ANNEXE 11
QUELQUES ASPECTS SOCIO-ECONOMIQUES ET GEOGRAPHIQUES
DE LA PECHE ARTISANALE MARITIME A CONAKRY
K. Solie et M. Diallo
1- Conduite des travaux et difficultés rencontrées
11- Contraintes spatiales
111- Commercialisation du poisson
IV- Aspects Sociologiques
V- Aspects Economiques
VI- Perspectives.
1- CONDUITE DES TRAVAUX ET DIFFICULTES RENCONTREES
L'essentiel de nos travaux a porté sur les débarcadères de Sonfi et
Dabondy situé sur la corniche sud, Dixinn et Landréah situé sur la corniche nord
de Conakry (voir carte).
Nous avons procédé fi :
a) Des entretiens oraux avec les armateurs, marins, commerçantes,
charpentiers, mécaniciens et autres services publics de la pêche en vue:
- d'expliquer l'organisation des activités économiques en fonction des
formes de solidarité ou d'ententes familiales et extra-familiales;
- de décrire les circuits de commercialisations du poisson frais et fumé
partant de Conakry;
- de décrire les principales contraintes spatiales concernant les
conditions matérielles d'exercice de la pêche et expliquant la
répartition des différents lieux d'activité.
b) La constitution d'une base de données quantitatives sur les unités de
pêche en vue de l'évaluation de leur production économique. Ainsi des relevés
quotidiens ont été faits sur:
- les coûts d'exploitation (achat de carburant, de lubrifiant et de glace,
les frais d'entretien des engins de pêche, moteurs et pirogues ... ) ;
- l'identification des espèces de poisson débarquées et leur valeur
marchande;
- la distribution du revenu entre les différents postes de rémunération.
Fi~. 1 LOCALISATION DES PORTS DE PECHE A CONAKRY
(LOOTVOET 1988)
S •• f •• '. ~
.. , .
••
A
> eo
>"
<15
embarcarlons en service
-11-
-11-
-lI-
-11-
Au nombre des difficultés rencontrées, il faut citer:
- l'inexistence d'une documentation de base sur la socio-économie de
la pêche en Guinée;
- l'effectif insuffisant de l'équipe de recherche, son inexpérience en
matière de pêche et la qualité de la formation reçue par certains de
ses membres.
- le scepticisme et l'inquiétude des enquêtés sur la finalité des
enquêtes qui ont rendu difficile le démarrage des travaux;
- l'impossibilité de quantifier les débarquements;
- l'insuffisance des moyens financiers.
11- CONTRAINTES SPATIALES
D'une façon succinte, les contraintes spatiales de la pêche artisanale
maritime à Conakry, se résument en ces points-ci :
a) le manque de place adéquate pour l'entretien du filet et de la barque.
C'est ce qui explique la fait que les travaux sur le filet se font le plus souvent le
long des voies publiques ou dans les cours exiguës. Dans les concessions, le
filet est entassé à même le sol. Cette attitude qui n'est pas nécessairement liée
au manque de place a des effets nuisibles sur la durée de service du filet. Quant
aux barques, elles restent regroupées au débarcadère, serrées les unes contre
les autres, de sorte que les travaux sur la coque deviennent difficiles.
b) L'inaccessibilité de certains débarcadères par voie routière
A l'origine de toutes ces contraintes se trouve la densification du bâti
autour des débarcadères consécutive à une mauvaise gestion du patrimoine
foncier.
111- COMMERCIALISATION DU POISSON DE LA PECHE ARTISANALE
a) Pélagiques côtiers et petits démersaux.
Le circuit d'écoulement de ce produit est organisé comme suit: l'armateur
livre prioritairement sa production à une cliente régulière qui est souvent une
épouse ou une parente. A son tour la cliente regulière ravitaille des détaillantes
de poisson frais et fumé et / ou des consommateurs finaux. Dans le cas d'une
production importante, l'armateur peut s'adresser à des détaillantes
occasionnelles et à des consommateurs finaux.
1---> clientes régulière----> détaillantes (frais et fumé)
consommateurs finaux
Armateurs
--> clientes occasionnelles ---> consommateurs finaux
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - > consommateurs finaux
1
Nos travaux sur ce sujet nous permettent de tirer les principaux
enseignements suivants:
- La proximité des lieux de résidence et d'approvisionnement est
explicable par les relations parentales ou amicales entre fournisseurs
et clientes.
- La proximité des lieux d'approvisionnement et de revente est
explicable par l'inaccessibilité de certains marchés de Conakry.
