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Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe
Archéologie de l’Imaginaire : 12 octobre 1492-16 janvier 1493.
Les Tainos, les Espagnols et les « Cannibales »
Henry Petitjean Roget
Numéro 83-84-85-86, 1er trimestre–2e trimestre–3e trimestre–4e
trimestre 1990
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Société d'Histoire de la Guadeloupe
ISSN
0583-8266 (imprimé)
2276-1993 (numérique)
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Citer cet article
Petitjean Roget, H. (1990). Archéologie de l’Imaginaire : 12 octobre 1492-16
janvier 1493. Les Tainos, les Espagnols et les « Cannibales ». Bulletin de la
Société d'Histoire de la Guadeloupe, (83-84-85-86), 53–69.
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Archéologie de l'Imaginaire :
12 octobre 1492-16 janvier 1493.
Les Tainos, les Espagnols
et les « Cannibales »
par
Henry PETITJEAN ROGET
L'événement qui se produit en novembre 1492, dans notre région peut
présenter un intérêt tout particulier si on le ramène, de façon très ponc
tuelle, à l'examen des premiers moments de la rencontre entre deux modes
de pensée. Il ne s'agit pas de se situer du point de vue de l'historien et de
porter un regard sur une époque, un événement, son contexte, et les
hommes qui ont contribué à le faire. La démarche entreprise est plus
modeste et ne cherche qu'à apporter une contribution à l'analyse d'écrits
autour d'un moment historique.
Les Sub-Tainos, culture très proche de celle de leurs voisins immé
diats les Tainos, occupent les Bahamas. Les Tainos sont à Cuba, Jam aï
que, Haïti et Porto Rico. Les notations du journal de Colomb concernent
les Sub-Tainos puis les Tainos. Par souci de commodité, la dénomination
« Taino » sera utilisée pour désigner globalement les populations rencon
trées par Colomb aux Grandes Antilles par opposition à celles des Petites
Antilles, les Kalina ou Caraïbes insulaires.
A la fin du xve siècle, les Amérindiens des Antilles vivent dans un
univers restreint à celui qui correspond à leur territoire d'échanges. De
leur côté les Espagnols ont la connaissance d'une terre ronde, partielle
ment explorée, cartographiée, soumise à la mesure et au temps : leur
m entalité est forcément très éloignée de celle des Tainos.
Pour savoir ce que les Espagnols et les Indiens se disent en se décou
vrant mutuellement, on ne dispose que d'une source unique, le journal
de Colomb dans sa transcription par Las Casas. L'original de la relation
de Colomb a disparu et les Tainos ne connaissent pas l'écriture. Ainsi, en
l'absence de traducteur il paraît prudent de n'accorder qu'un crédit relatif
aux propos que Colomb prête à ses informateurs.
Une lecture attentive du journal, révèle pourtant qu'un dialogue s'est
établi en dépit de la barrière des langues et des écarts de coutumes. Au
fil de la relation journalière, on comprend que les « Cannibales », les gens
de Fîle Carib, semblent constituer une menace permanente pour ceux des
Lucayes.
Les Tainos, on le sait par des sources du xvesiècle, vivent dans un
monde imprégné de religiosité. Le mythe constitue la référence des ac
tions de la vie quotidienne. Les croyances religieuses s expriment dans
l'art de la pierre et du bois, l'ornementation de la céramique. Les récita
tions chantées de mythes, les areytos, sous la direction du Cacique, le
chef politique et du Buhitihu, le chamane, se déroulent lors des cérémo
nies de consommation collective de la drogue hallucinogène, la cohoba.
A l'opposé des préoccupations morales des Tainos se situent les as
pirations matérielles des Européens. Colomb, une fois arrivé dans ce qu'il
croit être les abords du Japon, selon les motivations qui l'ont conduit à
entreprendre son expédition, la mission officielle dont il est investi, m a
nifeste sa curiosité pour les plantes, pour les ressources potentielles des
contrées qu'il visite, et pour les hommes, avec qui il cherche à correspon
dre. Son discours est nécessairement cohérent et fonctionnel : Colomb
s'informe.
Il comprend, raconte-t-il, que ses informateurs lui indiquent des lieux,
lui signalent des noms de peuples. Il interroge et obtient, assure-t-il, des
indications sur des routes à suivre.
Il ressort des dires de Colomb, que les Sub-Tainos, habitants des
Lucayes vivent dans l'attente anxieuse d'envahisseurs. Paradoxalement,
parce que les Espagnols ne sont pas ceux qui étaient attendus, ils sont
pris pour des dieux, des « zemis ».
LES KALINAS VONT-ILS AUX BAHAMAS ?
L'archéologie montre qu'au début du xvesiècle, les Caraïbes insulai
res, de leur véritable nom les Kalinas, naviguent jusqu'à Porto Rico. Dans
les temps post-colombiens on sait, par les rapports conservés dans les
archives de Séville, qu'ils continuent à lancer des raids sur Porto Rico
jusqu'au début de la première moitié du xvr siècle (Moreau, 1992).
Aucune preuve ne permet d'affirmer que les « Cannibales » m ention
nés par les Lucayens, soient les Kalinas, qui viennent jusqu'aux abords
de ces régions. Aucune découverte archéologique ne démontre que des
expéditions des Kalinas les aient véritablement conduits après l'île de
Borinquen (Porto Rico) qu'ils fréquentent, au-delà des côtes de Saint-Do
mingue, jusqu'aux Bahamas. Il semble que la perception de ceux que les
Sub-Tainos nomment les « Cannibales », qui, disent-ils, sont mangeurs
d'hommes, soit complexe. Elle ne reposerait pas uniquement sur la peur
qu'entretiendrait un groupe d'ennemis connus.
Les Caraïbes insulaires pratiquent effectivement une forme d'anthro
pophagie rituelle, sélective, appliquée aux captifs mâles, qu'ils prennent
chez les Allouages du continent ou parmi les Tainos des Grandes Antilles.
En tant que preneur de femmes, les Kalinas vis-à-vis des Tainos, se posent
métaphoriquement en mangeurs de femmes, en « cannibales ». Enfin, de
nombreux indices laissent supposer qu'au niveau de Porto Rico (Borin-
quen), les Kalinas participent à d'importantes réunions d'échanges. Le
coton, sous forme de pelote, semble être lu n des produits échangés. Les
parures d'alliage d'or originaires d'Amérique du Sud, en sont un autre.
