement qui conviendraient aux uns et aux autres.
La Guerre Froide oppose des démocraties libérales, capitalistes, représentatives, à des
régimes communistes, autoritaires, visant la fin de l’histoire et du gouvernement, mais
qui en attendant ne laissent pas aux individus la liberté qui permettrait de contrecarrer
une société sans classe.
Ce choix du droit international est notamment traduit dans la résolution de 1970,
qui porte bien la trace de son époque.
Limitations conventionnelles de cette liberté – Cette liberté de gouvernement n’exclut pas
la possibilité pour les Etats de conclure entre eux certaines règles qui limiteraient leur liberté
en matière de choix de gouvernement. C’est le cas au sein de l’Union européenne : on a vu
des groupements régionaux d’Etat faire le choix conventionnel de refuser une totale liberté, et
de choisir certaines formes de gouvernement en interne, qui limitent cette traditionnelle liberté
(Etat de droit, gouvernements libéraux…). Des règles juridiques viennent encadrer les
régimes constitutionnels nationaux, qui ne peuvent plus se déployer dans un espace indifférent
du droit international. Ce sont des développements régionaux.
Eventuelle limitation coutumière de cette liberté : le « bon » gouvernement ? – Est-ce
que ces développements conventionnels régionaux, mais aussi les développements que l’on a
connu au niveau universel au niveau de la protection des droits de l’homme, n’ont pas à ce
jour – au début du 21e siècle – modifié ce paradigme fondamental d’indifférence du droit
international ? Observe-t-on l’émergence éventuelle d’une règle qui viendrait limiter cette
liberté de gouvernement ? C’est la question du « bon » gouvernement en droit international
contemporain : est-ce que le droit international contemporain n’en serait-il pas venu à limiter
la liberté des Etats de se gouverner comme ils le veulent, en les obligeants à se doter d’un
« bon » gouvernement, en-dehors de toute convention ? On est dans un moment d’évolution,
mais manifestement on est dans une autre logique et dans un autre contexte que celui qui
faisait, au moment de la Guerre Froide, de la liberté de gouvernement un choix de droit
positif.
Triple dimension de la notion de « démocratie » dans la pratique contemporaine –
La première problématique est de savoir à quoi renvoie au niveau international la
notion de « bon gouvernement ». En droit international contemporain, quand on
regarde la pratique contemporaine, et singulièrement celle du rétablissement d’autorité
politique (State building, depuis une quinzaine d’année) quand la communauté
international et les Nations Unies vont dans des Etats pour rétablir des autorités
publics, pour prendre en charge une forme de gouvernance temporaire, on va aider ces
pays à établir des autorités nationales, et quand on le fait, on le fait manifestement
avec un souci de démocratie, qui traduit à une triple dimension. Qu’est-ce que cette
démocratie comprend aujourd'hui ? Assurément pas la même chose que ce que nous
entendons par « régime démocratique », encore que trois éléments sont communs et
fondamentaux.
En premier lieu, la démocratie contemporaine revêt une exigence première
d’espace de liberté civile : un ensemble de libertés individuelles et collectives
élémentaires (de presse, de réunion, d’association...). Sans ces libertés, les
démocraties pluralistes sont un leurre.
Le second élément mis en œuvre à travers les opérations de la communauté
internationale est l’exigence fondamentale selon laquelle les gouvernants
doivent tirer leur pouvoir à l’issue d’un processus électif libre et égalitaire
(par opposition au suffrage censitaire, universel masculin…) par lequel les
gouvernés participent à la désignation des gouvernants. C’est devenu une
exigence fondamentale dans la pratique contemporaine : on ne prend pas le
pouvoir parce que l’on a un fusil, ou que l’on est le fils de quelqu'un. C’est très
simple pour nous, mais cette exigence n’est pas toujours évidente à mettre en
œuvre. Ca ne suffit pas pour faire de l’Etat un Etat démocratique, mais c’est
un élément nécessaire.
La troisième dimension de la démocratie est l’idée de l’Etat de droit
(rechtstaat, rule of law), le fait que l’Etat lui-même est soumis à son propre
droit. Les autorités publiques, gouvernementales, on des comptes à rendre
(principe de check and balances). Il y a une idée d’indépendance des cours et
tribunaux. L’autorité publique est soumise au droit qu’elle produit. C’est en
germe la mise en place d’un système de contrôle des actes, de responsabilité
des pouvoirs publics.
Ces trois éléments sont très présents dans la pratique contemporaine. Les
Nations Unies ont développé toute une cellule relative au respect de l’Etat de
droit. Notons qu’aux Nations Unies, « l’Etat de droit » s’écrit avec un « petit
é », parce que certains veulent ainsi marquer que le droit ne s’applique pas à
l’Etat, que l’Etat n’est pas un sujet de droit. Ca n’est pas très important. Mais
l’idée du contrôle des autorités publiques est très présente dans la pratique
contemporaine.
Obligation d’être « démocratique » ? – Est-ce que l’on a l’obligation d’être
démocratique – ainsi entendu dans ces trois dimensions – en l’absence d’engagement
conventionnel particulier ? Cela va au-delà de la participation à des régimes
conventionnels, de droit de l’homme, etc. L’honnêteté intellectuelle doit admettre
qu’il est prématuré de prétendre qu’une exigence de démocratie s’impose de manière
coutumière à tous les Etats du monde.
Sanction – D’ailleurs, quelle serait la sanction de la non-démocratie pour un Etat ? Ne
peuvent-il plus signer de traités, entretenir de liens diplomatiques, siéger dans les
organisations internationales ? La pratique ne l’indique pas aujourd'hui. Est-ce que
l’on tient les Etats pour internationalement responsables ? C’est loin d’être simple de
trouver une sanction particulière d’une règle que l’on se donne à soi-même pour soi-
même, qui n’entraine pas réciprocité dans un rapport avec des tiers.
L’on peut déduire de la pratique contemporaine une obligation de stand still, de ne
pas régresser. Un très grand nombre d’Etats condamnent les coups d’Etats non-
démocratiques, qui aboutissent à l’établissement d’autorités non-démocratiques. Cette
position est d’autant plus ferme qu’elle concerne de par le monde des Etats qui
étaient auparavant dotés d’un régime démocratique. On voit alors une pratique
contemporaine très ferme et partagée, y compris par des Etats non-démocratiques,
comme la Chine. Cela démontre une forme d’opinio iuris beaucoup plus large, qui
voudrait qu’il y ait un effet de seuil. On n’a pas l’obligation d’être démocratique, mais
une fois que l’on l’est, on doit le rester. Une règle pourrait ici émerger, mais l’on n’a
pas encore de jurisprudence, ni de résolution de l’Assemblée générale. On est face à
une situation évolutive, de manière positive – au niveau des valeurs substantielles de
l’ordre juridique.
c) Unicité du gouvernement
2. Reconnaissance de gouvernement
Notion – Pour régler le problème de savoir qui est le gouvernement de l’Etat, on a très
longtemps procédé à la reconnaissance de gouvernement. Les tiers seront amenés à traiter
avec l’un ou l’autre des gouvernements, et donc à reconnaitre l’un plutôt que l’autre.
Conditions : entre la légitimité (doctrine Tobar) et l’effectivité (doctrine Estrada) –
Sont-ils obligés de reconnaitre l’un ou l’autre ? Deux doctrines se sont affrontées : celle de la
légitimité et celle de l’effectivité. Va-t-on choisir la légitimité, c'est-à-dire celui qui était là
avant les troubles, ou qui a pris le pouvoir de façon légitime, via les urnes ? Va-t-on choisir
l’effectivité ?
Ce débat se pose lors de successions non-constitutionnelles de gouvernement, en cas de
violence constitutionnelle, lorsqu’une autorité arrive au pouvoir au mépris des règles
habituelles de succession de gouvernement. Lorsque la succession est conforme aux
exigences constitutionnelles internes, il n’y a pas lieu de reconnaitre les gouvernements.
Tobar soutient que l’on ne peut pas reconnaitre tant que l’effectivité n’a pas été confirmée par
un processus électoral, tandis qu’Estrada dit que l’on peut reconnaitre pourvu que l’autorité
soit effective.
Dans la pratique, c’est plutôt l’effectivité qui va l’emporter : on n’a pas vu les Etats
soumettre la reconnaissance du gouvernement à une confirmation électorale. Dans ce cas-là,
on n’est plus dans une multiplicité de gouvernement, mais face à un gouvernement qui
remplace un autre. On est face à une autorité qui remplace un gouvernement : on n’est pas
dans une situation de multiplicité de gouvernements.
Effet juridique de la reconnaissance de gouvernement ? – A nouveau, on est bien en
peine d’identifier un effet juridique de cette reconnaissance. On va continuer d’entretenir des
relations diplomatiques, de conclure des traités avec l’Etat, sans effet particulier de la
reconnaissance.
Abandon progressif – Cette théorie de la reconnaissance de gouvernement va être
abandonnée progressivement par la pratique des Etats occidentaux, à partir des années ‘60, sur
les traces de la France. Cela semble en effet être un geste de sympathie par rapport à un
nouveau gouvernement qui a souvent du sang sur les mains. Les opinions publiques vont à
la limite accepter que l’on traite avec ces Etats, mais pas que l’on donne cette sorte de
certificat de moralité, qu’est la reconnaissance de gouvernement. C’est très symbolique. Le
dernier Etat à abandonner la reconnaissance de gouvernement est la Grande Bretagne, dans
les années ‘85 : elle ne reconnait que des Etats, plus des gouvernements. Elle ne fait que
traiter avec eux, mais ne les reconnait pas.
Cela s’explique essentiellement pour des raisons de politique interne : on voit comment
les mouvements nationaux infléchissent la politique internationale.
Renaissance ? – N’y a-t-il pas dans la pratique contemporaine une forme de renouveau de
reconnaissance de gouvernement ?
Dans l’affaire irakienne, il n’y a plus de gouvernement irakien, après que Saddam
Hussein soit déposé en 2003. L’ambassadeur américain prend la présidence de
l’autorité provisoire de la coalition qui est acceptée par les Nations Unies comme étant
provisoirement l’autorité qui dirige l’Irak (c’était déjà le cas en 1945 s’agissant de
l’Allemagne). L’autorité se voit confier par le Conseil de sécurité certains objectifs,
notamment celui de mettre en place de nouvelles autorités irakiennes issues
d’élections, qui pourront être reconnues comme les autorités légitimes de l’Irak.
En pratique, on ne va pas voir de reconnaissance de gouvernement. Le nouveau
gouvernement est mis en place, et va être celui avec lequel le reste du monde va traiter,
sans procéder individuellement à des reconnaissances. Le mot « reconnu » du Conseil
de sécurité n’a pas le sens de l’ancienne institution de reconnaissance de
gouvernement.
Pour la Libye, les choses sont bien plus confuses. Que s’est-il passé ? Un
soulèvement populaire commence début mars. On a un Conseil National de Transition
qui s’établit, une intervention internationale à la suite de l’autorisation du Conseil de
sécurité, et des Etats qui progressivement vont faire des déclarations, qui sont
volontairement très ambigües. Certains, comme le Royaume Uni, disent qu’ils ne
reconnaissent pas des gouvernements, mais uniquement des Etats. Ces Etats vont dire
qu’ils reconnaissent le CNT comme le représentant légitime du peuple libyen (et
pas comme représentant de l’Etat). Cela a une signification politique, et pas juridique :
le « ministre » qui veut vider un compte n’a pas le pouvoir de le faire au nom de l’Etat.
Avec ces représentants du peuple libyen, on va dépêcher sur place des envoyés
spéciaux, on va accepter que l’on ouvre dans les capitales européennes des comptoirs
presque diplomatiques. Par ailleurs, certains ambassadeurs restent fidèles à l’ancien
régime, tandis que d’autres (comme l’ambassadeur libyen aux Nations Unies) se
retournent contre la politique de leur propre gouvernement de Kadhafi ; en
principe, ces ambassadeurs ne devraient pas pouvoir siéger au nom de la Libye, mais
on les laisse parler.
C’est volontairement ambigu, parce que la situation est évolutive. Kadhafi est
toujours considéré comme le chef d’Etat de la Libye, il va progressivement perdre son
pouvoir effectif sur le territoire libyen, au profit du CNT. Le premier Etat avant même
la mort de Kadhafi à faire une forme plus explicite de reconnaissance de
gouvernement, et qui va dire – alors qu’elle considérait auparavant que le CNT était un
représentant du peuple libyen – que c’est un représentant de l’Etat, est l’Italie, ancien
colonisateur. Est-ce une maladresse ? C’est difficile à démêler, mais aujourd'hui la
question est théorique, parce qu’il n’y a plus de gouvernement Kadhafi, et la seule
autorité est l’ex-CNT.
Cela peut recouvrir des questions très concrètes. Si le CNT envoie une lettre au ministre des
affaires étrangères belge, pour accréditer un nouvel ambassadeur, que doit faire le ministre ?
Que va-t-on faire avec l’ancien ambassadeur ? Les Etats prennent souvent des attitudes
attendistes, et s’abstiennent d’avoir une politique claire sur ces questions. Il y a là un
précédent intéressant par les différentes déclarations publiques qui tendaient à mettre en selle
un nouveau pouvoir tout en évitant certains mots qui n’étaient plus utilisés depuis une
quarantaine d’années. Section II – Le peuple
Insérons à présent quelques mots au sujet du peuple. Nous allons étudier le peuple en
droit international comme collectivité humaine qui n’est pas représentée par un Etat, en
l’absence de structure étatique pour le représenter. Il faut adopter une perspective
historique.
Reconnaissance et cobelligérance des « nations » polonaise et tchécoslovaque – Le
premier moment auquel l’on peut remonter est la Première Guerre Mondiale : les puissances
alliées et associées, les vainqueurs de la guerre, vont reconnaitre pour affaiblir l’empire
austro-hongrois les nations tchécoslovaque et polonaise. Il ne s’agit pas d’Etats, et dans ces
régions il ya des mouvements nationalistes, des gens qui se battent pour une indépendance
nationale, pour l’établissement d’une souveraineté étatique qui se libérerait des puissances qui
les gouvernent. Les Etats qui combattent l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie ont intérêt à
aider ces personnes qui les combattent de l’intérieur. C’est pour cela que l’on a une
reconnaissance des Polonais et des Tchécoslovaques, c’est une fiction.
On reconnait comme des cobelligérants aux nations ces soldats qui se comportent
pourtant comme des ennemis – puisqu’ils sont engagés de force dans les armées ennemies.
L’objectif est de gagner la guerre, mais l’on attribue à ces nations une sorte de personnalité
avant même qu’elles ne deviennent des Etats. Est-ce qu’hors de l’Etat, des nations, des
peuples, peuvent recevoir une sorte de personnalité juridique ? Ces Etats vont être institués
ou rétablis par les traités de paix. Au moment de la guerre, ils étaient en fait ennemis, mais
les alliés les considèrent pendant la guerre comme des cobelligérants ; ils vont signer les
traités de paix comme puissances alliées, alors que pendant la guerre ils n’existaient pas en
tant que tels.
On va même en termes de réparation (grande question après la guerre, article 131 du
Traité de Versailles), considérer que ces Etats – puisqu’ils étaient cobelligérants pendant la
guerre – ont droit à la réparation, mais que d’un autre côté ils doivent contribuer à la
libération de leur territoire – sous la forme d’une contribution financière –, puisque les
vainqueurs ont payé le prix de leur libération, par l’effort de guerre. La créance et la dette
s’annulent. La Société des Nations à la fin de la Première Guerre Mondiale est sous le règne
des juristes, c’est très ingénieux, imaginatif, institutionnalisant. Cela va faire l’objet de traités
internationaux. On place l’espoir dans le droit pour régler la coexistence entre les nations.
Cela prend des formes originales et compliquées, artificielles à certains égards.
Pacte de la Société des Nations et peuples sous mandat – A côté des traités de paix, ou
plutôt dans le traité de paix de Versailles, on trouve le Pacte de la Société des Nations. Dans
le traité de paix, on prive l’Allemagne de ses colonies. L’empire Ottoman cesse d’exister,
l’on conclut des traités avec la Turquie qui perd ses possessions dans le pourtour
méditerranéen. A l’égard de ces anciens territoires allemands et ottomans, on institue des
mandats : ils vont être confiés à des Etats membres de la Société des Nations, vainqueurs de
la guerre. C’est l’institution du système de mandat : on distingue trois types de mandats en
fonction du degré de civilisation des peuples administrés. Les mandats A concernent les Etats
qui sont presque à même de devenir indépendants.
Article 22 du Pacte « mission sacrée de civilisation » – Les mandats sont confiés par
la Société des Nations à des Etats qui vont administrer des territoires au nom et pour
le compte de la Société des Nations, en étant selon l’article 22 chargés d’une
« mission sacrée de civilisation ». Ils le font parce qu’ils sont en charge de cette
mission. En 1920, elle se confond pratiquement avec une situation de colonisation –
même si juridiquement, le peuple sous mandat se voit reconnaitre certains droits. La
puissance qui contrôle le mandat est sous le contrôle international et doit rendre des
comptes à la Société des Nations sur la manière dont elle l’exerce.
Cela n’a pas parfaitement fonctionné. Il y a cette volonté d’identifier un peuple qui
n’est pas souverain mais qui est selon le droit international titulaire de certains droits
parce que l’Etat qui est en charge de le gouverner n’a pas à son égard tous les droits. Il
est notamment tenu de se comporter de manière à ce qu’il mette en œuvre cette
mission sacrée de civilisation au bénéfice de ce peuple qui n’est pas le sien (par
opposition à un peuple colonisé).
Interprétation et autodétermination comme objectif ultime – Cette mission va être
interprétée après la Seconde Guerre Mondiale dans le cadre des Nations Unies par la
CIJ dans l’affaire de la présence continue de la Grande Bretagne en Namibie 18, par le
truchement de l’article 31, 3, c) de la Convention de Vienne (interprétation
systémique), dans le sens où l’objectif ultime est l’autodétermination du peuple
sous mandat. La raison pour laquelle on confie les mandats est d’arriver ultimement
à ce que ce peuple parvienne à l’autodétermination, telle qu’entendue aux Nations
Unies en 1971. Il y a donc un lien qui est fait par la Cour entre le droit ancien et le
droit contemporain, on actualise le concept de mission sacrée de civilisation,
conformément à l’exigence contemporaine d’autodétermination.
Régime de tutelle de la Charte de l’ONU – Ce mandat est transformé en 1945 en
tutelle, et il y a un Conseil de tutelle aux Nations Unies. Là où ça n’est pas possible,
les Nations Unies vont assumer les charges de l’ancienne Société des Nations à propos
des territoires sous mandat. Le conseil de tutelle ne fonctionne plus aujourd'hui aux
Nations Unies, tous les territoires sous tutelle sont devenus indépendants – cela
remonte à une dizaine d’années.
Peuples coloniaux – Dans le cadre de l’ONU, on va développer un droit au profit de
certains peuples, et une conception particulière de ce qu’il faut entendre par
l’autodétermination du peuple.
Charte ONU, article 1 §2, et article 55, signification originelle – Dans la Charte des
Nations Unies, l’article 1 §2 donne à l’association le but de « développer entre les
nations des relations ». L’article 55 dispose qu’« En vue de créer les conditions de
stabilité et de bien-être nécessaires pour assurer entre les nations des relations
18
CIJ, Conséquences juridiques pour les Etats de la présence continue de l’Afrique du Sud en Namibie (Sud-
Ouest africain), avis consultatif du 21 juin 1971, §§52-53.
pacifiques et amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité des droits des
peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, les Nations Unies favoriseront :
a. Le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et des conditions de progrès
et de développement dans l'ordre économique et social ;
b. La solution des problèmes internationaux dans les domaines économique,
social, de la santé publique et autres problèmes connexes, et la coopération
internationale dans les domaines de la culture intellectuelle et de l'éducation ;
c. Le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés
fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de
religion ».
Qu’est-ce que cela veut dire en 1945 ? Il faut relever d’abord qu’à l’initiative de la
Belgique, un amendement avait été déposé qui voulait substituer au mot « peuple » le
mot « Etat ». Cet amendement est rejeté, et la Charte commence par cette confusion
entre peuples Etats. La Charte commence par « Nous, peuples des nations unies ».
En réalité, il s’agit d’Etats. Cette confusion est volontaire, parce que la signification
originelle du mot peuple dans la Charte, et de cette différence que l’on entend faire
entre peuple et Etat est due au fait que l’on veut que l’Etat représente le peuple.
