Felipe Cammaert
Felipe Cammaert
Judas.
Felipe Cammaert
à Dans un deuxième temps, je propose de relire CJ comme le récit d’une illumination, au sens
littéral (le passage de la pénombre à la lumière, au sein de la diégèse) et figuré (comme le récit
d’une épiphanie littéraire, à la fois cathartique et salvatrice…). Ce mouvement vers la clarté
est, par ailleurs, reflété dans la formule « claquer la porte de l’Afrique », que le narrateur
prononce à la fin du roman pour signifier sa tentative de dépasser l’expérience traumatique
d’Angola.
à Pour composer son roman sur l’expérience traumatique de la guerre coloniale, ALA a dû,
avant tout, partir à la quête d’une forme d’écriture capable de traduire ce dont il avait envie
dire.
à ALA : confronté à une interrogation similaire à celle que l’on trouve chez Claude Simon :
« …mais comment appeler cela : non pas la guerre non pas la classique destruction ou
extermination d’une des deux armées mais plutôt […] la disparition de toute idée de
tout concept… » (RF, 275)
Pour ALA, la démarche d’écriture de l’expérience coloniale passe ainsi para une refondation
de l’idée même d’écriture.
Quoi qu’il en soit, aussi bien CJ que ME sont le résultat d’un seul et même élan provoqué par :
• La pratique de la psychiatrie (à Lisbonne, au retour d’Afrique)
• Le séjour en Angola en tant que militaire des Forces Armées Portugaises.
En quelque sorte, si ALA est aujourd’hui l’écrivain qu’il est devenu, c’est « grâce » à la
conjonction de ces deux facteurs, en ceci que la guerre opère comme déclencheur et comme
prétexte de l’écriture antunienne.
à Esthétique de l’envers : évident, au premier degré, dans le titre de l’œuvre : Le Cul de Judas,
ou Les Culs de Judas…
* Métaphore scatologique s’avère très féconde pour décrire les horreurs de la guerre. Parmi
les multiples allusions dans le livre, je retiens particulièrement celle-ci :
“…je me lève pour uriner contre ce qui reste d'un mur et j'ai la pisse propre, vous
comprenez, la pisse irréprochablement propre et je peux retourner à Lisbonne sans
alarmer personne, sans contaminer personne de mes morts, du souvenir de mes
camarades morts ; retourner à Lisbonne entier dans les restaurants, dans les bars, dans
les cinémas, dans les hôtels, dans les supermarchés, dans les hôpitaux et tout le monde
peut vérifier que j'ai la merde propre dans mon cul propre, parce qu'on ne peut pas
ouvrir les os du crâne pour y voir le fourrier en train de gratter ses bottes avec un bout
de bois et de répéter Putain, Putain, Putain, Putain, Putain, accroupi sur les marches de
l'administration.” (CJ, 210)
- Allusion à la maladie (les métaphores médicales abondent dans le roman (voir Ellipses…)
mais dans une dimension plutôt intérieure, qui sera déterminante par la suite.
à Cette esthétique de l’envers est, quoi qu’il en soit, étroitement liée à la démarque mnésique
qui se trouve à l’origine de l’écriture antunienne : La démarche remémorative que pratique
ALA consiste en la transformation de la mémoire d’une expérience biographique en mots, en
littérature.
à Cette structure narrative très particulière est bel et bien empruntée de La Chute de Camus.
(voir Ellipses)
[Document de travail. Merci de ne pas citer sans autorisation.] 2
cammaertfelipe@[Link]
* Lettres de la guerre : Dans l’une des lettres qu’António Lobo Antunes adresse du front de
bataille à sa femme, datant du 17 décembre 1971, on peut lire :
« Dans La Chute de Camus, il y a une phrase très juste. Selon lui, ce qui caractérise notre
époque c'est que nous remplaçons le dialogue par le communiqué. Autrement dit : telle
et la vérité ; si vous ne l'acceptez pas, nous comptons sur l'aide de la police pour vous
convaincre… »1.
Et dans une autre lettre, écrite quelques semaines avant la première, on trouve encore ceci :
« J’ai relu La Chute de Camus, très bien ficelé […]. Et j’écris ; j’en suis à cent cinquante
pages… »2. Non seulement le texte de Camus était bien présent dans l’esprit d’Antunes
au moment de composer Le Cul de Judas, mais il semblerait également que la relecture
de La chute garde une relation directe avec l’acte d’écriture.