En conséquence, la conception des Sub-Tainos, révèle plutôt un mé
lange entre des faits réels, les raids guerriers des Kalinas, le rapt des
femmes et l'anthropophagie, les échanges commerciaux et des craintes
de l'ordre de l'imaginaire. Cette confusion de termes aurait été générée
par les rumeurs sur la venue des Kalinas, la tenue de fréquents conflits
armés, aux Lucayes, à Cuba et en Haïti ce que démontrent les sépultures
d'hommes retrouvés le crâne fracassé, les squelette percés de dard de raie,
ou les os des bras porteurs de traces de coups violents.
A ces éléments susceptibles d'entretenir la crainte d'excursions d'en
nemis, s'ajoute la conception du monde selon la philosophie am érin
dienne. La vie quotidienne des Tainos baigne en permanence dans un
climat religieux qui est l'héritage d'un fonds très ancien reconduit dans
les îles pendant plus d'un millénaire, entre autres formes d'expression,
par les thèmes de l'art céramique et les « pierres à trois pointes » (H. Pe-
titjean Roget, 1983).
TAINOS ET ESPAGNOLS : LE CHOC DES MENTALITES
La transcription donnée par Las Casas du journal de Colomb, relate
les épisodes du voyage et la découverte des îles et de leurs habitants :
« Nous partîmes, le vendredi 3 août 1492 de la barre de Saltes à huit
heures du matin. » C'est ainsi que dans ses premières pages commence
la relation d'un voyage qui conduisit Christophe Colomb au-delà de
l'océan vers l'ouest, pour rejoindre la Chine sur les traces de Marco Polo.
Un m arin du navire de Colomb aperçoit la terre dans la nuit du jeudi
11 novembre au ventredi 12 novembre 1492. Les navigateurs descendent
à terre au m atin après 71 jours de mer. Tout de suite, sans hostilité, les
habitants viennent à la rencontre des Espagnols. L'île de l'archipel des
Lucayes, les Bahamas, où se trouvent les caravelles de la flotte de Colomb
se nomme Guanahani : Colomb la baptise San Salvador.
Lorsque les Espagnols font irruption dans l'univers des habitants des
Bahamas, puis de ceux de Cuba et de Haïti, les populations aborigènes
ont dû ressentir un véritable choc. Les êtres qui sortent du ventre de
navires jamais vus, mus par des forces inconnues pour eux, qui n'ont que
des canots sans voile, sont tellement dissemblables d'eux ! Ils sont blancs,
vêtus, ne s'épilent pas. La couleur blanche de ces hommes, le vêtement
qui leur couvre le corps, les poils qui embroussaillent les visages, consti
tuent un regroupement de faits incroyables.
Les interrogations initiales des Tainos visent très probablement à
identifier ces êtres différents, et à leur trouver en même temps un lieu
d'extraction. Ils ne peuvent le situer qu'en se référant à leur connaissance
du monde. L'univers des Tainos télescope deux géographies. La première
se réfère aux îles avec lesquelles ils entretiennent des relations, dont ils
exploitent les ressources, qui constituent leur territoire. La seconde con
naissance de l'univers taino est de l'ordre de l'imaginaire et les mythes
rendent compte de l'organisation de ce monde surhumain.
Il n y a aucune impossibilité pour les Sub-Tainos à naviguer loin de
leurs bases. Par Colomb, on sait que leur pirogues sont capables de trans
porter de 40 à 50 personnes (Navarrete : 45). Ils connaissent leur archipel,
la côte nord de Cuba, la côte nord de Haïti et de Saint-Domingue, et
probablement Porto Rico. La mystérieure île « Babeque » où « il y a de
For », correspond d une certaine façon à la frontière de leur univers. C'est
à la fois, semble-t-il, le lieu où se pratiquent les échanges et la demeure
supposée des étrangers, les terribles « cannibales ».
Par un concours de circonstances fortuites, les Espagnols trouvent
immédiatement leur place dans cet univers où le mythe est le réel.
LES « CANNIBALES »
Les Amérindiens réalisent que les Espagnols ne peuvent pas venir des
régions qu'ils connaissent. Ils imaginent d'abord que ces étrangers sont
des « Cannibales » venus d'au-delà de l'île « Bohio » où ils situent les ré
sidences de ces guerriers mangeurs d'hommes. Les Tainos doivent se
rendre à l'évidence, les Espagnols, tout le leur montre dans leur attitude
amicale et bienveillante, ne sont pas les « Cannibales ».
Le jeudi 13 décembre, Colomb est en Haïti. Il souhaite rencontrer les
habitants d'un village. Les Indiens fuient dès qu'ils aperçoivent les Euro
péens qui se rapprochent. Colomb rapporte : « L'Indien que les chrétiens
avaient amené courut après eux en leur criant de n'avoir pas peur, que
les chrétiens n'étaient pas de Cariba, mais, au contraire, qu'ils venaient
du ciel et donnaient beaucoup de choses très belles à tous ceux qu'ils
trouvaient (Navarrete : 185). Alors, les Tainos se trouvent confortés dans
leur sentiment que ces être sortis de nulle part de connu, d'exploré par
des vivants, ne peuvent être que des individus proches du monde des
« zemis ».
LA RELIGION DES TAINOS
C'est dans la relation d'un compagnon du second voyage de Colomb,
le moine Ramon Pané, qu'on découvre certains aspects de la pratique
religieuse des Tainos. Témoignage irremplaçable de première main, ce
document donne tout leur sens à certaines notations éparses et fragmen
taires du journal de Colomb.
A la demande de Colomb le moine Ramon Pané de l'ordre de Saint-
Jérôme, est envoyé en 1493 chez le cacique Guarionex. Il passe deux an
nées à ses côtés avec mission « de rassembler tous leurs rites et légendes ».
La relation de Pané est achevée avant 1496 et remise à Colomb, à
l'occasion de son troisième voyage. Une copie au moins à été probable
m ent envoyée en Espagne avant le retour de Colomb car, ainsi que le
souligne Ricardo Alegria, « M artir de Angléria, humaniste italien précep
teur des enfants des roi catholiques commence à utiliser dès juin 1497
les informations recueillies par Pané sur les croyances et les mythes des
Indiens tainos » (Alegria, 1978 : 27). Le m anuscrit original a disparu et
la première édition de la relation de Pané paraît dans la vie de l'amiral,
par son fils Diégo publiée à Venise en 1571. Une traduction en français
de la relation de Pané à partir de l'édition de 1676 a été publiée en 1972
par l'éditeur martiniquais E. Desormeaux.