- La nécessité pour les armateurs d'avoir des clientes régulières
s'explique par l'inexistence des moyens de conservation du poisson
frais. Dans les cas de production invendue, elles sont en mesure de
faire fumer ce stock et de le placer sur le marché.
- Les armateurs éprouvent quelques fois des difficultés à financer
l'entretien du matériel et les sorties de pêche.
b) Les grands démersaux (poissons nobles)
Sont prioritaires sur ce type de produit les sociétés de mareyage-
exportation qui paient au kilo. Au débarcadère de Bonfi on a enregistré la
SOGUIMAR, la Nouvelle SOGUIPECHE, PROGUI, SOPROMER, autres.
A l'absence de ces gros clients ou une fois ceux-là satisfaits, le reste du
poisson est vendu à des détaillantes qui les font dépecer sur place. Cette vente
aux détaillantes requiert l'intervention d'une ou d'anciennes clientes régulières
qui jouent le rôle d'aide.
r--->
1
mareyeurs exportateurs (SOGUIMAR, PROGUI, Nouvelle
SOGUIPHECHE, SOPROMER , autres).
Armateur
(Aide à la vente)
1L..- > détaillantes
Nous n'avons pas fait un suivi de ces mareyeurs-exportateurs. Ce qui est
évident c'est leur irrégularité sur leurs débarcadères fournisseurs. Cette
irrégularité conduit parfois à des cas de mévente et d'arrêt de l'activité.
NB : Il est enregistré depuis 1991 l'existence d'un marché d'ailerons de
requins et de la raie guitare, de vessies natatoires des otolites (Pseudotholitus
brachygnatus et Pseudotholitus typus) et du gros capitaine (Polydactylus
quadrifilis) .
De même, depuis 1991, les pêcheurs des espèces démersales se plaignent
d'une certaine concurrence que leur livrent les petits chalutiers côtiers Qui
pêchent dans la même zone et approvisionnent la même clientèle Qu'eux.
Bref aperçu du commerce du poisson à l'intérieur du pays.
Poissons frais
Les sociétés COGIP (Compagnie guinéenne des Produits de la mer) et
SONIT PECHE disposent d'un réseau fiable de distribution du poisson à
l'intérieur du pays. En novembre 1991 la COGIP disposait de 14 chambres
froides de 50 tonnes réparties dans les 4 régions naturelles de la Guinée, 7
navires en fonction, 5 camions de 15 tonnes, 1 frigo de 4000 tonnes au Port
Autonome de Conakry.
En plus de ces deux sociétés, il existe des mareyeurs qui s'approvisionnent
au port Autonome auprès des sociétés de pêche et livrent le poisson à l'intérieur
du pays.
Le réseau routier exerce une influence directe sur les circuits de
distribution. Ainsi les villes enclavées ne bénéficient pas du poisson frais de
mer.
Poisson fumé
Dans l'état actuel de nos connaissances, il s'avère que le poisson
transformé comercialisé en Guinée a deux origines différentes:
a) La région de Conakry et le reste du littoral guinéen. L'essentiel du
poisson transformé à Conakry est constitué d'ethmaloses légèrement fumés par
les femmes puis livrés aux consommateurs finaux de la capitale. Par ailleurs, il
existe à Conakry deux grands magasins de vente en gros et en demi-gros de
poisson fumé. Ces magasins sont approvisionnés à partir des autres
débarcadères du littoral (exceptés ceux de Conakry) où le poisson est fumé à
sec. Ce poisson est revendu à des détaillantes de Conakry, à des grossistes ou
demi-grossistes de l'intérieur du pays et occasionnellement à des
consommateurs finaux.
Il faut ajouter qu'à partir de ces débarcadères, il existe d'autres circuits qui
ravitaillent directement l'arrière-pays.
b) Quelques pays limitrophes de la Guinée. Par expérience nous savons que
du poisson fumé au Sénégal est commercialisé en Guinée notamment au Fouta
Djallon et en Guinée forestière. Ce poisson est transporté par des commerçants
guinéens qui, en contre partie, drainent vers le Sénégal diverses marchandises:
cola, huile rouge, piment, fruit, ...
Par contre nous nous posons la question de savoir si du poisson
transformé au Mali, en Guinée Bissau et en Sierra leone n'est pas commercialisé
en Guinée. En effet des vendeurs de poisson en Haute Guinée déclarant
s'approvisionner à la frontière avec le Mali (à l'amont du barrage de Selengué)
n'achètent-ils pas du poisson d'eau douce transformé au Mali voisin 7 Il en est
de même de ces autres vendeurs de poisson fumé à Conakry, qui déclarent
acheter le poisson en zone frontalière avec la Guinée Bissau ou avec la Sierra
leone.
