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Ralentissement de la croissance en France

Ce document présente une introduction à un numéro spécial de la revue de l'OFCE consacré au ralentissement de la croissance en France. Il présente brièvement le débat sur les causes de ce ralentissement entre problèmes d'offre et de demande, et résume les principales conclusions des articles du numéro spécial, notamment sur l'érosion du tissu productif français et la baisse de la croissance potentielle depuis la crise de 2008.

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Ralentissement de la croissance en France

Ce document présente une introduction à un numéro spécial de la revue de l'OFCE consacré au ralentissement de la croissance en France. Il présente brièvement le débat sur les causes de ce ralentissement entre problèmes d'offre et de demande, et résume les principales conclusions des articles du numéro spécial, notamment sur l'érosion du tissu productif français et la baisse de la croissance potentielle depuis la crise de 2008.

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1 42

Revue de l’OFCE

LE RALENTISSEMENT DE LA CROISSANCE :
DU CÔTÉ DE L’OFFRE ?

Introduction par Jérôme Creel et Xavier Ragot

Les demandes de facteurs de production en France


Bruno Ducoudré et Mathieu Plane
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs
Sarah Guillou et Lionel Nesta
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France
Éric Heyer et Xavier Timbeau
Érosion du tissu productif en France
Michel Aglietta et Xavier Ragot
Disparités locales et crise économique
Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen
Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot
Les vents contraires de la croissance française
Jérôme Creel et Éloi Laurent
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ?
Henri Sterdyniak
Le temps pour produire
Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno
Stagnation séculaire et accumulation de capital
Gilles Le Garrec et Vincent Touzé
Vieillissement de la population active
Sandrine Levasseur
Impact des inégalités sur la croissance
Guillaume Allègre
LE RALENTISSEMENT DE
LA CROISSANCE : DU CÔTÉ DE L'OFFRE ?

f
Revue de l’OFCE

OFCE

L’Observatoire français des conjonctures économiques est un organisme indépendant


de prévision, de recherche et d’évaluation des politiques publiques. Créé par une
convention passée entre l'État et la Fondation nationale des sciences politiques
approuvée par le décret n° 81.175 du 11 février 1981, l'OFCE regroupe plus de
40 chercheurs (es) français et étrangers. « Mettre au service du débat public en
économie les fruits de la rigueur scientifique et de l’indépendance universitaire », telle
est la mission que l’OFCE remplit en conduisant des travaux théoriques et empiriques,
en participant aux réseaux scientifiques internationaux, en assurant une présence
régulière dans les médias et en coopérant étroitement avec les pouvoirs publics
français et européens. Philippe Weil a présidé l’OFCE de 2011 à 2013, à la suite de
Jean-Paul Fitoussi, qui a succédé en 1989 au fondateur de l'OFCE, Jean-Marcel
Jeanneney. Depuis 2014, Xavier Ragot préside l’OFCE. Il est assisté d'un conseil
scientifique qui délibère sur l'orientation de ses travaux et l'utilisation des moyens.

Président
Xavier Ragot.

Direction
Jérôme Creel, Estelle Frisquet, Éric Heyer, Lionel Nesta, Xavier Timbeau.

Comité de rédaction
Christophe Blot, Gérard Cornilleau, Jérôme Creel, Jacques Le Cacheux, Jean-Luc Gaffard,
Éric Heyer, Sandrine Levasseur, Françoise Milewski, Lionel Nesta, Hélène Périvier,
Mathieu Plane, Francesco Saraceno, Henri Sterdyniak, Xavier Timbeau.

Publication
Xavier Ragot (directeur de la publication), Sandrine Levasseur (rédactrice en chef),
Laurence Duboys Fresney (secrétaire de rédaction),
Claudine Houdin (adjoint à la fabrication),
Najette Moummi (responsable de la fabrication).

Contact
OFCE, 69 quai d’Orsay 75340 Paris cedex 07
Tel. : +33(0)1 44 18 54 87
mail : [Link]@[Link]
web : [Link]

Dépôt légal : septembre 2015 ISBN : 978-2-312-02921-4


N° ISSN 1265-9576 – ISSN en ligne 1777-5647 – © OFCE 2015
Sommaire

LE RALENTISSEMENT DE
LA CROISSANCE : DU CÔTÉ DE L'OFFRE ?

Introduction par Jérôme Creel et Xavier Ragot . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5

LES EFFETS DE LA CRISE : UNE EROSION DURABLE DU TISSU PRODUCTIF


EN FRANCE ?
Les demandes de facteurs de production en France . . . . . . . . . . . . . . 23
Estimation et analyse des effets de la crise
Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs


des entreprises françaises . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
Sarah Guillou et Lionel Nesta
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité
pour la France . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
Éric Heyer et Xavier Timbeau
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes . . . . . . . . . . 95
Michel Aglietta et Xavier Ragot
Disparités locales et crise économique éclairages préliminaires . . . 151
Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen . . . 177
Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

OÙ VA LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE ?
Les vents contraires de la croissance française . . . . . . . . . . . . . . . . . 235
Jérôme Creel et Éloi Laurent

Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? . . . . . . 255


Henri Sterdyniak

Le temps pour produire : réflexions analytiques sur les difficultés


de reprise de l’activité économique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 291
Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

Stagnation séculaire et accumulation de capital . . . . . . . . . . . . . . . 307


Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


Vieillissement de la population active . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 339
Vers une baisse de la productivité ?
Sandrine Levasseur
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? . . . 371
Une (brève) revue de littérature
Guillaume Allègre

Les propos des auteurs et les opinions qu’ils expriment n’engagent qu’eux-mêmes
et non les institutions auxquelles ils appartiennent.
Introduction

LE RALENTISSEMENT DE
LA CROISSANCE : DU CÔTÉ DE L’OFFRE ?

Jérôme Creel et Xavier Ragot

L e ralentissement de la croissance française et de la croissance


mondiale depuis 2007-2008 avait pu être perçu comme la conséquence
directe, mais temporaire, de la crise financière internationale. Il faut
bien admettre désormais que ce ralentissement est durable. La situation
économique de la France pose donc question et rouvre le débat sur les
déterminants conjoncturels et structurels de la dynamique productive.
En simplifiant quelque peu, le débat oppose les tenants d’un problème
de la demande à ceux d'un problème d'offre. Les premiers mettent en
avant les hausses d’impôts, qui ont comprimé brutalement la demande
agrégée, conduisant à des tensions déflationnistes, notamment
depuis 2010. L'OFCE a souligné depuis maintenant plusieurs années les
risques économiques d’une consolidation budgétaire à marche forcée :
l’« austérité » et la croissance ne pouvaient pas faire bon ménage. Si le
débat sur les conséquences de la politique budgétaire a pu rester
quelque fois obscur, certains économistes avançant que la hausse des
impôts pouvait avoir des effets expansionnistes immédiats sur la
consommation des ménages, on assiste depuis 2009 à une (r)évolution
des institutions internationales qui admettent maintenant que l’austé-
rité budgétaire provoque une contraction rapide de l’activité.
La faiblesse de la reprise en 2014 et 2015 doit cependant amener à
une réflexion plus structurelle sur l’état du tissu productif en France.
En effet, l’analyse de la dynamique de l’investissement, de la balance
commerciale, des gains de productivité ou du taux de marge des entre-
prises, et dans une moindre mesure de leur accès au crédit, indique
l’existence de tendances inquiétantes depuis le début des années 2000.
De plus, la persistance de la crise conduit inéluctablement à la question
de l'érosion du tissu productif français depuis 2007 du fait de la faible
croissance, du faible investissement et du nombre élevé de faillites.

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


6 Jérôme Creel et Xavier Ragot

Ces interrogations sur la croissance d’après-crise sont mondiales.


Tous les pays développés s'installent maintenant sur des trajectoires de
croissance que l’on peut qualifier de faibles au regard des taux de crois-
sance passés. Cette tendance commune cache bien sûr des différences
importantes. Si la France s’en sort honorablement dans la zone euro,
l’Allemagne fait bien mieux en termes de balance commerciale et le
Royaume-Uni connaît une croissance élevée. Dès lors, au sein d’une
croissance mondiale révisée à la baisse se pose la question de l’exis-
tence d’une spécificité française qui empêcherait la France de
bénéficier d’une reprise de la croissance mondiale, aussi faible et incer-
taine soit-elle.
Les analyses présentées dans cet ouvrage, si elles se concentrent
plus particulièrement sur les questions d’offre, essaient de penser les
interdépendances avec les questions de demande. De nombreux angles
d’analyse sont mobilisés pour analyser le problème productif et la
croissance potentielle française, à partir de données d’entreprises, de
données territoriales, et d‘analyses sectorielles. Ces travaux sont
présentés dans la seconde partie de cette introduction, afin de dégager
les convergences dans le constat et les recommandations. De ces
travaux, neuf conclusions se dégagent :
1) La croissance potentielle a fléchi en France depuis la crise. Si le
niveau de croissance potentielle sur longue période est élevé, de l’ordre
de 1,8 %, la croissance potentielle fléchit depuis la crise de l’ordre de
0,4 point, selon la nouvelle mesure donnée par Éric Heyer et
Xavier Timbeau.
2) La question centrale consiste à savoir si ce ralentissement est
transitoire ou permanent. Cette question est importante pour les
prévisions de croissance mais aussi pour les engagements européens de
la France, qui dépendent de la croissance potentielle. Une conclusion
importante de ce numéro est qu'une très grande partie de ce ralentisse-
ment est transitoire et liée à la politique économique menée en France.
Comme le montrent Bruno Ducoudré et Mathieu Plane, le faible
niveau d’investissement et d’emploi peut s’expliquer par l’environne-
ment macroéconomique et, notamment, par la faiblesse actuelle de
l’activité. Le comportement des entreprises ne semble pas avoir changé
dans la crise. L’analyse de Ducoudré et Plane montre, par ailleurs, que
les déterminants de l’investissement sont différents à court et à long
terme. Une hausse de 1 % de l’activité économique augmente l’inves-
tissement de 1,4 % après un trimestre alors qu’une hausse de 1 % du
taux de marge a un effet très faible. Cependant à long terme (10 ans),
une hausse de 1 % de l’activité augmente l’investissement de l’ordre de
1 %, alors qu’une hausse de 1 % du taux de marge augmente deux fois
plus l’investissement. Ainsi, le soutien à l’investissement passe par un
Introduction. Le ralentissement de la croissance : du côté de l’offre ? 7

soutien à l’activité économique à court terme, tandis que le rétablisse-


ment des marges aura un effet de long terme.
3) Le tissu productif français va mettre du temps à se rétablir des
effets de la crise du fait de trois puissants freins : la faiblesse de l’inves-
tissement, certes, mais aussi la baisse de la qualité de l’investissement
et enfin la désorganisation productive consécutive à la mauvaise allo-
cation du capital durant la crise, y compris dans sa dimension
territoriale. Sarah Guillou et Lionel Nesta montrent que le faible
niveau d’investissement génère moins de progrès technique depuis la
crise. En effet, le faible niveau d’investissement ne permet pas de
monter en gamme. Ensuite, Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta montrent
que la convergence des territoires s'est ralentie depuis la crise et l’acti-
vité a plutôt décru dans les territoires les plus productifs.
4) La notion de croissance potentielle, qui vise à mesurer les capa-
cités productives d’une économie à moyen terme, sort profondément
fragilisée de la crise comme outil de pilotage macroéconomique. Les
révisions continues (quelles que soient les méthodes) de la croissance
potentielle rendent dangereuse l’idée d'un pilotage européen en fonc-
tion de règles, comme le montre Henri Sterdyniak. Il faut donc
retrouver une politique économique européenne qui assume son
caractère discrétionnaire. En outre, une politique budgétaire plus
contingente aux conditions macroéconomiques et financières, doit
être mieux coordonnée avec la question climatique, ce que discutent
Jérôme Creel et Eloi Laurent.
5) La notion de stagnation séculaire, c’est-à-dire un affaiblissement
durable de la croissance donne lieu à d’intenses débats. Deux visions
de la stagnation séculaire sont débattues. La première, celle de Robert
Gordon, insiste sur l’épuisement du progrès technique. La seconde,
dans la continuité des analyses de Larry Summers, insiste sur la possi-
bilité d’un déficit permanent de demande. Jérôme Creel et Eloi Laurent
montrent les limites de l’analyse de Robert Gordon pour la France.
Gilles Le Garrec et Vincent Touzé montrent la possibilité d’un déficit
durable de demande, qui pèse sur l’accumulation du capital, du fait de
l’impuissance de la Banque centrale à baisser encore ses taux d’intérêt.
Dans un tel cadre, un soutien à la demande est nécessaire pour sortir
d’un mauvais équilibre d’inflation basse et de chômage élevé, qui
conduit à une perception négative du potentiel de croissance. Changer
les anticipations peut demander des politiques de stimulation de l’acti-
vité économique de grande ampleur, tout comme l’acceptation d’une
inflation durablement élevée.
6) Ainsi, les analyses présentées ici reconnaissent les profondes
difficultés du tissu productif en France et recommandent une meil-
leure coordination des politiques publiques. Il faut un soutien rapide à
la demande afin de rétablir l’investissement, puis une politique
8 Jérôme Creel et Xavier Ragot

continue et progressive de rétablissement des marges des entreprises


exposées à la concurrence internationale. Pas de choc de compétitivité
donc, mais un soutien aux entreprises qui prend en compte le profil
temporel de l’investissement productif, selon Jean-Luc Gaffard et
Francesco Saraceno.
7) À plus long terme, une partie du problème français qualifié
d’offre est le résultat des désajustements européens, notamment de la
divergence des salaires entre les grandes économies européennes.
La divergence entre la France et l’Allemagne est impressionnante
depuis le milieu des années 1990. Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot
montrent que la modération salariale allemande est singulière parmi
les pays européens. Ils proposent une quantification de l’effet de cette
modération salariale sur le commerce extérieur et l’activité écono-
mique en France. La modération salariale allemande contribue à une
hausse de plus de 2 points du taux de chômage français. La politique
de l’offre porte un autre nom : celui de politique de reconvergence
européenne.
8) La modernisation profonde du tissu productif reposera sur des
espaces de coopération, d’apprentissage collectif et de collaboration
permettant de la créativité rendue possible par les nouvelles technolo-
gies. Ces espaces doivent reconnaître l’importance des actifs
intangibles, qui sont si difficiles à valoriser. Dans des économies dont
la population active vieillit, les progrès de la robotique et de l’intelli-
gence artificielle doivent engendrer une amélioration du potentiel de
productivité, selon Sandrine Levasseur. Il faut aussi renforcer la coopé-
ration au sein de deux espaces : l’entreprise et le territoire. Au sein de
l’entreprise, une gouvernance partenariale doit permettre de limiter les
tendances financières court-termistes. Au sein des territoires, la défini-
tion de systèmes territoriaux d'innovation doit être l’enjeu d’une
politique industrielle moderne, selon Michel Aglietta et Xavier Ragot.
9) Pour conclure, ce n’est pas tant le niveau de la production qui
inquiète que l’inéquitable répartition des fruits de la croissance, si
faible soit-elle, comme le montre Guillaume Allègre. Le consensus
naissant à propos de l’impact négatif des inégalités sur la croissance
économique ne doit pas masquer le vrai débat qui porte non pas
uniquement sur les écarts de revenus mais aussi sur ce que ces revenus
permettent de consommer, donc sur l’accès à des biens et services de
qualité égale. La question essentielle devient alors celle du contenu de
la production, avant celle de sa croissance.
Pour montrer les cohérences des analyses, nous présentons mainte-
nant les différents articles de ce numéro en deux grandes parties. La
première, centrée sur l’économie française, pose la question de
l’érosion de son tissu productif. La crise financière internationale a-t-
elle provoqué une rupture ou juste un désajustement ? Plusieurs
Introduction. Le ralentissement de la croissance : du côté de l’offre ? 9

niveaux d’analyse sont mobilisés : les dimensions macroéconomique


et microéconomique, donc les données de la comptabilité nationale et
les données d’entreprises, et la dimension territoriale, française et
européenne. La seconde partie adopte une vision critique de la littéra-
ture théorique sur les questions de croissance. Elle aborde aussi bien le
débat sur la stagnation séculaire, et son application à la zone euro et à
la France, celui de la mesure de la croissance potentielle, déjà esquissée
dans la première partie, que les interactions entre vieillissement, inno-
vation, inégalités, d’un côté, et croissance économique de l’autre.

1. Les effets de la crise : Une érosion durable du tissu productif


en France ?
Quel est l’état du tissu productif français ? La crise laissera-t-elle des
cicatrices permanentes ? Il faut s’interroger sur ce qui peut avoir été
détruit de manière durable dans la crise : en effet, la crise peut avoir
affecté le tissu productif par trois canaux. Le premier canal est la
contraction du stock de capital. La crise a conduit à un sous-investisse-
ment, étudié par Bruno Ducoudré et Mathieu Plane dans ce numéro, et
peut se matérialiser de deux façons, d’une part, le sous-investissement
et, d’autre part, les faillites d’entreprises, l’une et l’autre façon n’étant
pas exclusives l’une de l’autre. La contraction du stock de capital peut
avoir des effets permanents sur l'activité économique du fait notam-
ment du sous-investissement dans les nouvelles technologies
susceptibles d’augmenter l’efficacité productive des entreprises fran-
çaises. Par ailleurs, les faillites peuvent avoir fait disparaître des
entreprises productives pour des raisons purement conjoncturelles. Le
second canal est la perte de compétences des chômeurs de longue
durée. On parle alors de destruction de capital humain et non de
capital physique. Il existe un troisième canal maintenant discuté dans
la littérature qui concerne la mauvaise allocation du capital. Si la crise
conduit à des problèmes de financement plus sévères pour de petites
entreprises productives, le ralentissement de l'activité peut conduire à
un sous-développement (voire à des faillites) d'entreprises les plus
productives, ce qui conduit non plus seulement à une baisse du stock
de capital mais à sa mauvaise allocation productive.
Pour répondre à ces questions, il faut croiser les analyses et les
focales. Dans une première partie de ce numéro, plusieurs perspectives
sont utilisées : l’analyse des secteurs, les données d'entreprises,
l’analyse macroéconomique, l’analyse des tendances de moyen terme,
l’analyse des territoires, et enfin, l’analyse comparative avec notre
voisin allemand.
10 Jérôme Creel et Xavier Ragot

Comment s’explique le faible niveau d’investissement et d’emploi


en France ? Une analyse sectorielle
Bruno Ducoudré et Mathieu Plane s’intéressent à l’évolution de
l’emploi et de l’investissement à un niveau agrégé, en distinguant au
sein du secteur marchand, l’industrie, la construction et les services.
Concernant l’emploi, les auteurs identifient tout d’abord une baisse
graduelle, par palier du taux de croissance annuel de la productivité
horaire observée (VA en volume/ heures travaillées). Pour le secteur
marchand, cette productivité annuelle était de 1,5 % de 2003 à 2007 et
a diminué jusqu’à atteindre 0,5 % de 2008 à 2014.
Concernant l’investissement, les trois facteurs principaux détermi-
nant le niveau d’investissement sont l’activité économique (la valeur
ajoutée marchande), le taux de marge, qui mesure la profitabilité des
entreprises, et enfin le coût du capital. Le rôle de chacun des facteurs
dépend de l’horizon considéré. À court terme, l’activité économique
est le déterminant principal de l’investissement. Une hausse perma-
nente de 1 % de l’activité économique augmente l’investissement de
1,4 %, alors qu'une hausse de 1 % du taux de marge à un effet très
faible. Cependant à long terme (10 ans), une hausse de 1 % de l’acti-
vité augmente l’investissement de l’ordre de 1 %, alors qu'une hausse
de 1 % du taux de marge augmente l’investissement de l’ordre de 2 %.
La première leçon importante de ces analyses est que le comporte-
ment agrégé de l’investissement et de la demande d’emploi est
globalement stable pendant la crise. La chute de l’investissement ne
provient pas essentiellement d’un changement de comportement des
entreprises, mais d’un changement de l'environnement macroécono-
mique des entreprises. En d’autres termes, la dynamique de l’inves-
tissement était en grande partie prévisible dès 2007 par l’anticipation
de l’évolution du cadre macroéconomique. Concernant l’emploi, la
même conclusion s'impose avec une nuance. On observe un change-
ment du comportement des entreprises. Les effectifs salariés ont moins
diminué dans la crise que ce que laissaient prévoir les comportements
estimés avant la crise. On observe ainsi une rétention de main-d’œuvre
qui explique le retard entre la croissance et l’emploi.
La seconde leçon est que les politiques visant à modifier le taux de
marge des entreprises peuvent avoir un effet important sur l’investisse-
ment, mais uniquement à long terme semble-t-il. Cet effet devient
important après 3 à 5 ans.
À l’aide de ces équations de demande de facteurs, les auteurs
mesurent la réduction de l’emploi et de l’investissement due à la poli-
tique de consolidation budgétaire (qui a réduit l’activité économique)
et à la baisse du taux de marge des entreprises. Le premier effet
Introduction. Le ralentissement de la croissance : du côté de l’offre ? 11

l’emporte, la consolidation budgétaire induisant une baisse cumulée


de 4 % de l'emploi salarié.

Quelles ont été les conséquences de la crise sur la productivité


des entreprises ?
Sarah Guillou et Lionel Nesta utilisent les données d’entreprises
françaises (FICUS et FARE) pour construire une mesure du progrès tech-
nique au niveau de l’entreprise, la productivité globale des facteurs,
pour comprendre le rythme du changement technique depuis la crise
et jusqu’en 2011, dernière année à ce jour de disponibilité des données.
Assiste-t-on à un ralentissement du changement technique depuis
la crise? Observe-t-on des différences de comportement suivant la taille
des entreprises ou les secteurs?
Il existe deux façons de générer du progrès technique au niveau du
tissu productif. Les entreprises peuvent devenir plus productives indivi-
duellement, du fait d’innovation ou d'un mécanisme d’apprentissage
étudié de longue date dans la littérature sur la croissance endogène.
Ensuite, même si les entreprises ne sont pas plus productives indivi-
duellement, la production et le capital peuvent se déplacer des
entreprises les moins productives vers les plus productives (du fait
par exemple du développement de petites entreprises productives),
améliorant ainsi l’allocation productive de l’économie. Le premier
mécanisme (interne) est appelé marge intensive, le second (externe)
marge extensive.
En temps de crise, il existe un débat sur la contribution à la produc-
tivité globale de la marge extensive. En effet, certains auteurs ont
avancé que les crises faisaient disparaître les entreprises les moins
productives, permettant de libérer les ressources, financières mais aussi
en emplois qualifiés, pour les entreprises les plus productives lors de la
reprise. D’autres auteurs ont avancé que les crises faisaient disparaître
des entreprises productives du fait des contraintes financières. Que
disent les données françaises ?
L'étude de Sarah Guillou et Lionel Nesta montre que, première-
ment, le progrès technique a ralenti dans les entreprises françaises en
moyenne de 2008 à 2011, dans les entreprises de toutes tailles et pour
tous les secteurs. Deuxièmement, le progrès technique a ralenti plus
fortement dans les petites que dans les grandes entreprises. Par ailleurs,
les grandes entreprises ont en moyenne une productivité plus élevée
que les petites entreprises, ce que confirment d'autres études. Troisiè-
mement, les disparitions d'entreprises concernent les entreprises en
moyenne plus productives que la moyenne de leur secteur. Ainsi, la
récession, loin de sélectionner les entreprises les plus productives,
12 Jérôme Creel et Xavier Ragot

a conduit à une disparition de productivité jusqu’en 2011. Cette dispa-


rition pourrait ne pas avoir été définitive si les créations nettes
d’entreprises en phase de reprise ont compensé cette perte. Quatrième-
ment, la relation entre investissement et progrès technique a subi une
rupture après la crise. L’investissement ne génère pas autant de progrès
technique après la crise de 2008 qu'avant. Une cause possible est que la
qualité des facteurs (par exemple la qualité des machines) diminue
quand l’investissement diminue. De ce fait la baisse de l’investisse-
ment induit une moindre qualité du stock de capital. Enfin, les
secteurs dont le rythme de progrès technique a le mieux résisté à la
crise sont les secteurs manufacturiers et les services de hautes techno-
logies, qui avaient une productivité élevée avant la crise.

Quelle mesure de la croissance potentielle en France ?


Éric Heyer et Xavier Timbeau présentent une méthode d’évalua-
tion de la croissance potentielle qui n’est pas sujette à des révisions
fréquentes et qui reste en partie agnostique sur la séparation entre
facteurs conjoncturels et structurels. Leur stratégie est de partir de la
croissance observée et de corriger cette dernière des facteurs écono-
miques connus. Ces derniers peuvent être classés en deux catégories,
interne et externe. Les facteurs externes sont le prix du pétrole et les
écarts de prix relatifs des exportations de la France par rapport aux
autres pays, et l’activité économique des autres pays. Les facteurs
internes sont en premier lieu la politique budgétaire qui affecte direc-
tement l’activité économique. Il est maintenant reconnu que l’effet
récessif des hausses d'impôts ou des baisses de dépenses a été sous-
estimé avant la crise. Les autres facteurs sont les conditions financières
et le prix de l'immobilier. Pour la période récente, Eric Heyer et Xavier
Timbeau trouvent que les principales contributions à la faiblesse de
l’activité économique sont la politique de consolidation budgétaire
rapide et les conditions financières.
Une fois que l’on tient compte de ces facteurs, le potentiel de crois-
sance français a décru de 0,4 point en fin de période. L’approche d’Éric
Heyer et Xavier Timbeau définit une croissance potentielle résiduelle,
une fois que les principaux facteurs explicatifs ont été utilisés pour
comprendre les fluctuations de la croissance. L’intérêt de cette
approche est de laisser au débat économique le soin de distinguer
parmi les facteurs explicatifs ceux qui sont structurels et ceux qui sont
conjoncturels. L’exemple de la compétitivité permet de comprendre
l’enjeu de ce débat. Éric Heyer et Xavier Timbeau introduisent la
compétitivité comme l’écart des prix des exportations entre les pays
concurrents et la France. Les divergences de compétitivité entre les
Introduction. Le ralentissement de la croissance : du côté de l’offre ? 13

pays sont-elles structurelles ou conjoncturelles ? Si elles sont définies


comme conjoncturelles, l’hypothèse implicite est que les mécanismes
de marché, la concurrence internationale en particulier, entraîneront
la convergence des prix entre les pays. L’exemple européen montre
cependant que cette convergence n'est pas garantie à moyen terme.

Le problème productif français, à l’intersection de la macroéconomie,


de la microéconomie et des territoires
Les analyses présentées jusqu’ici, sur la situation des entreprises,
des secteurs et de l’ensemble de l’économie française, n’identifient pas
de facteurs de production ayant été détruits de manière permanente
pendant la crise, même si les traces de la crise peuvent prendre
plusieurs années pour disparaître. Cependant pour comprendre l’état
de la France, il faut ajouter à cet effet de court terme, les tendances de
plus long terme révélées par la trajectoire de la France depuis le milieu
des années 1990.
Michel Aglietta et Xavier Ragot présentent une synthèse de
tendances microéconomiques et macroéconomiques permettant de
cerner l’état du tissu productif français. S’ils identifient deux tendances
macroéconomiques, le prix de l'immobilier et les divergences salariales
européennes, la question qu’ils posent concerne l’effet des taux
d’intérêt bas sur la période d’avant-crise. Ces derniers n’ont pas stimulé
l’investissement productif mais plutôt les prix immobiliers. Leurs
analyses se tournent alors vers la gouvernance des entreprises pour
expliquer ce résultat. Ils présentent une typologie de la gouvernance
des entreprises et avancent l’idée que la financiarisation de la gouver-
nance des entreprises semble expliquer les difficultés des entreprises à
tirer parti des potentiels de croissance à moyen terme. Michel Aglietta
et Xavier Ragot identifient le manque d’implication des salariés dans
les directions des entreprises comme un facteur clé pouvant freiner la
croissance à long terme.
Leurs analyses présentent ensuite l’ancrage territorial des systèmes
d’innovation. Les territoires apportent des externalités positives par les
effets d’agglomération, de réseaux et par les activités intensives en
information. Ils doivent être organisés de manière à contenir les effets
externes négatifs de la congestion. La matrice de cette organisation est,
bien sûr, le modèle économique urbain. Les villes produisent les inte-
ractions de proximité mais aussi les modes de communication à
distance grâce aux technologies de l’information (proximité virtuelle).
Elles subissent les forces de dispersion à cause du prix du foncier qui
entraîne l’étalement, principale source de gaspillage énergétique et de
14 Jérôme Creel et Xavier Ragot

temps. Il s’ensuit que la planification urbaine est le socle sur lequel des
systèmes d’innovation peuvent s’édifier.

La productivité et les territoires


Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta s’interrogent sur la dynamique
territoriale de l’évolution du tissu productif français, à partir de
données d’entreprises : dans les plus de trois cents zones d’emploi
répertoriées par l’INSEE, la crise a-t-elle eu les mêmes effets sur la
productivité, l’emploi ou la participation au commerce mondial ? Les
territoires se spécialisent-ils en termes d’activité et leur spécialisation
a-t-elle évolué ?
L’analyse de Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta montre la très forte
hétérogénéité des territoires en termes de productivité, de participation
au commerce international ou de restructuration du tissu productif.
Avant la crise, on peut observer une convergence des territoires en ce
qui concerne le PIB ou la productivité du travail. La crise a ralenti ce
processus. La crise a en même temps conduit à un ralentissement des
gains de productivité du travail au sein des territoires et à une réalloca-
tion de la production vers les territoires moins productifs, conduisant à
un ralentissement de la productivité du travail. On assiste ensuite à une
évolution du tissu productif depuis la crise vers les services et industries
manufacturières de haute technologie, ce qui conduit à une plus forte
résilience des territoires spécialisés dans ces secteurs. Cependant, même
en tenant compte de ces évolutions sectorielles, les territoires diffèrent
fortement en termes de productivité et de comportement face à la crise.
Cela indique probablement des spécificités locales concernant l’organi-
sation industrielle ou des complémentarités locales propres. Il existe
donc des facteurs locaux qui expliqueraient valeur ajoutée, investisse-
ment et emploi de chaque territoire, en niveau comme en taux de
croissance. De ce fait, les auteurs plaident pour des politiques diversi-
fiées adaptées aux contextes locaux.

Les désajustements européens comme cause du problème productif


en France
L’évolution de l’économie française peut être analysée à l’aune de
la dynamique allemande. En effet, la divergence économique entre la
France et l’Allemagne depuis 1993 est impressionnante. Alors que les
deux pays étaient dans des situations comparables à la fin des années
1990, l’Allemagne est aujourd’hui au voisinage du plein emploi — en
dépit d’inégalités en hausse — et est un des pays développés les plus
exportateurs et dont l'État est le moins endetté. La France connaît un
Introduction. Le ralentissement de la croissance : du côté de l’offre ? 15

chômage élevé et voit ses performances commerciales se dégrader


continûment.
Différentes explications ont été avancées pour expliquer cette
divergence : la capacité d’innovation et de montée en gamme des
entreprises du Mittelstand allemand, les réformes du marché du travail
des lois Hartz, les différences de structure de concurrence, dans les
services notamment. Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot insistent
sur une autre cause : la divergence des coûts du travail entre les deux
pays et le caractère singulier de la modération salariale allemande.
L’extraordinaire stabilité des salaires allemands dans le secteur des
biens non-échangeables par rapport aux salaires français est mainte-
nant bien documentée. Dans une moindre mesure, le coût unitaire du
travail dans le secteur des biens échangeables a aussi augmenté plus
vite en France qu’en Allemagne.
Selon Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot, ces différences de long
terme dans le coût du travail expliquent la moitié de l’écart de balance
commerciale entre les deux pays et de l'ordre de 2 points du taux de
chômage en France. Par ailleurs, la baisse du taux de marge du secteur
des biens échangeables en France s’explique par le fait que le prix de
vente des biens de ce secteur a suivi la même tendance en France et en
Allemagne, principalement du fait de la concurrence internationale,
alors que le coût des facteurs augmentait plus vite en France du fait de
la hausse du coût unitaire du travail, mais aussi de la hausse du prix
des biens non-échangeables achetés par le secteur des biens échan-
geables français.
Une conclusion importante des auteurs est que le problème dit
d’offre en France, c’est-à-dire la dégradation de la balance commerciale
et la chute du taux de marge des entreprises, est principalement le
résultat des désajustements européens en matière de coût du travail.
Les divergences nominales entre les pays européens durent mainte-
nant depuis vingt ans et ont eu tendance à s'accroître jusqu'en 2007.
On ne peut donc pas les qualifier de conjoncturelles, et elles contri-
buent à la mesure du potentiel de croissance.

2. Où va la croissance économique ?
Le niveau de croissance économique à moyen terme, une fois que
les cicatrices laissées par la crise auront cautérisé, est une question qui
concerne tous les pays. Larry Summers a provoqué un débat mondial
en reprenant à son compte l’idée de « stagnation séculaire », initiale-
ment défendue par Alvin Hansen. En résumant, l’hypothèse de
stagnation séculaire peut être défendue par des arguments invoquant
16 Jérôme Creel et Xavier Ragot

des considérations d’offre ou de demande. Les premières sont par


exemple largement discutées par Robert Gordon qui relativise grande-
ment les apports des nouvelles technologies sur la croissance
économique à venir. Il insiste plutôt sur les questions de vieillisse-
ment, d’inégalités et de montée des dettes publiques qui vont freiner
durablement la croissance économique. Les secondes, qui insistent sur
la demande, ont été présentées par Larry Summers et impliquent un
excès durable d’épargne qui pèse sur la rémunération du capital.
L’hypothèse de stagnation séculaire « à la Summers » a été élégam-
ment formalisée par Paul Krugman, Gauti Eggertson et Neil Mehrotra
selon lesquels l’excès d’épargne procède d’un désendettement massif
des agents économiques. Ces deux approches, par l’offre et par la
demande, sont analysées successivement dans ce numéro.

Quels sont les vents contraires de la croissance française?


Robert Gordon défend l’hypothèse d’une croissance durablement
faible, causée par la faible contribution de six facteurs à la croissance :
la démographie, l’éducation, les inégalités, la mondialisation, l'énergie
et enfin la dette. Jérôme Creel et Eloi Laurent, sous une forme brève
« à la Gordon », reprennent chacun des arguments de Robert Gordon
pour mesurer leur pertinence à l'aune de la situation de la France. Les
auteurs montrent que ces arguments s'appliquent en fait peu en
France. Il ne s’agit pas d’affirmer que les performances de la France
sont satisfaisantes mais, au contraire, qu’il existe des potentiels impor-
tants d’amélioration. Concernant l’éducation par exemple, les auteurs
rappellent que la France est un pays où l’origine sociale a le plus
d’influence sur les trajectoires scolaires des enfants. C’est le signe d’un
échec du système éducatif qui, politiquement, n’assure pas une égalité
des chances et, économiquement, ne permet pas la mobilisation de
tous les talents. La question des inégalités de revenu et de patrimoine
se pose avec une moins grande acuité en France du fait des politiques
de redistribution, dont on ne semble vouloir retenir aujourd’hui que
les aspects négatifs.
Jérôme Creel et Eloi Laurent insistent ensuite sur le rôle de la poli-
tique européenne et des enjeux climatiques. La gestion européenne de
la crise économique à partir de 2009 n’a pas favorisé la croissance, au
contraire. Les auteurs n’excluent pas qu'une mauvaise politique
économique, ne favorisant pas l’investissement, puisse durablement
contribuer à une croissance faible. Avec une tonalité plus positive, les
auteurs insistent sur le potentiel de modernisation de l’appareil
productif que constitue la question écologique et de la transition éner-
gétique. Mobilisant les analyses réalisées dans le rapport iAGS, les
Introduction. Le ralentissement de la croissance : du côté de l’offre ? 17

auteurs indiquent qu’une politique volontariste de transition énergé-


tique est susceptible de générer de la croissance au moins à moyen
terme. La question climatique offre d’ailleurs le meilleur exemple d’un
dépassement de l’opposition entre politique de l’offre et politique de
demande. La réduction des émissions de gaz à effet de serre est une
contrainte inévitable sur le tissu productif. Celle-ci réclame un effort
d’investissement qui est un puissant soutien à la demande à court
terme et nécessite un équilibre approprié entre investissement public
et privé pour engendrer une offre abondante et économe en ressources
naturelles et en énergies fossiles.

