Le théâtre du XVIIe au XXIe s / Parcours « Spectacle et comédie »
Dans l’acte III, scène 3 du Malade imaginaire, Béralde dit à Argan : « J’aurais souhaité de
pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur
ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière. »
Pensez-vous qu’une comédie est apte à faire réfléchir les spectateurs tout en les divertissant
tel que le suggère Béralde ?
Vous répondrez à la question en vous appuyant sur votre lecture du Malade imaginaire, les
textes du parcours et vos lectures personnelles.
Analyse du sujet
« Divertir » désigne l’action de faire passer le temps de manière agréable, non sérieuse. Le terme
s’oppose donc au sérieux connoté par l’expression « tirer de l’erreur », à la réflexion et à la
profondeur. Il est intéressant de noter qu’au XVIIe siècle, le mot « divertissement » désigne aussi les
petits intermèdes musicaux entre les actes d’une pièce, comme il y en a dans Le Malade imaginaire.
Les enjeux du sujet
Il s’agira de montrer que Le Malade imaginaire est une pièce fondamentalement divertissante, en
étudiant les aspects du comique et du spectacle. Ensuite, il faudra montrer que ce divertissement sert à
recouvrir des aspects plus sérieux, des réflexions plus profondes.
Problématique
Comment Le Malade imaginaire propose-t-il un divertissement total au service de la réflexion ?
Proposition d’introduction
Le Malade imaginaire est l’ultime comédie de Molière. Créée en 1673 dans la salle du
Palais royal à Paris et dédiée au roi, elle est aussi sa dernière comédie- ballet pour laquelle il a
travaillé en collaboration artistique avec Beauchamp pour les chorégraphies et Charpentier
pour la composition musicale. Le succès est au rendez- vous. L’intrigue a pour personnage
principal Argan, un bourgeois hypocondriaque, obsédé par la médecine et les médecins. Le
vieillard est déterminé à marier sa fille Angélique à Thomas Diafoirus, un jeune médecin
qu’elle n’aime pas. Béralde, le frère du barbon, véritable porte- parole du dramaturge et
incarnation de l’honnête homme du XVII ème siècle, essaie de raisonner le malade imaginaire.
Au cours de la longue scène 3 de l’acte III, il lui exprime à quel point il est opposé aux
médecins, et veut le « tirer de l’erreur ». Pour cela le « mener voir sur ce chapitre quelqu’une
des comédies de Molière » lui semble un moyen idéal. On sait en effet que Molière a porté à
plusieurs reprises sur scène le thème de la médecine et des médecins pour s’en moquer. Pour
Béralde, une comédie est donc « apte à faire réfléchir les spectateurs tout en les divertissant ».
Nous nous demanderons dès lors dans quelle mesure la comédie- ballet Le Malade imaginaire
est à la fois plaisante et instructive, conformément à l’idéal classique. D’abord, nous
montrerons en quoi le spectacle total qu’est la comédie- ballet est synonyme de
divertissement, puis nous nous intéresserons aux diverses réflexions que ce spectacle peut
susciter.
Plan détaillé
I/ Un spectacle qui procure un divertissement total
1. Une action typiquement comique : L’action du spectacle répond à des schémas
typiques de la comédie. Au centre se situe un couple de jeunes amoureux dont la
relation est contrariée par un père acariâtre, qui veut forcer sa fille à épouser un gendre
qu’il a lui-même choisi. C’est une action comique et divertissante.
Exemples : Certaines scènes sont typiques de la comédie et se retrouvent déjà dans
l’Antiquité : les quiproquos (acte I, scène 5), les travestissements (acte III, scène 14)
ou encore les mensonges (acte III, scènes 20 et 21). Sans oublier les genres de
comique qui rappellent la farce : les courses-poursuites, le vocabulaire scatologique…
2. Des personnages divertissants : Les personnages mis en scène par Molière sont
exubérants et relèvent du pur divertissement.
Exemple : Celui de Thomas Diafoirus est très intéressant. Son nom tarabiscoté
annonce à quel point le personnage sera comique et divertissant. Son entrée en scène
est très comique et spectaculaire, et permet de bien montrer le caractère divertissant
des personnages de Molière (acte II, scène 6).
3. Les « divertissements » musicaux : Molière ne se limite pas au divertissement
comique. Il inclut également dans le spectacle des « divertissements » au sens du
XVIIe siècle : des passages musicaux qui mettent des chanteurs et chanteuses,
danseurs et danseuses en scène. C’est donc un spectacle total et un divertissement
total.
Exemple : Le deuxième intermède, entre les actes II et III, montre comment le
«divertissement » musical est intégré à l’action de la comédie. Béralde dit à Argan :
«Je vous amène ici un divertissement, que j’ai rencontré, qui dissipera votre chagrin,
et vous rendra l'âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des
Égyptiens, vêtus en Maures, qui font des danses mêlées de chansons, où je suis sûr que
vous prendrez plaisir ; et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. »
C’est une scène totalement divertissante qui suit.
