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Le Mépris

Ce résumé décrit le début du roman Le mépris de Moravia. Il présente le contexte du mariage de Richard et Émilie qui était heureux au début mais qui a commencé à se détériorer lorsque Richard a signé un contrat pour écrire des scénarios. Un incident mineur se produit lors d'un dîner avec le producteur Battista qui semble avoir affecté Émilie.

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Le Mépris

Ce résumé décrit le début du roman Le mépris de Moravia. Il présente le contexte du mariage de Richard et Émilie qui était heureux au début mais qui a commencé à se détériorer lorsque Richard a signé un contrat pour écrire des scénarios. Un incident mineur se produit lors d'un dîner avec le producteur Battista qui semble avoir affecté Émilie.

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Alberto Moravia

Le mépris
TRADUIT DE L’ITALIEN
PAR CLAUDE PONCET
© Ernest Flammarion, 1955.

Droits de traduction, d’adaptation


et de reproduction réservés pour tous les
pays.
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Alberto Moravia est né à Rome en 1907. Son


premier roman, Les Indifférents, qu’il publie
à 22 ans, obtient un succès éclatant dès sa
parution et témoigne déjà du réalisme et du
pessimisme dont on retrouve trace dans
toute l’œuvre de Moravia.
Écrivain fêté, il voyage (Londres, Paris,
Pékin ou Athènes) sans renoncer à l’Italie
malgré des difficultés avec les fascistes. Il
est considéré actuellement comme un des
romanciers européens les plus marquants.
Pendant les deux premières années de leur
mariage, Émilie et Richard Molteni ont été
heureux. Homme de théâtre, au début de sa
carrière, il écrivait avec entrain dans leur
modeste chambre meublée qu’Émilie
soignait en ménagère accomplie. Puis l’occa-
sion s’offre de changer de vie : Richard se
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voit confier par le producteur Battista la ré-


daction d’un scénario de cinéma. C’est pour
eux le moyen d’acquérir à crédit voiture et
appartement.
Richard ne tarde pas à être accablé par ses
dettes et l’obligation qu’elles lui imposent de
travailler sur commande. Il en vient à
éprouver presque de la rancune envers Ém-
ilie pour qui il sacrifie sa liberté d’artiste. Or
c’est elle qui, au soir même de leur installa-
tion dans le logis neuf, lui signifie sa décision
de se séparer de lui.
Non seulement elle ne l’aime plus, mais en-
core déclare le mépriser. Richard cherche
dans le passé comme dans le présent la cause
de cette rupture brutale. Son enquête fébrile
est une analyse magistrale de la faillite qui
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menace hommes et femmes unis par l’amour


et séparés par leur individualité. On recon-
naît là un des thèmes majeurs du grand ro-
mancier italien.
CHAPITRE PREMIER

Durant les deux premières années de mon


mariage, mes rapports avec ma femme
furent, je puis aujourd’hui l’affirmer, par-
faits. Je veux dire que pendant ces deux an-
nées l’accord complet et profond de nos sens
s’accompagnait de cet obscurcissement ou, si
l’on préfère, de ce silence de l’esprit qui, en
de telles circonstances, suspend toute cri-
tique et s’en remet à l’amour seul pour juger
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la personne aimée. Émilie me semblait abso-


lument sans défauts et je crois que je parais-
sais tel à ses yeux. Ou peut-être voyais-je ses
défauts et voyait-elle les miens, mais, par
une transmutation mystérieuse due à
l’amour, ils nous semblaient à tous deux non
seulement pardonnables, mais en quelque
sorte aimables, comme si au lieu de défauts
ils eussent été des qualités d’un genre par-
ticulier. Bref, nous ne nous jugions pas :
nous nous aimions. L’objet de ce récit est de
raconter comment, alors que je continuais à
l’aimer et à ne pas la juger, Émilie au con-
traire découvrit ou crut découvrir certains de
mes défauts, me jugea et, en conséquence,
cessa de m’aimer.
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Plus on est heureux et moins on prête at-


tention à son bonheur. Cela pourra sembler
étrange, mais au cours de ces deux années
j’eus même parfois l’impression que je m’en-
nuyais. Non, je ne me rendais pas compte de
mon bonheur. En aimant ma femme et en
étant aimé d’elle je croyais faire comme tout
le monde ; cet amour me semblait un fait
commun, normal, sans rien de précieux,
comme l’air que l’on respire et qui n’est im-
mense et ne devient inestimable que lorsqu’il
vient à nous manquer. En ce temps-là, si
quelqu’un m’avait fait remarquer que j’étais
heureux, je me serais récrié. Selon toute
probabilité j’aurais répondu que je ne pos-
sédais pas le bonheur puisque tout en aimant
ma femme et étant payé de retour, je n’avais
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pas la sécurité du lendemain. C’était exact,


nous arrivions à peine à nous tirer d’affaire
avec mon labeur ingrat de critique de cinéma
dans un quotidien de seconde importance et
d’autres travaux journalistiques du même or-
dre. Nous vivions dans une chambre
meublée chez un logeur en garnis ; l’argent
nous manquait souvent pour le superflu et
parfois même pour le nécessaire. Comment
dès lors aurais-je pu être heureux ? En fait
jamais je ne me suis autant lamenté qu’à
cette époque où – : je pus m’en rendre
compte plus tard – j’étais pleinement et pro-
fondément heureux.
Au bout de ces deux premières années
conjugales, nos conditions d’existence
finirent par s’améliorer : je fis la
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connaissance de Battista, un producteur de


films et j’écrivis pour lui mon premier scén-
ario, travail que je considérais alors comme
provisoire et qui devait au contraire devenir
ma profession. Au même moment cependant
mes rapports avec Émilie commencèrent à se
modifier de façon fâcheuse. Mon histoire
s’ouvre précisément sur mes débuts dans le
métier de scénariste et le premier refroid-
issement dans nos rapports conjugaux, deux
événements presque contemporains et – on
le verra plus tard – en relation directe.
Si ma mémoire remonte le cours du
temps, il me semble garder un souvenir con-
fus d’un incident qui me parut sur l’heure in-
signifiant mais qui, par la suite, devait as-
sumer pour moi une importance décisive. Je
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me vois sur le trottoir d’une rue du centre de


la ville. Émilie, Battista et moi avons dîné au
restaurant et Battista nous ayant proposé de
finir la soirée chez lui, nous avons accepté.
Nous sommes tous trois devant l’auto de
Battista, une voiture rouge de grand luxe
mais étroite et n’ayant que deux places. Bat-
tista, déjà assis au volant, se penche et ouvre
la portière en disant : « Je regrette, mais je
n’ai qu’une place… Molteni, vous devriez
venir par vos propres moyens… à moins que
vous ne préfériez m’attendre ici ; en ce cas, je
reviendrai vous prendre. – Émilie est à mes
côtés, elle a une robe de soie noire, décolletée
et sans manches, la seule qu’elle possède, et
elle tient sur le bras son manteau de four-
rure. Nous sommes en octobre et il fait
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encore chaud. Je la regarde et, je ne sais


pourquoi, je remarque que sa beauté d’ordin-
aire sereine et placide est comme empreinte
d’une inquiétude, d’une sorte de trouble in-
solite. Je dis gaiement : « Émilie, va donc
avec Battista… Je vous rejoins avec un taxi. »
Émilie me regarde, puis répond lentement
sur un ton de contrainte : « Ne vaudrait-il
pas mieux que Battista nous précède et que
nous prenions tous deux un taxi ? » Battista
passe la tête en dehors de la portière et s’ex-
clame en plaisantant : « C’est gentil ! Vous
voulez me laisser tout seul ?… – Non,
réplique Émilie, seulement… » Et tout à coup
je m’aperçois que son beau visage si calme et
harmonieux d’habitude s’est assombri et
paraît décomposé par une perplexité presque
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douloureuse. Mais j’ai déjà prononcé : « Bat-


tista a raison, allons, va avec lui, je prends un
taxi. » Voici que, tandis que j’écris ces lignes,
une nouvelle sensation me revient à la mém-
oire : une fois assise à côté de Battista, la
portière étant encore ouverte, ma femme me
lance un regard chargé à la fois d’incertitude,
de prière et de contrariété. Je passe outre, et,
du geste décidé avec lequel on ferme un
coffre-fort, je fais claquer la lourde portière.
La voiture démarre et tout joyeux, sifflotant
entre mes dents, je me dirige vers la plus
proche station de taxis.
La maison du producteur n’est pas loin du
restaurant ; normalement je devrais, avec
mon taxi, arriver sinon en même temps du
moins aussitôt après Battista. Mais à mi-
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chemin, à un carrefour, voici qu’un incident


se produit. Mon taxi et une auto particulière
se prennent en écharpe, les deux voitures ont
des dégâts : une aile du taxi est éraflée et
aplatie, l’autre voiture a une portière endom-
magée. Les deux chauffeurs mettent pied à
terre, s’affrontent, discutent, s’injurient ; des
gens accourent, un agent intervient, sépare à
grand-peine les antagonistes et finalement se
fait donner leurs nom et adresse. Pendant ce
temps j’attends dans le taxi, sans impatience,
presque envahi de béatitude car j’ai bien
mangé et bien bu et sur la fin du dîner Bat-
tista m’a proposé de participer au scénario
de son film. Cependant l’accident et les ex-
plications qui s’ensuivent ont bien duré dix à
quinze minutes et j’arrive en retard chez le
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producteur. En entrant dans le salon, je vois


Émilie assise dans un fauteuil, les jambes
croisées, et Battista debout dans un angle de
la pièce, devant un bar portatif. Il me salue
gaiement ; par contre, Émilie, sur un ton
plaintif, presque suppliant, me demande ce
que j’ai fait pendant tout ce temps. Je ré-
ponds légèrement que j’ai eu un petit acci-
dent et je sens que je parle d’une façon évas-
ive, comme si j’avais quelque chose à cacher.
En réalité, c’est que je n’attribue aucune im-
portance à mes propos. Mais Émilie insiste,
toujours de la même voix singulière : « Un
accident ?… quel accident ? » Alors, étonné,
un peu alarmé même, je raconte ce qui s’est
passé. Seulement cette fois je donne trop de
détails : on dirait que j’ai peur de n’être pas
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cru. Et finalement je me rends compte que


j’ai été maladroit autant par mes réticences
que par mes précisions. Mais Émilie n’insiste
pas et Battista, tout sourires et amabilité,
dispose trois verres sur la table et m’invite à
boire. Je m’assieds et tout en bavardant et
plaisantant, Battista et moi surtout, deux
heures passent. Battista est si gai et ex-
ubérant que je m’aperçois à peine qu’Émilie,
elle, ne l’est pas du tout. D’ailleurs étant tim-
ide, elle est de nature plutôt silencieuse et
renfermée, aussi sa réserve ne m’étonne-t-
elle pas. Pourtant je suis un peu surpris
qu’elle ne participe pas à notre conversation
au moins du sourire et du regard, ainsi
qu’elle le fait d’habitude ; elle ne sourit pas,
n’a pas un regard pour nous et se contente de
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fumer et de boire en silence, comme si elle


était seule. À la fin de la soirée, Battista me
parle sérieusement du film auquel je dois
collaborer, m’en conte le sujet, me donne des
renseignements sur le metteur en scène et
sur mon collègue scénariste et il conclut en
m’invitant à me rendre le jour suivant à son
bureau pour signer mon contrat. Émilie
profite du moment de silence qui suit cette
invitation pour se lever et dire qu’elle est
lasse et désirerait rentrer à la maison. Nous
prenons congé de Battista et descendons.
Une fois dans la rue, nous marchons sans
mot dire jusqu’à la station de taxis. Nous en
prenons un et nous voilà roulant. La proposi-
tion inespérée de Battista me rend fou de joie
et je ne puis m’empêcher de dire à Émilie :
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Ce scénario arrive à pic !… je ne sais


comment nous aurions pu continuer à
vivre… j’allais être acculé à faire des dettes. »
Pour toute réponse, Émilie me demande :
« Combien cela se paie-t-il, un scén-
ario ? » J’énonce un chiffre et j’ajoute :
« Voilà nos problèmes résolus, au moins
pour cet hiver ! » et, en même temps, ma
main cherche la main d’Émilie et la serre.
Elle se laisse faire et ne dit plus un mot
jusqu’à notre arrivée chez nous.
CHAPITRE II

Après cette soirée, tout, en ce qui con-


cernait mon travail, se passa pour le mieux.
Je me rendis le matin suivant chez Battista,
signai le contrat et reçus ma première avance
sur mes honoraires. Il s’agissait, si je m’en
souviens bien, d’un film de peu
d’importance, comico-sentimental, genre
qu’avec mon esprit sérieux je ne jugeais
guère dans mes cordes et qui au contraire, au
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cours du travail, révéla en moi une vocation


insoupçonnée. Le jour même, j’eus une
première réunion avec le metteur en scène et
l’autre scénariste.
Tandis qu’il m’est possible de dater avec
exactitude le début de ma carrière de scénar-
iste, c’est-à-dire la soirée chez Battista, il
m’est très difficile de dire avec la même pré-
cision quand mes rapports avec ma femme
commencèrent à s’envenimer. Évidemment,
je pourrais remonter à la même soirée, mais
ce serait, comme on dit, juger à coup sûr,
d’autant que, pendant quelque temps encore,
Émilie ne manifesta aucun changement dans
son attitude envers moi. Ce changement se
vérifia certainement durant le mois qui suivit
ladite soirée, mais je ne puis vraiment
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préciser à quel moment, dans l’âme d’Émilie,


les plateaux de la balance basculèrent, ni ce
qui provoqua cette rupture d’équilibre. À
cette époque, nous voyions Battista presque
chaque jour et je pourrais raconter avec force
détails bien d’autres épisodes analogues à ce-
lui que j’ai déjà cité, épisodes qui alors, et à
mes yeux tout au moins, ne se distinguèrent
en rien de la couleur générale de ma vie mais
qui, par la suite, acquirent tous, plus ou
moins, un relief et un sens particuliers. Je
voudrais seulement noter un fait : toutes les
fois que Battista nous invitait – et cela ar-
rivait désormais assez souvent – Émilie
montrait une certaine mauvaise grâce à
m’accompagner. Sa résistance n’était, il est
vrai, ni bien forte ni bien résolue, mais elle
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était étrangement persistante dans son ex-


pression et ses justifications. Pour ne pas
venir avec nous elle trouvait toujours
quelque prétexte qui n’avait rien à voir avec
Battista et toujours je lui démontrais aisé-
ment que son prétexte était futile et j’in-
sistais pour savoir si la vraie raison n’était
pas une antipathie pour Battista. Chaque fois
elle répondait à ma question, avec une
ombre de perplexité, que Battista ne lui était
pas antipathique, qu’elle n’avait rien à lui re-
procher et qu’elle désirait seulement ne pas
sortir avec nous parce que ces soirées la fa-
tiguaient et, au fond, l’ennuyaient. Je ne me
contentais pas de ces explications vagues et il
m’arrivait souvent d’insinuer que quelque
chose avait dû se passer entre elle et le
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producteur sans même que ce dernier l’ait


voulu ou s’en soit rendu compte. Mais plus je
cherchais à lui persuader qu’elle n’avait pas
de sympathie pour Battista, plus Émilie
paraissait s’ancrer dans ses dénégations : sa
perplexité finissait par disparaître complète-
ment ne laissant qu’obstination et décision
têtue. Alors, tout à fait rassuré sur ses senti-
ments envers Battista et sur la conduite de
celui-ci à son égard, je m’attachais à illustrer
les raisons qui militaient en faveur de sa par-
ticipation à nos soirées : jusqu’ici je n’étais
jamais sorti sans elle et Battista le savait…, il
était content de la voir puisqu’il n’oubliait ja-
mais de me recommander chaque fois qu’il
nous invitait : « Bien entendu, vous amenez
votre femme… », cette absence inattendue et
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difficilement explicable pouvait être prise


pour du dédain ou, pis encore, comme un af-
front envers Battista dont notre vie
dépendait désormais… Et en somme,
puisqu’elle ne pouvait me fournir un motif
plausible de son absence et que j’étais par
contre en mesure d’en donner de nombreux
et d’excellents pour sa présence, il était sage
qu’elle supportât la lassitude et l’ennui de ces
soirées.
D’ordinaire Émilie écoutait mes raisonne-
ments avec une attention songeuse, presque
absorbée ; on l’eût dite moins intéressée par
mes arguments que par mon visage et mes
gestes. Et puis invariablement elle finissait
par se rendre à mon avis et commençait en
silence à s’habiller pour sortir. Au moment
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de partir, quand elle était déjà prête, je lui


demandais une dernière fois si cela ne l’en-
nuyait vraiment pas de m’accompagner, non
parce que j’étais incertain de sa réponse,
mais parce que je ne voulais pas lui laisser de
doute sur sa liberté d’action. Elle me ré-
pondait catégoriquement que cela ne l’en-
nuyait pas et nous sortions alors.
Tout ceci, je l’ai déjà dit, je l’ai reconstruit
plus tard en recherchant patiemment dans
ma mémoire la trace de nombreux faits alors
insignifiants et qui au moment même
passèrent pour moi presque inaperçus. À
cette époque, la seule chose que je remarquai
fut un changement désagréable dans l’atti-
tude d’Émilie envers moi, sans que je pusse
me l’expliquer pourtant ni le définir en
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aucune façon : ainsi par l’atmosphère


différente et plus lourde prévoit-on l’ap-
proche de l’orage dans un ciel encore serein.
Je me mis à penser que ma femme m’aimait
moins que par le passé parce que je ne la
trouvais plus anxieuse de ne pas me quitter
comme dans les premiers temps de notre
union. Si je lui disais alors : « Écoute, je dois
sortir, je vais être absent deux heures, mais
je reviendrai le plus tôt possible… » elle ne
protestait pas, résignée, mais son visage as-
sombri me montrait le regret qu’elle avait de
mon absence. Si bien que, souvent, ou bien je
renonçais à sortir et me libérais comme je
pouvais de mon obligation, ou bien, quand
c’était possible, je l’emmenais avec moi. Son
attachement était si fort qu’un jour,
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m’accompagnant à la gare d’où je partais


pour un très court voyage en Italie du Nord,
je la vis au moment des adieux détourner la
tête pour me cacher les larmes qui emplis-
saient ses yeux. Cette fois-là j’avais feint de
ne pas remarquer son chagrin, mais tout au
long de mon voyage je gardai le remords de
ces larmes cachées et irrépressibles et depuis
lors je ne voyageai jamais sans elle. Mainten-
ant, quand je lui annonçais un départ, au lieu
que je voie son cher visage légèrement voilé
de contrariété et de tristesse, Émilie se con-
tentait de me répondre tranquillement et
souvent sans même lever les yeux du livre
qu’elle était en train de lire : « Bon… c’est en-
tendu, nous nous reverrons à dîner… ne sois
pas en retard… » Parfois elle semblait même
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désirer que mon absence se prolongeât au-


delà de mes prévisions. Je lui disais par ex-
emple : « Je dois partir, je reviendrai à cinq
heures » ; elle me répondait : « Reste dehors
aussi longtemps que tu voudras, j’ai à faire
de mon côté. » Un jour je lui fis observer sur
un ton léger qu’elle paraissait préférer que je
sois absent ; mais elle me répondit vivement
que puisque d’une façon ou de l’autre j’étais
occupé au-dehors la plus grande partie de la
journée, il fallait nous contenter de nous voir
à l’heure des repas, ainsi pourrait-elle vaquer
tranquillement à ses affaires… Ce n’était qu’à
moitié vrai : mon travail de scénariste ne
m’obligeait à sortir que l’après-midi et
jusqu’alors je m’étais toujours arrangé pour
passer avec ma femme le reste de la journée.
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Depuis lors, cependant, je me mis à sortir


également le matin.
Au temps où Émilie montrait un déplaisir
de mon absence, je la quittais le cœur léger,
content au fond de ce déplaisir comme d’une
preuve supplémentaire du grand amour
qu’elle me portait. Mais dès que je m’aperçus
que non seulement elle ne manifestait aucun
dépit mais qu’elle semblait préférer sa
solitude, je commençai à éprouver une
sourde angoisse, comme lorsqu’on sent man-
quer le sol sous ses pieds. Ainsi que je viens
de le dire, je sortais maintenant tous les mat-
ins, plus l’après-midi pour mon travail, et
ceci sans autre but que de constater la nou-
velle et pour moi si amère indifférence d’Ém-
ilie. Elle ne montrait plus aucune contrariété,
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acceptait mon absence avec placidité et


même peut-être, me sembla-t-il, avec un
soulagement mal dissimulé. Tout d’abord, je
cherchai à me consoler de cette froideur en
me persuadant qu’au bout de deux ans de
mariage, l’amour fait fatalement place à
l’habitude, si tendre soit-il, et que l’assurance
d’être aimés ôte tout caractère passionné aux
rapports entre époux. Mais je sentais que ce
n’était pas vrai ; je le sentais plus que je ne le
pensais car la pensée dans son apparente
précision est toujours plus faillible que l’ob-
scur et trouble sentiment. Je sentais donc
qu’Émilie avait cessé de déplorer mes ab-
sences non parce qu’elle les considérait in-
évitables et sans conséquence pour notre in-
timité, mais parce qu’elle m’aimait moins ou
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qu’elle ne m’aimait plus. Et, tout de même,


quelque chose avait dû se passer pour modi-
fier son sentiment naguère si brûlant et
exclusif.
CHAPITRE III

À l’époque où je rencontrai Battista pour


la première fois, je me trouvais dans une
situation extrêmement difficile pour ne pas
dire désespérée et ne savais comment en
sortir. Nos difficultés consistaient dans le fait
que quelque temps auparavant j’avais acheté
un appartement à crédit sans avoir la somme
globale nécessaire à cet achat et sans savoir
de quelle façon je pourrais me la procurer.
34/579

Pendant deux ans nous avions habité une


grande chambre meublée dans un garni. Une
autre femme que la mienne aurait peut-être
souffert de cette installation provisoire et,
dans le cas d’Émilie, je pense qu’en l’accept-
ant elle m’avait fourni la meilleure preuve
d’amour qu’une femme peut donner à son
mari. C’est qu’en effet Émilie était le type
même de la femme d’intérieur ; dans son
amour pour sa maison, il y avait plus que
l’inclination naturelle commune à toutes les
femmes, mais quelque chose de semblable à
une profonde et jalouse passion, une sorte
d’avidité qui dépassait sa personne et parais-
sait avoir une origine ancestrale. Sa famille
était pauvre. Elle-même, quand je fis sa con-
naissance, était dactylo. Dans cet amour de
35/579

son intérieur, je suppose que s’exprimaient


inconsciemment les aspirations frustrées des
gens déshérités, chroniquement incapables
de se procurer une maison à eux, si modeste
fût-elle. Je ne sais si en m’épousant Émilie
avait eu l’illusion de satisfaire ses rêves bour-
geois, mais je me souviens qu’une des rares
fois où je la vis pleurer, ce fut quand je lui av-
ouai, peu après nos fiançailles, que je n’avais
pas les moyens de lui offrir une maison à
elle, même en location, et que pour commen-
cer il faudrait nous contenter d’une chambre
meublée. Ces pleurs, d’ailleurs aussitôt
réprimés, me paraissaient exprimer non pas
seulement l’amère déception de voir re-
poussé dans le futur un rêve longuement
caressé, mais encore la force même de ce
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rêve devenu pour elle presque une raison de


vivre.
Nous vécûmes donc ces deux premières
années dans une chambre meublée ; mais
quel ordre méticuleux, quelle netteté, quelle
propreté Émilie y fit régner ! On sentait que
dans la mesure du possible – et dans une
chambre meublée cette mesure est bien lim-
itée – elle entendait se donner l’illusion de la
propriété. Faute de meubles personnels, elle
voulait au moins infuser à ce misérable mo-
bilier de garni son âme casanière et ordon-
née. Mon bureau était toujours orné de
fleurs ; mes papiers étaient classés avec
amour, rangés de manière suggestive comme
pour m’inviter au travail et me garantir le
maximum d’intimité et de paix ; la petite
37/579

table à thé ne manquait jamais de napperons


et de boîte à biscuits. Jamais un vêtement ou
un objet quelconque ne traînait par terre ou
jeté sur une chaise, comme souvent dans les
logements étroits et provisoires. Après le hâ-
tif coup de balai de la femme de ménage,
Émilie en personne soumettait toute la
chambre à un second et plus scrupuleux
nettoyage pour que tout fût brillant à pouvoir
s’y mirer, jusqu’à la poignée de cuivre de la
fenêtre ou la moindre lame de parquet. Le
soir, c’était elle toute seule qui voulait faire la
couverture, disposant sa chemise de voile
d’un côté, mon pyjama de l’autre, bordant le
lit, installant impeccablement nos deux or-
eillers jumeaux. Le matin, elle se levait la
première, allait préparer le déjeuner dans la
38/579

cuisine de notre logeur et venait me


l’apporter elle-même sur un plateau. Toutes
ces choses, elle les faisait en silence, discrète-
ment, sans se faire remarquer, mais avec une
intensité, une concentration, un soin jaloux
et réfléchi qui décelait une passion trop pro-
fonde pour être proclamée. Toutefois, malgré
ses efforts pathétiques, la chambre meublée
restait une chambre meublée et l’illusion
qu’elle cherchait à se donner et à me donner
n’était jamais complète. Alors, de temps à
autre, dans des moments de lassitude et
d’abandon, elle se plaignait avec, certes, cette
douceur et cette placidité qui faisaient le
fond de son caractère, mais aussi avec une
amertume visible, me demandant jusqu’à
quand durerait ce mode de vie provisoire et
39/579

inférieur. Dans ce désir si modérément


exprimé je sentais une vraie douleur et la
pensée me tourmentait qu’une fois ou l’autre
il faudrait bien arriver à la contenter.
Finalement je me décidai, comme je l’ai
dit, à acheter un appartement ; je n’en avais
certes pas les moyens, mais je comprenais
qu’Émilie souffrait et qu’un jour peut-être
elle ne pourrait plus le supporter. Pendant
ces deux ans j’avais mis un peu d’argent de
côté ; d’autre part, je pus emprunter une cer-
taine somme qui me permit de faire face au
premier versement. Ce faisant, je n’éprouvais
pas l’agréable sentiment de l’homme qui in-
stalle sa jeune femme : j’étais inquiet et
quelquefois même angoissé, car je ne voyais
pas du tout comment je m’en tirerais
40/579

quelques mois plus tard, quand viendrait le


moment de la seconde échéance.
Il m’arrivait d’être si désespéré que
j’éprouvais presque une rancune contre Ém-
ilie dont la passion tenace m’avait en quelque
sorte contraint à agir d’une manière
imprudente.
Cependant la joie profonde d’Émilie à
l’annonce de cette acquisition et plus tard les
sentiments, insolites et bizarres pour moi par
leur qualité et leur intensité, qu’elle laissa
éclater la première fois que nous visitâmes
l’appartement encore vide, me firent quelque
temps oublier mon angoisse. J’ai dit que
l’amour de son intérieur avait chez Émilie
tous les caractères d’une passion ; j’ajouterai
que, le jour en question, cette passion
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m’apparut liée et confondue avec la sensual-


ité, comme si le fait de lui avoir offert un ap-
partement m’ait rendu à ses yeux non seule-
ment plus aimable, mais aussi – dans un
sens physique – plus proche et plus intime.
Nous étions allés voir l’appartement et
Émilie s’était tout d’abord contentée de par-
courir avec moi les pièces froides et nues
tandis que je lui expliquais la destination de
chacune et mes projets touchant leur amén-
agement. Notre visite allait se terminer
quand je m’approchai d’une fenêtre dans
l’intention de l’ouvrir pour montrer à ma
femme la vue dont on jouissait. Elle s’ap-
procha et, se pressant contre moi, elle me de-
manda à voix basse de l’embrasser. C’était
chez elle, si discrète d’habitude et presque
42/579

timide dans nos rapports amoureux, une


chose toute nouvelle. Troublé par cette nou-
veauté et par le son de sa voix, je l’étreignis
comme elle le demandait. Mais, tandis que
s’approfondissait notre baiser, l’un des plus
ardents et langoureux que nous
échangeâmes jamais, je sentis que son corps
se collait davantage au mien comme pour
m’inviter à une intimité plus grande. Puis
d’un geste brusque elle enleva sa jupe,
déboutonna sa blouse et se tendit tout en-
tière contre moi. Comme nos lèvres se
désunissaient, elle me murmura à l’oreille,
dans un souffle à peine articulé : « Prends-
moi ! » et tout le poids de son corps m’en-
traînait vers le sol. Nous nous aimâmes par
terre, sur le carrelage poussiéreux, sous cette
43/579

fenêtre que j’avais voulu ouvrir. Cependant


dans l’ardeur de cette étreinte si insolite et si
emportée je sentis autre chose que l’amour
qu’Émilie ressentait en ce moment pour
moi ; il s’y mêlait tout l’élan de sa passion ré-
frénée de femme d’intérieur qui s’exprimait
naturellement à travers une sensualité inac-
coutumée. Dans cette étreinte consommée
sur le sol poussiéreux, dans la pénombre
glacée d’une chambre encore vide, c’était au
donateur qu’elle se livrait, non au mari. Et
ces pièces nues et sonores, odorantes de ver-
nis et de plâtre encore frais, avaient ému au
plus profond de ses viscères quelque chose
que jusqu’ici aucune de mes caresses n’avait
eu le pouvoir d’éveiller.
44/579

Entre cette visite à l’appartement vide et


le jour de notre emménagement deux mois
s’écoulèrent pendant lesquels nous
étudiâmes les contrats de vente tous faits au
nom d’Émilie, car je savais que cela lui faisait
plaisir, et nous rassemblâmes les quelques
meubles que mes moyens très limités me
permettaient d’acheter. Ma première satis-
faction passée, je me sentais – je l’ai déjà
dit – assez inquiet de l’avenir et, à certains
moments, découragé. Je gagnais évidem-
ment assez pour vivre modestement et
mettre quelque argent de côté ; mais ces
économies n’étaient pas suffisantes pour
payer la prochaine échéance de l’apparte-
ment. Mon découragement était d’autant
plus âpre que je ne pouvais l’alléger en me
45/579

confiant à Émilie dont je ne voulais pas gâter


la joie. Et je me souviens de cette période
comme d’un temps de grande anxiété et d’un
moindre amour pour ma femme. Je ne pouv-
ais m’empêcher de penser qu’elle ne se
préoccupait nullement de savoir comment je
pourrais me procurer tant d’argent, bien
qu’elle connût à fond notre situation réelle.
Cette pensée me tourmentait vaguement et
parfois m’inspirait une certaine irritation
contre elle qui maintenant, toute affairée et
joyeuse, ne pensait qu’à courir les magasins,
en quête de choses pour la maison et m’an-
nonçait chaque jour, de son ton le plus
calme, quelque acquisition nouvelle. Je me
demandais comment, m’aimant si fort, elle
ne devinait pas les cruelles préoccupations
46/579

dont j’étais accablé. Elle pensait probable-


ment que puisque j’avais acheté cet apparte-
ment, j’avais dû m’arranger pour me pro-
curer les fonds nécessaires. Mais sa sérénité
et sa satisfaction, contrastant avec mes mis-
érables inquiétudes, me paraissaient un
signe d’égoïsme ou tout au moins
d’insensibilité.
J’étais si préoccupé que dans ma pensée
l’image que je me faisais de moi-même s’était
modifiée. Jusqu’alors je m’étais considéré
comme un intellectuel, un homme cultivé et
un écrivain de théâtre, genre d’art pour le-
quel j’avais toujours nourri une grande pas-
sion et auquel je croyais être porté par une
vocation innée. Cette image morale, si je puis
dire, se reflétait sur mon image physique : je
47/579

me voyais comme un jeune homme dont la


maigreur, la myopie, la nervosité, la pâleur,
la tenue négligée, témoignaient par avance
de la gloire littéraire à laquelle il était des-
tiné. Mais à ce moment de mon existence,
sous la préoccupation de mes cruelles incer-
titudes, cette image si pleine de charme et de
promesses fit place à une autre toute
différente, celle d’un pauvre homme dram-
atiquement pris dans un misérable piège, qui
n’avait pas su résister à son amour pour sa
femme, avait agi à l’aveuglette et allait être
obligé de se débattre, Dieu sait combien de
temps, dans les affres mortifiantes de la
pénurie. Même physiquement je me voyais
changé : je n’étais plus le jeune génie de la
scène, encore inconnu, mais le famélique
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publiciste, collaborateur de revues ronéo-


typées et de journaux de second plan ; ou
peut-être – et c’était pire encore – le mé-
diocre employé de quelque établissement
privé ou d’une administration d’État. Cet
homme cachait à sa femme pour ne pas l’in-
quiéter son propre tourment ; tout le jour il
courait la ville en quête d’un travail que
souvent il ne trouvait pas ; la nuit il se réveil-
lait en sursaut en pensant à ses dettes. En
somme il ne pensait qu’à l’argent, ne voyait
que l’argent. Une telle image était émouvante
peut-être, mais sans éclat, sans dignité, mis-
érable et conventionnelle, comme on en voit
dans les livres, et je la haïssais car j’ima-
ginais que, le temps aidant, lentement et in-
sensiblement je finirais malgré moi par lui
49/579

ressembler. Mais c’était ainsi : je n’avais pas


épousé une femme qui pût partager et com-
prendre mes idées, mes goûts et mes ambi-
tions ; j’avais épousé pour sa beauté une dac-
tylo simple et inculte, pleine, me semblait-il
de tous les préjugés et de toutes les aspira-
tions de la classe dont elle était issue. Avec
elle, impossible d’affronter l’austérité d’une
vie pauvre et bohème, dans un atelier ou une
chambre meublée, en attendant mes imman-
quables succès de théâtre. Il me fallait au
contraire lui procurer la maison de ses
rêves ; au risque, pensais-je avec désespoir,
de renoncer peut-être pour toujours à mes
chères ambitions littéraires.
Un autre fait contribua alors à accroître
mon impression d’angoisse et d’impuissance
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en face de mes difficultés matérielles. Ainsi


qu’une barre de fer s’amollit et s’assouplit au
contact d’une flamme persistante, je sentais
mon âme s’amollir et se replier sous les
soucis qui la consumaient. J’observais en
moi une envie involontaire à l’égard de ceux
qui ne souffraient pas des mêmes gênes, en-
vers les riches et les privilégiés, et cette envie
s’accompagnait malgré moi de rancœur, une
rancœur non pas dirigée vers des situations
ou des personnes en particulier, mais qui
tendait comme par une invincible inclination
à se généraliser et à assumer le caractère ab-
strait d’une conception de la vie. En somme,
dans ces jours difficiles, je sentais mon irrita-
tion et mon dégoût de la pauvreté devenir
peu à peu révolte contre l’injustice dont
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j’étais victime et dont étaient victimes tant


d’êtres semblables à moi. Cette insensible
transformation de mes ressentiments per-
sonnels en état d’âme et en idées générales,
je la décelais au penchant de mes pensées
qui prenaient toujours et invariablement le
même cours, à mes discours qui revenaient
toujours sur le même sujet. En même temps,
j’éprouvais une sympathie croissante pour
ces partis politiques qui se font gloire de lut-
ter contre les maux et les désordres de cette
société à laquelle j’avais fini par attribuer
mes tourments. Une société, pensais-je en
me référant à mon propre cas, qui laisse
végéter les meilleurs de ses fils et protège les
pires !
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Chez des gens simples et incultes, une


telle évolution se fait inconsciemment dans
ce fond obscur de l’âme où par une sorte
d’alchimie mystérieuse l’égoïsme se trans-
forme en altruisme, la haine en amour, la
peur en courage. Mais pour moi, habitué à
m’analyser et à me définir, le processus était
aussi clair et visible que si je l’avais observé
chez un autre. Et pourtant je ne pouvais
m’empêcher d’obéir à des déterminations
matérielles et intéressées, de transformer en
raisons universelles mes motifs purement
personnels. Contrairement à beaucoup de
gens, en cette trouble période de l’après-
guerre, je n’avais jamais voulu me faire in-
scrire à aucun parti car il me semblait im-
possible de faire de la politique pour des
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raisons subjectives, mais seulement en vertu


d’une conviction qui m’avait manqué
jusqu’ici. Et j’étais agacé de sentir mes idées,
mes propos, mon attitude s’en aller insens-
iblement à la dérive, au courant de mes in-
térêts, changeant de couleur selon les diffi-
cultés du moment. « Je suis donc fait comme
toute cette tourbe, pensais-je avec irritation,
il me suffit comme eux d’avoir la bourse vide
pour rêver à la renaissance morale de l’hu-
manité ? » Mais cette lucidité était impuis-
sante et finalement, un jour où je me sentais
plus désespéré et moins ferme que
d’habitude, je me laissai convaincre par un
ami qui tournait autour de moi depuis
quelque temps et je m’inscrivis au parti com-
muniste. À peine était-ce fait que j’avais le
54/579

sentiment de m’être une fois de plus com-


porté non en jeune génie inconnu, mais
comme le publiciste famélique ou le petit
employé que je craignais tant de devenir à la
longue. Mais désormais la chose était faite,
j’étais du Parti et ne pouvais revenir en ar-
rière. À ce propos, l’accueil d’Émilie à la nou-
velle de mon inscription fut caractéristique :
« Maintenant, tu ne trouveras plus de travail
que chez les communistes, les autres te boy-
cotteront. » Je n’eus pas le courage de lui
dire ma pensée, c’est-à-dire que, selon toute
probabilité, je ne me serais jamais inscrit au
Parti si, pour lui faire plaisir, je ne m’étais
rendu acquéreur de cet appartement trop
coûteux. Et les choses en restèrent là.
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Finalement nous emménageâmes et, par


une coïncidence qui me parut providentielle,
le lendemain même je rencontrai Battista
qui, ainsi que je l’ai déjà raconté, me proposa
aussitôt de travailler au scénario de son film.
Pendant quelque temps, je fus soulagé et
content comme je ne l’avais pas été depuis
longtemps ; j’espérais faire quatre ou cinq
scénarios pour payer notre appartement et
puis revenir ensuite au journalisme et à mon
cher théâtre. J’avais retrouvé, plus fort que
jamais, mon amour pour Émilie et parfois
même je me reprochais, avec un remords
cuisant, d’avoir pu penser du mal d’elle en la
jugeant égoïste et insensible. Cette éclaircie
fut de peu de durée. Presque aussitôt le ciel
de ma vie recommença à se couvrir. Tout
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d’abord, ce ne fut qu’un tout petit nuage,


mais de quelle sombre couleur !
CHAPITRE IV

Ma rencontre avec Battista avait eu lieu le


premier lundi d’octobre. Une semaine après,
nous nous installions dans notre nouvelle
demeure. Cet appartement, cause de tant de
tracas, n’était vraiment ni grand ni luxueux.
Il se composait de deux pièces : une vaste
salle de séjour, plus longue que large, et une
chambre à coucher d’assez belles propor-
tions. Par contre, la salle de bain, la cuisine,
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la petite chambre de la domestique étaient


toutes petites, réduites, comme dans les hab-
itations modernes, au strict minimum. Il y
avait en outre un petit débarras sans fenêtre
dont Émilie voulait faire une penderie. L’ap-
partement se trouvait au dernier étage d’une
maison de construction récente, à la façade
lisse et blanche comme de la craie et située
dans une petite rue légèrement en pente.
D’un côté la rue était bordée par une rangée
de maisons semblables à la nôtre, de l’autre
par le mur d’enceinte du parc d’une villa
dont les grands arbres touffus étendaient
leurs ramures en dehors. C’était une vue
agréable et, comme je le fis remarquer à Ém-
ilie, nous pouvions imaginer que rien ne
nous séparait de ce parc dont çà et là, dans
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l’espace entre les arbres, nous apercevions


les allées sinueuses, les fontaines et les
ronds-points, et que nous pourrions nous y
promener à notre guise.
Nous prîmes possession de l’appartement
dans l’après-midi ; j’eus à faire tout le jour et
j’ai oublié où nous dînâmes et avec qui. Je
me souviens seulement qu’aux approches de
minuit j’étais debout au milieu de la chambre
à coucher, me regardant dans la glace à trois
faces et dénouant lentement ma cravate.
Tout à coup, je vis dans la glace qu’Émilie
prenait un oreiller de notre lit et se dirigeait
vers le salon. « Que fais-tu ? » demandai-je
surpris.
J’avais parlé sans bouger. Toujours dans
la glace je la vis s’arrêter sur le seuil et se re-
tourner en disant sur un ton banal : « Cela
ne te fâchera pas que je couche là-bas sur le
divan ?
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— Cette nuit ? – prononçai-je stupéfait et


ne comprenant pas encore.
— Non, toujours à partir de maintenant,
répondit-elle rapidement, à dire vrai, c’est
aussi pour cette raison que je désirais tant
changer de logis… je ne veux plus dormir la
fenêtre ouverte, comme tu le désires… tous
les matins je me réveille au chant du coq, je
ne peux plus me rendormir et tout le jour j’ai
la tête pleine de sommeil… dis, cela ne te
fâche pas ?… je pense qu’il vaut mieux
dormir chacun de notre côté… »
J’étais abasourdi et d’abord n’éprouvai
qu’une obscure colère devant cette innova-
tion imprévue. J’allais à Émilie : « Mais c’est
impossible… nous n’avons que deux pièces,
dans celle-ci nous avons notre lit, dans
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l’autre les fauteuils et le divan… Quelle


idée !… coucher sur un divan, même trans-
formable, ce n’est pas confortable !…
— Je n’ai jamais eu le courage de te le
dire, fit-elle en baissant les yeux sans me
regarder.
— Jusqu’ici, insistai-je, tu ne t’étais ja-
mais plainte… je croyais que tu t’étais
habituée… »
Elle leva la tête, contente, me sembla-t-il,
que son prétexte détourne la conversation :
« Je ne me suis jamais habituée, j’ai toujours
mal dormi… ces derniers temps, peut-être
parce que je suis nerveuse, je ne dormais pr-
esque plus… si au moins nous nous
couchions de bonne heure… mais pour une
62/579

raison ou une autre, c’est toujours tard et


alors… »
Elle s’interrompit et fit un pas vers le
salon. Je la retins et lui dis en toute hâte :
« Attends, si tu veux, je peux très bien renon-
cer à dormir avec la fenêtre ouverte… c’est
entendu… à partir d’aujourd’hui nous fer-
merons la fenêtre. »
Cette proposition n’était pas seulement de
ma part une affectueuse défaite, en réalité je
voulais mettre Émilie à l’épreuve. Je la vis
secouer la tête et répondre avec un léger
sourire : « Mais non… pourquoi te
sacrifierais-tu ?… tu m’as dit toi-même que
tu étouffais quand la fenêtre était fermée… Il
vaut mieux nous séparer pour la nuit.
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— Je t’assure que ce sera un bien petit


sacrifice… je m’habituerai. »
Elle parut hésiter et puis, avec une fer-
meté imprévue : « Non, je ne veux aucun
sacrifice, ni grand ni petit… je coucherai au
salon…
— Et si je te disais, moi, que cela me dé-
plaît et que je veux coucher avec toi ? »
Elle hésita de nouveau. Puis d’un ton con-
ciliant : « Tu vois comme tu es, Richard ?…
tu n’as pas voulu faire ce sacrifice il y a deux
ans, quand nous nous sommes mariés… et
maintenant, tu veux le faire à tout prix…
Qu’est-ce que cela peut te faire… dans tant
de ménages chacun dort de son côté et ils ne
s’en aiment pas moins… tu seras plus libre le
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matin pour aller à ton travail… tu ne me ré-


veilleras plus…
— Mais puisque tu prétends t’éveiller tou-
jours au chant du coq… je ne m’en vais pas à
cette heure-là !…
— Oh ! que tu es entêté ! » s’exclama-t-
elle avec impatience. Et cette fois, sans plus
m’écouter, elle sortit de la pièce.
Je demeurai seul, assis sur le lit qui, avec
son unique oreiller, suggérait déjà la sépara-
tion et l’abandon et je restai songeur regard-
ant vaguement la porte ouverte par laquelle
Émilie était sortie. Une question me venait à
l’esprit : « Si Émilie ne voulait plus dormir
avec moi, était-ce parce que la lumière du
jour la gênait ou simplement parce quelle ne
voulait plus partager mon lit ? » Je penchais
65/579

pour la seconde hypothèse bien que de tout


mon cœur j’eusse voulu croire à la première.
Et je me disais que même si j’acceptais l’ex-
plication d’Émilie, il me resterait un doute.
Sans que je me l’avoue, la question finale
était : « Ma femme aurait-elle cessé de
m’aimer ? »
Tandis qu’absorbé dans mes pensées, je
laissais mes veux errer par la chambre, Ém-
ilie allait et venait, transportant au salon
après l’oreiller une paire de draps pliés
qu’elle tira de l’armoire, une couverture et sa
robe de chambre. Nous étions au début d’oc-
tobre et comme la température était douce,
elle circulait dans la maison en chemise de
voile transparent.
66/579

Je n’ai pas encore dépeint Émilie, mais je


veux le faire maintenant, ne serait-ce que
pour expliquer mes sentiments de cette nuit-
là. Émilie n’était pas de haute taille, mais à
cause du sentiment que je lui portais elle me
semblait plus grande et surtout plus majes-
tueuse que toutes les femmes que j’avais ren-
contrées. Je ne saurais dire si cette majesté
existait vraiment ou si mes regards éblouis
l’en paraient gratuitement, je me rappelle
seulement que la nuit de nos noces, alors
qu’elle avait ôté ses souliers à hauts talons, je
la pris dans mes bras, l’étreignis et fus
vaguement étonné de voir que son front ar-
rivait à peine à mes épaules et que je la dom-
inais de toute la tête. Mais plus tard, lor-
squ’elle fut étendue à mes côtés, nouvelle
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surprise : son corps me sembla grand, large,


puissant, alors que je savais bien qu’elle
n’avait rien de massif. Ses épaules, ses bras,
son cou étaient les plus beaux que j’aie ja-
mais vus, ronds, pleins, élégants de ligne,
souples dans leurs mouvements. Elle avait
un visage brun avec un nez très dessiné et de
forme sévère, une bouche charnue, fraîche,
rieuse avec des dents d’une blancheur lu-
mineuse et qui paraissait toujours humide et
éclatante ; ses très grands yeux d’un beau
marron doré et d’une expression sensuelle
étaient, dans les moments d’abandon,
étrangement battus et égarés. Émilie n’était
pas une beauté, je l’ai déjà dit, mais elle en
faisait l’effet, je ne sais pour quelle raison ;
peut-être à cause de la minceur souple de sa
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taille qui donnait plus de relief aux courbes


de ses hanches et de sa poitrine ; peut-être à
cause de son port altier et plein de dignité ;
ou encore de la hardiesse et de la force ju-
vénile de ses longues jambes à la fois ro-
bustes et élancées. Il y avait en elle cet air de
grâce et de calme majesté involontaire et
spontané, qui ne peut venir que de la nature
et qui pour cette raison paraît d’autant plus
mystérieux et indéfinissable.
Or, ce soir-là, tandis qu’elle allait et venait
de la chambre au salon et que je la suivais
des yeux ne sachant que dire, exaspéré et
embarrassé à la fois, mes regards allèrent de
son visage serein à son corps qui à travers le
voile de sa chemise laissait entrevoir par in-
stants sa couleur et ses contours. Et soudain
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le soupçon qu’elle ne m’aimait plus assaillit


de nouveau mon esprit comme une obses-
sion, avec la sensation de l’impossibilité d’un
contact et d’une communion entre ce corps
et le mien. Jamais je n’avais éprouvé une
telle sensation et, un instant, j’en demeurai
presque étourdi et incrédule. L’amour est
certainement et avant tout un sentiment ;
mais aussi une ineffable et quasi spirituelle
communion des corps, communion dont
j’avais joui presque inconsciemment, comme
d’une chose normale et tout à fait naturelle.
Et maintenant, comme si mes yeux se fus-
sent enfin ouverts devant un fait manifeste et
pourtant jusqu’alors invisible, je comprenais
qu’une telle communion pouvait ne pas ex-
ister et qu’entre nous elle n’existait plus. À
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l’instar de quiconque s’aperçoit subitement


qu’il est suspendu au-dessus d’un abîme,
j’éprouvais une sorte de nausée douloureuse
à la pensée que notre intimité était devenue
sans raison éloignement, absence,
séparation.
Je m’arrêtai sur cette pensée bou-
leversante tandis qu’Émilie faisait sa toilette
dans la salle de bain et que j’entendais l’eau
ruisseler des robinets. Un sentiment aigu
d’impuissance et en même temps un violent
désir de le surmonter se disputaient mon
âme. Jusqu’à cette heure, j’avais aimé Émilie
sans effort, sans raisonnement ; mon amour
avait éclos comme par enchantement, en une
impulsion irréfléchie, impétueuse, inspirée,
qui m’avait semblé jaillir de moi-même et de
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moi-même seulement. Pour la première fois


je m’apercevais que cette impulsion
dépendait, s’alimentait d’un élan d’Émilie,
semblable au mien, et, la voyant si changée,
la crainte me prenait d’être désormais incap-
able de l’aimer avec la spontanéité, le naturel
de jadis. En somme, je craignais qu’à cette
communion admirable que je venais de dé-
couvrir, ne succédât de ma part un acte de
froide imposition et de la part de ma
femme… Je me demandais quelle pourrait
être son attitude à l’avenir, mais je compren-
ais que si je me bornais à m’imposer, je ne
pourrais plus rencontrer chez elle que
passivité ou peut-être pis encore.
À ce moment Émilie, rentrée dans la
chambre, passa tout près de moi. Je me pen-
chai brusquement et la saisis par le bras :
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« Viens ici, je veux te parler… »


Elle réagit d’abord en s’écartant de moi,
puis aussitôt elle céda et vint s’asseoir sur le
lit, mais à quelque distance : « Me parler…
que veux-tu me dire ? »
Pourquoi avais-je la gorge serrée par une
soudaine anxiété ? La timidité peut-être,
sentiment jusqu’alors absent de nos rapports
et dont l’apparition me paraissait confirmer
le changement survenu.
« Oui, je veux te parler, dis-je, j’ai l’im-
pression qu’il y a quelque chose de changé
entre nous… »
Elle me lança un coup d’œil oblique et ré-
pondit avec assurance : « Je ne te comprends
pas… quel changement ?… rien n’est
changé…
— Pour moi non, mais toi…
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— Je n’ai changé en rien… je suis toujours


la même.
— Autrefois, tu m’aimais davantage… tu
avais du regret quand je te laissais seule… et
puis cela ne t’ennuyait pas de dormir avec
moi… au contraire !
— Ah ! c’est pour cela ! » s’écria-t-elle,
mais je remarquai que sa voix avait perdu de
son assurance : « Je savais bien que tu pen-
sais quelque chose de ce genre mais pour-
quoi continuer à me tourmenter ainsi ?… Je
ne veux pas coucher avec toi simplement
parce que je veux dormir et qu’auprès de toi
je n’y parviens pas, voilà tout ! »
Je sentais maintenant mes arguments et
ma mauvaise humeur fondre rapidement et
se dissoudre comme la cire auprès du feu.
74/579

Émilie était près de moi dans cette chemise


troublante, légère, qui laissait transparaître
les couleurs et les formes les plus intimes et
secrètes de son corps ; et moi, je la désirais et
je trouvais étrange qu’elle ne le sente pas,
qu’elle ne se taise pas et ne se jette pas à mon
cou, comme chaque fois, dans le passé, que
nos regards troublés se rencontraient.
D’autre part, ce désir éveillait en moi l’espoir
que non seulement j’allais retrouver mon
élan de jadis, mais aussi que j’allais susciter
en elle le même transport. Tout bas, je lui
dis ; « Si rien n’est changé, prouve-le moi !
— Mais je te le prouve chaque jour, à
toute heure…
— Non, maintenant… »
75/579

Et tout en parlant je me penchai vers elle,


la saisis presque avec violence par les
cheveux pour chercher ses lèvres. Elle se
laissa attirer docilement, mais, au dernier
moment, elle évita mon baiser par un léger
mouvement de la tête de telle sorte que ma
bouche se posa sur son cou. Je la laissai :
« Tu ne veux pas que je t’embrasse ?
— Ce n’est pas cela… murmura-t-elle en
arrangeant ; ses cheveux avec indolence – si
ce n’était qu’un baiser, je te le donnerais
volontiers… mais je sais où cela nous mènera
et maintenant, il est tard… »
Je me sentis offensé par cette façon de
dissuader en faisant appel à la raison.
« Il n’est jamais trop tard pour ces
choses… »
76/579

Et comme je voulais l’embrasser de nou-


veau en l’attirant à moi par le bras, elle
poussa un cri : « Aïe ! tu me fais mal ! »
Je l’avais à peine touchée ; au temps de
notre amour, je la serrais parfois avec force
dans mes bras sans lui arracher le moindre
soupir : « Autrefois, je ne te faisais pas mal !
dis-je, irrité.
— Tu as des mains de fer…, répondit-elle,
et tu ne t’en rends pas compte… cela va me
laisser une marque… »
Tout ceci avec indolence mais, je le vis bi-
en, sans aucune coquetterie.
« Alors, oui ou non, tu ne veux pas me le
donner, ce baiser ? insistai-je brusquement.
— Voilà – elle se pencha et maternelle-
ment m’effleura le front d’un baiser léger. –
77/579

Maintenant, laisse-moi aller me coucher… il


est tard. »
Je ne l’entendais pas ainsi ; mes deux
mains la saisirent de nouveau en dessous de
la taille, là où le buste se dégage de l’ampleur
des flancs.
« Émilie, fis-je. tandis qu’elle se rejetait
en arrière, ce n’est pas ce baiser que je
voulais de toi… »
Elle me repoussa et répéta sur un ton
franchement hostile : « Aïe ! laisse-moi, tu
me fais mal !
— Ce n’est pas vrai, ce ne peut pas être
vrai », murmurai-je les dents serrées en me
jetant sur elle.
Cette fois, elle se dégagea grâce à deux ou
trois gestes énergiques et simples, bondit sur
78/579

ses pieds et, se décidant tout à coup, elle dit


sans aucune pudeur : « Si tu veux faire
l’amour, eh bien, faisons-le… mais ne me fais
pas mal… je ne peux supporter de me sentir
serrée de cette façon ! »
Je demeurai sans souffle. Cette fois, son
ton était glacé, prosaïque et, je ne pus m’em-
pêcher de le penser, sans une ombre de sen-
timent. Un instant, je restai immobile, assis
sur le lit, les mains croisées, la tête baissée.
Et sa voix m’arriva de nouveau : « Alors,
puisque tu le veux vraiment, nous faisons
l’amour… oui ?
— Oui », fis-je à voix basse, sans lever la
tête. Je n’étais pas sincère, je ne la désirais
plus désormais, mais je voulais souffrir
jusqu’au bout de ce nouvel et étrange senti-
ment que ma femme m’était étrangère.
« Bon », dit-elle en passant derrière moi et je
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l’entendais marcher de l’autre côté du lit.


