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Rapport 2023 sur les droits humains

Le document décrit Amnesty International, une organisation non gouvernementale qui milite pour les droits humains. Amnesty International rassemble 10 millions de personnes dans le monde et travaille à promouvoir les droits humains pour tous. L'organisation est indépendante et impartiale.

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Rapport 2023 sur les droits humains

Le document décrit Amnesty International, une organisation non gouvernementale qui milite pour les droits humains. Amnesty International rassemble 10 millions de personnes dans le monde et travaille à promouvoir les droits humains pour tous. L'organisation est indépendante et impartiale.

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AMNESTY INTERNATIONAL

Amnesty International est un mouvement rassemblant 10 millions de


personnes, qui fait appel à l’humanité en chacun et chacune de nous
et milite pour que nous puissions toutes et tous jouir de nos droits
humains. Notre vision est celle d’un monde dans lequel les dirigeants
et dirigeantes tiennent leurs promesses, respectent le droit
international et sont tenus de rendre des comptes. Essentiellement
financée par ses membres et des dons individuels, Amnesty
International est indépendante de tout gouvernement, de toute
tendance politique, de toute puissance économique et de tout
groupement religieux. Nous avons la conviction qu’agir avec solidarité
et compassion aux côtés de personnes du monde entier peut rendre
nos sociétés meilleures.
Amnesty International est impartiale. Elle ne prend pas position sur
les questions de souveraineté, les conflits territoriaux ou les
instruments politiques ou juridiques internationaux susceptibles
d’être adoptés pour mettre en œuvre le droit à l’auto-détermination.
Pour cette raison, et compte tenu de sa volonté de mettre en avant
les responsabilités qui incombent aux États, Amnesty International
organise avant tout les informations du présent rapport
géographiquement, en fonction de l’État tenu de rendre des comptes
pour la situation des droits fondamentaux sur le territoire concerné.
Version originale anglaise : Ce rapport présente certaines des Le fait qu’un pays ou territoire
Amnesty International Ltd, 2024 principales évolutions en matière particulier ne soit pas traité ne
Peter Benenson House de droits humains au niveau signifie pas qu’aucune violation
1 Easton Street national et régional pour l’année des droits humains relevant du
Londres WC1X 0DW 2023, ainsi qu’une analyse de mandat de l’organisation n’y a
Royaume-Uni plusieurs défis cruciaux qui se été commise pendant l’année
posent au niveau mondial pour écoulée. De même, on ne saurait
© Amnesty International 2024 les droits fondamentaux. Il mesurer l’acuité des
Index : POL 10/7200/2024 comprend des entrées portant sur préoccupations d’Amnesty
les pays et territoires dont International à l’aune de la
ISBN : 978-2-87666-205-6
Amnesty International a pu suivre longueur du texte de chaque
ISSN : 0252-8312
la situation en termes de droits entrée. Le présent rapport ne
Un exemplaire de ce livre se humains en 2023. couvre pas de façon exhaustive
trouve à la Bibliothèque l’usage de la peine capitale, car
nationale de France. Amnesty International publie
Original : anglais chaque année un rapport distinct
portant sur les condamnations à
Sauf mention contraire, le
mort et les exécutions à travers le
contenu de ce document est sous
monde.
licence Creative Commons
(Attribution - Utilisation non
commerciale - Pas d’œuvre
dérivée – 4.0 International)
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licenses/by-nc-nd/4.0/
legalcode.fr
Pour plus d’informations, veuillez
consulter la page relative aux
autorisations sur notre site
www.amnesty.org/fr.
amnesty.org/fr

ii La situation des droits humains dans le monde


LA SITUATION DES
DROITS HUMAINS
DANS LE MONDE
AVRIL 2024
iv La situation des droits humains dans le monde
SOMMAIRE
LA SITUATION DES DROITS HUMAINS
DANS LE MONDE
Abréviations vii Chine 163
Préface ix Chypre 170
Analyse mondiale 16 Colombie 172
Résumé régional Afrique 29 Congo 177
Résumé régional Amériques 39 Corée du Nord 178
Résumé régional Asie- Corée du Sud 181
Pacifique 49 Côte d’Ivoire 184
Résumé régional Europe et Asie Croatie 185
centrale 60 Cuba 187
Résumé régional Moyen-Orient et Danemark 190
Afrique du Nord 72 Égypte 191
Entrées pays 85 Émirats arabes unis 197
Afghanistan 86 Équateur 199
Afrique du Sud 90 Érythrée 201
Albanie 94 Espagne 203
Algérie 95 Eswatini 206
Allemagne 99 États-Unis 208
Andorre 102 Éthiopie 215
Angola 102 Fidji 217
Arabie saoudite 105 Finlande 219
Argentine 109 France 220
Arménie 111 Gambie 225
Australie 113 Géorgie 227
Autriche 115 Ghana 230
Azerbaïdjan 117 Grèce 232
Bahreïn 120 Guatemala 236
Bangladesh 122 Guinée 238
Bélarus 126 Guinée équatoriale 240
Belgique 129 Haiti 242
Bénin 131 Honduras 243
Bhoutan 132 Hongrie 245
Bolivie 133 Inde 247
Bosnie-Herzégovine 135 Indonésie 253
Botswana 137 Irak 256
Brésil 138 Iran 261
Bulgarie 144 Irlande 267
Burkina Faso 146 Israël/Territoires palestiniens
Burundi 149 occupés 269
Cambodge 152 Italie 275
Cameroun 155 Japon 278
Canada 157 Jordanie 280
Chili 160 Kazakhstan 283

La situation des droits humains dans le monde v


Kenya 286 République tchèque 408
Kirghizistan 290 Roumanie 410
Kosovo 293 Royaume-Uni 411
Koweït 294 Russie 415
Laos 297 Rwanda 421
Lesotho 299 Salvador 424
Lettonie 300 Sénégal 427
Liban 301 Serbie 429
Libye 305 Sierra Leone 432
Lituanie 311 Singapour 434
Macédoine du Nord 312 Slovaquie 436
Madagascar 314 Slovénie 437
Malaisie 316 Somalie 439
Malawi 319 Soudan 443
Maldives 321 Soudan du Sud 446
Mali 322 Sri Lanka 450
Malte 325 Suède 453
Maroc et Sahara occidental 327 Suisse 454
Mauritanie 330 Syrie 456
Mexique 332 Tadjikistan 461
Moldavie 337 Taiwan 464
Mongolie 340 Tanzanie 465
Monténégro 341 Tchad 469
Mozambique 342 Thaïlande 471
Myanmar 344 Togo 474
Namibie 349 Tunisie 476
Népal 350 Turkménistan 480
Nicaragua 353 Turquie 482
Niger 355 Ukraine 487
Nigeria 357 Uruguay 493
Norvège 361 Venezuela 495
Nouvelle-Zélande 363 Viêt-Nam 501
Oman 364 Yémen 503
Ouganda 366 Zambie 507
Ouzbékistan 369 Zimbabwe 510
Pakistan 372
Palestine (État de) 376
Papouasie-Nouvelle-Guinée 380
Paraguay 382
Pays-Bas 384
Pérou 385
Philippines 388
Pologne 391
Porto Rico 394
Portugal 396
Qatar 397
République centrafricaine 399
République démocratique du
Congo 401
République dominicaine 407

vi La situation des droits humains dans le monde


ABRÉVIATIONS
Accord d'Escazú COP28
Accord régional sur l’accès à l’information, la 28e Conférence des Parties à la Convention-
participation publique et l’accès à la justice à cadre des Nations unies sur les changements
propos des questions environnementales en climatiques
Amérique latine et dans les Caraïbes
CPI
CEDEAO Cour pénale internationale
Communauté économique des États de
l’Afrique de l’Ouest EPU
Examen périodique universel
CIA
Agence centrale du renseignement des États- États-Unis
Unis États-Unis d’Amérique

CICR HCDH
Comité international de la Croix-Rouge Haut-Commissariat des Nations unies aux
droits de l’homme
Comité européen pour la prévention de la
torture HCR
Comité européen pour la prévention de la Haut-Commissariat des Nations unies pour
torture et des peines ou traitements les réfugiés
inhumains ou dégradants
LGBTI
Convention des Nations unies contre la Lesbiennes, gays et personnes bisexuelles,
torture transgenres ou intersexes
Convention contre la torture et autres peines
ou traitements cruels, inhumains ou OEA
dégradants Organisation des États américains

Convention européenne des droits de OIT


l’homme Organisation internationale du travail
Convention de sauvegarde des droits de
l'homme et des libertés fondamentales OMS
Organisation mondiale de la santé
Convention internationale contre les
disparitions forcées ONG
Convention internationale pour la protection Organisation non gouvernementale
de toutes les personnes contre les
disparitions forcées ONU
Organisation des Nations unies
Convention sur l’élimination de la
discrimination à l'égard des femmes OSCE
Convention des Nations unies sur Organisation pour la sécurité et la
l’élimination de toutes les formes de coopération en Europe
discrimination à l'égard des femmes

La situation des droits humains dans le monde vii


OTAN Rapporteur/Rapporteuse spécial·e sur les
Organisation du traité de l'Atlantique nord changements climatiques
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des
PIB Nations unies sur la promotion et la
Produit intérieur brut protection des droits de l’homme dans le
contexte des changements climatiques
PIDCP
Pacte international relatif aux droits civils et Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des
politiques Nations unies sur les exécutions
extrajudiciaires
PIDESC Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des
Pacte international relatif aux droits Nations unies sur les exécutions
économiques, sociaux et culturels extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires

Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des Sommet des BRICS


Nations unies sur l’extrême pauvreté Réunion annuelle des chefs d’État et de
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des gouvernement des pays membres des BRICS
Nations unies sur les droits de l'homme et (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud)
l'extrême pauvreté
UA
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des Union africaine
Nations unies sur la liberté d’expression
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des UE
Nations unies sur la promotion et la Union européenne
protection du droit à la liberté d'opinion et
d'expression UNESCO
Organisation des Nations unies pour
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des l'éducation, la science et la culture
Nations unies sur la torture
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des UNICEF
Nations unies sur la torture et autres Fonds des Nations unies pour l’enfance
traitements ou peines cruels, inhumains ou
dégradants

Rapporteur/rapporteuse spécial·e des


Nations unies sur la violence contre les
femmes
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des
Nations unies chargé·e de la question de la
violence contre les femmes, y compris ses
causes et ses conséquences

Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des


Nations unies sur le racisme
Rapporteur/Rapporteuse spécial·e des
Nations unies sur les formes contemporaines
de racisme, de discrimination raciale, de
xénophobie et de l’intolérance qui y est
associée

viii La situation des droits humains dans le monde


PRÉFACE
Jamais je n’aurais pensé que j’évoquerais un jour le film des années 1980
Retour vers le futur pour parler de la situation en matière de droits humains.
Nous en sommes pourtant là, dans un monde qui remonte dans le temps en
tourbillonnant, fonçant vers l’avant-1948, année marquée par la promesse
d’une universalité des droits fondamentaux, tout en se ruant encore plus vite
en avant, vers un avenir aux mains des géants technologiques et d’une
intelligence artificielle (IA) générative échappant à tout contrôle.

RECRUDESCENCE DES PRATIQUES « AUTORITAIRES »


Selon le centre de recherches en sciences politiques V-Dem, le nombre de
personnes vivant dans des démocraties (c’est-à-dire, de façon générale, dans
des pays où s’applique l’état de droit, où l’exécutif est soumis à un contrôle
exercé par les pouvoirs législatif et judiciaire, et où les libertés civiles sont
respectées) est revenu en 2023 au niveau de 1985, soit avant la chute du
Mur de Berlin, avant la libération de Nelson Mandela et avant la fin de la
Guerre froide, alors synonyme d’un espoir d’ouverture vers une ère nouvelle
pour l’humanité.
Une ère nouvelle bien trop brève et dont il ne reste aujourd’hui quasiment
plus qu’un souvenir. Ce constat est devenu plus évident que jamais en 2023.
Les pratiques et les idées « autoritaires » se sont répandues au sein d’un
grand nombre de gouvernements et de sociétés. Du nord au sud et d’est en
ouest, les politiques autoritaires ont grignoté la liberté d’expression et
d’association, contesté l’égalité des genres et érodé les droits sexuels et
reproductifs.
Fondé sur la haine et se nourrissant des peurs, le discours public dominant
a empiété sur l’espace civique et s’est employé à diaboliser les individus et les
groupes marginalisés, et plus particulièrement les personnes réfugiées ou
migrantes et les membres des populations racisées.
Le retour en arrière en matière de droits des femmes et d’égalité des genres
s’est accentué en 2023 et bon nombre d’acquis de ces 20 dernières années
se sont retrouvés menacés.
En Afghanistan, le fait d’être une femme ou une fille est devenu, de fait, un
crime. Les talibans ont adopté en 2023 des dizaines de décrets destinés à
faire disparaître les femmes de la vie publique. De même, en Iran, les
autorités ont poursuivi leur violente répression du mouvement « Femme. Vie.
Liberté » et se sont répandues en déclarations haineuses qualifiant de
« virus », de « maladie sociale » ou de « désordre » la décision de certaines
femmes de retirer leur voile.
Aux États-Unis, 15 États interdisaient désormais totalement l’avortement ou
ne l’autorisaient plus qu’à titre exceptionnel, dans des circonstances
extrêmement limitées, avec des répercussions disproportionnées sur les
personnes noires et les autres personnes racisées. En Pologne, au moins une
femme est morte de ne pas avoir pu légalement bénéficier des services
d’avortement que son état nécessitait. L’Ouganda a adopté une loi anti-gay
très répressive, tandis que certains responsables politiques américains se

La situation des droits humains dans le monde ix


faisaient les chantres de discours, de politiques et de réglementations hostiles
aux personnes transgenres.
Alors que la richesse globale n’a jamais été aussi importante à l’échelle de la
planète, l’année 2023 a été, comme l’a déclaré la Banque mondiale, « placée
sous le signe des inégalités ». Les défenseur·e·s des droits économiques et
sociaux ont été parmi les militant·e·s les plus fréquemment pris pour cibles
par la répression dans des pays aussi divers que le Royaume-Uni, la Hongrie
ou l’Inde. Des militant·e·s pour le climat ont été qualifiés de « terroristes »
pour avoir dénoncé des décisions gouvernementales d’accroissement de la
production et du financement des énergies fossiles. Des personnes qui
critiquaient la manière dont l’économie était gérée au Moyen-Orient ont été
réduites au silence et arbitrairement arrêtées, tout comme des syndicalistes
dans la région Asie-Pacifique ou des militant·e·s engagés dans la lutte contre
la corruption en Afrique de l’Ouest.

RETOUR À L’AVANT-1948 ?
Cependant, en 2023, notre machine à remonter le temps métaphorique
nous a également projetés bien plus loin dans le passé, bien avant 1985,
nous entraînant dans une descente vers un enfer dont les portes avaient
pourtant été verrouillées en 1948. « Plus jamais ça », avait déclaré l’humanité
au lendemain d’une guerre mondiale qui avait fait quelque 55 millions de
morts dans la population civile et après avoir été confrontée à l’horreur
indicible d’un Holocauste qui s’était traduit par l’extermination de six millions
de personnes juives et de millions d’autres individus.
Malheureusement, en 2023, les leçons morales et juridiques issues de ce
« plus jamais ça » ont été réduites en miettes. À la suite des crimes
monstrueux perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, qui se sont soldés par
la mort de plus d’un millier de personnes, pour la plupart des civil·e·s
israéliens, des milliers de blessés et la prise de quelque 245 otages et
prisonniers et prisonnières, Israël s’est lancé dans une campagne de
représailles qui s’est muée en une expédition punitive contre toute une
population. Cette campagne s’est traduite par des bombardements aveugles
ou délibérés contre des personnes et des infrastructures civiles, le blocage de
l’aide humanitaire et une famine organisée.
Quelque 21 600 Palestiniennes et Palestiniens, pour la plupart des civil·e·s,
avaient été tués fin 2023 dans les bombardements incessants sur Gaza. Des
milliers d’autres étaient portés disparus, vraisemblablement enfouis sous les
décombres. La plupart des infrastructures civiles de Gaza ont été anéanties et
près de 1,9 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du territoire et
privées d’accès à une nourriture suffisante, à l’eau, à un abri, à des
installations sanitaires et à une assistance médicale.
Être Palestinien·ne aujourd’hui à Gaza, c’est se trouver plongé·e dans une
répétition autrement plus violente et destructrice de la « Nakba », la
« catastrophe » de 1948, au cours de laquelle plus de
750 000 Palestiniennes et Palestiniens avaient été déplacés de force.
Pour des millions de gens du monde entier, Gaza symbolise aujourd’hui
l’échec moral retentissant de nombre des architectes du dispositif mis en
place à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, et leur incapacité à défendre
l’engagement absolu en faveur du principe d’universalité, de notre humanité
commune et du « plus jamais ça ». Les principes inscrits dans la Charte des

x La situation des droits humains dans le monde


Nations unies, les Conventions de Genève, la Convention pour la prévention
et la répression du crime de génocide et le droit international relatif aux droits
humains ont été bafoués. Si cela est particulièrement manifeste de la part des
autorités israéliennes, Israël n’est cependant pas le seul coupable. Les États-
Unis ont aussi joué un rôle déterminant, comme certain·e·s dirigeant·e·s
européens et les responsables de l’Union européenne. C’est également le cas
de celles et ceux qui continuent d’envoyer des armes à Israël, qui n’ont pas
condamné les incessantes violations des droits perpétrés par ce pays ou qui
rejettent les appels à un cessez-le-feu.
Leur attitude est typique de la politique du « deux poids, deux mesures »
dénoncée depuis des années par Amnesty International. Certains acteurs
puissants sont même allés encore plus loin, se montrant prêts à mettre en
péril l’ensemble du système codifié mis en place en 1948, méprisant les
principes fondateurs de l’humanité et de l’universalité et nous dépouillant de
notre capacité, en tant que communauté mondiale, à éviter le pire.
Ceux-ci s’engouffrent dans la brèche ouverte par l’invasion à grande échelle
de l’Ukraine par la Russie, une violation de la Charte des Nations unies
commise au mépris de l’état de droit international. L’agression russe a
continué de se traduire par des attaques délibérées contre des civil·e·s,
faisant des milliers de victimes et détruisant massivement les infrastructures
civiles, et notamment les installations ukrainiennes destinées au stockage et à
l’exportation des céréales.
De même, la Chine, autre membre permanent du Conseil de sécurité des
Nations unies, a enfreint le droit international en protégeant le régime militaire
du Myanmar et ses frappes aériennes illégales, en pratiquant l’arrestation
arbitraire et la torture, et en cherchant à dissimuler aux regards extérieurs les
crimes contre l’humanité qu’elle continue de commettre, notamment contre
la minorité ouïghoure.

L’AVENIR DONT NOUS NE VOULONS PAS


L’arrivée en 2023, beaucoup plus rapide que prévu, de ChatGPT-4 et
d’autres outils d’IA générative nous a également précipités à une vitesse
accélérée vers le futur. À en juger par les abus liés à l’usage des technologies
constatés en 2023, nos perspectives d’avenir sont bien sombres.
Ces technologies ouvrent la porte à une érosion générale des droits
fondamentaux, perpétuant les politiques racistes et favorisant la
désinformation et les restrictions de la liberté d’expression. Les géants
technologiques ont choisi d’ignorer ou de minimiser ces effets néfastes, y
compris en situation de conflit armé, comme en Éthiopie, en Israël et dans les
territoires palestiniens occupés, au Myanmar ou au Soudan. Face à la montée
alarmante des contenus en ligne incitant à la violence ou plus généralement
nocifs aussi bien contre les Palestinien·ne·s que contre les personnes juives,
on a pu constater en Europe et aux États-Unis une forte recrudescence des
crimes haineux motivés par l’islamophobie et l’antisémitisme.
En 2023, les États ont de plus en plus eu recours aux technologies de
reconnaissance faciale comme aide au maintien de l’ordre lors de
manifestations et d’événements sportifs ou contre des populations
marginalisées, en particulier des personnes migrantes ou réfugiées. Ils ont fait
appel à des technologies abusives dans le cadre de leurs politiques
migratoires et de contrôle aux frontières, notamment à des technologies

La situation des droits humains dans le monde xi


permettant l’externalisation des contrôles d’entrée sur leur territoire, à des
logiciels d’analyse des données et à des systèmes de prise de décisions
s’appuyant sur des données biométriques et algorithmiques.
Les logiciels espions ont continué d’échapper dans une large mesure à toute
réglementation, alors que les atteintes aux droits humains qu’ils entraînaient
étaient attestées depuis des années. Amnesty International a ainsi révélé en
2023 que le logiciel espion Pegasus avait été utilisé contre des journalistes et
des militant·e·s de la société civile en Arménie, en Inde, en République
dominicaine et en Serbie. En outre, des logiciels espions provenant de l’Union
européenne ont été vendus à des pays du monde entier. Le Parlement
européen a réagi en adoptant, en novembre 2023, une résolution critiquant
l’absence de mesures destinées à limiter les atteintes commises par le
secteur des logiciels espions.
Cependant, puisque les hors-la-loi de la tech et leurs outils peu
recommandables sont laissés libres de sillonner à leur guise le Far West
numérique, les atteintes aux droits humains de ce genre risquent fort de se
multiplier en 2024, année électorale majeure. Tout cela n’est qu’un avant-
goût d’un avenir qui, déjà, se profile.

SOLIDARITÉ PLANÉTAIRE
La régression qui s’est produite en 2023 sur le plan des droits humains n’est
pas passée inaperçue, bien au contraire. Dans le monde entier, des hommes
et des femmes se sont mobilisés face à ce retour en arrière, faisant ainsi
preuve d’une solidarité internationale sans précédent.
Le conflit entre Israël et le Hamas a provoqué des centaines de
manifestations à travers le monde. Des millions de personnes ont dénoncé les
meurtres de civil·e·s, appelé à la libération des otages et exigé un cessez-le-
feu.
Le secrétaire général des Nations unies, les responsables de différents
organes de l’ONU et de nombreuses organisations humanitaires ont pris des
mesures inédites pour condamner les crimes de guerre commis dans le sud
d’Israël et à Gaza et pour demander à Israël de respecter le droit
international.
Les résolutions appelant à un cessez-le-feu adoptées fin 2023 par
l’Assemblée générale des Nations unies ont reçu le soutien d’une très large
majorité d’États. L’Afrique du Sud a pour sa part introduit un recours auprès
de la Cour internationale de justice, accusant Israël de violer, par son
comportement à Gaza, la Convention de 1948 pour la prévention et la
répression du crime de génocide et soulignant le rôle central que devait jouer
le système international codifié mis en place après la Seconde Guerre
mondiale.
L’année 2023 a aussi été celle de la montée en puissance de l’idée d’un
régime mondial favorisant une fiscalité plus équitable, afin de lutter contre
l’évasion ou « l’optimisation » fiscale et de mobiliser des moyens en faveur
des pays à faibles revenus. L’Assemblée générale des Nations unies a adopté
en novembre, contre la volonté des pays riches, une résolution proposée par
le groupe des États d’Afrique et mettant en place une commission
internationale chargée de rédiger d’ici juin 2025 un projet de convention de
l’ONU sur la fiscalité.

xii La situation des droits humains dans le monde


Nombreux ont été celles et ceux qui, en 2023, ont résisté aux forces qui
tentaient de ramener le monde dans la situation de 1985, voire d’avant 1948,
et qui les ont entravées. Beaucoup, aussi, ont défilé et manifesté pour
s’opposer aux forces qui entendaient nous propulser dans un futur que nous
ne souhaitons pas. Toutes ces personnes ont également eu une influence
déterminante sur ce qu’a été l’année 2023, envers et contre tout.
J’espère qu’en 2048 – ou même en 3048 –, les diplomates et les militant·e·s
se remémoreront cette année-là comme une année où beaucoup de gens
bien, un peu partout dans le monde, ont fait tout ce qu’ils pouvaient. Des
gens qui se sont dressés pour dire stop. Au nom de notre humanité
commune.

Agnès Callamard, secrétaire générale

La situation des droits humains dans le monde xiii


LA SITUATION DES
DROITS HUMAINS
DANS LE MONDE
ANALYSE MONDIALE ET RÉSUMÉS RÉGIONAUX
ANALYSE MONDIALE
Les atteintes aux droits humains ont été d’une ampleur considérable en 2023. Des États et
des groupes armés ont fréquemment perpétré des attaques et des homicides illégaux lors
de conflits armés de plus en plus nombreux. Dans le monde entier, des autorités ont
étouffé la dissidence en réprimant les libertés d’expression, d’association et de réunion
pacifique, en ayant recours à une force illégale contre des manifestant·e·s, en arrêtant et
en détenant arbitrairement des défenseur·e·s des droits humains, des opposant·e·s
politiques et d’autres militant·e·s, et parfois même en leur infligeant des actes de torture
ou d’autres mauvais traitements. Nombre d’États n’ont pas pris les mesures nécessaires
pour concrétiser les droits à l’alimentation, à la santé, à l’éducation et à un environnement
sain, négligeant les injustices économiques et la crise climatique. Les gouvernements ont
souvent réservé aux personnes réfugiées ou migrantes un traitement violent et raciste. Les
discriminations profondément ancrées exercées contre les femmes, les personnes LGBTI,
les peuples autochtones, les personnes racisées et des communautés religieuses ont
marginalisé ces personnes et les ont exposées à un risque disproportionné de subir des
violences et des atteintes à leurs droits économiques et sociaux. Des entreprises
multinationales ont joué un rôle dans certains de ces agissements. Les résumés régionaux
décrivent plus en détail ces tendances pour les différentes régions du monde.
La présente analyse mondiale porte essentiellement sur quatre questions qui mettent en
évidence certaines de ces tendances négatives à l’échelle de la planète : le fait de
considérer les civil·e·s comme des pions pouvant être sacrifiés sur l’échiquier des conflits
armés ; les réactions de plus en plus virulentes à l’égard de la justice de genre ; les effets
disproportionnés des crises économiques, du changement climatique et des dégradations
de l’environnement sur les populations les plus marginalisées ; et les menaces liées aux
technologies existantes et nouvelles, notamment l’intelligence artificielle générative.
Amnesty International estime que ces questions représentent des défis cruciaux en ce qui
concerne les droits fondamentaux, dans le monde entier, pour l’année 2024 et au-delà. Il
faut que les États prennent des mesures concertées pour relever ces défis, et pour
empêcher l’apparition de nouvelles crises et de nouveaux conflits ainsi que l’aggravation de
ceux qui existent déjà.

TRAITEMENT DES CIVIL·E·S DANS LES CONFLITS ARMÉS


Des États et des groupes armés ont traité les civil·e·s comme des pions pouvant être sacrifiées
lors de conflits armés qui pour certains trouvent en partie leur origine dans la discrimination
raciale ou ethnique. Le système international actuel, occasionnellement paralysé par des
rivalités entre États puissants et un racisme donnant lieu à des différences de traitement, n’a
généralement pas su protéger ces personnes.

VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL HUMANITAIRE


Les violations et le contournement du droit international humanitaire, également appelé lois de
la guerre, ont eu des effets dévastateurs sur les civil·e·s. Dans de nombreux conflits, les forces
gouvernementales ont mené des attaques terrestres et aériennes à longue portée, utilisant des
armes à large rayon d’action contre des zones peuplées. Cela a contribué de façon

16 La situation des droits humains dans le monde


considérable aux pertes civiles massives et aux vastes destructions d’habitations et
d’infrastructures.
Certaines parties à des conflits se sont comportées comme si le respect des dispositions du
droit international humanitaire était optionnel. L’agression de l’Ukraine par la Russie a été
marquée par des crimes de guerre persistants : les forces russes ont attaqué sans
discernement des zones peuplées et des infrastructures civiles d’exportation de céréales et
d’énergie, infligé des actes de torture ou d’autres mauvais traitements à des prisonniers de
guerre et causé une contamination environnementale de grande ampleur, notamment avec la
destruction délibérée, semble-t-il, du barrage de Kakhovka. L’armée du Myanmar et les milices
alliées à cette dernière ont mené des attaques ciblées contre des civil·e·s ainsi que des
attaques aveugles qui ont fait plus d’un millier de morts parmi la population civile en 2023.
Malgré cela, les gouvernements de la Russie et du Myanmar ont rarement réagi aux
informations faisant état de violations flagrantes, et se sont encore moins engagés à mener des
enquêtes. Ils ont l’un et l’autre reçu une aide financière et militaire de la part de la Chine.
Au Soudan, les deux parties au conflit, à savoir les Forces armées soudanaises et les Forces
d’appui rapide, se sont montrées peu préoccupées par le droit international humanitaire,
menant des attaques ciblées qui ont tué et blessé des civil·e·s et tirant avec des armes
explosives depuis des quartiers densément peuplés. Entre l’éclatement du conflit en avril 2023
et la fin de l’année, plus de 12 000 personnes avaient été tuées, plus de 5,8 millions avaient
été déplacées et quelque 1,4 million avaient fui le pays pour se réfugier à l’étranger.
Les autorités israéliennes ont déployé des efforts tout particuliers pour présenter leurs
attaques contre Gaza comme étaient conformes au droit international humanitaire. En réalité,
elles n’ont fait que tourner en dérision certaines de ses dispositions essentielles. Elles ont
négligé les principes de distinction et de proportionnalité en acceptant d’énormes pertes
civiles et des destructions massives de biens de caractère civil. À la fin de l’année 2023, leurs
offensives terrestres et leurs bombardements incessants avaient, selon le ministère de la Santé
de Gaza, tué 21 600 Palestinien·ne·s, dont un tiers étaient des enfants. Les preuves de crimes
de guerre se sont multipliées lorsque les forces israéliennes ont bombardé des camps de
personnes réfugiées bondés et des bâtiments résidentiels, à maintes reprises exterminant des
familles entières et détruisant des hôpitaux, des écoles gérées par les Nations unies, des
boulangeries et d’autres infrastructures essentielles. Les autorités israéliennes ont fait passer
leurs ordres d’évacuation concernant le nord de Gaza pour des mesures appropriées
d’avertissement et de précaution mais, en réalité, elles ont ainsi déplacé de force près de
1,9 million de Palestiniens et Palestiniennes (83 % de la population totale de Gaza, qui
s’élevait à 2,3 millions de personnes) en les chassant de chez eux, et elles les ont
délibérément privés d’aide humanitaire dans le cadre du blocus illégal de Gaza qui se
poursuivait. Ces éléments et d’autres encore, notamment la montée des propos racistes et
déshumanisants de la part de certains représentants du gouvernement israélien à l’encontre
des Palestinien·ne·s, étaient les signes avant-coureurs d’un génocide.
Le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens, quant à eux, ont justifié leur attaque du
7 octobre 2023, qui a précédé le bombardement et l’offensive terrestre menés par Israël, en la
présentant comme un acte de résistance face à l’occupation militaire de longue date de Gaza
et de la Cisjordanie par ce pays. Cependant, l’homicide délibéré de centaines de civil·e·s en
Israël, la prise d’otages, et les tirs de roquette aveugles sur Israël, entre autres, ont bafoué le
droit international humanitaire et s’apparentaient à des crimes de guerre.
Malgré les massacres de civil·e·s, les destructions colossales et les souffrances
incommensurables à Gaza, les États-Unis et de nombreux pays européens ont soutenu
publiquement l’action d’Israël. Certains pays, en particulier les États-Unis, ont continué de
fournir à Israël des armes utilisées pour commettre des violations flagrantes des droits
humains. Sachant que ces pays ont en parallèle dénoncé, à raison, les crimes de guerre

La situation des droits humains dans le monde 17


commis par la Russie et le Hamas, ils ont de façon flagrante appliqué une différence de
traitement entre les pays, sapant le respect du droit international humanitaire et la protection
des civil·e·s. L’Afrique du Sud, en revanche, a porté plainte contre Israël devant la Cour
internationale de justice (CIJ) pour des violations, à Gaza, de la Convention de 1948 pour la
prévention et la répression du crime de génocide.
Les forces gouvernementales et les groupes armés ont tout autant fait abstraction du droit
international humanitaire dans les conflits armés qui, en 2023, déchiraient l’Afghanistan, le
Burkina Faso, le Cameroun, l’Éthiopie, la Libye, le Mali, le Niger, le Nigeria, la République
centrafricaine, la République démocratique du Congo (RDC), la Somalie, le Soudan du Sud, la
Syrie et le Yémen. Les civil·e·s ont été frappés de plein fouet par des attaques aveugles et
d’autres attaques illégales, dont certaines constituaient des crimes de guerre.
Les violences fondées sur le genre étaient l’une des caractéristiques principales de certains
de ces conflits. Dans le contexte général des violences sexuelles commises par les forces de
défense érythréennes, des soldats ont enlevé au moins 15 femmes qu’ils ont détenues
pendant près de trois mois dans un camp militaire de la région du Tigré, en Éthiopie, et violées
de façon répétée. En RDC, plus de 38 000 cas de violences sexuelles ont été signalés rien que
dans la province du Nord-Kivu au cours du premier trimestre de 2023.
Des gouvernements ont exercé, sur leur territoire, une répression contre les personnes qui
critiquaient leurs actions militaires et les conséquences de celles-ci sur la population civile. En
2023, la Russie a atteint de nouveaux sommets en termes de censure en temps de guerre.
Des défenseur·e·s des droits humains, des médias et des militant·e·s politiques travaillant
dans des environnements de conflit ou d’après-conflit ont été attaqués. Les femmes
défenseures des droits humains se sont heurtées à des difficultés particulières1.

DISCRIMINATION RACIALE ET ETHNIQUE


Le racisme se trouve au cœur de certains de ces conflits armés et des réactions qu’ils
suscitent.
Le conflit en Israël et dans les territoires palestiniens occupés plonge en partie ses racines
dans une manifestation extrême de discrimination raciale, à savoir un apartheid imposé de
longue date par Israël aux Palestinien·ne·s, à travers lequel l’État israélien opprime et domine
la population palestinienne en recourant à la fragmentation territoriale, la ségrégation et le
contrôle, la dépossession de terres et de biens et la privation des droits économiques et
sociaux. Les conflits armés qui sévissent dans des pays tels que l’Éthiopie, le Myanmar et le
Soudan sont eux aussi marqués par des considérations ethniques.
La discrimination raciale s’est également manifestée dans les réactions à ces conflits. La
pratique du deux poids, deux mesures fondée sur cette discrimination est apparue évidente
dans les discours et les politiques des États-Unis et de nombreux pays européens en ce qui
concerne non seulement le conflit en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, mais
aussi ses répercussions. De nombreux gouvernements ont imposé des restrictions illégales
pour les manifestations organisées en solidarité avec les Palestinien·ne·s. L’Allemagne,
l’Autriche, la France, la Hongrie, la Pologne et la Suisse ont interdit par anticipation de telles
manifestations en 2023, sous de vagues prétextes de risques d’atteinte à l’ordre public ou à la
sécurité nationale et, parfois, sous l’influence de stéréotypes racistes. Aux États-Unis, en
Europe de l’Ouest et ailleurs encore, des médias et des personnalités politiques ont
fréquemment tenu des propos déshumanisants à l’égard des Palestinien·ne·s, diffusé des
discours racistes et fait l’amalgame entre musulman·e·s et terroristes.
Dans ce contexte, les crimes de haine antisémites et islamophobes se sont multipliés en
Europe et aux États-Unis. On a également constaté une progression alarmante des incitations
à la haine et d’autres contenus préjudiciables sur Internet à l’encontre des communautés

18 La situation des droits humains dans le monde


palestinienne et juive de manière générale. Des contenus publiés par des Palestinien·ne·s et
des personnes défendant les droits de ces derniers auraient fait l’objet d’une modération
potentiellement discriminatoire de la part de différents réseaux sociaux2.
Parallèlement, des études portant sur l’Éthiopie publiées en octobre 2023 ont montré qu’en
n’endiguant pas les incitations à la haine sur sa plateforme Facebook, Meta avait contribué à
des homicides et à d’autres graves atteintes aux droits humains commis contre des membres
de la communauté tigréenne3.
Le racisme a aussi entaché le traitement réservé aux personnes fuyant des conflits ou
d’autres crises. Les politiques de dissuasion et d’externalisation des migrations que l’Union
européenne (UE), des États européens hors UE et les États-Unis ont adoptées ou maintenues
en place ont contraint des personnes à entreprendre des voyages dangereux pour échapper à
des conflits ou à d’autres crises. À l’inverse, les Ukrainien·ne·s en quête de sécurité ont
globalement bénéficié d’un bon traitement. Sur une note positive, le Danemark, la Finlande et
la Suède ont pris, en mai 2023, des mesures visant à considérer comme allant de soi la
reconnaissance du statut de réfugiée pour les femmes et les filles afghanes. Néanmoins, les
pays européens n’ont de manière générale pas suffisamment procuré de voies sûres et
régulières pour protéger les Afghan·e·s et les autres personnes qui tentaient d’échapper à un
conflit et à de graves atteintes aux droits humains.

LE SYSTÈME INTERNATIONAL
Les institutions multilatérales se sont souvent révélées incapables d’exercer des pressions pour
que les parties aux conflits armés se conforment au droit international humanitaire, ou se sont
montrées peu disposées à le faire. L’insuffisance des ressources a certes joué un rôle, mais de
nombreux acteurs au sein de ces institutions ont manqué de courage ou n’ont pas toujours
respecté leurs propres principes. Dans le pire des cas, ils se sont même livrés à des
stratagèmes cyniques et égoïstes.
Le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas été capable de prendre des mesures effectives en ce
qui concerne les principaux conflits. Sans surprise, les États-Unis ont usé de leur droit de veto
pour l’empêcher à plusieurs reprises d’appeler à un cessez-le-feu à Gaza4. La paralysie du
Conseil de sécurité s’est même étendue à des questions sur lesquelles un terrain d’entente
avait été trouvé auparavant. Ainsi, en juillet 2023, il n’a pas prorogé l’autorisation du
mécanisme d’acheminement de l’aide humanitaire transfrontalière en Syrie. Son groupe de
travail sur les enfants et les conflits armés n’a pas pu obtenir de consensus au sujet des
graves violations commises contre les enfants en Afghanistan, au Myanmar, en Somalie et en
Syrie, alors que les négociations avaient duré plus d’un an, voire deux ans ou davantage dans
certains cas.
Par ailleurs, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU n’a pas toujours fait preuve de
cohérence lorsqu’il s’agissait de gérer les conséquences d’un conflit armé. En 2023, il a créé
un mécanisme de surveillance de la situation des droits humains au Soudan et a prolongé
l’examen de la situation des droits fondamentaux en Russie, mais dans le même temps il n’a
pas renouvelé certains mandats cruciaux, dont celui de la Commission internationale d’experts
des droits de l’homme sur l’Éthiopie, alors que le conflit dans ce pays avait déjà fait jusqu’à
600 000 morts parmi la population civile et que la Commission avait mis en garde contre un
risque élevé de nouvelles atrocités. Le mandat de la Mission d’établissement des faits sur la
Libye, qui avait pourtant conclu que les violations manifestes des droits humains s’étaient
poursuivies sans relâche dans le pays en toute impunité, n’a pas non plus été renouvelé.
Certains États se sont opposés activement à la prolongation de ces mandats essentiels et, face
à cette résistance, des pays qui avaient été favorables à la création de ces mécanismes ont
retiré leur soutien.

La situation des droits humains dans le monde 19


Quelques signes ont montré que les Nations unies étaient au moins disposées à s’attaquer
aux terribles menaces découlant du développement non réglementé de systèmes d’armes
autonomes, qui font courir le risque que des décisions de vie ou de mort soient laissées à
l’appréciation d’algorithmes pilotés par l’intelligence artificielle. En décembre 2023,
l’Assemblée générale des Nations unies s’est déclarée très majoritairement favorable à une
résolution soulignant l’urgence qu’il y avait à traiter cette question. Le secrétaire général de
l’ONU et le Comité international de la Croix-Rouge ont appelé les États à signer un traité
juridiquement contraignant sur les systèmes d’armes autonomes à l’horizon 2026.
Les responsables présumés de crimes de droit international commis lors de conflits armés
n’ont généralement guère eu à rendre de comptes et le Bureau du procureur de la Cour
pénale internationale (CPI) s’est montré de plus en plus partial et sélectif dans le traitement
des situations dont il était saisi. Il a clos ses enquêtes sur le Kenya et l’Ouganda et n’en a pas
ouvert sur le Nigeria, contrairement à ce qu’il avait annoncé. Néanmoins, les enquêtes de la
CPI se sont poursuivies concernant plusieurs situations au sujet desquelles Amnesty
International a recueilli des informations faisant état de crimes de droit international. La CPI a
notamment émis un mandat d’arrêt contre le président russe Vladimir Poutine et la
commissaire russe aux droits de l’enfant Maria Lvova-Belova pour des crimes de guerre
présumés, mandat assorti de l’obligation pour tous les États membres de la CPI de les arrêter
et de les remettre à la Cour, comme l’a confirmé une haute juridiction d’Afrique du Sud. Le
procureur de la CPI a publié tardivement des déclarations confirmant que l’enquête en cours
sur la situation en Palestine couvrirait les actes commis en Israël et dans les territoires
palestiniens occupés le 7 octobre et après cette date.
Par ailleurs, l’adoption en mai 2023 de la Convention de Ljubljana-La Haye pour la
coopération internationale en matière d’enquête et de poursuite du crime de génocide, des
crimes contre l’humanité, des crimes de guerre et autres crimes internationaux (Convention
d’entraide judiciaire) permettra aux victimes de crimes de droit international de saisir des
tribunaux nationaux5.
Il faut que tous les États membres de l’ONU prennent des mesures pour réformer le
Conseil de sécurité afin que les membres permanents ne puissent pas utiliser leur droit de
veto sans aucun contrôle. Ils doivent signer et ratifier sans réserve la Convention d’entraide
judiciaire. Ils doivent également s’attaquer aux causes profondes des conflits, y compris la
discrimination raciale et ethnique, et veiller au respect du droit international humanitaire
lors des conflits armés, notamment en ce qui concerne la protection des civil·e·s. Ils
doivent renforcer les institutions de l’ONU qui jouent un rôle de prévention, dont le Conseil
des droits de l’homme, le système des procédures spéciales et les organes qui enquêtent
sur les crimes de droit international, établissent des rapports et conservent les éléments
de preuve.

RÉACTIONS VIOLENTES CONTRE LA JUSTICE DE GENRE


En dépit des progrès accomplis dans certains pays, les réactions violentes contre les droits des
femmes, des filles et des personnes LGBTI se sont intensifiées. De nombreux gouvernements
ont mis à mal les droits sexuels et reproductifs et les droits des personnes LGBTI, et n’ont pas
lutté contre la violence fondée sur le genre.

DISCRIMINATION ET DROITS SEXUELS ET REPRODUCTIFS


Ces dernières années, les défenseur·e·s des droits des femmes et les organisations de la
société civile ont fait progresser le respect des droits des femmes et des droits sexuels et
reproductifs. Cependant, ces avancées sont menacées. L’Entité des Nations unies pour

20 La situation des droits humains dans le monde


l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (ONU-Femmes) a indiqué que les
disparités entre les genres se creusaient.
Certains gouvernements ont renforcé la discrimination envers les femmes et les filles. En
Afghanistan, les autorités ont interdit aux femmes et aux filles de poursuivre leurs études au-
delà de l’école primaire et de travailler pour les Nations unies ou des ONG, et la plupart des
postes de la fonction publique leur sont désormais fermés. En Iran, les autorités ont intensifié
leur répression pour imposer le port du voile. Dans ces deux pays, les femmes ont subi de
violentes représailles de la part de l’État pour avoir exercé ou revendiqué leurs droits. Les
autorités françaises ont durci en 2023 leurs restrictions relatives au port de vêtements
considérés comme présentant un caractère religieux dans les écoles ou dans le cadre de la
pratique sportive, exerçant ainsi une discrimination à l’égard des femmes et des filles
musulmanes.
Des progrès ont été accomplis dans quelques pays en matière de droits sexuels et
reproductifs au cours de l’année. Au Honduras, le gouvernement a mis fin à 14 ans
d’interdiction de la vente et de l’utilisation de la pilule contraceptive d’urgence, mais
l’avortement n’y était toujours pas autorisé. Au Mexique, la Cour suprême a jugé contraire à la
Constitution le fait d’ériger en infraction pénale l’interruption de grossesse. En Espagne et en
Finlande, l’accès à l’avortement a été facilité.
Dans d’autres pays, en revanche, les autorités ont mis à mal les droits sexuels et
reproductifs, notamment l’accès à l’avortement. Aux États-Unis, l’application dans 15 États
d’une interdiction de l’avortement totale ou assortie d’exceptions extrêmement limitées a
touché de manière disproportionnée les personnes noires et les autres personnes racisées. En
Pologne, une femme au moins est décédée en 2023 après s’être vu refuser des services
d’avortement. À la suite de l’arrêt rendu en 2022 par la Cour suprême des États-Unis qui a
mis fin aux protections fédérales du droit à l’interruption de grossesse, des réseaux sociaux
comme Facebook, Instagram et TikTok ont censuré des informations essentielles sur les droits
reproductifs. Des personnes défendant les droits en matière d’avortement, notamment des
militant·e·s et des professionnel·le·s de la santé, ont subi une stigmatisation, des agressions
physiques et verbales, des actes d’intimidation et des menaces, et ont aussi fait l’objet de
poursuites judiciaires, d’enquêtes ou d’arrestations injustes6.

VIOLENCES FONDÉES SUR LE GENRE


Ces dernières années, le combat mené par les défenseur·e·s des droits des femmes a abouti à
des mesures visant à prévenir les violences faites aux femmes et aux filles. Néanmoins, ces
violences se sont poursuivies à un niveau alarmant.
Les protections juridiques permettant de prévenir et de combattre les violences fondées sur
le genre, y compris les violences sexuelles et les violences domestiques, ont été renforcées en
2023 dans plusieurs pays, dont le Japon, la Macédoine du Nord, l’Ouzbékistan et la Suisse.
Toutefois, des autorités partout dans le monde se sont systématiquement abstenues de
s’attaquer aux violences fondées sur le genre, profondément ancrées, et à l’impunité qui les
accompagnait, tout en négligeant les besoins à long terme des victimes. Au Mexique, neuf
femmes en moyenne ont été tuées chaque jour en 2023. Dans d’autres pays, comme l’Algérie
et la Tunisie, des femmes ont été victimes de crimes d’« honneur ». Les effets dévastateurs de
ces pratiques néfastes ont été illustrés par la mort en 2023 d’une adolescente de 16 ans qui a
mis fin à ses jours pour échapper à un mariage forcé au Niger, et celle d’une fillette de deux
ans soumise à une mutilation génitale féminine en Sierra Leone.

La situation des droits humains dans le monde 21


DROITS DES PERSONNES LGBTI
S’agissant de la protection des droits des personnes LGBTI, des progrès limités ont été
accomplis dans quelques pays, mais les attaques contre ces droits se sont intensifiées dans
de nombreux autres.
Des changements positifs ont été constatés dans la législation ou la politique de plusieurs
pays en 2023.En Lettonie, les pouvoirs publics ont reconnu les partenariats civils. À Taiwan,
les autorités ont reconnu pour la plupart des couples transnationaux de même sexe le droit de
se marier. La Cour suprême de Namibie a jugé qu’il était possible de régulariser son statut
migratoire sur la base d’un mariage conclu à l’étranger avec une Namibienne ou un Namibien
de même sexe. En Allemagne, en Espagne et en Finlande, les autorités ont facilité
l’autodétermination du genre.
Toutefois, 62 pays dans le monde étaient toujours dotés de lois qui érigeaient en infraction
les relations sexuelles entre personnes de même sexe et qui, dans de nombreux cas,
remontaient à la période coloniale7. L’année 2023 a vu déferler une nouvelle vague de
mesures juridiques ou de propositions visant à réduire les droits des personnes LGBTI. En
Ouganda, une nouvelle loi a introduit le recours à la peine de mort en cas d’« homosexualité
avec circonstances aggravantes ». Au Ghana, le Parlement a adopté une proposition de loi
homophobe. La Russie a adopté une nouvelle loi transphobe, la Bulgarie a mis fin à la
reconnaissance juridique du genre pour les personnes transgenres et le Royaume-Uni a
bloqué la promulgation de la Loi réformant la reconnaissance du genre adoptée par le
Parlement écossais. En Inde, la Cour suprême n’a pas accédé à la demande de
reconnaissance juridique du mariage entre personnes de même sexe.
Dans bien des régions, des personnes LGBTI ont été arrêtées et poursuivies en justice et des
organisations défendant leurs droits se sont vu imposer des restrictions. En 2023, nombre de
ces personnes ont été arrêtées et parfois même emprisonnées en vertu de dispositions
érigeant en infraction les relations sexuelles consenties entre personnes de même sexe,
notamment au Burundi, en Égypte, en Libye et en Tunisie, ou pour avoir organisé des
mariages ou des fêtes gays, comme au Nigeria. En Chine, une importante organisation LGBTI
a été contrainte à fermer ses portes en raison de la campagne anti-LGBTI menée par les
autorités. La Russie a interdit de fait toute activité publique en lien avec les droits des
personnes LGBTI, qualifiant d’« extrémiste » ce qu’elle appelait, sans le définir, le
« mouvement international LGBT ».
Des crimes violents contre des personnes LGBTI ont encore été commis cette année et sont
demeurés impunis dans de nombreuses régions. Au Guatemala, où le mariage entre
personnes de même sexe n’était toujours pas légal, 34 personnes au moins ont été tuées en
raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Au Liban, les autorités ont
incité à la violence envers les personnes LGBTI. En Irak, les pouvoirs publics ont ordonné aux
médias de remplacer le terme « homosexualité » par « déviance sexuelle ».
Tous les gouvernements doivent soutenir la justice de genre et les mouvements alliés afin
de lutter contre la discrimination à l’égard des femmes et de renforcer les droits sexuels et
reproductifs. Ils doivent accorder un degré de priorité élevé aux programmes destinés à
combattre les violences fondées sur le genre et à répondre aux besoins à long terme des
victimes. Ils doivent également appeler à l’abrogation des lois et des politiques
discriminatoires envers les personnes LGBTI.

