BCPST2
Sujet 3 – DS1
Dans Eloge du mensonge (éd. Hachette, 1925, p. 11), Etienne REY écrit :
« Quand vous mentez, vous intervenez dans l’ordre des faits, vous les changez, vous les
disposez comme bon vous semble ; (…) vous êtes poète, vous êtes dieu. »
Vous confronterez ces propos aux œuvres de Laclos, Musset et Hannah Arendt inscrites à
votre programme.
Analyse
Un sujet qui s’intéresse au fonctionnement du mensonge – au pouvoir que le mensonge donne au
menteur – ici valorisation du menteur. I en propose une définition valorisante.
*circonstance « quand vous mentez »
- mentir : affirmer qq chose de faux dans l’intention de tromper
- le vous répété 7 fois en position de sujet – met l’accent sur l’action et le pouvoir de celui qui ment.
* 5 propositions juxtaposées
Les 3 premières explicitent en quoi consiste le mensonge, qui permet une manipulation des faits.
1 « Vous intervenez dans l’ordre des faits »
2 « Vous les changez »
3 « Vous les disposez comme bon vous semble »
1 et 3 : recomposition de l’ordonnancement des faits – leur chronologie ? modifiant ainsi non leur
contenu mais leur signification et leur portée
2 : modification du contenu des faits
> celui qui ment intervient donc sur les faits qui se produisent, les modifiant à sa guise, en
changeant l’ordre, la disposition comme bon lui semble
Les 2 dernières sont une synthèse, sous la forme de deux attributs = explicitation du pouvoir que
donne cette capacité à intervenir sur le contenu / l’agencement des faits - gradation
= deux noms communs en épithètes
Vous êtes poète
Poète : étym = En grec ancien, le verbe poiein signifiait « fabriquer, construire, faire, créer ». De ce
verbe est dérivé le nom poiêtês qui signifiait à la fois « fabricant, artisan » et « auteur ». Le poète
est donc bien celui qui crée, qui fabrique des faits, qui construit des fictions à l’aide des mots
> poète = créateur # destructeur.
Vous êtes dieu # diable.
Dieu est le créateur par excellence
Dieu entendu ici comme un être auquel on voue une sorte de vénération, un attachement passionné,
ou que l'on considère comme supérieur, transcendant et surtout tout puissant – puisqu’il a cette
capacité de décider de l’ordre des choses.
On est bien ici dans une valorisation du mensonge comme créateur d’un monde d’illusion.
La mention du poète et du dieu incite en effet à voir dans le menteur ce créateur capable de
jouer avec le réel qu’il recompose à sa guise, de faire émerger un monde différent de la
réalité.
Reformulation : Le menteur est celui qui réordonne la réalité, la transforme, il est donc un créateur
tout puissant.
Limites du sujet
* Celui qui réorganise le réel ou le transforme n’est-il pas aussi un destructeur, un être maléfique en
quête de pouvoir ? et agencer différemment le réel, ou modifier la réalité, est-ce forcément mentir ?
* Le créateur n’est-il pas plutôt celui qui vise la vérité et pour cela veut proposer une version plus
intense du réel ?
* L’adresse oublie celui à qui on ment. Or, analyser le mensonge implique de s’intéresser à la
relation entre celui qui fait croire et celui qui croit.
Cheminement dialectique :
Certes, le menteur a le pouvoir d’intervenir sur les faits, ce qui fait de lui un créateur tout puissant.
Néanmoins le menteur peut être aussi vu comme dangereux, susceptible de détruire la réalité dans le
but d’atteindre ses fins, il est aussi faillible. De fait, le véritable créateur est celui qui vise
délibérément le vrai. Pour cela, il peut s’appuyer sur le faux, il requiert surtout l’accord de celui qui
croit.
Plan développé :
1- Certes, le menteur a le pouvoir d’intervenir sur les faits, ce qui fait de lui un créateur
tout puissant.
11- Le menteur exerce une action sur la réalité, il la réorganise, la modifie, voire même la
déforme.