Elle n’avait qu’à ôter sa chemise, pensai-je, et
je me rappelai que dans le passé j’avais con-
templé ce simple geste avec des yeux
charmés comme dans ce conte où le brigand,
après avoir prononcé le mot magique, voit la
porte de la caverne s’ouvrir lentement,
révélant la splendeur de merveilleux trésors.
Mais cette fois, je ne voulus pas regarder, car
je comprenais que c’eût été avec des yeux
différents, non plus juvéniles et purs jusque
dans leur passion, mais cruels et indignes
d’elle à cause de son indifférence. Et je restai
immobile, courbé, les mains sur les genoux,
la tête basse. Au bout d’un moment, les
ressorts du lit grincèrent faiblement. Émilie
était montée sur le lit et s’allongeait sur la
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couverture. J’entendis encore des froisse-


ments de linge et puis sa voix, son horrible
voix insolite : « Allons, viens !… qu’attends-
tu ? »
Je ne me retournai pas, ne bougeai pas ;
et je ne cessais de m’interroger : tout se
passait-il ainsi jadis ? Mais oui, me répondis-
je aussitôt, tout était comme aujourd’hui,
toujours elle se déshabillait et s’étendait sur
notre lit ; comment eût-il pu en être autre-
ment ? Mais en même temps, tout était
différent. Jamais je n’avais connu cette docil-
ité mécanique, froide, impersonnelle que
décelaient le ton de sa voix et jusqu’aux
grincements des ressorts du lit et au froisse-
ment des couvertures. Autrefois, tout se pas-
sait comme dans un nuage d’élan emporté,
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d’inconscience enivrée, de complicité ravie.


Quand l’esprit est distrait par quelque pro-
fonde pensée, il vous arrive parfois de poser
un objet quelconque, livre, brosse ou chaus-
sure, n’importe où et puis, la distraction
passée, de chercher vainement l’objet
pendant des heures et de le trouver enfin
dans l’endroit le plus singulier, presque in-
concevable, tel qu’il fallait un véritable effort
pour l’atteindre : en haut d’une armoire,
dans un coin retiré, au fond d’un tiroir…
C’est ce qui m’était arrivé avec l’amour. Tout
s’accomplissait avec une inadvertance rap-
ide, folle, enchantée, et je me retrouvais dans
les bras d’Émilie sans presque me souvenir
de ce qui s’était passé et de ce que mous avi-
ons fait, entre le moment où nous étions
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assis l’un en face de l’autre, tranquilles et


sans désirs, et celui où nous étions enlacés
dans l’étreinte suprême. Et maintenant, cette
inadvertance était totalement absente de la
conduite d’Émilie et par conséquent de la
mienne. Pourrais-je, même sous l’empire de
l’excitation des sens, observer ses gestes d’un
regard froid comme elle, sans doute, pourrait
à son tour regarder les miens ? Soudain la
sensation qui se précisait de plus en plus
dans mon âme exaspérée et désenchantée
prit corps en une image précise ; je ne me
trouvais plus en face de la femme qui m’ai-
mait et que j’aimais, mais en face d’une pros-
tituée un peu inexpérimentée et impatiente
qui s’apprêtait à se soumettre passivement à
mon étreinte avec l’espoir qu’elle serait brève
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et peu fatigante. Cette image, je l’eus un in-


stant devant mes yeux, telle une apparition,
et puis ce fut comme si elle passait derrière
moi pour s’identifier avec Émilie étendue,
sur le lit. Je me levai brusquement sans me
retourner : « Tant pis, dis-je, cela ne me dit
plus rien… je vais aller dormir à côté… toi,
reste ici » – et, sur la pointe des pieds, je
marchai vers la porte du salon.
Le divan était préparé, la couverture faite,
la chemise d’Émilie étalée sur le lit, manches
déployées. Je pris cette chemise, les pan-
toufles posées à terre, la robe de chambre
disposée sur un fauteuil et, revenant dans la
chambre, je mis le tout sur une chaise. Mais
cette fois je ne pus m’empêcher de lever les
yeux et de regarder Émilie. Elle était encore
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dans la pose qu’elle avait prise pour


s’étendre et me dire : « Allons, viens ! » elle
était nue, un bras replié sous la nuque, la tête
tournée vers moi, les yeux ouverts, in-
différents, presque sans regard, son autre
bras allongé en travers de son corps et couv-
rant le pubis de sa main. Cette fois pensais-
je, ce n’est plus la prostituée, c’est une image
vue dans un mirage, environnée d’une atmo-
sphère irréelle et nostalgique, lointaine
comme si elle n’était pas à quelques pas de
moi, mais en quelque région perdue, hors de
la réalité et hors de mes sentiments.
CHAPITRE V

Ce soir-là j’eus certes le pressentiment


qu’une ère pleine de difficultés commençait
pour moi, mais – cela peut sembler curieux –
je ne tirai pas de l’attitude d’Émilie les con-
séquences que l’on peut imaginer. Sans
doute elle s’était montrée froide et in-
différente puisque j’avais préféré renoncer à
la posséder plutôt que de l’obtenir de cette
manière. Mais je l’aimais et il y a dans
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l’amour une grande capacité non seulement


d’illusion, mais encore d’oubli. Le jour
suivant, je ne sais comment, l’incident de la
veille qui par la suite devait m’apparaître
plein de signification avait déjà perdu à mes
yeux beaucoup de son importance, s’était
allégé de son poids d’hostilité et se réduisait
à une brouille passagère. En réalité on oublie
aisément ce qu’on ne veut pas se rappeler ;
de plus, je pense qu’Émilie contribua à cet
oubli, car sans renoncer à dormir seule, elle
ne se refusa pas à mon étreinte. Il est vrai
que, cette fois encore, elle se comporta de la
même manière froide et passive qui avait
déjà suscité ma révolte ; mais comme cela ar-
rive toujours, ce qui m’avait paru intolérable
le premier soir, me paraissait quelques jours
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plus tard non pas même tolérable, mais sé-


duisant. Sans me l’avouer, j’étais déjà sur le
terrain glissant où la froideur de la veille
devient le lendemain amour brûlant grâce
aux sophismes et à la bonne volonté de l’âme
avide d’illusions. Ce premier soir j’avais
pensé qu’Émilie se conduisait comme une
prostituée ; moins d’une semaine après j’ac-
ceptais de l’aimer et d’en être aimé ainsi ; et
parce que dans le tréfonds de mon âme
j’avais sans doute craint qu’elle ne refusât
tout à fait d’être mienne, je lui sus gré de sa
froide et impatiente passivité comme si c’eût
été le climat normal de nos rapports
amoureux.
Mais si je continuais à me bercer de l’illu-
sion qu’Émilie m’aimait comme par le passé,
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ou plutôt si je préférais ne pas mettre notre


amour en question, quelque chose par ail-
leurs révélait en mon cœur le changement
survenu entre nous. Et cette chose était mon
travail. Si j’avais provisoirement renoncé à
mes ambitions théâtrales et m’étais consacré
au cinéma, ce n’était que pour satisfaire le
désir d’Émilie de posséder un intérieur à elle.
Tant que j’avais été sûr de l’amour de ma
femme, ma tâche de scénariste ne m’avait
pas paru trop lourde ; mais après l’incident
de ce fameux soir, il me sembla tout à coup
être envahi d’une subtile impression de dé-
couragement, d’inquiétude et de répugnance.
En réalité, j’avais accepté ce travail comme
j’en aurais accepté un autre plus ingrat en-
core et de moins d’intérêt, uniquement pour
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l’amour d’Émilie. Maintenant que cet amour


venait à me manquer, mon travail perdait
son sens et sa justification et prenait à mes
yeux le caractère absurde d’une simple
servitude.
Il me faut dire quelques mots de ce métier
de scénariste, ne serait-ce que pour faire
mieux comprendre les sentiments que
j’éprouvais à cette époque. Comme on le sait,
le scénariste est celui qui écrit, le plus
souvent avec un collaborateur et avec le
metteur en scène, le scénario, c’est-à-dire le
canevas dont le film sera tiré ensuite. Dans le
scénario, suivant le développement de l’ac-
tion, les gestes et les paroles des acteurs sont
minutieusement indiqués un par un, ainsi
que les divers mouvements de l’appareil de
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prise de vues. Le scénario englobe donc tout


à la fois drame, mimique, technique cinéma-
tographique, mise en scène, etc. Or, bien que
le rôle du scénariste dans un film soit de
première importance et vienne en second
plan après celui du metteur en scène, pour
des raisons inhérentes au développement ac-
tuel du cinéma, ce rôle demeure presque tou-
jours subordonné et obscur. Si l’on juge en
effet les arts au point de vue de leur expres-
sion directe – et je ne vois pas comment on
pourrait les juger autrement -, le scénariste
est un artiste qui, tout en donnant au film le
meilleur de lui-même, n’a pas la consolation
de savoir qu’il aura véritablement exprimé sa
propre personnalité. Malgré le caractère
créateur de son œuvre, il ne peut être qu’un
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fournisseur de trouvailles, d’inventions, d’in-


géniosités techniques, psychologiques, lit-
téraires ; il appartiendra au metteur en scène
d’employer ces matériaux selon son génie
propre, en somme de s’exprimer. Le scénar-
iste, lui, est l’homme qui reste toujours dans
l’ombre, donnant le meilleur de son cerveau
pour le succès des autres ; et bien que la for-
tune du film dépende de lui pour les deux
tiers, il ne voit pas son nom sur les affiches
publicitaires qui portent par contre celui du
metteur en scène, du producteur et des ac-
teurs. Évidemment il peut – et cela arrive
souvent – atteindre à la renommée et être
fort bien rétribué ; mais jamais il ne peut
dire : « C’est moi qui ai fait ce film… dans ce
film, je me suis exprimé… ce film est un peu
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moi-même. » Le metteur en scène pourra au


contraire s’en glorifier et sera en effet le seul
à signer le film. Pendant ce temps le scénar-
iste devra se contenter de travailler pour les
honoraires qui lui sont accordés, si bien que
l’argent finit par devenir l’unique but de son
travail. Il ne lui restera qu’à profiter de la vie,
s’il en est capable, grâce à cet argent qui est
le seul résultat de ses peines et il passera
d’un scénario à l’autre, d’une comédie à un
drame, d’un « western » à un film sentiment-
al, sans interruption, sans pause, un peu
comme ces gouvernantes qui passent d’une
famille à l’autre, ayant à peine le temps de
s’attacher à un enfant que déjà elles doivent
le quitter pour recommencer avec un autre,
laissant finalement tout le fruit de leurs
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efforts aux mères qui, seules, ont le droit


d’appeler ces petits leurs enfants.
Mais, outre ces inconvénients fondamen-
taux et inévitables, le métier de scénariste en
connaît d’autres qui pour varier selon la
qualité et le genre du film et le caractère des
collaborateurs n’en sont pas moins fasti-
dieux. Contrairement au metteur en scène
qui vis-à-vis du producteur jouit d’une cer-
taine autonomie et liberté, le scénariste ne
peut qu’accepter ou refuser le scénario qui
lui est commandé ; une fois son acceptation
donnée, il ne peut en aucune façon choisir
ses collaborateurs : on le choisit, on ne lui
donne pas le choix. Aussi arrive-t-il que
suivant les sympathies, les convenances, la
fantaisie du producteur, ou simplement le
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hasard, le scénariste se voie obligé de trav-


ailler avec des gens qu’il trouve antipath-
iques, inférieurs à lui par la culture ou le
rang social, et qui l’irritent par des traits de
caractère ou leurs manières. Or, le travail en
collaboration pour un scénario n’a rien du
travail en équipe tel qu’il existe par exemple
dans un bureau ou une usine où chacun a sa
tâche à remplir indépendamment de son
voisin et où les rapports peuvent se réduire à
peu de chose et être même inexistants.
Travailler en collaboration à un scénario
signifie travailler en commun du matin au
soir, partageant, fondant sa propre intelli-
gence, sa propre sensibilité, sa propre âme
avec celle des collaborateurs. Ce qui im-
plique d’accepter, pendant les deux ou trois
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mois nécessaires à l’achèvement du scénario,


une fictive et artificielle intimité ayant pour
seul but la création du film et par con-
séquent, en dernière analyse, l’argent. Cette
intimité est d’ailleurs de la pire espèce, la
plus fatigante, énervante, agaçante que l’on
puisse imaginer parce qu’au lieu de reposer
sur un travail silencieux comme pourrait
l’être celui de savants se consacrant en-
semble à quelque expérience, elle est fondée
sur la parole. Généralement le metteur en
scène réunit ses collaborateurs dès les
premières heures de la matinée jusqu’à la
nuit tombante, vu la brièveté du temps ac-
cordé à la composition du manuscrit ; et du
matin au soir, les scénaristes ne font que
parler, la plupart du temps en s’en tenant à
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leur travail, mais souvent par pure volubilité


ou lassitude, divaguant ensemble sur les
sujets les plus variés. L’un raconte des anec-
dotes grivoises, un second expose ses idées
politiques, un autre fait de la psychologie à
propos de telle ou telle personne connue des
autres, certains parlent d’acteurs et de
vedettes, il en est qui s’appesantissent sur
leur cas personnel. Et pendant ce temps la
pièce consacrée au travail s’emplit de la
fumée des cigarettes, les tasses de café
s’alignent sur les tables à côté des feuillets du
manuscrit et les scénaristes, arrivés, le mat-
in, frais, soignés, bien peignés, se retrouvent
le soir en manches de chemise, les cheveux
ébouriffés, en sueur et en désordre comme
s’ils avaient forcé une femme frigide et
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récalcitrante. Et, en vérité, la méthode méca-


nique et routinière avec laquelle on compose
un scénario ressemble fort à une sorte de
débauche de l’esprit engendrée par la volonté
et la nécessité plutôt que par une inspiration
ou un penchant quelconque. Bien entendu, il
peut se faire que le film soit de qualité
supérieure, que metteur en scène et collabor-
ateurs soient d’ores et déjà liés par une es-
time et une amitié réciproques et qu’enfin le
travail se déroule dans ces conditions idéales
susceptibles de se rencontrer dans certaines
activités humaines, même ingrates ; mais de
telles circonstances aussi favorables sont
rares, comme sont rares les bons films.
Ce fut après avoir signé mon contrat pour
un second scénario, non cette fois avec
98/579

Battista mais avec un autre producteur, que


brusquement le courage et la volonté
m’abandonnèrent et que je commençai à res-
sentir avec une irritation et un dégoût crois-
sants tous les inconvénients que je viens
d’énumérer. La journée m’apparaissait dès
mon lever tel un désert aride, sans l’ombre
agréable de la contemplation et du loisir,
mais sous le soleil importun de l’inspiration
forcée. J’étais à peine entré chez le metteur
en scène qu’il m’accueillait dans son studio
par une de ces phrases bizarres : « Alors,
qu’ont donné tes réflexions de la nuit ?… Tu
as trouvé une solution ? » Ensuite, au cours
du travail, tout m’impatientait et me dégoû-
tait : les digressions de tout genre par
lesquelles le metteur en scène et les
99/579

scénaristes cherchaient à alléger les longues


heures de discussion, l’incompréhension, le
manque de subtilité ou même les simples di-
vergences d’opinion de mes collaborateurs à
mesure que s’écrivait le manuscrit…
jusqu’aux louanges du metteur en scène pour
chacune de mes trouvailles ou de mes idées,
louanges qui avaient pour moi un arrière-
goût amer parce qu’ainsi que je l’ai dit il me
semblait donner le meilleur de moi-même
pour une chose qui au fond ne me regardait
pas et à laquelle je participais contre mon
gré. C’est même ce dernier inconvénient qui,
à ce moment, me parut le plus insupportable.
Et chaque fois que le metteur en scène, dans
son langage populaire et familier propre à
beaucoup d’entre eux, sautait sur sa chaise
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en s’exclamant : « Bravo tu es un chef ! » je


ne pouvais m’empêcher de penser : « Dire
que j’aurais pu m’en servir pour un drame,
une comédie à moi ! » Pourtant, par une sin-
gulière et amère contradiction, malgré mes
répugnances je ne parvenais pas à me sous-
traire à ma tâche de scénariste. La mise sur
pied de ces scénarios ressemblait un peu à
ces vieux attelages à quatre où certains des
chevaux, plus forts et plus courageux,
tiraient et où les autres faisaient semblant de
tirer mais en réalité se laissaient traîner par
leurs compagnons. Eh bien, malgré mon im-
patience et mon aversion, je m’aperçus très
vite que j’étais toujours le cheval qui tirait ;
les deux autres, le metteur en scène et mon
collègue, attendaient toujours en face des
101/579

difficultés que j’arrive avec ma solution. Et


moi, tout en maudissant intérieurement mes
scrupules et ma verve, j’apportais sans me
faire prier et par une subite inspiration le
dénouement cherché. Je n’y étais pas poussé
par l’esprit d’émulation, mais par un
mouvement d’honnêteté plus fort que toute
volonté contraire : puisque j’étais payé, je
devais travailler. Mais chaque fois j’avais
honte de moi-même et j’éprouvais un senti-
ment d’âpreté et de regret comme si j’avais
gaspillé une chose sans prix dont j’aurais pu
faire un usage infiniment meilleur.
Tous ces désavantages ne m’apparurent
pleinement que deux mois après avoir signé
mon premier contrat avec Battista. Et je ne
compris pas tout d’abord comment je ne les
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avais pas vus plus tôt et comment j’avais mis


tant de temps pour m’en rendre compte.
Mais devant la persistance de cette impres-
sion d’aversion et d’indignité qu’éveillait en
moi un travail d’abord désiré, je ne pus
m’empêcher à la longue de la relier logique-
ment à mes soucis conjugaux. Je compris en-
fin que si mon travail me rebutait, c’est que
ma femme ne m’aimait plus ou tout au
moins faisait montre de ne plus m’aimer ; je
l’avais affronté avec courage et confiance
tant que j’avais été sûr de l’amour d’Émilie.
Dès lors que cet amour me manquait, le
courage et la confiance m’abandonnaient
aussi et le travail ne me semblait plus qu’es-
clavage, profanation de l’esprit, perte de
temps.
CHAPITRE VI

Je me mis donc à vivre comme un homme


qui porte en soi le malaise d’une maladie en
incubation, mais ne peut se décider à aller
voir le médecin ; je veux dire que j’évitais de
trop m’appesantir sur l’attitude d’Émilie en-
vers moi et sur mon travail. Je savais qu’un
jour il me faudrait affronter cette méditation,
mais précisément parce que je la sentais in-
évitable, je m’efforçais de la retarder le plus
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possible ; le peu que j’avais déjà soupçonné


me faisait écarter ces pensées, tant je les
craignais inconsciemment. Je continuais
donc à avoir avec Émilie ces rapports qui
tout d’abord m’avaient semblé intolérables et
que, maintenant où je craignais le pire, je
m’efforçais sans y réussir entièrement de
considérer comme normaux : pendant la
journée, propos indifférents, banals, évasifs ;
la nuit, de temps à autre l’amour, avec beau-
coup d’embarras et non sans cruauté de ma
part mais sans aucune véritable participation
de la sienne. Et en même temps je continuais
à travailler avec diligence, avec acharnement
même, bien que de moins en moins volonti-
ers et avec un écœurement de jour en jour
plus marqué. Si j’avais eu alors le courage de
105/579

me définir à moi-même la situation dans


laquelle je me trouvais, j’aurais certainement
renoncé au travail et à l’amour, convaincu,
comme je le fus plus tard, que toute vie
s’était retirée d’eux. Mais ce courage me
manquait ; et peut-être espérais-je que le
temps se chargerait de résoudre mes
problèmes, sans aucun effort de ma part. Le
temps en effet les résolut, mais non pas dans
le sens que j’aurais désiré ! Ainsi, entre Ém-
ilie qui se refusait à moi et le travail auquel je
me refusais, les jours s’écoulaient dans une
atmosphère d’attente sourde et sombre.
Cependant le scénario que je faisais pour
Battista tirait à sa fin et au même moment
Battista me fit allusion à un nouveau travail,
plus important que le premier, auquel il
106/579

désirait me voir participer. Comme tous les


producteurs, Battista était un homme tou-
jours pressé et évasif et ses allusions rapides
n’allaient jamais au-delà de phrases comme
celles-ci : « Molteni, dès que vous aurez fini
ce scénario, nous en faisons tout de suite un
autre… et d’importance… » – ou bien :
« Tenez-vous prêt un de ces jours, Molteni,
j’aurai à vous faire une proposition… » et en-
core, de façon plus explicite : « Ne signez pas
de contrats, Molteni ; d’ici à une quinzaine
de jours, vous en signerez un avec moi. » Je
confesse que, malgré ma croissante aversion
pour ce genre de travail, les premières choses
auxquelles je pensai d’instinct furent l’ap-
partement et les sommes que je devais en-
core et je fus heureux de la proposition de
107/579

Battista. D’ailleurs dans ce métier de scénar-


iste, il en va toujours ainsi : même quand on
ne l’aime pas – comme c’était mon cas –
toute nouvelle offre est accueillie favorable-
ment et si l’on ne vous propose rien, on s’in-
quiète et craint d’être mis à l’écart.
Mais je ne soufflai mot à Émilie de cette
nouvelle proposition de Battista, ceci pour
deux raisons : d’abord parce que je n’étais
pas encore décidé à l’accepter ; puis, parce
que j’avais désormais compris que mon trav-
ail ne l’intéressait pas et je préférais ne pas
lui en parler de peur de provoquer une nou-
velle confirmation d’une froideur et d’une in-
différence auxquelles je m’obstinais à ne pas
attacher d’importance. Les deux choses
étaient d’ailleurs unies par un lien que je
108/579

pressentais obscurément : je n’étais pas cer-


tain d’accepter ce travail parce que je sentais
qu’Émilie ne m’aimait plus. Si elle m’avait
aimé, je l’aurais tenue au courant de cette of-
fre et lui en parler signifiait au fond
l’accepter.
Un matin, je sortis pour aller chez le
metteur en scène avec lequel je travaillais au
scénario numéro un, celui de Battista. Je
savais que c’était la dernière fois que je m’y
rendais car il manquait à peine quelques
pages pour terminer le manuscrit et cette
pensée me réconfortait. Cette corvée allait
donc prendre fin et je serais de nouveau libre
de moi-même au moins pendant la demi-
journée. En outre, deux mois de travail
avaient suffi pour que je prenne en grippe les
109/579

personnages et le sujet du film. Je savais que


bientôt je me retrouverais aux prises avec
d’autres personnages et un sujet destinés à
devenir à leur tour non moins insupport-
ables ; mais en ce moment, je me libérais des
premiers et cette perspective suffisait à m’in-
spirer un notable soulagement.
Grâce à cet espoir d’une liberté toute
proche, je travaillai ce jour-là avec une facil-
ité insolite. Pour que le scénario fût terminé,
il ne manquait que deux ou trois retouches
de peu d’importance mais sur lesquelles
depuis quelques jours nous piétinions sans
résultat. Emporté par ma verve je pus dès le
début trouver les arguments justes et ré-
soudre l’une après l’autre les dernières diffi-
cultés, si bien qu’au bout de deux heures à
110/579

peine nous nous rendions compte que le


scénario était terminé et cette fois pour de
bon. Comme il arrive au cours de certaines
interminables et épuisantes courses en
montagne, lorsque le but que l’on
désespérait d’atteindre apparaît soudain à un
tournant, j’écrivais une phrase du dialogue
quand je m’écriai avec surprise : « Mais
pourquoi ne finirait-on pas sur ces mots ? »
Le metteur en scène qui, tandis que
j’écrivais, marchait de long en large dans la
pièce, regarda la page par-dessus mon
épaule et dit à son tour d’un ton étonné et pr-
esque incrédule : « Tu as raison, cela peut
finir ici ! » Je traçai alors le mot « Fin » en
bas de la page, fermai le dossier et me levai.
111/579

Un moment, nous restâmes silencieux,


regardant tous deux le bureau sur lequel re-
posait le manuscrit enfin terminé, un peu
comme deux alpinistes à bout de forces con-
templent le petit lac ou le rocher qu’ils ont
atteint au prix de tant de fatigues. Puis le
metteur en scène soupira : « Ouf ! c’est fait.
— Oui, dis-je, c’est fait ! »
Ce metteur en scène s’appelait Pasetti ;
c’était un jeune homme blond, anguleux, sec,
précis et soigné, ayant plutôt l’aspect d’un
géomètre ou d’un comptable méticuleux que
d’un artiste. Il avait à peu près mon âge,
mais, ainsi que cela se passe généralement
dans notre métier, entre lui et moi les rap-
ports étaient ceux de supérieur à inférieur,
car le metteur en scène a toujours le pas sur
112/579

ses collaborateurs. Il reprit au bout d’un in-


stant avec son affabilité froide et gauche : « Il
faut dire, Richard, que tu es comme un che-
val qui sent l’écurie… J’aurais parié que nous
en avions au moins pour quatre jours de
travail et nous voilà débarrassés en deux
heures… eh ! eh ! la perspective de passer à
la caisse t’a donné de l’inspiration ! »
Pasetti ne m’était pas antipathique mal-
gré sa médiocrité et son incompréhension
psychologique ; entre nous s’étaient in-
stallées des relations de compensation, peut-
on dire : lui, homme sans imagination et
sans nerfs, mais conscient de ses limites et
modeste au fond : moi, toute nervosité et
imagination, émotif et complexe. Je lui ré-
pondis du même ton de plaisanterie en me
113/579

prêtant à son jeu : « Oui, tu l’as dit, la per-


spective de passer à la caisse… »
Il continua en allumant une cigarette :
« Mais ne crois pas que la partie soit finie…
nous n’avons fait que le plus gros du travail…
il va falloir revoir tous les dialogues… ne
t’endors pas sur tes lauriers ! »
Une fois de plus je notai sa manière de
s’exprimer par lieux communs et phrases
toutes faites et discrètement je jetai un coup
d’œil à ma montre : il était presque une
heure. « Sois tranquille, dis-je, je reste à ta
disposition pour toute correction à
apporter… »
Il hocha la tête : « Je vous connais tous
tant que vous êtes… pour que tu ne t’en-
dormes pas, je vais dire à Battista qu’il garde
114/579

en suspens ce qui te reste dû… » Il avait une


façon de plaisanter d’un ton un peu protec-
teur, surprenante chez un homme aussi
jeune, de stimuler ses collaborateurs en fais-
ant alterner le blâme et la louange, les
réserves et les encouragements, la prière et
les ordres ; et en ce sens on pouvait le con-
sidérer comme un bon directeur, puisque di-
riger consiste en grande partie à savoir se
servir astucieusement des autres.
Je répliquai en abondant dans son sens
comme d’habitude : « Non, tu me feras payer
tout mon dû, et je te promets d’être à ta
disposition…
— Mais à quoi tout cet argent peut-il te
servir ? fit-il en insistant lourdement, tu n’en
as jamais assez… pourtant, tu n’as pas de
115/579

maîtresse, tu ne joues pas, tu n’as pas


d’enfants !…
— J’ai mon appartement à payer,
répondis-je sérieusement en baissant les
yeux, un peu gêné de son indiscrétion.
— Tu as encore beaucoup à verser ?
— La totalité, ou peu s’en faut…
— Je suppose que c’est ta femme qui te
tourmente pour que tu te fasses payer… il me
semble l’entendre : Richard, n’oublie pas de
te faire régler le reste de tes honoraires !
— Bien sûr, c’est ma femme, assurai-je,
mais tu sais comment sont les femmes et
l’importance qu’elles attachent à leur
maison…
116/579

— À qui le dis-tu ? » Et il se mit à me par-


ler de sa femme qui lui ressemblait beaucoup
mais qu’il considérait, me sembla-t-il,
comme une créature bizarre, pleine de
caprices et d’imprévu, une femme en somme.
Je faisais semblant d’écouter attentivement
mais mon esprit était ailleurs. Il conclut in-
opinément : « Tout cela est très bien, mais je
vous connais vous autres scénaristes, vous
êtes tous de la même race… quand vous avez
touché, on ne vous revoit plus… non, non, je
dirai à Battista qu’il attende pour te régler…
— Allons, Pasetti, sois gentil…
— Bon, je verrai… mais n’y compte pas
trop… »
À la dérobée je regardai de nouveau ma
montre. J’avais donné au metteur en scène
117/579

l’occasion de montrer son autorité, il l’avait


manifestée, je pouvais donc m’en aller : « Eh
bien, je suis content d’avoir fini ce travail ou,
comme tu dis, le plus gros du travail… mais
je crois qu’il est l’heure de m’en aller. »
Il s’écria avec vivacité : « Pas du tout… il
faut boire au succès du film, que diable !… tu
ne t’en iras pas ainsi… »
Je dis, résigné : « S’il s’agit de boire, je
reste…
— Alors, passons à côté… je pense que ma
femme sera contente de boire avec nous. »
Je le suivis hors du studio par un corridor
étroit, nu et blanc, qui sentait la cuisine et les
langes d’enfant. Il me précéda au salon et ap-
pela : « Louise, Molteni et moi venons de
118/579

finir notre scénario ; maintenant nous allons


boire au succès du film. »
me
M Pasetti quitta son fauteuil pour venir
à notre rencontre. C’était une petite femme
avec une grosse tête, un visage allongé, très
blanc, encadré de bandeaux lisses et noirs.
Elle avait de grands yeux pâles et inexpres-
sifs qui ne s’animaient qu’en présence de son
mari mais qui alors ne se détachaient pas du
visage de celui-ci, comme certains chiens af-
fectueux regardent fixement leur maître.
Mais en l’absence de son mari, elle les tenait
baissés, avec un air de modestie. Fragile et
menue, elle avait mis au monde quatre en-
fants en quatre ans. « Allons, dit Pasetti avec
sa gaieté un peu encombrante, je vais pré-
parer un cocktail.
119/579
me
— Pas pour moi, Gino, intervint M Pa-
setti, tu sais que je n’en prends pas !
— Mais, nous, nous boirons. »
Je m’assis sur un fauteuil recouvert d’un
tissu à fleurs, devant une cheminée de
me
briques et M Pasetti s’assit en face de moi
sur un fauteuil identique. Je regardai autour
de moi : le salon était fait à l’image de son
propriétaire, c’était un salon en série, de
style simili-rustique, soigné, astiqué, par-
faitement en ordre, mais en même temps un
peu misérable, comme un intérieur d’em-
ployé ou de comptable. Je continuais à ex-
me
aminer la pièce car M Pasetti ne paraissait
pas éprouver le besoin de tenir une conversa-
tion. Elle restait assise en face de moi, les
yeux baissés, les mains sur ses genoux,
120/579

complètement immobile. Pendant ce temps,


Pasetti était allé à l’autre bout du salon, vers
un affreux meuble composite, à la fois bar et
poste de radio ; je le vis se plier en deux sur
ses maigres jambes et, avec des gestes précis
et anguleux, en tirer deux bouteilles, une de
vermouth et une de gin, trois verres et le
shaker. Il disposa le tout sur un plateau qu’il
apporta sur une table devant la cheminée. Je
remarquai que les deux bouteilles étaient in-
tactes et bouchées. Pasetti ne devait pas
souvent se permettre de boire ; même le
shaker étincelant paraissait neuf. Il nous dit
qu’il allait chercher de la glace et sortit.
Nous restâmes longtemps dans un silence
que j’éprouvai le besoin de rompre : « Enfin,
nous avons terminé notre scénario !
121/579
me
— Oui, répondit M Pasetti, Gino me l’a
dit.
— Je suis sûr que le film sera bon !
— J’en suis sûre aussi, d’ailleurs dans le
cas contraire Gino ne l’aurait pas fait.
— Vous connaissez le sujet ?
— Oui, Gino me l’a raconté.
— Vous plaît-il ?
— Il plaît à Gino, donc à moi aussi.
— Vous êtes toujours d’accord tous les
deux ?
— Gino et moi ? Toujours…
— Qui commande de vous deux ?
— Gino bien sûr ! »
122/579

Je remarquai qu’elle s’était ingéniée à


répéter le nom de son mari chaque fois
qu’elle avait ouvert la bouche. J’avais parlé
légèrement sur un ton désinvolte, elle
m’avait toujours répondu avec le plus grand
sérieux. Pasetti rentra avec le seau à glace et
m’interpella : « Ta femme au téléphone,
Richard. »
Je ne sais pourquoi le sang se porta viol-
emment à mon cœur comme par un retour
soudain de l’angoisse bien connue. Mach-
inalement je me levai et me dirigeai vers la
porte. « Le téléphone est à la cuisine, ajouta
Pasetti, mais si tu veux, tu peux répondre
d’ici, j’ai branché la communication. »
Un appareil téléphonique était en effet
sur un coffre à côté de la cheminée. Je pris le
123/579

récepteur et entendis la voix d’Émilie :


« Excuse-moi, Richard, il faut que tu t’ar-
ranges aujourd’hui pour déjeuner en dehors
de la maison… je déjeune avec maman…
— Mais, pourquoi ne me l’as-tu pas dit
plus tôt ?
— Je ne voulais pas te déranger dans ton
travail.
— C’est bon, dis-je, j’irai manger au
restaurant.
— À tantôt… au revoir… »
Elle coupa la communication et je me re-
tournai vers Pasetti : « Tu ne manges pas
chez toi, Richard ? me demanda-t-il.
— Non, je vais aller au restaurant.
124/579

— Eh bien, reste à déjeuner avec nous… à


la bonne franquette, tu sais… mais tu nous
feras plaisir… »
Une sensation de découragement m’avait
envahi inexplicablement à la pensée de
manger seul au restaurant ; sans doute parce
que j’avais goûté par avance la joie d’annon-
cer à Émilie la fin du scénario. Peut-être
m’en serais-je abstenu, sachant que désor-
mais mes actes ne l’intéressaient plus ; mais
sur le moment j’avais obéi à la vieille
habitude de notre passé. L’invitation de Pa-
setti me fit plaisir et je l’acceptai avec une
gratitude excessive. Pendant ce temps, il
avait débouché les deux bouteilles et avec
des gestes de pharmacien qui règle le dosage
d’une potion, il versait dans une petite
125/579

mesure le gin et le vermouth et les vidait


me
dans le shaker. M Pasetti continuait à
dévorer son mari des yeux. Celui-ci, après
avoir vigoureusement secoué le shaker, s’ap-
prêtait à remplir les verres. « Rien qu’un
doigt pour moi, je t’en prie, lui recommanda
sa femme, et toi aussi, Gino, prends-en très
peu, cela pourrait te faire mal !
— Ce n’est pas tous les jours qu’on finit
un scénario ! »
Il remplit nos deux verres, et versa à
peine un peu de cocktail dans le troisième.
Tous trois nous levâmes nos verres : « À une
centaine de scénarios comme celui-ci ! » dit
Pasetti mouillant à peine ses lèvres et re-
posant son verre sur la table. Je vidai le mien
me
d’un trait. M Pasetti but à petites gorgées
126/579

puis se leva en disant : « Je vais aller jeter un


coup d’œil à la cuisine, vous permettez… ? »
Elle sortit, Pasetti prit sa place sur le
fauteuil à fleurs et nous nous mîmes à bav-
arder. Ou plutôt, il se mit à monologuer, à
propos du scénario surtout, et je l’écoutais en
approuvant par des grognements ou des ho-
chements de tête tout en continuant à boire.
Le verre de Pasetti en était toujours au même
point, à demi plein, et déjà j’avais vidé le
mien trois fois. Je ne sais pourquoi une im-
pression intense de détresse s’insinuait en
moi et je buvais dans l’espoir que l’ivresse la
ferait passer. Mais je résiste bien à l’alcool et
le cocktail de Pasetti était léger et fort
baptisé. Aussi trois ou quatre petits verres ne
servirent qu’à augmenter mon vague
127/579

désarroi. « Comme je me sens malheureux et


pourquoi ? » me demandai-je soudain et je
me rappelai alors que le premier coup de
stylet de la douleur, je l’avais ressenti en en-
tendant au téléphone la voix d’Émilie si
froide, si impersonnelle, si mesurée et sur-
me
tout si différente de celle de M Pasetti lor-
squ’elle prononçait le nom magique de Gino.
Mais il ne me fut pas possible d’approfondir
me
ces réflexions car M Pasetti parut de nou-
veau et nous annonça que nous pouvions
passer à table.
La salle à manger des Pasetti était du
même genre que le studio et le salon :
meubles reluisants, coquets et bon marché
en bois cérusé, assiettes en faïence de
couleur, verrerie rustique verte, nappe et
128/579

serviettes de chanvre écru. La pièce était


petite et la table l’emplissait presque entière-
ment de telle sorte que la bonne, en tournant
autour pour passer le plat, devait chaque fois
faire déplacer l’un des convives ; nous nous
mîmes à manger en silence, avec componc-
tion. Puis, la domestique changea les assi-
ettes et j’en profitai pour demander à Pasetti
quels étaient ses projets pour l’avenir. Il me
répondit de sa voix froide, précise, grêle, à
laquelle la modestie et le manque d’imagina-
tion paraissaient inspirer à la fois le choix
des mots et les intonations les plus légères.
Je me taisais ne trouvant rien à dire, car les
projets de Pasetti ne m’intéressaient nulle-
ment et m’eussent-ils intéressé que cette voix
blanche et monocorde les aurait rendus
129/579

ennuyeux. Et comme mon regard inattentif


errait vaguement d’un objet à l’autre, sans ri-
en trouver qui pût l’attirer, il s’arrêta sur le
me
visage de M Pasetti, écoutant elle aussi, le
menton appuyé sur la main, les yeux fixés
comme d’ordinaire sur son mari. Alors,
devant ce visage, je fus frappé par l’expres-
sion des yeux : une expression tendre,
brûlante, mêlée d’humble admiration, d’en-
voûtement physique et d’une timidité pr-
esque mélancolique. J’en fus d’autant plus
frappé que le sentiment qui s’y reflétait me
semblait vraiment incompréhensible. Ce Pa-
setti si incolore, si malingre, si médiocre, si
visiblement privé de toutes les qualités qui
peuvent séduire une femme, me semblait un
objet incroyable pour une pareille attention.
130/579

Puis je me dis que tout homme finit toujours


par trouver la femme qui l’apprécie et qui
l’aime, que juger les sentiments d’autrui
d’après les siens propres était une erreur et
je sentis s’éveiller en moi de la sympathie
pour cette femme si dévouée à son com-
pagnon et de l’estime pour lui qui, avec toute
sa médiocrité, m’inspirait jusqu’ici une
amitié ironique. Mais, pendant que déjà dis-
traits mes regards se portaient ailleurs, voici
qu’une pensée ou plutôt une intuition subite
traversa mon esprit : « Dans ces yeux-là, il y
a tout l’amour de cette femme pour son mari
et c’est parce qu’elle l’aime qu’il est satisfait
de lui-même et de ce qu’il fait, mais les yeux
d’Émilie ne reflètent plus depuis longtemps
131/579

un tel sentiment… Émilie ne m’aime plus, ne


m’aimera jamais plus… »
Cette pensée réveillant en moi une
douleur profonde me causa comme un choc
physique ; à tel point que je fis une grimace
me
et que M Pasetti, pleine de sollicitude, me
demanda si la viande que j’étais en train de
manger était dure. Je la rassurai : la viande
était tendre. Cependant, tout en faisant mine
d’écouter Pasetti qui continuait à énumérer
ses projets, je m’appliquais à approfondir
cette première sensation de douleur, si aiguë
et en même temps si obscure. Je compris al-
ors que depuis un mois j’avais essayé de
m’habituer à une situation intolérable, sans y
parvenir ; en réalité je ne pouvais plus sup-
porter de vivre ainsi entre Émilie qui ne
132/579

m’aimait plus et un travail que, par la faute


d’Émilie, je n’aimais pas. « Je ne peux plus
continuer sur cette voie, me dis-je, il faut une
fois pour toutes que je m’explique avec ma
femme… et s’il le faut je me séparerai d’elle
et abandonnerai mon travail… » Pourtant,
malgré cette résolution désespérée, je
m’aperçus que je n’arrivais pas à y croire en-
tièrement ; à dire vrai, je n’étais pas encore
tout à fait convaincu qu’Émilie s’était définit-
ivement éloignée de moi, ni que je trouverais
la force de me séparer d’elle, de lâcher mon
travail de scénariste et de vivre seul. En
d’autres termes, j’éprouvais une sensation
d’incrédulité d’une espèce douloureuse et
nouvelle pour moi, en face d’un fait que mon
esprit considérait déjà comme indubitable.
133/579

Puisque Émilie avait cessé de m’aimer, com-


ment en était-elle arrivée à cette in-
différence ? Le cœur serré par l’angoisse, je
pressentais que cette première affirmation
d’ordre général, déjà si douloureuse, exigeait
pour me convaincre entièrement mille autres
démonstrations plus particulières et par con-
séquent plus concrètes et plus douloureuses
encore. Je savais qu’Émilie ne m’aimait plus,
mais j’ignorais la cause et les phases d’un tel
changement et, pour en être absolument per-
suadé, il fallait m’expliquer avec elle,
rechercher, analyser, enfoncer le fer subtil et
impitoyable de l’enquête dans une blessure
que jusqu’ici je m’étais efforcé d’oublier.
Cette pensée m’épouvantait ; pourtant, je le
comprenais, ce ne serait qu’après avoir mené
134/579

mon enquête jusqu’au bout que je trouverais


le courage de me séparer d’Émilie, ainsi que
me l’avait spontanément suggéré une impul-
sion désespérée de mon âme.
Cependant je continuais à manger, à
boire, à écouter Pasetti sans presque me
rendre compte de ce que je faisais. Finale-
ment, grâce à Dieu, le repas se termina. Nous
passâmes de nouveau au salon où il fallut re-
mplir les formalités diverses des réceptions
bourgeoises : le café – un ou deux morceaux
de sucre ? – l’offre des liqueurs – douce ou
forte ? – accueillie par le refus habituel, les
propos oiseux qui font passer le temps… Lor-
sque je crus pouvoir prendre congé sans don-
ner une impression de hâte, je me levai.
Mais, à ce moment, l’aînée des enfants de
135/579

Pasetti fut introduite au salon par sa bonne


qui voulait l’amener aux parents avant la
promenade quotidienne. C’était une enfant
brune et pâle avec de très grands yeux, mais
assez commune dans l’ensemble et insignifi-
ante comme ses parents. Tandis que je la re-
gardais qui se laissait embrasser et cajoler
par sa mère, une pensée me traversa l’esprit :
jamais, je ne serai heureux comme ces gens-
là… Émilie et moi, nous n’aurons jamais
d’enfant… Et, aussitôt après, une seconde
pensée plus amère encore : comme j’épouse
bien l’attitude de tous les maris déçus par
leur femme ! Me voilà en train d’envier un
couple quelconque qui mange de baisers sa
progéniture… exactement comme n’importe
quel mari se trouvant dans ma situation…
136/579

Cette pensée me mortifia et me rendit insup-


portable la scène familiale à laquelle
j’assistais.
Brusquement je déclarai qu’il me fallait
prendre congé.
Pasetti, la pipe à la bouche, m’accom-
pagna jusqu’à la porte. J’eus l’impression
que mon départ précipité avait étonné et of-
fusqué sa femme qui s’attendait sans doute à
me voir m’attendrir devant le spectacle édifi-
ant de son amour maternel.
CHAPITRE VII

Mon second scénario devait m’occuper à


partir de quatre heures ; j’avais encore une
heure et demie devant moi ; quand je fus
dans la rue, je me dirigeai instinctivement
vers ma maison. Je savais qu’Émilie était ab-
sente puisqu’elle avait déjeuné chez sa mère ;
mais désemparé, plein d’angoisse, j’espérais
me tromper et la trouver chez elle. Dans ce
cas, me disais-je, j’aurais le courage de lui
138/579

parler franchement, de provoquer une ex-


plication définitive. De cette explication, je le
sentais, dépendraient mes rapports avec Ém-
ilie et d’autre part aussi mon travail. Après
tant de tergiversations et d’hypocrisies, je
croyais préférer n’importe quel désastre au
prolongement d’une situation malheureuse-
ment de plus en plus claire et de moins en
moins supportable. Peut-être devrais-je me
séparer de ma femme, refuser le second
scénario de Battista… ce ne serait que mieux.
La vérité, quelle qu’elle fût, me semblait
désormais infiniment plus acceptable que
cette situation vile et trouble, entre le men-
songe et la compassion que j’avais de moi-
même.
139/579

Mais en arrivant dans ma rue, je fus re-


pris par ma perplexité : Émilie ne pouvait
être à la maison et dans cet appartement
neuf qui m’était maintenant plus hostile en-
core qu’étranger, j’allais me sentir plus
désemparé et tourmenté que dans un endroit
public. Un moment j’eus la tentation de
m’éloigner et d’aller passer cette heure et
demie d’attente au café. Puis, dans un subit
et providentiel éclair de ma mémoire, je me
souvins que la veille j’avais promis à Battista
de me trouver chez moi à cette heure de la
journée, pour prendre rendez-vous avec lui
par téléphone. Il s’agissait d’un rendez-vous
important puisque Battista devait me parler
définitivement de son nouveau scénario, me
faire des propositions concrètes et me
140/579

présenter au metteur en scène et je lui avais


assuré que je serais chez moi à l’heure dite,
comme chaque jour d’habitude. Je pouvais
évidemment téléphoner à Battista du café ;
mais je n’étais pas sûr de le trouver chez lui
car il déjeunait souvent au restaurant ;
d’autre part, dans mon angoisse extrême,
j’avais besoin d’un prétexte pour rentrer chez
moi ; l’appel téléphonique de Battista me
fournissait justement ce prétexte.
Je rentrai donc, allai vers l’ascenseur, en
fermai les portes et pressai le bouton du
dernier étage où j’habitais. Et pendant que je
montais, je me dis qu’au fond je n’avais pas
le droit de fixer un rendez-vous à Battista,
n’étant pas du tout certain d’accepter sa nou-
velle proposition. Tout allait dépendre de
141/579

mon explication avec Émilie ; je savais que si


elle me déclarait explicitement qu’elle ne
m’aimait plus, non seulement je ne ferais pas
ce scénario, mais je n’en ferais aucun autre
de ma vie. Or, Émilie n’étant pas à la maison
lorsque Battista téléphonerait, je ne serais
pas honnêtement en mesure d’accepter, de
refuser, ni d’aller discuter son offre. Et
traiter une affaire pour se retirer ensuite me
paraissait parmi toutes les absurdités de ma
vie la plus absurde. À cette pensée je fus saisi
d’écœurement et d’une rage forcenée, j’arrê-
tai brusquement l’ascenseur et pressai le
bouton de descente. Il valait mieux, beauc-
oup mieux, me dis-je, que Battista ne me
trouve pas au bout du fil quand il téléphon-
erait. Plus tard, le soir même, je
142/579

m’expliquerais avec Émilie et, dès le lende-


main, je donnerais au producteur une ré-
ponse en conformité avec l’explication que
j’aurais reçue. Pendant ce temps, l’ascenseur
descendait et je voyais à travers les vitres dé-
polies défiler les étages avec les yeux
désespérés d’un poisson qui voit s’abaisser
rapidement le niveau de l’eau dans la vasque
qu’il habite. Finalement, l’ascenseur s’arrêta
et je mis la main sur le bouton de la porte.
Mais une subite réflexion arrêta mon geste :
oui, c’était vrai, de ma discussion avec Émilie
dépendait mon acceptation de ce nouveau
travail, mais si, dans la soirée, Émilie
m’assurait de la constance de son amour, ne
risquais-je pas, en ne me trouvant pas chez
moi, de mécontenter Battista et de perdre le
143/579

scénario ? Les producteurs, je le savais par


expérience, ont les caprices des petits tyr-
ans ; ce genre de contretemps pouvait suffire
à faire changer Battista d’avis et l’inciter à
choisir un autre scénariste. Ces réflexions se
bousculaient dans ma tête dolente, en me
laissant une profonde impression de détresse
aiguë : quel pauvre homme je fais, pensais-
je, déchiré entre mes intérêts et mes senti-
ments, incapable d’opter et de décider. Dieu
sait combien de temps je serais resté encore
dans l’ascenseur, hésitant et éperdu, si une
jeune femme, les bras chargés de paquets,
n’avait soudainement ouvert les portes. Elle
étouffa un cri de frayeur en me découvrant,
cloué sur place, devant elle ; puis se repren-
ant, elle entra à son tour et me demanda à
144/579

quel étage je voulais monter. « Au dernier,


dis-je.
— Moi au second », répliqua-t-elle en
pressant sur le bouton ; et l’ascenseur monta.
Je pris pied sur le palier avec une sensa-
tion de profond soulagement et je ne pus
m’empêcher de me raisonner : « Vraiment,
dans quel état suis-je pour me comporter de
la sorte ? Comment en suis-je arrivé là ? »
Réfléchissant ainsi, j’entrai chez moi et pous-
sai la porte de la salle de séjour. Et alors, je
vis, étendue sur le divan, en robe de
chambre, un livre à la main, Émilie. À côté
du divan, une petite table portait des assi-
ettes et les restes d’un repas. Émilie n’était

pas sortie, elle n avait pas déjeuné chez sa
mère, elle m’avait menti…
145/579

Je devais faire une étrange figure car,


après un coup d’œil jeté sur moi, elle me de-
manda : « Qu’as-tu ? Que t’est-il arrivé ?
— Ne devais-tu pas déjeuner chez ta
mère ? dis-je d’une voix étranglée. Comment
se fait-il que tu sois ici ? Tu m’avais dit que
tu déjeunais dehors…
— Maman m’a téléphoné qu’elle était
empêchée, répondit-elle calmement.
— Et pourquoi ne m’as-tu pas averti ?
— Parce que maman m’a téléphoné au
dernier moment… j’ai pensé que tu n’étais
plus chez Pasetti. »
J’étais sûr qu’elle mentait et je ne savais
sur quoi se fondait cette certitude. Mais in-
capable de lui fournir une preuve comme de
me la fournir à moi-même, je me tus et m’as-
sis à mon tour sur le divan. Au bout d’un
146/579

instant, elle me demanda, tout en feuilletant


sa revue et sans lever les yeux sur moi : « Et
toi, qu’as-tu fait ?
— Les Pasetti m’ont invité. »
À ce moment le téléphone sonna dans la
pièce voisine. Je pensai : « C’est Battista, je
vais lui dire que j’ai décidé de ne plus faire de
scénario… au diable le tout !… il est si visible
que cette femme n’a pas un brin d’affection
pour moi… »
Mais Émilie, avec son indolence
habituelle, me pressa : « Va voir qui appelle,
c’est certainement pour toi » ; je me levai et
sortis. Le téléphone était dans la chambre à
côté sur la table de chevet. Avant de prendre
la communication, je jetai un regard sur le lit
avec son oreiller solitaire et je sentis ma
147/579

résolution s’affirmer : c’était fini, j’allais re-


fuser le scénario, puis je quitterais Émilie. Je
portai l’écouteur à l’oreille, mais au lieu de la
voix de Battista, ce fut ma belle-mère que
j’entendis : « Richard, Émilie est-elle ici ? »
Avant même de réfléchir je répondis :
« Non, elle n’y est pas… Elle m’a dit qu’elle
déjeunait chez vous… elle est sortie… je vous
croyais ensemble…
— Mais voyons, je lui ai téléphoné que ce
n’était pas possible parce que c’est le jour de
congé de ma domestique » fit la voix éton-
née. À ce moment, je levai les yeux et à tra-
vers la porte demeurée ouverte je vis sur le
divan Émilie étendue qui me regardait ; et je
remarquai que ses yeux fixés sur moi étaient
chargés d’aversion réfléchie et de froid mé-
pris plutôt que de surprise. Je compris que,
148/579

de nous deux, c’était moi qui avais menti et


qu’elle savait la raison de mon mensonge. Je
bredouillai alors quelques mots d’adieu et
puis tout à coup, comme si je me ravisais, je
criai dans l’appareil : « Non… attendez…
Émilie arrive juste en ce moment… je vais
vous la passer. » En même temps, je faisais
signe à Émilie de venir au téléphone. Elle se
leva du divan, traversa la pièce la tête basse
et prit l’écouteur de ma main sans me re-
garder ni me remercier. Je me dirigeai vers
le salon et elle fit un geste d’impatience
comme pour m’intimer l’ordre de fermer la
porte. J’obéis et plein de trouble je m’assis
sur le divan et attendis.
Émilie téléphona longtemps et dans mon
impatience douloureuse et inquiète il me
149/579

sembla qu’elle le faisait avec intention. Mais


en réalité ses conversations téléphoniques
avec sa mère étaient toujours très longues.
Elle était très attachée à sa mère, restée
veuve et qui n’avait plus qu’elle, et elle
paraissait en avoir fait sa confidente. Enfin la
porte s’ouvrit et Émilie réapparut. Je restai
muet et immobile, comprenant à son expres-
sion d’une dureté insolite qu’elle était en
colère contre moi. Elle attaqua aussitôt en
rangeant la vaisselle restée sur la petite
table : « Es-tu devenu fou ? Pourquoi as-tu
dit à maman que j’étais sortie ? »
Je restai bouche close, froissé par le ton
qu’elle employait. « C’était pour voir si
j’avais dit la vérité, poursuivit-elle, pour
150/579

vérifier s’il était exact que maman m’avait


avertie et qu’elle ne pouvait déjeuner avec
moi ? »
Je répondis avec effort : « Peut-être pour
cette raison, en effet…
— Eh bien, je te prie de ne plus recom-
mencer… je dis la vérité et je n’ai rien à cach-
er… je ne puis souffrir cette manière
d’agir… »
Elle prononça ces mots sur un ton défini-
tif et sortit de la pièce. Resté seul, je goûtai
un instant l’amère sensation de la victoire.
C’était donc vrai : Émilie ne m’aimait plus ;
jamais autrefois elle ne m’aurait parlé ainsi.
Elle m’aurait dit avec une douceur mêlée de
surprise amusée : « Mais tu croyais donc
vraiment que je t’avais menti ? » et elle
aurait ri, comme d’un enfantillage excusable,
puis peut-être se serait-elle enfin montrée
151/579

cajoleuse : « Serais-tu jaloux ? Ne sais-tu pas


que tu es mon seul amour ? » Tout aurait fini
par un baiser presque maternel, par une
caresse de ses longues et grandes mains sur
mon front comme pour en chasser toute
préoccupation et toute incertitude. Il est vrai
qu’en ce temps-là je n’aurais jamais pensé à
la surveiller et moins encore à mettre sa pa-
role en doute.
Tout était changé : elle dans son amour,
moi dans le mien et tout semblait
s’acheminer vers un changement pire encore.
Mais l’homme veut toujours espérer
même lorsqu’il est convaincu qu’il n’y a plus
d’espoir ; j’avais eu la démonstration qu’Ém-
ilie ne m’aimait plus et cependant un doute
subsistait encore en moi, ou plutôt l’espoir
d’avoir mal interprété un incident au fond
sans importance. Je ne devais pas précipiter
152/579

les choses, me dis-je, il fallait qu’Émilie elle-


même me signifiât qu’elle ne m’aimait plus :
elle seule pouvait me donner les preuves qui
me manquaient encore. Toutes ces pensées
se succédaient rapidement dans mon esprit
pendant qu’assis sur le divan je regardais
dans le vide. Puis Émilie rentra, revint
s’étendre derrière moi et reprit la lecture de
sa revue. Je lui dis alors, sans me retourner ;
« Dans un instant Battista va téléphoner
pour me proposer un nouveau scénario…
une grosse affaire, cette fois…
— Eh bien, tu seras content, je pense ?
— Ce scénario peut me faire gagner beau-
coup d’argent, de quoi faire face au moins à
deux échéances pour l’appartement… »
153/579