De toute l'expérience humaine les deux paires d'oppositions fonda
mentales sont celles qui opposent la vie à la m ort et le mâle au non mâle.
Il n'y a pas d'autre solution, « une chose est vivante ou non vivante, écrit
l'anthropologue anglais Leach, et personne ne peut formuler le concept
de vivant autrement que la proposition converse de l'élément qui lui est
apparié : mort; » De même, poursuit-il, « les humains sont mâles ou non-
mâles et les personnes de sexe opposé sont disponibles en tant que par
tenaires sexuels ou bien non disponibles. » La religion fournit partout la
réponse à la première opposition entre la vie et la mort. Quelles que soient
les réponses apportées, elles ont toutes en commun de chercher à établir
un pont entre le monde visible et le monde invisible, entre le monde du
profane et le monde du sacré, mondes disjoints, le plus souvent, par la
transgression d'un interdit.
Chez les Tainos, comme dans toutes les sociétés sans écriture, le
mythe, domaine de l'imaginaire, relation d'événements situés hors du
temps, du quotidien, est perçu comme le réel par excellence. Les biens
culturels n'acquièrent d'importance que parce qu'ils se réfèrent à cet ab
solu. Au centre de toute l'expérience religieuse chez les Tainos, se situent
les « zémis ».
Des auteurs soutiennent que les zémis ne désignent que des objets
ou des sculptures de bois ou de pierre. Dans une contribution à l'étude
de la religion Taino, j'ai montré que les « zémis » ou « zemes », sont des
êtres androgynes, modèles exemplaires de perfection originelle, de la to
talité, de la « coïncidence des contraires », selon l'expression de l'historien
des religion Mircea Eliade. Les zémis sont, pour reprendre la définition
que donne Alain Danielou des dieux du polythéisme hindou, des «... en
tités symboliques pour représenter les forces dirigeantes dont chaque
aspect des mondes visibles et invisibles semblent devoir être issu. Les
dieux (les zémis) doivent être conçus comme des énergies causales et
transcendantes... » (Danielou, 1957 : 27, cité dans H. Petitjean Roget,
1983).
Les zémis peuvent aussi emprunter l'apparence d'hommes. Ce sont
les « opias ». On sait les reconnaître : ils n'ont pas de nombril. Le monde
des m ort dans la conception taino est analogue au monde des vivants. Ils
sont à ce point similaires, que les Tainos d'Hispaniola situent le domaine
des morts, « Coaybay », dans une partie de leur île qu'ils nomment « So-
raya ». On y retrouve son père et tous ses ancêtres, écrit Fernand Colomb
dans la vie de son père. On y mange, poursuit-il, il y a des femmes et l'on
s'y adonne aux plaisirs et aux divertissements.
Deux jours après le débarquement à Guanahani, Colomb écrit :
« Nous comprenions qu'ils nous demandaient si nous étions venus du
ciel ; il y eut un vieux qui vint jusque dans mon bateau, et d'autres appe
laient à grands cris tous les habitants, hommes et femmes : venez voir,
leur disaient-ils, les hommes qui sont descendus du ciel ; apportez-leur à
manger et à boire » (Navarrete : 49). Les Tainos ne disent certainement
pas, comme Colomb l'affirme, qu'ils croient « que les Espagnols venaient
du ciel ». La notion de ciel n'a aucun sens pour eux.
L arrivée de Colomb est déjà un phénomène étrange en soit mais le
comportement qu'il adopte est inattendu. Colomb se montre amical. Il
offre des marchandises à ceux qui viennent à sa rencontre. Mais, par
dessus tout, les Espagnols marquent un intérêt démesuré pour les « gua-
nines », les petites parures d'or que les hommes ou les femmes tainos
portent au nez et aux oreilles.
Dès le commencement, un malentendu s'instaure entre les uns et les
autres, puis se renforce car les Tainos interprètent les dons à leur façon
et la manière d'agir de ces étrangers les persuade que les Espagnols ne
sont pas des humains ordinaires.
LES CADEAUX DE L'AMIRAL
Dès que les Espagnols et les Amérindiens entrent en contact, Colomb
distribue des objets de pacotille. Vendredi 12 octobre au matin, le jour
de la découverte de Guanahani, Colomb se rend à terre dans une barque
armée. L'amiral raconte : « Afin qu'ils nous prissent en amitié, et parce
que je connus que c'étaient des gens qui se livreraient plus à nous et se
convertiraient à notre sainte foi plutôt par la douceur et la persuasion
que par la violence, je donnai à quelques-uns d'entre eux des bonnets de
couleur et des perles de verre qu'ils m ettaient à leur cou, et beaucoup
d'autres choses de peu de valeur, qui leur firent grand plaisir et nous
concilièrent tellement leur amitié que c'était merveille. » (Navarrete : 42).
A cet instant, proche du prem ier contact, la relation entre les Tainos
et les Espagnols est encore équilibrée, neutre, en quelque sorte. Les Es
pagnols sont perçus comme des étrangers au territoire connu par les
Tainos, et à ce moment bien que non-connus, ils demeurent encore des
partenaires économiques potentiels qui trouvent leur place dans un ré
seau d'échange préexistant. C'est pourquoi les Tainos adoptent d'abord
un comportement économique : « ... ils venaient ensuite... et nous appor
taient des perroquets, du fil de coton en pelote, des zagaies et beaucoup
d'autres choses et les échangeaient avec nous pour d'autres objets que
nous leur donnions, comme de petites perles de verre et des grelots »
(Navarrete : 42).
Un autre passage de la relation de Colomb, à la date du 15 octobre,
apporte une précision importante. Colomb fait capturer un Indien qui,
inquiet, tente de fuire avec son canot pour échapper aux Espagnols :
« Quelques marins se jetèrent à la mer, parce qu'il ne voulait pas entrer
dans la caravelle, et ils le prirent. Comme j'étais à la poupe de mon bâti
ment, je vis tout. J'envoyai chercher cet Indien, et je lui donnai un bonnet
rouge, quelques perles vertes de verre que je lui mis aux bras, et deux
grelots que je lui attachai aux oreilles, puis je lui fit rendre sa pirogue qui
était déjà dans la barque, et je le renvoyai à terre » (Navarrete : 55).