* Les Liaisons dangereuses : La lettre XXII qui constitue le récit de la scène de l’aumône où
Valmont se fait passer pour un généreux donateur est un bon exemple de comment le menteur
modifie la réalité. En effet, cette lettre écrite par La Présidente ne fait évidemment pas mention de
l’intervention de Valmont qui a fait chercher par son domestique une famille nécessiteuse afin de
donner l’image d’un homme charitable. Valmont en rend compte lui dans la version qu’il donne à
Mme de Merteuil, la lettre XX : « j’ai chargé mon confident de me trouver, dans les environs
quelque malheureux qui eut besoin de secours. » (118) ; Ainsi, le menteur omet des détails
importants.
* Lorenzaccio : les deux écoliers qui assistent à la sortie du bal vont s’appuyer sur ce qu’ils ont vu
pour faire croire à l’atelier qu’ils étaient invités : « Premier écolier ; « on observe bien tous les
costumes et le soir, on dit à l’atelier : « j’ai une terrible envie de dormir, j’ai passé la nuit au bal
chez le prince Aldobrandini, chez le comte Salviati ; le prince était habillé de telle façon, la
princesse de telle autre ; et on ne ment pas. » (32) Quoiqu’ils en disent les deux écoliers mentent et
réorganisent le réel à partir de détails vrais.
* « Du mensonge en politique » : Arendt explique des mensonges les spécialistes des solutions des
problèmes par la volonté de faire coïncider la réalité et leurs théories. Ils aspiraient à la découverte
de formules, exprimées de préférence dans un langage pseudo-mathématique susceptible d’unifier
les phénomènes les plus disparates que la réalité pouvait leur offrir. (22) Ils ont voulu, explique-t-
elle, « faire concorder la réalité envisagée (…) avec leurs théories, écartant ainsi mentalement sa
contingence déconcertante. » (23). Autrement dit, ils sont intervenus « dans l’ordre des faits », ils
ont modifié la réalité pour que le réel corresponde à l’image qu’ils en avaient.
12- Ainsi il est à l’image du poète un créateur, il fabrique un monde différent de la réalité.
* Les Liaisons dangereuses : La scène emblématique est toujours celle de l’aumône où le parallèle
entre le poète et le menteur apparaît évident lettre XXI En effet, Valmont figure ici un metteur en
scène qui s’invente un rôle, ayant bien pris soin d’avoir le valet de Madame de Tourvel pour
spectateur de son action charitable ; Il a d’ailleurs parfaitement conscience de ce conduire en
créateur puisqu’il utilise pour son récit le vocabulaire du théâtre : « spectacle », « au milieu des
bénédictions bavardes, je ressemblais pas mal au héros d’un drame , dans la scène du
dénouement. » autre ex : « Mais moi, qu’ai -je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand
m’avez -vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? Je dis
mes principes, et je le dis à dessein [..]ils sont le fruit de mes profondes réflexions, je les ai créés et
je puis dire que je suis mon ouvrage.” (263)
* Lorenzaccio : l’assimilation du menteur au poète est visible dans la scène 1 de l’acte III où
Lorenzaccio s’entraîne aux armes avec Scoronconcolo en faisant un bruit effroyable, son objectif
est d’habituer ses voisins à ce tapage afin qu’ils n’interviennent pas le soir où il tuera Alexandre
comme on le comprend par la suite. Les paroles de Scoronconcolo mettent en évidence sa
dimension de créateur : « tu as inventé un rude jeu, maître et tu y vas en vrai tigre. » (111)
* « Vérité et politique » : Le menteur [..] est acteur par nature ; il dit ce qui n’est pas parce qu’il
veut que les choses soient différentes de ce qu’elles sont - c’est à dire qu’il veut changer le
monde. »
13- Ce pouvoir le rend dès lors tout-puissant : il séduit celui auquel le mensonge s’adresse et il
enorgueillit celui qui le possède.