Quel est, au juste, ce texte auquel Antunes fait référence dans les lettres à la femme ? Les notes
biograhiques s’accordent à dire que le projet d’écriture sur lequel il travaillait en Angola n’a
jamais abouti, et que la composition des premiers romans se rapporterait plutôt à la période
qui suit le retour à Lisbonne et la fin de la dictature salazariste. Toutefois, les deux mentions à
La chute à une période où l’activité d’écriture semble très importante pendant le séjour à
Chiume pourraient bien laisser entendre que certains passages du Cul de Judas ont
effectivement été rédigés (du moins, dans une version initiale) in situ.
*Éléments du récit de Camus qui semblent pertinents pour la transposition, chez Lobo
Antunes, de l’expérience coloniale :
• Le débit de parole : le personnage du « bavard » ( ?? échos d’œuvres comme Le Bavard,
Louis-René des Forêts ; Voyage au bout de la nuit, Céline…)
• Le thème du cynisme : le rire cynique comme symbole de la perte de l’innocence chez
Clamence (Camus)
• La figure du juge-pénitent : « Puisqu’on ne pouvait condamner les autres sans aussitôt
se juger, il fallait s’accabler soi-même pour avoir le droit de juger les autres. Puisque
tout juge finit un jour pénitent, il fallait prendre la route en sens inverse et faire métier
de pénitent pour pouvoir finir en juge. » (C : 144).
• L’extension de la culpabilité : le narrateur au « cœur moderne, c'est-à-dire qu’il ne peut
supporter d’être jugé. Il se dépêche de faire son propre procès mais c’est pour mieux
juger les autres » (Camus, 1962 : 2015)
Pour résumer :
• La Chute a été effectivement lue en Angola
• Le texte de Camus sert de modèle à l’entreprise de transposition de l’expérience
traumatique en œuvre littéraire.
• CJ relève, avant tout, d’une démarche foncièrement consciente et profondément
rationnelle, à l’image de la figure du juge-pénitent qu’élabore JB Clamence :
1
António Lobo Antunes, Lettres de la guerre, traduction de Carlos Batista, Paris, Christian Bourgois, 2006,
p. 375. Le passage de La chute auquel fait allusion le soldat Antunes est le suivant : « Telle est la vérité,
disons-nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura
la police, qui vous montrera que j’ai raison ». Albert Camus, La chute, Paris, Gallimard, 1956, collection
« Folio », p. 50.
2
António Lobo Antunes, Lettres de la guerre, op. cit., p. 352.
[Document de travail. Merci de ne pas citer sans autorisation.] 3
cammaertfelipe@[Link]
à Structure narrative : récit rétrospectif d’un épisode traumatique dans lequel le narrateur
monopolise la parole, malgré la présence d’une situation dialogique, afin d’expulser un
profond sentiment de culpabilité.
à Chronique sur la guerre : 078902630 RH+ (Voir : ALA, Livre de Chroniques IV, Christian
Bourgois, 2009, p. 121-125)
(NB : ALA a écrit peu de chroniques entièrement dédidées à l’expérience de la guerre, malgré une
présence de plus en plus accrue d’un substrat autobiographique dans celles-ci).
Mais cette chute est-elle réellement un échec ? N’y a-t-il pas aussi une connotation positive
dans les transformations du narrateur ? On pourrait parler d’un apprentissage à rebours (en
consonance avec l’esthétique de l’envers de l’écriture…)
à Espoir de la famille :
« Heureusement, le service militaire fera de lui un homme » (CJ, 20)
* Accomplissement à rebours : échec de la prophétie
« En effet, et selon les prophéties de ma famille, j’étais devenu un homme : une espèce
d’avidité triste et cynique, faite de désespérance cupide, d’égoïsme et d’urgence de me
cacher de moi-même, avait remplacé à jamais, le plaisir fragile de la joie de l’enfance... »
(CJ, 36).
Parce que c’est cela que je suis devenu ou qu’on m’a fait devenir : une créature vieillie
et cynique qui rit d’elle-même et des autres du rire envieux, aigre, cruel, des défunts, le
rire sadique et muet des défunts, le rire répugnant et gras des défunts, en train de
pourrir de l’intérieur, à la lumière du whisky (CJ, 175)
Quoi qu’il en soit, dans la progression de ce trajet, on passe d’une expérience initiatique à une
expérience traumatique.