Cette fois, elle garda le silence. « D’autre


part, continuai-je, il présente une grande im-
portance pour moi, car si je le fais, j’en aurai
d’autres à la suite… il s’agit d’un grand
film. »
Elle demanda enfin, avec la voix distraite
de quelqu’un qui parle tout en lisant et sans
quitter la page des yeux : « Quel film ?
— Je ne sais pas », répondis-je ; je pris un
temps puis ajoutai sur un ton quelque peu
solennel : « J’ai d’ailleurs décidé de refuser
cette proposition…
— Et pourquoi ? » Sa voix était encore
tranquille, indifférente.
Je me levai, fis le tour du divan et vint
m’asseoir en face d’elle. Émilie abaissa la re-
vue qu’elle était en train de lire et me
154/579

regarda : « Parce que, me lançai-je en toute


sincérité, parce que, tu le sais, je déteste ce
genre de travail et ne le fais que par amour
pour toi… pour payer cet appartement
auquel tu tiens ou parais tenir si fort… mais
j’ai acquis la certitude que tu ne m’aimes
plus… alors tout cela devient inutile… »
Elle me regardait avec de grands yeux,
sans mot dire : « Tu ne m’aimes plus… je vais
par conséquent abandonner ce métier…
Quant à la maison… eh bien, je l’hypothé-
querai ou la vendrai… Je ne peux pas, vois-
tu, continuer à vivre ainsi et je sens que le
moment est venu de te le dire… maintenant
tu sais… d’ici peu Battista va téléphoner et je
l’enverrai au diable. »
155/579

C’était fait, j’avais parlé et l’heure de l’ex-


plication, si redoutée et désirée à la fois,
avait sonné. J’éprouvais un soulagement à
cette pensée et je fixais Émilie avec une fran-
chise toute neuve, attendant sa réponse. Elle
ne répondit pas aussitôt. Évidemment ma
brusque déclaration l’avait surprise. Puis,
prudemment, comme si elle voulait gagner
du temps :
« Quelque chose te fait donc penser que je
ne t’aime plus ?
— Tout, répliquai-je avec une violence
passionnée.
— Par exemple ?
— Dis-moi d’abord si c’est vrai ou non ? »
Elle insista, obstinée : « Non, c’est à toi de
me dire ce qui te fait penser ainsi ?
— Tout, répétai-je, ta façon de me parler,
de me regarder, de te comporter vis-à-vis de
156/579

moi… tout… il y a un mois, tu as même mani-


festé le désir que nous fassions chambre à
part… jamais tu n’aurais voulu cela
autrefois… »
Elle me regardait, incertaine, puis tout à
coup je vis passer dans ses yeux une lueur
rapide de décision ; elle venait, j’en étais sûr,
de définir l’attitude qu’elle prendrait à mon
égard et quoi que je fasse ou dise, rien ne
modifierait sa ligne de conduite. Elle ré-
pondit avec douceur : « Je t’assure, je peux te
donner ma parole, que je ne puis dormir avec
la fenêtre ouverte… j’ai besoin d’obscurité et
de silence… je te le jure…
— Mais je t’ai offert de fermer la fenêtre,
la nuit.
157/579

— Et puis, il y a autre chose… – elle hés-


ita – il y a que tu n’es guère silencieux quand
tu dors…
— Que veux-tu dire ?
— Tu ronfles. » Elle eut un léger sourire et
ajouta : « Tu me réveillais toutes les nuits…
c’est pourquoi j’ai décidé de coucher seule. »
Je fus assez étonné d’apprendre que je
ronflais et j’eus peine à le croire ; j’avais
dormi aux côtés d’autres femmes : aucune
d’elles ne s’était jamais plainte de mes ron-
flements. Je poursuivis : « Tu ne m’aimes
plus parce qu’une femme aimante… – j’hési-
tai, gêné – ne fait pas l’amour comme tu le
fais depuis quelque temps avec moi… »
158/579

Elle protesta aussitôt, presque âprement :


« Je me demande vraiment ce que tu veux…
nous faisons l’amour chaque fois que tu le
désires… me suis-je jamais refusée à toi ? »
Je savais que dans ce genre de conversa-
tion intime, c’était toujours moi, de nous
deux, le plus pudique, timide, embarrassé.
Émilie d’ordinaire si réservée et délicate
paraissait perdre dans l’intimité toute
pudeur et toute gêne et il lui arrivait même –
ce qui chaque fois me surprenait vaguement
et m’attirait en même temps par je ne sais
quelle innocence – de parler, avant, pendant
et après l’amour, de l’amour lui-même, sans
réticences, sans tendresse voilée, avec une
crudité et une liberté déconcertantes.
159/579

Je dis entre mes dents : « Tu ne t’es pas


refusée, soit… mais… »
Elle continua avec véhémence : « Toutes
les fois que tu as voulu faire l’amour, j’y ai
consenti… et tu n’es pas homme à te con-
tenter de l’acte tout simple… tu fais très bien
l’amour…
— C’est vrai ? fis-je, flatté malgré moi.
— Oui, dit-elle sèchement sans me re-
garder, eh bien, si je ne t’aimais pas, ta… vir-
tuosité même m’aurait paru ennuyeuse et
j’aurais cherché à m’esquiver… une femme
peut toujours trouver des prétextes pour se
refuser, n’est-ce pas ?
— C’est entendu, dis-je, tu ne t’es jamais
refusée… mais c’est ta manière de faire
160/579

l’amour qui me prouve que tu ne m’aimes


pas !
— Et quelle est cette manière ? »
J’aurais dû lui répondre : « Tu fais
l’amour comme une prostituée soumise à son
client et qui souhaite simplement que la
chose soit vite faite… voilà ! » Mais, par re-
spect pour elle et aussi pour moi-même, je
préférai me taire. Elle aurait nié et peut-être
m’aurait rapppelé crûment, avec une pré-
cision technique, certains de ses rapports
sensuels où tout s’exprimait : habileté,
recherche du plaisir, acharnement, fureur
érotique, tout sauf la tendresse et l’abandon
ineffable du véritable don de soi. Et je
n’aurais su que lui opposer ; de plus, en l’of-
fensant par une comparaison injurieuse, je
161/579

me serais mis dans mon tort. Désolé, com-


prenant que l’explication que j’avais voulu
provoquer s’était dérobée, je me contentai de
dire : « En somme, quelle qu’en soit la rais-
on, je suis convaincu que tu ne m’aimes plus,
voilà tout… »
Elle me fixa du regard avant de me répon-
dre ou de faire un geste comme pour calculer
d’après l’expression de mon visage l’attitude
qu’il conviendrait de prendre.
Je notai alors chez elle une particularité
que je connaissais déjà ; son beau visage
brun et placide, si harmonieux et régulier,
subissait, dans l’irrésolution qui divisait son
âme, une sorte de processus de décomposi-
tion : ses joues devenaient asymétriques,
l’une semblant s’être subitement amaigrie, sa
bouche était tirée de côté, ses yeux, égarés et
sombres, paraissaient se dissoudre dans leur
orbite comme dans une cire obscure. J’ai dit
162/579

que je connaissais cette particularité ; elle


apparaissait en effet chaque fois qu’Émilie
devait prendre une décision qui lui déplaisait
ou allait à rencontre de sa nature.
Soudain, dans un brusque élan de tout
son être, elle jeta ses bras autour de mon cou
en s’écriant d’une voix qui résonna faux à
mes oreilles : « Pourquoi parles-tu ainsi,
Richard ? je t’aime ni plus ni moins que par
le passé ! » Je sentais son souffle chaud
contre ma tête ; sa main effleura mon front,
mes tempes et mes cheveux et elle attirait ma
tête contre sa poitrine et l’étreignait de ses
deux bras.
Mais la pensée me vint qu’elle m’embras-
sait ainsi pour me cacher son visage, peut-
être seulement ennuyé et tendu comme lor-
squ’une chose est faite sans aucune particip-
ation de l’âme, par pure volonté. Et tout en
pressant ma tête contre sa poitrine à demi
163/579

nue que soulevait sa respiration tranquille,


dans ma nostalgie désespérée de l’amour, je
ne pouvais m’empêcher de penser : « Ce ne
sont là que des gestes… est-il possible qu’elle
ne se trahisse pas par quelque phrase ou
quelque intonation ? »
Et j’attendais, j’attendais, quand j’en-
tendis sa voix qui risquait avec précaution :
« Que ferais-tu si vraiment je ne t’aimais
plus ? » Elle s’était trahie : j’avais donc rais-
on et pouvais savourer mon amer triomphe.
Émilie voulait savoir quelles seraient mes
réactions au cas où elle aurait cessé de
m’aimer, pour mesurer les risques d’une
totale franchise. Sans bouger, la tête enfouie
dans sa poitrine douce et chaude, je mur-
murai : « Je te l’ai déjà dit… d’abord je
164/579

refuserais la proposition de Battista. »


J’aurai voulu ajouter : « et je me séparerais
de toi », mais je n’eus pas le courage de le
dire en cet instant, ayant ma joue contre son
sein et sa main sur mon front. Au fond j’es-
pérais encore qu’elle tenait à moi et redoutait
que cette séparation même théoriquement
admise, pût devenir réelle. « Mais je
t’aime », l’entendis-je soupirer tandis qu’elle
continuait à m’étreindre, « et tout ceci est
absurde… sais-tu ce que tu vas faire ? Quand
Battista te téléphonera tu lui fixeras un
rendez-vous, tu t’y rendras et accepteras ce
travail…
— Mais pourquoi, puisque tu n’éprouves
plus rien pour moi ? »
165/579

Elle répondit, cette fois, sur un ton de


raisonnement et de remontrance : « Je
t’aime, ne me le fais pas répéter… et je tiens à
rester ici… Si ce travail te déplaît, je ne dis-
cuterai pas… mais si tu veux y renoncer
parce que tu te figures que je ne tiens plus à
toi et à notre foyer, alors sache que tu te
trompes… »
J’eus le vague espoir qu’elle ne mentait
pas et en même temps je sentis que, pour
l’instant du moins, elle m’avait persuadé.
Mais comme j’aurais voulu maintenant en
savoir davantage, être tout à fait rassuré !
Alors, comme si elle avait deviné mon désir,
elle lâcha prise et murmura : « Embrasse-
moi, veux-tu ? »
166/579

Je me redressai et la contemplai un mo-


ment avant de l’embrasser ; je fus frappé de
l’expression de lassitude qui marquait son
visage plus que jamais défait et irrésolu,
comme si en me parlant, me caressant,
m’étreignant, elle avait fourni un effort
surhumain et s’apprêtait en m’embrassant à
en faire un plus dur encore. Je la pris par le
menton et j’avançai mes lèvres vers les si-
ennes quand le téléphone sonna. « C’est
Battista », dit-elle en se dégageant avec un
soulagement manifeste et elle courut à la
chambre. Du divan où j’étais resté assis, par
la porte ouverte, je la vis prendre l’écouteur :
« Oui, dit-elle, il est là, je vous le passe…
comment allez-vous ? »
167/579

Quelques paroles de l’autre côté du fil.


Elle dit en me faisant de la main un signe
d’intelligence : « Nous étions justement en
train de parler de vous et de votre nouveau
film… »
D’autres phrases mystérieuses… Puis de
nouveau sa voix posée : « Mais oui, nous
nous reverrons comme avant… je vous passe
Richard. »
J’allai prendre l’écouteur. Comme je
l’avais prévu, Battista m’annonça qu’il m’at-
tendrait le lendemain, dans l’après-midi, à
son bureau. Je répondis que j’irais,
échangeai encore avec lui quelques paroles
puis reposai l’écouteur. Alors seulement je
m’aperçus que, tandis que je parlais, Émilie
était sortie de la chambre. Et je pensai tout
naturellement qu’elle s’en était allée parce
qu’elle avait obtenu que j’accepte le rendez-
168/579

vous de Battista ; désormais sa présence et


ses caresses n’étaient plus nécessaires.
CHAPITRE VIII

Le lendemain, à l’heure dite, je me rendis


au rendez-vous fixé. Le bureau de Battista
occupait tout le premier étage d’une maison
ancienne, jadis habitée par une famille de
l’aristocratie et devenue maintenant, comme
cela arrive de nos jours, le siège de nom-
breuses sociétés commerciales. Au moyen de
cloisons de bois, Battista avait fait diviser les
vastes salons aux plafonds peints, aux murs
170/579

recouverts de stucs et en avait fait autant de


petites pièces meublées de façon utilitaire.
Là où autrefois étaient suspendus des
tableaux anciens à sujet mythologique ou
sacré, on voyait aujourd’hui de grandes af-
fiches publicitaires aux couleurs criardes ;
partout étaient clouées des photographies
d’acteurs et d’actrices, des pages de revues il-
lustrées, des attestations encadrées de prix
de festival et autres ornements classiques
dans les sièges de sociétés cinématograph-
iques. Dans l’antichambre, sur un fond dé-
coré de fresques de verdure, trônait une
énorme banque métallique laquée de vert,
derrière laquelle trois ou quatre secrétaires
accueillaient les visiteurs. Battista était un
assez jeune producteur qui durant ces
171/579

dernières années avait fait son chemin grâce


à des films de facture assez plate, mais d’un
bon succès commercial.
Sa société, modestement intitulée « Tri-
omphe Films » jouissait à l’époque d’une ex-
cellente cote.
À cette heure, l’antichambre était déjà
bondée et d’un coup d’œil, avec l’expérience
que j’avais en la matière, je classai sans hés-
itation les divers visiteurs : des scénaristes,
reconnaissables à leur allure en même temps
lasse et affairée, à leur serviette serrée sous
le bras, à leurs vêtements à la fois recherchés
et négligés ; quelque vieil imprésario de
cinéma, pareil à un facteur rural ou à un ma-
quignon ; deux ou trois filles, actrices en
herbe ou figurantes, jeunes et peut-être
172/579

charmantes, mais prématurément gâtées par


une expression étudiée, un maquillage exces-
sif, une toilette prétentieuse et des ambitions
visibles ; finalement, quelques individus non
qualifiables, de l’espèce qui ne manque ja-
mais dans l’antichambre des producteurs :
acteurs sans emploi, écrivains improvisés,
quémandeurs de tout genre. Tous ces gens
arpentaient de long en large le sol de
mosaïque noirci ou se vautraient sur les
sièges dorés alignés le long des murs, bâil-
lant, fumant, parlant à mi-voix. Quand elles
ne répondaient pas aux nombreux coups de
téléphone, les secrétaires restaient immob-
iles derrière la banque, fixant le vide de leurs
yeux que l’ennui et l’absence de pensées
rendaient vitreux et presque bigles. De temps
173/579

en temps une sonnerie stridente et désagré-


able se faisait entendre ; alors les secrétaires
sursautaient, lançaient un nom, l’un des vis-
iteurs se levait à la hâte et disparaissait der-
rière une porte à double battant blanc et or.
Je donnai mon nom et allai à mon tour
m’asseoir au fond de la pièce. J’étais dans un
état d’âme aussi désespéré que la veille, mais
je me sentais plus calme. Aussitôt après ma
conversation avec Émilie, j’avais réfléchi
longuement et m’étais définitivement con-
vaincu qu’elle avait menti en m’affirmant son
amour ; mais, cette fois, un peu par décour-
agement, un peu par une volonté pointilleuse
de contraindre ma femme à l’explication
complète et sincère que je n’avais pu obtenir
encore, j’avais renoncé, au moins
174/579

provisoirement, à agir conformément à mes


desseins. Je ne refuserais donc pas la pro-
position de Battista bien que je sache désor-
mais que mon travail, comme toute ma vie
du reste, n’avait plus aucun but. Je serais
toujours à temps par la suite, dès que j’aurais
arraché la vérité à Émilie, de suspendre mon
travail et d’envoyer tout promener. Et même,
d’une certaine façon, cette solution plus
spectaculaire me convenait davantage : le
scandale et le dommage causé souligneraient
mon désespoir et en même temps ma stricte
volonté d’en finir avec les hésitations et les
compromis.
Comme je l’ai dit, je me sentais calme,
mais d’un calme proche de l’apathie et de
l’inertie ; un mal indéfini provoque des
175/579

inquiétudes parce qu’au fond on espère


jusqu’au bout qu’il n’est pas réel ; un mal
certain inspire pendant quelque temps une
morne tranquillité. Je me sentais calme,
mais je savais que ce n’était pas pour
longtemps ; la première phase, celle du
soupçon, était terminée – au moins le
croyais-je – bientôt commencerait la phase
de la douleur, de la révolte et du remords. Et
je n’ignorais pas qu’entre ces deux phases
s’étendait un calme mortel semblable à cette
fausse et suffocante accalmie qui précède la
dernière et pire explosion d’un orage.
Tandis que j’attendais d’être introduit
auprès de Battista, il me vint à l’esprit que
jusqu’alors je m’étais borné à m’assurer de
l’existence ou de la non-existence de l’amour
176/579

d’Émilie. Maintenant que je croyais savoir


indubitablement qu’elle ne m’aimait plus, je
pouvais donc – et je fus presque surpris de
cette découverte – m’attaquer à un nouveau
problème, celui du motif de son indifférence.
Une fois ce motif découvert, il me serait plus
facile d’obliger ma femme à s’expliquer.
Je dois dire que cette nouvelle question
éveilla en moi de l’incrédulité et me parut ex-
travagante, invraisemblable, absurde. Émilie
ne pouvait avoir aucune raison de se détach-
er de moi. D’où venait mon assurance à ce
sujet ? Je n’aurais su le dire ; mais d’autre
part, je ne parvenais pas davantage à expli-
quer pourquoi, alors qu’à mon sens elle ne
pouvait avoir aucun motif pour cesser de
m’aimer, le fait qu’elle ne m’aimait plus n’en
177/579

était pas moins évident. Désorienté par cette


contradiction entre mon cœur et mon esprit,
je réfléchissais ; puis, comme lorsqu’on s’at-
taque à certains problèmes de géométrie, je
finis par me dire : « Raisonnons par l’ab-
surde : il existe un motif ; dans cette hypo-
thèse, quel peut être ce motif ? »
J’ai remarqué que plus on est envahi par
le doute, plus on s’attache à une fausse lucid-
ité d’esprit avec l’espoir d’éclaircir par le
raisonnement ce que le sentiment a rendu
trouble et obscur. À cette heure où mon in-
stinct ne me donnait que réponses contra-
dictoires, je voulus recourir à une enquête
raisonnée, menée à la façon d’un détective de
roman policier : quelqu’un a été tué, il s’agit
de rechercher ce qui a motivé le meurtre, de
178/579

là on remontera aisément jusqu’au meurtri-


er… Pour Émilie, les motifs pouvaient être de
deux sortes ; les premiers dépendant d’elle,
les seconds, de moi. Mais les premiers, je
m’en aperçus aussitôt, se résumaient en un
seul : Émilie ne m’aimait plus parce qu’elle
aimait ailleurs.
De prime abord, je crus pouvoir écarter
résolument cette hypothèse. Rien dans la
conduite récente d’Émilie qui pût faire
penser à la présence d’un autre homme dans
sa vie ; au contraire, je constatais même une
recrudescence de sa solitude et de sa
dépendance envers moi. Elle était presque
toujours chez elle où elle passait son temps à
lire, à téléphoner à sa mère ou à vaquer à ses
occupations ménagères ; et quant à ses
179/579

distractions : cinéma, promenades, dîners au


restaurant, elle dépendait presque exclusive-
ment de moi. Son existence avait certes été
plus variée, et, d’une manière modeste, plus
mondaine, dans les premiers temps de notre
mariage, quand elle avait encore ses an-
ciennes amitiés de jeune fille. Mais très vite
ces amitiés s’étaient dénouées et elle s’était
de plus en plus accrochée à moi, dans une
dépendance si étroite que parfois elle était
pour moi un peu gênante. Cette dépendance
n’avait pas diminué avec le refroidissement
de ses sentiments à mon égard. Elle n’avait
pas cherché à me remplacer, ni même à faire
quoi que ce fût en dehors de moi. Désormais
sans amour, elle attendait à la maison,
comme par le passé, mon retour du travail et
180/579

ses seules distractions, elle les prenait avec


moi. Dans cette dépendance sans amour, il y
avait même quelque chose de pathétique et
de mélancolique, l’attitude d’un être ayant la
vocation de la fidélité et demeurant fidèle al-
ors que les raisons de sa fidélité ont disparu.
Quoiqu’elle ne m’aimât plus, je pouvais af-
firmer à coup sûr qu’elle n’avait que moi
dans sa vie.
D’autre part, je la connaissais ou croyais
la connaître assez pour savoir qu’elle ne
pouvait être amoureuse d’un autre homme.
Je la savais incapable de mentir ; elle avait
avant tout une franchise rude et intolérante à
laquelle toute fausseté semblait ennuyeuse et
fatigante plus encore que choquante. Et puis,
elle manquait presque totalement
181/579

d’imagination, au point de ne pouvoir s’in-


téresser à une chose que si celle-ci était tout
à fait concrète et réelle. Avec un tel caractère.
J’étais donc certain qu’amoureuse d’un
autre, elle n’eût rien trouvé de mieux que de
m’en avertir aussitôt et de plus avec la bru-
talité inconsciemment cruelle propre à sa
classe de petite bourgeoise. Sans doute
pouvait-elle être – et était-elle en effet main-
tenant – réticente et silencieuse en ce qui re-
gardait le changement de ses sentiments à
mon égard ; mais il lui eût été difficile sinon
impossible d’avoir une double vie pour cach-
er un adultère, c’est-à-dire d’inventer ces
rendez-vous chez la couturière ou la modiste,
ces visites à des parents ou amies, ces retards
dus à un spectacle ou à l’encombrement des
182/579

rues auxquels recourent généralement les


femmes en de telles circonstances. Non, sa
froideur à mon égard ne signifiait pas pour
autant qu’elle brûlât pour un autre. S’il y
avait motif – et il devait y en avoir un – il ne
fallait pas le rechercher dans sa vie, mais
dans la mienne.
J’étais si absorbé par mes réflexions que
je ne m’aperçus pas tout de suite qu’une
secrétaire était debout devant moi, me
répétant avec un sourire : « Monsieur Mol-
teni, M. Battista vous attend. » Je me secouai
et laissant provisoirement mon procès en
suspens, j’entrai rapidement dans le studio
du producteur.
Au fond d’un vaste salon au plafond peint,
aux murs recouverts de stuc et de dorures,
Battista était assis derrière un bureau métal-
lique laqué en vert, tout semblable à celui de
183/579

l’antichambre. Je m’aperçois que tout en ay-


ant souvent déjà parlé de Battista, je ne l’ai
pas encore décrit et qu’il n’est pas inutile de
le faire. Battista était un de ces hommes que
leurs collaborateurs et inférieurs gratifient,
une fois le dos tourné, d’épithètes gracieuses
telles que : « la brute », « le grand singe », le
« gorille ». Je ne puis nier la part de vérité
qu’il y avait dans ces épithètes, au moins
quant à l’aspect physique de Battista, mais je
déteste affubler qui que ce soit d’un sobri-
quet et n’avais jamais employé ces appella-
tions. D’autant qu’à mon avis elles avaient le
tort de ne pas tenir compte d’un trait de ca-
ractère tout à fait saillant chez Battista ; je
veux parler de son astuce, pour ne pas dire sa
finesse, toujours à l’affût derrière son
184/579

apparente brutalité. C’était certes un gros an-


imal, doué d’une vitalité tenace et ex-
ubérante, mais cette vitalité ne s’exprimait
pas seulement dans ses multiples appétits,
elle se manifestait aussi dans l’ingéniosité,
souvent fort subtile et savante, qu’il mettait à
les satisfaire.
Battista était de taille moyenne, avec des
épaules très larges, un buste long et des
jambes courtes ; d’où sa ressemblance avec
un gros singe qui lui avait valu ses sobri-
quets. Son visage avait aussi quelque chose
de simiesque ; cheveux qui, laissant les tem-
pes dégarnies, étaient plantés très bas au mi-
lieu du front ; sourcils épais et mobiles,
petits yeux, nez court et large, grande bouche
quelque peu prognathe, presque sans lèvres
185/579

et mince comme une entaille. Battista n’avait


pas de ventre mais de l’estomac, je veux dire
qu’il portait en avant la poitrine et le haut de
l’abdomen. Ses mains courtes et robustes
étaient recouvertes de poils noirs qui
continuaient au-delà du poignet, jusque sous
ses manches ; une fois que nous étions en-
semble au bord de la mer, j’avais remarqué
qu’il avait la poitrine et les épaules hérissées
de poils qui lui descendaient jusqu’au ventre.
Cet homme à l’aspect brutal s’exprimait
d’une voix douce, insinuante, conciliante,
avec un accent liquide, un peu étranger, car il
était né en Argentine. Dans cette voix inat-
tendue et surprenante, je voyais un indice de
cette astuce et de cette finesse dont j’ai parlé.
Battista n’était pas seul. Devant le bureau
186/579

était assis quelqu’un qu’il me présenta sous


le nom de Rheingold.
Je savais qui était ce personnage, mais le
voyais pour la première fois. Rheingold était
un metteur en scène allemand qui, dans son
pays, au temps du cinéma pré-nazi, avait di-
rigé quelques films du genre « kolossal »
dont le succès avait été considérable. Rhein-
gold n’était certes pas de la classe d’un Pabst
ou d’un Lang ; mais c’était un metteur en
scène de valeur qui n’avait pas l’esprit com-
mercial et dont les ambitions peut-être dis-
cutables étaient toujours sérieuses. Après
l’avènement d’Hitler, il avait sombré dans
l’oubli. On avait raconté qu’il travaillait à
Hollywood, mais aucun film signé de lui
n’avait jamais été projeté en Italie durant ces
187/579

dernières années. Et le voilà qui réapparais-


sait étrangement dans le bureau de Battista.
Pendant que ce dernier parlait, je regardais
Rheingold avec curiosité. Avez-vous vu sur
quelque vieille estampe le portrait de Go-
ethe ? La figure noble, régulière, olympienne
de Rheingold rappelait ce portrait, avec cette
même crinière de brillants cheveux argentés.
C’était vraiment une tête de grand homme ;
pourtant, un examen plus attentif me fit re-
marquer que cette majesté et cette noblesse
n’étaient pas constantes ; les traits étaient un
peu gros et avec quelque chose de spongieux
et de léger comme dans les masques de
carton-pâte ; ce visage donnait en somme
l’impression qu’il n’y avait rien derrière,
comme dans les faces sinistres de ces grosses
188/579

têtes portées dans les cortèges de carnaval


par des imbéciles. Rheingold se leva pour me
serrer la main en inclinant la tête et claquant
des talons avec une rigueur toute teutonne et
je m’aperçus alors qu’il était petit, avec une
largeur d’épaules qui confirmait la majesté
du visage. Je remarquai aussi qu’en me salu-
ant il souriait avec une grande affabilité, d’un
large sourire en demi-lune, me montrant
deux rangées de dents très régulières et trop
blanches qui, je ne sais pourquoi, me firent
penser à un dentier. Mais comme il se ras-
seyait, ce sourire disparut d’un seul coup
sans laisser de trace, comme la lune s’éteint
quand un nuage passe devant elle, cédant la
place à une expression dure et désagréable
en même temps qu’autoritaire et exigeante.
189/579

Battista, suivant son habitude, prit les


choses de loin. Me montrant Rheingold, il
dit : « Nous étions en train de parler de
Capri… vous connaissez Capri, Molteni ?
— Un peu, répondis-je.
— J’y possède une villa, continua Battista,
et j’étais justement en train de vanter à
Rheingold ce lieu enchanteur qu’est Capri…
Même un homme d’affaires comme moi s’y
sent un peu devenir poète ! » C’était là un
des traits de Battista qui se manifestait le
plus fréquemment : cette façon d’exhaler son
enthousiasme pour les choses belles et
bonnes, pour tout ce qui appartient au do-
maine de l’idéal ; et, le plus déconcertant,
c’est que cet enthousiasme était sincère
quoique toujours lié de quelque manière à
190/579

des fins peu désintéressées. Il reprit au bout


d’un moment, comme remué par ses propres
paroles : « Une nature luxuriante… un ciel
merveilleux… une mer toujours bleue… et
des fleurs, des fleurs partout… Je pense que
si j’étais écrivain, comme vous Molteni,
j’aimerais vivre à Capri pour m’y inspirer…
Je ne comprends pas pourquoi les peintres
ne peignent pas de tels paysages et nous
donnent au contraire tant de vilaines toiles
auxquelles on ne comprend rien… À Capri
les tableaux sont pour ainsi dire déjà faits… il
suffit de se mettre devant la nature et de la
copier. »
Je ne dis rien ; du coin de l’œil je re-
gardais Rheingold et le vis approuver de la
tête, avec son sourire suspendu au milieu de
191/579

son visage comme un croissant de lune au


milieu d’un ciel sans nuages. Mais Battista
continuait : « Je projette toujours d’aller y
passer quelques mois, hors des affaires, en
plein repos, et jamais je n’y arrive… nous
autres citadins, nous avons une existence
contre nature… l’homme n’est pas fait pour
vivre dans un bureau, parmi les paperasses…
les gens de Capri ont l’air bien plus heureux
que nous… il faut les voir le soir quand ils
sortent pour se promener : jeunes gens et
jeunes filles, souriants, tranquilles, aimables,
joyeux… c’est qu’ils ont une existence sans
grands événements, de petites ambitions, de
petits intérêts, de petites difficultés… ah ! ils
ont de la chance ! »
192/579

De nouveau un silence. Puis Battista


reprit :
« Comme je vous l’ai dit, j’ai une villa là-
bas… malheureusement, je n’y habite ja-
mais… peut-être n’y ai-je pas séjourné deux
mois depuis que je l’ai achetée… et je disais
précisément à Rheingold que cette villa
serait l’endroit rêvé pour y faire le scénario
du film… le paysage vous inspirerait…
d’autant plus – je le faisais observer à Rhein-
gold – qu’il est tout à fait dans la couleur du
film…
— Monsieur Battista, intervint Rheingold,
on peut travailler n’importe où, certes, le
choix de Capri peut être favorable, surtout si,
comme je le pense, nous tournons les ex-
térieurs dans le golfe de Naples.
193/579

— Exactement… Rheingold me dit


cependant qu’il préfère loger à l’hôtel à cause
de ses habitudes, aimant d’autre part être
seul à certaines heures pour réfléchir tran-
quillement à son travail… par contre, je
pense que vous pourriez, vous Molteni,
habiter la villa avec votre femme… il y a tout
le confort et il ne sera pas difficile de trouver
une femme du pays pour faire le ménage… »
Comme toujours, je pensai d’abord à Ém-
ilie ; un séjour à Capri, dans une belle villa,
pourrait peut-être résoudre bien des choses.
Je dis vrai : sans raison, tout à coup, j’eus la
certitude que là-bas, tout s’éclairerait. Ce fut
donc avec une chaleur sincère que je remer-
ciai Battista : « Merci… je pense moi aussi
que Capri est indiqué pour écrire un scén-
ario… ma femme et moi serons heureux de
séjourner dans votre villa.
194/579

— Très bien, alors c’est entendu – dit Bat-


tista avec un geste de la main qui m’offensa
vaguement, semblant vouloir arrêter un flot
de remerciements que je n’avais nulle inten-
tion d’exprimer –, entendu… vous irez à
Capri et je viendrai vous y rejoindre… main-
tenant, parlons un peu du film… »
« Il serait temps ! » pensai-je et je scrutai
attentivement Battista. J’éprouvais mainten-
ant un vague remords d’avoir accepté si vite
son invitation. Sans savoir pourquoi, je dev-
inais qu’Émilie désapprouverait ma hâte.
« J’aurais dû dire que je réfléchirais, pensai-
je un peu irrité, qu’il me fallait consulter ma
femme… » Et la chaleur avec laquelle j’avais
accueilli cette offre me semblait hors de pro-
pos ; j’en avais un peu honte. Cependant
195/579

Battista poursuivait : « Nous sommes tous


d’accord qu’il faut trouver quelque chose de
nouveau ; la période de l’après-guerre est
désormais finie et le besoin se fait sentir
d’une formule nouvelle… le néoréalisme,
pour ne donner qu’un exemple, a lassé la
plupart des gens… or, si nous analysons les
motifs qui ont amené cette satiété, nous ar-
riverons sans doute à déduire quelle pourrait
être cette nouvelle formule… » Comme je l’ai
déjà dit, je savais que Battista préférait ne ja-
mais aborder un argument de façon directe.
Ce n’était pas un cynique ou tout au moins
ne voulait-il pas le paraître. Il lui était donc
difficile de mettre en avant la question pé-
cuniaire, comme tant d’autres producteurs
plus francs que lui : le profit, qui n’était pas
196/579

moins important pour lui que pour les


autres, bien au contraire peut-être, restait
toujours dans une ombre discrète. Quand le
sujet d’un film ne lui paraissait pas assez
rentable, on ne l’entendait jamais dire : « Ce
scénario ne nous rapportera pas un sou ! »
mais : « Ce sujet ne me plaît pas pour telle ou
telle raison », et ces raisons étaient toujours
d’ordre esthétique ou moral. Pourtant la
question profit restait bien la pierre angu-
laire et l’on en avait la preuve lorsque après
de nombreuses discussions sur le bien et le
mal dans l’art cinématographique, une fois
dissipé ce que j’appelais le « rideau de
fumée » de Battista, son choix tombait in-
variablement sur la « solution la plus com-
merciale. C’est pourquoi j’avais depuis
197/579

longtemps perdu tout intérêt pour ses con-


sidérations interminables et alambiquées sur
la beauté ou la laideur, la moralité ou l’im-
moralité des films ; et je l’attendais au point
où il aboutissait fatalement : la question des
bénéfices. Cette fois encore je pensai : « Il ne
dira pas, bien sûr, que le film néo-réaliste a
lassé les producteurs parce qu’il ne rapporte
plus… voyons un peu ce qu’il va trouver… »
Et en effet, après un instant de réflexions,
Battista reprit : « À mon avis, si tout le
monde s’est fatigué du film néo-réaliste, c’est
qu’il n’est pas sain… »
Il fit une pause et je lançai un coup d’œil
oblique à Rheingold qui ne broncha pas. Bat-
tista, qui par son silence avait voulu soulign-
er le mot « sain », passa à l’explication de sa
198/579

pensée : « Quand je dis pas sain, j’entends


que ce genre de film n’encourage pas à
vivre… ne donne pas confiance dans la vie…
il est déprimant, pessimiste, noir… Mis à
part le fait qu’il représente l’Italie comme un
pays de loqueteux – à la plus grande joie des
étrangers, lesquels ont intérêt à nous juger
comme une nation de mendiants –, à part ce
fait somme toute assez important, le film
réaliste insiste trop sur les côtés négatifs de
l’existence, sur tout ce qu’il y a de laid, de
bas, d’anormal dans la vie humaine. Je le
répète, c’est un film pessimiste, malsain, qui
rappelle aux gens leurs difficultés au lieu de
les aider à les surmonter. »
Je regardais Battista, me demandant une
fois de plus s’il pensait vraiment ce qu’il
199/579

disait. Il y avait une indubitable sincérité


dans ses paroles, encore que ce fût peut-être
la sincérité de quelqu’un aisément convaincu
des choses qui lui sont utiles ; néanmoins, il
était sincère. Et il poursuivit de cette voix au
timbre singulièrement inhumain, un peu
métallique jusque dans sa douceur : « Rhein-
gold m’a fait une proposition qui m’a paru
intéressante… il a remarqué que depuis
quelque temps les films à sujet tiré de la
Bible ont un grand succès… ce sont effective-
ment ceux qui ont le plus fait recette, ajouta-
t-il d’un ton plus bas, comme s’il ouvrait une
parenthèse sans importance, et pourquoi ?
D’après moi, parce que la Bible est vraiment
le livre le plus sain qui ait jamais été écrit…
Donc Rheingold m’a dit : « Les Anglo-Saxons
200/579

ont la Bible, vous « autres Méditerranéens,


vous avez Homère », c’est bien cela ? »
s’interrompit-il en se tournant vers Rhein-
gold, comme incertain de sa citation.
« Tout à fait, confirma celui-ci dont le vis-
age refléta une légère perplexité.
— Pour vous, Méditerranéens, enchaîna
Battista continuant à citer Rheingold,
Homère est en quelque sorte ce qu’est la
Bible pour les Anglo-Saxons… alors, pour-
quoi ne ferions-nous pas un film sur
L’Odyssée, par exemple ? »
Un silence. Étonné, je pensais gagner du
temps et demandai avec effort : « L’Odyssée
tout entière ou un épisode de L’Odyssée ?
— Nous avons discuté la question, repartit
aussitôt Battista, et avons conclu qu’il valait
201/579

mieux prendre en considération l’ensemble


même de L’Odyssée… mais ceci n’a que peu
d’importance… ce qui importe… – et il
haussa la voix – c’est qu’en relisant Homère,
j’ai enfin compris ce que je cherchais depuis
si longtemps sans m’en rendre compte… que
j’étais sûr de ne pas trouver dans les films
néo-réalistes… quelque chose que, par ex-
emple, je n’ai jamais trouvé dans les sujets
que vous m’avez proposés ces derniers
temps, Molteni… cette chose que je sentais
sans me l’expliquer, indispensable au cinéma
comme à la vie : la poésie ! »
Je regardai de nouveau Rheingold ; son
sourire s’était élargi et il approuvait de la
tête. Je dis au hasard et plutôt sèchement :
« Dans L’Odyssée, chacun sait que la poésie,
202/579

il y en a à chaque page… le tout est de la faire


passer dans le film…
— Très juste, dit Battista prenant une
règle sûr le bureau et la pointant dans ma
direction : très juste… mais pour cela vous
serez deux, Rheingold et vous… je sais que la
poésie est là… à vous de l’extraire !
— L’Odyssée est un monde, répondis-je,
on peut en tirer tout ce qu’on veut… il suffit
de savoir à quel point de vue l’on se place… »
Battista parut déconcerté par mon
manque d’enthousiasme et me contempla
avec une lourde attention, comme pour dev-
iner quelles intentions se cachaient derrière
ma froideur. Finalement il parut repousser
son examen à plus tard et, se levant, il fit le
tour du bureau, puis se mit à marcher de
203/579

long en large dans la pièce, la tête haute, les


mains dans les poches de son pantalon. Nous
nous retournâmes pour le regarder et tout en
marchant, il continua : « Ce qui m’a surtout
frappé dans L’Odyssée, c’est que la poésie
d’Homère est toujours spectaculaire et
quand je dis spectaculaire, j’entends ce qui
plaît infailliblement au public… prenons, si
vous voulez, l’épisode de Nausicaa : toutes
ces belles filles dévêtues qui s’ébattent dans
l’eau sous les yeux d’Ulysse caché derrière un
buisson… c’est, avec quelques variantes, une
scène de Belles au bain… prenez maintenant
Polyphème, le monstre à l’œil unique, le
géant… mais c’est King-Kong, un des plus
gros succès d’avant la guerre… et Circé, dans
son château, mais c’est Antinéa dans
204/579

L’Atlantide… Voilà ce que j’appelle spectacu-


laire… et ce spectacle-là est aussi poésie… »
Très excité, Battista s’arrêta devant nous
et ajouta avec solennité : « C’est ainsi que je
vois L’Odyssée de Triomphe Films. »
Je gardai le silence. Je me rendais compte
que pour Battista la poésie signifiait tout
autre chose que pour moi-même ; d’après ses
conceptions, L’Odyssée de Triomphe Films
serait calquée sur les films bibliques d’Holly-
wood à grande figuration, avec monstres,
femmes nues, scènes de séduction, érotisme
et grandiloquence. Au font le goût de Battista
était encore celui des producteurs italiens du
temps de d’Annunzio ; et comment eût-il pu
en être autrement ? Cependant il avait refait
le tour du bureau, était revenu s’asseoir et
205/579

m’interpellait : « Eh ! bien, Molteni, qu’en


dites-vous ? »
Quiconque connaît le monde du cinéma
sait que certains films, avant même que le
premier mot du scénario soit écrit, sont as-
surés de voir le jour ; pour d’autres, au con-
traire, même une fois le contrat signé et des
centaines de pages de manuscrit rédigées, on
pourrait parier qu’ils ne seront jamais
achevés. Or, avec mon flair de scénariste
professionnel, je devinais aussitôt, à travers
les paroles de Battista, que cette Odyssée
serait un des films dont on parle beaucoup
mais qui au bout du compte ne se font pas.
Pourquoi ? Je n’aurais su le dire… Peut-être
à cause de l’ambition démesurée de l’œuvre,
ou simplement de l’aspect physique de
206/579

Rheingold, si majestueux assis et si petit de-


bout… Je sentais que, semblable ainsi à
Rheingold, ce film aurait un début imposant
et une conclusion inexistante, justifiant ainsi
la célèbre phrase sur les sirènes : « desinit in
piscem ». Mais pourquoi Battista tenait-il à
faire un tel film ? Je le savais très prudent,
au fond, et décidé à gagner sans risques.
Sans doute nourrissait-il l’espoir informulé
de trouver un financement massif, américain
peut-être, en jouant sur le grand nom
d’Homère, cette Bible des peuples méditer-
ranéens, comme disait Rheingold. Mais,
d’autre part, je n’ignorais pas que Battista,
pareil en ceci aux autres producteurs,
trouverait, au cas où le film ne se ferait pas,
quelque bon prétexte pour ne pas rémunérer
207/579

mon travail. C’est ainsi que cela se passe tou-


jours : si le film échoue en cours de route, les
rétributions sont à l’eau et, en outre, le pro-
ducteur propose de reporter la rémunération
du scénario déjà fait sur un autre travail à
venir ; le pauvre scénariste, contraint par la
nécessité, n’osant refuser. Je me dis donc
qu’en tout état de choses, il fallait me mettre
à couvert en demandant un contrat et sur-
tout un acompte ; or, pour arriver à mes fins,
il n’y avait qu’un moyen : soulever des diffi-
cultés, laisser entendre que ma collaboration
n’était rien moins qu’assurée. Je répondis
d’un ton sec : « Je dis que c’est une fort belle
idée !
— Pourtant, vous n’avez pas l’air très
enthousiaste… »
208/579

Je répondis avec assez de sincérité : « Je


crains que ce ne soit pas mon genre… que ce
scénario ne soit en dehors de mes capacités…
— Et pourquoi ? fit Battista qui com-
mençait à se monter, vous m’avez toujours
dit que vous désiriez participer à un film de
qualité… et maintenant que je vous en offre
la possibilité, vous vous retirez… »
Je tentai de m’expliquer : « Voyez-vous,
Battista, je me sens fait pour les films psy-
chologiques ; or, celui-ci, si j’ai bien compris,
sera purement spectaculaire… du genre des
films américains tirés de sujets bibliques… »
Cette fois, Battista n’eut pas le temps de
répondre car Rheingold intervint inopiné-
ment : « Monsieur Molteni – me dit-il en
rappelant sur son visage son habituel sourire
209/579

en croissant de lune, un peu comme un ac-


teur s’applique de fausses moustaches sous
le nez, et se penchant vers moi avec une ex-
pression obséquieuse et presque
flagorneuse –, M. Battista s’est fort bien
exprimé et a brossé un tableau parfait du
film que je voudrais réaliser avec son aide…
toutefois, il a parlé en producteur, en tenant
surtout compte du côté spectaculaire… mais
si vous vous sentez taillé pour les sujets psy-
chologiques, alors n’hésitez pas à faire ce
scénario, car ce film, voyez-vous, n’est pas
autre chose que le développement des rap-
ports psychologiques entre Ulysse et
Pénélope… le thème que je veux illustrer est
celui d’un homme qui aime sa femme et qui
n’en est pas aimé… »
210/579

Je restai abasourdi, d’autant plus que la


physionomie de Rheingold, illuminée par
son sourire artificiel, semblait me refuser
toute échappatoire : je devais répondre et
sur-le-champ. Alors, au moment même où
j’allais protester : « Mais il est inexact que
Pénélope n’aime pas Ulysse », la phrase du
metteur en scène rappela subitement à mon
esprit le problème de mes rapports avec Ém-
ilie, rapports qui étaient en effet ceux d’un
homme aimant sa femme et n’en étant pas
aimé ; en même temps, par une mystérieuse
association d’idées un souvenir remonta du
fond de ma mémoire comme une réponse
soudaine à la question que je me posais dur-
ant mon attente dans l’antichambre : pour-
quoi Émilie avait-elle cessé de m’aimer ?
211/579

Ce que je vais raconter maintenant pourra


peut-être sembler long, en réalité cette
évocation passa dans mon esprit avec la
rapidité de l’éclair. Donc, tandis que Rhein-
gold penchait vers moi son visage souriant,
je me revis tout à coup dans le salon de notre
logeur, en train de dicter quelques pages
d’un scénario. Ce travail qui durait depuis
plusieurs jours allait prendre fin et j’étais en-
core incapable de dire si la dactylographe qui
travaillait pour moi était agréable à voir ou
non ; c’est alors qu’un petit incident m’ouvrit
pour ainsi dire les yeux. Elle tapait je ne sais
quelle phrase à la machine quand en regard-
ant ce qu’elle écrivait par-dessus son épaule,
je m’aperçus qu’elle avait commis une er-
reur. Aussitôt, voulant la corriger, je me
212/579

penchai pour rectifier moi-même du doigt la


faute de frappe. Et ce faisant, j’effleurai sans
le vouloir la main de la jeune femme, une
main grande et forte qui contrastait sin-
gulièrement avec l’exigüité de la personne. Je
m’aperçus qu’elle ne retirait pas sa main ; je
tapai un autre mot et cette fois, non sans in-
tention, je touchai ses doigts. Mes yeux se
portèrent alors sur son visage et je vis qu’elle
me regardait à son tour avec une expression
d’attente et presque d’invite. Surpris comme
si je la voyais pour la première fois, je con-
statai que c’était une assez jolie femme, avec
une petite bouche charnue, un nez mutin, de
grands yeux noirs et des cheveux abondants
et frisés qui lui découvraient le front. Mais ce
visage pâle et menu avait une expression
213/579

maussade et dédaigneuse. Dernier détail :


comme elle disait avec une grimace :
« Excusez-moi, j’ai eu une distraction », je
fus frappé du ton sec et précis, nettement
désagréable, de sa voix. Donc, je la regardai
et je vis qu’elle soutenait mon regard d’une
façon presque agressive. Sans doute laissai-je
percer quelque trouble et crut-elle que je lui
répondais muettement, car dès lors et
pendant plusieurs jours, nous passâmes
notre temps à nous regarder. Ou plutôt,
c’était elle qui, toutes les fois qu’elle le pouv-
ait, me fixait longuement, effrontément, avec
une impudence voulue, recherchant mon re-
gard quand il la fuyait, s’efforçant de retenir
mes yeux lorsqu’ils rencontraient les siens et
de les scruter quand ils s’arrêtaient sur elle.
214/579

Ces échanges de regards furent d’abord


rares, puis de plus en plus fréquents. À la fin,
ne sachant comment les éviter, je pris le parti
de dicter en marchant derrière elle. Mais la
rusée coquette trouva le moyen de tourner la
difficulté en me regardant dans un grand
miroir suspendu au mur en face d’elle, de
telle sorte que chaque fois que je levais les
yeux, je voyais les siens dans la glace. Finale-
ment il arriva ce qu’elle désirait voir arriver :
un jour que, comme d’habitude, je me
penchais au-dessus d’elle pour corriger une
erreur, nos regards se rencontrèrent et nos
bouches s’unirent un instant dans un rapide
baiser. Ses premières paroles, une fois nos
lèvres désunies, furent caractéristiques.
« Enfin ! je commençais vraiment à croire
215/579

que tu ne te déciderais jamais. » Elle parais-


sait sûre de me tenir, si sûre que, le baiser
pris, sans en demander un autre, elle se re-
mit au travail. J’étais confus et plein de rem-
ords ; certes, la fille me plaisait, sinon je ne
l’aurais pas embrassée, mais j’étais certain de
ne pas l’aimer et, au fond, elle avait arraché
ce baiser à ma vanité masculine par une in-
sistance qui m’avait flatté. Maintenant, elle
tapait sans me regarder, les yeux baissés,
plus que jamais séduisante avec sa figure
ronde et pâle et sa grande crinière sombre.
Puis elle fit, exprès sans doute, une autre er-
reur et instinctivement je m’apprêtai à la cor-
riger. Elle surveillait mes gestes et à peine
ma tête était-elle proche de la sienne qu’elle
se retourna, m’enlaça le cou de son bras et
216/579

me saisissant l’oreille, attira ma bouche vers


la sienne. À ce moment la porte s’ouvrit et
Émilie entra.
Je crois inutile d’exposer en détail ce qui
s’ensuivit. Émilie disparut aussitôt et moi,
après avoir hâtivement déclaré à la jeune
personne : « Pour aujourd’hui, mademois-
elle, le travail est terminé… vous pouvez dis-
poser », je sortis presque en courant et re-
joignis ma femme dans la chambre. Je m’at-
tendais à une scène de jalousie, mais Émilie
se contenta de me dire en me voyant entrer :
« Tu pourrais au moins enlever le rouge que
tu as sur les lèvres. » Je m’essuyai, vins m’as-
seoir à côté d’elle et voulus me justifier en lui
disant toute la vérité. Elle m’écouta avec un
air indéfinissable de méfiance ombrageuse,
217/579

mais au fond indulgente, et finalement me


déclara que si j’aimais vraiment cette
secrétaire, je n’avais qu’à le dire, car elle était
prête à accepter une séparation. Mais elle
s’exprimait sans acrimonie, avec une sorte de
douceur mélancolique, comme si elle m’in-
vitait tacitement à démentir ses paroles. En-
fin, après de longues explications et un grand
désarroi (car j’étais atterré à la pensée
qu’Émilie pourrait me quitter) elle sembla
convaincue et, avec maintes résistances et re-
fus, consentit à me pardonner. Le jour
même, dans l’après-midi, je téléphonai à la
secrétaire en présence d’Émilie pour l’in-
former que je n’avais plus besoin de ses ser-
vices. Elle chercha à m’arracher un rendez-
vous en dehors de chez moi ; mais ma
218/579

réponse fut évasive et depuis je ne la revis ja-


mais plus.
Ce récit, je l’ai dit, a pu sembler long.
Mais en réalité ce souvenir se présenta à ma
mémoire sous forme d’une image fulgur-
ante ; celle d’Émilie ouvrant la porte à la
minute où j’embrassais la dactylo. Comment
n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Sans doute,
me dis-je, les choses s’étaient passées de la
façon suivante : sur le champ, Émilie n’avait
pas paru accorder grande importance à cet
incident ; mais peut-être, au fond d’elle-
même, en était-elle restée singulièrement
troublée. Par la suite, elle y avait repensé et à
force de revenir sur ce premier souvenir de
plus en plus lourd et dur, elle l’avait par une
désillusion croissante peu à peu exaspéré.
Ainsi ce baiser qui n’avait été pour moi
qu’une faiblesse passagère, avait provoqué
dans son âme un trauma – pour employer un
terme psychiatrique –, c’est-à-dire une
219/579

blessure que le temps avait avivée au lieu de


la cicatriser.
Tout occupé par ces pensées, je devais
avoir l’air tout à fait absent, car à travers le
nuage épais qui enveloppait mon esprit, j’en-
tendis soudain la voix un peu inquiète de
Rheingold qui me demandait : « Mais,
m’entendez-vous, monsieur Molteni ? » Les
nuages se dissipèrent d’un coup, je revins à
moi et vis la figure affable du metteur en
scène tendue vers la mienne : « Excusez-moi,
dis-je, j’étais distrait… je pensais à ce que
vous veniez de dire, Rheingold… un homme
qui aime sa femme et n’en est pas aimé…
mais… mais… » Ne sachant que dire, j’émis
l’objection qui m’était spontanément venue à
l’esprit : « Voyons, dans le poème, Ulysse est
220/579

aimé de Pénélope… et dans un certain sens


même, L’Odyssée tout entière pivote autour
de cet amour de Pénélope pour Ulysse. »
D’un sourire, Rheingold écarta mon
objection :
« Amour, non, monsieur Molteni, fidél-
ité… Pénélope est fidèle à Ulysse, mais nous
ne savons pas jusqu’à quel point elle l’aime…
comme vous le savez, on peut être parfois ab-
solument fidèle et cela sans aimer… Dans
certains cas même, la fidélité est une forme
de vengeance, de chantage, de revanche de
l’amour-propre… fidélité, dis-je, non
amour… »
Ces paroles de Rheingold me frappèrent
une fois de plus et de nouveau me ra-
menèrent à la pensée d’Émilie. Je me
221/579

demandai si au lieu de la fidélité et de l’in-


différence je n’eusse pas préféré la trahison
avec le remords qui en est la conséquence.
Oui, indubitablement, Émilie m’ayant
trompé et se sentant en faute m’aurait per-
mis de la regarder avec sécurité. Or, je venais
de me démontrer à moi-même que, de nous
deux, c’était moi qui avais trahi.
Perdu dans mes réflexions, j’étais une fois
de plus absent ; je fus rappelé à l’ordre par la
voix de Battista qui me disait : « Eh bien,
c’est convenu, Molteni, vous travaillerez avec
Rheingold ? »
Je répondis avec effort : « C’est entendu.
— Très bien, prononça Battista satisfait,
alors, voilà ce que nous allons faire : Rhein-
gold doit partir pour Paris demain matin et y
222/579

rester une semaine. Pendant ce temps, Mol-


teni, vous me faites un résumé de L’Odyssée
et vous me le soumettez… dès que Rheingold
sera revenu nous partirons ensemble pour
Capri et vous vous mettrez tout de suite à
l’œuvre ».
Après quelques mots qui récapitulaient
notre conversation, Rheingold se leva et
machinalement je me levai aussi. C’eût été le
moment – je le sentais – de parler de mon
contrat et de l’acompte que j’exigeais ; si je
ne saisissais pas cette occasion, Battista me
roulerait mais la pensée d’Émilie me tour-
mentait et plus encore l’étrange analogie
entre l’interprétation homérique de Rhein-
gold et mon cas personnel. Je parvins
223/579

cependant à balbutier tandis que nous nous


dirigions vers la porte : « Et le contrat… ?
— Il est prêt », dit Battista, tout à fait à
l’encontre de mes prévisions, et avec une in-
tonation de circonstance, nuancée de mag-
nanimité : « Et votre acompte vous attend
également, Molteni… vous n’avez qu’à passer
au secrétariat pour signer l’un et retirer
l’autre. »
La surprise me laissa interdit ; étant don-
né ce qui s’était passé pour mes précédents
scénarios, je m’attendais à des ratiocinations
subtiles de Battista tendant à diminuer mes
honoraires et à en retarder le règlement, et
voici qu’il me payait sur l’heure, sans dis-
cuter. Pendant que nous passions dans la
pièce contiguë où se trouvaient les services
224/579

administratifs, je ne pus m’empêcher de


murmurer : « Merci, Battista… j’en avais be-
soin, vous savez… »
Je me mordis les lèvres ; d’abord, il était
faux que j’eusse besoin d’argent, au moins de
façon urgente, ainsi que je venais de le laiss-
er entendre et je sentis obscurément que je
n’aurais pas dû parler de la sorte. Battista
vint aiguiser mon remords : « Je l’avais dev-
iné, mon garçon, fit-il en me tapotant
l’épaule d’un geste protecteur et paternel, je
l’avais deviné et j’y ai pourvu. » Puis s’ad-
ressant à un secrétaire assis à un bureau :
« Voici M. Molteni pour le contrat et l’avance
sur ses honoraires. »
Le secrétaire qui s’était levé ouvrit aus-
sitôt un dossier dont il tira un contrat tout
225/579

prêt auquel un chèque était épinglé. Battista


après avoir serré la main de Rheingold et
m’avoir de nouveau donné une tape dans le
dos en me souhaitant bon travail, retourna
dans son bureau. « Alors, monsieur Molteni,
me dit Rheingold en s’approchant à son tour
la main tendue, nous nous retrouverons à
mon retour de Paris… pendant ce temps,
vous faites un condensé de L’Odyssée, vous
l’apportez à M. Battista et le discutez avec
lui…
— Entendu », dis-je un peu étonné car
j’avais cru m’apercevoir qu’il me faisait un
clin d’œil d’intelligence. Rheingold remarqua
mon regard et brusquement me prit par le
bras puis approchant sa bouche de mon or-
eille : « Soyez tranquille, fit-il dans un
226/579

souffle, ne vous faites pas de soucis… laissez


parler Battista… nous ferons LE MÉPRIS un
film psychologique et uniquement
psychologique. »
Je notai qu’il prononçait ce mot avec l’ac-
cent allemand : psuchologuique ; il me sour-
it, me serra la main, inclina sèchement la
tête, claqua des talons et sortit. Je le regardai
s’éloigner et tressaillis à la voix du secrétaire
qui me disait : « Monsieur Molteni, voulez-
vous avoir l’amabilité de signer ici… ? »
CHAPITRE IX

Il n’était que sept heures et en rentrant


chez moi j’appelai en vain Émilie en parcour-
ant l’appartement désert ; elle était sortie et
ne rentrerait pas avant l’heure du dîner. Je
me sentis déçu, presque amer. J’avais
compté la trouver et lui parler immédiate-
ment de l’incident de la dactylo, sûr que ce
baiser était à l’origine de notre désaccord et,
plein d’une assurance nouvelle, je me
228/579

proposais de dissiper en quelques mots notre


malentendu, puis de communiquer à Émilie
les bonnes nouvelles de l’après-midi : mon
contrat pour L’Odyssée, l’acompte reçu, le
départ pour Capri. On me dira que cette ex-
plication était simplement repoussée de deux
heures, j’éprouvais malgré tout un sentiment
irritant de déception et comme un mauvais
pressentiment. En ce moment, j’étais sûr de
mon affaire ; dans deux heures, saurais-je
être aussi convaincant ? Comme on le voit,
bien que je voulusse me persuader que
j’avais enfin éclairci la situation, c’est-à-dire
trouvé le vrai motif de l’éloignement
d’Émilie, au fond je n’étais pas sûr de moi. Et
ce contretemps suffisait à me remplir d’ap-
préhension et de mauvaise humeur.
229/579

Déprimé, énervé, perplexe, j’allai dans le


salon et cherchai machinalement sur les ray-
ons de la bibliothèque la traduction de
L’Odyssée par Pindemonte. Puis je m’assis
devant mon bureau, plaçai une feuille de
papier sur la machine à écrire et, après avoir
allumé une cigarette, m’apprêtai à commen-
cer mon résumé. Je pensais que le travail
calmerait mon anxiété ou tout au moins me
la ferait momentanément oublier ; j’avais
d’autres fois expérimenté ce remède. J’ouvris
donc le volume et lus lentement tout le
premier chant. Puis, en haut de la page, je
tapai le titre : Épitomé de L’Odyssée et un es-
pace en dessous je commençai :
« Depuis quelque temps déjà la guerre de
Troie est finie. Tous les héros grecs qui y ont
230/579

participé sont désormais retournés chez eux.


