Développement Durable : Enjeux et Ambiguïtés
Développement Durable : Enjeux et Ambiguïtés
géographie et aménagement
Territory in movement Journal of geography and
planning
4 | 2006
Vers une mise en résonance de questions en suspens
autour du développement durable
Lionel Charles
Éditeur
Université des Sciences et Technologies de
Lille
Édition électronique
URL : [Link] Édition imprimée
DOI : 10.4000/tem.414 Date de publication : 4 décembre 2006
ISSN : 1950-5698 Pagination : 22-34
ISSN : 1954-4863
Référence électronique
Lionel Charles, « Environnement et développement durable, une interrogation », Territoire en
mouvement Revue de géographie et aménagement [En ligne], 4 | 2006, mis en ligne le 15 décembre 2011,
consulté le 13 mars 2017. URL : [Link] ; DOI : 10.4000/tem.414
Territoire en mouvement est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons
Attribution 4.0 International.
TEM 2006-4. Vers une mise en résonance de questions en suspens autour du développement durable
Environnement et développement
durable, une interrogation
LIONEL CHARLES
Philosophe
Chercheur en Sciences Sociales
FRACTAL
5 rue Guillaumot
75012 Paris
[Link]@[Link]
Résumé Abstract
La notion de développement durable, mise en avant par Sustainable development, brought forward by the Brunt-
le rapport Bruntland en 1987, s’est fortement installée au land report in 1987, is strongly set as an important public
premier plan de l’espace public tant à l’échelle française policy concern at french as well as at global level. It has
qu’à l’échelle mondiale. Constituée comme une extension been created as an extension of the environment notion
de la notion d’environnement de façon à ce que celui-ci in order to reduce the pressure environment could mean
n’apparaisse pas faire peser sur les pays en voie de déve- on developping countries. Sustainable development
loppement des contraintes trop importantes, elle associe associates the environment with two other dimensions
celui-ci à deux dimensions qui en sont très proches, mais it is closely related with but which are not explictly part
qu’il ne prend pas explicitement en considération, l’éco- of it, the economic and the social, introducing the key
nomique et le social, et introduit la notion clé d’équité notion of intergenerational equity. Because of the wide
intergénérationnelle. De par l’ampleur des champs qu’elle range of aspects it covers and the numerous accesses it of-
recouvre et des entrées qu’elle offre, elle a ouvert l’appro- fers, it has opened the environmental approach to much
che environnementale à des prises en compte très larges, wider views, has spread to many different fields of corpo-
ce qui lui a permis de diffuser dans de très nombreux sec- rate or public activity and has raised entirely new types of
teurs de la vie collective publics ou privés, et d’y introduire actions. But, because of the diversity of elements, the ex-
des démarches entièrement nouvelles. Mais, compte tenu tent of perspectives and spatio-temporal scales it covers,
de la diversité des éléments, de l’ampleur des perspecti- such initiatives raise the question wether they could not
ves, des échelles spatio-temporelles qu’elle est amenée à ultimately threaten the environment relevance. Global
recouvrir, se trouve posée la question de savoir si elle ne warming as a major environmental question is used as a
menacerait pas au final la pertinence de l’environnement. reference to emphasize the need that has become more
La question du réchauffement climatique en tant que and more urgent in recent years for wide and early action,
question environnementale majeure sert ici de référence compared to sustainable development. It globally shows
pour mettre en parallèle les exigences nées d’une interro- the fundamental range of environmental questions and
gation que les années récentes ont fait apparaître comme the stress attached to them, mostly temporal, including
de plus en plus urgente, imposant des interventions ra- at the economic level, not mentionning the specific
pides, face au développement durable. Elle met globale- synergies that can be associated. Such an approach al-
ment en évidence la portée fondamentale des interroga- lows to relativize sustainable development aims, helps to
tions environnementales et les contraintes, en particulier get a better grasp of its contribution to public action and
temporelles, y compris en termes de coûts économiques, to see more precisely the scope of environmental action,
qui y sont attachées, sans parler des synergies particulières sine qua non condition for sustainability.
que l’on peut y associer. Un tel éclairage permet ainsi de
relativiser le développement durable, de mieux en cerner
l’apport et de situer ainsi plus précisément la portée de la
démarche environnementale, condition sine qua non de
la durabilité.
Cela fait maintenant vingt ans que le déve- ment confidentielle jusque dans les années 90,
loppement durable a fait son apparition sur d’abord limitée au cadre de la recherche ou
la scène mondiale avec le rapport coordonné du mouvement environnemental, popularisée
par G. O. Bruntland, Our common future (No- par la conférence de Rio en 1992, la notion de
tre avenir à tous en français1). Restée relative- sustainable development et son transposé français
1
Montréal, Les éditions du fleuve, 1988.