II/ Placere et docere : le divertissement du spectacle au service de la réflexion
1. Dénonciation des problèmes sociaux et défauts humains : Molière s’attaque à de
nombreux problèmes de sa société : le mariage forcé, l'héritage, etc., en utilisant des
procédés de mise en scène qui relèvent du divertissement. Le ridicule d’Argan,
exagéré et caricatural, permet de tendre un miroir au spectateur. Il est le contre modèle
de l’honnête homme incarné par Béralde.
Exemple : Argan : riche bourgeois / Très matérialiste (I,1) / Se comporte comme un
tyran : mariage forcé (I,5) / Ne pense qu’à son intérêt et à celui de Béline (I,6). La
scène de quiproquo entre Argan et Angélique (acte I, scène 5), au sujet du prétendant,
montre bien comment Molière utilise un procédé divertissant pour dénoncer le
mariage forcé : Argan veut imposer un médecin alors qu’Angélique aime un autre
jeune homme.
2. Satire des médecins (charlatans cupides et manipulateurs) : La dénonciation la
plus évidente et la plus conséquente de la pièce est, bien entendu, celle des médecins
et de la médecine, annoncée dès le titre. Médecins prétentieux qui dissimulent
leur ignorance derrière des mots savants. Des pédants, des rhétoriqueurs plutôt que des
scientifiques. Le médecin n’impressionne que par son habit et ses discours savants.
Exemple : Médecins présentés comme des charlatans (Purgon et T. Diafoirus) / Le
travestissement de Toinette (III,10) / Les médecins charlatans qui s’enrichissent sur
«l’erreur populaire dont ils profitent » (III,3) / La toute dernière scène, le
«divertissement » musical, permet de montrer que les médecins sont des charlatans de
manière spectaculaire : dans une grande scène chantée et dansée, en musique, avec un
grand nombre de figurants, Molière suggère que n’importe qui peut être fait médecin
puisqu’il ne s’agit que du paraître ; il suffit de prononcer un peu de latin de cuisine et
enfiler un costume.
3. Réflexion sur des questions graves (la maladie mentale, la mort) : Le rire et la
fantaisie comique permettent d’aborder un sujet angoissant : la misère de l’homme
devant la maladie et la mort (Misère d’Argan visible dès la scène d’exposition : il
raisonne, calcule, négocie ses paiements, mais il est aveuglé par sa manie). Il est
enfermé dans son propre système, hermétique à ce qui l’entoure (les mises en scène le
montrent constamment en peignoir, ce qui induit qu’il ne sort pas de chez lui). Au
début de la pièce, il vit dans l’illusion. Il croit en la médecine, en l’amour de Béline,
au mariage arrangé entre sa fille et T. Diafoirus. Sa vraie maladie est son manque de
lucidité. Toinette, par son subterfuge, fait émerger la vérité (III,12 et 13). Prisonnier de
sa peur de mourir et de son illusion, il demande même à Cléante de se faire médecin
avant de le devenir lui-même.
Exemple : Omniprésence de la mort : Louison qui « contrefait la morte » (II, 8).
Béline, qui prononce « l’oraison funèbre » d’Argan (III, 12) lorsque Toinette lui a
laissé croire que son mari était mort → révèle la menace que Béline fait planer à
l’intérieur de la maison. Claude Stratz dans sa mise en scène plus sombre que celle de
Roumanoff, insiste sur la présence de la mort.
+++ Exemple de conclusion
Il s’agissait donc de se demander dans quelle mesure, conformément à l’idéal
classique, la comédie- ballet Le Malade imaginaire est à la fois plaisante et instructive. Nous
avons d’abord montré qu’elle est par définition pluridisciplinaire et qu’elle fait appel à toutes
les ressources du spectacle vivant en vue de plaire aux spectateurs mais aussi de les faire rire,
ce que montre l’omniprésence de tous les types de comique. La comédie- ballet s’offre donc
aux lecteurs ou aux spectateurs comme un espace privilégié de divertissement. Toutefois,
nous avons compris qu’elle peut aussi « tirer de l’erreur », dans la mesure où le comique est
au service d’une réflexion plus profonde. Il vise à dénoncer les ridicules des mœurs d’une
société en grossissant les traits de ses personnages jusqu’à la caricature mais aussi à
s’interroger sur des questions qui concernent chacun : la maladie, la mort, le mensonge, la
vérité. En fait le comique vise à éduquer le spectateur en lui apprenant la vertu, en lui
enseignant à corriger les défauts. Bien plus tard, Feydeau, considéré par certains comme l’un
des héritiers de Molière met en scène une famille parisienne du début du XXème siècle dans
son vaudeville On purge Bébé. Au-delà du divertissement, provoqué par l’intrigue trépidante
et les multiples rebondissements, c’est la critique satirique d’une famille bourgeoise qui nous
est donnée à voir dans tout son excès.