22 La situation des droits humains dans le monde


IMPACT DES CRISES ÉCONOMIQUES ET DU CHANGEMENT
CLIMATIQUE
Les crises économiques, le changement climatique et les dégradations de l’environnement ont
touché de manière disproportionnée les populations marginalisées. Les défenseur·e·s des
droits humains faisant campagne en faveur des droits de ces populations ont également été
pris pour cible dans le cadre de la répression plus générale de la dissidence.

DROITS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX


Les conflits, le changement climatique et les effets de la pandémie de COVID-19 ont
conjointement attisé un ensemble de crises économiques. Dans un contexte où 4,1 milliards
de personnes ne bénéficiaient d’aucune couverture sociale en dehors des soins de santé, ces
crises ont eu de profondes répercussions sur les droits humains, notamment avec
d’innombrables cas de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire et énergétique. Elles
ont aussi considérablement menacé la concrétisation des objectifs de développement durable,
ce programme étant arrivé à mi-parcours en 2023. Selon un rapport publié par le secrétaire
général de l’ONU en avril 2023, « [u]ne évaluation préliminaire des quelque 140 cibles pour
lesquelles des données sont disponibles montre que seules 12 % environ sont en voie d’être
atteintes. » Par conséquent, si les tendances actuelles se poursuivent, 575 millions de
personnes vivront dans l’extrême pauvreté en 2030, alors que l’objectif est de l’éradiquer
totalement.
Les chocs économiques ont creusé l’endettement de pays déjà en proie à une crise de la
dette. Selon un rapport de la Banque mondiale paru en décembre 2023, quelque 60 % des
pays à faible revenu dans le monde étaient surendettés ou risquaient fortement de le devenir.
Beaucoup d’autres dépensaient d’importantes sommes pour régler des échéances toujours
plus lourdes, alors qu’ils avaient besoin de cet argent pour concrétiser les droits humains.
Parmi les pays extrêmement surendettés figuraient l’Égypte, l’Éthiopie, le Ghana, le Kenya, le
Pakistan, le Sri Lanka, la Tunisie, l’Ukraine et la Zambie.
Bien que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture ait signalé
quelques baisses des cours mondiaux des denrées alimentaires par rapport au pic de 2022,
les prix sont demeurés très élevés par rapport à la période qui a précédé l’invasion de
l’Ukraine par la Russie en février 2022 et ils ont continué à augmenter sur de nombreux
marchés. À différents moments de l’année 2023, il a été estimé que 78 % de la population de
la Sierra Leone était en situation d’insécurité alimentaire, que 46 % de la population du
Soudan du Sud était confrontée à un niveau élevé d’insécurité alimentaire et que cinq millions
de personnes étaient confrontées à une crise alimentaire en Somalie. L’OMS a indiqué que, à
la mi-décembre, 93 % des habitant·e·s de Gaza souffraient de la faim, ce qui les exposait au
risque de mourir de maladies normalement curables ; les femmes enceintes et les mères
allaitantes étaient particulièrement en danger.
Certains pays ont entrepris de modifier le système de taxation mondial et d’autres formes de
gouvernance économique afin de favoriser davantage la concrétisation des droits
économiques et sociaux. Dans ce cadre, des progrès ont été accomplis en vue de la création
d’un régime mondial de taxation plus équitable qui pourrait aider à mobiliser des ressources
au profit des pays à faible revenu. L’Assemblée générale des Nations unies a adopté une
résolution recommandant un processus en deux étapes pour la négociation d’une convention-
cadre de l’ONU sur une coopération fiscale efficace et inclusive à l’échelle internationale. Ce
texte a été proposé par le Nigeria et soutenu par une large majorité, malgré l’opposition d’un
nombre considérable de pays à revenu élevé tels que des États membres de l’UE, les États-
Unis, le Japon et le Royaume-Uni8.

La situation des droits humains dans le monde 23


DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN
Des phénomènes météorologiques extrêmes et des crises à évolution lente devenus plus
fréquents et plus intenses du fait du changement climatique ont touché des pays de tous
niveaux de revenu, mais ont eu des conséquences disproportionnées sur les pays à faible
revenu. Des gouvernements et des entreprises n’ont pas fait le nécessaire pour lutter
efficacement contre ces événements et pour empêcher de graves dégradations de
l’environnement.
Des gouvernements, en particulier ceux des pays qui sont historiquement de gros émetteurs
de gaz à effet de serre et qui, à ce titre, ont des obligations plus strictes au regard du principe
juridique de responsabilité commune mais différenciée, ont fait trop peu pour abandonner
progressivement l’utilisation des combustibles fossiles ou d’autres usages favorisant le
changement climatique. Beaucoup ont continué à développer les infrastructures liées aux
combustibles fossiles, y compris au moyen de fonds publics.
Le choix des Émirats arabes unis en tant que pays hôte de la dernière conférence en date
sur le changement climatique, la COP28, a suscité des polémiques, notamment parce que
l’entreprise pétrolière publique d’Abu Dhabi, dirigée par le président de la COP28, avait
annoncé des projets visant à accroître agressivement sa production de combustibles fossiles.
La décision de la COP28 en faveur d’une « transition vers l’abandon » des combustibles
fossiles dans les systèmes énergétiques était la première de la COP à mentionner les
combustibles fossiles. Toutefois, elle était très insuffisante : elle présentait des failles
permettant aux producteurs de combustibles fossiles et aux pays de ne pas changer de cap9.
Parallèlement, les 700 millions de dollars des États-Unis promis lors de la COP28 pour
alimenter le fonds relatif aux pertes et préjudices, destiné à aider les populations des pays à
faible revenu souffrant de phénomènes météorologiques catastrophiques et d’autres
préjudices du fait du réchauffement mondial, étaient à peine suffisants pour rendre ce
mécanisme opérationnel10.
Sur une note plus positive, plusieurs juridictions nationales ou régionales, notamment des
tribunaux à Chypre et en Irlande, ainsi que la Cour européenne des droits de l’homme, ont
reconnu le droit des groupes et des personnes de porter plainte lorsqu’ils estiment que les
gouvernements n’ont pas pris de mesures suffisantes pour lutter contre le changement
climatique ou les dégradations de l’environnement. Ces affaires sont susceptibles d’amener les
gouvernements et les entreprises du secteur des combustibles fossiles à devoir rendre des
comptes pour certains préjudices, et de jeter les bases d’autres actions en justice en lien avec
le changement climatique. Par ailleurs, en mars 2023, l’Assemblée générale des Nations
unies a soutenu Vanuatu et d’autres États insulaires du Pacifique en demandant à la CIJ de
rendre un avis qui fera autorité quant aux obligations et responsabilités des États en relation
avec le changement climatique11.

LES COMMUNAUTÉS MARGINALISÉES FRAPPÉES DE FAÇON DISPROPORTIONNÉE


Les groupes racisés, notamment les peuples autochtones et d’autres communautés victimes
de discrimination intersectionnelle, ont souffert de manière disproportionnée des
conséquences sur les droits humains des crises économiques, du changement climatique et
des dégradations de l’environnement.
Cet impact disproportionné s’explique par plusieurs facteurs, dont les effets cumulés de
discriminations structurelles et directes, passées ou présentes. Par conséquent, dans le
monde entier, des communautés marginalisées n’avaient pas toujours les moyens ni la
possibilité d’accéder à des médicaments et à d’autres biens ou produits de première
nécessité, notamment à l’eau potable, à une nourriture suffisante et à l’énergie.
Le passage du cyclone Mocha, qui a frappé le Myanmar au mois de mai 2023, a causé un
nombre de morts considérable au sein de la population rohingya, qui s’expliquait en grande

24 La situation des droits humains dans le monde


partie par les conditions effroyables dans lesquelles ces personnes vivaient depuis leur
déplacement forcé, en 2012. Au Pakistan, la santé des personnes vivant dans la pauvreté ou
travaillant dans le secteur informel a été particulièrement mise à mal par les vagues de chaleur
accablantes imputables au changement climatique. Des peuples autochtones et d’autres
groupes marginalisés ont été particulièrement touchés par les dégradations de
l’environnement liées à des projets extractifs de grande ampleur dans plusieurs régions,
notamment dans les Amériques et en Asie.

DÉFENSEUR·E·S DES DROITS HUMAINS


Les défenseur·e·s des droits humains agissant en faveur des droits des personnes touchées
par les crises économiques, le changement climatique et les dégradations de l’environnement
ont continué d’être pris pour cible par des gouvernements et des acteurs non étatiques.
Des syndicats œuvrant à la protection des travailleuses et travailleurs confrontés aux effets
des crises économiques et à celle des personnes qui critiquaient la gestion de ces crises par
les autorités ont été pris pour cible dans certains pays comme l’Égypte et la Corée du Sud. En
Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, des défenseur·e·s des droits humains luttant contre
la corruption, qui vidait les pays de leurs ressources, ont été menacés, emprisonnés, voire
tués12.
Ils figuraient parmi les nombreux défenseur·e·s des droits humains ayant été persécutés,
intimidés et même tués dans le cadre d’une répression plus générale et bien établie de la
dissidence. Trois habitants de la localité de Guapinol, au Honduras, ont été tués en 2023. Les
trois hommes faisaient campagne contre une entreprise minière et s’efforçaient de protéger le
cours d’eau dont ils dépendaient pour vivre. Des défenseur·e·s des droits humains figuraient
aussi parmi les personnes concernées par les lois ou règlements nouveaux limitant les droits à
la liberté d’expression ou d’association qui sont entrés en vigueur en 2023 dans plusieurs
pays, dont le Bangladesh, la Chine, Cuba, la Hongrie, l’Inde, la Jordanie, le Pakistan, la
Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Royaume-Uni et Singapour.
Des membres de peuples autochtones, des militant·e·s de la justice climatique et des
défenseur·e·s de l’environnement ont été victimes d’arrestations massives et de poursuites
alors qu’ils avaient simplement mené des actions pacifiques de désobéissance civile. Comme
beaucoup d’autres militant·e·s, ils ont dû faire face à une répression pénale ou à un recours
excessif ou inutile à la force alors qu’ils manifestaient. Le déploiement de projectiles à impact
cinétique et d’autres types de projectiles contre des manifestant·e·s a occasionné des
blessures, parfois à l’origine d’incapacités permanentes, à des milliers de personnes dans le
monde, et a provoqué la mort de dizaines d’autres13. La poursuite de la militarisation de la
police n’a fait qu’accroître ce danger. D’importants producteurs d’armes à létalité réduite se
sont montrés irresponsables en fournissant de tels dispositifs à des forces de sécurité réputées
pour les utiliser illégalement14. Il est donc encourageant de constater que l’élan en faveur d’un
traité juridiquement contraignant pour le contrôle du commerce des équipements utilisés par
les organes chargés de l’application des lois s’est renforcé. En 2023, le haut-commissaire des
Nations unies aux droits de l’homme, le rapporteur spécial des Nations unies sur les droits à la
liberté de réunion pacifique et à la liberté d’association et la rapporteuse spéciale des Nations
unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants se sont
tous déclarés favorables à un traité contre le commerce des instruments de torture.
Les gouvernements et les institutions financières internationales doivent procéder à un
allègement de la dette, y compris à une annulation pour les pays qui ne sont pas en
mesure de respecter leurs obligations relatives aux droits humains en raison de la lourdeur
de leurs échéances. Ils doivent investir dans des programmes de protection sociale
universelle qui concrétisent le droit à la sécurité sociale pour toutes les personnes, et
œuvrer ensemble afin de mettre sur pied le fonds mondial de protection sociale dont la

La situation des droits humains dans le monde 25


création a été proposée pour venir en aide aux pays à faible revenu15. Les gouvernements
doivent coopérer en vue d’établir une convention des Nations unies sur la fiscalité. Ils
doivent s’engager à abandonner totalement, rapidement et de manière équitable les
combustibles fossiles dans le cadre d’un ensemble plus général de mesures en faveur de la
transition énergétique. Ils doivent travailler à un traité des Nations unies contre le
commerce des instruments de torture. Ils doivent garantir la protection des défenseur·e·s
des droits humains.

MENACES LIÉES AUX TECHNOLOGIES EXISTANTES OU


NOUVELLES
L’apparition d’outils d’intelligence artificielle (IA) générative a fait les gros titres ces derniers
mois, ce qui a mis en lumière les menaces que ces outils et les technologies existantes
représentent pour les droits fondamentaux, en particulier pour ceux des populations les plus
marginalisées de la société. Les États n’ont pas pris de mesures suffisantes pour contrôler le
commerce mondial des logiciels espions et le modèle d’activité basé sur la surveillance adopté
par les géants de la technologie.

RISQUES LIÉS À L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE


Le lancement en 2023 de ChatGPT-4, un outil capable de synthétiser et de produire du texte,
a attiré l’attention sur la manière dont l’IA générative va transformer la vie professionnelle,
l’accès aux services publics et, plus généralement, l’expérience sur les plateformes en ligne.
Comme toute nouvelle technologie, l’IA générative peut offrir des opportunités mais, sans
réglementation adaptée et efficace, elle pourrait aussi accentuer les risques pesant sur les
droits humains dans des domaines tels que l’accès aux prestations sociales, à l’éducation et à
l’emploi, les droits du travail, le respect de la vie privée et la sécurité sur Internet. Il s’agit entre
autres d’un risque de renforcement des inégalités, notamment raciales, de surveillance accrue
et d’amplification des contenus haineux en ligne16.
Les systèmes d’IA existants, parmi d’autres technologies, accentuent déjà les inégalités et
portent préjudice aux populations marginalisées dans des domaines tels que l’accès aux
services publics, le maintien de l’ordre, la sécurité et les migrations17. En Serbie, la mise en
place d’un nouveau système de protection sociale partiellement automatisé, financé par la
Banque mondiale, a entraîné l’exclusion de nombreuses personnes, potentiellement plusieurs
milliers, qui ont alors cessé de bénéficier d’une aide pourtant essentielle ; les Roms et les
personnes en situation de handicap ont été particulièrement touchés. L’utilisation de la
technologie de reconnaissance faciale par Israël dans les territoires palestiniens occupés a
renforcé les restrictions du droit de circuler librement et contribué au maintien du système
d’apartheid. En 2023, la police de New York a révélé qu’elle se servait de la technologie pour
surveiller les manifestations du mouvement Black Lives Matter dans la ville, mais des
pressions de plus en plus fortes ont été exercées sur le conseil municipal pour qu’il interdise
cette pratique. Par ailleurs, les sociétés de capital-risque investissant dans les nouvelles
technologies ont souvent failli à leur obligation de respecter les droits humains18.

COMMERCE MONDIAL DES LOGICIELS ESPIONS


Les États n’ont rien fait pour contrôler le commerce mondial des logiciels espions. Les
recherches menées par Amnesty International en 2023 ont contribué à mettre en lumière
l’utilisation du logiciel espion Pegasus contre des journalistes et contre la société civile en
Arménie, en Inde, en République dominicaine et en Serbie. Une enquête de grande ampleur
réalisée par European Investigative Collaborations, en partenariat avec Amnesty International,

26 La situation des droits humains dans le monde


sur les « Predator files » a fait apparaître qu’un logiciel espion d’une entreprise « basée dans
l’UE et soumise à la réglementation européenne » avait été vendu librement à des pays du
monde entier19. Au lendemain de ces révélations, le Parlement européen a adopté, en
novembre 2023, une résolution critiquant l’absence de mesures destinées à limiter les
atteintes commises par le secteur des logiciels espions. Cette résolution est venue s’ajouter à
d’autres signes, notamment une déclaration venant de 11 États et datant de mars 2023 qui
reconnaît les menaces que représentent les logiciels espions sur le plan des droits humains,
montrant que certains responsables politiques commencent à agir.

ATTEINTES AUX DROITS HUMAINS COMMISES PAR LES GÉANTS DE LA


TECHNOLOGIE
Les préjudices causés par le modèle d’activité fondé sur la surveillance qui a été adopté par
les géants de la technologie ont été mis en évidence une nouvelle fois en 2023, non
seulement dans le contexte de conflits armés mais aussi dans la manière dont ils bafouent les
droits des enfants et des jeunes. Les pratiques intrusives de collecte de données et le système
de recommandation de contenu de TikTok représentent un danger pour les jeunes utilisateurs
et utilisatrices de la plateforme en amplifiant le contenu sur la dépression et le suicide qui est
susceptible d’aggraver des problèmes de santé mentale existants20. D’autre part, une
augmentation alarmante de l’incitation à la haine contre les personnes LGBTI a également été
constatée sur X (anciennement Twitter)21. La mésinformation et la désinformation politiques
vont probablement prendre de l’ampleur, ce qui constitue un risque particulièrement grave
compte tenu du grand nombre d’élections prévues en 2024. Dans de nombreux endroits de
par le monde, des forces politiques répressives ont instrumentalisé les réseaux sociaux pour
s’en prendre à des minorités et dresser des communautés les unes contre les autres en vue
d’augmenter leurs chances de succès aux élections. Ces manœuvres ont été facilitées et
renforcées par les algorithmes des réseaux sociaux et les modèles d’activité des géants de la
technologie, qui accordent la priorité à la « participation » des utilisateurs et utilisatrices et au
profit à tout prix. Ces risques ont été accentués par l’apparition d’outils fondés sur l’IA
générative.
Certaines autorités de contrôle, d’une part, et des victimes cherchant à obtenir réparation,
d’autre part, s’efforcent d’empêcher de nouvelles atteintes aux droits humains. En juillet 2023,
la Cour de justice de l’Union européenne a rendu un arrêt très important contre le modèle
d’activité fondé sur la surveillance qui est celui de Meta, entreprise propriétaire de Facebook
et d’Instagram. Peu après, les autorités norvégiennes ont ordonné à Meta de cesser d’afficher
des publicités personnalisées en fonction de l’activité en ligne et de l’emplacement présumé
des utilisateurs et utilisatrices en Norvège. Dans l’UE, la société civile s’est employée à prôner
une mise en œuvre ferme de la législation sur les services numériques adoptée en 2022, la
première réglementation détaillée au monde encadrant les géants de la technologie et
promettant le respect des droits humains. Cependant, certaines occasions de s’attaquer aux
dangers liés aux technologies d’IA ont été manquées. L’UE est parvenue à un accord
concernant la législation sur l’intelligence artificielle en 2023, mais la version finale du texte
n’est pas allée suffisamment loin pour prévenir les préjudices et elle pourrait même contribuer
à l’expansion et à la légitimation des activités de surveillance menées par la police et les
services des migrations.

La situation des droits humains dans le monde 27


Les gouvernements doivent interdire immédiatement les logiciels espions et la
technologie de reconnaissance faciale, qui sont extrêmement intrusifs. Ils doivent prendre
des mesures législatives et réglementaires fermes pour lutter contre les risques et les
préjudices liés aux technologies de l’IA. Ils doivent aussi encadrer les géants de la
technologie, en particulier en remédiant aux dangers inhérents au modèle d’activité fondé
sur la surveillance.

1. Challenges faced by women human rights defenders wording in conflict, post-conflict or crisis-affected settings, 5 juin
2. « Réseaux sociaux. Les plateformes doivent réagir plus vigoureusement à la prolifération de la haine et de la censure en ligne dans le contexte de la
crise israélo-palestinienne », 27 octobre
3. « Éthiopie. Les défaillances de Meta ont contribué à des atteintes aux droits de la communauté tigréenne pendant le conflit dans le nord du pays »,
31 octobre
4. « Israël/TPO. Le veto des États-Unis à la résolution sur le cessez-le-feu témoigne d’un mépris pour la souffrance des civil·e·s face à un très lourd
bilan », 8 décembre
5. “International Justice Day: Harnessing the Rome Statute and strengthening the system of international justice”, 17 juillet
6. Un mouvement inarrêtable. Appel mondial en faveur de celles et ceux qui défendent le droit à l’avortement, 24 novembre
7. Colonialism and sexual orientation and gender identity: Submission to the Independent Expert on protection against violence and discrimination
based on sexual orientation and gender identity, 15 juin
8. « Monde. Le vote en faveur d’une coopération fiscale internationale contribue à faire progresser les droits humains », 22 novembre
9. « Climat. L’accord de la COP28 visant à s’éloigner des combustibles fossiles établit un précédent, mais ne permet pas de garantir les droits
humains », 31 décembre
10. « Monde. Les premières promesses de financement du Fonds pour les pertes et dommages lors de la COP28 sont bien loin de répondre aux
besoins », 30 novembre
11. « L’ONU soutient les États insulaires du Pacifique en demandant à la CIJ de faire avancer la justice climatique », 29 mars
12. La lutte contre la corruption en péril. Répression à l’encontre de défenseur·e·s anticorruption en Afrique de l’Ouest et du Centre, 11 juillet
13. « Mon œil a explosé ». L’utilisation abusive des projectiles à impact cinétique dans le monde, 14 mars
14. The Repression Trade, 11 octobre
15. Hausse des prix, montée de la contestation. Argumentaire en faveur d’une protection sociale universelle, 10 mai ; Actions Speak Louder than Words:
The World Bank Must Promote Universal Social Protection, 10 octobre
16. « Les entreprises doivent agir maintenant pour assurer un développement responsable de l'intelligence artificielle », 14 juin
17. Digitally Divided: Technology, Inequality, and Human Rights, 2 octobre
18. Silicone Shadows: Venture Capital, Human Rights, and the Lack of Due Diligence, 13 décembre
19. Dans les mailles de Predator. La menace mondiale d’un logiciel espion « réglementé par l’Union européenne », 9 octobre
20. « Je me sens vulnérable ». Pris·e·s au piège de la surveillance intrinsèque à TikTok, 7 novembre ; Poussé·e·s vers les ténèbres. Comment le fil « Pour
toi » de TikTok encourage l’automutilation et les idées suicidaires, 7 novembre
21. « Augmentation des discours violents et haineux à l’encontre de la communauté LGBTQIA+ sur Twitter depuis le rachat par Elon Musk », 9 février

28 La situation des droits humains dans le monde


RÉSUMÉ RÉGIONAL AFRIQUE
Le regain de violence au Soudan était représentatif de l’immense souffrance des civil·e·s
pris dans des conflits armés dans la région et du mépris total des parties aux conflits à
l’égard du droit international humanitaire. Les informations faisant état de nombreuses
victimes civiles étaient fréquentes et choquantes, en particulier compte tenu de l’ampleur
des attaques ciblées et aveugles. Cette année encore, les violences sexuelles ont été un
élément caractéristique des conflits armés.
Dans bien des pays d’Afrique, il était dangereux de critiquer les autorités. Les personnes
qui manifestaient contre les abus, les manquements ou la corruption imputés à leur
gouvernement faisaient souvent l’objet d’une violente répression, qui visait
particulièrement les journalistes, les défenseur·e·s des droits humains, les militant·e·s et
les responsables et membres de l’opposition. En l’espace d’une semaine, les homicides de
l’éminent défenseur des droits humains Thulani Maseko en Eswatini et du journaliste
Martinez Zogo au Cameroun, ainsi que la mort du journaliste d’investigation rwandais John
Williams Ntwali dans des circonstances suspectes, ont marqué au mois de janvier une
période sombre pour le mouvement des droits humains.
Des facteurs conjugués, tels que l’inflation, la corruption, le changement climatique et les
conflits, ont créé des conditions de vie insoutenables. Des millions de personnes étaient
privées de leurs droits économiques et sociaux les plus élémentaires. De nombreux pays
ont été touchés de manière disproportionnée par une forte inflation des prix de
l’alimentation, et l’insécurité alimentaire a atteint un niveau effarant.
Des conflits armés et des phénomènes météorologiques extrêmes incessants ont entraîné
le déplacement de millions de personnes. En outre, les autorités de plusieurs pays se sont
soustraites à leur obligation de protéger les personnes réfugiées ou demandeuses d’asile.
La discrimination et les violences fondées sur le genre à l’égard des femmes et des filles
demeuraient solidement enracinées, tandis que les attaques homophobes et la répression
des droits des personnes LGBTI se sont intensifiées dans l’ensemble de la région.
Globalement, les États africains sont restés sourds aux appels les incitant à lutter contre
l’impunité, qu’ils ont ainsi laissée prospérer et alimenter le cercle vicieux des atteintes aux
droits humains et du mépris de l’état de droit. De nombreux États ont sapé les initiatives
en faveur de la justice et de l’obligation de rendre des comptes ou ont ouvertement entravé
l’examen de leur bilan en matière de droits humains par la communauté internationale.

ATTAQUES ET HOMICIDES ILLÉGAUX


Les conflits armés ont continué d’avoir des effets dévastateurs sur les civil·e·s au Burkina
Faso, au Cameroun, au Mali, au Nigeria, en République centrafricaine, en République
démocratique du Congo (RDC), en Somalie, au Soudan et ailleurs. Lorsqu’ils n’étaient pas
délibérément visés, notamment dans le cadre d’attaques motivées par des considérations
ethniques, les civil·e·s subissaient de plein fouet des opérations menées sans discernement,
qui pouvaient prendre la forme de frappes aériennes, de tirs de roquettes ou d’obus de
mortier, ou du recours à d’autres armes explosives à large rayon d’impact. Certaines de ces
attaques constituaient des crimes de guerre.
Au Soudan, plus de 12 000 personnes ont trouvé la mort lorsque des combats ont éclaté
entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces d’appui rapide (FAR). Des civil·e·s
ont été tués ou blessés dans des attaques ciblées à de multiples endroits du pays, dont

La situation des droits humains dans le monde 29


Khartoum, la capitale, mais plus particulièrement dans le Darfour occidental, ainsi que par des
armes explosives que les FAS et les FAR ont tirées depuis des quartiers densément peuplés.
Au Burkina Faso, des membres du groupe armé Ansarul Islam ont tué au moins 60 civil·e·s
dans la ville de Partiaga en février, ainsi que 22 personnes à Nohao six mois plus tard. Les
forces gouvernementales ont elles aussi pris pour cible la population civile. Des militaires
accompagnés de Volontaires pour la défense de la patrie ont tué au moins 147 civil·e·s dans le
village de Karma. En RDC, des groupes armés ont fait au moins 4 000 morts et des milliers de
blessés. Dans la province du Nord-Kivu, des combattants des Forces démocratiques alliées,
un groupe armé, ont massacré quelque 23 personnes à la machette. Dans la province de
l’Ituri, au moins 46 personnes, dont la moitié étaient mineures, ont été tuées par balle ou à
l’arme blanche en une nuit par des combattants de la Coopérative pour le développement du
Congo, un autre groupe armé. Au Mali, les attaques de l’État islamique au Sahel contre les
villages de Gaina et de Boyna, dans la région de Gao, ont fait 17 morts. Deux mois plus tard,
des membres du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ont attaqué les villages de
Bodio et de Yarou, dans la région de Bandiagara, faisant 37 morts parmi la population civile.
Au Nigeria, une frappe de l’armée de l’air a tué au moins 21 civil·e·s dans l’État du Niger,
tandis qu’en Somalie un nouveau conflit entre les forces de sécurité du Somaliland et des
combattants armés a fait 36 morts au sein de la population civile, principalement à cause du
pilonnage aveugle de la ville de Las Anod par les forces de sécurité du Somaliland.
Les parties aux différents conflits armés doivent protéger la population en cessant de
mener des attaques ciblées ou sans discernement contre des personnes ou des
infrastructures civiles.

VIOLENCES SEXUELLES OU LIÉES AU GENRE DANS LES


CONTEXTES DE CONFLIT
Cette année encore, des violences sexuelles et des violences fondées sur le genre ont été
perpétrées dans des contextes de conflit, notamment des viols, des viols en réunion, des
enlèvements et de l’esclavage sexuel. De nombreuses victimes n’ont pas eu accès à l’aide
médicale et psychosociale dont elles avaient besoin. Des membres des forces de défense
érythréennes ont maintenu au moins 15 femmes en captivité pendant près de trois mois dans
un camp militaire de la région du Tigré, en Éthiopie, et les ont violées à maintes reprises. Au
Burkina Faso, des membres présumés d’Ansarul Islam ont enlevé 66 femmes, filles et bébés
près du village de Liki (région du Sahel). Ces personnes ont été relâchées au bout de quatre
jours à la faveur d’un contrôle routier à Tougouri. Au Nigeria, des combattants de Boko Haram
ont enlevé plus de 40 femmes dans la zone de gouvernement local de Mafa (État de Borno).
En République centrafricaine, l’ONU a annoncé avoir recueilli des preuves de viol mettant en
cause 11 casques bleus tanzaniens. En RDC, plus de 38 000 cas de violences sexuelles ont
été signalés rien que dans la province du Nord-Kivu au cours du premier trimestre. Au Mali,
sur la même période, l’ONU a recensé 51 cas de violences perpétrées contre des femmes et
des filles dans le cadre du conflit. Au Soudan, des dizaines de femmes et de filles ont été
soumises à des violences sexuelles, notamment des viols, par des combattants des deux
camps, mais principalement par des membres des FAR et de leurs milices alliées. Des
combattants des FAR ont par exemple enlevé 24 femmes et filles et les ont séquestrées dans
un hôtel de Nyala pendant plusieurs jours dans des conditions s’apparentant à de l’esclavage
sexuel.
Les parties aux différents conflits armés doivent donner à leurs membres et à leurs forces
des ordres clairs interdisant les violences sexuelles ou fondées sur le genre, et les États

30 La situation des droits humains dans le monde


doivent veiller à ce que les victimes de ces violences aient pleinement accès à des soins
médicaux et à une aide psychosociale.

RÉPRESSION DE LA DISSIDENCE
LIBERTÉ DE RÉUNION PACIFIQUE
Dans toute la région, des manifestant·e·s sont descendus dans la rue pour faire entendre leurs
préoccupations sur une multitude de sujets, dont le coût élevé de la vie, la mauvaise
gouvernance et les violations des droits humains. Dans de nombreux cas, les forces de
sécurité ont dispersé ces rassemblements au moyen d’une force excessive : des dizaines de
manifestant·e·s et de passant·e·s ont été tués ou blessés, notamment en Angola, en Éthiopie,
au Kenya, au Mali, au Mozambique, au Sénégal et en Somalie. Au Kenya, la police a tué au
moins 57 personnes au cours de manifestations entre mars et juillet. Au Sénégal, au mois de
juin, des policiers et des hommes armés en civil ont tiré à balles réelles pour disperser de
violentes manifestations à Dakar, la capitale, et à Ziguinchor, faisant au moins 29 morts.
Dans d’autres cas, des manifestations ont été interdites par avance, comme en Guinée, au
Sénégal, en Sierra Leone et au Tchad. Ces interdictions ont porté essentiellement sur des
rassemblements et des manifestations organisés par la société civile ou par des partis ou
responsables de l’opposition. Au Tchad, le ministère de la Sécurité publique a interdit
notamment deux événements de protestation organisés par des partis d’opposition. Le motif
affiché était que ces partis n’avaient pas d’existence légale et ne remplissaient pas les
conditions d’autorisation relatives aux manifestations. En Guinée, l’interdiction générale de
tous les rassemblements politiques imposée depuis mai 2022 était toujours en vigueur.
Néanmoins, plusieurs manifestations de soutien au chef de l’État ont été autorisées.

LIBERTÉ D’EXPRESSION
Cette année encore, le droit à la liberté d’expression a été menacé. S’opposer ouvertement aux
politiques, aux mesures ou à l’inaction des pouvoirs publics ou diffuser publiquement des
informations jugées préjudiciables aux autorités pouvait entraîner une arrestation, une
détention arbitraire, voire la mort. En Eswatini, le défenseur des droits humains Thulani
Maseko a été assassiné à son domicile. Au Cameroun, le journaliste Martinez Zogo a été
enlevé dans la banlieue de Yaoundé et son corps mutilé a été retrouvé cinq jours plus tard. Il
travaillait sur la corruption présumée de personnes proches du gouvernement. John Williams
Ntwali, un journaliste d’investigation qui travaillait sur des questions en rapport avec les droits
humains, est mort dans des circonstances suspectes au Rwanda. La veille, il avait confié à un
confrère qu’il craignait pour sa sécurité.
Au Soudan du Sud, sept journalistes ont été incarcérés arbitrairement au centre de détention
du Service national de la sûreté à Djouba, la capitale, en lien avec une vidéo diffusée sur les
réseaux sociaux dans laquelle le président semblait s’uriner dessus. Ils ont été détenus
pendant des durées variables, allant jusqu’à 10 semaines, avant d’être libérés sans
inculpation. L’un d’eux aurait subi des actes de torture et d’autres mauvais traitements.
En Somalie, un tribunal a condamné à deux mois d’emprisonnement le journaliste Abdalle
Ahmed Mumin, secrétaire général du Syndicat des journalistes somaliens, déclaré coupable
d’avoir « désobéi aux ordres des autorités ». Ayant déjà passé plus de deux mois en détention
provisoire, il a été libéré, avant d’être de nouveau arrêté un peu plus d’une semaine après et
enfermé pendant un mois. En Tanzanie, entre les mois de juin et de décembre, au moins
12 personnes ont été arrêtées pour avoir critiqué l’accord sur les ports entre la Tanzanie et les
Émirats arabes unis, avant d’être libérées sans condition au bout de quelques jours.

La situation des droits humains dans le monde 31


Le harcèlement judiciaire de personnes émettant des critiques était monnaie courante. Au
Burundi, la journaliste Floriane Irangabiye a été condamnée à 10 ans d’emprisonnement pour
« atteinte à l’intégrité du territoire national ». Sa condamnation, fondée sur des propos tenus
lors d’une émission de radio, a été confirmée en appel. Au Bénin, Virgile Ahouansè, directeur
de l’information d’une station de radio en ligne, a été condamné à une peine de 12 mois
d’emprisonnement avec sursis pour « diffusion de fausses informations ». En 2022, il avait
diffusé une enquête dans le cadre de laquelle des témoins accusaient la police de s’être livrée
à des exécutions extrajudiciaires. Au Niger, Samira Ibrahim a été déclarée coupable de
« production de données de nature à troubler l’ordre public » après avoir affirmé sur Facebook
que l’Algérie ne reconnaissait pas le régime militaire du Niger.
Plusieurs journalistes, défenseur·e·s des droits humains et militant·e·s, notamment du Mali,
de République centrafricaine, de Tanzanie, du Tchad et du Togo, ont été contraints à l’exil. Au
Togo, Ferdinand Ayité et Isidore Kowonou, du journal L’Alternative, ont été condamnés à trois
ans de prison et à une lourde amende pour avoir publié un article accusant deux membres du
gouvernement de corruption. Ils ont quitté le pays pour ne pas avoir à purger leur peine. En
République centrafricaine, après avoir reçu des menaces d’une source inconnue, un
journaliste qui avait travaillé sur des faits de corruption présumés à l’Assemblée nationale a fui
le pays. Au Mali, Aminata Dicko, défenseure des droits humains, a dû s’exiler après avoir
dénoncé devant le Conseil de sécurité de l’ONU les atrocités commises par les forces armées.
À la suite de cette intervention, elle avait été convoquée par la Gendarmerie nationale, qui
l’avait interrogée en lien avec des accusations de haute trahison et de diffamation.
Au Bénin, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, au Togo et ailleurs, les pouvoirs publics ont
suspendu des médias, des journaux ou des sites d’actualités pour des durées plus ou moins
longues. Confrontées à une agitation sociale ou politique, les autorités d’Éthiopie, de Guinée,
de Mauritanie et du Sénégal ont suspendu ou perturbé l’accès à Internet. Au Nigeria, la
Commission nationale de régulation des médias a infligé des amendes à 25 stations de
diffusion en lien avec la façon dont elles avaient traité les élections générales de 2023. Il leur
était reproché d’avoir enfreint le Code de l’audiovisuel. D’autres autorités sont allées encore
plus loin, notamment au Bénin, où le groupe de presse de La Gazette du Golfe a vu ses
activités suspendues jusqu’à nouvel ordre. Au Burkina Faso, deux correspondantes étrangères
ont été expulsées du pays et, au Niger, le journal L’Événement a été contraint de fermer ses
portes parce qu’il n’aurait pas payé ses impôts.

LIBERTÉ D’ASSOCIATION
Les restrictions sévères et injustifiées du droit à la liberté d’association se sont multipliées. Des
partis d’opposition ont été pris pour cible et leurs possibilités d’organiser et de mener
librement leurs activités ont été limitées. Au Burundi, les autorités ont suspendu presque
toutes les activités du principal parti d’opposition, le Congrès national pour la liberté. Après le
coup d’État de juillet au Niger, l’armée a suspendu jusqu’à nouvel ordre toutes les activités des
partis politiques. En Ouganda, les réunions de campagne et les autres activités du parti
Plateforme de l’unité nationale ont été suspendues. Sur une note plus positive, la présidente
de la Tanzanie a levé l’interdiction des rassemblements et autres activités organisés par des
partis politiques qui avait été instaurée en 2016.
Les autorités ont continué d’instrumentaliser la législation pour restreindre les droits
humains, notamment le droit à la liberté d’association. En Angola, le Parlement a adopté le
projet de loi sur les ONG, qui risquait, selon celles-ci, de limiter le droit à la liberté
d’association et de donner à l’exécutif des pouvoirs excessifs lui permettant d’interférer avec
leurs activités.

32 La situation des droits humains dans le monde


ARRESTATIONS ET DÉTENTIONS ARBITRAIRES, TORTURE ET AUTRES MAUVAIS
TRAITEMENTS
Les arrestations et détentions arbitraires étaient toujours monnaie courante. Il était fréquent
que de nombreuses personnes soient arrêtées et placées en détention lors de la dispersion de
manifestations par les forces de sécurité ou dans le cadre d’un état d’urgence. En août, à la
suite de combats entre l’armée et la milice Fano dans la région Amhara, le gouvernement
éthiopien a décrété l’état d’urgence pour une durée de six mois dans l’ensemble du pays. Cet
état d’urgence a servi de prétexte à la détention de centaines de personnes, qui n’ont pas été
autorisées à consulter un·e avocat·e ni à recourir à la justice. Au Sénégal, plus d’un millier de
personnes ont été arrêtées et placées en détention principalement en raison de leur
participation à des manifestations ou de leur lien présumé avec le parti d’opposition Patriotes
africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef).
Dans d’autres pays, dont le Botswana, le Burundi, le Niger et le Zimbabwe, des personnalités
politiques de premier plan ont été arrêtées ou détenues arbitrairement. Au Botswana,
plusieurs responsables du Front patriotique du Botswana, un parti d’opposition, et deux
journalistes ont été arrêtés et détenus jusqu’à deux jours sans inculpation. À la suite du coup
d’État au Niger, le président, Mohamed Bazoum, et sa famille ont été retenus dans le palais
présidentiel. Plusieurs anciens membres du gouvernement et du parti au pouvoir ont été
détenus sans inculpation. Au Zimbabwe, Jacob Ngarivhume, dirigeant du parti d’opposition
Transform Zimbabwe, a été mis hors de cause en appel huit mois après avoir été condamné à
quatre ans de prison (dont un avec sursis). Il avait été arrêté en juillet 2020 pour avoir mené et
organisé des manifestations contre la corruption.
Des arrestations et détentions arbitraires ont aussi été signalées, entre autres, en Guinée
équatoriale, au Mali et en RDC.
En outre, la torture et les autres formes de mauvais traitements en détention suscitaient
toujours de graves inquiétudes. Des décès suspects en garde à vue ont été signalés dans
plusieurs pays, dont la Guinée équatoriale, le Lesotho, la Mauritanie et le Nigeria. En
Mauritanie, le défenseur des droits humains Souvi Ould Jibril Ould Cheine est mort après un
interrogatoire dans un poste de police. Une autopsie officielle a permis de conclure qu’il avait
été tué par strangulation, ce qui contredisait les affirmations des autorités selon lesquelles il
aurait succombé à une crise cardiaque. Le procureur de la République a ordonné l’arrestation
du commissaire et des policiers impliqués. Au Nigeria, Faiz Abdullahi est mort en garde à vue
dans l’État de Kaduna après avoir été torturé pendant son interrogatoire, et un lycéen de
17 ans est décédé à l’hôpital après avoir été torturé pendant son interrogatoire par la police
dans l’État d’Adamawa.

EXÉCUTIONS EXTRAJUDICIAIRES ET DISPARITIONS FORCÉES


Dans plusieurs pays, des exécutions extrajudiciaires et d’autres homicides illégaux, ainsi que
des disparitions forcées, ont encore été perpétrés à des fins de répression. Au Burkina Faso,
des personnalités de l’opposition ont été enlevées ou arrêtées et soumises à une disparition
forcée, notamment le président national d’une organisation représentant les intérêts des
éleveurs nomades. Cette année encore, des disparitions forcées ont été signalées au Burundi.
La majorité des victimes étaient des opposants politiques, et les auteurs présumés étaient
principalement des agents du Service national de renseignement et des membres des
Imbonerakure, la branche jeunesse du parti au pouvoir. En Érythrée, on ignorait toujours ce
qu’il était advenu de 11 membres du G-15, un groupe de 15 responsables politiques de haut
niveau qui avaient critiqué publiquement le président en 2001, ainsi que de 16 journalistes
accusés d’être liés à ce groupe.
Les États doivent mettre fin au harcèlement et aux actes d’intimidation qui visent des
journalistes, des défenseur·e·s des droits humains, des militant·e·s ainsi que des membres

La situation des droits humains dans le monde 33


et des responsables de l’opposition. Ils doivent libérer immédiatement et sans condition les
personnes détenues arbitrairement et veiller à ce que la liberté de la presse soit respectée,
notamment en permettant aux médias de fonctionner en toute indépendance.

DROITS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX


DROIT À L’ALIMENTATION
Beaucoup des pays les plus durement frappés par la forte inflation des prix alimentaires se
trouvaient en Afrique. Le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire a atteint
un niveau effarant. Le Programme alimentaire mondial a estimé que, au mois de février, 78 %
de la population de la Sierra Leone se trouvait en situation d’insécurité alimentaire et 20 % des
foyers étaient confrontés à une insécurité alimentaire grave. Au Soudan du Sud, le Bureau de
la coordination des affaires humanitaires [ONU] recensait en décembre 5,83 millions de
personnes en forte insécurité alimentaire (soit 46 % de la population). En Namibie, l’insécurité
alimentaire aiguë s’est fortement accrue et concernait 22 % de la population.
Le changement climatique et les phénomènes météorologiques extrêmes ont aggravé la crise
alimentaire. À Madagascar, l’insécurité alimentaire s’est accentuée après le passage de deux
cyclones, en janvier et février, qui ont détruit des cultures commerciales et entravé la livraison
de l’aide humanitaire dans les zones sinistrées. En Somalie, la crise alimentaire touchait cinq
millions de personnes, selon les estimations. Le secteur agricole, dont provenaient jusqu’à
90 % des exportations du pays, a été dévasté par la sécheresse.
Les conflits armés n’ont fait qu’aggraver la situation. Au Burkina Faso, des groupes armés ont
assiégé au moins 46 villes et villages, les privant d’accès aux produits de première nécessité,
empêchant les habitant·e·s de se rendre dans leurs champs et sabotant les infrastructures
hydriques. Les organismes internationaux d’assistance ont suspendu pendant six mois l’aide
alimentaire dans la région du Tigré, en Éthiopie, après la découverte d’éléments indiquant que
celle-ci était détournée, semble-t-il, par des organes gouvernementaux et par l’armée. Plus de
quatre millions de personnes déjà en situation d’insécurité alimentaire ont été touchées par
cette suspension et des centaines en seraient mortes.
Des États ont pris des mesures pour contrer l’inflation et assurer un approvisionnement
alimentaire stable pour le marché intérieur. La Sierra Leone, par exemple, a établi un
programme visant à accroître la productivité agricole et à progresser vers l’autosuffisance
alimentaire et la Côte d’Ivoire a suspendu ses exportations de riz et de sucre. La réaction de la
communauté internationale a quant à elle été timide. Les fonds internationaux affectés à la
sécurité alimentaire au Tchad s’élevaient à 96,9 millions de dollars des États-Unis en
septembre, soit 128,1 millions de moins que la somme nécessaire. Au Soudan du Sud,
compte tenu du déficit de financement du programme humanitaire de l’ONU, la priorité a dû
être donnée à l’aide alimentaire d’urgence en faveur des personnes les plus touchées par
l’insécurité alimentaire.

DROIT À L’ÉDUCATION
Le droit à l’éducation a été bafoué ou fortement entravé dans les pays en proie à un conflit, en
particulier au Burkina Faso, au Cameroun, au Niger et en RDC. Au Burkina Faso, au moins
6 549 écoles étaient fermées en octobre et seules 539 environ ont rouvert au cours de
l’année. Ces fermetures concernaient plus d’un million d’enfants. Au Cameroun, au moins
13 actes de violence visant des établissements scolaires ont été signalés entre janvier et juillet
dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, notamment des enlèvements d’élèves et
d’enseignant·e·s, et au moins 2 245 écoles étaient fermées. En RDC, l’instruction d’environ
750 000 enfants a été perturbée dans deux des provinces les plus touchées par le conflit,

34 La situation des droits humains dans le monde


dans l’est du pays. Des milliers d’écoles ont été attaquées, ont dû fermer leurs portes du fait
de l’insécurité ou ont été réquisitionnées pour abriter des personnes déplacées.
Sur une note plus positive, le programme d’enseignement primaire gratuit en Zambie a
débuté en janvier et a donné lieu au recrutement de 4 500 instituteurs et institutrices
supplémentaires. En Tanzanie, les taux de scolarisation et d’alphabétisation ont globalement
augmenté et les facteurs qui limitaient l’accès des enfants à l’école étaient moins nombreux.
Cependant, malgré la levée, en 2022, de l’interdiction imposée aux filles enceintes et aux
mères adolescentes d’assister aux cours dans le système scolaire ordinaire, celles-ci restaient
peu nombreuses à poursuivre leur scolarité.

DROIT À LA SANTÉ
Dans de nombreux pays, l’accès aux services de santé demeurait difficile. Les services de
santé du Ghana ont révélé en février que, dans la municipalité de Bawku, 27 femmes
enceintes étaient décédées en 2021 et 2022 faute d’avoir pu bénéficier de soins médicaux. En
Afrique du Sud, une grève déclenchée en mars à propos de désaccords sur les salaires a
entravé l’accès aux services de santé et entraîné la mort de quatre personnes, d’après le
ministre de la Santé. Par ailleurs, des épidémies de shigellose, de choléra, de typhoïde et
d’autres maladies ont été signalées au Congo, au Soudan du Sud et dans d’autres pays.