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L. CHARLES
développement soutenable ou durable se sont en- pas ouvert la voie à une fragmentation de l’en-
suite progressivement imposés dans l’espace vironnement, en particulier au plan institution-
public mondial comme un concept majeur face nel mais aussi dans la conscience collective,
à l’extension croissante des problématiques et dont il a implicitement induit à disjoindre les
des enjeux environnementaux et de leur rela- différents aspects en champs socio-techniques
tion à la question du développement. En vingt séparés3. Nous nous situerons essentiellement
ans, le développement soutenable a été l’objet dans un contexte français dans lequel le déve-
de très nombreux travaux dans une multitude loppement durable s’est imposé, plus que dans
de domaines, en particulier en économie, en d’autres pays, sur le devant de la scène, porté
sciences sociales et en sciences politiques, pour au premier plan par l’initiative de l’État qui a
en éclairer, en approfondir mais aussi en éva- accolé le terme à celui d’écologie pour nommer
luer le sens, les dimensions et les implications. l’ancien ministère de l’environnement. Avant
Depuis quelques années, le succès de la notion d’entamer une analyse de la notion de dévelop-
et un certain flou dans ce qu’elle recouvre font pement durable, il nous a semblé utile d’envi-
qu’elle a été largement reprise, de façon sou- sager un tour d’horizon rapide de la situation
vent abusive, par un grand nombre d’instances mondiale actuelle, les perspectives et les enjeux
décisionnelles publiques ou privées, ce qui en qu’elle semble dessiner, en particulier autour de
a certainement affaibli la portée et suscité une la notion de développement. L’évolution consi-
réprobation, voire un refus marqué, en particu- dérable à ce propos en une vingtaine d’années
lier de la part de nombreux penseurs ou acteurs appelle une réflexion d’ensemble sur les cadres
du mouvement environnemental2. Elle n’en d’intelligibilité à ce sujet et la nécessité de
constitue pas moins une référence centrale dans les faire évoluer à l’aune même de ce qu’a été
ce que sont devenus la pensée et la pratique, le l’expérience collective. Celle-ci a modifié et
champ de l’environnement, dans sa relation au affiné le regard et invite sans doute à hiérarchi-
développement. ser autrement, de façon plus pragmatique, les
La notion de développement durable apparaît problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui
aujourd’hui chargée d’incontestables ambigüi- confrontés et la nature des réponses qu’il sem-
tés, sur lesquelles il nous a paru intéressant de ble envisageable d’y apporter.
nous pencher à l’aune de la question de l’en-
LA QUESTION DU DÉVELOPPEMENT
vironnement. Nous prendrons appui plus par-
ticulièrement sur l’exemple du réchauffement La dynamique mondiale à laquelle nous faisons
climatique, qui possède une signification para- face aujourd’hui est avant tout marquée, depuis
digmatique pour l’environnement et s’est im- la seconde moitié des années 90, par la mon-
posé en quelques années au premier plan des dialisation économique, une extension de la
préoccupations collectives, bien au-delà du circulation et des échanges des personnes, des
cercles des scientifiques et des experts. Nous marchandises et des capitaux sans précédent
évoquerons accessoirement d’autres domaines en étroite relation avec le décollage économi-
de l’environnement tout aussi préoccupants, et que de pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil,
dont les dynamiques recoupent pour une part la l’Afrique du Sud ou l’Égypte. Ceux-ci présen-
question du réchauffement et ses menaces com- tent des rythmes annuels mais aussi des poten-
me les questions de la pollution de l’air ou de la tiels de croissance qui en feront, à l’échéance
biodiversité. Un des points saillants dans cette d’une ou deux décennies, de nouveaux géants
interrogation est, derrière l’apparente unité que mondiaux. Le rythme et l’ampleur de la crois-
recouvre le développement durable, la question sance économique mondiale se situent à des
de savoir dans quelle mesure celui-ci n’aurait niveaux sans précédent. Cette situation pré-
2
L. Charles, B. Kalaora, “ Environnement : du ministère de l’impossible à l’administration de l’oubli ? ”, Natures, Sciences,
Sociétés, 11 (2003), 58-60.
3
De ce point de vue la constitution récente d’un Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement
Durable (MEDAD) ne peut-elle être lue, derrière l’unité affichée, comme un signe de cette disjonction, avec la protec-
tion de la nature d’un côté et de l’autre des champs plus techniques directement concernés par le réchauffement climati-
que comme les transports, l’aménagement ou l’énergie ?
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TEM 2006-4. Vers une mise en résonance de questions en suspens autour du développement durable
sente de nombreuses facettes sur lesquelles il plus brutalement encore pour les populations
ne nous appartient pas de nous pencher ici. et les sociétés. Un tel processus apparaît d’une
Mais on peut en retenir un trait qui porte sur la puissance considérable et difficilement contrô-
notion même de développement, sur laquelle lable, il est soumis à une logique interne spéci-
les évolutions récentes permettent de jeter un fique caractérisée par des contraintes très fortes,
regard et d’envisager des hypothèses nouvelles une certaine forme d’urgence, d’oblitération
dans sa relation à l’environnement et à son lien et de destruction comme de renouvellement.