Colomb a donné, sans le savoir, des objets qui ont une signification
particulière pour les Tainos, du fait de leur nature - des perles - du fait
de leur couleur - vertes (perles) et rouge (bonnet) - de leur usage - objets
sonores (grelots) - de leur matière (laiton). Il s'agit pour Colomb de preu
ves de sa bienveillance, de simples dons. Le Taino calque son comporte
ment sur celui de Colomb. Il offre en retour un bien inséré dans le système
d'échange taino. Colomb refuse le cadeau offert en contrepartie de ce qu'il
a donné et libère son captif : « Je fus curieux de considérer le rivage au
moment de l'arrivée de l'Indien à qui j'avais fait présent des objets susdits,
sans avoir voulu prendre son peloton de coton, quoiqu'il eût voulu me le
donner » (Navarrete : 55).
En agissant ainsi, Colomb dénonce la référence au système économi
que. Il crée un déséquilibre dans les relations, qui génère à son tour une
réinterprétation des relations instaurées entre les partenaires avec, pour
corollaire, de les entraîner dans un champ idéologique qui n'est plus ce
lui de l'économique mais du religieux.
Devant le succès remporté par ses cadeaux l'amiral réitère ces sortes
de dons : «... il leur fit donner des grelots, des bagues de laiton et des
billes de verre jaunes et vertes ce qui les rendit très contens » (Navarrete :
157) et plus loin, rapporte-t-il, le mercredi 26 décembre, le lendemain du
naufrage de la Santa Maria : « vint un canot d'un autre endroit qui ap
portait quelques morceaux d'or, que les gens qui le portaient offrirent
pour un grelot (un cascabel), parce que rien ne leur plaisait autant. Le
canot n'avait pas encore abordé qu'ils m ontraient déjà leurs morceaux
d'or en criant chuq, chuq, pour désigner les grelots, car ils les aiment à
en devenir fous » (Navarrete : 238).
Les Tainos attachent une importance considérable à la possession de
ces grelots qui regroupent plusieurs qualités. Par leur matière, le laiton,
ils sont analogues - du moins par la couleur - aux parures d'or, les « gua-
nines » dont l'origine est relatée par les mythes et dont la fonction sym
bolique est d'ordre prophylactique : ces objets rares et précieux entre tous
sont la représentation de la crête du grand serpent arc-en-ciel, le Joulouca
des Caraïbes, le Boyusu amazonien, à qui dans leurs croyances les Tainos
attribuent la cause des maladies (H. Petitjean Roget, 1985). Les « guani-
nes » protègent contre l'atteinte de la maladie.
Par l'odeur1 du métal les grelots se classent dans la catégorie bien
particulière du miel, équivalent du sperme, symbole du pouvoir (H. Pe
titjean Roget, 1980 : 195). Par leur fonction sonore, ils se substituent au
hochet du chamane, le maracas, dont ils détournent la puissance d'ins
trum ent de médiation entre le monde des zémis et le monde des hommes.
Les cadeaux offerts aux Amérindiens acquierrent aussitôt une valeur
supérieure à tout ce qu'ils possèdent même de plus précieux, les orne
ments d'or, parce que les mythes rendent compte de l'origine d'objets si
milaires. Alors, il ne reste pas d'autre alternative que de placer ceux qui
distribuent ces biens qui possèdent une signification culturelle chez les
Tainos, en se référant au contexte des mythes. Faute de pouvoir situer
les étrangers par rapport au monde des humains dans cette société où
chaque être possède sa place, les Tainos les renvoient dans le monde du
surhum ain et ils assimilent les Espagnols aux zémis.
1. Las Casas rapporte : « Ils estimaient plus que nulle autre chose les objets en laiton
ils l'appelaient Turey, comme si c'eût été une chose du ciel, car Turey est le nom qu'ils donnent
au ciel. Ils se mettaient aussitôt à le flairer comme s'ils avaient reconnu à son odeur qu'il
venait du ciel ; et ils lui trouvaient un tel parfum... Ils procédaient de la même façon avec
une sorte d'or vil, dont la couleur tirait un peu au violet et qu'ils appelaient guanin : c'est par
l'odorat qu'ils en appréciaient la finesse et la valeur. » (Cité par A. Cioranescu : 413.)
DISCOURS SACRE CONTRE DISCOURS PROFANE :
L'INCOMPREHENSION RECIPROQUE
Le journal de Colomb, relation d'un voyage officiel, est d'une grande
précision dans la relation des faits rapportés. Pourtant de nombreux pas
sages du texte ne sont pas clairs. Que peut vouloir dire qu'il existe du côté
d'une certaine île « Babeque » des hommes à museau de chiens (Navar-
rete : 101) qui n'ont qu'un œil ? (Navarrete : 141).
Dans la mesure où la communication entre les Tainos et les Espagnols
s'appuie largement sur la gestuelle et les mimiques, il en ressort que Co
lomb ne peut m anquer de commettre des erreurs d'interprétation de ce
qu'il voit ou entend. Il est alors tentant de retrouver dans ces mentions
de monstres le reflet de lectures de Colomb ou de croyance de son époque,
car on sait que le navigateur possède l'ouvrage de l'anglais John Mande-
ville, Le livre des merveilles du monde, publié en 1483. Il s'agit d'une « œu
vre de caractère fantastique dans laquelle étaient rapportés les coutumes
exotiques et les êtres monstrueux que l'on supposait devoir exister en
Asie » (Alegria, 1978 : 76).
Cette hypothèse ne peut rendre compte globalement de l'aberration
apparente de ce que raconte Colomb par moments. Le journal, relu en
tenant compte des indications fournies par M artir d'Anghiera dans ses
Décades, et surtout de la relation de Ramon Pané, révèle de nouveaux
aspects. On acquiert même le sentiment d'une cohérence et d'une répéti
tion du message que les Tainos délivrent aux Espagnols.
De ces échanges parlés et mimés, quelques éléments seulement sont
compris des Espagnols. Si on ne peut pas savoir avec certitude ce qui est
dit, que Colomb interprète comme la description d'hommes à « tête de
chien », peut-être s'agit-il de descriptions de peintures faciales de guerre,
on peut penser en revanche que les Tainos parlant de guerriers ont m en
tionné leur coutume d'aller au combat en s'attachant une petite amulette
au milieu du front (Martir de Angleria 1° Decade, livre IX).