à Mémoire d’Éléphant:
“En revenant de la guerre, le médecin, qui s’était entre-temps habitué à la forêt, aux
plantations de tournesol et à la notion de temps, patiente et éternelle, des Noirs […]
avait dû procéder à un pénible effort d’accommodation intérieure avant de se
réhabituer aux immeubles d’azulejos qui constituaient ses paillotes natales. La pâleur
des visages l’incitait à diagnostiquer une anémie collective, et le portugais parlé sans
accent lui paraissait aussi dépourvu de charme que la vie quotidienne d’un gratte-
papier. […] Entre l’Angola qu’il avait perdu et Lisbonne qu’il n’avait pas retrouvée, le
médecin se sentait doublement orphelin, et cette condition d’homme dépaysé avait
continué à se prolonger douloureusement parce que beaucoup des choses avaient
changé en son absence… » (ME, coll. Points, 108-109)
Ao voltar da guerra […] tivera de proceder a penoso esforço de acomodação interior a fim de se
reacostumar aos prédios de azulejo que constituíam as suas cubatas natais. A palidez das caras
compelia-o a diagnosticar uma anemia colectiva, e o português sem sotaque surgia-lhe tão desprovido
de encanto como um quotidiano de escriturário.” […] “Entre a Angola que perdera e a Lisboa que não
reganhara o médico sentia-se duplamente órfão, e esta condição de despaisado continuara
dolorosamente a prolongar-se porque muita coisa se alterara na sua ausência…”
Questions :
• Pourquoi l’Afrique serait-il son continent ?
• Qu’y a-t-il d’étrange en ce que l’Afrique repousse un lieutenant de l’armée coloniale
portugaise de ses propres terres ?
• à la vraie question : quel est le type d’attachement / de filiation que le narrateur
antunien ressent vis-à-vis de l’Angola ?
• ALA : fils de guerre (filho da guerra, MCR) mais se comporte comme un retornado
(colon, pied-noir…), voire comme un africain…
• Nous serions ici face à un cas très particulier de subversion du paradigme
généalogique (voir bibliographie Inès Cazalas), selon lequel ALA aurait été « adopté »
par l’Afrique… Or, cette adoption se produit a posteriori, dans l’espace de l’écriture.
• Quelle serait, en fin de comptes, la Lisbonne qu’il a perdue / pas retrouvée ?
à ville de l’enfance ? Dans ce cas, la prophétie des tantes serait confirmée, et il serait en
effet devenu un « homme »…
à Margarida Calafate Ribeiro : parle, à propos des « ruines de la maison portugaise » dans CJ
et SP, d’une image de décadence provoquée par le traumatisme colonial qui aboutit à ce
qu’elle nomme une « crise de l’espace » dans les représentations littéraires de la guerre
coloniale.
“Une file de taxis immobiles s'allongeait devant l'aéroport sous la nuit et sous la pluie,
solennels comme pour un enterrement, pilotés par des têtes que l'on distinguait mal
dans l'ombre des sièges, mais qui devaient renifler leurs sinusites perpétuelles de
malheureux résignés. Le halo de clarté des réverbères ressemblait aux auréoles
fumeuses des saints dans les tableaux d'église et j'ai pensé, en regardant les ténèbres
inhabitées, et flétries, qu'un lever du jour incertain faisait déteindre. Finalement c'est
ça Lisbonne…” (CJ, 97)
“Je vis dans un monde mort, sans odeurs, de poussière et de pierre […] Je vis dans un monde
de poussière, de pierre et d'ordures…”
• On assiste à une inversion dans la représentation des dégâts causés par le conflit : LX,
ville grise, en ruines / Malanje : ville claire et lumineuse.
à Le motif de la maison est un élément qui traverse l’œuvre d’ALA du début à la fin :
• Maison familiale rurale dans Connaissance de l’enfer
• Maison du tyran à Palmela dans Manuel des Inquisiteurs
• Destruction de la maison angolaise de La Splendeur du Portugal
• “como esta casa deve ser triste às três horas da tarde.” ME + Que cavalos são aqueles
que fazem sombra no mar? (2009)
Pourquoi la maison est-elle un espace aussi important pour narrer l’expérience de la guerre
dans la brousse africaine ?