EXPULSIONS FORCÉES
Des États ont continué de procéder à des expulsions forcées au profit de projets
d’aménagement. Au Bénin, plusieurs milliers de personnes qui avaient été expulsées de force
de leur logement dans le cadre de projets touristiques le long de la côte, entre les villes de
Cotonou et de Ouidah, ont protesté contre l’absence d’indemnisation convenable. Dans la
province du Lualaba, en RDC, l’expansion de mines industrielles de cobalt et de cuivre,
provoquée par la croissance de la demande mondiale de minerais servant à la transition
énergétique, a donné lieu à des expulsions forcées qui ont chassé des milliers de personnes
de leur logement et de leurs terres agricoles.
Dans le district de Hoima, en Ouganda, les forces de sécurité ont eu recours à la violence
pour expulser de force près de 500 familles de leurs terres afin de permettre la construction
de l’oléoduc d’Afrique de l’Est. En Tanzanie, au moins 67 personnes appartenant au peuple
autochtone masaï ont été arrêtées, principalement dans le village d’Endulen, pour avoir refusé
de quitter leurs terres ancestrales dans le cadre de plans de réinstallation forcée ayant pour
objectif de créer une réserve de vie sauvage dans la zone de conservation de Ngorongoro.
Les États doivent prendre des mesures immédiates pour résoudre les difficultés
socioéconomiques de leur population, en mobilisant les ressources nécessaires pour qu’elle
puisse jouir de ses droits économiques et sociaux, conformément aux obligations
minimales qui leur incombent.

DROITS DES PERSONNES DÉPLACÉES, RÉFUGIÉES OU


MIGRANTES
Selon les estimations, la RDC comptait près de sept millions de personnes déplacées, soit le
chiffre le plus élevé du continent. Elle abritait aussi 500 000 personnes réfugiées qui avaient
fui un conflit armé ou des persécutions dans d’autres pays d’Afrique. Entre janvier et août,
quelque 45 000 personnes ont quitté la RDC pour trouver asile dans des pays voisins, dont
l’Ouganda, qui accueillait la population réfugiée la plus importante du continent, soit plus de
1,6 million de personnes.

La situation des droits humains dans le monde 35


Au Soudan, plus de 5,8 millions de personnes ont été déplacées depuis le mois d’avril, ce
qui faisait de ce pays le théâtre de la plus grande crise au monde en matière de déplacements
de population. Plus de 4,5 millions d’entre elles ont été déplacées entre le début du conflit, en
avril, et le mois d’octobre, et près de 1,4 million de Soudanais·es et de personnes d’autres
nationalités ont fui dans des pays voisins. Cependant, certains pays n’ont pas autorisé les
demandeurs et demandeuses d’asile soudanais à entrer sur leur territoire. Les autorités
égyptiennes ont ainsi exigé de tous les ressortissant·e·s soudanais qu’ils présentent un visa
délivré par le bureau consulaire égyptien au Soudan et ont imposé aux garçons et aux
hommes de 16 à 50 ans d’obtenir un avis favorable préalable attestant qu’ils ne constituaient
pas une menace pour la sécurité.
Au Niger, environ 9 000 réfugié·e·s et migrant·e·s expulsés par les autorités algériennes sont
arrivés à Assamaka, un village frontalier, entre janvier et avril. Au Malawi, la police a arrêté des
centaines de personnes réfugiées à leur domicile ou sur leur lieu de travail dans la capitale et
les a réinstallées dans le camp de Dzaleka.
Les États doivent remplir leurs obligations de protection des personnes réfugiées,
demandeuses d’asile ou migrantes, notamment en respectant le droit de demander l’asile
et le principe de « non-refoulement ».

DISCRIMINATION
FEMMES ET FILLES
Les effets dévastateurs des mutilations génitales féminines ont une fois de plus été mis en
évidence par la mort d’une fillette de deux ans en Sierra Leone. Les mariages d’enfants, les
mariages précoces et les mariages forcés étaient encore pratiqués dans la région. En Zambie,
près de 29 % des femmes de 20 à 24 ans avaient été mariées avant leurs 18 ans. Au Niger, le
cas de Nazira, 16 ans, qui a mis fin à ses jours pour échapper à un mariage forcé, a mis en
lumière les lourdes conséquences des mariages précoces.
Il y a cependant eu plusieurs évolutions positives sur le plan législatif. La RDC a promulgué
une loi érigeant en infraction l’intimidation et la stigmatisation fondées sur le genre. En Sierra
Leone, une nouvelle loi a imposé un quota de 30 % de femmes dans la fonction publique. En
Afrique du Sud, un projet de loi visant à créer un organe chargé de superviser la mise en
œuvre d’un plan stratégique sur les violences liées au genre et les féminicides a été rendu
public pour consultation de la population.

PERSONNES LGBTI
Plusieurs pays ont mis en place des législations homophobes. Une augmentation des
violences à l’encontre des personnes LGBTI a été signalée en Ouganda après l’adoption d’une
nouvelle loi prévoyant la peine de mort pour « homosexualité avec circonstances
aggravantes ». Au Kenya, un député a présenté une proposition de loi qui pourrait durcir
encore les dispositions sanctionnant les relations sexuelles consenties entre personnes de
même sexe. Au Ghana, le Parlement a adopté une proposition de loi homophobe. En Eswatini,
les autorités sont allées à l’encontre d’une décision de justice en refusant d’immatriculer une
organisation LGBTI.
L’arrestation et la détention de personnes LGBTI étaient monnaie courante. Au Burundi,
24 personnes ont été arrêtées en février à Gitega, lors d’un atelier sur l’insertion économique.
Elles ont été poursuivies pour « homosexualité » et « incitation à la débauche », ainsi que deux
autres personnes ajoutées ultérieurement au dossier. Sept d’entre elles ont été déclarées
coupables en août et, sur celles qui ont été mises hors de cause, neuf n’ont pas été libérées
immédiatement, dont une qui est morte en détention. Au Nigeria, 69 hommes ont été inculpés

36 La situation des droits humains dans le monde


pour avoir organisé un mariage homosexuel dans l’État du Delta, tandis qu’un groupe
constitué de 59 hommes et 17 femmes a été arrêté dans l’État de Gombe parce qu’il aurait
participé à une fête d’anniversaire « gay ».
Les discours homophobes ont pris de l’ampleur au Botswana, au Cameroun, en Éthiopie, au
Kenya, au Malawi et en Tanzanie. Au Botswana et au Malawi, des centaines de
manifestant·e·s, soutenus par des groupes religieux et des responsables de l’administration
publique, ont protesté contre la dépénalisation des relations sexuelles consenties entre
personnes de même sexe. Au Cameroun, les autorités ont menacé de suspendre les médias
qui diffuseraient des « programmes faisant la promotion des pratiques homosexuelles ». En
Éthiopie, une campagne contre les personnes LGBTI a été lancée, en ligne et sous d’autres
formes, par des influenceurs et influenceuses, des responsables religieux et des artistes en
vogue. En Tanzanie, le ministre de l’Éducation a interdit les livres faisant référence aux
personnes LGBTI dans les écoles.
Sur une note plus positive, la Cour suprême de Namibie a jugé qu’il était possible de
régulariser son statut migratoire sur la base d’un mariage conclu à l’étranger avec une
Namibienne ou un Namibien de même sexe, et la Cour suprême du Kenya a affirmé le droit à
la liberté d’association pour les personnes LGBTI.

PERSONNES ATTEINTES D’ALBINISME


Les infractions commises contre des personnes atteintes d’albinisme ont augmenté au Malawi,
où des faits tels que des tentatives d’enlèvement, des agressions physiques et des
profanations de tombes ont été signalés. En Angola, le Plan d’action et de protection des
personnes atteintes d’albinisme a été adopté.
Les États doivent combattre de toute urgence toutes les formes de discrimination et de
violence fondées sur le genre touchant les femmes et les filles, notamment en s’attaquant
à leurs causes profondes et en redoublant d’efforts pour éliminer les pratiques
préjudiciables. Ils doivent également renforcer la protection des droits des personnes
LGBTI, en particulier dans la législation, mais aussi en enquêtant efficacement sur les
allégations de violences et en traduisant en justice les responsables présumés de ces actes.

DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN


Plusieurs pays ont été touchés par des phénomènes météorologiques extrêmes, dont
l’intensité et la fréquence pourraient être imputables au changement climatique. Cependant,
les États de la région n’étaient pas suffisamment préparés pour réagir face à ces phénomènes,
qu’ils soient à évolution lente ou rapide. En février et en mars, le cyclone Freddy a frappé des
millions de personnes au Malawi et au Mozambique, où il a fait 679 et 453 morts,
respectivement. Les inondations ont fait de nombreuses victimes dans plusieurs autres pays,
notamment en RDC et au Rwanda. En septembre, le premier Sommet africain sur le climat
s’est tenu à Nairobi pour élaborer une position unifiée des pays africains à l’approche des
négociations de la COP28.
Les États doivent prendre des mesures immédiates pour protéger les populations des
risques et des effets de la crise climatique et mieux se préparer aux phénomènes
météorologiques extrêmes. Ils peuvent notamment solliciter une aide internationale et un
financement auprès des pays développés afin d’adopter des politiques efficaces en matière
d’atténuation et d’adaptation et de remédier aux pertes et préjudices subis par les
personnes les plus marginalisées.

La situation des droits humains dans le monde 37


DROIT À LA VÉRITÉ, À LA JUSTICE ET À DES
RÉPARATIONS
À la suite de la campagne cynique menée par le gouvernement éthiopien contre les initiatives
visant à rendre la justice et à faire respecter l’obligation de rendre des comptes, la Commission
africaine des droits de l’homme et des peuples a mis fin prématurément au mandat de la
Commission d’enquête sur la situation dans la région du Tigré, sans en publier les
conclusions. Le gouvernement a aussi pris pour cible la Commission internationale d’experts
des droits de l’homme sur l’Éthiopie [ONU]. De ce fait, les États membres du Conseil des
droits de l’homme des Nations unies n’ont pas présenté de résolution pour renouveler le
mandat de cette Commission. De son côté, le Burundi a quitté la séance d’examen de son
bilan par le Comité des droits de l’homme [ONU] en signe de protestation contre la présence
d’un défenseur des droits humains déclaré coupable par contumace, sur la base de fausses
accusations, d’avoir participé à la tentative de coup d’État de 2015. La Tanzanie, quant à elle,
a empêché une délégation d’établissement des faits de l’UNESCO de se rendre à Ngorongoro
pour enquêter sur des allégations faisant état d’expulsions forcées violentes de membres du
peuple autochtone masaï.
Plusieurs pays ont mis en place ou envisagé de mettre en place un processus de paix et de
réconciliation écartant la possibilité pour les victimes de crimes de droit international et
d’autres graves atteintes aux droits humains d’obtenir justice et de demander des comptes.
Les autorités de la RDC ont ainsi approuvé un projet de politique nationale de justice
transitionnelle et le gouvernement éthiopien a entamé des consultations en vue de l’adoption
d’une politique similaire.
Au Soudan du Sud, le Conseil des ministres a approuvé deux projets de loi visant
l’établissement de la Commission vérité, réconciliation et apaisement, d’une part, et de
l’Autorité d’indemnisation et de réparation, d’autre part. Les deux projets devaient ensuite être
examinés au Parlement. Le Conseil des ministres a cependant continué à bloquer la création
du Tribunal mixte pour le Soudan du Sud. En Gambie, les autorités ont accepté de créer un
tribunal hybride pour poursuivre les auteurs présumés de violations graves des droits humains
commises sous la présidence de Yahya Jammeh.
Plusieurs auteurs présumés de crimes au regard du droit international ont été arrêtés. En
République centrafricaine, la Cour pénale spéciale a annoncé l’arrestation de quatre hommes
accusés de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Des mesures ont été prises pour
amener deux auteurs présumés du génocide rwandais à répondre de leurs actes : Fulgence
Kayishema a été arrêté une fois de plus en application d’un nouveau mandat qui permettrait
de l’extrader vers la Tanzanie pour qu’il soit jugé par le Mécanisme international appelé à
exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux, et Théoneste Niyongira a quant à lui
été expulsé du Malawi vers le Rwanda.
Les États doivent redoubler d’efforts pour combattre l’impunité en diligentant sans délai
des enquêtes approfondies, indépendantes, impartiales, efficaces et transparentes sur les
crimes de droit international et les autres graves atteintes aux droits humains, en
traduisant en justice les responsables présumés de ces actes et en veillant à ce que les
victimes aient accès à des recours effectifs.

38 La situation des droits humains dans le monde


RÉSUMÉ RÉGIONAL AMÉRIQUES
L’espace civique a continué de se restreindre dans les Amériques, ce qui mettait en péril
les avancées en matière de droits humains réalisées au cours des décennies précédentes.
Des journalistes et des défenseur·e·s des droits humains, en particulier celles et ceux qui
luttaient pour la justice climatique ou pour la protection de leurs terres et de leur
environnement, ont été la cible d’actes de harcèlement, de poursuites pénales, d’attaques
et d’homicides. Les Amériques restaient donc l’une des régions les plus dangereuses pour
ces activités. La plupart des pays des Amériques ne disposaient pas d’un système solide de
protection des défenseur·e·s des droits humains. Des forces de sécurité sont intervenues
dans des manifestations pacifiques en faisant usage d’une force illégale. Dans de
nombreux pays, les autorités ont continué de bafouer les droits à la vie, à la liberté, à un
procès équitable et à l’intégrité physique des personnes, et ont procédé à de multiples
arrestations arbitraires. La violence fondée sur le genre restait très ancrée dans toute la
région, et les autorités n’ont pas pris les mesures nécessaires pour remédier à l’impunité
dans ce domaine et assurer la protection des femmes, des filles et des autres personnes
particulièrement susceptibles de subir des violences et des discriminations. Le mouvement
de ces dernières années en faveur du renforcement de l’accès à un avortement sûr a connu
un coup d’arrêt dans toute la région, même dans les pays où l’interruption volontaire de
grossesse avait été dépénalisée. Les personnes LGBTI étaient toujours en butte à de
nombreuses persécutions et se heurtaient à des obstacles en matière de reconnaissance
juridique. Les peuples autochtones continuaient de subir des violations des droits humains
de manière disproportionnée et étaient victimes de discriminations. Dans un certain
nombre de pays, le droit des populations indigènes au consentement préalable, libre et
éclairé a été bafoué, en particulier dans le cadre de projets de grande ampleur. Face aux
effets dévastateurs des crises économiques, humanitaires et politiques que connaissait la
région, les personnes quittant leur pays d’origine pour trouver la sécurité ailleurs étaient
toujours plus nombreuses. Dans plusieurs pays, les autorités ont manqué à leur devoir de
respecter et protéger les droits des personnes réfugiées ou migrantes. Les pays ont eu de
plus en plus souvent recours à la force militaire pour gérer le nombre croissant de
migrant·e·s. L’impunité pour les violations des droits humains et les crimes de droit
international restait très répandue, et un très grand nombre d’États continuaient de ne pas
se soumettre à la surveillance internationale. Le Brésil, le Canada et les États-Unis
figuraient parmi les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre au monde. Le
développement de l’extraction et de la production de combustibles fossiles dans la région
mettait en péril la réalisation des objectifs climatiques mondiaux. Les gouvernements ne se
sont pas engagés sur la voie de l’abandon rapide et équitable de l’utilisation et de la
production de tous les combustibles fossiles et toutes les subventions aux énergies fossiles.
Tout n’était cependant pas perdu. Malgré ces sombres perspectives, des militant·e·s des
droits humains et d’autres personnes mobilisées pour défendre les droits fondamentaux
dans les Amériques ont continué de se battre face à une adversité accrue pour obtenir des
changements structurels et avancer vers plus de justice et d’équité dans la région.

La situation des droits humains dans le monde 39


LIBERTÉ D’EXPRESSION, D’ASSOCIATION ET DE RÉUNION
PACIFIQUE
L’espace civique a continué de se rétrécir à un rythme alarmant dans la région. Dans certains
pays dans lesquels le droit à la liberté d’expression était déjà menacé, notamment au
Nicaragua, au Salvador et au Venezuela, le gouvernement a imposé de nouvelles mesures
institutionnelles et juridiques contre les organisations de la société civile pour faire taire les
critiques. Entre août 2022 et septembre 2023, le Nicaragua a révoqué le statut juridique de
plus de 2 000 ONG, portant à 3 394 le nombre total d’ONG ainsi radiées depuis 2018.
Accusée d’être un « centre de terrorisme », l’Université centraméricaine du pays a été fermée
en août par les autorités, qui ont par ailleurs saisi des biens appartenant à des organisations
telles que la Croix-Rouge. À Cuba, une nouvelle loi a doté en mai le gouvernement du pouvoir
de contraindre les fournisseurs de services de télécommunications à interrompre l’accès des
utilisateurs qui publiaient des contenus considérés comme nocifs pour l’ordre public ou la
moralité.
Au Salvador, les manifestations se sont multipliées en 2023, alors que la situation dans le
pays continuait de se dégrader dans le contexte de l’état d’urgence imposé en mars 2022. En
faisant barrage à ces expressions légitimes de mécontentement social, notamment au moyen
de commentaires dénigrants, de menaces, d’une surveillance excessive des organisateurs et
organisatrices et de restrictions de la liberté de circuler, les autorités ont bafoué les droits à la
liberté d’expression et de réunion pacifique.
Dans des pays tels que l’Argentine, la Bolivie, Cuba, Haïti, le Paraguay, le Pérou, Porto Rico,
le Salvador et le Venezuela, les autorités ont répondu par la répression aux mouvements de
protestation. En Bolivie, les services du défenseur des droits ont signalé plusieurs cas de
recours excessif à la force par la police lors d’une série de manifestations qui se sont tenues
en janvier à la suite de l’arrestation du gouverneur du département de Santa Cruz.
En Argentine, au Canada, à Cuba, aux États-Unis, au Mexique et à Porto Rico, le
gouvernement a engagé des poursuites pénales contre des manifestant·e·s pacifiques. Le Chili
a adopté des lois réduisant les obligations juridiques en matière de recours à la force. Des
propositions de loi visant à restreindre le droit de manifester ont été déposées dans 16 États
des États-Unis. En Caroline du Nord, les peines encourues pour les infractions relatives aux
« émeutes » et pour les manifestations à proximité de pipelines ont été alourdies.
La région restait dangereuse pour les journalistes. En Argentine, en Colombie, à Cuba, au
Mexique, au Paraguay, en République dominicaine, au Salvador et au Venezuela, des
professionnel·le·s des médias ont été menacés, harcelés, tués ou placés illégalement sous
surveillance. Des éléments ont montré que Nuria Piera, une journaliste dominicaine bien
connue dont le travail était axé sur la corruption et l’impunité, avait été la cible en 2020 et
2021 du logiciel espion Pegasus mis au point par NSO Group, qui permettait un accès illimité
à un appareil. Les autorités ont nié toute implication dans cette surveillance. Au Mexique, cinq
journalistes au moins ont été tués en lien avec leurs activités, selon l’organisation Article 19.
Les États doivent abolir les lois et les pratiques qui font obstacle à l’exercice des droits à
la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique. Ils doivent prendre des
mesures supplémentaires pour protéger efficacement le droit des personnes d’exprimer
leurs opinions et pour garantir l’exercice de la profession de journaliste.

DÉFENSEUR·E·S DES DROITS HUMAINS


Les Amériques restaient l’une des régions les plus dangereuses du monde pour les défenseurs
et défenseures des droits humains. Les personnes mobilisées pour protéger les terres et

40 La situation des droits humains dans le monde


l’environnement ont fait face à des risques accrus dans un certain nombre de pays,
notamment en Bolivie, au Brésil, au Canada, en Colombie, en Équateur, au Honduras, au
Mexique et au Salvador. Les défenseur·e·s des droits des femmes, des personnes noires ou
des populations autochtones étaient toujours particulièrement menacés. Au Brésil, au Canada,
en Colombie, à Cuba, en Équateur, au Guatemala, en Haïti, au Honduras, au Mexique, au
Nicaragua, au Pérou, au Salvador et au Venezuela, le gouvernement et des acteurs non
étatiques ont eu recours à toutes sortes de moyens, notamment au harcèlement, à la
stigmatisation, à des poursuites pénales et à des assassinats, pour empêcher les militant·e·s
des droits humains de continuer leurs activités essentielles et légitimes. Au Brésil, trois
militant·e·s ont été tués en moyenne chaque mois ces quatre dernières années, selon Justiça
Global. Le Honduras présentait le nombre d’homicides de défenseur·e·s des droits humains le
plus élevé du monde rapporté à sa population, selon les chiffres de Global Witness. Dans ce
pays, un habitant de la localité de Guapinol a été abattu en plein jour en juillet, six mois après
le meurtre de deux autres membres de sa famille. Les trois hommes faisaient campagne
contre une compagnie minière et s’efforçaient de protéger la rivière dont ils dépendaient pour
vivre. Ces homicides restaient impunis à la fin de l’année.
La plupart des pays de la région étaient toujours dépourvus de dispositifs solides de
protection des défenseur·e·s des droits humains. Quelques améliorations ont cependant été
relevées en Colombie, où le ministère de l’Intérieur a annoncé le renforcement du programme
de protection collective en faveur des militant·e·s des droits humains appartenant à des
organisations et des communautés locales, en particulier celles et ceux qui s’occupaient de la
défense des terres et du territoire.
Les États doivent faire en sorte que les défenseur·e·s des droits humains puissent mener
leurs activités en toute sécurité, en mettant en place des programmes de protection
efficaces, ou en renforçant les dispositifs existants, et en veillant à ce que les personnes
soupçonnées d’attaques contre des militant·e·s soient déférées à la justice.

DÉTENTIONS ARBITRAIRES ET PROCÈS INÉQUITABLES


La détention arbitraire restait une pratique courante dans toute la région. Dans un certain
nombre de pays, dont Cuba, le Nicaragua, le Salvador et le Venezuela, les autorités ont bafoué
cette année encore les droits à la liberté, à un procès équitable et à l’intégrité physique. Aux
États-Unis, les détentions étaient souvent teintées de discrimination.
Plus de 73 000 détentions arbitraires ont été recensées au Salvador depuis l’instauration de
l’état d’urgence en mars 2022. La plupart des personnes arrêtées étaient accusées
d’« association illicite », une infraction liée aux activités des bandes armées et à
l’appartenance à ces dernières. Décidés en l’absence de jugement et dans un contexte où
l’identité des juges saisis des affaires était dissimulée, ces placements en détention
contrevenaient aux garanties de procédure régulière.
Dans des pays comme le Mexique, le Nicaragua, le Salvador et le Venezuela, les personnes
détenues étaient souvent torturées ou maltraitées et, dans certains cas, soumises à une
disparition forcée. Au Venezuela, quelque 15 700 arrestations arbitraires ont été dénombrées
entre 2014 et 2023, et 280 personnes environ étaient toujours détenues pour des raisons
politiques, selon des organisations de la société civile. L’étudiant, militant et musicien John
Álvarez a été arrêté le 30 août et maintenu au secret pendant plus de 24 heures. Torturé, il a
été forcé à incriminer un syndicaliste et un journaliste dans une vidéo enregistrée par des
fonctionnaires de police. Il a été remis en liberté en décembre.
Les droits à un procès équitable ont été bafoués dans plusieurs pays, dont la Bolivie, Cuba,
les États-Unis, le Nicaragua, le Salvador et le Venezuela. Trente hommes musulmans étaient
toujours incarcérés arbitrairement et pour une durée indéterminée au centre de détention de

La situation des droits humains dans le monde 41


la base navale américaine de Guantánamo, à Cuba, en violation du droit international. Bien
que la Cour suprême des États-Unis ait statué en 2008 qu’ils disposaient du droit
constitutionnel d’habeas corpus, les audiences à ce titre leur étaient toujours refusées.
Les autorités doivent garantir les droits à un procès équitable et s’abstenir d’utiliser le
système judiciaire de façon abusive. Les États doivent respecter le droit des personnes qui
ont subi une détention arbitraire d’obtenir des réparations.

RECOURS EXCESSIF ET INUTILE À LA FORCE


Dans toute la région, et en particulier en Argentine, au Brésil, au Canada, à Cuba, aux États-
Unis, au Honduras, au Mexique, au Pérou, à Porto Rico et en République dominicaine, des
cas de recours excessif et inutile à la force, et notamment à une force meurtrière, par les
responsables de l’application des lois ont été signalés. La force était bien souvent utilisée de
façon disproportionnée et motivée par des préjugés racistes. Au Brésil, où le gouvernement
n’appliquait toujours pas de mesures visant à réduire les violences policières (par exemple
l’utilisation de caméras d’intervention), 394 personnes au moins ont été tuées lors d’opérations
menées par la police entre juillet et septembre dans les États de Bahia, de Rio de Janeiro et
de São Paulo. Aux États-Unis, 1 153 personnes au moins ont été tuées par la police en 2023,
selon les médias. Au Pérou, les autorités ont répondu au mouvement de protestation qui
agitait tout le pays en faisant usage d’une force meurtrière et en ayant recours de manière
excessive à une force à létalité réduite, avec un parti pris raciste contre les populations
autochtones en particulier. En moins de deux mois, pas moins de 49 civil·e·s et un policier ont
trouvé la mort et des centaines de personnes ont été blessées lors des manifestations. Vingt
cas au moins pourraient être considérés comme des exécutions extrajudiciaires.
La réforme de la police a progressé de façon limitée au Chili et en Colombie. Dans ce dernier
pays, les autorités ont pris des initiatives réglementaires visant à modifier la structure et le
fonctionnement de certains volets de l’activité policière. Un nouveau manuel sur l’usage de la
force pendant les manifestations a ainsi été adopté. On attendait toujours une réforme globale
de la police.
La militarisation de la sécurité s’est poursuivie dans un certain nombre de pays, notamment
au Honduras et au Salvador, deux territoires où l’état d’urgence était en vigueur. L’Équateur et
le Mexique ont élargi leur cadre juridique pour permettre l’utilisation des forces armées dans
les missions de sécurité publique.
Les autorités doivent veiller à ce que les forces de l’ordre respectent le droit international
relatif aux droits humains et les normes internationales en la matière, notamment
s’agissant de l’usage de la force. Elles doivent faire en sorte que les personnes
soupçonnées de violations des droits humains soient traduites en justice.

DROITS DES FEMMES ET DES FILLES


Les violences liées au genre, y compris les féminicides, demeuraient profondément ancrées
dans la région, et nulle part les autorités n’ont pris les mesures nécessaires pour remédier à
l’impunité dont ces crimes faisaient l’objet. Au Mexique, neuf femmes en moyenne ont été
tuées chaque jour en 2023, selon le Secrétariat exécutif du Système national de sécurité
publique, et la plupart des affaires n’étaient jamais véritablement résolues. Au Canada, une
augmentation des cas de disparition et de meurtre de femmes et de filles autochtones a été
signalée par les Nations unies, qui ont souligné aussi le nombre élevé d’agressions sexuelles et
de situations d’exploitation dont étaient victimes les femmes, filles et personnes deux esprits,
lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres, queers, en questionnement, intersexes et

42 La situation des droits humains dans le monde


asexuelles (2ELGBTQQIA+) autochtones vivant à proximité des chantiers de construction de
pipelines.
L’accès aux droits sexuels et reproductifs restait extrêmement problématique dans toute la
région, même dans des pays tels que l’Argentine, où l’avortement a été légalisé en 2020, et la
Colombie, où il a été dépénalisé en 2022. Le Salvador interdisait toujours l’avortement en
toutes circonstances et, à la fin de l’année, 21 femmes au moins y étaient inculpées pour des
faits liés à des urgences obstétriques. Le Chili n’a pas progressé vers l’adoption d’un cadre
juridique dépénalisant complètement l’avortement et garantissant un accès égal et sans
entraves à des interruptions de grossesse sécurisées. L’avortement constituait toujours une
infraction pénale au Brésil, où le ministère de la Santé avait recensé en juillet au moins
19 personnes mortes des suites d’une interruption de grossesse pratiquée dans des conditions
dangereuses. Le Tribunal fédéral suprême a commencé à examiner en septembre un recours
réclamant la dépénalisation de l’avortement pendant les 12 premières semaines de grossesse,
mais le vote a été suspendu.
Le recul en matière d’accès à l’avortement s’est accentué dans certains pays. À la suite de
l’arrêt rendu en 2022 par la Cour suprême des États-Unis qui a mis fin aux protections
fédérales du droit à l’interruption de grossesse, 15 États ont appliqué une interdiction de
l’avortement totale ou assortie d’exceptions extrêmement restreintes. Les personnes noires et
les autres personnes racisées étaient toujours touchées de manière disproportionnée par ces
mesures.
Certaines avancées ont toutefois été constatées. Au Honduras, l’avortement n’était toujours
pas autorisé, mais le gouvernement a mis fin à 14 ans d’interdiction de la vente et de
l’utilisation de la pilule contraceptive d’urgence. Au Mexique, la Cour suprême a jugé contraire
à la Constitution le fait que l’interruption de grossesse soit érigée en infraction pénale, de
même que la suspension de membres du personnel médical ayant pratiqué, ou aidé à
pratiquer, un avortement.
Les autorités doivent mettre fin à l’impunité pour les crimes violents commis contre les
femmes et les filles. Elles doivent aussi garantir l’accès à un avortement sans risques et
aux autres droits sexuels et reproductifs, y compris à une éducation complète à la
sexualité.

DROITS DES LESBIENNES, DES GAYS ET DES PERSONNES


BISEXUELLES, TRANSGENRES OU INTERSEXES
Les personnes LGBTI ont cette année encore été la cible de nombreux actes de harcèlement,
de discriminations, de menaces, d’attaques violentes et d’homicides, et se heurtaient toujours
à des obstacles en matière de reconnaissance juridique dans des pays tels que l’Argentine, le
Brésil, le Canada, la Colombie, les États-Unis, le Guatemala, le Honduras, le Paraguay, le
Pérou et Porto Rico. L’impunité était généralement la norme.
Au Guatemala, où le mariage entre personnes de même sexe n’était toujours pas légal,
34 personnes au moins ont été tuées en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité
de genre, selon l’Observatoire national des droits des personnes LGBTIQ+. Pour la
quatorzième année consécutive, le Brésil a été le pays du monde où ont été commis le plus
grand nombre d’homicides sur des personnes transgenres. Au Pérou, plusieurs homicides et
cas de violences contre des personnes LGBTI ont été signalés, mais il n’existait toujours pas
de registre officiel des crimes de haine. La justice paraguayenne a rejeté les plaintes de cinq
personnes transgenres qui réclamaient la reconnaissance par l’état civil d’un nom conforme à
leur identité de genre. Le nombre de lois anti-LGBTI votées au niveau des États a fortement
augmenté aux États-Unis, où seulement 54 % des adultes LGBTI vivaient dans un État doté

La situation des droits humains dans le monde 43


d’une législation relative aux crimes de haine couvrant ceux motivés par l’orientation sexuelle
ou l’identité et l’expression de genre.
En Argentine, Sofía Inés Fernández, une femme transgenre âgée de 40 ans, a été retrouvée
morte dans une cellule d’un commissariat de la ville de Derqui (province de Buenos Aires), où
elle avait été placée après avoir été arrêtée pour vol présumé. Les fonctionnaires de police mis
en cause ont affirmé qu’elle s’était suicidée, mais une première autopsie a conclu à une mort
par asphyxie.
Quelques lueurs venaient cependant éclairer ce sombre tableau. En Colombie, pour la
première fois dans le pays, une personne a reçu en avril un diplôme universitaire
correspondant à son identité non binaire.
Les autorités doivent renforcer la protection des personnes LGBTI, notamment en menant
des enquêtes effectives sur les allégations de violences et en traduisant en justice les
responsables présumés de ces actes.

DROITS DES PEUPLES AUTOCHTONES


Les personnes autochtones, qui ont toujours été en butte à la discrimination raciale et à
l’exclusion, continuaient de subir des violations des droits humains de manière
disproportionnée. En Colombie, 45 % des victimes de déplacements forcés en 2023 étaient
des personnes afro-colombiennes et 32 % des personnes autochtones, selon les chiffres du
Bureau de la coordination des affaires humanitaires [ONU]. Au Brésil, Sônia Guajajara, une
femme indigène, est devenue la première ministre des Peuples autochtones. Le ministère
brésilien de la Santé a déclaré un état d’urgence national en matière de santé publique face
aux carences de l’aide apportée à la population yanomami, qui était confrontée à la
malnutrition, à la pollution et à des actes de violence sexuelle, du fait essentiellement de la
présence d’activités minières illégales sur son territoire, dans la région amazonienne.
Dans plusieurs pays, dont l’Argentine, le Canada, l’Équateur et le Venezuela, le droit au
consentement préalable, libre et éclairé a été bafoué, en particulier dans le cadre de projets
de grande ampleur. Au Canada, le Plan d’action national au titre de la Déclaration des Nations
unies sur les droits des peuples autochtones, rendu public par le gouvernement en juin, ne
prévoyait ni mécanisme d’obligation de rendre des comptes ni procédure destinée à obtenir au
préalable le consentement, donné librement et en connaissance de cause, des personnes
autochtones concernées par les projets envisagés. Plusieurs défenseur·e·s des terres
wet’suwet’en ont comparu en justice en mai et en octobre pour avoir tenté de protéger leur
territoire, menacé par la construction d’un gazoduc. Une femme a été déclarée non coupable
en novembre. Les autres défenseur·e·s, qui encouraient une peine d’emprisonnement, étaient
toujours en attente d’une décision à la fin de l’année.
Des problèmes liés à l’occupation des terres et aux droits de propriété perduraient dans un
certain nombre de pays. Au Paraguay, la communauté tekoha sauce du peuple avá guaraní
paranaense attendait toujours la restitution de ses terres ancestrales, saisies il y a plusieurs
années par l’entreprise d’énergie hydroélectrique Itaipú Binacional. L’entreprise a fait appel
d’une décision judiciaire invalidant une ordonnance d’expulsion de la communauté d’une
autre partie de ses terres ancestrales.
Les États doivent veiller au respect du droit des peuples autochtones de posséder et de
contrôler leurs terres et leurs ressources. Ils doivent conduire des politiques visant à mettre
un terme aux violences perpétrées contre les peuples autochtones et garantir justice, vérité
et réparations pour les violations des droits humains subies.

44 La situation des droits humains dans le monde


DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES OU MIGRANTES
Les crises politiques, humanitaires et économiques aux effets dévastateurs que traversait la
région ont contribué à l’augmentation généralisée du nombre de personnes qui quittaient leur
pays d’origine pour trouver la sécurité ailleurs – et se confrontaient alors à de nouvelles
violations de leurs droits humains. À la fin de l’année, selon les chiffres du HCR, plus de
7,72 millions de Vénézuéliennes et Vénézuéliens avaient émigré. Les autorités panaméennes
ont fait savoir que 520 000 personnes avaient traversé cette année la frontière entre la
Colombie et le Panama en franchissant le « bouchon du Darién », un chiffre plus de deux fois
supérieur à celui enregistré en 2022. Le nombre de personnes migrantes, demandeuses
d’asile ou réfugiées arrivant au Mexique pour tenter ensuite d’aller aux États-Unis ou au
Canada était lui aussi en forte hausse.
Les autorités d’un certain nombre de pays, notamment le Chili, la Colombie, l’Équateur, les
États-Unis, le Mexique et le Pérou, ont manqué à leur devoir de respecter et de protéger les
droits des migrant·e·s et des réfugié·e·s, bafouant y compris le droit des personnes de
demander l’asile. Les États-Unis, après avoir mis fin à la politique migratoire appliquée au titre
du chapitre 42 du Code des États-Unis, ont adopté de nouvelles mesures qui limitaient
toujours drastiquement l’accès aux procédures d’asile à la frontière avec le Mexique. Ces
mesures consistaient notamment à traiter la majorité des demandes sur la base d’une
inéligibilité de principe, et à imposer l’utilisation d’une application de téléphone portable au
moyen de laquelle il s’avérait difficile d’obtenir un rendez-vous. De nombreux demandeurs et
demandeuses d’asile se retrouvaient ainsi bloqués dans des conditions inhumaines à la
frontière, où ils subissaient des violences et d’autres violations de leurs droits.
Le gouvernement des États-Unis a prolongé le statut de protection temporaire pour les
ressortissant·e·s d’Haïti, du Honduras, du Népal, du Nicaragua, de la Somalie, du Soudan, du
Soudan du Sud, de l’Ukraine, du Venezuela et du Yémen, qui bénéficiaient ainsi d’une
autorisation de travail et d’une protection contre l’expulsion. Un programme d’admission
temporaire a été instauré pour les ressortissant·e·s cubains, haïtiens, nicaraguayens et
vénézuéliens. Il prévoyait jusqu’à 30 000 visas d’entrée par mois pour les personnes
originaires de ces pays, qui devaient être parrainées par une personne résidant aux
États-Unis.
Les autorités des États-Unis ont continué de recourir massivement à la détention arbitraire
des migrant·e·s, et plaçaient des personnes en quête de protection dans des prisons du
secteur privé. Au Canada, les provinces de l’Ontario, du Québec, de la Saskatchewan et du
Nouveau-Brunswick ont annoncé avoir mis fin aux accords qu’elles avaient passés avec
l’Agence des services frontaliers du Canada en matière de détention liée au statut migratoire.
Elles ont ainsi rejoint la Colombie-Britannique, l’Alberta, le Manitoba et la Nouvelle-Écosse, qui
s’étaient déjà engagés à cesser, d’ici à juillet 2024, de placer en détention des personnes
uniquement en raison de leur situation au regard de la législation relative à l’immigration. Au
Mexique, où les conditions de détention des personnes migrantes ou en quête d’asile étaient
particulièrement difficiles, la Cour suprême a rendu en mars un arrêt qui fera date, estimant
qu’une personne ne pouvait pas rester plus de 36 heures dans un centre de détention des
services de l’immigration et que, passé ce délai, les autorités avaient l’obligation de la remettre
en liberté.
Les autorités de la région ont eu de plus en plus recours à l’armée pour gérer la hausse des
arrivées de migrant·e·s et de réfugié·e·s. En février, le gouvernement chilien a déployé des
militaires le long de ses frontières avec la Bolivie et le Pérou pour empêcher l’entrée irrégulière
de personnes en quête de protection, principalement des Vénézuélien·ne·s.
Au Chili, en Colombie, en Équateur et au Pérou, les Vénézuélien·ne·s se heurtaient à de
sérieux obstacles pour accéder à une procédure d’asile ou à d’autres programmes de

La situation des droits humains dans le monde 45


protection temporaire ou complémentaire. Un grand nombre d’entre eux ne pouvaient de ce
fait régulariser leur situation et accéder aux services essentiels, notamment aux services de
santé. Des femmes vénézuéliennes en butte à des violences fondées sur le genre, qui étaient
particulièrement menacées, restaient sans protection. Par peur, par méfiance ou parce
qu’elles avaient été mal informées, nombre d’entre elles ne signalaient pas les violences
subies et ne pouvaient accéder aux services nécessaires, car elles étaient en situation
irrégulière.
En République dominicaine, la discrimination à l’égard des personnes haïtiennes ou d’origine
haïtienne et le racisme envers les personnes noires étaient toujours d’actualité et mettaient
particulièrement en danger les migrant·e·s, les demandeurs et demandeuses d’asile, les
réfugié·e·s, les femmes et les filles, ainsi que les personnes LGBTI. Des agent·e·s de
l’immigration et des forces de l’ordre ont effectué des descentes dans des hôpitaux pour
arrêter arbitrairement, en vue d’une expulsion, les femmes et les filles haïtiennes qui s’y
trouvaient.
Les autorités doivent de toute urgence mettre un terme aux expulsions illégales, respecter
le principe de non-refoulement et cesser de placer en détention les réfugié·e·s et les
migrant·e·s. Les États doivent aussi veiller à ce que toute personne, en particulier toute
personne fuyant des violations massives des droits humains, puisse déposer une demande
d’asile et avoir accès à une procédure juste et effective. Ils doivent octroyer aux réfugié·e·s
la protection à laquelle ils ont droit, et lutter contre le racisme et la xénophobie à l’égard
des personnes migrantes, réfugiées ou en quête d’asile.

DROIT À LA VÉRITÉ, À LA JUSTICE ET À DES


RÉPARATIONS
L’impunité pour les violations des droits humains, y compris les crimes au regard du droit
international, restait la norme dans un certain nombre de pays, dont la Bolivie, le Brésil, le
Chili, l’Équateur, le Guatemala, Haïti, le Mexique, le Nicaragua, le Pérou, le Salvador, l’Uruguay
et le Venezuela. Des progrès ont cependant été réalisés dans certains États.
En Bolivie, le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants a signalé en octobre la faible
progression des enquêtes sur les violations des droits humains commises dans le contexte de
la crise politique de 2019, au cours de laquelle 37 personnes avaient trouvé la mort et des
centaines d’autres avaient été blessées par les forces de sécurité. Les enquêtes sur les
homicides imputables à des fonctionnaires de la police brésilienne ne donnaient pas non plus
de résultats. Les trois policiers inculpés du meurtre de Pedro Henrique Cruz, perpétré en
2018 à Tucano (État de Bahia), n’avaient toujours pas été traduits en justice. Ana Maria, la
mère du militant tué, a fait l’objet cette année encore de menaces et d’actes d’intimidation. Au
Chili, la majorité des violations des droits humains commises pendant le soulèvement social de
2019 demeuraient impunies. Selon le Bureau du procureur de la nation, sur 10 142 plaintes
déposées par des victimes de violations perpétrées pendant cette période, des poursuites
n’avaient été engagées que dans 127 affaires. Trente-huit personnes ont été déclarées
coupables et 17 ont été mises hors de cause.
En Équateur, les violations des droits humains commises par les forces de sécurité dans le
cadre de manifestations en 2019 et 2022 sont restées impunies. Le décret exécutif 755, pris
au mois de juin, prévoyait que les membres des forces de l’ordre soupçonnés d’avoir blessé
ou tué une personne ou de lui avoir causé des dommages ne pouvaient être mis en état
d’arrestation ou suspendus de leurs fonctions qu’après avoir été jugés coupables. En
Colombie, peu de progrès avaient été constatés en juin dans la mise en œuvre de l’accord de
paix de 2016.

46 La situation des droits humains dans le monde


Les processus de justice, de vérité et de réparation ont progressé dans un certain nombre de
pays, notamment en Argentine et au Chili. En Argentine, les procès engagés devant des
tribunaux civils de droit commun pour juger les crimes contre l’humanité perpétrés sous le
régime militaire entre 1976 et 1983 se sont poursuivis. Au Chili, le plan national de recherche
des personnes victimes de disparition forcée sous le régime d’Augusto Pinochet (1973-1990)
a été présenté ; sa mise en œuvre n’avait pas débuté à la fin de l’année. Le gouvernement
chilien a également annoncé l’adoption d’une politique nationale de la mémoire et du
patrimoine visant à protéger les sites mémoriels liés à cette période.
En juin, la Chambre préliminaire de la CPI a autorisé le Bureau du procureur à rouvrir son
enquête sur des allégations de crimes contre l’humanité commis au Venezuela. Le même
mois, un procureur fédéral argentin a de son côté ouvert une enquête sur de tels crimes, sur
la base du principe de compétence universelle.
Les États doivent s’engager dans le combat contre l’impunité et garantir vérité, justice et
réparations.

DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN


Les États de la région des Amériques, en particulier l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Canada,
l’Équateur, les États-Unis, le Mexique et le Pérou, n’ont pas pris de mesures suffisantes et
efficaces pour garantir le droit des personnes à un environnement sain et atténuer les
conséquences de la crise climatique sur les droits humains. Ces manquements étaient
particulièrement manifestes s’agissant des grands projets d’extraction qui touchaient de
manière disproportionnée les peuples autochtones, les populations riveraines des sites
concernés et d’autres groupes marginalisés extrêmement vulnérables aux dégradations de
l’environnement. La Bolivie s’était engagée à maintenir son couvert forestier, mais, selon des
défenseur·e·s des droits humains, les autorités n’ont pas pris de mesures suffisantes pour
empêcher la survenue à la fin de l’année d’une intense saison d’incendies de forêt, aggravée
par le changement climatique.
De nombreux pays ont poursuivi en justice des personnes, dont des membres de peuples
autochtones, qui avaient mené des actions de protestation contre des projets de
développement d’industries extractives ayant des incidences négatives sur l’environnement et
sur des puits de carbone en péril.
Les températures et les émissions de gaz à effet de serre ont atteint des niveaux sans
précédent dans le monde en 2023. Le niveau des émissions était très variable d’un pays à
l’autre dans la région, mais le Brésil, le Canada et les États-Unis figuraient parmi les plus gros
émetteurs de gaz à effet de serre au monde. Le développement de l’extraction de
combustibles fossiles et la multiplication dans la région de projets prévoyant la combustion du
gaz résultant de l’extraction du pétrole brut (torchage du gaz), ainsi que le maintien des
subventions aux combustibles fossiles, compromettaient la réalisation des objectifs climatiques
mondiaux fixés dans l’Accord de Paris. Les gouvernements de la région ne se sont pas
engagés sur la voie de l’abandon rapide et équitable de l’utilisation et de la production de tous
les combustibles fossiles ainsi que de tous les types de subventions aux énergies fossiles.
Les autorités doivent mettre en place de toute urgence une action pour le climat à
l’échelle de la région afin de remédier aux effets de la crise climatique sur les droits
humains. Les pays industrialisés et les autres gros émetteurs dans la région doivent
montrer la voie en matière d’atténuation du changement climatique, notamment en
arrêtant de développer et de financer la production de combustibles fossiles. Les
gouvernements doivent aussi assurer la protection des populations autochtones et des
défenseur·e·s des droits humains qui font campagne pour la justice climatique et les droits
environnementaux. Les pays développés de la région doivent en outre augmenter de toute

La situation des droits humains dans le monde 47


urgence le financement climatique pour soutenir les stratégies d’atténuation et
d’adaptation des pays à faible revenu et en développement, et s’engager à fournir des fonds
dédiés supplémentaires pour compenser les pertes et dommages subis.

DROITS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX


Le taux de pauvreté et d’extrême pauvreté dans la région, qui avait beaucoup augmenté
pendant la pandémie de COVID-19, est revenu en 2023 à son niveau d’avant la pandémie.
Les pays étaient toutefois encore loin d’avoir pris les mesures nécessaires pour atteindre
l’objectif d’éradication de la pauvreté d’ici à 2030. Près de 30 % de la population d’Amérique
latine (183 millions de personnes) vivait toujours dans la pauvreté et 11,4 % (72 millions)
dans l’extrême pauvreté. Dans cette partie de la région où les 10 % d’habitant·e·s les plus
riches concentraient 34 % du montant total des revenus, les inégalités restaient le principal
obstacle à la réalisation d’une croissance et d’un développement inclusifs.
Les États doivent prendre des mesures fiscales et budgétaires fortes pour combattre la
pauvreté et les inégalités et satisfaire à leurs obligations en matière de droits humains dans
les domaines de la santé, de l’éducation, du logement, des services de sécurité sociale et
de l’accès aux biens et services essentiels.

48 La situation des droits humains dans le monde


RÉSUMÉ RÉGIONAL ASIE-PACIFIQUE
De modestes avancées ont été enregistrées dans plusieurs pays concernant les droits des
femmes et des personnes LGBTI. Une nouvelle loi réprimant la torture et les disparitions
forcées a été adoptée en Thaïlande et l’application automatique de la peine capitale a été
abolie en Malaisie. Globalement, cependant, la situation en matière de droits humains
restait sombre dans la région Asie-Pacifique.
L’escalade du conflit armé au Myanmar s’est traduite par une augmentation du nombre
des victimes civiles et des personnes déplacées. En Afghanistan, les talibans ont intensifié
la répression, en particulier contre les femmes et les filles. De manière générale, la
dissidence était manifestement de moins en moins tolérée dans une grande partie de la
région, nombre de pays et de territoires ayant décidé de restreindre davantage encore les
droits aux libertés d’expression, de réunion et d’association. Des personnes qui avaient
critiqué la politique et l’action des autorités – des défenseur·e·s des droits humains, des
militant·e·s et des journalistes, notamment – ont été arbitrairement arrêtées et placées en
détention. Les manifestations contre les injustices ont fréquemment été réprimées avec
une force illégale et parfois meurtrière.
Certaines pratiques discriminatoires anciennes persistaient à l’égard de minorités
religieuses ou ethniques, ainsi que des castes dites « inférieures », des femmes et des
filles, des personnes LGBTI et des populations autochtones. Dans les pays frappés par la
crise économique, les personnes qui appartenaient à ces différentes catégories et, plus
généralement, à un groupe marginalisé ont été particulièrement touchées. Elles étaient
également les premières à souffrir des conséquences souvent meurtrières de phénomènes
météorologiques dus au changement climatique. Pourtant, les États de la région n’ont pas
pris de mesures efficientes permettant de réduire les émissions de carbone ni mis en place
de mécanismes efficaces de protection et d’adaptation.