Tous sauf Ulysse qui est demeuré loin de son
île et des siens. » Parvenu à ce point, un
doute me vint sur l’opportunité d’introduire
dans mon abrégé le conseil des dieux durant
lequel se discute justement le retour d’Ulysse
à Ithaque ; pour y réfléchir, je laissai mon
travail en suspens. Cette assemblée des dieux
était importante, car elle introduisait dans le
poème la notion de la fatalité et de la vanité
en même temps que de la noblesse et de
l’héroïsme des efforts humains. Supprimer
cette assemblée signifiait annuler le côté
surnaturel du poème, éliminer toute inter-
vention divine, supprimer la présence si aim-
able et poétique des diverses divinités. Mais
sans nul doute Battista ne voudrait rien
231/579

savoir des dieux qui ne représenteraient à


ses yeux que des bavards inconséquents, s’af-
fairant à prendre des décisions dont l’initiat-
ive pouvait fort bien être laissée aux protag-
onistes. Quant à Rheingold, son allusion am-
biguë au film psychologique ne présageait ri-
en de bon pour les divinités ; la psychologie
exclut manifestement la fatalité et les inter-
ventions célestes, tout au plus retrouve-t-elle
le destin au fond de l’âme humaine, dans les
replis obscurs du subconscient. Superflus
donc ces dieux non spectaculaires et anti-
psychologiques… Mes réflexions sur ce point
devenaient de plus en plus confuses et
lentes ; de temps à autre je jetais un coup
d’œil sur la machine à écrire en me disant
qu’il fallait me remettre au travail, mais je ne
232/579

parvenais pas à me décider et ne remuais pas


le petit doigt. Immobile devant mon bureau,
je finis par tomber dans une profonde et vide
rêverie, remuant en moi-même la saveur
aigre et froide des sentiments complexes et
désagréables qui m’agitaient ; mais étourdi,
las et vaguement irrité, je n’arrivais pas à me
les définir. Puis tout à coup, comme une
bulle d’air vient affleurer la surface immobile
d’un étang, cette pensée me vint à l’esprit :
« Maintenant il va falloir que j’estropie
L’Odyssée à la manière habituelle des réduc-
tions cinématographiques… et une fois le
manuscrit terminé, ce volume ira dans ma
bibliothèque retrouver tous ceux qui m’ont
déjà servi pour d’autres scénarios… et dans
quelques années, en recherchant un autre
233/579

livre à massacrer pour un autre film, je re-


verrai celui-ci et me dirai : tiens, je faisais al-
ors le scénario de L’Odyssée avec Rhein-
gold… et ce travail a été fait en pure perte…
Après avoir parlé chaque jour, matin et soir,
pendant des mois, d’Ulysse et de Pénélope,
des Cyclopes, de Circé, des Sirènes, le film ne
fut pas fait, faute… faute d’argent. » À cette
pensée, je fus saisi une fois de plus d’un
dégoût profond pour ce métier qui m’était
imposé. De nouveau, avec une douleur aiguë,
je sentis que ce dégoût venait de la certitude
qu’Émilie ne m’aimait plus. Jusqu’ici je
n’avais travaillé que pour elle ; son amour
venant à me manquer, mon travail n’avait
plus aucun but.
234/579

Je ne sais combien de temps je restai im-


mobile, recroquevillé sur ma chaise, en face
de la machine à écrire, les yeux fixés sur la
fenêtre. J’entendis enfin battre la porte d’en-
trée de l’appartement, un bruit de pas, et je
compris qu’Émilie était rentrée. Je ne
bougeai pas. Enfin la porte s’ouvrit derrière
mon dos et la voix d’Émilie me demanda :
« Tu es ici !… Que fais-tu ? Tu travailles ? »
Je me retournai.
Elle était sur le seuil, son chapeau sur la
tête, un paquet à la main. Aussitôt, avec une
spontanéité qui m’étonna après tant de
doutes et d’appréhension, je lui répondis :
« Non, je ne travaille pas, j’étais en train de
me demander si je dois ou non accepter ce
nouveau scénario de Battista. »
Elle ferma la porte et vint me parler de-
bout près de mon bureau.
« Es-tu allé chez Battista ?
— Oui.
235/579

— Et vous ne vous êtes pas mis


d’accord ?… ce qu’il t’offre n’est pas
suffisant ?
— Si, suffisant… et nous sommes
d’accord.
— Mais alors ?… est-ce le sujet qui te
déplaît ?
— Non, c’est un bon sujet…
— De quoi s’agit-il ? »
Je la regardai un instant avant de répon-
dre ; comme à son ordinaire, elle paraissait
distraite et indifférente, visiblement elle par-
lait par obligation. « C’est L’Odyssée »,
répondis-je brièvement. Elle posa son paquet
sur le bureau puis enleva lentement son
chapeau et de la main ébouriffa ses cheveux.
Mais son expression était vague et distraite ;
ou elle n’avait pas compris qu’il s’agissait du
236/579

célèbre poème, ou bien – et c’était plus prob-


able – le titre, tout en ne lui étant pas totale-
ment inconnu, ne lui disait rien. « Alors, fit-
elle avec une sorte d’impatience, ça ne te
plaît pas ?
— Je t’ai dit que si.
— L’Odyssée, c’est bien ce qu’on apprend
à l’école ? Pourquoi ne veux-tu pas faire ce
scénario ?
— Parce que cela ne me dit plus rien.
— Mais, ce matin même, tu avais décidé
d’accepter… »
Je compris tout à coup que le moment
était venu d’une nouvelle et, cette fois, défin-
itive explication. Je me levai d’un bond et
saisis Émilie par le bras : « Allons à côté, il
faut que je te parle. »
237/579

Elle eut un mouvement de recul, moins


effrayée du ton de ma voix que de la force pr-
esque convulsive avec laquelle je serrais son
bras : « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es fou !…
— Non, je ne suis pas fou, allons à côté, je
veux te parler… »
Je l’entraînai malgré elle vers le salon et
la poussai dans un fauteuil : « Assieds-toi. »
Je m’assis en face d’elle : « Et maintenant,
nous allons parler. »
Elle me regarda, incertaine, encore un
peu inquiète :
« Eh bien, parle, je t’écoute… »
Je commençai d’une voix froide et unie :
« Hier, tu t’en souviens, je t’ai dit que je
n’avais pas envie de faire ce scénario parce
que je n’étais plus sûr de ton amour… et tu
m’as répondu que tu m’aimais et qu’il fallait
accepter… n’est-ce pas ?
238/579

— C’est vrai…
— Eh bien, dis-je résolument, je suis per-
suadé que tu m’as menti… pourquoi ? je n’en
sais rien… peut-être par pitié, peut-être par
intérêt…
— Mais quel intérêt ? interrompit-elle
âcrement.
— L’intérêt, expliquai-je, que tu peux
avoir à rester dans cette maison que tu
aimes… »
Je fus étonné de la violence de sa réac-
tion. Elle se leva brusquement et haussant la
voix : « Mais qu’en sais tu ?… je ne tiens pas
du tout à cette maison, absolument pas… je
suis toute prête à retourner dans une
chambre meublée… on voit bien que tu ne
me connais pas… cela m’est tout à fait
égal… »
239/579

À ces mots, j’éprouvai un sentiment aigu


de douleur comme lorsqu’on voit déprécier
de façon injurieuse un don qui vous a coûté
bien des sacrifices amers. Après tout, cet in-
térieur dont elle parlait avec tant de mépris
avait été ma vie durant ces deux dernières
années ; pour lui j’avais laissé un travail que
j’aimais, j’avais abandonné mes plus chères
ambitions. Presque sans voix, incrédule
toutefois, je demandai :
« Comment, tu n’y tiens pas ?
— Pas le moins du monde… » Sa voix
était presque discordante à force de mépris
exaspéré. « As-tu compris ?… pas le moins
du monde !…
— Mais, hier encore, tu m’as dit que tu
tenais à cette maison ?
240/579

— Je l’ai dit pour te faire plaisir… parce


que je pensais que tu y tenais, toi… »
Je tombais des nues : c’était donc moi qui
avais renoncé à mes ambitions théâtrales,
moi qui n’avais jamais attaché d’importance
à ce genre de choses, c’était moi qui tenais à
cette maison… Je compris que, mue par une
raison que j’ignorais, elle était en pleine
mauvaise foi et qu’il ne servirait à rien de
l’exciter, de lui tenir tête et de lui rappeler
combien elle avait désiré ce qu’elle semblait
dédaigner si fort maintenant. Ce n’était là
d’ailleurs qu’un détail, ce qui m’importait
était bien autre chose. « Laissons notre in-
térieur de côté, dis-je en m’efforçant de me
maîtriser et de prendre un ton conciliant et
raisonnable, ce n’est pas de notre foyer que
241/579

je voulais te parler, mais de tes sentiments à


mon égard… hier, tu m’as menti, je ne sais
pour quelle raison, en me disant que tu m’ai-
mais… et c’est parce que tu m’as menti que je
n’ai plus le courage de travailler pour le
cinéma… je le faisais uniquement pour toi…
puisque tu ne m’aimes plus, je n’ai plus
aucune raison…
— Mais qui te dit que je t’ai menti ?
— Tout et rien… nous en avons discuté
hier et je ne désire pas recommencer… ce
sont des choses qui ne s’expliquent pas, qui
se sentent… et je sens que tu ne m’aimes
plus… »
Elle eut pour la première fois un élan de
sincérité :
242/579

« Mais pourquoi tiens-tu à savoir cer-


taines choses ? demanda-t-elle tout à coup
d’une voix triste et lasse, les yeux fixés sur la
fenêtre, laisse donc… cela vaudra mieux pour
nous deux.
— Tu vois, tu reconnais que j’ai raison !
— Je ne reconnais rien… je voudrais
seulement que tu me laisses la paix… la
paix ! »
Il y avait presque un sanglot dans sa
voix… Elle ajouta : « Et maintenant, je vais
me changer… » puis elle voulut se diriger
vers la porte, mais je la saisis par le poignet.
C’était entre nous un geste fréquent quand
elle se levait pour s’en aller et qu’elle passait
devant moi : je l’arrêtais par le poignet
qu’elle avait fin et allongé. Mais ce geste, je le
faisais autrefois poussé par un désir subit
que j’avais d’elle ; elle le sentait et s’arrêtait
243/579

docile, attendant que je lui entoure les


jambes de mon bras et que je niche ma tête
dans son sein, ou que je l’attire sur mes gen-
oux. Et après quelque résistance et beaucoup
de caresses, cela finissait par l’amour, là où
nous nous trouvions, sur le fauteuil ou le di-
van tout proche. Mais cette fois, mon inten-
tion était bien différente et je ne pus moins
faire que de le ressentir avec amertume. Elle
ne me résista pas et resta debout contre moi,
me regardant de toute sa hauteur : « En
somme, puis-je savoir ce que tu veux de
moi ?
— La vérité…
— Tu veux pousser les choses au pire…
voilà ce que tu veux… !
— Tu admets donc que cette vérité ne me
fera pas plaisir… ?
244/579

— Je n’admets rien…
— Mais tu viens de le dire… cela finirait
mal…
— J’ai dit cela en l’air… Laisse-moi m’en
aller… »
Elle ne se débattait pas cependant, at-
tendant simplement que je dénoue mon étre-
inte. Et je pense que j’aurais préféré une ré-
bellion violente à cette froide et méprisante
patience. Avec l’espoir secret de provoquer
en elle un sentiment de tendresse, je retrouv-
ai mon ancien geste qui préludait autrefois à
l’amour et lâchant son poignet, j’enlaçai ses
jambes. Elle avait une jupe longue, plissée et
très large et à travers cette jupe je sentis se
raidir ses belles jambes élancées, musclées et
fermes, comme un mât de navire au milieu
d’une abondante voilure. Et le désir s’empara
245/579

de moi, presque douloureux par son impétu-


osité et la sensation d’impuissance
désespérée qui l’accompagnait. Je dis en le-
vant les yeux sur elle : « Émilie, qu’as-tu
contre moi ?
— Je n’ai rien… laisse-moi partir… »
Mes bras se resserrèrent plus étroitement
autour de ses jambes et je pressai mon visage
contre son flanc. D’ordinaire quand je faisais
ce geste, je sentais au bout d’un moment sa
grande main que j’aimais tant se poser sur
ma tête en une lente et amoureuse caresse.
C’était le signe de son trouble et de son con-
sentement à mon désir. Mais cette fois, sa
main pendante restait immobile. Une telle
attitude, si différente de celle que j’avais con-
nue, me donna un coup au cœur.
246/579

J’abandonnai ses genoux et lui ressaisissant


le poignet, je lui criai : « Non, tu ne t’en iras
pas… tu me dois la vérité… à l’instant
même… tu ne t’en iras pas tant que tu ne
m’auras pas dit la vérité ! »
Elle continuait à me regarder de haut en
bas ; je ne la voyais pas mais il me semblait
sentir son regard hésitant peser sur ma tête
courbée. « Eh bien, tu l’auras voulu, dit-elle
enfin, je ne demandais pas mieux que de
continuer à vivre comme par le passé… mais
puisque tu le veux, c’est vrai… je ne t’aime
plus… voilà la vérité ! »
Il est possible de se représenter les choses
les plus épouvantables et de les imaginer en
sachant pertinemment qu’elles existent.
Mais voir confirmer ces suppositions ou
247/579

plutôt ces certitudes provoque toujours un


choc douloureux, comme si on ne les avait
jamais envisagées. Au fond, j’avais toujours
su qu’Émilie ne m’aimait plus. Mais l’en-
tendre de sa bouche me glaça. Elle ne m’ai-
mait plus : ces mots tant de fois ressassés
dans mon esprit prenaient sur ses lèvres une
signification nouvelle. Il ne s’agissait plus
d’une supposition, toute mêlée fût-elle de
certitude, mais bien d’un fait. Et ces mots
avaient un poids, une dimension qu’ils
n’avaient jamais eus dans ma pensée.
Comment reçus-je cette révélation, je ne
m’en souviens pas. Je tressaillis probable-
ment, comme on frissonne en se mettant
sous une douche glacée alors qu’on sait
d’avance l’impression que l’on va ressentir.
248/579

Puis je m’efforçai de me ressaisir et de me


montrer raisonnable et objectif. « Viens ici,
dis-je à Émilie, le plus doucement que je pus,
assieds-toi et explique-moi comment c’est
arrivé ? »
Elle obéit, s’assit sur le divan et me ré-
pondit, comme poussée à bout : « Il n’y a ri-
en à expliquer… je ne t’aime plus, voilà
tout… »
Plus je cherchais à me montrer raison-
nable, plus l’épine de cette douleur indicible
s’enfonçait dans ma chair. Je me forçai pén-
iblement à sourire. « Tu admettras bien au
moins que tu me dois une explication-même
quand on congédie un domestique on lui en
donne les raisons…
— Je ne t’aime plus, je ne puis rien dire
d’autre…
249/579

— Mais pourquoi ?… tu m’aimais autre-


fois, n’est-ce pas ?
— Oui, beaucoup… maintenant c’est fini.
— Tu m’as beaucoup aimé ?
— Oui, beaucoup… mais c’est fini…
— Enfin, pourquoi ?… il y a bien une
raison ?
— Peut-être… mais je ne puis te l’expli-
quer… je ne sais qu’une chose, c’est que je ne
t’aime plus.
— Ne répète pas cela sans cesse, m’écriai-
je en haussant la voix malgré moi.
— C’est toi qui me fais répéter… tu ne
veux pas t’en convaincre… alors je te le
répète…
— J’en suis convaincu maintenant. »
Le silence tomba. Émilie avait allumé une
cigarette et fumait les yeux baissés. J’étais
courbé sur mes genoux, la tête dans mes
250/579

mains. « Et si je te disais, moi, le motif de


ton changement, le reconnaîtrais-tu ?
— Puisque je ne le sais pas moi-même…
— Oui, mais tu pourrais peut-être le re-
connaître si je te le disais…
— Bon, eh bien, alors, dis-le…
— Ne me parle pas sur ce ton ! » J’aurais
crié tant j’étais blessé par cette manière de
parler expéditive et indifférente. Mais je me
maîtrisais et m’efforçais de garder un ton
posé : « Tu te souviens, commençai-je, de
cette fille, cette dactylo qui vint ici il y a
quelques mois pour me taper un scénario à
la machine… tu nous as surpris au moment
où je l’embrassais… ce fut de ma part une
faiblesse stupide… mais ce baiser a été le
premier et le dernier et il n’y eut pas autre
chose, je te le jure… je n’ai jamais revu cette
251/579

fille… Dis-moi la vérité, est-ce cet incident


qui t’a détachée de moi ? parle
franchement… est-ce à partir de cet instant
que tu as commencé à ne plus m’aimer ? »
Tout en parlant, je la regardais avec at-
tention. Elle eut un mouvement de surprise
et de dénégation et j’eus l’impression que ma
supposition lui paraissait absurde. Puis je la
vis changer d’expression comme sous l’influ-
ence d’une pensée soudaine : « Admettons
que ce soit ce baiser… maintenant que tu es
fixé, es-tu soulagé ? »
Je compris aussitôt qu’elle n’était pas
sincère ; son motif, ce n’était pas ce baiser.
Visiblement, ma supposition avait d’abord
surpris Émilie tant elle était loin de la vérité,
et puis un calcul rapide l’avait incitée à
252/579

accepter cette version. Le motif de son déta-


chement devait être beaucoup plus grave que
ce baiser sans conséquence. Et elle ne voulait
pas me le révéler par un reste d’égards pour
moi. Émilie n’était pas méchante, je le savais,
elle n’aimait pas faire de la peine. Le vérit-
able motif devait être offensant. Je dis avec
douceur : « Ce n’est pas vrai, Émilie, ce
baiser n’est pour rien dans ton éloignement…
— Pourquoi dis-tu cela, je viens de te dire
le contraire ?
— Non. il ne s’agit pas de ce baiser… Il y a
autre chose !
— Je ne sais pas ce que tu veux dire.
— Tu le sais fort bien…
— Non. parole d’honneur, je ne le sais
pas…
— Et moi je te dis que si… »
253/579

Elle parut sur le point de perdre patience


et puis, sur un ton quasi maternel qu’elle ad-
optait volontiers :
« Pourquoi tiens-tu donc à savoir tant de
choses ? Tu es bizarre… à quoi bon remuer
tout cela… que t’importe !
— Je préfère la vérité, quelle qu’elle soit,
au mensonge… de plus, si tu ne me parles
pas franchement, je pourrais imaginer Dieu
sait quoi… quelque chose de très mal. »
Elle me regarda sans mot dire avec une
intensité singulière : « De quoi te
tourmentes-tu ? Tu as la conscience tran-
quille, n’est-il pas vrai ?
— Moi, bien sûr !
— Alors, que t’importe le reste… »
J’insistai : « C’est donc vrai ? Il s’agit de
quelque chose de très laid ?
254/579

— Je n’ai pas dit cela… je t’ai simplement


dit que puisque ta conscience ne te reproche
rien, le reste doit être sans importance…
— J’ai la conscience tranquille, c’est vrai…
mais cela ne signifie rien… il arrive que la
conscience elle-même se trompe…
— Mais pas la tienne, n’est-ce pas ? fit-
elle avec une pointe d’ironie qui ne
m’échappa pas et me parut plus blessante
que son indifférence.
— Même la mienne…
— Allons, il faut que je m’en aille, dit-elle
brusquement, tu n’as rien d’autre à me dire ?
— Tu ne partiras pas avant de m’avoir dit
la vérité.
— Je te l’ai déjà dit : je ne t’aime plus. »
Ces quatre paroles, quel mal elles me
faisaient ! Je me sentis pâlir et la suppliai
255/579

douloureusement : « Je t’ai prié de ne pas


me le répéter… tu me fais trop souffrir…
— C’est toi qui m’obliges à le répéter… je
n’ai, certes, aucun plaisir à te le dire.
— Comment veux-tu que je croie que tu
ne m’aimes plus à cause de ce baiser ?
poursuivis-je en suivant le fil de mes
pensées, un baiser, c’est si peu de chose…
cette fille était une coquette et je ne l’ai ja-
mais revue… tu sais bien tout cela et tu le
comprends… non, en vérité, tu ne m’aimes
plus parce que… – je cherchais mes mots
pour exprimer ma pénible et obscure intu-
ition –, parce qu’il s’est passé quelque chose,
quelque chose qui a influé sur tes sentiments
à mon égard, qui a changé même
256/579

entièrement l’idée que tu te faisais de moi et


en conséquence ton amour…
— Il faut reconnaître que tu es intelligent,
dit-elle avec une surprise sincère et presque
admirative.
— Alors, c’est vrai ?
— Je n’ai pas dit cela mais seulement que
tu es intelligent… »
Je sentais la vérité toute proche, j’allais la
toucher du doigt : « En somme, avant un cer-
tain événement tu avais bonne opinion de
moi… ensuite tu m’as mal jugé et de ce fait tu
as cessé de m’aimer ?
— C’est possible… »
Un sentiment horrible m’envahit soudain.
Ce ton calme que j’adoptais était faux ; je
n’étais pas raisonnable, je souffrais d’une
souffrance aiguë, j’étais désespéré et furieux,
257/579

j’étais anéanti ; pourquoi employais-je ce ton


de modération ? Je ne sais ce qui me prit à ce
moment. Avant que je pusse m’en rendre
compte, je m’étais brusquement levé en hur-
lant : « Ne crois pas que je me contente de
balivernes… » J’avais bondi sur Émilie,
l’avais saisie à la gorge et renversée sur le di-
van et je vociférais tout contre son visage :
« Dis la vérité, dis-la une fois pour toutes ! »
Son grand corps harmonieux que j’aimais
tant se débattait sous mes mains ; son visage
devenait rouge et gonflé : je devais serrer
fort, j’aurais voulu la tuer. « Dis la vérité, la
vérité… », répétai-je et je redoublai en
pensant : « Je vais l’étrangler, mais mieux
vaut la voir morte qu’ennemie ! » Soudain je
sentis qu’un de ses genoux cherchait à me
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frapper au ventre et elle y parvint en effet


avec une telle violence que j’eus le souffle
coupé. Ce coup me fut aussi douloureux que
la phrase : « je ne t’aime plus », car c’était le
coup d’un ennemi qui cherche à faire le plus
de mal possible à son adversaire. En même
temps, ma haine meurtrière tomba d’un seul
coup ; je relâchai mon étreinte et Émilie se
libéra en me repoussant si fort que je tombai
du divan. Alors, avant que je pusse me re-
lever, elle me cria d’une voix exaspérée : « Je
te méprise ! Voilà le sentiment que j’ai pour
toi et la raison pour laquelle je ne t’aime
plus… je te méprise et tu me dégoûtes quand
tu me touches… Tu as voulu la vérité : eh bi-
en, je te méprise et tu me dégoûtes… »
259/579

J’étais debout. Mes yeux et en même


temps ma main se portèrent sur un cendrier
massif en cristal qui se trouvait sur la table.
Émilie crut certainement que je voulais la
tuer, car elle poussa un gémissement de
frayeur et se couvrit le visage de son bras.
Mais mon ange gardien m’assista : je ne sais
comment je réussis à me dominer, je reposai
le cendrier sur la table et sortis de la pièce.
CHAPITRE X

Comme je l’ai déjà raconté, Émilie n’avait


reçu qu’une instruction rudimentaire ; après
les années d’école communale, elle n’avait
fréquenté les cours que peu de temps ; rap-
idement elle avait abandonné les études pour
apprendre la dactylographie et la sténo-
graphie et à seize ans, elle était déjà em-
ployée dans un bureau d’avocat. Il est vrai
qu’elle appartenait à ce qu’on appelle une
261/579

bonne famille, c’est-à-dire une famille autre-


fois aisée et qui avait possédé quelques biens
dans les environs de Rome. Mais le grand-
père d’Émilie avait dissipé son patrimoine en
mauvaises spéculations et le père avait été
jusqu’à sa mort un petit fonctionnaire au
ministère des Finances. Elle avait donc
grandi dans la pauvreté et, par son éducation
et sa façon de penser, elle était restée du
peuple ; aussi semblait-elle ne pouvoir
compter que sur son bon sens populaire, si
solide qu’il paraissait parfois stupidité ou
étroitesse d’esprit. Mais à l’aide de ce seul
bon sens, il lui arrivait, d’une manière toute
imprévue et pour moi mystérieuse,
d’exprimer des pensées ou des appréciations
très sagaces, un peu comme ces gens du
262/579

peuple plus proches de la nature que les


autres et dont le jugement n’est troublé par
aucune convention, aucun préjugé. C’est
parce qu’elle les pensait qu’elle disait cer-
taines choses avec sérieux, sincérité, clarté,
et en effet ses paroles avaient l’accent in-
dubitable de la vérité. Mais comme elle ne se
rendait pas compte de sa sincérité, elle ne
s’en vantait pas, confirmant par cette mod-
estie le caractère authentique de son
jugement.
Aussi, ce jour-là, quand elle me cria : « Je
te méprise », je ne doutai pas un instant que
ces termes qui dans une autre bouche pouv-
aient ne rien vouloir dire, revêtaient pour
elle un sens précis : elle me méprisait
vraiment et désormais il n’y avait plus rien à
263/579

faire. Même en ignorant tout du caractère


d’Émilie, l’accent avec lequel elle avait pro-
noncé cette phrase ne me laissait aucun
doute : c’était l’accent du mot à sa naissance,
directement émané de la chose elle-même
prononcé par quelqu’un qui s’en servait
peut-être pour la première fois et qui, poussé
par la nécessité, l’avait puisé au fond ances-
tral de la langue, sans le chercher presque in-
volontairement. Ainsi, parfois, le paysan
avec le jargon de son terroir, les mots qu’il
estropie, les expressions archaïques qu’il
emploie, prononce-t-il une phrase lumineuse
de bon sens, de jugement pénétrant qui sur-
prendrait dans une autre bouche et qui, ven-
ant de lui, émerveille et semble presque in-
croyable. – Je te méprise – ces trois mots
264/579

avaient – je le sentais amèrement – la même


résonance authentique que ces trois autres,
si différents, qu’elle avait prononcés en m’av-
ouant pour la première fois son amour : « Je
t’aime tant ! »
Convaincu de la sincérité et de la vérité de
ces mots cruels, je me mis, une fois seul, à
marcher de long en large, le cerveau vide, les
mains tremblantes, les yeux égarés, ne
sachant que faire. Chaque minute qui passait
semblait enfoncer plus profondément dans
mes fibres ces trois épines, les trois mots
d’Émilie. Mais en dehors de la douleur aiguë
et croissante dont j’étais parfaitement con-
scient, je ne comprenais plus rien. Le plus
dur pour moi, outre de n’être plus aimé,
c’était d’être méprisé ; mais incapable de
265/579

trouver à ce mépris une explication quel-


conque, si légère fût-elle, j’éprouvais une
vive sensation d’injustice et en même temps
la crainte qu’il n’y eût pas injustice et que ce
mépris fût bien fondé, incontestable pour les
autres, inexplicable pour moi. J’avais de
moi-même une assez haute opinion, tout au
plus teintée d’une sorte de pitié, comme pour
un homme peu chanceux, que le sort n’avait
pas favorisé autant qu’il le méritait, mais qui
n’avait rien que d’estimable. Et voici que
cette phrase d’Émilie venait bouleverser
cette conception ; pour la première fois je me
demandais si je me connaissais et me jugeais
tel que j’étais, sans fausse complaisance
envers moi-même.
266/579

Finalement, j’allai dans la salle de bain et


mis ma tête sous le robinet ; le jet d’eau
froide me fit du bien : cette phrase incendi-
aire de ma femme m’avait mis le cerveau en
feu. Je me peignai, me rafraîchis le visage,
renouai ma cravate et revins au salon. Mais
la vue du couvert préparé dans l’embrasure
de la fenêtre me fit horreur ; nous ne pouvi-
ons nous asseoir à table comme les autres
jours et manger ensemble dans cette pièce
toute résonnante encore des paroles qui
m’avaient bouleversé. À ce moment Émilie
ouvrit la porte et apparut ; son visage avait
retrouvé son habituelle expression placide et
reposée. Je dis sans la regarder : « Je n’ai pas
envie de dîner ici ce soir… dis à la bonne que
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nous sortons… et puis habille-toi… nous dîn-


erons dehors… »
Elle répondit un peu surprise : « Mais le
dîner est déjà prêt… et les choses seront
bonnes à jeter ensuite ! »
Je criai, repris par ma fureur : « Cela suf-
fit ! Jette tout ce que tu veux, mais habille-
toi, parce que nous dînons dehors… » Je
n’avais pas levé les yeux sur elle, mais je l’en-
tendis murmurer : « Quelles manières !!! » et
elle referma la porte.
Quelques minutes plus tard nous sortions
de la maison. Dans la rue étroite, flanquée de
maisons modernes aux façades garnies de
balcons et de vérandas, pareilles à la nôtre,
notre petite auto de série nous attendait
parmi de nombreuses voitures de luxe ;
c’était une acquisition récente dont – comme
pour l’appartement – la plus grosse partie
268/579

restait à payer avec les gains du futur scén-


ario. Je ne l’avais que depuis quelques mois
et j’éprouvais encore le sentiment de vanité
un peu puérile qu’inspire au début un agré-
ment de ce genre. Mais ce soir-là, tandis que
nous nous dirigions vers la voiture, côte à
côte, sans nous regarder, sans nous toucher,
en silence, je ne pus m’empêcher de penser :
voilà une auto qui, avec l’appartement, re-
présente le sacrifice de mes ambitions, un
sacrifice désormais inutile… J’eus un mo-
ment la sensation précise du contraste entre
cette rue luxueuse où tout semblait neuf et
précieux, notre intérieur dont les fenêtres
nous regardaient du dernier étage, la voiture
qui nous attendait à quelques mètres, et mon
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infortune qui donnait à toutes ces choses ac-


quises un caractère d’inutilité et de satiété.
Je montai dans la voiture, attendis
qu’Émilie se fût assise et étendis le bras pour
fermer la portière de son côté. D’habitude, en
faisant ce geste, je frôlais ses genoux ou bien,
tournant la tête, j’effleurais sa joue d’un rap-
ide baiser. Cette fois, j’évitai instinctivement
de la toucher. Je fis claquer la portière et
nous restâmes un instant immobiles et silen-
cieux. « Où allons-nous ? » demanda enfin
Émilie. J’hésitai puis répondis au hasard ;
« Allons à la Voie Appienne.
— Mais c’est trop tôt pour aller à la Voie
Appienne… il y fera froid et il n’y aura
personne.
— Tant pis… il y aura nous, en tout cas. »
270/579

Elle se tut et nous prîmes la direction de


la Voie Appienne. Descendus de notre quart-
ier, nous traversâmes le centre et prîmes par
la via dei Trionfi et la Promenade archéolo-
gique, longeant les antiques murailles
couvertes de mousse, les jardins potagers, les
parcs, les villas nichées dans les arbres qui
marquent le début de la Voie Appienne. Puis
ce fut l’entrée des Catacombes éclairée par
deux faibles réverbères. Émilie avait raison :
il était trop tôt pour cet endroit. En entrant
dans le restaurant au nom antique, nous ne
trouvâmes dans la grande salle faussement
rustique, ornée d’amphores et de dalles fun-
éraires brisées, que des tables vides et une
nuée de serveurs. Nous étions seuls et la
pensée me vint que cette salle déserte et mal
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chauffée, avec l’empressement fastidieux de


son trop nombreux personnel, n’était guère
l’endroit propice pour résoudre le problème
de notre vie commune. Puis je me souvins
que, deux ans auparavant, au temps de notre
amour, nous étions souvent venus y dîner et
je compris pourquoi, instinctivement, j’avais
choisi, parmi tant d’autres, ce restaurant si
morne et solitaire en cette saison.
Le garçon se tenait devant moi, le menu à
la main, de l’autre côté le sommelier s’in-
clinait pour me tendre la carte des vins. Je
me mis à lire le menu, énumérant les plats à
Émilie, penché vers elle comme un mari
empressé et galant. Elle gardait les yeux
baissés et répondait par monosyllabes :
« Oui, non, bien… » Je commandai un vin
fin, malgré les protestations d’Émilie qui
n’en voulait pas. « Je le boirai, moi », dis-je.
272/579

Le sommelier me fit un sourire d’intelligence


et s’éloigna avec le garçon.
Je ne décrirai pas notre dîner dans ses dé-
tails et ne veux que dépeindre mon état
d’âme de ce soir-là, état d’âme tout nouveau
pour moi et qui, par la suite, devait re-
présenter la normale dans mes rapports avec
Émilie. On dit que c’est l’automatisme qui
nous permet de vivre sans trop de fatigue en
nous rendant inconscients de la plupart de
nos mouvements. Un seul pas demande la
mise en action d’une quantité de muscles et
cependant, en vertu de l’automatisme, nous
le faisons sans nous en rendre compte. Il en
va de même dans nos rapports avec autrui.
Tant que j’avais cru être aimé d’Émilie, une
sorte d’automatisme heureux avait présidé à
273/579

notre vie commune et, dans ma conduite en-


vers elle, seul l’épanouissement final s’illu-
minait à la lueur de ma conscience, tout le
reste demeurant dans la pénombre d’une
habitude tendre et machinale. Mais mainten-
ant que j’étais dépouillé de l’illusion de
l’amour, je prenais conscience de chacun de
mes actes, même du plus insignifiant. J’of-
frais à boire à Émilie, je lui passais la salière,
je la regardais, cessais de la regarder :
chaque geste s’accompagnait d’une connais-
sance douloureuse, butée, impuissante,
désespérée. Je me sentais gêné, troublé,
paralysé, ne pouvant rien faire sans me dire :
est-ce bien ? est-ce mal ? J’avais perdu toute
assurance. Avec des étrangers, on peut tou-
jours espérer retrouver la confiance perdue ;
274/579

avec Émilie, il s’agissait d’une expérience


passée, défunte : je n’avais plus rien à
espérer.
Ainsi entre nous le silence s’étendait, à
peine interrompu par quelques phrases
banales : « Veux-tu du vin, du pain ? encore
un peu de viande ? » Je voudrais pouvoir
décrire la qualité de ce silence qui s’établit ce
soir-là entre nous pour ne plus jamais nous
abandonner. C’était un silence insupportable
parce que totalement négatif, fait de la sup-
pression de tout ce que j’aurais voulu dire et
que je me sentais incapable d’exprimer. Le
définir un silence hostile serait inexact. Il n’y
avait pas d’hostilité entre nous, tout au
moins de ma part, mais seulement de l’im-
puissance. J’avais besoin de parler, j’avais
275/579

tant de choses à dire et en même temps je


sentais que désormais les mots étaient
inutiles et que je n’aurais su trouver le ton
convenable. Je me taisais donc, non certes
avec la sensation détendue et tranquille d’un
homme qui n’éprouve pas le besoin de par-
ler, mais de celui dont l’esprit bouillonne de
choses à dire et en est conscient mais qui se
heurte en vain contre cette conscience
comme contre les barres de fer d’une prison.
Il y avait plus encore : je sentais que ce mut-
isme si intolérable était cependant pour moi
l’état le plus favorable. Et qu’en le rompant,
même de la façon la plus adroite et bienveil-
lante, je risquais de provoquer des explica-
tions plus intolérables encore, si c’était pos-
sible, que ce silence lui-même.
276/579

Hélas ! je n’étais pas encore accoutumé à


me taire. Nous mangeâmes le premier plat,
puis le second, sans rien dire ; au dessert, je
n’y tins plus et je m’adressai à Émilie :
« Pourquoi es-tu muette ? »
Elle répondit aussitôt : « Parce que je n’ai
rien à dire. »
Elle n’avait pas l’air triste ni hostile et ses
paroles avaient l’accent de la vérité. Je repris
gravement : « Ce que tu m’as dit tout à
l’heure mériterait d’être longuement
expliqué. »
Du même ton sincère, elle dit : « Oublie
ces choses… fais comme si je ne les avais ja-
mais dites… »
L’espoir me revint : « Pourquoi les
oublierais-je ? Si j’étais sûr qu’elles ne soient
pas vraies… qu’elles te soient échappées dans
la colère… »
277/579

Cette fois, elle ne répondit pas. Et je m’ac-


crochai de nouveau à l’espoir. Peut-être
m’avait-elle crié son mépris par réaction
contre ma violence. J’insistai prudemment :
« Avoue-le, ces vilaines choses que tu m’as
dites aujourd’hui ne sont pas vraies… elles te
sont venues parce qu’à ce moment tu croyais
me haïr et voulais m’offenser… »
Elle me regarda profondément et se tut. Il
me sembla – mais peut-être me trompais-
je – que ses grands yeux sombres étaient em-
bués de larmes. Mon cœur bondit, j’allongeai
le bras et saisis sa main sur la nappe : « Ém-
ilie, ce n’était pas vrai, n’est-ce pas ? »
Elle retira sa main avec une brusquerie
insolite, dans une contraction non seulement
du bras mais de tout son corps :
« Si, c’était vrai. »
Je fus frappé par l’accent de sincérité ab-
solue et en même temps désolée de cette
278/579

réponse. Elle semblait avoir conscience qu’à


ce moment un mensonge pouvait tout ar-
ranger, au moins pour quelque temps, au
moins en apparence ; et un instant elle avait
eu visiblement la tentation de mentir. Mais,
après réflexion, elle y avait renoncé. J’eus
une nouvelle et plus violente crispation de
douleur et, baissant la tête, je murmurai les
dents serrées : « Mais ne comprends-tu pas
qu’il y a des choses qu’on ne peut dire à per-
sonne, sans les justifier, à personne et moins
encore à son propre mari. »
Elle ne répondit pas et se contenta de me
regarder avec une certaine appréhension ;
mon visage devait être en effet bouleversé
par la colère : « Tu m’interroges, je te
réponds, répliqua-t-elle enfin.
279/579

— Mais tu es tenue de t’expliquer !


— C’est-à-dire ?
— Tu dois, m’expliquer pourquoi… pour-
quoi tu me méprises…
— Ah ! cela, je ne te le dirai jamais !… fût-
ce sur le point de mourir ! »
Je fus saisi par son accent extraordinaire-
ment résolu. Mais ma surprise dura peu.
J’étais possédé par une fureur qui ne me lais-
sait pas le temps de réfléchir : « Dis-moi –
insistai-je en reprenant sa main, mais cette
fois dans une étreinte rien moins que
tendre –, dis, pourquoi me méprises-tu ?
— Je t’ai déjà répondu que je ne te le dirai
jamais.
— Dis-le, sinon je te fais mal… » et, hors
de moi, je lui tordis la main. Elle me regarda,
un instant stupéfaite, puis une grimace de
douleur lui contracta la bouche et ce mépris
dont je venais de parler se dépeignit sur son
280/579

visage. « Lâche-moi, dit-elle brutalement,


voilà que tu veux, en plus, me faire du
mal ? » Je remarquai ce « en plus » qui
paraissait faire allusion à d’autres violences
que je lui aurais fait subir et j’eus le souffle
coupé. « Lâche-moi, n’as-tu pas honte ? Les
garçons nous regardent…
— Dis pourquoi tu me méprises…
— Ne fais pas l’imbécile… laisse-moi.
— Dis pourquoi tu me méprises…
— Ouf ! » Elle libéra sa main d’un geste
violent qui fit tomber un verre sur le sol. Il y
eut un bruit de verre brisé, Émilie se leva et
se dirigea vers la porte en me disant à haute
voix : « Je vais t’attendre dans la voiture
pendant que tu règles l’addition. »
Elle sortit et je restai cloué sur place, as-
sis, anéanti, moins de l’humiliation subie –
comme l’avait dit Émilie, tous les garçons in-
occupés ne nous avaient pas quittés des yeux
281/579

et n’avaient pas perdu un seul mot ni un seul


geste de notre altercation – que de la con-
duite insolite de ma femme. Jamais elle ne
m’avait parlé sur ce ton ; jamais elle ne
m’avait injurié. Ce « en plus » continuait à
me sonner aux oreilles comme une désagré-
able énigme de plus à débrouiller ; quand et
comment avais-je commis les choses dont,
par ce « en plus », elle se plaignait ? J’ap-
pelai enfin le garçon, réglai la note et sortis à
mon tour.
Une fois dehors, je m’aperçus que le
temps, toute la journée incertain et brumeux,
s’était mis à la pluie, une petite pluie fine et
serrée. Dans l’obscurité, j’entrevis la silhou-
ette d’Émilie debout contre la voiture ; j’avais
fermé la portière à clé et elle m’attendait
282/579

patiemment sous la pluie. Je m’excusai d’une


voix mal assurée : « Pardonne-moi, j’avais
oublié que la voiture était fermée.
— Cela n’a pas d’importance, il pleut si
peu… », répondit sa voix calme. Et, une fois
encore, devant sa condescendance, l’espoir
d’une réconciliation s’éveilla follement dans
mon cœur. Était-il possible de mépriser un
être et de lui parler d’une voix si douce, si af-
fable ? J’ouvris la portière et nous prîmes
place tous deux dans la voiture. Je mis le
contact et d’un ton qui me parut tout à coup
étrangement léger, presque de bonne
humeur : « Eh bien, Émilie, où veux-tu
aller ? »
Elle me répondit, les yeux fixés devant
elle : « Je ne sais pas… où tu voudras. »
283/579

J’embrayai et la voiture partit. Je viens de


le dire, j’éprouvais je ne sais quelle impres-
sion d’optimisme, de désinvolture, presque
de gaieté, comme si en tournant la chose en
plaisanterie, en remplaçant la gravité et la
passion par la légèreté et le badinage, je
pouvais parvenir à nous rapprocher. Je ne
sais ce qui m’avait pris à ce moment ; peut-
être le désespoir, comme un vin trop cap-
iteux, m’était-il monté à la tête ? Je dis d’un
ton insouciant, volontairement désinvolte :
« Allons à l’aventure, au petit bonheur… »
Mais en prononçant ces mots, je me
sentis terriblement maladroit, comme un es-
tropié qui voudrait esquisser un pas de
danse. Cependant Émilie se taisait et je
m’abandonnai à ce que je croyais être ma
284/579

verve et qui ne devait pas tarder à se révéler


un piètre essai. Je conduisais maintenant le
long de la Voie Appienne dont, à la lueur des
réverbères qui s’alignaient devant nous, au
travers des mille fils scintillants de la pluie,
nous pouvions par instant apercevoir les
cyprès, les briques rougeâtres des ruines, les
blanches statues de marbre, les grosses
pierres disjointes du pavage romain. Nous
roulâmes un moment et puis tout à coup je
rompis le silence d’une voix faussement ex-
altée : « Oublions pour une fois qui nous
sommes et imaginons que nous sommes
deux étudiants cherchant un coin tranquille,
loin des regards indiscrets, pour faire en paix
l’amour. »
285/579

Elle continuait à se taire et moi, encour-


agé par son silence, je stoppai brusquement
la voiture. La pluie maintenant tombait à
verse, les balais de l’essuie-glace avaient
beau aller et venir sur le pare-brise, ils n’ar-
rivaient pas à étancher le ruissellement qui
brouillait la vue. « Nous sommes deux
étudiants, continuai-je d’une voix peu as-
surée, disons que je m’appelle Mario et toi
Maria ; nous avons enfin trouvé un endroit
tranquille, sous la pluie, il est vrai… mais
dans la voiture on est si bien… embrasse-
moi… » Et avec la promptitude de décision
d’un homme ivre, j’entourai ses épaules de
mon bras et tentai de l’embrasser.
Qu’espérais-je ? je ne sais ; l’attitude
d’Émilie pendant le dîner devait bien me
laisser pressentir ce à quoi je pouvais m’at-
tendre. D’abord, sans mauvaise grâce et en
silence, elle chercha à se dégager de mon
286/579

étreinte, puis voyant que j’insistais et que, la


prenant par le menton je voulais tourner son
visage vers le mien, elle me repoussa
durement : « Es-tu devenu fou ? Ou es-tu
ivre ?
— Non, je ne suis pas ivre, balbutiai-je,
donne-moi un baiser.
— Je n’en ai pas la moindre envie »,
répondit-elle avec ce qui était chez elle une
honnête indignation et me repoussant de
nouveau, elle ajouta : « Et tu t’étonnes que je
te méprise… quand tu te conduis de cette
manière… après ce qui s’est passé entre
nous !…
— Mais je t’aime.
— Moi pas. »
Je me sentais ridicule, mais avec un fond
d’angoisse comme un homme conscient de
287/579

s’être mis dans une situation à la fois


comique et irréparable. Pourtant je n’étais
pas encore disposé à m’avouer vaincu : « Tu
m’embrasseras sinon par amour du moins
par force », murmurai-je d’un ton qui voulait
être mâle et brutal. Et je me jetai sur elle.
Elle n’eut pas un mot mais ouvrit
brusquement la portière et je tombai en av-
ant sur le siège vide. Elle avait sauté de la
voiture et s’enfuyait sur la route, malgré la
pluie qui tombait de plus en plus fort.
Un moment je restai abasourdi. Puis je
me dis : « Je suis un imbécile » et à mon tour
je sortis de la voiture.
Il pleuvait à torrents et en mettant pied à
terre je me sentis enfoncer jusqu’à la cheville
dans une flaque d’eau. Ce fait mit le comble à
mon exaspération et je plongeai dans un
288/579

abîme de désespoir. Je criai, hors de moi :


« Émilie, reviens !… sois tranquille, je ne te
toucherai plus… »
D’un point imprécis de la nuit, pas très
loin cependant, je l’entendis : « Ou tu te con-
duiras autrement ou je rentre à pied.
— Allons, viens, dis-je d’une voix tremb-
lante, je promets tout ce que tu voudras. »
La pluie tombait toujours, elle entrait par
le col de mon manteau et me mouillait la
nuque, je la sentais ruisseler sur mon front et
mes tempes. Les phares de l’auto n’éclair-
aient qu’un espace restreint de la route avec
une ruine romaine tronquée et un grand
cyprès dont la pointe frissonnait dans la nu-
it ; mais j’avais beau écarquiller les yeux, je
ne voyais pas Émilie. Désolé, j’appelai en-
core : « Émilie, Émilie ! » et ma voix s’éte-
ignit dans une plainte. Elle sortit enfin de
l’obscurité et je la vis dans le rayon des
289/579

phares : « Tu me promets que tu ne me


toucheras pas ? fit-elle.
— Oui, je te le promets. »
Elle vint reprendre sa place dans la voit-
ure en ajoutant : « Quels enfantillages !… me
voilà trempée… j’ai la tête toute mouillée…
demain matin, il faudra que j’aille chez le
coiffeur. »
Je remontai dans la voiture et nous re-
partîmes aussitôt. Par deux fois Émilie
éternua, d’une façon sonore et ostentatoire,
pour bien me laisser entendre que je lui avais
fait prendre un rhume. Mais je ne relevai pas
la provocation ; je conduisais maintenant
comme en rêve. Un mauvais rêve dans lequel
je m’appelais Richard et ma femme Émilie et
je l’aimais et elle ne m’aimait pas, mais, de
surcroît, me méprisait.
CHAPITRE XI

Le lendemain matin, je me réveillai tout


abattu et dolent, pénétré d’avance d’un pro-
fond dégoût pour ce qui m’attendait ce jour-
là et les jours suivants, quelles que soient les
circonstances. Émilie dormait encore dans la
chambre à coucher et moi, étendu sur le di-
van du salon, je m’attardai longtemps dans la
pénombre, reprenant lentement et pénible-
ment possession de la réalité que le sommeil
291/579

m’avait fait oublier. Qu’avais-je à faire ? Je


récapitulai : il me fallait décider si j’acceptais
ou refusais le scénario de L’Odyssée ; con-
naître le motif du mépris d’Émilie ; trouver
le moyen de la reconquérir.
J’ai dit que je me sentais abattu, accablé,
sans forces ; cette façon quasi méthodique de
résumer les trois questions vitales de mon
existence n’était au fond – je m’en aperçus
vite – que l’illusion que je voulais me donner
d’une énergie et d’une lucidité que j’étais loin
de posséder. Un général, un homme poli-
tique, un homme d’affaires s’ingénient de la
même manière à serrer de près les
problèmes qu’ils doivent résoudre en les en-
visageant comme des objets concrets, mani-
ables et inertes. Mais je n’étais pas un
292/579

homme de ce genre. Et cette énergie, cette


lucidité que je m’efforçais de susciter en moi,
me feraient complètement défaut – j’en étais
sûr – quand il me faudrait passer de la
pensée à l’action.
Je n’ignorais pas mon insuffisance ;
couché sur le dos, les yeux fermés, je n’étais
pas dupe de ce qui se passait en moi : dès
que je voulais formuler une réponse à mes
trois questions, mon imagination quittait le
domaine de la réalité pour s’élancer dans le
ciel vide des velléités. En imagination je me
voyais donc faire, comme si rien n’était, le
scénario de L’Odyssée ; je finissais par avoir
une explication avec Émilie et découvrais
que toute cette histoire de mépris, si terrible
en apparence, était née, en réalité, d’un
293/579

puéril malentendu ; et finalement je me ré-


conciliais avec ma femme. En somme, je
n’envisageais que les conclusions heureuses
auxquelles j’aspirais, mais entre ces conclu-
sions et ma situation présente s’ouvrait un
abîme que je ne pouvais combler sinon par
des choses n’ayant aucun caractère de solid-
ité et de cohérence. Si j’aspirais à résoudre la
situation suivant mes plus chers désirs, j’ig-
norais absolument comment y parvenir.
Je somnolais sans doute et au bout d’un
certain temps je me rendormis tout à fait.
Tout à coup je me réveillai en sursaut et
aperçus Émilie en robe de chambre, assise au
pied du divan. La pièce était encore dans
l’ombre, avec les persiennes baissées ; mais
une lampe était allumée sur la petite table de
294/579

chevet. Émilie était entrée, avait éclairé la


lampe et s’était assise à mes pieds sans que je
m’en sois aperçu.
En la voyant dans une attitude familière
qui me rappelait d’autres réveils des temps
heureux, j’eus une fugitive illusion. Je balbu-
tiai en me redressant : « Émilie, m’aimes-
tu ? »
Elle attendit avant de me répondre, puis :
« Écoute, dit-elle, il faut que je te parle… »
Un grand froid descendit sur moi ; je fus
sur le point de lui dire que je ne voulais par-
ler de rien, que je désirais être laissé en paix
et me rendormir. Et au lieu de cela, je lui de-
mandai : « De quoi veux-tu parler ?
— De nous.
— Mais il n’y a plus rien à dire, répliquai-
je, cherchant à maîtriser l’inquiétude qui se
glissait en moi, tu ne m’aimes plus… tu me
méprises… et c’est tout…
295/579