originel avec la nature. Ce que font apparaître Dans une telle logique, les dimensions d’envi-
les évolutions que connaissent aujourd’hui des ronnement et de développement apparaissent
pays comme l’Inde et la Chine, c’est la rapidité non pas tant complémentaires, que mutuel-
et l’ampleur des processus à l’œuvre, leur bruta- lement exclusives. Elles sembleraient devoir
lité, leur irréversibilité dans la destruction des être envisagées non pas simultanément mais
modes de vie, des cultures, des pratiques tradi- successivement. Une phase de développement,
tionnelles, et leur remplacement à des échelles dont il est difficile de concevoir qu’elle ne se
sans précédent par des structures et des modes déroule autrement que brutalement, compte
de fonctionnement entièrement nouveaux pour tenu de l’ampleur des transformations sociales,
ces pays et leurs populations, qui constituent culturelles associées aux mutations économi-
par certains côtés un véritable traumatisme ques et technologiques à l’œuvre, possédant
collectif. Cela est particulièrement vrai d’un une logique propre dominée par des impératifs
pays comme la Chine où l’on voit comment techno-économiques, a des chances d’être sui-
une évolution d’une extrême rapidité crée des vie par une phase plus qualitative, dans laquelle
disparités d’une ampleur sans précédent. Ce l’environnement vient au premier plan6. Dans
que de telles évolutions rendent sensible, c’est cette seconde phase, la conscience mais aussi
la vision rétrospectivement naïve que l’on pou- les moyens économiques, technologiques, so-
vait avoir du développement quand on préten- ciaux et culturels permettent, voire favorisent
dait l’associer à l’environnement, comme le un investissement plus important dans les di-
proposait en particulier l’écodéveloppement4. mensions qualitatives, qui ont d’abord trouvé
L’idée sous-jacente était celle de la possibilité une première satisfaction à travers la dimension
d’un passage progressif, graduel d’une socié- purement quantitative de croissance techno-
té agricole, traditionnelle à une société plus industrielle. Il y a là un schéma qui s’inscrit
avancée avec un meilleur niveau de vie, une dans une contradiction assez nette avec la no-
économie plus forte se technicisant peu à peu, tion de développement durable telle qu’elle a
des conditions de santé améliorées à travers un été imaginée par ses concepteurs. Une question
recours à des technologies et la mise en place très importante de ce point de vue est celle des
de modes de vie écofavorables. Le processus de attachements individuels et collectifs à des ca-
développement industriel, c’est-à-dire le pas- dres d’expérience dont il est toujours délicat
sage d’une socio-économie rurale à une société d’envisager l’évolution.
techniquement avancée est un processus de Le développement des pays industrialisés du
transformation beaucoup plus brutal et radical, Nord a connu, au cours du XXe siècle, de nom-
non sans proximité avec la violence armée. On breuses ruptures. Les deux guerres mondiales
en mesure d’autant moins l’ampleur qu’il s’est peuvent être vues comme des crises d’adapta-
réalisé en Occident sur plusieurs siècles5, alors tion massives qui ont permis à l’humanité de
qu’aujourd’hui, dans le contexte du monde cristalliser l’expérience collective de la mo-
contemporain, qui a déjà pour une part connu dernité industrielle et technicienne et favorisé
une telle transformation, il peut se produire l'émergence d’un nouvel univers symbolique
beaucoup plus rapidement, et donc beaucoup davantage compatible avec le développement
4
I. Sachs, L’écodéveloppement, Paris, Syros La Découverte, 1998.
5
Dans lesquels il faut inclure les deux guerres mondiales, fruit des rivalités des sociétés en plein développement industriel
Angleterre, France, Allemagne, Japon, Etats-Unis, Russie...
6
F. Rudolf, “ De la “modernité” à la “modernisation écologique” ” in S. Juan, Actions et enjeux spatiaux en matière
d’environnement, Paris, L’Harmattan, 2007.
24
L. CHARLES
des technologies. Celui-ci a rendu socialement rations nouvelles, tant au plan individuel que
acceptable, collectivement possible, contrai- collectif, dans des perspectives exploratoires
rement à l’expérience antérieure, en particu- d’une échelle sans précédent.
lier celle des années trente, la transformation Tel est le cheminement qui va de la société de
du monde liée aux technologies. Ces ruptures masse des années 30 à la société de consom-
marquent probablement pour une part la fin mation de masse de l’après-guerre, laquelle
de l’imperium inter-humain qui avait caracté- évolue progressivement vers une société pluris-
risé les sociétés jusque-là, et le transfert de cet pécifique réarticulant une dynamique nouvelle
imperium sur la technologie elle-même comme des individus, des technologies et des valeurs.
moteur et vecteur de la transformation des so- C’est de cette logique collective qu’il a aussi
ciétés. À travers la seconde guerre mondiale en pour une part contribué à façonner qu’est issu
particulier, et son issue symbolique très forte le mouvement mondial de l’environnement.
de victoire sur les fascismes et donc sur la pers- Le développement soutenable/durable s’inscrit
pective de l’inscription nécessaire des techno- dans sa suite à travers un jeu considérablement
logies dans un éthos préconstitué s’opposant à élargi des échelles et des implications, puisqu’il
leur extension effective, les sociétés humaines intègre le social et l’économique à l’environne-
accèdent au renouvellement considérable du ment, mais il en maximise aussi les contradic-
potentiel que celles-ci représentent du point de tions. Le développement durable prend pour la
vue du devenir humain. Celui-ci passe par leur première fois acte à l’échelle planétaire du sys-
intégration, leur nécessaire hybridation avec tème de contraintes dans lesquels s’inscrivent
l’humain, dans lequel l’environnement joue un les pays en voie de développement face à l’évo-
rôle majeur à travers la multiplication des inter- lution technologique des pays avancés, dont il
faces, qui marque aussi la fin de la coupure en- amorce la réarticulation. Extension plurivoque
tre faits et valeurs (Putnam, 2004). Cela passe de l’environnement, le développement durable
également par une inflexion et une adaptation en ouvre l’accès à de nouveaux domaines et de
du capitalisme, sa déterritorialisation, sa mobi- nouveaux acteurs auxquels il permet de pren-
lisation multiforme, sa fluidification en quelque dre pied dans une réalité élargie. Il constitue
sorte7, qui caractérise sa dynamique depuis le une tentative pour articuler les problématiques
début des années 80. Le mouvement culturel de la rationalité moderne à l’environnement en
des années cinquante et soixante sur fond de préservant une très forte valence communica-
guerre froide et de menace de destruction ré- tionnelle. Il en offre également l’élargissement
ciproque des deux super-puissances a constitué à des champs auxquels des approches plus clas-
un formidable analyseur et en même temps un siques de l’environnement semblaient ne pas
puissant résonateur de la réalité de la guerre, donner véritablement accès, en particulier aux
de cette confrontation massive des sociétés à secteurs technologiques, et constitue en cela un
la violence interhumaine relayée par la tech- support important de la notion de modernisa-
nologie, mouvement de captation et d’adapta- tion écologique.