La croissance potentielle doit-elle être utilisée dans des règles


contraignantes ?
La situation européenne évoquée dans l’article précédent amène
naturellement à s’interroger sur les règles budgétaires en vigueur, et
donc à la mesure de la croissance potentielle devenue centrale dans les
textes et règlements européens. Par exemple, le Traité budgétaire
impose aux États membres de se fixer un objectif de déficit structurel
de moyen terme de 0,5 %. L’estimation de la croissance potentielle,
envisagée comme une croissance stable de moyen terme, est donc un
préalable à l’estimation du déficit structurel, donc un préalable au
respect des traités en vigueur. Comme le note Henri Sterdyniak dans
sa contribution, au-delà des questions budgétaires européennes, le
concept de croissance potentielle revient aussi dans les débats autour
des conséquences de la crise financière internationale, pérennes ou
temporaires, structurelles ou conjoncturelles. La crise de 2008 a-t-elle
en effet réduit durablement la croissance potentielle (et donc la crois-
sance future), de sorte que la cible d’un rapport constant entre
dépenses publiques et PIB potentiel nécessite de réduire instantané-
ment les dépenses publiques ?
Henri Sterdyniak montre que les mesures de croissance potentielle
sont très fragiles et sont amenées à des révisions importantes à
plusieurs années d’intervalle. Rappelant les mesures successives de
croissance potentielle des grandes institutions internationales, il
montre que l’analyse de l'année 2007 a profondément changé en
l’espace de quelques années. Alors que l’activité économique était
jugée en deçà du potentiel en 2007 dans les estimations réalisées en
2008, les estimations réalisées en 2013, toujours pour l’année 2007,
concluent que la France était en surchauffe manifeste avec une
production supérieure de près de 3 % à son potentiel. Présentant les
différentes méthodes de mesure, Henri Sterdyniak met en lumière les
hypothèses implicites qui, selon lui, les rendent toutes fragiles. De
18 Jérôme Creel et Xavier Ragot

cette revue de littérature des estimations sur données principalement


françaises, il conclut que la notion de croissance potentielle est un
concept économique important, mais potentiellement dangereux
lorsque sa mesure se substitue à une analyse économique de fond et au
débat politique sur l’éventail des stratégies de croissance possibles.

La production, processus lent


Une seconde mise en perspective de la notion de croissance poten-
tielle est réalisée par Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno. Ils
insistent sur l’interdépendance des facteurs d'offre et de demande pour
penser la croissance potentielle. La clé pour comprendre cette interdé-
pendance est la prise en compte réaliste du temps nécessaire pour
investir et augmenter les capacités productives. Comme l’écrivent les
auteurs, si l’on veut répondre à la question du niveau de taux de crois-
sance potentiellement atteignable, il importe de connaître le profil de
l’investissement productif, à quel horizon la nouvelle capacité de
production est construite et donc disponible, et à quel horizon elle est
détruite. Ainsi, un vieillissement du capital productif, conséquence du
ralentissement des dépenses d’investissement, peut expliquer la fai-
blesse courante du taux de croissance potentielle, tandis que le temps
nécessaire pour son rajeunissement peut expliquer pourquoi cette
faiblesse est durable.
L’introduction de la temporalité dans l’analyse économique
aboutit à des conclusions importantes pour la politique économique.
L’investissement est un facteur de demande à court terme et un facteur
d'offre à long terme. La politique budgétaire affecte la part de la
production qui va à l’investissement et celle qui va à la consomma-
tion. Une tentative d’augmentation de l’investissement ne peut être
fructueuse que si les biens d’investissement sont disponibles pour
satisfaire cette demande. La production de ces biens d’investissement
peut elle-même prendre du temps. Ainsi, la maîtrise des temps produc-
tifs est essentielle pour définir l’articulation entre une politique d’offre
et une politique de demande.

Une demande trop faible peut-elle avoir des conséquences à long terme ?
Une question centrale dans l’analyse économique est celle de la
stabilité des économies de marché. Cette question a été étudiée en
économie sous l’angle des équilibres multiples : une économie peut
fonctionner « normalement » pendant plusieurs années, avant qu’un
choc négatif de demande réduise l’activité économique et conduise à
un nouveau régime de faible demande, de chômage élevé et de crois-
sance faible. Gilles le Garrec et Vincent Touzé étendent le modèle
Introduction. Le ralentissement de la croissance : du côté de l’offre ? 19

d'Eggerston et Mehrotra à la question de la croissance et de la transi-


tion entre différents équilibres macroéconomiques. Ils confirment la
possibilité d’un régime durable de demande faible et de sous-emploi,
du fait de trois « contraintes » : le rationnement du crédit, les rigidités
nominales dans l’économie et, surtout, les contraintes sur la politique
monétaire car les taux d'intérêt nominaux ne peuvent être négatifs (ou
très négatifs).
L’équilibre de sous-emploi doit amener à profondément repenser la
politique économique. Des politiques structurelles favorisant un
accroissement de la productivité ou une réduction des rigidités nomi-
nales peuvent avoir des effets contreproductifs, du fait de tendances
déflationnistes. Un accroissement de la cible d’inflation est efficace si
la banque centrale est suffisamment crédible. Les résultats concernant
la politique budgétaire sont particulièrement intéressants. Une poli-
tique budgétaire redistributive peut aider l’économie à sortir de la
stagnation séculaire, en soutenant la demande globale. Elle conduit
cependant à une réduction de la croissance au plein emploi en raison
d’une moindre incitation à accumuler du capital. Cet éclairage théo-
rique permet de mieux appréhender les diversités d’impact de
politique d’offre ou de politique de demande pour échapper à la
stagnation séculaire.

L’effet du vieillissement de la population


Le rôle de la démographie sur la croissance de long terme est étudié
par Sandrine Levasseur. Le vieillissement de la population est l’un des
enjeux essentiels des années à venir, avec la question climatique et la
gestion des effets des nouvelles technologies. Le vieillissement de la
population en France est surtout le résultat de l’allongement de l’espé-
rance de vie, et est donc d'abord une bonne nouvelle. Cependant, il
pose des défis importants notamment si, comme certains l’avancent,
la productivité au travail diminue à partir d’un certain âge.
Sandrine Levasseur s’intéresse tout d’abord aux résultats des études
de neurosciences portant sur l’évolution des capacités cognitives (et
physiques) chez le sujet vieillissant. Elle présente ensuite la littérature
empirique sur le lien entre âge et productivité au travail. Si la littéra-
ture fait consensus sur la baisse des capacités cognitives et physiques
au fur et à mesure du vieillissement, il n’en va pas de même pour le
lien empirique entre âge et productivité au travail. Enfin, dans le cadre
d’un travail statistique simple, l’auteure analyse les réponses actuelles
au vieillissement de la population active en termes de robotisation et
de recours à l’immigration. La densité robotique est positivement et
significativement corrélée au vieillissement de la population active
future tandis que l’immigration au cours des vingt dernières années a
20 Jérôme Creel et Xavier Ragot

considérablement ralenti le vieillissement de la population de certains


pays développés. Finalement, notre potentiel de productivité macroé-
conomique semble moins lié au vieillissement de la population active
qu’aux progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle.

Les inégalités de revenus modifient-elles la croissance économique ?


Les conséquences sociales de la crise financière internationale ont
relancé le débat sur le lien à établir entre croissance économique et
inégalités. La persistance d’une croissance faible et la montée des
inégalités de revenus ont eu deux effets sur ce débat : le premier a été
de fragiliser la théorie du ruissellement selon laquelle l’enrichissement
des plus aisés se diffuse aux moins aisés, et le second d’interroger la
causalité entre inégalités et croissance.
Guillaume Allègre précise les différents canaux par lesquels ces
deux variables peuvent être liées, puis il revient sur les travaux les plus
récents des institutions internationales et sur la conclusion selon
laquelle la montée des inégalités nuit à la croissance. Compte tenu de
la multiplicité des canaux possibles, il conclut sur l’impossibilité
d’estimer l’effet des inégalités sur la croissance et invite plutôt à
s’interroger sur la notion même de croissance. Les ménages ne sont pas
simplement confrontés à des inégalités de revenu mais aussi à des
inégalités d’accès aux biens et services. Guillaume Allègre pose donc
in fine la question de la pertinence des indicateurs de performance
macroéconomique.

3. Conclusion
Les contributions rassemblées dans ce numéro ont une double
ambition : celle de mettre les entreprises et les secteurs au cœur de la
réflexion sur les tenants et les aboutissants du ralentissement actuel de
la croissance, et celle de questionner le bien-fondé des analyses
théoriques sur la croissance future à l’aune de la situation française et
européenne. L’axe central des réflexions a été l'équilibre à trouver
entre les politiques de soutien à l'offre et les politiques de soutien à la
demande. Il reste qu’en dépit de la diversité des contributions propo-
sées, des questions spécifiques comme l'innovation, l’éducation, la
fiscalité, le traitement détaillé des effets des nouvelles technologies
numériques sur le marché du travail, ou enfin la question des évolu-
tions souhaitables du marché du travail et leurs impacts sur la
croissance économique sont au mieux esquissées, ou ne sont pas abor-
dées. Elles le seront dans d’autres numéros de la Revue de l’OFCE.
Partie 1

LES EFFETS DE LA CRISE : UNE EROSION


DURABLE DU TISSU PRODUCTIF EN FRANCE ?

Les demandes de facteurs de production en France.


Estimation et analyse des effets de la crise . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Bruno Ducoudré et Mathieu Plane
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs
des entreprises françaises . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
Sarah Guillou et Lionel Nesta
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité
pour la France . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
Éric Heyer et Xavier Timbeau
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes . . . . . . . . . 95
Michel Aglietta et Xavier Ragot
Disparités locales et crise économique éclairages préliminaires . . . 151
Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen . . . 177
Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


LES DEMANDES DE FACTEURS
DE PRODUCTION EN FRANCE
ESTIMATION ET ANALYSE DES EFFETS DE LA CRISE

Bruno Ducoudré et Mathieu Plane


OFCE, Sciences Po

Avec la crise débutée en 2008, les facteurs de production ont connu en France
une contraction sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. La crise se
caractérise par sa longueur : sept ans après son commencement, les facteurs de
production n’ont toujours pas retrouvé leur niveau d’avant-crise. Face à un tel
choc, il s’agit de savoir si, au regard de la crise, les ajustements opérés sur les
facteurs de production sont en lien avec les évolutions de l’activité et si la crise a
entraîné des ruptures dans le comportement des entreprises. Pour répondre à cette
question, nous estimons d’une part des équations de demandes de facteurs sur les
périodes 1980-2007 et 1980-2014 et nous analysons et comparons les paramètres
estimés sur ces deux périodes. D’autre part, nous réalisons des simulations dyna-
miques de l’emploi et de l’investissement que nous comparons aux évolutions
observées de ces deux variables, afin d’établir si les déterminants traditionnels des
équations permettent de comprendre les évolutions des facteurs de production
depuis le début de la crise. Concernant la tendance de productivité, nous condui-
sons des tests de détection et de datation des ruptures de tendance de productivité,
ainsi que des estimations récursives des paramètres. Les résultats des équations
économétriques n’indiquent pas de rupture majeure au moment de la crise dans
les déterminants fondamentaux de l’investissement et de l’emploi. Enfin, nous
exposons les propriétés variantielles des deux équations de demande de facteurs,
puis nous évaluons l’impact depuis 2011 des politiques de consolidation budgé-
taire dans la zone euro et de la dégradation du taux de marge des entreprises sur
l’emploi salarié marchand et le stock de capital productif en France. Toutes choses
égales par ailleurs, les politiques de consolidation budgétaire dans la zone euro
seraient, selon nos évaluations, responsables en France de la destruction de
772 000 à 822 000 emplois salariés dans le secteur marchand et d’une chute de
l’investissement des entreprises non-financières comprise entre 6,8 % et 7,6 %,
soit une contraction de 1,6 % à 1,7 % du capital productif. La baisse du taux de
marge depuis 2011 aurait conduit à réduire l’investissement des entreprises de
2,1 % à 2,5 %, ce qui correspond à une baisse du capital productif de 0,3-0,4 %.

Mots clés : investissement, emploi, productivité.

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


24 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

E n France, comme dans toutes les économies avancées, la crise


a eu des effets dévastateurs sur l’activité et sur les facteurs de
production, qui ont connu une contraction sans précédent depuis
la Seconde Guerre mondiale. Entre le début de la crise (premier
trimestre 2008), et le troisième trimestre 2009, l’investissement des
entreprises s’est contracté de près de 15 % et l’emploi salarié
marchand a diminué de 2,5 %, soit une perte de 436 000 emplois
en l’espace de six trimestres (graphique 1). Un choc d’une telle
ampleur sur les facteurs de production ne s’est jamais observé
depuis plus d’un demi-siècle. A titre de comparaison, la crise du
début des années 2000, qui a fait suite à l’éclatement de la bulle des
nouvelles technologies, avait conduit à une baisse de 4,7 % de
l’investissement des entreprises entre le troisième trimestre 2001 et
la fin de l’année 2002 et l’ajustement sur l’emploi, qui s’était opéré
avec un décalage d’un trimestre par rapport à celui sur le capital
productif, avait entraîné une baisse des effectifs salariés de 0,5 %
entre le troisième trimestre 2002 et la fin 2003, soit 91 000
emplois. Cette crise se caractérise aussi par sa longueur : sept ans
après son commencement, les facteurs de production n’ont
toujours pas retrouvé leur niveau d’avant-crise, ce qui ne s’était
également jamais produit depuis la Seconde Guerre mondiale. À la
fin de l’année 2014, l’investissement des entreprises était encore
4,1 % en-dessous de son niveau d’avant-crise et les effectifs salariés
marchands étaient 2,6 % en dessous de leur niveau de début 2008,
ce qui correspond à la perte nette de 454 000 emplois.

Les évolutions de l’investissement et de l’emploi sont marquées


par la double récession qu’a traversé l’économie française, d’abord
en 2008-2009, puis à partir de 2011 lorsque les pays de la zone euro
se sont lancés simultanément dans des politiques de consolidation
budgétaire rapides à un moment où les multiplicateurs budgétaires
étaient particulièrement élevés (Blot et al., 2014 ; Creel, Heyer et
Plane, 2011). Il en a résulté un impact négatif cumulé important
sur l’activité économique en France et chez ses principaux parte-
naires européens entre 2011 et 2014 (Heyer et Sampognaro, 2015),
qui a pesé sur l’investissement et l’emploi.

Face à un tel choc, caractérisé par son ampleur et sa longueur, la


première question qui se pose est celle de savoir si, au regard de la
Les demandes de facteurs de production en France 25

Graphique 1. Emploi salarié marchand non agricole et


investissement des entreprises non-financières en France
Emplois en millions Fbcf en euros 2010, prix chaînés
17,5 70

17,0 65

Emploi salarié marchand


16,5 60
(éch. gauche)
16,0 55

15,5 50
Investissement des entreprises
15,0 non-financières (éch. droite) 45

14,5 40

14,0 35

13,5 30

13,0 25
80 82 84 86 88 90 92 94 96 98 00 02 04 06 08 10 12 14
Sources : Insee, comptes nationaux trimestriels 2010.

crise, les ajustements opérés sur les facteurs de production sont en


lien avec les évolutions de l’activité. Autrement dit, au cours de la
crise les entreprises ont-elles sur-ajusté leurs effectifs et leur capital
productif au regard de leur niveau de production ? Ou au contraire
ont-elles fait de la rétention de main-d’œuvre et du capital hoar-
ding ? La dégradation du taux de marge des entreprises non-
financières, qui est passé de 33,5 % en 2007 à 29,4 % en 2014,
suggère que les entreprises ont plutôt limité les destructions
d’emplois, au prix d’une dégradation de leur capacité d’investisse-
ment. Pour mesurer le niveau souhaité des capacités de production
par les entreprises et répondre plus précisément à cette question,
nous estimons dans un premier temps des équations de demandes
de facteurs. Celles-ci sont dérivées d’une fonction de production de
type CES, suivant Allard-Prigent et al. (2002), qui implique que
l’élasticité de substitution soit commune aux deux équations de
demandes de facteurs. Cet article approfondit ainsi les travaux
menés à l’OFCE sur les demandes d’investissement et d’emploi.

Nous analysons et comparons les simulations dynamiques de


l’emploi et de l’investissement issues des équations des facteurs
avec les évolutions observées de ces deux variables, afin d’établir si
les déterminants traditionnels de l’emploi (valeur ajoutée, coût réel
26 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

du travail, durée du travail, tendance de productivité) et de l’inves-


tissement (valeur ajoutée, coût réel du capital, taux de marge)
permettent de comprendre les évolutions des facteurs de produc-
tion depuis le début de la crise.
Il s’agit ensuite de savoir si la crise a entraîné des ruptures dans
les relations estimées, c’est-à-dire si la crise a modifié les comporte-
ments des entreprises et leur sensibilité à certains facteurs
explicatifs de l’emploi et de l’investissement. À cette fin, nous esti-
mons les équations de demandes de facteurs en incluant ou non la
période de crise, pour détecter la présence éventuelle de ruptures
majeures dans les déterminants des demandes de facteurs au
moment de la crise. Concernant l’équation d’emploi se pose aussi
la question de l’estimation de la tendance de productivité, de la
détection et de la datation d’éventuelles ruptures de cette
tendance. Nous conduisons des tests de détection et de datation
des ruptures de tendance de productivité, ainsi que des estimations
récursives des paramètres afin d’apporter des éléments de réponse
sur ce point.
Enfin, au regard des résultats des estimations des équations des
demandes de facteurs, nous évaluons de façon ad hoc à partir des
équations estimées, l’impact depuis 2011 des politiques de consoli-
dation budgétaire dans la zone euro et de la dégradation du taux de
marge sur l’emploi salarié marchand et le stock de capital productif
en France.
La première partie rappelle le modèle théorique sous-jacent aux
équations de demandes de facteurs de production. La deuxième
partie présente les résultats détaillés des estimations des équations
d’emplois en incluant ou non la période de crise (2008-2014) dans
les estimations. Dans la troisième partie, nous étendons les résul-
tats des estimations d’équations d’investissement des entreprises
non-financières présentés dans Ducoudré et al. (2015), à la période
d’estimation 1980-2014 et 1980-2007 (contre 1985-2014), et nous
estimons l’équation d’investissement en contraignant l’élasticité
de substitution à sa valeur obtenue dans les équations d’emploi. La
quatrième partie expose les propriétés variantielles du modèle
estimé des demandes de facteurs. La cinquième partie présente une
évaluation des effets des politiques de consolidation budgétaire
dans la zone euro depuis 2011 et de la dégradation des taux de
marge sur l’investissement et l’emploi.
Les demandes de facteurs de production en France 27

1. Le modèle théorique
Les équations de facteurs de production estimées découlent
d’une fonction de production de type CES, c’est-à-dire à élasticité
de substitution constante entre le capital et le travail. Les rende-
ments d’échelle sont supposés constants et il y a une relation de
proportionnalité stricte entre d’une part les quantités que les entre-
prises envisagent de produire, et d’autre part le volume « optimal »
de facteurs de production, dont elles souhaitent disposer. Le
progrès technique intervient dans la fonction de production. Il est
considéré comme neutre au sens de Harrod et n’accroît que la
productivité du travail.
La fonction de production de type CES s’écrit ainsi :
Y = F (K , L) = [aK -ρ + (1– a) (EL) -ρ] – μ / ρ
où K est le stock de capital physique, L l’emploi, E le progrès tech-
nique supposé neutre au sens de Harrod et a un paramètre ;
où σ l’élasticité de substitution est égale à 1/(ρ –1) et μ = 1 car les
rendements d’échelle sont constants, d’où :
Y = F (K , L) = [aK1-1/σ + (1 – a) (EL) 1-1/σ] σ/(σ -1)

Sans contrainte de débouchés, les demandes de facteurs des


entreprises dérivent d’une maximisation du profit (Max π = P*Y –
Ck*K – CL*L où P représente l’indice global des prix, Ck le coût du
capital et CL le coût du travail) sous la contrainte définie par la
fonction de production qui permet de déterminer simultanément
les quantités produites et les quantités de facteurs demandées.
La résolution de ce programme d’optimisation1 conduit à un
équilibre dans lequel la forme log-linéarisée des équations donne,
après calculs et élimination des constantes :
log (P) = α log (CL / E) + (1 – α) log (CK)
où α est un paramètre dépendant de a
log (L) = log (Y) – log (E) – σ log ((CL / P) / E)
log (K) = log (Y) – σ log (CK /P)
Selon le modèle théorique sous-jacent retenu, la demande de
travail croît à long terme de façon unitaire avec la production et est

1. Pour plus de détails, voir Allard-Prigent et al., 2002.


28 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

une fonction négative de la productivité du travail et du coût réel


du travail rapporté à la tendance de la productivité que multiplie
l’élasticité de substitution capital-travail. La demande de capital
productif croît à long terme de façon unitaire avec la production et
est une fonction négative du coût réel du capital que multiplie
l’élasticité de substitution capital-travail. Le coût du travail et le
coût du capital sont déflatés des prix de valeur ajoutée qui dans le
modèle théorique sont égaux à la somme pondérée du coût du
capital et du coût du travail corrigée de la tendance de productivité.
Dans nos estimations, nous avons choisi de modéliser le taux
d’investissement (voir encadré) plutôt que le ratio capital/valeur
ajoutée, comme cela est fait parfois. Cela permet d’éviter l’accumu-
lation d’erreurs qui peuvent exister sur les stocks (capital) et pas sur
les flux (l’investissement est la dérivée première du capital au taux
de déclassement près). Enfin, il n’existe pas de mesure trimestrielle
du stock de capital issue de la comptabilité nationale.

Modélisation de l’investissement2 : passage de la demande de


capital à la demande d’investissement
Le stock de capital à l’instant t (Kt) est égal au stock de capital de la
période précédente (Kt-1) moins le déclassement d’une partie de ce
capital (δ * Kt-1) plus l’investissement réalisé à l’instant t :
Kt = Kt-1*(1 – δ) + It (1)
En développant (1), on obtient :
ΔKt = – δ * Kt-1 + It
⇔ ΔKt / Qt = – δ * Kt-1 / Qt-1 * Qt-1 / Qt + It / Qt
⇔ It / Qt = ΔKt / Kt-1* Kt-1 / Qt-1* Qt-1 / Qt + δ * Kt-1 / Qt-1* Qt-1 / Qt (2)
Soit κ le ratio du capital sur la production. À l’équilibre, cette part est
. (κ. = Kt / Qt = Kt-1 / Qt-1). Avec Qt-1 / Qt = 1/(1 + ΔQt / Qt-1) =
constante
1/(1 + Qt) et Kt = ΔKt / Kt-1, la relation (2) devient alors :
. .
It / Qt = κ / 1 + Qt * (Kt + δ)
Sur un sentier de croissance
. équilibré,
. le facteur capital croît au même
rythme que la production (Kt = Qt). On en déduit donc :
.
I / Q = f(Q , δ , κ)
Le taux d’investissement est fonction du taux de croissance de la
production, du taux de déclassement des équipements et de la part du
capital dans la production (qui est une constante à long terme).

2. Voir Chauvin et al., 2002.


Les demandes de facteurs de production en France 29

2. Les équations estimées des demandes de facteurs


La demande de travail est mesurée en effectifs de salariés du
secteur marchand. La demande d’investissement est celle des
entreprises non-financières qui comprend les investissements en
produits manufacturés, en construction et en services.
Dans les deux équations, l’élasticité entre la valeur ajoutée
marchande et les demandes de facteurs est contrainte unitairement
à long terme, ce qui revient à retenir comme variables expliquées le
taux d’investissement des entreprises non-financières et l’inverse
de la productivité par salarié dans le secteur marchand. Les prix
sont ceux de la valeur ajoutée marchande intérieure.
Le coût du travail est mesuré comme le salaire horaire moyen
versé par les entreprises du secteur marchand, y compris les cotisa-
tions sociales patronales. Pour l’année 2014, nous avons traité le
CICE comme une baisse de cotisation sociale patronale en retran-
chant de la masse salariale versée par les entreprises les
6,5 milliards d’euros versés au titre du CICE, ce qui correspond à
0,8 % de baisse du coût du travail en année pleine. Toutes choses
égales par ailleurs, la hausse du coût du travail accroît le prix du
travail relativement à celui du capital, entraînant une modifica-
tion, à production donnée, de la combinaison capital-travail plus
favorable au capital et moins au travail. L’élasticité de substitution
mesurée ici est une élasticité macroéconomique différente de celle
évaluée à partir de modèles microéconométriques3 basés sur des
données d’entreprises.
Le coût du capital est mesuré comme le prix de l’investissement
que multiplie la somme du taux réel d’emprunt bancaire des entre-
prises non-financières et du taux de dépréciation du capital
productif. Les entreprises investissent tant que la productivité
marginale du capital est supérieure au taux d’intérêt. Or, plus le
coût du capital est faible, plus il est facile d’obtenir une rentabilité
de l’investissement supérieure au coût financier de l’endettement.
Il y a donc une corrélation négative entre l’investissement des
entreprises et leur coût du capital.
Selon le cadre théorique défini plus haut, le σ estimé mesurant
l’élasticité de substitution entre le capital et le travail doit être iden-

3. Pour plus de détails, voir Heyer et Plane, 2012.


30 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

tique dans les deux équations de demande de facteurs. La méthode


retenue ici consiste à imposer dans l’équation d’investissement le σ
estimé dans l’équation de productivité. Ce choix est lié au fait que
l’on mesure mieux l’emploi, moins révisé dans le temps, que
l’investissement dont le périmètre peut évoluer au gré des
nouvelles normes comptables, et on mesure mieux le coût du
travail (les cotisations sociales sont assises sur la masse salariale)
que le coût du capital. Ainsi, le coût du capital tel que mesuré ici ne
prend pas en compte la structure de financement des entreprises
(dette obligataire, crédit bancaire ou augmentation de capital). Par
ailleurs, une mesure plus économique et moins comptable de la
dépréciation du capital devrait mieux tenir compte des cycles
économiques et des faillites d’entreprises, ce qui n’est pas le cas
dans la mesure de la consommation de capital fixe issue de la
comptabilité nationale basée sur des tables de mortalité comp-
tables par type d’actifs.

Par ailleurs, les estimations réalisées dans notre étude sont enri-
chies par rapport au modèle structurel de façon à améliorer les
relations de cointégration et la significativité des coefficients.

Dans le cas de l’équation d’emploi, nous avons ajouté dans les


variables de long terme la durée du travail et des ruptures de
tendance. Avec une productivité marginale décroissante, toute
baisse de la durée du travail accroît la productivité horaire
moyenne du travail mais l’élasticité de la durée du travail à la
productivité horaire est généralement inférieure à l’unité dans le
cas français (Cochard et al., 2010), c’est-à-dire qu’une baisse de la
durée du travail ne peut pas être intégralement compensée par une
hausse de la productivité horaire, induisant mécaniquement une
baisse de la productivité par tête. Par ailleurs, notre modélisation
retient une tendance log-linéaire de la productivité, mais celle-ci
capte mal un certain nombre de phénomènes tels que l’évolution
non linéaire du progrès technique, les effets des allègements de
cotisations sociales ciblées sur les bas salaires ou les conséquences
d’une érosion du tissu productif liée aux défaillances d’entreprises
à la suite d’un choc économique. Nous avons donc introduit des
ruptures de tendance de productivité dans notre équation de
demande de travail afin de capter des effets autres que ceux captés
par le coût du travail macroéconomique ou la durée du travail.
Les demandes de facteurs de production en France 31

Dans le cas de l’équation d’investissement des entreprises non-


financières, nous avons ajouté dans la relation de long terme une
variable de taux de profit mesurée directement par le taux de marge
(EBE/VA). Le taux de profit permet de mesurer la situation finan-
cière des entreprises et leur capacité à autofinancer de
l’investissement sur fonds propres (Artus et Muet, 1986). Ainsi,
dans les périodes de durcissement des conditions d’accès au crédit,
il est plus facile pour l’entreprise d’investir lorsque tout ou partie
de l’investissement est autofinancé. En effet, un taux de marge
élevé allège la contrainte de financement externe et sera favorable
à l’investissement. D’autre part, le taux de marge est un indicateur
de rentabilité du capital positivement corrélé à l’investissement.
Enfin, l’effet d’accélérateur de l’investissement joue pleinement
à court terme mais à long terme le stock de capital croît de façon
unitaire avec la valeur ajoutée, ce qui revient à estimer un ratio
Capital/Valeur ajoutée des entreprises non-financières.
Nous estimons les équations d’emploi salarié marchand et
d’investissement des entreprises non-financières sous forme d’un
modèle à correction d’erreurs (MCE) avec une fréquence trimes-
trielle sur une période allant de 1980 à 2014. Mais afin de voir si la
crise commencée en 2008 a modifié les comportements des entre-
prises vis-à-vis des demandes de facteurs, nous estimons également
les deux équations sur la période 1980-2007 et nous comparons les
coefficients obtenus sur les deux périodes d’estimations. Enfin,
pour la seule équation d’investissement, nous l’estimons en impo-
sant ou non le coefficient de l’élasticité de substitution à partir de
celui obtenu dans l’équation de demande de travail.

3. Résultats – équation d’emploi


L’équation d’emploi s’écrit :

À long terme, l’emploi dépend d’une tendance linéaire – qui


comporte une rupture au premier trimestre 1990, ainsi qu’une
rupture au deuxième trimestre 2002 –, de la durée du travail et du
coût du travail. La dynamique de court terme intègre quant à elle
32 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

les variations passées et présentes de ces mêmes variables et de la


valeur ajoutée marchande et les variations passées de l’emploi.
avec
L représentant l’emploi salarié du secteur marchand
Q représentant la valeur ajoutée du secteur marchand
HL représentant la durée du travail trimestrielle moyenne par
salarié du secteur marchand
CL représentant le salaire horaire super-brut dans le secteur
marchand
P représentant l’indice de prix de la valeur ajoutée marchande
t représentant l’indice de temps
c représentant la constante
– β3 × t mesure la tendance de productivité. Les ruptures de
tendances de productivité sont généralement incluses dans les esti-
mations d’équations d’emploi (Cochard et al., 2010 ; Klein et
Simon, 2010). Elles captent d’une part l’effet des politiques
d’emploi sur la productivité apparente du travail (dispositifs d’allè-
gement de charges sur les bas salaires qui enrichissent la croissance
en emplois, politiques de réduction du temps de travail) et d’autre
part la salarisation croissante de l’emploi.
Pour déterminer les dates de ruptures, nous avons d’abord
procédé à des tests de rupture de Bai-Perron avec date et nombre de
ruptures inconnues (Bai et Perron, 2003 ; Maury et Pluyaud, 2004)
testent la présence de ruptures sur la tendance de productivité par
habitant sur données trimestrielles et trouvent une rupture au
début des années 1990 avec la même méthode. Le Bihan (2004)
teste la présence de ruptures sur le PIB tendanciel français. Ces
résultats indiquent des ruptures possibles autour de l’année 1990 et
à la fin de la décennie 1990. Suivant Maury et Pluyaud (2004), nous
avons testé la présence de ruptures dans la moyenne de la variation
trimestrielle de la productivité par salarié4. Nous avons procédé à
ces tests sur plusieurs périodes et en retenant différents critères de
sélection. Les résultats sont présentés dans le tableau 1 et le
graphique 2. Ce dernier montre que ces tests sont peu concluants

4. Dans notre équation qui intègre comme variable exogène la durée du travail, les tendances
de productivité par habitant sont de fait corrigées des évolutions de la durée du travail, ce qui
revient à estimer une tendance de productivité horaire ou une productivité par salarié à durée
du travail constante.
Les demandes de facteurs de production en France 33

quant à l’identification de dates précises de rupture, mais aussi


quant au nombre de ruptures significatives, qui peuvent varier de 0
à 5 selon le critère de sélection retenu. Au final, ces résultats
laissent une certaine latitude quant au choix du nombre de
ruptures et de leurs dates. Pour l’estimation sur l’ensemble de la
période 1980-2014 nous avons retenu une rupture au début des
années 1990 et une rupture au début des années 2000. La première
peut être rattachée à la mise en place des allègements de charges
sur les bas salaires. La deuxième rupture intervient durant le
passage aux 35 heures.
Graphique 2. Tests de ruptures avec dates inconnues, ruptures détectées,
productivité par salarié
Nombre de tests détectant une rupture
12

10

0
80 82 84 86 88 90 92 94 96 98 00 02 04 06 08 10 12 14
Source : Calculs des auteurs.

Une autre manière d’appréhender ces ruptures consiste à


regarder les déformations structurelles au travers de la décomposi-
tion par secteur de la variation de la productivité marchande, en
prenant comme date pivot celle de la rupture de tendance estimée.
Celle-ci fait apparaître un effet de structure par branche. Le ralen-
tissement de la productivité horaire dans les années 1990 provient
du ralentissement de la productivité dans la construction et les
services marchands, alors que celle-ci accélère dans l’industrie. Par
contre, après 2002, le ralentissement est général, et progressif.
Entre 2003 et 2007, la productivité baisse fortement dans la
construction et l’industrie et se maintient dans les services. Ce
ralentissement se poursuit entre 2008 et 2014 et touche cette fois
34 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

aussi les services marchands. Le ralentissement de la croissance de


la productivité a donc commencé avant la crise de 2008, et s’est
poursuivi après celle-ci.

Tableau 1. Tests de ruptures de tendance de productivité par salarié

Période 1980-2014 1985-2014 1980-2007 1985-2007


Test L+1 vs L

Ruptures détectées 1 1 0 1
Dates 1992T2 1990T2 1990T2
Test Global - UDMax statistic

Ruptures détectées 1 1 2 1
Dates 1992T2 1990T2 1992T2, 2002T1 1990T2
Test Global - WDMax statistic

Ruptures détectées 5 1 5 1
1985T2, 1990T2, 1985T2, 1990T2,
Dates 1995T2, 2002T1, 1990T2 1994T3, 1998T3, 1990T2
2007T2 2003T3
Test Global - Highest significant

Ruptures détectées 5 5 5 5
1985T2, 1990T2, 1990T1, 1994T3, 1985T2, 1990T2, 1989T2, 1992T3,
Dates 1995T2, 2002T1, 1999T1, 2003T3, 1994T3, 1998T3, 1996T1, 2000T2,
2007T2 2008T2 2003T3 2003T3
Source : Calculs des auteurs.

Tableau 2. Taux de croissance moyen de la productivité horaire observée


(VA en volume/Heures travaillées des salariées)
En %
1980-1989 1990-2002 2003-2014 2003-2007 2008-2014

Secteur marchand 3,7 2,4 1,0 1,5 0,5


Industrie 4,2 5,2 2,4 3,4 1,5
Construction 2,6 1,5 -1,6 -0,8 -2,2
Services marchands 1,9 1,0 0,8 1,1 0,5

Sources : Insee, comptes nationaux trimestriels 2010, calculs des auteurs.

Les résultats des estimations sont présentés dans le tableau 3.