L’on sort d’une guerre contre des Etats qui soumettaient le peuple à un mépris. Le
peuple allemand était la chose de l’Etat, était à son service : l’Etat en fait ce qu’il veut,
il lui commande de mourir, de se battre. En 1945, on veut introduire par le mot peuple
(idée américaine) l’idée que l’Etat est là pour le peuple, que la souveraineté populaire
est à son fondement. Le principe des droits de l’homme est affirmé également. C’est
cette idée que l’on veut véhiculer en faisant appel à cette notion de peuple, le droit du
peuple à se doter d’un gouvernement qui ne va pas le mépriser.
Evolution – Ces mots vont en quelques temps recouvrir un sens complètement
différent. Quinze ans plus tard, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes va
devenir le droit des peuples colonisés – distincts de celui des métropoles européennes
– de devenir indépendant.
Résolution 1514 (XV) du 14 décembre 1960 – C’est la résolution 15/14/15 de 1960
qui va marquer le point de repère dans l’évolution du droit international – qui à
l’époque n’était pas encore déclarative de droit coutumier. Elle accompagne la
pratique, incite les Etats à adopter une certaine pratique, à affirmer un tournant
démocratique qui consacre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Quand on
dit que tous les peuples peuvent faire cela, on est très proche de la non-ingérence,
qui appartenait à l’Etat : on donne ce droit aux peuples. L’on tue la mission sacrée de
civilisation : les peuples ont droit à l’indépendance. L’argument européen qui fonde la
colonisation et le maintien de la subjugation était fondé sur le retard de
développement. Cet argument est refusé politiquement.
Résolution 2625 (XXV) du 24 octobre 1970 – Dix ans plus tard, dans la résolution
2625 (XXV), on retrouve ces mêmes formules : on veut libérer tous les peuples
soumis à une domination étrangère, c'est-à-dire que le droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes est réservé aux peuples coloniaux, qui sont géographiquement et
culturellement distincts de la métropole. La question commence avec l’affaire
d’Algérie. Les départements algériens font partie du territoire français, et la France dit
que personne ne peut s’intéresser à ce territoire, qui est le sien. Toute la guerre
d’indépendance de l’Algérie concerne ce droit à l’indépendance. La collectivité
internationale va dire au contraire qu’il y a un droit à l’indépendance, et que la
situation de subjugation est illégitime – même si à l’estime du colonisateur, le
peuple n’est pas à même d’assurer son indépendance.
Si la France en 1945 avait compris que la Charte signifiait son obligation de cesser
d’être souveraine dans ses colonies, elle n’aurait jamais signé, ni aucun des autres
Etats colonisateurs. Qu’est-ce qui fait que l’on arrive aux Nations Unies à cette
nouvelle conception ? C’est une exigence morale et de lutte politique dans les Etats
colonisateurs : ça n’est pas la majorité, ils font cause commune avec ces peuples. Il y
a en plus dans le monde deux puissances – la Russie et les USA – qui vont s’entendre
sur cela parce que cela amoindrit pour des raisons morales et de puissances, le gain
politique de domination mondiale qui reste acquis européens, et qui leur est
insupportable. Ils vont s’entendre pour mettre fin à la colonisation. On va parler
ensuite de néocolonialisme parce que les anciennes puissances colonisatrices vont
garder des liens de dépendance avec leurs anciennes colonies et que d’autres Etats
vont en tisser de nouveaux.
Droit à l’autodétermination : signification – On a une évolution juridique
considérable qui va identifier un créancier (le peuple colonisé), un droit (celui à
l’autodétermination, entre rester avec le colonisateur comme ce que vont faire
certaines îles françaises, ou demander l’indépendance, ou encore se rattacher à un
autre Etat devenu également indépendant). Ce droit emporte donc celui de faire
sécession, il s’épuise dans son exercice. Le peuple, une fois devenu indépendant,
s’efface au bénéfice du sujet étatique qui s’installe. C’est un droit à usage unique,
transitoire, mais c’est un droit. A un moment donné, le peuple n’est pas un Etat et a le
droit de devenir indépendant. Une fois qu’il devient un Etat, son droit a été exercé et
le peuple s’efface derrière l’Etat qui le représente.
Obligation des tiers et guerre de libération nationale – C’est une obligation dans le
chef du colonisateur d’accorder l’indépendance, c’est le principe de la légalité des
guerres de libérations nationale : le peuple qui lutte emploie la force de manière
légitime si le colonisateur refuse de lui donner son indépendance. C’est un conflit
international, qui met face à face deux sujets de droit international : un Etat et un
peuple, qui a cette subjectivité pour arriver à l’indépendance.
Si le colonisateur ne respecte pas son obligation, les Nations Unies considèrent que
le peuple a le droit d’utiliser la force pour arriver à l’indépendance. Les colonies
portugaises (pratiquement les dernières) vont mener des guerres de libérations
particulièrement féroces et longues. Elles sont considérées comme légitimes par les
Nations Unies, à tel point que les tiers sont autorisés à aider ce peuple. Qui
représente le peuple ? Ca va être aux Nations Unies une question qui va mettre à jour
la grande opposition entre l’Est et l’Ouest. Le représentant du peuple va être la source
de grandes divergences, puisqu’il s’agit potentiellement du gouvernement futur de
l’Etat. Les rivalités vont se manifester, et l’Assemblée générale va procéder quand
c’est possible à une forme d’étiquetage des mouvements de libération nationale :
certains vont être considérés comme les représentants légitimes.
Notion de peuple colonial – Le droit à l’autodétermination concerne tous les peuples
sous dominations étrangères. Deux peuples son encore aujourd'hui considérés
comme n’ayant pas exercé le droit à l’autodétermination. Le peuple sahraoui,
ancienne colonie espagnole qui n’a pas encore eu l’occasion d’exercer son droit à
l’autodétermination, se considère sous domination étrangère marocaine. Le peuple du
Timor oriental, est une petite colonie portugaise, qui va être envahi par l’Indonésie en
1974. L’île est coupée en deux. Le peuple timorais a droit à l’autodétermination sur
cette moitié d’île, mais l’Indonésie envahit cette moitié d’île avant même que le peuple
ait eu l’occasion de s’autodéterminer. Le Timor oriental, dans les années ’90, exercera
ce droit est aujourd'hui un membre des Nations Unies.
Le peuple palestinien n’est pas colonisé, mais est sous domination étrangère et a
droit à l’autodétermination à ce titre.
Erga omnes – Quelle est la nature de ce droit à l’autodétermination ? La CIJ
considère qu’il relève de la catégorie des obligations erga omnes. Dans une affaire
relative au Timor oriental entre le Portugal et l’Australie 19, la Cour tout en se déclarant
incompétente, va dire qu’il s’agit d’un droit valable erga omnes. L’Australie
s’apprêtait à conclure avec l’Indonésie un traité portant sur des eaux territoriales au
large du Timor oriental. Le Portugal a considéré qu’il était de sa responsabilité en tant
qu’un ancien colonisateur, de défendre les droits des timorais sur ces eaux territoriales.
A cette occasion le Timor oriental n’était pas présent. La Cour se déclare
incompétente.
Ius cogens et « crime » selon l’article 19 du Projet d’articles de la CDI sur la
responsabilité des Etats (1979) – C’est une règle erga omnes (cfr l’affaire du mur20),
mais la Cour n’a pas encore dit que c’était une règle de ius cogens. L’ancien article 19
du projet d’articles de la CDI sur la responsabilité des Etats considère qu’est un crime
de droit international le fait de violer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
C’est donc proche d’une règle de ius cogens. L’on est sans doute plus très loin de
pouvoir affirmer qu’il s’agit d’une règle de ius cogens. Il faudrait considérer comme
nul tout accord international qui y contreviendrait.
Autres peuples ? – Est-ce que d’autres peuples que les peuples coloniaux dans la pratique
des Nations Unies peuvent se prévaloir de ce droit à l’autodétermination ? La Cour n’a pas
tranché cette question à l’occasion de l’affaire du Kosovo 21 : elle n’a pas répondu à la question
de savoir si le Kosovo avait le droit de faire sécession, parce que l’on peut être face à un acte
qui n’est pas interdit par le droit international sans que ça soit l’exercice d’un droit.
Les Etats sont plus que réticents à voir la notion s’étendre à d’autres situations. Les Etats
sont les maitres de l’ordre juridique international, ils donnent aux règles leurs contenus. Il est
autodestructeur de dire que les peuples en leur sein peuvent faire sécession. Ils ne sont peut-
être pas assez forts pour l’interdire totalement, mais ils ne veulent pas l’autoriser pour autant.
On ne trouvera pas dans la pratique contemporaine une opinion juridique des Etats qui va au-
19
CIJ, Affaire relative au Timor oriental (Portugal c. Australie), 30 juin 1995, §29.
20
CIJ, Conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, avis consultatif
du 9 juillet 2004, §88, §156.
21
CIJ, Conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, avis
consultatif, 22 juillet 2010, §§55-56 ; 79-83.
delà de cette conception du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes classiquement entendu
comme celui des droits des peuples coloniaux.
Il y a beaucoup de débats doctrinaux (sécession remède, qui n’est consacrée par aucune
norme positive de droit). Cependant, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été
consacré en 1990 dans un traité « 2+4 » (les deux Allemagnes, et les 4 puissances qui y
exercent l’autorité depuis 1945) de Moscou du 12 septembre 1990, par lequel les quatre
puissances renoncent à l’exercice de cette autorité – ça n’a pas été compliqué de
reconnaitre au peuple allemand le droit à disposer de lui-même parce que le résultat était un
regroupement étatique, et pas un démantèlement. C’est en droit positif le seul cas où l’on a
eu recours à ces termes en dehors du contexte de la décolonisation.
Une déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones du 2 octobre
2007 (A/RES/61/295) vise les peuples autochtones (Inuits, indiens…) : il y a une volonté
dans cette résolution de leur donner une autonomie et une protection internationale, mais
l’on dit clairement que cela ne va pas jusqu’au droit de faire sécession. Ils ont le droit à la
terre, le droit à refuser des exploitations de terres ancestrales, mais l’on ne va pas jusqu’à
l’indépendance.
En outre, la protection des minorités fait depuis la Première Guerre Mondiale en Europe
l’objet d’une réglementation internationale.
Absence de personnification automatique – Est-ce que dès que l’on a une association
d’Etat ayant un objectif déterminé et des organes, il s’agit nécessairement un sujet de droit
international ? Pour l’Etat, une fois que l’on a un peuple, un gouvernement et un territoire, on
a un Etat, et il est alors nécessairement sujet de l’ordre juridique international. Sa
personnalité va de pair avec la réalité étatique. Pour l’organisation ça n’est pas
nécessairement le cas. On peut leur refuser de reconnaitre une personnalité juridique
internationale. Il n’y a pas de personnification automatique. Il n’est pas interdit aux Etats
d’instituer entre eux un organe qui n’est pas sujet de droit international – même si c’est de
moins en moins le cas.
La personnalité, lorsqu’elle est reconnue, a pour effet premier qu’il y a un élément
distinct de la personnalité des Etats membres.
L’organisation internationale comme organe commun – Donnons quelques exemples
d’organisations non-personnifiées, ou dont la personnification est problématique et qui sont
alors considérées comme des organes communs aux Etats membres.
Benelux – Jusqu’au nouveau traité Benelux, il était expressément une organisation
sans personnalité internationale – aujourd'hui la personnalité juridique est reconnue
uniquement pour les immunités de ses fonctionnaires. L’organisation
internationale crée un traité de non-imposition avec la Belgique pour ses
fonctionnaires. Pour le reste, il n’est pas sujet de droit international. A l’époque, les
Etats craignent une rivalité entre eux et l’organisation. On accepte qu’elle ait une
personnalité interne fonctionnelle, pour qu’elle puisse vivre et contracter, mais pas
internationale. Cette crainte d’une intégration a largement disparu dans la pratique
internationale.
UE (pratique conventionnelle, traité de Nice, traité de Lisbonne) – L’UE avant le
traité de Lisbonne ne se voit pas explicitement reconnaitre une personnalité juridique.
Dans le traité de Maastricht de 1992, la Communauté a une personnalité juridique,
mais on ne dit rien de l’UE. Dans le traité d’Amsterdam, on reconnait à l’UE la
capacité de conclure des traités internationaux – ce qui fait naitre un débat. Ce débat
est dépassé depuis le traité de Lisbonne, qui dit que l’UE a la personnalité juridique
et qu’elle succède à la Communauté.
Pourquoi est-ce qu’en ‘92 on n’a pas voulu lui reconnaitre une personnalité
juridique ? Pour des raisons politiques, parce que l’on ne voulait pas d’une union
fédérale ; cette crainte est dépassée.
OTAN ? – Est-ce que l’OTAN est un sujet de droit international ? Rien ne le dit dans
le traité. Certains juges internes l’ont contesté. L’enjeu de cette question est de savoir
si on peut tenir l’organisation pour internationalement responsable pour les actes
qu’elle a commis ou pas. Engage-t-elle sa propre responsabilité ? Si elle n’est qu’un
organe commun aux Etats membres, son comportement leur est imputable. Si elle a
une personnalité juridique distincte, son comportement lui est attribuable à elle-même,
et les Etats membres ne sont pas responsables de cet acte. Les pays de l’OTAN
bombardent en 1999 l’ambassade de Chine à Belgrade par erreur. La première mise
en cause est celle de l’organisation.
Conditions de la personnalité juridique distincte – Cette personnalité juridique
internationale, comment sait-on que l’organisation en est titulaire ou non ? Souvent, la
doctrine considère qu’il faut une combinaison de deux conditions : la condition subjective
est l’intention des Etas fondateurs, et la condition objective est l’existence des moyens d’une
action autonome.
Condition subjective : intention des Etats fondateurs – La condition subjective est
difficilement contestable. Si les Etats ont l’intention de ne pas lui accorder la
personnalité juridique, on ne peut pas le contester, de même s’ils ont l’intention de la
lui accorder. Quid si le traité fondateur ne dit rien, ou dit que l’organisation est dotée
de la personnalité juridique, sans dire de laquelle il s’agit ? Cela va donner lieu à une
interprétation du traité, y compris en considérant ce que l’organisation internationale
a fait en pratique par la suite. Si l’organisation internationale a conclu des traités, et
qu’on l’a accepté, c’est nécessairement parce qu’elle est sujet.
Dans l’affaire de la réparation des dommages subis au service des Nations Unies 22,
la Cour a été amenée à se pencher sur cette question : est-ce que l’ONU peut
demander des réparations à l’Etat Israël, parce que le représentant de l’ONU en
Israël meurt dans un attentat qui selon toute vraisemblance a été commis par un groupe
sioniste extrémiste ? L’Etat ne fait rien pour faire la lumière sur l’attentat et pour
poursuivre les membres de ce groupe terroriste. Mais Israël n’est pas membre des
Nations Unies et rien dans la Charte ne dit que l’organisation internationale est un
sujet de droit international qui peut émettre une réclamation à l’égard d’un Etat,
membre ou non. Pour pouvoir demander le bénéfice des règles internationales sur la
responsabilité, il faut être un sujet du droit international. La Cour va devoir trancher
cette question, en examinant le contexte de la conclusion de la Charte, la nature de
l’organisation. La Cour va dire que nécessairement l’intention des fondateurs était
de donner une personnalité juridique à cette organisation internationale.
Condition objective ? : moyens d’une action autonome – Faut-il plus que
l’intention ? Faut-il qu’elle soit manifestée par des éléments concrets, objectifs, le fait
de doter l’organisation internationale de moyens autonomes ? C’est avancé par une
partie de la doctrine, mais c’est sans doute un peu superflu parce que cet élément
objectif traduit nécessairement l’intention. S’il y a des moyens d’action autonomes,
c’est un signe de cette intention. Ca n’est sans doute pas un élément objectif qui vient
en plus de cette intention – et c’est ce que la Cour adopte comme position.
Théorie contractualiste et théorie existentialiste – Est-ce que ce sont les Etats fondateurs
qui créent l’organisation et sa personnalité, ou est-ce qu’ils utilisent une catégorie que le droit
international connait (celle des organisations internationales personnifiées) ? Tout comme en
droit interne, l’intention des fondateurs crée la société, mais c’est le notaire qui utilise la loi
pour instituer un sujet nouveau : l’intention seule ne crée pas l’association, elle déclenche un
mécanisme juridique prévu par le législateur. L’intention des fondateurs est indispensable,
mais la volonté n’est pas créatrice. La catégorie préexiste dans l’ordre juridique. On peut se
poser la même question pour les organisations internationales : est-ce que ce sont les Etats
qui créent par leur volonté l’organisation internationale ? Ou bien est-ce que leur
volonté est d’instituer un sujet nouveau parce que l’ordre juridique international
connait cette catégorie ? Le professeur penche plutôt pour cette seconde solution.
Opposabilité – La question essentielle est celle de l’opposabilité aux tiers de la
personnalité juridique du nouveau sujet. Dans l’affaire des réparations, la question était de
22
CIJ, Réparation des dommages subis au service des Nations unies, avis consultatif, 11 avril 1949, p. 179.
savoir si l’ONU était sujet pour pouvoir réclamer, et s’il pouvait réclamer à un Etat tiers. Les
traités ont un effet relatif.
Théorie existentialiste – Dans la pratique contemporaine, la solution est simple : la
personnalité ne crée ni droit ni obligation dans le chef des tiers, qui entretiennent
s’ils le veulent des relations avec l’organisation internationale. Si l’on conçoit que
c’est bien l’ordre juridique international qui est à l’origine de la personnalité, la
théorie existentialiste de l’opposabilité de plein droit de la personnalité juridique à
tout tiers est plus facile à concevoir.
Théorie contractualiste – C’est pour cela que la théorie contractualiste, qui
signifierait que la personnalité n’est opposable qu’aux Etats membres liés par le traité
fondateur de l’organisation a été rejetée par la Cour. Les tiers acceptent de traiter ou
non avec l’organisation, mais elle se présente à eux dans son existence. Il n’y a pas de
pratique de reconnaissance des organisations.
Capacité dans l’ordre juridique interne des Etats membres – La personnalité juridique
internationale de l’organisation est une chose, mais une autre question est sa personnalité
juridique dans les ordres juridiques internes des Etats membres. On trouvera dans certains
traités internationaux qui créent des organisations internationales des clauses qui prévoient
que l’organisation internationale dispose dans chacun des Etats membres de la personnalité
juridique nécessaire par exemple à conclure des contrats. C’est le cas de l’Union
européenne : la personnalité juridique existe notamment dans chacun des droits internes des
Etats membres. Le traité fondateur prévoit qu’il s’agit de la personnalité la plus large
reconnue aux personnes morales de droit public. Cette personnalité de droit interne est
reconnue dans chacun des ordres juridiques des Etats membres. Il y aura 27 personnalités
juridiques de droit interne. Il ne faut pas oublier cet aspect : la personnalité juridique de
l’organisation peut exister aussi dans les ordres juridiques internes lorsque le traité le prévoit.
Il s’agit généralement de la personnalité minimale, nécessaire pour poser tous les actes
juridiques nécessaires à son fonctionnement. Il ne faut pas spécialement voter de loi, la
personnalité juridique découle du traité lui-même, par la volonté des fondateurs.
Capacité dans l’ordre juridique interne des Etats tiers – Qu’en est-il à l’égard des Etats
tiers, puisque le traité fondateur de l’organisation a un effet relatif et ne lie que les Etats
membres (ne crée que des obligations et des droits pour les Etats parties) ? Si l’organisation
internationale doit agir juridiquement dans l’ordre juridique interne d’un Etat tiers (par
exemple, l’UE veut louer un plateau de bureau à Moscou), elle va se présenter comme sujet
de droit international, parce qu’elle est personnifiée dans l’ordre juridique international.
L’Etat tiers n’a pas à accorder une personnalité juridique à l’organisation dont il ne fait pas
partie, il n’a à cet égard aucune obligation.
Quand l’Etat belge contracte en Belgique un contrat avec un particulier (par exemple,
acheter des chaussettes pour les militaires), il contracte en tant que sujet de droit belge. Mais
quand il contracte en France, il se présente comme un sujet de droit international. Il en est de
même pour l’organisation internationale à l’égard des ordres juridiques internes des Etats
tiers.