tion aux contextes nouveaux nés de l’évolution
technique à travers l’appropriation de tout un ENVIRONNEMENT ET DÉVELOPPEMENT
ensemble de médiations nouvelles, de nou- SOUTENABLE
veaux registres émotionnels tributaires et mo- Ces éléments conduisent à une interrogation
teurs de nouvelles façons de faire circuler du sur les relations entre environnement et dé-
sens qui ont permis de libérer l’expression tech- veloppement durable sur lesquelles il paraît
nique de médiations psychologiques et morales important de se pencher pour en éclairer les
trop contraignantes, non sans risque de désar- enjeux et tenter de cadrer les perspectives. Le
ticuler les sociétés... Cette fin de l’ordre moral concept de développement durable a été pro-
ne signifie pas pour autant la fin de l’éthique, posé pour élargir la logique de l’environnement
mais son redéploiement dans des perspectives, en moteur d’une stratégie multiforme d’ajuste-
des champs, à travers des liaisons, des configu- ment collectif face à l’ensemble des menaces et
7
Cf. l’usage que fait Z. Bauman (2007) de la métaphore du liquide pour décrire la modernité mondialisée.
25
TEM 2006-4. Vers une mise en résonance de questions en suspens autour du développement durable
des contraintes que font peser sur la biosphère le fruit du bouleversement épistémologique in-
les activités humaines décuplées par les ressour- troduit par celui-ci, qui fait de la sensation le
ces de la technologie et de l’industrie alimen- point de départ de la connaissance, à partir de
tées par l’apport scientifique8 tout en prenant laquelle s’élaborent les facultés plus complexes
en compte les exigences de développement des de l’entendement9. C’est surtout la dimension
pays moins avancés. Le développement durable d’individuation liée à cette position épistémo-
est le fruit d’une rationalisation de la problé- logique qui constitue le ressort premier de l’en-
matique environnementale et de son extension vironnement, situant chaque organisme face à
logique aux champs anthropiques auxquelles la réalité propre de la relation qu’il entretient
elle est la plus directement liée, l’économique avec le monde qui l’entoure. L’environnement
et le social, référents majeurs du développe- ne relève d’aucune ontologie, mais plutôt d’un
ment. Par là, on replace l’environnement dans accès au monde, à un monde tissé des relations
une logique plus spécifiquement anthropique, que tout organisme entretient avec l’univers
alors que la notion d’environnement a une por- physico-chimique, biologique ou social dans
tée beaucoup plus large et concerne l’ensemble lequel il est amené à exister. L’environnement
des organismes vivants et vise la biosphère. résulte de l’émergence d’une subjectivité in-
Elle renvoie à une propriété fondamentale du formée par la science à travers laquelle s’éla-
vivant de n’exister précisément qu’en relation bore le cheminement individuel et collectif
à un univers extérieur auquel il emprunte en humain. Le mouvement environnemental s’est
permanence des éléments matériels et/ou des constitué dans cette double perspective à la
informations indispensables à sa survie. Dans fois sensible, morale et scientifique d’examen
ce processus, cet organisme transforme l’univers des implications, pour la biosphère comme
environnant avec lequel il interagit, ce qui est pour l’humanité, de sa puissance cognitive et
susceptible de l’affecter en retour. L’environne- technique. C’est de la conjonction de ces deux
ment qualifie une propriété générale du vivant. composantes hétéronomes qu’il tire sa dynami-
En en circonscrivant indirectement le champ que particulière qui en a fait l’une des réalités
à la dimension anthropique, le développement collectives majeures du XXe siècle, et plus net-
durable en borne indirectement l’horizon. tement depuis les années 60. Qu’en est-il de sa
Derrière son évidence apparente, la notion relation au développement durable ?
d’environnement s’est élaborée au fil d’une Comme l’ont bien vu les critiques de la notion
acquisition complexe et de long terme, qui a de développement durable, celui-ci ne relève
d’abord pris son sens moderne dans le monde pas du fait, mais bien plutôt de la valeur (Rist,
anglo-saxon. C’est une notion fondamentale- 2001), dans une perspective générale qui reste
ment dynamique et réflexive, qui est le fruit de celle du développement, dont on ne peut sous-
l’acquis scientifique du XVIIème siècle et de ses estimer la complexité10. Le développement du-
prolongements, en particulier en biologie et rable constitue une tentative d’ajustement, de
dans les sciences de la Terre, conjoint à la recon- systématisation et de rationalisation des enjeux
naissance de la réalité sensible comme support environnementaux reposant sur une double
de l’accès au monde de l’individu, affirmé par préoccupation d’équité, tant synchronique que
l’empirisme. L’émergence de l’environnement diachronique, visant à la fois les disparités ac-
tel que nous le connaissons est indirectement tuelles du développement, mais aussi ses dispa-
8
On peut rappeler que celles-ci sont à l’origine de la croissance démographique globale, qui participe, à travers de multi-
ples mécanismes, d’une pression accrue sur les écosystèmes de l’ensemble des sociétés. Les sociétés développées apparais-
sent mieux armées organisationnellement et techniquement pour faire face à ces problèmes, mais restent tributaires d’un
mode de développement massivement consommateur de ressources et générateur de pollutions.