Le comportement des Espagnols, au lieu de convaincre les Tainos
qu'ils ne sont pas ces êtres « venus du ciel », renforce au contraire le
m alentendu des premiers échanges jusqu'à l'incompréhension réciproque
totale. Chaque fois que l'amiral offre certains cadeaux, chaque fois qu'il
s'enquiert de l'endroit d'où viennent les parures d'or, les « guanines »,
l'écart d'incommunicabilité s'accroît. On se trouve en face d'une situation
de communication nulle générée par l'émission simultanée de deux mes
sages qui se croisent : le discours des Espagnols, situé exclusivement dans
le registre du profane, ne rencontre pas celui des Tainos, qui se situe dans
le temps du mythe.
Si l'on retient l'hypothèse que les propos des Tainos sont cohérents
eux aussi, dans leur registre, on doit pouvoir reconstruire le fil directeur
d'un discours qui nous est parvenu altéré par une perte d'informations.
Les bribes de ce récit initial peuvent se retrouver, éparpillées, dans le
journal de Colomb. Encore faut-il savoir dans quel registre d'expression
se situent les Tainos.
La pensée taino se réfère constamment au mythe, et à son temps si
particulier puisque « les événements, censés se dérouler à un m oment du
temps, forment aussi une structure permanente. Celle-ci se rapporte si
multanément au passé, au présent et au futur » (Lévi-Strauss, 1958 : 231).
Cette façon d'appréhender la durée ne peut qu'induire une notion du
temps non comparable à celle des Européens.
Chez les Aztèques et les Mayas, assurent les chroniques, des signes
avaient annoncés l'arrivée des Espagnols. Todorov indique dans son ou
vrage La conquête de VAmérique, pour expliquer les prédictions et les si
gnes qui conduisirent à la chute des empires méso-américains que, « le
temps se répétant, la connaissance du passé conduit à celle du futur », et
poursuit-il, « ce ne sont pas seulement les séquences du passé qui se
ressemblent mais aussi celles à venir. C'est pourquoi les événements sont
rapportés tantôt au passé, comme dans une chronique, tantôt au futur,
sous forme de prophéties : une fois de plus, c'est la même chose. La
prophétie est enracinée dans le passé, puisque le temps se répète... » (To
dorov : 91).
Une conception du temps analogue à celle des Aztèques ou des Mayas,
et non des contacts qu'ils auraient établis avec les Tainos, a conduit de
la même façon chez eux à l'énoncé de prophéties annonçant la venue des
Espagnols : « Ils disent donc que ce Cacique avait affirmé avoir parlé avec
Giocauuaghama. Celui-ci lui avait dit que qui que ce soit qui serait envore
vivant après sa m ort à lui cacique, ne jouirait que pour bien peu de temps
de leur territoire, parce que dans leur pays arriveraient des gens habillés.
Ces gens-là les domineraient et les tueraient, ou bien ils m ourraient de
faim. Ils pensèrent d'abord que ces gens seraient des Cannibales. Mais,
en constatant que ceux-ci ne faisaient que piller pour s'enfuir ensuite, ils
se dirent que ces gens seraient autres. C'est pourquoi ils croient m ainte
nant que ce sont l'amiral et les gens qui l'accompagnent » (Pané XXV,
Mattioni : 47).
La conception taino d'un temps clos et l'attente permanente d'un
événement, la venue des Autres, ont constitué un contexte de nature à
induire une interprétation orientée des actes des Espagnols.
DE QUOI PARLENT-ILS ?
Colomb ne donne que peu de renseignements sur la façon dont se
déroulent les dialogues dont il nous livre sa traduction. Ceux avec qui il
converse sont toujours le roi, ou un vieillard important.
Chaque jour, relate Colomb à la date du mardi 11 décembre, « nous
comprenons de mieux en mieux ces Indiens et de leur côté, ils nous
comprennent mieux aussi, quoique bien souvent encore, ils entendent
une chose pour l'autre » (Navarrete : 180). On peut rem arquer que ce n'est
pas Colomb qui se trompe mais que ce sont les Indiens qui ne compren
nent rien ! Colomb n'indique qu'incidemment la durée des palabres : « Il
resta avec lui jusqu'au soir en délibérant sur ce qu'il y avait à faire »
(Navarrete : 245). Il ne donne que peu d'indications sur le cadre des en
tretiens. C'est « une maison où il avait été la veille, et dans laquelle il y
avait une estrade et des sièges » (Navarrete : 247).
Ces conversations ont forcément un rapport avec ce qui intéresse
Colomb. C'est lui qui s'est embarqué dans une aventure dont il espère
bien retirer du profit. Il a abouti dans ces îles sans savoir véritablement
où il se trouve, motivé par des buts précis, la quête de l'or, la découverte
des épices, la rencontre avec le Grand Khan. En plus Colomb ne maîtrise
pas la langue de ses interlocuteurs. Il est venu chercher quelque chose,
les Tainos eux n attendent rien, sinon peut être, la venue d'hypothétiques
« cannibales », les mangeurs d'hommes. Or, les Espagnols l'ont montré,
ils ne sont pas des anthropophages, en conséquence, ils n'appartiennent
pas au groupe des « cannibales ».
LE MESSAGE COMPRIS PAR COLOMB
Si l'on regroupe les indications que rapporte Colomb, on peut établir
un lien qui ne peut pas être fortuit entre les informations qu'il rapporte
et des épisodes des quelques mythes qui ont été recueillis par Ramon
Pané. C'est en fait, avec l'un d'entre eux en particulier, le plus im portant
de tous, celui qui raconte l'origine des hommes et des pouvoirs chama-
niques que s'établissent les références les plus fréquentes.
Colomb est obnubilé par l'or. Il lui est facile de faire comprendre aux
Tainos que ce métal l'intéresse. En repassant en revue les mentions qui
ont trait à la localisation de l'or durant la première navigation de Colomb,
les informations s'organisent autour des mêmes thèmes.
Il est remarquable de noter que dès le samedi 13 octobre, le lendemain
du débarquement à Guanahani, Colomb qui voit que des hommes portent
un petit morceau d'or suspendu à un trou qu'ils se font dans le nez par
vient, par signes, « à apprendre d'eux qu'en tournant leur île et en navi
guant au sud, je trouverais un pays dont le roi avait de grands vases d'or
et une grande quantité de ce métal. Plus loin, le nom de cette île d'où
vient l'or est écrit « Samaot » (Navarrete : 60). Il est encore transcrit « Sa-
moet » (Navarrete : 63, 67) et on y trouve toujours autant d'or.