Absence de dédoublement de la personnalité dans les ordres internes – Si le traité
fondateur ne dit pas que l’organisation internationale a dans les Etats membres une
personnalité de droit interne, elle va se présenter dans les ordres juridiques internes aussi
comme un sujet de droit international. Il faut que le traité fondateur précise que
l’organisation internationale est personnifiée dans les ordres juridiques des Etats membres, ça
n’a rien d’automatique. Est-ce qu’étant un sujet de droit interne des Etats membres, on peut
aussi considérer alors que le traité n’en dit rien, que l’organisation internationale est par
ailleurs un sujet de droit international ? Il faut à nouveau interpréter le traité et la pratique
ultérieure.
Il faut réexaminer cette question dans chaque particulier. On est toujours sujet d’un ordre
juridique déterminé, il faut déterminer l’organisation est sujet, et de quel ordre juridique est
sujet l’organisation.
Compétence générale de l’Etat et compétence spéciale de l’organisation internationale –
Si l’organisation est sujet de droit international, soit parce que le traité fondateur le dit
expressément, soit parce qu’on peut le dire de l’interprétation du traité et de la pratique (elle
conclut des traités de droit international), quelles sont les caractéristiques particulières de
sa personnalité par rapport à celle de l’Etat ?
L’Etat a une personnalité souveraine, c'est-à-dire une capacité juridique illimitée :
tous les Etats ont la même capacité juridique à conclure des traités (article 6 de la
Convention de Vienne). La fiction d’égalité souveraine entre les Etats veut qu’ils
soient tous dotés d’un substrat de souveraineté sans limite. L’Etat peut restreindre sa
capacité juridique en confiant à des organisations internationales le soin d’agir à sa
place.
L’organisation internationale est gérée par un principe de spécialité : elle est établie
pour remplir un objectif précis, et sa personnalité juridique, si elle en a une, va être
limitée. La compétence est d’attribution : les organisations internationales n’ont pas la
capacité d’adopter tout acte juridique. Dans un avis consultatif de 1996 à propos
d’une question posée par l’organisation mondiale de la santé sur la licéité des armes
nucléaires23, la Cour a rappelé que les organisations internationales étaient gouvernées
par le principe de spécialité.
C’est une règle fondamentale : l’organisation est instituée par les Etats membres
qui lui demandent de faire quelque chose, mais pas n’importe quoi. Dans le cadre de
l’UE, cette question est fondamentale politiquement : quand l’UE se voit reconnaitre
une nouvelle compétence, les Etats membres ne peuvent plus agir individuellement
dans ce domaine.
Compétence expresses et compétence implicites – Le grignotage des souverainetés est
cependant limité par le principe d’attribution des compétences. Les traités fondateurs
définissent les attributions expresses et les moyens. A côté, l’organisation a des compétences
implicites, qui ne sont pas indiquées dans le traité fondateur, mais qui – et c’est le pouvoir
implicite – ont nécessairement dû être attribuées par les fondateurs. On les déduit par
nécessité du traité fondateur. Cette théorie des pouvoirs implicites est bien établie en droit
international depuis les années ’2024, et régit à côté de la compétence expresse toutes les
organisations internationales : elles peuvent faire tout ce qui est nécessaire pour s’acquitter
23
CIJ, Licéité de l’utilisation des armes nucléaires par un État dans un conflit armé, avis consultatif, 8 juillet
1996, § 25.
24
CPJI, Compétence de l’OIT pour réglementer accessoirement le travail personnel du patron, avis consultatif,
23 juillet 1926, p. 18.
des obligations prévues par le traité fondateur, même si celui-ci n’en dit rien. L’organisation
est créée pour agir, elle en a l’obligation. Si quelque chose est indispensable pour réaliser les
compétences expresses, elle peut le faire.
Dans le cadre de l’Union européenne, la théorie a été fondamentale pour affirmer le
pouvoir de l’Union de conclure des traités internationaux dans une série de domaines où les
traités de base ne disent pas qu’elle peut le faire. Il y a plein de pouvoir attribués dans des
matières déterminées, où l’on dit que l’UE peut légiférer en interne, mais où l’on ne dit pas
qu’elle peut conclure des traités internationaux. Dans la matière commerciale, on dit qu’elle
peut faire les deux, mais ça n’est pas le cas de toutes les matières. La CJUE a construit le
parallélisme des compétences : toute compétence interne entraine la même compétence dans
l’ordre externe. La question est de savoir si cette compétence externe est exclusive ou
partagée avec les Etats membres.
Cette théorie des compétences implicites est donc consacrée comme principe régissant
toutes les organisations internationales.
Sanction de l’acte ultra vires – Si l’organisation a une compétence limitée, qu’en est-il de
l’acte posé qui n’est pas justifiable ni au regard des compétences explicites, ni au regard des
compétences implicites ? Quel est le sort juridique qu’il faut lui réserver ?
Nullité – Le défaut de capacité est normalement sanctionné par la nullité, c’est
comme un mineur d’âge qui a une capacité juridique limitée, voire pas de capacité
juridique du tout. Le contrat conclu par un mineur est sans effet du tout.
L’organisation internationale n’est qu’un sujet spécialisé, et si elle pose un acte qui est
en-dehors de sa capacité, il devrait pouvoir être tenu pour nul. La logique veut que ce
principe de nullité soit affirmé.
Responsabilité de l’organisation internationale (et des Etats membres ? cfr travaux
CDI) – Si l’acte est nul pour défaut de capacité, est-il attribuable aux Etats membres ?
Est-ce que l’on peut retomber sur les Etats membres, et mettre en cause leur
responsabilité ? Gardons cette question en suspens, nous la retrouverons dans le
chapitre sur la responsabilité internationale.
L’organisation internationale est un sujet construit, qui implique la participation d’Etats
membres et d’autres organisations internationales qui l’ont instituée. Chaque organisation
institue un sous-système particulier (et pas un ordre juridique propre autonome par rapport
aux Etats membres et à l’ordre juridique international, comme c’est le cas dans l’Union
européenne), elle a ses propres règles. Elle crée un monde pour l’organisation elle-même.
SECTION IV – L’INDIVIDU (JV 295-308)
Droits de l’homme (sources, contenu, mécanismes de sauvegarde) – La personnalité
juridique des individus dans l’ordre juridique international est une question fondamentale
pour la nature de l’ordre juridique international au 20 e siècle. Elle se pose dès la fin de la
Deuxième Guerre Mondiale (où l’on commence à adopter des traités internationaux relatifs à
la protection des droits de l’homme).
Le premier traité international de protection des droits de l’homme est la Déclaration
universelle des droits de l’homme de 1948, texte qui n’a pas en tant que telle de
valeur juridique (même si programmatiquement, elle est déclarative de droit
coutumier).
Par la suite, en 1965 la Convention pour l’élimination de toute forme de
discrimination raciale qui est adoptées.
Enfin, sont adoptés les deux Pactes de 1966 sur les droits civils et politiques, et sur
les droits civils et culturels.
D’autres traités ont suivi, ainsi qu’un ensemble de mécanisme de protection des droits de
l’homme au niveau universel. Ainsi, les droits de l’homme font l’objet des mécanismes plus
ou moins juridictionnels (comités de surveillance…).
Le développement des droits de l’homme va faire émerger la question de la personnalité
juridique des individus dans l’ordre juridique international, que l’on concevait à l’origine
comme un ordre juridique comprenant uniquement la personnalité des Etats et des
organisations internationales. À partir des années ‘60 jusqu’aux années ‘80, on va avoir des
débats assez durs sur la personnalité juridique des individus, certains soutenant qu’elle est
impossible à concevoir dans l’ordre juridique international.
Titulaire de droit et d’obligations – Ces débats sont dépassés : l’ordre juridique
international confère aujourd'hui aux individus un certains nombres de droits fondamentaux
(via les droits de l’homme), et leur impose aussi des obligations (via le droit international
pénal) sans qu’il soit nécessaire de passer par le droit interne. L’individu est sujet de l’ordre
juridique international dans la mesure où il lui accord des droits et lui reconnait des
obligations. C’est une personnalité réduite au fait d’être titulaire de certains droits et
obligations. On ne peut pas concevoir qu’une personne ait des droits et des obligations dans
un ordre juridique sans qu’elle soit sujet de cet ordre juridique. La personnalité est cette
capacité d’être titulaire de droits et d’obligations. Plus le droit international se développe,
plus il confère aux individus des droits et obligations, et plus la personnalité est affirmée.
Les individus ne peuvent pas commettre de crimes de guerre en droit interne. En revanche,
ils peuvent être responsables du fait de ces actes en vertu du droit international pénal – en
l’absence de toute disposition de droit interne. De même, la coutume internationale leur
confère un certain nombre de droits, comme le droit à la vie, le droit à être soustrait à toute
mesure prise par un gouvernement qui viserait à supprimer sa vie sans procès. Les exécutions
extrajudiciaires sont des violations du droit international coutumier, dans le chef de tout Etats.
A-t-on droit à la liberté d’opinion, de manifestation ? Il s’agit d’un débat sur l’existence de
telles règles coutumières au niveau universel, en l’absence de convention particulière. C’est
le cas de la discrimination raciale, et l’on a traité ainsi l’apartheid en Afrique du Sud. Il y
avait un consensus international.
Personnalité purement passive – Il faut voir que cette personnalité juridique
internationale des personnes physiques est une personnalité passive. Aucun individu ne
participe directement à la définition des droits et obligations que l’ordre juridique
international nous impose ; ce sont les Etats qui concluent ces traités, qui par leur pratique
font naitre des coutumes qui créent des droits ou des obligations dans le chef des individus.
Ce ne sont pas les individus qui par leur volonté juridique établiraient ces droits et
obligations, ils sont un sujet passif de l’ordre juridique international. L’individu y est
personnifié de manière variable. Tous les individus n’ont pas les mêmes droits au niveau
conventionnel dans l’ordre juridique.
L’individu est le réceptacle de droits et d’obligations. Il peut militer dans des ONG, mais
formellement, l’individu n’est pas l’auteur du traité. Ca n’est pas comme conclure un
contrat de droit interne, où l’on est l’auteur de l’acte qui est la source des droits et des
obligations. L’individu est ainsi comme un enfant par rapport à l’ordre juridique
international. Il est capable, a une certaine personnalité juridique, mais pas une personnalité
juridique pleine. L’individu peut participer à des associations qui vont influencer le contenu
de la protection internationale des droits de l’homme. C’est souhaitable.
Non-participation aux responsabilités fondamentales de la communauté internationale
– La difficulté est que – bien que ces organisations non-gouvernementales, ce développement
de l’opinion publique de droit international vont souvent être à la source de la volonté
juridique des Etats de conclure certains traités, d’établir des droits nouveaux – il y a comme
un hiatus de responsabilité (ça n’est pas une question juridique mais plutôt politique) entre
ceux qui imaginent les droits et ceux qui ont la responsabilité de les mettre en œuvre . Ce
sont les Etats qui sont responsables des obligations en matière de droits de l’homme. La
communauté internationale est ici entendue au sens très large.
Motifs structurels – Cette opinion publique internationale ne participe pas formellement
à la prise de décision au sein de l’ordre juridique international. Les ONG ne sont pas
membres des cénacles où formellement le droit se crée, elles sont en-dehors des processus
formels de création de l’ordre juridique international. Ça leur donne certaines responsabilités,
et leur permet à certains égard d’être dans des situations de non-responsabilité, puisqu’il ne
leur revient pas de mettre en œuvre les obligations qu’elles poussent les Etats à accepter.
Peut-être que l’ordre juridique international va évoluer pour leur reconnaitre une place
formelle, mais on en est encore très loin. Cette société civile internationale, qui relève de la
liberté des personnes, ne trouve pas d’encrage formel dans l’ordre juridique international – ce
qui crée son caractère très artificiel et désincarné. Il y a un décalage entre la manière dont
le droit est produit, et les sujets qui participent à la formation et à sa mise en œuvre, et les
sujets qui participent à l’opinion publique internationale – opinion qui influence le
comportement des Etats, mais qui ne se voit pas reconnaitre de responsabilité propre ni de
fonction particulière.
C’est la grande question de l’avenir : celle de la place des individus organisés à
côtés des Etats dans l’ordre juridique international à travers une opinion publique
internationale. Elle est relativement actuelle depuis une trentaine d’années et ne cesse
de se reposer.
Section V. Les sociétés multinationales
Introduisons quelques considérations sur ce qui fait l’Etat comme sujet de droit
international. Ce qui fait la réalité étatique, et qui juridiquement distingue l’Etat de tout autre
sujet de droit international, est son égalité souveraine. Il est également souverain, tous les
Etats (et c’est une fiction juridique) sont égaux en souveraineté, ils ont cette même
souveraineté.
Souveraineté – Qu’est-ce que la souveraineté ? On trouve une définition dans une vieille
sentence arbitrale d’une juriste suisse prononcée dans l’affaire de l’île de Palmas entre les
Pays-Bas et les USA25, qui définit la souveraineté comme étant l’indépendance au sujet
d’une partie du globe terrestre, étant compris comme le droit d’y exercer, à l’exclusion
de tout autre Etat, les fonctions étatiques. C’est ce caractère d’exclusivité d’une autorité
sur un territoire déterminé.
La souveraineté est l’autonomie dont bénéficie un pouvoir gouvernemental sur un
territoire déterminé. C’est le fait d’être indépendant, de n’avoir pas de compte à rendre à une
entité supérieure. Personne d’autre que l’Etat sur son territoire n’est en droit d’y exercer ce
pouvoir de contrainte et de déploiement d’un ordre juridique. C’est un sujet de son propre
droit interne et en même temps du droit international, parce qu’il est le maitre d’un ordre
juridique sur un territoire déterminé. L’Etat n’accepte pas qu’un autre droit que son propre
droit s’applique sur son territoire, sauf son consentement (tout le droit international privé
concerne cette question : l’Etat pose les conditions auxquelles son propre ordre juridique va
s’accommoder des ordres juridiques des autres – il peut le faire lui-même ou avec d’autres,
dans des conventions internationales). C’est pour cela que certains Etats comme le Danemark
sont très réticents à entrer dans des logiques post-souverainistes, parce que cela érode
progressivement leur autonomie politique. C’est encore très présent dans certaines opinions
publiques nationales.
Egalité en souveraineté – Le droit international dit que par rapport à cette autonomie que
tous les Etats sont égaux, et donnés dès la naissance de la même quantité de souveraineté,
inaltérable. C’est quelque chose qui est ontologiquement commun à tous les Etats. Ils ont
tous la même capacité juridique (article 49 de la CVDT). Les Eta s ont droit à la réciprocité
des droits et des avantages et à la non-discrimination.
L’égalité souveraine comprend les éléments suivants :
a) Les Etats sont juridiquement égaux ;
b) Chaque Etat jouit des droits inhérents à la pleine souveraineté ;
c) Chaque Etat a le devoir de respecter la personnalité des autres Etats ;
d) L’intégrité territoriale et l’indépendance politique de l’Etat sont inviolables ;
e) Chaque Etat a le droit de choisir et de développer librement son système politique,
social, économique et culturel ;
f) Chaque Etat a le devoir de s’acquitter pleinement et de bonne foi de ses obligations
internationales et de vivre en paix avec les autres Etats »
25
Sentence 4 avril 1928, Ile de Palmas, RSA, II, p. 838, per Max Huber.
Inégalités réelles et fiction juridique – C’est un postulat juridique, ça n’est pas la
description d’une réalité de fait, mais celle d’une réalité juridique que l’on veut
imposer, et que l’on va écrire tout au début de la charte des Nations Unies par
exemple. Cette fiction ne correspond pas à la réalité des choses : en fait les Etats sont
inégaux, ils sont riches ou faibles, puissants ou mal dotés par la nature. C’est
précisément parce qu’ils ne sont pas les mêmes en fait qu’ils réclament cette égalité de
droit.
Dans nombre de conventions portant création d’OI est admise une « inégalité
fonctionnelle ». Il est aménagé au profit des grandes puissances une position
particulière : le veto et la qualité de membre permanent du CS des NU ; la pondération
de des voix au FMI e à la BM en raison de la valeur des apports en capital, l’inégale
contribution au budget des NU, l’inégalité compensatrice au bénéfice des Etats du Sud
Signification – Cette égalité souveraine va en droit international emporter deux
principes : un premier qui a trait au sujet lui-même (compétences), et un autre qui a
trait à ce que les autres doivent faire à son égard (non-intervention dans les affaires
intérieures).
1. Compétences
Qu’est-ce que la souveraineté induit comme obligation dans le chef des autres Etats ?
Cette question se pose entre Etats, et aussi dans les relations entre l’ONU et les Etats
membres.
Section 3. L’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes
Le principe a connu le champ d’application des peuples colonisés et celui des relations
entre Etats.
Au nom de l’égalité des droits des peuples, le droit international déclare dans le cadre de
la décolonisation, qu’aucun peuple n’a le droit d’assujettir un autre ; car tous les peuples sont
égaux et ont donc des droits égaux. Par voie de conséquence les peuples colonisés doivent
être libérés, sinon doivent se libérer eux-mêmes et ont le droit de recevoir l’aide de la
communauté internationale à cet effet.
Il s’en suit l’illégalité de la colonisation au niveau du droit international, avec comme
conséquences le caractère international des problèmes coloniaux qui ne ressortissent pas du
domaine réservé de la puissance coloniale, amis du domaine du droit international, le territoire
colonial devant dès lors distinct de celui de la puissance colonisatrice ; la licéité des guerres
de libération nationale (art 1 du Protocole additionnel I de 1977), autant que la licéité de
l’assistance accordée au peuple en lutte contre l’occupation coloniale…
Le droit à l’autodétermination porte le principe de souveraineté permanente des peuples
sur leurs ressources naturelles. Le peuple en est bénéficiaire direct et exclusif avant même
l’indépendance. Il a le droit de les sauvegarder et d’empêcher le pillage par les coloniaux. Le
Conseil des Nations Unies pour la Namibie a adopté le 27 septembre 1974 un décret
interdisant l’exploitation des ressources naturelles du territoire sous occupation sud-africaine
et qui prévoyait la responsabilité des contrevenants devant le futur gouvernement de la
Namibie indépendante…
Lorsque le peuple est constitué en Etat indépendant et souverain ou lorsqu’un peuple
donné est constitué en Etat, il jouit aussi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela
signifie que ce peuple a le droit de choisir librement la forme de son organisation politique,
économique et sociale, notamment son régime politique et son gouvernement. Tous les
peuples sont égaux, ils ont donc des droits égaux, y compris la liberté de fixer leur destin.
Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, implique-t-il le droit e faire sécession ? La
Déclaration précise que ce droit ne saurait être entendu « comme autorisant ou encourageant
une action, quelle qu’elle soit, qui démembrerait ou menacerait, totalement ou partiellement,
l’intégrité territoriale ou l’unité politique de tout Etat souverain et indépendant… ». La
sécession apparaît comme un phénomène politique. Le droit international se limite à en tirer
les conséquences lorsqu’elle aboutit à la mise en place d’un gouvernement effectif et stable
exerçant de manière indépendante son autorité sur un territoire et sa population (qui
généralement lui obéit).
Voir la Résolution 1514 de l’AG des NU, 1960
CHAPITRE IV. LES ORGANES DES RELATIONS EXTERIEURES
Présomption de l’article 7 CVDT – Les Etats vivent ensemble, ils vont devoir entretenir
des relations. Certaines personnes sont en charge de ces relations de représentation de l’Etat.
Une fois que l’on a une autorité publique gouvernementale dont l’autorité et l’existence sont
incontestées, quelles sont les personnes qui en sont les représentants, qui sont protégés par
le droit international ? La Convention de Vienne, à l’article 7, désigne certaines personnes
dont on présume qu’elles sont compétentes pour représenter l’Etat : le ministre des affaires
étrangères, le chef de gouvernement, le chef d’Etat.
Inviolabilité et immunité de juridiction pénale totale pendant les fonctions – Elles vont
bénéficier pendant la durée de leur mandat d’une immunité pénale totale. L’affaire du 14
février 200228 concernait un mandat d’arrêt délivré par un juge d’instruction belge contre un
ministre des affaires étrangères congolais. La CIJ a condamné la Belgique pour acte illicite,
parce que c’était contraire à une règle internationale selon laquelle le ministre, pendant toute
sa fonction bénéficie d’une immunité totale et d’une inviolabilité pénale qui protège la
personne contre tout acte d’autorité d’un autre Etat qui ferait obstacle à l’exercice de ses
fonctions. Le mandat avait circulé internationalement via Interpol, ce qui empêchait de facto
le ministre de circuler.