9
L. Charles, “ Environnement, incertitude et risque : du pragmatisme aux développements contemporains ”, Ecologie et
politique, n° 26, 2002.
10
La notion de développement recouvre de multiples dimensions. Elle n’est à l’évidence pas seulement scientifique, tech-
nique ou économique, mais possède également des dimensions psychologiques et sociales, elle a trait à l’individuation, à
l’autonomie, à l’affirmation de soi, à la possibilité pour chaque individu de se constituer lui-même de façon indépendante
comme à la qualité de l’organisation collective.
26
L. CHARLES
rités dans le temps et la préoccupation pour les pectives larges, de long terme et nécessairement
générations futures, et en ce sens la longue du- imprécises. De fait, il exigerait au minimum
rée. Il s’inscrit ainsi en profondeur dans l’idéal une prospective, dont on comprend qu’elle est
de justice affiché par les sociétés occidentales, impossible à élaborer, tant les facteurs suscep-
en mettant cependant davantage l’accent sur le tibles d’intervenir peuvent jouer les uns avec
long terme et les générations futures, l’intergé- les autres. De ce point de vue, on mesure déjà
nérationnel, plutôt que sur le présent, dont il toute l’audace du rapport Stern (Stern, 2006).
entérine les disparités. En même temps, il ré- Au mieux, le développement durable contribue
pond à une logique environnementale de me- à situer un horizon, à indiquer une pertinence,
nace, de crise potentielle ou de déficit que les une orientation, un sens opératoire général, une
activités humaines sont susceptibles d’exercer limite potentielle, mais il ne permet en rien de
sur le monde naturel et par contrecoup sur l’hu- préjuger d’un avenir fondamentalement pro-
manité elle-même. blématique dans ses multiples dimensions et
L’univers de l’environnement est fondamen- par rapport auquel il n’offre aucune garantie.
talement informel, aléatoire mais aussi dyna- Il apparaît très en retrait face à la radicalité de
mique et opératoire, l’action y est première et la question environnementale telle que la ma-
antérieure au logos, à la connaissance ou à la nifeste le changement climatique, par exem-
raison auxquelles elle donne précisément sens, ple, de ses effets et ses implications clairement
et non l’inverse. Ainsi, le réchauffement clima- identifiables et cependant si difficiles à intégrer
collectivement. Il se situe davantage du côté
tique est-il le fruit d’une connaissance scientifi-
de la réponse collective que de l’interrogation
que, mais celle-ci n’est elle-même que la recon-
initiale sur une base à la fois rationnelle et mo-
naissance progressive d’un fait de civilisation.
rale, et semble ainsi apporter une contribution
La menace qu’il constitue a bien le sens d’une
limitée à une contradiction dont les termes sont
inflexion de l’agir, d’une mise en œuvre néces-
irréductibles, mais dont il ne porte pas entière-
sairement collective pour en limiter et à terme
ment la dynamique. La notion de soutenabilité
en conjurer les effets perçus comme menaçants
tient à l’effort pour tempérer une éventuelle
pour les sociétés et les individus humains ou les
normativité de l’environnement projetée sur
écosystèmes. L’environnement relève d’une dy-
les pays en voie de développement, susceptible
namique spécifique d’action.
de remettre en question leur développement au
C’est bien dans cette logique que se situe pour nom d’exigences environnementales trop stric-
une part la soutenabilité, en cherchant cepen- tes. Mais elle en affaiblit aussi les exigences sur
dant à composer avec des registres très différents. un plan plus général, en particulier dans les pays
Elle exprime la vulnérabilité de l’ordre humain développés. En ce sens, on peut se demander si
aux risques de l’environnement tout en prenant elle ne témoigne pas d’une lecture trop restric-
acte des disparités de développement et de la tive, trop étroite de l’environnement, ne pre-
nécessité de ne pas pénaliser les pays les moins nant pas suffisamment en compte son caractère
avancés. Mais, en mélangeant comme elle le fait de modèle d’intelligibilité, de figure heuristique
des registres spécifiquement interhumains et en- que l’on peut extraire de la réalité et appliquer
vironnementaux, elle aboutit cependant à des à des contextes très différents, permettant d’en
formulations et des sens très différents, selon les appréhender des dimensions fondamentales
registres mis en avant. C’est là toute l’ambigüité dans le cadre d’un référencement concret. L’en-
du développement durable dans la mesure où vironnement ne relève pas d’une ontologie.
il ne propose aucune hiérarchie entre ses com- L’environnement apporte une information qui
posantes environnement, économique, social s’accompagne de la nécessité de lui apporter des
qu’il expose ainsi à un redoutable mélange. Il ne réponses, mais il ne constitue pas pour autant
constitue plus un opérateur spécifique comme un cadre normatif. La notion d’environnement
l’environnement. En ce sens, il apparaît vain de est à rattacher à un relativisme des situations,
voir dans le développement durable un nouveau des contextes, des occurrences, à une part d’em-
cadre paradigmatique susceptible d’éclairer et de pirisme, elle n’a aucun caractère transcendant
guider l’humanité autrement que dans des pers- et emprunte plutôt sa pertinence à la distance
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TEM 2006-4. Vers une mise en résonance de questions en suspens autour du développement durable
que le regard scientifique est capable d’induire par une structure publique ou privée sans instru-
face à la réalité et sa capacité à modéliser. Elle ment ni démarche d’évaluation ou de contrôle,
signifie simplement la possibilité d’un position- comme pure intention ou stratégie de commu-
nement extérieur, d’observation, d’une prise de nication.