— Je voulais te dire, dit-elle lentement,


qu’aujourd’hui même je retourne chez ma
mère. J’ai tenu à t’avertir avant de lui télé-
phoner… Maintenant, tu sais ! »
Je n’avais en effet pas prévu cette nou-
velle pourtant logique et prévisible après ce
qui s’était passé la veille. Mais aussi étrange
que cela puisse paraître, l’idée qu’Émilie
pourrait m’abandonner ne m’était pas venue
à l’esprit ; je pensais qu’elle avait atteint la
limite de la dureté et de la cruauté envers
moi et ne saurait aller au-delà. Et voici que
cette limite était soudain dépassée d’une
manière totalement inattendue. Ayant peine
à comprendre, je murmurai : « Tu veux me
quitter ?
— Oui. »
296/579

Je ne trouvai rien à répondre ; puis la


douleur aiguë qui me transperçait me poussa
tout à coup à agir. Je sautai en bas du divan
et j’allai en pyjama à la fenêtre, comme si je
voulais relever les persiennes et donner de la
lumière ; mais je m’arrêtai et me retournant
je criai d’une voix forte : « Mais tu ne peux
pas t’en aller comme cela, je ne le veux pas !
— Ne fais pas l’enfant, dit-elle d’un ton
raisonnable, nous séparer est la seule chose
qui nous reste à faire… il n’y a plus rien entre
nous, du moins en ce qui me-concerne… et
cela vaudra mieux pour nous deux… »
Je ne sais ce que je fis après ces paroles
d’Émilie, ou plutôt je ne me souviens que de
quelques phrases, de quelques gestes.
Comme en proie à une sorte de délire, je dus
alors faire et dire des choses dont je n’avais
297/579

aucunement conscience. Je crois que je mar-


chai à grands pas dans le salon, en pyjama,
les cheveux ébouriffés, tantôt suppliant Ém-
ilie de ne pas me quitter, tantôt lui expli-
quant ma situation, tantôt monologuant
comme si j’étais seul : le scénario de
L’Odyssée, l’appartement, les versements à
effectuer, mes ambitions théâtrales sacri-
fiées, mon amour pour Émilie, mes discus-
sions avec Battista et Rheingold, tous les as-
pects et tous les personnages de ma vie se
confondaient sur mes lèvres en un flot de pa-
roles incohérentes, tels les morceaux de
verre colorés au fond d’un kaléidoscope
secoué par une main furieuse. Mais en même
temps, je sentais que ce kaléidoscope n’était
qu’une pauvre chose dérisoire, de simples
298/579

morceaux de verre colorés, assemblés sans


ordre et sans dessin et ce kaléidoscope s’était
brisé et les morceaux de verre gisaient pêle-
mêle à terre sous mes yeux. J’éprouvais à la
fois une sensation précise d’abandon et
l’épouvante de cet abandon, mais je n’allais
pas au-delà, oppressé, empêché non seule-
ment de penser, mais de respirer. Tout mon
être se rebellait avec violence contre la
pensée de la séparation et de la solitude qui
s’ensuivrait. Mais malgré la sincérité de cette
révolte, je ne trouvais pas un mot pour dis-
suader Émilie. De temps en temps, le nuage
de perplexité et d’affolement qui m’envelop-
pait se dissipait et je voyais Émilie assise sur
le divan, toujours à la même place, répétant
calmement : « Mais, Richard, réfléchis un
299/579

peu… c’est la seule chose que nous puissions


faire.
— Je ne veux pas… je ne veux pas…
— Pourquoi refuser ? Sois logique… »
Je ne sais ce que je répondis, mais je con-
tinuai à marcher et tout à coup je m’em-
poignai les cheveux à deux mains. Dans l’état
où je me trouvais, je me sentais incapable de
convaincre Émilie et même simplement de
m’exprimer. Avec effort, je parvins à me
dominer, revins m’asseoir sur le divan et,
prostré, la tête dans mes mains, je de-
mandai : « Et quand t’en irais-tu ?
— Aujourd’hui même. »
À ces mots, elle se leva et sans plus se
soucier de moi elle sortit de la pièce. Ce dé-
part, aussi inattendu pour moi que tout ce
300/579

qu’elle avait fait et dit jusqu’ici me laissa


stupéfait et abasourdi. Puis, regardant au-
tour de moi, j’eus une sensation étrange,
glaçante par sa précision. L’arrachement
était déjà accompli et ma solitude avait com-
mencé. La pièce était la même que quelques
minutes auparavant quand Émilie était as-
sise sur le divan, mais déjà tout était
différent, comme si une dimension man-
quait. L’abandon était dans l’air, dans l’as-
pect des choses, partout ; et, curieusement, il
n’émanait pas de moi vers tout ce qui m’en-
vironnait, mais semblait venir des choses
vers moi. Tout ceci, je le pensais moins que
je ne le sentais obscurément, au fond de ma
sensibilité troublée, douloureuse et stupé-
faite. Et puis je m’aperçus que je pleurais, car
301/579

ayant senti comme une démangeaison au


coin de mes lèvres et y portant le doigt, je
trouvai ma joue mouillée. Je poussai un pro-
fond soupir et me mis à pleurer franche-
ment, à gros sanglots. Alors je sortis de la
pièce.
Dans la chambre à coucher, dans une lu-
mière qui, après la pénombre du salon, parut
éblouissante et insupportable à mes yeux
brouillés par les larmes, j’aperçus Émilie as-
sise sur le lit défait, en train de téléphoner ;
je compris aussitôt qu’elle téléphonait à sa
mère. L’expression perplexe et déçue de son
visage me frappa. Je m’assis près d’elle et, la
figure entre mes mains, je continuai à san-
gloter. Pourquoi pleurais-je de la sorte ? je
ne le discernais pas bien ; peut-être ne
302/579

pleurais-je pas seulement le désastre de ma


vie, mais à cause d’une douleur plus obscure
qui n’avait rien à faire avec Émilie et sa
volonté de me quitter. Pendant ce temps, elle
poursuivait sa conversation téléphonique. Sa
mère devait s’être lancée dans un discours
long et compliqué et, à travers mes larmes, je
voyais passer sur sa physionomie, rapide et
obscure comme l’ombre d’un nuage sur un
paysage, une expression désorientée, mécon-
tente, amère. Elle dit enfin : « Bon, bon… j’ai
compris… n’en parlons plus… » À l’autre
bout du fil, sa mère l’interrompit. Mais, cette
fois, Émilie n’eut pas la patience d’écouter
jusqu’au bout et déclara brusquement : « Tu
me l’as déjà dit… c’est bon… j’ai compris… au
revoir. » La mère dut ajouter quelque chose,
303/579

mais tandis que sa voix continuait de réson-


ner dans l’appareil Émilie répéta sèchement :
« Au revoir » et raccrocha. Puis elle se leva,
les yeux tournés vers moi, sans me regarder
cependant, comme dans un rêve. Alors spon-
tanément je pris sa main et murmurai : « Ne
t’en va pas, je t’en prie… ne t’en va pas ! »
Les enfants et en général les femmes et
les âmes faibles et puériles attachent aux
larmes une valeur décisive de persuasion
sentimentale. En ce moment, tout en pleur-
ant avec une douleur sincère, je nourrissais,
comme un enfant, une femme ou un être
débile, je ne sais quel espoir d’attendrir Ém-
ilie par mes larmes ; et cette illusion, si elle
me consolait un peu, me donnait en même
temps une certaine impression d’hypocrisie.
304/579

Comme si je pleurais à dessein, comme si


mes larmes étaient une sorte de chantage en-
vers Émilie. Tout à coup j’eus honte de moi-
même et sans attendre la réponse de ma
femme, je me levai et retournai au salon.
Émilie ne tarda pas à m’y rejoindre. J’avais
eu le temps de me refaire une contenance,
d’essuyer mes yeux et de passer une robe de
chambre sur mon pyjama. Assis dans un
fauteuil j’allumai machinalement une cigar-
ette que je n’avais pas envie de fumer. Elle
me dit en entrant : « Sois tranquille… n’aie
pas peur… je ne m’en vais pas. » Je la re-
gardai, elle tenait les yeux baissés et parais-
sait réfléchir, mais je voyais trembler les
coins de sa bouche et ses mains tournaient et
retournaient le bord de sa robe de chambre
305/579

en un geste qui indiquait la confusion et


l’égarement. Elle poursuivit sur un ton qui
s’exaspérait peu à peu : « Ma mère ne veut
pas de moi… elle me dit qu’elle vient de louer
ma chambre à un pensionnaire ; elle en avait
déjà deux, cela va faire trois et la maison est
pleine… d’ailleurs elle ne prend pas ma dé-
cision au sérieux… elle me demande de
réfléchir… je ne sais donc plus où aller, je
suis obligée de rester avec toi ! »
Cette phrase si cruelle dans sa sincérité
m’atteignit profondément et je crois que je
tressaillis. En tout cas je ne pus m’empêcher
de protester : « Mais pourquoi me parles-tu
de cette façon ?… obligée de rester avec
moi… que t’ai-je donc fait… pourquoi me
hais-tu ? » C’était à son tour de pleurer, sans
306/579

vouloir le montrer. en se cachant les yeux de


la main. Elle secoua la tête : « Tu ne voulais
pas que je m’en aille… eh bien, je reste… tu
devrais être content ! »
Je quittai mon fauteuil, vins m’asseoir à
côté d’elle sur le divan et la pris dans mes
bras malgré son mouvement instinctif de re-
cul et de résistance. « Bien sûr, je veux que
tu restes, dis-je, mais pas ainsi, pas con-
trainte et forcée… que t’ai-je fait, Émilie,
pour que tu me parles comme cela ?
— Oh ! si tu veux, je m’en irai… je
trouverai une chambre à louer… et tu n’auras
pas à m’aider longtemps… je reprendrai mon
métier de dactylo… dès que j’aurai trouvé du
travail, je ne te demanderai plus rien.
— Mais non, m’écriai-je, je veux que tu
restes, mais sans contrainte, Émilie, sans
contrainte…
307/579

— Ce n’est pas toi qui me contrains,


répliqua-t-elle en pleurant, c’est la vie. »
Une fois de plus, tandis que je la tenais
dans mes bras, j’eus la tentation de lui de-
mander pourquoi elle avait cessé de m’aimer,
pourquoi elle me méprisait, ce qui était ar-
rivé et ce que je lui avais fait. Mais, peut-être
par opposition à ses larmes et à son égare-
ment, j’avais en partie recouvré mon calme.
Je me dis que ce n’était pas le moment de
l’interroger, que mes questions
n’aboutiraient à rien et que pour savoir la
vérité il serait préférable de recourir à des
moyens plus persuasifs. J’attendis un peu
tandis que, le visage détourné, elle continuait
à pleurer en silence. Puis je dis doucement :
« Allons, suspendons toute discussion, toute
explication qui ne servirait qu’à nous faire du
308/579

mal à l’un et à l’autre… je ne veux plus rien


savoir de toi, au moins pour l’instant…
écoute-moi plutôt : j’ai accepté, après tout,
de faire le scénario de L’Odyssée… mais Bat-
tista désire que nous le fassions dans le golfe
de Naples où l’on tournera la plupart des ex-
térieurs ; aussi avons-nous décidé d’aller à
Capri… là je ne t’importunerai pas, je te le
jure… d’ailleurs, comment le pourrais-je ?
J’aurai à travailler tout le jour avec le
metteur en scène et ne te verrai qu’à l’heure
des repas… Capri est un endroit merveil-
leux… bientôt ce sera la saison des bains : tu
te reposeras, te baigneras dans la mer, te
promèneras… tu réfléchiras et dans le calme,
sans te presser, tu décideras de ta conduite à
venir… après tout, ta mère n’a pas tort, il ne
309/579

faut agir qu’après mûre réflexion… et puis,


dans deux ou trois mois, tu me communi-
queras ta décision et alors, alors seulement
nous en discuterons… »
Elle détournait toujours la tête comme
pour éviter de me voir. Mais c’est sur un ton
presque rasséréné qu’elle me demanda : « Et
quand partirions-nous ?
— Tout de suite… je veux dire dans une
dizaine de jours… dès que le metteur en
scène sera revenu de Paris… »
Je me demandais maintenant, tout en
continuant à la serrer contre moi, sentant
contre ma poitrine la rondeur et l’élasticité
de ses seins, si je pouvais me risquer à l’em-
brasser. En réalité, elle ne participait
aucunement à mon étreinte et se contentait
de la subir. Mais je me figurais que cette
passivité n’était pas tout à fait indifférente et
310/579

masquait peut-être quelque secrète attirance.


Pais je l’entendis questionner sur un ton plus
résigné que récalcitrant : « Où habiterons-
nous à Capri ? À l’hôtel ? »
Je répondis joyeusement car je pensais
lui faire plaisir : « Non, pas à l’hôtel, c’est si
ennuyeux l’hôtel… j’ai mieux que cela… Bat-
tista nous offre sa villa… elle sera à notre dis-
position tout le temps que durera le
scénario. »
J’avais à peine fini de parler que je me
rendais compte, comme quelques jours
auparavant quand j’avais accepté trop vite
l’invitation de Battista, que, pour quelque
raison personnelle, Émilie n’agréait pas ce
projet. En effet, elle se dégagea aussitôt de
mon étreinte et se reculant à l’autre bout du
divan, elle répéta : « La villa de Battista ?… et
tu as déjà accepté ?
311/579

— Je pensais que cela te ferait plaisir –


plaidai-je – une villa, c’est tellement plus
agréable que l’hôtel !
— Alors, tu as accepté ?
— Oui, je croyais bien faire…
— Et nous habiterons avec le metteur en
scène ?
— Non. Rheingold logera à l’hôtel.
— Et Battista, viendra-t-il ?
— Battista ? – répétai-je, vaguement
étonné de cette question – je crois qu’il
viendra de temps en temps… en passant… un
jour ou deux… en week-end… pour voir où
en est notre travail… »
Cette fois elle se tut, mais tirant son
mouchoir de la poche de sa robe de chambre,
elle se moucha. Dans ce geste sa robe s’ouvrit
largement jusqu’à la taille, découvrant son
ventre et ses jambes. Elle avait étroitement
croisé les jambes, comme par pudeur, mais
312/579

son ventre blanc, jeune et dodu, débordait


un peu sur ses cuisses musclées avec une in-
nocente abondance qui paraissait plus ex-
pressive que tout refus. Et comme je la re-
gardais, tandis qu’inconsciemment elle
semblait s’offrir, j’éprouvai d’elle un désir vi-
olent, d’une spontanéité incomparable, qui
me grisa un instant de l’espoir que je pour-
rais la posséder. Hélas ! je compris aussitôt
que malgré mon désir, je ne ferais rien ; et je
me contentai de la regarder, presque furtive-
ment, comme si j’avais honte de mes re-
gards. Ainsi donc, me disais-je, voilà où j’en
suis arrivé : à regarder à la dérobée la nudité
de ma femme, avec l’attrait du fruit défendu,
comme le garçon qui épie par une fente ce
qui se passe à l’intérieur d’une cabine de
313/579

bains ! Dans un mouvement de colère, je


tirai la robe de chambre sur les jambes dé-
couvertes. Émilie ne parut pas s’apercevoir
de mon geste, mais remettant son mouchoir
dans sa poche, elle dit d’une voix redevenue
tranquille : « Je veux bien aller à Capri, mais
à une condition…
— Ne parle pas de conditions, je ne veux
rien savoir, criai-je tout à coup, perdant pa-
tience, nous partirons, c’est entendu… mais
je ne veux rien savoir… et maintenant va-
t’en, va-t’en… » Il devait y avoir dans ma voix
je ne sais quelle fureur, car elle se leva
brusquement, presque effrayée, et sortit en
hâte de la pièce.
CHAPITRE XII

Et ce fut le jour du départ pour Capri.


Battista avait décidé de nous accompagner à
l’île, pour nous faire, ainsi qu’il le disait lui-
même, les honneurs de la maison. En des-
cendant dans la rue, nous trouvâmes der-
rière ma petite voiture utilitaire, la puissante
auto rouge, hors série, du producteur. Nous
étions aux premiers jours de juin, mais le
temps était encore incertain et brumeux et le
315/579

vent soufflait. Battista, en veste de cuir et


pantalon de flanelle, était debout près de sa
voiture, parlant avec Rheingold. Celui-ci
s’était vêtu légèrement pour la circonstance,
en bon Allemand qui considère l’Italie
comme le pays du soleil et il portait un cos-
tume de toile rayée d’allure coloniale avec
une casquette blanche. Émilie et moi
sortîmes de la maison suivis du concierge et
de la domestique qui portaient nos valises ;
aussitôt nos deux compagnons vinrent à
notre rencontre.
« Alors, demanda Battista, après les sa-
lutations d’usage, comment nous mettons-
nous ? » Et, sans attendre la réponse : « Je
propose que Madame vienne avec moi dans
ma voiture, et Rheingold dans la vôtre, Mol-
teni… cela vous permettra de parler du film
pendant le trajet, car, ajouta-t-il avec un
316/579

sourire mais sur un ton sérieux : C’est au-


jourd’hui que commence le vrai travail… je
veux avoir le scénario en main dans deux
mois… »
Je regardai Émilie presque machinale-
ment et je remarquai sur son visage cette es-
pèce de décomposition des traits que j’avais
observée d’autres fois et qui signifiait chez
elle perplexité et mécontentement. Mais je
n’y attachai pas d’importance ni n’établis
aucun lien entre l’expression de sa
physionomie et la proposition, d’ailleurs
raisonnable, de Battista.
« Parfait…, dis-je en m’efforçant de
paraître gai, comme les circonstances de ce
départ au bord de la mer semblaient l’exiger,
parfait… Émilie va aller avec vous et
317/579

Rheingold avec moi., mais je ne promets pas


de parler du scénario…
— Je crains la vitesse, intervint Émilie, et
avec cette voiture, monsieur, vous conduisez
très vite… » Mais Battista la prit impétueuse-
ment par le bras en s’écriant : « Mais il n’y a
pas lieu d’avoir peur avec moi… et puis de
quoi avez-vous peur ? Je tiens à ma peau,
moi aussi ! » et tout en parlant il l’entraînait
vers la voiture. Je vis Émilie me regarder
d’un air interrogateur et éperdu et je me de-
mandai si je ne devrais pas la garder avec
moi. Mais je pensai que Battista pourrait s’en
formaliser ; il avait la passion de l’auto-
mobile et, à dire vrai, conduisait admirable-
ment ; je me tus donc. Émilie objecta encore,
timidement : « J’aurais préféré aller dans la
318/579

voiture de mon mari », et Battista protesta,


en plaisantant : « Votre mari… qu’est-ce que
c’est que ce mari ?… mais vous êtes tout le
jour avec votre mari… allons, venez, ou vous
allez me fâcher. » Cependant ils étaient ar-
rivés près de la voiture, Battista ouvrait la
portière, Émilie s’asseyait et Battista faisait
le tour du capot pour monter de l’autre côté.
Je les regardais, songeur, et tressaillis à ta
voix de Rheingold qui me demandait :
« Sommes-nous prêts ? » Je me secouai,
montai à mon tour et mis le moteur en
marche.
Derrière nous j’entendis le vrombisse-
ment de la voiture de Battista qui démarrait,
puis il nous dépassa et s’éloigna rapidement
par l’étroite rue en pente. J’eus tout juste le
319/579

temps d’apercevoir par la vitre arrière Émilie


et Battista assis l’un à côté de l’autre ; puis, à
un tournant, l’auto disparut.
Battista nous avait recommandé de parler
du scénario pendant le trajet. Recommanda-
tion superflue. Nous avions traversé la ville
dans toute sa longueur à la vitesse modérée
que me consentait ma petite voiture et je
débouchais sur la route de Formio quand
Rheingold, qui s’était tu jusqu’alors, com-
mença : « Dites-moi franchement, Molteni,
l’autre jour, chez Battista vous sembliez
craindre de devoir faire un film kolossal – il
souligna d’un sourire l’expression allemande.
— J’ai toujours la même crainte,
répondis-je distraitement, étant donné l’at-
mosphère qui règne aujourd’hui dans les stu-
dios italiens.
320/579

— Eh bien, vous n’avez rien à craindre,


dit-il d’un ton devenu tout à coup dur et
autoritaire, nous ferons un film psycholo-
gique et uniquement psychologique… comme
je vous l’ai déjà dit… mon cher Molteni, je
n’ai pas l’habitude de me plier aux volontés
des producteurs… je fais ce que je veux,
moi… à la scène, c’est moi le maître et per-
sonne d’autre… sinon je ne fais pas le film,
c’est bien simple ! »
C’était très simple en effet et je le dis d’un
ton sincèrement enjoué car cette affirmation
d’autonomie me laissait espérer un accord
possible avec Rheingold pour faire un travail
moins fastidieux que d’habitude. Après un
moment de silence, Rheingold reprit : « Je
voudrais maintenant vous exposer quelques-
321/579

unes de mes idées… je suppose que vous êtes


capable de conduire en même temps que
vous m’écoutez ?
— Bien entendu ! » dis-je, mais à la
minute où je me tournais à demi vers Rhein-
gold, une charrette traînée par des bœufs
déboucha d’un chemin de traverse et je dus
donner un violent coup de volant. La voiture
chassa de côté, décrivit un brusque zigzag et
non sans peine, évitant un arbre de justesse,
je la redressai à temps. Rheingold se mit à ri-
re : « On ne le dirait guère !
— Ne faites pas attention, dis-je un peu
vexé, je ne pouvais absolument pas voir ces
bœufs… mais vous pouvez parler, je vous
écoute. »
Rheingold ne se fit pas prier : « Voyez-
vous, Molteni, j’ai accepté d’aller à Capri…
nous tournerons effectivement les extérieurs
322/579

du film dans le golfe de Naples, mais ce ne


sera que le décor ; pour le reste, nous pouvi-
ons fort bien rester à Rome… le drame
d’Ulysse n’est pas en effet le drame d’un
marin, d’un explorateur ou d’un exilé, c’est le
drame d’un homme… le mythe d’Ulysse
préfigure l’histoire d’un certain type
d’homme.
— Tous les mythes grecs ne sont que la
représentation des drames humains sans lieu
ni temps, éternels… déclarai-je au hasard.
— Très juste… en d’autres termes, les
mythes grecs sont des allégories de la vie hu-
maine… maintenant, que devons-nous faire,
nous autres modernes, pour ressusciter ces
mythes si antiques et si obscurs ? Avant tout,
trouver le sens qu’ils peuvent avoir pour
323/579

nous, hommes d’aujourd’hui, et puis appro-


fondir ce sens, l’interpréter, l’illustrer… mais
d’une façon vivante, personnelle, sans nous
laisser écraser par ces chefs-d’œuvre que la
littérature grecque a tirés de ces mythes…
prenons un exemple : vous connaissez sans
doute Le deuil sied à Electre de O’Neill, dont
on a fait un film ?
— Oui, je connais.
— Eh bien ; O’Neill avait compris lui aussi
cette vérité apparemment simple qu’il faut
interpréter les mythes antiques, L’Orestie en
l’occurrence, de manière moderne… pour-
tant, je n’aime pas Le deuil sied à Electre et
savez-vous pourquoi ? Parce que O’Neill s’est
laissé intimider par Eschyle… il a justement
pensé que le mythe d’Oreste pouvait être
324/579

interprété par la psychanalyse… mais intim-


idé par le sujet, il a fait une transcription
trop littérale… comme un bon écolier qui
écrit son thème sur un cahier de papier
rayé… et on voit les lignes, Molteni… » J’en-
tendis Rheingold rire de son mot, content de
sa critique d’O’Neill.
Nous traversions alors la campagne ro-
maine, non loin de la mer, parmi de basses
collines toutes jaunes de blé mûr, avec çà et
là quelques rares arbres touffus. Battista
devait avoir pris beaucoup d’avance sur
nous, car, à perte de vue, la route était vide
dans les lignes droites comme dans les
tournants. En ce moment, Battista marchant
à plus de cent à l’heure devait avoir au moins
cinquante kilomètres d’avance sur nous.
325/579

J’entendis la voix de Rheingold qui pour-


suivait : « Puisque O’Neill avait compris
cette vérité que les mythes doivent être inter-
prétés d’une façon moderne suivant les
dernières découvertes de la psychologie, il ne
lui fallait pas respecter par trop l’argument,
mais le tourner et le retourner, l’éventrer, le
rénover… il ne l’a pas fait et son Deuil sied à
Electre est froid et ennuyeux… c’est une
composition scolaire.
— Cela m’a paru assez beau. »
Rheingold ne releva pas l’interruption et
continua :
— Nous allons faire avec L’Odyssée ce que
O’Neill n’a pas voulu ou su faire avec
L’Orestie : l’ouvrir comme on ouvre un corps
sur la table de dissection, en examiner le
326/579

mécanisme intérieur, le démonter et le re-


monter suivant les exigences modernes…
Je me demandais où Rheingold voulait en
venir et je dis au hasard : « Le mécanisme de
L’Odyssée est bien connu : c’est le contraste
entre la nostalgie du foyer, de la famille, de la
patrie et les innombrables obstacles qui em-
pêchent un prompt retour à la terre natale,
au toit familial… tout prisonnier de guerre,
tout exilé retenu pour quelque motif, loin de
son pays, une fois la guerre terminée, est
probablement à sa façon un petit Ulysse. »
Rheingold eut un rire qui ressemblait à
un gloussement de poule : « Je vous at-
tendais là… l’exilé, le prisonnier… mais non,
Molteni, rien de tout cela… vous vous arrêtez
aux apparences, aux faits… vu sous ce jour le
327/579

film de L’Odyssée court vraiment le risque de


n’être qu’un kolossal film d’aventures ainsi
que le voudrait Battista… mais Battista est
un producteur et il est naturel qu’il pense
ainsi… alors que vous, Molteni, qui êtes un
intellectuel… voyons, Molteni, vous êtes
intelligent, servez-vous de votre cerveau,
cherchez à le faire travailler.
— C’est bien ce que je fais, dis-je un peu
froissé, je ne fais même pas autre chose.
— Non, vous ne vous servez pas de votre
intelligence. Cherchez bien, regardez de près
et notez avant tout un fait : l’histoire d’Ulysse
est celle de ses rapports avec sa femme. »
Cette fois, je ne soufflai mot. Rheingold
poursuivit : « Qu’est-ce qui nous frappe le
plus dans L’Odyssée ? C’est la lenteur du re-
tour d’Ulysse, le fait qu’il met dix ans à
328/579

revenir chez lui… et que durant ces dix an-


nées, malgré son amour tant de fois pro-
clamé pour Pénélope, il la trahit en réalité
chaque fois que l’occasion s’en présente…
Homère nous dit que Pénélope était la seule
pensée d’Ulysse, la revoir son seul désir…
mais devons-nous le croire, Molteni ?
— Si nous ne croyons pas à Homère, dis-
je un peu goguenard, je ne vois vraiment pas
à qui nous pourrons croire.
— À nous-mêmes, hommes modernes, qui
savons voir à travers le mythe. Voyez-vous,
après avoir lu et relu bien des fois L’Odyssée
j’en suis arrivé à penser qu’en réalité, et
peut-être sans s’en rendre compte, Ulysse ne
tenait pas à revenir chez lui, ne voulait pas
329/579

retrouver Pénélope… telle est ma propre con-


clusion, Molteni… »
Je continuais à me taire. Enhardi par
mon silence, Rheingold reprit : « Ulysse est
en fait un homme qui appréhende de revenir
auprès de sa femme, nous verrons plus tard
pourquoi, et parce qu’il éprouve cette
crainte, il cherche dans son subconscient à se
créer des obstacles pour ne pas revenir… son
fameux esprit d’aventure n’est en vérité
qu’un désir inconscient de ralentir son voy-
age, en se dispersant en aventures qui, en ef-
fet, l’interrompent et le détournent de sa
route. Ce ne sont ni Charybde et Scylla, ni
Calypso et les Phéaciens, ni Polyphème et
Circé, non plus que les dieux qui s’opposent
au retour d’Ulysse : c’est son propre
330/579

subconscient qui lui crée à mesure de bons


prétextes pour rester ici un an, là deux ans,
et ainsi de suite… »
Voilà : c’était à cette interprétation
classiquement freudienne que Rheingold
voulait en venir. Je m’étonnais seulement de
ne pas y avoir pensé plus tôt ; Rheingold
était Allemand, il avait débuté à Berlin au
temps de la première vogue de Freud, il avait
passé par les États-Unis où la psychanalyse
était à l’honneur, il était donc naturel qu’il
cherchât à en appliquer les méthodes à
l’homme privé de complexes par excellence,
à Ulysse.
« Très ingénieux, dis-je sèchement, mais
je ne vois pas encore comment…
331/579

— Un moment, Molteni, un moment… il


est donc évident, à la lumière de mon inter-
prétation – la seule juste d’après les
dernières découvertes de la psychologie mo-
derne –, que L’Odyssée n’est autre chose que
l’histoire intime d’une incompatibilité – pour
ainsi dire – conjugale… la question de cette
incompatibilité est longuement débattue et
approfondie par Ulysse et finalement ce n’est
qu’après dix ans de lutte contre lui-même
qu’il parvient à la vaincre et à la surmonter
en acceptant purement et simplement la
situation qui l’avait provoquée. En d’autres
termes, Ulysse, dix ans durant, se crée à lui-
même tous les atermoiements possibles, s’in-
vente tous les prétextes pour ne pas revenir
au toit conjugal ; il pense même plus d’une
332/579

fois à lier sa vie à celle d’une autre femme…


mais finalement il parvient à se dominer et
revient… Or, ce retour d’Ulysse équivaut pré-
cisément à une acceptation de la situation
qui avait provoqué son départ et qui lui
faisait indéfiniment repousser son retour.
— Quelle situation ? demandai-je
vraiment stupéfait cette fois ; Ulysse n’est-il
pas parti simplement pour participer à la
guerre de Troie ?
— Apparences… apparences… répéta
Rheingold avec impatience, mais je parlerai
de la situation à Ithaque avant le départ
d’Ulysse pour la guerre, des Prétendants et
de tout le reste quand je vous expliquerai les
raisons qu’a Ulysse de ne pas revenir à
Ithaque et de craindre la reprise de la vie
conjugale… je voudrais cependant souligner
333/579

un premier point important : L’Odyssée n’est


pas une aventure qui s’étend à travers l’es-
pace géographique, ainsi qu’Homère
voudrait nous le faire croire… c’est au con-
traire le drame tout intérieur d’Ulysse et
toutes les circonstances sont les symboles du
subconscient d’Ulysse. Bien entendu, vous
connaissez Freud, Molteni ?
— Oui, un peu.
— Eh bien, c’est Freud qui nous servira de
guide à travers ce paysage intérieur d’Ulysse
et non Bérard avec ses cartes géographiques
et sa philologie qui n’explique rien… au lieu
de la Méditerranée, c’est l’âme d’Ulysse que
nous explorerons… ou plutôt son
subconscient… »
334/579

Vaguement agacé, je dis avec une vivacité


peut-être excessive : « Mais alors il était
inutile de nous installer à Capri pour faire un
drame de boudoir, nous pouvions aussi bien
travailler dans une chambre meublée et dans
un quartier moderne de Rome. »
Je vis Rheingold me lancer un coup d’œil
à la fois étonné et offensé et puis il éclata
d’un rire désagréable comme s’il préférait
tourner en plaisanterie une discussion mal
engagée. « Il vaudra mieux reprendre cette
conversation à Capri, dans le calme, dit-il,
d’ailleurs, Molteni, vous ne pouvez pas à la
fois conduire et discuter avec moi de
L’Odyssée… donc, conduisez et, pour ma
part, j’admirerai ce merveilleux paysage. »
335/579

Je n’osai pas le contredire ; et pendant


près d’une heure nous roulâmes en silence.
Voici le territoire des anciens Marais
Pontins, avec, sur notre droite, le canal lent
et paresseux et à gauche la verte plaine fertil-
isée par l’irrigation. Voici Cisterna… et puis
Terracina. Une fois passée cette ville, la route
se met à côtoyer la mer, avec de l’autre côté
un fond de petites montagnes rocheuses et
brûlées de soleil. La mer n’était pas calme ;
au-delà des dunes jaunes et brunes, elle ap-
paraissait d’un vert trouble que l’on devinait
produit par les sables du fond qu’une récente
tempête avait brassés. De grosses vagues
s’élevaient mollement et venaient envahir
l’étroite plage de leur eau blanche qu’on eût
dite savonneuse. Plus au large la mer était
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uniformément agitée et sa couleur verte se


changeait en un bleu presque violet sur le-
quel le vent faisait courir capricieusement de
blancs festons d’écume. Le ciel montrait le
même désordre mobile et changeant : nuages
blancs courant en tous sens, vastes espaces
d’azur balayés par une lumière radieuse et
aveuglante ; oiseaux de mer voltigeant,
s’abattant sur les vagues, planant comme
s’ils cherchaient à seconder de leur vol les ra-
fales et les tourbillons du vent. Je conduisais
les yeux fixés sur ce décor marin ; et tout à
coup, comme pour répondre au remords que
m’avait inspiré le regard étonné et offensé de
Rheingold quand j’avais traité son inter-
prétation d’Ulysse de « drame de boudoir »,
je me dis qu’après tout j’avais eu tort. Devant
337/579

cette mer aux couleurs si vives, sous ce ciel


lumineux, le long de cette côte déserte, il
serait facile d’imaginer les noirs navires
d’Ulysse se profilant au-dessus des vagues et
voguant vers les terres encore vierges et in-
connues de la Méditerranée. Et c’était bien
une mer comme celle-ci qu’Homère avait
voulu dépeindre, un ciel et un rivage
semblables avec des personnages faits à l’im-
age de cette nature dont ils avaient l’antique
simplicité, l’aimable mesure. Tout était là,
mais cela seul. Et voilà que de ce monde col-
oré et lumineux, animé par le vent, illuminé
par le soleil, peuplé d’êtres subtils et auda-
cieux, Rheingold voulait faire une sorte de
cavité viscérale, informe et blême, sans soleil
et sans air : le subconscient d’Ulysse.
338/579

L’Odyssée ne serait plus la merveilleuse


aventure de la découverte de la Méditer-
ranée, en pleine enfance fantastique de l’hu-
manité, mais le drame intérieur d’un homme
moderne en proie aux contradictions d’une
psychose.
En conclusion de ces réflexions, je me dis
que. dans un certain sens, je n’aurais pu
tomber sur un plus méchant scénario : à
l’habituelle tendance du cinéma de changer
en pire ce qui n’a aucun besoin d’être
changé, s’ajoutait en ce cas l’obscurité spéci-
fique, toute mécanique et abstraite, de la
psychanalyse, appliquée par surcroît à une
œuvre d’art aussi libre et concrète que
L’Odyssée.
339/579

Nous passions à ce moment tout près de


la mer ; au bord de la route, les rameaux
verts d’une vigne vigoureuse plantée presque
dans le sable et puis la grève étroite, noire
des détritus de la mer et sur laquelle de rares
et grosses vagues s’écroulaient de temps en
temps en flots d’écume. Je freinai brusque-
ment et dis d’un ton bref : « J’ai besoin de
me dégourdir les jambes. »
Nous sortîmes de la voiture et je pris un
petit sentier qui, à travers la vigne, con-
duisait à la plage. J’expliquai à Rheingold :
« Voilà huit mois que je vis enfermé, je n’ai
pas vu la mer depuis le dernier été, allons un
moment au bord de l’eau. »
Il me suivit en silence ; peut-être était-il
encore vexé et me boudait-il ? Le sentier ser-
pentait pendant une cinquantaine de mètres
à travers la vigne et s’en venait mourir sur le
sable du rivage. Et maintenant au bruit
340/579

mécanique et monotone du moteur succédait


le fracas irrégulier et sonore, délicieux à mes
oreilles, des vagues qui se chevauchaient et
se brisaient en désordre. Je marchai un mo-
ment, tantôt m’aventurant sur le sable
mouillé et miroitant, tantôt me retirant
suivant que les vagues s’avançaient ou se re-
tiraient. Finalement je m’arrêtai en haut
d’une dune et demeurai longtemps immob-
ile, debout, les yeux perdus vers l’horizon. Je
sentais que j’avais froissé Rheingold, que
c’était à moi de reprendre la conversation sur
le mode courtois et qu’il attendait que je
m’exécute. Et bien que cela m’ennuyât fort
d’interrompre ma contemplation extasiée, je
finis par me décider : « Excusez-moi, Rhein-
gold, je me suis peut-être mal exprimé tout à
341/579

l’heure mais, à vous parler franc, votre inter-


prétation ne m’a pas entièrement convain-
cu… je vous dirai pourquoi, si vous voulez. »
Il répondit aussitôt avec condescend-
ance : « Dites… dites… la discussion fait
partie de notre travail, n’est-ce pas ?
— Eh bien, repris-je sans le regarder, je
ne discute pas que L’Odyssée puisse avoir le
sens que vous dites… mais la qualité distinct-
ive des poèmes homériques et en général de
l’art classique est d’envelopper les mille ac-
ceptions qui peuvent se présenter à notre es-
prit moderne, dans une forme que je qualifi-
erai de profonde… je veux dire, ajoutai-je
avec une nervosité subite et inexplicable, que
la beauté de L’Odyssée réside justement dans
cette croyance en la réalité telle qu’elle est,
342/579

telle qu’elle se présente objectivement… dans


cette forme qui ne se laisse ni analyser, ni dé-
composer et qui est ce qu’elle est : à prendre
ou à laisser… En d’autres termes, continuai-
je sans regarder Rheingold, les yeux tournés
vers la mer, le monde d’Homère est un
monde réel. Homère appartenait à une civil-
isation qui s’est développée en accord et non
en opposition avec la nature ; c’est pourquoi
il croyait à la réalité du monde sensible et le
voyait véritablement tel qu’il l’a représenté…
je pense donc que nous devons également le
prendre tel qu’il est, en y croyant littérale-
ment, comme y a cru Homère, sans y cherch-
er de sens caché. »
Je me tus ; non que je fusse calmé, mais
au contraire étrangement exaspéré par ma
343/579

tentative d’explication, comme après un ef-


fort inutile. En effet la réponse de Rheingold
ne se fit pas attendre, accompagnée d’un
grand rire, triomphant cette fois : « Extérior-
isme… extériorisme… mon cher Molteni !
Comme tous les Latins vous voyez les choses
de l’extérieur et ne comprenez pas que nous
puissions les voir par l’intérieur… il n’y a pas
de mal cependant… j’en tiens pour l’intro-
spection, vous êtes un positif : c’est précisé-
ment pour cela que je vous ai choisi… votre
nature contrebalancera la mienne… et vous
verrez que notre collaboration marchera à
merveille… »
J’allais lui répondre et je crois que ma ré-
ponse l’aurait une fois de plus vexé, car je me
sentais de nouveau très agacé par son
344/579

obstination et son esprit borné, quand, der-


rière nous, une voix bien connue se fit en-
tendre inopinément : « Rheingold, Molteni,
que faites-vous ? Vous prenez le frais au bord
de la mer ? » Je me retournai et, dans la lu-
mière crue du matin, je vis sur une des plus
hautes dunes les deux silhouettes de Battista
et d’Émilie. Battista descendit rapidement
vers nous en agitant la main en guise de sa-
lut. Émilie le suivait plus lentement, les yeux
fixés au sol. Tout chez Battista dénotait une
exubérance et une assurance plus marquées
que d’habitude, alors que l’attitude d’Émilie
paraissait exprimer la mauvaise humeur, le
trouble et je ne sais quelle contrainte.
Assez étonné, j’interpellai Battista :
« Nous vous croyions bien en avance sur
345/579

nous… peut-être déjà à Formia ou plus loin


encore… »
Battista répondit avec désinvolture :
« Nous avons pris le chemin des écoliers…
j’ai voulu montrer à votre femme une de mes
propriétés des environs de Rome où je fais
bâtir une villa… et puis nous avons trouvé
deux passages à niveau fermés… » Il se
tourna vers Rheingold : « Tout va bien,
Rheingold ?… parlé de L’Odyssée ?
— Tout va », répondit Rheingold dans le
même style télégraphique, sous la visière de
sa casquette de toile blanche. Visiblement
l’arrivée de Battista l’importunait et il aurait
préféré continuer à discuter avec moi.
« Très bien, à merveille… » et Battista
nous prenant tous deux familièrement par le
346/579

bras nous entraîna vers Émilie qui s’était ar-


rêtée un peu plus loin sur la plage. « Alors,
fit-il avec une galanterie qui me parut insup-
portable, alors, belle madame, c’est à vous de
décider, déjeunons-nous à Naples ou à
Formia, choisissez… »
Comme prise au dépourvu, Émilie ré-
pondit : « Décidez cela entre vous, moi, cela
m’est égal.
— Mais non, c’est aux dames à décider,
que diable !
— Eh bien, déjeunons à Naples, actuelle-
ment je n’ai pas faim.
— C’est entendu : à Naples… la soupe de
poisson à la tomate… les orchestres qui
jouent o sole mio ! »
Décidément Battista était de bonne
humeur.
347/579

« À quelle heure part le bateau pour


Capri ? demanda Rheingold.
— À deux heures et demie ; il serait bon
de partir, répondit Battista, et sans plus at-
tendre il se dirigea vers la route. Rheingold le
suivit marchant à côté de lui. Émilie, au con-
traire, ne bougea pas, paraissant en contem-
plation devant la mer, comme pour laisser
nos deux compagnons aller de l’avant. Mais
je la rejoignais à peine qu’elle me prit par le
bras et me dit à voix basse : « Je vais aller
maintenant dans notre voiture… tâche de ne
pas me contredire… »
Je fus étonné de son ton pressant : « Mais
que s’est-il passé ?
— Rien, seulement Battista conduit trop
vite ! »
348/579

Nous prîmes le sentier en silence. Comme


nous arrivions sur la route devant les deux
autos arrêtées, Émilie se dirigea d’un pas dé-
cidé vers la mienne.
me
« Eh ! s’écria Battista, M Molteni ne vi-
ent pas avec moi ? » Je me retournai. Bat-
tista se tenait auprès de la portière grande
ouverte de sa voiture, sur la route inondée de
soleil. Rheingold, l’air incertain, restait entre
les deux autos, nous regardant successive-
ment. Calmement, sans élever la voix, Émilie
déclara : « Je vais avec mon mari cette fois…
nous nous retrouverons à Naples… »
Je pensais que Battista n’insisterait pas.
Au contraire, à mon étonnement, il se pré-
cipita vers nous : « Voyons, madame, vous
allez être pendant deux mois avec votre mari,
à Capri, et moi… ajouta-t-il en baissant la
349/579

voix pour ne pas être entendu du metteur en


scène, je n’ai eu que trop à Rome la compag-
nie de Rheingold ; je vous assure qu’il est peu
divertissant ! Votre mari n’a certainement ri-
en à objecter à ce que vous veniez avec moi,
n’est-ce pas, Molteni ? »
Je ne pus moins faire que de répondre,
avec effort toutefois : « Absolument rien…
mais Émilie me dit que vous allez trop vite !
— Je marcherai comme une limace… pro-
mit Battista à la fois pressant et facétieux,
mais je vous en prie, ne me laissez pas seul
avec Rheingold », et il ajouta en chuchotant :
« Si vous saviez comme il est ennuyeux, il ne
parle que de cinéma… »
Je ne sais à quelle impulsion je cédai.
Peut-être pensai-je qu’un prétexte aussi fu-
tile ne justifiait pas de mécontenter Battista.
Sans même réfléchir ; « Allons, Émilie, dis-
je, tu veux bien faire plaisir à Battista… il a
350/579

d’ailleurs raison… ajoutai-je en souriant,


avec Rheingold, on ne peut parler que de
cinéma !
— C’est vrai », confirma Battista satisfait.
Et prenant Émilie par le haut du bras, sous
l’aisselle : « Allons belle dame, ne soyez pas
méchante… je vous promets : d’aller au
pas ! »
Émilie me lança un regard que sur le mo-
ment je ne sus définir, puis elle me répondit
lentement : « Puisque tu le désires… » et, sur
un ton subitement décidé : « Eh bien, en
route ! » et elle se laissa entraîner par Bat-
tista qui continuait à la tenir par le bras
comme s’il craignait qu’elle ne s’enfuît. Je
restai indécis près de ma voiture, regardant
s’éloigner Battista et Émilie. Elle marchait à
351/579

côté de lui, trapu et plus petit qu’elle, d’un


pas nonchalant, avec une allure maussade
qui semblait révéler cependant une intense
et mystérieuse sensualité. Elle me parut
soudainement très belle ; non comme la
« belle dame » bourgeoise que suggérait Bat-
tista de sa voix métallique et impatiente,
mais belle d’une beauté venue du fond des
âges, en harmonie avec la mer scintillante et
le ciel lumineux contre lesquels se détachait
sa haute taille. Et cette beauté avait une ex-
pression contrainte et inquiète que je ne
savais à quoi attribuer. Tandis que je la con-
templais, une pensée subite traversa mon es-
prit : « Imbécile que tu es ! peut-être voulait-
elle rester seule avec toi, peut-être avait-elle
envie de te parler, de s’expliquer une bonne
352/579

fois, de se confier… peut-être voulait-elle te


dire qu’elle t’aime… et tu l’as obligée à aller
avec Battista ! » J’éprouvai un regret amer et
levai le bras comme pour l’appeler. Mais il
était trop tard, elle était déjà montée dans
l’auto de Battista, celui-ci s’installait à son
tour et Rheingold s’avançait vers moi. Nous
montâmes tous deux dans ma voiture. Au
même moment l’auto de Battista nous dé-
passa, rapetissa à notre vue et disparut dans
le lointain.
Sans doute Rheingold se rendit-il compte
du violent accès de mauvais humeur qui
m’avait saisi, car au lieu de reprendre,
comme je le craignais, sa dissertation sur
L’Odyssée, il rabaissa sa casquette sur ses
353/579

yeux, se pelotonna sur son siège et ne tarda


pas à s’assoupir.
Je conduisis donc en silence, poussant au
maximum la vitesse de ma pauvre petite
voiture ; et ce faisant ma mauvaise humeur
augmentait et devenait incontrôlable et exas-
pérée. La route s’était éloignée de la mer et
traversait alors une campagne luxuriante et
dorée par le soleil. En d’autres circonstances
quel enchantement m’auraient donné ces
arbres drus qui parfois formaient au-dessus
de ma tête comme une voûte de feuillage, ces
oliviers gris dispersés à perte de vue sur les
collines rousses, ces bosquets d’orangers,
aux feuilles lustrées et sombres à travers
lesquelles resplendissait l’or des fruits, ces
vieilles fermes noircies par les ans, gardées
354/579

par deux ou trois meules blondes ! Mais je ne


voyais rien, je conduisais et mon irritation
grandissait au fur et à mesure que passait le
temps. Je ne cherchais pas à en définir la
cause qui dépassait certainement le simple
remords de n’avoir pas insisté pour garder
Émilie auprès de moi. D’ailleurs aurais-je
voulu m’analyser que mon esprit troublé par
l’énervement n’en eût pas été capable.
Comme une convulsion nerveuse irrésistible
qui dure un certain temps, puis s’atténue par
phases successives et cesse en laissant le
malade tout endolori et abattu, ma mauvaise
humeur atteignit à son comble tandis que
nous traversions champs, bois, plaines et
montagnes puis diminua et finalement
s’évanouit entièrement à notre arrivée à
355/579

Naples. Nous descendions rapidement de la


colline vers la mer, parmi les pins et les
magnolias, le golfe bleu pour toile de fond et
je me sentais tout dolent et épuisé comme un
épileptique qu’a brisé, âme et corps, une con-
vulsion violente et irrésistible.
CHAPITRE XIII

Comme nous l’apprîmes à notre arrivée à


Capri, la villa de Battista se trouvait loin de
l’agglomération, sur un coin désert de la
côte, en vue de la presqu’île de Sorrente.
Après avoir accompagné Rheingold à son
hôtel, Émilie et moi nous engageâmes sur la
petite route qui devait nous conduire à la
villa.
Notre chemin empruntait tout d’abord la
promenade abritée qui fait à mi-côte le tour
de l’île. Le crépuscule était proche et à
357/579

l’ombre des lauriers-roses en fleur, sur le sol


pavé de briques, entre les murs des jardins
exubérants, de rares personnes passaient
lentement et silencieusement. Çà et là, entre
les pins et les caroubiers, on entrevoyait la
mer lointaine, d’un bleu dur et précieux que
frappaient les lueurs scintillantes et froides
du soleil couchant. Je marchais derrière Bat-
tista et Émilie, m’arrêtant de temps en temps
pour admirer la beauté du paysage et, pour la
première fois depuis longtemps, je me sen-
tais avec étonnement sinon heureux, du
moins calme et détendu. Nous parcourûmes
la promenade dans toute sa longueur, puis
nous prîmes un sentier plus étroit. Soudain,
à un tournant, nous apparurent les
358/579

Faraglioni et je fus content d’entendre Émilie


pousser un cri de surprise et d’admiration.
C’était la première fois qu’elle venait à
Capri et jusqu’ici elle n’avait pas ouvert la
bouche. De la hauteur où nous étions, les
deux grands rochers rouges surprenaient par
leur étrangeté, semblables, sur la surface de
la mer, à deux aérolithes tombés du ciel sur
un miroir. Exalté par ce spectacle, je racontai
à Émilie qu’on trouve sur les Faraglioni une
espèce de lézards qui n’existe nulle part ail-
leurs : des lézards bleus à force de vivre entre
l’azur du ciel et le bleu de la mer. Elle
m’écouta avec intérêt comme si elle oubliait
un moment son hostilité à mon égard. Et
moi, je ne pus m’empêcher de caresser l’es-
poir d’une réconciliation ; dans ma pensée,
359/579

ce lézard bleu que je décrivais niché dans les


anfractuosités des deux rochers devenait le
symbole de ce que nous pourrions être nous-
mêmes si nous demeurions longtemps dans
cette île ; notre âme se revêtant d’azur, dans
la sérénité de ce séjour marin, après s’être
peu à peu lavée des noirceurs de nos tristes
pensées de la ville, notre âme d’azur, rayon-
nant d’un azur intérieur, à l’image de ces léz-
ards, de la mer, du ciel, de tout ce qui est
clarté, pureté et joie.
Après les Faraglioni, notre sentier ser-
penta le long de pentes dénudées sans habit-
ations ni jardins. Enfin, dans un coin solit-
aire, nous apparut une longue et basse con-
struction blanche qui étendait sa grande
360/579

terrasse au-dessus de la mer : la villa de


Battista.
La maison n’était pas vaste : outre le
living-room qui s’ouvrait sur la terrasse, il
n’y avait que trois autres pièces. Battista qui
nous précédait, jouant son rôle de pro-
priétaire avec une certaine ostentation, nous
expliqua qu’il n’avait pour ainsi dire jamais
habité cette villa qu’il possédait depuis un an
à peine et que lui avait laissée un de ses
débiteurs en paiement partiel d’une dette. Il
nous fit remarquer que tout avait été prévu
pour notre arrivée : des fleurs dans les vases
du salon, le carrelage reluisant d’où montait
une puissante odeur de cire et, comme nous
approchions de la cuisine, la femme du
gardien affairée à ses fourneaux, en train de
361/579

préparer le dîner. Battista qui semblait pren-


dre à cœur de nous montrer toutes les com-
modités de la villa voulut nous la faire visiter
jusque dans les moindres détails et poussa
l’amabilité jusqu’à ouvrir les armoires, de-
mandant à Émilie s’il y avait assez de porte-
manteaux. Puis nous revînmes au salon. Ém-
ilie prétexta qu’elle voulait se changer et
sortit. J’aurais voulu en faire autant, mais
Battista m’en empêcha en s’asseyant dans un
fauteuil et m’invitant à l imiter. Il alluma une
cigarette et, sans préambule, d’une façon
inattendue : « Dites-moi, Molteni – me
demanda-t-il – que pensez-vous de
Rheingold ? »
Je répondis un peu surpris : « Je ne sais…
je ne le connais pas assez pour porter un
362/579

jugement… j’ai l’impression que c’est un


homme très sérieux… il passe pour un excel-
lent metteur en scène… »
Battista réfléchit un moment, puis :
« Voyez-vous, Molteni, moi aussi je le con-
nais peu, mais je sais plus ou moins ce qu’il
pense et ce qu’il veut… avant tout, n’est-ce
pas. C’est un Allemand ! Et nous deux, au
contraire, nous sommes Italiens : ce sont
deux mondes, deux conceptions de la vie,
deux sensibilités ! »
Je ne dis rien ; comme à son ordinaire,
Battista prenait les choses de loin en dehors
de toute question matérielle et j’attendais de
voir où il voulait en venir. Il reprit : « Si j’ai
voulu vous mettre vous, Italien, auprès de
Rheingold, c’est que justement je le sens très
différent de nous… J’ai toute confiance en
vous, Molteni, et avant de m’en aller, car
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malheureusement je dois partir au plus vite,


je tiens à vous faire quelques
recommandations.
— Je vous écoute, dis-je froidement.
— J’ai observé Rheingold pendant nos
discussions sur le film : ou bien il me donne
raison, ou bien il se tait… mais j’ai trop l’ex-
périence des hommes pour croire à une telle
attitude ; vous autres, intellectuels, tous,
Molteni, tous sans exception, vous pensez
plus ou moins que les producteurs ne sont
que des hommes d’affaires et rien d’autre…
ne me donnez pas de démenti, Molteni, c’est
votre avis et c’est aussi celui de Rheingold…
or c’est vrai jusqu’à un certain point… Rhein-
gold pense peut-être m’endormir par son at-
titude passive, mais j’ai l’œil bien ouvert,
Molteni, bien ouvert… !
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— En somme, fis-je brutalement, vous


n’avez pas confiance en Rheingold ?
— J’ai confiance, oui et non… je me fie à
lui en tant que technicien, homme de méti-
er… mais pas en tant qu’Allemand, apparten-
ant à un monde différent du nôtre… or, – et
Battista posa sa cigarette sur le cendrier et
me regarda dans les yeux – qu’il soit bien en-
tendu, Molteni, que je veux un film s’ap-
prochant le plus possible de L’Odyssée
d’Homère. Quelle idée a guidé Homère dans
L’Odyssée ? Il a voulu raconter des aventures
qui tiennent sans cesse le lecteur en suspens,
une histoire, disons… spectaculaire… voilà ce
qu’il a voulu faire, Homère… et je veux que
vous restiez fidèle à cette conception… Dans
L’Odyssée Homère nous montre des géants,
des prodiges, des tempêtes, des mages, des
365/579

monstres et je veux que vous montriez des


géants, des prodiges, des tempêtes, des
mages et des monstres…
— Mais nous vous les montrerons, dis-je
assez interloqué.
— Vous les montrerez… vous les
montrerez… répéta Battista avec une véhé-
mence soudaine : vous me prenez peut-être
pour un imbécile, Molteni, mais je ne suis
pas un imbécile… » Il avait élevé la voix et
me fixait d’un regard furieux. Cette impa-
tience subite m’étonna fort et plus encore la
vitalité de Battista qui, après avoir conduit
tout le jour, avoir traversé de Naples à Capri,
avait encore envie de discuter des intentions
de Rheingold au lieu de se reposer comme je
l’aurais fait à sa place. « Qu’est-ce qui vous
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fait penser que je vous prends pour… pour


un imbécile ? dis-je mollement.
— Votre attitude à tous deux…
— Expliquez-vous. »
Un peu calmé, Battista reprit sa cigarette
et poursuivit ; « Vous souvenez-vous du jour
où vous avez rencontré Rheingold pour la
première fois dans mon bureau… vous
m’avez dit alors, n’est-il pas vrai, que vous ne
vous sentiez pas taillé pour faire un film
spectaculaire ?
— Oui, il me semble.
— Et que vous a dit Rheingold pour vous
rassurer ?
— Je ne me souviens pas bien…
— Je vais vous rafraîchir la mémoire…
Rheingold vous a dit de ne pas vous tour-
menter car il entendait faire un film
367/579

psychologique, un film sur la vie conjugale


d’Ulysse et de Pénélope, n’est-ce pas ? »
Mon étonnement grandit : sous ce
masque de brute, Battista était plus fin que je
ne le croyais ; « Oui, répondis-je, je crois bi-
en qu’il m’a dit quelque chose de ce genre…
— Eh bien, puisque le scénario n’est pas
encore commencé, que rien n’est encore fait,
il est bon que je vous avertisse, le plus
sérieusement du monde. Pour moi,
L’Odyssée est autre chose que les difficultés
conjugales d’Ulysse et de Pénélope. »
Je me tus et Battista après une pause re-
prit : « Quand je veux faire un film sur la vie
intime d’un mari et d’une femme, je prends
un roman moderne, je ne quitte pas Rome, je
tourne dans des chambres à coucher et des
368/579

salons et je ne vais pas déranger Homère et


L’Odyssée… vous avez saisi, Molteni ?
— Oui, oui… j’ai compris.
— Les rapports entre mari et femme ne
m’intéressent pas, vous comprenez, Mol-
teni !… L’Odyssée, pour moi, c’est l’histoire
des aventures d’Ulysse durant son voyage de
retour à Ithaque et le film que je veux c’est
celui des aventures d’Ulysse… je vous le dis
clairement pour qu’il n’y ait aucun doute
possible, je veux un film spectaculaire, spec-
ta-cu-laire, vous entendez, Molteni ?
— C’est entendu, dis-je un peu ennuyé,
vous aurez un film spectaculaire. »
Battista jeta sa cigarette et continua d’un
ton normal : « J’y compte… après tout, c’est
moi qui paie… comprenez, Molteni, que je
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vous ai parlé ainsi pour éviter toute équi-


voque. Vous allez commencer à travailler de-
main matin, j’ai voulu vous avertir à temps,
dans votre propre intérêt. J’ai confiance en
vous et veux que vous soyez mon interprète
auprès de Rheingold. Chaque fois qu’il en
sera besoin, rappelez-lui que si l’on a aimé
L’Odyssée et si on l’aime encore, c’est à cause
de la poésie qu’elle renferme… et je tiens à ce
que cette poésie tout entière passe dans mon
film, tout entière, telle qu’elle est… »
Je compris que Battista avait définitive-
ment recouvré son calme, en effet il ne par-
lait plus du film spectaculaire qu’il exigeait
de nous, mais de poésie. Après une brève in-
cursion dans les bas-fonds du succès pécuni-
aire, nous étions donc revenus dans les zones
aériennes de l’art et de l’esprit. Je dis avec un
sourire forcé : « N’ayez aucune crainte,
370/579

Battista, vous aurez toute la poésie


d’Homère… du moins toute la poésie que
nous serons capables d’y trouver. »
— Très bien, très bien… n’en parlons
plus. » Et Battista se leva en s’étirant, re-
garda l’heure à son bracelet-montre, déclara
brusquement qu’il allait se préparer pour le
dîner et sortit. Je demeurai seul. Un moment
auparavant je pensais moi aussi à me retirer
dans ma chambre pour faire un brin de toi-
lette avant le dîner. Mais la discussion que
nous venions d’avoir m’avait excité et dis-
trait ; je me mis à marcher de long en large,
machinalement. Les paroles de Battista
m’avaient fait entrevoir pour la première fois
la difficulté de ce travail que j’avais accepté
un peu à la légère, en n’en voyant que les av-
antages matériels, et maintenant il me
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semblait ressentir à l’avance la lassitude que


je ne pourrais manquer d’éprouver quand
mon scénario serait terminé. « Pourquoi tout
ceci ? pensai-je. Pourquoi m’astreindre à
cette besogne désagréable, aux discussions
inévitables entre Battista et moi sans parler
de celles qui interviendront entre Rheingold
et moi, aux compromissions qui s’ensuivront
fatalement, à l’amertume d’apposer ma sig-
nature au bas d’un ouvrage factice et sti-
pendié… pourquoi tout ceci ? » Et voilà que
ce séjour à Capri qui m’avait apparu plein de
charmes quand je contemplais les Faraglioni
du haut de notre sentier, me semblait main-
tenant tout empreint de l’ennui d’une tâche
ingrate et douteuse : celle de concilier mes
exigences d’honnête écrivain avec les
372/579

exigences toutes différentes du producteur.