* « Vérité et politique » : « Puisque le menteur est libre d’accommoder ses faits » au bénéfice et au
plaisir et même aux simples espérances de son public, il est fort à parier qu’il sera plus convaincant
que le diseur de vérité ». (320). La philosophe souligne les avantages de ce pouvoir de modifier le
réel.
* Les liaisons dangereuses : Lettre LXXXI, la marquise s’irrite des craintes de Valmont quant à sa
capacité de séduire Prévan, elle lui explique qui elle est et d’où vient son pouvoir, rappelle ses
conquêtes et comment elle a malgré tout conservé sa réputation, elle clôt sa lettre par une
affirmation de son pouvoir qui souligne son orgueil : « Quant à Prévan, je veux l’avoir et je
l’aurai. » (271)
2- Néanmoins le menteur peut être aussi vu comme dangereux, susceptible de détruire la
réalité dans le but d’atteindre ses fins et faillible
21- On peut bien souvent condamner l’action du menteur et non l’admirer car il instille chaos
en détruisant toute possibilité de vrai.
* Hanna Arendt dans « Du mensonge en politique » étudie le règne généralisé de la négation de la
réalité (58-62) comme une pratique ancienne aux États-Unis, datant de l’idéologie de la guerre
froide. Elle montre combien des schémas d’interprétation de la réalité entièrement faussés voire
absurdes ont eu pour résultat de couper complètement les dirigeants de la réalité. Elle pointe les
conséquences désastreuses de ces mensonges en prenant pour exemple la décision de bombarder le
Vietnam du Nord, erreur terrible que personne n’a pris la peine de prévenir.
Mais elle va plus loin en montrant en quoi ces mensonges brouillent toute frontière entre le vrai et le
faux : les décisionnaires eux-mêmes perdent tout contact avec la réalité « Dans le domaine de la
politique, où le secret et la tromperie délibérée ont toujours joué un rôle significatif,
l’autosuggestion représente le plus grand danger : le dupeur qui se dupe lui-même perd tout
contact, non seulement avec son public, mais avec le monde réel, qui ne saurait manquer de la
rattraper. » (54)
* Lorenzaccio I,6 : La mère et la tante de Lorenzo, Marie et Catherine, se demandent qui est
vraiment le jeune homme, devenu « la fable de Florence ». La première doute au point de renier son
fils. Elles évoquent alors son honnêteté et l’abîme qui sépare celui qu’il était de ce qu’il semble être
devenu. Qui est-il vraiment ? Le vice semble l’avoir contaminé et transformé. A force de faire croire
aux autres qu’il est l’incarnation de la corruption et du vice, Lorenzo semble en porter les stigmates.
C’est ce que suggère sa mère : « Ah ! Catherine, il n'est même plus beau ; comme une fumée
malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement
qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s'est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser
grommeler une ironie ignoble, et le mépris de tout. » C’est ainsi qu’il en vient à trahir par ses
mensonges ceux qui ont confiance en lui « Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui ; il
n'en est pas un parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n'ait
trahi. […] C'est ainsi qu'il fait tourner à un infâme usage jusqu'à la glorieuse mémoire de ses aïeux »
22- Par ailleurs, le menteur agit bien souvent dans son intérêt propre. Loin d’être dieu ou
poète, il se révèle un vulgaire faussaire
* Lorenzaccio II,3. La scène voit s’affronter la marquise Ricciarda Cibo au cardinal son beau-frère
et confesseur. Ce dernier lui fait avouer ses sentiments envers le duc et promet de garder le silence
auprès de son époux « à certaines conditions ». La marquise refuse d’achever sa confession pour
obtenir l’absolution. Elle devine la duplicité du cardinal et l’objectif de ses manipulations : « mais,
si ce n’est pas là son but, que veut-il de moi ? La maîtresse du duc ? Tout savoir et tout diriger ! -
Cela n’est pas possible ! Il y a quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-
dessous (…) lui il faut qu’il ait quelque sourde pensée, plus vaste que cela et plus profonde. ». Il
s’agit en effet pour Cibo de manipuler sa belle-sœur à des fins courtisanes, comme il l’affirme dans
un monologue de la même scène : « Qu’il épuise sa force contre des ombres d’hommes gonflés
d’une ombre de puissance, je serai l’anneau invisible qui l’attachera, pieds et poings liés, à la
chaîne de fer dont Rome et César tiennent les deux bouts. ».