Avant de détailler les comportements qui découlent des équations
d’emploi estimées, notons que ces équations ont des propriétés
statistiques satisfaisantes. Les tests LM conduisent au rejet de
l’hypothèse d’autocorrélation des résidus des équations, qui sont
homoscédastiques au regard du test ARCH. La forme fonctionnelle
des équations est validée par le test Reset. Enfin, les résidus suivent
une loi normale, selon le test de Bera-Jarque.
Les demandes de facteurs de production en France 35

Le signe des coefficients estimés correspond au résultat attendu.


La force de rappel du MCE est négative et significative. À long
terme, une augmentation du coût du travail entraîne une baisse
de l’emploi. L’élasticité du coût du travail à l’emploi est estimée à
-0,25 sur la période 1980-2007, à -0,30 pour l’estimation sur
l’ensemble de la période. L’élasticité de la durée du travail à
l’emploi est estimée à environ -0,6 quelle que soit la période d’esti-
mation retenue. Cochard et al. (2010) l’estiment à -0,52 sur la
période 1985-2008. Une augmentation de la durée du travail
provoque bien une baisse de l’emploi et de la productivité horaire.
Concernant les tendances de productivité estimées, nous
n’avons pas conservé la rupture de tendance en 2002 pour l’équa-
tion d’emploi sur la période 1980-2007, celle-ci n’apparaissant pas
significative. La tendance exogène de productivité annuelle est
estimée à 3,1 % et 3,3 % pour la période couvrant la décennie 1980
selon la période d’estimation. Elle est de 1,2 % à partir 1990 pour
l’équation estimée jusqu’à la fin 2007 [E2]. En revanche, dans
l’équation estimée jusqu’à la fin 2014 [E1], nous avons conservé la
seconde rupture de tendance en 2002 : ainsi la tendance de
productivité estimée est de 1,3 % sur la période 1990-2002 t1 et de
0,9 % sur la dernière période qui est celle démarrant en 2002 t2.
Cette estimation est comparable aux estimations existantes. Par
comparaison, Cochard et al. (2010) estiment la tendance de
productivité à 1,8 % avant 1998 et 1,1% à partir de cette date. Klein
et Simon (2010) estiment la tendance de productivité pour le
modèle Mésange en discernant secteur manufacturier et secteur
non-manufacturier. Au total, selon Klein et Simon (2010), la
productivité marchande non-agricole croît en moyenne de 2,9 %
sur la période 1978-1991 et de 0,6 % par an en moyenne sur la
période 1992-2006.
Compte tenu de l’accroissement tendanciel de la population
active, estimé à 0,5 % au cours des cinq dernières années (0,6 % en
moyenne entre 2002 et 2014), cela implique actuellement un taux
de croissance potentielle de l’ordre de 1,4 % pour l’économie fran-
çaise, compatible avec les estimations de Cabannes et al. (2013) qui
trouvent un intervalle de 0,7-1,3 pour la croissance potentielle en
2014, et proche de l’estimation de 1 % de Heyer et Timbeau (2015).
Ce résultat doit cependant être interprété avec précaution. La
mesure de la croissance potentielle suivant une approche par esti-
36 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

mation de demandes de facteurs repose sur l’hypothèse d’une


modélisation de l’ensemble de l’économie par une seule fonction
de production. Cette approche ne distingue pas des secteurs dont
les caractéristiques sont très différentes : par exemple un secteur
manufacturier exposé à la concurrence internationale dans lequel
les prix sont rigides et le rythme de la productivité élevé dépend de
la technologie et de la vitesse des délocalisations/relocalisations ;
un secteur des services, localisé à la fois par la demande mais qui est
aussi exposé à la concurrence internationale dans lequel le progrès
technique, bien que moindre que dans le secteur manufacturier,
joue un rôle important ; enfin, un secteur de services abrités, à
croissance très faible ou nulle de la productivité, qui dépend
uniquement de la demande locale, et qui peut expliquer une partie
du ralentissement macroéconomique des gains de productivité.
Les estimations nous renseignent également sur les propriétés
dynamiques des évolutions d’emplois. Les équations estimées font
intervenir le résidu de la relation de long terme, c’est-à-dire l’écart
de la productivité du travail à sa tendance de long terme, appelé
cycle de productivité (graphique 3). Ce dernier est le résultat du
délai d’ajustement de l’emploi à l’activité. Il est le reflet du compor-
tement des entreprises. Une première interprétation explique ce
délai par une erreur d’anticipation des entreprises, qui anticipent
mal l’ampleur du ralentissement ou de la reprise de l’activité et
préfèrent souvent attendre la confirmation du retournement avant
de procéder à des réductions ou des embauches d’effectifs. Une
autre interprétation souligne le comportement rationnel des entre-
prises, qui anticipent qu’en cas de retournement de la conjoncture,
il sera plus facile et moins coûteux de relancer la production avec les
salariés conservés en sureffectif plutôt que de devoir supporter des
délais et des coûts d’embauche. Enfin certains emplois « supports »
(comptabilité, ressources humaines, …) s’ajustent moins rapide-
ment que ceux considérés comme plus « opérationnels ». Ainsi la
productivité apparente de ces emplois « supports » dépend moins
dans l’immédiat de la production et varie plus au cours du cycle.
L’évolution du cycle de productivité s’explique en grande partie
par les caractéristiques structurelles du marché du travail, c’est-à-
dire leur vitesse d’ajustement et le taux de croissance de la produc-
tivité. En cas de faible vitesse d’ajustement du marché du travail,
l’ajustement de l’emploi se fait avec retard, ce qui creuse le cycle de
Les demandes de facteurs de production en France 37

productivité. Le marché du travail français est généralement consi-


déré comme étant très réactif (Cochard et al., 2010), le délai moyen
d’ajustement (DMA) étant estimé proche de 1 trimestre avant la
crise. L’estimation sur l’ensemble de la période 1980-2014 conduit
à un DMA plus proche de 2 trimestres. Ce résultat traduit le fait que
les entreprises ont pratiqué la rétention de main-d’œuvre pendant
la crise, ce qui a pu conduire à une baisse de la vitesse d’ajustement
estimée de l’emploi à l’activité.

Graphique 3. Cycle de productivité et output gap


En %
4

3
Output gap - OCDE
2

-1

Equation [E1]
-2

-3

-4
91 93 95 97 99 01 03 05 07 09 11 13
Sources : Insee, comptes nationaux trimestriels 2010, OCDE, calculs des auteurs.

Le graphique 4 présente les simulations dynamiques des équa-


tions [E1] et [E2] depuis 1980. Les simulations dynamiques sont
satisfaisantes et comparables jusqu’en 2008. Au moment de la crise,
l’équation [E2] prévoit un ajustement bien plus fort de l’emploi que
l’équation [E1], qui s’explique notamment par un DMA plus faible
et une tendance de productivité estimée plus élevée.
Enfin, nous avons procédé à des estimations récursives de
l’équation [E1], présentées dans le graphique 5. Celles-ci montrent
la sensibilité des paramètres estimés à la période d’estimation
retenue. Globalement, les tendances de productivité estimées
avant 2002 sont stables, ainsi que la force de rappel du MCE, l’élas-
ticité-coût du travail et l’élasticité de la durée du travail à l’emploi.
Par contre, la tendance de productivité estimée après 2002 diminue
progressivement lorsque la période d’estimation est allongée, puis
38 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

se stabilise autour de 0,9 % en 2010. Elle n’indique donc pas de


rupture brutale au moment de la crise, sa valeur diminuant de
façon quasi-tendancielle sur la période 2005-2010.

Tableau 3. Équations d’emploi salarié marchand

Équation [E1] Équation [E2]


Période d’estimation 1980t1-2014t4 1980t1-2007t4
-0,047 -0,079
Force de rappel λ
(-3,90)* (-4,18)**
Élasticités de long terme
-0,30 -0,25
Coût du travail β1
(-2,00) (-2,56)
-0,59 -0,60
Durée du travail β2
(-2,43) (-3,75)
1re rupture de trend 1990t1 1990t1
2e rupture de trend 2002t2 —
trend avant la 1re rupture (en %) 3,3 3,1
trend après la 1re rupture (en %) 1,3 1,2
trend après 2e rupture (en %) 0,9 —
Dynamique de court terme
0,75 0,77
dlog(Lt-1) α1
(21,04) (19,74)
0,18 0,16
dlog(Qt) α2
(8,18) (5,87)
-0,21 -0,21
dlog(Ht) α3
(-4,60) (-4,61)
-0,06 -0,06
dlog(coutLt) α4
(-2,83) (-2,53)
92T4, 97T1, 98T4,
92T4, 97T1, 98T4,
Variables indicatrices 99T1, 06T4, 07T3,
99T1, 06T4, 07T3,
08T3
Diagnostics tests
R² ajusté 0,91 0,91
SER 0,0011 0,0011
SSR 0,0001 0,0001
0,60 0,35
LM(1)
[p > 0,44] [p > 0,55]
4,74 2,73
LM(4)
[p > 0,32] [p > 0,60]
3,86 5,18
ARCH(4)
[p > 0,42] [p > 0,27]
5,50 2,52
RESET(4)
[p > 0,24] [p > 0,64]
0,25 0,10
Bera-Jarque
[p > 0,88] [p > 0,95]
*, **, *** : significatif au seuil de 10 % (resp. 5 %, 1 %). Les seuils de test pour la significativité de la force de rappel
des modèles à correction d’erreur sont issus de Ericsson et MacKinnon (2002).
Note : Entre parenthèses les t de Student des coefficients estimés. Entre crochets, la p-value des tests sur les résidus du
MCE.
Source : Calculs des auteurs.
Les demandes de facteurs de production en France 39

Graphique 4. Emploi observé et simulations dynamiques


En milliers
18 000

17 500
Equation [E1]
17 000

16 500
Equation [E2]
16 000

15 500

15 000

14 500

14 000
Emploi salarié marchand
13 500

13 000
80 82 84 86 88 90 92 94 96 98 00 02 04 06 08 10 12 14
Sources : Insee, comptes nationaux trimestriels 2010, calculs des auteurs.

Graphique 5. Emploi – Estimations récursives – équation [E1]


En %
3,5
Trend 1980-1989
3

2,5

1,5 Trend 1990-2002

1
Trend 2002-2014
0,5
Force de rappel
0
Élasticité de substitution
-0,5
Heures travaillées
-1
2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014
Source : Calculs des auteurs.
40 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

4. Résultats – équations d’investissement


Nous estimons les équations d’investissement sous forme d’un
modèle à correction d’erreurs avec une fréquence trimestrielle.
L’équation d’investissement s’écrit :

avec
I représentant l’investissement des entreprises non-
financières
Q représentant la valeur ajoutée du secteur marchand
Ck représentant le coût du capital
P représentant l’indice de prix de la valeur ajoutée inté-
rieure marchande
Tx_marge représentant le taux de marge des entreprises non-
financières
TUC représentant le taux d’utilisation des capacités dans
l’industrie
Q_indcons représentant la part de l’industrie et de la construction
dans la valeur ajoutée marchande
Les résultats des estimations sont présentés dans les tableaux 4a
et 4b. Les équations ont des propriétés statistiques globalement
satisfaisantes. Les tests LM conduisent au rejet de l’hypothèse
d’autocorrélation des résidus des équations, qui sont homoscédas-
tiques au regard du test ARCH. La forme fonctionnelle des
équations [I2] et [I2c] est validée par le test Reset. Enfin, les résidus
suivent une loi normale, selon le test de Bera-Jarque.
Le MCE suppose une relation de cointégration entre le taux
d’investissement, le coût réel du capital et le taux de marge. Pour
toutes les estimations, les statistiques de student associées à la force
de rappel valident l’hypothèse d’une relation de cointégration
entre les variables de long terme (tableau 3a). Par ailleurs, les
variables ont toutes des coefficients significativement différents de
zéro et de signes attendus :
— dans le cas des estimations non contraintes (équations [I1] et
[I2]), l’élasticité de l’investissement au coût réel du capital à l’inves-
tissement, qui correspond à l’élasticité de substitution capital-
Les demandes de facteurs de production en France 41

travail, est négative et vaut -0,36 pour l’estimation sur l’ensemble


de la période 1980-2014. La valeur obtenue sur la période d’estima-
tion 1980-2007 est un peu plus faible, -0,29, mais reste légèrement
supérieure à celle obtenue pour l’équation d’emploi sur la même
période d’estimation (-0,25). Les résultats de l’estimation
contrainte [I2c] sont globalement très proches de ceux de l’estima-
tion non contrainte [I2].
— l’élasticité de l’investissement au taux de marge est comprise
entre 0,53 et 0,59. Elle est proche de celle obtenue par Ducoudré et
al. (2015) sur la période d’estimation 1985-2014, qui estiment cette
élasticité à 0,52.

Tableau 4a. Équations d’investissement des entreprises non financières

Équation [I1] Équation [I2] Équation [I1c] Équation[I2c]


Résultats

1980t1- 1980t1- 1980t1- 1980t1-


Période d’estimation
2014t4 2007t4 2014t4 2007t4
-0,075 -0,107 -0,075 -0,116
Force de rappel
(-3,93)** (-4,68)*** (-4,84)*** (-6,11)***
Élasticités de long terme
-0,36 -0,29 -0,30 -0,25
Coût réel du capital ϕ1
(-4,79) (-4,43) n.c. n.c.
0,55 0,54 0,59 0,53
Taux de marge† ϕ2
(5,31) (7,16) (5,69) (7,82)
Élasticités de court terme
0,47 0,41 0,42 0,42
Δ VA marchande (-1) ω1
(2,80) (2,16) (2,62) (2,21)
0,42 0,41 0,42 0,41
ΔΔ VA marchande ω2
(3,00) (2,44) (3,21) (2,43)
0,19 0,12 0,20 0,12
Δ TUC ω3
(3,75) (1,51) (4,00) (1,50)
Δ Part de l’industrie et de la 0,48 0,53 0,45 0,54
construction dans la VA (-2) ω4 (3,05) (2,80) (2,92) (2,85)
0,20 0,19 0,23 0,19
Δ Investissement (-2) ω5
(4,18) (2,99) (4,91) (3,05)
81T4, 84T4
81T4, 84T4 81T4, 84T4 81T4, 84T4
85T2, 92T3
85T2, 91T2 85T2, 91T2 85T2, 91T2
Variables indicatrices 94T4-05T4
94T4-05T4 94T4-05T4 94T4-05T4
03T2, 06T1
06T1, 07T3T4 06T1, 07T3T4 06T1, 07T3T4
07T3T4
*, **, *** : significatif au seuil de 10 % (resp. 5 %, 1 %). Les seuils de test pour la significativité de la force de rappel
des modèles à correction d’erreur sont issus de Ericsson et MacKinnon (2002).
† : avec deux retards.
Note : Entre parenthèses les t de Student des coefficients estimés.
Source : Calculs des auteurs.
42 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

Tableau 4b. Équations d’investissement des entreprises non financières

Équation [I1] Équation [I2] Équation [I1c] Équation [I2c]


Diagnostics tests
Période d’estimation 1980t1-2014t4 1980t1-2007t4 1980t1-2014t4 1980t1-2007t4
R² ajusté 0,62 0,61 0,63 0,61
SER 0,007 0,006 0,007 0,006
SSR 0,005 0,004 0,005 0,004
1,29 0,31 0,45 0,41
LM(1)
[p > 0,13] [p > 0,57] [p > 0,50] [p > 0,52]
5,37 1,89 2,95 1,96
LM(4)
[p > 0,25] [p > 0,76] [p > 0,57] [p > 0,74]
1,04 1,10 0,61 1,44
ARCH(4)
[p > 0,90] [p > 0,89] [p > 0,96] [p > 0,84]
13,36 4,80 15,07 3,52
RESET(4)
[p > 0,01] [p > 0,31] [p > 0,01] [p > 0,47]
0,71 0,28 1,11 0,31
Bera-Jarque
[p > 0,70] [p > 0,87] [p > 0,57] [p > 0,86]
Note : Entre crochets, la p-value des tests sur les résidus du MCE.
Source : Calculs des auteurs.

L’estimation récursive des paramètres de l’équation [I1]


confirme la stabilité des paramètres estimés pour la forme non
contrainte de l’équation d’investissement. Les simulations dyna-
miques sont satisfaisantes et ne présentent pas de rupture majeure
(graphiques 6 et 7), excepté sur la période 2013-2014. Sur ce point,

Graphique 6. Investissement – Estimations récursives – équation [I1]


En %
0,7
D(Part de la VA industrie+construction)
Taux de marge
0,5
D(VA(-1))
D(D(VA)
0,3
D(Investissement(-2))

D(TUC)
0,1

Force de rappel
-0,1

Elasticité de substitution
-0,3

-0,5
2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014
Source : Calculs des auteurs.
Les demandes de facteurs de production en France 43

Graphique 7. Investissement – simulations dynamiques – estimations 1980-2014


En millions d’euros 2010, prix chaînés
68 000

63 000

58 000

53 000

Équation [I1]
48 000
Équation [I1c]
43 000

Investissement des ENF


38 000

33 000

28 000
80 82 84 86 88 90 92 94 96 98 00 02 04 06 08 10 12 14
Source : Calculs des auteurs.

les données des comptes nationaux sont encore provisoires (semi-


définitives pour l’année 2013), et les révisions à venir peuvent
modifier le profil des simulations sur cette période.

Graphique 8. Investissement – simulations dynamiques – estimations 1980-2007


En millions d’euros 2010, prix chaînés
68 000

63 000
Équation [I2]
58 000

53 000

48 000 Équation [I2c]


Investissement des ENF
43 000

38 000

33 000

28 000
80 82 84 86 88 90 92 94 96 98 00 02 04 06 08 10 12 14
Source : Calculs des auteurs.
44 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

5. Propriétés variantielles des équations


Afin d’évaluer l’impact des déterminants des demandes de
facteurs issues de nos équations, nous avons testé plusieurs types
de variantes à partir des équations [E1] et [I1c] :
— une baisse de 1 % du coût réel du travail et de 1 % du coût
réel du capital ;
— une hausse de 1 % de la valeur ajoutée marchande ;
— une hausse d’1 point de valeur ajoutée des taux de marge des
entreprises non-financières ;
— une baisse de 1 % de la durée moyenne de travail.
Si ces variantes permettent de connaître la sensibilité de
l’emploi et de l’investissement aux variables exogènes issues des
équations des demandes de facteurs, celles-ci sont cependant diffé-
rentes des variantes réalisées à partir d’un modèle macro-
économétrique, de type [Link], dans lequel les chocs agissent
directement, par le biais de l’équation, sur la variable endogène
mais aussi par l’intermédiaire des autres variables qui peuvent être
sensibles à la variation de la variable exogène à l’origine du choc
(dès lors qu’elles sont endogènes dans le modèle macroécono-
mique). Par exemple, dans un modèle macroéconomique, la baisse
du coût du travail en réduisant la masse salariale aura un effet
positif sur le taux de marge, ce qui sera favorable à l’investisse-
ment, mais entraînera également une baisse des prix de valeur
ajoutée qui augmentera le coût réel du capital et accentuera la subs-
titution de capital au profit de l’emploi, réduisant ainsi
l’investissement. Les effets induits par les chocs qui peuvent avoir
un impact sur l’emploi et l’investissement par un autre canal que
celui lié aux déterminants des équations de demande de facteur ne
sont donc pas pris en compte ici.
Selon notre équation [E1], une hausse de 1 % de la valeur
ajoutée marchande conduit à terme à une augmentation de 1 % de
l’emploi salarié marchand (graphique 9). En raison du cycle de
productivité, l’emploi s’ajuste avec retard sur la valeur ajoutée :
50 % de l’ajustement est réalisé au bout de trois trimestres et 100 %
au bout de huit trimestres. La baisse de 1 % du coût réel du travail
conduit à terme à une augmentation de 0,3 % de l’emploi salarié
marchand. L’effet est progressif et il est maximal au bout de dix
trimestres. Enfin, une baisse de la durée du travail de 1 % permet
Les demandes de facteurs de production en France 45

d’accroître l’emploi de 0,6 % à terme. L’impact est maximal entre


le 7e et le 11e trimestre (environ +0,8 %).

Graphique 9. Impact sur l’emploi salarié marchand


En %
1,2

Hausse de 1 % de la VA marchande
1,0

0,8

0,6 Baisse de 1 % de la durée du travail

0,4
Baisse de 10 % du coût du travail

0,2

Nombre de trimestres
0,0
1 3 5 7 9 11 13 15 17 19 21 23 25 27 29 31 33 35 37 39
Source : Calculs des auteurs.

Les propriétés variantielles de l’équation [E2] sont très proches


de celles de l’équation [E1]. Néanmoins, le délai d’ajustement de
l’emploi à la valeur ajoutée est légèrement plus court : 80 % de
l’ajustement est réalisé au bout de cinq trimestres (contre 76 %
dans l’[E1]). La baisse de 1 % du coût réel du travail conduit à terme
à une augmentation de 0,25 % de l’emploi salarié marchand et une
baisse de la durée du travail de 1 % permet d’accroître l’emploi de
0,6 % à terme.
À long terme, l’investissement croît comme la valeur ajoutée
(graphique 10). Mais à court terme, l’investissement croît plus vite
que la valeur ajoutée en raison de l’effet d’accélérateur. Selon notre
équation [I1c], une hausse de 1 % de la valeur ajoutée marchande
conduit dès le premier trimestre à une augmentation de l’investis-
sement des entreprises non financières de 1,4 %. L’effet est
maximal au bout de trois trimestres (+1,7 %). L’élasticité de l’inves-
tissement à la valeur ajoutée redevient proche de l’unité au bout de
30 trimestres.
Avec une élasticité de substitution dans l’équation d’investisse-
ment [I1c] contrainte à celle obtenue dans l’équation de demande
46 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

de travail, la baisse de 1 % du coût réel du capital conduit à terme à


une augmentation de 0,3 % de l’investissement des entreprises
non-financières. Cet effet est progressif, la moitié de l’impact final
est obtenu au bout de 8 trimestres et 80 % au bout de 16 trimestres.

Graphique 10. Impact sur l’investissement des entreprises non financières


En %
2,2
Hausse de 1 point du taux de marge
2,0

1,8

1,6

1,4

1,2 Hausse de 1% de la VA marchande

1,0

0,8

0,6

0,4 Baisse de 1% du coût réel du capital

0,2
Nombre de trimestres
0,0
1 3 5 7 9 11 13 15 17 19 21 23 25 27 29 31 33 35 37 39
Source : Calculs des auteurs.

Enfin, une hausse d’un point de valeur ajoutée du taux de


marge des entreprises non financières conduit à terme à une
augmentation de l’investissement de 2 %. L’effet est encore plus
diffus que celui d’une baisse de coût du capital. Il faut en effet
attendre 10 trimestres pour observer environ la moitié de l’impact
final et 19 trimestres pour en observer 80 %.

Les propriétés variantielles des autres équations d’investisse-


ment sont proches de celles de l’équation [I1c] : dans toutes les
équations, l’investissement croît comme la valeur ajoutée à long
terme avec un effet identique le premier trimestre (+1,4 %) et un
effet maximal au bout de trois trimestres. En revanche, l’effet accé-
lérateur est légèrement moins fort dans les équations [I2] et [I2c] :
en effet, dans ces deux équations, l’effet maximal sur l’investisse-
ment est de 1,6 % (contre 1,7 % dans les équations [I1] et [I1c]) et
l’élasticité de l’investissement à la valeur ajoutée redevient proche
de l’unité au bout de 20 trimestres (contre 30 trimestres dans les
équations [I1] et [I1c]).
Les demandes de facteurs de production en France 47

Dans les deux équations non contraintes [I1] et [I2], une dimi-
nution de 1 % du coût réel du capital conduit à terme à une
augmentation de l’investissement respectivement de 0,36 % et de
0,29 %, soit légèrement plus que l’élasticité imposée dans les équa-
tions [I1c] et [I2c] (respectivement 0,3 % et 0,25 %).
Enfin, une hausse d’un point de valeur ajoutée du taux de
marge des entreprises non financières conduit à terme à une
augmentation de l’investissement de 1,9 % dans l’équation [I1],
1,8 % dans l’équation [I2] et 1,7 % dans l’équation [I2c]. En
revanche, l’effet de diffusion est plus rapide dans les équations [I2]
et [I2c] (plus de 50 % de l’effet est obtenu au bout de 9 trimestres et
80 % au bout de 16 trimestres) que celui observé dans les équations
[I1] et [I1c].

6. Analyse de la crise
Afin d’évaluer l’impact de la crise depuis 2011 sur les facteurs de
production, nous avons, à partir des équations estimées, simulé
l’évolution de l’emploi, de l’investissement et du stock de capital
productif sur la période 2011-2014 selon deux hypothèses.
D’une part, quelle aurait été la trajectoire des demandes de
facteurs si les politiques de consolidation budgétaire menées dans
la zone euro avaient été neutres sur la période 2011-2014 ? Afin de
réaliser ce travail, nous avons reconstruit une trajectoire de valeur
ajoutée marchande sur la période 2011-14 sur la base du calcul des
impulsions et multiplicateurs budgétaires passés, nous permettant
ainsi de calculer l’impact efficace de la consolidation budgétaire
sur le PIB. Selon nos calculs5, la consolidation budgétaire dans la
zone euro aurait amputé l’activité en France de 5,2 points de PIB
sur la période 2011-2014, dont 1,7 point provenant des politiques
de restriction budgétaire menées par nos partenaires commerciaux,
dont les effets transitent par le canal du commerce extérieur en
amputant la demande adressée à la France. Ces calculs sont réalisés
toutes choses égales par ailleurs. Implicitement, on considère que
des politiques budgétaires alternatives à celles pratiquées dans la
zone euro sur la période 2011-2014 n’auraient pas eu d’effet sur les
conditions de financement des économies.

5. Pour plus de détails, voir Plane et al., 2015.


48 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

D’autre part, nous avons simulé la trajectoire de l’investisse-


ment et du stock de capital productif en supposant le taux de
marge des entreprises constant sur la période 2011-2014.

Selon les équations de demande de facteurs, les politiques de


consolidation budgétaire menées dans la zone euro sur la période
2011-14 auraient contribué à réduire de 4,2 % l’emploi salarié
marchand en France, ce qui correspond à la perte nette de 772 000
emplois et aurait réduit le niveau de l’investissement des entre-
prises non-financières de 7,5 % (graphique 11). Enfin, la baisse des
taux de marge de 2 points de valeur ajoutée entre début 2011 et la
fin de l’année 2014 aurait, selon nos calculs, amputé l’investisse-
ment des entreprises de 2,3 % (graphique 12). Au final, la baisse des
taux des marge et la politique de consolidation budgétaire menée
dans la zone euro à partir de 2011 ont conduit à réduire l’investis-
sement des entreprises de près de 10 % à la fin 2014.

Graphique 11. Trajectoires de l’emploi salarié marchand


En milliers
17 800

17 600
Emploi salarié marchand avec consolidation
17 400 budgétaire neutre en zone euro à partir de 2011

17 200 + 4,6 %,
soit 772 000 emplois

17 000

16 800

16 600
Emploi salarié marchand observé
16 400

16 200

16 000
2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014
Source : Calculs des auteurs.

Les choix de politique économique dans la zone euro à partir de


2011, en mettant l’accent sur la consolidation budgétaire dans une
période de multiplicateurs budgétaires élevés, ont entraîné une
réduction des capacités de production de l’économie française :
selon nos équations de demande de facteurs, cela a conduit à
abaisser de 1,7 % le stock de capital productif des entreprises et à
Les demandes de facteurs de production en France 49

amputer de 4,2 % les emplois salariés marchands (graphique 13).


En ajoutant la baisse des taux de marge depuis 2011, la diminution
du stock de capital productif atteint 2,1 %.

Graphique 12. Trajectoire de l’investissement des entreprises non financières


En millions d'euros 2010
68
Investissement avec consolidation
66 budgétaire neutre en zone euro
à partir de 2011
+7,5 %
64
+2,3 %
62

60
Investissement observé Investissement avec taux
58
de marge constant
à partir de 2011
56

54

52

50

48
2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014
Source : Calculs des auteurs.

Graphique 13. Impact sur l’emploi et le stock de capital productif


En %
5

Impact de la consolidation bugdétaire sur le stock de capital productif


Impact de la baisse des taux de marge sur le stock de capital productif
4 Impact de la consolidation budgétaire sur l’emploi salarié marchand

0
2010 2011 2012 2013 2014
Source : Calculs des auteurs.
50 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

L’évaluation des effets sur l’emploi et l’investissement liés à la


consolidation budgétaire et à la baisse du taux de marge ont été
réalisés à partir des équations [E1] et [I1c]. Afin d’avoir une four-
chette d’évaluation de ces effets, nous avons simulé, à partir des
autres équations, les mêmes scénarios d’évolution de consolidation
budgétaire et de taux de marge (tableau 5). Cet exercice permet de
voir s’il y a une forte divergence dans les résultats malgré les
périodes d’estimations différentes et les contraintes imposées dans
certaines équations.

Tableau 5. Impact sur l’emploi et le stock de capital productif…


En %
… de la consolidation budgétaire … de la baisse des taux
en ZE depuis 2011 de marge depuis 2011
Impact sur le capital Impact sur le capital
Impact sur l’emploi productif productif
(et l'investissement) (et l’investissement)

Équation [E1] - 4,6 1,7 0,4


Équation [I1C] (772 000) (7,5) (2,3)
Équation [E2] - 5,1 1,6 0,4
Équation [I2c] (822 000) (6,8) (2,5)
1,7 0,3
Équation [I1]
(7,6) (2,1)
1,6 0,4
Équation [I2]
(6,9) (2,5)

Source : Calculs des auteurs.

Très clairement, l’évaluation sur l’emploi tirée de l’équation


[E2] permet d’avoir un diagnostic très comparable de celle issue de
l’équation [E1]. En effet, selon l’équation [E2], dont la période
d’estimation s’arrête fin 2007, les politiques de consolidation
budgétaire depuis début 2011 auraient conduit à détruire 822 000
emplois salariés, soit une baisse de 5,1% (contre 772 000 emplois
salariés et 4,6 % avec l’équation [E1]).

En ce qui concerne les équations d’investissement, la politique


de consolidation budgétaire dans la zone euro depuis 2011 aurait
conduit à réduire le niveau d’investissement des entreprises entre
7,5 % [I1] et 7,6 % [I1c] à la fin 2014, ce qui conduit à une destruc-
tion de capital productif de 1,7 % dans les deux cas. Selon les
équations [I2] et [I2c] dont la période d’estimation s’arrête fin
2007, la contraction de l’investissement due aux politiques de
consolidation budgétaire serait respectivement de 6,9 % et 6,8 %,
Les demandes de facteurs de production en France 51

soit une perte de capital productif de 1,6 %. Enfin, la baisse des


taux de marge depuis 2011 aurait conduit à une baisse de l’investis-
sement des entreprises comprise entre 2,1 % [I1] et 2,5 % [I2] et
[I2c], conduisant à une destruction de capital productif de 0,4 %
dans trois des quatre équations (0,3 % pour [I1]).

7. Conclusion
Si la crise commencée en 2008 a eu des conséquences profondes
sur l’évolution des facteurs de production, les résultats des équa-
tions économétriques n’indiquent pas de rupture majeure dans les
déterminants fondamentaux de l’investissement et de l’emploi. En
effet, les estimations récursives de l’équation d’emploi indiquent
que le trend des gains de productivité du travail a commencé à
ralentir dès 2005 et s’est prolongé jusqu’en 2010, avant de se stabi-
liser. Quant aux élasticités du coût réel du travail à l’emploi (-0,25
et -0,30) et celle de la durée du travail à l’emploi (-0,59 et -0,60),
elles sont très proches quelle que soit la période d’estimation
retenue. De même, concernant les équations de demande d’inves-
tissement, les élasticités du coût réel du capital à l’investissement
varient peu selon les périodes d’estimation retenues (-0,29 et -0,36)
et sont très proches des valeurs imposées obtenues à partir des
équations d’emploi (-0,25 et -0,30). Enfin, les élasticités du taux de
marge à l’investissement et les effets d’accélérateur ont des ordres
de grandeur similaires dans les 4 équations.

Une des conclusions importantes de cette étude est qu’elle


montre que les comportements des entreprises, en termes d’inves-
tissement et d’emploi, n’ont pas connu de modifications majeures
depuis le début de la crise en comparaison avec les évolutions
observées ces trente dernières années, notamment depuis 2002. Les
évolutions des facteurs de production depuis le début de la crise, à
partir de 2008, ne sont que la conséquence de l’évolution des déter-
minants traditionnels de l’investissement et de l’emploi, en
particulier la valeur ajoutée. D’ailleurs, l’impact des politiques de
consolidation budgétaire menées dans la zone euro sur le PIB
seraient, selon nos estimations, responsables de la destruction de
772 000 à 822 000 emplois salariés dans le secteur marchand et
d’une chute de l’investissement des entreprises non-financières
comprise entre 6,8 % et 7,6 %, ce qui correspond à une contraction
52 Bruno Ducoudré et Mathieu Plane

de 1,6 % à 1,7 % du capital productif. Ajoutée à cela la baisse du


taux de marge au cours des quatre dernières années, c’est pratique-
ment une diminution de 9,3 % à 9,8 % de l’investissement sur la
période 2011-2014, soit une baisse de 2,0 % à 2,1 % du capital
productif. En revanche, ce raisonnement « toutes choses égales par
ailleurs » suppose que la France, et plus globalement l’ensemble de
la zone euro, ait pu maintenir des conditions financières iden-
tiques à celles observées depuis 2011 quels que soit les choix de
politique budgétaire.
Enfin, cette étude montre que les estimations des équations
réalisées sur une période n’intégrant pas les effets de la crise, en
s’arrêtant fin 2007, permettaient d’avoir un diagnostic semblable à
celui que l’on a actuellement en intégrant des estimations incluant
la période de la crise. Autrement dit, les effets des politiques budgé-
taires menées dans la zone euro depuis 2011 sur l’activité en France
et par conséquent sur l’emploi et le capital productif étaient prévi-
sibles et ne sont pas liés à des comportements nouveaux de la part
des entreprises.

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Les demandes de facteurs de production en France 53

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LA CRISE DE 2008 ET LA PRODUCTIVITÉ
TOTALE DES FACTEURS DES ENTREPRISES
FRANÇAISES1

Sarah Guillou et Lionel Nesta


OFCE, Sciences Po

Nous mesurons la productivité totale des facteurs (PTF) de plus de 2 millions


d'entreprises françaises entre 2002 et 2011, réparties en 6 grands secteurs :
manufacturier, construction, services de basses et moyennes technologies,
services de hautes technologies, autres services, services financiers et immobi-
lier. Nous observons que la crise s'est traduite par une baisse transitoire de la
PTF, à l'exception des services de hautes technologies ou de la construction. Les
plus grandes entreprises ont des niveaux de productivité plus élevés et ont
mieux résisté à la crise de 2008. La crise a stoppé les effets d'apprentissage des
firmes, si bien que le peu de croissance (de la TFP) observé après 2008 vient des
phénomènes de réallocation des ressources entre entreprises. Enfin, la crise de
2008 a significativement altéré la corrélation entre investissement et croissance
de la PTF, l'investissement post-2008 étant associé à un ralentissement de la
croissance de la PTF. Des changements de la nature des investissements tout
autant que des effets de volume peuvent expliquer l'inefficacité de l'investisse-
ment après la crise.

Mots clés : productivité, crise, sélection de marché, investissement.

La crise économique et financière déclenchée en 2007 a


constitué à de nombreux égards un choc économique majeur. Non
seulement elle a tari les moyens de financement de l’investisse-
ment mais elle a également fait disparaître les opportunités

1. Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la recherche au
titre du programme Investissements d’avenir portant la référence ANR-10-EQPX-17 (Centre
d’accès sécurisé aux données).