Une fois de plus et d’une façon extrêmement
précise, je sentais que Battista était l’em-
ployeur et moi l’employé et que le serviteur
peut tout faire hormis désobéir à son pat-
ron ; que la ruse et l’obséquiosité mêmes par
lesquelles il tente de se soustraire à l’autorité
de son maître sont plus humiliantes que
l’obéissance totale et, qu’en somme, en sig-
nant mon contrat, j’avais vendu mon âme à
un diable aussi exigeant et mesquin que tous
les diables. Battista l’avait laissé échapper
dans un élan de sincérité : « C’est moi qui
paie. » Je n’avais certes pas besoin d’une
égale sincérité pour me dire : « C’est moi qui
suis payé ! » Cette phrase sonnait toujours à
mes oreilles chaque fois que je pensais au
373/579

scénario. Tout à coup ces réflexions me don-


nèrent une sensation d’étouffement. Le désir
me prit de respirer un air différent de celui
que respirait Battista. J’allai à la porte-
fenêtre, l’ouvris et sortis sur la terrasse.
CHAPITRE XIV

La nuit était tombée et la terrasse était


doucement illuminée par la clarté indirecte
mais déjà intense que la lune encore invisible
faisait rayonner dans le ciel. De la terrasse
un petit escalier menait au chemin qui faisait
le tour de l’île. J’hésitai un moment à des-
cendre cet escalier pour aller me promener,
mais il était tard et le chemin était obscur. Je
375/579

décidai de rester sur la terrasse, m’accoudai


à la balustrade et allumai une cigarette.
Au-dessus de moi, les rochers de l’île
dessinaient leurs formes noires et aiguës
contre le ciel constellé. Plus bas, dans le pré-
cipice, on devinait d’autres rochers. Le si-
lence était profond, c’est à peine si, en tend-
ant l’oreille, j’entendais monter de la crique
le bruissement bref de la vague qui se jetait
de temps en temps sur les cailloux de la
grève, puis se retirait. Peut-être n’était-ce
d’ailleurs qu’une illusion et n’y avait-il que la
respiration calme de la mer qui se gonflait et
s’étendait suivant le mouvement du flux et
du reflux. L’air était immobile, sans un
souffle de vent ; en levant les yeux vers l’ho-
rizon, je pouvais apercevoir au loin, sur le
376/579

continent, la petite lueur blanche du phare


de la pointe Campanella qui tournait sans
trêve, tantôt s’allumant, tantôt déteignant, et
cette lueur à peine visible et per due dans
l’immensité de la nuit était l’unique signe de
vie perceptible.
Cette nuit si calme m’apaisa aussitôt,
mais j’étais trop lucide pour ne pas compren-
dre que toutes les beautés du monde ne
pouvaient suspendre qu’un temps le cours de
mes préoccupations. Et en effet, après être
demeuré assez longtemps dans l’obscurité,
immobile et le cerveau vide, mon esprit rev-
int malgré lui à sa pensée dominante, celle
d’Émilie et cette fois, suggestionné peut-être
par les discours de Battista et de Rheingold
et par ce paysage si évocateur des paysages
377/579

du poème homérique, j’associai confusément


la pensée d’Émilie à celle du scénario de
L’Odyssée.
Brusquement, surgi on ne sait d’où, le
souvenir revint à ma mémoire d’un passage
du dernier chant de L’Odyssée où Ulysse,
pour prouver son identité, décrit minutieuse-
ment le lit conjugal. Pénélope reconnaît alors
son époux, pâlit, s’évanouit à demi et enfin se
jette à son cou en pleurant et en lui disant
ces mots que je savais par cœur pour les
avoir lus et relus tant de fois et répétés en
moi-même :
Ah ! contre moi ne t’irrite pas, Ulysse
Qui en toutes circonstances et toujours
t’es montré
Le plus sage des hommes.
378/579

Au malheur
Nous ont condamnés les dieux qui ne
voulurent point
Que nous puissions côte à côte
Jouir de nos vertes années en fleur
Et qu’avec le temps, peu à peu
L’un voie blanchir la chevelure de
l’autre…
Je ne savais malheureusement pas le
grec, mais je devinais que la traduction de
Pindemonte n’était pas fidèle, car elle ne re-
produisait rien de la beauté naturelle du
texte originel. Pourtant ces vers, même dans
leur expression emphatique me plaisaient
particulièrement à cause du sentiment qui y
transparaissait. Il m’était arrivé en les lisant
de les comparer aux vers de Pétrarque dans
le sonnet bien connu qui commence ainsi :
L’Amour nous avait montré un port
tranquille
379/579

et finit par le tercet :


Et sans doute elle m’aurait répondu
En soupirant quelque sainte parole
Avec nos visages changés tout comme sa
chevelure
et la mienne.
Ce qui m’avait frappé alors, chez Homère
comme chez Pétrarque, c’était le sentiment
d’un amour constant et indestructible que ri-
en ne pouvait ébranler ni refroidir, pas
même le temps. Pourquoi ces vers
revenaient-ils en ce moment à ma mémoire ?
Je compris que ce souvenir s’était réveillé à
la pensée de mes rapports avec Émilie, si
différents de ceux qui unissaient Ulysse à
Pénélope, Pétrarque à Laure, des rapports
déjà ébranlés, non après une union longue
380/579

de dizaines d’années, mais au bout de


quelques mois et qui, certes, ne pouvaient
nous permettre de prétendre à la consolante
perspective d’une vie se terminant à deux,
amants comme au premier jour, malgré « le
changement de nos visages et de nos cheve-
lures ». J’avais tant désiré pourtant que
notre vie conjugale justifiât l’espoir d’un
semblable avenir et je restais désorienté et
épouvanté en face de la brisure, incom-
préhensible pour moi, qui empêchait la réal-
isation de mon rêve. Pourquoi ? Comme si je
cherchais une réponse à ma question dans
cette villa renfermant la présence de ma
femme, je tournai le dos à la mer pour re-
garder les fenêtres.
381/579

De l’angle de la terrasse où je me trouvais,


je pouvais voir de biais ce qui se passait dans
le salon, sans être vu. Comme je levais les
yeux, je vis que Battista et Émilie étaient tous
deux dans le living-room. Émilie qui portait
la même robe noire décolletée que le jour de
notre première rencontre avec Battista, se
tenait debout près d’un petit bar roulant et
Battista, penché au-dessus du bar, préparait
un mélange alcoolisé dans un grand verre de
cristal. Je fus surpris de trouver à Émilie une
expression peu naturelle, à la fois désinvolte
et troublée, qui sentait la gêne et la tentation.
Elle était debout, attendant que Battista lui
tendît un verre et elle regardait autour d’elle
d’un air incertain où je décelais les ravages
d’une trouble inquiétude. Puis Battista ayant
382/579

terminé son mélange remplit deux verres


avec soin et se redressa pour en offrir un à
Émilie ; elle eut un tressaillement comme si
elle s’éveillait d’une distraction profonde et
avança lentement la main. Mes yeux s’ar-
rêtèrent sur elle, debout devant Battista, un
peu cambrée en arrière, la main levée tenant
son verre, l’autre appuyée au dossier d’un
fauteuil ; et je ne pus m’empêcher de penser
qu’elle paraissait s’offrir de tout son corps,
tendant ses seins et son ventre sous le tissu
brillant qui moulait ses formes. Rien de cette
offrande d’elle-même n’apparaissait cepend-
ant sur son visage qui conservait au contraire
la même expression ambiguë. Enfin, comme
pour rompre un silence embarrassant, elle
dit quelque chose en tournant la tête vers le
383/579

fond du salon où plusieurs fauteuils étaient


groupés auprès de la cheminée et, avec pré-
cautions, pour ne pas faire déborder son
verre, elle se dirigea de ce côté. C’est alors
qu’arriva ce qu’au fond de moi j’attendais
déjà : Battista la rejoignit au milieu de la
pièce, lui entoura la taille de son bras et
avança son visage contre le sien. Elle prot-
esta aussitôt sans sévérité, mais avec une vi-
vacité suppliante et peut-être coquette, en
montrant des yeux le verre qu’elle tenait
entre ses doigts. Battista se mit à rire, secoua
la tête et l’attira plus près, si brusquement
que le liquide, comme elle le craignait, se
renversa. Je pensai : « Il va maintenant l’em-
brasser sur la bouche »… mais je ne tenais
pas compte du caractère de Battista, de sa
384/579

brutalité. En effet il n’embrassa pas Émilie


mais il saisit l’encolure de sa robe, sur
l’épaule, et avec une étrange et cruelle viol-
ence il tordit l’étoffe et la tira, découvrant
l’épaule nue. Alors la tête de Battista s’in-
clina pour y imprimer ses lèvres. Elle restait
droite et immobile, comme si elle attendait
avec patience que le geste de l’homme eût
pris fin. Mais j’eus le temps de voir que
même alors son visage et ses yeux gardaient
leur expression perplexe et troublée. Puis
elle regarda du côté de la fenêtre, j’eus l’im-
pression que nos yeux se rencontraient ; elle
fit un geste de dépit et tenant d’une main la
bretelle de sa robe arrachée, elle quitta pré-
cipitamment la pièce. À mon tour, je m’en-
fonçai davantage dans l’ombre.
385/579

J’éprouvai par-dessus tout bouleverse-


ment et stupeur, ce que je venais de voir me
semblant en contradiction flagrante avec ce
que je savais et avais pensé jusqu’alors. Ém-
ilie qui ne m’aimait plus et qui, suivant ses
propres termes, me méprisait, me trahissait
donc avec Battista. Mais alors, entre nous, la
situation était retournée : d’obscurément ac-
cusé, j’allais passer accusateur ; après m’être
vu méprisé sans motif, je pouvais mainten-
ant mépriser avec raison et tout le mystère
de la conduite d’Émilie à mon égard se ré-
duisait à la plus commune des intrigues
amoureuses. Peut-être la spontanéité de ces
pensées sommaires et logiques, dictées par
l’amour-propre plus que par autre chose,
m’empêcha-t-elle sur le moment de ressentir
386/579

quoi que ce soit à la découverte de l’infidélité


(ou de ce qui me parut être l’infidélité d’Ém-
ilie). Mais, comme je m’approchais en
chancelant de la balustrade de la terrasse,
une douleur soudaine me tordit le cœur et,
par réaction, je fus certain que ce que j’avais
vu n’était pas, ne pouvait pas être la vérité.
Évidemment Émilie s’était laissé embrasser
par Battista, mais par un processus mys-
térieux, mes propres torts n’en existaient pas
moins et je n’avais pas davantage le droit de
la mépriser à mon tour. Il me semblait
même, sans que je pusse me l’expliquer, que
malgré ce baiser, elle conservait ce droit en-
vers moi. Au fond, je me trompais : elle
n’était pas infidèle ou tout au moins son in-
fidélité n’était qu’apparente et la vérité
387/579

touchant sa conduite était encore à élucider,


sans tenir compte des apparences.
Je me rappelai qu’elle avait toujours mon-
tré à l’égard de Battista une aversion tenace
que je trouvais inexplicable ; pas plus tard
que le matin même, elle m’avait prié par
deux fois de ne pas la laisser voyager seule
avec le producteur. Comment une telle atti-
tude pouvait-elle se concilier avec ce baiser ?
Sans aucun doute, l’incident n’avait pas eu
de précédent ; selon toute probabilité, Bat-
tista avait su cueillir l’occasion favorable qui
ne s’était jamais rencontrée avant ce soir.
Donc, rien n’était perdu ; je pouvais encore
savoir pourquoi Émilie s’était laissé em-
brasser ; et, surtout, pourquoi je sentais ob-
scurément mais indubitablement que malgré
388/579

ce baiser, rien n’était changé entre nous,


qu’elle conservait comme auparavant, autant
qu’auparavant, le droit de me refuser son
amour et de me mépriser.
On dira que le moment n’était guère
choisi pour me livrer à de telles réflexions et
que mon premier mon lyrique mouvement
aurait dû être de faire irruption dans le
salon, pour la confusion des deux amants ;
mais j’avais depuis trop longtemps pris
l’habitude de réfléchir à la conduite d’Émilie
à mon égard pour me laisser aller à une ex-
plosion aussi naïve et soudaine. D’autre part,
ce qui me tenait le plus au cœur était moins
de mettre Émilie dans son tort que, faire la
lumière sur notre désaccord intime. En ap-
paraissant brusquement dans le salon, je
389/579

m’interdisais définitivement toute possibilité


et de savoir la vérité et de reconquérir Ém-
ilie. Il me fallait au contraire agir avec toute
la prudence et la circonspection qu’exi-
geaient des circonstances délicates et
énigmatiques.
Une autre réflexion m’arrêta sur le seuil
du living-room et, celle-ci, plus égoïste :
j’avais maintenant une bonne raison pour
envoyer promener le scénario de L’Odyssée,
abandonner ce travail qui me déplaisait et
revenir à mon cher théâtre. Une telle réflex-
ion avait le mérite de nous servir tous les
trois, Battista, Émilie et moi. Ce baiser, en
réalité, marquait le point culminant de
l’équivoque dans laquelle se débattait ma vie,
tant au point de vue conjugal que de mon
390/579

métier. Et j’avais enfin la possibilité d’éclair-


cir cette équivoque une fois pour toutes.
Mais il me fallait agir sans précipitation, sans
soulever de scandale, avec patience.
Tout cela passa dans mon esprit rap-
idement, tumultueusement, comme le tour-
billon de vent qui s’engouffre dans la
chambre dont la fenêtre s’est ouverte à l’im-
proviste et qui apporte avec lui feuilles,
poussière et débris de toute sorte. Et de
même qu’une fois la fenêtre close, la
chambre retrouve aussitôt son silence et son
immobilité, ainsi mon esprit se vida et se tut
d’un seul coup et je me retrouvai, anéanti, les
yeux perdus dans la nuit, insensible et sans
pensées. Dans cette stupeur de l’âme, j’allai,
sans presque m’en rendre compte, à la porte-
fenêtre, l’ouvris et entrai dans le living-room.
Combien de temps étais-je resté sur la ter-
rasse après avoir surpris Battista et Émilie ?
Plus longtemps certes que je ne le croyais car
391/579

je les trouvai tous deux assis à table et déjà


presque au milieu de leur repas. Je re-
marquai qu’Émilie avait ôté la robe que Bat-
tista avait déchirée et remis celle qu’elle por-
tait pendant le voyage. Ce détail – je ne sais
pourquoi – me troubla profondément,
comme une confirmation éloquente et
cruelle de son infidélité.
« Nous pensions que vous étiez allé pren-
dre un bain nocturne dit gaiement Battista,
où diable êtes-vous allé ?
— J’étais là, dehors », répondis-je à voix
basse. Je vis Émilie lever les yeux vers moi,
me regarder un instant puis baisser les yeux
et j’eus la certitude qu’elle m’avait vu sur la
terrasse, tandis que je les épiais et qu’elle
n’ignorait pas que je savais qu’elle m’avait
vu.
CHAPITRE XV

Pendant le dîner, Émilie resta silencieuse,


sans aucun embarras visible, ce qui me sur-
prit car je pensais qu’elle devait être troublée
et jusqu’alors je l’avais crue incapable de dis-
simulation. Battista, au contraire, ne cachait
pas son humeur joviale et triomphante et ne
cessa de parler tout en mangeant de grand
appétit et buvant peut-être plus que de rais-
on. De quoi parla-t-il ce soir-là ? De
393/579

beaucoup de choses, mais surtout, directe-


ment et indirectement, de lui-même. Le
« moi » revenait agressivement sur ses lèvres
avec une fréquence qui m’exaspérait ; j’étais
non moins agacé par sa façon de se servir des
moindres prétextes pour revenir imman-
quablement à sa propre personne. Je voyais
bien que cette complaisance envers lui-
même était due moins à la vanité qu’à un
désir très masculin de se glorifier aux yeux
d’Émilie et peut-être de me rabaisser ; il était
convaincu d’avoir fait sa conquête et tout
naturellement il se complaisait à se pavaner,
se parant des plus brillantes plumes en face
de la femme conquise. Il faut d’ailleurs re-
connaître que Battista n’était pas sot et que
tout en déployant sa vanité masculine, il
394/579

continuait à avoir les pieds sur terre et disait


le plus souvent des choses intéressantes.
Ainsi lorsqu’à la fin du dîner, il nous raconta,
avec brio mais aussi avec une grande sûreté
de jugement, son récent voyage aux États-
Unis et sa visite aux studios d’Hollywood.
Mais là encore son ton sans réplique, avant-
ageux et doctoral me parut insupportable ;
non sans naïveté je m’imaginais qu’il devait
paraître tel à Émilie à laquelle je m’obstinais
à prêter les mêmes sentiments à son égard,
malgré ce que je savais et avais vu. Mais une
fois de plus je me trompais. Émilie n’était
pas hostile à Battista, au contraire ; plus
d’une fois tandis qu’il parlait je crus surpren-
dre dans ses yeux un regard sinon charmé,
du moins sérieusement intéressé et, à
395/579

certains moments, empreint d’une con-


sidération admirative. Ce regard était pour
moi plus déconcertant et plus amer que la
vanité exubérante de Battista ; et il rappelait
à ma mémoire un autre regard dont je ne
pouvais me souvenir où et quand je l’avais
remarqué. Tout à coup, vers la fin du repas,
je me rappelai : c’était à peu près le même re-
gard que celui que j’avais surpris, quelque
temps auparavant, dans les yeux de la femme
du metteur en scène Pasetti, lorsque j’avais
déjeuné chez eux. Pasetti blême, insignifiant,
précis, parlait et sa femme le contemplait
avec des yeux extasiés où se lisaient l’amour,
la soumission, l’admiration et le dévoue-
ment. Certes, Émilie n’en était pas à ce point
avec Battista, mais il me semblait déjà
396/579

déceler dans son regard l’ombre des senti-


me
ments que M Pasetti nourrissait pour son
mari. Battista avait raison de pontifier, Ém-
ilie était déjà inexplicablement subjuguée à
demi, bientôt elle le serait tout à fait. À cette
pensée une douleur me traversa le cœur, plus
aiguë que celle que j’avais éprouvée en les
voyant s’embrasser. Mon visage dut s’assom-
brir et Battista remarqua sans doute ce
changement car, après m’avoir lancé un coup
d’œil scrutateur, il me demanda : « Qu’avez-
vous donc, Molteni ? N’êtes-vous pas content
d’être à Capri ? Quelque chose ne va pas ?
— Pourquoi ?
— Parce que…, répondit-il en se versant
du vin, vous semblez triste, de mauvaise
humeur… »
397/579

Ainsi, il attaquait, sachant bien que c’est


la meilleure manière de se défendre. Je ré-
pondis avec une promptitude qui me sur-
prit : « Cette humeur m’est venue pendant
que je regardais la mer sur la terrasse. »
Il leva les sourcils, interrogateur, et me
regarda sans se troubler : « Ah ! vraiment ?
Et pourquoi ? »
Je dévisageai Émilie ; elle non plus ne
paraissait pas troublée. Tous deux devaient
être incroyablement sûrs d’eux-mêmes.
Pourtant Émilie m’avait sûrement vu et avait
certainement averti Battista. Avant que j’aie
pu réfléchir, ces mots jaillirent de ma
bouche : « Battista, puis-je vous parler en
toute sincérité ? »
J’admirai qu’il restât aussi imperturb-
able : « En toute sincérité ? Mais, comment
donc ! Avec moi, il faut toujours être
sincère !
398/579

— Voyez-vous, dis-je, tandis que je re-


gardais la mer, j’ai imaginé un moment que
j’étais ici en train de travailler pour mon
propre compte… comme vous le savez, j’ai
l’ambition d’écrire pour le théâtre… je pen-
sais donc être dans le coin idéal pour me
consacrer à mon travail : beauté, silence,
tranquillité, intimité avec ma femme, aucun
souci… Et puis je me suis rappelé que dans
ce cadre si beau et si inspirant, il me faudrait
au contraire – excusez-moi, mais vous
m’avez demandé d’être sincère – il me
faudrait passer mon temps à écrire un scén-
ario qui sera certainement une bonne chose,
mais qui, au fond, n’a rien à faire avec moi…
Je donnerai ce que j’ai de meilleur à Rhein-
gold qui en fera l’usage qu’il voudra et finale-
ment je resterai avec un chèque dans les
mains… mais en ayant perdu trois ou quatre
mois du temps le plus précieux et le plus
créateur de ma vie… Je sais que ce sont des
choses à ne pas dire, pas plus à vous qu’à
399/579

tout autre producteur… mais vous avez voulu


que je sois sincère… vous savez maintenant
pourquoi je suis de mauvaise humeur… »
Pourquoi avais-je prononcé ces paroles au
lieu de celles qui me brûlaient la langue et
qui concernaient Battista et ma femme ? Je
n’aurais su l’expliquer ; peut-être par une
lassitude subite de mes nerfs trop tendus ;
peut-être parce que je pensais exprimer ainsi
indirectement mon désespoir en face de l’in-
fidélité d’Émilie que je sentais liée de man-
ière mystérieuse à la nature de mon travail,
ce travail mercenaire qui me rendait entière-
ment dépendant. Mais de même que Battista
et Émilie n’avaient pas été intimidés par mon
préambule menaçant, ils ne montrèrent
aucun soulagement devant le misérable aveu
de faiblesse qui le suivit. Battista me
400/579

répondit gravement : « Mais je suis sûr, Mol-


teni, que vous nous ferez un très beau
scénario. »
Je m’étais décidément engagé sur une
mauvaise voie et je n’avais plus qu’à la pour-
suivre jusqu’au bout : « Je crains de ne pas
m’être fait comprendre, repris-je, exaspéré,
je suis un écrivain de théâtre, Battista, et non
un scénariste professionnel… si beau et par-
fait que puisse être ce scénario, il ne sera
pour moi… permettez-moi de vous le dire
franchement, qu’une chose faite dans le seul
but de gagner de l’argent… Or, à vingt-sept
ans, on a généralement un idéal… le mien est
d’écrire pour le théâtre… pourquoi ne puis-je
le suivre ? Parce que le monde d’aujourd’hui
est fait de telle manière que personne ne
peut choisir la voie qu’il désire et doit faire
au contraire ce que veulent les autres… pour-
quoi l’argent tient-il une telle place, dans ce
que nous faisons, ce que nous sommes, ce
401/579

que nous voulons devenir, dans notre métier,


nos meilleures aspirations et jusque dans nos
rapports avec ceux que nous aimons ? »
Je m’aperçus que je m’étais échauffé et
que dans ma véhémence mes yeux s’étaient
remplis de larmes. J’en eus honte et maudis
intérieurement mon âme sentimentale qui
me poussait à faire de telles confidences à
l’homme qui, quelques minutes auparavant,
avait tenté avec succès de séduire ma femme.
Mais Battista ne se démonta pas pour si peu ;
« Savez-vous, Molteni, qu’en vous entendant
parler, je crois me revoir moi-même, quand
j’avais votre âge…
— Ah ! oui, vraiment ? balbutiai-je
interloqué.
— Oui… j’étais très pauvre, poursuivit
Battista en se servant de vin, et j’avais, moi
402/579

aussi, des idéaux, comme vous dites… quels


étaient ces idéaux ? Je ne saurais plus le dire
actuellement, mais j’en avais… ou plutôt je
n’avais pas tel ou tel idéal, mais l’idéal avec
un grand I… Puis, je rencontrai un homme
auquel je dois beaucoup, ne serait-ce que
pour m’avoir appris certaines choses… » Bat-
tista fit une pause d’un air assez ridiculement
solennel et je me souvins, presque malgré
moi, que l’homme auquel il faisait allusion
était sans doute un certain producteur de
films, oublié depuis, mais célèbre dans les
débuts du cinéma italien et sous les auspices
de qui Battista avait effectivement com-
mencé son heureuse carrière ; un homme qui
cependant, disait-on, n’avait guère d’admir-
able que son aptitude à faire de l’argent. « Et,
403/579

continua Battista, je tins à cet homme à peu


près le même discours que celui que vous
venez de me faire ce soir… Savez-vous ce
qu’il me répondit ? « Tant qu’on ne sait pas
exactement ce qu’on veut, il est préférable
d’oublier l’idéal, de le laisser de côté… et
puis, dès qu’on a pris pied sur un terrain
solide, il faut alors le ressortir… le premier
billet de mille gagné, le voilà l’idéal… par la
suite, il se développe, devient pour nous stu-
dio, théâtre, films, notre travail quotidien, en
somme… voilà ce qu’il me dit… et je suivis
son conseil et m’en suis bien trouvé… Vous,
Molteni, vous avez le grand avantage de sa-
voir quel est votre idéal : écrire des pièces de
théâtre… eh bien, vous en écrirez…
404/579

— J’en écrirai, ne pus-je m’empêcher de


répéter, incertain et en même temps un peu
consolé.
— Oui, appuya Battista, vous en écrirez si
vous le voulez vraiment, même en travaillant
pour de l’argent, même en faisant des scén-
arios pour Triomphe Films… Voulez-vous
connaître le secret du succès, Molteni ?
— Quel est-il ?
— Dans la vie suivre la file comme devant
le guichet des billets à la gare… notre tour ar-
rive toujours si nous avons de la patience et
si nous ne changeons pas de rang… notre
tour vient car l’employé du guichet donne à
chacun son billet… à chacun selon ses
mérites, bien entendu… celui qui doit et peut
aller loin recevra, qui sait, un billet pour
l’Australie… les autres, moins ambitieux, un
billet pour un voyage plus court, Capri, par
exemple… » Il se mit à rire, content de son
allusion ambiguë à notre voyage et ajouta :
405/579

« Je vous souhaite de recevoir un billet pour


une destination lointaine… l’Amérique ? Cela
vous dirait ? »
Je regardai Battista qui me souriait pater-
nellement, puis je tournai les yeux vers Ém-
ilie qui souriait elle aussi, d’un sourire à
peine esquissé, il est vrai, mais qui ne m’en
parut pas moins sincère. Et une fois encore
je me rendis compte que Battista avait su en
un jour transformer l’aversion qu’elle avait
pour lui en un sentiment presque sympath-
ique. À cette pensée, je fus repris par la
tristesse qui m’avait assailli quand j’avais cru
voir dans le regard de ma femme l’expression
me
de M Pasetti. J’ai dit tristesse et non ja-
lousie… en réalité, j’étais extrêmement fa-
tigué par le voyage et par tous les événe-
ments de la journée, et la lassitude se mêlait
406/579

à tous mes sentiments, au plus violent


même, les transformant en une mélancolie
impuissante et désolée.
Le repas prit fin d’une manière inatten-
due. Après avoir écouté Battista avec com-
plaisance, Émilie parut tout à coup se
souvenir de moi ou plutôt de mon existence
et ceci d’une façon qui confirma mon in-
quiétude. Comme je disais vaguement :
« Nous pourrions aller sur la terrasse… la
lune doit s’être levée », elle répondit sèche-
ment : « Je n’ai pas envie de sortir… je vais
me coucher… je suis lasse… » et sans plus at-
tendre elle se leva, prit congé de nous et
sortit. Battista ne parut pas surpris de ce
brusque départ et même, me sembla-t-il, en
parut satisfait, comme s’il y voyait un indice
du trouble qu’il avait su jeter dans l’âme
d’Émilie. Moi, je sentais redoubler mon
anxiété. Et bien que je me sente exténué et
me dise qu’il vaudrait mieux renvoyer toute
407/579

explication au lendemain, je n’eus pas le


courage de me retenir. Sous le prétexte que
j’avais sommeil, je saluai Battista à mon tour
et sortis du salon.
CHAPITRE XVI

Ma chambre et celle d’Émilie avaient


entre elles une porte de communication.
Sans attendre, je frappai à cette porte. Émilie
me dit d’entrer.
Elle était assise sur le lit, immobile, dans
une attitude pensive. Mais, en me voyant,
elle me demanda aussitôt, d’un ton las et ex-
aspéré : « Que veux-tu encore de moi ?
— Rien », répondis-je avec froideur, car je
me sentais maintenant tout à fait calme et
409/579

lucide : « Seulement te souhaiter une bonne


nuit…
— Dis plutôt que tu veux savoir ce que je
pense des propos que tu as tenus ce soir à
Battista… Eh bien, si tu veux le savoir, je vais
te le dire : c’était parfaitement inopportun et
ridicule… »
Je pris une chaise et m’assis :
« Pourquoi ? demandai-je.
— Je ne te comprends pas, fit-elle en él-
evant la voix, vraiment, je ne te comprends
pas… tu parais tenir beaucoup à faire ce
scénario et puis tu vas dire au producteur
que seul l’argent t’intéresse dans la question,
que ce travail ne te plaît pas, que ton idéal
serait d’écrire pour le théâtre… ne te rends-
tu pas compte que si, ce soir, il t’a donné
raison par politesse, demain il réfléchira et
se gardera bien de t’employer une autre
410/579

fois ? Est-il possible que tu n’arrives pas à


comprendre une chose aussi simple ? »
Ainsi, elle prenait l’offensive. Et bien que
j’aie compris qu’elle le faisait pour cacher
d’autres préoccupations plus graves, je ne
pus m’empêcher de sentir dans sa voix une
véritable sincérité, si offensante et
humiliante fût-elle pour moi. Je m’étais
promis de rester calme. Mais devant cet ac-
cent méprisant, je pris feu malgré moi :
« Mais, c’est la vérité, m’écriai-je, ce travail
ne me plaît pas, ne m’a jamais plu… et il n’est
pas dit que je le ferai…
— Oh ! là ! là, bien sûr que tu le feras ! »
Jamais elle ne m’avait montré autant de
mépris.
411/579

Je serrai les dents, il fallait me maîtriser :


« Je ne le ferai peut-être pas, dis-je sur un
ton posé, ce matin, j’en avais encore l’inten-
tion, mais après ce qui s’est passé au-
jourd’hui, il est probable que, demain au plus
tard, j’annoncerai à Battista que je renonce à
faire ce scénario… »
J’avais prononcé à dessein cette phrase
sibylline, avec un intime sentiment de ven-
geance. Émilie m’avait tant fait souffrir…
c’était à mon tour de la tourmenter en faisant
allusion à ce que j’avais vu par la fenêtre,
sans toutefois en parler directement, avec
précision. Elle me regarda fixement et de-
manda d’une voix calme : « Qu’est-ce qui
s’est passé ?
— Tant de choses !
— Lesquelles ? »
412/579

Elle insistait ; on aurait dit qu’elle voulait


vraiment que je l’accuse, que je lui reproche
son infidélité. Mais je fus encore évasif :
« Des choses qui ont trait au film… des af-
faires entre Battista et moi… qui ne te re-
gardent pas…
— Pourquoi ne veux-tu pas me les dire ?
— Parce qu’elles ne t’intéresseraient pas…
— Mais si… d’ailleurs, tu n’auras pas le
courage de renoncer à ce scénario. »
Je ne saisis pas si dans cette phrase elle
exprimait simplement son dédain ou bien
quelque espoir informulé. Je demandai, pru-
demment : « Pourquoi penses-tu cela ?
— Parce que je te connais… » Elle se tut
un moment, puis : « C’est toujours comme
cela pour tes scénarios… je t’ai tant de fois
entendu affirmer que tu ne voulais pas faire
tel ou tel travail et puis tu finissais par le
413/579

faire… les difficultés s’aplanissent toujours


dans ce genre de choses.
— Oui, mais cette fois, la difficulté ne
réside pas dans le scénario.
— Où, alors ?
— En moi-même…
— C’est-à-dire ? »
« Battista t’a embrassée ! » aurais-je
voulu lui crier, mais je me retins ; jamais,
dans nos discussions intimes, nous n’étions
allés jusqu’à la vérité, nous n’avions jamais
procédé que par allusions… Tant de choses
auraient dû être dites avant la vérité toute
nue ! Je me penchai vers elle et dis grave-
ment : « Émilie, tu sais déjà ce que je pense…
je l’ai dit à table : je suis las de travailler pour
les autres et voudrais enfin travailler pour
mon propre compte.
414/579

— Et qui t’en empêche ?


— Toi », dis-je avec emphase et, la voyant
faire un geste de protestation : « Non pas toi,
directement, mais ta présence dans ma vie…
notre vie commune est malheureusement ce
qu’elle est… n’en parlons pas… mais tu es
toujours ma femme et, je te l’ai dit souvent,
je n’accepte ces travaux que pour toi… si ce
n’était toi. je ne m’y astreindrais pas… En
somme, tu le sais parfaitement et il est
inutile que je le répète : nous avons beauc-
oup de dettes, il nous faut faire face à
plusieurs échéances pour le paiement de
l’appartement, l’auto même n’est pas entière-
ment payée, voilà pourquoi je fais des scén-
arios… cependant, aujourd’hui je veux te
faire une proposition…
415/579

— Laquelle ? »
Je croyais être très calme, très lucide, très
raisonnable, mais en même temps un subtil
malaise m’avertissait que cette pondération
apparente était fausse et plus encore que
fausse, absurde. Après tout j’avais vu Émilie
dans les bras de Battista, cela seul devait
avoir une importance pour moi. Je continuai
cependant : « Voilà ce que je veux te pro-
poser : de décider toi-même si je dois faire
ou non ce scénario… je te promets que si tu
te décides pour la négative, demain matin
j’avertirai Battista et nous partirons de Capri
par le premier bateau… »
Elle ne releva pas la tête, comme absor-
bée dans ses pensées.
« Que tu es rusé ! dit-elle enfin.
416/579

— Pourquoi ?
— Parce que si tu le regrettes ensuite, tu
pourras toujours en rejeter la faute sur moi !
— Je ne dirai rien de tel… puisque c’est
moi qui te prie de décider. »
Visiblement elle réfléchissait à la réponse
qu’elle allait me donner. Et je compris que
cette réponse serait implicitement une af-
firmation de son sentiment, quel qu’il fût, à
mon égard. Si elle m’encourageait à faire le
scénario cela signifierait qu’elle me méprisait
au point de juger que rien ne s’opposait à la
continuation de mon travail ; si au contraire
sa réponse était négative, c’est qu’elle con-
serverait encore un reste de respect pour
moi, et ne voudrait pas me voir travailler
sous la direction de son amant. Ainsi, tout
417/579

revenait indéfiniment à la même question ;


me méprisait-elle et pourquoi ? Elle se dé-
cida enfin ; « Ce sont là des décisions qu’on
ne laisse pas prendre aux autres !
— Mais je te demande de décider.
— Tu te rappelleras que tu as insisté ? dit-
elle avec une sorte de solennité.
— Oui, je ne l’oublierai pas.
— Alors, je pense que tu t’es engagé et que
tu ne peux maintenant reprendre ta parole…
tu me l’as d’ailleurs dit bien souvent, toi-
même : Battista pourrait le prendre très mal
et ne plus jamais te faire travailler… je pense
donc qu’il est nécessaire pour toi de
t’exécuter. »
Ainsi elle me conseillait de ne faire aucun
esclandre ; comme je l’avais prévu, elle me
méprisait définitivement et irrévocablement.
Encore incrédule, j’insistai : « Tu le penses
vraiment ?
418/579

— Bien sûr ! »
Je ne savais plus que dire. Pourtant, je
l’avertis d’un ton sévère : « Très bien… mais
ne viens pas me dire ensuite que tu m’as
donné ce conseil parce que tu avais deviné
mon secret désir… tout comme le jour où je
devais signer mon contrat… qu’il soit bien
clair entre nous que, personnellement, je n’ai
aucune envie de faire ce scénario…
— Ouf ! tu me fatigues ! dit-elle en se le-
vant pour aller vers l’armoire, je t’ai donné
mon avis… tu feras ce que tu voudras… »
Elle était revenue au ton méprisant : mes
suppositions se confirmaient. Et tout à coup
je me sentis envahi par cette même douleur
que j’avais ressentie à Rome lorsque pour la
première fois elle m’avait clamé son aver-
sion. « Émilie, m’écriai-je, mais pourquoi
419/579

tout ceci ? Pourquoi sommes-nous ainsi


dressés l’un contre l’autre ? »
Elle avait ouvert un battant de l’armoire
et se regardait dans la glace. Distraitement
elle laissa tomber : « Que veux-tu ? c’est la
vie… »
Je demeurai muet, atterré, immobile. Ja-
mais Émilie ne m’avait parlé ainsi, avec cette
indifférence absolue, ce ton conventionnel !
Mais je savais que je pouvais encore re-
devenir maître de la situation en lui disant
que je l’avais vue dans les bras de Battista, ce
qu’elle n’ignorait pas ; qu’en lui demandant
de décider à ma place l’acceptation éven-
tuelle du scénario, j’avais voulu la mettre à
l’épreuve – et c’était la vérité – et qu’au fond
tout se résumait dans le même problème :
notre vie intime à tous deux. Je n’eus pas ce
420/579

courage, ou plutôt je n’en eus pas la force ; je


me sentais las jusqu’au fond de moi-même,
sans possibilité de me reprendre. Et je ne pus
que dire presque timidement : « Que feras-tu
tout le temps de ce séjour à Capri, pendant
que je travaillerai ?
— Rien de spécial… je me promènerai… je
prendrai des bains… je me brunirai au
soleil… ce que tout le monde fait ici…
— Seule ?
— Oui, seule…
— Tu ne t’ennuies pas toute seule ?
— Jamais… je n’ai tant de choses à
penser !
— Penses-tu à moi quelquefois ?
— Naturellement, je pense aussi à toi…
421/579

— Et que penses-tu ? » Je m’étais levé,


m’étais approché d’Émilie et lui avais pris la
main.
« Nous avons tant de fois abordé ce
sujet… » Elle résistait à la pression de ma
main, sans se dégager pourtant.
« C’est toujours de la même façon que tu
penses à moi ? »
Cette fois elle se recula et dit brusque-
ment ; « Écoute, il vaut mieux que tu ailles te
coucher… il y a des choses qui te déplaisent
et je le comprends… d’autre part je ne puis
que te les répéter… quel besoin as-tu d’en
reparler ?
— Parlons-en tout de même…
— Mais pourquoi ? je serai obligée de re-
dire ce que je t’ai déjà dit tant de fois… ce
n’est pas parce que je suis à Capri que j’ai
changé d’avis, au contraire…
— Au contraire ?… que veux-tu dire ?
422/579

— Je voulais dire, expliqua-t-elle avec un


peu d’embarras, que je n’ai pas changé…
voilà tout.
— En somme, tu éprouves toujours pour
moi le même sentiment, n’est-il pas vrai ? »
Elle se récria d’une voix qui tout à coup
sembla prête à se briser : « Mais pourquoi
me torturer ainsi ? Crois-tu donc que j’aie
plaisir à te dire certaines choses ?… elles me
font plus de mal encore qu’à toi ! »
Je fus ému de la souffrance que je sentais
dans sa voix. Et reprenant sa main, je lui dis :
« Moi, au contraire, je ne pense que du bien
de toi et j’en penserai toujours… » J’ajoutai
pour qu’elle comprenne que je lui pardon-
nais : « quoi qu’il arrive… »
Elle ne répondit pas, mais détourna les
yeux. Elle semblait attendre. Mais en même
423/579

temps je sentis qu’elle cherchait à libérer sa


main, sournoisement, délibérément, par un
mouvement obstinément hostile. Alors sur
l’instant, je la lâchai, lui souhaitai une bonne
nuit et retournai dans ma chambre. Avec un
pincement au cœur j’entendis presque aus-
sitôt la clef tourner dans la serrure.
CHAPITRE XVII

Le lendemain, je me levai de bonne heure


et sans chercher à savoir où étaient Battista
et Émilie, je sortis ou plutôt m’échappai de la
maison. Après avoir dormi et m’être reposé,
les événements de la veille et, surtout, ma
conduite m’apparaissaient dans une lumière
défavorable, comme une série d’absurdités
inutiles ; je voulais maintenant réfléchir dans
le calme sur ce qu’il convenait de faire sans
425/579

compromettre ma liberté d’action par


quelque décision hâtive et irréparable.
Je quittai donc la maison, repris le
chemin que j’avais parcouru la veille et me
rendis à l’hôtel où logeait Rheingold. Je de-
mandai le metteur en scène ; on me répondit
qu’il était au jardin. J’y allai ; au fond d’une
allée j’aperçus la fine balustrade d’un
belvédère, dévorée par la lumière radieuse de
la mer et du ciel sans nuages ; quelques
chaises et une petite table étaient disposées
face à la vue et à mon arrivée quelqu’un se
leva en me saluant de la main. C’était Rhein-
gold, habillé en officier de marine, casquette
bleue à ancre dorée, veste bleue et pantalon
blanc. Sur la table, un plateau avec les restes
d’une collation et un sous-main avec tout ce
qu’il fallait pour écrire.
Rheingold paraissait d’excellente
humeur : « Eh bien, Molteni, que dites-vous
d’une matinée pareille ?
426/579

— Je dis que c’est magnifique !


— Et que diriez-vous, continua-t-il en me
prenant par le bras et en s’approchant avec
moi de la balustrade, que diriez-vous, Mol-
teni, si nous laissions dormir notre travail
pour aller prendre une barque et ramer tout
tranquillement sur la mer, autour de l’île ?
Ne serait-ce pas mieux que de travailler,
beaucoup mieux ? »
Je répondis sans conviction, en pensant
qu’une telle promenade en compagnie de
Rheingold perdrait une grande partie de son
charme : « Oui, dans un sens, cela vaudrait
mieux !
— Vous l’avez dit, Molteni ! s’exclama-t-il
triomphalement ; dans un certain sens…
mais, dans quel sens ? Pas dans celui où
nous entendons la vie… pour nous, la vie,
c’est le devoir, n’est-ce pas ? Le devoir avant
427/579

tout… donc, Molteni, au travail ! » Il alla se


rasseoir devant la petite table et se penchant
vers moi, me regardant dans les yeux, d’un
ton quelque peu solennel : « Asseyez-vous en
face de moi… ce matin, nous nous contenter-
ons de parler… j’ai beaucoup de choses à
vous dire… »
Je m’assis. Rheingold baissa sa visière sur
ses yeux et reprit : « Vous rappelez-vous,
Molteni, que pendant notre voyage de Rome
à Naples, je vous ai expliqué ma façon de
concevoir L’Odyssée… cette explication fut
interrompue par l’arrivée de Battista ; puis
j’ai dormi le reste du trajet et finalement je
n’ai pu achever de vous développer ma
pensée… vous vous rappelez ?
— Évidemment…
428/579

— Vous vous rappelez aussi que je vous ai


donné la clef de L’Odyssée : Ulysse met dix
ans à revenir chez lui parce qu’en réalité,
dans son subconscient, il ne désire pas ce
retour ?
— Parfaitement…
— Je vais vous dire maintenant pourquoi,
à mon avis, Ulysse ne veut pas retourner
chez lui… » Rheingold prit un temps comme
pour souligner l’importance de sa révélation,
puis les sourcils froncés et me fixant d’un re-
gard autoritaire : « Le subconscient d’Ulysse
le pousse à ne pas revenir parce que sa vie
conjugale avec Pénélope n’est pas heureuse…
la voilà la raison, Molteni… et ces difficultés
datent d’avant le départ d’Ulysse pour la
guerre. Si Ulysse part pour la guerre, c’est
même précisément parce qu’il ne se trouve
pas bien chez lui et il ne s’y trouve pas bien
parce qu’il est en mauvais rapports avec sa
femme… »
429/579

Rheingold se tut un instant mais n’en per-


dit pas pour autant son air autoritaire et dog-
matique ; je profitai de cette pause pour
tourner ma chaise afin de ne pas avoir le
soleil dans les yeux. Puis il poursuivit : « Si
sa vie conjugale était heureuse, Ulysse ne
partirait pas pour la guerre… Ulysse n’est pas
un bravache, un belliqueux… c’est un homme
prudent, sage et avisé… s’il était heureux
avec Pénélope, Ulysse se bornerait – et
uniquement pour montrer sa solidarité avec
Ménélas – à envoyer un corps expédition-
naire sous les ordres d’un de ses hommes de
confiance. Or, il part ; il profite de cette occa-
sion de la guerre pour s’en aller et, de ce fait,
fuir sa femme.
— Tout à fait logique.
430/579

— Psychologique, voulez-vous dire, Mol-


teni, corrigea Rheingold qui avait sans doute
remarqué mon accent ironique, tout à fait
psychologique… n’oubliez pas que tout
dépend de la psychologie… sans psychologie,
pas de caractères, et sans caractères, pas
d’histoire. Or, quelle est la psychologie
d’Ulysse et de Pénélope ? Écoutez bien :
Pénélope est la femme traditionnelle de la
Grèce antique, féodale et aristocratique : elle
est vertueuse, noble, altière, religieuse,
bonne ménagère, bonne mère et bonne
épouse. Ulysse, au contraire, présente déjà
les caractères de la Grèce plus avancée en
civilisation, celle des sophistes et des philo-
sophes : c’est un homme sans préjugés et, au
besoin, sans scrupules, subtil, raisonneur,
431/579

intelligent, irréligieux, sceptique, parfois


même cynique…
— Il me semble, objectai-je, que vous
poussez au noir le caractère d’Ulysse… en
réalité dans L’Odyssée… »
Rheingold m’interrompit avec impa-
tience : « Nous n’avons pas à nous occuper
de L’Odyssée… je veux dire que nous inter-
prétons, que nous commentons L’Odyssée…
n’oubliez pas que nous faisons un film, Mol-
teni… L’Odyssée a déjà été écrite, mais le
film est encore à faire… »
J’étais réduit au silence. Il reprit : « La
cause des difficultés d’Ulysse et de Pénélope
doit être recherchée dans la différence de
leurs deux caractères… Avant la guerre de
Troie, Ulysse a eu le malheur de déplaire à
432/579

Pénélope… qu’a-t-il fait ? C’est là qu’intervi-


ennent les Prétendants… L’Odyssée nous ap-
prend qu’ils aspirent à la main de Pénélope
et, en attendant, se gobergent aux frais
d’Ulysse dans sa propre maison… il faut ren-
verser la situation… »
Je le regardai bouche bée. « Vous ne com-
prenez pas ? demanda Rheingold, je vais
vous expliquer : les Prétendants – il sera
sans doute plus commode pour nous de ré-
duire leur nombre à un seul personnage,
Antinoüs, par exemple –, les Prétendants
donc étaient amoureux de Pénélope avant la
guerre de Troie et en étant amoureux la
comblaient de présents, suivant la coutume
des Grecs. Pénélope, femme hautaine, aus-
tère, à la mode antique, voudrait refuser ces
433/579

dons, elle tiendrait surtout à ce que son


époux chasse les Prétendants. Mais pour un
motif que nous ignorons encore et que nous
trouverons facilement, Ulysse craint de dé-
plaire aux Prétendants. En homme de bon
sens, il n’attache pas grande importance à la
cour que font ses rivaux car il sait sa femme
fidèle ; il n’attribue pas non plus d’import-
ance aux présents qui peut-être, au fond, ne
lui sont pas tout à fait indifférents. Rappelez-
vous, Molteni, que tous les Grecs étaient
avides de présents. Bien entendu, Ulysse ne
conseille nullement à Pénélope de céder aux
désirs de ses Prétendants, mais il l’incite à ne
pas les décourager car, lui semble-t-il, cela
n’en vaut pas la peine. Ulysse entend vivre en
paix et déteste le scandale… Pénélope qui
434/579

s’attendait à tout sauf à cette passivité de son


époux est désenchantée, en croit à peine ses
oreilles. Elle proteste, se révolte… Mais
Ulysse ne perd pas son sang-froid et con-
seille de nouveau à Pénélope d’accepter les
dons qui lui sont faits, de se montrer aim-
able… après tout, cela ne peut lui coûter
grand-chose !… Et Pénélope finalement suit
le conseil de son époux… mais en même
temps elle conçoit pour lui un profond mé-
pris ; elle sent qu’elle a cessé de l’aimer et le
lui dit… Ulysse s’aperçoit alors, mais trop
tard, que par sa trop grande prudence, il a
perdu l’amour de Pénélope. Il s’efforce de ré-
parer sa faute, de reconquérir sa femme,
mais en vain… sa vie à Ithaque est devenue
un enfer… Enfin, désespéré, il saisit
435/579

l’occasion de la guerre de Troie pour s’en al-


ler de chez lui. Au bout de sept ans la guerre
prend fin et Ulysse reprend la mer pour re-
venir à Ithaque… mais il sait qu’au foyer l’at-
tend une femme qui ne l’aime plus, qui le
méprise même… c’est pourquoi, inconsciem-
ment, tous les prétextes lui sont bons pour
remettre ce retour inquiétant et redouté.
Cependant il faudra bien revenir au bout du
compte. Mais voici que de retour au foyer il
arrive à Ulysse la même chose qu’au Cheva-
lier dans la légende du Dragon… vous voyez
ce que je veux dire, Molteni ? La princesse a
imposé au Chevalier de tuer le Dragon s’il
veut mériter son amour, alors le Chevalier
tue le Dragon, et la Princesse lui donne son
cœur. Ainsi Pénélope a retrouvé Ulysse et
436/579

après lui avoir prouvé sa propre fidélité lui


fait comprendre que cette fidélité n’a pas été
inspirée par l’amour mais seulement par la
dignité. Elle ne pourra aimer de nouveau son
époux qu’à une condition : qu’il tue les
Prétendants… Ulysse, nous le savons, n’a ri-
en d’un homme sanguinaire ni vindicatif, il
préférerait renvoyer les Prétendants par la
douceur, en usant de persuasion… pourtant,
il se décide. C’est qu’il sait en effet que du
meurtre des Prétendants dépend l’estime de
Pénélope et partant son amour. Il massacre
donc les Prétendants. Alors, mais seulement
alors Pénélope cesse de le mépriser et lui
rend son amour. Et Ulysse et Pénélope ret-
rouvent leur bonheur après tant d’années de
séparation et célèbrent leurs véritables
437/579

noces, leur blut hochzeit, leurs noces de


sang. Avez-vous compris, Molteni ?
Résumons-nous : premier point : Pénélope
méprise son époux parce qu’il n’a pas réagi
en homme, en mari et en roi contre l’impor-
tunité des Prétendants. Secundo : ce mépris
provoque le départ d’Ulysse pour la guerre
de Troie. Tertio : Ulysse sachant qu’il va ret-
rouver chez lui une femme qui le méprise, re-
tarde inconsciemment et tant qu’il le peut
son retour. Quarto : pour reconquérir l’es-
time et l’amour de Pénélope, Ulysse donne la
mort aux Prétendants… et voilà, Molteni,
vous avez compris ? »
Je répondis affirmativement. Tout cela en
effet n’était pas difficile à comprendre. Mais
l’antipathie que j’éprouvais depuis le début
pour l’interprétation psychanalytique de
438/579