Cette immunité personnelle est attachée au fait que la personne exerce des fonctions de
représentation de l’Etat. Elle est accordée au bénéfice de l’Etat, qui peut y renoncer.
28
CIJ, Affaire du mandat d’arrêt (RDC c. Belgique), 14 février 2002, §§54-60.
Pendant la durée des fonctions, cette immunité existe, aussi longtemps que la personne exerce
ses fonctions de représentation, et est justifiée par la fonction en question. Elle ne signifie pas
que la personne est irresponsable pénalement, ou que du fait de ses fonctions, elle ne serait
pas tenue de rendre compte des actes qu’elle pose.
Après la cessation des fonctions et crimes de droit international – Quid après la cessation
des fonctions ? L’immunité survit-elle ? Si la personne a commis des crimes de droit
international avant ses fonctions, lorsque les fonctions cessent aucune immunité ne pourrait
être opposée à des poursuites par un Etat étranger qui serait compétent. Si des actes ont été
commis durant l’exercice des fonctions, on se trouve face à une exception en cas de
commission de crime international : les actes de la fonction qui sont contraires à des règles
impératives de l’ordre juridique international ne sont plus protégés par une quelconque
immunité fonctionnelle.
La CIJ dans l’affaire du mandat d’arrêt en 2002 n’a cependant pas été parfaitement claire à
cet égard. Le §61 dispose que « Les immunités dont bénéficie en droit international un
ministre ou un ancien ministre des affaires étrangères ne font en effet pas obstacle à ce que
leur responsabilité pénale soit recherchée dans certaines circonstances. Ils ne bénéficient, en
premier lieu, en vertu du droit international d'aucune immunité de juridiction pénale dans leur
propre pays et peuvent par suite être traduits devant les juridictions de ce pays conformément
aux règles fixées en droit interne.
En deuxième lieu, ils ne bénéficient plus de l'immunité de juridiction à l'étranger si 1'Etat
qu'ils représentent ou ont représenté décide de lever cette immunité.
En troisième lieu, dès lors qu'une personne a cessé d'occuper la fonction de ministre des
affaires étrangères, elle ne bénéficie plus de la totalité des immunités de juridiction que lui
accordait le droit international dans les autres Etats. A condition d'être compétent selon le
droit international, un tribunal d'un Etat peut juger un ancien ministre des affaires étrangères
d'un autre Etat au titre d'actes accomplis avant ou après la période pendant laquelle il a
occupé ces fonctions, ainsi qu'au titre d'actes qui, bien qu'accomplis durant cette période, l'ont
été a titre privé.
En quatrième lieu, un ministre des affaires étrangères ou un ancien ministre des affaires
étrangères peut faire l'objet de poursuites pénales devant certaines juridictions pénales
internationales dès lors que celles-ci sont compétentes. Le Tribunal pénal international pour
l'ex-Yougoslavie et le Tribunal pénal international pour le Rwanda, établis par des
résolutions du Conseil de sécurité adoptées en application du chapitre VII de la Charte des
Nations Unies, ainsi que la future Cour pénale internationale instituée par la convention de
Rome de 1998, en sont des exemples. Le statut de cette dernière prévoit expressément, au
paragraphe 2 de son article 27, que « les immunités ou règles de procédure spéciales qui
peuvent s'attacher à la qualité officielle d'une personne, en vertu du droit interne ou du droit
international, n'empêchent pas la Cour d'exercer sa compétence à l'égard de cette
personne. ». »
L’immunité est instituée au bénéfice de l’Etat et non de la personne. A condition d’être
compétent selon le droit international, un tribunal d’un Etat peut juger un ancien ministre des
affaires étrangères d’un autre Etat pour les actes commis avant la représentation, ou en ce qui
concerne des actes accomplis durant cette période, mais à titre privé.
Notons que devant les juridictions internationales, même pendant les fonctions, aucune
immunité ne tient. En l’espèce, la difficulté de l’arrêt réside dans la troisième phrase du
troisième lieu : « ainsi qu’au titre d’actes qui bien qu’accomplis pendant cette période l’ont
été à titre privé ». Est-ce que cela signifie que les actes accomplis pendant les fonctions au
titre de la fonction sont couverts par l’immunité ? L’on ne peut sans doute pas affirmer cela :
il y a une exception dans le régime de l’immunité, lorsque l’acte commis à titre
gouvernemental relève d’un crime de droit international (voir le procès de Pinochet 29).
L’on pourrait soutenir que les crimes sont tellement graves qu’un Etat ne peut pas les
commettre, et c’est donc le particulier qui les commet. Mais ces actes (torture…) sont
commis au nom de l’Etat, au nom du pouvoir (pour le conserver), et par les organes de l’Etat.
Si l’on affirme que ce sont des actes privés, pour les victimes cela signifie cependant que l’on
ne poursuit pas le gouvernement, qui n’est pas responsable de ces actes. Il vaut mieux
considérer que la Cour a voulu dire implicitement que les actes constitutifs de crimes de
droit international qui n’ont pas été commis à titre privé, ne peuvent pas entrainer un
régime d’immunité après la cessation des fonctions. Il faut lire l’arrêt de la Cour dans son
contexte de l’affaire Pinochet, où c’est cela qui justifie les poursuites à son égard. C’est sur
cela aussi que l’Institut de droit international a émis cette opinion doctrinale 30 à propos de
l’immunité après la cessation des fonctions.
L’immunité n’est pas l’irresponsabilité pénale : elle est là pour permettre aux Etats de
continuer à se parler entre eux, quelque soit la réticence que l’on peut ressentir à traiter avec
des personnes peu recommandables. On ne choisit pas les représentants de l’Etat étranger,
une fois qu’ils sont institués on n’a pas à faire des choix en fonction de leur présumée
participation à des crimes. On peut refuser de leur parler mais pas les poursuivre.
29
House of Lords, Pinochet, 24 mars 1999.
30
Institut de droit international, Résolution de Vancouver (2001).
31
CIJ, Affaire relative au personnel diplomatique et consulaire des Etats-Unis à Téhéran (Etats-Unis c. Iran), 24
mai 1980, §92.
Une très vielle consultation juridique du 16 e siècle avait été rédigée par un Italien réfugié à
Cambridge qui avait fui les exactions des réformés en Italie. La Reine d’Angleterre entend
décapiter l’ambassadeur d’Espagne, parce qu’elle le soupçonnait de monter un complot.
Gentili écrit à la reine qu’elle ne peut pas l’emprisonner selon les règles du droit des gens, et
qu’elle ne peut pas lui faire trancher la tête. C’est profondément ancré dans le principe de la
réciprocité : le représentant d’Angleterre à Madrid en subira les conséquences. Les
privilèges que l’on accorde aux représentants de l’étranger le sont parce qu’on sait que ce sera
réciproque, à des fins d’intérêts bien compris. Il faut toujours s’en souvenir, ce ne sont pas
des privilèges que l’on accorde simplement pour satisfaire à un caprice des étranger : c’est
fondé sur une conception de l’intérêt personnel, qui rencontre celui du partenaire.
32
CE, 9 avril 1998, JLMB, 1998, p. 1549.
disent que l’on est en Belgique, et nous souhaite la « bienvenue chez nous ». Il n’y a
pas d’extraterritorialité, mais un engagement de l’Etat accréditaire de ne pas
exercer ses pouvoirs souverains vis-à-vis d’une portion de son territoire : il s’agit
d’une renonciation, d’un engagement de l’Etat accréditaire de ne pas y exercer son
pouvoir de coercition qu’il est normalement en droit d’exercer sur l’ensemble de son
territoire. Il n’y a pas de détachement territorial, de souveraineté d’un autre Etat. On
peut comprendre que les confusions surgissent dans les esprits, mais cela ne
correspond à aucune réalité juridique. L’on se trouve dans une situation où l’Etat
accréditaire, lorsqu’il accepte la présence d’une mission diplomatique sur son
territoire, renonce à exercer son pouvoir de contrainte dans le lieu où elle est établie.
La police ne peut pas, même sur mandat de perquisition, pénétrer dans les locaux de
l’ambassade, sauf autorisation de l’ambassadeur.
Asile diplomatique – Cela expliquera la pratique de l’asile diplomatique, non
réglementée par le droit international, mais situation de fait dont la légalité a parfois
été mise en cause. Une personne persécutée par ses autorités nationales se réfugie
dans une ambassade : on ne peut pas aller la chercher. Il y a eu des controverses
notamment entre les pays latino-américains pour savoir si l’on pouvait donner l’asile à
de telles personnes, étant donné que les diplomates sont tenus de respecter le droit de
l’Etat où ils se trouvent.
Dans les années ‘50, une affaire a été portée devant la CIJ, et plus récemment elle a
eu l’occasion de se pencher à nouveau sur cette question lors d’une affaire entre le
Brésil et le Honduras. Il y a eu en 2009 un coup d’Etat au Honduras, le président
s’est présenté devant l’ambassade du Brésil au Honduras et s’y est réfugié. Les
autorités révolutionnaires ont estimé que c’était illégitime, et ont introduit une requête
devant la CIJ. Le Honduras a finalement retiré l’affaire du rôle, mais les autorités
avaient entre temps installé devant l’ambassade d’énorme haut parleur, et passaient de
la musique nuit et jour, pour faire pression sur le Brésil.
Il n’y a pas de consécration claire en droit international de cette pratique d’asile
diplomatique, mais elle continue d’exister, et s’explique par l’obligation de ne pas
porter atteinte à l’intégrité des locaux, que l’Etat étranger en soit propriétaire ou
locataire. Les locaux qu’elle utilise sont protégés et bénéficient du privilège de
l’inviolabilité.
Quid dans des situations d’extrême urgence ? On a connu des crises assez graves
entre Etats au début des années ‘80 : à partir de l’ambassade libyenne à Londres, des
coups de feu ont été tirés, et ont tué une policière dans la rue. C’est un flagrant délit,
mais le Royaume Uni a évité de mener une perquisition dans les locaux pour arrêter
l’assassin. Il est des cas où avec le consentement de l’Etat accréditant, on mène des
opérations de police dans ses locaux diplomatiques (par exemple, à Londres dans une
affaire de terrorisme). A part ces cas de consentement, l’inviolabilité est respectée.
Une affaire où ça n’a pas été le cas est celle des otages américains à Téhéran (infra).
Pour les besoins de la protection notamment du voisinage, en cas d’incendie, même
sans le consentement de l’Etat accréditant, on ne peut pas imaginer de laisser brûler
tout le quartier. Des questions de consentement dans ce cas là sont plutôt des
questions de secondes et de minutes que de refus d’intervention.
Valise diplomatique – Quid de la valise diplomatique ? C’est la valise qui voyage
entre l’Etat accréditant et sa mission diplomatique : on ne peut y mettre en principe que
des choses qui ont trait au fonctionnement de l’ambassade. L’article 27 de la
Convention de 1961 qui vise la protection et la liberté de communication entre la
mission et sa capitale, dit que la valise diplomatique ne peut être ni ouverte, ni
retenue. Elle voyage avec la garantie que l’on ne l’ouvrira pas. Elle doit en principe
être utilisée pour faire voyager du courrier confidentiel. On sait très bien qu’elle n’est
pas toujours utilisée à des fins licites, et que c’est notamment via elle que des
documents qui relèvent de l’espionnage, ou du produit de certaines infractions
circulent. Le système est à nouveau fondé sur la réciprocité. On ne peut pas être
certain qu’il y a dans la valise les armes ou microfilms que l’on pense y trouver. S’ils
ne s’y trouvent pas, c’est très embarrassant. S’ils s’y trouvent, on va être accusé de
falsification de preuve, et l’autre Etat ne va pas tarder à son tour à ouvrir nos valises
diplomatiques.
Archives – Les archives de la mission sont inviolables, elles retracent l’ensemble
des communications entre la mission et son Etat.
Sanctions – Dans l’affaire des otages américains à Téhéran, la CIJ a considéré que
la diplomatie était un système clos (self contain regime), c'est-à-dire soumis à ses
propres sanctions, et ne devait pas être soumis à un régime de « réciprocité ». La
sanction est de deux types :
on déclare une personne non grata, ou ;
l’on rompt unilatéralement les relations diplomatiques. C’est toujours
possible, sans devoir s’en expliquer ; juridiquement, c’est un acte de rétorsion,
inamical mais licite. Lorsque les Etats en arrivent là, c’est que leurs relations
sont vraiment dégradées. Certains Etats ne rompent pas leurs relations, mais
n’ont plus de diplomates, et demandent à des Etats tiers d’assurer la défense de
leurs intérêts dans le pays en question. C’est une sorte de demi-mesure. La
pratique peut s’en accommoder.
c) Missions spéciales
§1. PRINCIPES
§3. ARBITRAGE
§1. ORGANISATION
Quelles sont les compétences de cet organe ? Elles sont fixées par le Statut et le
Règlement de procédure de la Cour – fixé par la Cour elle-même. La Cour a en premier lieu
une compétence consultative.
Objet – Selon l’article 96 de la Charte et l’article 65 du Statut, la Cour est compétente pour
donner des avis sur toute question juridique.
Compétence : saisine par l’Assemblée générale (et lien avec le Conseil de sécurité) ou
une autre organisation internationale – Seuls le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale
peuvent demander un avis à la Cour, ainsi que tous les autres organes des Nations Unies sur
autorisation de l’Assemblée générale.
Si la Cour est saisie d’une demande d’avis par l’Assemblée générale ou le Conseil de
sécurité, cette question peut porter sur toute question juridique.
S’agissant des autres organes de l’organisation (secrétaire général...) ou des
institutions spécialisées qui font partie du système des Nations Unies, elles peuvent
soumettre à la Cour une demande d’avis consultatif, pour autant qu’ils aient été
habilités par l’Assemblée générale pour le faire. L’Assemblée générale peut
concéder cette habilitation aux organes. Elle a toujours refusé de le faire pour le
secrétaire général jusqu’aujourd'hui, ce qui limite son pouvoir d’une certaine manière.
Sans cela, il pourrait se prévaloir de la réponse de la CIJ pour dire qu’une telle
question n’est plus en débat dans l’ordre juridique international, puisque la Cour a
tranché la question.
Cadre des activités – L’on ne peut par ailleurs poser des questions que pour autant
qu’elles soient des questions juridiques qui se poseraient dans le cadre de l’activité
de l’organe autorisé à poser la question. Les organisations internationales sont des
sujets de droit international à personnalité limitée : leurs compétences sont
d’attribution. Il faut donc que la question soit posée par rapport à l’activité.
Le problème s’est posé au sujet de la question transmise par l’Organisation
mondiale de la santé – autorisée depuis longtemps à poser des questions – au sujet de
la licéité de l’utilisation d’armes nucléaires par un Etat dans un conflit armé 33. L’OMS
peut se poser des questions sur les effets de l’arme nucléaire, mais ces effets sont les
mêmes que l’arme ait été utilisé de manière licite ou non. L’OMS n’a donc pas de
compétence pour cette question de la licéité de l’arme nucléaire. La question des
conséquences de l’arme nucléaire pour la santé humaine relève de sa compétence,
mais elle est tout à fait détachable de la question de la licéité. La Cour s’est donc
déclarée incompétente pour répondre à la question, qui ne rentrait pas dans le cadre
des activités de l’institution spécialisée. La Cour sera plus tard amenée à répondre à la
même question, posée cette fois par l’Assemblée générale (qui a en la matière une
compétence très large).
Dans l’avis consultatif sur le Kosovo34, la question se repose à nouveau, de même
que dans l’affaire du mur. L’Assemblée générale est l’auteur de ces questions. Le
Conseil de sécurité est cependant intervenu dans ces affaires – ce qui a pour effet de
retirer en principe à l’Assemblée générale la compétence de formuler des
recommandations (article 12 de la Charte). Tout en indiquant en quoi l’Assemblée
générale s’est occupée de ces questions, ces activités sont mentionnées par la Cour non
pas pour justifier la compétence de l’Assemblée générale de lui poser des questions,
mais pour justifier le fait qu’il n’y a pas de raison décisive de considérer que la
question aurait dû être posée par le Conseil de sécurité plutôt que par
l’Assemblée générale.
Liberté de ne pas répondre : raison « décisives » – L’article 96 dit qu’une question peut
être posée à la Cour, et l’article 46 dit que la Cour peut (>< doit) rendre son avis. La Cour
considère cependant que seules des raisons décisives pourraient l’amener à refuser de
répondre à des questions pour préserver son intégrité judiciaire lorsqu’elle est compétente. Ca
n’est encore jamais arrivé. Souvent les plaideurs veulent convaincre la Cour qu’elle n’est
pas compétente pour se prononcer sur une question posée par l’Assemblée générale parce que
la question relève du Conseil de sécurité. La Cour a cependant toujours refusé de considérer
que parce que le Conseil de sécurité s’occupait d’une question, l’Assemblée générale ne
pouvait pas lui demander un avis35.
33
CIJ, Licéité de l’utilisation des armes nucléaires par un Etat dans un conflit armé (OMS), avis consultatif du 8
juillet 1996.
34
CIJ, Conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, avis
consultatif, 22 juillet 2010.
35
CIJ, Conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, avis
consultatif, 22 juillet 2010.
L’article 12 de la Charte établit une priorité du Conseil de sécurité sur l’Assemblée
générale : lorsqu’il est saisi d’une question internationale, l’Assemblée générale ne peut pas
faire de recommandation à cet égard. Pour que l’ONU ne parle que d’une seule voix, aussi
longtemps que le Conseil de sécurité se saisit d’une affaire, l’Assemblée générale ne peut pas
faire de recommandation. La Cour a considéré que la demande d’avis n’était pas une
recommandation au sens de l’article 12, et que ça n’était pas parce que le Conseil de sécurité
s’occupait d’une question que l’Assemblée générale ne pouvait pas demander à la Cour un
avis consultatif.
Portée de l’avis – L’avis est un avis consultatif, c'est-à-dire que ça n’est pas un avis
conforme : la Cour dit ce qu’elle pense, son dispositif n’est pas obligatoire. La procédure
n’est d’ailleurs pas contentieuse, même si les Etats se succèdent dans les plaidoiries (48 Etats
se sont ainsi présentés dans le cas du Kosovo). Ça n’a pas vocation à être un contentieux
déguisé, même si parfois ça en prend la forme. Le résultat auquel aboutit la Cour n’est qu’un
avis, mais il va avoir – même s’il n’est formellement obligatoire ni pour l’organe qui a posé la
question, ni pour les Etats membres, ni pour l’ONU – un poids considérable. Certaines
questions sont réglées, des débats n’ont plus lieu d’être.
C’est pour cela que certaines questions sont fort contentieuses sur le plan politique (par
exemple, l’avis sur le mur, l’avis sur le Kosovo, constituent des victoires pour certains Etats).
Il y a dans ces avis consultatifs des enjeux politiques considérables. Les réponses sont
juridiquement raisonnées, fondées sur le droit international et la jurisprudence. Ce ne sont
que des avis consultatifs, mais puisqu’ils disent ce que le droit international commande, il faut
leur accorder une portée juridique très importante. Ils font partie de la jurisprudence de la
Cour, et sont cités comme manifestation de règles de droit international.
§1. INTRODUCTION
§2. LE PRINCIPE
Article 2, §4 de la Charte – C’est une règle inscrite dans un Traité. Elle s’adresse aux
membres de l’Organisation des Nations Unies. Elle revêt actuellement cependant une portée
coutumière incontestable.
Statut normatif – La règle coutumière est-elle une règle de jus cogens ? Il semble
incontestable qu’il y ait une règle erga omnes (dont le respect est dû par tous et à l’égard de
tous). Elle établit un intérêt juridique dans le chef de tous les Etats à voir l’article 2, §4
respecté par tous les Etats.
L’ensemble de la règle étant erga omnes, est-ce que l’emploi de la force (de petite, grande
ou moyenne ampleur) est dans sa totalité une règle impérative (jus cogens) ? Il n’y a pas de
réponse judiciaire claire. La Cour n’a pas dit que l’article 2, §4 était une prohibition de jus
cogens dans son ensemble. Certains le soutiennent, d’autres pas. Il est incontestable,
aujourd’hui, que l’agression comme telle fait l’objet d’une prohibition impérative. S’il y
a bien une règle par rapport à laquelle les Etats n’ont aujourd’hui aucune difficulté à en
affirmer le caractère impératif, c’est la conquête armée, l’emploi de la force pour acquérir des
territoires. Cette conquête est prohibée par l’article 2, §4, qui en fait une règle impérative.