LIBERTÉ D’EXPRESSION
Le droit à la liberté d’expression restait menacé. De nombreux gouvernements ont intensifié la
répression contre les médias, les défenseur·e·s des droits humains, les partis d’opposition et
les personnes critiques à l’égard de leur politique, entre autres.
Plusieurs pays ont maintenu ou même renforcé des restrictions déjà draconiennes. En
Afghanistan, des journalistes et d’autres personnes travaillant dans le secteur des médias ont
fait l’objet d’actes de harcèlement et d’arrestations arbitraires. De nouveaux organes de presse
ont été fermés ou contraints de cesser leurs activités. Au Myanmar, de lourdes peines
d’emprisonnement ont été prononcées à l’issue de procès non conformes aux normes
d’équité, notamment contre des journalistes. En Corée du Nord, le contrôle total exercé par
l’État sur l’espace civique perdurait. Quiconque ayant critiqué le régime ou adopté des idées
« réactionnaires » s’exposait à de sévères sanctions.
Ailleurs, les initiatives des autorités pour faire taire les voix dissidentes ont pris diverses
formes. De nouvelles lois ou directives limitant le droit à la liberté d’expression sont entrées en
vigueur au Bangladesh, en Chine, en Inde, au Pakistan, en Papouasie-Nouvelle-Guinée et à
Singapour. Le nouveau gouvernement des Fidji a abrogé une loi qui limitait la liberté de la
presse, mais d’autres dispositions restrictives restaient en place.
Au Cambodge, la licence d’un des derniers médias indépendants a été révoquée. Le
gouvernement indien s’est servi des services centraux financiers et judiciaires pour mener des

La situation des droits humains dans le monde 49


perquisitions dans les locaux de médias et d’organisations de défense des droits humains et
pour suspendre leur licence. Le Bhoutan, où les fonctionnaires n’avaient pas le droit de
communiquer aux journalistes des informations d’intérêt public, a reculé dans les classements
mondiaux en matière de liberté de la presse.
Les techniques de censure et de surveillance étaient de plus en plus utilisées pour faire taire
les voix dissidentes. En Chine, une nouvelle réglementation a imposé des restrictions
supplémentaires aux usagers·ères des réseaux sociaux. Les plateformes demandaient
désormais à certains internautes de révéler leur identité, ce qui était préoccupant au regard du
droit au respect de la vie privée. À Hong Kong, la très répressive Loi relative à la sécurité
nationale et la Loi sur la sédition, qui datait de l’ère coloniale, ont été invoquées pour censurer
des médias sociaux, des livres, des chansons et d’autres types de contenus diffusés sur
Internet ou hors ligne. Au Viêt-Nam, Amnesty International a découvert que des agents de
l’État ou des personnes agissant pour leur compte étaient probablement à l’origine de la
campagne lancée à l’aide du logiciel espion Predator contre des dizaines de comptes sur les
réseaux sociaux. Le gouvernement thaïlandais n’a quant à lui pas répondu aux inquiétudes
suscitées par l’utilisation du logiciel espion Pegasus contre des défenseur·e·s des droits
humains, des personnalités politiques et des militant·e·s de la société civile.
Les personnes qui partageaient des informations ou exprimaient des opinions critiques ou
considérées comme sensibles par les gouvernements étaient en outre fréquemment la cible
d’un harcèlement judiciaire. Au Viêt-Nam, des journalistes et des militant·e·s ont été
poursuivis et incarcérés pour « diffusion de propagande contre l’État ». Aux Maldives, des
journalistes ont été arrêtés pour avoir couvert certains événements, notamment des
manifestations. En Malaisie, le gouvernement n’a pas tenu ses promesses d’abroger les lois
limitant le droit à la liberté d’expression, et il a continué à utiliser ces lois pour lancer des
enquêtes sur des cinéastes et des éditeurs, entre autres. En Thaïlande, les autorités
persistaient à appliquer des lois restreignant les communications en ligne pour traduire en
justice leurs détracteurs·trices. Aux Philippines, des personnes ayant critiqué le gouvernement
ont cette année encore été poursuivies sur la base d’accusations infondées. En Indonésie, le
fait d’appeler pacifiquement à l’indépendance de la Papouasie constituait toujours une
infraction passible d’emprisonnement. Au Laos, l’intimidation et la détention arbitraire étaient
des pratiques utilisées de longue date contre les défenseur·e·s des droits humains, qui étaient
également victimes d’homicides illégaux et de disparitions forcées. De même, au Pakistan, des
journalistes, des défenseur·e·s des droits humains et des personnes ayant critiqué le
gouvernement et l’institution militaire ont fait l’objet d’arrestations arbitraires et de disparitions
forcées.
Certains signes laissaient penser que la répression transnationale de la dissidence était en
train de s’installer durablement. Les autorités chinoises et hongkongaises ont engagé des
poursuites contre des militant·e·s, y compris des ressortissant·e·s chinois ayant fui à l’étranger,
émettant des mandats d’arrêt, offrant des récompenses financières et faisant pression sur
d’autres pays pour qu’ils les renvoient en Chine. Deux défenseurs des droits humains renvoyés
par le Laos ont ainsi été placés en détention à leur retour en Chine. Les autorités
vietnamiennes ont été impliquées dans l’enlèvement d’un youtubeur connu qui vivait en
Thaïlande, où un défenseur des droits humains laotien a par ailleurs été tué par balle.
Les États doivent abroger toutes les lois et tous les règlements qui répriment ou
restreignent de quelque autre façon l’exercice légitime de la liberté d’expression. Ils
doivent aussi mettre fin à toutes les enquêtes ou poursuites injustifiées ouvertes pour des
faits relevant de l’exercice légitime du droit à la liberté d’expression. Enfin, ils doivent
respecter la liberté de la presse.

50 La situation des droits humains dans le monde


LIBERTÉ DE RÉUNION PACIFIQUE ET D’ASSOCIATION
À l’exception des Fidji, qui ont montré des signes d’une plus grande tolérance, les États de la
région se sont efforcés de limiter encore davantage le droit de réunion pacifique.
En Thaïlande, on comptait à la fin de l’année près de 2 000 personnes inculpées pour avoir
participé aux manifestations en faveur de réformes politiques et sociales qui ont débuté en
2020. On ne connaîtra probablement jamais le nombre de personnes arrêtées en Chine pour
avoir pris part à des rassemblements à la mémoire des victimes de l’incendie survenu dans un
immeuble d’habitation à Ürümqi, en 2022, et aux manifestations connexes contre les
restrictions liées au COVID-19. Certaines informations indiquaient que des participant·e·s à
ces événements faisaient toujours l’objet de harcèlement. Une étudiante ouïghoure a été
condamnée à trois ans d’emprisonnement pour avoir mis en ligne sur les réseaux sociaux une
vidéo des manifestations. En Malaisie et en Mongolie, les autorités ont continué à se servir de
lois répressives pour limiter le droit de manifester pacifiquement. En Corée du Sud, le
durcissement de la politique à l’égard des manifestations « illégales » a incité une entreprise
d’État à réclamer des dommages et intérêts exorbitants à un groupe de défense des droits des
personnes handicapées. Au Myanmar, des dizaines de personnes ont été arrêtées pour avoir
porté sur elles des fleurs à l’occasion de l’anniversaire d’Aung San Suu Kyi, l’ancienne
conseillère d’État aujourd’hui emprisonnée.
L’usage illégal de la force, qui causait des blessures parfois mortelles, restait une pratique
courante. En Afghanistan, les talibans auraient eu recours à des armes à feu, à des canons à
eau et à des pistolets incapacitants pour disperser des mouvements de protestation,
notamment des manifestations en faveur des droits des femmes. Au Pakistan comme au Sri
Lanka, les autorités ont cherché à interdire les manifestations et ont fréquemment eu recours
à une force excessive ou, plus généralement, illégale contre des protestataires. La répression a
fait des morts et de nombreux blessés dans ces deux pays. Au Bangladesh, la police a fait
usage de balles en caoutchouc, de balles réelles et de gaz lacrymogènes pour disperser des
manifestations organisées par l’opposition, faisant au moins un mort. Des milliers de
personnes ont été arrêtées. Les forces de sécurité ont également utilisé la force en toute
illégalité contre des manifestant·e·s en Indonésie, aux Maldives et au Népal.
Les restrictions du droit à la liberté d’association se sont par ailleurs intensifiées dans
plusieurs pays. Au Cambodge, le seul et unique parti d’opposition n’a pas été autorisé à
participer aux élections et une personnalité politique de l’opposition a été condamnée à
27 années d’emprisonnement. Aux Philippines, des organisations humanitaires et de défense
des droits humains, entre autres, ont été accusées d’avoir des liens avec des groupes
communistes interdits ou ont été qualifiées de « rouges », ce qui exposait leurs membres au
risque de faire l’objet de poursuites infondées, d’un homicide illégal ou d’autres atteintes aux
droits fondamentaux. En Corée du Sud, les syndicats évoluaient dans un environnement de
plus en plus hostile. Des dizaines de militant·e·s des droits des travailleuses et des travailleurs
ont été visés par des enquêtes judiciaires.
Les gouvernements doivent respecter les droits à la liberté de réunion pacifique et
d’association, et en favoriser l’exercice. Le travail des défenseur·e·s des droits humains doit
être respecté et protégé, et il doit pouvoir être réalisé dans un environnement sûr et
favorable.

ARRESTATIONS ET DÉTENTIONS ARBITRAIRES


Des défenseur·e·s des droits humains et des militant·e·s politiques et écologistes, entre autres,
ont été arrêtés et placés en détention arbitrairement pour avoir contesté la politique et les

La situation des droits humains dans le monde 51


agissements de leur gouvernement ou en raison de leur appartenance ethnique, de leur
religion ou d’une autre caractéristique de leur identité.
En Chine, dans la Région autonome ouïghoure du Xinjiang, des personnes appartenant à la
communauté ouïghoure ou à d’autres minorités ethniques majoritairement musulmanes ont
cette année encore été en butte à des arrestations arbitraires et à des procès non équitables.
Au Myanmar, plus de 20 000 personnes étaient toujours en détention pour s’être opposées au
coup d’État militaire de 2021, et des procès iniques ont continué d’avoir lieu.
Au Pakistan, les autorités ont invoqué l’Ordonnance sur le maintien de l’ordre public et la Loi
antiterroriste, formulée en termes vagues, pour placer arbitrairement en détention plus de
4 000 personnes ayant participé aux manifestations qui avaient suivi l’arrestation, en mai, de
l’ancien Premier ministre Imran Khan. Cent trois autres civil·e·s, dont des dirigeant·e·s et des
militant·e·s politiques, ont été traduits en justice devant des tribunaux militaires. Si les
tribunaux indiens ont ordonné la libération sous caution de plusieurs journalistes détenus de
façon arbitraire dans le territoire de Jammu-et-Cachemire ou annulé leur placement en
détention, des défenseur·e·s des droits humains étaient toujours détenus en Inde, souvent
depuis des années, sans n’avoir jamais été jugés.
En Mongolie, de nombreuses arrestations ont été effectuées sans mandat en raison de
garanties procédurales insuffisantes.
Les gouvernements doivent mettre fin à toutes les arrestations et tous les placements en
détention arbitraires, notamment de celles et ceux qui les critiquent. Ils doivent libérer
sans délai quiconque est détenu uniquement pour avoir exercé pacifiquement ses droits à
la liberté d’expression, de réunion pacifique et d’association ou d’autres droits
fondamentaux.

IMPUNITÉ ET DROIT À LA JUSTICE


L’impunité restait très répandue et les victimes ne pouvaient ordinairement pas faire valoir
leurs droits à la justice, à la vérité et à des réparations.
La décision qu’a prise la CPI de rouvrir son enquête aux Philippines représentait certes une
lueur d’espoir pour les familles des innombrables victimes de la « guerre contre la drogue »
menée par Manille, mais il était toujours extrêmement improbable que les auteur·e·s
présumés d’atteintes graves aux droits humains aient à rendre des comptes. En Thaïlande,
lorsque les forces de sécurité étatiques commettaient des homicides illégaux, l’impunité était
la règle. Au Sri Lanka et au Népal, on ne constatait toujours aucun progrès significatif dans la
recherche de la vérité, le travail de justice et l’octroi de réparations pour les dizaines de milliers
de victimes de crimes de droit international et d’autres violations graves des droits humains
perpétrés lors des conflits armés internes qu’ont connus ces deux pays.
Les gouvernements doivent lutter contre l’impunité en diligentant des enquêtes
approfondies, indépendantes et impartiales sur les crimes de droit international et les
autres graves atteintes aux droits humains, et en traduisant en justice les responsables
présumés de ces actes dans le cadre de procès équitables. Ils doivent pleinement coopérer
avec les enquêtes et mécanismes de justice internationaux. Des réparations doivent être
accordées pour les atteintes aux droits humains commises par le passé.

VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL HUMANITAIRE


Le Myanmar était toujours le théâtre de violations du droit international humanitaire. L’armée et
les milices alliées s’y sont livrées à des attaques aériennes et terrestres aveugles ou ciblées
dans tout le pays, faisant plus d’un millier de morts parmi la population civile. Des attaques
commises par des groupes d’opposition armés contre des civil·e·s liés aux autorités militaires

52 La situation des droits humains dans le monde


ont également été signalées. En Afghanistan, dans la province du Panjshir, où une résistance
armée aux talibans était active, de nouveaux éléments confirmaient le recours à des
châtiments collectifs contre la population civile et l’exécution extrajudiciaire de combattants du
Front national de résistance capturés. Parallèlement, les attaques menées par des groupes
armés, en premier lieu par État islamique-Province du Khorassan, ont fait des milliers de
victimes.
Toutes les parties aux conflits armés doivent respecter le droit international humanitaire.
Elles doivent notamment mettre fin aux attaques indiscriminées ou menées directement
contre les populations et infrastructures civiles.

DROITS ÉCONOMIQUES, SOCIAUX ET CULTURELS


Plusieurs pays restaient plongés dans une grave crise économique. Au Laos et au Pakistan,
une inflation galopante induisant une hausse du coût de la vie frappait de plein fouet les
personnes les plus susceptibles d’être marginalisées. Au Sri Lanka, où plus du quart de la
population risquait de sombrer sous le seuil de pauvreté, l’accès à la nourriture, aux soins de
santé et à d’autres biens ou services essentiels était devenu pour beaucoup un défi quotidien,
en particulier pour les travailleuses et travailleurs journaliers et pour la minorité Malaiyaha
Tamil. La crise humanitaire s’est encore aggravée en Afghanistan, ce qui faisait craindre une
augmentation du nombre, déjà considérable, de personnes dépendant de l’aide humanitaire,
alors que le financement de celle-ci était déjà tout à fait insuffisant.
En Papouasie-Nouvelle-Guinée, une grande partie de la population n’avait pas accès à des
soins satisfaisants en raison du manque chronique de moyens qui touchait le système de
santé. En Corée du Nord, l’insécurité alimentaire persistait et les traitements médicaux et les
médicaments et vaccins de base étaient souvent indisponibles.
Les expulsions forcées et les démolitions de logements ont jeté à la rue des milliers de
personnes, qui se sont retrouvées ou qui risquaient de se retrouver sans abri et dans le plus
grand dénuement. Au Cambodge, l’expulsion forcée de quelque 10 000 familles qui vivaient
sur le site d’Angkor, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, s’est poursuivie. En Inde,
près de 300 000 personnes se sont retrouvées à la rue après la démolition de quartiers
informels à Delhi, à l’approche du sommet du G20. Par ailleurs, les démolitions d’habitations,
de locaux commerciaux et de lieux de culte, le plus souvent musulmans, ont continué à titre
de sanctions contre des violences communautaires. En Indonésie, les autorités ont réagi avec
une force excessive face aux manifestations de communautés qui protestaient contre des
expulsions programmées et des projets de construction d’infrastructures. Au Laos, la
construction d’un barrage menaçait de déplacer des milliers d’habitant·e·s des campagnes,
sans que des solutions satisfaisantes d’indemnisation aient été trouvées.
Un peu partout en Chine, les droits culturels et linguistiques ainsi que le droit à l’éducation
de certaines minorités ethniques étaient mis à mal par la politique du gouvernement, qui
promouvait notamment l’assimilation des enfants tibétains et ouïghours.
Les États doivent veiller à ce que les droits économiques, sociaux et culturels soient
protégés et à ce que leur politique ne vienne pas aggraver les atteintes aux droits à
l’alimentation, à la santé et aux moyens de subsistance.

RESPONSABILITÉ DES ENTREPRISES


La responsabilité des entreprises concernant les atteintes aux droits humains relevait trop
souvent du vœu pieux. Les travaux de recherche d’Amnesty International sur le Myanmar ont
toutefois contribué à des avancées positives : plusieurs entreprises impliquées dans la
fourniture de carburant d’aviation utilisé par l’armée de ce pays pour effectuer des frappes

La situation des droits humains dans le monde 53


aériennes contre des civil·e·s ont interrompu leurs livraisons. L’UE, le Royaume-Uni, les États-
Unis et plusieurs autres pays ont par ailleurs pris des sanctions ciblées contre certaines de ces
entreprises.
Les États doivent se doter de lois obligeant les entreprises à appliquer la diligence requise
en matière de droits humains afin que leurs activités et celles de leurs partenaires ne
puissent ni causer ni favoriser des atteintes aux droits humains et afin que tout dommage
résultant desdites activités donne lieu à des réparations.

LIBERTÉ DE RELIGION ET DE CONVICTION


La liberté de religion et de conviction restait menacée, en particulier en Asie du Sud. En Inde,
des centaines de cas de violences et d’intimidation contre des musulman·ne·s ont été
enregistrés. La violence contre les minorités religieuses était également très répandue au
Pakistan, où des tombes de la communauté ahmadiyya ont été profanées et où les
accusations de blasphème servaient de prétexte pour s’en prendre à des minorités et pour
justifier, par exemple, l’attaque de plus de 20 églises en l’espace d’une seule journée. En
Afghanistan, les minorités religieuses chiites, chiites hazaras, sikhs, hindoues, chrétiennes,
ahmadies et ismaéliennes faisaient l’objet d’une très forte discrimination de la part des
talibans, qui veillaient à ce que l’enseignement religieux officiel soit exclusivement fondé sur
les dogmes du sunnisme.
Les gouvernements doivent prendre des mesures effectives en engageant notamment, le
cas échéant, des réformes juridiques et politiques destinées à intégralement protéger,
promouvoir et garantir la liberté de religion et de conviction, sans discrimination.

DROITS DES FEMMES ET DES FILLES


Le Japon a renforcé les garanties juridiques contre les violences sexuelles, élargissant la
définition du viol dans le Code pénal pour y inclure des rapports sexuels non consentis. Aux
Fidji, les obstacles juridiques qui limitaient la participation des femmes mariées aux élections
ont été supprimés.
Pour nombre de femmes et de filles dans la région, la réalité restait marquée par une
discrimination et une violence systémiques.
De très nombreux cas de harcèlement et de violence, notamment de viol et d’autres abus
sexuels, ont cette année encore été signalés, en particulier en Asie du Sud, et l’impunité
restait la règle. En Inde, la fréquence des violences sexuelles infligées par des membres des
castes dominantes à des femmes dalits, adivasis ou kukis était particulièrement préoccupante.
Les discriminations se manifestaient sous de nombreuses formes. En Afghanistan, les
restrictions toujours plus draconiennes des droits des femmes et des filles et l’ampleur des
violations de leurs droits fondamentaux étaient telles que l’on pouvait parler de persécution
fondée sur le genre, un crime contre l’humanité. Au Népal, les femmes ne bénéficiaient
toujours pas des mêmes droits que les hommes en matière de citoyenneté. Au Bhoutan, aux
Fidji et au Japon, comme dans bien d’autres pays, les femmes restaient largement sous-
représentées dans la fonction publique et dans le monde du travail.
Les gouvernements doivent redoubler d’efforts pour garantir et promouvoir les droits des
femmes et des filles, mettre un terme aux discriminations intersectionnelles et fondées sur
le genre auxquelles elles sont en butte, prévenir les violences fondées sur le genre et en
traduire en justice les responsables.

54 La situation des droits humains dans le monde


DROITS DES LESBIENNES, DES GAYS ET DES PERSONNES
BISEXUELLES, TRANSGENRES OU INTERSEXES
Les droits des personnes LGBTI ont connu des avancées et des revers. À Taiwan, les autorités
ont reconnu le droit de la plupart des couples transnationaux de même sexe de se marier. Le
corps législatif thaïlandais a entamé le 21 décembre un processus de légalisation du mariage
entre personnes de même sexe. Un certain nombre de décisions de justice, à Hong Kong, au
Népal et en Corée du Sud, se sont traduites par une meilleure reconnaissance des droits des
couples de même sexe ou des personnes transgenres. La Cour constitutionnelle de Corée du
Sud a cependant confirmé que les relations sexuelles consenties entre individus de même
sexe restaient une infraction pénale au sein de l’armée du pays. Par ailleurs, les
gouvernements ont généralement réagi en faisant appel des jugements affirmant les droits des
personnes LGBTI ou en tardant à les appliquer.
La situation précaire de ces personnes trouvait son illustration notamment dans la fermeture
en Chine d’une importante organisation LGBTI dans le cadre de la campagne anti-LGBTI
menée par les autorités. Au Pakistan, des groupes politiques et islamistes ont mené une
campagne de désinformation remettant en cause les garanties juridiques dont bénéficiaient
les personnes transgenres. Cette campagne s’est traduite par un regain de violence et de
harcèlement à l’égard de ces dernières et des personnes de genre variant. En Inde, la Cour
suprême n’a pas accédé à la demande de reconnaissance juridique du mariage entre
personnes de même sexe. En Malaisie, les livres et les autres documents considérés comme
faisant la promotion de modes de vie LGBTI ont été interdits. En Mongolie, une marche pro-
LGBTI a été interdite.
Les gouvernements doivent abroger les lois et renoncer aux politiques qui établissent une
discrimination à l’égard des personnes LGBTI, notamment en dépénalisant les relations
sexuelles consenties entre individus de même sexe. Ils doivent reconnaître le mariage entre
personnes de même sexe, promouvoir et protéger les droits des personnes LGBTI et leur
permettre de vivre dignement et en sécurité.

DROITS DES PEUPLES AUTOCHTONES ET


DISCRIMINATION ETHNIQUE OU FONDÉE SUR LA CASTE
Les discriminations contre les populations autochtones et fondées sur l’appartenance ethnique
ou la caste restaient très répandues. Dans des pays comme le Cambodge, l’Indonésie ou la
Malaisie, les droits des peuples autochtones n’étaient pas pris en considération et l’exploitation
commerciale de leurs terres menaçait leurs moyens de subsistance et leur existence même.
Les consultations menées auprès des communautés concernées, lorsqu’elles avaient lieu,
étaient souvent superficielles et les militant·e·s défendant les populations autochtones étaient
fréquemment la cible d’atteintes aux droits humains. Aux Philippines, deux militants
écologistes autochtones ont été soumis à une disparition forcée et des personnes dirigeant des
mouvements de défense des droits des peuples autochtones ont été qualifiées de terroristes.
L’Australie a manqué une occasion historique de faire avancer les droits des personnes
issues des Premières nations, la proposition visant à instaurer un organe chargé de les
représenter directement auprès du Parlement ayant été rejetée à l’issue d’un référendum
national. En Nouvelle-Zélande, les Maoris étaient toujours en butte à la discrimination et à la
marginalisation, notamment dans le système pénal, où ils restaient largement surreprésentés.
En Inde, la discrimination fondée sur la caste ne faiblissait pas.

La situation des droits humains dans le monde 55


Les gouvernements doivent veiller à ce que les victimes de discrimination fondée sur
l’appartenance ethnique ou la caste aient véritablement accès à la justice. Ils doivent
mettre un terme à l’impunité dont jouissent les responsables d’atteintes aux droits humains
commises contre des personnes dalits ou des membres de peuples autochtones ou d’autres
groupes à risque. Enfin, ils doivent donner la priorité aux politiques et programmes visant à
éliminer la discrimination structurelle, y compris au sein du système de justice pénale.

TORTURE ET AUTRES MAUVAIS TRAITEMENTS


La criminalisation de la torture et de la disparition forcée en Thaïlande prouvait qu’une action
concertée menée par les victimes et les défenseur·e·s des droits humains pouvait changer les
choses. Mais il restait encore beaucoup à faire, dans ce pays comme ailleurs, pour en finir
avec la torture et les autres formes de mauvais traitements.
De très nombreux cas de torture et d’autres mauvais traitements ont été signalés dans toute
la région et les décès en détention étaient trop fréquents. Au moins 94 personnes sont mortes
en détention au Bangladesh et au moins 13 en Malaisie. Les autorités népalaises n’ont rien fait
pour donner suite aux allégations crédibles de torture et d’autres formes de mauvais
traitements et obliger les auteur·e·s présumés de ces actes à rendre des comptes. En
Afghanistan, la torture des détenu·e·s était apparemment une pratique courante, et les
autorités recouraient aux châtiments corporels infligés en public, qui s’apparentaient à de la
torture ou à une autre forme de mauvais traitement. L’armée indonésienne s’est rendue
responsable de détentions arbitraires et d’actes de torture sur la personne de civil·e·s
appartenant à la population autochtone papoue, dont des enfants. Plusieurs décès de
personnes papoues en détention lui étaient également imputables.
Les États doivent interdire et réprimer pénalement la torture et les autres formes de
mauvais traitements, et prendre des mesures effectives pour protéger les groupes
marginalisés et à risque et pour prévenir les atteintes à leurs droits. Lorsque de tels actes
sont signalés, les États doivent mener une enquête, veiller à ce que les responsables
présumés rendent des comptes et fournir un recours aux victimes dans des délais
raisonnables.

DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN


Les inondations catastrophiques, les très fortes chaleurs et les typhons meurtriers qui ont
frappé la région ont souligné sa vulnérabilité face aux phénomènes induits par le changement
climatique. Les mesures prises pour réduire les émissions de carbone, préparer l’avenir et
s’adapter au changement restaient pourtant très largement insuffisantes. Comme toujours, les
populations les plus pauvres et les plus marginalisées en supportaient les conséquences les
plus dramatiques.
Le passage du cyclone qui a frappé le Myanmar au mois de mai a causé un nombre de
morts considérable au sein de la population rohingya, qui s’expliquait en grande partie par les
conditions effroyables dans lesquelles ces personnes vivaient depuis leur déplacement forcé,
en 2012. En Inde, les inondations qu’a connues la région himalayenne et les vagues de
chaleur qui ont touché l’Uttar Pradesh et le Bihar ont fait près de 200 morts. Le Pakistan a
cette année encore souffert de terribles vagues de chaleur dues au changement climatique.
Celles-ci ont eu de graves conséquences sur la santé de la population, en particulier pour les
personnes vivant dans la pauvreté ou travaillant dans le secteur informel.
Les efforts déployés pour atténuer les effets de l’évolution du climat, à commencer par les
objectifs en termes d’émissions définis par de nombreux pays, notamment les plus gros
émetteurs, restaient insuffisants pour maintenir la hausse des températures moyennes de la

56 La situation des droits humains dans le monde


planète au-dessous du seuil de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Les politiques et les
mesures mises en place étaient souvent en contradiction avec les objectifs que les États
s’étaient eux-mêmes fixés. Taiwan, par exemple, a adopté une loi obligeant le gouvernement à
réduire les émissions, mais aucun calendrier de sortie des énergies fossiles n’a été défini et la
prospection pétrolière se poursuivait.
À en juger par les systèmes énergétiques des pays de la région, la dépendance au charbon
ne semblait guère décliner. De nouvelles centrales à charbon et de nouveaux projets
d’extraction ont au contraire été autorisés par des gouvernements, que ce soit en Australie, en
Chine, en Indonésie ou en Corée du Sud, souvent malgré une forte opposition interne. Le
Japon était le seul pays industrialisé de la planète à ne pas s’être engagé à mettre
progressivement fin à l’utilisation du charbon pour la production d’électricité.
Les États n’ont à de nombreuses reprises tenu aucun compte de l’impact qu’avaient les
industries extractives sur l’environnement, ainsi que sur les peuples autochtones et les autres
populations concernées. La Mongolie, par exemple, n’avait toujours pas pris de mesures
suffisantes pour remédier aux répercussions des opérations minières dans la région du Gobi
sur la santé et les moyens de subsistance des populations pastorales. En Papouasie-Nouvelle-
Guinée, le gouvernement a délivré un permis autorisant la reprise de l’exploitation d’une mine
d’or qui avait donné lieu par le passé à de graves atteintes aux droits humains et à des
dommages environnementaux. L’entreprise concernée n’avait pourtant pas remédié de
manière satisfaisante à ces problèmes.
Les pays industrialisés et les autres pays fortement émetteurs dans la région doivent
montrer la voie en matière d’atténuation du changement climatique, notamment en
arrêtant de développer et de subventionner la production de combustibles fossiles. Ils
doivent veiller à ce que leur politique climatique soit cohérente avec la nécessité de
contenir le réchauffement de la planète sous la barre de 1,5 °C. Les États doivent accroître
leurs investissements dans la préparation et l’adaptation aux catastrophes et donner la
priorité à la protection des groupes touchés de façon disproportionnée par la crise
climatique.

DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES OU MIGRANTES


La détention illimitée des personnes réfugiées ou demandeuses d’asile a été déclarée
inconstitutionnelle par la justice en Australie et en Corée du Sud, mais la protection de ces
personnes et celle des migrant·e·s restait insuffisante dans l’ensemble de la région et leurs
droits fondamentaux n’étaient généralement pas respectés.
De nombreuses personnes réfugiées ou migrantes ont été placées arbitrairement en
détention pour une durée indéterminée, souvent dans des conditions déplorables. D’autres se
sont vu refuser un logement décent et l’accès aux services les plus élémentaires ou n’avaient
pas le droit de circuler librement.
Les autorités malaisiennes n’ont pas enquêté sur la mort en 2022 de 150 hommes, femmes
et enfants dans des centres de détention gérés par les services de l’immigration, alors que les
conditions de vie dans ces centres constituaient toujours un motif de préoccupation. Au
Bangladesh, des milliers de réfugié·e·s rohingyas se sont de nouveau retrouvés sans abri
après l’incendie d’un camp et le passage d’un cyclone. En Thaïlande, un nouveau mécanisme
de sélection des réfugié·e·s et des demandeurs·euses d’asile a été mis en place, mais ces
personnes continuaient d’être placées en détention illimitée, dans des conditions déplorables
qui ont notamment coûté la vie à deux hommes ouïghours. Au Japon, la nouvelle Loi sur
l’immigration sanctionnait la pratique de la détention illimitée des réfugié·e·s et des
demandeurs·euses d’asile. À Taiwan, les modifications apportées à la Loi sur l’immigration
n’ont pas instauré de mesures de protection contre le refoulement.

La situation des droits humains dans le monde 57


Le sort de plusieurs centaines de ressortissant·e·s de Corée du Nord renvoyés de force dans
ce pays par le gouvernement chinois, malgré les mises en garde soulignant que ces personnes
risquaient d’être sévèrement punies, suscitait une vive inquiétude. Après que le gouvernement
pakistanais eut annoncé en octobre que les réfugié·e·s afghans non enregistrés devaient
quitter le pays dans un délai d’un mois, plus de 490 000 personnes ont été renvoyées de force
en Afghanistan, alors que beaucoup en étaient parties par crainte d’être victimes de
persécution aux mains des talibans. La Malaisie a elle aussi violé le principe de « non-
refoulement » en procédant au renvoi forcé de réfugié·e·s au Myanmar alors que ces
personnes risquaient d’y subir de graves violations de leurs droits fondamentaux.
Au Cambodge, au Laos, au Myanmar et en Thaïlande, les autorités n’ont pas pris les
mesures nécessaires pour mettre fin à la traite des êtres humains. Dans ces pays, des
étrangers·ères étaient recrutés avec des promesses mensongères et contraints, souvent par la
menace, de collaborer à des jeux d’argent illégaux et des escroqueries en ligne.
Les gouvernements doivent cesser de placer des personnes demandeuses d’asile en
détention en raison de leur situation au regard de la législation sur l’immigration, et ils
doivent leur permettre de solliciter une protection internationale. Aucune personne ne doit
jamais être renvoyée de force dans un lieu où elle risque d’être victime de persécution ou
d’autres violations de ses droits fondamentaux. Les protections contre la traite des
personnes doivent être renforcées et les victimes doivent disposer d’un soutien, notamment
juridique, pour leur permettre, entre autres, de regagner leur pays lorsqu’un retour en toute
sécurité peut être envisagé.

PEINE DE MORT
La Malaisie a supprimé le caractère obligatoire de la peine capitale pour tous les crimes et a
aboli totalement ce châtiment pour sept infractions, ce qui constituait un pas dans la bonne
direction. La peine de mort continuait toutefois d’être largement utilisée dans la région,
souvent en violation du droit international et des normes afférentes. Des exécutions ont été
signalées en Chine et au Viêt-Nam, mais les statistiques relatives au recours à la peine de mort
y demeuraient classées secret d’État. L’Afghanistan appliquerait également la peine de mort,
notamment avec des méthodes telles que la lapidation, considérées par les organes de l’ONU
comme des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. À Singapour, plusieurs
personnes, dont une femme, ont été exécutées pour des infractions à la législation sur les
stupéfiants, et les militant·e·s et les avocat·e·s qui dénonçaient le recours à la peine capitale
faisaient l’objet d’un harcèlement.
Les gouvernements qui maintiennent encore la peine de mort doivent prendre de toute
urgence les mesures nécessaires pour l’abolir.

DROITS DES ENFANTS


L’application du droit pénal aux mineur·e·s demeurait préoccupante dans plusieurs pays. En
Australie comme en Nouvelle-Zélande, un enfant pouvait être placé en détention dès l’âge de
10 ans et, dans ces deux pays, les conditions de vie dans les établissements pour jeunes
délinquant·e·s les mettaient en péril. En Thaïlande, près de 300 mineur·e·s ont été inculpés
d’infractions pénales en raison de leur participation aux manifestations essentiellement
pacifiques qui ont eu lieu ces dernières années. C’était notamment le cas d’un jeune homme
condamné à une peine d’un an d’emprisonnement, assortie d’un sursis de deux ans, pour
avoir participé en 2020, alors qu’il était âgé de 16 ans, à une parodie de défilé de mode qui se
voulait une satire de la monarchie. En Corée du Nord, certaines informations ont cette année
encore fait état du recours très fréquent au travail forcé, y compris de mineur·e·s.

58 La situation des droits humains dans le monde


Les gouvernements ne doivent jamais arrêter ou placer en détention des mineur·e·s qui
n’ont fait qu’exercer leurs droits, notamment leurs droits à la liberté de réunion pacifique
et d’expression. Ils doivent relever l’âge de la majorité pénale à 14 ans au plus tôt et veiller
à ce que les enfants ayant enfreint la loi soient traités conformément aux principes de la
justice des mineur·e·s, notamment en limitant strictement le recours à la détention.

La situation des droits humains dans le monde 59


RÉSUMÉ RÉGIONAL EUROPE ET ASIE
CENTRALE
EUROPE DE L’EST ET ASIE CENTRALE
Les libertés et les droits fondamentaux ont cette année encore été constamment remis en
question. Ces attaques ont été attisées par la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine,
qui n’a fait que renforcer les tendances autoritaires dans la région. Un certain nombre
d’États ont persécuté les défenseur·e·s des droits humains, réprimé la dissidence et, bien
souvent, sanctionné pénalement le droit à la liberté d’expression et la diffusion
d’informations indépendantes concernant les droits fondamentaux, qualifiées de « fausses
nouvelles » ou de tentatives visant à « discréditer » la politique des autorités ou les
institutions. Les perspectives en matière de défense et de protection des droits humains
étaient sombres.
La guerre est devenue la « nouvelle normalité » dans la région. La fermeture par
l’Azerbaïdjan d’un axe vital desservant le territoire sécessionniste du Haut-Karabakh a
engendré une crise humanitaire qui a mis en danger des milliers de personnes. L’offensive
militaire qui a suivi a provoqué presque du jour au lendemain la fuite vers l’Arménie de
plus de 100 000 personnes.
La poursuite de l’agression russe contre l’Ukraine s’est muée en guerre d’usure, tandis
que la liste des crimes de guerre et, plus généralement, des violations du droit
international ne cessait de s’allonger. Les civil·e·s, y compris les enfants, ont enduré de
terribles souffrances. On ne comptait plus les morts et les blessés, les destructions
d’habitations et d’infrastructures essentielles, les déplacements massifs de populations et
les menaces et dommages environnementaux.
Les efforts déployés pour mettre en place des mécanismes de justice internationale face à
la guerre en Ukraine, notamment pour sanctionner l’agression, n’ont pas abouti. La CPI a
émis un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine, mais cela n’a pas empêché le président
russe d’être reçu officiellement par le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Arabie saoudite, qui
n’étaient pas parties au Statut de Rome.
Au-delà des conflits militaires, la discrimination et les représailles contre les minorités
religieuses étaient monnaie courante. La torture et, plus généralement, les mauvais
traitements étaient toujours aussi fréquents et les personnes soupçonnées d’en être
pénalement responsables jouissaient d’une totale impunité. Les violences faites aux
femmes et les violences domestiques restaient très répandues. Les droits en matière de
genre étaient en régression. La pollution atmosphérique, essentiellement due à la
combustion de carburants fossiles, constituait un fléau pour la santé dans de nombreux
pays de la région.

LIBERTÉ D’EXPRESSION
La liberté d’expression s’est fortement réduite, à mesure que s’intensifiait la répression des
voix critiques à l’égard des pouvoirs publics, à grand renfort d’accusations d’« extrémisme »,
d’« apologie du terrorisme », de « diffusion d’informations fausses en connaissance de
cause » ou de « propagande » LGBTI.
La Russie a atteint des sommets en termes de censure en temps de guerre, n’épargnant
personne parmi celles et ceux qui étaient en désaccord avec la ligne officielle. Des milliers

60 La situation des droits humains dans le monde


d’individus ont été sanctionnés et des centaines ont fait l’objet de poursuites infondées. C’était
notamment le cas du militant d’opposition Vladimir Kara-Mourza, condamné à 25 années
d’emprisonnement pour « haute trahison ».
L’Azerbaïdjan, le Bélarus, le Kazakhstan et le Tadjikistan (entre autres) ont jeté en prison des
dizaines de personnes critiques à l’égard des autorités. Au Kirghizistan, un projet de loi sur les
médias prévoyait d’interdire la diffusion de « contenus portant atteinte à la santé et à la
moralité de la population ». Au Turkménistan, la liberté d’information était toujours réprimée et
les pénuries de produits alimentaires essentiels, ainsi que la pratique du travail forcé, étaient
passées sous silence.

LIBERTÉ D’ASSOCIATION
Un peu partout dans la région, la société civile a été soumise à des restrictions ou contrainte à
se taire, la Russie continuant de fournir un exemple délétère. Dans ce pays, un nombre
toujours croissant d’hommes, de femmes et d’organisations de la société civile ont été
étiquetés « agents de l’étranger » ou « organisations indésirables », ce qui limitait leur
participation à la vie publique. Le Code pénal a été modifié et sanctionnait désormais la
« réalisation d’activités » organisées par des ONG étrangères ne disposant pas de bureaux
officiels en Russie, rendant de fait illégale toute forme de coopération avec la plupart des
organisations de la société civile hors de Russie. Plusieurs associations majeures de défense
des droits fondamentaux, dont le Groupe Helsinki de Moscou, le Centre Sakharov et le Centre
Sova, ont été officiellement dissoutes.
Le Bélarus a fermé des dizaines d’organisations indépendantes de la société civile, telles que
Viasna, mouvement de défense des droits humains de premier plan, dont les dirigeants ont
été jetés en prison pour plusieurs années. Le Kirghizistan a encore régressé, avec la
soumission aux parlementaires d’un projet de loi sur les « représentants étrangers » calqué
sur la loi russe relative aux « agents de l’étranger », qui risquait de se traduire par la fermeture
de nombreuses ONG. En Moldavie, les membres du parti Chance se sont vu signifier une
interdiction arbitraire de se présenter aux élections locales.
L’une des rares bonnes nouvelles concernait la Géorgie, où un projet de loi sur la
transparence de l’influence étrangère a finalement été abandonné face à la mobilisation de
l’opinion publique.

LIBERTÉ DE RÉUNION PACIFIQUE


Dans toute la région, les pouvoirs publics ont sévèrement restreint le droit de manifester
pacifiquement, déjà très limité, voire inexistant, dans de nombreux pays, tandis que de grands
rassemblements de soutien au régime en place étaient organisés en Russie et ailleurs. Le
recours illégal à la force de la part des responsables de l’application des lois était la règle. Le
Kirghizistan a presque totalement interdit toute manifestation pacifique à Bichkek, la capitale,
et dans certaines régions. Au Bélarus et au Kazakhstan, les autorités ont continué de ficher et
d’emprisonner les personnes qui avaient participé à des manifestations de manière pacifique.
En Géorgie, la police a fait usage de gaz lacrymogène et de canons à eau pour disperser, en
mars, une manifestation qui se déroulait pour l’essentiel sans violence. Au Turkménistan, la
police a eu recours à une force inutile et disproportionnée pour mettre fin à des manifestations
organisées pour protester contre la pénurie de pain.
Les pouvoirs publics doivent cesser d’utiliser des prétextes pour réprimer la dissidence et
empêcher le débat sur leur bilan en matière de droits humains. Ils doivent arrêter de
harceler et de poursuivre les personnes qui les critiquent, interdire aux forces de sécurité
de recourir illégalement à la force pendant les manifestations, et abroger ou modifier les
lois qui violent le droit de réunion pacifique.

La situation des droits humains dans le monde 61


LIBERTÉ DE RELIGION ET DE CONVICTION
La discrimination et les représailles contre les minorités religieuses étaient monnaie courante
dans la région. Le Tadjikistan a cette année encore appliqué une politique répressive à l’égard
des ismaélien·ne·s, sanctionnant notamment les prières collectives dans des lieux privés. Des
témoins de Jéhovah ont été emprisonnés en Russie et dans les territoires ukrainiens occupés
par celle-ci pour le simple fait d’avoir pratiqué leur religion. Au Bélarus, les autorités chargées
de l’application des lois s’en sont prises à des prêtres catholiques, tandis que le clergé de
l’Église orthodoxe ukrainienne, subordonnée de fait à l’Église orthodoxe russe, subissait le
même sort en Ukraine. En Ouzbékistan, les musulman·e·s pratiquants étaient toujours la cible
de poursuites judiciaires au titre d’accusations d’extrémisme formulées en termes vagues et
généraux.
Les États doivent mettre en œuvre de véritables réformes juridiques et politiques afin de
protéger, promouvoir et garantir pleinement la liberté de religion et de conviction, sans
discrimination.

TORTURE ET AUTRES MAUVAIS TRAITEMENTS


Dans de nombreux pays, la torture et d’autres formes de mauvais traitements étaient toujours
aussi fréquentes et les personnes soupçonnées d’en être pénalement responsables jouissaient
d’une impunité totale. Au Bélarus, celles et ceux qui étaient emprisonnés sur la foi
d’accusations motivées par des considérations politiques vivaient dans des conditions
inhumaines (détention au secret, manque de soins médicaux, etc.). Au Kazakhstan, sur six
affaires de décès officiellement reconnus comme consécutifs à des actes de torture perpétrés
à la suite des manifestations de janvier 2022, cinq avaient été portées devant les tribunaux à
la fin l’année. La plupart des autres poursuites engagées pour de tels faits ont été
abandonnées « faute de preuves suffisantes ». En Moldavie, les personnes détenues vivaient
toujours dans des conditions de surpopulation et d’insalubrité chroniques, sans accès à des
soins de santé satisfaisants. La demande de remise en liberté pour raisons humanitaires de
l’ancien président de la République de Géorgie, Mikheil Saakachvili, a été rejetée, en dépit de
la grave détérioration de son état de santé et du fait qu’il ne semblait pas bénéficier de soins
médicaux adaptés. En Russie, Alexeï Navalny a été soumis à une disparition forcée et placé à
plusieurs reprises en détention à l’isolement.
Les États doivent agir de toute urgence pour mettre un terme à la torture et aux autres
mauvais traitements, en traduisant en justice, dans le cadre de procès équitables, les
personnes soupçonnées d’être pénalement responsables de telles pratiques.

DISCRIMINATION ET VIOLENCES FONDÉES SUR LE GENRE


La violence domestique a été reconnue pour la première fois comme une infraction pénale en
Ouzbékistan. Néanmoins, les violences fondées sur le genre et les violences faites aux femmes
ont augmenté dans la région, sur fond de conflit armé et d’adoption de lois affirmant des
valeurs dites « traditionnelles » et « familiales ». Un record absolu des violences domestiques
a été enregistré dans une Ukraine en proie à la guerre, tandis que le Kirghizistan connaissait
une vague d’atteintes aux droits humains et de violences sexuelles contre des enfants en
situation de handicap, des filles notamment. Les propos sexistes et misogynes proférés à
l’égard d’adversaires politiques, notamment par des membres du parti au pouvoir, se sont
multipliés en Géorgie. En Azerbaïdjan, les femmes étaient toujours victimes de diverses formes
de violences fondées sur le genre, y compris dans le cadre de représailles de nature politique.
Les États doivent mettre en œuvre des politiques exhaustives pour prévenir les violences
fondées sur le genre commises contre les femmes et les filles, notamment en luttant contre
la discrimination liée au genre et les stéréotypes néfastes profondément enracinés. Ils

62 La situation des droits humains dans le monde


doivent veiller à ce que les victimes bénéficient d’une protection et d’un soutien et en finir
avec l’impunité dont jouissent les responsables de ces crimes.

VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL HUMANITAIRE


L’agression russe contre l’Ukraine a continué d’être marquée par de nombreux crimes de
guerre. Les attaques aveugles menées par les forces russes contre des zones habitées et des
infrastructures civiles de production d’énergie ou d’exportation de céréales étaient monnaie
courante. Aussi bien les forces russes que les forces ukrainiennes ont fait usage de bombes à
sous-munitions, malgré leur caractère non discriminant par nature et les risques durables
qu’elles présentaient pour la population civile. Selon les estimations, l’Ukraine serait le pays le
plus densément miné de la planète. En Russie et dans les territoires ukrainiens occupés par
celle-ci, les prisonniers et prisonnières de guerre étaient couramment victimes d’actes de
torture et d’autres mauvais traitements. Un tribunal de Moscou a confirmé la condamnation à
13 ans d’emprisonnement prononcée en première instance contre Maxime Boutkevitch. Ce
défenseur des droits humains était accusé d’un crime de guerre qu’il ne pouvait pas avoir
commis.
Après la reprise du Haut-Karabakh par l’armée azerbaïdjanaise, rien ne semblait avoir été fait
pour enquêter sur les violations du droit international humanitaire commises les années
précédentes dans la région par les forces azerbaïdjanaises ou arméniennes (attaques aveugles
et disproportionnées, torture et exécution de prisonniers·ères, etc.).
Toutes les allégations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité doivent faire
l’objet d’enquêtes impartiales et indépendantes, en vertu notamment du principe de la
compétence universelle.

PROCÈS INÉQUITABLES
Dans de nombreux pays, le système judiciaire a plus servi à réprimer les droits fondamentaux
qu’à les protéger.
En Russie, les tribunaux faisaient preuve d’une extrême partialité, défavorable aux
prévenu·e·s, et les procès pour fait de terrorisme, d’extrémisme ou de haute trahison se
déroulaient habituellement à huis clos.
Cette année encore, le système judiciaire bélarussien a été instrumentalisé pour réprimer la
dissidence sous toutes ses formes, notamment celle provenant d’avocat·e·s et de
défenseur·e·s des droits humains. Sviatlana Tsikhnouskaya, Pavel Latushka, Maria Maroz,
Volha Kavalkova et Sharhei Dyleuski ont été condamnés en leur absence à de lourdes peines
d’emprisonnement sur la foi d’éléments forgés de toutes pièces. Nasta Loika a quant à elle été
condamnée à sept années de réclusion. Au Kazakhstan, Marat Jylanbaïev, athlète célèbre, a
été condamné à sept ans d’emprisonnement pour avoir exprimé pacifiquement son désaccord
avec les autorités. Le Département d’État américain a sanctionné quatre juges géorgiens pour
corruption, abus de pouvoir et atteinte au système judiciaire.
Les Nations unies ont fait part de leur vive inquiétude concernant la définition trop large de la
notion d’organisation terroriste au Tadjikistan, qui pouvait donner lieu à des mesures
d’urgence et à des dérogations à la procédure régulière. Expulsé par l’Allemagne, où il avait
demandé l’asile, Abdoullohi Chamsiddine a été soumis à une disparition forcée à son arrivée
au Tadjikistan, puis condamné à sept ans d’emprisonnement. En Ouzbékistan, des dizaines de
personnes ont été condamnées en lien avec les manifestations massives de 2022 en
Karakalpakie, à l’issue de procès non équitables et sur la base d’accusations motivées par des
considérations politiques.