Rheingold renaissait en moi plus forte que


jamais et j’en étais tout perplexe et rêveur.
Cependant, de plus en plus pontifiant,
Rheingold continuait : « Savez-vous ce qui
m’a donné la clef de toute la situation ? C’est
une simple réflexion sur le massacre des
Prétendants raconté dans L’Odyssée. Je re-
marquai que ce massacre si brutal, féroce,
impitoyable, est en contraste absolu avec le
caractère d’Ulysse tel qu’il nous a été
présenté jusqu’alors : rusé, souple, subtil,
raisonneur, avisé… et je me dis : Ulysse
aurait fort bien pu mettre les Prétendants à
la porte, sans histoires ; il pouvait le faire, il
était chez lui, il était le roi… il lui suffisait de
se faire reconnaître… s’il ne le fait pas, c’est
qu’il a de bonnes raisons pour ne pas le
faire… Évidemment Ulysse veut démontrer
439/579

qu’il n’est pas seulement rusé, souple, subtil,


raisonneur et avisé, mais aussi, quand il le
faut, violent comme Ajax, emporté comme
Achille, impitoyable comme Agamemnon. Et
à qui veut-il le démontrer ? Sans nul doute à
Pénélope : Eureka ! »
Je ne dis rien. Le raisonnement de Rhein-
gold se tenait bien et s’accordait parfaite-
ment avec sa tendance à transformer
L’Odyssée en vicissitude psychologique. Mais
cette tendance même éveillait en moi une
répugnance profonde comme s’il s’agissait
d’une profanation. Tout chez Homère est
simple, pur, noble, ingénu, même l’astuce
d’Ulysse, poétiquement contenue dans les
limites de sa supériorité intellectuelle. Dans
l’interprétation de Rheingold au contraire,
440/579

tout était rabaissé au niveau d’un drame mo-


derne moraliste et prétendument psycholo-
gique. Cependant, Rheingold. très satisfait
de son exposition, concluait : « Vous voyez,
Molteni, le film est déjà fait, dans tous ses
détails… il ne nous reste plus qu’à l’écrire ! »
Je l’interrompis presque avec violence :
« Écoutez, Rheingold, votre interprétation ne
me va pas du tout ! »
Il écarquilla les yeux, plus surpris,
semblait-il, de ma hardiesse que de notre
désaccord : « Elle ne vous va pas, mon cher
Molteni ? Et pourquoi ? »
Je dis avec effort mais avec une assurance
grandissante à mesure que je parlais :
« Votre interprétation ne me plaît pas parce
qu’elle constitue une falsification complète
du caractère originel d’Ulysse. L’Odyssée
dépeint bien Ulysse comme un homme subtil
441/579

et astucieux, mais toujours dans les limites


de l’honneur et de la dignité… jamais il ne
cesse d’être le héros, c’est-à-dire un guerrier
valeureux, un roi, un époux intègre… Votre
interprétation, permettez-moi de vous le dire
mon cher Rheingold, risque au contraire de
le faire apparaître comme un homme sans
dignité, sans honneur, sans savoir-vivre… et
ceci à part le fait que vous vous éloignez par
trop de L’Odyssée… »
Tandis que je parlais, je voyais le large
sourire de Rheingold se contracter, s’effacer,
disparaître. Il dit avec âpreté en laissant
poindre dans ses paroles l’accent germa-
nique qu’il parvenait généralement à dissim-
uler : « Mon cher Molteni, vous me per-
mettrez de vous dire que, comme d’habitude,
vous n’avez rien compris !
442/579

— Comme d’habitude… répétai-je, vexé,


d’un ton ironique.
— Oui, comme d’habitude, répliqua
Rheingold, et je vais tout de suite vous en
dire la raison : m’écoutez-vous bien,
Molteni ?
— Je vous écoute, soyez-en sûr.
— Je ne veux pas, comme vous l’insinuez,
faire d’Ulysse un homme sans dignité, sans
honneur ni savoir-vivre… Je veux tout sim-
plement représenter l’homme qui apparaît
réellement dans L’Odyssée. Qui est l’Ulysse
de L’Odyssée ? Que représente-t-il ? Tout
simplement l’homme civilisé, il personnifie
la civilisation… parmi tous les autres héros
qui sont justement des êtres primitifs, Ulysse
est le seul qui soit civilisé… Et en quoi con-
siste la civilisation d’Ulysse ? Elle consiste à
être sans préjugés, à se servir toujours de la
443/579

raison, en toutes circonstances, même dans


les questions de savoir-vivre, de dignité et
d’honneur… comme vous dites… à se
montrer intelligent, objectif, presque scienti-
fique, dirais-je… Naturellement, la civilisa-
tion a ses inconvénients, elle oublie facile-
ment, par exemple, l’importance des ques-
tions dites d’honneur, pour les gens prim-
itifs. Pénélope, elle, n’est pas une femme
civilisée, c’est une femme selon la tradition ;
elle ne comprend pas le raisonnement mais
seulement l’instinct, le sang, l’orgueil. Faites
bien attention, Molteni, et tâchez de me
comprendre : la civilisation peut apparaître
et apparaît souvent aux yeux des êtres prim-
itifs corruption, immoralité, absence de prin-
cipes, cynisme… Tel était, par exemple, le
444/579

reproche qu’Hitler, homme certes non civil-


isé, faisait à la civilisation… Lui aussi parlait
beaucoup d’honneur… mais nous savons au-
jourd’hui qui était Hitler et ce que valait son
honneur… En somme, dans L’Odyssée,
Pénélope représente la barbarie et Ulysse la
civilisation… Savez-vous, Molteni, qu’alors
que je vous croyais civilisé comme Ulysse,
vous raisonnez au contraire comme cette
barbare de Pénélope ! »
Ces derniers mots furent prononcés avec
un large et éclatant sourire, Rheingold était
visiblement assez satisfait de sa trouvaille de
me comparer à Pénélope. Mais cette com-
paraison me fut, je ne sais pourquoi, par-
ticulièrement désagréable. Je me sentis
même pâlir de colère et je dis d’une voix
445/579

altérée : « Si vous entendez comme preuve


de civilisation qu’un homme tienne la chan-
delle au séducteur de sa femme, eh bien,
cher Rheingold, je suis et je me sens un
barbare ! »
Cette fois, à mon grand étonnement,
Rheingold ne s’indigna pas : « Un moment…
dit-il en levant la main, ce matin, Molteni,
vous raisonnez mal… tout à fait comme
Pénélope… alors, voilà ce que nous allons
faire… vous allez prendre un bain de mer et
vous allez réfléchir… et puis demain matin,
vous reviendrez me trouver pour me dire le
résultat de vos réflexions… c’est d’accord ? »
Décontenancé, je répondis : « Bon… mais
il n’est guère probable que j’aie changé
d’avis !
446/579

— Réfléchissez… » répéta Rheingold en se


levant et me tendant la main. Je me levai à
mon tour. Rheingold ajouta posément : « Je
suis sûr que demain, vous me donnerez
raison…
— Je ne crois pas », répondis-je. Et je
m’en allai.
CHAPITRE XVIII

Notre entretien n’avait pas duré plus


d’une heure. J’avais donc toute la journée
devant moi pour « réfléchir », comme me le
disait Rheingold, pour décider si j’ac-
cepterais ou non son interprétation. J’avoue
que, à peine hors de l’hôtel, ma première
idée ne fut pas de réfléchir aux idées de
Rheingold, mais d’en chasser le souvenir
pour jouir à mon aise de la belle journée.
D’autre part, dans les idées du metteur en
scène, je sentais quelque chose qui dépassait
mon travail de scénariste, quelque chose que
448/579

je ne savais encore définir, mais que m’avait


obscurément révélé ma réaction excessive.
Après tout, il fallait vraiment réfléchir. Je me
souvins qu’une heure auparavant, en sortant
pour aller retrouver Rheingold, j’avais aper-
çu en dessous de la villa une petite anse solit-
aire ; je décidai d’y aller, j’y serais bien pour
réfléchir suivant le conseil du metteur en
scène et sinon, tout simplement pour m’y
baigner.
Je m’acheminai donc par la promenade
qui fait le tour de l’île. Il était encore tôt dans
la matinée et le chemin ombragé était à peu
près désert à part quelque garçon éveillant le
silence du bruit doux de ses pieds nus sur les
briques, un couple de jeunes filles enlacées,
bavardant à voix basse, deux ou trois vieilles
dames promenant leur chien.
449/579

Une fois arrivé au bout de la promenade,


je pris le sentier qui serpente dans la partie
la plus solitaire et la plus escarpée de l’île. Je
marchai un peu puis m’arrêtai devant une bi-
furcation : un autre sentier plus étroit con-
duisait à une petite terrasse suspendue au-
dessus du vide. Je pris ce sentier et, parvenu
au belvédère, je regardai en dessous de moi.
Cent mètres plus bas, la mer palpitait et scin-
tillait au soleil, changeant de couleur suivant
les souffles du vent, ici d’un bleu pâle, là pr-
esque violette, plus loin, tout à fait
émeraude. De cette mer silencieuse, les
rochers hérissés de l’île semblaient monter
de l’abîme jusqu’à moi, en foule, comme des
flèches avec leurs pointes nues et
étincelantes de lumière. Et soudain, je ne sus
450/579

pourquoi, une sorte d’exaltation m’envahit,


je sentis que la vie m’était à charge et qu’en
ce moment je ferais volontiers un saut dans
l’immensité lumineuse, mourant ainsi d’une
mort pas tout à fait indigne de la meilleure
part de moi-même. Oui, je me tuerais pour
atteindre dans la mort cette pureté qui
m’avait manqué dans la vie.
Cette tentation du suicide était sincère et
sans doute ma vie fut-elle un moment en
danger. Puis, comme par instinct, je pensai à
Émilie et à la façon dont elle accueillerait la
nouvelle de ma mort. Et je me dis soudain :
« Ce n’est pas par lassitude de la vie que tu
voudrais te tuer, mais pour Émilie. » Cette
réflexion tempéra mon exaltation en lui enl-
evant tout caractère désintéressé. « À cause
451/579

d’Émilie ou pour Émilie ? me demandai-je…


la distinction est importante… » et la ré-
ponse ne se fit pas attendre : « Pour Émilie,
pour retrouver son estime, fût-ce d’une man-
ière posthume… pour lui laisser le remords
de m’avoir injustement méprisé. »
À peine avais-je formulé cette pensée que,
comme dans ce jeu d’enfant où il faut recom-
poser une image avec une quantité de petits
morceaux en désordre, le tableau de ma situ-
ation présente se compléta par cette autre
réflexion : « Si tu as si violemment réagi aux
idées de Rheingold c’est qu’en expliquant les
rapports d’Ulysse et de Pénélope il t’a paru
faire allusion, sans intention de sa part, à
ceux qui existent entre Émilie et toi. Lorsque
Rheingold parlait du mépris de Pénélope
452/579

pour Ulysse, tu as pensé au mépris d’Émilie


pour toi… la vérité t’a semblé insupportable
et, en somme, tu as protesté contre la
vérité… »
Mais le tableau n’était pas encore entière-
ment reconstitué ; et voici que d’autres
pensées venaient le compléter, définitive-
ment cette fois. « Tu as désiré mourir, parce
que tu ne joues pas franc jeu avec toi-
même… pour recouvrer l’estime d’Émilie,
point n’est besoin de te tuer… il suffit de
beaucoup moins… Rheingold t’a indiqué ce
que tu as à faire : Ulysse pour reconquérir
l’amour de Pénélope, extermine les Prétend-
ants… Théoriquement, tu devrais tuer Bat-
tista… mais le monde où nous vivons est
moins violent et absolu que celui de
453/579

L’Odyssée… il te suffira de renoncer au scén-


ario que tu dois faire, de rompre toute rela-
tion avec Battista et de repartir demain mat-
in pour Rome… Émilie t’a déconseillé de ren-
oncer à ton scénario parce que
vraisemblablement elle veut te mépriser et
désire que ta conduite lui donne raison… ne
tiens pas compte de ses avis… tu dois au con-
traire agir tout comme, d’après Rheingold, a
agi Ulysse. »
C’en était fait désormais : j’avais examiné
ma situation à fond, sans pitié, avec la plus
complète sincérité. Je n’avais plus besoin
maintenant de réfléchir comme me l’avait
demandé Rheingold ; je n’avais plus qu’à re-
venir sur mes pas et aller annoncer au
metteur en scène ma décision, irrévocable
454/579

cette fois. Mais, me dis-je, avec un réflexe de


prudence, justement parce que tout calcul est
maintenant superflu, je ne dois pas agir à la
légère, donner l’impression erronée d’un
coup de tête. C’est dans le plus grand calme
que j’irais dans l’après-midi trouver Rhein-
gold et lui annoncer ma décision. C’est avec
la même sérénité qu’une fois revenu à la villa
je prierais Émilie de faire les valises. Quant à
Battista, je ne pensais pas qu’il fût nécessaire
de lui parler ; le matin, au moment de partir,
je lui ferais remettre une lettre très brève at-
tribuant ma détermination subite à une in-
compatibilité entre mes idées et celles de
Rheingold, ce qui, au fond, était vrai. Battista
était fin : il comprendrait et je ne le reverrais
plus.
455/579

Absorbé dans mes pensées, j’étais revenu


sur mes pas s’en m’en rendre compte et
j’avais machinalement parcouru le chemin
jusqu’en dessous de la villa de Battista ;
maintenant je descendais rapidement par un
sentier abrupt et sablonneux vers la petite
anse solitaire que j’avais remarquée le matin
même. J’y arrivai un peu haletant et pour
reprendre mon souffle, je m’arrêtai un mo-
ment, debout sur un rocher, à regarder au-
tour de moi. La petite grève caillouteuse était
enserrée entre de grosses masses de rochers
qui s’étaient visiblement détachés de la fal-
aise et avaient roulé jusqu’en bas ; deux
promontoires escarpés la fermaient de
chaque côté, s’érigeant au-dessus d’une eau
verte et transparente que les rayons du soleil
456/579

pénétraient jusqu’à illuminer les galets


blancs du fond. Puis je remarquai un rocher
noir, tout corrodé et perforé, à demi enfoui
dans le sable et dans l’eau et j’eus envie d’al-
ler m’étendre à son ombre pour m’abriter du
soleil déjà brûlant. Mais comme j’en faisais le
tour, j’aperçus, étendue sur les galets, en-
tièrement nue, Émilie.
À dire vrai, je ne la reconnus pas sur-le-
champ car son visage était caché par un
grand chapeau de paille ; mon premier
mouvement fut même de me retirer, en face
de quelque baigneuse inconnue. Mais
comme mon regard se portait sur le bras
qu’elle avait allongé sur le sol et le suivait
jusqu’à la main, je reconnus à l’index la
bague en forme de double torsade d’opale et
d’or que j’avais donnée à Émilie, quelque
temps auparavant, pour son anniversaire.
457/579

J’étais en arrière d’Émilie et la voyais en


raccourci. Elle était nue, comme je l’ai dit, et
ses vêtements déposés à côté d’elle formaient
un tout petit tas d’étoffes colorées, si petit
qu’il semblait impossible que ce grand corps
en eût été vêtu. Au premier regard, en effet,
ce qui me frappa dans la nudité d’Émilie, ce
fut non tel ou tel détail, mais l’ensemble,
l’idée de grandeur et de puissance
qu’évoquait ce corps. Je savais fort bien
qu’Émilie n’était pas d’une taille supérieure à
celle de la plupart des femmes, mais à ce mo-
ment, sa nudité m’apparaissait immense
comme si la mer et le ciel lui prêtaient leur
immensité. Dans cette position étendue, les
seins perdaient de leur relief et de leur gon-
flement musclé, mais à mes yeux leur volume
458/579

et leur contour paraissaient plus grands que


nature, comme aussi le cercle rosé de leur
mamelon ; plus grands ces flancs qui
s’étalaient sur les galets dans un épanouisse-
ment voluptueux et puissant ; et le ventre qui
semblait accueillir dans son orbe de chair
toute la lumière du soleil ; et de même les
jambes qui, plus basses que le reste du corps,
à cause du sol en pente, semblaient étirées
par leur propre poids et plus longues encore.
D’où venait, me demandai-je, cette impres-
sion de grandeur et de puissance, si profonde
et si troublante ; et je compris qu’elle surgis-
sait de mon désir brutalement réveillé. Un
désir moins physique que spirituel – malgré
sa spontanéité et sa fougue – de m’unir à
elle, non à son corps, dans son corps, mais à
459/579

travers son corps. J’étais vraiment affamé


d’elle et l’assouvissement de cette faim ne
dépendait pas de moi, mais d’elle seule, de
son consentement venant au-devant de mon
désir. Hélas ! je sentais que ce consentement,
elle me le refusait, bien que par une illusion
de la vue, elle semblât, dans sa nudité, s’of-
frir à moi.
Mais je ne pouvais rester indéfiniment à
contempler ce corps défendu. Je fis un pas
en avant et, clairement, dans le silence, j’ap-
pelai : « Émilie ! » Elle eut un mouvement
rapide en deux temps : d’abord elle rejeta
son chapeau et étendit la main pour saisir la
blouse sur le tas de vêtements afin de s’en
couvrir ; puis elle s’assit et tourna la tête
pour regarder derrière elle. Mais comme
460/579

j’ajoutais : « C’est moi, Richard ! » elle me vit


et laissa retomber son corsage. Ainsi, pensai-
je. elle avait eu peur de se trouver en
présence d’un étranger, mais ayant vu qu’il
s’agissait de moi, elle avait jugé inutile de se
couvrir, comme devant une personne qui,
virtuellement, n’existe pas. Je rapporte cette
pensée absurde au fond, pour montrer ex-
actement mon état d’âme du moment. L’idée
ne m’effleura pas que si elle n’éprouvait pas
le besoin de se cacher, c’est que j’étais son
mari et non un étranger. J’étais si convaincu
de ne pas exister pour elle, du moins au
point de vue amoureux, que j’interprétai
naturellement son geste ambigu comme une
preuve de plus de mon néant. Je dis à voix
basse : « Il y a cinq minutes au moins que je
461/579

te regarde… et sais-tu qu’il me semble te voir


pour la première fois ? »
Elle ne me répondit rien mais se tourna
davantage pour me voir plus commodément
et assujettit sur son nez ses lunettes noires
d’un geste machinal de curiosité. « Vois-tu
quelque inconvénient à ce que je reste ici ou
préfères-tu que je m’en aille ? »
Elle me considéra, puis, calmement, se re-
mit sur le dos en me disant : « Reste, si cela
te fait plaisir… pourvu que tu ne m’ôtes pas
mon soleil ! »
Donc, elle me considérait bien comme in-
existant, simple corps opaque pouvant s’in-
terposer entre le rayon de soleil et son corps
nu, ce corps qui, au contraire, aurait dû se
sentir lié au mien et le manifester de quelque
manière, fût-ce la pudeur ou la crainte. Cette
462/579

indifférence me déconcerta douloureuse-


ment, ma bouche se dessécha dans une arid-
ité soudaine et je sentis que mon visage
prenait malgré moi une expression incer-
taine, égarée, péniblement et faussement
désinvolte. « On est bien ici, dis-je, je vais,
moi aussi, prendre le soleil ». Et pour me
donner une contenance je m’assis à quelques
pas d’elle, le dos appuyé à un rocher. Le si-
lence s’étendit entre nous. Des ondes et des
ondes de lumière dorée doucement ardentes
et éblouissantes m’envahissaient et je ne pus
m’empêcher de fermer les yeux dans une
profonde sensation de bien-être et de calme.
Pourtant je n’arrivais pas à me persuader
que j’étais là pour prendre un bain de soleil,
sentant bien que je ne pourrais le goûter
463/579

pleinement que si Émilie m’aimait. Et je dis,


pensant tout haut : « Ce coin du monde
semble fait pour les amoureux…
— Tout à fait, répondit-elle, sa voix un
peu étouffée par le chapeau de paille qui lui
couvrait le visage.
— Mais pas pour nous qui ne nous aimons
plus… » Elle ne répondit pas et je demeurai
les yeux fixés sur elle, sentant à cette vue
renaître tout le désir qui m’avait bouleversé
lorsque, débouchant à travers les rochers, je
l’avais aperçue pour la première fois.
Les sentiments intenses ont ceci de bon
qu’ils nous font passer à l’action en toute
spontanéité, sans le concours de notre
volonté, presque inconsciemment. Tout à
coup, sans que je susse comment cela s’était
fait, je me retrouvai non plus assis à l’écart,
464/579

le dos contre le roc, mais à genoux auprès


d’Émilie endormie et immobile, penchant
mon visage au-dessus du sien. Je ne sais
comment j’avais déjà enlevé le large chapeau
qui couvrait ses traits et comme je m’in-
clinais pour l’embrasser je regardai sa
bouche comme on regarde le fruit dans le-
quel on va mordre. Elle avait une grande
bouche charnue ; les lèvres fardées
semblaient sèches et crevassées comme si,
outre le soleil, une ardeur intérieure les avait
desséchées. Je pensais que cette bouche
n’avait pas touché la mienne depuis
longtemps et que la saveur de ce baiser, si,
dans sa somnolence, elle me le rendait, serait
pour moi aussi enivrante que la plus forte
des liqueurs. Je crois que pendant une
465/579

minute au moins je contemplai cette bouche,


puis tout doucement, j’approchai mes lèvres.
Mais je ne l’embrassai pas encore, m’attard-
ant à sentir ma bouche si proche de la si-
enne. Je sentais le souffle calme et léger qui
sortait de ses narines et aussi, me semblait-
il, la chaleur de ses lèvres brûlantes.
J’imaginais au-delà de ces lèvres, à l’in-
térieur de la bouche, la fraîcheur de la salive
pareille à une neige glacée au fond d’une
terre brûlée par le soleil, aussi surprenante,
aussi rafraîchissante que cette neige. Et
tandis qu’à l’avance je savourais cette fraîch-
eur, mes lèvres rencontrèrent enfin celles
d’Émilie. Ce contact ne parut pas l’éveiller ni
la surprendre. J’appuyai mes lèvres douce-
ment d’abord, puis plus fort et la voyant
466/579

rester immobile, je risquai un baiser plus


profond Cette fois, je sentis, suivant mon
désir, sa bouche s’ouvrir lentement, telle une
coquille dont les valves s’écartent sur la pal-
pitation d’un animal vivant, baigné de
fraîche eau marine. Elle s’entrouvrait, s’en-
trouvrait, les lèvres découvrant les gencives
et en même temps je sentais un bras entour-
er mon cou.
Je tressaillis violemment et me réveillai
de ce qui était évidemment un assoupisse-
ment provoqué par le silence et la chaleur du
soleil. À quelques pas de moi, Émilie était
toujours étendue sur les galets, le visage en-
tièrement caché par son chapeau de paille. Je
compris que j’avais rêvé ce baiser, ou plutôt
que je l’avais vécu dans cet état de nostalgie
467/579

délirante qui paraissait continuellement sub-


stituer une attrayante chimère à la
désespérante réalité. Je l’avais embrassée et
elle m’avait rendu mon baiser, mais cette
étreinte avait été celle de deux fantômes sus-
cités par le désir, dissociés de nos deux per-
sonnes immobiles et lointaines. Mon regard
enveloppa Émilie. « Et si maintenant, je ten-
tais vraiment de l’embrasser ? » me dis-je. Et
je me répondis aussitôt : « Tu n’en feras rien,
paralysé que tu es par ta timidité et la con-
science de son mépris pour toi. » Brusque-
ment, je l’appelai d’une voix forte : « Émilie !
— Qu’y a-t-il ?
— Je me suis endormi et j’ai rêvé que je
t’embrassais… »
468/579

Elle ne dit rien. Épouvanté par ce silence,


je voulus changer de sujet et au hasard de-
mandai ; « Où est Battista ? »
Sous le grand chapeau, sa voix tranquille
répondit : « Je ne sais pas… à propos, ce
matin, il ne déjeunera pas avec nous… il est
allé faire un tour en mer avec Rheingold. »
Avant que j’eusse le temps de réfléchir,
ces mots sortirent de mes lèvres : « Émilie, je
t’ai vue hier soir, quand Battista
t’embrassait.
— Je le savais… je t’avais vu, moi aussi… »
La voix était tout à fait normale, à peine
étouffée par les bords du chapeau.
Je fus ahuri de la voir accueillir ainsi ma
révélation, étonné aussi de ma décision
subite. En réalité, pensai-je, le silence de la
mer, la torpeur provoquée par le soleil,
avaient comme dissous et effacé notre
469/579

discorde dans un sentiment général d’inutil-


ité et de détachement. J’ajoutai cependant
avec effort : « Émilie, il faut que nous par-
lions tous les deux…
— Pas maintenant… je veux prendre mon
bain de soleil et être tranquille…
— Plus tard, dans l’après-midi, alors ?
— C’est entendu, aujourd’hui, après-
midi. »
Je me levai et sans jeter un regard der-
rière moi je repris le chemin qui menait à la
villa.
CHAPITRE XIX

Au déjeuner, nous n’échangeâmes que de


rares paroles. Le silence paraissait pénétrer
jusqu’à l’intérieur de la maison avec la forte
lumière méridienne. Le ciel et la mer qui em-
plissaient les vastes fenêtres nous rendaient,
en nous éblouissant, plus distants l’un de
l’autre ; on eût dit que tout cet azur avait la
consistance d’une eau sous-marine et que
nous étions assis au fond de la mer, séparés
471/579

par la masse liquide lumineuse, incapables


de parler. D’autre part, je me faisais un point
d’honneur de ne pas affronter l’explication
d’Émilie avant l’heure que j’avais fixée moi-
même. On pourrait penser que dans de
semblables circonstances, deux personnes
qui se trouvent l’une en face de l’autre avec
une imminente et importante discussion en
suspens, ne pensent pas à autre chose. Ce
n’était certes pas notre cas ; je ne pensais pas
au baiser de Battista et à notre intime désac-
cord ; et j’étais sûr qu’Émilie n’y pensait pas
davantage. D’une certaine manière se renou-
velaient cet arrêt du temps, cette torpeur et
cette indifférence qui, ce matin sur la plage,
me conseillaient de remettre toute discussion
à plus tard.
472/579

Après le déjeuner. Émilie se leva, dit


qu’elle allait se reposer et sortit. Demeuré
seul, je restai un moment sans bouger, à re-
garder par les fenêtres la ligne nette et lu-
mineuse de l’horizon, là où le bleu plus dur
de la mer se fondait avec l’azur profond du
ciel. Un petit navire tout noir avançait sur
cette ligne comme une mouche sur un fil
tendu et je le suivais des yeux en imaginant
puérilement, je ne savais pourquoi, ce qui se
passait en ce moment à bord : marins asti-
quant les cuivres ou lavant le pont, cuisinier
faisant la vaisselle dans l’entrepont, officiers
peut-être encore à table dans leur carré,
mécaniciens à demi nus jetant des pelletées
de charbon dans la chaudière… C’était un
très petit navire, guère plus gros qu’un point
473/579

à ma vue, mais de près une grande chose,


pleine de gens, chargée de destins humains.
Et, par opposition, je pensais que là-bas, de
leur navire ces marins, en regardant les côtes
de Capri, fixaient peut-être des yeux le point
blanc perdu sur la rive, sans même soupçon-
ner que ce point était la villa et que j’y étais
avec ma femme, que nous ne nous aimions
pas, qu’Émilie me méprisait et que je ne
savais comment reconquérir son estime et
son amour.
Je m’aperçus que le sommeil me gagnait
et dans un brusque sursaut d’énergie, je dé-
cidai de mettre en action la première partie
de mon plan : avertir Rheingold qu’après
mûres réflexions je renonçais à collaborer
avec lui. Cette pensée me fit l’effet d’une
474/579

douche froide. Tout à fait réveillé, je quittai


la villa.
Une demi-heure après, ayant parcouru
d’un pas rapide le chemin qui tourne autour
de l’île, j’entrais dans le hall de l’hôtel. Je me
fis annoncer et allai m’asseoir sur un
fauteuil. J’avais l’impression de jouir d’une
grande lucidité d’esprit, une lucidité fébrile
mêlée d’agitation. Mais au soulagement
grandissant, presque joyeux, que j’éprouvais
à la pensée de ce que j’allais faire, je me sen-
tais sur la bonne voie. Au bout de quelques
minutes, Rheingold entra dans le hall et vint
au-devant de moi, le visage à la fois soucieux
et surpris, l’étonnement de ma visite à cette
heure se mêlant à la crainte de quelque
désagréable nouvelle. Je lui demandai par
politesse : « Vous dormiez peut-être, Rhein-
gold, vous aurais-je réveillé ?
475/579

— Non, non, assura-t-il, je ne dormais


pas, je ne fais jamais la sieste… mais venez,
Molteni… allons au bar. »
Je le suivis au bar, désert à cette heure.
Comme s’il voulait retarder la discussion
qu’il pressentait, Rheingold me demanda ce
que je voulais boire : café, liqueur ? Il me
faisait cette offre avec l’air sombre et réticent
d’un avare contraint à une hospitalité dis-
pendieuse. Mais je comprenais que le motif
de son mécontentement était autre et qu’il
eût préféré ne pas me voir. Je ne voulus rien
prendre et après quelques phrases banales
j’abordai aussitôt l’argument principal de ma
visite : « Vous vous étonnez sans doute de
me voir revenir si tôt alors que j’avais tout le
jour pour réfléchir, mais il m’a semblé inutile
d’attendre jusqu’à demain… j’ai
476/579

suffisamment approfondi la question et viens


vous communiquer le résultat de mes
réflexions…
— Et quel est ce résultat ?
— Que je ne puis collaborer au scénario ;
en somme, que je renonce à ce travail. »
Rheingold n’accueillit pas ma déclaration
avec surprise, évidemment il s’y attendait.
Mais il parut saisi d’une sorte d’agitation et
me répondit d’une voix changée ; « Voyons,
Molteni, nous avons besoin, vous et moi, de
parler clairement !
— Il me semble que je viens d’être on ne
peut plus clair… je ne ferai pas le scénario de
L’Odyssée.
— Et pourquoi, je vous prie ?
477/579

— Parce que je ne suis pas d’accord avec


votre interprétation du sujet.
— Alors, dit-il d’une façon inattendue, al-
ors, vous êtes d’accord avec Battista ? »
Cette attaque à laquelle je ne m’attendais
pas m’irrita à mon tour. Je n’avais pas pensé
qu’être en désaccord avec Rheingold signifi-
ait être d’accord avec Battista. « Que vient
faire Battista ! dis-je avec colère, je n’épouse
pas davantage son point de vue… mais, je
vous le dis sincèrement,, Rheingold, si j’avais
à choisir entre les deux, je vous préférerais
encore Battista… Je regrette, mais pour moi
ou l’on fait L’Odyssée d’Homère ou l’on ne la
fait pas.
— Une mascarade en technicolor, avec
femmes nues. King-Kong, danses du ventre,
478/579

exposition de seins, monstres en carton-pâte,


mannequins… !
— Je n’ai pas dit cela ; j’ai dit L’Odyssée
d’Homère !
— Mais, L’Odyssée d’Homère, c’est la
mienne, s’exclama-t-il avec une conviction
profonde, c’est la mienne, Molteni ! »
Je ne sais pourquoi j’éprouvai tout à coup
le besoin de mettre Rheingold hors de ses
gonds : son faux sourire cérémonieux, sa
véritable dureté tyrannique, ses courtes vues
psychanalytiques m’étaient en ce moment in-
supportables. Je dis avec emportement :
« Non, L’Odyssée d’Homère n’est pas la
vôtre et je vous dirai plus, puisque vous me
poussez à bout. L’Odyssée me ravit et ce que
vous voulez en faire me répugne !
479/579

— Molteni ! » Cette fois, Rheingold


paraissait vraiment indigné.
« Oui, votre Odyssée me répugne,
poursuivis-je désormais lancé, votre volonté
de diminuer, de rabaisser le héros
homérique parce que nous ne sommes pas
capables de le refaire tel que l’a créé Homère,
cette opération d’avilissement systématique
m’écœure et je n’y participerai à aucun prix !
— Molteni !… attendez, Molteni !
— Avez-vous lu L’Ulysse de James Joyce ?
l’interrompis-je, hors de moi, savez-vous qui
est Joyce ?
— J’ai lu tout ce qui a trait à L’Odyssée,
répondit Rheingold d’un ton extrêmement
vexé.
480/579

— Eh bien, Joyce a lui aussi interprété


L’Odyssée à la manière moderne… et dans
cette volonté de modernisation, c’est-à-dire
d’avilissement, d’abaissement, de profana-
tion, il est allé beaucoup plus loin que vous,
mon cher Rheingold. Il fit d’Ulysse un cocu,
un onaniste, un fainéant, un velléitaire, un
incapable, et de Pénélope une putain
émérite… Éole devint le rédacteur d’un
journal, les descentes aux Enfers les funé-
railles d’un compagnon de ribote, Circé la
visite à un bordel et le retour à Ithaque, le re-
tour « at home » la nuit par les rues de Dub-
lin, non sans une halte pour se soulager dans
un coin. Mais Joyce eut au moins la discré-
tion de ne pas évoquer la Méditerranée, la
mer, le soleil, les terres inexplorées de
481/579

l’antiquité… il situa son Ulysse dans les rues


fangeuses d’une cité nordique, dans les tav-
ernes, les bordels, les alcôves, les latrines…
Ni soleil, ni mer, ni ciel… mais tout y est mo-
derne, c’est-à-dire bas, avili, réduit à notre
misérable mesure… Vous, Rheingold, vous
n’avez même pas cette discrétion de Joyce,
c’est pourquoi, je vous le répète, entre vous
et Battista, je préfère Battista… Vous avez
voulu savoir les raisons que j’ai de refuser ce
scénario… vous les savez maintenant. »
Je me laissai retomber dans mon fauteuil,
inondé de sueur. Rheingold me dévisageait,
dur, grave, les sourcils froncés :
« En somme, vous êtes d’accord avec
Battista ?
— Non, je suis simplement en désaccord
avec vous…
482/579

— Pardon, dit Rheingold en élevant tout à


coup la voix ; pas en désaccord avec moi,
mais d’accord avec Battista… »
Je sentis brusquement le sang se retirer
de mes joues, je devais être mortellement
pâle : « Que voulez-vous dire ? » dis-je d’un
ton altéré.
Rheingold se pencha vers moi et d’une
voix sifflante—c’est le mot car il faisait
penser à un serpent qui se sent menacé : « Je
dis ce que je dis… Je viens de déjeuner avec
Battista, il ne m’a pas caché ses idées ni le
fait que vous les partagez… vous êtes d’ac-
cord avec lui, quoi qu’il veuille… L’art n’est
pas votre but, Molteni, ce qui vous intéresse
c’est l’argent… voilà la vérité, Molteni… une
seule chose vous importe, être payé… à n’im-
porte quel prix !
483/579

— Rheingold ! protestai-je d’une voix


forte.
— J’ai compris, cher monsieur, insista-t-
il, et je vous le répète en face : à n’importe
quel prix ! »
Nous étions maintenant face à face,
haletants, moi pâle comme une feuille de
papier, lui d’un rouge écarlate.
« Rheingold… » répétai-je, mais je me
rendais compte que ma voix exprimait plutôt
une obscure douleur que l’indignation et que
ce cri : « Rheingold ! » Paraissait plus une
prière que l’expression de la colère d’un
homme offensé. Sur le point de passer de la
violence verbale aux coups. Mais, en même
temps, je sentais que j’allais gifler le metteur
en scène. Je n’en eus pas le temps. À mon
grand étonnement, car je le jugeais lourd
484/579

d’esprit, Rheingold parut comprendre la


douleur contenue dans ma voix et brusque-
ment il parut se ressaisir et reprendre son
sang-froid. Il s’écarta un peu et très bas, d’un
ton volontairement humble : « Excusez-moi,
Molteni, je ne pensais pas ce que je viens de
dire ! »
Je fis un geste nerveux comme pour dire
« je vous excuse » et je sentis les larmes
monter à mes yeux. Rheingold reprit après
un moment d’embarras :
« Bien… c’est donc entendu… vous ne
participerez pas au scénario… avez-vous déjà
averti Battista ?
— Non.
— Pensez-vous l’avertir ?
485/579

— Faites-le vous-même… je ne crois pas


que je reverrai Battista. »
Je me tus un instant puis repris ; « Et
dites-lui qu’il cherche un autre scénariste…
que ceci soit bien clair, Rheingold !
— Quoi donc ? demanda-t-il étonné.
— Je ne ferai pas de scénario sur
L’Odyssée, que ce soit d’après vos idées, ou
les siennes… ni avec vous, ni avec un autre
metteur en scène… vous avez bien
compris ? »
Une lueur de compréhension passa dans
ses yeux. Il demanda toutefois,
prudemment : « Est-ce mon scénario que
vous refusez ou le scénario en lui-même, de
toute façon ? »
Je dis après une courte réflexion : « Je
vous l’ai déjà dit, je ne veux pas de votre in-
terprétation : d’autre part je me rends
486/579

compte qu’en motivant ainsi mon refus, je


vous fais du tort auprès de Battista… Voici ce
dont nous allons convenir : vous savez que je
ne veux pas de votre scénario, mais pour
Battista, qu’il soit entendu que je refuse de
traiter ce sujet quelle que soit l’interprétation
qu’on lui donne… dites-lui que je ne me sens
pas de taille, que je suis las… une dépression
nerveuse… Qu’en pensez-vous ? »
Rheingold parut immédiatement soulagé.
Il insista cependant : « Et Battista. le croira-
t-il ?
— Il le croira, soyez tranquille, vous ver-
rez qu’il le croira ! »
Un long silence s’ensuivit. Nous étions
tous deux fort gênés ; notre récente alterca-
tion était encore dans l’air et nous ne pouvi-
ons l’oublier si vite. Rheingold dit finale-
ment : « Je regrette beaucoup de ne pas vous
avoir pour collaborateur, Molteni… peut-être
aurions-nous pu nous mettre d’accord ?
487/579

— Je ne le crois pas.
— Nos divergences n’étaient peut-être pas
si grandes, après tout ? »
Je dis avec fermeté, tout à fait calme
maintenant : « Non, Rheingold, elles étaient
immenses. Il est possible que vous ayez rais-
on en voyant L’Odyssée à votre manière…
mais je suis convaincu, pour ma part, que
même aujourd’hui L’Odyssée peut être re-
présentée comme l’a écrite Homère.
— Simple aspiration, Molteni… vous as-
pirez à un monde pareil à celui d’Homère…
vous voudriez qu’il existe… malheureuse-
ment, cela n’est pas. »
Je répondis conciliant : « Admettons…
j’aspire à un monde semblable à celui
d’Homère… et vous, non.
488/579

— Vous vous trompez, Molteni : moi aus-


si… qui n’y aspire pas ? Seulement, quand il
s’agit de faire un film, les rêves ne suffisent
pas… »
Un autre silence. Je regardai Rheingold et
je voyais que tout en comprenant mes rais-
ons, il n’était pas entièrement convaincu.
Inopinément, je lui demandai : « Vous con-
naissez sans doute le chant d’Ulysse dans la
Divine Comédie ?
— Oui, répondit-il un peu surpris de ma
question, je le connais mais ne l’ai pas tout à
fait présent à l’esprit…
— Permettez que je vous le récite, je le
sais par cœur…
— Si cela vous fait plaisir. »
Je ne savais vraiment ce qui me poussait
à réciter ce passage de Dante ; peut-être,
489/579

pensai-je par la suite, cela me semblait-il être


la meilleure manière de répéter certaines
choses à Rheingold sans risquer de l’offenser
de nouveau. Et tandis que le metteur en
scène se calait dans son fauteuil, avec un air
résigné : « Dante fait raconter à Ulysse sa
propre fin et celle de ses compagnons…
— Je sais, Molteni… je sais… récitez
donc… »
Je me recueillis une minute, les yeux
baissés, puis commençai : « Le plus grand
dilemme de la fable antique », et je continuai
sur un ton normal, évitant le plus possible
l’emphase. Rheingold, après m’avoir con-
sidéré un moment, les sourcils froncés sous
la visière de sa casquette de toile, tourna ses
regards vers la mer et ne bougea plus. Je
continuai à réciter lentement, d’une voix
claire, mais à partir du vers :
490/579

« O mes frères qui par centaines de


mille », je sentis que malgré moi une émo-
tion soudaine faisait vibrer ma voix. Je pen-
sais en effet que ces vers exprimaient non
seulement l’idée que je me faisais du person-
nage d’Ulysse, mais aussi celle que j’avais de
moi-même et de ma vie telle qu’elle aurait dû
être et n’était malheureusement pas. Et je
sentais que cette émotion naissait du con-
traste entre la clarté et la beauté de cette idée
et mon impuissance effective. Je réussis
cependant à maîtriser le frémissement de ma
voix et poursuivis, sans interruption jusqu’au
dernier vers : « Jusqu’à ce que la mer se fût
refermée sur nous. » Et, ayant terminé, je
me levai pour prendre congé. Rheingold fit
de même.
491/579

« Permettez, Molteni, fit-il rapidement,


permettez… pourquoi m’avoir récité ce pas-
sage de Dante… pour quelle raison ? C’est
évidemment très beau, mais pourquoi… ?
— Parce que, Rheingold, ceci est l’Ulysse
que j’aurais voulu camper. C’est ainsi que je
le vois… j’ai tenu avant de vous quitter, à
vous le confirmer de façon indubitable… il
m’a semblé que ce passage vous l’expliquait
mieux que mes paroles…
— Certainement… mais Dante est Dante :
un homme du Moyen Âge, mais vous, Mol-
teni, un homme moderne… »
Je ne répondis pas cette fois et lui tendis
la main. Il comprit et ajouta : « De toute
façon, Molteni, je regretterai beaucoup
d’avoir à me passer de votre collaboration…
je m’étais déjà habitué à vous…
492/579

— Ce sera pour une autre fois, répliquai-


je, moi aussi, j’aurais volontiers travaillé avec
vous.
— Mais alors, pourquoi, Molteni ?
— Le destin », dis-je avec un sourire en
lui serrant la main. Et je m’éloignai. Il de-
meura près de la table, dans le bar, les bras
ballants dans un geste d’incertitude comme
s’il se demandait encore pourquoi.
Je sortis rapidement de l’hôtel.
CHAPITRE XX

Je mis autant de hâte à retourner à la


maison que j’en avais mis à la quitter et avec
une impatience, une exaltation batailleuses
qui ne me permettaient pas de réfléchir
calmement à ce qui venait de se passer. À
vrai dire, tout en courant, sous le soleil
brûlant, par l’étroit chemin cimenté, je ne
pensais à rien. Mais je sentais que la trop
longue immobilité d’une situation intolérable
494/579

était enfin rompue ; que sous peu j’allais sa-


voir pourquoi Émilie ne m’aimait plus : au-
delà de cette certitude, rien n’existait pour
moi. La réflexion appartient au moment qui
précède l’action ou qui la suit ; mais en
pleine action ce qui nous guide ce sont des
réflexions passées, désormais oubliées et que
notre âme a transformées en passions.
J’agissais, donc je ne pensais pas. Mais je
savais que ma pensée se réveillerait plus
tard, une fois les actes nécessaires accomplis.
Arrivé à la villa, je grimpai en courant
l’escalier conduisant à la terrasse et entrai
dans le living-room. Il était vide, mais une
revue ouverte sur un fauteuil, des bouts de
cigarettes rougis de fard dans le cendrier et
la radio en marche d’où venait une musique
495/579

de danse assourdie témoignaient de la


présence récente d’Émilie. Fut-ce la qualité
de cette lumière d’après-midi, tamisée et
agréable ou peut-être cette musique discrète,
mais mon emportement se calma d’un seul
coup cependant que les motifs qui l’avaient
inspiré demeuraient tout aussi clairs et in-
ébranlables. Je fus frappé avant tout par l’air
habité, confortable, calme, familier de ce
living-room. On eût dit que nous habitions
cette maison depuis des mois et qu’Émilie y
avait déjà pris ses habitudes comme dans
une demeure définitive. Cette radio, ce
magazine, ces cigarettes à demi consumées,
évoquaient à ma mémoire l’ancienne passion
d’Émilie pour son intérieur, cette aspiration
pathétique, toute instinctive et féminine, au
496/579

foyer, à la stabilité du chez-soi. Ainsi, malgré


les circonstances et les événements, elle se
préparait à un long séjour, contente au fond
de se trouver à Capri, dans la maison de Bat-
tista. Or, je venais lui annoncer qu’il nous
fallait repartir.
Préoccupé, je me rendis à la chambre
d’Émilie et ouvris la porte. Il n’y avait per-
sonne, mais là encore je remarquai les traces
de ses habitudes domestiques : la robe de
chambre soigneusement étalée sur un
fauteuil, les babouches au pied du lit : les
flacons de toilette, les petits pots et tous les
ustensiles de beauté bien alignés sur
l’étagère, devant le miroir ; sur la commode,
un livre, une grammaire anglaise, car depuis
quelque temps elle s’était mise à étudier
497/579

cette langue, un cahier pour ses exercices, un


crayon… les valises apportées de Rome
avaient disparu. Instinctivement, j’ouvris
l’armoire : les quelques robes d’Émilie
étaient pendues à des cintres, sur un rayon
elle avait disposé mouchoirs, ceintures,
rubans, une paire de souliers. Que lui
importait, pensai-je, de m’aimer ou d’aimer
Battista, pourvu qu’elle ait une maison et
puisse compter sur un long séjour tranquille,
sans soucis d’aucun genre.
Je sortis de la chambre et par un étroit
corridor me dirigeai vers la cuisine qui se
trouvait dans un petit bâtiment attenant à la
villa. Sur le seuil, j’entendis la voix d’Émilie
qui parlait à la cuisinière. Machinalement je
restai derrière la porte pour écouter.
498/579

Émilie était en train de donner ses in-


structions pour le repas du soir.
« M. Molteni, disait-elle, aime la cuisine
simple, sans sauces… bouilli ou rôti en
somme… cela n’en vaut que mieux pour
vous, Agnesina, vous aurez moins à faire.
— Oh ! Madame, il y a toujours de quoi
s’occuper… même la cuisine simple, ce n’est
pas si simple que ça… alors, ce soir,
qu’allons-nous faire ? »
Un court silence. Émilie devait réfléchir.
Puis elle demanda : « Trouve-t-on encore du
poisson à cette heure ?
— Oui. si je vais chez le marchand qui
fournit les hôtels.
— Alors, achetez donc un beau gros pois-
son, d’un kilo et même davantage… un pois-
son fin, sans trop d’arêtes… une dorade, ou
499/579

mieux, un loup… ce que vous trouverez en-


fin… et mettez-le au four ou bien bouilli…
savez-vous faire la mayonnaise, Agnesina ?
— Oui, madame.
— Très bien… si le poisson est bouilli,
vous faites une mayonnaise. Et puis de la
salade ou un légume quelconque, carottes,
courgettes, haricots verts… ce que vous
trouverez… et surtout des fruits, beaucoup de
fruits que vous mettrez à la glacière dès que
vous reviendrez du marché, afin qu’ils soient
bien frais au moment de servir…
— Et comme entrée, madame ?
— Ah ! c’est vrai, l’entrée… eh bien, pour
ce soir, quelque chose de très simple : achet-
ez du jambon, pas du jambon de montagne
qui est trop salé et en même temps vous ser-
virez des figues… Il y a des figues, n’est-ce
pas ?
500/579

— Oui, madame. »
Tandis que j’écoutais cette conversation
ménagère, si banale, si paisible, les dernières
paroles que j’avais échangées avec Rhein-
gold, me revenaient, je ne sais pourquoi, à
l’esprit. Il m’avait dit que j’aspirais à un
monde pareil à celui de L’Odyssée et je lui
avais donné raison ; mais il avait répliqué
que mes aspirations étaient vaines, le monde
moderne n’ayant plus rien du monde de
L’Odyssée. Pourtant, pensai-je, la situation
que j’ai sous les yeux peut-être l’exacte re-
présentation de la même conjoncture au
temps d’Homère : la maîtresse de maison
parlant à sa servante et lui donnant ses or-
dres pour le repas du soir… Cette pensée ré-
veilla en moi l’image de cette belle lumière
501/579

douce et radieuse qui emplissait le salon et


comme par enchantement, la villa de Battista
devint pour moi la maison d’Ithaque et Ém-
ilie, Pénélope en train de parler à sa ser-
vante. Oui, j’avais raison, tout était, tout
aurait pu être comme jadis ; et tout était
amèrement différent. Je m’avançai sur le
seuil et appelai : « Émilie ! »
Elle se retourna à peine : « Qu’y a-t-il ?
demanda-t-elle.
— Tu sais que j’ai à te parler ?
— Va m’attendre au salon… j’ai encore à
faire avec Agnesina… mais je viens tout de
suite… »
Je retournai au salon et m’installai dans
un fauteuil en attendant. Une pensée me
troublait maintenant, un remords anticipé
pour ce que j’allais faire. Selon toute
502/579

apparence, Émilie s’attendait à un long sé-


jour à la villa et voilà que j’allais lui de-
mander de partir. Je me souvenais de la
façon dont, il y avait à peine quelques jours,
elle m’avait signifié sa décision de me quit-
ter ; et comparant son attitude presque
désespérée d’alors avec la sérénité de sa con-
duite présente, je pensai qu’elle avait après
tout résolu de vivre avec moi, fût-ce en me
méprisant. En somme, la situation intolér-
able contre laquelle elle se révoltait alors, elle
l’acceptait maintenant. Mais cette accepta-
tion était plus offensante pour moi que toute
rébellion, étant chez elle le signe d’une
déchéance, d’un écroulement, comme si, non
contente de me mépriser, elle s’englobait
elle-même dans ce mépris. Cette pensée
503/579

suffit à chasser de mon âme le léger remords


qui la troublait. Oui, pour elle et pour moi, il
fallait que nous partions et j’allais lui annon-
cer notre départ.
J’attendis encore un moment puis Émilie
entra, alla fermer la radio et s’assit : « Tu
voulais me parler ?
— As-tu déjà défait tes valises ? ripostai-
je.
— Oui, pourquoi ?
— Je regrette… mais tu vas être obligée de
les refaire… demain matin nous repartons
pour Rome. »
Elle ne broncha pas, comme si elle n’avait
pas compris. Mais elle demanda d’un ton
âpre : « Mais, qu’est-il encore arrivé ?
— Il est arrivé, répondis-je en me levant
pour aller fermer la porte donnant sur le
504/579

corridor, que j’ai résolu de ne pas faire le


scénario… j’envoie tout promener… nous
n’avons donc qu’à revenir chez nous. »
Cette nouvelle parut l’exaspérer. Les sour-
cils froncés, elle demanda : « Et pourquoi as-
tu résolu de refuser ce travail ? »
Je répondis sèchement : « Ta question me
surprend… il me semble qu’après ce dont j’ai
été témoin hier, à travers la fenêtre, je n’ai
pas autre chose à faire. »
Elle objecta avec une froideur subite :
« Hier soir, tu étais d’un autre avis… et
cependant tu étais déjà au courant…
— Hier soir, je m’étais laissé persuader
par tes arguments, mais j’ai compris que je
n’avais pas le droit d’en tenir compte… je ne
sais pour quel motif tu m’as conseillé de faire
ce scénario et je ne veux pas le savoir… je
sais seulement qu’il vaut mieux, pour moi et
également pour toi, que j’y renonce. »
505/579

Elle eut une question inattendue :


« Battista est-il au courant ?
— Il ne sait rien encore, répondis-je, mais
je suis allé trouver Rheingold et je l’ai averti.
— Tu as très mal fait !
— Pourquoi ?
— Parce que, dit-elle d’un ton hargneux et
mal assuré, nous avions besoin de cet argent
pour payer l’appartement… d’autre part, tu
m’as dit toi-même bien des fois que rompre
un contrat était se fermer la porte pour des
travaux futurs… tu as mal fait… il ne fallait
pas… »
Je m’irritai à mon tour : « Ne te rends-tu
pas compte m’écriai-je, que ma situation
n’est plus tolérable, que je ne puis continuer
à recevoir de l’argent d’un homme qui… qui
cherche à séduire ma femme ! »
506/579

Émilie ne répondit pas. Et je repris : « Je


refuse le scénario parce que, dans les condi-
tions présentes, je manquerais de dignité en
l’acceptant… Mais je le refuse aussi pour toi,
à cause de toi, afin que tu révises ton juge-
ment sur moi… Je me demande pourquoi tu
me considères comme un homme capable
d’accepter du travail dans de telles circon-
stances… tu te trompes… je ne suis pas cet
homme-là ! »
Je vis une lueur hostile et ironique passer
dans ses yeux :
« Si c’est pour toi que tu agis de la sorte…
passe encore… mais si c’est à cause de moi, il
est encore temps de modifier ta décision… tu
ferais une chose inutile, je te l’assure… cela
ne servirait qu’à te faire du tort et voilà tout !
— Que veux-tu dire ?
— Rien que ce que je dis : cela ne servirait
à rien. »
507/579

Je sentis le froid monter à mes tempes et


compris que je pâlissais : « Parce que ?
— Dis-moi d’abord quel effet tu pensais
produire sur moi par ta décision ? »
Ainsi le moment était venu de l’explica-
tion définitive. Émilie elle-même me le pro-
posait. Et tout à coup la peur me saisit : « Tu
m’as dit, il y a quelque temps, que tu me mé-
prisais… ce sont tes propres termes… je ne
sais pourquoi j’ai perdu ton estime… mais je
sais qu’on ne méprise que les gens qui font
des choses méprisables… or, accepter au-
jourd’hui ce scénario serait une chose mé-
prisable… ma décision doit te prouver que je
ne suis pas ce que tu crois… c’est tout ! »
Elle répliqua aussitôt sur un ton de vic-
toire, contente, eût-on dit, de me voir tomber
dans le piège : « Ta décision ne me prouve
508/579

rien du tout… c’est pourquoi je te conseille


d’en changer…
— Comment ! elle ne prouve rien ! » Je
m’étais rassis et d’un geste presque auto-
matique qui décelait mon trouble, j’étendis la
main pour prendre la sienne, sur le bras de
son fauteuil : « Émilie !… c’est toi qui me dis
cela ? »
Elle retira vivement sa main : « Je t’en
prie… assez de tout ceci… ne me touche pas…
n’essaie plus de me toucher… je ne t’aime pas
et il ne me sera plus jamais possible de
t’aimer. »
Je retirai ma main et dis, profondément
blessé : « Ne parlons pas de notre amour… tu
as raison… mais parlons de ton… ton mé-
pris… alors, même si je refuse ce scénario, tu
continueras à me mésestimer ? »
509/579