Est-ce qu’il y a plus ? Est-ce que toute la règle est impérative ? Est-ce que les Etats
pourraient y déroger entre eux ? On a vu dans le cadre de l’organisation africaine, qui vise à
élargir les conditions de la légitime défense, une question sur l’impérativité. Il y a des vases
communicants entre la prohibition et la légitime défense. Il semble exagéré de dire que les
Etats ne pourraient pas entre eux élargir les conditions de la légitime défense, sous prétexte
que ça reviendrait à toucher une règle impérative de jus cogens dans son ensemble. Mais sans
position juridictionnelle claire, c’est difficile de se prononcer.
Si on dit que la règle est de jus cogens dans son ensemble, on empêche les Etat de déroger
entre eux. En pratique, on voit que les Etats s’estiment en droit, à la marge, de convenir entre
eux que certaines situations donnent naissance à la possibilité de recourir à la légitime
défense. Ce sont des vases communicants.
Contenu de la règle – La règle existe, elle oblige tous les Etats, de manière erga omnes.
Mais est-ce une règle de jus cogens impérative ? Quelle est son contenu ?
Menace ou emploi de « force » – Quand on lit la règle, on voit qu’elle prohibe « la
menace ou l’emploi de la force ». Ce n’est pas uniquement l’emploi de la force, mais
aussi la menace. Si l’on se pose la question du statut normatif, il faudra aussi
distinguer le jus cogens pour les deux notions. Certains disent que même la menace
est couverte par le jus cogens.
Ce n’est pas certain. Dans l’affaire Irak c. Koweït, certains Etats réagissent à
l’agression irakienne alors qu’ils n’ont pas été personnellement victimes de
l’agression. Ils déploient des forces massives sur les territoires voisins. Est-ce que
l’Arabie saoudite accepte qu’une menace se forme ? De même, les Etats-Unis
déploient un nombre important de militaires. Est-ce un comportement prohibé de
manière impérative de sorte que toute aide ou assistance de la part d’un Etat tiers est
illicite ?
On prohibe la « force », c'est-à-dire la force armée. Même si l’article 2, §4 ne le
précise pas, on vise la force armée (// article 52 Projet).
« Dans [les] relations internationales » – On vise l’emploi de la force dans les
relations internationales, pas uniquement dans les relations interétatiques. Cela a
permis de condamner, pendant la décolonisation, l’emploi de la force de la part des
puissances colonisatrices contre des peuples qui aspiraient à devenir un Etat. Il y a
là une violation du droit international, rentrant dans le champ de l’article 2, §4.
Dans l’avis consultatif sur la déclaration d’indépendance du Kosovo 36, la Cour
considère que cette règle de l’article 2, §4 s’applique dans les relations entre Etats. La
Cour n’a pas envie de se prononcer sur le droit du peuple kosovar à
l’autodétermination, elle va juste dire que la déclaration unilatérale d’indépendance ne
viole pas l’article 2, §4 parce que ce dernier parle de la violation « entre Etats ».
« Intégralité territoriale ou indépendance politique » – C’est un emploi de la force
qui doit être dirigé contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance collective de
tout Etat. C’est l’emploi de la force massif, qui a un objectif territorial. La règle ne se
limite cependant pas à cela, en prohibant tout autre emploi de la force incompatible
avec les buts des Nations Unies. La clause vise à prohiber tout emploi de la force.
« Toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies » – Est-ce bien
l’objectif originel ? L’emploi de la force reste prohibé s’il est contraire « aux buts »
des Nations Unies (article 1er), qui visent le maintien de la paix, la coopération entre
Etats, etc. La clause a pour objectif de tout couvrir, en considérant implicitement et
intrinsèquement qu’aucun emploi de la force n’est compatible avec ces objectifs, dès
lors que l’objectif de la Charte est l’établissement de la Paix.
Dans la doctrine, on développe l’idée d’entendre la clause a contrario. C’est
l’argument développé pour affirmer la licéité de l’intervention humanitaire
unilatérale – emploi de la force décidé par les Etats sans autorisation du Conseil de
sécurité mais ayant pour objectif d’aller sauver des vies à l’étranger, sans que ça
concerne des ressortissants de ces Etats. La protection des droits de l’homme est
36
CIJ, Conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, avis
consultatif, 22 juillet 2010, §80.
justement un des buts des Nations Unis (article 1 er, §3). Dès lors, cet emploi de la
force ne peut pas être considéré comme contraire aux buts des Nations Unies.
Cependant, ce n’est pas totalement convainquant, puisqu’on va, ce faisant, envahir un
autre territoire.
On peut bien sûr soutenir que ce n’est pas un emploi de la force incompatible avec
« certains » buts des Nations Unies, mais d’autres buts viennent contrecarrer cet
argument. La logique conduit donc à considérer – et la pratique et l’opinion juridique
dominante paraissent fixées à ce sujet – que tout emploi de la force est incompatible
avec les buts des Nations Unies.
Jus ad bellum – La règle prohibitive de l’article 2, §4 est la règle cardinale du « jus ad
bellum » (ou jus contra bellum, selon les auteurs : on marque ainsi que le droit est contre la
guerre). L’appellation jus ad bellum renvoie à l’époque où l’emploi de la force n’était pas
prohibé dans son principe.
1. Notion
La légitime défense comme exception – Ce qui n’est pas couvert par le principe de la
prohibition de l’emploi de la force est la légitime défense.
La légitime défense comme exception au principe prohibitif de l’emploi de la force est
mentionnée dans l’affaire des activités militaires et paramilitaires au Nicaragua 37. La Cour
aborde également le droit de la légitime défense dans l’affaire des plateformes pétrolières 38.
La Cour interprète la clause de sécurité nationale (supra) au regard de l’article 2, §4, au
regard de la légitime défense – qui fait partie du régime du jus in bello.
La Cour, au §43, prononce que « La Cour commencera donc par examiner l’application de
l’alinéa d) du paragraphe 1 de l’article XX du traité de 1955, ce qui, dans les circonstances de
l’espèce, et ainsi qu’il a été expliqué plus haut, fait intervenir le principe de l’interdiction en
droit international de l’emploi de la force et sa limitation constituée par le droit de légitime
défense. Compte tenu de cette disposition, une partie au traité peut être fondée à prendre
certaines mesures qu’elle considère « nécessaires » à la protection de ses intérêts vitaux sur le
plan de la sécurité. Ainsi que la Cour l’a souligné en l’affaire des Activités militaires et
paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci à l’égard de la disposition équivalente du traité
de 1956 entre les Etats-Unis d’Amérique et le Nicaragua, « les mesures ne doivent pas
simplement tendre à protéger les intérêts vitaux de sécurité de la partie qui les adopte; elles
doivent être « nécessaires » à cette fin »; en outre, la question de savoir si une mesure donnée
est « nécessaire » ne « relève pas de l’appréciation subjective de la partie intéressée » (C.I.J.
Recueil 1986, p. 141, par. 282), et peut donc être évaluée par la Cour. En l’espèce, la
question de savoir si les mesures adoptées étaient « nécessaires » recoupe en partie celle de
leur validité en tant qu’actes de légitime défense. Ainsi que la Cour l’a relevé dans sa
décision de 1986, les critères de nécessité et de proportionnalité doivent être respectés pour
37
CIJ, Affaire des activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci, Nicaragua c. Etats-Unis,
27 juin 1986, §193 et §210.
38
CIJ, Affaire des plates-formes pétrolières, Iran c. USA, 6 nov. 2003, §43.
qu’une mesure puisse être qualifiée d’acte de légitime défense (voir C.I.J. Recueil 1986, p.
103, par. 194, et paragraphe 74 ci-dessous). »
La Cour parle de « limitation », « d’exception ». On dit que la règle qui interdit l’emploi
de la force a une exception, une limite. La légitime défense ne sort pas (limitation) du champ
du jus in bello. Elle fait partie intégrante de la règle prohibitive. C’est dans cette optique-
là qu’il y a des vases communicants : plus on étend la légitime défense, plus on réduit la règle
prohibitive. Le sens de l’article 2, §4 ne peut pas se comprendre en se limitant à cet article. Il
fut aussi comprendre le contenu de l’exception à la règle. Ce qui est couvert par la légitime
défense n’est pas couvert par la prohibition. Si on accroit le champ matériel de la légitime
défense, on va réduire, par cet accroissement, la portée du principe prohibitif. Les deux se
tiennent.
2. Conditions d’ouverture
40
CIJ, Affaire des plates-formes pétrolières, Iran c. USA, 6 nov. 2003, §64.
contraire. L’emploi de la force en premier est un indice mais ne permet pas de
considérer ipso facto qu’il y a une agression.
L’article 3 prévoit les comportements évidents durant la guerre : invasions,
annexions par emploi de la force, bombardements, le blocus des ports ou des
côtes, l’attaque aérienne, navale, etc.
L’article 4 comporte une liste exemplative et non limitative. La résolution dit
que le Conseil peut qualifier toute autre situation d’acte d’agression, même si elle
n’est pas visée par l’article 3. C’est une liste utile mais incomplète.
On a donc des présomptions réfragables, des actes exemplativement énumérés, etc,
ce qui rend la définition d’intérêt relatif. Ces définitions se retrouvent aussi dans le
Statut de la Cour internationale.
Il faut une cohérence entre la responsabilité pénale et le régime du jus ad bellum
pour les besoins de la légitime défense. On ne peut pas déduire de la définition de
l’agression une limite absolue au droit de la légitime défense.
Agression réalisée ou manifestement imminente ? – Faut-il que l’agression (ou
attaque armée – et il est impossible de choisir quelle expression ou concept choisir,
puisque les deux textes sont tout aussi authentiques) soit « réalisée » ?
L’article 51 mentionne l’Etat « objet d’une agression armée » (« if an armed attack
occured »). On donne à penser qu’on ne peut pas agir de manière anticipée, que l’acte
d’attaque armée ou d’agression doit s’être produit ou ait au moins commencé à se
produire. C’est toute la question de la légitime défense préventive, anticipée, etc.
Menace et légitime défense « préventive » / « preemptive » / « anticipatory » –
L’important est de faire la distinction entre « la menace imminente et certaine » et la
« menace lointaine ». On a une partie importante de la doctrine qui s’en tient au texte
de l’article 51 et au fait que l’agression doit avoir eu lieu. On ne peut pas employer la
légitime défense face à une menace imminente.
Il faut une approche plus souple, pour rencontrer la logique de la Charte. En
1945, les USA n’auraient jamais signé le texte de la Charte comportant l’article 51, si
ce texte avait eu pour conséquence qu’une situation comparable à Pearl Harbour
n’aurait pas donné lieu à légitime défense dans leur chef. Pearl Harbour est une
attaque massive par les Japonais. Si la technologie avait pu certifier que le Japon allait
attaquer les USA, il semble évident que les USA auraient attaqué. Ils n’auraient pas
attendu un survol japonais ou les premiers bombardements. Si la Charte avait prévu
l’interdiction de légitime défense préventive, il est absurde de penser que les USA
l’auraient signée. Si on repère un missile qui n’est pas encore entré dans son espace
aérien mais qu’on a la certitude de l’attaque imminente, il est absurde d’attendre de
l’objet de l’attaque.
Il faut donc interpréter l’article 51 comme permettant la légitime défense lors
d’une attaque imminente. C’est en ce sens que l’opinion juridique des Etats est
fixée.
Qui a les moyens de mener une légitime défense interceptive ? Ce sont les Etats
qui peuvent le faire et qui peuvent se protéger de cette manière-là. C’est du bon sens
et c’est exigé par la règle elle-même, qui n’est pas faite pour que les Etats attendent les
destructions dont ils feront certainement l’objet.
Rapport du Secrétaire général A/59/2005, §124 et Résolution IDI Santiago
(2007) – C’est en ce sens que l’Institut du Droit International et le Secrétaire général se
prononcent. L’IDI, dans son rapport, §5, ne dit rien d’autre. L’IDI, par l’expression
« une attaque armée en cours de réalisation ou manifestement imminente » couvre les
deux situations.
Par contre, lorsque la menace est éloignée, possible (cfr l’Iran et le
développement soupçonné d’une arme nucléaire, ou les bombardements d’Israël contre
l’Irak pour un soupçon réel d’un programme nucléaire, qui a entrainé la destruction
d’un réacteur nucléaire), la Cour ne l’accepte pas. Elle a dit que c’était une menace
« trop lointaine ». Il faut attendre une situation d’imminence pour pouvoir considérer
le seuil de gravité requis par l’article 51 comme étant rencontré.
Auteur de l’agression : Etat, acteur non-étatique ? – Venons-en à un autre élément : est-
ce que l’agression qui revêt un certain seuil de gravité, qui est intentionnellement dirigée vers
un Etat déterminé, et qui est imminente ou en cours doit être le fait d’un acteur étatique pour
ouvrir le droit à la légitime défense dans le chef de l’Etat victime de cette violence ? Cette
question est liée à la lutte contemporaine contre le terrorisme.
Dans l’avis sur le Kosovo, la Cour dit que le principe prohibitif de l’emploi de la force
lie uniquement les Etats. Comme ce principe est en vase communiquant avec celui de
la légitime défense, cela signifie-t-il que les Etats ne peuvent l’utiliser qu’en réponse
à une violation du principe prohibitif de l’emploi de la force ? De nombreux
auteurs soutiennent cette position, en s’appuyant sur le §139 de l’affaire du mur 41, où
la Cour cite l’article 51 et dit que cette disposition reconnait un droit naturel de
légitime défense en cas d’agression par un Etat sur un autre Etat. Certains s’appuient
sur ce passage pour dire qu’il n’y a pas de droit à la légitime défense en cas
d’agression grave d’un acteur non-étatique contre un Etat. Dans l’affaire du mur,
l’argument d’Israël est que la construction du mur est nécessaire pour la défense
légitime du territoire israélien qui fait l’objet d’incursion terroriste depuis le territoire
palestinien occupé. La Cour rejette l’argument : puisqu’Israël ne s’estime pas victime
d’actes d’agressions imputables à un Etat étranger, il ne faut pas aller plus loin.
Cependant, il faut lire l’arrêt plus loin dans le §139 : « La Cour note par ailleurs
qu’Israël exerce son contrôle sur le territoire palestinien occupé et que, comme Israël
l’indique lui-même, la menace qu’il invoque pour justifier la construction du mur
trouve son origine à l’intérieur de ce territoire, et non en dehors de celui-ci. Cette
situation est donc différente de celle envisagée par les résolutions 1368 (2001) et 1373
(2001) du Conseil de sécurité, et de ce fait Israël ne saurait en tout état de cause
invoquer ces résolutions au soutient de sa prétention à exercer un droit de légitime
défense. En conséquence, la Cour conclut que l’article 51 de la Charte est sans
pertinence au cas particulier ». La Cour estime que lorsqu’un Etat contrôle et occupe
un territoire qui n’est pas le sien (la Cour n’examine pas la question de savoir si ce
territoire appartient ou non à un autre Etat), il n’y a pas de situation de légitime
défense qui peut survenir, parce que l’Etat occupe et contrôle ce territoire : si
l’attaque provient de ce territoire, il n’y a pas de situation de légitime défense. Ce qui
41
CIJ, Conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, avis consultatif
du 9 juillet 2004, §139.
est déterminant dans l’argumentation de la Cour pour rejeter la légitime défense dans
l’affaire du mur est donc surtout le fait que les attaques proviennent d’un territoire
qu’Israël occupe totalement. On ne peut pas porter l’emploi de la force sur ce
territoire qui n’est pas le sien, puisque l’on contrôle déjà ce territoire. La légitime
défense n’a pas de sens ici.
Conseil de sécurité, résolutions 1368 (2001) et 1373 (2001) – Par ailleurs, la pratique
du Conseil de sécurité et l’opinion juridique des Etats dans les dix dernières années
sont assez clairement fixées pour considérer qu’il y a des situations dans lesquelles une
attaque armée d’une grande gravité qui est le fait d’un acteur non-étatique peut être
considérée comme une agression déclenchant le droit de légitime défense. C’est ce
qui résulte implicitement des résolutions du Conseil de sécurité adoptées après
l’attaque du 11 septembre 2001 : elles rappellent dans leur préambule le droit naturel à
la légitime défense dans une situation où les USA ont fait l’objet d’un acte de violence
grave qui était le fait d’un groupe terroriste.
Résolution IDI Santiago – L’Institut de droit international, dans une résolution de
Santiago, affirme sans trop de difficulté que « 10. En cas d’attaque armée d’un acteur
non-étatique, l’article 51 de la Charte, tel que complété par le droit international
coutumier, s’applique en principe.
Un certain nombre de situations d’attaque armée par des acteurs non étatiques ont
été envisages et quelques réponses préliminaires aux problèmes complexes qu’elles
soulèvent pourraient être les suivantes :
(i) Si des acteurs non étatiques lancent une attaque armée sur les instructions, la
direction ou le contrôle d’un Etat, ce dernier peut devenir l’objet de l’action en
légitime défense de l’Etat visé [...] ».
Sans trancher toutes les questions soulevées à cet égard, cette résolution aborde
certains problèmes. Si les acteurs non-étatiques lancent une attaque armée sur les
instructions d’un autre Etat, que cette action est attribuable selon les règles de la
responsabilité à un Etat étranger, il sera responsable juridiquement de l’action
terroriste (jurisprudence Nicaragua confirmée dans l’affaire Bosnie contre Serbie). Il
y a cependant des difficultés de preuve particulière parce que les instructions, la
direction ou le contrôle excluent le contrôle général au profit d’instructions dans la
commission de l’acte particulier. On retrouve ici une situation où la légitime met face
à face deux Etats.
L’institut poursuit : « (ii) Si une attaque armée par des acteurs non étatiques est
lancée depuis un espace située en hors de la juridiction de tout Etat, l’Etat visé peut
exercer son droit de légitime défense dans cet espace contre ces acteurs non
étatiques ». Imaginons une situation où un groupe terroriste lance une attaque depuis
un navire en haute mer, espace situé hors de la juridiction de tout Etat, l’Etat victime,
sans se poser la question de l’attribution du fait illicite à un Etat étranger, peut détruire
le bateau en question.
Imputation, soutien substantiel (article 3, g) résolution 3314) – Une troisième
situation qu’il faut rappeler est l’hypothèse du soutient substantiel, visé à l’article 3, g)
de la résolution 3314 de 1974 : il prévoit que réunit les conditions d’un acte
d’agression « L’envoi par un Etat ou en son nom de bandes ou de groupes armés, de
forces irrégulières ou de mercenaires qui se livrent à des actes de force armée contre
un autre Etat d’une gravité telle qu’ils équivalent aux actes énumérés ci-dessus, ou le
fait de s’engager d’une manière substantielle dans cette action ». Dans ces hypothèses,
on n’est plus dans une question d’attribution d’un fait illicite commis matériellement
par un acteur non-étatique à un Etat étranger, mais dans une hypothèse d’action
propre de l’Etat étranger lui-même qui a envoyé des groupes armés ou des forces
irrégulières, ou qui s’est substantiellement engagé dans une telle action. On peut
reprocher directement à l’Etat un acte d’agression, constitué par l’envoi de groupes
armés ou le fait de s’engager substantiellement dans une telle action.
Il faut donc bien distinguer les situations où l’on n’a pas la possibilité d’attribuer le fait
d’un acteur non étatique à l’Etat étranger, et les situations où l’Etat est lui-même l’auteur de
l’acte d’agression parce qu’il s’est substantiellement engagé dans ces actions. Il y a des
situations d’acteurs non-étatiques « purs », où l’on ne peut pas rattacher la situation à la
responsabilité d’un autre Etat.