“mon pays c'est 89000 kilomètres carrés avec pour centre Benfica et le lit noir de mes
parents, mon pays […] ce sont les pianos des tantes et le spectre de Chopin qui flottent,
l'après-midi, dans l'air raréfié des visites… »(CJ, fin chap. J)
à C’est au niveau des espaces domestiques (l’intérieur des maisons) que cette rédemption
par l’écriture suggérée dans CJ va s’oppérer.
à L’affirmation de l’écriture comme cet « espace blanc » où le narrateur ira jeter l’ancre vient
accompagnée d’un jeu de lumières qui va de l’obscurité jusqu’à la clarté, aussi bien sur le plan
réel que symbolique.
à Souvenir du souvenir de Noël à Chiume : c’est la pénombre des maisons des tantes qui
revient.
Souvenir Noël 1971 Chiúme, Chap. O :
“Assis sur le lit, face à l'étendue vert-jaune de la plaine et à l'orage qui enflait sur le
Quando, je me suis souvenu des Tantes très vieilles dans les appartements énormes de
la rue Alexandre Herculano et de la rue Barata Salgueiro, plongées dans une éternelle
pénombre où brillaient des verres à Porto et des théières : tante Mimi, tante Bilou, un
monsieur malade qui bavait ses interjections dans un fauteuil, des messieurs âgés qui
étiraient une mèche d'une oreille à l'autre afin de cacher leur calvitie et qui me
pinçaient la joue de deux doigts distraits, des pianos droits, la photo signée du dernier
roi du Portugal, des boîtes en fer pour les biscuits avec des scènes de chasse sur le
couvercle, le passé, vous savez ce que c'est, me venait à la mémoire comme un déjeuner
mal digéré nous monte à la gorge en reflux amers : l'oncle Éloi qui remontait les
pendules, la mer féroce de la Praia das Maçãs en automne cognant la muraille, les gros
doigts du fermier soudain délicats pour inventer une fleur.”
à Par ailleurs, dans cette scène capitale du roman, au cours de laquelle se produit une mise à
mort et une auto-ranimation du narrateur très symbolique pour la fin du roman, c’est bien la
représentation du souvenir de la maison familiale « …douloureusement ancrée à Benfica… »
(CJ, 130) qui intervient.
à Excipit :
“J'ai rendu visite à mes tantes quelques semaines après en endossant un costume
d'avant la guerre qui flottait autour de ma taille à la manière d'une auréole tombée,
malgré les efforts des bretelles qui me tiraient les jambes vers le haut comme si elles
étaient armées d'une hélice invisible. J'ai attendu debout, près du piano avec ses
chandeliers, coinçant mes timides os entre une console Empire, aux cuisses tordues,
couverte de cadres de généraux défunts, et une énorme horloge dont le cœur grandiose
hoquetait doucement en claquements rythmiques à la façon d'un bouddha pacifique
qui digère. Les rideaux des fenêtres ondulaient avec des gestes évasifs de chorégraphes
ennuyés, les yeux aigus de l'argenterie scintillaient depuis les buffets dans l'obscurité.
Les tantes ont allumé la lampe pour mieux m'observer et la lumière a soudain révélé
les tapis anciens déteints, les potiches chinoises lançant, de leurs surfaces blanches, des
dragons à la langue tordue, la curiosité des bonnes qui guettaient depuis la porte en
essuyant leurs mains grasses à des tabliers de cuisine. Instinctivement je me suis placé
dans l'attitude sérieuse et raide que l'on offre aux photographes des foires qui nous
examinent derrière les grosses loupes impitoyables des appareils à “trépied, ou au
garde-à-vous, comme lorsque j'étais élève officier à Mafra devant la mauvaise humeur
autoritaire et chronique du capitaine qui fronçait les sourcils, les bottes écartées, dans
une arrogance de mauvais augure. Cela sentait le camphre, la naphtaline, la pisse de
[Document de travail. Merci de ne pas citer sans autorisation.] 9
cammaertfelipe@[Link]
siamois, et j'ai eu violemment envie de sortir de là, dans la rue Alexandre Herculano où
au moins on entrevoyait, en haut, un petit bout trouble de ciel. ”
à Progression de l’obscurité vers la luminosité non seulement au niveau du récit cadre (le
jour se lève…petit matin à LX) mais aussi sur le plan des idées.
• Besoin de lumière artificielle, ou plutôt que la luminosité naturelle soit amplifiée par
un éclairage artificiel.