La situation des droits humains dans le monde 63


DROITS DES ENFANTS ET DES PERSONNES ÂGÉES
La guerre menée par la Russie en Ukraine était source de souffrances et de privations terribles
pour tous les Ukrainien·ne·s, mais fragilisait particulièrement les enfants et les personnes
âgées.
Selon des chiffres de l’ONU datant du mois de novembre, au moins 569 enfants ont été tués
et plus de 1 229 blessés depuis février 2022. Le nombre d’enfants emmenés illégalement par
les autorités russes dans les territoires ukrainiens occupés ou en Russie était estimé à
plusieurs centaines, voire plusieurs milliers. La CPI a émis au mois de mars des mandats
d’arrêt contre le président russe Vladimir Poutine et la commissaire russe aux droits de
l’enfant, Maria Lvova-Belova, pour leur responsabilité dans ce crime de guerre.
Les personnes âgées étaient particulièrement touchées par le conflit. Elles étaient
proportionnellement plus susceptibles d’être tuées ou blessées que les autres catégories de
population. Celles qui étaient déplacées avaient beaucoup de mal à obtenir seules un
logement dans le secteur privé, et les centres d’accueil temporaires leur restaient
généralement inaccessibles, en particulier lorsqu’elles présentaient un handicap.

DROITS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX


Les conflits armés dans la région ont cette année encore eu des répercussions sur les droits
économiques et sociaux. Pendant les neuf mois qui ont précédé son offensive militaire de
septembre, l’Azerbaïdjan a bloqué la route reliant le Haut-Karabakh à l’Arménie, connue sous
le nom de « corridor de Latchine », entraînant une pénurie dramatique de produits de
première nécessité (denrées alimentaires, médicaments et carburant), qui s’est traduite par
une crise humanitaire dans cette région sécessionniste.
De nouveaux manuels d’histoire « unifiés » ont été remis en septembre à tous les lycéen·ne·s
de la Fédération de Russie et des territoires ukrainiens occupés. Dans un souci manifeste
d’endoctrinement, ces manuels s’efforçaient de présenter sous un jour positif le bilan en
matière de droits fondamentaux des différents régimes russes et soviétiques. Les enfants des
territoires occupés par la Russie étaient contraints de suivre les programmes ukrainiens « en
cachette » pour éviter les représailles.
Les États doivent faire en sorte que chacun·e jouisse d’un niveau de vie suffisant et ait
accès à une éducation de qualité.

DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES OU MIGRANTES


Les personnes en situation de déplacement étaient toujours en proie à de nombreuses
difficultés un peu partout dans la région. Les autorités bélarussiennes ont violemment
contraint des personnes migrantes à passer la frontière avec l’UE, où elles ont été confrontées
à des renvois forcés illégaux (push-backs). Les autorités russes ont quant à elles multiplié les
offres mensongères et les pressions pour pousser des migrants à s’engager dans l’armée. Les
plus de 100 000 Arménien·ne·s de souche qui ont fui le Haut-Karabakh pour se réfugier en
Arménie étaient confrontés à des difficultés économiques et à l’incertitude quant à leurs
perspectives de retour.
Les États doivent veiller à ce que toutes les personnes fuyant des persécutions et des
atteintes aux droits humains puissent se réfugier en lieu sûr et aient accès à une protection
internationale. Ils doivent faire en sorte que nul ne soit renvoyé dans un pays ou un
territoire où il risque de subir de graves violations des droits fondamentaux.

DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN


Les combats militaires dignes de la Seconde Guerre mondiale qui se sont déroulés en Ukraine
et dans plusieurs pays de la région producteurs importants de carburants fossiles et grands

64 La situation des droits humains dans le monde


émetteurs de carbone ont entraîné des pollutions et des dommages environnementaux
majeurs.
L’agression de l’Ukraine par la Russie s’est traduite par une grave contamination de l’air, de
l’eau et des terres, et a produit une quantité ingérable de déchets dangereux. La destruction
du barrage de Kakhovka, manifestement par une action militaire délibérée attribuée aux forces
russes par la plupart des observateurs, a eu pour conséquence une pollution massive des
milieux, dont les conséquences écologiques sur le long terme se feront sentir au-delà des
frontières de l’Ukraine.
La pollution atmosphérique, essentiellement due à la combustion de carburants fossiles,
avait également des effets délétères pour la santé des populations. Elle serait la cause, selon
certaines estimations, de plus de 10 000 décès annuels au Kazakhstan et de 18 % des décès
dus à un accident vasculaire cérébral ou à une maladie coronarienne au Bélarus. La capitale
du Kirghizistan a été classée parmi les villes les plus polluées du monde.
Dans toute la région, les personnes qui tentaient de protéger l’environnement ont fait l’objet
de sévères mesures de répression. En Arménie, des militant·e·s qui s’opposaient à un projet
de mine d’or ont fait l’objet de poursuites judiciaires dans le cadre desquelles des
indemnisations abusives leur étaient réclamées pour les dommages supposés que leur action
écologique aurait causés à des entreprises. En Russie, deux grandes ONG de défense de
l’environnement ont été classées « indésirables » et interdites sur l’ensemble du territoire.
Les États doivent prendre des mesures immédiates pour protéger les personnes et les
populations contre les risques liés au changement climatique et aux conditions
météorologiques extrêmes et leurs conséquences, y compris en faisant appel à la solidarité
et à la coopération internationales pour mener une action suffisante en matière
d’adaptation et d’atténuation.

DROITS DES PERSONNES LGBTI


En Ukraine, un projet de loi sur les unions civiles qui s’appliquerait aussi aux couples de
même sexe a été rendu public en mars. Celui-ci n’autorisait cependant pas les couples de
même sexe à adopter.
La Russie a en revanche promulgué de nouvelles dispositions législatives transphobes et a
interdit de fait toute activité publique en lien avec les droits des personnes LGBTI, en classant
comme « extrémiste » ce qu’elle appelait le « mouvement social international LGBT », sans le
définir. En Asie centrale et dans le reste de la région, les droits relatifs au genre étaient en
repli. Le Kirghizistan a ainsi proposé de modifier la législation pour interdire toute information
« contraire aux valeurs familiales » ou faisant la promotion de « relations sexuelles non
traditionnelles », tandis qu’au Turkménistan et en Ouzbékistan les relations sexuelles
consenties entre personnes de même sexe restaient prohibées par la loi.
Les États doivent abroger les lois et renoncer aux politiques et pratiques qui sont
discriminatoires à l’égard des personnes LGBTI, notamment en dépénalisant les relations
sexuelles consenties entre personnes de même sexe et en levant les obstacles juridiques au
mariage des couples de même sexe.

EUROPE DE L’OUEST, CENTRALE ET DU SUD-EST


L’année 2023 a été marquée par une polarisation de la société, attisée par des
responsables politiques de nombreux pays européens, autour des droits des personnes
LGBTI, des questions d’immigration ou de justice climatique ou encore des terribles
événements survenus en Israël et dans les territoires palestiniens occupés. Nombre de
gouvernements ont instrumentalisé les droits humains pour stigmatiser certains groupes et
mettre en place des restrictions disproportionnées de l’espace civique. Ils s’en sont pris

La situation des droits humains dans le monde 65


notamment aux manifestant·e·s pour le climat, aux personnes exprimant des opinions
dissidentes (en particulier leur solidarité avec les Palestinien·ne·s), aux musulman·e·s ou à
d’autres groupes racisés.
Le racisme systémique s’est, cette année encore, traduit par des violations des droits
fondamentaux et par des décès. Les États ont poursuivi leurs politiques d’exclusion raciale
envers les personnes originaires d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, ce qui a donné lieu à
des décès et des souffrances le long des frontières maritimes et terrestres. Les pouvoirs
publics n’ont pas fait grand-chose pour lutter contre la discrimination et la ségrégation
dont étaient toujours victimes les Roms. L’absence de mise en œuvre des mesures
nécessaires pour lutter contre le racisme et l’exploitation politique de celui-ci ont formé un
contexte favorable à la multiplication des cas d’antisémitisme et de racisme islamophobe.
Les droits sexuels et reproductifs et la lutte contre les violences liées au genre ont connu
des avancées, mais également des retours en arrière. Le glissement vers une société de la
surveillance s’est poursuivi. Les personnes les plus marginalisées, notamment les
personnes en situation de handicap, souffraient d’un manque de protection sociale.
L’existence d’une politique du « deux poids, deux mesures » était manifeste dans les
discours et les actes de nombreux pays : de nombreux gouvernements ont affiché leur
solidarité avec Israël, tout en imposant des restrictions aux manifestations en faveur des
droits des Palestinien·ne·s ; les États ont prononcé de belles paroles lors de la COP28, tout
en continuant d’utiliser et de produire des combustibles fossiles et de réprimer les
manifestant·e·s ; et les dirigeants ont sous-estimé l’érosion des droits fondamentaux en
Europe, tout en critiquant les pays situés ailleurs dans le monde.

DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES OU MIGRANTES


Les États membres de l’Union européenne ont continué d’appliquer des politiques meurtrières
d’exclusion fondée sur l’origine ethnique et d’externalisation, et n’ont guère avancé sur la
question du partage des responsabilités au sein de l’UE. Les négociations en cours sur les
réformes du système d’asile indiquaient que l’UE se dirigeait vers un compromis qui réduirait
les garanties et augmenterait les souffrances des personnes en quête d’un lieu sûr. Les États
n’ont pas mis en place de voies d’accès sûres et légales, et ces manquements ont exposé des
hommes, des femmes et des enfants à des violences et à des risques inutiles aux frontières
terrestres et maritimes. Plus de 600 personnes racisées, dont des enfants, ont trouvé la mort
dans un seul et même naufrage au large de Pylos, en Grèce. Des centaines d’autres
personnes originaires d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie ont été victimes d’atteintes aux
droits humains et de violences tout au long de l’année, les renvois sommaires forcés restant
une pratique quotidienne aux frontières de toute l’Europe.
La Commission européenne n’a pas déclenché de procédure d’infraction contre la Lettonie et
la Lituanie lorsque ces deux pays ont inscrit dans leur législation nationale la possibilité de
procéder à des renvois sommaires. L’impunité restait courante pour les violations des droits
humains commises aux frontières. Ainsi, l’Espagne n’a pas enquêté sérieusement sur les
décès, les actes de torture et les expulsions illégales qui avaient eu lieu en 2022 entre
l’enclave de Melilla et le Maroc.
Certains pays européens n’ont pas respecté le droit des Afghan·e·s à se mettre en lieu sûr.
En Allemagne, moins d’une centaine de personnes ont finalement bénéficié d’un programme
humanitaire d’accueil censé permettre l’arrivée chaque mois de 1 000 ressortissant·e·s
afghans. Le Danemark, la Finlande et la Suède ont en revanche pris des mesures louables
visant à accorder automatiquement le statut de réfugiées aux femmes et aux filles afghanes.
Des réfugié·e·s et des migrant·e·s ont été agressés en Allemagne, à Chypre, en Grèce et en
République tchèque. Nombre de responsables politiques ont tenu des propos racistes et

66 La situation des droits humains dans le monde


discriminatoires envers les personnes réfugiées et migrantes, notamment en Turquie, dans le
contexte des élections.
Les pays européens ont continué d’externaliser le contrôle de leurs frontières, au mépris des
droits humains. Ils étaient de plus en plus nombreux à vouloir nouer des accords de
traitement extraterritorial des demandes d’asile. C’était notamment le cas de l’Italie avec
l’Albanie. De même, un compromis qui risquait de se traduire par des atteintes aux droits
fondamentaux était en cours de négociation entre l’UE et la Tunisie. La coopération s’est
poursuivie avec la Turquie, où des milliers de personnes ont été victimes de renvois forcés.
Bien que la justice lui ait donné tort à plusieurs reprises, le gouvernement britannique
semblait déterminé à mettre en œuvre son projet de transfert de demandeurs et demandeuses
d’asile au Rwanda, où seraient traités leurs dossiers.
Les États doivent mettre fin aux politiques d’exclusion fondée sur l’origine ethnique. Ils
doivent au contraire veiller à ce que leurs politiques et leurs pratiques protègent,
respectent et garantissent le droit à la vie des personnes réfugiées et migrantes, mettre en
place des voies sûres et légales et respecter le droit de demander l’asile à leurs frontières.

DROITS DES FEMMES ET DES FILLES


La Lettonie a ratifié la Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des
femmes et la violence domestique [Conseil de l’Europe], et la Macédoine du Nord a mis sa
législation en conformité avec ce traité. La Croatie a annoncé que le féminicide allait devenir
une infraction pénale à part entière. La Suisse a adopté une définition du viol fondée sur la
notion de consentement, et les Pays-Bas étaient en voie de faire de même.
De nombreux pays ont toutefois enregistré un nombre élevé de violences liées au genre
contre des femmes et des filles, dans un contexte marqué par l’action insuffisante des
pouvoirs publics pour y remédier. Des dizaines voire des centaines de féminicides ont ainsi été
signalés en Albanie, en Autriche, en Espagne, en Grèce, en Italie, en Serbie et en Turquie. La
diffusion en direct d’un meurtre en Bosnie-Herzégovine a suscité une vague de protestations,
de même que l’indulgence des juges à l’égard d’un agresseur en Bulgarie.
En Finlande, une loi autorisant l’avortement sur demande au cours des 12 premières
semaines de grossesse est entrée en vigueur en septembre. L’Espagne a de son côté adopté
un texte autorisant les mineures de 16 et 17 ans à avorter sans accord parental. Plusieurs
pays continuaient toutefois d’imposer des restrictions au droit à l’interruption volontaire de
grossesse (IVG). En Pologne, au moins une femme est décédée après s’être vu refuser des
services d’avortement. En Croatie, en Irlande, en Irlande du Nord et en Italie, il était fréquent
que le personnel médical invoque une clause de conscience pour refuser de pratiquer une
intervention. Dans plusieurs régions autrichiennes, l’avortement n’était pas couvert par le
système de santé. En République tchèque, des ressortissantes de l’UE non tchèques se sont
vu refuser une IVG. Les dispositions interdisant l’avortement à Malte ont été modifiées, mais
l’accès à l’interruption volontaire de grossesse restait extrêmement limité. Andorre était le seul
pays où l’avortement était interdit en toutes circonstances.
Les pouvoirs publics doivent de toute urgence combattre toutes les formes de violences
fondées sur le genre et s’attaquer à leurs causes profondes.

DROIT AU RESPECT DE LA VIE PRIVÉE


Plusieurs villes et cantons suisses ont interdit la reconnaissance faciale dans l’espace public.
En France, en revanche, une nouvelle loi a autorisé la surveillance biométrique de masse à
l’occasion des Jeux olympiques de 2024.
Amnesty International a révélé que l’alliance Intellexa avait vendu le logiciel espion Predator à
de nombreux pays, dont l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse. Elle a établi que ce logiciel avait
été utilisé contre un site d’actualités berlinois, les institutions européennes et un certain

La situation des droits humains dans le monde 67


nombre de chercheurs et chercheuses. En Espagne, au moins 65 personnes ont été visées
par le logiciel espion Pegasus, essentiellement en Catalogne.

DROIT À UN PROCÈS ÉQUITABLE ET ÉROSION DE L’INDÉPENDANCE DE LA JUSTICE


Le travail de sape de l’indépendance de la justice s’est poursuivi en Hongrie, en Pologne et en
Turquie. La Hongrie a pris des mesures pour limiter le pouvoir de l’appareil judiciaire. En
Pologne, le gouvernement s’en est pris aux juges qui osaient exprimer des critiques. En
Turquie, la Cour de cassation a refusé d’appliquer un arrêt de la Cour constitutionnelle,
accusant les juges qui la composaient d’avoir outrepassé leurs prérogatives.
Les États doivent arrêter le glissement actuel vers une société de la surveillance,
respecter le droit à un procès équitable et mettre un terme à l’érosion de l’indépendance
de la justice.

LIBERTÉ D’EXPRESSION
Des journalistes ont été pris pour cible un peu partout dans la région. Beaucoup ont par
exemple été arrêtés ou placés en détention en Turquie sur la foi d’accusations mensongères
d’atteintes à la législation antiterroriste.
En Autriche, en Bulgarie, en Croatie, en Grèce, en Macédoine du Nord et en Serbie, des
responsables politiques et des entreprises ont eu recours à des procès-bâillons pour faire taire
des journalistes et des militant·e·s. Tandis que la Republika Srpska (Bosnie-Herzégovine)
faisait de la diffamation une infraction pénale, la Bulgarie a au contraire réduit les amendes
encourues pour propos diffamatoires envers des responsables des pouvoirs publics et la
Croatie a adopté un plan permettant d’annuler les procédures-bâillons à un stade précoce.
À de rares exceptions près, les États de la région ont proposé ou adopté des mesures visant à
limiter de manière excessive l’expression, notamment en ligne, d’avis critiques concernant les
bombardements israéliens à Gaza et d’un soutien aux droits fondamentaux des
Palestinien·ne·s.

LIBERTÉ DE RÉUNION
À mesure que l’urgence climatique se précisait, les manifestations pacifiques se sont
multipliées, sévèrement réprimées par les autorités. Des militant·e·s du climat se livrant à des
actes pacifiques de désobéissance civile ont fait l’objet d’arrestations collectives, de poursuites
judiciaires pour des chefs d’inculpation graves et de campagnes de dénigrement.
De nombreux pays ont mis en place des restrictions disproportionnées du droit de réunion.
Aux Pays-Bas, la police a utilisé des contrôles d’identité illégaux comme outil de surveillance
des manifestant·e·s. En France, en Italie, en Serbie et en Turquie, entre autres, les forces de
l’ordre ont souvent eu recours à une force abusive, ainsi qu’à des pratiques de maintien de
l’ordre discriminatoires.
De nombreux gouvernements ont restreint illégalement les manifestations organisées en
solidarité avec le peuple palestinien. L’Allemagne, l’Autriche, la France, la Hongrie, la Pologne
et la Suisse, notamment, ont interdit par anticipation de telles manifestations, sous le prétexte
vague que des atteintes à l’ordre public ou à la sécurité nationale risquaient d’être perpétrées.
Des médias et des responsables politiques ont fréquemment tenu des propos déshumanisants
envers les Palestinien·ne·s, diffusant des stéréotypes racistes et pratiquant l’amalgame entre
musulman·e·s et terroristes.
La France a invoqué la législation antiterroriste pour interdire des manifestations pacifiques et
a procédé à des arrestations arbitraires. Lors des marches des fiertés, la police turque a mis
en place des mesures d’interdiction totale, fait usage d’une force injustifiée et arrêté
224 personnes. Le Royaume-Uni a adopté une loi élargissant les pouvoirs de la police, qui

68 La situation des droits humains dans le monde


créait des arrêtés d’interdiction de manifester et autorisait les ordonnances civiles contre des
manifestant·e·s.

LIBERTÉ D’ASSOCIATION
La France a cette année encore cherché à dissoudre plusieurs ONG en dehors de toute
procédure régulière. La Turquie a multiplié les audits agressifs d’ONG. En Bosnie-Herzégovine,
la Republika Srpska a adopté une loi créant un registre des ONG financées par des fonds
venant de l’étranger. En Hongrie, le gouvernement a fait adopter une nouvelle loi limitant le
financement des ONG depuis l’étranger.
L’espace au sein duquel chacun·e peut exercer ses droits à la liberté d’expression,
d’association et de réunion pacifique doit être protégé des mesures abusives prises par
les États.

DÉFENSEUR·E·S DES DROITS HUMAINS


Les défenseur·e·s des droits humains militant pour les droits des femmes ou des migrant·e·s
ont souvent été la cible de mesures de répression. En Andorre, une militante risquait d’être
condamnée à une lourde amende pour avoir dénoncé l’interdiction de l’avortement en vigueur
dans la principauté. En Pologne, Justyna Wydrzynska a été condamnée à huit mois de travaux
d’intérêt général pour avoir aidé une femme à se procurer des pilules abortives. En Grèce,
Sarah Mardini et Séan Binder, deux défenseur·e·s des droits des personnes migrantes, ont été
inculpés de quatre délits. Les autorités lettones ont ouvert une procédure judiciaire contre
deux personnes à qui il était reproché d’avoir apporté un soutien humanitaire à la frontière
avec le Bélarus. La Turquie a confirmé la condamnation d’Osman Kavala, au mépris de
plusieurs arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme.
Les États doivent protéger les défenseur·e·s des droits humains et reconnaître leur rôle
crucial, plutôt que de chercher à les stigmatiser et à sanctionner pénalement leurs
activités.

DISCRIMINATION RACIALE
Le profilage ethnique par les responsables de l’application des lois restait une pratique
courante. En France, le Conseil d’État a reconnu que la police procédait à des contrôles
discriminatoires, sans toutefois proposer de mesures pour régler le problème. La police des
frontières néerlandaise a été reconnue coupable de profilage ethnique. Au Royaume-Uni, un
rapport a dénoncé l’existence d’une discrimination institutionnelle au sein de la police
métropolitaine de Londres.
L’Allemagne a enregistré un nombre record de crimes motivés par la haine. La Cour
européenne des droits de l’homme a une nouvelle fois condamné la Bosnie-Herzégovine pour
ses règles électorales discriminatoires. En Lettonie comme en Lituanie, des ressortissant·e·s
russes risquaient de perdre leur permis de séjour.
Les Roms étaient victimes de discrimination, de ségrégation et d’exclusion sociale. Le Comité
européen des droits sociaux a estimé que l’Italie avait violé les droits en matière de logement
de membres de la communauté rom. En Slovaquie, des tribunaux ont jugé que l’existence de
classes réservées aux élèves roms était discriminatoire. En Bulgarie, la Commission pour la
protection contre la discrimination a ouvert une enquête sur le cas de plusieurs piscines qui
avaient refusé l’entrée à des personnes roms. En Macédoine du Nord, un Rom est mort après
que les services médicaux eurent refusé de le prendre en charge parce qu’il n’avait pas de
carte d’identité. En Roumanie, une femme rom enceinte atteinte de surdité a accouché sur le
trottoir faute d’avoir été admise à l’hôpital.
En France, les musulmanes étaient tout particulièrement visées par certaines restrictions en
matière de sport et d’enseignement. Les terribles événements qui ont secoué Israël et les

La situation des droits humains dans le monde 69


territoires palestiniens occupés ont provoqué dans toute la région une forte recrudescence des
discours antisémites et islamophobes, ainsi que des crimes motivés par la haine.
Au lendemain des tremblements de terre qui ont frappé la Turquie en février, des civil·e·s et
des représentant·e·s de l’État s’en sont pris aux migrant·e·s et aux réfugié·e·s participant aux
opérations de secours, qui ont été victimes d’attaques racistes.

DROITS DES PERSONNES LGBTI


La Lettonie a reconnu l’union civile, contrairement à la Lituanie. La Cour européenne des
droits de l’homme a condamné la Bulgarie et la Roumanie, car elles ne reconnaissaient pas
juridiquement les couples de même sexe.
Les personnes LGBTI étaient toujours en butte à la discrimination. En Croatie et en
Macédoine du Nord, les marches des fiertés ont donné lieu à des menaces et à des propos
discriminatoires de la part aussi bien de fonctionnaires que de particuliers. La police
norvégienne a constaté que les lieux de réunion LGBTI étaient sous la menace constante
d’attaques violentes. En Turquie, un certain nombre de responsables politiques ont tenu un
discours discriminatoire à l’égard des personnes LGBTI.
Alors que la Hongrie faisait l’objet d’une procédure judiciaire devant la Cour de justice de
l’UE pour sa « loi sur la propagande », les autorités du pays ont infligé une amende à une
librairie accusée de ne pas avoir respecté cette loi et le Conseil des médias a refusé d’autoriser
une publicité télévisée en faveur de la marche des fiertés. La Cour européenne des droits de
l’homme a condamné la Lituanie pour avoir censuré un livre qui mettait en scène des relations
amoureuses entre personnes de même sexe.
Les droits des personnes transgenres ont enregistré des avancées dans certains pays et
régressé ailleurs. L’Allemagne a abrogé la disposition qui interdisait de façon discriminatoire
aux hommes gays ou bisexuels et aux personnes transgenres de donner leur sang. Une
nouvelle loi sur le libre choix, qui permettrait aux personnes transgenres, non binaires et
intersexes de choisir leur genre par simple déclaration auprès d’un bureau de l’état civil, a par
ailleurs été examinée par le Parlement. En Finlande, cette reconnaissance était désormais
possible pour les adultes, sur demande. En Espagne, une nouvelle loi garantissait désormais
l’accès aux services de santé et la reconnaissance juridique du genre fondée sur
l’autodétermination. En revanche, la Bulgarie a mis fin à cette reconnaissance pour les
personnes transgenres, et le gouvernement du Royaume-Uni a bloqué la promulgation de la
Loi réformant la reconnaissance du genre adoptée par le Parlement écossais.
Les États doivent prendre des mesures sérieuses pour mettre fin à la discrimination
systémique dont sont victimes notamment les personnes juives, musulmanes, noires, roms
ou LGBTI.

DROITS ÉCONOMIQUES, SOCIAUX ET CULTURELS


En Finlande, le gouvernement a annoncé son intention de faire des coupes dans le système
de santé public et d’augmenter les prix et les taxes sur les médicaments, ce qui touchera en
premier lieu les personnes les plus défavorisées. Une plainte portée contre la Grèce
concernant les mesures d’austérité appliquées au système de santé a été considérée comme
recevable par le Comité européen des droits sociaux. La Slovénie a adopté une Loi sur la prise
en charge de longue durée des personnes âgées, mais le pays était confronté à une pénurie
de médecins.
Le Danemark et la Finlande ont annoncé des coupes dans le budget de l’aide sociale. La
France, l’Irlande et le Portugal ont enregistré un nombre record de personnes sans abri.
L’Espagne a adopté une Loi sur le droit au logement, qui ne protégeait cependant pas des
expulsions les personnes économiquement défavorisées. En Serbie, la mise en place d’un
nouveau système de protection sociale partiellement automatisé pourrait s’être traduite par

70 La situation des droits humains dans le monde


l’exclusion de milliers de personnes, qui ne bénéficiaient plus d’une aide pourtant essentielle
(les Roms et les personnes en situation de handicap étant tout particulièrement touchés).
La réaction des autorités turques après les séismes du mois de février n’a pas été à la
hauteur des besoins des personnes en situation de handicap.
Les États doivent agir sans attendre pour garantir les droits économiques et sociaux de
tous et toutes, sans la moindre discrimination, notamment en y consacrant les moyens
nécessaires et en veillant à ce que la protection sociale soit universelle et complète.

DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN


Sur le plan positif, un tribunal de Chypre a reconnu le droit des ONG de défense de
l’environnement d’engager des recours d’intérêt public ; en Irlande, plusieurs ONG ont saisi la
justice, accusant l’État de ne pas réduire suffisamment les émissions de gaz à effet de serre ;
et un groupe de jeunes Portugais·es a porté plainte devant la Cour européenne des droits de
l’homme contre 33 pays, leur reprochant l’insuffisance de leur action en matière de
changement climatique. Par ailleurs, le Conseil de l’Europe a politiquement reconnu le droit à
un environnement sain, sans toutefois adopter d’instrument juridiquement contraignant pour
le faire appliquer.
De nombreux pays continuaient néanmoins de recourir aux combustibles fossiles. La
Bulgarie et la Roumanie envisageaient de prospecter en mer Noire à la recherche de
gisements de gaz. La Grèce et la Slovaquie avaient des projets de terminaux de gaz naturel
liquéfié. Malte était favorable à un important projet de gazoduc. La Norvège a accordé des
avantages fiscaux aux exploitants de gisements de pétrole et de gaz, tandis que l’Allemagne a
donné son feu vert au financement de projets dans le secteur des énergies fossiles. Les
banques françaises figuraient quant à elles parmi les premiers bailleurs de fonds des projets
d’extraction de combustibles fossiles.
Les États doivent renoncer progressivement à l’utilisation et à la production de
combustibles fossiles, dans le cadre d’une transition juste. Ils doivent en outre augmenter
de toute urgence le financement climatique à destination des pays à faibles revenus et
s’engager à fournir des fonds dédiés supplémentaires destinés à compenser les pertes et
préjudices.

La situation des droits humains dans le monde 71


RÉSUMÉ RÉGIONAL MOYEN-ORIENT ET
AFRIQUE DU NORD
L’escalade dévastatrice de la violence dans le conflit israélo-palestinien a eu de profondes
répercussions dans l’ensemble de la région et dans le monde entier. À partir du mois
d’octobre, les forces israéliennes ont tué plus de 21 000 Gazaoui·e·s, principalement des
civil·e·s, souvent illégalement, tandis que le Hamas (Mouvement de la résistance
islamique) a tué délibérément des civil·e·s en Israël et retenu des personnes en otage ou
comme prisonnier·ère. Le conflit trouvait ses racines dans le déplacement forcé et la
dépossession de la population palestinienne par Israël en 1948, l’occupation militaire de
Gaza et de la Cisjordanie en 1967, le système d’apartheid dans lequel Israël maintenait les
Palestinien·ne·s et le blocus que ce pays imposait illégalement depuis 16 ans à la bande
de Gaza occupée.
Les effets d’autres conflits de longue date, en Irak, en Libye, en Syrie et au Yémen, ont
continué de détruire la vie de millions de personnes, en particulier celles appartenant à des
groupes marginalisés, comme les personnes déplacées, réfugiées ou migrantes et les
minorités ethniques, dont beaucoup étaient privées des droits les plus élémentaires tels
que les droits à l’alimentation, à l’eau, à un logement décent, à des soins de santé et à la
sécurité. Les attaques menées sans discernement, les destructions d’infrastructures, les
déplacements forcés et le recours à la violence par les forces de sécurité, des milices et
des groupes armés se sont poursuivis en toute impunité.
Les gouvernements de la région n’ont pas réagi comme il se devait face à la flambée du
coût de la vie, aux crises économiques et aux catastrophes naturelles ou liées au
changement climatique, autant de facteurs qui ont eu des incidences sur les droits
fondamentaux de centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Les personnes
exprimant des revendications politiques, sociales ou économiques faisaient l’objet de
mesures punitives visant à étouffer la dissidence. Les autorités ont détenu, torturé et
poursuivi injustement des dissident·e·s et des personnes critiques, auxquels elles ont
infligé de lourdes sanctions, dont la peine de mort, des interdictions de voyager, des
menaces et d’autres formes de harcèlement. Parmi celles et ceux qui étaient visés
figuraient des journalistes, des personnes ayant publié des commentaires en ligne, des
défenseur·e·s des droits humains – dont des citoyen·ne·s engagés en faveur des droits des
femmes, des personnes LGBTI ou de groupes marginalisés –, des militant·e·s politiques et
des syndicalistes. En Égypte, en Iran et en Jordanie, les forces de sécurité ont eu recours à
une force illégale et parfois meurtrière ainsi qu’à des disparitions forcées et à des
arrestations arbitraires collectives pour réprimer des manifestations. La plupart des auteurs
présumés de ces violations des droits humains jouissaient de l’impunité.
Qu’elle soit fondée sur le genre, la couleur de la peau, la nationalité, la situation au
regard de la loi, l’appartenance ethnique, l’orientation sexuelle, l’identité ou l’expression de
genre, la religion ou la classe économique, la discrimination restait monnaie courante dans
l’ensemble de la région. Dans certains pays, elle était même instaurée par la loi.
Bien que des phénomènes météorologiques extrêmes tels que des sécheresses et des
températures extrêmement élevées aient semé la mort et la destruction à différents
endroits de la région, les États n’ont pas pris les mesures nécessaires pour lutter contre le
changement climatique et les dégradations de l’environnement. Plusieurs ont même

72 La situation des droits humains dans le monde


annoncé qu’ils prévoyaient d’accroître la production de combustibles fossiles, comme
l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (qui ont accueilli la COP28) et le Qatar.

CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN
En octobre, le conflit de longue date entre Israël et la Palestine a connu une explosion, dont
les répliques sur les plans de la politique régionale et du droit international relatif aux droits
humains se sont fait sentir dans l’ensemble de la région et ailleurs dans le monde.
Le 7 octobre, le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens ont commis des crimes de
guerre, notamment des centaines d’homicides délibérés de civil·e·s en Israël, des prises
d’otages et des tirs des roquettes aveugles sur Israël. Ensuite, les forces israéliennes ont mené
d’intenses bombardements aériens sur la bande de Gaza, densément peuplée, perpétrant des
crimes de guerre notamment en tuant et en blessant des civil·e·s ainsi qu’en détruisant et
endommageant des logements et d’autres biens de caractère civil lors d’attaques aveugles et
d’autres attaques illégales, en imposant illégalement un siège total à une population civile déjà
appauvrie et en contraignant près de 1,9 million de Palestinien·ne·s à partir de chez eux.
Au cours des 12 semaines qui ont suivi, les bombardements et les offensives terrestres
continuels des forces israéliennes ont tué 21 600 Palestinien·ne·s, dont un tiers d’enfants,
selon le ministère de la Santé de Gaza, et en ont blessé de nombreux autres ; une grande
partie des zones bâties de Gaza ont en outre été complètement détruites. Des éléments sans
cesse plus nombreux, étayés par les multiples témoignages, images satellite et photos et
vidéos vérifiées qu’Amnesty International et d’autres acteurs ont recueillis, ont montré que les
forces israéliennes avaient bombardé des camps de personnes réfugiées bondés et des
bâtiments résidentiels, réduisant à néant des familles entières et détruisant des hôpitaux, des
églises, des mosquées, des écoles gérées par les Nations unies, des boulangeries, des routes
et d’autres infrastructures essentielles, ce à maintes reprises. Les avertissements flous d’Israël
appelant à « évacuer » le nord de Gaza, alors même que ses forces continuaient à bombarder
des zones prétendument sûres dans le sud, s’apparentaient à un déplacement forcé de la
population civile, en violation du droit international humanitaire.
Des milliers d’autres Palestinien·ne·s sont morts inutilement en raison du blocus et des
attaques d’Israël visant des hôpitaux, qui ont empêché 2,2 millions de Gazaoui·e·s d’avoir
accès à de l’eau potable, de la nourriture, des fournitures médicales et du combustible, et ont
entraîné pour ainsi dire l’effondrement du système de santé.
Alors que l’attention de la communauté internationale se concentrait sur Gaza, les attaques
violentes contre des Palestinien·e·s en Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est, par les
forces armées israéliennes et des colons juifs bénéficiant du soutien de l’État se sont
intensifiées, faisant 511 morts et obligeant des milliers de personnes à fuir leur domicile. Ces
attaques se sont déroulées en toute impunité. Par ailleurs, les autorités israéliennes ont démoli
des centaines de bâtiments palestiniens sans aucune justification d’ordre militaire, déplaçant
2 249 personnes, et ont considérablement accru leur recours à la détention administrative.

RÉACTION DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE


Malgré le bain de sang, les destructions colossales et les souffrances incommensurables dont
a été victime la population civile tant à Gaza qu’en Israël, la communauté internationale n’a
pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour que cessent les violences et certains pays, en
particulier les États-Unis, ont même continué d’armer les parties au conflit en leur fournissant
des armes utilisées pour commettre des violations flagrantes des droits humains. Les États-
Unis ont utilisé leur droit de veto pour empêcher le Conseil de sécurité de l’ONU de prendre
des mesures effectives et d’appeler à un cessez-le-feu.

La situation des droits humains dans le monde 73


Des grandes puissances, dont les États-Unis et de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, ont
soutenu publiquement les actes d’Israël, mettant ainsi à mal le respect du droit international
humanitaire et la protection des civil·e·s. La réticence de la communauté internationale à faire
respecter les droits humains et le droit international humanitaire a encouragé Israël à
poursuivre son offensive militaire au mépris de ses effets dévastateurs sur les civil·e·s de Gaza.
Le 16 novembre, un groupe d’expert·e·s de l’ONU a adressé une mise en garde publique
contre un « génocide en préparation » à Gaza.
Aux antipodes de l’immobilisme de la communauté internationale, des centaines de millions
de personnes dans le monde ont participé à des manifestations hebdomadaires de grande
ampleur en signe de solidarité avec les Gazaoui·e·s et pour réclamer un cessez-le-feu et la fin
du blocus.
Des manifestations de ce type ont aussi eu lieu dans toute la région, y compris dans des pays
qui entretenaient des relations normalisées avec Israël et où les manifestations publiques
étaient dangereuses, voire interdites. Des dizaines de milliers de personnes sont descendues
dans la rue dans toute l’Égypte, où les autorités ont procédé à des dizaines d’arrestations. À
Bahreïn, environ 1 000 personnes ont manifesté. De grands rassemblements ont aussi eu lieu
en Algérie, en Irak, en Iran, en Jordanie, au Liban, en Libye, au Maroc, en Syrie, en Tunisie et
au Yémen, ainsi qu’en Cisjordanie.
Le 11 novembre, lors d’un sommet sans précédent réunissant la Ligue arabe et
l’Organisation de la coopération islamique, les responsables ont condamné l’agression
israélienne contre la bande de Gaza, les crimes de guerre et les « massacres barbares [...] et
inhumains » commis par le gouvernement d’occupation. En décembre, l’Afrique du Sud a
saisi la Cour internationale de justice pour demander qu’une procédure soit engagée à
l’encontre d’Israël s’agissant des violations de la Convention de 1948 pour la prévention et la
répression du crime de génocide commises à Gaza.
Dans le même temps, la crainte que le conflit se propage n’a fait que grandir. À partir du
7 octobre, les hostilités transfrontalières entre Israël et le Hezbollah ainsi que d’autres groupes
armés dans le sud du Liban ont fait au moins quatre morts dans la population civile
israélienne et au moins 20 dans la population civile au Liban. Entre le 10 et le 16 octobre, les
forces armées israéliennes ont tiré des obus d’artillerie contenant du phosphore blanc lors
d’opérations militaires menées le long de la frontière sud du Liban. Amnesty International a
demandé qu’une enquête soit menée sur l’attaque contre la ville de Dhayra, qui pourrait
constituer un crime de guerre. Le 13 octobre, un journaliste a été tué et six autres ont été
blessés par des tirs d’artillerie israéliens visant le sud du Liban. Le même mois, des frappes
israéliennes en Syrie ont tué huit soldats et touché l’aéroport d’Alep à quatre reprises. Depuis
le 9 octobre, l’armée israélienne a frappé de nombreuses fois le poste-frontière de Rafah,
entre Gaza et l’Égypte, blessant un garde-frontière égyptien.
À l’échelle mondiale, la haine et le racisme en ligne à l’encontre des communautés
palestinienne et juive ont connu une escalade, prenant notamment la forme d’incitations à la
violence, à l’hostilité et à la discrimination, et certains États ont réprimé les droits à la liberté
d’expression et de réunion pour étouffer les manifestations et les slogans en faveur des
Palestinien·ne·s.
En vertu du droit international humanitaire, toutes les parties à un conflit doivent protéger
les civil·e·s et les biens de caractère civil. Amnesty International appelle à un cessez-le-feu
immédiat pour empêcher que d’autres civil·e·s ne soient tués, pour permettre aux
personnes qui en ont cruellement besoin dans Gaza de recevoir une aide humanitaire
vitale, et pour que des enquêtes internationales indépendantes soient menées sur les
crimes de droit international commis par toutes les parties. Elle demande la libération
immédiate de tous les otages civils détenus par le Hamas et de tous les Palestinien·ne·s

74 La situation des droits humains dans le monde


détenus arbitrairement par Israël. La communauté internationale doit imposer un embargo
général sur les armes à toutes les parties au conflit.

AUTRES VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL


HUMANITAIRE
D’autres conflits armés régionaux existant de longue date et les effets qui en découlaient ont
brisé la vie de millions de personnes, les parties – soutenues, pour certaines, par des pays
étrangers – commettant des crimes de guerre et d’autres violations graves du droit
international humanitaire.
En cette 12e année de conflit en Syrie, toutes les parties, ainsi que leurs alliés, ont mené des
attaques illégales, dans lesquelles des civil·e·s ont été tués et des infrastructures vitales
détruites. Le gouvernement syrien, soutenu par les forces gouvernementales russes, a lancé
plusieurs attaques terrestres illégales et, à partir d’octobre, a multiplié les attaques aériennes
contre des civil·e·s et des biens de caractère civil dans le nord-ouest du pays, tuant des
dizaines de civil·e·s et contraignant des dizaines de milliers d’autres à quitter leur foyer.
En Libye, des milices et des groupes armés ont mené des attaques illégales et utilisé des
armes à large rayon d’action dans des quartiers résidentiels, tuant et blessant des civil·e·s et
détruisant des infrastructures de caractère civil lors d’affrontements armés. Des milliers de
personnes étaient toujours détenues arbitrairement pour des motifs en lien avec le conflit ou
en raison de leur appartenance tribale ou politique. Au Yémen, malgré un recul du conflit
armé et des attaques transfrontalières, toutes les parties au conflit ont perpétré des attaques et
des homicides illégaux en toute impunité.
Toutes les parties aux conflits armés doivent respecter le droit international humanitaire,
et en particulier mettre fin aux attaques directes contre les populations ou les
infrastructures civiles, ainsi qu’aux attaques menées sans discernement. Les
gouvernements étrangers doivent cesser de transférer des armes dès lors qu’il existe un
risque prépondérant que celles-ci soient utilisées pour commettre ou faciliter des violations
graves du droit international humanitaire ou relatif aux droits humains.

RÉPRESSION DE LA DISSIDENCE
Dans toute la région, les autorités ont continué à bafouer les droits des personnes qui
exprimaient, y compris sur Internet, des opinions critiques ou dissidentes, que celles-ci
concernent le gouvernement ou les forces de sécurité, les droits humains, les politiques
économiques, les affaires internationales ou des questions sociales jugées « immorales ».
Au lendemain du soulèvement « Femme, vie, liberté » de 2022 en Iran, les autorités ont
encore intensifié la répression envers les femmes et les filles qui s’érigeaient contre le port
obligatoire du voile et le harcèlement à l’égard des proches de manifestant·e·s et de
passant·e·s tués illégalement qui tentaient d’obtenir la vérité et la justice. Elles ont également
arrêté de nombreux journalistes, avocat·e·s et défenseur·e·s des droits humains. Elles ont
perturbé Internet et les réseaux de téléphonie mobile lors des manifestations, empêché les
rassemblements nationaux de grande ampleur à l’occasion de l’anniversaire du soulèvement
de septembre 2022 en procédant à des arrestations, et réprimé des manifestations locales de
plus petite envergure en ayant recours à une force excessive et à des arrestations collectives.
À l’approche de l’élection présidentielle égyptienne, qui s’est tenue en décembre et à laquelle
les véritables candidat·e·s de l’opposition n’ont pas pu se présenter, les autorités ont accentué
leurs attaques contre des personnalités politiques de l’opposition et leurs sympathisant·e·s,
des proches de dissident·e·s vivant à l’étranger, des syndicalistes, des avocat·e·s, des

La situation des droits humains dans le monde 75


journalistes et des personnes qui critiquaient leur bilan en matière de droits humains, leur
gestion de la crise économique et les interventions de l’armée. Les forces de sécurité ont
continué à faire disparaître de force, à torturer, à poursuivre injustement et à détenir
arbitrairement des dissident·e·s.
Certains États se sont appuyés sur la législation relative au terrorisme ou sur des charges
controuvées pour réduire au silence l’opposition et infliger de lourdes peines à leurs
détracteurs et détractrices.
En Algérie, les autorités ont poursuivi des militant·e·s et des journalistes qui avaient exprimé
des opinions critiques, principalement sur Internet, et ont obligé des médias à fermer. Les
autorités irakiennes ont attaqué le droit à la liberté d’expression et tenté d’introduire des lois et
règlements nouveaux pour restreindre ce droit.
En Tunisie, les autorités ont intensifié la répression de la dissidence et engagé des
poursuites, en usant de plus en plus souvent d’accusations de conspiration et de terrorisme,
dénuées de tout fondement, contre des personnalités de premier plan de l’opposition et
d’autres personnes ayant critiqué le régime ; elles ont fréquemment invoqué une nouvelle loi
draconienne sur la cybercriminalité. Les membres du parti d’opposition Ennahda ont été
particulièrement visés, et nombre des responsables de cette formation étaient en détention
provisoire depuis longtemps. Plus de 50 militant·e·s politiques ont fait l’objet d’une enquête
pour des charges controuvées de « conspiration », tandis que des dizaines de manifestant·e·s
pour la justice sociale et l’environnement ont été injustement poursuivis.
En Arabie saoudite, les autorités se sont attaquées sans relâche aux personnes qu’elles
considéraient comme des dissident·e·s. À l’issue de procès manifestement inéquitables, des
personnes ont été condamnées à de lourdes peines d’emprisonnement par le Tribunal pénal
spécial, créé pour juger des infractions liées au terrorisme, alors qu’elles n’avaient fait
qu’exercer leurs droits à la liberté d’expression ou d’association, notamment en s’exprimant
pacifiquement en ligne. La cour d’appel du Tribunal pénal spécial a confirmé que Salma
al Shebab était coupable d’infractions liées au terrorisme, notamment d’avoir publié des tweets
« troublant l’ordre public et compromettant la sécurité de la société et [...] l’État » pour ses
publications en faveur des droits des femmes sur les réseaux sociaux. Cette femme a été
condamnée à une peine de 27 ans d’emprisonnement, suivie d’une interdiction de voyager de
même durée.
Un procès collectif s’est ouvert aux Émirats arabes unis pendant la conférence annuelle sur
le changement climatique (COP28) organisée dans le pays : celui de 80 Émiriens, dont des
défenseurs des droits humains et des prisonniers d’opinion incarcérés depuis une décennie,
pour des charges controuvées liées au terrorisme. Au moins 26 prisonniers d’opinion étaient
encore en détention dans les Émirats arabes unis à la fin de l’année pour avoir exprimé
pacifiquement leurs convictions.
La répression persistante ou accrue dans une grande partie de la région a empêché les
manifestations de grande ampleur, à l’exception des défilés en faveur de la Palestine, et les
quelques rassemblements qui ont eu lieu se sont généralement soldés par un recours illégal à
la force et des arrestations.
Des centaines de milliers d’Israélien·ne·s ont manifesté contre les propositions de réforme du
système judiciaire et ont été occasionnellement victimes d’arrestations arbitraires et d’un
recours excessif à la force par la police. Dans le même temps, l’ordonnance militaire
israélienne 101 réprimait toujours le droit des Palestinien·ne·s de manifester et de se réunir
pacifiquement en Cisjordanie.
En Jordanie, les autorités ont intensifié leur répression des activités pacifiques des
militant·e·s politiques, des journalistes, des travailleuses et travailleurs, des membres de partis
politiques et des personnes LGBTI, entre autres, en appliquant des lois abusives et formulées
en des termes vagues. Une nouvelle loi sur la cybercriminalité est venue réprimer davantage

76 La situation des droits humains dans le monde


l’exercice du droit d’exprimer ses opinions en ligne. Au moins 43 personnes ont fait l’objet
d’une enquête ou de poursuites pour s’être exprimées en ligne, en vertu de lois abusives et
floues. Neuf ont été jugées par la Cour de sûreté de l’État, une juridiction militaire.
Les gouvernements doivent respecter les droits à la liberté d’expression, d’association et
de réunion pacifique, notamment en veillant à ce que les journalistes, les défenseur·e·s des
droits humains et les militant·e·s puissent jouir de ces droits sans subir de harcèlement, de
violences ni de poursuites, et en libérant les personnes détenues pour les avoir exercés.