distance sans implication directe ou immédiate, L’analyse qu’il est possible de formuler à travers
c’est-à-dire une certaine forme d’objectivation l’exemple de la région Nord - Pas-de-Calais mon-
à laquelle elle associe la possibilité d’un engage- tre l’importance du rôle joué par la notion de
ment, dont elle exprime les conditions. développement durable, qui a permis de mettre
Environnement et développement soutenable sur le devant de la scène le tryptique associant
semblent correspondre à deux polarités répon- environnement, économique et social, permet-
dant à des logiques quasiment opposées, en par- tant la prise en compte de l’environnement
ticulier du point de vue de l’appréhension de la dans les critères de développement. Les analyses
temporalité. Mais il est une autre réserve qui doit de B. Zuindeau ont souligné l’importance que la
être faite concernant l’usage qui s’est développé notion de développement durable a acquis dans
en français de l’expression de développement cette région, en illustrant en creux la prise de
durable. Le terme de développement durable conscience d’un développement insoutenable
est la traduction en français, longtemps discu- dont la région avait maintenant à payer le prix.
tée, mais qui a fini par s’imposer, du terme an- Cette notion a permis de remettre les questions
glais sustainable development, retenue parce que environnementales sur l’agenda politique. Le
le français soutenable rendait mal compte de la développement durable a servi en quelque sorte
dimension opératoire, performative de sustaina- de “cheval de Troie” pour l’environnement12,
ble, de la continuité active qu’il sous-entend, et longtemps ignoré au nom de la prévalence du
non pas simplement de fin, d’achèvement, que social. Cette mutation culturelle des acteurs
suggère durable, dans une perspective d’où la aussi bien politiques qu’industriels a permis une
connotation d’engagement est absente. On a mise en phase, une résonance avec les aspira-
là un témoin du passage de la dimension plus tions plus environnementales des populations.
active, plus opératoire, plus intentionnelle de C’est dans cette perspective que de nouvelles
l’anglais à celle plus analytique du français, iné- structures de caractère davantage préventif se
vitable avatar d’une transposition interculturel- sont mises en place (mission du bassin minier,
le. Ce choix de traduction n’est pas satisfaisant SPPPI, CLIS). Une recherche en cours devrait
et certains persistent à le contester. La banalité permettre de préciser à travers l’exemple de la
du terme durable, son absence d’ancrage dans Région Nord - Pas de Calais combien le déve-
la réalité de la sustainability et de la nécessaire loppement durable a certes permis le retour des
prudence que sous-tend celle-ci sont sans doute préoccupations environnementales sur la scène
pour une part à l’origine de dérives importan- politique, mais a aussi contribué à le rigidifier
tes qui ont permis d’en faire un slogan et de le à travers un processus d’institutionnalisation
mettre “à toutes les sauces”, de telle sorte que la dont il convient d’évaluer à la fois les bénéfices
notion originelle a aujourd’hui perdu une part et les contraintes.
de son sens à travers un affichage qui n’inter-
ARRIÈRE-PLANS ANTHROPOLOGIQUES
roge plus11. Le développement durable recouvre
DU DÉVELOPPEMENT DURABLE
des réalités aussi contradictoires que les straté-
gies très élaborées et complexes mises en place Par delà le premier éclairage proposé précédem-
par certaines entreprises pour restructurer les ment, il n’est peut-être pas inutile de revenir sur
implications environnementales, sociales, éco- les soubassements de la notion de développe-
nomiques, éthiques de leur fonctionnement, et ment durable pour mettre en évidence en quoi
l’affichage à bon compte d’une politique menée la complexité de ses logiques internes rendent
11
Une hypothèse que l’on pourrait avancer à ce propos est celle d’une rivalité entre l’État, jaloux de ses prérogatives et
de son rôle, et la société en matière d’environnement en France, et le fait que celui-ci se doit d’afficher des concepts, des
termes nouveaux faute d’éléments plus précis pour réaffirmer son leadership et s’imposer.
12
H.-J. Scarwell, I. Roussel, Les démarches locales de développement durable à travers les territoires de l’eau et de l’air, Lille,
Éditions Septentrion, 2006.
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14
J.-P. Dupuy, Avions-nous oublié le mal ? Penser la politique après le 11 septembre, Paris, Bayard, 2002.