* Dans Les Liaisons dangereuses, Valmont s’attaque à la « dévote » Mme de Tourvel sur le mode du
défi. Il confie ainsi à Mme de Merteuil dans la lettre IV « le plus grand projet qu’[il] ai[t] jamais
formé » : la conquête de la présidente « Vous connaissez la présidente de Tourvel, sa dévotion, son
amour conjugal, ses principes austères. Voilà ce que j’attaque ; voilà l’ennemi digne de moi ; voilà
le but que je prétends atteindre. » (85-86). Le lecteur perçoit ici Valmont décidé à tous les
subterfuges, tous les mensonges, pour assouvir son seul désir « une passion forte ». Ainsi dans cette
même lettre évoque-t-il le fait qu’il la suive dans ses dévotions « Vous n’imaginez pas combien elle
me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est édifiée de me voir régulièrement à ses prières
et à sa messe. Elle ne se doute pas de la divinité que j’y adore. » Le double sens des derniers mots
fait bien sentir en quoi Valmont, s’il ment, ne poursuit ici que son seul plaisir, comme l’indique la
fin de la lettre « O délicieuse jouissance ! ».
23- Enfin son pouvoir peut se trouver parfois limité. Il n’est pas ce dieu omnipotent que le su-
jet suppose. Face à lui : des faits / des personnes qui résistent au mensonge
En effet, il y a mensonge s’il reste des témoins pour mettre en évidence le mensonge par un
éclairage véridique de la réalité déformée / recomposée
* HA dans « Du mensonge en politique », fait le lien entre les « spécialistes de la solution des
problèmes » et « les menteurs purs et simples » dans leur volonté de faire disparaître purement et
simplement les faits (24). Ceci dit, elle souligné également la portée limitée de leurs mensonges
« on ne peut jamais y parvenir, que ce soit au moyen de la théorie ou par la manipulation de
l’opinion publique […] que par un acte de destruction radicale » (24), soulignant que dans le
domaine politique « ce genre de destruction devrait être totale », ce qui est impossible. Elle souligne
alors que même dans le cas de régimes totalitaires qui ont disposé d’un pouvoir de mensonge et
d’une capacité d’action hors du commun, le mensonge s’est heurté à la réalité « Il ne suffit pas
d’assassiner Trotski et de supprimer son nom de toutes les sources historiques pour effacer le
souvenir du rôle qu’il a joué dans l’histoire de la révolution russe : il aurait fallu pouvoir supprimer
tous ceux qui furent ses contemporains et pourvoir dominer le monde entier » (24-25)
* Les LD opposent la vulnérabilité des sincères, des naïfs devant les cyniques qui manient un
langage équivoque souvent mensonger, avançant toujours masqués devant les premiers. Pourtant la
fin du roman consiste dans une destruction des masques, révélant ici aussi que le pouvoir du
mensonge, dont Merteuil et Valmont ont fait la démonstration durant tout le roman, reste néanmoins
limité dans le temps. Madame de Volanges rend compte à Madame de Rosemonde dans la lettre
CLXXV de la petite vérole qui affecte Mme de Merteuil « Elle en est revenue, il est vrai, mais
affreusement défigurée ; et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne l’ai pas
revue : mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse ». Elle lui rapporte alors les mots du marquis
de *** affirmant à propos de Mme de Merteuil que sa maladie « l’avait retournée, et qu’à présent
son âme était sur sa figure. Malheureusement, tout le monde trouvé que l’expression était juste »
(511), c’est que son masque et ses mensonges abattus, ont fait place à la réalité.