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


56 Sarah Guillou et Lionel Nesta

d’investissement en raison de la chute de la demande. Mettant en


difficulté de nombreuses entreprises, la crise a pu également modi-
fier la dynamique industrielle faisant sortir les entreprises les
moins productives et rehaussant d’autant les moyennes sectorielles
ou de l’économie. Enfin, elle a pu accélérer des mutations dans la
structure sectorielle de l’économie privilégiant des secteurs plus ou
moins contributeurs à la productivité agrégée.
Il convient de distinguer les effets de court terme de ceux de
long terme de la crise, les effets temporaires et permanents. La
contraction de la production des entreprises conjuguée à l’inertie
des facteurs de production – dont les quantités ne s’ajustent pas
immédiatement – la productivité diminue mécaniquement sans
que cela ne révèle des pertes d’efficience réelle à court terme. Cet
effet mécanique est en général effacé par un retournement de
conjoncture, expliquant le cycle de la productivité. En revanche, le
recul de l’investissement induit par la crise financière obère les
capacités d’amélioration productive de long terme. L’évaluation
des effets de la crise sur la productivité devient alors impérative afin
de comprendre l’impact de la crise sur la croissance potentielle.
Cet article analyse les effets de la crise sur la productivité totale
des facteurs (PTF). Cette dernière est une mesure de l’efficience
productive des facteurs de production. Son évolution résulte de
l’amélioration des processus de production, donc du progrès tech-
nique. Elle résulte aussi des phénomènes d’entrées et de sorties
d’entreprises. Cette dynamique industrielle répond aux chocs
d’offre (technologique, crise financière) comme aux chocs de
demande (crise de confiance, politique d’austérité). La PTF est
également un indicateur sensible aux conditions de l’investisse-
ment qui est un préalable à l’amélioration de l’efficience
productive. Ainsi l’environnement financier et la fiscalité du capital
vont peser sur les décisions d’investissement. La crise va impacter la
PTF à travers ses effets sur les déterminants de l’investissement.
Peu d’études ont à ce jour évalué l’effet de la crise de 2007 sur la
productivité des entreprises. Poctzer et al. (2014) ont publié récem-
ment une étude de la crise financière asiatique de 1997 sur des
données d’entreprises indonésiennes. Ils montrent que la crise
financière a induit des changements structurels, donc pérennes. La
forte diminution de la productivité pendant la crise a été causée
par la sortie d’entreprises plus productives que la moyenne alors
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 57

que le retour à des taux de croissance positifs après la crise


s’explique par les entrées d’entreprises productives. Ils établissent
par ailleurs que les entreprises qui sont restées sur le marché
pendant la crise n’ont pas retrouvé leur niveau de croissance de
productivité d’avant-crise. Le statut d’exportateur et le fait d’appar-
tenir à un groupe étranger ont constitué des caractéristiques
affaiblissant l’impact du choc de la crise sur la PTF. Oulton et
Sebastia-Barriel (2013) se concentrent sur la productivité du travail
sur des données couvrant 61 pays sur la période 1950-2010 et
trouvent des effets permanents de la crise sur la croissance de la
productivité et l’accumulation du capital.
Concernant la France, Fougères et al. (2013) se sont intéressés à
l’impact de la crise sur les défaillances d’entreprises. Ils montrent
que le taux de défaillance en réponse à la crise dépend fortement
du secteur et se range entre 27 et 46 %. La crise a augmenté le taux
de défaillance relativement au régime « normal » de sorties des
entreprises avant la crise. Cette et al. (2014) examinent l’ajuste-
ment des facteurs de production au cycle économique à partir de
données d’enquêtes sur les décisions d’ajustement des entreprises.
Ils observent que le taux d’utilisation des capacités de production
et la durée d’utilisation des facteurs s’ajustent fortement pour
compenser la lenteur de l’ajustement des volumes de facteurs.
Cabannes et al. (2015) montrent de leur côté que l’évolution de la
qualité du capital en 2008 a contribué négativement à la croissance
de la valeur ajoutée. L’effet de la crise sur leur indicateur de PTF qui
contrôle de la qualité des facteurs reste néanmoins négatif.
Cet article se base sur la mesure de la PTF au niveau de l’entre-
prise à partir des bases de données de l’INSEE couvrant l’ensemble
des entreprises françaises et utilisant la méthodologie de Caves et
al. (1982). Il présente une décomposition de la croissance de la PTF
pour comprendre la contribution des différents éléments de la
dynamique industrielle (entrées, sorties, réallocation). La descrip-
tion de la dynamique sectorielle est complétée par une exploration
des déterminants de la croissance de la PTF et de l’impact de la crise
sur ces déterminants.

1. Évolution de la PTF
Après agrégation des indices de productivité individuelle (voir
encadré 1) sur l’ensemble de l’économie (voir encadré 2 pour la
58 Sarah Guillou et Lionel Nesta

définition du périmètre retenu), nous pouvons mesurer l’évolution


de la PTF de 2002 à 2011 pour chacun des secteurs (voir Annexe).
Bien sûr, l'agrégation des données d'entreprises ne permet pas de
retrouver exactement la comptabilité nationale du fait de diffé-
rences de définition et de construction des données. La
comparaison des tendances sectorielles agrégées permet cependant
de mettre en lumière des tendances communes.
La comparaison de l’évolution de la PTF par secteur permet tout
d’abord de vérifier la transversalité du choc de 2007 qui a touché
tous les secteurs, soit en rompant la tendance croissante de la
productivité, soit en accentuant la décroissance de la productivité.
Elle révèle ensuite que les ajustements des facteurs diffèrent d’un
secteur à l’autre (pouvoir de négociation des salariés plus ou moins
fort, degré d’irréversibilité des actifs physiques plus ou moins
élevés, marché de l’occasion du capital plus ou moins liquide,
marges de manœuvre d’ajustement lié à la profitabilité différentes).
Enfin, ces comparaisons indiquent des différences d’incorporation
du progrès technique et notamment de mécanisation et d’intro-
duction des technologies de l’information et des communications.
Ces évolutions sectorielles cachent des disparités selon la taille
des entreprises. Le tableau 1 donne le niveau moyen en écart à la
première taille d’entreprise. Les indices moyens de productivité par
classe de taille et de secteur sont comparables au sein des secteurs.
Ils sont exprimés en log, ce qui permet de dire que la PTF des
grandes entreprises de plus de 500 salariés du manufacturier est
8,4 % plus élevée que celle des entreprises de moins de 20 salariés.

Tableau 1. Productivité moyenne sur la période 2002 à 2011 par secteur


et taille d’entreprises
En %

Effectifs salariés [10-20] [20-50] [50-250] [250-500] [500-+]

Manufacturier 1 0,983 0,979 1,02 1,084

Construction 1 0,996 1,008 1,045 1,034

Services BMT 1 0,935 0,889 0,857 0,865

Services HT 1 0,978 0,98 1,022 1,065

Autres services 1 1,133 1,275 1,233 1,083

Activités FINIM 1 0,936 0,888 0,915 0,942

Notes : Les indices sont normés à 1 pour la première classe de taille.


Sources : FICUS, FARE, INSEE. Calcul des auteurs.
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 59

En général, la PTF est toujours plus élevée dans les plus grandes
entreprises (à partir de 250). Mais cela n’est pas le cas pour les
services BMT.
La taille est une caractéristique importante pour déterminer la
résistance au choc de la crise. Le tableau suivant montre le taux de
croissance annuel moyen par secteur et par taille sur les deux sous-
périodes avant et après la crise.

Tableau 2. Taux de croissance de la PTF par secteur et classe de taille avant


et après la crise
En %

AVANT (2002-2007) APRES (2008-2011)


[50- [250- [50- [250-
[10-20] [20-50] [500-+] [10-20] [20-50] [500-+]
250] 500] 250] 500]

Manufacturier 0,68 1,76 2,01 2,12 2,47 -0,64 0,61 1,19 1,51 1,60
Construction -1,18 -0,65 -0,30 -0,80 -0,44 -2,35 -1,64 -1,33 -1,19 -0,95
Services BMT 0,06 0,52 0,74 0,69 1,14 -1,43 -0,60 -0,33 -0,62 1,81
Services HT 0,72 1,50 1,650 1,12 1,30 -0,22 0,10 -0,59 0,41 0,45
Autres services -0,81 -0,18 0,10 0,38 0,34 -0,59 -0,30 -0,97 1,49 -1,41
Activités
-2,11 -0,69 -1,04 -0,18 -0,36 3,86 4,57 4,23 3,26 5,39
FINIM
Notes : La moyenne est calculée sur l’ensemble de la période avant (2002-2007) et après (2008-2011).
Sources : FICUS, FARE, INSEE. Calcul des auteurs.

Dans le secteur manufacturier, le secteur des services BMT et les


services HT, il apparaît que les grandes entreprises absorbent le
choc de la crise et que ce sont surtout les petites entreprises qui
font l’expérience d’une chute importante de leur PTF. Les grandes
entreprises ont maintenu plus généralement leur niveau de valeur
ajoutée parce qu’elles sont plus présentes sur les marchés interna-
tionaux et ont pu bénéficier des décalages de cycle entre les pays de
leurs consommateurs. Conformément aux graphiques par secteur,
le secteur de la construction se singularise par une baisse de la PTF
continue et touchant toutes les tailles qui s’accentue après le choc,
avec cependant une moindre baisse pour les grandes entreprises.
Dans le secteur FINIM, les taux de croissance sont négatifs avant la
crise et redeviennent positifs après la crise.
60 Sarah Guillou et Lionel Nesta

2. Sélection de marché, apprentissage technologique


et croissance de la productivité.
Ces observations, effectuées au niveau sectoriel, cachent une
forte turbulence industrielle : des entreprises gagnent ou perdent
des parts de marché, d'autres sont tout simplement défaillantes
alors que certaines entrent sur le marché. Du fait de ce jeu de réal-
location des ressources, il est possible d'observer une croissance de
la productivité dès lors que les entreprises les plus productives
gagnent des parts de marché aux dépens des moins productives,
même en l’absence d'apprentissage technologique des entreprises.
Cette partie s'intéresse à la contribution de cette turbulence indus-
trielle à la croissance économique.

Tout d'abord, nous calculons les taux de sortie avant et après la


crise par secteur et classe de taille. Le taux de sortie rapporte le
nombre d’entreprises qui sortent à celles qui restent2. Il est en
moyenne de 3,6 % de 2002-2007 et de 4,3 % de 2008-20113.

Le tableau 3 montre le ratio du taux de sortie moyen calculé sur


la période 2008-2011 divisé par le taux de sortie sur la période 2002-
2007. Un ratio supérieur à 1 signifie que le taux de sortie a
augmenté au cours de la deuxième période, et donc que la crise a
amplifié la sévérité de la sélection des entreprises par le marché.
Comme on peut s'y attendre, ce ratio est le plus souvent supérieur à
1, indiquant une augmentation des sorties d’entreprises. Il est
parfois inférieur à 1 à partir de 50 salariés mais il est toujours supé-
rieur à 1 en deçà. Au-delà de 500 salariés, les ratios redeviennent
supérieurs à l'unité, illustrant les mouvements de concentration qui
concernent les grandes entreprises. Il est remarquable cependant
que dans le secteur manufacturier, le taux de sortie soit resté stable
pour les entreprises de plus de 500 salariés indiquant la neutralité
du choc sur la sortie des grandes entreprises jusqu’à 2011.

2. Il s’agit des entreprises qui sortent de la base. Nous avons contrôlé que ces sorties ne
puissent être liées à un passage de la taille de l’entreprise sous le seuil que nous avons retenu de
10 salariés. Cependant, nous ne pouvons vérifier si ces sorties proviennent d’une absorption par
un rachat. Les questions de périmètre des entreprises (changement de définition juridique en
2008) ne posent a priori pas de problème dès lors que l’on scinde les deux périodes avant et
après 2008.
3. Les années 2002 et 2003 sont des années de crise. Si on avait comparé les périodes 2004-
2007 et 2008-2011, la différence serait encore plus marquée.
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 61

Tableau 3. Taux de sortie de 2008-2011 rapporté au taux de sortie 2002-2007


par secteur et par classe de taille
En %

[10-20] [20-50] [50-250] [250-500] [500-+]

Manufacturier 1,779 1,168 1,071 1,171 1,001


Construction 2,401 1,430 0,909 0,733 1,448
Services BMT 2,028 1,524 1,262 0,977 0,779
Services HT 1,762 1,044 0,890 0,677 1,119
Autres services 1,923 1,204 0,953 1,369 1,144
Activités FINIM 1,813 1,020 0,831 0,926 0,491
Note : Les classes de taille sont données en nombre de salariés.
Sources : FICUS, FARE, INSEE. Calcul des auteurs.

La crise a accentué la sortie des petites entreprises surtout dans


les secteurs de la construction et des services, à l’exception des
services HT.
La décomposition des gains de productivité sectoriels vise à
isoler les contributions des effets d’apprentissage (effet interne),
d’allocation des ressources (effet externe) et de sélection (effet net
des entrées) dans les gains de productivité. C’est un exercice
possible à partir des données individuelles d’entreprises. Rappelons
que la moyenne sectorielle de la productivité Pt est la moyenne des
niveaux de productivité des entreprises p (exprimés en logarithme)
pondérés par leur part de marché θ : Pt = Σi θi,t pi,t , où i et t
dénotent respectivement la firme i à l’année t. Le taux de crois-
sance sectoriel s’obtient en soustrayant Pt-1 à Pt .
En suivant la méthode de Foster, Haltiwanger et Krizan (2001),
il est possible de décomposer la croissance de la productivité en
trois effets :

Effet d’aprenssage Effet de réallocaon

Effet net des entrées

où S, N et X indiquent les entreprises qui survivent, entrent et


sortent de l’industrie en t-1 et t. Le premier terme correspond aux
effets d’apprentissage – les gains de productivité – des entreprises
62 Sarah Guillou et Lionel Nesta

qui survivent. Le second terme mesure les effets de réallocation en


faisant varier la part de marché conjointement avec le niveau
initial (en terme relatif) et les gains de productivité. Cet effet est
positif si les firmes qui gagnent des parts de marché ont un niveau
de productivité supérieur à la moyenne de l’industrie et enre-
gistrent des gains de productivité. Le dernier terme (effet net des
entrées) mesure la contribution de la turbulence industrielle en
comparant le niveau de productivité des entrants et de sortants
avec la moyenne sectorielle. De nouveau, cet effet est positif si les
firmes entrantes (sortantes) ont un niveau de productivité supé-
rieur (inférieur) à la moyenne de l’industrie.
Le tableau 4 présente le taux de croissance de la PTF, (noté
TCAM) ; le pourcentage de cette croissance que l’on attribue aux
effets d’apprentissage interne, aux effets de réallocation entre
entreprises d’un même secteur (effets externes) et à l’effet des
entrées et des sorties, (noté NET ES).

Tableau 4. Décomposition de la croissance de la productivité


En %

AVANT (2002-2007) APRES (2008-2011)


TCAM INTERNE EXTERNE NET ES TCAM INTERNE EXTERNE NET ES

Ensemble 0,0107 34,23 72,66 -6,887 0.00299 -18,03 119,9 -1,855


(1) (2) (3) (4) (1) (2) (3) (4)
Manufacturier 0,0108 79,14 48,23 -27,37 0,0125 69,26 27,47 3,264
Construction -0,00550 -145,0 42,26 2,716 -0,00937 -121,80 17,06 4,776
Services BMT 0,0102 3,914 55,09 40,99 0,00229 63,17 47,66 -10,84
Services HT 0,0290 58,78 40,92 0,300 -0,00297 -124,10 101,50 -77,36
Autres services 0,00776 -16,96 124,1 -7,181 -0,00505 -168,00 92,78 -24,76
Activités FINIM 0,0166 -46,91 126,6 20,32 0,0193 55,78 38,86 5,365
Note : TCAM : Taux de croissance annuel moyen de la productivité totale des facteurs, cette dernière étant calculée à
partir de la moyenne des taux de croissance des entreprises du secteur, pondérés par leur part de marché.
Sources : FICUS, FARE, INSEE. Calcul des auteurs.

La colonne (1) indique le taux de croissance de la PTF. Les


colonnes (2)-(4) indiquent la contribution en pourcentage de
chacun des effets à ce taux de croissance de PTF. Ainsi par exemple,
la croissance de la PTF de près de 3 % dans le secteur des services de
HT de 2002 à 2007 est principalement due aux effets d’apprentis-
sage (près de 60 %) et aux effets de réallocation à l’intérieur du
secteur (+40 %). Dans la construction, les effets d’apprentissage
apparaissent totalement absents et la chute de la productivité dans
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 63

ce secteur provient principalement de l’absence d’amélioration de


la productivité des entreprises du secteur, les gains de production
provenant des réallocations à l’intérieur du secteur et de l’effet net
des entrées, mais ces gains ne compensent pas la perte d’efficience
des facteurs.
On remarquera que l’effet de réallocations entre entreprises
d’un même secteur (effet externe) est toujours positif sur les deux
périodes indiquant que les augmentations de parts de marché au
sein du secteur concernent les entreprises les plus productives. En
revanche l’effet net des entrées n’est pas toujours positif. Rappe-
lons qu’un effet net négatif signifie que les entrées-sorties
contribuent négativement à la productivité. Cet effet est plus
souvent négatif après la crise signalant que des entreprises plus
productives que la moyenne du secteur sont sorties, notamment
dans les services.

3. Les déterminants de la PTF et la crise économique


Nous estimons à présent une équation cherchant à identifier les
covariances entre la croissance de la PTF et ses déterminants en
incluant une variable muette temporelle pour la crise qui se
déclenche en 2008.
L’équation estimée est la suivante :

Où ΔlnPTFit+1/t est le taux de croissance de la PTF de l’entreprise i


en t ; lnPTFit est le logarithme du niveau de productivité de l’entre-
prise i en t ; classek sont k variables indicatrices des tailles des
entreprises telles qu’elles ont été définies dans les tables statis-
tiques ; txinvit-1 est le taux d’investissement défini comme le rapport
de l’investissement corporel en t-1 sur le capital en t-2. L’indicatrice
C2008 est une variable muette qui prendre la valeur unitaire les
années 2008 à 2011 afin de capter le choc de la crise de 2008.
64 Sarah Guillou et Lionel Nesta

L’équation inclut par ailleurs le logarithme de la production,


lnprod, pour tenir compte des effets de parts de marché, une fonc-
tion polynomiale d’ordre 3 du temps ainsi que des effets fixes par
entreprise qui capturent non seulement les déterminants de la
productivité qui sont propres à l’entreprise (comme l’efficience
managériale, l’innovation, les conditions de financement, l’effica-
cité de ses interactions avec ses sous-traitants, ses distributeurs ou
concurrents par exemple) mais aussi la composante sectorielle.

On s’attend à ce que β1 soit négatif signifiant que plus les entre-


prises ont un niveau de productivité faible et plus elles devraient
connaître un accroissement de leur productivité. La taille devrait
avoir un impact positif sur la croissance de la productivité signa-
lant les meilleures performances des grandes entreprises. Le
coefficient β6 devrait être négatif et altérer les coefficients des
variables avec lequel il est en interaction. Dans les variables d’inte-
raction, un coefficient significatif indique une rupture temporelle
de la co-variation avec la croissance de la PTF. Le coefficient β12
notamment devrait nous indiquer si la période post-crise s’est
traduite par une modification du rôle de l’investissement sur la
croissance de la PTF.

Nous estimons l’équation de régression par la méthode des


moindres carrés avec effets fixes (Least Square Dummy Variables –
LSDV). Il faut donc rester prudent quant à l’interprétation des
résultats. Ils ne peuvent s’interpréter comme des relations causales,
les problèmes d’endogénéité (notamment en raison de causalité
mutuelle) n’étant pas correctement pris en compte par le modèle à
effets fixes. Ce que nous obtenons sont des corrélations partielles
entre la variable dépendante et les variables explicatives.

Les colonnes (1) à (4) du tableau 4 présentent les résultats préli-


minaires suivant une introduction séquentielle des variables. La
première colonne inclut les indicatrices de taille et de la crise et la
fonction polynomiale du temps. La taille est positivement corrélée
avec la croissance de la productivité et la croissance de la PTF est
d’autant plus élevée que l’entreprise est grande. Conformément à
nos attentes, le coefficient β6 de la crise a une valeur négative. Son
amplitude est constante quelle que soit la spécification de (1) à (3),
mais elle diminue dans la spécification (4) qui fait interagir le taux
d’investissement avec C2008.
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 65

Dans la spécification (2), on remarque que si l’effet de la crise est


bien négatif, cet effet est allégé de manière croissante avec la taille
de l’entreprise, au point même de devenir nul en amplitude pour
les très grandes entreprises. Dans les spécifications (3) et (4), on
retrouve ce même rôle joué par la taille. La spécification (3) intro-
duit le taux d’investissement qui présente un coefficient négatif et
significatif qui peut interroger. Mais la spécification (4) qui ajoute
l’interaction entre le taux d’investissement avec C2008 indique une
corrélation positive entre taux d’investissement et croissance de la
productivité, relation positive qui est fortement altérée après la
crise puisque le coefficient d’interaction est fortement négatif. Cela
révèle que la relation entre investissement et croissance de la PTF a
été modifiée après la crise de 2008, l’investissement post-2008
étant associé à un ralentissement de la croissance de la PTF. Des
changements de la nature des investissements tout autant que des
effets de volume peuvent expliquer la non efficacité de l’investisse-
ment après la crise. Par exemple, si les investissements résiduels
après 2008 ne sont plus que des investissements de remplacement,
alors leurs effets sur la productivité devraient être neutres.
Les études sur la qualité du capital (e.g. Cabannes et al., 2015)
montrent que celle-ci est pro-cyclique au volume d’investisse-
ment : la qualité augmente plus fortement dans les périodes de
forts investissements. Cela tient aux ajustements des investisse-
ments réalisés en temps de crise qui touchent prioritairement les
investissements productifs comme ceux dans les machines et équi-
pements, dont les investissements en TIC. Ainsi sur la période
2008-2010, Cabannes et al. (2015) estiment une croissance nulle de
la qualité du capital alors qu’elle était de 0,7 sur la période 1994-
2007. Cela peut expliquer la corrélation négative obtenue.
Ce résultat suggère que la crise implique des effets durables sur
la trajectoire de la PTF qui vont au-delà de sa baisse transitoire par
non-ajustement des facteurs.
Le tableau 5 présente les résultats par secteur en reprenant la
spécification (4), afin de singulariser des relations entre les
variables que les caractéristiques des secteurs feraient varier.
La crise a eu un effet significativement négatif sur l’ensemble
des secteurs avec un effet très marqué dans les services FINIM. La
taille apparaît corrélée positivement avec la croissance de la PTF à
66 Sarah Guillou et Lionel Nesta

l’exception du secteur des Autres services pour lequel la relation


n’apparaît pas et pour le secteur Manufacturier pour lequel la rela-
tion est négative signifiant que les entreprises de plus petite taille
sont celles qui présentent les plus forts taux de croissance de la
productivité. Cette relation négative qui serait conforme à une
fonction de production convexe ne serait donc valable que pour le
secteur manufacturier. L’effet de la crise sur la corrélation entre
taille et croissance de la PTF montre cependant que dans la
deuxième période, la relation redevient positive, plus conforme
avec une fonction de production concave. En revanche, le secteur
des services de HT montre une relation croissante avec la taille
dans la période avant-crise et décroissante dans la seconde
période : la taille ne joue plus positivement sur la croissance de la
productivité après la crise.

Tableau 5. Déterminants de la croissance de la productivité totale des facteurs


Régression sur l’ensemble des secteurs 2002-2011
En %

(1) (2) (3) (4)

lnPTFt-1 -0,672*** -0,673*** -0,664*** -0,666***

classe [20-50[ 0,020*** 0,017*** 0,011*** 0,011***


classe [50-250[ 0,029*** 0,021*** 0,010*** 0,010***
classe [250-500[ 0,035*** 0,019*** 0,000 0,000
classe [500-+[ 0,042*** 0,022*** -0,001 -0,002

C2008 -0,023*** -0,027*** -0,023*** -0,009***

classe [20-50[*C2008 0,008*** 0,006*** 0,007***


classe [50-250[*C2008 0,017*** 0,017*** 0,017***
classe [250-500[*C2008 0,029*** 0,028*** 0,028***
classe [500-+[*C2008 0,031*** 0,030*** 0,032***

TxInvest -0,007*** 0,007***


TxInvest*C2008 -0,070***

lnProd 0,014*** 0,017***

t 0,016*** 0,016*** 0,019*** 0,018***

t2 -0,005*** -0,005*** -0,006*** -0,005***

t3 0,000*** 0,000*** 0,000*** 0,000***

Observations 1958549 1958549 1958549 1958549


R2 0,335 0,335 0,319 0,319
Nb d'entreprises 298453 298453 286240 286240

***p<0,01, **p<,05, *p<0,10


La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 67

Le taux d’investissement a un effet positif sur la croissance de la


PTF avant la crise qui devient négatif dans la deuxième période
dans l’ensemble des secteurs. Le taux d’investissement n’a pas
d’effet sur la croissance de la PTF dans la période avant-crise dans
les services HT et les services FINIM.
La fonction polynomiale d’ordre 3 du temps retrace plutôt
correctement les deux pics le plus souvent constatés dans l’évolu-
tion de la PTF. Cependant, le secteur des services de HT s’écarte de
ce cadre et le cycle de la croissance de la PTF ne peut être retracé à
partir de cette fonction.

Tableau 6. Déterminants de la croissance de la productivité totale des facteurs


Régression par secteur 2002-2011
En %

Manufactu- Construc- Services Services Autres Activités


rier tion BMT HT services FINIM

lnPTFt-1 -0,651*** -0,705*** -0,729*** -0,721*** -0,658*** -0,663***

classe [20-50[ -0,004** 0,009*** 0,009*** 0,021*** 0,012*** 0,022***


classe [50-250[ -0,016*** 0,018*** 0,014*** 0,042*** 0,003 0,049***
classe [250-500[ -0,031*** 0,039*** 0,015** 0,047*** -0,003 0,042*
classe [500-+[ -0,034*** 0,066*** 0,021* 0,049*** -0,017 0,085**

C2008 -0,007*** -0,011*** -0,015*** -0,006*** -0,031*** 0,197***

classe [20-50[*C2008 0,007*** 0,013*** 0,009*** -0,013*** 0,002 -0,019***


classe [50-250[*C2008 0,017*** 0,024*** 0,001 -0,024*** 0,011*** -0,035***
classe [250-500[*C2008 0,028*** 0,036*** 0,003 -0,019* 0,008 -0,063***
classe [500-+[*C2008 0,032*** 0,031*** 0,015* -0,015 0,010 -0,050**

TxInvest 0,005*** 0,007*** 0,008*** -0,003 0,011*** -0,000


TxInvest*C2008 -0,070*** -0,035*** -0,066*** -0,069*** -0,090*** -0,095***

lnProd 0,016*** -0,014*** 0,004** 0,004*** 0,058*** 0,000

t 0,027*** 0,017*** 0,041*** -0,001 0,014*** 0,023***

t2 -0,005*** -0,006*** -0,011*** 0,00 -0,005*** -0,011***


3 0,000*** 0,000*** 0,001*** 0,000*** 0,000*** 0,001***
t

Observations 395596 312541 201,246 257670 610473 64865


2
R 0,309 0,346 0,357 0,36 0,307 0,346
Nb d'entreprises 58621 47325 34658 40870 94640 10076

***p<0,01, **p<,05, *p<0,10


68 Sarah Guillou et Lionel Nesta

La crise a donc impacté négativement la croissance de la


productivité dans tous les secteurs, à l’exception des services
FINIM, avec une plus forte intensité dans le secteur des services
BMT. Si le taux d’investissement est positivement corrélé avec le
taux de croissance de la PTF dans la première période, à l’exception
d’un effet neutre dans les services FINIM et les services HT, la corré-
lation devient négative dans la deuxième période. Des taux
d’investissement plus élevés sont associés à des taux de croissance
de la PTF plus faibles après la crise pour tous les secteurs.

4. Conclusion
L’analyse statistique montre une faible croissance de la produc-
tivité moyenne avant la crise qui a été interrompue par la crise de
2008 entraînant une forte chute de son niveau.

La diminution a été plus ou moins forte selon les secteurs et a


conduit à une accentuation de la tendance baissière présente avant
la crise, dans la construction notamment. Les secteurs qui résistent
le mieux à la crise sont ceux dont le taux de croissance de la
productivité était positif avant la crise comme dans le secteur
manufacturier et les services de hautes technologies.

Ces évolutions moyennes cachent des disparités intra-secto-


rielles entre les entreprises parmi lesquelles se distinguent les
grandes entreprises qui dans tous les secteurs ont une productivité
supérieure aux entreprises de moins de 50 salariés et sont en
moyenne plus résistantes à la crise (moindre baisse ou croissance
positive et plus faible taux de sortie).

Les résultats préliminaires de notre exercice économétrique


montre que l’accroissement du taux d’investissement est négative-
ment corrélé avec le taux de croissance de la productivité sur la
période 2008-2011. Des changements de la nature des investisse-
ments tout autant que des effets de volume peuvent expliquer la
moindre efficacité de l’investissement après la crise. Bien qu’il
doive être confirmé par une analyse tenant compte de l’endogé-
néité non traitée par cette méthode économétrique, ce résultat
suggère que la crise implique des effets durables sur la trajectoire de
la PTF et pas seulement une baisse de la PTF par non-ajustements
des facteurs quel que soit le secteur.
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 69

Des politiques pour inciter aux investissements productifs sont


donc tout à fait justifiées. La politique de sur-amortissement des
investissements dans l’amélioration des équipements et l’engage-
ment dans le numérique vont dans le sens d’une amélioration de
l’efficacité productive. On peut regretter que cette politique, mise
en œuvre en avril 2015, ait été décidée si tard et que les moyens
budgétaires qui y soient alloués soient si faibles (2,5 milliards
d’euros). Le soutien à l’innovation à travers les dispositifs des
jeunes entreprises innovantes et le crédit impôt recherche semble
porter leurs fruits dans les secteurs les plus concernés qui sont le
manufacturier et les services de HT. En revanche, la baisse du coût
du travail induite par le CICE et le Pacte de responsabilité pourrait
ralentir la croissance de la productivité du travail, à moins que les
entreprises ne dégagent des marges pour investir dans des capacités
de production innovantes.

Encadré 1. L’indicateur de Productivité totale des facteurs (PTF)


Nous construisons un indicateur de productivité totale des facteurs
par entreprise à partir des données comptables des entreprises des bases
FICUS et FARE obtenues auprès de la DGFip et de l’INSEE.
Cet indicateur mesure l’efficacité productive des facteurs que nous
retenons qui sont le travail, le capital et les consommations intermé-
diaires. La part dans le coût total du coût de ces facteurs indique leur
contribution respective à la production.
La méthodologie sur laquelle repose le calcul de l’indicateur de PTF a
été développée par Caves, Cristensen et Diewert (1982) et complétée par
Good et al. (1997). Elle repose sur l’idée que la productivité totale des
facteurs mesure l’accroissement de la production qui n’est pas lié à
l’accroissement des facteurs de production. L’indice de PTF pour l’entre-
prise i à l'instant t est donné par :

1 1
2 2

où Y représente la production brute réelle utilisant un ensemble de N


inputs ; les N inputs étant ici le stock de capital physique (K), le travail en
termes d’heures travaillées (L) et les consommations intermédiaires (M).
La variable S mesure la part dans le coût total du coût de l’input X ϵ
70 Sarah Guillou et Lionel Nesta

{K ; L ; M}. Les indices t et n indiquent respectivement le temps et les


inputs. Les variables surmontées d’une barre indiquent la moyenne
arithmétique de la variable pour les entreprises appartenant au même
secteur que l’entreprise i.
Afin de rendre l’indicateur comparable au sein d’un même secteur,
toutes les variables d’une entreprise i sont calculées en écart aux valeurs
d’une entreprise représentative du secteur d’appartenance de l’entre-
prise i. Les variables de l’entreprise représentative sont obtenues par la
moyenne géométrique de la production et des inputs de toutes les entre-
prises du secteur.
Une propriété essentielle de l'indice est sa transitivité, permettant les
comparaisons entre entreprises d’un même secteur puisque chaque
variable est exprimée relativement à la firme représentative de l’indus-
trie. Les variables d’inputs et de production sont déflatées en utilisant les
indices de prix de la production, des consommations intermédiaires, de
l’investissement. On utilise par ailleurs le nombre d’heures travaillées et
les taux de dépréciation du capital. Ces dernières données ainsi que les
déflateurs sont fournies par l’INSEE au niveau du secteur – en l’absence
d’informations disponibles au niveau des entreprises. Le stock de capital
des entreprises () est obtenu à partir de l’investissement et de la valeur
comptable des actifs tangibles suivant la méthode de l'inventaire perma-
nent. La part du travail et des consommations intermédiaires dans le
coût total est calculée à partir de la variable « compensations salariales »
et « consommation intermédiaires ». Enfin, pour calculer la part du coût
du capital, nous procédons à l’estimation du coût d’usage du capital au
niveau de l'industrie en suivant la méthodologie de Hall (1988).
La prise en compte de l’amélioration qualitative des facteurs comme
le font Cabannes et al. (2015) conduirait à diminuer le niveau de la PTF
que nous obtenons. Notre indice de productivité inclut les évolutions de
la qualité des facteurs. Une baisse de la PTF peut révéler à la fois une
diminution du progrès technique mais aussi une diminution de la
qualité des facteurs.

Encadré 2. Données
Nous utilisons les bases de données FICUS (2002-2007) et FARE (2008-
2011) qui compilent les informations issues des bilans comptables de
toutes les entreprises françaises. On dispose ainsi des informations sur
l’emploi, l’investissement, les immobilisations, la masse salariale, les
consommations intermédiaires et la production des entreprises. Par
ailleurs, nous sollicitons les données de l’INSEE pour obtenir les défla-
teurs par branche et la moyenne des heures travaillées par branche.
Nous retenons les entreprises de plus de 9 salariés pour éviter d’inclure
un grand nombre d’entreprises susceptibles de connaître une forte crois-
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 71

sance de leur taille sur la période d’observation. Rappelons qu’une


entreprise d’un salarié qui embauche un salarié supplémentaire à temps
plein se traduit par une augmentation de 100 % des heures travaillées,
ce qui se traduit, si les rendements ne sont pas constants (pas de double-
ment de la valeur ajoutée) par une diminution de la productivité horaire
du travail.
Nous avons exclu les secteurs de l’énergie, les secteurs Santé, Ensei-
gnement et Activités culturelles et les Autres services dont les
dynamiques de la productivité répondent à des logiques particulières et/
ou qui sont des activités fortement contraintes par la réglementation.
Dix secteurs ont été sélectionné recouvrant près de 90 % de la valeur
ajoutée des activités marchandes sur la période 2009-2011 : à côté du
secteur Manufacturier (C) et du secteur de la Construction (F), on regrou-
pera les services en 4 grandes catégories : (i) les services aux entreprises
dits « Basse et moyenne technologie » (BMT) incluant Transports et entre-
posage (H) et les Services administratifs et de soutien (N) ; (ii) les services
aux entreprises dits de « haute technologie » (HT) comprenant Informa-
tion et communication (J) et les Services scientifiques et techniques (M) ; (iii)
les activités financières et immobilières K et L (FINIM) ; (iv) les autres
services comprenant les services Commerce et réparation (G)et Héberge-
ment et Restauration (I).
Le tableau ci-dessous récapitule les contributions de chacun de ces
secteurs à la population d’entreprises, à l’emploi total, à la valeur
ajoutée (nominale) et à l’investissement corporel (nominal) sur la
période 2009-2011.