PRIVATION DES DROITS ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX


La hausse de l’inflation, les défaillances du gouvernement et d’autres facteurs locaux,
régionaux et internationaux ont continué d’exercer une pression intense sur les prix de
l’énergie et de l’alimentation dans toute la région. Ce sont les pays les plus pauvres en
ressources et les plus peuplés qui ont été frappés le plus durement, alors que certains d’entre
eux ne s’étaient pas encore remis complètement des effets, notamment économiques, de la
pandémie de COVID-19. Des millions de personnes se sont ainsi retrouvées en situation
d’insécurité alimentaire et ont vu leurs droits à l’eau, à la santé et à un niveau de vie suffisant
mis à mal. Les personnes les plus touchées étaient celles qui subissaient plusieurs formes de
discrimination à la fois, dont les femmes, les travailleuses et travailleurs peu rémunérés, et les
personnes réfugiées, migrantes ou déplacées.
Au Liban, la crise économique s’est aggravée, l’inflation atteignant un nombre à trois chiffres
et l’inflation des prix des denrées alimentaires dépassant les 300 %. De nombreuses
personnes, en particulier celles appartenant à des groupes marginalisés, n’avaient pas accès,
sur le plan économique ou physique, à des médicaments et d’autres choses essentielles,
comme l’eau potable, de la nourriture en quantité suffisante, l’électricité et d’autres biens de
première nécessité et services vitaux. La crise économique en Égypte a fait voler en éclats les
droits socioéconomiques. Le gouvernement a alloué environ la moitié du budget au
remboursement de la dette mais n’a pas respecté ses obligations budgétaires en matière de
santé et d’éducation, ni celles qui lui auraient permis d’ajuster comme il se devait ses
programmes de protection sociale. Ces facteurs, associés à l’inflation grandissante, ont fait
basculer des millions de personnes dans la pauvreté.
Dans de nombreux pays, y compris ceux où l’économie était en plein essor grâce au pétrole
et au gaz naturel, les autorités n’ont pas fait le nécessaire pour protéger les travailleuses et
travailleurs faiblement rémunérés des abus en matière d’emploi et ont privé ces personnes du
droit d’adhérer à un syndicat indépendant et de faire grève. Dans les pays du Golfe, les
travailleuses et travailleurs migrants faiblement rémunérés faisaient toujours face à une
exploitation poussée à l’extrême, des discriminations, des conditions de logement indécentes,
des violences physiques et psychologiques, des vols de salaires par leurs employeurs et un
accès limité aux soins de santé.
Au Qatar, en dépit des campagnes médiatisées sur les droits des travailleuses et travailleurs
migrants qui ont eu lieu dans le contexte de la Coupe du monde de football 2022, organisée
dans le pays, les travailleuses et travailleurs migrants ont été victimes de nombreuses
violations, notamment de vol de salaires, de travail forcé et de restrictions relatives au
changement d’emploi, et n’avaient pas suffisamment accès aux mécanismes de plainte et de
réparation. Le salaire minimum mensuel était trop bas pour qu'ils puissent avoir un niveau de
vie suffisant ou se sortir d’une situation de servitude pour dettes causée par le paiement de
frais de recrutement illégaux. Dans ce pays et dans certains autres, les travailleuses et
travailleurs domestiques, principalement des femmes, étaient employés dans des conditions
difficiles et risquaient fortement d’être victimes de violences physiques et psychologiques, y
compris d’agressions sexuelles.

La situation des droits humains dans le monde 77


Des dizaines de travailleurs migrants népalais embauchés pour travailler dans des entrepôts
d’Amazon en Arabie saoudite ont subi de graves atteintes aux droits humains, notamment des
traitements assimilables à de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation par le travail.
Ils ont été trompés au sujet de leur emploi, ont vu leurs salaires retenus et étaient logés dans
des conditions déplorables. Certains ont été agressés verbalement ou physiquement, en
particulier lorsqu’ils se sont plaints de leur situation.
Les gouvernements doivent agir de toute urgence pour mettre en place des mesures de
protection sociale qui protègent toutes les personnes, y compris les catégories de
population marginalisées, contre les répercussions négatives des crises, et appeler à des
initiatives internationales coordonnées pour garantir les droits à la santé, à l’alimentation et
à un niveau de vie suffisant. Ils doivent protéger le droit des travailleuses et des travailleurs
de former des syndicats indépendants et de manifester, et étendre aux travailleuses et
travailleurs migrants les protections prévues par le droit du travail.

DISCRIMINATION
FEMMES ET FILLES
Dans toute la région, les femmes et les filles étaient en butte à la discrimination dans la
législation et dans la pratique, notamment en ce qui concernait leur droit de circuler
librement, leurs droits à la liberté d’expression et à l’autonomie corporelle, et leurs droits en
matière de succession, de divorce, de fonctions politiques et d’emploi. Les violences liées au
genre sont restées monnaie courante et les auteurs jouissaient de l’impunité. Dans certains
pays, ces violences se sont accrues et les protections accordées aux femmes se sont
affaiblies. En Algérie et en Irak, la loi permettait aux violeurs d’échapper aux poursuites en
épousant leur victime. Le Maroc a rejeté les recommandations issues de l’EPU lui demandant
d’ériger le viol conjugal en infraction. Des crimes d’« honneur » visant des femmes, ainsi que
d’autres féminicides, ont continué d’être commis, notamment en Algérie et en Tunisie.
Les autorités de la région du Kurdistan irakien ont permis à des auteurs présumés de
violence domestique d’échapper aux poursuites et n’ont pas protégé les victimes comme il
se devait.
En Iran, les autorités ont intensifié la répression contre les femmes et les filles qui défiaient
l’obligation de porter le voile, en adoptant de nouvelles politiques qui portaient gravement
atteinte à leurs droits sociaux, économiques, culturels, civils et politiques. Elles ont notamment
traduit en justice des milliers de femmes et envoyé plus d’un million de SMS menaçant des
femmes de saisie de leur véhicule.
Au Yémen, les autorités houthies de facto et des groupes armés restreignaient le droit des
femmes de circuler librement et leur interdisaient de voyager sans être accompagnées d’un
tuteur masculin ou munies d’une autorisation écrite de ce tuteur. En Égypte, les autorités n’ont
pas pris de mesures suffisantes contre la perpétration de violences sexuelles et de violences
fondées sur le genre par des acteurs étatiques et non étatiques, et les informations faisant état
d’homicides de femmes commis par des membres de leur famille ou des prétendants
éconduits se sont multipliées. Dans le même temps, des femmes ont été poursuivies pour
avoir dénoncé publiquement des violences sexuelles ou pour des motifs liés à la « morale ».

PERSONNES LGBTI
Dans toute la région, des personnes ont été arrêtées et poursuivies en raison de leur
orientation sexuelle ou de leur identité de genre, et beaucoup se sont vu infliger de lourdes
peines après avoir été déclarées coupables de relations consenties entre personnes de même
sexe. Les attaques contre les droits des personnes LGBTI se sont intensifiées en Irak, en

78 La situation des droits humains dans le monde


Jordanie, au Liban, en Libye et en Tunisie. Au Liban, les autorités ont incité à la violence
envers les gays et les lesbiennes. En réaction à ces agissements, 18 médias ont condamné
conjointement la répression des libertés et une coalition de 15 organisations libanaises et
internationales a exhorté le Liban à renoncer aux lois hostiles aux personnes LGBTI qui étaient
proposées.
En Libye, l’Agence de sûreté intérieure à Tripoli et d’autres milices et groupes armés ont
arrêté arbitrairement des personnes en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité
de genre, réelle ou supposée, et ont diffusé leurs « aveux » obtenus sous la torture. Les
autorités irakiennes ont ordonné aux médias de remplacer le terme « homosexualité » par
« déviance sexuelle ». En Tunisie, la justice a prononcé des peines de deux ans
d’emprisonnement en vertu de dispositions qui érigeaient en infraction les relations sexuelles
consenties entre personnes de même sexe. En Jordanie, certains parlementaires ont mené
une campagne anti-LGBTI et réclamé que les relations sexuelles entre personnes de même
sexe soient désormais passibles de sanctions pénales. Ces prises de position ont déclenché
dans la population une vague de discours de haine et de menaces contre les personnes
LGBTI et celles qui défendaient leur cause.

GROUPES RACIAUX, ETHNIQUES, NATIONAUX OU RELIGIEUX


Dans toute la région, les membres de minorités raciales, ethniques, nationales ou religieuses
étaient en butte à une discrimination profondément enracinée, en droit et dans la pratique,
notamment en ce qui concernait leurs droits de pratiquer leur culte, de bénéficier de l’égalité
d’accès à l’emploi et aux soins de santé, et de vivre à l’abri des persécutions et autres atteintes
graves aux droits humains.
Israël a continué de conforter la forme de discrimination extrême qu’elle imposait à la
population palestinienne, s’apparentant à un apartheid, par le biais d’un système d’oppression
et de domination caractérisé par la fragmentation territoriale, la ségrégation et le contrôle, la
dépossession des terres et des biens, et la privation des droits économiques et sociaux. Pour
ce faire, les autorités israéliennes ont commis de manière systématique un large éventail de
violations des droits humains, notamment des transferts forcés, des placements en détention
administrative, des actes de torture, des homicides illégaux, la privation de libertés et de droits
fondamentaux, et des actes de persécution.
En Iran, les minorités ethniques – arabe ahwazie, azérie, baloutche, kurde et turkmène,
notamment – subissaient une discrimination, qui limitait leur accès à l’éducation, à l’emploi, à
un logement décent et aux fonctions politiques. Les chrétien·ne·s, les derviches gonabadis, les
personnes juives, les yarsans et les musulman·e·s sunnites étaient aussi victimes de
discrimination en droit et dans la pratique. La minorité baha’ie faisait particulièrement l’objet
de violations généralisées et systématiques.
Au Koweït, des lois discriminatoires privaient les bidun (une population autochtone apatride)
d’accès aux services publics gratuits, dont l’éducation. En Égypte, les autorités ont arrêté des
membres de minorités religieuses et des personnes ayant des convictions religieuses non
autorisées par l’État, et ont engagé des poursuites à leur encontre. En Libye, les Toubous et les
Touaregs, privés de carte nationale d’identité à cause de la discrimination qui avait cours,
peinaient à accéder aux services de base, sur fond de montée du racisme et de la
xénophobie.
Les gouvernements doivent prendre d’urgence des mesures pour mettre fin à la
discrimination liée au genre et à la violence contre les femmes et les filles, ainsi que contre
les personnes LGBTI, traduire en justice les auteurs présumés de tels faits et dépénaliser
les relations librement consenties entre personnes de même sexe. Ils doivent également
mettre un terme à la discrimination fondée sur la race, la nationalité, l’origine ethnique, la
religion, le genre, l’orientation sexuelle ou l’identité et l’expression de genre, et mettre en

La situation des droits humains dans le monde 79


œuvre des réformes juridiques et politiques destinées à garantir l’égalité des droits pour
tous et toutes, sans discrimination, ainsi qu’à protéger, promouvoir et garantir les droits à
la liberté de pensée, de conscience, de religion et de conviction.

DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES, MIGRANTES OU


DÉPLACÉES
Du fait des conflits prolongés en Irak, en Libye, en Syrie et au Yémen, un grand nombre de
personnes déplacées luttaient pour survivre. La plupart d’entre elles faisaient face à des
difficultés dans l’accès aux services, à la discrimination, à l’impossibilité d’exercer leur droit de
rentrer chez elles ou à des représailles si elles tentaient de regagner leur lieu d’origine sans
autorisation, ainsi qu’à des restrictions et à des réductions de l’aide humanitaire vitale.
En Irak, près de six ans après le conflit avec le groupe armé État islamique, il restait au moins
1,1 million de personnes déplacées en raison du conflit, la majorité d’entre elles vivant
toujours dans des conditions précaires. En avril, les autorités irakiennes ont fermé, sans
préavis ni concertation avec les acteurs humanitaires, le dernier camp de personnes
déplacées en activité.
En Syrie, quelque 2,9 millions de personnes déplacées dans le nord-ouest dépendaient
toujours de l’aide humanitaire coordonnée par les Nations unies ; en 2023, les affrontements
armés ont contraint au moins 118 000 personnes supplémentaires à quitter leur foyer. Le
gouvernement syrien a empêché certains approvisionnements essentiels de parvenir jusqu’à
des civil·e·s, dont de nombreuses personnes déplacées, qui vivaient principalement dans les
zones kurdes de la région d’Alep, dans le nord, et subissaient déjà une grave pénurie de
combustibles et d’aide.
Des catastrophes naturelles, dont les effets ont été accentués par la mauvaise gestion
imputable aux autorités, à l’impunité et au règne des milices, ont aggravé les problèmes des
personnes déplacées et fait grossir leurs rangs de plusieurs centaines de milliers. Les séismes
survenus le 6 février dans le sud-est de la Turquie et le nord de la Syrie ont entraîné le
déplacement de 400 000 familles dans ce pays et placé près de neuf millions de personnes
dans le besoin d’une aide humanitaire d’urgence. De nombreuses familles ont perdu leur
logement et se sont retrouvées contraintes de vivre dans des abris temporaires ou des camps.
Les séismes ont aussi accru les besoins humanitaires de toutes les personnes déjà déplacées
dans le nord-ouest de la Syrie, notamment de celles, toujours plus nombreuses, qui vivaient
dans des tentes. L’accès à l’eau, à l’assainissement et aux soins de santé était limité ou
inexistant.
Les droits des personnes réfugiées ou migrantes ont été mis à mal dans toute la région. Au
Liban, qui selon les estimations accueillait 1,5 million de réfugié·e·s syriens (ainsi que plus de
200 000 d’autres nationalités), environ 90 % des Syrien·ne·s vivaient dans l’extrême pauvreté,
sans accès à de la nourriture en quantité suffisante ni aux services de base, parce que les
autorités n’avaient pas atténué les effets de la crise économique. Les discours de plus en plus
hostiles à l’égard des réfugié·e·s, parfois alimentés par les autorités locales et par des
responsables politiques, n’ont fait que rendre le climat encore plus délétère pour les
personnes réfugiées. Les forces armées libanaises ont mené des opérations en avril et mai au
domicile de réfugié·e·s syriens et expulsé du pays la plupart des personnes qu’elles y ont
trouvées ; en septembre elles sont intervenues dans des camps de réfugié·e·s du gouvernorat
de la Békaa et de la ville d’Ersal, où elles ont confisqué des biens. En Jordanie, deux millions
de Palestinien·ne·s et environ 750 000 autres réfugié·e·s vivaient dans la pauvreté et dans des
conditions de plus en plus difficiles, en partie à cause de la réduction de l’aide internationale.

80 La situation des droits humains dans le monde


À partir de juillet, les autorités tunisiennes ont expulsé de force des milliers de personnes
migrantes, demandeuses d’asile ou réfugiées noires, dont des enfants, vers le désert le long
des frontières avec la Libye et l’Algérie, les abandonnant sans eau ni nourriture, ce qui a
provoqué au moins 28 décès. Les autorités, notamment le président Kaïs Saïed, ont déchaîné
un torrent de violence raciste sans précédent à l’encontre des migrant·e·s noirs. La police a
utilisé des gaz lacrymogènes contre des personnes migrantes, demandeuses d’asile ou
réfugiées qui participaient à un sit-in devant les bureaux des Nations unies à Tunis et torturé
des manifestant·e·s pendant leur garde à vue. En Libye, des personnes réfugiées ou
migrantes, y compris celles interceptées en mer par des garde-côtes bénéficiant de l’appui de
l’UE et des groupes armés, et renvoyées de force en Libye, ont été victimes de détention
arbitraire d’une durée indéterminée, d’actes de torture et d’autres mauvais traitements,
d’extorsion et de travail forcé ; plus de 22 000 ont été expulsées de force et de manière
sommaire vers l’Égypte, le Niger, le Soudan et le Tchad.
L’Arabie saoudite a renvoyé de force des centaines de milliers de personnes dans leur pays
d’origine dans le cadre d’une campagne de répression des migrant·e·s sans papiers. En Iran,
les ressortissant·e·s afghans, dont le nombre était estimé à cinq millions, étaient victimes de
discriminations profondément ancrées, qui prenaient notamment la forme d’obstacles
entravant leur accès aux services de base. Les autorités ont menacé d’expulser des Afghan·e·s
entrés illégalement en Iran et interdisaient aux ressortissant·e·s afghans de vivre ou de
travailler dans certaines provinces.
Les gouvernements doivent prendre des mesures concrètes pour permettre aux personnes
déplacées dans leur propre pays de retourner chez elles sur la base du volontariat, en toute
sécurité et dans la dignité. Ils doivent également cesser de détenir arbitrairement les
personnes réfugiées ou migrantes en raison de leur statut migratoire et les protéger contre
la torture et les autres formes de mauvais traitements en détention, les expulsions
collectives et le renvoi vers un pays ou un territoire où elles risquent d’être persécutées.

PEINE DE MORT
La peine de mort était maintenue dans la plupart des États et certains ont prononcé des
condamnations à mort, y compris pour des infractions ou des actes protégés par le droit
international, comme les relations librement consenties entre personnes de même sexe et
l’« apostasie », et pour des accusations fallacieuses ou formulées en termes excessivement
vagues dont le seul but était de faire taire les dissident·e·s. Des exécutions ont eu lieu en
Arabie saoudite, en Égypte, en Irak et en Iran. Le nombre d’exécutions a chuté en Égypte,
mais il a augmenté en Iran ; quant à la Libye, elle menaçait de reprendre les exécutions,
suspendues depuis 2011. Pour la première fois, un tribunal saoudien a prononcé la peine de
mort pour des activités sur les réseaux sociaux.
Les gouvernements doivent instaurer immédiatement un moratoire officiel sur les
exécutions, en vue d’abolir la peine capitale.

CRISE CLIMATIQUE
L’année 2023 a mis en lumière les terribles conséquences du changement climatique dans la
région, notamment les pénuries d’eau et les conditions météorologiques extrêmes qui
touchaient de plus en plus les zones et les populations vulnérables, et a révélé le manque de
préparation de nombreux pays à cet égard.
La tempête Daniel a entraîné l’effondrement de deux barrages mal entretenus à Derna, en
Libye. Les torrents qui ont déferlé ont fait 4 540 morts, 8 500 disparus et plus de
44 000 personnes déplacées. En Algérie, des vagues de chaleur sans précédent ont

La situation des droits humains dans le monde 81


déclenché au moins 140 incendies, qui ont fait 34 morts et contraint 1 500 personnes à partir
de chez elles. Le Maroc a enregistré des températures record, atteignant 50 °C à Agadir. L’Irak
et la Syrie ont connu une sécheresse prolongée.
Cependant, la plupart des États de la région n’ont pas modifié leur approche à l’égard de la
production de combustibles fossiles, ce qui rendait toujours plus probable le dépassement de
l’objectif de 1,5 °C de réchauffement maximal pour la planète, et n’ont pas pris les mesures
qui s’imposaient pour contrer les dégradations de l’environnement. L’Irak a réalisé des ventes
de pétrole record et a annoncé son intention de creuser de nouveaux puits et d’augmenter la
production. L’Arabie saoudite a annoncé qu’elle prévoyait d’accroître sa production de pétrole
d’environ un million de barils par jour à l’horizon 2027 et sa production de gaz naturel de
50 % à l’horizon 2030. Elle a continué d’empoisonner les négociations internationales sur
l’abandon progressif des combustibles fossiles, faisant barrage à une initiative du G20 qui
visait à réduire le recours à ces substances, et a été l’un des plus fervents opposants à
l’inclusion de l’abandon progressif des combustibles fossiles dans la décision de la COP28. Le
Koweït a décidé d’accroître sa production de combustibles fossiles jusqu’à 2035 au moins et
l’entreprise nationale Kuwait Oil Company a annoncé en juin qu’elle allait dépenser plus de
40 milliards de dollars des États-Unis d’ici à 2028 pour augmenter sa production de pétrole.
Le Qatar a accru sa production de gaz naturel liquéfié. À l’inverse, Oman a lancé un
programme de réduction des émissions de carbone, assorti d’objectifs de neutralité carbone
pour 2030, 2040 et 2050. Ce pays continuait toutefois à produire de l’énergie issue de
sources non renouvelables et à en dépendre.
Le choix des Émirats arabes unis pour accueillir la COP28 a suscité des polémiques,
notamment parce que l’ADNOC, entreprise pétrolière étatique d’Abu Dhabi qui était l’un des
plus grands producteurs mondiaux d’hydrocarbures et se trouvait être dirigée par le président
de la COP28, Sultan Ahmed Al Jaber, avait annoncé des projets offensifs visant à accroître sa
production de combustibles fossiles.
En décembre, à la COP28, les États se sont accordés pour la première fois sur une décision
mentionnant les combustibles fossiles, mais qui était très insuffisante, notamment parce
qu’elle présentait des failles permettant aux producteurs de ces substances et aux pays de
maintenir l’approche actuelle. En outre, les États, y compris ceux portant la plus grande
responsabilité dans la crise climatique, ne se sont pas engagés comme il se devait sur le
terrain du financement, qu’il s’agisse de soutenir l’action climatique pour aider d’autres pays à
opérer une transition vers des énergies propres, ou de s’adapter aux effets préjudiciables de la
crise climatique, et ont fourni des ressources à peine suffisantes pour rendre opérationnel le
nouveau fonds relatif aux pertes et préjudices.
Les États doivent prendre des mesures urgentes pour atténuer la crise climatique et
maintenir le réchauffement de la planète sous la barre de 1,5 °C au-dessus des niveaux de
l’ère préindustrielle, notamment en réduisant leurs émissions de carbone (en particulier
celles issues des sources historiquement les plus importantes) et en arrêtant de financer
l’extraction de combustibles fossiles. Tous les États disposant des ressources nécessaires
doivent accroître sensiblement l’aide financière aux pays qui en ont besoin pour leur
permettre de prendre des mesures d’atténuation et d’adaptation respectueuses des droits
humains.

82 La situation des droits humains dans le monde


TORTURE ET AUTRES MAUVAIS TRAITEMENTS
Des actes de torture et d’autres mauvais traitements ont cette année encore été commis à un
niveau alarmant dans des lieux de détention officiels et non officiels en Arabie saoudite, en
Égypte, en Iran, en Libye et en Syrie, et ont parfois entraîné des morts en détention, en toute
impunité. De telles pratiques ont en outre été signalées continuellement en Algérie, dans les
Émirats arabes unis, en Irak, en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, au Liban, au
Maroc et en Palestine. La torture servait souvent à extorquer des « aveux » et parmi les
méthodes utilisées figuraient les coups, les décharges électriques, les simulacres d’exécution,
la suspension dans des positions inconfortables, le viol et les autres formes de violences
sexuelles, la privation de soins médicaux et le maintien prolongé à l’isolement.
En Égypte, la torture et d’autres formes de mauvais traitements étaient toujours monnaie
courante dans les prisons, les postes de police et les centres gérés par l’Agence de sécurité
nationale : refus de soins de santé et de visites des familles, détention à l’isolement prolongée,
exposition à des lumières vives et vidéosurveillance constante. En Iran et en Libye, elle
demeurait généralisée et systématique, et des « aveux » obtenus sous la torture étaient
diffusés publiquement. Dans presque tous les cas recensés dans la région, les autorités n’ont
pas mené d’enquêtes satisfaisantes sur les allégations de torture ni sur les morts suspectes en
détention. En juillet, le lanceur d’alerte Mohamed Benhlima a déclaré devant un tribunal
algérien que des responsables de l’application des lois l’avaient torturé, notamment en le
dénudant, en lui attachant les jambes et les bras et en déversant sur lui de l’eau froide, et qu’il
avait aussi été harcelé sexuellement, roué de coups et menacé. Le juge n’a pas diligenté
d’enquête sur ces allégations et Mohamed Benhlima a été condamné à sept ans de prison.
Les gouvernements doivent mener des enquêtes indépendantes, impartiales et efficaces
sur ces allégations de torture ou autres mauvais traitements, et prendre des mesures pour
prévenir ces crimes.

IMPUNITÉ
Dans toute la région, des États ont continué à favoriser l’impunité des auteurs d’atteintes
graves aux droits humains, ce qui a mis en lumière les défaillances de systèmes judiciaires
nationaux profondément déficients.
En Égypte, l’impunité prévalait pour les crimes de droit international et les autres violations
graves des droits humains commis en 2023 ou pendant la décennie écoulée, y compris
l’homicide illégal d’au moins 900 personnes en août 2013 lors de la dispersion violente de sit-
in organisés par des sympathisant·e·s du président destitué Mohamed Morsi. De même,
l’enquête sur l’explosion survenue en août 2020 dans le port de Beyrouth, au Liban, qui avait
fait au moins 236 morts, stagnait depuis décembre 2021 à la suite de plaintes déposées
contre les juges d’instruction par des responsables politiques impliqués dans cette affaire. En
Iran, aucun·e agent·e de l’État n’a été amené à rendre de comptes pour les homicides
illégaux, les disparitions forcées, les actes de torture et autres mauvais traitements, y compris
les viols et autres formes de violences sexuelles, et les autres crimes de droit international ou
violations graves des droits humains commis en 2023 ou antérieurement.
La communauté internationale n’a pas fait respecter l’obligation de rendre des comptes pour
les violations des droits humains. En mars, la Mission indépendante d’établissement des faits
sur la Libye [ONU] a publié son rapport final, dans lequel elle concluait qu’il y avait des
raisons de croire que les forces de sécurité étatiques et des milices armées avaient commis un
large éventail de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Néanmoins, le Conseil des

La situation des droits humains dans le monde 83


droits de l’homme [ONU] n’a pas prolongé son mandat. Des inquiétudes demeuraient quant à
l’impartialité, l’indépendance, la transparence et l’efficacité des enquêtes annoncées par le
ministère public à Tripoli à la suite des décès et des destructions occasionnés par la tempête
Daniel, y compris s’agissant de déterminer si les autorités libyennes et celles ayant le contrôle
de facto avaient failli à leur obligation de protéger le droit à la vie de la population.
Les États doivent lutter contre l’impunité en menant des enquêtes approfondies,
indépendantes, impartiales, efficaces et transparentes sur les violations des droits humains
et les crimes de droit international, et en traduisant en justice les auteurs présumés de ces
actes dans le cadre de procès équitables devant des tribunaux civils.

84 La situation des droits humains dans le monde


LA SITUATION DES
DROITS HUMAINS
DANS LE MONDE
PAYS DE A À Z
le fait que des millions de personnes ayant
AFGHANISTAN peu ou pas accès aux soins médicaux et à la
nourriture risquaient de souffrir de
République islamique d’Afghanistan malnutrition et de maladie, dont 2,3 millions
d’enfants menacés d’insécurité alimentaire
Sur fond d’aggravation de la crise aiguë. À l’isolement sur le plan international
humanitaire et de soulèvements contre la et aux sanctions financières faisant suite à la
situation économique, la population prise du pouvoir par les talibans s’ajoutait le
afghane a subi une répression extrême et de fait que le programme d’aide humanitaire des
graves violations des droits humains. Les Nations unies dans le pays n’avait reçu que
talibans ont imposé des restrictions encore 34,8 % de son financement au mois de
plus draconiennes aux femmes et aux filles, novembre. Les problèmes humanitaires
visant, semble-t-il, à les effacer totalement étaient appelés à s’accentuer du fait de
de la sphère publique. Partout dans le l’expulsion de nombreux réfugié·e·s afghans
monde, des voix se sont élevées pour par le Pakistan. L’Iran et la Turquie ont aussi
demander que ces persécutions perpétrées continué à expulser des réfugié·e·s afghans.
pour des motifs d’ordre sexiste fassent Le système de santé était toujours
l’objet d’une enquête pour crime contre dépendant de l’aide internationale et
l’humanité. La liberté d’expression a été demeurait fragile faute d’infrastructures et de
réduite et les personnes qui émettaient ressources suffisantes.
pacifiquement des opinions critiques à
l’égard des talibans étaient victimes de DROITS DES FEMMES ET DES FILLES
disparition forcée, de détention arbitraire, Amnesty International et la Commission
d’arrestation arbitraire, d’actes de torture internationale de juristes (CIJ) ont conclu que
ou d’autres mauvais traitements. La culture les restrictions draconiennes imposées par
de l’impunité a perduré, même pour les les talibans aux droits des femmes et des
crimes de guerre et les crimes contre filles, ainsi que le recours aux arrestations et
l’humanité. La liberté de religion s’est détentions arbitraires, aux disparitions
encore amenuisée sous le régime taliban. forcées, à la torture et à d’autres formes de
Certains groupes ethniques, notamment des mauvais traitements, pouvaient constituer le
minorités religieuses, ont été de plus en crime contre l’humanité de persécution pour
plus confrontés à la marginalisation, aux des motifs d’ordre sexiste1.
préjugés et aux expulsions forcées. Les En avril, les talibans ont étendu l’interdiction
talibans ont procédé à des exécutions et faite aux femmes de travailler hors de leur
des châtiments corporels en public, comme domicile aux emplois exercés auprès des
la lapidation et la flagellation. Nations unies, ce qui a rendu encore plus
difficile la fourniture de l’aide humanitaire.
DROITS ÉCONOMIQUES, SOCIAUX ET Les femmes n’étaient toujours pas autorisées
CULTURELS à travailler dans le secteur public, sauf dans
Dévastatrice, la crise humanitaire s’est des domaines comme la santé et
aggravée au cours de l’année, notamment l’enseignement primaire, ou encore dans
sous l’effet du régime taliban en place depuis certains établissements liés à la sécurité
2021, de catastrophes naturelles telles que comme les aéroports et les prisons pour
des séismes et des inondations, et de femmes. Il leur était interdit d’apparaître
plusieurs années consécutives de seules en public ou de se déplacer sans
sécheresse. Selon les estimations chaperon masculin sur une distance de plus
d’organismes des Nations unies, le nombre de 72 kilomètres. Les salons de beauté ont
de personnes ayant besoin d’aide est passé été obligés à fermer à partir de juillet, ce qui
de 18,4 millions en 2022 à près de a concerné quelque 60 000 entreprises
29 millions en août 2023. L’OMS a alerté sur

86 La situation des droits humains dans le monde


appartenant à des femmes, selon les Dans le cadre de plusieurs différends
Nations unies. portant sur les terres et le bétail, les talibans
Les femmes n’avaient toujours pas le droit ont statué en faveur des Kuchis, nomades
de participer à des activités sportives ni de se appartenant au groupe ethnique pachtoune,
rendre dans les jardins publics. Dans et ont forcé des populations locales hazaras à
certaines provinces, dont celles de Hérat, les verser une indemnisation dans des affaires
autorités talibanes ont annoncé avoir introduit de disparition de bétail remontant à plus de
des restrictions supplémentaires localisées, 20 ans. Des attaques de Kuchis contre des
comme l’interdiction pour les femmes de se Hazaras ont été signalées à plusieurs
rendre seules au restaurant. reprises.
Les restrictions relatives à l’éducation des Des Hazaras ont été roués de coups et ont
filles ont encore pris de l’ampleur. À vu leurs biens (véhicules, maisons,
l’interdiction pour les filles de poursuivre cultures…) détruits, et six hommes de ce
leurs études au-delà de l’école primaire est groupe ethnique ont été tués entre juin et
venue s’ajouter en juin une décision août dans le district de Khas Uruzgan
interdisant aux ONG internationales, (province de l’Uruzgan). L’impunité pour ces
notamment aux programmes dirigés par crimes demeurait une source de
l’UNICEF, de dispenser des cours auprès des préoccupation. En octobre, deux Hazaras
populations locales et les contraignant à auraient été tués à la frontière entre les
passer la main à des organisations locales. districts de Lal wa Srajangal et de Dawlat Yar,
Près de 4 500 femmes qui travaillaient dans dans la province du Ghor. Plusieurs
le secteur de l’éducation auraient été homicides d’hommes hazaras, dont des
licenciées en juin et juillet. dignitaires religieux, ont été signalés dans la
Plusieurs organismes des Nations unies ont province de Hérat en novembre et en
signalé une augmentation des mariages décembre.
d’enfant et des mariages forcés, ainsi que
des violences fondées sur le genre et des ATTAQUES ET HOMICIDES ILLÉGAUX
féminicides, commis en toute impunité. Les Cette année encore, des civil·e·s ont été
talibans ont dissous progressivement le cadre attaqués dans tout le pays, bien que les
institutionnel d’aide aux victimes de violences violences liées au conflit aient diminué
fondées sur le genre qui était en vigueur sous depuis la prise du pouvoir par les talibans. La
le gouvernement précédent, exposant ces Mission d’assistance des Nations unies en
femmes à la charia (loi islamique) et au Afghanistan (MANUA) a dénombré
risque de subir de nouvelles violences. Selon 3 774 victimes civiles entre août 2021 et
de multiples témoignages, de nombreuses mai 2023 (1 095 morts et 2 679 blessés),
femmes et filles souffraient de dépression, dont la majorité ont été attribuées au groupe
certaines allant jusqu’à mettre fin à leurs armé État islamique-Province du Khorassan
jours. (EI-K). Le 13 octobre, l’EI-K a revendiqué un
attentat dans une mosquée chiite hazara de
DISCRIMINATION la province de Baghlan, qui a fait au moins
Les personnes appartenant aux groupes 20 morts et plus de 60 blessés.
ethniques hazara, ouzbek, turkmène et tadjik Amnesty International a indiqué en juin
étaient confrontées à une marginalisation que, dans le contexte des affrontements avec
croissante et il arrivait de plus en plus le Front national de résistance (FNR), les
fréquemment que des membres de ces talibans avaient infligé des châtiments
communautés soient expulsés de force de collectifs à des civil·e·s dans la province du
leur logement et de leurs terres. Des Panjshir, notamment des arrestations
Baloutches auraient été détenus et soumis à arbitraires visant un grand nombre de
des disparitions forcées. personnes à la fois, voire des villages entiers.
Dans ce même rapport, l’organisation a

La situation des droits humains dans le monde 87


confirmé que, entre le 12 et le condamnées, notamment à la lapidation, en
14 septembre 2022, les talibans avaient vertu du principe de qisas (réparation). Cette
procédé à au moins 14 exécutions année encore, des châtiments corporels
extrajudiciaires de membres du FNR faits s’apparentant à des actes de torture ou à
prisonniers dans les districts de Khenj et de d’autres mauvais traitements ont été infligés
Darah, et à de nombreuses autres exécutions en public. Selon la MANUA, 274 hommes,
extrajudiciaires dans les districts de Khenj, 58 femmes et deux garçons ont été flagellés
Darah et Rokha. Le nombre total de victimes en public entre novembre 2022 et avril 2023,
d’exécutions extrajudiciaires pendant cette et, en mai, 103 personnes avaient été
période était estimé à 48 au moins, un chiffre condamnées à de telles peines depuis le
probablement bien en deçà de la réalité2. début de l’année.
Les exécutions extrajudiciaires à grande
échelle de personnes associées à l’ancien LIBERTÉ DE RELIGION ET DE
gouvernement et de membres des groupes CONVICTION
armés résistant aux talibans étaient toujours Les minorités religieuses, notamment les
courantes et constituaient des crimes de communautés chiites, sikhs, hindoues,
guerre, commis en toute impunité. Entre chrétiennes, ahmadies et ismaéliennes,
août 2021 et juin 2023, la MANUA a recensé étaient toujours en butte à la marginalisation,
au moins 218 exécutions extrajudiciaires de aux préjugés et à la discrimination.
personnes ayant travaillé dans les services de Des restrictions ont été imposées à des
l’État ou les forces de sécurité sous l’ancien fêtes et célébrations religieuses au nom de la
gouvernement. sécurité. Elles ont concerné notamment la
commémoration, au mois de juillet, de
PEINE DE MORT, TORTURE ET AUTRES l’Achoura, fête célébrée principalement par
MAUVAIS TRAITEMENTS les musulmans chiites. Le 28 juillet, dans la
Les personnes soumises à des arrestations et province de Ghazni, quatre Hazaras chiites,
détentions arbitraires et à des disparitions dont un enfant et une femme, ont été tués et
forcées étaient exposées au risque six autres ont été blessés par les forces
d’exécution, de décès en détention et de talibanes, qui ont tiré pour disperser des
torture et autres mauvais traitements. Entre rassemblements organisés à cette occasion.
janvier 2022 et juillet 2023, la MANUA a Les talibans ont exclu la jurisprudence
dénombré 1 600 cas de violations des droits chiite du système éducatif de sorte que
humains liées à la détention, dont la moitié l’enseignement religieux soit fondé
relevait de la torture ou d’autres formes de exclusivement sur les préceptes de la
traitements cruels, inhumains ou dégradants. branche sunnite de l’islam.
En juin, Amnesty International a découvert
des éléments prouvant qu’au moins trois LIBERTÉ D’EXPRESSION
civils avaient été torturés à mort par les L’espace accordé à la liberté d’expression et
talibans après avoir été accusés d’allégeance à la liberté de la presse a continué de se
au FNR dans la province du Panjshir en réduire considérablement. En mars, au
2022. Comme dans d’autres affaires de moins deux journalistes auraient été tués
torture, aucune enquête n’a semble-t-il été dans un attentat à la bombe. Des dizaines
ouverte sur ces faits. d’autres ont été arrêtés arbitrairement et
En mai, l’ONU s’est inquiétée de ce que les harcelés pour avoir critiqué les talibans ou ne
talibans continuaient de procéder à des pas avoir respecté les règles imposées par
exécutions et des châtiments corporels en ceux-ci. Au moins 64 journalistes ont été
public. Au moins une exécution publique a détenus par les talibans, pendant des durées
été signalée entre janvier et juin. La Cour diverses, entre août 2021 et août 2023.
suprême de facto a indiqué que des Mortaza Behboudi, journaliste franco-afghan,
centaines de personnes avaient été a été libéré après neuf mois de détention.

88 La situation des droits humains dans le monde


Plus de 80 % des femmes journalistes ont humains et des membres de la société civile
renoncé à exercer leur métier entre ont été confrontés à des violences, des
août 2021 et août 2023 en raison des manœuvres d’intimidation et une
restrictions croissantes. Les femmes surveillance, et beaucoup d’entre eux ont fait
apparaissant à la télévision avaient l’objet d’une arrestation arbitraire, d’une
notamment l’obligation de se couvrir le disparition forcée ou d’une détention illégale.
visage. Des personnes détenues ont été soumises à
Les talibans ont obligé la chaîne de radio et des actes de torture et à d’autres mauvais
de télévision Hamisha Bahar à interrompre traitements, dont des violences sexuelles,
ses activités pendant 20 jours dans la selon les Nations unies.
province du Nangarhar parce qu’elle Nida Parwani et Zhulia Parsi, deux
dispensait des cours de journalisme mixtes. défenseures des droits humains, ont été
Entre la prise du pouvoir par les talibans en arrêtées respectivement les 19 et
août 2021 et le mois d’août 2023, plus de la 27 septembre, ainsi que des membres de
moitié des médias reconnus officiellement leur famille, et ont été libérées en décembre.
ont fermé leurs portes et les deux tiers des Matiullah Wesa, militant œuvrant pour les
journalistes ont quitté leur emploi. droits en matière d’éducation, a été
La répression visant les personnes qui relâché en octobre après sept mois
critiquaient les talibans s’est poursuivie, d’emprisonnement. Nargis Sadat et Parisa
notamment à l’encontre de celles et ceux qui Azada Mubariz ont été arrêtées
exprimaient leur réprobation sur les réseaux arbitrairement par les talibans, puis libérées
sociaux. Parmi ces personnes figurait Rasoul après avoir été incarcérées un certain temps,
Parsi, professeur d’université, qui a été arrêté tandis que de nombreux autres militant·e·s et
en mars et se trouvait toujours en détention à journalistes se trouvaient toujours derrière les
la fin de l’année. barreaux.

LIBERTÉ DE RÉUNION PACIFIQUE DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES


Une force illégale et excessive a été La peur omniprésente d’être persécutées par
employée face à des manifestations les talibans a conduit des milliers de
pacifiques, dont beaucoup de personnes à quitter le pays. Beaucoup
rassemblements organisés par des femmes. craignaient aussi les attaques d’acteurs non
Selon les Nations unies, 95 manifestations étatiques comme l’EI-K. Plus de 1,4 million
menées par des femmes ont été recensées à d'Afghan·e·s réfugiés au Pakistan risquaient
travers le pays entre mars et juin. Les d’être renvoyés de force dans leur pays3.
talibans auraient utilisé des armes à feu, des Selon les chiffres arrêtés en décembre, l’État
canons à eau et des pistolets à décharge pakistanais avait ainsi déjà renvoyé plus de
électrique pour disperser des manifestations, 490 891 d’entre eux. De nombreux autres
dont le rassemblement organisé par des ont été expulsés par l’Iran et la Turquie, ou
femmes le 18 juillet à Kaboul, la capitale, risquaient de l’être.
pour protester contre la fermeture obligatoire
des salons de beauté. DROITS DES PERSONNES DÉPLACÉES
Cette année encore, des manifestant·e·s ont L’Afghanistan comptait l’une des plus
été victimes d’arrestations arbitraires et de importantes populations de personnes
disparitions forcées, ce qui a poussé de déplacées au monde, résultat de
nombreux mouvements à opter pour des nombreuses années de conflit. Les
protestations en ligne. personnes renvoyées du Pakistan et d’autres
pays devaient faire face aux rudes conditions
DÉFENSEUR·E·S DES DROITS HUMAINS hivernales sans disposer des ressources
Comme les années précédentes, des nécessaires, notamment en termes de
militant·e·s, des défenseur·e·s des droits

La situation des droits humains dans le monde 89


logement, d’accès à l’emploi, de soins
1. La guerre des talibans contre les femmes. Le crime contre l’humanité
médicaux et de moyens de subsistance.
de persécution sexiste en Afghanistan, 25 mai
2. "Your sons are in the mountains”: The collective punishment of
DROITS DES LESBIENNES, DES GAYS ET civilians in Panjshir by the Taliban, 7 juin
DES PERSONNES BISEXUELLES,
3. « Pakistan. Il faut mettre fin aux détentions et expulsions massives
TRANSGENRES OU INTERSEXES de réfugié·e·s afghans », 10 novembre
Les relations consenties entre personnes de
4. « Afghanistan. La justice de la CPI doit répondre aux demandes des
même sexe demeuraient illégales et passibles victimes », 6 décembre
de la peine de mort. Les personnes LGBTI
continuaient de faire l’objet de nombreuses
violations des droits humains commises par
les talibans, telles que la discrimination, des
AFRIQUE DU SUD
violences ciblées, des menaces et la
République d’Afrique du Sud
détention arbitraire. Craignant pour leur vie,
beaucoup vivaient dans la clandestinité. Par Les violences liées au genre demeuraient
ailleurs, des cas de mariage forcé de courantes et leurs auteurs étaient rarement
personnes LGBTI ont été signalés. inquiétés. Le ministère de l’Éducation n’a
pas tenu son engagement d’éliminer les
IMPUNITÉ latrines à fosse dans les écoles. Le taux
La culture de l’impunité demeurait d’illettrisme a augmenté chez les élèves de
généralisée, en particulier pour les crimes de quatrième année d’élémentaire. Le projet
droit international. Les conclusions des de loi sur l’assurance maladie nationale
enquêtes en cours menées par la CPI risquait d’avoir des répercussions négatives
n’avaient pas été rendues publiques à la fin sur l’accès à des soins médicaux de qualité.
de l’année4. Amnesty International a appelé De moins en moins d’habitant·e·s avaient
le Conseil des droits de l’homme [ONU] à accès à une eau potable salubre. Des
créer un mécanisme international personnes réfugiées ou migrantes se sont
indépendant d’obligation de rendre des encore vu refuser des soins de santé
comptes, qui recueillerait et conserverait des primaires. Le taux d’homicides demeurait
preuves en vue d’éventuelles poursuites élevé. La police a continué de faire usage
pénales, complétant ainsi le mandat du d’une force excessive en réaction à des
rapporteur spécial sur la situation des droits manifestations. Cette année encore, des
de l’homme en Afghanistan. En juillet, le menaces contre des défenseur·e·s des
rapporteur spécial a déclaré que les graves droits humains, des militant·e·s et des
discriminations que subissaient les femmes lanceurs et lanceuses d’alerte, ainsi que
et les filles s’apparentaient au crime contre des tentatives de réduire au silence des
l’humanité de persécution pour des motifs journalistes, ont été signalées. Le
d’ordre sexiste. Il a ajouté que l’objectif des gouvernement n’a pas avancé dans le
talibans de dominer totalement les femmes et démantèlement des centrales électriques à
les filles en fondant leur régime sur une charbon.
discrimination systémique pouvait être
qualifié d’« apartheid sexiste ». CONTEXTE
L’accès de la population afghane à la justice Selon les statistiques officielles, 31,9 % de la
était fortement restreint. Les talibans ont population était au chômage, et 32,7 % des
abrogé les lois jusqu’alors en vigueur ou en jeunes de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi,
ont suspendu l’application, au profit d’une ni en études, ni en formation.
interprétation stricte de la charia. Ils ont Le mandat d’arrêt de la CPI contre le
également remplacé les professionnel·le·s de président russe Vladimir Poutine, qui était
la justice et du droit qui étaient en place par invité au sommet des BRICS à
des candidats de leur choix. Johannesburg, a mis le gouvernement dans

90 La situation des droits humains dans le monde


une position difficile compte tenu de ses cependant transmis ces affaires au tribunal
relations avec la Russie. de première instance de Protea pour
Des mesures ont été prises pour enquête. Ces deux femmes avaient été
commencer à mettre en œuvre les abattues et leurs corps abandonnés sur le
recommandations du rapport de 2022 de la bord de la route à Johannesburg en
Commission d’enquête sur la captation mai 2017.
de l’État. Plus d’un an après les vols et les viols en
Le rapport d’enquête de la Commission réunion infligés par des hommes armés à
sud-africaine des droits humains sur les huit femmes qui tournaient un film sur le site
troubles survenus en 2021 dans les d’une mine abandonnée à Krugersdorp en
provinces du KwaZulu-Natal et du Gauteng, juillet 2022, aucune nouvelle arrestation
attendu en juillet, n’avait toujours pas été n’avait eu lieu et les victimes et leurs familles
rendu public à la fin de l’année. n’avaient toujours pas obtenu justice. En
L’aggravation de la crise énergétique a eu avril, l’Autorité de régulation de l’information
des répercussions sur les droits à l’eau, à la a ordonné à la police sud-africaine (SAPS) de
santé et à l’éducation. Les autorités ont eu présenter ses excuses pour avoir divulgué
recours à un système dit de « délestage », des renseignements personnels à propos des
qui consistait à imposer des coupures victimes2.
d’électricité programmées par roulement,
pendant de longues périodes. Cette situation DROIT À L’ÉDUCATION
était due à la corruption et à la mauvaise Malgré l’engagement pris par le ministère de
gestion d’une infrastructure vieillissante. l’Éducation d’éliminer et de remplacer les
latrines à fosse, illégales, à l’horizon 2023,
VIOLENCES FONDÉES SUR LE GENRE son rapport sur la gestion des établissements
Le niveau de violence liée au genre scolaires a révélé que 3 932 écoles utilisaient
demeurait élevé. Selon les statistiques sur la toujours ce type de latrines, en violation des
criminalité, 13 090 infractions sexuelles ont droits à la santé, à la dignité, à la sécurité et
été signalées entre juillet et septembre. Les à la vie.
féminicides ont connu une baisse de 10,9 % Le Comité Lecture 2030 a indiqué dans un
par rapport à la même période l’année rapport que 82 % des élèves de quatrième
précédente, avec 881 femmes tuées. Le année d’élémentaire n’étaient pas en
projet de loi relatif au Conseil national sur la capacité de comprendre ce qu’ils lisaient
violence liée au genre et le féminicide, qui dans quelque langue que ce soit, contre
visait à mettre en place un conseil chargé de 78 % avant la pandémie. Ce comité se
superviser la mise en œuvre du Plan national composait de spécialistes du domaine de
stratégique sur la violence liée au genre et les l’éducation et de membres de la société civile
féminicides, a été rendu public pour chargés de rassembler des données sur
consultation de la population en mai, et des l’apprentissage de la lecture et de faire des
auditions publiques se sont tenues en juin1. recommandations au gouvernement.
En décembre, le Conseil national des La crise énergétique a, semble-t-il, eu des
provinces a publié une mise à jour du projet effets préjudiciables sur l’accès à
de loi pour un deuxième cycle de l’éducation : des enfants arrivaient en retard
consultations. à l’école (ou n’y allaient plus du tout), étaient
L’impunité demeurait la règle pour les affamés ou ne pouvaient pas faire leurs
violences fondées sur le genre. L’Autorité devoirs, ce qui risquait d’accroître les
nationale chargée des poursuites a indiqué inégalités existantes3.
n’avoir pas suffisamment de preuves pour
engager une action en justice au sujet des DROIT À LA SANTÉ
meurtres de Popi Qwabe et Bongeka En décembre, le Conseil national des
Phungula survenus six ans auparavant. Elle a provinces a adopté le projet de loi sur