Colomb croit comprendre que l'île qu'il touche le vendredi 19 octobre
nommée Saometo par les Indiens qu'il amène à son bord (Navarrete : 69),
est bien celle qu'il recherche. Il la baptise Isabelle. Colomb est déçu de
ne pas découvrir l'or qu'il espère trouver.
Lundi 15 octobre, trois jours seulement après avoir touché terre, Co
lomb rapporte déjà : « Je pris terre près de la dite pointe pour savoir s'il
y avait de l'or, parce que les Indiens que j'avais fait prendre dans l'île de
San Salvador me disaient qu'on y portait de très grands bracelets de ce
métal aux jambes et aux bras » (Navarrete : 53). Après tout cela, écrit
encore Colomb, «je partis... pour passer à cette autre île, qui est très
grande, et où tous ces hommes que j'emmène de San Salvador me font
signe qu'il y a beaucoup d'or et que ses habitants le portent en bracelets
et en chaîne aux bras, aux jambes, aux oreilles, au nez et au cou » (Na
varrete : 56).
Cette information lui est à nouveau transmise le dimanche 4 novem
bre. Colomb montre de l'or et des perles, « et plusieurs répondirent qu'il
y avait de l'or en quantité dans un lieu qu'ils appelaient Bohio dont les
habitants le portaient au cou, aux oreilles, aux bras, aux jambes, et qu'on
y trouvait aussi des perles » (Navarrete : 101). Le journal relate en date
du lundi 12 novembre que « l'amiral partit du port... pour se rendre dans
une île qui suivant les Indiens qui raccompagnaient, s'appelait Babeque,
et où, d après leurs signes, les habitants ramassaient la nuit, sur la plage,
de l'or avec des bougies allumées, et en faisaient ensuite des lingots avec
un marteau, et que pour y arriver il fallait diriger la proue à lest-quart-
sud-est» (Navarrete : 111).
Mardi 18 décembre, l'amiral apprend d'un vieillard « qu'il y avait à
la distance de cent lieux au plus beaucoup d'îles rapprochées, qui, autant
qu'il put le comprendre, produisaient beaucoup d'or. Il fut jusqu'à dire
qu'il y avait une île toute d'or, et d'autres où il abondait au point quon
n'avait qu'à le ram asser et le passer au tamis ; qu'on le fondait, qu'on en
faisait des barres et des milliers d'ouvrages dont il expliqua la forme par
signes » (Navarrete : 206).
Colomb est arrivé le long des côtes d'Hispaniola (Haïti). Le lundi
24 décembre, il cherche encore les mines d'or. Les Indiens ont « donné
des indices sur l'existence de mines d'or dans cette île et nommé les en
droits d'où on le tire... et entre autres lieux qu'ils désignèrent comme
produisant ce métal précieux, ils citèrent Cipango, qu'ils nomment Civao ;
ils affirmèrent qu'il y a là de l'or en quantité, et que le cacique porte une
bannière d'or battu, mais que cet endroit était très éloigné » (Navarrete :
229).
Le 26 décembre, le lendemain de la perte du Santa-Maria échoué de
nuit sur des récifs, Colomb est hébergé par un cacique et il continue à
s'enquérir de l'or : « L'amiral dit qu'au milieu d'autres indications, il fai
sait une mention spéciale de Cipango, qu'ils appelaient Civao, où il y a
tant d'or qu'on n'en faisait aucun cas » (Navarrete : 239).
Le 29 décembre, un jeune homme, neveu du roi Guacanagari, « lui
dit qu'à la distance de quatre journées il y avait, à l'est, une île nommée
Guarionex, et d'autres appelées Macorix, Mayonic, Fuma, Cibao et Co-
roay, qui renfermaient beaucoup d'or » (Navarrete : 246).
Le 13 janvier Colomb rencontre des Indiens qui portent les cheveux
longs. Ils sont armés d'arcs et de flèches. Le visage de l'un d'entre eux est
peint en noir (Navarrete : 277). Colomb est impressionné et pense « que
ce devait être un des Caraïbes2 (Caribes) qui mangent les hommes... Il
s'informa de cet Indien s'il y avait des Caraïbes, en lui faisant signe vers
l'est, non loin de cet endroit ;...et l'Indien lui fit entendre qu'elle contenait
beaucoup d'or... Il appelait l'or, tuob, et il ne comprenait pas le mot caona,
et pas davantage le mot nozay, dont on se sert à San Salvador et dans les
autres îles3 pour désigner ce métal » (Navarrete : 278).
2. Bemardo Vega dans on étude sur les Cacicats d’Hispaniola, pensait déjà que les In
diens rencontrés par Colomb ce jour-là devaient être des Caraïbes (Vega, 1980 : 63).
3. Les expéditions des Caraïbes reposaient sur des motivations complexes. Elles liaient
le troc, la guerre, le pouvoir politique et l’exogamie (le rapt des femmes). Elles s'effectuaient
sur de très longues distances. Colomb le 13 janvier 1493, rencontre à l’endroit qu'il nomme
le golfe des Flèches (golfe de Samana, Saint-Domingue), des Indiens à cheveux longs, armés
d'arcs et de flèches, et « d'un morceau de bâton semblable à un... (mot manque), très pesant
qu'ils portent au lieu d’épée » (Navarrete : 280). Ces guerriers se montrent inamicaux, ils
veulent capturer les chrétiens avec des cordes. C’était très certainement un groupe de Caraïbes
des Petites Antilles. Ils possèdent des arcs que n’utilisent pas les Tainos et sont armés de la
massue de guerre, le « boutou ». Un autre indice corrobore cette hypothèse. Un auteur fran
çais du x v i p siècle (anonyme de Carpentras ?) indique qu’avant d’aller en mer les Caraïbes
s'attachaient les cheveux derrière la tête en petit « cornichon ». Or, les hommes que rencontre
Les propos de l'Indien retiennent toute l'attention de Colomb lorsqu'il
raconte que « l'île Matinino était toute peuplée de femmes sans hommes,
qu'on y trouve beaucoup de tuob, ce qui signifie de l'or ou du cuivre, et
qu’elle et située à lest de Carib. Il parla aussi de l'île de Goanin, où il y
a beaucoup de tuob » (Navarrete : 279). L'amiral précise qu'il y a déjà
plusieurs jours qu'on lui a parlé de ces îles.