L’action en légitime défense est un emploi de la force licite que la victime de l’agression
va déployer contre une entité, en principe une entité étatique. Mais s’il n’y a pas d’Etat
derrière le groupe non-étatique, terroriste, où va-t-on pouvoir porter l’action militaire,
sachant qu’hors l’hypothèse du navire en pleine mer, dans l’état actuel des choses, un groupe
terroriste se trouve toujours sur le territoire d’un Etat étranger ? Si l’Etat où se trouve le
groupe terroriste ne peut pas être considéré comme auteur juridiquement de l’agression (parce
qu’il n’a pas donné d’instructions, où qu’il ne s’est pas substantiellement impliqué) peut-on
poursuivre les terroristes ? L’on va ce faisant agresser l’Etat où se trouvent les terroristes, et
le droit international actuel ne permet pas de considérer que l’on a le droit de porter une
action militaire contre le territoire d’un Etat uniquement parce qu’il abrite un groupe
terroriste. L’on n’est pas en situation de légitime défense contre cet Etat, et si l’on utilise la
force contre cet Etat, ça n’est pas licite. La doctrine Bush (« ceux qui abritent des terroristes
sont des terroristes ») n’a pas encore reçu une large acceptation en droit international. Cela ne
veut pas dire que recueillir des terroristes est licite en droit international, et un ensemble
d’obligations conventionnelles s’appliquent pratiquement de façon universelle dans la lutte
contre le terrorisme. L’Etat sur le territoire duquel se trouvent les terroristes doit coopérer
pour les extrader éventuellement, mais ça n’est pas la même chose de dire que l’Etat victime
est en droit de porter une action militaire sur le territoire de celui qui abrite.
Ne tombe-t-on pas dans une situation où l’Etat qui abrite le terroriste reconnait – comme
dans l’affaire des otages américains à Téhéran – le comportement des particuliers comme le
sien ? Il est tout à fait possible de soutenir cela, on peut utiliser cette règle d’attribution du
fait internationalement illicite à l’Etat, et à la suite d’un refus systématique de coopérer dans
la lutte contre le terrorisme, l’on pourrait considérer que l’Etat adopte activement le
comportement particulier comme le sien. Tout est question de circonstances, et l’on pourrait
alors retrouver un Etat auteur de l’agression commise par le mouvement non-étatique.
Il ne faut donc pas exclure a priori qu’un Etat puisse être en situation de légitime défense
du simple fait d’un acte d’agression commis par un acteur non-étatique : il faut déterminer si
juridiquement l’acte est imputable à un Etat (et alors il n’y aura pas de problème à légitimer la
légitime défense). On ne peut donc pas employer la force contre un Etat du simple fait que
cet Etat, sans être auteur de l’agression, abrite le terrorisme, parce que l’emploi de la force en
légitime défense est toujours dirigé contre un territoire étatique.
3. Conditions d’exercice
42
CIJ, Affaire des plates-formes pétrolières, Iran c. USA, 6 nov. 2003, §43, §51.
Proportionnalité globale – La Cour accepte par ailleurs une proportionnalité globale :
si l’on est victime d’une multitude de faits, la proportionnalité de la réaction ne doit
pas être découpée également. On va l’évaluer ex post facto.
Armes nucléaires et proportionnalité en cas de menace pour la survie même de
l’Etat – Dans l’avis consultatif relatif à l’emploi des armes nucléaires 43, certains Etats
soutenaient que l’emploi d’armes nucléaires était toujours illicite parce que jamais on
ne pouvait considérer que l’utilisation de telles armes en légitime défense pouvait être
proportionnelle à un acte d’agression. Les armes nucléaires emportent des
destructions tellement massives que l’exigence de proportionnalité dans l’exercice de
la légitime défense est nécessairement méconnu. Dans son avis de 1996, la Cour
répond qu’il est des situations extrêmes où la survie même de l’Etat victime de la
situation est en cause, et où elle ne peut pas exclure a priori que l’emploi de l’arme
nucléaire au titre de la légitime défense est illicite. Lorsque l’Etat est face à une
agression qui met en cause sa survie même, l’on ne peut pas exclure l’emploi de
l’arme nucléaire. Pendant la Guerre Froide, toute la doctrine de l’OTAN était fondée
sur cela : la réplique nucléaire était prévue au cas où les armes classiques n’auraient
pas été suffisantes pour maintenir l’intégrité des Etats occidentaux. Cette doctrine est
confirmée par la Cour en 1996.
Immédiateté de la réaction en légitime défense – L’état de nécessité a souvent été
conçu comme requérant une réaction immédiate en légitime défense. C’est sans doute
vrai, mais cette exigence doit s’apprécier selon les circonstances : cela ne signifie
pas que la réaction ne peut pas durer. Durant toute la Seconde Guerre Mondiale, la
Belgique était en situation de légitime défense, même si les combats avaient cessé.
Dans la situation du 11 septembre, où les Etats Unis portent l’emploi de la force en
Afghanistan, un mois se déroule entre l’attentat et le déclenchement de la guerre.
Certaines personnes ont contesté le fait que les USA aient été encore en situation de
légitime défense (notons que la vraie règle d’attribution dans cette situation est sans
doute celle où l’Etat accepte le comportement comme le sien, cfr supra – mais à
l’époque, les autorités légitimes afghanes au regard de la communauté internationale
est sont celles qui vont prendre le pouvoir à Kaboul suite à l’intervention militaire des
USA). Mais pour en revenir à la question de l’immédiateté, l’argument est erroné,
parce qu’une opération militaire se prépare, et qu’un déploiement de force à 20 000
kilomètres du territoire de l’Etat victime, prend un peu de temps.
Information du Conseil de sécurité (obligation conventionnelle) – Ensuite, et l’on
tombe ici dans une obligation conventionnelle de l’article 51 de la Charte, est qu’il
faut informer immédiatement le Conseil de sécurité. Dans l’affaire Nicaragua44, la
Cour s’est prévalue du fait que les USA n’avaient pas informé le Conseil de sécurité
pour en déduire qu’ils n’estimaient pas eux-mêmes être en situation de légitime
défense collective. Cette exigence permet d’identifier l’opinion juridique de l’Etat qui
agit. Depuis le prononcé en 1986, plus aucun Etat ne tarde à notifier ses opérations
militaires qu’il estime exercer en cas de légitime défense – pour se prévaloir contre cet
43
CIJ, Licéité de la menace ou de l’emploi d’armes nucléaires, avis consultatif 8 juillet 1996, §97.
44
CIJ, Affaire des activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci, Nicaragua c. Etats-Unis,
27 juin 1986, §200.
argument. C’est une exigence procédurale, qui peut sur le fond permettre un regard
particulier sur la qualification juridique de la situation à l’époque où l’emploi de la
force a eu lieu.
Action du Conseil de sécurité et fin de la légitime défense – L’article 51 prévoit
ensuite que les mesures de légitime défense n’empêchent pas le Conseil de sécurité de
prendre des mesures de sécurité collective. Le droit de légitime défense est un droit
temporaire qui prend fin dans son exercice à partir du moment où le Conseil de
sécurité arrête les mesures nécessaires à maintenir la sécurité et la paix internationale.
A ce moment-là, les mesures de légitime défense doivent prendre fin. Le Conseil de
sécurité est donc en mesure de priver un Etat de son droit d’exercice de la légitime
défense, pour autant que les mesures soient de nature à rétablir la sécurité
internationale. Pendant la guerre en Bosnie, le Conseil de sécurité a prononcé un
embargo sur les armes à l’égard de tous les Etats parties au conflit. La Bosnie a
considéré que cela portait atteinte à son droit à la légitime défense, parce que le
Conseil de sécurité n’avait pas pris de mesures adéquates pour protéger la Bosnie
contre l’agression de la Serbie. La Bosnie soutient qu’elle était toujours en droit
d’exercer sa légitime défense et que le Conseil de sécurité la privait de la possibilité
matérielle d’exercer ce droit naturel – puisqu’elle ne pouvait plus se procurer d’armes
sur le marché international.
Cela montre que tous les Etats ne sont pas égaux sur le plan de la légitime
défense. Au Conseil de sécurité, des membres permanents ont un droit de véto, et si
un membre permanent estime être en situation de légitime défense, il y a peu de
chance qu’il soutienne une résolution du Conseil de sécurité qui aurait pour
conséquence de le priver de son droit de légitime défense. Par conséquent, les
membres permanents peuvent agir en légitime défense plus longtemps que les autres,
et ils n’accepteront de cesser la légitime défense qu’au moment où ils le trouvent
opportun. La Charte à cet égard (et le système de sécurité collective) construit un droit
de légitime défense à géométrie quelque peu variable.
Notion (distinction avec l’assistance militaire) – La légitime défense collective est visée
par l’article 51. La légitime défense individuelle est celle qui permet l’emploi de la force par
l’Etat agressé contre l’Etat agresseur. La légitime défense collective est la situation où un
Etat qui n’est pas l’Etat agressé va employer la force contre un Etat agresseur d’un Etat
tiers. La légitime défense collective ne suppose pas que l’acte d’agression ait atteint les Etats
qui agissent en légitime défense collective. C’est une règle de solidarité entre les Etats, et le
droit international donne un titre juridique aux Etats qui viennent en aide à l’Etat agressé. Si
l’acte d’agression est dirigé contre plusieurs Etats, chacun sera en situation de légitime
défense contre l’agresseur. Mais si l’agresseur n’attaque qu’un seul Etat, seul celui-là est en
légitime défense, mais la légitime défense collective permet à d’autres Etats d’attaquer l’Etat
agresseur directement.
La légitime défense collective doit se distinguer de l’assistance militaire, situation dans
laquelle on va aider un Etat avec son consentement sans nécessairement déployer son activité
militaire contre un autre Etat. La légitime défense collective est au contraire un titre
légitimant l’emploi de la force contre un Etat qui ne nous a pas agressé.
Constatation et demande de l’Etat victime – Quelles sont les conditions de la légitime
défense collective ? Il faut une situation de légitime défense individuelle, qu’un Etat soit
victime d’un acte d’agression. Cet Etat doit constater lui-même qu’il est en situation de
légitime défense individuelle et doit appeler à l’aide d’autres Etats. Il faut une demande de
l’Etat victime qui ne s’en sort pas tout seul. Il doit adresser une demande à chacun des Etats
qui lui viennent en aide en portant une action militaire contre l’agresseur. On ne peut pas
accepter que les autres Etats prennent l’initiative d’attaquer l’Etat agresseur au nom de l’Etat
victime. Dans l’affaire Nicaragua45, les USA prétendaient agir en légitime défense du
Honduras et du Costa Rica, mais aucun de ces Etats ne l’avaient demandé aux USA : il ne
fallait même pas examiner sur le fait de savoir s’il y avait effectivement eu une agression du
Nicaragua contre ces Etats.
Engagements conventionnels (article 5 du Trait de Washington 1949 OTAN ; article 42
§7 du TUE Lisbonne) – Le droit à la légitime défense collective existe en droit international
coutumier, et fait parfois également l’objet d’obligations conventionnelles. Ca n’est pas une
condition d’exercice : il ne faut pas nécessairement un traité préalable, mais l’on peut
convenir à l’avant par traité que l’on se portera aide et assistance en cas de légitime défense
collective. Les Etats auxquels l’Etat victime demande assistance ne sont pas obligés
d’intervenir. L’intérêt de l’engagement conventionnel est qu’un Etat s’engage à venir à
l’aide de l’autre si l’autre en fait la demande.
C’est la situation qui découle de l’article 42 §7 du TUE, ainsi que de l’article 5 du Traité
de l’OTAN. L’article 42 §7 du TUE prévoit qu’« Au cas où un État membre serait l'objet
d'une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et
assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l'article 51 de la charte des
Nations unies. Cela n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de
défense de certains États membres.
Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux
engagements souscrits au sein de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, qui reste, pour
les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise
en œuvre. ».
Certains Etats sont traditionnellement neutres au sein de l’Union européenne (Irlande,
Suède, Finlande). L’on tente aussi d’articuler la légitime défense au sein de l’UE et au sein
de l’OTAN. L’engagement doit toujours faire l’objet d’une décision politique : c’est un
engagement juridique qui ne vaut pas commandement aux forces armées. Il faut une décision
nationale qui va mettre en œuvre cet engagement juridique. C’est un mécanisme de solidarité
entre Etats, public et annoncé par avance, qui a pour objectif d’assurer sa propre sécurité par
la solidarité ainsi instituée entre Etats.
45
CIJ, Affaire des activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci, Nicaragua c. Etats-Unis,
27 juin 1986, §195, §199.
Section IV – La sécurité collective
1. Composition et organisation
Fonctions (article 24) – L’organe politique principal de l’ONU est le Conseil de sécurité,
qui est en charge principalement du maintien de la paix et de la sécurité internationale.
L’on va aussi aborder l’Assemblée générale, dans son rapport au Conseil de sécurité (infra).
L’article 24, §1er de la Charte prévoit qu’« Afin d'assurer l'action rapide et efficace de
l'Organisation, ses Membres confèrent au Conseil de sécurité la responsabilité principale du
maintien de la paix et de la sécurité internationales et reconnaissent qu'en s'acquittant des
devoirs que lui impose cette responsabilité le Conseil de sécurité agit en leur nom ». C’est
une responsabilité principale, et non pas exclusive, c’est pour cela qu’il faudra reparler de
l’Assemblée générale.
Composition (article 23) – A l’origine, le Conseil de sécurité comportait 9 membres, mais
la réforme de la Charte est intervenue, et il est aujourd'hui composé de 15 membres, dont 5
membres permanents, et 10 membres non permanents.
Les membres permanents sont des Etats qui siègent au Conseil de sécurité depuis
l’entrée en vigueur de la Charte, parce qu’ils sont les grands vainqueurs de la Guerre.
Il s’agit des USA, du Royaume-Uni, de la France, de la Russie et de la Chine.
Les dix Etats membres non-permanents sont élus tous les deux ans par l’Assemblée
générale. Ils représentent les différentes régions du monde, selon une répartition
géographique équitable (article 23 de la Charte). La Belgique a été membre non
permanent cinq fois depuis la fondation des Nations Unies.
Procédure, vote, veto, abstention (article 27) – Le Conseil de sécurité est un organe
collégial qui est présidé de mois en mois par l’un des Etats membres du Conseil à ce moment.
Il adopte ses décisions selon une procédure politiquement lourde, puisque les cinq membres
permanents ont un droit de véto. Toutes les questions substantielles (autres que procédurales)
sont adoptées à la majorité de 9 voix sur 15, les droits de veto pouvant être manifesté sur les
questions de fond.
L’article 27 prévoit que parmi les 9 Etats, sont comprises les voix de tous les membres
permanents. L’article 27 §3 qui dispose que « Les décisions du Conseil de sécurité sur toutes
autres questions sont prises par un vote affirmatif de neuf de ses membres dans lequel sont
comprises les voix de tous les membres permanents, étant entendu que, dans les décisions
prises aux termes du Chapitre VI et du paragraphe 3 de l'Article 52, une partie à un différend
s'abstient de voter », est la disposition qui consacre le droit de veto. Il faut cependant bien la
comprendre à la lumière de la pratique des Nations Unies qui d’une certaine manière est
contra legem, mais est avalisée par la CIJ.
L’on pourrait s’attendre à ce que tous les permanents doivent voter en faveur de la
résolution examinée, que leurs « oui » soient compris dans les 9 voix nécessaires. En réalité,
la pratique est différente : il ne faut pas que les cinq membres permanents aient dit « oui »,
mais il faut qu’aucun n’ait dit « non ». L’abstention n’est pas comptée comme un veto :
elle n’empêche pas l’adoption de la résolution si par ailleurs elle emporte 9 voix sur 15. C’est
une forme de dérogation à l’article 27 : en réalité on n’exige pas le vote positif de tous les
membres permanents, puisque l’abstention de l’un d’entre eux n’empêche pas l’adoption de la
résolution. Dans l’affaire des dépenses des membres des Nations Unies pour des opérations
de maintien de la paix, la CIJ a validé cette pratique.
Ce qui compte, c’est qu’aucun membre permanent ne vote contre. Si un seul vote contre,
quand bien même la majorité serait de 14 voix « pour », la résolution ne serait pas adoptée. Il
faut voir que le droit de veto au sens propre du terme ne s’exerce que lorsque la résolution
est soutenue d’une majorité d’au moins 9 membres : si elle ne récolte que quatre voix sur
15, et que trois membres permanents votent contre, on ne peut pas dire qu’ils exercent un
droit de veto, parce que la majorité n’est de toute façon pas atteinte. Le véto est la possibilité
de s’opposer à une résolution qui aurait déjà reçu une majorité de 9 voix sur 15. C’est
un système procédural particulièrement exigent : il faut convaincre les membres permanents,
ou s’assurer qu’ils ne soient pas contre. Les membres permanents ne peuvent pas faire la loi à
eux seuls, parce qu’il leur faut au moins l’accord de quatre autres Etats non permanents.
Les Etats membres permanents poursuivent au Conseil de sécurité les exigences de leur
politique étrangères propre. Les deux Etats membres permanents qui sont également
membre de l’Union européenne ont, en application des dispositions des traités
communautaires, l’obligation de refléter la position de l’UE si elle est exprimée (parce
qu’elle doit l’être à l’unanimité, et que c’est souvent difficile à obtenir). On a vu au moment
de la guerre d’Irak en 2003 le Royaume-Uni et la France adopter des positions différentes. A
propos de l’affaire libyenne, ils ont soutenu de concert aux Nations Unies la possibilité d’une
intervention, en l’absence d’unanimité européenne – alors que l’Allemagne, membre non
permanent du Conseil de sécurité, ne suivait pas cette position.
Les membres non permanents siègent en leur propre nom, mais ils prennent la parole en
sachant ce que leur groupe régional, ou ce que certains Etats de leur région, pensent. Il y a
des réunions en amont des réunions du Conseil de sécurité, entre les Etats non permanents et
d’autres Etats non représentés. Ca n’est pas toujours le cas, parce que parfois les Etats d’une
région sont divisés, mais c’est quelque chose qui – dans la négociation d’une résolution – a un
certain poids.
La procédure est politiquement compliquée : il n’est pas facile d’obtenir une résolution
du Conseil de sécurité à ces conditions. Notons que depuis la fin de la Guerre Froide, on
discute aux NU de la recomposition du Conseil de sécurité. C’est un processus qui est loin
d’aboutir, parce qu’il ne peut aboutir qu’avec l’approbation des membres permanents, qui
sont divisés. Les membres de l’Union européenne sont également divisés, parce que si
l’Allemagne veut devenir membre permanent, l’Italie le veut aussi. Si le Japon veut devenir
membre, la Chine s’y oppose, etc. C’est un jeu politique sur lequel il est très difficile de se
mettre d’accord : faut-il supprimer le droit de veto, l’élargir ? Cette idée de recomposer le
Conseil de sécurité pour mieux refléter la communauté internationale d’aujourd'hui est
discutée, mais est loin d’aboutir.
Le fait que le Conseil de sécurité manque de représentativité est en réalité une très
bonne chose selon le Conseil lui-même, dans la mesure où le défaut de légitimité du Conseil
de sécurité en termes de composition va être compensée par son activité : il veut démontrer
qu’il n’y a pas besoin de changer, parce qu’il agit, et fonctionne parfaitement.
Pouvoirs : Chapitres VI, VII, VIII – Les pouvoirs du Conseil de sécurité sont visés par
les chapitres 6, 7 et 8 de la Charte.
Dans le chapitre VI, on vise le règlement des différends. Dans ce cadre, le Conseil de
sécurité a essentiellement un pouvoir de recommandation : il peut recommander
d’aller devant la CIJ notamment. Cela n’entraine dans le chef des Etats aucune
obligation particulière.
Le chapitre VII est le cœur de la Charte des Nations Unies, c’est là que l’on trouve
l’architecture de la sécurité collective. Au titre de ce chapitre, le Conseil de sécurité a
un pouvoir de recommandation, mais aussi de décision : il peut prendre des décisions
obligatoires pour les 193 membres des Nations Unies.
On trouve ensuite le chapitre VIII de la Charte, qui parle des accords régionaux : la
Charte est fondée sur une certaine forme de décentralisation. L’ONU est
l’organisation universelle principale en matière de maintien de la paix internationale.
Rien n’interdit cependant aux Etats dans les différentes régions du monde de conclure
entre eux des sortes de pactes de sécurité régionale, qui instituent des procédures de
règlement pacifique des conflits. L’Union africaine résulte par exemple d’un tel pacte,
mais ça n’est pas le cas de l’Union européenne. La Charte ne s’oppose pas au
règlement des différends et au maintien de la sécurité au plus près de la crise. La
Charte articule la sécurité universelle avec la sécurité régionale, pour assurer une
certaine cohérence. Les organisations régionales ne peuvent pas employer la force
pour résoudre des problèmes locaux sans l’autorisation préalable du Conseil de
sécurité (articles 52 et 53 de la Charte).
Portée des résolutions : recommandations et décisions – Quels est l’étendue du pouvoir
de décision du Conseil de sécurité ?