Ainsi si la Guinée exporte du poisson frais, elle importe du poisson
transformé et Conakry ne contribue pas ou presque pas au ravitaillement de
l'intérieur du pays en poisson fumé.
IV- ASPECTS SOCIOLOGIQUES
1. L'ouverture du secteur
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la pêche artisanale maritime
n'est pas "apanage des seules ethnies riveraines du littoral. Les recherches ont
permis de conclure que le secteur est ouvert aux autres ethnies du pays :
Malinké et surtout Peuhl. On peut se poser la question du motif de l'intégration
dans la pêche des peuhl jadis éleveurs et agriculteurs.
2. L'introduction des glacières et ses conséquences
L'adoption de la caisse isotherme (introduite par les sénégalais) a eu pour
conséquences:
- la spécialisation de quelques unités de pêche dans la production de
certaines espèces démersales et benthiques (barracuda, mérou, sole,
dorade ... ) ;
- la diversification de la clientèle: on note désormais la présence des
mareyeurs exportateurs en plus de la clientèle habituelle;
- la perte d'hégémonie des épouses des armateurs sur la production
de leur mari et l'évolution des relations entre armateurs et ex-clientes
régulières devenues de simples aides à la vente;
- l'évolution des modalités de recrutement des marins et des principes
de rémunération des équipages. Dorénavant le marin peut être recruté
en milieu extra-familial ou étranger.
On peut se demander si l'adoption de la caisse à glace est associée à une
maîtrise réelle des nouvelles techniques (engin et caisse).
3. La stratégie de régulation de leur approvisionnement en poisson frais
adoptée par les fumeuses autochtones de Dixinn.
Pour réguler leur approvisionnement en poisson frais, les fumeuses de
Dixinn-Conakry ont une stratégie qui consiste à accueillir et à héberger des
pêcheurs migrants (Sierra léonais notamment) à favoriser leur insertion dans le
milieu pêche et extra-pêche. En contre partie l'intégralité de la production de ces
pêcheurs leur est livrée. Pareille stratégie existe t-elle sur d'autres débarcadères
du littoral(1) 7
v- ASPECTS ECONOMIQUES
En raison de l'absence des collègues économistes, dont [Link],
économiste de l'ORSTOM, qui a dirigé les travaux en socio-économie, et des
difficultés rencontrées dans la mise en place de la base de données
quantitatives de 1991, dont le traitement est en cours, il ne sera pas aisé de
répondre à des questions du type:
- Quelle quantité de poisson a été débarquée par la pêche artisanale à
Conakry en 1991 ?
- Quelle part revient à cette pêche artisanale dans le PIS de la Guinée
7
Néanmoins dans le cadre de cet exposé, nous avons fait un traitement sur
certaines variables économiques afin d'avoir une vue d'ensemble sur les
résultats de la pêche au sein de 4 débarcadères de Conakry en 1991 (Cf. tab.
1 ).
,. A Conakry, l'activité de fumage est pratiquée dans les concessions, même en plein centre ville. Ce qui pose des
problèmes environnementaux. Mais on peut se demander si l'aménagement d'une aire de fumage il la périphérie de la ville
pourrait résoudre les problèmes posés eu égard aux difficultés de déplacement, il l'attachement que les gens ont il leur
milieu et aux obligations familiales des fumeuses.
Tableau 1 : R~partition ( en \) de la valeur totale (en FG) des
débarquements, (1 FF • 135 FG en 1991).
Causes Légotine Gboya Ligne Reggae Founfounyi 80nga
RéparatO engin 4 7 0,2 2,3 3,6 0,8
RéparatO moteur
RéparatO pirogue
1
5
2
3
0,1
0
0
0,5
-1 1
1
Carburant 36 48 39 96 - 48
Coût interne 20 - 25 0,2 1 0,2
Part équipage 17 23 13 0 43 22
Part vendeuse 2 - 12 - - 1
Part autre
Net armateur
3
12
-
17
2
19
-
1
1,4
50
4
22
Valeur total 81638 27923 239215 50106 16454 25379
Nbre Observation 178 517 13 3089 412 435
De l'observation de ce tableau il découle:
1) Une certaine faiblesse des frais d'entretien de l'ensemble du matériel
(moteur, engin, barque) pour les divers types de pêche. Pour la pêche au filet
Reggae par exemple le coût d'entretien du matériel représente 2,8% de la
moyenne de la valeur totale du poisson débarqué. Cependant, les frais
d'entretien du moteur apparaissent plus faibles pour tous les types de pêche.