3- Dès lors, le véritable créateur est celui qui vise délibérément le vrai. Pour cela, il peut
s’appuyer sur le faux. Mais il requiert surtout l’accord de celui qui croit.
31- En effet, les menteurs ne touchent au vrai qu’en détruisant, annihilant l’autre comme on
l’a vu, ou à leur insu
* Les Liaisons dangereuses : Valmont est emporté par son rôle sans le vouloir à plusieurs reprises :
ainsi dans la scène de l’aumône, il goûte le plaisir de faire le bien. Dans la lettre CXXV alors qu’il
parvient enfin à avoir une relation complète avec la Présidente, il dit ses sentiments amoureux :
« L’ivresse fut complète et réciproque ; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir. Je ne
sortis de ses bras que pour lui jurer un amour éternel ; et il faut tout avouer, je pensais ce que je
disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point, et j’ai eu besoin de me
travailler pour m’en distraire. » (408)
* Lorenzaccio. En II,3, Le cardinal de Cibo se découvre malgré lui et la marquise comprend que sa
volonté de l’entendre en confession est liée à son appétit de pouvoir, de tout savoir et tout diriger. »
Mais cette vérité lui échappe comme le souligne cette phrase du cardinal lorsque la Marquise
s’étonne du mot conditions qu’il a utilisé pour garantir son silence : « Non, non, je me trompe, ce
n’est pas ce mot -là que je voulais employer. » (84)
* Arendt : les derniers mots de son essai « Vérité et politique » rappellent la nécessité de
revendiquer la vérité pour maintenir la possibilité de vivre dans un monde commun
« Conceptuellement, nous pouvons appeler la vérité ce que l’on ne peut pas changer ;
métaphoriquement, elle est le sol sur lequel nous nous tenons et le ciel au-dessus de nous » (336)
32- Mais pour atteindre le vrai, le véritable créateur peut s’appuyer sur une version déformée
du réel En politique, ou dans l’art, la fiction permet de révéler le vrai et d’ouvrir les possibles.
Voir Maupassant : « Le réaliste, s’il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la
photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus
probante que la réalité même » et il rajoute dans la Préface de Pierre et Jean : « Faire vrai consiste à
donner l'illusion complète du vrai suivant la logique ordinaire des faits, et non à le transcrire
servilement dans le pêle-mêle de leur succession. J'en conclus que ces réalistes de talent devraient
plutôt s'appeler illusionnistes. » Tel est aussi l’objectif assigné au théâtre par Aristote : « Il est
évident que l'œuvre du poète n'est pas de dire ce qui est arrivé, mais ce qui aurait pu arriver, ce qui
était possible selon la nécessité ou la vraisemblance. » Le vrai est l'objet de l'historien, le possible,
celui du poète (c'est-à-dire aussi du dramaturge). En politique, le recours à l’utopie ou à l’exemple
idéalisé vont permettre de critiquer la réalité et d’encourager la création d’un autre monde.
On retrouve cela dans nos œuvres
* Lorenzaccio : la pièce s’inspire d’une chronique la Storia fiorentina de Varchi donc l’histoire de
Florence de 1527 à 38. Mais il fait du républicain Phlippe Strozzi un père noble alors que celui-ci
était un libertin et fait mourir Lorenzo juste après le meurtre alors que celui-ci l’est 11 ans plus tard.
Ces transformations permettent d’intensifier l’opposition entre les deux camps politiques et de
dramatiser la mort du héros. La dramatisation permet de souligner la vanité de l’action humaine :
L’idéalisme de Philippe n’a conduit à aucune action, le pragmatisme de Lorenzaccio non plus.