Description de la population d’entreprises de l’étude par secteur


En %

Entreprise Emplois VA Invest. Corp.

Manufacturier C 6,1 19,8 21,7 19,8


Construction (F) 13,5 10,1 8,4 3,2

Services BMT (H +N) 7,6 20,2 14,8 18,0

Services HT (M + J) 15,6 11,9 17,1 12,0

Services FINIM (K +L) 6,6 2,4 4,6 18,4

Services AUT (G+I) 28,0 26,3 23,9 13,8

Hors analyse 22,6 9,3 9,5 14,9


Note : Moyenne sur les années FARE 2009-2011.
Source : Calcul des auteurs.

Partant d’un fichier de plus de 30 millions d’observations de 2002 à


2011 comprenant toutes les entreprises de l’économie marchande (hors
agriculture et hors secteur bancaire), nous travaillons sur un ensemble
de 2,3 millions d’observations après avoir enlevé les entreprises de
moins de 10 salariés.
72 Sarah Guillou et Lionel Nesta

Pour finir, observons que la nouvelle définition des entreprises par


l’INSEE, entrée en vigueur en 2008 (il ne s’agit plus systématiquement
de l’unité légale mais parfois d’une combinaison d’unités légales, consis-
tant notamment à réaffecter aux entreprises industrielles leurs filiales
tertiaires), pose des difficultés à tout exercice de démographie d’entre-
prises. Cependant la scission des périodes sur la base de la crise
correspond à cette réforme statistique et nous permet de considérer les
résultats comme indépendants de cette réforme.

Références
Cabannes, P-Y, A. Montaut et P-A Pionnier, 2013, Évaluer la productivité
globale des facteurs : l’apport d’une mesure de la qualité du capital et
du travail, Dossier Économie Française 201 [Link]
docs_ffc/ref/ECOFRA13d_D2_pgf.pdf
Caves D. W., L. R. Christensen et W. E. Diewert, 1982, « The economic
Theory of Index Numbers and the Measurement of Input, Output, and
Productivity », Econometrica, (50) 6 :1393-1414.
Cette G., 2007, Productivité et croissance en Europe et aux États-Unis, Coll.
Repères, n° 483, ed. La découverte, Paris.
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des facteurs en France, Bulletin de la Banque de France, n° 139, juillet.
[Link]
france/archipel/publications/bdf_bm/etudes_bdf_bm/
bdf_bm_139_etu_1.pdf
Foster L., J. Haltiwanger et C. J. Krizan, 2001, « Aggregate Productivity
Growth: Lessons from Microeconomic Evidence », in New Developments
in Productivity Analysis, Harper, D. et Hulten, C. (Eds), NBER Studies in
Income and Wealth 63. Chicago and London: University of Chicago
Press, p. 303–363.
Fougère D., C. Golfier, G. Horny et E. Kremp, 2013, « Quel a été l’impact
de la crise de 2008 sur la défaillance des entreprises ? », Document de
travail de la Banque de France, n° 453, novembre.
Good D. H., M. I. Nadiri et R. Sickles, 1997, « Index Number and Factor
Demand Approaches to the Estimation of Productivity », in Handbook
of applied econometrics: Microeconometrics, Pesaran M. H. et Schmidt P.
(Eds.), Blackwell, Oxford.
Hall R. E., 1988, « The Relation between Price and Marginal Cost in U.S.
Industry », The Journal of Political Economy, (96)5 : 921-947.
OFCE, 2009, L’industrie manufacturière française, Coll. Repères, n° 557, ed.
La Découverte, Paris.
La crise de 2008 et la productivité totale des facteurs des entreprises françaises 73

Oulton, N. et M. Sebastia-Barriel, 2013, « Long and short-term effects of


the financial crisis on labour productivity », capital and output, CEP
Discussion Paper, n° 1185, janvier.
Poczter S., P. Gertler et A. D. Rothenberg, 2014, « Financial crisis and
productivity evolution : Evidence from Indonesia », The world
Economy, (37)5 : 705-731, mai.

ANNEXE : PTF après agrégation sectorielle

Le graphique ci-après présente l’évolution pour les 6 grands


secteurs que nous avons retenus (voir encadré 2). On observe des
taux de croissance positifs de la PTF avant 2007 dans tous les
secteurs sauf dans les secteurs de la construction et des activités
financières et immobilières. La PTF du secteur manufacturier chute
en 2007 mais sa croissance est de nouveau positive de 2008 à 2009
et décline à nouveau en 2010. On constate cette même trajectoire
dans les services de hautes technologies avec cependant une chute
qui dure de 2007 à 2009.
Dans les services de basses et moyennes technologies (BMT) et
les autres services, l’évolution de la productivité présente un profil
semblable à celui de l’évolution agrégée sur l’ensemble de
l’économie avec cependant une chute de la productivité beaucoup
plus marquée pour ces deux secteurs et plus longue pour le secteur
des autres services.
Dans le secteur de la construction, le graphe indique une
absence de gains de productivité depuis 2002, la PTF accusant une
perte de 15 % par rapport au niveau de 2002. Ce secteur dont la
contribution au PIB est non négligeable (plus de 8 % de la valeur
ajoutée de notre périmètre), présente une évolution de sa PTF
inquiétante. Depuis 2002, la croissance de la production du secteur
s’explique par la croissance des facteurs utilisés sans contribution
positive du progrès technique4.

4. L’évolution est identique pour le secteur de la construction aux Etats-Unis (voir Brackfield
et Oliveira Martins, Vox 11 Juillet 2009) à partir des données de l’OCDE.
74 Sarah Guillou et Lionel Nesta

La productivité dans les services immobiliers et financiers


(FINIM) évolue de façon singulière avec un fort ralentissement de
la PTF qui précède la crise. Ceci est à relier avec la décroissance de la
productivité du secteur de la construction ; l’investissement en
construction et en terrains constituent plus de 80 % de l’investisse-
ment du secteur immobilier (voir Guillou, 2015).

Graphique. Évolution de la productivité totale des facteurs et de la productivité


horaire du travail de 2002 à 2011 par secteur

Indsutries manufacturières Construction


1
1,1
0,98

0,96

1,05 0,94

0,92

0,90
1
2002 2004 2006 2008 2010 2012 2002 2004 2006 2008 2010 2012

Services de basses et moyennes technologies Services de hautes technologies


1,06 1,15

1,04
1,10
1,02

1,05
1

0,98 1
2002 2004 2006 2008 2010 2012 2002 2004 2006 2008 2010 2012

Autres services Activités financières et immobilières


1,04
1,15

1,03
1,10

1,02 1,05

1,01 1

1 0,95

0,99 0,90
2002 2004 2006 2008 2010 2012 2002 2004 2006 2008 2010 2012

Notes : Agrégation par moyenne arithmétique pondérée des indices individuels. La pondération des productivités
des entreprises est la part de leur production dans la production totale. Les secteurs sont définis au niveau A21 de la
Naf rev2 : secteur manufacturier (C), Construction (F), les services de hautes technologies (Information et communi-
cation, J ; activités scientifiques et techniques, M) ; les services de basses et moyennes technologies (services admi-
nistratifs et de soutien, N ; Transport et entreposage, H) ; les activités financières et immobilières (K ; L) ; les autres
services (Commerce et réparation, G ; Hébergement et restauration, I).
Source : FICUS, FARE Insee. Calcul des auteurs.
UNE ÉVALUATION SEMI-STRUCTURELLE
DU POTENTIEL D’ACTIVITÉ POUR LA FRANCE

Éric Heyer et Xavier Timbeau


OFCE, Sciences Po

Dans cet article nous proposons une évaluation du niveau d’activité poten-
tiel de l’économie française, notion centrale dans le diagnostic de la situation
économique. Cette évaluation est réalisée à partir de l’estimation d’un modèle
semi-structurel espace-état. On suppose que le potentiel, variable inobservable,
suit une marche aléatoire avec tendance alors que l’équation de signal est une
équation de retour à 0 de l’écart de croissance et d’écart impacté par des variables
exogènes. Parmi ces dernières figurent les conditions financières, un terme de
compétitivité, le prix du baril de pétrole, le prix de l’immobilier, l’impulsion
budgétaire et enfin l’environnement macroéconomique d’ensemble. L’écart de
production estimé est à la fois assez vraisemblable dans l’enchaînement de
phases de conjoncture déprimée et de période de surchauffe et stable dans les
estimations en quasi temps réel. Une dernière partie conclut et présente les
nombreuses voies pour l’extension de cette approche.

Mots clés : Filtre de Kalman, production potentielle, output gap.

1. Introduction
Le niveau d’activité potentiel d’une économie – et son taux de
croissance – est une notion centrale dans le diagnostic de la situa-
tion économique et devrait jouer un rôle majeur dans la conduite
de la politique économique. L’argument a été développé théori-
quement depuis longtemps, que ce soit pour anticiper les
évolutions futures de l’inflation ou pour mesurer l’ampleur des
fluctuations cycliques et déterminer à quel moment les politiques
de régulation conjoncturelle doivent intervenir. En filtrant les
évolutions de l’économie de leur composante conjoncturelle, on
disposerait d’une évaluation de la croissance de long terme,

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


76 Éric Heyer et Xavier Timbeau

essentielle pour juger de la pleine utilisation des facteurs de


production (et en particulier définir et mesurer le plein emploi) et
traiter les questions de soutenabilité.
En pratique, cependant, cette notion est difficile à définir et à
mesurer. Son usage est ainsi source de confusion, de révisions dras-
tiques des évaluations et fournit un guide peu fiable pour
l’ensemble des problèmes évoqués. Cela n’a pas empêché que la
croissance potentielle soit inscrite dans les règles de politique
budgétaire dans la récente réforme du Pacte de stabilité et de crois-
sance (à partir de 2011, le fiscal compact, 6-pack, 2-pack). Havik et
al. (2014) donnent une description détaillée de la méthodologie
employée par la Commission européenne (ECFIN) et portent un
diagnostic mitigé sur la portée de cette notion qui sert pourtant de
référence quantifiée aux règles budgétaires. Ceci est d’autant plus
frappant que la difficulté de mise en pratique du concept de crois-
sance potentielle est connue depuis longtemps pour un ensemble
de raisons tenant au manque de robustesse de la définition théo-
rique et, partant, d’estimations fiables des écarts de production
(parmi d’autres, Gaiduch et Hunt, 2000 ; Kuttner, 1994 ; Laxton et
Tetlow, 1992 ; Orphanides et Norden, 2002 ; Orphanides, Porter,
Reifschneider, Tetlow, et Finan, 2000 ; St-Amant et van Norden,
1997 ; Sterdyniak, Le Bihan, Cour, et Delessy, 1997). Notons égale-
ment que la difficulté d’attribution d’un ralentissement ou d’une
accélération de la croissance à un facteur conjoncturel ou struc-
turel est inhérente à tout exercice d’analyse de la conjoncture et
qu’il n’existe pas de réponses définitives à cette question. La
décomposition tendance-cycle par des techniques de lissage statis-
tique rencontre cette difficulté connue sous le nom d’effet de bord.
Mais le problème n’est pas statistique. Pour juger d’un cycle irrégu-
lier en présence d’une tendance non linéaire, en l’absence de
variables explicatives complètes du cycle, il faut attendre que le cycle
soit achevé.
La crise de 2008 et la chute brutale de l’activité qui a suivi dans
les pays développés ont considérablement accru le problème. Il
n’est pas sûr que le concept de croissance potentielle y survive. Par
exemple, pour la France l’écart de production estimé par l’OCDE
(tel que le documente la base de données Economic Outlook) était
évalué négatif à l’hiver 2005 (première prévision faite à l’hiver
2005 pour l’année 2007, voir graphique 1) alors qu’il est estimé
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 77

aujourd’hui à plus de 3 points de PIB. Le graphique 1 permet de


constater que les révisions ont eu lieu non seulement au moment
de la crise (au cours de l’année 2008 et 2009) mais également fin
2011. Ces révisions ne sont pas limitées à la France ni à l’année
2007. Elles ne sont pas non plus le fait des révisions de la comptabi-
lité nationale. Pour la France, la révision des données de
comptabilité nationale conduit à réviser le PIB de 0,9 point (en
prenant comme référence 1995 et en comparant 2007 pour les
différentes évaluations du PIB).
Réviser l’écart de production de quelques dixièmes de point de
PIB en fonction des informations nouvelles peut laisser la possibilité
de l’utiliser comme guide de la politique économique. Une révision
de plusieurs points de PIB, (graphique 1), qui inverse le diagnostic
conjoncturel, est rédhibitoire. Ainsi, en décembre 2006, en suivant
les règles de politique monétaire ou budgétaire telles qu’elles sont
proposées dans la littérature, on a recommandé, sur la base d’un
écart de production de -1 point de PIB en France, une politique
monétaire accommodante et une politique budgétaire expansive,
d’autant que le déficit d’alors (2,75 % du PIB) signifiait un léger
surplus primaire structurel (0,4 point de PIB dans EO79 de juin
2006). Aujourd’hui, rétrospectivement, le diagnostic est tout autre
puisque le déficit structurel primaire est évalué à 1,5 point de PIB.

Graphique 1. Évaluation de l’écart de production en 2007

3
DEU

1
USA

-1
FRA

-2
déc.-05 déc.-06 déc.-07 déc.-08 déc.-09 déc.-10 déc.-11 déc.-12 déc.-13 déc.-14
Source : OCDE, Economic Outlook, n° 78 à 97, EO78 à EO97, calculs des auteurs.
78 Éric Heyer et Xavier Timbeau

La recherche d’une méthodologie satisfaisante est donc toujours


en cours. L’utilisation de filtres statistiques simples (univariés) ne
répond pas à la question. Les estimations sont instables (de
nouvelles données modifient l’estimation de l’écart de croissance
plusieurs années en arrière), victimes de forts effets de bord (l’esti-
mation change beaucoup en fin de période au fur et à mesure de
l’arrivée de nouvelles données) et la trajectoire de potentiel connaît
des évolutions peu vraisemblables, affichant des changements de
pentes peu compréhensibles et difficiles à relier à d’autres analyses.

Une autre approche serait de préciser le modèle sous-jacent de


l’économie, fondé sur des hypothèses explicites, acceptées, de le
valider par des données macro ou micro, et d’en déduire l’écart de
production. Un modèle correctement spécifié donnerait une vision
riche et stable de ce qui provoque les mouvements conjoncturels,
permettant d’identifier les facteurs de ces mouvements et de
préciser les politiques adaptées. Nous sommes très loin de la réali-
sation de ce projet. Par exemple, Hirose et Naganuma (2010)
estiment l’écart de production des États-Unis à partir d’un DSGE et
leurs estimateurs répondent aux « bons » critères d’un écart de
production (stabilité de l’estimation suivant les périodes retenues,
décomposition de l’évolution en fonction de la nature des chocs
avec une dominance des chocs de demande, capacité à prendre en
compte des évolutions à fréquences suffisamment basses). Ils en
illustrent également les principales difficultés : les estimateurs
d’écart de production sont très dépendants des hypothèses de
modélisation comme par exemple des règles de politique moné-
taire, ce qui est difficilement interprétable. Les a-priori (prior) de
l’estimation bayésienne des paramètres influent également sur les
estimations d’écart de production. Mais surtout ils n’explicitent
pas comment leur modèle se comporte dans la crise récente et donc
ils ne sont pas confrontés à la difficulté posée par le graphique 1. La
définition d’un modèle sous-jacent complet pose au moins autant
de questions qu’il n’en résout. En spécifiant les a priori théoriques,
cette approche donne un sens précis à la notion de potentiel qui est
mesurée et clarifie le poids relatif des hypothèses. Mais la
complexité de l’ensemble des paramètres ou contraintes n’éclaire
pas vraiment le choix. Ainsi, on ne peut écarter l’idée que les hypo-
thèses et les contraintes ont été posées afin d’obtenir le résultat
voulu et jugé acceptable.
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 79

La parcimonie du modèle et de la méthode est une réponse


possible à cette impasse. L’approche semi-structurelle peut
répondre techniquement à cette exigence de parcimonie. Dans
cette approche, on réduit le modèle à quelques équations et
quelques variables explicatives qui conditionnent l’écart de
production estimé. L’approche par le potentiel comme n’accélé-
rant pas l’inflation ou l’approche par la fonction de production
procèdent de cette logique1. Dans l’approche du potentiel non-
inflationniste, le potentiel (y) est une variable non observable qui
permet de comprendre les évolutions de l’inflation, en fonction de
l’écart au potentiel (noté y – y), de variables explicatives et de la
dynamique de l’inflation (notée it) :

Δit = A(L)Δit + [Link] + c.(y – y) (1)

Un filtre multivarié ou un filtre de Kalman permet de produire


des estimations en fonction des variances relatives de l’écart de
production, du taux de croissance du potentiel et des résidus de
l’équation d’inflation (Boone, 2000). Borio, Disyatat, et Juselius
(2014) suggèrent que l’évaluation du potentiel par cette méthode
souffre de la tendance au ralentissement de l’inflation au cours des
précédentes décennies. L’écart au potentiel au sens non-inflation-
niste intègre alors cette tendance. Les auteurs montrent que si l’on
estime librement le paramètre qui pondère l’équation d’inflation
dans l’estimation de l’écart de production, le paramètre estimé est
faible, indiquant que cette relation doit avoir peu de poids sur
l’évaluation de l’écart de production alors que l’écart de production
peut expliquer significativement les évolutions de l’inflation2.

La méthode par la fonction de production est la méthode


retenue par la Commission européenne pour évaluer les écarts de
production qui servent à la quantification des règles budgétaires
(D’Auria et al., 2010 et Lequien et Montaut, 2014 pour une applica-
tion à la France). Cette approche semi-structurelle définit le
potentiel comme la production possible à la pleine utilisation des

1. On peut considérer l’approche univariée comme un cas limite de l’approche multivariée


sans autre variable explicative que le PIB et ses retards.
2. Ce résultat de Borio et al. (2014) tend à écarter la définition du potentiel comme le niveau
de production non-inflationniste pour lui préférer une définition plus souple d’un niveau de
production associé à des indicateurs financiers sans déséquilibre. Dans un travail ultérieur nous
développerons ce point.
80 Éric Heyer et Xavier Timbeau

facteurs de production. Elle permet de distinguer deux horizons


temporels selon que le stock de capital est considéré comme fixe
(court terme) ou peut s’ajuster (moyen terme). Cette méthode
peine à donner un résultat probant. Elle demande en effet
d’évaluer la sous- (ou sur-) utilisation des facteurs pour estimer la
productivité globale des facteurs et en filtrer les effets du cycle de
productivité. Pour le capital, les enquêtes de taux d’utilisation sont
utilisées pour corriger le stock de capital. Ces enquêtes sont cepen-
dant limitées à l’industrie, c’est-à-dire une fraction du tissu
productif. De plus l’évaluation du capital découle d’une hypothèse
particulière sur le déclassement. Il serait plus réaliste de tenir
compte d’un déclassement variable au cours du cycle, mais la
comptabilité nationale ne propose pas une telle mesure. Concer-
nant le facteur travail, la mesure de la sous-utilisation renvoie au
problème à la mesure d’un NAIRU (ou NAWRU)3 et ceux rencon-
trés dans la méthode précédente. On pourrait ajouter que la
méthode de la fonction de production ne prend pas en compte la
(mes)allocation sectorielle des facteurs (Bis, 2012).
Ces deux méthodes illustrent l’intérêt de l’approche semi-struc-
turelle et sa limite. Facilement reproductible, reposant sur un
ensemble de paramètres restreints, la méthode ne produit pas plus
que ce que l’on en comprend. Mais spécifiée à partir d’un ensemble
trop limité de variables – parce que le modélisateur omet des déter-
minants essentiels –, elle ne parvient pas à capturer le phénomène
d’écart de production. Le piège est, selon l’expression de Borio,
Disyatat, et Juselius (2013), de faire violence aux données et
d’imposer une structure incomplète ou inadaptée sur des données
qui ne la contiennent pas. Dans ce cas, l’écart de production
raconte une histoire très différente de celle qu’on voudrait qu’il
raconte et l’estimation a de bonnes chances d’être instable.
Borio et al. (2013) mais aussi Lequien et Montaut (2014)
proposent une stratégie différente d’évaluation des deux méthodes
ci-dessus. Au lieu de reposer sur la fonction de production ou
l’inflation, ils utilisent des variables représentant le cycle financier
afin d’intégrer cette composante dans l’écart de production. Cette
approche est bien sûr plus facile à justifier après une crise finan-
cière majeure et, bien qu’elle cherche à exploiter une éventuelle

3. Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment; Non Accelerating Wage Rate of Unemployment.
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 81

relation entre « cycle » financier et « cycle »4 réel (Aglietta, 2014),


elle peut se heurter à un obstacle : les crises financières, surtout de
l’ampleur de celle que l’on vient de traverser, sont peu fréquentes
et l’estimation peut reposer au final sur peu d’observations.
Étendre l’analyse statistique à une période de temps plus longue ou
plus de pays apporterait une réponse à cette critique, mais ouvrirait
sans doute d’autres problèmes. Intégrant des variables financières
(le taux d’intérêt réel, le crédit aux ménages, les prix de l’immobi-
lier), Borio et al. (2013) améliorent significativement l’évaluation
du potentiel, en particulier avec beaucoup moins de révisions
avant et après la crise. L’écart de production mesuré est également
plus creusé après la crise, ce qui implique moins d’effets de la crise
sur le potentiel. Bien que l’analyse historique du FMI (Zdzienicka et
Furceri, 2011) suggère que cet effet pourrait être important, ce
résultat est intéressant. La révision d’un modèle après une série
d’observations qui ne sont pas expliquées par les modèles anté-
rieurs améliore la capacité à reproduire le passé. Ce n’est pas une
garantie de pouvoir anticiper les prochains retournements brutaux
qui passeront peut-être par d’autres canaux. L’approche semi-struc-
turelle permet néanmoins cette souplesse, tout en maîtrisant le
contenu du modèle implicite.

L’évaluation que nous proposons ici s’inscrit dans cette


démarche semi-structurelle. Nous utilisons des variables explica-
tives des fluctuations choisies parce qu’elles nous semblent
essentielles pour comprendre les fluctuations de l’activité. Outre
des variables financières dont Borio et al. (2013) ont montré
l’intérêt, la prise en compte de la politique monétaire et budgétaire
nous est apparue comme centrale, en particulier pour comprendre
les importants écarts de production récents.

L’objectif est d’estimer un potentiel dont le taux de croissance


est assez stable. Mais cette hypothèse est parcimonieuse et la
significativité statistique de l’estimation ainsi que sa stabilité
renforcent la pertinence de l’évaluation. L’enrichissement du
modèle avec variables financières se fait en intégrant 3 éléments
supplémentaires :

4. Le terme « cycle » est à prendre ici dans un sens très général sans que celui-ci ne soit de
période(s) régulière(s).
82 Éric Heyer et Xavier Timbeau

— Les écarts de production des pays partenaires, pondérés par


des coefficients « part de marché yi » afin de représenter le
canal des échanges commerciaux. Ce canal est complété par
un effet de compétitivité, noté PXR. Ces ajouts rapprochent
le modèle de celui utilisé dans GPM, du FMI (Carabenciov,
Garcia-Saltos et Laxton, 2011) ;
— Le prix du pétrole réel (Poil), le prix de l’immobilier rapporté
au revenu des ménages (Pimmo), un écart de taux souverain
entre la France et l’Allemagne (SP) et un indicateur des
conditions financières (ICF) (Heyer et Sampognaro, 2015)
afin de représenter à la fois la sphère financière et d’intégrer
des éléments qui jouent fortement sur l’activité ;
— Une mesure de l’impulsion budgétaire, par la variation du
solde structurel primaire (FI), en supposant qu’elle n’a pas
d’impact à long terme. Ce dernier terme est essentiel pour
analyser la conjoncture récente (Timbeau, 2014 ; Blot, Creel,
et Timbeau, 2015) et a joué un rôle très important dans le
creusement des écarts de production.
Le choix de ces variables correspond à un a priori sur les méca-
nismes causals à court terme. Le modèle semi-structurel estimé
cherche donc à prendre en compte ses causalités et ne se limite pas
à l’évaluation du potentiel. Il diffère d’approches où le choix des
variables est guidé par un souci de décrire le cycle économique, en
incluant par exemple dans les régresseurs le taux de chômage. Ce
type d’approche suppose en particulier que l’écart de production
soit nul lorsque les régresseurs eux-mêmes sont à 0 ou à leur valeur
moyenne. Cela reporte alors l’évaluation du potentiel sur ce qui
définit la neutralité dans les régresseurs. Lorsqu’on inclue le
chômage (c’est-à-dire une loi d’Okun), alors on reporte l’évaluation
du potentiel à l’évaluation du chômage d’équilibre, défini soit
comme la valeur moyenne du chômage, soit si cela est explicité
comme une variable non-observable « chômage d’équilibre ».
L’article est organisé comme suit : une première partie présente
le modèle semi-structurel utilisé et décrit la méthode d’estimation.
Une deuxième partie précise la construction des variables exogènes
employées. Une troisième partie présente les résultats. L’écart de
production estimé est à la fois assez vraisemblable dans l’enchaîne-
ment de phases de conjoncture déprimée et de période (assez rares)
de surchauffe et stable dans les estimations en quasi temps réel.
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 83

Une dernière partie conclut et présente les nombreuses voies pour


l’extension de cette approche.

2. Le modèle
Le modèle utilisé est un modèle espace-état dont la principale
variable endogène est la production y. Le potentiel y est la seule
variable non observable et c’est l’équation de transition (3) qui
contraint la dynamique du potentiel. On suppose que le potentiel
suit une marche aléatoire avec tendance. L’équation de signal (2)
est une équation de retour à 0 de l’écart de croissance et d’écart
impacté par les variables exogènes. Si le paramètre λ n’est pas signi-
ficatif, alors le modèle sera rejeté. Autrement dit, ce paramètre
permet de tester l’hypothèse de retour à la moyenne de l’écart de
production (une force de rappel qui résume les mécanismes endo-
gènes propres à une économie de marché), lorsque l’ensemble des
variables exogènes sont revenues elles-mêmes à leur moyenne.
( − ) (2)

(3)

3. Les données
La production est mesurée par le PIB en volume à prix chaînés
issu de la comptabilité trimestrielle. L’environnement macroéco-
nomique d’ensemble est résumé par l’écart de production des pays
partenaires commerciaux de la France. À partir des données de la
version de décembre 2014 de l’Economic Outlook de l’OCDE (eo96),
nous avons calculé un écart de production « agrégé » des pays
partenaires de la France en pondérant les écarts de production de
chacun des partenaires par le poids des exportations françaises vers
ces pays dans le total des exportations de la France.
La première variable explicative introduite est celle des condi-
tions financières : elle est mesurée par l’intermédiaire d’un
indicateur synthétique (ICF) construit par Heyer et Sampognaro
(2015). La méthodologie s’inspire de celle proposée par Swiston
(2008) consistant à sélectionner un ensemble de variables finan-
cières ayant une forte corrélation avec le taux de croissance du PIB5.
84 Éric Heyer et Xavier Timbeau

Les variables retenues dans cette évaluation sont : le taux d’intérêt


du crédit bancaire aux sociétés non-financières (SNF), le CAC 40, le
spread entre le taux des Bons du Trésor à 3 mois et le taux interban-
caire EURIBOR à 3 mois et l’écart entre le taux d’intérêt payé par les
SNF françaises et celui payé par les SNF allemandes.

La deuxième variable explicative est la compétitivité, mesurée à


travers le prix relatif des exportations des concurrents par rapport
au prix des exportations françaises, issu de la comptabilité natio-
nale. Le prix des concurrents est la somme pondérée des prix à
l’exportation des concurrents pondérée par leur part dans les
échanges avec la France. Les prix étrangers étant libellés en dollars,
ce ratio incorpore le taux de change euro-dollar.

Le prix du baril de pétrole en euros est intégré afin de rendre


compte de l’impact des chocs et contre-chocs pétroliers sur l’acti-
vité économique (troisième choc).

Nous prenons en compte également l’effet d’un choc immobi-


lier sur l’activité mesuré ici par le prix de l’immobilier rapporté au
revenu des ménages (quatrième choc).

Enfin, le dernier choc est le choc budgétaire. Il est pris en


compte par l’introduction dans l’équation de l’impulsion
budgétaire évaluée comme la variation du solde structurel
primaire. Ce dernier étant calculé à partir de la production
potentielle, variable inobservable de notre modèle, nous avons
procédé par itération. Dans la première itération, nous sommes
partis de l’évaluation du solde structurel fourni par l’OCDE dans les
Perspectives économiques (eo96). Puis, nous avons recalculé un solde
structurel à partir de l’évaluation de la production potentielle issue
de cette première itération. Nous avons répété cette opération
jusqu’à ce que la procédure converge vers une évaluation stable de
la production potentielle.

5. Dans l’ICF ainsi construit, chaque variable est pondérée en fonction de sa contribution à la
variance de la croissance dans un modèle VAR. Par sa structure autorégressive, cette méthode
tient compte du délai de transmission des chocs financiers sur l’activité réelle.
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 85

Les données utilisées et leurs mnémoniques


y: PIB en volume, prix chaînés, INSEE
FI : Impulsion budgétaire (variation du solde budgétaire struc-
turel), OCDE, calculs des auteurs
Poil : Prix du baril de pétrole en euros déflaté par le prix de consom-
mation (France)
Pimmo : Prix de l’immobilier en euros rapporté au revenu des ménages
(France)
ICF : Indicateur de conditions financières, OFCE
GAP : Écart de production français (PIB-PIB potentiel), INSEE et
OCDE
Σyi . GAPi : Somme des écarts de production de chacun des partenaires de
la France pondérée par le poids des exportations françaises
vers ces pays dans le total des exportations de la France,
OCDE
SP : Écart entre un taux d’intérêt des SNF et un taux sur les obliga-
tions d’État à 10 ans
PXR : Prix relatif des exportations des concurrents par rapport au
prix des exportations françaises, INSEE

4. Les résultats
Le modèle est estimé par maximum de vraisemblance à l’aide
d’un filtre de Kalman6 sur la période allant du premier trimestre de
1982 au troisième trimestre de 2014. Les résultats des estimations
sont résumés dans le tableau et les graphiques 2, 3 et 4.
Les six principaux résultats peuvent être synthétisés de la
manière suivante :
1. Les coefficients estimés sont tous significatifs et du signe
attendu, cohérent avec l’intuition économique. Pour la variable
pétrole, la meilleure estimation est obtenue en retardant de 4
trimestres le taux de croissance du prix du pétrole dans l’estima-
tion7. Selon le même critère, les prix relatifs et l’effet immobilier
sont intégrés avec un retard de 2 trimestres tandis que les autres
variables sont coïncidentes ;
2. Les résultats se stabilisent dès la cinquième itération : la
plupart des coefficients ne connaissent pas de variations significa-
tives entre la première et la cinquième itération. Des variations

6. Pour plus de détails sur l’estimation par maximum de vraisemblance et sur le filtre de
Kalman, le lecteur pourra se référer à Hamilton (1994) et Harvey (1989, 1993).
7. Le critère est celui du t-stat et des critères de sélection (Akaike, Schwarz, Hannan-Quinn).
86 Éric Heyer et Xavier Timbeau

sont toutefois observées pour le trend de productivité (constante de


l’équation de signal) et de l’élasticité du PIB à l’impulsion budgé-
taire (multiplicateur budgétaire) ;
3. Le multiplicateur budgétaire est, en moyenne sur la période
d’estimation, proche de 1 lors de la première itération et se stabilise
à 0,6 à la cinquième. Notons que cet effet est la somme des élasti-
cités obtenues sur les 4 trimestres de l’année ;
4. La croissance potentielle s’élève à 1,83 en moyenne sur la
période d’estimation ;
5. En moyenne annuelle, en 2014, l’écart de production de la
France est estimée à -4,5 % ;
6. Compte tenu de la valeur de la force de rappel, 4 années
seraient nécessaires pour « fermer » l’écart de production : au cours
de cette période, l’économie française connaîtrait un supplément
de 1,2 % (0,07*4*4,5) de croissance par rapport à son potentiel.

Tableau. Résultats des estimations par un filtre de Kalman


iter 1 Iter 2 Iter 3 Iter 4 Iter 5

-0,06 -0,07 -0,07 -0,07 -0,07


λ (-3,13) (-2,84) (-2,77) (-2,73) (-2,73)
0,95 0,70 0,60 0,60 0,60
FI
(3,60) (2,68) (2,61) (2,61) (2,61)

Poil -0,006 -0,005 -0,005 -0,005 -0,005


(-2,78) (-2,57) (-2,54) (-2,53) (-2,53)

Pimmo 0,06** 0,06** 0,06** 0,06** 0,06**


(-1,76) (-1,71) (-1,71) (-1,71) (-1,71)
0,046 0,047 0,047 0,047 0,047
PXR
(3,80) (3,96) (4,02) (4,02) (4,02)
0,016* 0,015** 0,015** 0,015** 0,015***
ICF
(2,00) (1,79) (1,79) (1,80) (1,80)
-0,004 -0,004 -0,004 -0,004 -0,004
SP
(-3,56) (-3,58) (-3,64) (-3,66) (-3,66)
0,004 0,005 0,005 0,005 0,005
Σyi . GAPi
(3,15) (3,84) (3,81) (3,80) (3,79)

σ2eq2 6,24 10-6 6,33 10-6 6,37 10-6 6,39 10-6 6,39 10-6
(6,34) (6,22) (6,28) (6,29) (6,29)
0,48 0,46 0,46 0,46 0,46
Constante
(6,05) (6,17) (6,01) (6,03) (6,03)
Ratio signal/bruit 0,13c 0,13c 0,13c 0,13c 0,13c
Likelihood 582,16 577,46 577,21 575,19 575,19
Akaike -8,58 -8,48 -8,48 -8,48 -8,48
Schwarz -8,14 -8,00 -7,99 -7,99 -7,99
Hannan-Quinn -8,40 -8,28 -8,28 -8,28 -8,28
Notes : Entre parenthèses figure le t-stat.
* ; ** ; *** signifie une non-significativité des coefficients à respectivement 1 %, 5 % et 10 %.
C : variable contrainte.
Sources : INSEE, calculs des auteurs ; période d’estimation : 1982 t1-2014 t3.
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 87

Graphique 2. Estimation de l’écart de production pour l’économie française


En écart à la production potentielle
3

2 Itération 1 Itération 2 Itération 3 Itération 4 Itération 5

-1

-2

-3

-4

-5

-6

-7

-8
1985 1987 1989 1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 2013
Source : calculs des auteurs.

Graphique 3. Contribution des différents facteurs à l’output gap


En écart à la production potentielle
3
Impulsion Budgétaire OG concurrents Compétitivité Pétrole
2 Spread ICF Immobilier Autres

-1

-2

-3

-4

-5

-6

-7
1985 1987 1990 1992 1995 1997 2000 2002 2005 2007 2010 2012
Source : calculs des auteurs.
88 Éric Heyer et Xavier Timbeau

Graphique 4. Évolution du PIB et du PIB potentiel pour l’économie française


En milliards d’euros constants
550

500
PIB potentiel

450

PIB
400

350

300
1985 1988 1991 1994 1997 2000 2003 2006 2009 2012
Sources : INSEE, calculs des auteurs.