Poursuivant toujours sa recherche de l'or le 14 janvier, Colomb donne
à un cacique « du biscuit et du miel... un bonnet rouge, un morceau de
drap de la même couleur et des perles de verre ; il donna aussi des m or
ceaux de drap rouge aux trois Indiens de sa suite. Le roi dit que le len
demain il apporterait un masque d'or, assurant qu'il y en avait beaucoup
dans le pays, aussi bien qu'à Carib et Matinino : (Navarrete : 283).
Le lendemain, Colomb mentionne à nouveau les îles Carib et Mati
nino où il y avait beaucoup de cuivre (Navarrete : 285) et il poursuit « que
l'entrée et le séjour dans Carib présentaient des difficultés parce qu'il
(l'Indien) dit que ses habitants mangent de la chair humaine... de cette
île il (l'amiral) se rendra à celle de Matinino qu'il dit n'être peuplée que
par des femmes sans aucun homme » (Id.).
Colomb fait route nord-est-quart-est, car selon le témoignage des In
diens, « dans cette direction ils trouveraient l'île de Matinino » (Navar
rete : 288). Dans sa lettre à Louis de Santangel, écrite à bord du navire
qui le ramène vers l'Espagne, Colomb mentionne encore l'existence de
« cette île de femmes... et où l'on ne trouve aucun homme. Ces femmes
ne se livrent à aucun exercice de leur sexe ; elles ne connaissent que l'arc
et les flèches faites de roseau, comme celles des hommes ; elles s'arment
et se couvrent de lames de cuivre qu'elles ont en abondance ». Dans la
lettre de Colomb à Don Raphaël Sanchez, « trésorier des mêmes sérénis-
simes monarques », traduite en latin et publiée à Rome en 1493, Colomb
mentionne encore l'île « Mathenim » dont les femmes pour leur défense
portent des « plaques de cuivre » (Navarrete : 393).
Les réponses entendues par Colomb se réfèrent à plusieurs niveaux
de significations. Elles concernent, croit-on comprendre, les lieux d'où
provient l'or qui se nommeraient « goanin » ou « cibao », ou « coroa ».
Les informations qu'il reçoit indiquent qu'on fait des bracelets du métal,
qu'on trouve la nuit, sur les plages. Les Indiens indiquent aussi la direc
tion dans laquelle il faut naviguer pour trouver l'or. Les Tainos établissent
aussi une liaison entre l'or et les femmes sans hommes de « Mathinin »
qui portent des plaques ou des lames de cuivre. Enfin, ce que croit com
prendre l'amiral permet d'imaginer qu'il existe un lien réel ou supposé,
entre l'or, les gens de l'île Carib, ceux de l'île Babeque, et les véritables
Caraïbes, les Kalina des Petites Antilles. On sait par ailleurs que l'or n'a
pas de valeur en soi pour les Tainos, mais qu'il en possède une en tant
que parure qu'ils appellent « guanin ».
Qu'en est-il exactement des îles de Babeque, de Carib et de Matinino
et de lieux comme Civao, Coroai et Goanin ? Nest-ce pas parce que les
Tainos attribuent une origine mythique aux « guanines » et aux perles de
Colomb avaient les cheveux « ramassés, attachés en arrière et placés dans une espèce de
bourse de plumes de perroquets » (Navarrete : 277).
pierre, les « cibas », que la recherche permanente par les Espagnols de la
matière qui les compose et de l'endroit d o ù ils viennent a été à l'origine
d un déséquilibre de la société taino ?
Avant d'interpréter ces indications, pour m ontrer la cohérence du
discours qu'elles sous-tendent, il faut les replacer dans le contexte des
mythe relatés par Ramon Pané.
MYTHES ET PARURES : CIBAS ET GUANINES
L'un des mythes récoltés par Pané a trait à l'origine des parures, les
cibas et les guanines. Son analyse démontre que les guanines, plaques
d'or de bas alliage plus prisées que celles faites en or natif martelé en
lame, ont la même fonction symbolique pour les Tainos, que celle des
« caracolis » pour les Kalinas des Petites Antilles (H. Petitiean Roget,
1985).
Le mythe taino transcrit par Pané rapporte qu'en l'île d'Hispaniola,
il y a une province appelée Caonao, dans laquelle il y a une montagne
nommée Cauta. Dans cette montagne il y a deux grottes. L'une nommée
Cacibajagua, l'autre Amayauna. L'humanité est sortie de ces cavernes,
disent-ils, après des étapes par l'état minéral, végétal et animal. Le mythe
se poursuit et raconte l'histoire d'un héros Guahayona qui séduit toutes
les femmes. Il les emmène avec lui de nuit non sans avoir assassiné son
beau-frère le cacique en le plongeant dans la m er p ar les pieds. Il arrive
à Matinino où il abandonne ses compagnes. Il part et atteint un endroit
nommé Guanin « à cause de ce qu'il en rapporte » : « Guahayona prit ainsi
toutes les femmes pour lui seul et les laissa à Matinino où ils disent qu'à
présent il n'y a que des femmes. »
Pour avoir abusé de femmes trop proches, commis en quelque sorte
l'inceste répété (H. Petitjean Roget, 1983), Guahayona tombe malade. Une
femme oubliée dans la mer le soigne et lui donne des guanines et des
cibas afin qu'il les porte liés aux bras (chap. VI). Les Indiens disent qu'à
l'origine de ces guanines furent Guabonito (la femme guérisseuse), Albe-
borael Guahayona et le père de Albeborael.
Pané mentionne le premier mort, Maquetaurie Guayaba et indique
que les morts vont dans un lieu nommé Coaybay dans une partie de l'île
qui se nomme Soraya (chap. XII).
On ne peut se tromper, tous ces mots sont ceux que Colomb a entendu
dans les premiers moments de la rencontre alors qu'il cherche avec obs
tination à savoir d'où vient l'or. Il demande de l'or, les Indiens compren
nent « guanines ». Les réponses qu'obtient Colomb l'amènent à penser
que les Indiens lui indiquent des noms de lieux réels. Il cherche donc l'île
Samaot ou Samoet, qui n'est autre que la province de Canao du mythe.
L'île Bohio, celle de Civao, qu'il croit être le Japon, Cipango. Civao c'est
encore, mais déformé, le mot « canao » du mythe. L'amiral comprend
qu'il se passe quelque chose en relation avec la mer et il écrit qu'ils ra
massent l'or sur les plages la nuit. Les Indiens martèlent l'or natif, Colomb
écrit qu'ils en font des lingots à coup de marteau.