Article 48 – La compétence la plus importante est est le pouvoir de décision du
Conseil de sécurité, prévu par l’article 48 qui dispose que « 1. Les mesures nécessaires
à l'exécution des décisions du Conseil de sécurité pour le maintien de la paix et de la
sécurité internationales sont prises par tous les Membres des Nations Unies ou certains
d'entre eux, selon l'appréciation du Conseil.
2. Ces décisions sont exécutées par les Membres des Nations Unies directement et
grâce à leur action dans les organismes internationaux appropriés dont ils font partie ».
Il n’est pas contestable qu’au titre du chapitre VII, le Conseil de sécurité peut
prendre des décisions obligatoires que les Etats membres se sont engagés par
avance à respecter. On reviendra sur les conditions d’ouverture de ce pouvoir de
décision du Conseil de sécurité. La question antérieure est de savoir si ce pouvoir de
décision pourrait exister ailleurs dans la Charte. On a vu l’article 94 à propos de
l’exécution des décisions de justice, ainsi que le chapitre VI (pouvoir de
recommandation).
Article 25 – Il existe encore un article 25, qui prévoit que « Les Membres de
l'Organisation conviennent d'accepter et d'appliquer les décisions du Conseil de
sécurité conformément à la présente Charte ». Est-ce une disposition qui répète ce que
l’article 48 dit déjà ? Est-ce que lorsqu’il parle de décision, il vise les décisions au
sens de l’article 48, ou bien parce qu’il est visé en amont du chapitre VII, vise-t-il la
possibilité pour le Conseil de sécurité de prendre des décisions en-dehors même des
conditions de l’ouverture du pouvoir détenu aux termes du chapitre VII ? Dans l’avis
consultatif de ‘71 sur la présence continue de l’Afrique du Sud en Namibie 46, la CIJ
examinait la question de savoir si la décision du Conseil de sécurité par laquelle il met
fin au mandat de l’Afrique du Sud était obligatoire pour cet Etat alors même qu’elle
n’est pas adoptée au titre du chapitre VII. Est-ce qu’une résolution du Conseil de
sécurité qui n’est pas adoptée sur base du chapitre VII peut être une décision par le
truchement de l’article 25, ou bien cette disposition est-elle une répétition de l’article
48 ?
La Cour va répondre que l’article 25 constitue pour le Conseil de sécurité une base
de compétence lui permettant de prendre des résolutions obligatoires en-dehors
même du chapitre VII. Cela ne veut pas dire que toutes ses résolutions sont
obligatoires, mais bien qu’il peut prendre s’il le veut des résolutions obligatoires.
Comment sait-on qu’il a exercé ce pouvoir ? La Cour répond qu’il faut regarder le
texte de la résolution, le contexte dans lequel elle a été adoptée, les débats qui ont
précédé son adoption.
Au §113, la Cour avance ainsi qu’« On a soutenu que l’article 25 ne s’applique
qu’aux mesures coercitives prises en vertu du chapitre VII de la Charte. Rien dans la
Charte ne vient appuyer cette idée. L’article 25 ne se limite pas aux décisions
concernant des mesures coercitives mais s’applique aux « décisions du Conseil de
sécurité » adoptées conformément à la Charte. En outre cet article est placé non pas au
chapitre VII mais immédiatement après l’article 24, dans la partie de la Charte qui
traite des fonctions et pouvoirs du Conseil de sécurité. Si l’article 25 ne visait que les
décisions du Conseil de sécurité relatives à des mesures coercitives prises en vertu des
articles 41 et 42 de la Charte, autrement dit si seules ces décisions avaient un effet
obligatoire, l’article 25 serait superflu car cet effet résulte des articles 48 et 49 de la
Charte. ».
C’est donc une question que l’on ne peut pas régler une fois pour toute. Le Conseil
de sécurité peut effectivement lier les Etats membres par ses résolutions, même sans
viser expressément le Chapitre VII. C’est important parce que pour déclencher le
chapitre VII, il faut constater une agression.
Article 103 – Mais même sans faire cela, le Conseil de sécurité peut recourir à un
pouvoir obligatoire, c'est-à-dire au droit de pouvoir prendre des décisions
contraignantes pour les Etats membres, qui les obliges à se conformer à la résolution,
et qui vont prévaloir sur toute autre obligation conventionnelle contraire (article
103 de la Charte). L’obligation « en vertu de la présente Charte » est celle d’exécuter
une décision obligatoire du Conseil de sécurité (droit dérivé qui découle de la Charte).
Le Conseil de sécurité est donc en position de pouvoir changer unilatéralement le droit
international conventionnel que les Etats ont souverainement convenu entre eux. Dans
l’ordre juridique horizontal, où les obligations naissent de l’échange des
consentements, le Conseil de sécurité est l’unique organe au monde apte à imposer de
nouvelles obligations internationales, qui dérogent le cas échéant aux obligations
conventionnelles des Etats membres.
46
CIJ, Conséquences juridiques pour les Etats de la présence continue de l’Afrique du Sud en Namibie (Sud-
Ouest africain), avis consultatif du 21 juin 1971, §§112-114.
Dans une affaire où le Conseil de sécurité prend des sanctions à l’égard de la
Libye, suite à un attentat contre une ville écossaise 47, la Libye se plaint à la Cour que
cette résolution viole un Convention de Montréal de 1971. Mais il n’y a pas lieu de
protéger les droits qui découlent de cette Convention, parce que depuis l’adoption de la
résolution en cause, ces droits se voient primer par la résolution. Il y a un pouvoir
normatif considérable dans le chef du Conseil de sécurité, permis par l’architecture
même de la Charte. En devenant membre des Nations Unies, les Etats acceptent de
confier au Conseil de sécurité ce pouvoir de maintien de la paix, qui va jusqu’à
pouvoir disposer des obligations conventionnelles des Etats.
Chapitre VII – Venons-en au chapitre VII (articles 39 à 51), intitulé « action en cas de
menace contre la paix, de rupture de la paix, ou d’acte d’agression ». L’article 39 dispose que
« Le Conseil de sécurité constate l'existence d'une menace contre la paix, d'une rupture de la
paix ou d'un acte d'agression et fait des recommandations ou décide quelles mesures seront
prises conformément aux Articles 41 et 42 pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité
internationales ».
« Menace contre la paix, rupture de la paix, acte d’agression » – Une « menace contre la
paix » signifie que la paix n’est pas rompue ; lorsque l’on doit au contraire la rétablir, cela
signifie qu’elle a été rompue. Le Conseil de sécurité doit constater l’existence d’une situation
qu’il qualifie de menace contre la paix, de rupture de la paix ou d’acte d’agression, mais
qu’est-ce que ces notions recouvrent ? Le pouvoir du Conseil de sécurité est en la matière
illimitée, rien ne permet de contenir dans des canevas fermé ces notions. Par rapport à
l’agression, on a essayé d’encadrer son pouvoir dans une résolution. Il lui suffit cependant de
dire qu’il y a une rupture de la paix ou une menace : ainsi, dans l’affaire de l’Irak et du
Koweït, il dit qu’il y a une rupture de la paix.
Ce sont des cercles concentriques : une agression est nécessairement une rupture de la
paix, et une rupture est nécessairement une menace contre la paix.
Evolution de la notion de « menace contre la paix » et pratique – Cela permet au Conseil
de sécurité de couvrir un champ très large de situations. Ces notions s’entendent en effet
par rapport à la notion de paix. Dans l’esprit d’un grand nombre d’Etats, la paix visée exclut
les situations internes. Cette conception est politiquement partagée, mais rien ne la
commande juridiquement. La preuve en est que la Charte en son article 2, §7 (ingérence dans
les affaires intérieures, non intervention) consacre le principe de non-intervention dans les
affaires qui relèvent essentiellement de la compétence d’un Etat, mais ne porte pas atteinte
aux mesures de coercition du chapitre VII. Le chapitre VII permet donc de couvrir les
situations internes. Et le Conseil de sécurité l’a fait un nombre considérable de fois depuis la
fin de la Guerre Froide, et même avant la fin de celle-ci.
Dans la situation en Rhodésie du Sud, on voit que rien n’interdit au Conseil de sécurité de
prendre des mesures contre une situation interne qui menace la paix. A la fin de la Guerre
Froide, le ministres des affaires étrangères du Royaume-Uni exprime la position du Conseil
47
CIJ, Affaire relative à des questions d’interprétation et d’application de la convention de Montréal de 1971
résultant de l’incident aérien de Lockerbie (Libye c. USA), ordonnance du 14 avril 1992, §§42.
de sécurité qui consiste à dire qu’une mesure de menace contre la paix n’est pas uniquement
une situation internationale, et que d’autres situations peuvent entrainer l’action du
Conseil de sécurité. La « menace contre la paix » est une notion extrêmement large et
englobante que l’on ne peut pas définir a priori. La seule chose qu’il faut faire est convaincre
9 Etats sur 15 qu’il s’agit d’une menace contre la paix. Si les martiens débarquent sur terre,
qu’est-ce qui empêche le Conseil de sécurité de prendre des mesures au titre du chapitre VII ?
Il pourrait interdire à certains Etats membres de conclure une paix séparée avec l’envahisseur.
C’est la porte d’ouverture du chapitre VII. Il peut y avoir une situation de menace contre
la paix que le Conseil de sécurité refuse de constater. C’est une appréciation politique qui
ne dépend pas de l’existence d’une violation du droit – elle peut être une occasion, un
renforcement de la tendance du Conseil de sécurité à constater la menace contre la paix. Un
génocide va inciter le Conseil de sécurité à traiter la situation selon la gravité qu’elle requiert.
Le Conseil de sécurité n’est pas un juge. Quand il constate une menace contre la paix, il ne
fait aucune constatation en termes de norme violée (par opposition à l’acte d’agression,
catégorie juridique entre les mains du Conseil de sécurité qui conditionne la légitime défense).
Une fois qu’il a fait cette constatation, que peut-il faire ? La Charte instaure une
gradation entre les mesures que le Conseil de sécurité peut prendre. Il peut prendre
différentes mesures contre un Etat membre ou un Etat tiers. Il ne peut pas obliger l’Etat tiers
à faire quelque chose mais peut obliger les Etats membres à adopter une position
particulière vis-à-vis du tiers.
Mesures pacifiques – La première catégorie de mesures pacifiques. L’article 41 prévoit
que « Le Conseil de sécurité peut décider quelles mesures n'impliquant pas l'emploi de la
force armée doivent être prises pour donner effet à ses décisions, et peut inviter les Membres
des Nations Unies à appliquer ces mesures. Celles-ci peuvent comprendre l'interruption
complète ou partielle des relations économiques et des communications ferroviaires,
maritimes, aériennes, postales, télégraphiques, radioélectriques et des autres moyens de
communication, ainsi que la rupture des relations diplomatiques ». Cet énoncé n’est pas
limitatif, le Conseil de sécurité dans sa pratique va proposer des embargos commerciaux (sur
les armes, le matériel pour construire des armes nucléaires), des embargos totaux comme
contre l’Irak en 1991, des mesures de gels d’avoirs des dirigeants étrangers (article 50), leurs
interdire de voyager.
Ces sanctions vont souvent être accompagnées de l’institution d’un Comité des sanctions
(organe subsidiaire, article 29) qui peut accorder des dérogations surtout dans les cas où les
embargos sont totaux, pour quand même permettre au cas par cas des exportations portant sur
des équipements médicaux : on va alors vérifier au cas par cas si on peut l’autoriser en
fonction des exceptions que le Conseil de sécurité a déterminées. On soumet toutes les
exportations à la procédure administrative de la licence d’exportation. L’on prend souvent
des smart sanctions : on essaie de ne pas trop viser les populations, mais plutôt de pénaliser
les Etats.
Emploi collectif de la force armée – Si cela ne fonctionne pas, ou demande trop de temps
et que la situation d’urgence doit trouver une autre solution plus radicale, le Conseil de
sécurité peut passer à une mesure miliaire coercitive.
« Plan » de la Charte (art. 43, 45-47, Comité d’Etat major) et Guerre Froide – Dans
le plan de la Charte des Nations Unies, on avait envisagé un comité d’Etat major. Il
est visé aux articles 45 et 47 de la Charte : on imaginait que les Etats membres allaient
mettre en permanence à disposition de l’ONU des forces militaires commandées par
un comité d’Etat major, qui s’est rassemblé pour la première et unique fois en 1946
(après, la Guerre Froide a débuté). On n’a jamais réussi à faire en sorte qu’en
permanence des forces nationales soient mises à disposition des Nations Unies
commandées par l’Etat major.
Guerre de Corée : résolutions 83 et 84 (1950) et fondement – Durant la guerre de
Corée, il va y avoir une opération militaire recommandée par le Conseil de sécurité,
et les troupes qui vont se battre contre les troupes chinoises vont le faire sous la
bannière des Nations Unies, et sous un commandement unifié. La Russie pratique
la politique de la chaise vide, et la Chine (gouvernement de Chan Kai Chek siégeant
aux Nations Unies) n’exerce pas son droit de veto. Cette pratique spécifique
s’explique par l’absence de la Russie.
Opérations de maintien de la paix (« peace-keeping ») ; fondement ; pratique –
Quand elle revient, l’action coercitive des Nations Unies devient impossible. On
invente les forces de maintien de la paix – à l’initiative de la délégation canadienne –
qui présupposent que la paix existe parce que les belligérants ont conclu un accord
temporaire de paix, et acceptent le déploiement d’une force internationale sous l’égide
des Nations Unies. Il y a donc le consentement des Etats qui fournissent les casques
bleus, mais aussi celui des belligérants. Le Conseil de sécurité va donc créer des
forces de maintien de la paix, qui sont envoyées comme forces tampon entre les
belligérants parce qu’ils l’acceptent. Quand le Conseil de sécurité ne le fait pas,
l’Assemblée générale peut le faire, toujours parce que les belligérants sont d’accord.
La Cour va considérer que ces opérations relèvent bien des dépenses des Nations
Unies, même si elles ne sont pas prévues par la Charte expressément : elles sont
coordonnées par le secrétaire général.
Forces multinationales autorisées (« peace-making ») : inauguration de la pratique
par la résolution 678 (1990) et fondement (art. 42) – Quid lorsque cela ne suffit pas et
qu’il faut mener une opération coercitive, qui va imposer une solution militaire sans
consentement d’une partie ? La Charte voudrait que l’on mette en œuvre le comité
d’Etat major, les forces permanentes, etc. La pratique du Conseil de sécurité
inaugurée par la résolution 678 de 1990 suite à l’invasion du Koweït par l’Irak est
celle de l’autorisation : le Conseil de sécurité autorise des forces nationales de
plusieurs Etats à employer tous les moyens nécessaires pour faire ce que le Conseil de
sécurité les autorise à faire. Cela veut dire que sans autorisation on ne peut pas agir.
Cette autorisation est donnée aux Etats membres, elle n’engage pas l’ONU : ça
n’est pas une opération militaire des Nations Unies. Les forces multinationales
autorisées (le « peace-making ») imposant la paix par une opération militaires avec
l’autorisation des Nations Unies ne sont pas des opérations des Nations Unies, il n’y a
aucune autorité de commandement du secrétaire général. Les Etats qui ont la
capacité militaire de le faire n’ont jamais accepté de confier le commandement de ces
opérations à quelqu'un d’autre qu’à leurs chefs militaires. Ces opérations sont licites,
mais ne sont pas des opérations des Nations Unies, parce que c’est l’action des Etats.
Quand l’ONU déploie les casques bleus, le comportement des forces de maintien de la
paix est au contraire le comportement de l’organisation.
Le fondement des formules d’autorisation peut être recherché dans l’article 42 de
la Charte qui ne parle pas expressément l’autorisation. Il dispose que « Si le Conseil
de sécurité estime que les mesures prévues à l'Article 41 seraient inadéquates ou
qu'elles se sont révélées telles, il peut entreprendre, au moyen de forces aériennes,
navales ou terrestres, toute action qu'il juge nécessaire au maintien ou au
rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre
des démonstrations, des mesures de blocus et d'autres opérations exécutées par des
forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations Unies ».
Les autorisations du Conseil de sécurité ont été délivrées dans un certain nombre
de cas dans la pratique actuelle du Conseil de sécurité.
Pratique actuelle des forces de maintien de la paix autorisées (mandat) – Certaines
d’entre elles vont parfois – et c’est un glissement qui s’opère – voir leur mandat
s’élargir à des situations d’emploi de la force pour maintenir la paix de manière
coercitive.
L’idée de protection des populations est maintenant au cœur du mandat de
maintien de la paix (précédents ruandais et bosnien) : les forces armées peut utiliser la
force pour leur propre défense et pour la défense des populations qui sont dans le
périmètre de l’opération de maintien de la paix. Parfois on va confier aussi – à côté de
la force de maintien de la paix – à des Etats l’autorisation d’employer la force pour
maintenir la paix au côté des casques bleus. En Bosnie, les casques bleus sont
incapables de maintenir la paix, ils vont être enchainés à des pylônes, etc. Le Conseil
de sécurité autorise les Etats membres à apporter leur aide à la force de maintien de la
paix lorsqu’elle réclame un soutien aérien (bombarder certains objectifs militaires…).
Deux opérations sont menées conjointement.
Juridiquement, c’est simple : l’autorisation donne un mandat, elle a une finalité
particulière. Toute la question est de savoir si les Etats qui agissent respectent ou non
les conditions et la finalité de l’autorisation : c’est le problème de la résolution dans
l’affaire libyenne. Dans cette affaire, le Conseil de sécurité autorise l’emploi de la
force à deux fins : l’établissement d’une zone de non survol (aucun avion militaire
libyen ne peut survoler le territoire libyen) et une protection des populations civiles
contre les actions de répressions menées par le régime.
C’est difficile à interpréter. Que signifie la no-fly zone ? Peut-on bombarder les
avions libyen au sol ? Peut-on détruire les batteries anti-aériennes ? C’est ce que
l’OTAN a fait pour établir la no-fly zone en s’assurant la maitrise du ciel. Ensuite, on
a détruit les appareils militaires au sol. Est-ce justifié ? Au titre du ius in bello, il n’y
a pas de difficulté : ce sont des objectifs militaires. Il n’y a pas lieu de s’engager dans
une opération de surveillance du sol si l’on n’a pas une garantie suffisante de sécurité
de ses propres pilotes. Qu’en est-il de la protection des civils ? S’agit-il de menaces
imminentes ou de menaces lointaines ? Peut-on détruire des chars dans des entrepôts ?
C’est un objectif militaire légitime au regard du ius in bello. Tout est affaire de
circonstance, de déclarations des autorités libyennes, mais il y a des difficultés
d’interprétation de la résolution du Conseil de sécurité. On a vu rapidement
l’intervention de l’OTAN glisser vers le soutien aux rebelles, et vers l’institution du
nouveau régime. Ca n’était pas l’intention du Conseil de sécurité dans son ensemble.
Cela remet en cause le lien entre le ius ad bellum et le ius in bello. Ce qui est un
objectif légitime au regard du droit de la guerre n’est pas nécessairement un objectif
légitime parce que l’autorisation d’action limite son ampleur. Il faut reconfigurer les
rapports entre sous régimes au sein du droit international.
Guerre d’Irak de 2003 : 678 (1990), 687 (1991), 1441 (2002) ‘préserver’
(secure)/‘rétablir’ (restore) – Revenons sur une difficulté d’interprétation des
résolutions du Conseil de sécurité s’agissant de la guerre d’Irak de 2003, pour montrer
combien la part du droit peut être complexe – et ridicule parfois aussi. En août 1990,
l’Irak envahit le Koweït, et en novembre, le Conseil de sécurité adopte une résolution
678 (1990) autorisant les Etats membres, parce qu’il constate que l’Irak n’obéit pas
aux injonctions, à mettre en œuvre tous les moyens pour mettre fin à l’occupation
et rétablir la paix dans la région.
A la fin du conflit, le Conseil de sécurité adopte la résolution 687 (1991) qui fixe
les conditions de retour à la paix. Il crée la Commission de démarcation, la
Commission d’indemnisation, et la Commission de désarmement pour les armes de
destructions massive que l’on soupçonne l’Irak de vouloir développer. Une dizaine
d’années se passe avec beaucoup de difficultés de mise en œuvre de la Commission de
désarmement. L’Irak rend le travail des inspecteurs de l’ONU difficile. Le 11
septembre 2001 se produit : certains vont faire le lien entre ces attentats et le régime
irakien, et voir dans le fait que l’Irak ne se prête pas volontiers aux inspections et qu’il
pourrait entretenir des liens avec le terrorisme – prétexte pour employer la force
pour désarmer d’office l’Irak.