La situation des droits humains dans le monde 91


l’assurance maladie nationale et l’a transmis Au 22 mai, 15 personnes étaient mortes du
au président pour promulgation. Bien que ce choléra dans la région de Hammanskraal
texte soit destiné à garantir un accès (province du Gauteng)4. Une semaine plus
universel à des services médicaux de qualité, tard, le bilan s’élevait à 23 morts. Une
la société civile a soulevé de nombreux points enquête indépendante de la Commission de
qui pourraient entraîner une restriction de cet recherche sur l’eau a conclu que le manque
accès. Ces préoccupations portaient d’infrastructures d’assainissement et
principalement sur la gouvernance du Fonds d’hygiène, en particulier dans les quartiers
national d’assurance maladie et le risque de informels et les zones d’habitation rurales,
corruption généralisée, les pouvoirs excessifs ainsi que l’inefficacité du traitement des eaux
accordés au ministre de la Santé, l’exclusion usées et de l’eau potable pour parvenir à des
des personnes demandeuses d’asile et des normes acceptables, avaient favorisé la
migrant·e·s sans papiers, et l’état de propagation rapide de la maladie.
délitement du système public de santé.
Une grève déclenchée en mars par le DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES
Syndicat national des travailleuses et OU MIGRANTES
travailleurs de l’éducation, de la santé et Le groupe d’autodéfense Operation Dudula a
assimilés (NEHAWU) à propos de désaccords continué de porter atteinte aux droits des
sur les salaires a entravé l’accès aux services réfugié·e·s et des migrant·e·s, notamment en
médicaux et entraîné la mort de quatre les empêchant d’accéder à des soins de
personnes, d’après le ministre de la Santé. santé. En janvier, il a chassé des personnes
Les signalements d’effets préjudiciables de de nationalité étrangère du centre de santé
la crise énergétique sur l’accès aux soins de Jeppe, à Johannesburg5.
médicaux se sont encore multipliés. En mai, D’après Avocats pour les droits humains,
le médiateur de la santé, en fin de mandat, a des établissements médicaux de la province
déploré le mauvais état de la gouvernance du du Gauteng continuaient de refuser l’accès
système de santé et a demandé la création aux soins aux femmes migrantes enceintes
d’un bureau du médiateur de la santé ou allaitantes, ainsi qu’aux enfants migrants
indépendant, conformément aux meilleures de moins de six ans. Un arrêt de la chambre
pratiques internationales. de la Cour suprême du sud de la province du
Gauteng avait pourtant confirmé leur droit de
DROIT À L’EAU ET À L’ASSAINISSEMENT bénéficier de soins gratuits dans tous les
Des rapports nationaux du ministère de l’Eau établissements publics de santé,
et de l’Assainissement parus en juin ont indépendamment de leur nationalité et de
révélé une détérioration de l’accès à une eau leur situation au regard de la législation
potable de qualité. Selon ces rapports, relative à l’immigration.
334 systèmes d’assainissement étaient en En avril, après 11 ans de bataille judiciaire,
très mauvais état dans 90 municipalités et, le ministère de l’Intérieur a rouvert le Bureau
dans 55 % des échantillons analysés, la d’accueil des réfugié·e·s de la ville du Cap.
qualité chimique de l’eau n’était pas
conforme aux normes. DROIT À LA VIE ET À LA SÉCURITÉ DE LA
La crise énergétique n’a fait qu’aggraver PERSONNE
l’état des infrastructures hydrauliques, déjà D’après l’Initiative mondiale contre la
vieillissantes et mal entretenues, comme l’a criminalité transnationale organisée (GITOC),
indiqué l’entreprise publique Umgeni- plus de deux homicides ciblés étaient
uThukela Water en avril, ce qui a provoqué signalés en moyenne chaque semaine.
des coupures d’eau ou des baisses de Les registres de la police faisaient état de
pression à de nombreux endroits, menaçant 6 945 meurtres commis entre juillet et
le droit à une eau saine en quantité septembre, soit 59 de moins que l’année
suffisante. précédente sur la même période. Cependant,

92 La situation des droits humains dans le monde


avec une moyenne de 75 personnes tuées LIBERTÉ D’EXPRESSION ET
chaque jour, le taux de meurtres demeurait D’ASSOCIATION
élevé. Pendant ce même trimestre, Des défenseur·e·s des droits humains, des
58 massacres – à savoir l’homicide d’au militant·e·s et des lanceurs et lanceuses
moins trois personnes en un seul d’alerte étaient toujours en butte à des
événement – ont causé la mort de menaces et à des actes d’intimidation et de
218 personnes au total. harcèlement. Patricia Mashale, policière
En septembre, pour la première fois depuis lanceuse d’alerte qui aurait été licenciée pour
la fin de l’apartheid, la chambre de la Cour avoir dénoncé les activités suspectes de
suprême du sud de la province du Gauteng a responsables de la police sud-africaine, a dû
jugé l’État responsable des préjudices subis entrer dans la clandestinité faute d’avoir reçu
par cinq détenus qui avaient été torturés à la une protection. Le ministère de la Justice et
prison de Leeuwkop, dans cette même du Développement constitutionnel a rendu
province. public en juillet un document de consultation
En juillet, Khayalihle Gwabuzela, aussi présentant des propositions de réforme du
appelé Khaya Ngubane, a été déclaré régime de protection des lanceurs et
coupable du meurtre, en mars 2022, lanceuses d’alerte en Afrique du Sud, afin de
d’Ayanda Ngila, défenseur des droits recueillir l’avis de la population. En août, six
humains et dirigeant local d’Abahlali hommes ont été déclarés coupables du
baseMjondolo (AbM), un collectif meurtre, en 2021, de Babita Deokaran,
d’habitant·e·s des bidonvilles. Il a été lanceuse d’alerte du ministère de la Santé du
condamné à 15 ans de réclusion. Aucune Gauteng, et ont été condamnés à des peines
condamnation n’a été prononcée pour d’emprisonnement allant de six à 22 ans.
l’homicide, en 2022, de trois autres Une enquête était toujours en cours pour
défenseur·e·s des droits humains du retrouver d’autres personnes soupçonnées
mouvement AbM. d’être impliquées dans ce meurtre.
Le gouvernement a approuvé en mai un
RECOURS EXCESSIF À LA FORCE projet de loi portant modification des lois
La police sud-africaine a cette année encore relatives aux Renseignements généraux. Le
eu recours à une force excessive, provoquant nouveau texte donnait aux services de
des blessures et des décès. renseignement le pouvoir de procéder à une
En juillet, huit agent·e·s des Services de enquête sur toute personne souhaitant créer
protection présidentielle, qui assuraient le une ONG.
transport du vice-président, ont été filmés en Des journalistes ont cette année encore été
train d’agresser des automobilistes sur une confrontés à des menaces, des attaques et
autoroute de la province du Gauteng. Ils ont des actes d’intimidation et de harcèlement,
été libérés sous caution en août et leur en particulier par le biais de procédures
procès a été reporté à mai 2024. judiciaires visant à les réduire au silence.
Une procédure de citation directe engagée
HOMICIDES ILLÉGAUX par l’ancien président Jacob Zuma contre la
Au 14 février, la Direction indépendante journaliste Karyn Maughan s’est conclue par
d’enquête sur la police (IPID) avait entre ses un non-lieu en juin. Une obligation de silence
mains 1 060 dossiers de personnes tuées prononcée contre le Centre de journalisme
dans des opérations policières. d’investigation AmaBhungane au profit de
En juillet, Karabo Chaka, 16 ans, a été tué l’entreprise Moti Group a été annulée en
pendant une manifestation dans le township juillet.
de Slovo Park, au sud de Johannesburg. Une
enquête était en cours pour déterminer s’il DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN
avait été tué par la police. Malgré l’engagement du gouvernement à
ramener ses émissions de carbone à

La situation des droits humains dans le monde 93


l’horizon 2030 dans une fourchette cible des femmes [ONU] a dénoncé l’absence de
compatible avec la limitation de progrès en matière de défense des droits
l’augmentation des températures mondiales à des personnes LGBTI. L'infraction de
1,5 °C par rapport aux niveaux de l’ère propagation d’une maladie infectieuse par
préindustrielle, rien n’a été fait pour négligence a été supprimée du Code pénal.
démanteler les centrales électriques à Le nombre réduit de tribunaux suscitait des
charbon. La société civile a exprimé sa inquiétudes quant à l’accès à la justice des
crainte que ce retard ne compromette le Plan citoyen·ne·s.
d’investissement de l’Afrique du Sud pour
une transition énergétique juste (JET IP). CONTEXTE
En octobre, le gouvernement a annoncé Des élections locales ont eu lieu en mai, et le
que le Danemark et les Pays-Bas avaient Parti socialiste, au pouvoir, a remporté la
rallié le Groupe des partenaires majorité des municipalités.
internationaux investissant dans le JET IP et
que le Canada, l’Espagne et la Suisse LIBERTÉ D’EXPRESSION
s’étaient engagés à soutenir la transition du En mars, une attaque armée visant le siège
pays. Le plan de mise en œuvre de la de la société nationale de télévision Top
transition énergétique juste a été lancé en Channel a causé la mort d’un agent de
décembre à la COP28, assurant l’application sécurité.
du JET IP. En janvier, après la publication d’un de ses
articles à propos d’un procès, un journaliste
et sa femme ont été agressés physiquement
1. South Africa: Amnesty International’s submission in relation to the
National Council on Gender-Based Violence and Femicide Bill [B31 – à Lezhë par deux hommes d’affaires.
2022], 18 mai Plusieurs journalistes ont également été la
2. “South Africa: Urgent measures needed to hold SAPS accountable for cible d’attaques de la part de personnalités
denying GBV victims and their families justice”, 9 août politiques. Le maire de Tirana, Erion Veliaj, a
3. “South Africa: SONA 2023: President Cyril Ramaphosa has failed the qualifié une journaliste d’investigation
nation on the delivery of basic human rights”, 8 février appelée « O. X. » de « tueuse à gages » en
4. “South Africa: Authorities must act with urgency to prevent further réaction à un article dans lequel elle
cholera deaths”, 22 mai
soulignait le rôle du maire dans un projet
5. “South Africa: Collective Voices against Health Xenophobia strongly d’incinérateur pour la gestion publique des
condemns Operation Dudula’s attack on patients at the Jeppe Clinic”,
déchets à Tirana.
20 janvier

VIOLENCES FAITES AUX FEMMES ET


ALBANIE AUX FILLES
Les violences domestiques contre les
femmes étaient monnaie courante. Selon les
République d’Albanie données de la police, pendant les trois
premiers mois de l’année, plus de 1 000 cas
Des journalistes ont été la cible de discours de violences faites aux femmes ont été
de haine, d’agressions physiques et d’une signalés, et 510 ordonnances de protection
attaque armée. Les violences domestiques ont été délivrées. Sur les 5 210 cas de
faites aux femmes ont perduré, et violence domestique enregistrés par la police
12 femmes ont été tuées par leur partenaire en 2022, le parquet n'avait pris en charge
ou un membre de leur famille. L’Albanie et que 1 880 affaires en mars. Quelque 92,8 %
l’Italie ont convenu de la construction en des agressions étaient imputables à des
Albanie de deux centres de détention pour hommes. Entre janvier et septembre,
les personnes migrantes qui cherchaient à 12 femmes ont été tuées par leur partenaire
rejoindre l’Italie. Le Comité pour ou un autre membre de leur famille.
l’élimination de la discrimination à l’égard

94 La situation des droits humains dans le monde


DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES DROIT À LA VIE
OU MIGRANTES En décembre, un détenu de la prison de
En novembre, l’Albanie et l’Italie ont signé un haute sécurité de Peqin a abattu un de ses
accord prévoyant que l’Italie construirait deux codétenus et en a blessé un autre, suscitant
centres de détention en Albanie, afin d’y une certaine inquiétude quant aux mesures
placer les personnes cherchant à rejoindre de sécurité en vigueur dans cette prison.
les côtes italiennes et interceptées en mer
par les autorités italiennes. Des organisations
de défense des droits humains, entre autres,
ont exprimé des inquiétudes quant aux
ALGÉRIE
conséquences de cet accord sur les droits République algérienne démocratique et populaire
fondamentaux des personnes réfugiées,
demandeuses d’asile et migrantes, Les autorités ont resserré leur étau autour
notamment parce que ces personnes de l’espace civique avec la condamnation
seraient ainsi exposées à une détention d’au moins un militant, cinq journalistes et
automatique et donc arbitraire. un chercheur ayant exercé leur droit à la
liberté d’expression. Elles ont fermé au
DROITS DES LESBIENNES, DES GAYS ET moins deux médias en ligne et deux
DES PERSONNES BISEXUELLES, organismes affiliés à la Ligue algérienne
TRANSGENRES OU INTERSEXES pour la défense des droits de l’homme
En octobre, le Comité pour l’élimination de la (LADDH), ordonné la fermeture de deux
discrimination à l’égard des femmes a groupes de défense des droits humains, et
indiqué dans un rapport que le plan d’action suspendu au moins une formation politique.
national 2016-2020 de l’Albanie pour les Les autorités judiciaires ont par ailleurs fait
personnes LGBTI n’avait pas permis fermer au moins deux églises. Au moins
d’éliminer la discrimination à l’encontre des 36 féminicides ont été recensés. Au moins
femmes lesbiennes, bisexuelles, transgenres 18 302 personnes migrantes ont été
et intersexes. Le Comité a en outre fait part expulsées sommairement d’Algérie entre
de sa préoccupation quant à l’environnement janvier et décembre.
de plus en plus hostile auquel ces femmes
faisaient face dans le pays. CONTEXTE
En février, l’Algérie a rappelé son
DROIT À LA SANTÉ ambassadeur en poste en France après que
La Cour constitutionnelle a abrogé la militante algérienne Amira Bouraoui eut fui
l’article 89(b) du Code pénal, qu’elle a jugé dans ce pays. Les autorités ont alors engagé
disproportionné. Cet article, entré en vigueur des poursuites contre six personnes, dont
pendant la pandémie de COVID-19, prévoyait Amira Bouraoui et sa mère, sur la base
une peine allant jusqu’à huit ans d’accusations forgées de toutes pièces,
d’emprisonnement pour la propagation non notamment pour « organisation d’immigration
intentionnelle d’une maladie infectieuse clandestine » et « constitution d’une
faisant peser une menace ou ayant de graves association de malfaiteurs ».
conséquences sur la vie des gens. En mars, à l’issue de l’examen périodique
universel de l’Algérie, le pays a accepté les
DROIT À UN PROCÈS ÉQUITABLE recommandations l’invitant à modifier sa
Le 1er février, une nouvelle structure judiciaire législation répressive relative aux
a vu le jour et réduit le nombre de tribunaux rassemblements publics et aux
en Albanie de 34 à 16, faisant craindre que manifestations, ainsi que l’article de loi
l’accès à la justice ne devienne plus coûteux mettant les violeurs hors de cause s’ils
et plus difficile. épousaient leur victime. Il a par contre rejeté
la recommandation visant à modifier les

La situation des droits humains dans le monde 95


dispositions trop larges du Code pénal détenus par des personnes de nationalité
permettant de poursuivre en justice les algérienne. Elle comprenait des dispositions
personnes qui exerçaient pacifiquement leurs vagues et de large portée qui interdisaient
droits à la liberté d’expression et de réunion1. notamment aux journalistes de publier « des
Le rapporteur spécial des Nations unies sur informations fausses » ou « de faire l’apologie
les droits à la liberté de réunion pacifique et à du colonialisme, de porter atteinte à la
la liberté d’association s’est rendu en Algérie mémoire nationale et aux symboles de la
en septembre pour y évaluer la situation, et la guerre de libération nationale ». Elle prévoyait
rapporteuse spéciale des Nations unies sur la également de lourdes amendes et la
situation des défenseurs des droits de confiscation de biens pour tout média
l’homme a effectué une visite dans le pays en recevant des financements étrangers, en
décembre. dehors des fonds destinés au paiement des
abonnements et de la publicité.
LIBERTÉ D’EXPRESSION Le 26 octobre, la cour d’appel de la ville de
Les autorités ont poursuivi en justice et Constantine, dans l’est de l’Algérie, a
condamné plusieurs journalistes, au moins condamné Mustapha Bendjama à 20 mois
un militant et un chercheur en géopolitique, d’emprisonnement, dont 12 avec sursis, pour
après avoir enquêté sur eux en raison de avoir reçu des fonds de l’étranger
critiques qu’ils avaient exprimées, « susceptibles de porter atteinte à la sûreté
principalement en ligne. En avril, elles ont de l’État » et pour « publication
fermé au moins une radio et un journal en d’informations ou de documents classifiés
ligne2. sur un réseau électronique », en lien avec
Le 2 avril, un tribunal algérien a ordonné la ses activités de journaliste. Ce tribunal a
dissolution du groupe Interface Média, dirigé également condamné Raouf Farrah à la
par le journaliste Ihsane El Kadi, et de ses même peine sur la base des mêmes
deux organes d’information, Radio M et le accusations, pour avoir collecté de l’argent
site Maghreb émergent. Il a également infligé pour des personnes en détention et pour son
au groupe une amende de 10 millions de travail de chercheur.
dinars algériens (environ 73 862 dollars des
États-Unis) à verser à l’Autorité de régulation LIBERTÉ D’ASSOCIATION
de l’audiovisuel. En juin, une cour d’appel a Les autorités ont intensifié la répression
condamné Ihsane El Kadi à sept ans exercée contre des groupes indépendants,
d’emprisonnement, dont deux avec sursis, en ordonnant la fermeture de deux organisations
raison de son travail de journaliste, de défense des droits humains et suspendant
notamment de ses articles pour le quotidien au moins un parti politique.
français La Croix. Le 23 janvier, à Béjaïa, une ville de l’est de
Le 4 juillet, un tribunal à Alger a condamné l’Algérie, les autorités ont mis le Centre de
à trois ans d’emprisonnement et à une documentation et d’information en droits de
amende le militant amazigh Slimane Bouhafs l’homme de la LADDH sous scellés,
pour « atteinte à l’intégrité du territoire invoquant une décision judiciaire ayant
national », une accusation infondée liée à ses ordonné la dissolution de la LADDH. La
publications en ligne3. direction de la Ligue n’avait appris qu’en
Le 13 août, les médias ont annoncé le janvier l’ordre de dissolution, qui datait de
retrait du film Barbie des salles de cinéma juin 2022 et qui avait été prononcé à la suite
algériennes pour « atteinte à la morale ». d’une plainte déposée par le ministère de
En août, les autorités ont promulgué la Loi l’Intérieur.
organique no 23-14 relative à l’information, Le 30 janvier, à Tizi Ouzou, également dans
qui imposait des règles indues en matière de l’est de l’Algérie, les autorités ont procédé à
licence et de propriété. Elle prévoyait par la fermeture administrative de la Maison des
exemple que les médias soient exclusivement droits de l’homme et du citoyen, qui était

96 La situation des droits humains dans le monde


affiliée à la LADDH depuis 1990 et qui tenait pacifique en mémoire des victimes des feux
un centre de documentation et une de forêt en Algérie.
bibliothèque4.
En février, Abderrahmane Zitout a entamé TORTURE ET AUTRES MAUVAIS
une troisième grève de la faim pour protester TRAITEMENTS
contre la prolongation de sa détention Les autorités judiciaires ont continué de ne
provisoire en lien avec les activités militantes pas tenir compte de témoignages présentés
de son frère5, Mohamed Larbi Zitout, devant des tribunaux faisant état d’actes de
membre de Rachad, une formation politique torture.
que les autorités avaient arbitrairement En juillet, un tribunal d’Alger a condamné
qualifiée de « terroriste » en février 2022. l’ancien militaire et lanceur d’alerte
Le 23 février, le Conseil d’État, la plus haute Mohamed Benhlima à sept ans
instance administrative du pays, a suspendu d’emprisonnement et à une amende.
la formation politique Mouvement Mohamed Benhlima avait demandé l’asile en
démocratique et social et ordonné la Espagne en 2019 avant d’être extradé vers
fermeture de son siège. l’Algérie en 2021. Lors d’une audience le
En septembre, les autorités ont de façon 12 juillet, il a déclaré devant la cour que des
arbitraire empêché, pour la deuxième année responsables de l’application des lois
consécutive, le parti politique l’avaient torturé en le dénudant, en lui
Rassemblement pour la culture et la attachant les jambes et les bras et en
démocratie d’organiser son université d’été, déversant sur lui de l’eau froide. Il a
qui devait se tenir du 28 septembre au également dit avoir été menacé, frappé et
1er octobre dans la ville de Batna. soumis à un harcèlement sexuel. Le juge n’a
pas ordonné d’enquête sur ces allégations.
LIBERTÉ DE RÉUNION PACIFIQUE
Les autorités ont continué de restreindre LIBERTÉ DE RELIGION ET DE
indûment le droit de réunion pacifique, CONVICTION
notamment en procédant à des arrestations Les autorités ont continué de recourir à
en amont de la tenue de manifestations l’ordonnance no 06-3, qui établissait des
annoncées. restrictions pour les religions autres que
Au moins 40 militant·e·s, dont Soheib l’islam sunnite. Elles ont fermé au moins
Debbaghi, Mohamed Tadjadit et l’avocat deux églises, ce qui portait à 31 le nombre
Sofiane Ouali, ont été arrêtés le 20 août, d’églises fermées depuis 2018.
selon le Comité national pour la libération des
détenus. Le but de cette arrestation aurait été DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES
d’empêcher un rassemblement pacifique qui OU MIGRANTES
devait se tenir à Ifri, dans l’est de l’Algérie, en Les autorités n’ont pas modifié la Loi
commémoration du Congrès de la Soummam no 08-11 du 25 juin 2008 de manière à
de 1956, un événement marquant de interdire explicitement les expulsions
l’histoire de la lutte du pays pour collectives du territoire. Elles n’ont pas non
l’indépendance. Ces personnes ont été plus adopté de loi assurant la mise en œuvre
libérées le jour même. de la Convention relative au statut des
Le 8 septembre, un tribunal d’Amizour, réfugiés [ONU] et de son Protocole facultatif.
dans le nord de l’Algérie, a placé sous Selon la Direction de la surveillance du
contrôle judiciaire le militant politique Khaled territoire du Niger, un organe de la police
Tazaghart, a confisqué son passeport et lui a nationale nigérienne, entre janvier et
interdit de voyager, sur la base d’éléments décembre l’Algérie a expulsé de façon
controuvés l’accusant de « diffusion de sommaire vers le Niger au moins
fausses informations ». Il avait publié sur 18 302 personnes migrantes originaires pour
Facebook des appels à un rassemblement la plupart d’Afrique de l’Ouest.

La situation des droits humains dans le monde 97


DROITS DES FEMMES DROITS DES TRAVAILLEUSES ET
Le Code pénal et le Code de la famille TRAVAILLEURS
continuaient de contenir des dispositions En mai, les autorités ont promulgué la Loi
illégalement discriminatoires à l’égard des no 23-02, qui restreignait le droit de former
femmes en matière d’héritage, de mariage, un syndicat. Ce texte permettait aux pouvoirs
de divorce, de garde des enfants et de publics de rejeter une demande de
tutelle. constitution d’une organisation syndicale au
En mai, les autorités ont promulgué la Loi titre de dispositions formulées en termes
no 23-04 relative à la prévention et à la lutte imprécis se référant « à l’unité nationale, aux
contre la traite des personnes, qui valeurs [et] aux constantes nationales ». Il
mentionnait « la prostitution d’autrui », leur permettait également de dissoudre un
l’exploitation sexuelle et le mariage forcé. Les syndicat pour divers motifs, notamment en
infractions figurant dans cette loi étaient cas de « persistance dans le recours à des
passibles d’amendes et de peines allant grèves illicites », et de punir d’une amende
jusqu’à 30 ans d’incarcération, voire de la tout syndicat qui aurait adhéré à une
réclusion à perpétuité en cas d’actes de organisation syndicale internationale,
torture ou de violences sexuelles infligées à la continentale ou régionale sans les en
victime. informer. De plus, il punissait d’une peine
Le groupe militant Féminicides Algérie a pouvant aller jusqu’à un an
recensé au moins 36 féminicides. Des d’emprisonnement et d’une amende toute
associations de défense des droits des acceptation de dons ou de legs provenant de
femmes ont continué de demander que le l’étranger sans l’accord préalable de l’autorité
féminicide soit érigé en infraction pénale. compétente.

DROITS DES LESBIENNES, DES GAYS ET DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN


DES PERSONNES BISEXUELLES, En avril, l’Algérie a connu une vague de
TRANSGENRES OU INTERSEXES chaleur extrême qui, selon la plateforme
Le Code pénal continuait de réprimer les World Weather Attribution, aurait été
relations sexuelles consenties entre adultes « presque impossible sans le changement
de même sexe, qui étaient passibles d’une climatique ». En juillet, au moins 140 feux de
peine pouvant aller jusqu’à deux ans forêt ont fait des ravages dans 17 régions,
d’emprisonnement et d’une amende. tuant au moins 34 personnes et en déplaçant
En janvier, le ministère du Commerce a 1 500 autres6.
lancé une campagne contre tous les produits
contenant des « couleurs et symboles PEINE DE MORT
attentatoires aux valeurs morales », faisant Les tribunaux ont continué de prononcer des
ainsi référence aux couleurs de l’arc-en-ciel condamnations à mort. La dernière exécution
du mouvement LGBTI. remontait à 1993.
Le 10 août, l’Autorité de régulation de
l’audiovisuel a suspendu pour une durée de
1. « Algérie/Maroc. De graves problèmes persistent malgré l’examen de
20 jours les programmes d’Essalam TV, une la situation des droits humains par l’ONU », 6 avril
chaîne de télévision privée algérienne, en 2. « Algérie. La condamnation d’un journaliste illustre une nouvelle fois
raison de la diffusion d’un film montrant un l’escalade de la répression contre les médias », 3 avril
mariage entre deux hommes, ces scènes 3. Algérie. Un militant condamné à la suite d’une expulsion, 29 août
ayant été jugées « contraires aux préceptes
4. « Algérie. La décision de dissoudre la principale organisation de
de l’islam et aux mœurs de la société défense des droits humains doit être annulée », 8 février
algérienne ». 5. Algérie. Le frère emprisonné d’un militant observe une grève de la
faim, 20 février

98 La situation des droits humains dans le monde


6. « L’appel de plusieurs président·e·s à lutter contre la crise climatique une hausse des attaques visant les
souligne la nécessité d’abandonner les combustibles fossiles »,
3 août
personnes et les institutions juives et de
celles visant des musulman·e·s.
En octobre, une étude de l’Agence des

ALLEMAGNE droits fondamentaux de l’Union européenne


a conclu que l’Allemagne était l’un des deux
pays de l’UE où les personnes d’ascendance
République fédérale d’Allemagne
africaine subissaient le plus de discrimination
raciale. Une étude financée par la Fondation
L’obligation de rendre des comptes pour les allemande pour la recherche a établi que
pratiques discriminatoires au sein de la 33 % des personnes interrogées
police continuait d’être mise à mal par considéraient avoir été victimes de
l’absence de mécanisme de plainte discrimination lors d’interactions avec la
indépendant et efficace. Plusieurs police. Les catégories marginalisées, telles
manifestations de soutien aux droits des que les personnes racisées, LGBTI+ ou sans
Palestiniennes et Palestiniens ont été abri, étaient particulièrement exposées à la
interdites à titre préventif. Les placements discrimination et moins susceptibles de
en détention administrative de militant·e·s porter plainte que le reste de la population.
pour le climat ont suscité de multiples Le Conseil de l’Europe a décidé d’appliquer
inquiétudes quant au respect des droits une « surveillance soutenue » de l’exécution
humains. Le nombre d’intrusions à de l’arrêt de la Cour européenne des droits
caractère politique et d’attaques physiques de l’homme dans l’affaire Basu c. Allemagne,
visant des centres d’accueil pour personnes concernant le caractère peu satisfaisant des
réfugiées a fortement augmenté. Une enquêtes menées en Allemagne sur les
juridiction a estimé que le gouvernement ne allégations de profilage racial. Au niveau
respectait pas la Loi fédérale sur la fédéral et dans les différents États (Länder),
protection du climat. l’absence de mécanisme de plainte
indépendant et efficace et le fait que les
DISCRIMINATION policières et policiers ne soient pas obligés de
En mai, le ministère fédéral de l’Intérieur a porter un badge d’identification continuaient
annoncé que le nombre de crimes de haine de mettre à mal l’efficacité des enquêtes sur
enregistré en 2022 avait atteint un niveau les allégations de violations des droits
record. En moyenne, sept actes antisémites humains commises par la police.
par jour ont été commis. Les augmentations
concernaient également les crimes de haine PERSONNES LGBTI
contre des personnes roms (+ 33 %), et ceux En mars, une modification de la Loi relative
liés à l’orientation sexuelle (+ 15 %), au aux transfusions a aboli l’interdiction
racisme (+ 14 %), à la xénophobie (+ 13 %) discriminatoire faite aux hommes gays ou
et à l’« hostilité envers les personnes bisexuels et aux personnes transgenres de
étrangères » (+ 9 %), les trois dernières donner leur sang. Le Parlement a examiné
catégories étant les plus courantes en termes une nouvelle loi sur le libre choix permettant
absolus. Selon le rapport présenté en juin par aux personnes transgenres, non binaires et
le Groupe indépendant d’experts sur intersexes d’obtenir la reconnaissance
l’hostilité à l’égard des musulmans, le juridique de leur genre par simple déclaration
racisme contre les musulmans était répandu auprès d’un bureau de l’état civil.
dans la société allemande. Après les attaques
du Hamas en Israël le 7 octobre et les VIOLENCES FONDÉES SUR LE GENRE
bombardements et l’invasion terrestre de D’après les statistiques présentées par
Gaza par Israël qui s’en sont suivis, des l’Office fédéral de la police criminelle en
organisations de la société civile ont signalé juillet, le nombre annuel de cas de violences

La situation des droits humains dans le monde 99


fondées sur le genre a été plus élevé en 2022 physique douloureuses pour disperser des
que celui des cinq années précédentes. militant·e·s écologistes bloquant des rues.
Toutes les heures, plus de 14 femmes étaient Dans deux Länder, le parquet a enquêté, au
victimes de violence conjugale. Une tentative titre de l’article 129 du Code pénal, sur des
de féminicide par un partenaire ou ex- groupes militant pour le climat, les accusant
partenaire avait lieu presque chaque jour. d’avoir formé une organisation criminelle. Ces
Le 1er octobre, les mobiles liés au genre ou à enquêtes ont donné lieu à de vastes mesures
l’orientation sexuelle ont été ajoutés de fouille et de surveillance, parmi lesquelles
explicitement dans le Code pénal comme l’interception d’un téléphone utilisé par des
circonstances aggravantes pour toutes les journalistes et la saisie de données
infractions. personnelles de groupes de soutien, ce qui a
eu un effet dissuasif sur les manifestations
LIBERTÉ DE RÉUNION pacifiques.
En mai, l’autorité berlinoise en matière de
rassemblement a imposé de manière LIBERTÉ D’EXPRESSION
préventive une interdiction de toutes les Après le 7 octobre, un certain nombre de
manifestations de soutien aux droits des restrictions de la liberté d’expression ont été
Palestinien·ne·s autour de la Journée de la imposées, notamment contre les personnes
Nakba, en violation du droit de réunion exprimant leur solidarité avec les
pacifique. Les motifs de cette interdiction Palestiniennes et Palestiniens. En novembre,
portaient également atteinte au droit de ne le ministère fédéral de l’Intérieur a interdit le
pas subir de discrimination, car ils étaient slogan « Du fleuve jusqu’à la mer », le
fondés sur des stéréotypes racistes et considérant comme un symbole du Hamas,
stigmatisants à l’encontre des personnes alors que celui-ci avait été utilisé au fil de
perçues comme arabes ou musulmanes. En l’histoire par de multiples acteurs et avec des
outre, après le 7 octobre, de nombreuses connotations diverses.
manifestations de solidarité avec la
population palestinienne ont été interdites à DROIT À LA VÉRITÉ, À LA JUSTICE ET À
titre préventif. Des médias ont fait état de cas DES RÉPARATIONS
de recours injustifié et excessif à la force par En février, sept rapporteuses et rapporteurs
la police, de centaines d’arrestations et d’une spéciaux de l’ONU se sont déclarés très
augmentation du profilage racial visant les préoccupés par l’absence apparente de
personnes supposées arabes ou mesures de réparation effectives prises en
musulmanes dans le contexte de ces faveur des peuples nama et ovaherero dans
manifestations. l’ancienne colonie allemande du « Sud-Ouest
À l’approche du salon de l’automobile de africain » (un territoire correspondant à la
Munich, en septembre, au moins Namibie), et notamment par le manque de
27 militant·e·s pour le climat ont été placés « reconnaissance inconditionnelle du
en détention préventive pour des durées génocide commis » à leur encontre lors de la
allant jusqu’à 30 jours, au titre de l’article 17 colonisation entre 1904 et 1908.
de la Loi sur les tâches et les pouvoirs de la
police bavaroise, qui autorisait la police à DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES
demander la détention d’une personne sans OU MIGRANTES
soupçon réel d’infraction et sans qu’une Environ 1,1 million de personnes originaires
procédure judiciaire n’ait été ouverte. d’Ukraine résidaient en Allemagne, dont
Plusieurs articles de presse ont signalé un quelque 900 000 possédaient un permis de
recours excessif à la force dans les séjour au titre de la Directive européenne sur
opérations de maintien de l’ordre lors de la protection temporaire. L’Allemagne a lancé
manifestations pacifiques, notamment un programme d’admission à titre
l’utilisation de techniques de contrainte humanitaire pour les Afghan·e·s en danger

100 La situation des droits humains dans le monde


en octobre 2022, conçu pour accueillir femmes [ONU] en mai, aucun changement
1 000 personnes par mois, mais seulement n’a été proposé pour dépénaliser totalement
94 ressortissant·e·s d’Afghanistan avaient été l’avortement afin de respecter les normes
transférés en Allemagne à la fin de l’année. internationales relatives aux droits humains et
Le nombre d’intrusions à caractère les nouvelles lignes directrices de l’OMS.
politique, d’agressions, d’actes de
vandalisme et d’attaques physiques visant DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN
des centres d’accueil pour personnes En juin, le gouvernement a approuvé une
réfugiées a fortement augmenté par rapport à proposition de modification de la Loi fédérale
2022. La majorité de ces actes auraient été sur la protection du climat qui supprimerait
commis par des personnes appartenant à les objectifs de réduction des émissions
l’extrême droite. Les procédures de juridiquement contraignants pour chaque
regroupement familial pour les personnes secteur économique et l’obligation d’adopter
réfugiées en Allemagne étaient toujours des programmes d’urgence s’ils n’étaient pas
lentes, si bien que de nombreuses familles atteints. Dans une décision rendue en
restaient séparées après plusieurs années. novembre, le tribunal administratif régional
Le regroupement familial pour les supérieur des Länder de Berlin et du
bénéficiaires de la protection subsidiaire était Brandebourg a confirmé que les quotas
soumis à des quotas et accordé à la d’émissions dans les transports et le bâtiment
discrétion de l’administration. n’avaient pas été respectés en 2021 et 2022.
Bien que l’Allemagne ait pris la résolution
DROIT AU RESPECT DE LA VIE PRIVÉE de mettre fin au soutien financier
En février, la Cour constitutionnelle fédérale a international de projets d’exploitation
fixé des critères exigeants pour l’utilisation de d’énergies fossiles avant la fin de l’année
l’analyse automatique des données dans le 2022, des banques publiques de
cadre des opérations policières, estimant que développement allemandes ont accordé des
celle-ci entravait l’exercice du droit de financements internationaux à trois projets de
prendre des décisions en connaissance de ce type au moins en 2023.
cause quant à la communication des
données personnelles à autrui. DROITS ÉCONOMIQUES, SOCIAUX ET
CULTURELS
RESPONSABILITÉ DES ENTREPRISES En avril, l’Allemagne a ratifié le Protocole
Le 1er janvier, la Loi sur le devoir de diligence facultatif se rapportant au PIDESC. Par
en matière de chaînes d’approvisionnement conséquent, à partir du 20 juillet, des
est entrée en vigueur, obligeant légalement plaintes émanant de particuliers pouvaient
les entreprises à respecter les droits être soumises au Comité des droits
humains. Elle ne s’appliquait qu’aux économiques, sociaux et culturels.
entreprises de plus de 3 000 salarié·e·s (seuil
abaissé à 1 000 salarié·e·s à partir de 2024). TRANSFERTS D’ARMES
En revanche, elle ne créait aucune IRRESPONSABLES
responsabilité civile pour les atteintes Le gouvernement a mis en place des
commises. « autorisations générales » pour l’exportation
de certains équipements militaires et biens à
DROITS SEXUELS ET REPRODUCTIFS double usage. Ce dispositif remplaçant la
Une commission a été instaurée en mars prise de décisions au cas par cas réduisait
pour travailler sur « la médecine reproductive encore la transparence et risquait de faciliter
et l’autodétermination en matière de les exportations irresponsables.
procréation ». Cependant, malgré les Malgré les éléments de plus en plus
demandes émises par le Comité pour nombreux attestant que des crimes de guerre
l’élimination de la discrimination à l’égard des étaient commis par l’armée israélienne dans

La situation des droits humains dans le monde 101


la bande de Gaza occupée, l’Allemagne a DROITS SEXUELS ET REPRODUCTIFS
continué d’accorder des autorisations pour L’avortement demeurait interdit en toutes
l’exportation d’équipements militaires à circonstances. Les personnes ayant besoin
destination d’Israël. Elle a également autorisé d’une telle intervention devaient donc, si elles
des transferts d’armes à destination de en avaient les moyens, se rendre à l’étranger
l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis pour bénéficier de soins de santé essentiels.
qui présentaient un risque élevé pour les Cette situation constituait non seulement une
droits humains et le droit international source de stress supplémentaire, mais aussi
humanitaire. une violation de leurs droits.
En septembre, le Comité des droits de
l’enfant [ONU] a appelé les autorités à
ANDORRE dépénaliser l’interruption volontaire de
grossesse et à garantir aux adolescentes
Principauté d’Andorre l’accès à l’avortement sécurisé et aux soins
après avortement en Andorre.
Une défenseure des droits humains a été
jugée pour diffamation après avoir exprimé LIBERTÉ D’EXPRESSION
ses préoccupations au sujet des droits des Des lois sur la diffamation, qui érigeaient
femmes, et notamment de l’accès à notamment en infraction les critiques
l’avortement. L’interdiction totale de légitimes envers les autorités, demeuraient
l’avortement demeurait en vigueur. en vigueur, en violation du droit international
relatif aux droits humains.
DÉFENSEUR·E·S DES DROITS HUMAINS
Vanessa Mendoza Cortés, présidente de DISCRIMINATION
l’association de défense des droits des Une loi interdisant le port ostensible de
femmes Stop Violences, a été jugée en symboles religieux dans les établissements
décembre pour « délits contre le prestige des scolaires était toujours en vigueur, ce qui était
institutions ». Cette militante avait été une source de discrimination en particulier
inculpée par le parquet en 2020, après une envers les musulmanes souhaitant porter le
intervention devant le Comité pour foulard.
l’élimination de la discrimination à l’égard des
femmes [ONU] au cours de laquelle elle avait
évoqué les conséquences néfastes de
l’interdiction totale de l’avortement en
ANGOLA
Andorre. En juillet 2023, le bureau du République d’Angola
procureur a annoncé requérir à son encontre
une amende de 6 000 euros et le versement Les autorités ont eu recours à une force
de 6 000 euros supplémentaires au excessive ou injustifiée pour empêcher ou
gouvernement andorran au titre de gêner l’exercice du droit à la liberté de
dommages et intérêts, ainsi qu’une réunion pacifique. Dans la plupart des cas,
interdiction de six mois d’exercice de toute cet usage de la force a été suivi de
fonction publique. l’arrestation ou de la détention arbitraires
Dans le rapport annuel du secrétaire de manifestant·e·s. Cinq manifestant·e·s et
général des Nations unies sur la coopération un passant au moins ont été illégalement
avec les organes de l’ONU, Andorre figurait tués, dont au moins deux mineurs. Le droit
sur la liste des 40 pays à travers le monde à la liberté d’association était menacé. Les
dans lesquels des personnes et des salaires des enseignant·e·s étaient
organisations subissaient des représailles insuffisants, et certains n’ont même pas été
pour avoir coopéré avec les Nations unies. versés. Des centaines de personnes ont été
expulsées de force de chez elles. Les graves

102 La situation des droits humains dans le monde


épisodes de sécheresse prolongée qui ont des intimidations, infligé des coups, procédé
sévi dans le sud ont eu des effets à des arrestations et détentions arbitraires et
dévastateurs sur les droits à l’alimentation commis des homicides illégaux. Des
et à la santé, en particulier pour les militant·e·s ont été arrêtés pour avoir
enfants. participé à des manifestations et d’autres
pour s’être simplement trouvés à proximité
CONTEXTE de telles actions.
À la suite des perturbations liées aux Le 10 février, la Police nationale angolaise
élections générales de 2022, la situation des (PNA) a empêché le déroulement d’une
droits humains n’a connu que des avancées veillée à Luanda (la capitale) et à Benguela
limitées. Le Plan d’action et de protection des en invoquant des motifs de sécurité
personnes atteintes d’albinisme et le Plan publique. Trois ONG, Union (Omunga), le
d’inclusion et de soutien aux personnes en Mouvement des jeunes en faveur des
situation de handicap ont été adoptés. autorités locales (Movimento Jovens pelas
Malgré cela, le Comité des droits des Autarquias) et Amis de l’Angola (Amigos de
personnes handicapées [ONU] a constaté Angola), avaient appelé à la tenue de cette
que la politique de l’Angola en matière de veillée afin d’exiger la décentralisation des
handicap n’était toujours pas conforme aux pouvoirs de l’exécutif au profit des autorités
normes internationales. locales.
Le 30 mai, le gouvernement a augmenté les Le 18 février, des fonctionnaires de la PNA
prix du carburant de 160 kwanzas qui affirmaient suivre les ordres de leurs
(0,26 dollar des États-Unis) à 300 kwanzas « supérieurs » ont empêché des membres du
(0,49 dollar des États-Unis) le litre. Cette pouvoir judiciaire de poursuivre une marche
hausse des prix, en partie due à la guerre pacifique à Luanda. Composée d’employé·e·s
menée par la Russie en Ukraine, a entraîné des tribunaux de première et de deuxième
une augmentation du coût de la vie, aggravée instance, du ministère de la Justice et des
par un taux de chômage élevé qui touchait Droits humains et du bureau du procureur
les jeunes de manière disproportionnée, et a général, la marche avait démarré au tribunal
provoqué de nouveaux troubles sociaux tout de district de Luanda. Les participant·e·s
au long de l’année. réclamaient de meilleures conditions de
travail et perspectives de promotion et une
LIBERTÉ D’ASSOCIATION hausse de leurs salaires.
Le Parlement a approuvé le projet de loi sur La PNA a fait obstacle à une manifestation
le statut des organisations non qui devait se dérouler à l’église Largo
gouvernementales (ONG) le 25 mai. Des da Sagrada Familia de Luanda le 6 avril.
ONG ont critiqué ce texte qui, s’il entrait en Celle-ci avait pour objectif d’appeler à la
vigueur, restreindrait le droit à la liberté libération du militant Gilson da Silva Moreira
d’association et accorderait à l’exécutif un (aussi connu sous le nom de Tanaice Neutro)
pouvoir d’ingérence excessif dans leurs et de dénoncer le recours abusif à la
activités, notamment celui de vérifier leurs détention administrative contre les
comptes, de les dissoudre ou de limiter leur militant·e·s. Gilson da Silva Moreira avait été
fonctionnement. À la fin de l’année, le projet arrêté le 13 janvier 2022 pour « outrage à
devait encore être débattu par un comité l’État, à ses symboles et à ses organes ».
parlementaire spécial et approuvé par le Condamné en octobre 2022 à une peine de
président. prison d’un an et trois mois avec sursis, il n’a
été libéré que le 23 juin 2023, à la suite de
LIBERTÉ DE RÉUNION PACIFIQUE pressions exercées par des organisations de
Les autorités ont eu recours à une force la société civile nationales et internationales.
excessive ou injustifiée pour réprimer des Le 22 avril, des fonctionnaires de la PNA
manifestations pacifiques. Elles ont exercé ont fait usage d’une force excessive ou

La situation des droits humains dans le monde 103


injustifiée lors d’une marche organisée par le manifestation. D’après la police, des
Mouvement des étudiants angolais à Luanda. investigations visant à identifier l’agent
Ils ont arrêté cinq militants et blessé l’un responsable de l’homicide et à le traduire en
d’entre eux. Les manifestant·e·s exigeaient justice étaient encore en cours à la fin de
qu’une résolution pacifique soit trouvée au l’année.
litige sur les salaires opposant le Cinq personnes, dont un garçon de 12 ans,
gouvernement au Syndicat national des ont été tuées et huit blessées par des
enseignants du supérieur (SINPES). membres de la PNA lors d’une manifestation
Le 17 juin, des membres de la PNA ont dans la province de Huambo le 5 juin. Celle-
utilisé du gaz lacrymogène contre des ci avait été organisée par des conducteurs et
centaines de protestataires à Luanda et à conductrices de motos-taxis pour protester
Benguela pour les empêcher de manifester contre la hausse de prix du carburant. La
pacifiquement contre la hausse des prix des police a utilisé du gaz lacrymogène et des
carburants du 30 mai, l’approbation du projet balles réelles pour disperser la foule et a
de loi sur le statut des ONG par le Parlement affirmé par la suite que les homicides et
et la décision du 22 mai du Conseil blessures étaient « inévitables » et
municipal de Luanda d’interdire aux regrettables1. Ces événements n’ont fait
vendeuses de rue (zungueiras) de faire l’objet d’aucune enquête de la part des
commerce sur la voie publique. Un nombre autorités.
indéfini de manifestant·e·s aurait été détenu
et blessé à Luanda, d’après les informations ARRESTATIONS ET DÉTENTIONS
disponibles. ARBITRAIRES
Le 16 septembre, la PNA a dispersé une Le 28 juillet, la PNA a arrêté 12 jeunes qui se
manifestation pacifique de conducteurs et rassemblaient au monument Largo
conductrices de motos-taxis, qui protestaient das Heroínas, à Luanda, pour le départ d’une
contre les restrictions imposées par le Conseil marche en faveur de la libération de
municipal de Luanda sur différents itinéraires militant·e·s qu’ils et elles considéraient
dans la ville. Sept militant·e·s de la société comme des « prisonniers·ères politiques ».
civile ont été détenus, dont Gilson da Silva La police a abandonné trois d’entre eux
Moreira (voir ci-dessus), Gildo das Ruas, (Laurinda Gouveia, Geraldo Dala et
Adolfo Campos et Abrao Pedro dos Santos. Matulunga César) à 60 kilomètres de
Le 19 septembre, un tribunal de Luanda les Luanda, dans la province de Bengo. On
a condamnés à deux ans et cinq mois de ignorait le sort réservé aux neuf autres.
prison chacun·e. Le 2 juin, cinq militant·e·s ont été arrêtés
par la PNA devant le bureau local d’appui
HOMICIDES ILLÉGAUX aux députés de la circonscription électorale
Les forces de sécurité ont tué au moins cinq de la province de Benguela pour avoir
manifestant·e·s et un passant en tentant de manifesté contre l’approbation du projet de
faire cesser des manifestations. loi sur le statut des ONG par le Parlement.
Le 15 février, la PNA a confirmé que Ces personnes ont été remises en liberté par
l’auteur de l’homicide d’un garçon de 16 ans, un tribunal le 6 juin, après s’être acquittées
connu sous le seul nom de Serginho, tué la d’une amende de 50 000 kwanzas (environ
veille dans le quartier Uije de Luanda, était 83 dollars des États-Unis).
un agent de police. La PNA a affirmé que le
jeune homme avait reçu une balle lors d’une DROITS ÉCONOMIQUES, SOCIAUX ET
tentative, de la part des agents, d’empêcher CULTURELS
des affrontements entre deux groupes rivaux Le conflit entre le SINPES et le
au cours d’une manifestation d’habitant·e·s gouvernement, qui avait débuté le 27 février,
du quartier qui exigeaient une voirie en s’est prolongé tout au long de l’année. Le
meilleur état. Le garçon ne participait pas à la SINPES a appelé le gouvernement à se