Dans le mythe, il est question d u n cacique, Colomb suit son idée et
en fait un cacique très puissant. D autres îles apparaissent encore, qui
n en sont pas : Guarionex est le nom d un cacique. Macorix est le nom
d u n groupe distinct des Tainos d'Hispaniola qui parle une autre langue.
La répétition de la plupart de ces mots et les associations systémati
ques dans la bouche des Indiens avec l'or, les plaques guanines, ne peut
être fortuite et la conclusion s'impose : les Indiens ont raconté à Colomb
le mythe d'origine des parures. L'île des femmes sans hommes qui se
couvrent de plaques de cuivre pour se protéger, l'île Matinino, que Colomb
cherche au-delà de Carib, n'est autre que l'île où, dans le mythe, le héros
Guahayona abandonne les femmes qu'il a séduites avant de retrouver la
femme médecin, qui lui remet les insignes de sa guérison, « les guanines
et les cibas pour qu'il les porte liés aux bras ».
Enfin, lorsque Colomb croit comprendre qu'il existe des îles nommées
Babeque et Carib, il commet encore un contresens qui cependant fournit
une indication intéressante sur la localisation probable des lieux d'échan
ges des guanines.
L'île Babeque, ainsi que l'a montré José Arrom, n'est autre que Bo-
rinquen, Porto Rico (Arrom, 1970). En fait, les Sub-Tainos des Bahamas
qui mettent en relation l'île de Babeque, les parures d'or et les Caniba,
Carib, que Colomb prend pour les sujets du Grand Khan, rendent compte
d'un fait réel : les Carib ou Kalina des Petites Antilles venaient troquer à
Porto Rico avec les Tainos les guanines qu'ils obtenaient par échange avec
des Indiens du continent sud américain (Da Prato Perelli, 1983). Comme,
de par leur position entre le continent sud américain et les Grandes Anti
lles, ils détiennent le monopole de la distribution de ces parures très ra
res, il est normal qu'ils en connaissent tout le prix, et bien entendu, ce
que les Taisnos disent de leur origine mythique.
TRISTE FIN
Colomb est parti vers l'inconnu, les navires chargés de marchandises
de peu de valeur, des cotonnades, de la verroterie et des bijoux de fantai
sie. Cette pacotille montre que d'une certaine façon, avant même de lever
l'ancre, Colomb se fait une idée de ceux qu'il va rechercher. Hormis le
Grand Khan, à qui on ne sait pas quelle sorte de présents il destine, tous
les autres hommes ne peuvent être que des partenaires subalternes. Pour
eux les cadeaux ne sont bons qu'à établir des contacts de sympathie et
rétribuer des services.
Le livre de bord du navigateur est un rapport administratif. L'amiral
s'y montre persuadé d'avoir atteint sinon le lieu, du moins un endroit
proche de là où il a calculé qu'il doit arriver. En voyageur de commerce
pressé, Colomb ne remarque des paysages que ce qui est favorable à
l'établissement de ports et de points d'implantation pour de futurs arri
vants : la nature est comme en Espagne, seulement un peu plus verte, un
peu plus chaude. Des ressources du pays, il ne note que ce qui est sus
ceptible de négoce et de profit. Les minéraux, les végétaux, les animaux,
les objets manufacturés des indigènes et même les êtres humains, ne sont
pas plus que des échantillons qu'il rapporte. Ce sont des preuves du succès
de son expédition, des confirmations des richesses potentielles que recè
lent les contrées découvertes.
Aveuglés par sa certitude Colomb ne voit rien d'autre que de l'utilitaire
dans les terres qu'il effleure. Son obstination dans la recherche du métal
précieux, l'or, le pousse à émailler son journal de termes de la langue des
Tainos : ce sont chaque fois les noms des lieux où on le trouve. Les des
criptions de scènes dont il est persuadé d'avoir compris le sens, les noms
des îles vers lesquelles il cingle en vain et qu'il rapporte avec minutie, lui
sont autant de nouvelles confirmations de la justesse de ses anticipations
de découvreur. Jusqu'à la fin de sa vie il croit qu'il a enfin atteint le
continent asiatique.
Les mots en taino de son journal seraient restés pour la plupart des
mots exotiques, morts, qui auraient conservé la signification que Colomb
croyait être la leur, si la relation de Ramon Pané n'avait pas fourni la clé
pour les interpréter et de ce fait révélé le message que les Amérindiens
répétaient au navigateur.
Au terme de cette approche, pour comprendre par le biais des mythes
et des pratiques religieuses des Tainos, les significations sous-jacentes au
récit d'un périple de quatre mois, il apparaît que le texte de Colomb ne
révèle pas la vision qu'il a des Tainos. Au contraire, le journal permet de
rétablir celle que les Tainos ont des Espagnols.
Colomb en donnant des grelots de laiton, les équivalents du hochet
du sorcier, en accrochant des parures comme il le fait, aux jambes et aux
bras de certains individus, en leur offrant des perles vertes, comme les
amulettes en « pierre verte » et des perles rouges comme la couleur rouge
du roucou, enveloppe magique de protection, refait des gestes immémo
riaux. Il répète la conduite des héros du mythe fondateur, et devient lui-
même acteur du mythe.
Les Tainos n'ont pas eu d'autres possibilités que de basculer entière
m ent dans le monde dans lequel Colomb les a ramenés sans le savoir.
Dans le contexte d'attente de la venue des « Cannibales », le temps pro
fane, à cause de l'intrusion de ceux qui n'étaient pas des Cannibales et
qui n'étaient de nulle part, a rejoint le temps sacré. Les Espagnols ont
alors été pris pour des zémis jusqu'à ce que leur comportement trop hu
main et leur avidité en or et en femmes, aient entraîné la première insur
rection et les représailles sanglantes contre ceux qui étaient restés au fort
de la Navidad alors que Colomb rentre en Espagne. Les Espagnols
n'étaient pas des zémis; Il était trop tard.
Entre le 12 octobre 1492 et le 16 janvier 1493 lorsque Colomb s'éloigne
des côtes d'Hispaniola le destin des Tainos et celui des Caraïbes s'est joué.
Les Tainos en dénonçant les Autres, ceux qu'ils nomment les « Canniba
les » en en faisant des hommes de la Horde sauvage, ont contribué invo
lontairement à la mise en place de tout l'arsenal de textes et de décisions
officielles qui dès la cédule royale de 1511, en autorisant la chasse aux
Cannibales, provoquent la destruction de la société des Caraïbes des Pe
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