Une critique couramment adressée aux évaluations des écarts de


production a trait à son instabilité dans le temps (Gaiduch et Hunt,
2000 ; Kuttner, 1994 ; Laxton et Tetlow, 1992 ; St-Amant et van
Norden, 1997).
Les écarts de production basés sur des filtres purement statis-
tiques font effectivement souvent l'objet de révisions importantes
ex post (Garratt, Lee, Mise, et Shields, 2008 ; Mise, Kim, et Newbold,
2005 ; Orphanides et Norden, 2002) sapant leur utilisation dans la
mise en pratique et la recommandation de politique économique8.
Notre approche s’affranchit-elle de cette critique et offre-t-elle
de meilleures performances en temps réel ? Parmi les propriétés
importantes que devraient avoir nos estimations pour éviter cet
écueil figurent (1) le pouvoir explicatif par des variables faiblement
révisées9 et (2) la stabilité des coefficients estimés10 : plus les fluc-
tuations de la production seront expliquées par des variables peu

8. Borio et al., 2013 ; Ehrmann et Smets, 2001 ; Gaiduch et Hunt, 2000 ; Orphanides et al.,
2000 ; Orphanides, 1998, 2003 ; Rudebusch, 2001 ; Smets, 2002 ; Svensson et Woodford, 2003 ;
Swanson, 2004 ; Yetman, 2003.
9. Voir notamment à ce sujet (Croushore et Stark, 2000 ; Orphanides, 1998, 2003 ; Robertson
et Tallman, 1998).
10. Doménech et Gómez (2006) et Runstler (2002) ont montré que les écarts de production
estimés à partir de modèles multivariés étaient soumis à de plus faibles révisions que celles
obtenues à partir des méthodes univariées.
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 89

révisées et plus la relation estimée sera stable, plus petit sera l'écart
entre temps réel et les estimations ex post.
Dans cette perspective, certaines variables introduites dans
notre équation d’état ne sont jamais révisées et remplissent par
conséquent la première propriété. C’est le cas du prix du pétrole, de
l’indicateur des conditions financières, du spread de taux. C’est
moins le cas pour l’indicateur de compétitivité qui repose sur des
données de la comptabilité nationale et qui sont donc sujettes à
révision. Notons toutefois que la variable à expliquer, le PIB, est
elle-même soumise à révision, ce qui doit nous amener à nuancer
l’importance de cette propriété et nous faire préférer l’intégration
de variables pertinentes, mais révisées, à leur omission. En ce qui
concerne l’impulsion budgétaire, évaluée au travers de la variation
du solde budgétaire structurel, sa prise en compte pose davantage
un problème d’endogénéité que de fortes révisions : une évalua-
tion à travers une impulsion narrative permettrait de lever cette
fragilité. Enfin, dans la version proposée ici, l’environnement
international, évalué à l’aide des écarts de production des parte-
naires, ne remplit pas non plus les critères de stabilité. Cela milite
pour une évaluation conjointe des écarts de production, autrement
dit de reproduire cette procédure pour les pays partenaires et de les
évaluer simultanément.
Nous avons ensuite testé la seconde propriété, celle relative à la
stabilité de l’équation estimée, en arrêtant l’estimation en 2007
(trait bleu) et en comparant l’évaluation de l’écart de production
alors obtenu à celle estimée sur l’intégralité de la période (e096, trait
rouge). Enfin, nous avons réalisé la même opération mais en temps
réel, en utilisant la version des comptes trimestriels du quatrième
trimestre 2007 (eo82, trait orange). Le graphique 5 illustre les résul-
tats et souligne une stabilité du diagnostic conjoncturel.
La propriété de stabilité de l'évaluation du potentiel est une
propriété importante. Elle est obtenue probablement en disposant
d'un ensemble de variables explicatives suffisant et répondant ainsi
au risque de variable omise. Ainsi, le diagnostic sur une période
passée est porté par ces variables et ne dépend plus de nouvelles
réalisations de la série observée du PIB. Ce point pourrait être
précisé en introduisant de façon séquentielle les variables explica-
tives retenues afin de voir celles qui sont nécessaires pour que la
propriété de stabilité soit vérifiée. Une conséquence de cet ensemble
90 Éric Heyer et Xavier Timbeau

Graphique 5. Estimation de l’écart de production pour l’économie française


En écart à la production potentielle
3
Estimée jusqu'en 2007
2 (eo96)

-1

-2

-3

-4

-5
Estimée en temps
-6
réel 2007 (eo82) Estimée jusqu'en 2014 (eo96)
-7

-8
1985 1987 1989 1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 2013
Source : Calculs des auteurs

de variables explicatives supplémentaires est que les variables expli-


catives retenues peuvent s'écarter de leurs valeurs moyennes pour
des périodes de temps assez longues. C'est une condition nécessaire
pour expliquer des déviations assez longues du PIB potentiel. Ainsi,
pour ne pas associer le ralentissement récent du PIB à un ralentisse-
ment du PIB potentiel, il faut une variable explicative qui est
significative (dans le passé), dont l'estimation est stable (ce n'est pas
la période récente qui suffit à rendre la variable significative) et qui
dévie fortement de sa valeur moyenne dans la période récente. Dans
notre modèle plusieurs variables jouent ce rôle, comme par exemple
les impulsions budgétaires, la compétitivité ou les variables finan-
cières. Ceci demande cependant une certaine prudence quant à la
définition de ce qu'est le PIB potentiel. Le PIB potentiel que nous
utilisons est en fait un PIB potentiel toutes choses égales par ailleurs.
Or, rien n'empêche qu'une des variables explicatives connaisse un
choc permanent. En intégrant l'effet de ce choc permanent sur le
PIB potentiel toutes choses égales par ailleurs, on construirait une
notion de PIB potentiel plus proche de celle qui est mesurée par un
filtre univarié ou par un filtre multivarié, dont les variables explica-
tives ont de la variance, surtout dans les hautes fréquences. Cela
conduit également à être prudent sur l'interprétation de la moyenne
de l'écart de production que nous estimons. Celle que nous calcu-
Une évaluation semi-structurelle du potentiel d’activité pour la France 91

lons ici est faite sans tenir compte des évolutions futures des
variables explicatives du modèle qui peuvent connaître des chocs
structurels. La propriété importante est donc celle de la stabilité,
puisqu'elle indique que l'ensemble des variables explicatives est
complet plus que l'interprétation du niveau moyen (ou du dernier
niveau) de l'écart de production, qui suppose d'avoir une vision
normative sur le futur des variables explicatives.

5. Conclusion – prolongement
Le modèle semi-structurel proposé ici résout certaines des diffi-
cultés liées à l’estimation du potentiel. Plusieurs étapes sont
cependant nécessaires à ce stade afin de poursuivre cette méthode.
Borio et al. (2013) proposent de sélectionner parmi les variables
exogènes celles qui contribuent à l’évaluation du potentiel et parti-
culièrement à sa stabilité en temps réel ou en quasi temps réel. Bien
que dans notre approche les variables explicatives n’interviennent
pas uniquement pour décrire le cycle mais aussi parce qu’elles sont
supposées avoir une relation causale avec l’écart de production,
documenter ce point apparaît pertinent.
Une seconde étape consiste à utiliser l’information contenue
dans l’inflation et à estimer un NAIRU conjointement. La liaison
entre le potentiel et le NAIRU passerait alors par une loi d’Okun
disposant d’une dynamique spécifique afin de distinguer les effets
de court terme (cycle de productivité) des effets de long terme (effet
de flexion).
Comme l’ont montré Creel, Heyer, et Plane (2011), l’hypothèse
d’un multiplicateur budgétaire variable au cours du cycle est une
hypothèse importante pour comprendre la crise récente. Le modèle
retenu peut être étendu pour prendre en compte la possibilité d’un
multiplicateur qui dépend de l’écart de production et permettrait
de proposer une validation empirique de cette hypothèse différente
de celle de Auerbach et Gorodnichenko (2010). L’analyse du multi-
plicateur budgétaire serait également enrichie en distinguant les
recettes des dépenses, voire en ayant une catégorisation plus fine,
et en associant à chaque catégorie un profil temporel spécifique.
L’analyse faite du CICE dans l’exercice de prévision de l’OFCE (voir
les dernières prévisions Heyer, Ducoudré, Péléraux, et Plane, 2014)
montre que, par exemple, dans le cas du CICE, cet effet peut être
92 Éric Heyer et Xavier Timbeau

très important et qu’une impulsion agrégeant dépenses et recettes


ou dépenses de nature différente peut être nulle alors qu’il y a un
impact net de la mesure sur l’activité et l’emploi.
Enfin, le même modèle doit être testé sur les autres grands pays
développés afin de vérifier que la sélection des variables proposées
est robuste. Une estimation jointe des écarts de production
(puisque l’écart de production de chaque pays dépend de celui des
autres) éviterait de reposer sur une évaluation a priori du potentiel
(en l’occurrence celle de l’OCDE) dont on a vu les critiques qu’on
peut lui porter. Cette approche permettrait d’introduire des
contraintes sur les paramètres, comme par exemple d’être égaux
dans tous les pays considérés. En réduisant le degré de liberté, on
accroîtrait ainsi la parcimonie de l’approche.

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ÉROSION DU TISSU PRODUCTIF EN FRANCE
CAUSES ET REMÈDES

Michel Aglietta
Université Paris X et CEPII

Xavier Ragot
OFCE, Sciences Po

Ce texte présente une synthèse des facteurs à la fois macroéconomiques et


microéconomiques de l’érosion du tissu productif français. Il part d'un résumé
des divergences européennes pour préciser le diagnostic sur le tissu productif
français. Les prix immobiliers, les divergences des coûts unitaires du travail sont
des facteurs qui ont indubitablement pesé sur la rentabilité du capital en France.
On discute ensuite la financiarisation de la gouvernance des entreprises et l'on
avance qu'elle peut constituer un frein à la définition de stratégies de long terme
pour monter en gamme. Le renforcement du tissu productif passera par des
efforts importants et coordonnés de toutes les parties des entreprises.

Mots clés : tissu productif, désindustrialisation, gouvernance d'entreprises.

La désindustrialisation de la France, et plus généralement les


difficultés des secteurs exposés à la concurrence internationale,
révèlent des tendances macroéconomiques et microéconomiques
œuvrant en France et en Europe depuis plus de dix ans. En effet, si
le moment proprement financier de la crise commençant en 2007
est le résultat de l'explosion de la bulle immobilière américaine,
l'ampleur de l'impact sur l'économie européenne ne peut se
comprendre que par des fragilités auparavant ignorées.
Ce texte présente une synthèse des facteurs à la fois macroéco-
nomiques et microéconomiques de cette dérive productive. En
effet, des explications différentes, voire divergentes, sont souvent
discutées pour justifier les résultats décevants de l'économie

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


96 Michel Aglietta et Xavier Ragot

française, notamment par rapport à l'Allemagne. Les dettes


publiques, la complexité administrative ou l'effet direct de la fisca-
lité sont parfois avancés comme les causes principales. Ce texte
s'oriente vers d'autres explications. Il part d'un résumé des diver-
gences européennes pour préciser le diagnostic sur le tissu
productif français. Ensuite, les données d'entreprises sont utilisées
pour aller au-delà des tendances révélées par les grands agrégats. De
ces analyses il ressort que les prix immobiliers, les divergences des
coûts unitaires du travail sont des facteurs qui ont indubitablement
pesé sur la rentabilité du capital en France. Les entreprises ont-elles
su s'adapter à ces changements macroéconomiques afin de monter
en gamme, de se moderniser, de devenir plus productives ? La
réponse est négative et c’est bien au niveau des entreprises qu’il
faut identifier les blocages. La troisième partie identifie la financia-
risation de la gouvernance des entreprises comme la cause de leur
difficulté à définir des stratégies de long terme pour monter en
gamme. Le renforcement du tissu productif passera par des efforts
importants et coordonnés de toutes les parties des entreprises.
Efforts qui leur demanderont une gouvernance plus partenariale.

1. Les divergences européennes

1.1. Les différences de performance des exportations sont


un indicateur des divergences européennes
Tout d'abord, il faut reconnaître que l'appréciation de l'efficacité
du tissu productif français reste une question difficile. En effet, des
mesures de performance au niveau des entreprises comme la
productivité où les dépenses de R&D sont utiles, mais elles risquent
de cacher des dynamiques globales. Par exemple, si seules les entre-
prises les plus productives survivent, on peut assister à une hausse
conjointe des faillites et de la productivité, que l'on observe par
exemple dans les pays européens où l'emploi se contracte forte-
ment. La productivité du travail a cru en Espagne de 2,3 % par an
entre 2009 et 2012, alors qu'elle n'a cru que de 1,4 % en Allemagne.
De même, la seule hausse des faillites peut cacher un mécanisme de
réallocation sectorielle des secteurs anciens vers des secteurs corres-
pondant mieux à la demande domestique.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 97

De ce fait, une première lecture macroéconomique de l'efficacité


du tissu productif est utile. La capacité exportatrice des pays est un
indicateur important de l'efficacité du tissu productif national. Plus
précisément, la balance commerciale, c'est-à-dire la différence
entre les exportations et les importations de biens et services, est
un premier indicateur de l'efficacité relative du tissu productif. Les
capacités exportatrices des pays sont souvent résumées sous le seul
angle de la compétitivité des pays, en comparant les seuls coûts de
certains facteurs. Cette approche est réductrice, car la capacité
exportatrice des pays résume l'insertion générale des pays dans la divi-
sion internationale du travail, c'est-à-dire la capacité d'un pays à vendre
cher son travail au reste du monde. Celle-ci dépend d'un ensemble de
facteurs, le prix des biens, certes, mais aussi la spécialisation secto-
rielle et géographique ou encore la qualité des produits. Il y a
plusieurs façons d'être fortement exportateur en valeur : vendre en
masse des biens peu chers ou vendre à un prix élevé des biens de
qualité. Les deux pays les plus exportateurs du monde, qui sont la
Chine et l'Allemagne, correspondent à ces deux cas extrêmes.
Ensuite, l'analyse des balances commerciales ne doit pas laisser
penser que le but des politiques économiques est d'atteindre des
balances commerciales les plus excédentaires possibles. Cette poli-
tique mercantiliste n'est pas une fin en soi. Une croissance durable,
un chômage et des inégalités faibles : tels devraient être les objec-
tifs des politiques économiques, et ceux-ci sont compatibles avec
différents niveaux de la balance commerciale.

L'analyse de la balance commerciale de la France doit se faire


par rapport à un pays relativement comparable. Pour ces raisons, la
comparaison de la France et de l'Allemagne est certes fréquente
mais reste triplement utile. Tout d'abord, les travaux de Fontagné
et Gaulier (CAE, 2009) montrent, en utilisant les données des
douanes, la relative proximité de la France et de l'Allemagne en
termes de spécialisation productive. Ensuite, ces deux pays sont les
plus importants de la zone euro, ce qui justifie que l'on s'attache à
comprendre leur trajectoire économique à l’aune de raisons poli-
tiques. Enfin, ces deux pays ont connu des trajectoires
extraordinairement divergentes en termes de balance commer-
ciale, ce qui permet de mieux identifier les mécanismes en jeu :
nous ne sommes pas ici dans les traits de plume de certaines diffé-
rences économiques.
98 Michel Aglietta et Xavier Ragot

1.2. La comparaison des balances commerciales de la France et


de l'Allemagne permet de distinguer deux périodes très différentes
Le graphique 1 représente la balance commerciale de l'Alle-
magne et de la France. Dans un premier temps, de 1993 à 2000 les
excédents commerciaux de la France et de l'Allemagne évoluent de
concert. Ensuite, à partir du début des années 2000, la balance
commerciale de la France se dégrade continûment d'un excédent
de 2 % du PIB en 2000 à un déficit de 2 % du PIB en 2013. Dans le
même temps, la balance commerciale de l'Allemagne augmente
jusqu'à un excédent proche de 7 % du PIB. Cet excédent commer-
cial fait de l'Allemagne un des pays les plus exportateurs du monde.
Si la hausse initiale de la balance commerciale allemande provient
de la chute importante des importations, c'est bien le dynamisme
des exportations qui prend le relai en 2002. De ce fait, l'Allemagne
a substitué la demande externe à sa demande interne. Dans le
même temps on a assisté à une dégradation continue de la balance
commerciale de l'Italie et de l'Espagne.

Graphique 1. Balance commerciale de la France et de l’Allemagne


En pourcentage du PIB
8

Allemagne
6

France
-2

-4
1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 2013
Source : Eurostat.

Cette mesure de l'efficacité relative des systèmes productifs


montre donc la meilleure capacité de l'Allemagne, et des pays qui
lui sont dépendants commercialement, à s'intégrer dans la division
internationale du travail. Certes, la reconstruction des pays de l'Est,
puis la demande de la Chine, ont favorisé l'Allemagne en termes
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 99

d'orientation sectorielle et géographique de la demande. Cepen-


dant, les estimations récentes montrent que ces seuls effets sont
loin de pouvoir expliquer la différence entre la trajectoire alle-
mande et française1.
Sans minimiser l'importance des facteurs externes à la zone
euro, on peut identifier deux facteurs divergents entre les pays
européens. Pour ce faire il faut revenir à l'évolution des coûts des
principaux facteurs de production. En effet, la production des
biens et services requiert l'utilisation de nombreux facteurs de
production : des biens et machines (le capital physique), le travail,
l'énergie, l'immobilier, etc. Pendant la période suivant l'introduc-
tion de la monnaie unique, les prix des principaux facteurs de
production ont fortement divergé entre les pays européens. Avant
de revenir sur les causes de ces divergences, revenons sur le constat.

1.3. La hausse du prix de l'immobilier en France explique une partie


de la différence avec l'Allemagne
La crise économique commencée en 2007 est d’abord la consé-
quence de l’éclatement de la bulle immobilière dans un contexte
de surendettement des ménages. Ce surendettement américain
provient lui-même du crédit immobilier et, dans une moindre
mesure, des autres formes de crédit (crédit à la consommation,
etc.). L'accroissement de l'endettement et de l'accès à la propriété a
été favorisé par les politiques publiques, probablement comme
substitut aux politiques de redistribution vers les plus pauvres.
Ainsi, l'endettement des ménages a été un substitut à un État-
providence susceptible d'élever le niveau de vie des plus pauvres2.
Le secteur immobilier a joué un rôle déterminant dans les désé-
quilibres mondiaux et européens. L’augmentation des prix
immobiliers a été à la fois la cause et la conséquence de l’accroisse-
ment de l’endettement. Aux États-Unis, les prix de l’immobilier
ont augmenté de 40 % entre 2000 et 2006, puis ont décru de 40 %
entre 2006 et 2011. La dette des ménages rapportée à leur revenu a
augmenté de plus de 40 % entre 2000 et 2007, avant de décroître

1. Voir le rapport CAE « À la recherche des parts de marché perdues », n° 23, mai 2015, Maria
Bas, Lionel Fontagné, Philippe Martine et Thierry Mayer.
2. Voir « Endettement et inégalités », M. Kumhof et R. Rancière, Finances & Développement,
Décembre 2010, ainsi que Rajan, Raghuram, 2010, « Fault Lines: How Hidden Fractures Still
Threaten the World Economy », Princeton, New Jersey, Princeton University Press.
100 Michel Aglietta et Xavier Ragot

de plus de 20 % entre 2007 et 2012. Ce processus de désendette-


ment (deleveraging) est donc avancé aux États-Unis. Entre 2007 et
2012 les prix immobiliers ont décru en Europe de 10 %, alors que la
dette rapportée aux revenus a augmenté de 10 %. Notons cepen-
dant que l’ampleur de l’ajustement sera moindre en Europe, car les
excès d'endettement ont été limités3. Comme on le verra dans cet
article, l’augmentation des prix de l’immobilier n’a pas seulement
contribué à l’endettement des ménages, elle a aussi déformé les
décisions d’investissement des entreprises.

Graphique 2. Indicateurs des prix immobiliers dans trois pays européens


Base 100 en 1996
350

300 Espagne

250

France
200

150

Allemagne
100

50
1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012
Source : BCE, compilation d’indicateurs nationaux.

L'Espagne a connu une multiplication par trois du prix de


l'immobilier entre 1996 et 2007, puis une décroissance de près de
30 % depuis lors. La France a connu un accroissement de près de
2,5 fois du prix de l'immobilier entre 1996 et 2011, sans connaître
de réduction importante du prix des logements. Enfin, l’Allemagne
n’a pas connu de hausse des prix immobiliers sur plus d’une
décennie. Les prix immobiliers sont restés constants depuis 1996
(graphique 2). Ces divergences sont importantes pour le niveau de

3. Selon la Banque de France, la dette des ménages français atteint 84 % de leur revenu
disponible brut, contre 83 % en Allemagne, 62 % en Italie, 112 % en Espagne et 137 % aux
États-Unis (Banque de France, Taux d'endettement des agents non-financiers, Comparaison
internationales, 15 mail 2015).
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 101

vie des ménages. Le logement constitue le premier poste de


dépense des ménages. Selon l'INSEE l'effort médian consenti pour
le logement est de 19 % du revenu des ménages en 2010. Cet effort
est encore plus important pour les ménages achetant aujourd'hui
leur logement. Pour ces derniers, si les prix de l'immobilier français
avaient suivi les prix allemands, cela correspondrait à une hausse
du revenu de près de 13 %4.

1.4. Les pays qui ont connu des taux d'intérêt réels bas n'ont pas
investi plus. Ils ont connu une hausse de l'immobilier plus importante

Quelle est la cause de la divergence de l'immobilier ? Bien qu'il


soit difficile d'identifier clairement des causalités tant les diver-
gences entre les pays ont été nombreuses, il semble que les taux
d'intérêt réels faibles et les innovations financières aient été un
facteur important dans le gonflement des bulles immobilières (et
des bulles de prix d'actifs en général)5. En effet, la convergence des
taux d’intérêts nominaux après l'introduction de l'euro s’est
accompagnée d’une hétérogénéité des taux d’inflation, de telle
sorte que les taux d’intérêt réels (qui sont les taux nominaux moins
l'inflation) ont été très différents entre les pays. Plus précisément,
les taux d'intérêt sur les dettes publiques sont une bonne mesure de
la base sur laquelle le coût du crédit est calculé. Ceux-ci ont
convergé de 1999 à 2008 pour être presque égaux entre les pays.
Dans le même temps les taux d’inflation sont restés sensiblement
différents entre les pays. Entre 1999 et 2012, le taux d'inflation
annuel moyen était de 0,9 % en Allemagne, de 1,7 % en France et
de 2,6 % en Espagne. De fait, l'écart des taux réels entre l'Alle-
magne et l'Espagne était de plus de 1,5 % sur une période de 10 ans
(1999 à 2009). L'évolution des conditions de crédit, du fait de la
financiarisation de l'économie et de la titrisation des actifs, n'a pas
donné lieu à une augmentation de l'investissement susceptible
d'augmenter la productivité globale des facteurs dans l'économie
(pays du sud de l'Europe), mais à une hausse déstabilisatrice des
prix immobiliers. En effet, sur la même période la productivité

4. INSEE, « La part du logement dans le budget des ménages en 2010 », INSEE Première, mars
2012.
5. Pour une discussion, voir Dubecq, Mojon et Ragot, « Fuzzy Capital Requirements, Risk-
Shifting and the Risk Taking Channel of Monetary Policy », International Journal of Central
Banking, (à paraître).
102 Michel Aglietta et Xavier Ragot

globale des facteurs a augmenté de 7 % en Allemagne de 5 % en


France et a chuté d'environ 2 % en Espagne et 3 % en Italie. Avant
de mesurer toutes les implications de l'effet de l'amélioration des
conditions de financement dans la partie suivante, il convient de
s'arrêter sur l'autre grande divergence européenne, la divergence
des salaires.

1.5. Les prix du travail ont divergé depuis la réunification


allemande. L'Allemagne a connu une modération salariale inédite
À la divergence du prix de l'immobilier et des taux d'intérêt réel
s'ajoute celle, plus fondamentale, des salaires. Bien sûr ce n'est pas
tant le salaire nominal qui compte que le salaire corrigé des gains
de productivité. Les hausses de salaire sont normales et nécessaires
lorsqu'elles correspondent aux gains de productivité. Ce n'est pas le
cas des divergences observées en Europe. De 2000 à 2013, le coût
salarial unitaire du travail (qui tient compte des écarts de producti-
vité) a augmenté de 16 % en France par rapport à l’Allemagne. Il a
augmenté de 8 % en Espagne par rapport à l'Allemagne sur la
même période. Ainsi, selon cette mesure la France est surévaluée de
16 % par rapport à l’Allemagne6.
De manière plus générale, les travaux de Dustmann, Fitzen-
berger, Schönberg et Spitz-Oener (2014)7 montrent l'ampleur de la
divergence sur longue période. La mesure que prennent les auteurs
est l'écart des coûts unitaires du travail pour chaque pays par
rapport aux mêmes coûts de leurs partenaires commerciaux. Cette
estimation, représentée sur le graphique 3, permet donc de mesurer
la compétitivité relative des pays du fait de l'évolution des salaires.
L'Italie a un niveau de coût du travail ainsi mesuré 20 % supé-
rieur aujourd'hui à ce qu'il était en 1993. L'Allemagne a un coût du
travail 20 % inférieur à la France par rapport à 1993. Les comparai-
sons européennes montrent que c'est l'Allemagne qui a connu une
dynamique de modération salariale proprement exceptionnelle depuis la

6. Pour une analyse plus approfondie des taux de change d'équilibre entre la France et
l'Allemagne, voir l'article de Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot sur les désajustements entre la
France et l'Allemagne dans ce numéro. Par ailleurs voir aussi, le chapitre 5 du rapport iAGS 2015,
consacré à ce sujet.
7. « From Sick Man of Europe to Economic Superstar: Germany’s Resurgent Economy »,
Christian Dustmann, Bernd Fitzenberger, Uta Schönberg et Alexandra Spitz-Oener, Journal of
Economic Perspectives, (28)1, pp. 167-188, printemps 2014.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 103

Graphique 3. Évolution de la compétitivité des pays, mesurée par les coûts salariaux
unitaires pondérés
Index 1995 = 1
1,4

1,3
ITA

1,2
ESP

1,1
GBR
FRA
1,0

0,9 USA

0,8
DEU
0,7
1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012
Source : Dustmann, Fitzenberger, Schönberg, et Spitz-Oener (2014).

période de réunification allemande. La modération salariale alle-


mande est le résultat d'une décentralisation des négociations
salariales rendues nécessaires par le coût économique de la réunifi-
cation allemande (Dustmann, et al., 2014). En effet, le choix
politique de convertir un mark de l'Est en un mark de l'Ouest a
considérablement augmenté les salaires de l'ex-Allemagne de l'Est
sans lien avec la productivité effective des entreprises. En particu-
lier, le salaire dans le secteur des services marchands en Allemagne
a été presque constant depuis 20 ans. Cette modération salariale est
totalement atypique au sein de l'Europe. Elle est le facteur expli-
catif de la faiblesse relative de l'inflation sur la période en
Allemagne, et donc de la divergence des taux d'intérêt réel. Enfin,
le faible dynamisme des salaires et du pouvoir d'achat allemands
n'a pas poussé à une hausse du prix de l'immobilier.

1.6. L'allocation du travail et le capital ont peu réagi au profond


changement de prix relatifs

L'Allemagne et les pays qui lui sont intégrés commercialement


ont connu des taux d'intérêt réel relativement élevés et un coût du
travail faible. La France et les pays du sud de l'Europe ont vécu une
période de hausse relative des salaires et de taux d'intérêt réel
104 Michel Aglietta et Xavier Ragot

faible. L'ampleur des divergences de coûts auraient dû entraîner


une substitution importante entre les facteurs : une substitution du
travail au capital dans les pays du nord de l'Europe, et une substitu-
tion du capital au travail dans les pays du sud de l'Europe : si le
capital devient relativement moins cher que le travail, les entre-
prises devraient substituer des « travailleurs par des machines »
pour préserver leur productivité et leur rentabilité.
La comparaison des taux d'investissement8 montre que ces
ajustements macroéconomiques n'ont pas eu lieu. Le taux d'inves-
tissement est peu différent et stable en France et en Allemagne. De
plus, d'autres indicateurs, comme le nombre de robots, indiquent
au contraire la moindre modernisation du tissu productif français.
On compterait 160 000 robots en Allemagne, contre près de 5 fois
moins en France. De fait, le secteur de l'immobilier a absorbé une
part importante des nouveaux crédits, soit sous la forme d'une
hausse du prix de l'immobilier, soit du fait d’une croissance dispro-
portionnée du secteur de la construction comme en Espagne.
Cette constatation est importante : l'amélioration des condi-
tions de financement n'est pas une condition suffisante de
l'investissement productif. Elle peut être déstabilisatrice dans un
environnement de bulle de prix d'actifs que la règlementation
financière ne parvient pas à éviter9.

1.7. L'Europe fait face à une baisse de l'investissement depuis 2011


L'investissement européen montre une baisse très nette depuis
2011. Pour la zone euro le niveau d'investissement est aujourd'hui
inférieur de 12 % à son niveau d'avant-crise, alors que le niveau de
l'investissement aux États-Unis a dépassé son niveau d'avant-crise.
Le déficit d'investissement est difficile à évaluer car il est probable
que la tendance d'avant-crise soit le résultat d'une croissance artifi-
ciellement soutenue par une bulle du crédit. Cependant, on peut
avancer que l'Europe fait face à un déficit d'investissement de plus de
300 milliards d’euros. Les niveaux d'investissement en France et en
Allemagne n'ont pas baissé de manière importante par rapport à

8. France-Allemagne : performances comparées, France Stratégie, décembre 2014.


9. Voir l'article suivant pour une discussion des effets déstabilisateurs de taux d'intérêt faibles.
Challe, Mojon, Ragot : « Equilibrium risk shifting and interest rate in an opaque financial
system », European Economic Review, 63, pp. 117-133, 2013.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 105

l'Espagne ou l'Italie. Comme on le verra cependant dans la partie


suivante, l'investissement en France semble orienté vers l'immobilier
et le renouvellement du capital et non vers la montée en gamme.
Le premier déterminant de la chute de l'investissement en
Europe est le ralentissement de l'activité économique depuis 2011,
date de l'entrée en vigueur des politiques de réduction trop rapide
des déficits (alors que la période 2008-2009 est une période de
relance de l'activité). Il est maintenant reconnu que l'Europe
connaît un déficit de demande. Ce problème de demande, subi
depuis maintenant plusieurs années, deviendra un problème
d'offre car l'investissement est bien trop faible pour que les entre-
prises puissent intégrer les dernières formes de changement
technique intégrées dans les nouvelles machines et biens capitaux.
Cela laisse donc présager un ralentissement du rythme du change-
ment technique, que l'on commence à observer.

1.8. Le progrès technique montre une rupture en 2008


Avant de considérer plus précisément les entreprises françaises,
il est intéressant de comparer le rythme de progrès technique entre
les pays européens pendant la période de divergence du prix des
facteurs de production. La notion de progrès technique est aussi
difficile à appréhender. Elle peut concerner à la fois l'augmentation
des volumes de production, mais aussi l'augmentation de la qualité
des biens et services, qui sont particulièrement difficiles à mesurer.
La qualité des services est en particulier très difficile à estimer10.
Une fois reconnues toutes ces difficultés, une approche a minima
du progrès technique consiste à mesurer ce dernier de manière rési-
duelle, c'est-à-dire comme l'augmentation de la valeur des biens et
services produits qui n'est pas expliquée par les hausses des heures
travaillées ou par l'accumulation du capital, c'est-à-dire par la
productivité globale des facteurs (PGF), telle que mesurée par
l'OCDE.
Le graphique 4 représente la productivité globale des facteurs
des grands pays européens et des États-Unis. Deux groupes de pays
européens apparaissent nettement. La France et l'Allemagne
connaissent des dynamiques similaires du progrès technique,

10. Le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi,« Rapport de la Commission sur la mesure des performances


économiques et du progrès social » aborde ces difficultés.
106 Michel Aglietta et Xavier Ragot

jusqu'à une date récente. Le niveau du progrès technique est un


peu en deçà de celui des États-Unis pour les deux pays. Ainsi, la
divergence du niveau du progrès technique ne semble pas être la
cause des divergences entre la France et l'Allemagne entre 1993 et
2008, bien que nous assistions peut-être à une rupture de tendance
entre la France et l'Allemagne en 2008. L’Espagne et l'Italie
montrent des signes inquiétants de ralentissement du progrès tech-
nique. Ce dernier semble stagner dans ces deux pays. La rupture
des tendances de la productivité globale des facteurs montre que
cette mesure du progrès technique n'est pas indépendante des
conditions économiques. L'activité économique produit elle-
même du progrès technique : c'est le domaine de la croissance
endogène présentée dans la troisième partie de ce texte.

Graphique 4. Productivité globale des facteurs

130

125 USA

DEU
120

115
FRA

110

ESP
105

ITA
100

95
1992 1995 1998 2001 2004 2007 2010
Source : OCDE, base 100 en 1992.

Ces constatations amènent à profondément interroger la


promotion des politiques d'offre en Europe. Selon cette mesure du
progrès technique, la France ne souffre pas de déficit d'innovation,
contrairement, semble-t-il, à l'Italie et à l'Espagne. Le problème
macroéconomique français (avant 2008) est ainsi davantage le
résultat du mouvement du prix des facteurs de production, du fait
de la divergence européenne, que d'un ralentissement du change-
ment technique. Depuis 2008, on observe une stagnation
inquiétante du progrès technique en France.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 107

Ce premier constat macroéconomique doit être maintenant


validé par une approche au niveau des entreprises, qui est l'objet de
la partie suivante.

2. De la financiarisation des entreprises au mode


de gouvernance
Quelles stratégies ont été déployées par les entreprises pour
s'adapter à ces évolutions majeures de l'environnement écono-
mique ? La réponse à cette question demande de se concentrer sur
les données d'entreprises pour faire le lien entre la macro et la
microéconomie. Cette section s'arrête à l'entité « entreprise », alors
que la section suivante aborde la gouvernance des entreprises pour
comprendre l'origine des stratégies des entreprises.

Le résultat de l'analyse présentée dans cette partie est que la


France connaît une situation paradoxale. La France est le seul pays
où le taux d’investissement n’a pas baissé, en moyenne et depuis
1999, alors que le taux de marge a subi l’une des baisses les plus
sévères et que la rentabilité du capital a chuté11. Certes, le coût du
crédit a été divisé par deux en France depuis 2000, ce qui a encou-
ragé fortement l’endettement. Cependant, l'investissement
supplémentaire financé par endettement n'a pas été un investisse-
ment de modernisation et de montée en gamme, mais plutôt de
remplacement du capital existant et d'achat des biens immobi-
liers12. Cela veut dire que l’investissement immobilier est
recherché comme une classe d’actifs s’auto-valorisant dans les
bilans des entreprises, servant de collatéral pour de nouveaux
crédits à des conditions avantageuses, alors que les taux d’investis-
sements productifs ont diminué dans l’industrie manufacturière.

L'analyse des données d'entreprises fait apparaître de nombreux


ratios qu'il peut être fastidieux de commenter de manière exhaus-
tive. On résume l'analyse en avançant des constatations, partant
des taux de marge pour aborder le taux d'épargne des entreprises,
les taux d'endettement et enfin l'investissement.

11. Voir « La reprise qui s'annonce », Revue de l'OFCE, n° 138, page 117 pour une analyse
quantitative.
12. Voir le rapport 2014 de l'Observatoire du financement des entreprises pour une analyse
chiffrée.
108 Michel Aglietta et Xavier Ragot

2.1. La baisse du taux de marge des entreprises concerne


les secteurs exposés à la concurrence internationale
Le taux de marge moyen des SNF montre une relative stabilité
sur la période 2000 à 2011. Cependant, cette stabilité moyenne
cache une forte hétérogénéité, comme le montre le graphique 5.

Graphique 5. Taux de marge des entreprises non financières dans les grands
secteurs de l’économie
En %
40

35
Industrie

30
SNF

25
Services marchands (hors immobilier)
20

15

10
Construction
5

0
2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012

Source : Insee, comptes nationaux base 2005, taux de marge au coût des facteurs.