15
P. Radanne, “ Changement climatique et société(s) ”, Ecologie politique n°33, 2006.
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suite d’autres travaux16 que le prix de l’inaction aux registres naturels, qui est mise en exergue
risque d’être beaucoup plus élevé que celui de par le réchauffement climatique. On peut sai-
l’action, et qu’il est souhaitable d’agir aussi tôt sir, dans l’ampleur de ces manifestations, toute
et aussi fortement que possible. Si donc le ré- la spécificité humaine, mais aussi l’éveil crois-
chauffement ne constitue pas en lui-même une sant que manifeste le regard humain à cette
menace massive à très court terme, il implique réalité. Le réchauffement climatique traduit à
cependant la confrontation à une urgence sur une échelle sans précédent le double sens de la
un autre plan, celui de l’action. En ce sens, la relation de l’homme à l’environnement, sa ca-
lutte contre le réchauffement climatique pour- pacité massive à en modifier en profondeur les
rait faire l’objet d’une mobilisation massive caractéristiques à son avantage apparent et en
susceptible de concerner des secteurs très diffé- même temps l’effet et les implications en retour
rents de la vie collective, soulevant, de par son imprévues, non voulues, que peuvent avoir ces
ampleur, la question d’actions pluri-sectorielles modifications, y compris sur sa propre réalité, à
conjointes à double ou multiples dividendes. toutes les échelles d’espace et de temps, à court
Cette contrainte d’avoir à agir vite se heurte mais aussi à long, voire à très long terme17 . Il
cependant à de multiples difficultés, elle maxi- manifeste également au plus haut point, à une
mise l’incertitude qui tient au hiatus entre les échelle insoupçonnée, le caractère ouvert, non
conditions et les contextes mêmes de l’action déterminé, non fini de cette relation, contrai-
et se concilie plus difficilement avec une appré- rement aux élaborations développées par les
hension extensive des enjeux et des synergies cultures humaines le plus souvent polarisées
éventuelles et l’élaboration de stratégies large- sur le bornage que les sociétés humaines sem-
ment intégrées. Avec la difficulté supplémen- blent capables d’y apporter et dont l’idée d’une
taire qu’il peut y avoir à faire partager des choix science mettant à jour les lois de la nature peut
dans ces conditions, alors que la confiance et être vue comme une expression privilégiée du
la cohérence sont des registres fondamentaux monde occidental.
de l’action collective, et qu’il est donc très im- Ce que vient opportunément rappeler l’alerte
portant d’éclaircir les conditions de l’action de climatique après bien d’autres crises ou tensions
la façon la plus large possible. D’où la nécessité environnementales, mais à une échelle sans
d’engager également des procédures d’accom- précédent, c’est la dimension à la fois événe-
pagnement, d’explicitation et d’évaluation de mentielle, réflexive et heuristique de l’environ-
l’action aussi fortes et pertinentes que possible. nement évoquée précédemment, et ce en quoi
Sur un plan relativement théorique, néanmoins elle s’inscrit en faux contre une rationalité gé-
fondamental dans la perspective de la pensée de néralisée dont elle met en question la portée et
l’environnement, l’aspect le plus intéressant de les fondements, offrant des perspectives moins
la question du changement climatique est l’ex- programmatiques, plus restreintes mais égale-
pression de l’extension ainsi conférée à la no- ment plus directement opératoires. Il faut sou-
tion d’environnement. C’est bien la dimension ligner l’opérationalité empirique de l’environ-
d’interaction au fondement de l’environnement nement, sa dimension expérientielle au plein
et son extension, y compris à travers une cer- sens du terme et son ouverture sans régulation
taine forme de coupure d’avec le monde natu- possible a priori. Une telle perspective est riche
rel propre à l’espèce humaine, capable comme de sens et de conséquence par rapport au para-
aucune autre de constituer des univers spécifi- digme fondateur de la modernité, élaboré par
ques paraissant échapper dans une large mesure la philosophie des Lumières, de constitution
16
Jean-Charles Hourcade, “ Du bon usage de l’analyse économique pour les politiques climatiques ”, Ecologie et politique
n°33, décembre 2006.
17
Il existe un très grand nombre de travaux sur cette question. On peut citer l’ouvrage fondateur de G. P. Marsh, Man and
Nature or Geography as modified by human action, Washington, University of Washington press, 2003 (première publi-
cation 1864). On peut citer également Thomas William L., Sauer Carl. O., Bates Marston and Mumford Lewis (editors),
Man’s Role in Changing the Face of the Earth. 2 vol., Chicago and London, The University of Chicago Press, 1956. Ou
encore C. Glacken, Traces on the Rhodian shore : Nature and Culture in Western Thought from Ancient Times to the
End of the Eighteenth Century, University of California Press, 1990 (reprint edition. Première édition, 1967).
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d’une rationalité générale susceptible d’assu- collectif prospectif de grande ampleur, de ten-
rer, quoi qu’il arrive, l’amélioration globale de ter de dessiner les visages d’un futur davantage
la condition humaine. Ce qu’introduit préci- compatible avec les exigences qui s’annoncent.