Les armateurs ont-ils minimisés certains frais 7 Le moteur Yamaha qu'utilise la
plupart des enquêtés serait-il bien adapté aux conditions de la pêche artisanale
de Guinée 7 Ou bien que les efforts consentis par l'ODEPAG et le C.M.B à
travers leurs ateliers d'entretien et de réparation du moteur hors-bord portent
fruit 7
2) Le carburant qui comprend en outre le lubrifiant est le poste de dépense
qui grève le plus le revenu des armateurs.
3) Les coûts internes (somme des autres coûts supportés par les armateurs
en plus de l'entretien du matériel, du carburant et du lubrifiant) ne sont
manifestes que sur les unités ciblant les espèces démersales. Ces unités ont
besoin d'une certaine quantité de glace en plus des frais de séjour pour
effectuer des marées de plusieurs jours.
4) Assez curieusement, la part équipage et le net armateur sont plus élevés
au niveau des petites salans à voile utilisant le filet founfounyi qu'au niveau des
autres types de pêche. Ce qui mérite qu'on s'interroge davantage sur l'effet de
la motorisation des pirogues.
5) La part équipage est nulle pour les unités Reggae par ce qu'elle n'a pas
été évaluée au cours des enquêtes. Quant à la part vendeuse, elle est
significative pour les ligneurs qui approvisionnent prioritairement des mareyeurs
exportateurs en l'absence desquels, ils sollicitent l'aide des commerçantes pour
assurer la vente sur le débarcadère moyennant une commission.
Par ailleurs, l'analyse des causes d'inactivité par type d'engin (tab. 2)
montre que:
1) Les problèmes de commercialisation expliquent peu les arrêts de pêche.
Ils ne concernent que les unités pêchant à la légotine qui, en l'absence de leur
principal client, sont obligés quelques fois de réembarquer dans les caisses à
glace, certaines espèces de grande valeur commerciale;
2) Les arrêts de pêche pour cause de cérémonies (baptême, mariage,
décès, fêtes religieuses et civiles .... ) sont particulièrement élevés pour les
unités reggae et founfounyi. En novembre 1991, les unités reggae basées à
Landréah ont consacré deux semaines d'affilée à des cérémonies de sacrifices
sur l'ensemble du débarcadère.
3) Les problèmes d'équipage et les causes de repos qui sont sensibles pour
les founfounyi s'expliquent probablement par l'absence de la motorisation au
sein de ces unités. Les embarcations sont propulsées à la voile et la taille de
l'équipage n'excède pas deux personnes.
4) Les causes de météo qui associent des périodes non propices à la pêche
(qualifiées ainsi à la suite d'une succession de sorties infructueuses) sont plusü
significatives pour les engins à dominance espèces pélagiques. Alors que sur
l'ensemble du matériel, les causes d'arrêts imputables au moteur apparaissent
une fois de plus très marginales.
Tableau 2 : Taux d'inactivité par type d'engin
Cause d'arrêt Gboya Reggae Bonga Légotine Founfounyi
Repos 8,5 0,7 6,2 2,5 10,7
Moteur 4,5 2,3 6,2 2,3 -
Pirogue 34,2 34,2 22,9 29,8 9
Filet 17,5 19,4 28,1 27,2 36,4
Trésorerie 4,5 11,3 0 24,9 0
Météo 20,5 9,3 32,2 5,4 15,8
Equipage 5,8 1,2 0 0 10,4
Cérémonie 2,8 17,4 4,1 0,4 10,7
Vente 0,1 0 0 4,7 0
Indéterminé 1,6 4,1 0 3,2 6,9
Nbre de Jours 704 2413 96 425 335
Nbre Barques 6 20 2 5 3
VI- PERSPECTIVES DE RECHERCHE EN SOCIO-ECONOMIE
Pour finir nous signalerons quelques perspectives de recherche:
1- en sociologie:
- l'intégration des Peuhl dans la pêche;
- l'insertion des pêcheurs migrants sur les côtes guinéennes au sein
des communautés autochtones;
- création d'un centre de fumage à la périphérie de Conakry. Quels
enjeux 7
2- en géographie :
- repérage des circuits de commercialisations du poisson sur
l'ensemble du territoire guinéen;
- emprise du bâti sur les débarcadères de Conakry;
- approvisionnement de Conakry en poisson.
Solie K., Diallo M. (1993).
Quelques aspects socio-économiques et
géographiques de la pêche artisanale
maritime à Conakry.
Conakry : CNSHB, 9 p. multigr.
Réunion Acquis et Perspectives
Interdisciplinaires en Halieutique Marine au
CNSHB, Conakry (GUI), 1993/06/7-11.