Le taux de marge de l'industrie a chuté de 7 points de 35 % à


28 % alors que le taux de marge du secteur la construction a
augmenté de 10 à 17 % sur la période (INSEE). Le taux de marge des
entreprises du secteur des services est resté relativement stable. Le
secteur industriel représente 80 % des exportations françaises et est
donc le plus exposé à la concurrence internationale. Cette consta-
tation est connue depuis le rapport Gallois13. Les données
d'entreprises permettent maintenant de mieux comprendre les
hétérogénéités.

13. Les données récentes montrent des évolutions rapides du fait des mesures fiscales type
CICE. On assiste récemment a une montée du taux de marge dans l'industrie. Cependant, la
remontée des taux de marge dans l’industrie semble surtout liée à la baisse des prix du pétrole
qui réduit les coûts des consommations intermédiaires qui ne sont pas intégralement répercutés
dans les prix de VA.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 109

2.2. Le taux de marge des entreprises les plus fragiles a chuté


Le rapport de l’Observatoire du financement des entreprises
(OFE) permet une analyse plus fine des effets de taille14. Pour
toutes les tailles d'entreprises (PME, ETI, GE), la distribution des
taux de marge est très étalée. Autrement dit, les performances des
entreprises sont très hétérogènes. La crise a frappé plus durement
les entreprises déjà les moins performantes dans la période 2000-
2007. Les taux de marge sont devenus nettement négatifs dans les
PME et ETI du premier décile où se trouve la plus grande part des
faillites survenues depuis 2008.

2.3. Le taux d'épargne des entreprises baisse continûment depuis


2000, passant de 16 % en 2000 à 13 % en 2012

Cela conduit à la question du passage entre le taux de marge et


la situation financière des entreprises. Pour faire simple, le taux
d'épargne des entreprises est le taux de marge moins le paiement
du coût du capital (intérêts et dividendes) et de l'impôt sur les
sociétés. Alors que la France se situait dans l’évolution moyenne
des pays européens (hormis l’Espagne) pour l’évolution du taux de
marge de l’ensemble des SNF, il n’en est plus du tout de même pour
l’épargne des entreprises. La France est le pays où le taux d’épargne,
donc la capacité d’autofinancement des entreprises, s’est presque
continuellement dégradé depuis 2000 (Banque de France, données
FIBEN, INSEE, traitement OFE). Les capacités d’autofinancement
ont progressé de manière continue aux États-Unis du fait d'une
baisse permanente des revenus salariaux dans la valeur ajoutée ; ce
qui a permis aux taux de marge de continuer à monter en pleine
crise. Le taux d’épargne a également augmenté en Allemagne.

La baisse du taux d'épargne provient-elle de la baisse du taux de


marge ou de l'augmentation du coût du capital ? Les données sur
les PME montrent que le taux d'épargne a baissé de 2 %, passant de
13,6 % en 2000 à 11,6 % en 2012 et que cette baisse cache des
effets de composition importants. Tout d'abord, le taux de marge a
effectivement baissé de 2 % pour les PME sur la période, passant de
23,1 % à 20,9 %. Ensuite, le coût du capital a augmenté de 2 %

14. Rapport sur la situation économique et financière des PME, Observatoire du financement des
entreprises, janvier 2014.
110 Michel Aglietta et Xavier Ragot

alors que coût des impôts et transferts (dont impôts sur les sociétés)
a baissé de 2 % aussi.
Ainsi, en dépit, comme on va le voir ci-dessous, d’une montée
permanente de l’endettement, la baisse des taux d’intérêt a
contenu la charge financière. Le phénomène majeur est l’augmen-
tation très forte des dividendes versés que compense la baisse des
impôts. On se trouve devant le transfert de revenus impliqués par
la financiarisation, qui englobe toutes les tailles d’entreprises.

2.4. L'endettement des entreprises a considérablement augmenté


depuis 2004, sans que cela ne se traduise par une hausse des
intérêts, du fait de la baisse des taux d'intérêt
Les données de la Banque de France (FIBEN) montrent que le
passif financier des entreprises rapporté à leur valeur ajoutée a
considérablement augmenté (de 25 %) depuis 2004 pour toutes les
tailles d'entreprises.
La financiarisation (mesurée ici par la taille du passif financier)
est impulsée par le développement de la croissance externe des
entreprises dans la structure de groupe sous forme d’acquisitions
par LBO et de filialisation ; ce qui augmente à la fois l’endettement
et crée des participations financières, lesquelles induisent des paie-
ments de dividendes. Il s’ensuit un prolongement des stratégies
financières à toutes les tailles d’entreprises. La conséquence est une
augmentation importante de la taille des passifs en proportion de
la valeur ajoutée pour toutes les tailles d’entreprises.
Cependant depuis la crise de la zone euro le processus est moins
généralisé. Ce sont les grandes entreprises, détachées de l’emprise
bancaire par leur capacité à émettre des obligations, qui continuent
à s’endetter à un rythme très rapide. Elles alimentent les autres
entreprises par les financements intra-groupes. Mais celles-ci
subissent néanmoins la dégradation des conditions de crédit
bancaire.

2.5. Une rentabilité des entreprises en baisse : 6,2 % à moins de 5 %


de 2000 à 2012
Une mesure importante pour l'investissement et la dynamique
des entreprises est la rentabilité du capital. Cette dernière peut être
mesurée par le ratio de l’excédent net d’exploitation aux actifs fixes
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 111

évalués par la somme des immobilisations et du besoin de fonds de


roulement. Les rentabilités des entreprises de toutes tailles sont
fortement corrélées et décroissent d'environ 1,5 %, c'est-à-dire de
manière très significative (OFE). Le rendement du capital, variable-
clé dans les économies capitalistes a donc chuté en France sur
la période.

2.6. Cependant, en dépit d’une baisse sévère de la rentabilité,


le taux d’investissement se maintient dans toutes les catégories
d’entreprises

Comme il a été rappelé plus haut, la France est le seul pays où le


taux d’investissement n’a pas baissé alors que c’est celui où la
rentabilité du capital a subi l’une des baisses les plus sévères. Quel
est le type d'investissement réalisé par les entreprises ? À ce jour on
dispose de peu de données sur la nature de l'investissement de ces
dernières. Cependant, il apparaît que l'immobilier est une compo-
sante importante de la valeur de l'investissement, porté exclusive-
ment par la hausse du prix de l'immobilier et non par la hausse des
surfaces achetées15. On trouve ici l'effet direct du doublement du
prix de l'immobilier discuté dans la première partie de ce texte.

Les données d'entreprise confirment donc la baisse du taux de


marge et du taux d'épargne. L'analyse montre des tendances
profondes. La première est l'accroissement du passif financier des
entreprises. La seconde est l'accroissement des dividendes, certes
compensé par une baisse des frais financiers. Il est cependant légi-
time de s'interroger sur l'impact de la hausse des charges financières
si les taux d'intérêt remontaient. Il n'est pas sûr qu'une baisse des
dividendes permette une stabilité de la rémunération du capital !

Il est temps de rechercher un socle théorique pour comprendre


les incitations qui conduisent à ces évolutions insolites. Il se trouve
dans le principe de la gouvernance actionnariale qui a transformé
en business model ce que l’on peut appeler le modèle Wall Street.

15. Voir le rapport OFE cité plus haut.


112 Michel Aglietta et Xavier Ragot

3. Transformer la gouvernance des entreprises


On a montré dans les deux parties précédentes que des
problèmes macroéconomiques doivent être surmontés pour mettre
en œuvre une politique de l’offre efficace. Des problèmes d’organi-
sation du tissu productif se posent aussi pour que des systèmes
d’innovation soient capables de promouvoir l’investissement avec
une envergure et une diversité suffisantes pour parvenir à trans-
former le régime de croissance. Reste que le niveau crucial est celui
de l’entreprise. C’est le lieu où se rencontrent les parties prenantes
de l’investissement, celui où se forment les projets qui peuvent
changer l’avenir.
La longue baisse de l’investissement productif depuis la crise
pose un problème vital. Car, sans investissement soutenu après
une si longue période de marasme, aucun rebond de croissance ne
peut tenir. Après avoir mis en cause les coûts, la finance et les poli-
tiques publiques, il serait étrange de ne pas s’interroger sur les
processus à travers lesquels les décisions d’investir ou de ne pas
investir se prennent, c’est-à-dire la gouvernance des entreprises.
La gouvernance des entreprises n’a pas été exempte des
influences de la financiarisation qui ont mené à la crise financière
généralisée. Les excès et les distorsions n’ont pas épargné l’entre-
prise avec, en France, l’influence de la mode d’origine anglo-
saxonne de la gouvernance actionnariale. Cette question doit être
étudiée avec attention pour indiquer quel serait un modèle d’entre-
prise capable d’impliquer tous ceux qui contribuent à l’effort
productif.

3.1. Entreprises financiarisées et gouvernance actionnariale


Que veut dire « entreprise financiarisée » ? Ce n’est pas seule-
ment qu’elle a des financements externes et des actionnaires, ce
qui serait banal. C’est une finance dans laquelle les droits de
propriété sont supposés circuler sans aucune friction. Tout porteur
d’épargne n’importe où dans le monde est actionnaire potentiel de
n’importe quelle entreprise cotée dans un pays instaurant la
parfaite liberté des mouvements de capitaux. Les entreprises finan-
ciarisées sont sous l’influence d’une finance qui est elle-même sous
l’emprise du fondamentalisme du marché. Les actionnaires sont
dispersés et n’ont pas d’attache avec les entreprises. Ils sont actifs
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 113

dans un sens bien particulier qui n’a rien à voir avec l’implication
dans les entreprises. Leur activité consiste à entrer et sortir du
capital des entreprises en fonction des indications du marché bour-
sier. Il s’ensuit que la rotation moyenne des actions dans les pays
de l’OCDE, qui était de 5 ans à la fin des années 1960, est tombée à
5 mois à la fin des années 2000.
Le marché boursier est donc l’unique représentant de l’intérêt
des actionnaires dispersés. Si le marché boursier était parfaitement
efficient, c’est-à-dire si la valeur boursière des entreprises représen-
tait exactement à tout moment leur contribution au bien-être
social inter-temporel, le marché boursier se confondrait avec
l’intérêt général. Il exercerait un contrôle anonyme sur les entre-
prises. Le fait que les entreprises soient en permanence sous la
menace d’actionnaires potentiels cherchant à maximiser le rende-
ment total de leurs investissements (rendement du dividende +
gains anticipés du capital) serait une preuve de bonne gouver-
nance. L’entreprise se dissoudrait dans l’équilibre général des
marchés comme le veut la théorie néo-classique.
En revanche, si le marché boursier et la finance en général dans
laquelle il est plongé n’ont pas cette capacité car le marché boursier
ne peut pas être efficient dans une finance qui ne l’est pas, se pose
alors un problème de contrôle social des entreprises. Pour que
l’activité des entreprises soit conforme à l’intérêt général, il faut
définir des principes et des règles de gestion vis-à-vis desquelles les
entreprises doivent être contrôlées. Les rapports de l’entreprise à
son extérieur ne peuvent se réduire à des relations marchandes.
Une contradiction apparaît entre la dispersion de l’actionnariat et
le pouvoir requis pour le contrôle. La valeur actionnariale est le
principe normatif inventé pour tenter de surmonter cette
contradiction16.

La finance devant l’incertitude : momentum contre efficience


Lorsqu’on énonce que la finance est efficiente, on sous-entend
une proposition que tout le monde peut accepter : le marché finan-
cier a la capacité d’organiser l’information de manière que toute
l’évolution passée des prix est contenue dans le prix courant. Mais

16. Hansmann H. et Kraakman R. (2001), « The End of History for Corporate law », Georgetown
Law Journal, (89), pp. 439-468.
114 Michel Aglietta et Xavier Ragot

la théorie orthodoxe de la finance énonce une proposition concer-


nant la coordination par le futur qui n’est pas contenue dans la
précédente. Elle stipule une double hypothèse concernant l’atti-
tude face au risque et l’appréhension du futur. La première
hypothèse pose que l’attitude face au risque des participants au
marché est une constante psychologique, donc indépendante de
leurs interactions réciproques dans le marché. Cette hypothèse
permet d’agréger les acteurs en un seul agent représentatif. La
seconde est que l’ensemble des acteurs infère de l’information
disponible le « vrai » modèle d’évolution de l’économie. Cela veut
dire que l’anticipation des rendements futurs de leurs actifs et
l’évaluation des pertes couvertes par leur capital économique
reposent sur des lois de probabilité gaussiennes. Puisque ces lois de
probabilité sont supposées être la « vraie » représentation de
l’incertitude, le risque pris par les investisseurs est toujours correc-
tement évalué. Il s’ensuit qu’il n’y a jamais de contrainte de bilan.
Les rendements ajustés du risque de tous les actifs s’égalisent à
l’équilibre. Les actifs sont donc parfaitement substituables. Leurs
valeurs fondamentales sont donc parfaitement déterminées.
Dans cette représentation les chocs qui provoquent des dévia-
tions des prix de marché par rapport aux valeurs fondamentales
sont exogènes. Ces déviations offrent aux spéculateurs la possibi-
lité d’arbitrages gagnants en pariant sur le retour à la valeur
fondamentale. Ces spéculateurs étant les agents les mieux
informés, ils entraînent l’ensemble du marché ; d’où la stabilité
macroéconomique. Car la valeur fondamentale étant toujours
connue de tous, la spéculation est stabilisante parce que c’est la
seule qui soit gagnante.
Il s’ensuit que pour rendre compte de la réalité observée, c’est-à-
dire des dérives cumulatives de l’expansion du crédit et des prix
d’actifs, conduisant à des crises financières récurrentes, il faut néces-
sairement changer de paradigme. Il faut admettre l’hypothèse de
l’incertitude. Cela veut dire que le temps du futur n’est pas homo-
gène à celui du passé. Le futur est le temps contrefactuel des
croyances qui est hétérogène au temps chronologique selon lequel
on observe des régularités passées. La finance est un commerce de
promesses. Le futur n’est mû que par des croyances, lesquelles
prennent l’allure de régularités perverses dans les périodes eupho-
riques de momentum. La finance ne révèle pas des valeurs
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 115

fondamentales prédéterminées, elle crée des valeurs par polarisation


de croyances sur des points focaux ou conventions dans les
marchés. Les acteurs des marchés provoquent l’effet réflexif du futur
sur le présent. Un futur conventionnel déclenchera une stratégie
d’entreprise, un autre futur mènera à une trajectoire différente.

Ces polarisations sur des vues collectives du futur se forment


parce que l’attitude face au risque n’est pas la constante psycholo-
gique individuelle que postule la théorie de l’efficience. Dans une
démarche positive, il faut élaborer une autre hypothèse qui admet
la variabilité de l’attitude face au risque, incorporée dans le prix du
risque. Comme Keynes y a insisté, le prix du risque est une variable
endogène de la dynamique du marché. C’est la marque de l’incerti-
tude dans les comportements individuels. La variation du prix du
risque provoque une logique d’amplification (momentum) à
l’opposé du retour vers l’équilibre (mean reversion). La dynamique
qui en découle trouve un écho dans l’hypothèse d’instabilité intrin-
sèque de la finance énoncée par Hyman Minsky (1986)17. Le
dilemme de la finance est alors le suivant : plus le prix du risque
incorporé dans les prix des actifs est bas, plus la finance est vulnérable au
risque systémique. Ce dilemme exprime une interaction des niveaux
micro et macroéconomiques opposée à la théorie « orthodoxe ». La
coordination par le futur produit des attitudes collectives face au
risque qui vont de l’euphorie au stress et à la panique : le risque est
surévalué et devient systémique dans les crises, parce qu’il a été
sous-évalué dans les euphories collectives antérieures.

Dans un début de cycle, le bas coût de l’intermédiation finan-


cière s’auto-entretient et nourrit le boom expansionniste par son
interaction avec la baisse du prix du risque, le levier et la valorisa-
tion spéculative des actifs qui se transmet à l’économie réelle par la
hausse de la richesse des agents non-financiers. Il en résulte un
processus d’amplification par interaction du levier d’endettement
et de la hausse des prix d’actifs.

L’interaction du levier et de la hausse des prix d’actifs étant pro-


cyclique dans ce schéma, l’activité économique s’élève avec la
hausse de la richesse des agents non-financiers. Les banques et les
intermédiaires de marché sont les principaux vecteurs de l’amplifi-

17. Hyman Minsky, Stabilizing an Unstable Economy, Mac Graw Hill, 1986.
116 Michel Aglietta et Xavier Ragot

cation. En effet, pour un niveau donné de levier bancaire, la hausse


du prix des actifs mis en collatéral des prêts bancaires accroît la
distance au défaut (= valeur de marché du collatéral - valeur faciale
des crédits/valeur faciale des crédits) telle qu’elle est déduite des
modèles VaR fondés sur des lois de probabilité gaussiennes. Elle
réduit la probabilité de défaut qui est calculée par ces modèles et
qui est fonction inverse de la distance. Il s’ensuit que la valorisa-
tion en mark-to-market induit les banques à faire travailler du
capital considéré comme excédentaire pour augmenter leur renta-
bilité financière. Elles accroissent leur levier pour distribuer le
crédit à tous ceux qui entrent dans le marché, attirés par les gains
en capital espérés de l’achat d’actifs. L’offre de crédit par les
banques et la demande de crédit par les spéculateurs augmentent
donc en même temps.

Figure 1. Les enchaînements de la phase expansive du cycle financier

Anticipation Contrainte Transformation Levier


de ↑ des prix de funding de maturités croissant
d’actifs détendue

Prix du risque Prix des actifs Richesse


décroissant croissants croissante

Les acteurs de marché sont financés à crédit contre un collatéral


qui est l’actif spéculatif lui-même. Ils ont, comme leurs prêteurs,
intérêt à rester dans le momentum, dès lors qu’il n’existe pas de
valeur fondamentale jouant le rôle de benchmark incontestable
dans le marché. C’est pourquoi les leviers de dettes s’accroissent en
même temps que le prix des actifs monte, jusqu’à des niveaux qui
apparaîtront ultérieurement excessifs.
L’offre de crédit par les banques et la demande de crédit par les
spéculateurs augmentent en même temps. Le spread de crédit ne
s’accroît pas, bien que l’exposition à la dette des emprunteurs
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 117

s’élève avec la hausse de l’offre de crédit. Un risque d’insolvabilité


s’accumule dans les bilans en restant dissimulé tant que le
momentum se poursuit. Il se loge dans la probabilité invisible de
l’éclatement de la bulle spéculative. Une des caractéristiques les
plus spectaculaires de l’énorme expansion de l’endettement qui a
financé la spéculation immobilière a été l’écrasement des spreads
de crédit pendant les années 2003 à 2006. Cela apparaîtra ultérieu-
rement comme une sous-évaluation grossière du risque, mais c’est
la conséquence de la baisse endogène du prix du risque. Cela n’a
pas attiré l’attention des régulateurs et des banques centrales
pendant que le processus se déroulait. Dans leur cadre théorique ils
avaient toutes raisons de penser que les innovations financières
amélioreraient la complétude des marchés, donc les opportunités
de disséminer le risque, et que les agents rationnels sauraient s’en
saisir de manière optimale. Le fait que le risque caché s’accumule
tout en restant dissimulé dans les bilans, et plus généralement dans
les formes multiples de l’exposition à la variabilité des prix d’actifs,
est inhérent à la logique du momentum, laquelle est niée par le
concept de l’efficience financière. Pourtant, dans cette logique, la
sous-estimation du risque résulte de l’absence de benchmark exté-
rieur à la valorisation autoréférentielle des actifs que produit la
finance. Du fait du levier d’endettement, ce risque s’inscrit dans les
bilans. Il n’est pas seulement individuel puisque les bilans sont
interdépendants. Il se développe sous la forme de vulnérabilités
financières.

La relation d’agence : une théorie asymétrique de l’entreprise


Il s’est donc développé une finance dominée par des logiques
cumulatives scandées par des crises, en même temps que l’épargne
institutionnelle prenait de l’ampleur sur l’épargne individuelle. Les
fonds de pension et assureurs gérant cette épargne ont avant tout le
souci de la diversification, donc de l’actionnariat dispersé, sans
attache avec les entreprises où ils investissent. Ces évolutions ont
renforcé une tendance déjà ancienne de séparation de la propriété
et du contrôle qui s’est affirmée avec la prépondérance après la
Seconde Guerre mondiale des grandes entreprises industrielles
multi-produits.
Pour pouvoir établir un lien entre propriété et contrôle, il faut
définir ce que peut bien signifier la propriété d’une entreprise. En
118 Michel Aglietta et Xavier Ragot

effet, l’entreprise est une entité collective, un groupement humain


dédié à la production d’utilités sociales. Un groupement humain
ne peut appartenir à personne, dès lors que l’esclavage est aboli.
Car cela n’a pas de sens de considérer les actionnaires comme des
propriétaires de l’entreprise dans l’acception du droit civil de la
propriété d’un sujet sur un objet (usus et abusus). Aussi dans l’entre-
prise de l’époque dite fordiste, après la Seconde Guerre mondiale,
le contrôle revint aux managers au sein d’une technostructure. La
gouvernance managériale paraissait devoir s’imposer une fois pour
toutes. C’est avec le déclin du régime de croissance fordiste, dans la
montée de l’inflation des années 1970, que la critique de ce type de
gouvernance, comme relais du processus inflationniste, prit racine.

La critique la plus radicale fut celle de Fama et Jensen18. Elle


avait des affinités étroites avec la critique contemporaine de la poli-
tique économique par Lucas, constituant des branches complémen-
taires de l’École de Chicago. Ce qui est essentiel de comprendre,
c’est que les deux auteurs rejetaient l’idée selon laquelle la firme a
des propriétaires. Mais ils écartaient aussi la proposition selon
laquelle c’est une organisation autonome. Le point de vue main-
tenu est qu’il fallait pouvoir, sinon dissoudre la firme dans le
marché, du moins assimiler le système de relations qu’elle constitue
à des rapports pseudo-marchands ; d’où la définition de la firme
comme nœud de contrats entre les facteurs de production délivrant
des services à l’économie. Personne ne peut posséder des contrats,
mais ceux-ci peuvent être asymétriques, donnant lieu à des
relations d’agence. Dans une telle relation, c’est le devoir de
l’agence de se conformer aux préférences du principal. Parmi les
parties prenantes, les actionnaires offrent les services de la liquidité
et de la prise de risque. Leur position de principal dans la relation
d’agence est tenue pour exclusive parce que les actionnaires sont
supposés être les seuls à prendre des risques qui ne sont pas incor-
porés dans des contrats complets. Pour le reste les autres marchés
fonctionnent parfaitement, de sorte que les autres parties prenantes
sont rémunérées à leur contribution marginale à la production de
valeur de l’entreprise. L’incomplétude supposée de la relation entre
les actionnaires et les managers fait des premiers les ayant-droits

18. E. Famaet M. Jensen, « Agency problems and residual claims », Journal of Law and
Economics, (26), pp. 327-349.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 119

résiduels dont les coûts d’agence doivent être compensés par l’assu-
rance que l’entreprise est gérée dans leurs intérêts.

De la relation d’agence à la gouvernance actionnariale : le principe de


la valeur actionnariale et ses conséquences sur la gestion des entreprises
La théorie de l’agence a eu une influence profonde sur la
gouvernance d’entreprise. Dans les années 1980 les cabinets de
conseil de gestion, dont le célèbre cabinet Stern & Stewart, s’en
sont emparés pour élaborer un protocole opérationnel de la rela-
tion « principal agent » fondé sur la valeur actionnariale devenant
une norme universelle de gestion.

La valeur actionnariale impose aux entreprises de maximiser un


surplus appelé EVA (economic value added) ou valeur ajoutée écono-
mique, critère de gestion breveté au début des années 1990 par le
cabinet Stern & Stewart. L’encadré ci-dessous définit l’EVA et
montre comment ce surplus se rattache au bilan de l’entreprise.
L’EVA consiste à faire de faire de l’objectif de rentabilité de l’entre-
prise une norme selon laquelle le rendement d’équilibre est tenu
pour un rendement minimum. Puisque ce surplus est un excédent
en sus de la rémunération d’équilibre des fonds propres, c’est une
rente prélevée par les actionnaires. C’est donc l’impératif de maxi-
miser une rente en sus de l’équilibre du capital, c’est-à-dire un
critère de déséquilibre par rapport à l’hypothèse des marchés effi-
cients, qui est la raison d’être de la valeur actionnariale. En effet, si
un investissement productif rapporte un rendement égal au rende-
ment d’équilibre du capital, le critère de l’EVA considère qu’aucune
valeur économique n’a été créée. Pire, si un investissement rapporte
un rendement inférieur au rendement du marché, mais positif,
donc contribuant à créer de la valeur pour la société, le critère de
l’EVA déclare qu’il y a destruction de valeur ! Il n’est donc pas
possible de respecter systématiquement cette norme sinon par un
levier croissant au bilan, tout en espérant que la hausse de l’endet-
tement sera possible à des taux d’intérêt suffisamment bas. Cette
logique dévoyée ne peut se déployer que si des incitations perverses
sont communiquées aux managers qui définissent les stratégies des
entreprises par des règles de gouvernance tendant à aligner les inté-
rêts des managers sur ceux des actionnaires. Plusieurs expédients y
participent : rémunérations « salariales » déterminées dans une
surenchère d’une entreprise à l’autre, distribution d’options
120 Michel Aglietta et Xavier Ragot

gratuites sur les actions, retraites-chapeaux et autres avantages arbi-


traires. On comprend qu’avec un tel détournement des règles du
calcul économique rationnel, ces incitations vont se déployer et
pervertir toute la macroéconomie : croissance, répartition, situa-
tion financière. Voyons cela de plus près.
Hormis sa fonction opérationnelle dans la gestion des entre-
prises, l’EVA a une fonction informationnelle. Les analystes
financiers de tout poil considèrent ce critère comme le plus perti-
nent pour prévoir les cours boursiers. C’est un critère ambivalent
puisque son calcul mélange des données comptables et d’autres
issues des valeurs de marché (voir encadré).

Encadré
Définition de l’EVA
Soit ρ le rendement d’équilibre des actions de l’entreprise déterminé
par le MEDAF (modèle d’équilibre des actifs financiers) et FP la valeur
comptable des fonds propres.
Le « juste retour des actionnaires » est : ρ.FP
Soit R le résultat net de l’entreprise avant distribution des dividendes
et impôts
EVA = R – ρ.FP
Relations au bilan
Le rendement des fonds propres (return on equity) est : ROE = R / FP
Il s’ensuit que : EVA = (ROE – ρ) . (FP).
Soit ROA (return on assets) le rendement sur les actifs permanents de
l’entreprise (K) définis comme la somme des immobilisations et du
besoin en fonds de roulement avec l’égalité de l’actif et du passif :
K = FP + D où D est la valeur de la dette d’une durée ≥ 1 an.
Puisque le financement des actifs de l’entreprise englobe les fonds
propres et la dette, le numérateur pertinent du ROA est le résultat net
d’exploitation : Re = R + rD.
Le rendement des actifs est donc : ROA = Re / (FP + D).
Et la valeur actionnariale :
EVA = Re – (ρ.FP + r.D) = [(Re / K) – (ρ.FP + r.D) / (FP + D)] . (FP + D)
Cette expression fait apparaître le coût moyen pondéré du capital :
(ρ.FP + r.D) / (FP + D) = Cmpc
que l’on peut réécrire : Cmpc = ρ – (ρ – r). (d / 1 + d).
En posant d = (D / FP) qui est le levier sur les fonds propres.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 121

Dont on déduit l’EVA :


EVA = (ROA – Cmpc)K.
Enfin la valeur actionnariale évaluée par le marché boursier est MVA
(market value added) :
T  EVA 
MVA0 =   t .
 t
0  (1 + Cmpc ) 
Relation entre valeur actionnariale et accumulation du capital
Dès que ρ > r, Cmpc est fonction décroissante du levier (d) ; ce qui
entraîne les cours boursiers à la hausse.
Définissons l’épargne de l’entreprise : S = Re – rD – DIV.
Le taux de distribution des dividendes est div = DIV/K par unité de
capital.
L’investissement net est :
Kt +1 − Kt = I t − δ Kt = St + Dt +1 − Dt − δ Kt
δ : taux de déclassement du capital.
En se limitant aux régimes de croissance stationnaire où le taux
d’accumulation g et le taux d’endettement rapporté au stock de capital
d / (1 + d) sont constants, on détermine le taux de croissance du capital :
[r + (ρ – r – div)] (1 + d) où div = DIV / K est le taux de distribution des
dividendes.
Il y a donc un trade-off entre la distribution de dividendes et l’impact
du levier de dette sur l’accumulation du capital :
Si div < ρ – r, l’effet de levier élève le taux de croissance,
Si div > ρ – r, l’effet s’inverse.
Le dilemme de l’endettement
Posons l = D / K= d / (1 + d) le levier d’endettement rapporté aux actifs
permanents de l’entreprise.
Comportement des banques
Le taux de rendement anticipé, reflété par la valeur fondamentale du
marché boursier est, E(ρ) où ρ = ε E(ρ) avec ε une variable aléatoire de
moyenne unitaire, dont la densité de probabilité est f et la fonction de
répartition cumulative du risque F.
On fait l’hypothèse optimiste que tous les fonds propres peuvent être
utilisés en collatéral du crédit et liquidés à la valeur inscrite au bilan. Un
débiteur sera réputé insolvable lorsque l’inégalité suivante est vérifiée :
ρ ≤ (1 + r ) l − (1 − l ) = (2 + r ) l − 1

ou encore ε < ε0 avec ε0 =


(2 + r ) l − 1 .
E (ρ )
Les banques déterminent leur limite d’offre de prêts à partir d’une
probabilité maximale tolérable Π de pertes sur leur portefeuille de prêts :
Pr {ε ≤ ε0} = Π.
122 Michel Aglietta et Xavier Ragot

En prenant la fonction inverse de F, le taux d’endettement maximal


lmax est tel que :
(2 + r ) lmax − 1 et l 1 + E(ρ )F −1 (Π )
ε 0 = F −1 (Π ) = max = .
E (ρ ) 2+r
Comportement des actionnaires
Ils sont intéressés par le rendement financier sur les fonds propres,
donc par l’EVA :
P − δK − rD ρ − rl l
R= = = ρ + (ρ − r )
K−D 1− l 1− l
où P est l’excédent brut d’exploitation (EBE).
Le rendement financier est fonction croissante du levier d’endette-
ment. Lorsque les actionnaires sont en position d’exiger un rendement
financier minimum supérieur au taux de rendement économique, ils
imposent en même temps un levier minimum :
l R − E (ρ )
E(R) > Rmin implique ≥ min
1− l E (ρ ) − r
donc un taux d’endettement minimum :
Rmin − E (ρ )
l min =
Rmin − r
Le dilemme
Il ne peut exister un régime de croissance régulière que si le taux
d’endettement d’équilibre est compris entre deux limites résultant de
deux contraintes qui expriment l’agencement institutionnel des
pouvoirs de contrôle sur les entreprises : lmin ≤ l ≤ lmax
On peut remarquer que lmax est fonction décroissante de r et que lmin
est fonction croissante de r. Comme lmin tend vers l’infini lorsque r tend
vers Rmin, par valeur inférieure, il existe une valeur critique r* pour
laquelle lmin = lmax.
Lorsque r > r*, il n’existe pas de régime de croissance vérifiant les
conditions de compatibilité entre les exigences des actionnaires et des
prêteurs.

Pour que l’ensemble des managers et des actionnaires associés


puissent dégager une rente persistante sur l’ensemble de
l’économie, il faut soit que les dividendes distribués croissent plus
vite que la moyenne des revenus, soit que les entreprises rachètent
leurs actions pour créer des gains en capital sur les fonds propres,
en poussant la hausse des cours boursiers. Ce comportement
suscite un engouement dans les grandes entreprises multinatio-
nales, car il est encouragé par les politiques monétaires qui ont
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 123

abaissé le coût du financement par dette à des niveaux extrêmes. Il


est aussi encouragé en permanence par les politiques fiscales qui
autorisent les entreprises à des déductions massives de leurs coûts
d’endettement. Les directions financières des entreprises peuvent
émettre autant d’obligations qu’elles veulent pour racheter leurs
actions et faire monter les cours de bourse sans aucun lien avec les
perspectives médiocres de la croissance. Pendant ce temps l’inves-
tissement productif ne fait que reculer en Europe et ne récupère pas
ses taux d’avant-crise aux États-Unis. C’est la logique du
momentum, caractéristique de l’économie financiarisée. Cette
dynamique ne serait pas possible sans l’importance décisive du
levier d’endettement qui déforme la structure du bilan des entre-
prises et accroît leur fragilité financière.
Une telle dynamique produit nécessairement un double bind,
c’est-à-dire deux contraintes contradictoires dans les choix finan-
ciers des entreprises, la contradiction se portant sur le levier
d’endettement. Le double bind provient des exigences des action-
naires d’un côté qui conduisent à un taux d’endettement
minimum toujours plus élevé pour accroître la valeur actionna-
riale, des contraintes des prêteurs qui imposent un taux
d’endettement maximal pour gérer leur risque de crédit sur leur
portefeuille de prêts. L’encadré calcule ces deux taux d’endette-
ment. Le caractère contradictoire de ces deux exigences financières
se manifeste dans la dépendance des deux limites du taux d’endet-
tement au taux d’intérêt. Le taux d’endettement minimum est
fonction croissante du taux d’intérêt et il tend vers l’infini lorsque
le taux d’intérêt s’approche du taux de rendement exigé par les
actionnaires. Au contraire le taux d’endettement maximum exigé
par les prêteurs est une fonction décroissante du taux d’intérêt. Il
existe donc nécessairement un taux d’intérêt limite qui égalise le
taux d’endettement minimum et le taux d’endettement maximum.
Au-delà de cette valeur critique il n’existe plus de régime de crois-
sance viable pour l’entreprise. Celle-ci est donc prise en tenaille entre
la contrainte imposée par les prêteurs et le mode de gouvernance.
On peut comprendre comment la financiarisation de
l’économie a desserré cette contrainte, exacerbant la vague
d’expansion financière qui a déformé la répartition des revenus à
l’extrême dans les pays anglo-saxons où le principe de la valeur
actionnariale a été généralisé. Les différentes techniques de trans-
124 Michel Aglietta et Xavier Ragot

fert de risque à partir de l’essor des dérivés de crédit et la


réglementation financière laxiste ont augmenté la tolérance des
banques à l’endettement des emprunteurs et ont, en conséquence,
réduit fortement la sensibilité des spreads de crédit à l’augmenta-
tion de l’endettement. En même temps les politiques monétaires
accommodantes des banques centrales ont aplati la pente de la
courbe des taux, voire ont assisté à leur inversion à la fin de la
phase d’expansion financière en 2006-2007. La même logique a
réapparu à partir de la fin 2012 par la grâce des politiques moné-
taires fournissant une surabondance de liquidités sans que les
comportements financiers aient été assainis.
La principale victime de ce mode de gouvernance et des liens
qu’il noue avec la finance est l’investissement à long terme. La
faiblesse persistante de l’investissement à long terme se répercute
dans le fléchissement des gains de productivité et l’affaiblissement
de la croissance potentielle. Les gouvernements semblent résignés
devant ce phénomène, du moins en Europe. Mais des doutes
s’expriment parmi les investisseurs institutionnels, dits à long
terme, qui ne trouvent pas les opportunités de placement pour
couvrir leurs engagements de long terme. D’autres types de rela-
tions entre investisseurs et entreprises, susceptibles de favoriser
l’investissement productif, passent par une remise en cause de la
valeur actionnariale. Cela ne va pas sans une autre conception de
l’entreprise.