Brusquement elle se leva, comme en


proie à une douleur subite : « Oui, je contin-
uerai… et puis, laisse-moi tranquille…
— Mais, ce mépris a bien une cause…
— C’est toi-même, ce que tu es… tous tes
efforts n’y changeront rien.
— Comment suis-je donc ?
— Comment ? Je ne sais pas, moi… tu
devrais le savoir… ce que je sais, c’est que tu
n’es pas un homme… que tu ne te conduis
pas comme un homme ! »
Une fois de plus je fus frappé par le con-
traste entre la clarté, la sincérité du senti-
ment qui se faisait jour à travers ses paroles
et l’imprécision, la maladresse de ses paroles
mêmes, des lieux communs… « Qu’est-ce
que cela veut dire : être un homme ?
demandai-je avec une rage froide mêlée
510/579

d’ironie, tu ne comprends pas que cela n’a


aucun sens ?
— Allons, allons, tu sais bien ce que je
veux dire… »
Elle était allée à la fenêtre et me tournait
le dos tout en me parlant. Je me pris la tête à
deux mains et la regardai un moment,
désespéré. On eût dit que ce n’était pas
seulement son corps qui me tournait le dos,
mais toute son âme. Elle ne voulait pas, ou
peut-être ne savait pas s’expliquer. Certaine-
ment son mépris était fondé sur un motif
existant, mais pas assez clair pour qu’elle
puisse le formuler avec précision, alors elle
préférait attribuer ce mépris à un caractère
spécifiquement, congénitalement méprisable
de ma nature, inexplicable et partant
511/579

irrémédiable. Soudain je me rappelai l’inter-


prétation de Rheingold quant à la mésen-
tente conjugale d’Ulysse et de Pénélope et
une lumière subite se fit en moi. « Et si Ém-
ilie avait eu l’impression que depuis
plusieurs mois je m’étais aperçu que Battista
lui faisait la cour ; si elle avait cru que je
cherchais à profiter de l’occasion… qu’au lieu
de me révolter, en somme, je favorisais, par
intérêt, les visées de Battista ? » Une telle
pensée me coupa le souffle, car en même
temps je me souvenais de certains épisodes
équivoques qui pouvaient avoir confirmé son
soupçon ; entre autres, par exemples, le
premier soir où nous étions sortis avec Bat-
tista, mon retard dû à un accident de taxi,
mais qu’elle avait pu attribuer à un calcul de
512/579

ma part pour la laisser seule avec le


producteur.
Comme pour confirmer mes réflexions,
Émilie dit tout à coup sans se retourner :
« Un homme qui est un homme ne se serait
pas comporté comme toi hier soir, après
avoir vu ce que tu avais vu… toi, au contraire,
tu es venu tout gentiment me demander mon
avis, comme si rien ne s’était passé… avec
l’espoir que je te donnerais le conseil de faire
quand même ton scénario… et je te l’ai don-
né, ce conseil que tu attendais et tu l’as ac-
cepté… et puis aujourd’hui, à la suite de je ne
sais quelles difficultés avec l’Allemand, tu vi-
ens me dire que tu renonces à ce travail pour
moi, parce que je te méprise et que tu ne
veux pas être jugé méprisable… mais je te
513/579

connais maintenant et je me doute bien que


tu n’as pas renoncé de ton propre gré et que
c’est l’Allemand qui t’a fait renoncer… De
toute façon, il est trop tard… je me suis fait
mon idée sur toi et tu pourrais refuser tous
les scénarios du monde que je n’en
changerais pas… Il est donc inutile de faire
tant d’histoires… accepte ce travail et laisse-
moi tranquille, une fois pour toutes… ! »
Ainsi nous tournions toujours dans le
même cercle : elle me méprisait mais se refu-
sait à me dire pourquoi. Je répugnais pro-
fondément à formuler moi-même ses rais-
ons, d’abord parce qu’elles étaient viles, en-
suite parce qu’en les formulant, il me
semblait en quelque sorte en accepter le
bien-fondé. Cependant, si je voulais aller au
514/579

fond de la question, je n’avais pas autre


chose à faire. J’affermis ma voix et, aussi
calmement que je le pus : « Émilie, dis-je, tu
me méprises et tu ne veux pas me dire
pourquoi… peut-être ne le sais-tu pas toi-
même… mais j’ai le droit de savoir pour te
prouver que tu vois faux, pour pouvoir me
disculper… Écoute, si je te dis, moi, pourquoi
tu me méprises, me promets-tu de me répon-
dre si je dis vrai ou non ? »
Elle restait immobile devant la fenêtre, le
dos tourné, sans répondre. Puis d’une voix
lasse, exaspérée : « Je ne te promets rien…
oh ! laisse-moi en paix !
— La raison est celle-ci, dis-je lentement,
tu t’es imaginé, en te fondant sur des appar-
ences trompeuses, que je… que je n’ignorais
rien de Battista… et que, par intérêt, je
515/579

préférais fermer les yeux ou même te


pousser dans ses bras… est-ce cela ? »
Je levai les yeux sur elle, attendant sa ré-
ponse ; mais celle-ci ne vint pas. Émilie se
taisait, les yeux fixés sur quelque chose par-
delà les fenêtres. Je me sentis tout à coup
rougir jusqu’aux oreilles, rouge de honte
pour ce que je venais de dire ; je comprenais
que le seul fait de l’avoir dit pouvait être in-
terprété par elle comme une preuve supplé-
mentaire justifiant son mépris. Navré, je
m’empressai d’ajouter : « Mais ce n’est pas
vrai, Émilie, tu te trompes… jusqu’à hier, je
ne savais rien de la conduite de Battista…
naturellement tu es libre de me croire ou
non, mais si tu ne me crois pas c’est que tu
veux pouvoir me mépriser envers et contre
516/579

tout, que tu refuses d’ouvrir les yeux, que tu


m’interdis de me disculper. »
Elle continuait à se taire et je compris que
j’avais frappé juste ; peut-être ne savait-elle
pas exactement pourquoi elle me méprisait
mais elle préférait en tout cas ne pas le savoir
et continuer à me juger méprisable sans mo-
tif, sans preuves, naturellement, comme on
voit que quelqu’un est brun ou qu’il a les
yeux bleus. Je n’avais pas su la convaincre,
mais l’innocence a-t-elle toujours l’accent de
la vérité ? Désespéré, poussé par un élan in-
térieur plus fort que tout raisonnement, je
sentis le besoin d’ajouter à mes paroles un
argument physique. Je me levai et allai pren-
dre Émilie par le bras : « Émilie, suppliai-je,
517/579

pourquoi me hais-tu à ce point ? Ne peux-tu


te laisser attendrir, même un seul instant ? »
Je m’aperçus qu’elle détournait son vis-
age comme pour me le cacher. Mais elle me
laissait lui serrer le bras et comme je me rap-
prochais, touchant sa hanche de la mienne,
elle ne se recula pas. Alors je m’enhardis et la
pris par la taille. Elle se retourna et je vis ses
joues toutes baignées de larmes. « Je ne te
pardonnerai jamais, s’écria-t-elle, jamais je
ne te pardonnerai d’avoir ruiné notre
amour… je t’aimais tant… et je n’avais jamais
aimé que toi… et je n’aimerai jamais per-
sonne d’autre… mais par ton caractère, tu as
tout détruit… nous aurions pu être si
heureux ensemble… et maintenant tout est
impossible… comment veux-tu que je me
518/579

laisse attendrir ? Comment ne t’en voudrais-


je pas ? »
Je ne sais quel espoir s’agita en moi :
après tout elle disait qu’elle m’avait aimé,
que j’avais été son seul amour. « Écoute,
murmurai-je en l’attirant doucement vers
moi, tu vas aller faire les valises et nous
partirons demain matin… à Rome je t’expli-
querai tout, et tu seras convaincue, j’en suis
sûr ! »
Cette fois elle se libéra, presque avec viol-
ence : « Je ne partirai pas, cria-t-elle.
Qu’irais-je faire à Rome ? Il faudrait que je
quitte la maison et puisque ma mère ne veut
pas de moi, je devrais aller vivre dans un
garni, recommencer à faire la dactylo… non,
non, je ne pars pas… je reste ici… j’ai besoin
de calme, de repos… je reste… pars si tu
veux, moi je reste…
Battista m’a dit que je pouvais demeurer
aussi longtemps que je voudrais… »
519/579

À mon tour, je m’emportai : « Tu partiras


avec moi, demain matin…
— Tu te trompes, mon pauvre ami, je
reste ici…
— Dans ce cas, je resterai aussi et j’agirai
de telle sorte que Battista nous mettra tous
les deux à la porte…
— Tu ne feras pas cela !
— Si, je le ferait ! »
Elle me dévisagea un instant, puis sans
dire un mot quitta le living-room. La porte
de sa chambre claqua violemment et j’en-
tendis la clef tourner dans la serrure
CHAPITRE XXI

Et voilà : j’étais lié par cette déclaration


faite dans un mouvement de colère : « Moi
aussi, je resterai ! » Mais Émilie était à peine
partie que je me rendais compte de l’im-
possibilité de rester : la seule personne qui
devait s’en aller, c’était moi. J’avais rompu
mes engagements avec Rheingold, avec Bat-
tista et maintenant tout laissait penser que je
venais de rompre les liens entre Émilie et
521/579

moi. J’étais de trop, il fallait partir. Mais


j’avais crié à Émilie que je resterais et au
fond, soit par un reste d’espoir, soit par re-
présailles, je voulais rester. En d’autres cir-
constances, une telle situation eût été ri-
dicule ; pour mon état d’âme désespéré elle
n’était qu’angoissante, comme celle d’un
alpiniste qui, arrivé à un point particulière-
ment dangereux de son ascension, s’aperçoit
qu’il ne peut rester où il est, ni aller de l’av-
ant, ni retourner en arrière. En proie à une
agitation subite et anxieuse, je me mis à ar-
penter le salon de long en large, me demand-
ant ce que je devais faire. Il m’était im-
possible de m’asseoir à table entre Émilie et
Battista comme si rien ne s’était passé ; un
moment, j’eus l’idée d’aller dîner à Capri et
522/579

de rentrer tard dans la nuit. Mais j’avais déjà


fait quatre fois dans la journée le trajet de la
villa au village, toujours en courant, en plein
soleil ; je me sentais las et n’avais pas le
courage d’affronter cette fatigue une fois de
plus. Je regardai ma montre, elle marquait
six heures. J’avais encore au moins deux
heures avant le dîner : que faire ? Je me dé-
cidai enfin, allai dans ma chambre et m’en-
fermai à clef, puis je fermai les volets et
l’obscurité faite, je me jetai sur le lit. J’étais
vraiment las et, à peine étendu, mes
membres cherchèrent d’instinct la position
favorable au sommeil. Je rendis grâce à mon
corps qui, plus sage que mon esprit, donnait
tout naturellement une muette réponse à
mon angoissante question : que faire ? Et je
523/579

ne tardai pas à tomber dans un profond


sommeil.
Je dormis pesamment, sans un rêve ; puis
je m’éveillai et à l’obscurité complète qui rég-
nait, je jugeai qu’il était tard. Je me levai et
allai ouvrir la fenêtre : il faisait nuit en effet.
J’éclairai et regardai ma montre : il était neuf
heures. Le dîner, je le savais, était pour huit
heures, huit heures et demie au plus tard. Et
de nouveau la même question se présenta à
mon esprit : que faire ? Mais je m’étais re-
posé et cette fois la réponse vint, audacieuse
et insouciante : « Après tout, je suis l’hôte de
la villa, je n’ai aucune raison de me cacher, je
me présenterai donc à table et il arrivera ce
qui arrivera… Je me sentais même belli-
queux et prêt à affronter une altercation avec
Battista pour qu’il n’ait plus qu’à nous jeter
dehors, ainsi que j’en avais menacé Émilie.
Rapidement je mis de l’ordre dans ma tenue
et sortis de ma chambre.
524/579

Mais le living-room était désert, bien que


la table fût préparée dans le coin habituel. Il
n’y avait qu’un seul couvert pourtant. Pr-
esque aussitôt la domestique apparut et
m’avertit que Battista et Émilie étaient allés
dîner à Capri. Je pouvais aller les rejoindre,
si je le désirais, au restaurant Bellavista.
Autrement, je pouvais dîner à la maison, le
repas étant déjà prêt depuis plus d’une demi-
heure.
Je vis qu’Émilie et Battista s’étaient,
comme moi, posé la question : que faire ? et
qu’ils l’avaient résolue le plus simplement
possible en s’en allant et me laissant maître
du champ de bataille. Cette fois pourtant je
n’éprouvai ni jalousie, ni dépit, ni désillu-
sion ; non sans tristesse, je pensai qu’ils
avaient fait la seule chose à faire et je ne
pouvais que leur être reconnaissant de
525/579

m’avoir évité un tête-à-tête désagréable. Je


compris par ailleurs que cette tactique de
l’absence visait à me faire partir et que s’ils
persistaient à l’appliquer les jours suivants,
je n’aurais plus qu’à m’en aller. Mais ceci
concernait un futur encore incertain. Je dis à
la domestique que je dînerais à la maison et
qu’elle pouvait me servir, puis je m’assis à
table.
Je mangeai du bout des lèvres, sans ap-
pétit, prenant à peine une mince tranche de
jambon dans le plat abondant et un tout petit
morceau du gros poisson qu’Émilie avait
commandé pour trois. En quelques minutes,
j’eus expédié mon repas. Je dis à la domest-
ique que j’allais me coucher et que je n’avais
526/579

plus besoin d’elle. Puis je sortis sur la


terrasse.
Quelques chaises longues étaient as-
semblées dans un coin, j’en installai une près
de la balustrade et m’y étendis, face à la mer
qu’engloutissait déjà la nuit.
En revenant à la villa après ma conversa-
tion avec Rheingold, je m’étais promis
qu’une fois les choses tirées au clair avec
Émilie, j’approfondirais calmement tout ce
qui s’était passé. Je me rendais compte à ce
moment que j’ignorais encore tout des rais-
ons pour lesquelles Émilie avait cessé de
m’aimer ; mais l’idée ne m’avait pas effleuré
qu’après m’être expliqué avec elle, je ne
serais pas plus avancé qu’avant. Au contraire
je me persuadais, peu judicieusement, que
notre discussion apporterait une clarté tout
527/579

au moins relative à ce qui jusqu’alors n’avait


été que terrible obscurité. Si bien que je
pourrais m’exclamer : « Ce n’est que cela ! Et
c’est pour un motif aussi futile que tu ne
veux plus m’aimer ! »
Or, il était arrivé ce à quoi je ne m’at-
tendais pas ; l’explication avait eu lieu – ou
tout au moins le genre d’explication possible
entre nous –, et je ne savais rien de plus. Il y
avait pire : je pensais que la cause du mépris
d’Émilie pouvait être découverte par un exa-
men attentif de nos rapports passés ; mais
elle n’était pas disposée à le reconnaître,
s’obstinant au fond à me mépriser sans rais-
on, m’ôtant toute possibilité de me disculper,
de me justifier, s’interdisant à elle-même
tout retour à l’estime et à l’amour.
J’avais enfin compris que dans l’âme
d’Émilie le sentiment de mépris était né av-
ant, bien avant que ma conduite ait pu lui
528/579

fournir une justification, vraie ou fausse. Son


mépris était né du rapport constant entre
nos deux natures, en dehors de toute preuve
essentielle et irrécusable, de la même man-
ière que la pureté d’un métal précieux se
vérifie au contact de la pierre de touche. En
effet, lorsque j’avais émis l’hypothèse que sa
désaffection était la conséquence d’une er-
reur de jugement quant à ma conduite à
l’égard de Battista, elle n’avait ni acquiescé,
ni protesté, mais s’était réfugiée dans le si-
lence. En réalité, pensai-je avec douleur, Ém-
ilie, de prime abord, me jugeait capable de
tout et ne demandait qu’à voir confirmer son
mépris. Autrement dit, son attitude envers
moi impliquait une appréciation de ma
valeur, une estimation de mon caractère
529/579

indépendantes de mes actes. Il se trouvait


que ceux-ci paraissaient confirmer cette ap-
préciation, mais même en l’absence de telles
conjonctures, Émilie ne m’eût sans doute pas
jugé différemment.
L’étrangeté de son comportement m’en
donnait la preuve. Elle aurait pu dès le début
me parler, m’avertir, s’ouvrir à moi pour dis-
siper l’équivoque cruelle dans laquelle avait
sombré notre amour. Mais elle ne l’avait pas
fait, persistant – je le lui avais crié cet après-
midi même – à ne pas vouloir être
détrompée, afin de pouvoir continuer à me
mépriser.
J’étais resté étendu sur la chaise longue.
Dans l’agitation irrépressible que me com-
muniquaient ces pensées, je me levai
530/579

presque machinalement et allai m’accouder à


la balustrade. Peut-être cherchais-je à me
calmer en contemplant la sérénité de la nuit.
Mais comme je tendais mon visage brûlant
au souffle de brise qui semblait monter de la
mer, je pensai brusquement que je ne méri-
tais pas cet apaisement. L’homme qui en-
court le mépris ne peut ni ne doit trouver la
paix tant que la réprobation pèse sur lui.
Comme les pécheurs au Jugement dernier, il
a beau supplier : « Montagnes, recouvrez-
moi, mers, submergez-moi… » la réprobation
le suit jusque dans le lieu le plus caché, son
âme en est pénétrée et il l’emporte partout
avec lui. Je revins m’étendre sur la chaise
longue et d’une main tremblante allumai une
cigarette. Méprisable ou non – et j’étais sûr
531/579

de ne pas mériter ce qualificatif – il me res-


tait en tout cas mon intelligence qu’Émilie
elle-même ne me contestait pas et qui con-
stituait l’essentiel de mes avantages et de ma
justification. Je pouvais me réfugier dans la
pensée, quel que fût son objet ; en face de
tout problème mon devoir était d’exercer in-
trépidement mon raisonnement. Si par las-
situde je ne me servais pas de mon intelli-
gence, il ne me resterait vraiment que la sen-
sation déprimante de ma prétendue
bassesse.
Et ma pensée se remettait à travailler avec
obstination et lucidité. En quoi pouvait donc
consister ce côté méprisable de mon cara-
ctère ? Invinciblement me revenaient à l’es-
prit les paroles de Rheingold définissant à
532/579

son insu ma position en face d’Émilie, alors


qu’il croyait définir celle d’Ulysse envers
Pénélope : « Ulysse, l’homme civilisé,
Pénélope, la primitive. » En somme, après
avoir provoqué inconsciemment par son in-
terprétation extravagante de L’Odyssée la
crise suprême de notre vie conjugale, Rhein-
gold m’offrait – à la manière de la lance
d’Achille guérissant après avoir blessé – la
consolation de me dire non « méprisable »,
mais « civilisé ». Consolation relativement
acceptable. En substance, j’étais l’homme
civilisé qui dans une situation de caractère
primitif, en face d’une faute contre
l’honneur, se refuse au geste du coup de
couteau ; l’homme civilisé qui raisonne
même en face des choses sacrées ou réputées
533/579

telles. Certes je n’étais rien moins que sûr


que notre histoire conjugale ressemblât à
celle d’Ulysse et de Pénélope, telle que l’ima-
ginait le metteur en scène et cette explication
valable dans le domaine de l’histoire ne
l’était pas dans celui de la conscience, tout
intime et personnel, hors du temps et de l’es-
pace. Là, notre démon intérieur est seul à
faire la loi. L’histoire ne pouvait me justifier
et m’absoudre que dans son propre domaine.
Mais ce domaine, en dépit des analogies qu’il
me proposait, ne correspondait nullement à
la situation dans laquelle je souhaitais agir et
vivre.
Mais alors pourquoi Émilie avait-elle
cessé de m’aimer et pourquoi me méprisait-
elle ? Pourquoi surtout son besoin de me
534/579

mépriser ? Je me souvenais de sa phrase :


« Parce que tu n’es pas un homme » et de
l’accent simple et sincère avec lequel elle
énonçait ce lieu commun : peut-être ces mots
contenaient-ils la clef de toute l’attitude
d’Émilie envers moi. Ils révélaient en effet,
en négatif, l’image idéale qu’Émilie se faisait
de « l’homme qui est un homme » suivant
ses propres termes, cet homme que je n’étais
pas et ne pouvais être. D’autre part, cet aph-
orisme si imprécis et sommaire laissait com-
prendre qu’un tel idéal n’était pas, chez elle,
le fruit d’une expérience raisonnée des
valeurs humaines, mais celui des conven-
tions du milieu auquel elle appartenait. Pour
ce milieu Battista, avec sa force animale et le
prestige de ses succès, représentait au
535/579

contraire l’homme qui est un homme. Émilie


elle-même me l’avait révélé par les regards
presque admiratifs dont elle enveloppait le
producteur tandis qu’il parlait, le soir de
notre arrivée ; et aussi par sa défaite en face
des désirs de Battista, cette défaite eût-elle
pour cause première le dépit et le chagrin.
En somme, Émilie me méprisait et tenait à
me mépriser parce que malgré son intégrité
et sa simplicité, ou plutôt à cause d’elles, elle
était obnubilée par les lieux communs du
monde des Battista. Or, un de ces lieux com-
muns concernait la dépendance forcée de
l’homme pauvre vis-à-vis du riche, c’est-à-
dire l’impossibilité pour le pauvre d’être « un
homme ». Je n’aurais pu jurer qu’Émilie me
suspectait vraiment d’avoir favorisé par
536/579

intérêt les visées de Battista, mais j’étais cer-


tain de ce qu’elle aurait pensé en
l’occurrence : « Richard dépend de Battista,
étant payé par lui ; il compte sur lui pour
avoir d’autres travaux ; or, Battista me fait la
cour, donc Richard me suggère de devenir sa
maîtresse… » Je m’étonnai de ne pas y avoir
songé plus tôt. Comment avais-je pu définir
avec tant de lucidité (grâce à leurs inter-
prétations de L’Odyssée) les façons respect-
ives dont Battista et Rheingold envisageaient
la vie et ne m’étais-je pas rendu compte
qu’Émilie en se forgeant une image de moi si
différente de la vérité avait fait la même
chose qu’eux. La seule différence était que le
metteur en scène et le producteur interpré-
taient les figures d’Ulysse et de Pénélope,
537/579

deux personnages imaginaires tandis qu’Ém-


ilie appliquait les conventions auxquelles elle
se soumettait à deux êtres vivants : elle et
moi. Ainsi, d’un mélange d’intégrité morale
et d’inconsciente vulgarité serait née, chez
elle, l’idée, non admise mais non démentie,
que j’avais voulu la pousser dans les “bras de
Battista.
Pour envisager toutes les données du
problème, imaginons, me dis-je, qu’Émilie
ait à choisir entre les trois interprétations de
L’Odyssée, celle de Battista, celle de Rhein-
gold et la mienne. Elle peut certes admettre
les considérations d’ordre commercial qui,
chez Battista, militent en faveur d’une
Odyssée spectaculaire. Elle peut même ap-
prouver les conceptions limitées et
538/579

psychologiques de Rheingold ; mais elle n’est


certainement pas en mesure, malgré son bon
sens et sa droiture, de s’élever jusqu’à mon
interprétation, la plus proche d’Homère et de
Dante. Et cela non seulement par ignorance,
mais parce qu’au lieu de vivre dans un
monde idéal, elle se contente du monde tout
matériel des Rheingold et des Battista.
Ainsi donc j’avais fait le tour de la ques-
tion. Émilie était en même temps la femme
de mes rêves et celle qui me jugeait et me
méprisait sur les données d’un misérable lieu
commun : Pénélope, dix ans fidèle à son
époux absent, et la dactylo qui voyait la vén-
alité là où il n’y en avait pas. Pour retrouver
l’Émilie que j’aimais et obtenir qu’elle me
juge équitablement, il me faudrait l’arracher
539/579

à son milieu, l’introduire dans un monde


aussi dénué de complications qu’elle-même,
où l’argent ne compte pas, où le langage
garde son sens intégral, un monde auquel je
pouvais aspirer mais qui n’existe pas comme
me le faisait remarquer Rheingold.
Pourtant je devais continuer à vivre et à
travailler dans le monde des Rheingold et
des Battista. Qu’allais-je faire ? La première
chose évidemment était de me libérer de cet
angoissant complexe d’infériorité dû à l’ab-
surde soupçon d’un caractère congénitale-
ment méprisable. Car tel était en effet le sens
secret de l’attitude d’Émilie : elle m’attribuait
une bassesse en quelque sorte constitution-
nelle, non imputable à mes actes, mais à ma
nature. Or, j’étais certain qu’aucun être ne
540/579

peut être intrinsèquement méprisable ; mais


pour me débarrasser de mon complexe d’in-
fériorité, je devais d’abord convaincre
Émilie.
Je me rappelai la triple image d’Ulysse
que me proposait le scénario de L’Odyssée :
celle de Battista, celle de Rheingold et la
mienne, celle d’Homère en substance. Cette
triple image évoquait à mes yeux trois modes
de vie. Pourquoi nos conceptions du person-
nage d’Ulysse étaient-elles si différentes ?
L’image que se forgeait Battista, super-
ficielle, vulgaire et irrationnelle, corres-
pondait à son existence, à son idéal ou plutôt
à ses propres intérêts. Celle plus
vraisemblable, mais piètre et bornée de
Rheingold s’accordait avec l’envergure
541/579

morale et artistique du metteur en scène. En-


fin la mienne, la plus élevée et la plus
naturelle, la plus poétique et la plus vraie,
jaillissait de mon aspiration impuissante
sans doute, mais sincère, à une vie sans com-
promissions d’argent, où l’idéal remplaçât les
théories physiologiques et matérialistes. Que
mon image préférée fût la meilleure était
déjà pour moi une consolation. Il me restait
à me modeler sur cette image que je n’avais
pu imposer pour le scénario et que je ferais
difficilement triompher dans la vie. C’était
l’unique manière de convaincre Émilie et de
reconquérir son estime et son amour. Mais
comment faire ? Je ne voyais d’autre moyen
que de l’aimer encore davantage, de lui
542/579

prouver sans cesse la pureté et le


désintéressement de mon amour.
Pour le moment, il ne fallait surtout pas
qu’elle se sentît contrainte, forcée. La meil-
leure solution serait de rester jusqu’au jour
suivant puis de partir par le bateau de
l’après-midi sans la revoir ni lui parler. De
Rome je lui écrirais une longue lettre lui ex-
pliquant ce que je n’avais su dire de vive
voix.
Arrivé à ce point de mes réflexions, j’en-
tendis un bruit de voix calmes qui paraissait
venir du sentier passant en dessous de la ter-
rasse et je reconnus les voix de Battista et
d’Émilie. Précipitamment je rentrai dans ma
chambre et m’y enfermai. Mais je n’avais pas
sommeil et il me semblait que j’allais trop
543/579

souffrir dans cette pièce étouffante, à sentir


la présence des deux autres non loin de moi.
J’avais apporté de Rome un somnifère très
actif, car je souffrais d’insomnies depuis
quelque temps. J’en pris le double de la dose
habituelle et, la rage au cœur, je me jetai tout
habillé sur le lit. Je dus m’endormir presque
aussitôt car je ne me souviens pas d’avoir en-
tendu les voix d’Émilie et de Battista plus de
quelques minutes.
CHAPITRE XXII

JE m’éveillai tard à en juger par les rayons


du soleil passant au travers des persiennes et
pendant un moment j’écoutai le silence pro-
fond, si différent de celui de la ville qui,
même total, semble encore déchiré par l’écho
de toutes les rumeurs passées. Alors tandis
qu’immobile sur le lit je tendais l’oreille vers
ce silence vierge, je crus découvrir que
quelque chose y manquait. Non ces bruits
545/579

familiers qui paraissent confirmer le silence


lui-même et le rendre plus profond (moteur
électrique montant l’eau de la citerne… balai
promené par la servante sur le carrelage…),
mais une présence. Ce silence, malgré sa
plénitude, ne vivait pas ; on eût dit que
quelque chose lui avait été soustrait : c’était
un silence d’abandon.
À peine ce mot que j’avais cherché me
traversa-t-il l’esprit que je sautai du lit et
courus à la porte communiquant avec la
chambre d’Émilie. En l’ouvrant, la première
chose qui frappa mon regard fut une lettre
posée sur l’oreiller au centre du grand lit dé-
fait et désert. Elle était brève :
« Cher Richard, puisque tu ne veux pas
partir, c’est moi qui m’en vais. Seule, je n’en
aurais peut-être pas eu le courage ; mais je
profite du départ de Battista. D’ailleurs
j’aurais peur de rester seule et sa compagnie
546/579

me semble après tout préférable à la


solitude. Mais une fois à Rome je le laisserai
aller de son côté et j’irai vivre du mien. Si tu
apprenais toutefois que je suis devenue sa
maîtresse, ne t’étonne pas : je ne suis pas de
bois et surtout cela signifiera que le courage
m’a manqué… Adieu. Émilie. »
Quand j’eus fini de lire ces lignes, je m’as-
sis sur le lit, la lettre à la main, les yeux per-
dus dans le vide. Par la fenêtre grande
ouverte, j’apercevais des pins et à travers
leurs troncs la paroi rocheuse. Puis, de la
fenêtre, mon regard fit le tour de la
chambre : tout y sentait le désordre, un
désordre d’absence : pas de vêtements, de
souliers, d’objets de toilette… des tiroirs
béants et vides, l’armoire aux battants
grands ouverts sur des cintres nus ; rien qui
ne traînât sur les sièges. J’avais souvent
pensé depuis quelque temps qu’Émilie pouv-
ait me quitter, j’y pensais comme à une cata-
strophe possible ; maintenant j’étais en
547/579

pleine catastrophe. Une douleur sourde


montait en moi, paraissant venir du fond de
moi-même ; comme un arbre déraciné pour-
rait avoir mal aux racines qui le retenaient à
la terre. En vérité, j’avais été déraciné d’un
seul coup et comme l’arbre que je viens
d’évoquer, mes racines étaient arrachées du
sol. Émilie, cette douce terre qui les avait
nourries de son amour leur manquait main-
tenant et, faute de pouvoir s’alimenter, elles
allaient se dessécher peu à peu ; déjà je les
sentais flétries et j’en souffrais
indiciblement.
Finalement je retournai dans ma
chambre. Je me sentais étourdi, assommé
comme après une chute grave, quand sous la
douleur sourde que l’on éprouve on sent
poindre en le redoutant le spasme aigu qui
va bientôt se déchaîner. Tout en surveillant
ma douleur latente sans vouloir m’y
548/579

appesantir de peur de la réveiller, je pris


machinalement mon maillot de bain, sortis
de la villa, parcourus le sentier qui fait le
tour de l’île et arrivai sur la place de Capri.
Là j’achetai un journal, m’assis dans un café
et alors qu’il me semblait impossible de
penser à autre chose qu’à mon malheur, je
lus les nouvelles de la première à la dernière
ligne. Pareil à la mouche dont un enfant
cruel a arraché la tête et qui, malgré cette
mutilation, continue pendant quelques in-
stants à se promener et à se nettoyer les
pattes avant de s’abattre pour mourir, j’étais
comme insensible. Enfin midi sonna et l’hor-
loge du clocher emplit la place du bruit de
ses douze coups. Un autobus s’apprêtait à
549/579

partir pour la plage de Piccola-Marina, j’y


montai.
Quelques minutes plus tard je descendais
sur la place inondée de soleil où, dans une
âcre odeur d’urine, stationnaient les voitures
de place dont les cochers, assis en cercle,
bavardaient tranquillement. D’un pas léger
je descendis l’escalier conduisant à l’étab-
lissement de bains. D’en haut, je voyais
l’étroite grève aux cailloux blancs et la mer
bleue étalée sous le ciel sans nuages. De quel
calme elle était, cette mer, lisse et satinée
jusqu’à l’horizon, paresseusement striée des
grandes traces diaphanes des courants, sous
l’éblouissante lumière ! Je me dis qu’il ferait
bon m’en aller en barque, ramer me ferait du
bien et puis je serais seul, chose impossible
550/579

sur la plage déjà peuplée de baigneurs. Ar-


rivé à l’établissement, j’appelai un garçon et
lui demandai de me préparer une barque.
Puis j’allai me déshabiller dans une cabine.
Une fois sorti, je marchai pieds nus sur la
terrasse, les veux baissés, attentif à ne pas
me blesser aux aspérités des dalles sèches et
corrodées par le sel. Le soleil de juin me
tapait sur la tête, brûlait mon dos et m’en-
vironnait de sa forte lumière, m’emplissant
d’une sensation de bien-être qui contrastait
amèrement avec la stupeur de mon âme. Les
yeux toujours rivés au sol, je descendis l’es-
calier rapide et m’avançai vers le bord de
l’eau, sur les cailloux brûlants. Ce n’est qu’à
peu de distance de la rive que je levai les
yeux et alors je vis… Émilie.
551/579

Le garçon de l’établissement, un vieux


maigre et vigoureux, à la peau tannée, la tête
recouverte d’un informe chapeau de paille
enfoncé jusqu’aux yeux, se tenait près de la
barque déjà à moitié dans l’eau. Émilie était
assise en poupe, dans le bikini d’un vert
éteint que je connaissais bien. Les jambes
étroitement serrées, appuyée sur ses bras re-
jetés en arrière, sa svelte taille nue un peu
tordue par rapport à ses hanches, elle avait
une pose pleine de grâce féminine. Devant
ma stupéfaction, elle me sourit et me regarda
fixement comme pour me dire : « Oui, c’est
moi, ne dis rien… n’aie pas l’air surpris… »
J’obéis à cette muette recommandation et
silencieux, plus mort que vif, le cœur en tu-
multe, j’acceptai machinalement la main que
552/579

me tendait le garçon de l’établissement et


sautai dans la barque. Le vieux, dans l’eau
jusqu’à mi-jambes, enfila les rames dans
leurs montants et poussa la barque vers le
large. Je m’assis, saisis les rames et me mis à
ramer la tête basse, sous le soleil brûlant,
dans la direction du promontoire qui ferme
la petite baie. En une dizaine de minutes, je
l’eus atteint. Je n’avais pas ouvert la bouche
ni n’avais levé les yeux sur ma femme.
J’éprouvai une sorte de retenue à lui parler
tant que la plage, ses cabines et ses baigneurs
étaient en vue. Comme toujours lorsque je
voulais lui parler intimement, j’avais besoin
de solitude autour de nous.
Mais tandis que je ramais, une soudaine
remontée d’amertume mêlée à une nouvelle
et étrange joie, fit jaillir les larmes de mes
553/579

yeux. Les paupières me brûlaient et chaque


fois qu’une larme coulait le long de mes
joues j’en sentais la trace corrosive. Arrivé à
la hauteur du promontoire, je ramai plus fort
pour résister au courant qui, à cet endroit,
rend l’eau agitée et tourbillonnante. À ma
droite, un petit rocher noir laissait émerger
sa tête toute perforée ; à gauche la paroi de la
falaise. Je poussai l’avant du bateau dans ce
passage, ramai avec vigueur à travers l’eau
bouillonnante et dépassai le promontoire. La
roche, là où elle baignait dans la mer, était
blanche de sel et chaque fois que refluait la
vague, on voyait luire au soleil les barbes
vertes des lichens ou quelque fruit de mer
rouge et brillant. Passé le cap, un vaste demi-
cercle d’éboulis de rochers m’apparut ; çà et
là entre les blocs, de petites plages couvertes
de cailloux blancs. La mer était déserte, pas
une barque, pas un être en vue. L’eau de la
baie était d’un bleu foncé, on l’eût dite
opaque et huileuse, à cause sans doute de la
554/579

grande profondeur. Plus loin d’autres


promontoires se profilaient l’un derrière
l’autre sur la mer unie et scintillante
semblables aux portants d’un bizarre décor
naturel.
Enfin je ralentis mon effort et levai les
yeux sur Émilie. Comme si elle avait attendu
pour parler d’avoir dépassé le promontoire,
elle me sourit et me demanda d’une voix
douce : « Pourquoi pleures-tu ?
— Je pleure de la joie de te voir !
— Cela te fait donc tant de plaisir ?
— Oh ! oui… je te croyais partie… et voilà
que tu es restée… ! »
Elle baissa les yeux en disant : « J’avais
décidé de partir… ce matin je suis descendue
au port avec Battista… et au dernier moment
j’ai changé d’avis et je suis restée.
— Qu’as-tu fait depuis lors ?
555/579

— J’ai erré le long du port… je me suis as-


sise dans un café… puis je suis remontée à
Capri par le funiculaire et j’ai téléphoné à la
villa, on m’a dit que tu étais sorti… j’ai pensé
que tu étais allé à Piccola Marina et je suis
venue te rejoindre… je me suis déshabillée et
t’ai attendu… pendant que tu demandais une
barque, j’étais étendue au soleil, mais tu as
passé à côté de moi sans me voir… alors
tandis que tu te changeais, je suis montée
dans la barque. »
Je gardai un moment le silence. Nous
étions maintenant à mi-chemin entre le
promontoire déjà dépassé et une autre
pointe qui fermait la baie. Au-delà se trouv-
ait la Grotte Verte où j’avais eu l’intention de
me baigner.
« Et pourquoi, contrairement à ta dé-
cision, n’es-tu pas partie avec Battista ?
556/579

Pourquoi es-tu restée ? demandai-je à voix


basse.
— Parce qu’en réfléchissant ce matin j’ai
compris que je m’étais trompée sur ton
compte… que tout n’était qu’un
malentendu…
— Qu’est-ce qui t’a fait penser cela ?
— Je ne sais pas… peut-être l’accent de ta
voix hier au soir…
— Et maintenant tu es vraiment convain-
cue que je n’ai jamais commis les vilaines
choses dont tu m’accusais ?
— Tout à fait convaincue… »
Il me restait encore une dernière question
à poser, la plus importante peut-être : « Tu
ne me juges pas méprisable ?… même sans
rien avoir fait de mal ?… je veux dire : mé-
prisable de nature, en moi-même… dis, tu ne
le crois pas, Émilie ?
557/579

— Je ne l’ai jamais cru… je pensais que tu


avais mal agi et j’en avais perdu mon estime
pour toi… mais puisqu’il s’agissait d’un
malentendu, n’en parlons plus, veux-tu ? »
Cette fois je n’ajoutai rien et elle garda
aussi le silence ; alors je me mis à ramer avec
une force nouvelle, décuplée par la joie qui,
tel un soleil levant, surgissait en moi,
réchauffant mon âme glacée. Cependant
nous étions arrivés à hauteur de la Grotte
Verte et je dirigeai la barque vers l’antre
sombre dont la voûte s’arrondissait au-des-
sus d’un miroir d’eau d’un vert profond.
« M’aimes-tu ? » osai-je alors demander.
Elle hésita, puis avec une sorte de
tristesse qui me surprit : « Je t’ai toujours
aimé… je t’aimerai toujours… »
558/579

J’insistai, alarmé par cet accent : « Pour-


quoi le dis-tu si tristement ?
— Je ne sais… peut-être eût-ce été plus
beau si aucun malentendu ne nous avait sé-
parés… si nous nous étions toujours aimés
comme autrefois.
— Oui, dis-je, mais désormais tout cela
est fini… il ne faut plus y penser… nous nous
aimons maintenant pour toujours… »
Elle parut acquiescer d’un signe de tête,
mais sans lever les yeux, toujours un peu
triste. Je lâchai les rames et me penchant
vers elle : « Allons à la Grotte Rouge ; c’est
une grotte plus petite et plus profonde qui se
trouve derrière celle-ci… au fond, il y a une
toute petite plage, dans les ténèbres… nous
nous y aimerons, veux-tu ? »
559/579

Elle opina de la tête, en silence, me fixant


longuement d’un air de complicité discrète et
un peu confuse. Et je repris les rames. Nous
étions maintenant dans la grotte, sous la
grande voûte rocheuse où se reflétait
gaiement le réseau mobile et serré des mille
lueurs vertes du soleil et de l’eau. Tout au
fond, là où les vagues se poussant par inter-
valles, faisaient retentir la voûte d’un gron-
dement sourd, l’eau était obscure, coupée
parfois par l’arête noire d’un rocher qui
émergeait comme la croupe d’un animal
marin. Entre deux rochers s’ouvrait le pas-
sage, tel un soupirail lumineux, qui menait à
la Grotte Rouge. Émilie ne faisait pas un
mouvement, elle me regardait, suivant des
yeux chacun de mes gestes, dans une sorte
560/579

d’expectative sensuelle et docile, comme une


femme prête à se donner et qui n’attend
qu’un signe. M’aidant des rames contre les
parois du passage, sous la voûte parsemée de
stalactites, je dirigeai la barque vers le
couloir aboutissant à la Grotte Rouge. « Gare
à la tête », dis-je à Émilie et d’un seul coup
de rame je poussai la barque sur l’eau calme,
à l’intérieur de la caverne.
La Grotte Rouge se divise en deux parties
séparées par un abaissement de la voûte ; au-
delà elle fait un coude et s’enfonce jusqu’à la
petite plage qui forme le fond. L’obscurité
était presque complète et les yeux avaient be-
soin de s’y habituer avant d’apercevoir la
petite grève souterraine, étrangement
561/579

colorée de cette lumière rougeâtre qui a don-


né son nom à la Grotte.
« Il fait vraiment sombre, dis-je, mais dès
que nos yeux ne seront plus éblouis, nous y
verrons. » Poussée par la vitesse acquise, la
barque glissait dans l’obscurité sous la voûte
basse et je ne vis plus rien. Enfin j’entendis
l’avant du bateau heurter la rive, pénétrant
dans le gravier de la plage avec un crisse-
ment sonore. Alors j’abandonnai les rames et
me soulevant à demi, je tendis la main dans
le noir, vers l’arrière du bateau.
« Donne-moi la main, dis-je, je vais t’aid-
er à descendre. » Je n’eus pas de réponse.
Surpris, je répétai ; « Donne-moi la main,
Émilie. » Comme elle ne répondait toujours
pas, je me penchai davantage, prudemment
pour ne pas risquer de la heurter et je la
cherchai à tâtons. Ma main ne rencontra que
le vide et, sous mes doigts, là où j’aurais dû
toucher son corps, je sentis le bois lisse du
banc vide. La peur se mêla soudain à ma
562/579

stupeur. « Émilie, criai-je, Émilie ! » Un écho


glacé me répondit seul. Cependant mes yeux
s’étaient habitués et commençaient à dis-
tinguer dans l’ombre épaisse la barque à
demi échouée, la plage de fin gravier noir, la
voûte vaguement lumineuse qui s’incurvait
au-dessus de ma tête. Et je vis alors que la
barque était vide, la plage déserte et qu’au-
tour de moi il n’y avait personne : j’étais tout
seul.
Les yeux rivés sur l’arrière du bateau,
hébété, j’appelai : « Émilie ! mais cette fois à
voix basse, Émilie… où es-tu ? » Et brusque-
ment je compris : je sortis du bateau et me
jetai sur le sol, enfouissant mon visage dans
le gravier humide. Je dus m’évanouir, car je
restai immobile, privé de sentiment, un
temps qui me parut interminable.
Plus tard je me relevai, remontai mach-
inalement dans la barque et la poussai hors
563/579

de la grotte. Comme j’en sortais, la lumière


crue du soleil reflété sur la mer m’éblouit. Je
regardai l’heure à mon bracelet-montre : il
était deux heures de l’après-midi. J’étais
resté plus d’une heure dans la grotte. Je me
souvins que midi est l’heure des fantômes et
je sus que c’était devant un fantôme que
j’avais parlé et pleuré.
CHAPITRE XXIII

Je mis longtemps à revenir ; de temps en


temps je m’arrêtais de ramer et restais im-
mobile, les rames hors de l’eau, les yeux fixés
sur la surface embrasée de la mer. Il était
certain que j’avais eu une hallucination ; un
peu comme deux jours auparavant quand, en
face d’Émilie étendue nue au soleil, j’avais
cru me pencher sur elle et l’embrasser, alors
que je n’avais pas fait un mouvement et ne
565/579

m’étais pas approché d’elle. Cette fois, l’hal-


lucination avait été beaucoup plus précise.
Que c’eût été une hallucination et rien de
plus me le prouvait le dialogue fantastique
que j’avais cru avoir avec le fantôme
d’Émilie, dialogue dans lequel je lui avais fait
dire tout ce que je souhaitais entendre et
comme je souhaitais l’entendre. Tout était
venu de moi ; tout revenait à moi. Et, seule
différence avec ce qui se passe en de telles
circonstances, je ne m’étais pas borné à ima-
giner la réalisation de mes désirs, mais la
force du sentiment qui m’animait m’avait
donné l’illusion de la réalité. Chose étrange à
dire : je ne m’étonnais pas d’avoir eu cette
hallucination plus que rare, unique, peut-
être. Comme si je continuais à être sous son
566/579

empire, mon esprit s’efforçait d’en recréer


tous les détails un à un, m’attardant avec une
sorte de volupté sur ceux qui me plaisaient et
me consolaient. Comme elle était belle, Ém-
ilie, assise à l’arrière du bateau, non plus
hostile, mais pleine d’amour ! Que ses pa-
roles étaient douces ! Qu’il était troublant et
violent le sentiment qui m’agitait lorsque je
lui disais mon désir d’elle et qu’elle y ré-
pondait en inclinant la tête ! Tel un homme
qui vient de faire un rêve voluptueux et pré-
cis et, éveillé, en savoure longuement tous les
aspects et toutes les sensations, j’étais encore
sous le coup de mon hallucination ; j’y croy-
ais, j’étais heureux de la revivre par la mém-
oire. Et peu m’importait que ce fût une
567/579

illusion, puisque j’éprouvais les mêmes sen-


timents que dans la réalité.
Tandis que je m’attardais avec une com-
plaisance inépuisable sur les détails de l’ap-
parition, j’eus de nouveau l’idée de con-
fronter l’heure à laquelle j’étais parti en
barque de la Piccola Marina avec celle où
j’étais sorti de la Grotte Rouge et une fois en-
core je fus étonné d’être resté si longtemps
là-bas, sur la petite plage souterraine : plus
d’une heure si j’évaluais à trois quarts
d’heure le parcours de Piccola Marina à la
grotte. Comme je l’ai déjà dit j’avais attribué
cette durée à un évanouissement ou tout au
moins à une sorte de léthargie, d’absence
complète. Mais en revivant mon hallucina-
tion si parfaite et en même temps si
568/579

conforme à mes plus secrètes aspirations, je


me demandai si par hasard je n’avais pas
tout simplement rêvé. Si je ne m’étais pas
embarqué tout seul, avais pénétré seul dans
la grotte et m’étais étendu sur la petite plage
où finalement je me serais endormi. Pendant
ce sommeil j’aurais rêvé mon départ en
barque avec Émilie assise à l’arrière… rêvé
que je lui parlais, qu’elle me répondait, que
je lui proposais de faire l’amour et que nous
nous enfoncions tous deux dans la grotte. Et
tout le reste aussi n’aurait été qu’un rêve : lui
tendre la main pour l’aider à descendre… ne
plus la trouver… avoir peur… penser que
j’avais promené un fantôme sur la mer, me
jeter sur la plage et m’évanouir… ce n’aurait
été qu’un rêve !
569/579

Cette supposition me semblait mainten-


ant vraisemblable, mais tout au plus. L’esprit
obscurci, égaré par mon imagination, je n’ar-
rivais pas à tracer la limite entre le songe et
la réalité, cette limite qui devait se fixer au
moment où je m’étais couché sur la petite
plage souterraine. Qu’était-il arrivé à ce mo-
ment précis ? M’étais-je endormi et avais-je
rêvé qu’Émilie était avec moi, la vraie Émilie
en chair et en os ? Ou, dans mon sommeil,
avais-je rêvé que le fantôme de ma femme
me visitait ? Ou peut-être encore avais-je,
tout endormi, rêvé que je dormais et que je
faisais l’un ou l’autre de ces deux rêves ?
Comme dans ces boîtes chinoises dont
chacune en contient une plus petite, la réalité
paraissait contenir un rêve qui contenait une
570/579

réalité, laquelle à son tour contenait encore


un rêve et ainsi à l’infini. Que de fois, sur la
mer, les rames hors de l’eau, je me posai la
question : avais-je rêvé, avais-je eu une hal-
lucination, ou, chose plus insolite, un
fantôme m’était-il vraiment apparu ? J’ar-
rivai enfin à la conclusion qu’il m’était im-
possible de le savoir et que je ne le saurais
probablement jamais.
Je finis par arriver à l’établissement de
bains. Je me rhabillai rapidement, remontai
sur la place et eus juste le temps de sauter
dans un autobus qui partait pour Capri.
J’étais pressé de rentrer à la maison ; sans
savoir pourquoi j’avais l’impression que je
trouverais à la villa la clef de tous ces mys-
tères. J’avais hâte aussi de rentrer car il me
571/579

fallait encore déjeuner et faire ma valise av-


ant de partir par le bateau de six heures et
j’avais perdu du temps. De la place je pris pr-
esque en courant le sentier qui fait le tour de
l’île. Vingt minutes après j’étais à la villa.
Je n’eus pas le temps, en entrant dans le
living-room, d’être pénétré par la triste at-
mosphère de solitude et d’abandon. Sur la
table au couvert mis, à côté de mon assiette,
un télégramme m’attendait. Sans penser à ri-
en, vaguement troublé, j’ouvris l’enveloppe
jaune. Le nom de Battista au bas du texte me
surprit et me donna un instant l’espoir d’une
bonne nouvelle. Mais je lus le télégramme :
en quelques mots il m’annonçait que par
suite d’un fatal accident, Émilie était dans un
état très grave.
572/579

Arrivé à ce point de mon récit, je m’aper-


çois que je n’ai presque plus rien à ajouter. Il
est superflu de raconter comment je partis
dans l’après-midi et comment, à mon arrivée
à Naples, j’appris qu’Émilie était morte d’un
accident d’automobile, tout près de Terra-
cina. La mort était survenue dans des circon-
stances étranges. Émilie, me dit-on, sous
l’influence de la chaleur et de la fatigue,
s’était endormie, la tête baissée, le menton
sur la poitrine. Battista, à son habitude con-
duisait à une très vive allure. Soudain un
char traîné par des bœufs avait débouché
d’une route transversale. Battista avait don-
né un violent coup de frein et après un
échange d’injures avec le charretier, était re-
parti aussitôt. Mais la tête d’Émilie oscillait
573/579

de droite et de gauche et elle ne disait rien.


Battista lui avait adressé la parole sans ob-
tenir de réponse ; à un tournant, elle s’était
écroulée contre lui. Battista avait stoppé et
s’était alors rendu compte qu’Émilie était
morte. Le brusque coup de frein avait surpris
son corps dans une pose de complet aban-
don, les muscles relâchés comme dans le
sommeil. Le choc dû à l’arrêt subit de la voit-
ure avait provoqué chez ma femme une rup-
ture de la colonne vertébrale. Elle était morte
sans s’en apercevoir.
Il faisait une chaleur étouffante, intolér-
able pour la douleur qui, comme la joie, ne
supporte la présence d’aucun autre senti-
ment. Les funérailles eurent lieu dans une at-
mosphère suffocante, sous un ciel couvert,
574/579

dans un air lourd et humide. Le soir, toutes


les formalités finies, je fermai la porte der-
rière moi en rentrant dans notre apparte-
ment désormais vide et inutile et je compris
enfin qu’Émilie était morte et que je ne la re-
verrais jamais plus. Toutes les fenêtres de
l’appartement étaient grandes ouvertes afin
de ménager la possibilité d’un léger courant
d’air, mais je n’en étouffais pas moins
pendant que j’errais d’une pièce à l’autre, sur
le carrelage reluisant, dans la pénombre
crépusculaire. Les fenêtres des maisons
voisines tout éclairées, les habitants visibles
de l’extérieur allant et venant dans les pièces,
me donnaient un sentiment de frénésie, leur
atmosphère de calme évoquant pour moi un
monde où l’on s’aimait sans malentendus, où
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des gens qui s’étaient aimés vivaient en paix,


un monde dont je me sentais exclu pour tou-
jours. Je n’aurais pu y rentrer qu’à la condi-
tion de m’expliquer avec Émilie, de la con-
vaincre, de faire revivre le miracle de l’amour
qui pour exister doit embraser non seule-
ment notre cœur, mais celui d’autrui. Désor-
mais ce ne m’était plus possible et je me sen-
tais devenir fou à la pensée que la mort
d’Émilie était peut-être une suprême et
définitive manifestation d’hostilité à mon
égard.
Mais la vie était là qu’il fallait bien ac-
cepter. Je repris ma valise que je n’avais pas
pris le temps d’ouvrir, fermai au verrou la
porte de ma maison et confiai les clefs à la
concierge en lui exposant mon intention de
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me défaire de l’appartement dès mon retour


de villégiature. Et je repartis pour Capri. Un
étrange espoir me poussait à y revenir,
comme si, mieux qu’ailleurs, dans ce lieu où
elle m’était apparue, Émilie pourrait me
réapparaître. Alors je lui montrerais sous
leur vrai jour les choses qu’elle avait mal in-
terprétées, je lui déclarerais une fois de plus
mon amour et elle me témoignerait de nou-
veau qu’elle me comprenait et m’aimait. Cet
espoir était pure folie et je m’en rendais
compte. Mais jamais, comme en ces jours, je
ne frôlai une espèce de démence raisonnée, à
mi-chemin entre le dégoût de la réalité et la
nostalgie de l’hallucination.
Heureusement pour moi, Émilie ne me
réapparut jamais, ni en rêve, ni en état de
veille. Et en comparant l’heure à laquelle elle
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m’était apparue avec l’heure de sa mort, je


découvris que ces temps ne concordaient
pas. Émilie était encore en vie lorsque je
l’avais vue assise dans la barque ; mais
vraisemblablement elle était déjà morte lors
de mon évanouissement sur la plage au fond
de la Grotte Rouge. Ainsi rien ne coïncidait
dans la vie comme dans la mort. Et je ne
saurais jamais si j’avais vu un fantôme, ou si
j’avais été le jouet d’une hallucination, d’un
rêve ou de quelque autre erreur. L’équivoque
qui avait empoisonné notre vie continuait
encore après sa mort.
Hanté par ma nostalgie d’elle et des lieux
où je l’avais vue pour la dernière fois, je me
rendis un jour à la plage en dessous de la
villa, où je l’avais aperçue dans sa nudité et
avais eu l’illusion que je l’embrassais. La
plage était déserte ; en cheminant à travers
les éboulis de rochers et en contemplant
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l’étendue toute bleue et riante de la mer,


j’évoquai soudain L’Odyssée, Ulysse et
Pénélope ; et je me dis que, comme eux, Ém-
ilie se trouvait maintenant au sein de ces
grands espaces marins, fixée pour l’éternité
dans la forme qu’elle avait revêtue durant sa
vie. Il dépendait de moi, et non d’un rêve ou
d’une hallucination, de la retrouver et de
continuer, sereinement désormais, notre dia-
logue terrestre. Ce n’est qu’à ce prix que je
serais délivré, qu’elle serait libérée de mes
sentiments et qu’elle pourrait alors se pench-
er sur moi comme une belle image conso-
lante. Et je décidai d’écrire ces souvenirs
avec l’espoir de la retrouver ainsi dans la
paix.
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