* Les liaisons dangereuses : Laclos utilise les codes de la lettre pour faire croire qu’il s’agit d’une
véritable correspondance et la préface d’un rédacteur qui dit l’avoir mise en ordre mais en même
temps un avertissement de l’éditeur en souligne l’invraisemblance : « plusieurs des personnages
qu’il met en scène ont de si mauvaises mœurs, qu’il est impossible de supposer qu’ils aient vécu
dans notre siècle ». Plus loin dans la même préface, il dit l’impossibilité pour une demoiselle riche
de se faire religieuse et à une « présidente, jeune et jolie [de] mourir de chagrin. La version du réel
qu’il propose apparaît donc bien outrée. Ce jeu entre le vrai et le faux permet de révéler la difficulté,
voire l’impossibilité d’accéder à la transparence.
* « Vérité et politique » : dans la section III, Arendt s’interroge sur la puissance de la vérité
philosophique « non politique par nature », incapable de s’imposer aux opinions car singulière, à
moins de recourir à la violence, ou au consensus. Elle reste également impuissante quand elle est
affirmée par des hommes d’état – et elle prend l’exemple de Jefferson affirmant l’égalité entre les
hommes. Cependant, sa puissance vient qu’elle dispose d’un moyen légitime de persuasion :
l’exemplarité. D’où l’importance du recours à l’histoire et à la littérature : « ces exemples [qui
permettent d’éclairer des conduites] proviennent de l'histoire et de la poésie, grâce auxquelles,
comme Jefferson l'a souligné, un « champ d'imagination entièrement différent est ouvert à notre
usage ». (316). Ainsi l’imagination, si elle est le lien qui existe entre liberté et mensonge, ouvre
ainsi un possible qui permet l’action politique.
33- Enfin, à la différence du menteur, le véritable créateur, qu’il soit poète ou homme
politique, attend le consentement du destinataire. En ce sens l’art constitue un cas particulier
puisque le spectateur ou le lecteur accepte le temps de la lecture ou de la représentation de croire en
la réalité de ce qui lui est présenté. En politique, la relation entre celui qui veut changer la vie et les
électeurs doit se faire également librement.
* Les Liaisons dangereuses : Pas de liberté de croire pour les destinataires des lettres et des
mensonges : la preuve la plus évidente constitue le refus absolu de la Présidente de recevoir toute
lettre lorsqu’elle comprend à quel point elle a été trompée. Dans la lettre CXLIII elle affirme à
Madame de Rosemonde « Le voile est déchiré, sur lequel était peinte l’illusion de mon bonheur. La
funeste vérité m’éclaire. » Et elle achève sa lettre ainsi « Adieu, Madame. Ne me répondez point.
J’ai fait le serment sur cette lettre d n’en plus recevoir aucune » (448). Elle a compris que son
histoire d’amour s’est jouée à son insu et sans son accord, aussi ne veut-elle plus de lettre. Les
personnages des liaisons sont donc plus des menteurs que des créateurs.
* Si Lorenzo veut tout dire et paraît, dans son courage à affronter la vérité, incarner une résurgence
de la parêsia, le refus de l’entendre de Philippe comme l’hypocrisie de ses concitoyens ne permet
pas le changement.
II,3 : Lorenzaccio déclare n’avoir vu que le Mal : « Je connais la vie, et c’est une mauvaise
cuisine » (130). Il affirme avoir désormais le vice « collé à [sa] peau et enjoint Philippe de le laisser
faire et de ne pas agir car les Républicains ne bougeront pas. Mais celui répond : « Si je te croyais,
il me semble que le ciel s’obscurcirait pour toujours et que ma vieillesse serait condamnée à
marcher à tâtons. » (133-34) C’est finalement le refus de croire de Philippe qui enferme
Lorenzaccio dans un rôle de menteur alors qu’il aurait pu être un créateur.
* Arendt : on peut finalement considérer Jefferson comme un créateur et non comme un menteur
lorsqu’il inscrit dans le Préambule de la Constitution que les hommes sont libres et égaux, voulant
donner à cette opinion la force d’une vérité, puisqu’en disant « nous tenons ces vérités pour
évidentes », il rappelle que ce sont des opinions qui exigent l’accord des hommes.