• Besoin de fuir de la nuit, de la solitude et du soliloque.
• Apparaît juste au moment où advient la clarté, quelques pages avant que le souhait de
« claquer la porte » ne soit formulé.
• Devient la destinataire de la narration (occupe la place de la femme…)
Chap. U :
“La case de tante Teresa, entourée de l'odeur douce des pieds de liambe et de tabac, est peut-
être le seul endroit que la guerre n'a pas réussi à envahir de son odeur pestilentielle et cruelle.
Celle-ci s'est étendue sur l'Angola, la terre sacrifiée et rouge d'Angola, elle a atteint le Portugal
à bord des bateaux de militaires qui revenaient désorientés et étourdis d'un enfer de poudre,
elle s'est insinuée dans mon humble ville que les seigneurs de Lisbonne ont masquée de
fausses pompes de carton-pâte, je l'ai trouvée couchée dans le berceau de ma fille, comme un
chat, me regardant avec des paupières d'une oblique méchanceté, en train de me fixer dans les
draps avec la même rage trouble et envieuse que les sous-lieutenants autour des tables de jeu,
mesurant avec rancœur, le pistolet à la ceinture, les cartes du partenaire. La guerre s'est
propagée aux sourires des femmes des bars, sous les ampoules dépolies des lampes qui
multiplient en ombres la courbe investigatrice des nez, elle a troublé les boissons d'un goût
aigre de vengeance, elle nous attend au cinéma, installée à notre place, habillée de noir,
comme un notaire veuf qui retire de sa poche l'étui en plastique des lunettes. Elle est ici, dans
cet appartement vide, dans les placards de cet appartement vide, enceinte des fœtus mous de
mes culottes, dans l'espace géométrique des ténèbres que les lampes n'atteignent jamais, elle
est ici et elle m'appelle tout bas de la voix pâle et blessée de mes camarades assassinés sur les
pistes de Ninda et de Chiume, elle tend vers moi des coudes blancs et osseux dans un
enlacement gazeux qui m'écœure.” (193)
Chap. U
“dans la case de tante Teresa, quand la porte était fermée à clé et les ouvertures closes sur une
intimité de tabernacle, la guerre circulait de manguier en manguier, amenant par la main ses
héros morts et son faux patriotisme de stuc et de plâtre, sans oser entrer. Moi, j'écoutais, sur
la paille du matelas, ses pas anxieux au-dehors, je savais qu'elle guettait par les fentes mon
corps étroit et fatigué, je calculais son amertume furieuse et muette en se sentant expulsée,
méprisée par la mèche dans l'huile, par les images pieuses et par les cartes postales collées au
mur, et je souriais, le visage sur l'oreiller, de me trouver tranquille, en paix et tranquille, dans
un pays qui brûlait.”
• Case Teresa : n’est pas particulièrement marquée par l’obscurité mais plutôt par la
luminosité.
[Document de travail. Merci de ne pas citer sans autorisation.] 11
cammaertfelipe@[Link]
• En quelque sorte : l’envers de l’obscurité, le contraire de la guerre…
à Excipit :
“Non, non, allez toujours tout droit, tournez à la première à droite, ensuite à la seconde à
droite, et en un clin d'œil vous trouverez la place du Areeiro. Sauvée. Moi ? Je reste par là
encore un moment. Je vais vider les cendriers, laver les verres, mettre un peu d'ordre dans le
salon, regarder le fleuve. Je retournerai peut-être dans le lit défait, je tirerai les draps sur moi,
et je fermerai les yeux. On ne sait jamais, n'est-ce pas ? Mais il se peut très bien que tante
Teresa vienne me rendre visite.”
“Jai envie de vomir dans les w.-c. l'inconfort de ma mort quotidienne que je porte sur moi
comme une pierre d'acide dans l'estomac, qui se ramifie dans mes veines et qui glisse le long
de mes membres avec une fluidité huilée de terreur. J'ai envie de retourner, bien coiffé et sain,
à la ligne de départ où un cercle de visages compatissants et affables m'attend : la famille, les
frères, les amis, mes filles, les inconnus qui attendent de moi ce que, par timidité ou par
vanité, je n'ai pas su leur donner et leur offrir : la lucidité sans ressentiment et la chaleur
dépourvue de cynisme dont jusqu'ici je n'ai pas été capable. ” (CJ, 205)