S’ensuivent des débats aux Conseil de sécurité : est-ce que les USA sont en droit
de mettre en œuvre par la force la résolution 687 qui n’est pas respectée par l’Irak ?
Elle contient en elle-même un mécanisme de sanction. Les résolutions 660 et 661 qui
mettent en place un embargo pour convaincre l’Irak d’évacuer le Koweït sont
maintenues en place pour l’inciter à respecter les conditions du retour à la paix de la
résolution 687. Mais l’Irak ne répond pas correctement aux obligations qui sont les
siennes : la violation n’est pas discutée, elle est constatée par la plupart des Etats. La
question est de savoir si nonobstant le mécanisme économique de pression – s’il est
insuffisant – les Etats ont le droit de mettre en œuvre la force pour faire respecter les
conditions du retour à la paix. Les USA disent que les conditions du retour à la paix
fixées par la résolution 687 ne sont pas respectées : la paix et la sécurité dans la région
doivent donc être rétablies par la force, autorisée par la résolution 678. La violation
de l’Irak fait renaitre les conditions de la résolution 678. On formule cet argument
en 2001 et 2002 : la résolution adoptée 12 ans plus tôt suffit, le Conseil de sécurité ne
doit pas autoriser à nouveau l’emploi de la force, il suffit que le Conseil de sécurité
constate la violation de la résolution 687. L’argument est juridiquement subtil : ça
n’est pas un discours irrationnel, il articule les résolutions entre elles et est partagé par
la Grande Bretagne et la France, membre permanent du Conseil de sécurité. C’est à ce
titre que la France a participé avec ces deux Etats au no-fly zone décrété par ces trois
Etats au nord et au sud de l’Irak. La logique de l’enchainement des résolutions veut
que la résolution 678 reprend le dessus et permet d’employer la force pour rétablir la
paix et la sécurité dans la région, c'est-à-dire obtenir le désarmement de l’Irak.
Cette logique est partagée par des Etats – y compris des Etats qui vont par la suite
s’opposer à la guerre. Au Conseil de sécurité en 2002, est en effet adoptée une
résolution 1441 (on voit l’activité du Conseil de sécurité depuis la fin de la Guerre
Froide : entre 1945 et 1990, 660 résolutions sont adoptées, et entre 1990 et aujourd'hui,
1973 résolutions – cela montre que la crédibilité du Conseil de sécurité dépend de son
activité). La résolution 1441 de fin 2002, qu’est-ce qu’elle change ? Elle impose une
logique en deux temps, annoncée à la télévision par Chirac. Le Conseil de sécurité
constate, donne une dernière chance à la Commission de désarmement pour que
l’Irak se conforme, et dans son §12, la résolution dit ensuite que le Conseil de
sécurité se réunira à nouveau une fois qu’il recevra un rapport de la Commission.
La France fait changer un mot de ce paragraphe : le projet américain parle d’une
réunion du Conseil de sécurité afin de rétablir la paix. La France fait changer
« rétablir » en « préserver » : on ne peut donc pas dire en 2002 que la paix, même si
687 a été violée, n’existe plus – puisque le Conseil de sécurité doit préserver la paix,
ce qui signifie que la paix existe. Les conditions d’emploi de 678 (« afin de rétablir la
paix et la sécurité ») ne valent plus. C’est un mot, qui induit que la guerre est illégale
– sans cela, l’emploi de la force par les Américains et les Britanniques aurait été légal.
C’est un peu trop subtil pour les opinions publiques, et on ne leur a jamais
communiqué cet argument. On a plutôt employé un argument d’autoprotection et de
légitime défense. Le discours subtil est développé dans les communications
diplomatiques.
On voit la part du droit dans ces questions : elle existe, mais à certains égards elle
est assez formelle. Ca n’est pas étonnant, le Conseil de sécurité est une procédure, il a
des pouvoirs très étendu et les conditions d’exercice de ce pouvoir sont limitées par
une procédure qui est difficile à mettre en œuvre. Une fois que l’on a franchi ces
difficultés, le pouvoir du Conseil de sécurité est très peu limité. Ultimement, la
légalité d’une guerre dépend de l’utilisation d’un mot : ce processus juridique est assez
artificiel et superficiel. La France obtient ce changement, parce que les USA ont
besoin de cette résolution pour constater que la résolution de désarmement est violée,
et le Conseil de sécurité va se réunir pour recevoir le rapport de l’expert. Les USA dit
qu’ils ont déjà un mandat, et la France dit qu’ils n’en ont pas, puisqu’il faut se réunir
pour préserver la paix et non pas pour la rétablir.
Ces textes provenant d’un organe politique ont une portée juridique considérable.
Régionalisme et autorisation (chapitre VIII, article 53) – Le Conseil de sécurité peut
également autoriser l’emploi de la force au profit d’organisations régionales (article 53
de la Charte).
Dans toutes ces questions de l’emploi de la force (cfr avis consultatif sur le Kosovo), vu le
principe prohibitif, l’autorisation doit être explicite. C’est pour cela que la construction de
2002-2003 est assez artificielle. Il y a une autorisation explicite dans 678, mais est-elle
encore valable, du moment où 1441 a été adopté ?
Le Conseil de sécurité peut le cas échéant non pas autoriser ex post facto – il ne l’a jamais
fait – mais pour reprendre l’affaire irakienne, il peut être amené à se réunir et à autoriser à
partir d’un certain moment une opération militaire qui a commencé de façon douteuse. Il
adopte ainsi une série de résolutions par laquelle la présence militaire des USA et du
Royaume-Uni va être autorisée – une série d’Etats vont alors s’y joindre. L’autorisation ne
remonte pas dans le temps, elle n’avalise pas l’action militaire. Il assume ses responsabilités
lorsque la sécurité internationale est en jeu, ce qui est le cas en temps de guerre. Certains se
sont prévalus de ces résolutions pour prétendre que le Conseil de sécurité a toujours été
d’accord avec l’emploi de la force en Irak. Ca n’est pas le cas, cette question a toujours été
controversée au Conseil de sécurité. La Russie, la Chine et la France qui votent pour la
résolution, disent que ça n’est pas pour avaliser l’intervention des USA, mais pour en
accepter les conséquences, et remédier aux conséquences de la guerre. Certains ont
considéré que cela montrait bien que les USA étaient au-dessus des lois. Il est vrai que le
système est profondément inégal, et que certains membres sont au-dessus des autres. C’est le
reflet d’une certaine forme d’équilibre des puissances.
Résolution de l'Institut de droit international, Rhodes, 2011 – Le fait que le Conseil de
sécurité intervienne par après pour régler une situation internationale née d’un emploi de la
force non autorisé, ne signifie pas qu’il avalise cet emploi de la force de manière rétroactive.
L’IDI lors de sa dernière cession au mois de septembre à Rhodes a adopté sur le rapport d’un
argentin une résolution portant sur la question d’autorisation du recours à la force par les
Nations Unies. On y trouve notamment la qualification de menace contre la paix à la suite
d’une violation grave et massive des droits de l’homme, ainsi que l’autorisation a posteriori
donnée par le Conseil de sécurité.
48
CIJ, Certaines dépenses des Nations Unies, avis consultatif du 20 juillet 1962, p. 163.
générale a voulu mettre en place des structures de coopération et de dialogue entre les Etats et
les différents organes des Nations Unies par cette Commission.
Limites et pouvoirs du Conseil de sécurité, et contrôle des résolutions du Conseil – C’est
essentiellement au sujet des sanctions non militaires que ces sanctions se posent. Le contrôle
juridictionnel des résolutions permet de faire la transition avec la question des rapports avec le
droit interne. Le Conseil de sécurité a un pouvoir de qualification extrêmement large : la
menace contre la paix est une question de fait, qui ne dépend pas d’une violation du droit.
Pourvu que les conditions procédurales soient respectées, le Conseil de sécurité peut de
manière illimitée qualifier une situation de menace contre la paix. Le contrôle est social et
politique, mais pas juridictionnel. Les Etats membres, sur la question de la qualification, ne
se sont jusqu’à aujourd'hui jamais révoltés contre le Conseil de sécurité.
Il faut bien distinguer la condition d’ouverture du chapitre 7 (à savoir la qualification de
la menace, et les limites de cette qualification, qui sans doute n’appartiennent qu’au Conseil
de sécurité lui-même), de ce qu’il va adopter comme mesures une fois que le chapitre 7 est
ouvert, singulièrement au titre des mesures pacifiques, des sanctions, qui obligent les Etats
membres à se comporter d’une manière spécifique envers les autorités publiques d’Etats
membres, d’Etats tiers, ou contre des individus en matière de terrorisme. Par la
résolution 1373 de 2001, qui ressemble presque à un traité international, le Conseil de sécurité
adopte même des sanctions financières.
Quelle est la limite de la mesure ? Est-ce que le Conseil de sécurité (puisqu’il a le
pouvoir au titre de l’article 103 de faire prévaloir ses résolutions sur toutes les autres
obligations de droit international) dispose de tout ?
Les mesures édictées doivent cependant selon le professeur respecter les limites et
buts de l’organisation (articles 1 et 2) – qui sont cependant très largement définis, ce
qui donne au Conseil de sécurité une latitude assez importante. Le Conseil de sécurité
n’est pas fou, il y a des contraintes très fortes de contrôle par les Etats membres pour
l’adoption d’une résolution.
A côté, il y a le droit impératif : certes le Conseil de sécurité peut déroger aux règles
conventionnelles du droit international, mais il ne peut pas disposer du ius cogens,
droit impératif pour tous. C’est un discours tenu par la doctrine juridique majoritaire
et par les Etats eux-mêmes, ainsi que par les quelques juridictions qui ont été appelées
à se pencher sur la licéité des résolutions du Conseil de sécurité.
1. La CIJ, d’abord, dans une affaire relative à l’incident aérien de Lockerbie49, a
considéré qu’elle n’avait pas de compétence contentieuse directe à cet égard : elle
n’a pas le pouvoir d’annuler les résolutions du Conseil de sécurité. A l’occasion d’un
contentieux interétatique, un Etats peut sous forme d’exception soulever la question de
l’illégalité d’une résolution. La Cour n’a pas exclu l’exercice d’un contrôle à cet
égard, mais n’a jamais estimé qu’il y avait lieu d’exercer ce contrôle, et qu’il
résulterait dans la nécessité de déclarer l’illicéité.
2. Le TPIY a été saisi au début de son existence de la licéité de son établissement
lui-même, parce que certains soutenaient que le Conseil de sécurité n’avait pas le
49
CIJ, Affaire relative à des questions d’interprétation et d’application de la convention de Montréal de 1971
résultant de l’incident aérien de Lockerbie (Libye c. USA), ordonnance du 14 avril 1992, §43.
pouvoir de le créer50 : le Conseil de sécurité ne peut pas créer des organes subsidiaires
qui sont des juridictions. Le TIP a conclu que le Conseil de sécurité avait le pouvoir
d’établir des organes subsidiaires qui ont un caractère juridictionnel parce que les
organes subsidiaires sont là pour aider le Conseil de sécurité à remplir ses fonctions
– notamment le rétablissement et le maintien de la paix. La justice internationale
contribue au rétablissement de la paix, en jugeant de hauts criminels de guerre. On n’a
donc pas ici exclu la possibilité de contrôler les actes du Conseil de sécurité : comme
la CIJ, on trouve une ouverture, qui vaut ce qui vaut, parce que l’on n’énonce pas de
critères de contrôle du Conseil de sécurité.
3. La question du contrôle de l’activité et des résolutions du Conseil va sans doute
devoir être abordée par la Cour pénale internationale, parce qu’il y a un rapport entre
la CPI et le Conseil de sécurité, voulu par le statut de la CIP – qui n’est pas un organe
des Nations Unies, même si un grand nombre d’Etats membres des Nations Unies sont
partie au Statut de la Cour. Les auteurs du Statut ont voulu établir des rapports entre
la Cour et le Conseil de sécurité, puisque le Conseil de sécurité défère à la Cour des
situations pour lesquelles la Cour est en principe sans compétence. Il y a un rapport
entre la Cour et le Conseil de sécurité, entre la justice et la paix, qui est voulu par le
Statut de la Cour. Le Conseil de sécurité peut activer la Cour, ou la priver d’une
compétence qui est sienne.
Il peut déférer une situation à la Cour lorsqu’il estime que des crimes qui
relèvent de la compétence de la Cour paraissent avoir été commis. Il peut sur
la base du chapitre VII déférer une affaire au procureur (article 13 b) du Statut),
même si la Cour n’est pas compétente parce que l’Etat concerné n’est pas partie
au statut de la Cour. Le Conseil de sécurité utilise la Cour comme un organe
ad hoc. C’est ce qui explique que le président soudanais soit déféré devant
cette Cour. La « menace », cette fois, suppose la constatation d’une situation
où le Conseil de sécurité estime que des crimes internationaux semblent avoir
été commis – ça n’est pas une qualification juridique définitive.
L’article 16 du Statut prévoit que lorsque la Cour est compétente, pour les
besoins de la sécurité internationale, le Conseil de sécurité peut par une
résolution enjoindre à la Cour de sursoir à enquêter et à poursuivre, pour
une période de 12 mois renouvelable. La Cour l’a fait pour dire que la Cour ne
pouvait pas poursuivre des Etats tiers qui participaient à des opérations
militaires sur des Etats parties aux cours d’opérations de maintien de la paix –
il s’agissait de soustraire les USA à la compétence de la Cour. Cette résolution
a été adoptée, et renouvelée une fois.
Le Conseil de sécurité a aussi un rôle à jouer dans l’exercice du contrôle du crime
d’agression. On articule le Conseil de sécurité et la Cour : l’exercice par sa
compétence de la Cour dépendant de la constatation du crime d’agression par le
Conseil de sécurité (articles 12 et 13 du Statut). Si la Cour agit sur la base du Conseil
qui lui défère une situation, les avocats des défendeurs ont toujours essayé de contester
la compétence de la Cour, et la validité de la résolution du Conseil de sécurité, ce qui
50
TPIY, Tadič, IT-94-1-A, 2 oct. 1995, §§14-22 – T-306/01, Yusuf, 21 septembre 2005, §§272 et s.
amène la Cour à examiner la validité de la résolution du Conseil de sécurité – ce
qu’elle n’a pas encore fait jusqu’à aujourd'hui, mais elle a de plus en plus dans les
rapports internationaux un rôle considérable à mener.
4. Qu’en est-il du contrôle des résolutions du Conseil de sécurité au sein de
l’ordre juridique de l’UE ? C’est à l’occasion des sanctions édictées par le Conseil
de sécurité pour la lutte contre le terrorisme que cette question a été examinée, au
cours principalement de deux affaires51. Le Conseil de sécurité édicte des sanctions
contre des particuliers, et demande aux Etats membres de geler les avoirs d’un certain
nombre de particuliers et d’organisations, qui sont listées. Les services secrets
déterminent ces listes, et l’on s’accorde dessus. Ces personnes n’ont jamais fait l’objet
de condamnation internationale, elles n’ont jamais pu s’expliquer – on détermine ces
listes via les services de sécurité, qui par définitions ne peuvent pas exposer leurs
motifs. Deux personnes vont être privées de leurs biens et de leurs avoirs bancaires.
C’est une sorte de mort civile.
Cette résolution du Conseil de sécurité est mise en œuvre dans le cadre de
l’Union européenne par un règlement de l’Union : au sein de l’Union, les Etats
membres se réunissent au titre de la PESC, et prenne une décision exécutée au niveau
communautaire par un règlement (qui au niveau de l’Union va imposer la même
obligation à tous les Etats membres qui a pour grande valeur d’être immédiatement
applicable). C’est deux personnes vont contester la validité du règlement
communautaire, de transposition des sanctions du Conseil de sécurité : c’est une mise
en cause de la validité de l’instrument européen qui traduit pour l’ordre juridique de
l’union les sanctions du Conseil de sécurité.
Le TPI de l’Union est saisi de cette question, et il va raisonner comme un juge
international : il y a une obligation internationale des Etats membres de mettre en
œuvre les résolutions du Conseil de sécurité, ainsi que d’autres obligations notamment
émanent de l’ordre juridique de l’Union, comme les droits fondamentaux. Il faut
mettre ces obligations en balances. Est-ce que l’UE elle-même est liée par les
résolutions du Conseil de sécurité? Le TPI affirme que c’est le cas, même si elle n’est
pas membre de l’ONU. Les résolutions du Conseil de sécurité priment en principe sur
toutes les autres obligations internationales (article 103) sauf sur les règles de ius
cogens. Le TPI va dire que le droit de propriété pourrait éventuellement être tenu pour
une règle de ius cogens : il entre dans un contrôle de compatibilité entre la substance
de la résolution traduite dans le règlement et les règles impératives, il conclut à
l’absence de violation.
Appel est porté devant la Cour de Luxembourg, et un arrêt du 3 septembre 2008
affirme que l’ordre juridique de l’Union articule lui-même ses rapports avec les
obligations internationales, et qu’aucune obligation internationale ne peut l’amener
en son sein à déroger à ses obligations constitutionnelles internes. La Cour annule le
règlement parce qu’il viole le droit constitutionnel interne d’être entendu. Que
l’Union soit ou non tenue par les résolutions du Conseil de sécurité, le droit dérivé de
l’UE doit – quels que soient les motifs pour lesquels il a été adoptés – respecter les
principes constitutionnels de l’Union. S’ils les violents, ils doivent être annulés. C’est
51
CJCE, C-406/05 P et C-415/05 P, Kadi, 3 septembre 2008, §§278-330.
l’autonomie juridique de l’ordre juridique de l’Union par rapport au droit
international. La Cour, à la différence du TPI, qui comme juge international essayait
de combiner des obligations internationales, se comporte comme une Cour
constitutionnelle : elle est la gardienne d’un ordre juridique qui prévoit lui-même les
conditions auxquelles on peut donner effet à des obligations internationales.
Le prix de la victoire pour les demandeurs et ceux qui défendaient une conception
de la défense des droits fondamentaux au sein de l’Union européenne est l’affirmation
de l’autonomie de l’ordre juridique européen par rapport au droit international.
C’est un arrêt fondateur pour l’ordre juridique de l’Union, très puissant, où la Cour se
positionne comme une Cour constitutionnelle au sein d’un ordre constitutionnel. Ca
n’est plus l’articulation de différentes règles de droit international, en fonction des
règles du droit internationale. Les principes du droit primaire de l’Union, en toute
circonstance, primeront dans l’ordre juridique – même pour l’exécution d’une
obligation internationale découlant d’une résolution du Conseil de sécurité. C’est une
forme d’unilatéralisme, c’est une révolution.
Du point de vue du droit international, cet arrêt est hérétique : cela marque une
constitutionnalisation de l’UE, mais du point de vue du droit international, qu’un
juge international traite l’ordre juridique dont il a la sauvegarde comme du droit
interne signifie beaucoup de choses sur le plan de la nature juridique de l’Union et sur
la souveraineté des Etats membres. On envoie un signal très clair aux Etats membres
permanents qui siègent au Conseil de sécurité. L’ambassadeur britannique et
l’ambassadeur français à New-York ne peuvent plus négocier les résolutions de la
même manière qu’avant : si on veut leur faire adopter des choses qui ne passeront pas
la barre de l’Union, ils savent que la mesure interne d’exécution sera annulée plus tard
par la Cour. Cela change la donne au moment où l’on négocie.
Cette analyse constitutionnalisante emporte une mainmise de l’ordre juridique
de l’Union sur les souverainetés des Etats membres lorsqu’ils sont au Conseil de
sécurité, même en l’absence d’une position unifiée des Etats membres sur un sujet, que
les Etats membres devraient défendre devant le Conseil de sécurité. Il y a un ordre
juridique commun auquel ils savent qu’il est inutile d’essayer de déroger au sein du
Conseil de sécurité. De la même manière, l’ordre juridique américain influence la
position de son ambassadeur au sein du Conseil de sécurité. A l’occasion de ce
contrôle de l’ordre juridique de l’Union, la souveraineté des Etats membres est
fortement contrôlée, et cela est possible par l’affirmation de l’autonomie de l’ordre
juridique européen : il fixe lui-même les conditions auxquelles il accepte d’exécuter
des commandements fixés au sein du droit international. C’est fondamental au sein de
la construction de l’UE qui est bien plus juridique que reflétant une réalité
sociologique ou politique.