sément l’environnement, c’est que l’humanité L’environnement, fondamentalement ouvert et
n’échappe pas plus collectivement qu’indivi- athématique, en porte le principe
duellement à la temporalité, à l’instabilité, au
devenir, à l’événement, à l’histoire, au récit, à CONCLUSION
la transformation dans ce que celle-ci peut pré- La question qui est ici posée est bien celle du
senter de non voulu, elle n’échappe pas à l’ex- statut du développement durable par rapport
pression de sa propre altérité, quels que soient à l’environnement, particulièrement dans un
les efforts déployés pour la contenir ou la mas- contexte comme celui de la France où le déve-
quer. Son cheminement ne saurait se concevoir loppement durable a été affiché au premier plan
comme linéaire, facilement prévisible et encore de l’action publique avec un manque de prépa-
moins envisageable une fois pour toutes. D’où ration, mais aussi de réflexion et de précaution
le caractère de crise fréquemment associé à qui interrogent. L’environnement se constitue
l’environnement, et qui, épistémologiquement, comme événementialité, il est phénoménal,
en constitue une composante incontournable, visant et imposant la vérité et la réalité des
mettant en question tout habitus humain qui phénomènes. Il est projection dans la tempo-
se prétendrait établi de façon définitive. Les ralité à travers les dynamiques du présent, il est
conséquences d’une telle situation sont consi- flux, échange, interaction actuelle, mais bien
dérables mais également trop nouvelles pour évidemment aussi passée et future. Néanmoins
que l’on puisse facilement en mesurer toute la la pensée de l’environnement telle qu’elle s’est
portée collective. Elles signifient, pour un uni- développée jusque dans les années 70 et 80 n’a
vers mental hérité de la philosophie du XVIIIème pas su ou pu saisir et approfondir dans toute
siècle, un véritable changement de réalité, de leur ampleur l’ensemble des dimensions tempo-
paradigme, et font entrevoir l’émergence de ca- relles liées à l’environnement et leurs implica-
dres de pensée et d’intervention très nouveaux tions. Le développement durable s’est constitué
dans leurs ancrages. comme une extension née de ce déficit même
On voit bien en tous cas que ce n’est pas le en même temps qu’il apportait un programme
contexte du développement durable qui est sus- rassurant, tempérant les logiques plus brutales
ceptible d’apporter une réponse à la question du et apparemment immédiatement contraignan-
réchauffement climatique, que celle-ci est de tes de l’environnement. Le développement
plus en plus porteuse de ses propres contraintes, durable, comme nous l’avons indiqué s’inscrit
de son propre agenda, de ses propres mécanismes dans une logique de transmission et d’interro-
d’intervention et d’action, comme le protocole gation quant à la possibilité de maintenir la
de Kyoto et la suite qu’il importe de lui trouver, transmission, dans une continuité répondant à
de sa dynamique spécifique. Celle-ci ne s’op- une dynamique plus spécifiquement humaine.
pose nullement au développement durable, elle Moins dans l’urgence, la découverte et davan-
s’inscrit dans sa logique et en serait plutôt un tage peut-être dans l’anticipation à long terme,
moteur, répondant cependant à des contrain- la constitution et l’orchestration, l’infléchisse-
tes, une réalité spécifique, indépendante, à la- ment vers une tentative non pour dompter le
quelle les logiques du développement durable futur, mais pour le laisser advenir et en autoriser
apparaissent mal armées pour faire face en tant l’expression propre, il présente aussi des aspects
que telles. En même temps, l’articulation en- sociaux très intéressants de partages des compé-
tre les questions soulevées par le réchauffement tences et des responsabilités. Les registres tem-
du climat et d’autres champs de l’environne- porels du développement durable sont ceux du
ment est tout sauf évidente. Comment d’autres long terme, du passage, de l’échange entre les
champs problématiques peuvent-ils s’emparer générations, dont il vise à réduire, sans la mé-
en quelque sorte de la question du climat ? Il y connaître, la dimension brutale, violente. Le
aurait ici tout un travail de couture, de maillage développement durable cherche à garantir en
à réaliser, qui permettrait à travers un travail quelque sorte la pérennité de l’environnement,
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TEM 2006-4. Vers une mise en résonance de questions en suspens autour du développement durable
mais l’environnement est et reste la question te que l’on ne retrouverait pas de la même façon
du futur, d’un futur qui n’est jamais totalement avec d’autres champs de l’environnement, da-
assuré. vantage marqués par la prégnance des héritages
L’opérationnalité de l’environnement est dou- sociaux ou symboliques, la sédimentation des
ble, à la fois immédiate et réflexive, elle est pratiques collectives ou leur complexité, etc...
critique au plein sens du terme et appelle des Elle met bien en relief les contenus très diffé-
réponses concrètes. Celle du développement rents des deux notions, leur complémentarité
durable est beaucoup plus largement médiate comme ce qui les oppose, et le fait que l’en-
et instrumentale, technique, économique et vironnement constitue la dimension aléatoire
sociale. Mais de quel levier dispose-t-elle pour première et incontournable de la réalité humai-
atteindre ses objectifs, et sur quelles bases peut- ne dans le contexte mondial de sociétés avan-
elle vraiment les poser, quelle validité, quel sens cées ou en développement, et qu’il convient de
ont-ils ? La notion de développement durable ne pas en méconnaître la difficulté, y compris
permet de dessiner le contexte d’un enchevê- du point de vue d’une insertion sociale toujours
trement apparemment contradictoire et para- problématique. Le développement durable of-
doxal de notions en opposition et en tension fre dans ce contexte d’incertitude un éclairage
les unes avec les autres. En ce sens, il constitue sur des dimensions complémentaires de l’en-
un opérateur plus subtil que l’environnement, vironnement, il apporte à celui-ci des accès
multivoque et multiaccessible, et dont l’utilité nouveaux, des perspectives sur le long terme et
se mesure à la possibilité qu’il offre d’appréhen- rappelle la complexité des exigences de justice.
der des dynamiques hétérogènes. La perspec- Il ne faut cependant pas sous-estimer la contra-
tive individuelle, l’autonomie de l’acteur, le jeu diction dans laquelle il se situe par rapport à ce-
des valeurs qui en sont au fondement consti- lui-ci, dont il risque aussi de minimiser le sens
tuent des références essentielles au centre de la et la portée. Il faut donc lui reconnaître un ca-
perspective qu’il dessine. Mais il n’en reste pas ractère second par rapport à l’environnement, à
moins que c’est l’environnement qui en établit qui il revient de contribuer de façon croissante
la validité concrète. à définir le cadre techno-économique mais aussi
L’intérêt d’aborder la question de l’environne- social et moral que nous serons progressivement
ment et du développement durable à l’aune de amenés à élaborer en recherchant des réponses
la problématique du réchauffement climatique individuelles et collectives satisfaisantes à ses
est qu’une telle approche offre une lisibilité for- exigences de façon autonome et libre.
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