104 La situation des droits humains dans le monde


conformer au protocole d’accord signé par
les deux parties en novembre 2021, qui
prévoyait notamment un salaire mensuel
ARABIE SAOUDITE
équivalent à 2 000 dollars des États-Unis Royaume d’Arabie saoudite
pour les enseignant·e·s stagiaires et à
5 000 dollars des États-Unis pour les Les autorités s’en sont prises à des
enseignant·e·s titulaires. Le syndicat a personnes qui avaient exercé pacifiquement
également réclamé le versement des arriérés leurs droits à la liberté d’expression ou
de salaires dus au personnel enseignant et d’association, dont certaines ont été
aux responsables d’établissements. condamnées à de lourdes peines
d’emprisonnement, voire à la peine de
EXPULSIONS FORCÉES mort, à l’issue de procès d’une iniquité
Le 27 février, des fonctionnaires de la PNA et flagrante. Des défenseur·e·s des droits
du Service d’enquêtes criminelles, soutenus humains ont cette année encore été
par la police municipale de Viana, ont démoli détenus arbitrairement ou ont fait l’objet
environ 300 maisons dans la section B du d’interdictions de voyager après leur remise
quartier de Zango 3 à Luanda. Des centaines en liberté conditionnelle. Des tribunaux ont
de personnes se sont retrouvées à la rue. Des prononcé des condamnations à mort à
habitant·e·s ayant refusé de quitter leur l’issue de procès manifestement
domicile ou qui s’étaient rassemblés pour inéquitables, y compris contre des
manifester ont été roués de coups et arrêtés. personnes qui étaient mineures au moment
L’un d’entre eux, connu uniquement sous le des faits présumés. Des exécutions ont eu
nom d’Adilson, a dit à des défenseur·e·s des lieu pour un vaste éventail d’infractions.
droits humains avoir été arrêté et détenu Des migrant·e·s ont été soumis à de graves
dans un poste de police pendant cinq atteintes aux droits humains, notamment
heures. Selon les habitant·e·s, leurs maisons des homicides à la frontière avec le Yémen
ont été démolies pour faire place à un centre et des traitements assimilables à de la
commercial. traite des êtres humains à des fins
d’exploitation par le travail. Des milliers de
DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN personnes ont été renvoyées contre leur gré
Dans le sud, la population a continué de dans leur pays d’origine dans le cadre de la
souffrir des répercussions d’une sécheresse répression nationale contre les migrant·e·s
intense et prolongée. Selon l’UNICEF, sans papiers. Les femmes étaient toujours
3,8 millions de personnes, dont 2 millions en butte à des discriminations, dans la
d’enfants, avaient besoin d’une aide législation comme dans la pratique.
humanitaire ; 600 000 personnes
nécessitaient une aide sanitaire et 1 million, CONTEXTE
une aide nutritionnelle. Le gouvernement n’a Le troisième dialogue UE-Arabie saoudite sur
pas fourni d’assistance humanitaire en temps les droits humains s’est tenu le 28 novembre
opportun ; ce sont donc principalement des à Bruxelles, en Belgique. L’UE s’est inquiétée
ONG et des organes des Nations unies tels de l’application persistante de la peine de
que l’UNICEF et le Programme alimentaire mort, y compris pour des infractions liées aux
mondial qui ont répondu à ces besoins. stupéfiants et pour des crimes n’impliquant
pas d’homicide, et a exprimé sa
préoccupation au sujet des longues peines
1. « Angola. La police doit faire preuve de retenue lors des
manifestations nationales », 9 juin d’emprisonnement infligées pour des
activités menées sur les réseaux sociaux.
La coalition menée par l’Arabie saoudite
dans le cadre du conflit armé en cours
depuis plusieurs années au Yémen a

La situation des droits humains dans le monde 105


continué d’être impliquée dans des crimes prononcée à l’encontre du médecin égyptien
de guerre et d’autres graves violations du Sabri Shalaby2. Le Tribunal pénal spécial
droit international (voir Yémen). l’avait déclaré coupable en août 2022, à
l’issue d’un procès d’une iniquité flagrante,
LIBERTÉ D’EXPRESSION d’avoir soutenu les Frères musulmans et
À l’issue de procès manifestement adhéré à ce mouvement, considéré comme
inéquitables, des personnes ont été une organisation terroriste en Arabie
déclarées coupables et condamnées à de saoudite. Sabri Shalaby a été maintenu à
lourdes peines d’emprisonnement par le l’isolement pendant les 10 premiers mois de
Tribunal pénal spécial, créé pour juger les sa détention, dont trois mois au secret. Tout
infractions liées au terrorisme, alors qu’elles au long de sa détention, il a demandé à
n’avaient fait qu’exercer leurs droits à la maintes reprises à voir un neurologue pour le
liberté d’association et d’expression, suivi de complications médicales liées à une
notamment en ligne, sur X (ex-Twitter). opération de la moelle épinière, mais ses
demandes ont été rejetées. En outre, ses
PROCÈS INÉQUITABLES problèmes d’asthme et de cataracte
Les autorités ont continué de détenir découlant de pathologies préexistantes n’ont
arbitrairement des personnes sans leur pas été pris en charge de manière adéquate.
donner la possibilité de contester la légalité Le procès du religieux Salman Alodah
de leur détention, et les ont souvent devant le Tribunal pénal spécial est entré
condamnées à de lourdes peines de prison, dans sa cinquième année. Trente-sept chefs
voire à la peine de mort, sur la base de chefs d’inculpation avaient été retenus contre sur
d’accusation vagues et « fourre-tout » lui, tels que l’appartenance à l’organisation
qualifiant pénalement l’opposition pacifique des Frères musulmans et d’autres chefs liés
de « terrorisme », en violation de leur droit à à ses appels à des réformes
un procès équitable. gouvernementales ainsi qu’à un
En janvier, le Tribunal pénal spécial a de « changement de régime » dans la région
nouveau condamné Salma al Shehab, arabe.
doctorante à l’université de Leeds (Royaume-
Uni) et mère de deux enfants, cette fois à DÉFENSEUR·E·S DES DROITS HUMAINS
27 ans de réclusion suivis de 27 ans Cette année encore, des défenseur·e·s des
d’interdiction de voyager. L’affaire avait été droits humains ont été détenus
renvoyée par la Cour suprême siégeant à arbitrairement, y compris après avoir purgé la
Riyadh, la capitale, devant la chambre totalité de leur peine, et soumis à des
d’appel du Tribunal, chargée de réexaminer décisions judiciaires d’interdiction de
la peine de 34 ans de prison à laquelle elle voyager.
avait été condamnée. Le Tribunal pénal Mohammed al Qahtani, membre fondateur
spécial a confirmé qu’elle était coupable de l’Association saoudienne des droits civils
d’infractions liées au terrorisme, notamment et politiques, faisait toujours l’objet d’une
d’avoir « soutenu des personnes cherchant à disparition forcée ; sa peine de prison avait
perturber l’ordre public et déstabilisé la atteint son terme en novembre 20223.
sécurité et la stabilité de l’État » et publié des Loujain al Hathloul, éminente défenseure
tweets « troublant l’ordre public et des droits humains libérée en février 2021
compromettant la sécurité de la société et la après avoir passé deux ans et demi en
stabilité de l’État ». Elle avait été poursuivie prison, était toujours soumise à une
en raison de commentaires en faveur des interdiction de voyager.
droits des femmes qu’elle avait publiés
sur X1. PEINE DE MORT
La Cour suprême a confirmé en mai la Des tribunaux ont prononcé et confirmé des
peine de 10 ans d’emprisonnement condamnations à mort pour un large éventail

106 La situation des droits humains dans le monde


d’infractions, y compris contre des personnes condamner, notamment des publications
qui avaient moins de 18 ans au moment des dans lesquelles il avait critiqué le roi et le
faits qui leur étaient reprochés. Les autorités prince héritier ainsi que la politique étrangère
ont procédé à des exécutions pour toute une du pays, demandé la libération de
série d’infractions tout au long de l’année. personnalités religieuses incarcérées et
Hussein Abo al Kheir, père jordanien de huit protesté contre la hausse des prix. Il n’était
enfants, a été exécuté le 12 mars. Il avait été accusé d’aucun crime violent.
condamné à mort pour trafic de stupéfiants à
l’issue d’un procès manifestement DROITS DES PERSONNES MIGRANTES
inéquitable. Pendant sa détention provisoire, Les autorités ont poursuivi leur répression à
il avait été mis au secret, n’avait pas pu l’encontre des personnes accusées d’avoir
bénéficier des services d’un avocat et avait violé les dispositions réglementaires liées à la
subi des actes de torture visant à lui résidence, aux frontières et au travail. Elles
extorquer des « aveux ». Les autorités n’ont ont notamment procédé à des arrestations
pas restitué son corps à sa famille après arbitraires et à des expulsions de personnes
l’exécution4. étrangères uniquement parce qu’elles étaient
En mai, la Commission saoudienne des en situation irrégulière.
droits humains a confirmé dans une lettre à Selon le ministère de l’Intérieur, sur
Amnesty International que « l’imposition de la 777 000 personnes de nationalité étrangère
peine de mort à des mineurs pour des arrêtées pour avoir enfreint les « règles de
infractions relevant du tazir a[vait] été résidence, de travail et de sécurité des
complètement abolie » (les infractions frontières », au moins 468 000 ont été
relevant du tazir étant celles pour lesquelles renvoyées dans leur pays d’origine durant
la loi islamique n’imposait pas la peine l’année. Pendant la même période,
capitale). Or, contrairement à ces 40 000 étrangères et étrangers, originaires
affirmations, au moins sept mineurs principalement d’Éthiopie et du Yémen, ont
délinquants risquaient toujours d’être été arrêtés pour avoir franchi illégalement la
exécutés de manière imminente. C’était le frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite.
cas notamment d’Abdullah al Derazi et de Des dizaines de travailleurs migrants
Jalal Labbad. La Cour suprême a confirmé népalais embauchés pour travailler dans des
leur condamnation à mort en 2023, sans en entrepôts d’Amazon ont été soumis à de
informer leurs familles ni leurs avocats5. graves atteintes aux droits humains,
En juillet, le Tribunal pénal spécial a notamment des traitements assimilables à de
condamné Mohammad bin Nasser al la traite des êtres humains à des fins
Ghamdi à la peine capitale uniquement pour d’exploitation par le travail. Les agences de
son activité pacifique en ligne sur Twitter (X) recrutement basées en Arabie saoudite qui
et YouTube6. Cet enseignant à la retraite de sont allées les chercher dans leur pays
54 ans a été déclaré coupable, au titre des d’origine leur ont menti sur la nature de leur
articles 30, 34, 43 et 44 de la Loi de lutte employeur et les modalités de leur emploi.
contre le terrorisme, d’avoir « renoncé à son Les intermédiaires auprès desquels ils ont
allégeance aux gardiens de l’État », souscrit leurs contrats leur ont confisqué
« soutenu une idéologie terroriste et une leurs salaires et les ont hébergés dans des
entité terroriste [les Frères musulmans] », logements indignes. Certains de ces
« utilisé ses comptes sur Twitter et YouTube travailleurs ont été agressés verbalement ou
pour suivre et promouvoir des individus physiquement ou menacés de telles
cherchant à troubler l’ordre public », et violences, en particulier lorsqu’ils se sont
« sympathisé avec des individus détenus en plaints de leurs conditions de vie et de travail.
raison d’accusations liées au terrorisme ». Lorsqu’ils perdaient leur poste chez Amazon
Son acte d’accusation citait plusieurs tweets et se retrouvaient « sans emploi », les
sur lesquels le tribunal s’est fondé pour le intermédiaires ne leur trouvaient

La situation des droits humains dans le monde 107


généralement pas d’autre emploi et arrêtaient appelé à la rébellion contre l’ordre public et
de leur verser le salaire prévu par leur les traditions et coutumes de la société, et
contrat. En outre, ces intermédiaires ne leur contesté le pouvoir judiciaire et la justice
apportaient qu’un soutien limité, voire rendue » pour avoir remis en cause les
inexistant, et ne leur remettaient pas les coutumes et les traditions de l’Arabie
documents dont ils avaient besoin pour saoudite sur les réseaux sociaux. Elle avait
changer d’emploi ou quitter le pays, ce qui notamment plaidé en faveur de la tolérance
restreignait leur liberté de circulation et leur vestimentaire à l’égard des femmes, était
mobilité professionnelle7. apparue sur les réseaux sociaux dans des
Au cours de l’année, des gardes-frontières tenues jugées « indécentes » par les autorités
saoudiens ont tué des migrant·e·s et des et avait demandé l’abolition des lois sur la
demandeurs·euses d’asile éthiopiens qui tutelle masculine.
essayaient d’entrer en Arabie saoudite par la
frontière avec le Yémen. Selon Human Rights DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN
Watch, ils ont utilisé des armes explosives L’Arabie saoudite, grande productrice de
contre certains d’entre eux et en ont abattu combustibles fossiles, était toujours l’un des
d’autres à bout portant, y compris des 10 principaux pays émetteurs de CO2 par
enfants. Des centaines de personnes au habitant.
moins ont ainsi été tuées entre mars 2022 et En juillet, selon le Financial Times, le pays a
juin 2023. fait obstacle à une initiative du G20 visant à
réduire l’utilisation des combustibles fossiles.
DROITS DES FEMMES ET DES FILLES En 2023, l’entreprise publique saoudienne
Les femmes faisaient toujours l’objet de Aramco a produit en moyenne plus de
discriminations en droit et en pratique, 12 millions de barils de pétrole par jour. Elle
notamment concernant le mariage, le avait pour objectif d’accroître sa production
divorce, la garde des enfants et l’héritage. En d’environ un million de barils par jour à
vertu de la Loi relative au statut personnel, l’horizon 2027 et d’augmenter sa production
les pères étaient par défaut les tuteurs légaux de gaz naturel de 50 % d’ici 2030. Selon les
de leurs enfants. En cas de séparation, la estimations, le pétrole et le gaz produits par
garde était automatiquement attribuée à la Aramco étaient responsables de plus de 4 %
mère, tandis que le père était désigné des émissions mondiales de gaz à effet de
comme tuteur, sans que l’intérêt supérieur de serre depuis 1965 et, d’après une étude,
l’enfant soit pris en compte. représentaient environ 4,8 % des émissions
En février, une cour d’appel a annulé une mondiales de gaz à effet de serre en 2018,
précédente décision accordant à Carly un record pour une compagnie pétrolière et
Morris, ressortissante des États-Unis, la gazière.
garde de sa fille. La décision se fondait sur
l’article 128 de la Loi relative au statut
1. Il faut libérer une femme condamnée à 27 ans de prison pour des
personnel, qui disposait que, si le parent tweets, 3 avril
ayant la garde de l’enfant déménageait pour 2. Arabie saoudite. Il faut libérer un médecin égyptien, 21 juillet
s’installer dans un autre endroit où l’intérêt
3. Saudi Arabia: Saudi authorities must release human rights defender
de l’enfant n’était pas pris en considération, il Mohammed al-Qahtani and other ACPRA members who are arbitrarily
perdait la garde. Carly Morris n’a pas été detained, 24 avril
informée de la tenue des audiences, qui se 4. « Arabie saoudite. L’exécution d’un ressortissant jordanien dénote un
sont déroulées en son absence. Son ex-mari “mépris total pour la vie humaine” », 13 mars
ne l’a pas autorisée à communiquer avec sa 5. « Arabie saoudite. L’exécution imminente de sept jeunes hommes
fille depuis lors. bafouerait l’engagement du royaume à abolir la peine de mort pour
les mineurs », 15 juin
En mai, Manahel al Otaibi, coach sportive
saoudienne, a été inculpée d’avoir « diffamé
le Royaume dans le pays et à l’étranger,

108 La situation des droits humains dans le monde


6. « Arabie saoudite. La déclaration de culpabilité et la peine de mort autres, l’avortement, la Loi d’urgence sur les
“absurdes” prononcées contre un homme condamné en raison de
publications sur les réseaux sociaux doivent être annulées », 31 août
terres autochtones et la persistance des
violences institutionnelles.
7. ‘Don’t worry, it’s a branch of Amazon’: Exploitation of migrant workers
contracted to Amazon in Saudi Arabia, 10 octobre Le Comité des disparitions forcées de l’ONU
a recommandé la création d’un organisme
fédéral chargé de coordonner la recherche
ARGENTINE de personnes disparues.
Le Congrès n’avait toujours pas nommé de
titulaire au poste de médiateur·trice, vacant
République argentine
depuis 2009. La Cour suprême, uniquement
Les homicides fondés sur le genre de la composée d’hommes, comportait un siège
victime ont encore été nombreux en 2023 vacant depuis 2021.
et l’impunité est restée la règle pour ce type
d’actes. Malgré la dépénalisation de VIOLENCES SEXUELLES OU FONDÉES
l’avortement, l’accès à celui-ci demeurait SUR LE GENRE
inégal dans de nombreuses régions du pays. Selon des chiffres rassemblés par des ONG,
Le recours excessif à la force fondé sur des 308 homicides fondés sur le genre ont été
préjugés racistes était très répandu au sein enregistrés en 2023, dont 62 % dans un
des forces de sécurité. Les manifestations cadre domestique. Les dernières données
faisaient généralement l’objet de officielles disponibles montraient une
restrictions et donnaient lieu à des augmentation du nombre de victimes de
poursuites judiciaires. Les mesures prises crimes de haine fondés sur l’identité de
pour lutter contre le changement climatique genre ou l’orientation sexuelle, qui avait
étaient insuffisantes par rapport aux atteint 129 personnes en 2022.
objectifs qui permettraient de limiter les L’enquête ouverte sur la disparition et
émissions au niveau mondial. l’éventuel féminicide dont aurait été victime
Cecilia Strzyzowski, 28 ans, à Resistencia,
CONTEXTE une ville de la province du Chaco, n’avait
Le pays est demeuré enlisé dans une crise donné que des résultats limités à la fin de
économique et sociale. En décembre, l’année1.
40,1 % de la population vivait au-dessous du Sofía Inés Fernández, une femme
seuil de la pauvreté et le taux de chômage transgenre âgée de 40 ans, a été retrouvée
atteignait 6,2 %. Les élections qui ont eu lieu morte dans une cellule d’un commissariat de
au niveau national en octobre-novembre ont la ville de Derqui, où elle avait été placée
vu la victoire du parti La Liberté avance, qui a après avoir été arrêtée pour vol. Les
remporté 55,65 % des suffrages. fonctionnaires de police mis en cause ont
En décembre, le président a pris un décret affirmé qu’elle s’était suicidée, mais une
de nécessité et d’urgence abrogeant ou première autopsie a conclu à une mort par
modifiant plus de 70 lois. Il a également asphyxie. Aucune inculpation n’avait été
déposé au Congrès un projet de loi sur « les prononcée dans cette affaire à la fin de
bases et points de départ pour la liberté des l’année.
Argentins », qui prévoyait l’instauration d’un Le Congrès a adopté en octobre une
état d’urgence publique jusqu’au proposition de loi faisant entrer les violences
31 décembre 2025 et la mise en place de commises dans un environnement
mesures de régression dans les domaines de numérique dans la définition des violences
la santé, de l’éducation, du logement, de la faites aux femmes. La loi prévoyait désormais
liberté d’expression et de réunion, et du un certain nombre de mesures
genre, entre autres. conservatoires de protection et habilitait
Lors de son EPU, l’Argentine a fait l’objet de notamment les juges à mettre les plateformes
287 recommandations, concernant, entre

La situation des droits humains dans le monde 109


numériques en demeure de supprimer les responsabilité dans le décès du jeune
contenus violents. homme2.
Les actions en justice intentées par deux L’un des six policiers accusés du meurtre de
journalistes qui avaient porté plainte pour Joaquín Paredes, 16 ans, a été condamné en
harcèlement et violences en ligne étaient août à une peine de réclusion à perpétuité
toujours en instance à la fin de l’année. par un tribunal de Cruz del Eje, dans la
Entre 2020 et 2021, 3 219 affaires de province de Córdoba. La police avait ouvert le
sévices sexuels sur enfant ont été feu contre Joaquín et ses amis alors qu’ils
enregistrées ; 74,2 % des victimes avaient fêtaient un anniversaire dans la rue à un
été agressées par une personne de leur moment où des mesures de confinement
entourage. face au COVID-19 étaient en vigueur.

DROITS SEXUELS ET REPRODUCTIFS DROIT AU RESPECT DE LA VIE PRIVÉE


Malgré la loi de 2020 légalisant l’avortement TikTok, qui comptait plus de 16,5 millions
pratiqué dans les 14 premières semaines de d’utilisateurs et utilisatrices en Argentine en
grossesse, d’importants obstacles persistaient 2023, ne garantissait pas le droit des enfants
dans l’accès aux services d’interruption à la santé et au respect de leur vie privée.
volontaire de grossesse. Selon le ministère de L’extraction des données personnelles n’était
la Santé, le secteur public a enregistré pas désactivée sur cette plateforme de
245 015 avortements entre le moment où réseaux sociaux et la géolocalisation était
cette loi a été adoptée et le mois utilisée en l’absence de toute autorisation par
d’octobre 2023. On ne disposait pas de l’usager·ère.
chiffres officiels pour le secteur privé, dans
un pays où 57 % des habitant·e·s avaient LIBERTÉ D’EXPRESSION ET DE
recours à la médecine privée. RÉUNION
Selon des statistiques officielles rendues Des manifestations organisées pour protester
publiques en 2023, au moins contre la réforme de la Constitution de la
1 394 personnes de moins de 15 ans ont province de Jujuy, adoptée le 15 juin, ont été
accouché en 2021. Bien que le nombre de réprimées avec une force excessive et
grossesses chez les enfants et les illégale, selon les informations recueillies3.
adolescentes de 10 à 19 ans ait diminué Joel Paredes a perdu l’usage de son œil droit
entre 2016 et 2021, plus de après avoir été touché par une balle en
46 236 personnes de cette tranche d’âge ont caoutchouc tirée par la police locale. La
accouché en 2021. réforme limitait le droit de manifester ainsi
que l’exercice par les populations
RECOURS EXCESSIF À LA FORCE autochtones du droit d’être consultées, de
Le Comité pour l’élimination de la participer aux décisions et d’être propriétaires
discrimination raciale [ONU] a déploré en de leur territoire. Des dizaines de
mai la persistance du profilage ethnique sur manifestant·e·s ont été arrêtés arbitrairement
fond de recours excessif à la force de la part et poursuivis au pénal. Cela a notamment été
des forces de sécurité. Les personnes visées le cas de l’avocat défenseur des droits
étaient en particulier des membres de humains Alberto Nallar, qui a été inculpé de
populations autochtones ou de groupes sédition et d’autres infractions. Le chef de
marginalisés, des migrant·e·s ou des sédition était invoqué abusivement pour
réfugié·e·s. réprimer la dissidence.
L’enquête sur la torture et la mort en garde Le ministère de la Sécurité a publié le
à vue de Mauro Coronel, en 2020, dans la 15 décembre le « Protocole pour le maintien
province de Santiago del Estero, n’a guère de l’ordre public en cas de barrages
progressé. Nul n’a été inculpé pour sa routiers » (résolution 943/2023). Le texte
disposait que toute manifestation entraînant

110 La situation des droits humains dans le monde


le blocage d’une rue ou d’une route
constituait une « infraction en flagrant délit »,
ce qui autorisait les forces de sécurité à
ARMÉNIE
procéder à l’évacuation ou à la dispersion République d’Arménie
des manifestants. Il contenait également des
dispositions visant à recueillir des Des agents des forces de l’ordre ont fait un
informations sur les personnes qui prenaient usage illégal de la force en réprimant des
la tête de manifestations, ou qui y manifestations antigouvernementales. Des
participaient, et à jeter le discrédit sur elles et journalistes ont été la cible de harcèlement
les poursuivre en justice. et de violences de la part de
sympathisant·e·s du gouvernement. Aucune
IMPUNITÉ avancée n’a été constatée en matière
Les procès engagés devant des tribunaux d’enquête sur les crimes de guerre et autres
civils de droit commun pour juger les crimes violations du droit international perpétrés
contre l’humanité perpétrés sous le régime pendant le conflit armé qui a opposé
militaire entre 1976 et 1983 se sont l’Arménie à l’Azerbaïdjan en 2020. La
poursuivis. Entre 2006 et septembre 2023, discrimination contre les personnes LGBTI
307 jugements ont été rendus, portant à demeurait monnaie courante. Plusieurs
1 159 le nombre total de condamnations et à avocats ont déclaré avoir été maltraités
178 le nombre d’acquittements. pendant des visites à leurs clients en
La Cour interaméricaine des droits de détention. Des militant·e·s écologistes ont
l’homme n’avait toujours pas rendu à la fin cette année encore été la cible d’actes de
de l’année son arrêt concernant l’impunité harcèlement. La peine de mort a été abolie
dont jouissaient les responsables de l’attentat en toutes circonstances.
à la bombe perpétré en 1994 contre le centre
de l’Association mutuelle israélite en CONTEXTE
Argentine (AMIA). Le mécontentement populaire suscité par la
manière dont le gouvernement gérait les
DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN tensions avec l’Azerbaïdjan voisin s’est accru
Bien qu’elle ait pris des mesures visant à et a donné lieu à une multiplication des
réduire ses émissions dans des secteurs tels manifestations. Les manifestant·e·s
que les transports et le bâtiment, l’Argentine reprochaient notamment aux autorités leur
axait sa stratégie énergétique sur les attitude face au blocus, puis à la prise de
carburants fossiles, d’où une détérioration de contrôle par l’Azerbaïdjan de la région
son bilan carbone qui l’empêchait d’atteindre sécessionniste du Haut-Karabakh, peuplée
ses objectifs climatiques. d’Arménien·ne·s de souche (voir
Azerbaïdjan). L’arrivée en Arménie de plus de
100 000 réfugié·e·s originaires du Haut-
1. Argentine. Disparition d’une femme peut-être victime d’un
féminicide, 3 juillet Karabakh a accentué les difficultés
2. “Un muerto, tres años, ningún detenido: no hay justicia para Mauro
économiques et humanitaires du pays. Les
Coronel”, 1er septembre relations avec la Russie, longtemps
3. « Argentine. Répression violente et poursuites en réponse à l’exercice considérée par l’Arménie comme garante de
du droit de manifester dans la province de Jujuy », 5 octobre sa sécurité, se sont fortement dégradées.
L’économie restait néanmoins très
dépendante de la Russie, notamment pour
les produits de base importés et les transferts
de fonds des expatrié·e·s. L’Arménie a remis
en liberté en décembre deux prisonniers de
guerre azerbaïdjanais après avoir accepté de
négocier un accord de paix avec son voisin.

La situation des droits humains dans le monde 111


RECOURS EXCESSIF À LA FORCE d’insultes et de violences de la part de
De très nombreuses manifestations ont eu sympathisant·e·s du gouvernement. Deux
lieu dans le pays. Des cas de violences de la journalistes au moins auraient été victimes
part de manifestant·e·s, ainsi que de recours d’une intense campagne de harcèlement et
inutile, disproportionné et parfois aveugle à la de menaces en ligne, notamment de la part
force de la part de la police, ont été de certains représentant·e·s de l’État, pour
régulièrement signalés. avoir posé des questions incisives au Premier
Des milliers de personnes se sont ministre sur la situation au Haut-Karabakh
rassemblées le 19 septembre à Erevan, la lors d’une conférence de presse le 25 juillet.
capitale arménienne, pour exiger la L’enquête concernant ces actes d’ingérence
démission du Premier ministre et dénoncer présumée dans le travail de journalistes était
l’offensive militaire de l’Azerbaïdjan dans le toujours en cours à la fin de l’année.
Haut-Karabakh. Des manifestant·e·s ont brisé L’abandon provisoire, à la suite des critiques
des vitres de bâtiments officiels et ont exprimées au niveau international, de
affronté les forces de l’ordre. Le Comité plusieurs modifications législatives proposées
Helsinki d’Arménie, une ONG présente en au mois de décembre 2022 a tempéré les
tant qu’observatrice lors des manifestations, velléités du gouvernement de restreindre la
a indiqué que la police avait parfois eu liberté d’expression en ligne. Les
recours à « une force disproportionnée et modifications envisagées auraient donné aux
déployée sans discernement », frappant les autorités la possibilité de censurer des
manifestant·e·s et tirant sans sommation des contenus en ligne, de bloquer certains sites
grenades incapacitantes directement dans la et de limiter l’accès à Internet en période de
foule. Plus de 140 manifestant·e·s auraient loi martiale.
été arrêtés et plus d’une trentaine blessés. La
plupart des personnes arrêtées ont été VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL
relâchées sans avoir été inculpées, mais HUMANITAIRE
quelques-unes ont fait l’objet de poursuites Aucun réel progrès n’a été réalisé en matière
administratives ou pénales. Aucune véritable d’enquête sur les crimes de guerre et autres
enquête n’avait été menée à la fin de l’année violations du droit international humanitaire
sur les cas signalés de recours illégal à la commis pendant et juste après le conflit avec
force par la police. l’Azerbaïdjan en 2020, et aucun responsable
présumé n’a été traduit en justice. Le
LIBERTÉ D’EXPRESSION Parlement a voté le 3 octobre en faveur de la
La presse restait dans l’ensemble libre et ratification du Statut de Rome de la CPI.
pluraliste, mais elle était profondément Les mines terrestres placées les années
divisée sur la question du Haut-Karabakh et précédentes par les forces arméniennes en
du conflit avec l’Azerbaïdjan. Les Azerbaïdjan, sur le territoire du Haut-
observateurs·rices internationaux ont en Karabakh et aux alentours, constituaient
outre dénoncé une désinformation et des toujours une menace mortelle et
discours de haine d’une ampleur sans empêchaient le retour en toute sécurité des
précédent. La Commission européenne personnes déplacées. Selon les services de
contre le racisme et l’intolérance (ECRI) s’est déminage azerbaïdjanais, en août,
félicitée en mars de la suppression, en 303 personnes, dont des civil·e·s, avaient été
juillet 2022, de la disposition du Code pénal tuées ou blessées par l’explosion de mines
réprimant le fait d’insulter des terrestres depuis la guerre de 2020. La
représentant·e·s de l’État ou des presse azerbaïdjanaise a indiqué en juillet
personnalités publiques. La sécurité des que les cartes des champs de mines fournies
journalistes restait un motif de par l’Arménie n’étaient fiables qu’à 25 % et
préoccupation. Certain·e·s d’entre eux ont été qu’il manquait la localisation de quelque
cette année encore la cible de pressions, 600 000 mines.

112 La situation des droits humains dans le monde


DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES troubles mentaux et que les autres formes de
OU MIGRANTES discours homophobe soient combattues.
Plus de 100 000 personnes, soit la quasi-
totalité de la population arménienne du Haut- DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN
Karabakh, sont arrivées en Arménie en Les autorités ont annoncé en février que la
l’espace de quelques jours, en septembre et production allait reprendre à la mine d’or
en octobre. Les autorités arméniennes ont d’Almusar, en dépit des inquiétudes toujours
répondu dans une large mesure aux besoins vives concernant d’éventuels dommages
immédiats de cette vague soudaine de environnementaux. Les militant·e·s opposés
réfugié·e·s. La mise en place de solutions au projet étaient toujours harcelés. Ils
durables et l’accès à un logement décent, à faisaient notamment l’objet de poursuites
des revenus suffisants et à l’emploi restaient judiciaires leur réclamant des indemnisations
cependant des sources de préoccupation. financières abusives pour les soi-disant
dommages causés par leur discours
DROIT À UN PROCÈS ÉQUITABLE écologiste.
Plusieurs avocats ont signalé avoir été
victimes, dans le cadre de l’exercice de leur PEINE DE MORT
profession, de harcèlement et de mauvais L’Arménie a ratifié en octobre le Protocole
traitements lors de visites à leurs clients dans no 13 à la Convention européenne des droits
des centres de détention gérés par la police. de l’homme, actant ainsi l’abolition de la
Deux d’entre eux, Marzpet Avagian et peine capitale en toutes circonstances, y
Emanuel Ananian, ont déclaré avoir été compris pour les crimes commis en temps
agressés le 9 février par plusieurs policiers de guerre et de menace de guerre
des services centraux d’Erevan, qui les imminente.
auraient injuriés et frappés à coups de pied
et de poing. Ces deux hommes affirment
avoir été pris à partie alors qu’ils défendaient
les droits de leurs clients, qui étaient mineurs
AUSTRALIE
et qui avaient eux aussi été victimes d’actes Australie
de torture et d’autres mauvais traitements
aux mains de ces mêmes policiers. La discrimination envers les Aborigènes et
les peuples des îles du détroit de Torrès
DROITS DES LESBIENNES, DES GAYS ET persistait. Des mineur·e·s âgés pour
DES PERSONNES BISEXUELLES, certains de seulement 10 ans ont été
TRANSGENRES OU INTERSEXES maintenus en détention. Des milliers de
La discrimination contre les personnes LGBTI réfugié·e·s ont pu solliciter une autorisation
et les préjugés liés à la sexualité, réelle ou de séjour permanent, et la détention
supposée, restaient très répandus dans la illimitée de demandeurs et demandeuses
société arménienne. d’asile a été jugée illégale. De nouvelles lois
Dans son rapport de mars sur l’Arménie, limitant le droit de manifester
l’ECRI a constaté que les personnes LGBTI pacifiquement ont été adoptées. De
faisaient toujours l’objet de discrimination, de nouveaux projets d’exploitation de
marginalisation, d’agressions et de brimades. combustibles fossiles ont été approuvés.
Elle a recommandé d’inscrire rapidement
dans la loi des dispositions sanctionnant la CONTEXTE
discrimination pour tous les motifs, y compris En février, le Sous-comité des Nations unies
l’orientation sexuelle et l’identité de genre. pour la prévention de la torture a renoncé à
Elle a demandé en outre que les relations reprendre sa visite en Australie, interrompue
entre personnes de même sexe cessent en 2022, n’ayant pas obtenu de garantie
d’être considérées comme relevant de

La situation des droits humains dans le monde 113


d’accès illimité à tous les centres de déficient à tous points de vue, mettant en
détention. danger la santé et la sécurité des détenu·e·s.
Des garçons transférés depuis Banksia Hill
DROITS DES PEUPLES AUTOCHTONES étaient toujours détenus dans la prison de
Le 14 octobre, les Australien·ne·s se sont haute sécurité pour adultes de Casuarina. Le
prononcés par référendum contre un projet 19 octobre, un garçon aborigène de 16 ans
de modification de la Constitution qui visait à est décédé dans cette prison à la suite d’une
instaurer un organe, nommé tentative de suicide.
« Voice » (« Voix »), chargé de représenter
directement les Aborigènes et les populations DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES
des îles du détroit de Torrès auprès du OU MIGRANTES
Parlement pour les questions concernant les En février, le ministère de l’Immigration a
Premières nations1. annoncé que les personnes arrivées par
Au cours de l’année, 20 Aborigènes et bateau après 2013 et ayant reçu un titre de
Insulaires du détroit de Torrès sont morts en séjour temporaire seraient éligibles pour
détention. solliciter le statut de résident·e·s permanents.
Le taux de détention d’enfants issus des Cette décision concernait environ
Premières nations a baissé, mais ils 19 000 personnes.
représentaient toujours plus de 50 % des En juillet, dans l’affaire portée devant la
détenus mineurs. Le taux d’incarcération justice par un réfugié kurde d’Iran, Mostafa
d’adultes aborigènes et insulaires du détroit « Moz » Azimitabar, qui contestait la légalité
de Torrès a augmenté, malgré l’objectif de le de sa détention dans des hôtels pendant
réduire d’au moins 15 % à l’horizon 2031. 14 mois, la Cour fédérale a statué que les
autorités pouvaient légalement maintenir des
DROITS DES ENFANTS demandeurs et demandeuses d’asile en
Cette année encore, des enfants, dont détention dans des « lieux de détention de
certains âgés de seulement 10 ans, ont été substitution », mais que cette pratique
placés ou maintenus en détention. Le manquait d’humanité.
gouvernement de Tasmanie a annoncé en La Haute Cour a rendu en novembre une
décembre que la majorité pénale dans cet décision historique en jugeant illégale et
État passerait de 10 à 14 ans, mais pas avant inconstitutionnelle la détention illimitée de
20292. Le Territoire du Nord et le Territoire de migrant·e·s dans les cas où il n’existait pas
la capitale australienne ont relevé l’âge de la de réelle perspective de renvoi des
majorité pénale à 12 ans ; cette décision personnes détenues, ce qui a entrainé la
n’était cependant toujours pas conforme aux libération d’au moins 148 personnes3. Le
normes internationales, qui recommandaient gouvernement a immédiatement adopté une
un âge minimum de 14 ans. législation d’exception imposant des couvre-
Le gouvernement du Queensland est passé feux aux personnes libérées dans ce cadre et
outre les protections prévues par la Loi exigeant qu’elles portent un dispositif de
relative aux droits humains en vigueur dans localisation. En décembre, une autre loi a été
cet État en adoptant une législation qui adoptée qui permettait au gouvernement de
érigeait en infraction pénale le fait pour un·e placer de nouveau en détention les
mineur·e de violer les termes de sa libération personnes libérées s’il existait le moindre
conditionnelle et autorisait la détention risque qu’elles commettent une infraction
d’enfants dans des structures de la police grave. Sept personnes qui avaient été
prévues pour les adultes. libérées ont été réarrêtées.
Le rapport présenté à la suite d’une Le gouvernement a maintenu sa politique
inspection officielle du centre de détention consistant à repousser des bateaux
pour mineur·e·s de Banksia Hill, en Australie- transportant des demandeurs et
Occidentale, a conclu que ce centre était demandeuses d’asile, ou à traiter en dehors

114 La situation des droits humains dans le monde


du territoire australien les demandes des
personnes qui arrivaient sans visa valide. En
septembre, au titre de cette politique et pour
AUTRICHE
la première fois depuis neuf ans, les gardes- République d’Autriche
frontières ont transféré 11 demandeurs et
demandeuses d’asile dans des centres de Les prestations sociales étaient toujours
détention pour migrant·e·s à Nauru. insuffisantes. L’accès à des services
d’avortement sûrs et abordables était limité.
LIBERTÉ DE RÉUNION Les mineur·e·s non accompagnés en quête
Le 18 mai, l’Australie-Méridionale a adopté d’asile demeuraient insuffisamment
un texte de loi prévoyant une peine protégés. Le Parlement a approuvé la
d’emprisonnement de trois mois ou une création d’un organe de surveillance de la
amende de 50 000 dollars australiens (soit police, mais l’indépendance de celui-ci
approximativement 31 000 dollars des États- soulevait des doutes. La police a empêché
Unis) en cas d’obstruction « intentionnelle ou des journalistes d’observer et de couvrir des
par négligence » de l’espace public. Des lois manifestations. L’obligation pour les
contre les manifestations ont été utilisées policiers de rendre des comptes en cas de
dans plusieurs États à l’encontre de recours illégal à la force demeurait
manifestant·e·s pacifiques pour le climat et insuffisante. L’action climatique n’a pas été
de personnes manifestant pour les droits des à la hauteur pour atteindre les objectifs
Palestinien·ne·s. du pays.

DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN DROIT À LA SÉCURITÉ SOCIALE


Le gouvernement fédéral a renforcé le En juin, le gouvernement a présenté des
Mécanisme de sauvegarde visant à limiter les mesures pour atténuer la crise du coût de la
émissions carbone des principaux pollueurs vie, notamment en renforçant le soutien aux
industriels du pays. En novembre, l’Australie familles confrontées à la pauvreté et aux
a signé avec les Tuvalu un traité qui bénéficiaires de l’aide sociale. Cependant,
comportait des dispositions prévoyant des malgré les appels répétés de la société civile
itinéraires migratoires pour les personnes en faveur de l’adoption d’une nouvelle Loi
menacées par le changement climatique et fondamentale relative à l’aide sociale qui soit
un soutien financier au plan d’adaptation des conforme au droit international relatif aux
Tuvalu face au changement climatique. Le droits humains et aux normes connexes,
gouvernement a cependant continué aucune réforme législative de fond n’a été
d’approuver de nouveaux projets liés aux engagée pour respecter dûment le droit à un
combustibles fossiles. niveau de vie suffisant pour les personnes
bénéficiaires1. En mars, la Cour
constitutionnelle a estimé qu’une disposition
1. « Australie. Résultat douloureux, le Non l’emporte dans le référendum
sur la “Voix” des peuples autochtones auprès du Parlement », concernant l’obtention des prestations
14 octobre soumises à condition de ressources à Vienne
2. “Safer future for Tasmanian children as age of criminal responsibility n’était pas conforme à la Constitution car elle
raised to 14 without exception”, 6 décembre contredisait la Loi fondamentale relative à
3. “Amnesty International welcomes high court ruling of indefinite l’aide sociale.
detention as unlawful and unconstitutional”, 9 novembre
DROITS EN MATIÈRE DE LOGEMENT
Malgré les demandes de plusieurs ONG, le
gouvernement n’avait toujours pas adopté de
stratégie de logement nationale. La ville de
Vienne a augmenté la capacité des foyers
d’hébergement d’urgence, mais le nombre

La situation des droits humains dans le monde 115


de places disponibles restait insuffisant pour DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES
couvrir les besoins. OU MIGRANTES
Face à la persistance des disparitions de
DROITS DES FEMMES ET DES FILLES mineur·e·s non accompagnés en quête
À la fin de l’année, 26 femmes avaient été d’asile, et malgré un projet de loi déposé par
victimes de féminicides présumés, et des le ministère de la Justice, l’Autriche n’avait
préoccupations persistaient quant à toujours pas adopté de mesures fédérales
l’absence de stratégie sur le long terme pour garantissant l’attribution d’un tuteur légal à
prévenir ces violences. L’avortement n’était ces jeunes dès leur arrivée sur le territoire.
toujours pas complètement dépénalisé. En juin, le Comité européen pour la
L’accès à des services d’avortement sûrs et prévention de la torture a décrit les lieux de
abordables était limité car ceux-ci n’étaient détention des personnes migrantes en
pas couverts par le système de santé. attente de leur expulsion comme étant dans
Les réformes du système de soins un état déplorable, délabrés et sales3.
présentées par le ministère des Affaires
sociales en juin n’ont pas débouché sur une DISCRIMINATION
juste rémunération et une couverture sociale Les forces de l’ordre ont continué d’utiliser
pour les aides à domicile, qui étaient bien des technologies de reconnaissance faciale
souvent des femmes migrantes. sans fondement juridique clair, malgré leur
potentiel impact discriminatoire.
LIBERTÉ DE RÉUNION PACIFIQUE L’Autriche n’a pas adopté de législation
La police a empêché des journalistes respectueuse des droits humains en matière
d’observer et de couvrir le déroulement de de lutte contre la discrimination, ni à l’échelle
plusieurs manifestations dans la capitale, fédérale, ni au niveau des Länder.
Vienne. Selon deux ONG, le nombre d’actes
Des responsables politiques ont proposé de antisémites et antimusulmans signalés au
rendre les militant·e·s pour le climat cours de l’année a augmenté.
passibles de poursuites pour certaines
formes de protestation et de désobéissance DROITS DES PERSONNES DÉTENUES
civile, notamment le blocage de voies de En juin, le Comité européen pour la
circulation. prévention de la torture s’est dit inquiet des
Le 11 octobre, la police a interdit une conditions de détention, notamment en
manifestation propalestinienne à Vienne, en matière d’accès aux soins de santé mentale,
invoquant des risques pour la sécurité de recours à l’isolement cellulaire et de
nationale. Cette manifestation a eu lieu traitement des mineur·e·s incarcérés.
malgré l’interdiction.
RECOURS ILLÉGAL À LA FORCE
LIBERTÉ D’EXPRESSION L’obligation pour la police de rendre des
En octobre, un texte sur la liberté comptes en cas de recours illégal à la force
d’information a été présenté, mais il n’était demeurait insuffisante. En mars, les forces
pas conforme aux normes internationales, de l’ordre ont fait usage de gaz poivre et de
car il exemptait la plupart des municipalités matraques de manière injustifiée et
de l’obligation de publier les informations disproportionnée contre des militant·e·s pour
d’intérêt général. le climat lors d’une manifestation à Vienne.
Le nombre d’atteintes à la liberté de la Le Parlement a approuvé la création d’un
presse et de procédures-bâillons visant des organe de surveillance de la police en 2024,
journalistes et des militant·e·s des droits mais l’indépendance de celui-ci soulevait des
humains a augmenté de façon inquiétante2. préoccupations. Les policiers et policières
n’étaient toujours pas tenus de porter un
badge d’identification, ce qui continuait

116 La situation des droits humains dans le monde


d’entraver l’obligation de rendre des et les filles étaient toujours en butte au
comptes. harcèlement et à la violence liés au genre.

DROIT À UN PROCÈS ÉQUITABLE CONTEXTE


Le Tribunal administratif fédéral a passé L’Azerbaïdjan a lancé le 19 septembre une
l’année sans qu’aucune personne ne soit offensive militaire majeure visant à désarmer
officiellement nommée à sa tête. Il en était de et à chasser les autorités de facto du territoire
même pour d’autres hautes fonctions de sécessionniste du Haut-Karabakh. Ses forces
l’appareil judiciaire en raison de soupçons de armées ont repris le contrôle de toute la
népotisme. région en l’espace de quelques heures. Dans
Le parquet demeurait soumis aux ordres de les jours qui ont suivi, en septembre et en
la ministre de la Justice dans les procédures octobre, plus de 100 000 personnes, soit la
en cours. quasi-totalité de la population arménienne du
Haut-Karabakh, sont parties se réfugier en
DROIT À UN ENVIRONNEMENT SAIN Arménie1. Ces personnes se sont trouvées
L’action de l’Autriche en faveur du climat, confrontées à des difficultés économiques et
notamment en termes de réduction durable à une forte incertitude concernant leur
des émissions de carbone, n’était pas à la avenir, l’Azerbaïdjan n’ayant pas proposé de
hauteur pour atteindre les objectifs du pays. réelle solution susceptible d’assurer leur droit
Le gouvernement n’a pas non plus adopté de au retour en toute sécurité et dans la dignité
loi d’action pour le climat. (voir Arménie).
Les autorités azerbaïdjanaises ont promis
une amnistie à toutes les personnes ayant
1. Das Sozialhilfe-Grundsatzgesetz In Österreich: Ein Schritt Zurück Für
Die Menschenrechte, 17 octobre combattu pour les autorités de facto du Haut-
2. "SLAPP-Klage gegen SOS Balkanroute abgewiesen: Erfolg für
Karabakh, à l’exception des auteur·e·s
Zivilgesellschaft in Österreich", 19 juillet présumés de crimes de guerre. Plusieurs
3. "Europarat kritisiert Haftbedingungen in Österreich: Amnesty dirigeants du Haut-Karabakh issus de la
International fordert Reformen", 27 juin communauté arménienne ont été arrêtés et
inculpés de crimes de guerre, alors qu’ils
tentaient de gagner l’Arménie. L’Azerbaïdjan
AZERBAÏDJAN a remis en liberté en décembre
32 prisonniers de guerre arméniens après
République d’Azerbaïdjan avoir accepté de négocier un accord de paix
avec l’Arménie. Cet accord ouvrait en outre la
La fermeture par l’Azerbaïdjan d’un axe voie à la désignation de l’Azerbaïdjan pour
vital desservant le territoire sécessionniste accueillir la 29e Conférence des parties à la
du Haut-Karabakh a mis en danger la vie de Convention-cadre des Nations unies sur les
milliers de personnes. L’offensive militaire changements climatiques (COP29) en
qui a suivi a contraint la plupart des novembre 2024.
habitant·e·s arméniens de la région à partir. Les autorités ont profité de leur victoire
La répression de la liberté d’expression militaire pour asseoir encore un peu plus leur
s’est encore intensifiée. Des journalistes, pouvoir et renforcer la répression contre la
des défenseur·e·s des droits humains et des dissidence.
militant·e·s ont été arrêtés à titre de En novembre, le Conseil des droits de
représailles pour leur travail. Des l’homme [ONU] a examiné le bilan de
manifestations pacifiques ont été l’Azerbaïdjan en matière de droits humains
réprimées. Des restrictions injustifiées ont dans le cadre de l’EPU2.
été imposées à la presse et aux
organisations indépendantes. Les femmes

La situation des droits humains dans le monde 117


VIOLATIONS DU DROIT INTERNATIONAL visant des personnes critiques à l’égard du
HUMANITAIRE gouvernement, des journalistes, des
Pendant les neuf mois qui ont précédé représentant·e·s des médias et des
l’offensive militaire de septembre, défenseur·e·s des droits humains. Selon
l’Azerbaïdjan a bloqué le corridor de plusieurs organisations azerbaïdjanaises de
Latchine, principale route reliant le Haut- défense des droits fondamentaux, le nombre
Karabakh à l’Arménie, ce qui a entr