3.2. Gouvernance partenariale et intérêt général


La valeur actionnariale, présupposant que l’entreprise est un
nœud de contrats et que les actionnaires sont seuls légitimes à
définir les buts de l’entreprise, est inconsistante en droit et fausse
en termes d’économie industrielle qui définit les actifs que l’entre-
prise réunit19.
D’une part, la théorie concoctée à Chicago et adoptée avec
enthousiasme par Wall Street assimile l’entreprise à la société
privée ; d’autre part, elle suppose que la relation entre la société
privée et les actionnaires est exclusive en tant que relation « prin-

19. Une argumentation récente, au nom du droit quelle que soit sa source, de la proposition
selon laquelle l’entreprise se définit comme un nœud de contrats implicites, se trouve dans
l’ouvrage de Colin Mayer, Firm Commitment, Oxford University Press, 2013.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 125

cipal agent ». L’entreprise est une organisation complexe qui


rassemble des principes, des règles et des procédures en aucun cas
assimilables à des contrats implicites. C’est un lieu de pouvoirs, de
hiérarchies et de subordinations, mais aussi de complémentarités
et de coopérations. La société privée est une entité juridique insti-
tuant une personne morale qui porte la finalité de l’entreprise.
En quel sens le droit énonce-t-il que cette personne morale a un
droit de propriété sur l’entreprise ? Certainement pas dans le sens
où un sujet du droit est propriétaire d’un objet, c’est-à-dire l’usus et
abusus du droit civil. La propriété reconnue à la personne morale
« société privée » est une propriété par destination. Cela veut dire
que la société privée est responsable du but formel de l’entreprise
dans le capitalisme. Elle doit accomplir la logique abstraite du
capital qui est l’accumulation, donc l’auto-accroissement de la
valeur monétaire. En ce sens la société privée est propriétaire de
l’entreprise. C’est la société privée, et elle seule, qui prend des enga-
gements au nom de l’entreprise. Parce que la société privée est une
personne morale, elle délègue son pouvoir à une instance de direc-
tion qui est son conseil d’administration (CA), lequel mandate un
exécutif lui-même hiérarchisé. Il n’y a rien dans cet agencement
juridique qui puisse ressembler à une relation « principal agent »
entre les actionnaires et l’entreprise. Pour pouvoir prétendre
donner sens à une telle relation, il faut, en effet, d’abord assimiler
l’entreprise, qui est essentiellement un lieu de coopération
humaine, à la société privée. Puis il faut dissoudre la société dans la
notion de « nœud de contrats implicites », ce que le droit se garde
bien de faire.
Les ayants-droits de la société privée sont tous les apporteurs des
actifs qui permettent à la société privée de réaliser sa mission, c’est-
à-dire l’accumulation de valeur. Les actionnaires apportent un type
d’actifs ; c’est pourquoi ils sont propriétaires de parts de capital de
la société privée. Mais d’autres partenaires de l’entreprise apportent
d’autres actifs, essentiels à son efficacité, même s’ils ne sont pas
reconnus comme des droits de propriété sur la société.

Pourquoi les apporteurs d’actifs sont-ils des ayant-droits sur la valeur


produite ?
L’entreprise est essentiellement un collectif. Ce qui la rend effi-
cace, c’est la coopération et la complémentarité de ses talents. Il est
126 Michel Aglietta et Xavier Ragot

donc illusoire de prétendre mesurer les contributions marginales


individuelles de chaque employé à la valeur produite. C’est pour-
quoi toutes les parties prenantes (stake holders) qui apportent une
contribution à la valeur de la firme (employés, fournisseurs,
clients, communautés) sont des ayant-droits dans la mesure où leur
relation contractuelle avec l’entreprise ne reflète que partiellement
leur engagement avec elle. Certains de ces partenaires sont plus
impliqués que les actionnaires. Si la firme est cotée en bourse,
ceux-ci jouissent de la liquidité de leurs apports. Au contraire, un
employé qui a investi dans une entreprise en compétences spéci-
fiques, liées au savoir tacite de la coopération, sera loin d’être
compensé pour son investissement s’il est forcé de la quitter. En
outre, la pratique répandue des rachats d’actions et des superdivi-
dendes, ainsi que des fusions et acquisitions pour dégager, au
bénéfice des seuls actionnaires, le goodwill de l’entreprise produit
par la coopération de tous les actifs, entraîne l’ensemble des action-
naires à retirer de l’ensemble des entreprises plus de capital qu’il
n’en est apporté. Au contraire, aucun employé ne peut mettre sur
un marché financier la valeur de son capital humain pour réaliser
en monnaie la valeur anticipée future de ses investissements. Les
salariés sont donc exposés à l’arbitraire des employeurs que seul le
droit du travail peut limiter.

En effet, le marché du travail ne peut réguler le problème posé


par la non-valorisation du capital humain. Car le travail ne
s’échange pas. Ce qui s’échange c’est le loyer d’une capacité de
travail pendant un temps donné. Son prix est le salaire. Le contrat
de travail est donc incomplet par nature. La transformation de la
capacité de travail en flux de travail est un processus qui n’a rien à
voir avec l’échange de deux parties égales sur un marché concur-
rentiel. C’est une relation de pouvoir de celui qui commande
l’exécution du travail et de subordination de celui qui l’exécute. De
plus, cette relation n’a rien d’individuelle. Elle implique complé-
mentarité et coordination dans des collectifs de travail. Il existe
une tension irréductible entre ces deux aspects de coopération et
de subordination. D’un côté, l’entreprise est une équipe dont la
productivité dépend de la coopération et de l’efficacité de ses
talents ; d’un autre côté, l’entreprise en tant que groupement
humain est placée sous la tutelle d’une société privée qui est
conçue pour réaliser un objectif capitaliste : la valorisation de
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 127

l’ensemble des actifs de l’entreprise. Une gouvernance efficace est


donc celle qui prend en compte les intérêts des apporteurs de tous
les actifs pour optimiser l’efficacité de leur coopération. C’est la
gouvernance partenariale.
Cette gouvernance ne va pas de soi parce que les apporteurs
d’actifs ont des intérêts multiples. Dès lors que l’on ne subordonne
pas les intérêts des apporteurs d’actifs à ceux d’une seule catégorie,
celle des actionnaires, le conseil d’administration de la société
privée (CA) ne peut être l’agent d’un principal. Il est l’organe poli-
tique de la société privée qui doit élaborer par débat les fins de
l’entreprise par délibération. Il a donc une visée stratégique qui est
codifiée dans une norme de gouvernance. La mission du CA est de
contrôler le management, donc la technostructure de l’entreprise,
pour que la gestion soit conforme à la norme de gouvernance.
Puisque la société privée assigne à son représentant, le CA, les
droits à organiser l’entreprise, la gouvernance, par laquelle celui-ci
interagit avec l’ensemble de la structure, doit éviter que la coordi-
nation des parties prenantes ne soit confisquée dans l’intérêt des
seuls managers ou des seuls actionnaires. La gouvernance partena-
riale implique donc l’organisation de contrepouvoirs : séparation
du président du conseil et du PDG, comités de contrôle interne
sous l’autorité du CA et séparés du management, critères objectifs
et instruments de mesure des performances du management,
agenda sous la responsabilité de la présidence du conseil.

Gouvernance partenariale : actifs intangibles comme sources de création


de valeur et problèmes de valorisation
C’est une vue largement partagée que les facteurs de croissance
se sont déplacés d’une économie industrielle où les actifs tangibles
sont les sources prépondérantes de productivité vers une économie
de services où les actifs intangibles sont déterminants. Les actifs
intangibles sont capables de créer de la valeur à long terme et pour-
tant sont comptabilisés par les entreprises comme des inputs
intermédiaires à court terme. Ils n’apparaissent pas dans les bilans
des entreprises. Cette aporie est un handicap dirimant pour
s’engager dans une croissance inclusive et soutenable. L’enjeu de la
gouvernance partenariale est de le réduire.
Les processus d’apprentissage sont engendrés par des investisse-
ments spécifiques en capital humain, surtout lorsque les nouvelles
128 Michel Aglietta et Xavier Ragot

compétences productives dépendent d’investissements dans la


connaissance tacite. Les employés ont besoin de garanties extra-
contractuelles pour les acquérir et les mettre en œuvre, c’est-à-dire
une participation à la quasi-rente d’innovation qui en découle.
Les complémentarités entre les actifs en tant qu’inputs définis-
sent les équipes de production. Les complémentarités dans la
diversité de l’output créent des économies d’envergure si elles sont
internalisées. Parce que la connaissance requise pour la production
d’un produit est enrichie par une autre production, le modèle
d’entreprise tourné vers l’acquisition de connaissances gagne à la
fertilisation croisée. Lorsque ces autres productions sont faites dans
d’autres entreprises, les fonctions de production ne sont pas sépa-
rables. C’est une base pour organiser des systèmes d’innovation.
Même si les différentes productions sont réalisées dans la même
entreprise, la contribution des facteurs individuels à la création de
valeur est impossible à mesurer. Corrélativement le marché boursier
est incapable de déterminer les valeurs « fondamentales » des stra-
tégies innovantes fondées sur les complémentarités stratégiques.
En outre, les différents types d’actifs intangibles ne sont pas
séparables et additifs. Ainsi la qualité d’une planification straté-
gique (ressource organisationnelle) stimule l’activité de création de
type scientifique (R&D) et non scientifique (innovations de copy-
rights, design et licences). Ces investissements déplacent vers le
haut la frontière technologique des firmes. Or ils ne peuvent être
soutenus sans investissement massif en capital humain. Les
compétences humaines associées apparaissent dans la valeur des
marques. Elles produisent des quasi-rentes en différenciant les
entreprises dans la concurrence monopolistique.
Il n’y a ni mécanisme de marché, ni contrat pour dire comment
les quasi-rentes doivent être distribuées. Il n’y a aucune rationalité
qui puisse justifier que les actionnaires soient privilégiés à
l’encontre des autres partenaires qui apportent des actifs spéci-
fiques. Au contraire, les droits des actionnaires doivent être réduits
puisqu’ils sont compensés par l’avantage de la liquidité à tout
moment pour une firme cotée ou au moment de l’introduction en
bourse pour une start-up.
Ces considérations analytiques indiquent que la gouvernance
partenariale appartient à la théorie des jeux. Il faut modéliser les
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 129

complémentarités stratégiques entre les actifs spécifiques qui


créent les quasi-rentes d’innovation. Un jeu de coordination
devrait déterminer une frontière dynamique de production en
termes économiques et un modèle d’entreprise en termes managé-
riaux sous l’impératif de maximiser la valeur totale de la firme.
Une caractéristique générale des jeux de coordination est la
défaillance de marchés entraînant des équilibres multiples. Une
faillite de gouvernance, due à un principe de gouvernance inadé-
quat, enferme l’économie dans un équilibre inefficient, sans que le
marché puisse savoir s’il existe des équilibres meilleurs et encore
moins les promouvoir. La raison se trouve dans les externalités que
les complémentarités induisent. Quand un mauvais équilibre est
établi, en raison de conflits d’intérêts ou d’un management ineffi-
cace, aucune partie prenante n’a intérêt à bouger individuellement
si elle croit que les autres vont s’en tenir à la situation qui leur est
faite dans l’état existant. Elle y perdrait en essayant de le faire. C’est
la propriété générale de l’équilibre de Nash.
On peut capter la nature du problème à l’aide d’un modèle
générique de Cooper et John appliqué à la gouvernance d’entre-
prise. Considérons une firme regroupant N parties prenantes (i).
Chacune a une fonction d’utilité qui incorpore son intérêt à parti-
ciper à l’activité de la firme. La fonction d’utilité de i dépend de sa
variable de décision ei qui mesure l’intensité de l’investissement de
ses compétences dans la participation à l’activité commune. La
fonction d’utilité dépend aussi de la perception que i a de l’équité
qui ressort du style de management de l’entreprise (ẽ) et de
variables d’état θi (par exemple la position de la firme dans le cycle
des affaires et sa position compétitive dans son secteur). La fonc-
tion d’utilité de la partie prenante i est donc : U (ei, ẽ, θi).
La coordination par la gouvernance conduit à des externalités
positives ou négatives entre les partis prenantes selon que l’une ou
l’autre des inégalités suivantes se produit : ∂U / ∂ẽ > 0 ou ∂U / ∂ẽ < 0.
Le processus mis en mouvement par la gouvernance entraîne une
complémentarité stratégique ou une substituabilité stratégique
selon que l’une ou l’autre des inégalités se produit : ∂2 U / ∂ei ∂ẽ > 0
ou < 0.
Le point fixe du jeu de coordination entre les N parties
prenantes, donc le modèle d’entreprise, est un équilibre de Nash. Il
130 Michel Aglietta et Xavier Ragot

est obtenu lorsque chacun maximise sa fonction d’utilité par


rapport à sa variable de décision en prenant sa perception du style
de gouvernance de l’entreprise et des variables d’état pour
données :
∂U ~
( e i , e , θ i ) = 0 ∀i
∂e i
L’équilibre de Nash est symétrique si toutes les parties prenantes
ont la même perception θ des variables d’état. Les fonctions de
réaction peuvent être dérivées de la maximisation de l’utilité de
chaque partie prenante. Soit ei (ẽ, θ). Elles ont un point fixe
commun : ei (e*, θ) = e*
Si les fonctions de réaction sont monotones, croissantes et non
linéaires, il peut y avoir des interactions multiples avec la première
bissectrice. Toutes les intersections où la pente de la fonction de
réaction est inférieure à la pente de la première bissectrice sont des
équilibres de Nash stables (points A et C sur la figure 2 ci-dessous).
La pente de la fonction de réaction est déterminée par le théo-
rème des fonctions implicites :
~
dei − ∂ 2U / ∂ei ∂e
=
de * ∂ 2U / ∂ei2
Le dénominateur étant négatif pour des fonctions d’utilité
« bien élevées », la pente de la fonction de réaction est positive si et
seulement si :
∂ 2U
~ >0
∂ei ∂e
c’est-à-dire si les rapports entre les parties prenantes dans
l’entreprise sont ceux de la complémentarité stratégique. En ce cas
∂U / ∂ei > 0 lorsque ∂U / ∂ẽ > 0. C’est un résultat crucial de la théorie
de la gouvernance dans des entreprises considérées comme des
groupements humains liés par la complémentarité des activités. La
bonne gouvernance de l’unité centrale de coordination entraîne des
actions auto-renforçantes des porteurs d’actifs spécifiques. Au contraire,
la mauvaise gouvernance, si répandue dans les entreprises
françaises, affaiblit le potentiel de complémentarités entre les actifs
spécifiques. En conséquence les équilibres multiples stables
peuvent être ordonnés selon le niveau d’utilité à l’équilibre de
Nash. Dans le cas de la figure ci-dessus avec deux équilibres :
U ( e *A , e *A ,θ ) < U ( e C
* *
, e C ,θ ). A est un équilibre inefficient, mais stable.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 131

Aucun mécanisme de marché ne peut en sortir une entreprise


piégée par une mauvaise gouvernance.

Figure 2. Complémentarités stratégiques et équilibres multiples

ei

ei (e*,θ)

e*

C’est pourquoi les complémentarités stratégiques qui sont la


réalité des entreprises expliquent bien des ravages engendrés par le
dogme de la valeur actionnariale :
— En premier lieu, la gouvernance dans l’intérêt exclusif des
actionnaires est un principe particulièrement pauvre de gouver-
nance dans une économie de la connaissance, dès lors que de
multiples actifs spécifiques participent à la quasi-rente d’innova-
tion. En présence de complémentarités stratégiques, maximiser la valeur
totale de la firme n’est pas équivalent à maximiser la valeur pour
l’actionnaire. Parce que les intérêts des parties prenantes qui ne sont
pas des actionnaires sont insuffisamment pris en compte dans la
fonction objectif élaborée par le CA de la société, l’entreprise est
sous-performante.
— En second lieu la multiplicité des équilibres de Nash signifie
qu’il n’y a pas une recette optimale pour gérer une entreprise.
Historiquement une grande diversité de types de gouvernance se
sont succédé ou ont coexisté (tableau 1). Les parties prenantes ne
sont pas altruistes. Mais les complémentarités bornent leurs inté-
rêts. C’est pourquoi une bonne gouvernance est celle qui parvient
132 Michel Aglietta et Xavier Ragot

à dégager un intérêt commun en donnant une orientation coopé-


rative à des intérêts en partie complémentaires et en partie
contradictoires. Pour parvenir à un objectif commun acceptable,
donc pour fusionner les intérêts multiples dans une culture
d’entreprise, il faut parvenir à faire prévaloir un sens de l’équité indis-
pensable pour susciter une participation active.

— En troisième lieu, l’unité de coordination stratégique est le


CA. Sa composition et les principes de gouvernance qu’il applique
sont décisifs. Sous l’influence des marchés de capitaux globalisés, le
CA a été capturé par des groupes d’intérêts financiers, mêlant
certains actionnaires influents, les banques d’affaire cherchant à
promouvoir les OPA et le management supérieur des firmes.
L’intérêt à long terme de l’entreprise a disparu et la mauvaise
gouvernance en a résulté. Le problème qui se pose est donc le
suivant : quels actionnaires pour la gouvernance partenariale
capable de relancer l’investissement productif par l’innovation ? Le
tableau 1 fait état de la possibilité d’émergence d’actionnaires
responsables. C’est la question qu’il faut examiner.

Tableau 1. Types de gouvernance d’entreprise

Formes Contrôle interne + Contrôle par le Contrôle par Contrôle par


de contrôle supervision marché boursier actionnaires actionnaires LT
des créanciers médiatisé par prépondérants responsables
fonds d’invest.

Objectif de Maximisation du ROE élevé et


Croissance LT. Maximisation de
la société et rendement des stable. Contrôle
Partage des quasi- la valeur totale de
base de la actions sur le centralisé du cash
rentes entre insiders la firme à LT
valorisation marché boursier flow

Adms. délégués
Participations
Domination par Actionnaires passifs avec mandat
Structure du CA croisées d’intérêts
les hauts dirigeants ou activistes selon précis. Droits de
et contrôle des financiers avec
issus de la les fonds, adms. vote en AG réservés
managers actionnaire de
technostructure indépendants aux actionnaires
référence
impliqués

Objectifs
Contrainte Intérêts financiers
Influence Liquidité des stratégiques
d’endettement. associés. Protection
financière actions facilitant conscients des
Relations de LT contre le marché
sur les sociétés M&A et LBO externalités. Acti-
avec les banques boursier
visme par « voice »

ACTIONNARIAT FAMILIAL
Types de
CORPORATISTE DISPERSE OU OU ELITE PARTENARIAL
capitalisme
PREDATEUR FINANCIERE

Source : Adapté de Michel Aglietta et Antoine Rebérioux, Les dérives du capitalisme financier, Albin Michel, 2004.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 133

3.3. Objectifs sociétaux et actionnaires responsables


Un investisseur responsable est un intermédiaire financier qui
collecte des montants élevés d’épargne et qui développe des straté-
gies d’allocation de cette épargne en reconnaissant les inter-
dépendances entre les évaluations financières et non-financières.
Ces investisseurs comprennent que les tendances lourdes qui
dégradent la vie des sociétés ont des conséquences néfastes à long
terme sur le rendement du capital : changement climatique, rareté
des ressources (eau, énergie, terre arable, forêts), inégalités gigan-
tesques, sous-emploi chronique, vulnérabilités financières et
surtout un doute largement répandu sur la capacité politique à
résoudre les problèmes.
La recherche de stratégies visant à soutenir les rendements des
actifs en incorporant les enjeux de soutenabilité pose un problème
majeur de valorisation aux investisseurs financiers responsables.

Comment créer une valeur financière sous la préoccupation de


la soutenabilité ?
La grande majorité des investisseurs institutionnels s’adonne à
une gestion passive, définie par le portefeuille de marché avec en
conséquence un horizon court et un contrôle trimestriel de perfor-
mance. Or il faut une masse critique suffisante d’investisseurs qui
doivent devenir responsables pour que des effets macroécono-
miques significatifs se manifestent. L’évolution ne peut être que
progressive par mise en évidence de la valeur créée par la prise en
compte des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouver-
nance). Les avantages peuvent être obtenus par l’allocation d’actifs
elle-même et par l’engagement dans la gouvernance des entre-
prises. Il s’agit d’internaliser les externalités pour donner une
valeur financière aux préoccupations de soutenabilité. Ces investis-
seurs doivent donc reconnaître l’influence des évaluations extra-
financières dans l’évaluation financière.
Les externalités font porter des risques, technologiques, sociaux
et environnementaux qui se développent dans la durée et sont
chargés d’irréversibilités (changement climatique, hystérésis du
chômage de longue durée sur la qualité de la main-d’œuvre, longue
période de désendettement). Les investisseurs responsables doivent
donc avoir des horizons longs pour évaluer les performances de
leurs portefeuilles. C’est sur des horizons supérieurs à 5 ans qu’il est
134 Michel Aglietta et Xavier Ragot

possible d’observer les rendements supérieurs délivrés par les entre-


prises qui ont une gouvernance guidée par les critères ESG20.
Les investisseurs responsables doivent donc internaliser ces
externalités pour faire valoir les critères ESG. Ils sont conduits à
s’impliquer dans la gouvernance des entreprises où ils investisse-
ment pour infléchir les modèles de gestion dans le sens d’une
sensibilité aux critères ESG. Ils doivent aussi se doter d’instruments
pour évaluer l’impact des externalités positives et négatives sur les
rendements internes des projets d’investissement des entreprises21.
Ils doivent enfin se doter de référents éthiques pour guider leurs
stratégies conformément à leur devoir fiduciaire vis-à-vis des épar-
gnants bénéficiaires de leurs services. Ce devoir est la préservation
à long terme du capital qui leur a été confié par immunisation de
leur passif. Ce devoir fiduciaire a été transgressé par les investis-
seurs institutionnels qui ont géré leur portefeuille selon les
errances des marchés boursiers et qui ont donc participé aux bulles
financières et fait subir ensuite aux épargnants l’effondrement de
la valeur des actifs22.
En poursuivant de manière conséquente une stratégie de long
terme, les investisseurs responsables mettent en place une couver-
ture inter-temporelle de leur portefeuille pour bénéficier des effets
de retour vers la moyenne des marchés boursiers23. Ils réduisent le
risque de volatilité de leur portefeuille et, s’ils sont assez
nombreux, peuvent aider à stabiliser le marché lui-même. Mais
pour cela il ne faut pas se laisser emporter par le momentum dans les
phases euphoriques. Il faut donc analyser les tendances de long
terme des cours, en déduire une prospective pour les cinq années à
venir, déterminer un corridor autour de cette évolution moyenne
projetée qui définira les points d’achat à la baisse et de vente à la
hausse des actions.

20. Soros G. (2008), « The new paradigm for financial markets », NY, Public Affairs.
21. Investment Leaders Group (2014), The value of responsible investment, University of
Cambridge, Institute for Sustainability Leadership.
22. Sraks L. T. (2009), « EFA keynote speech; corporate governance and corporate social
responsibility: what do investors care about? What should investors care about », Financial
Review 44 (4), pp. 461-468.
23. Campbell J. et Viceira L. (2002), Strategic asset allocation. Portfolio choice for long term
investors, Oxford University Press.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 135

Sur ce socle il est possible de greffer prudemment une déforma-


tion du portefeuille pour tenir compte de la sous-estimation des
facteurs ESG sur la valeur des entreprises dans le portefeuille de
marché. Pour cela les investisseurs responsables doivent encou-
rager et financer la recherche sur les notations ESG et en tenir
compte dans leurs allocations stratégiques, de manière à aboutir à
des allocations que l’on peut appeler « ESG smart ? »24.

Plusieurs techniques sont possibles selon le degré de conviction


de l’investisseur et donc des directives qu’il transmet à ses gérants
délégués. Il est possible de déformer les pondérations pour sous-
représenter les entreprises exposées à des risques de soutenabilité et
de surreprésenter celles qui ont une préoccupation affirmée et
observable pour réduire ces risques. Si l’ambition est plus grande et
si les notations fournies par les agences extra financières
deviennent crédibles, c’est un benchmark délibérément orienté ESG
que l’investisseur peut construire, de manière à modeler le porte-
feuille entier vers les entreprises qui ont une exposition favorable
aux facteurs de soutenabilité.

Aller plus loin c’est entrer bien moins timidement dans


l’univers des actifs alternatifs que les investisseurs institutionnels
ne l’ont fait jusqu’ici. Il importe alors de cibler des enjeux et des
secteurs d’investissements stratégiques en fonction d’une prospec-
tive macroéconomique sur les déterminants futurs des
investissements d’un régime de croissance soutenable : technolo-
gies propres, infrastructures bas carbone, reforestation, économie
circulaire et recyclage, agriculture compatible avec la biodiversité.
La traduction financière de ces choix peut être une composante
dédiée dans le portefeuille stratégique par classe d’actifs, ou le
recours à la structure « core /satellites » en créant des fonds de
private equity et de venture capital. Mais il faut que les investisseurs
responsables se rappellent toujours l’importance de l’influence
qu’ils doivent exercer sur les entreprises pour améliorer la perfor-
mance de leur allocation alternative. Des investisseurs avec des
portefeuilles diversifiés doivent inciter les entreprises à s’organiser
en réseaux pour mieux internaliser les externalités, par exemple

24. Lake R., in ILG publication [Link]., chapter 3, « The investment case for responsibility »,
p. 30.
136 Michel Aglietta et Xavier Ragot

pour réduire les coûts de la pollution. C’est le principe même de


l’économie circulaire.
Arrivés à ce point, il est clair que les investisseurs responsables
ont des exigences à l’égard des pouvoirs publics. Ceux-ci doivent
procurer le cadre réglementaire et les conventions comptables
permettant aux investisseurs de se placer dans un horizon
temporel long et de développer leurs stratégies sans être perturbés
par des contraintes réglementaires et des conventions comptables
inadaptées. Les investisseurs responsables attendent aussi des
pouvoirs publics qu’ils créent des véhicules d’investissement et des
instruments de partage des risques pour pouvoir engager des
montants plus élevés de capital aux enjeux de soutenabilité dans la
transition vers une économie bas carbone

Création de nouveaux canaux et de nouveaux instruments de


financement non bancaire adaptés au cycle de vie des entreprises
Un enjeu de première importance est d’augmenter le nombre
d’entreprises innovatrices et la probabilité qu’elles croissent
jusqu’à l’introduction en bourse. Il faut donc adapter le finance-
ment au cycle de vie des entreprises en disposant de la meilleure
organisation financière à chaque étape.
Le financement d’amorçage à la naissance des entreprises et
dans la première étape de vie est la finance d’amorçage : elle
comprend l’apport du fondateur et de sa famille, la micro finance,
les business angels. Le nombre de business angels en France est beau-
coup trop faible. Le capital familial ne s’implique pas suffisamment
dans bien des cas pour protéger l’entreprise dans une phase fragile.
La deuxième phase, celle du développement des startups dépend
encore beaucoup d’un monitoring de gestion par l’expérience
d’individus qui ont auparavant mené de telles affaires avec succès.
Elle demande aussi un investissement en fonds propres bien plus
important que l’amorçage. C’est le domaine du venture capital. Ces
fonds spécialisés peuvent provenir de pools d’investisseurs indivi-
duels ou de fonds dédiés que les investisseurs de long terme ont
créé comme éléments de leur allocation en actifs alternatifs. Dans
cette phase les risques sont les plus élevés. C’est pourquoi les fonds
de venture capital doivent avoir une taille suffisante pour suivre au
moins une dizaine de projets de manière à surcompenser les entre-
prises qui font faillite par les très hautes rentabilités des entreprises
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 137

qui embrayent leur développement sur la commercialisation et


entrent dans la phase de très forte croissance de la courbe logis-
tique de la demande pour leurs produits.
La phase de croissance rapide est celle qui demande l’apport en
capital hors marché le plus élevé. Cet apport doit permettre la
sortie profitable du venture capital. Il existe deux formes possibles
d’apport en fonds propres à ce stade : les placements privés de
sociétés de gestion de fortune et les fonds de private equity (PE) créés
par les investisseurs de long terme. Ce sont surtout les seconds qui
sont essentiels. Contrairement au PE des années 2000 qui étaient
constituées de fonds prédateurs de LBO (leveraged buy-outs) opérant
essentiellement par dettes sur des entreprises matures, les fonds PE
considérés ici sont de purs investisseurs en capital. Une initiative
intéressante est le fonds PE créé conjointement par la CDC fran-
çaise et la CDB chinoise pour investir moitié moitié dans des PME
françaises et chinoises. L’essor du PE sous l’égide des grands inves-
tisseurs non-bancaires sera probablement l’une des voies de
stimulation de l’innovation bottom up dans les années à venir.
L’introduction en bourse est la phase ultime où ces modes de
financement cèdent le pas à l’apport de fonds propres à travers le
marché boursier pour des entreprises en vitesse de croisière. C’est là
que l’importance des investisseurs de long terme est grande pour
éviter que les entreprises ne tombent sous la coupe du shadow
banking. On a vu plus haut quelle allocation stratégique pouvait
protéger les entreprises devenues des sociétés « publiques » par
actions des fluctuations du cycle financier. Il n’empêche que ces
ETI ont besoin de dettes. Il faut donc mettre en pratique des tech-
niques appropriées pour limiter le coût du crédit : titres de dettes
garantis par des actifs (asset finance) et titrisation de crédits.
Enfin l’introduction sur les bourses européennes est prohibitive
pour les PME. Le coût de transaction est extravagant. Pour lever 5
millions d’euros de capital il faut payer 300 000 euros de frais !
Jusqu’ici toutes les tentatives nationales de créer un marché spécia-
lisé offrant les services du NASDAQ ont échoué. Saluons la
tentative européenne de création de la plateforme publique Enter
Next en avril 2013.
Le financement par dette doit aussi pouvoir être diversifié grâce
à des marchés de dettes capables d’apporter un large spectre
138 Michel Aglietta et Xavier Ragot

d’instruments financiers. Il est possible d’approfondir les marchés


d’obligations corporate à de nouvelles catégories d’entreprises et
développer la titrisation des dettes à long terme grâce à des
structures de marché robustes et une régulation exigeante : stan-
dardisation des produits, supervision de l’évaluation à toutes les
étapes, centralisation de la compensation et du règlement, appels
de marge, obligations pour les banques qui fabriquent les crédits
structurés de conserver la tranche equity au bilan avec capital
réglementaire.
Pour inciter les banques à porter le crédit structuré au-delà de la
tranche equity, la banque centrale pourrait accepter en collatéral du
refinancement des ABS (asset-backed securities) « plain vanilla »,
c’est-à-dire homogènes et standard, dont le processus de titrisation
est rigoureusement supervisé par les autorités européennes de régu-
lation des marchés.
Ces différentes avancées créeraient progressivement une
nouvelle intermédiation financière où la coopération publique-
privée aurait toute sa place. Il est possible de mobiliser le capital du
secteur privé et son expertise dans les montages financiers et le
suivi des projets d’investissement de long terme avec des garanties
de risque et des provisions de financement de soudure (bridge
finance) pour amortir le risque élevé des phases initiales des projets.
On peut donner plus d’ampleur aux initiatives récentes pour faire
jouer au secteur public cette fonction d’amorçage et de garantie.
Pour cela il est possible de créer des banques de développement
spécialisées avec des mandats de long terme : banques d’infrastruc-
ture, banques vertes, banques publiques de financement des PME
qui fourniraient un financement indirect via des garanties au
secteur financier privé engagé dans des financements longs et
risqués.
Il est possible de construire une intermédiation financière au
service d’un projet de croissance à condition de faire évoluer les
règles de la finance, prudentielles et comptables. Le rôle de la
puissance publique est essentiel dans l’établissement d’une inter-
médiation financière adaptée à la collaboration des acteurs publics
et privés dans les projets d’investissement décentralisés.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 139

4. Systèmes d’innovation et implantation territoriale


Le modèle théorique qui démontre la multiplicité des modes de
gouvernance a mis en évidence un résultat important pour la
compréhension des liens entre micro et macro économie. La
complémentarité stratégique entre actifs spécifiques, qui crée un
savoir collectif organisationnel, produit la complémentarité entre
activités économiques. Lorsque la coopération qui rend cette
complémentarité efficace dépasse les frontières de l’entreprise, les
fonctions de production des entreprises ne sont pas indépen-
dantes. Elles participent d’un même système industriel qui a reçu
différentes appellations : cluster, pôle de compétitivité, réseau
d’entreprise.

4.1. Systèmes d’innovation, compétitivité et croissance


Les correspondances entre les conditions microéconomiques et
les caractères macroéconomiques de la croissance sont alors boule-
versées par rapport à la théorie néo-classique de la croissance
exogène. C’est le domaine de la croissance endogène.
Dans le monde de la croissance exogène, les fonctions de
production des entreprises sont indépendantes et sont telles que la
productivité marginale du capital décroît avec l’accumulation. Les
entreprises ne sont liées que par les marchés. À l’équilibre de
concurrence parfaite les productivités marginales sont égalisées. Il
s’ensuit que lorsque la combinaison factorielle d’équilibre est
atteinte, la croissance de long terme de l’ensemble de l’économie
est indépendante de l’accumulation. Elle ne dépend plus que de
déterminants exogènes : un progrès technique qui se diffuse
mystérieusement (la productivité globale des facteurs discutée dans
la première partie de ce texte) et la croissance de la force de travail.
En croissance endogène les firmes sont organisées de manière à
ce que la complémentarité stratégique entre elles produise des
externalités positives de réseaux. La baisse de la productivité margi-
nale du capital dans chaque firme appartenant au réseau est
contrecarrée par la technologie incorporée dans le capital d’inno-
vation accumulé par l’ensemble du réseau.
La production par travailleur de la firme i est : y it = At k itα , où α
est l’élasticité de la production au capital. Le progrès technique
dont la firme bénéficie est produit par l’investissement d’innova-
140 Michel Aglietta et Xavier Ragot

tion de l’ensemble des firmes : At = Ak tβ , où β est l’élasticité du


progrès technique au capital d’innovation. La production de
chaque entreprise dépend donc du capital investi dans l’ensemble
du réseau d’entreprises : y it = Ak tβ k itα . Si l’on suppose que les firmes
sont de même taille, la production totale par travailleur du réseau
est : yt = Aktα + β . Il n’y a pas de raison que la productivité marginale
du capital décroisse. Si l’intensité de l’innovation est assez forte, les
rendements peuvent être croissants. Dans le cas limite où α + β = 1,
le rendement marginal du capital est constant : yt = Akt. Dès lors
que l’on sort de la malédiction des rendements marginaux décrois-
sants, la croissance globale devient une trajectoire dépendante du
sentier. La croissance de long terme dépend des conditions
initiales, donc de l’état de la demande et des anticipations, incor-
porées dans la gouvernance des entreprises, qui conduisent les
firmes à innover ou à ne pas innover. On est dans l’univers des
équilibres multiples conduisant à redéfinir ce qu’est la compétiti-
vité macroéconomique et les politiques qui la renforcent. Le lien
entre systèmes d’innovation et croissance endogène réhabilite
complètement le rôle de la politique industrielle.
En croissance endogène les avantages comparatifs ne sont pas
donnés. Ils sont produits et renouvelés de manière endogène par
des processus générateurs de rendements croissants, appelés inno-
vations (technologiques et organisationnelles), qui contrecarrent la
baisse de la productivité marginale du capital au fur et à mesure
qu’il s’accumule. L’interaction de l’accumulation du capital et de la
production d’innovations aboutit au cercle vertueux de la crois-
sance endogène qui a un impact macro :

Demande ↑
Investissement ↑ Productivité ↑ Prix
anticipée ↑

Compétitivités-prix et hors-prix sont intimement imbriquées


dans ce schéma par l’investissement d’innovation qui élève la
productivité. La logique de ce cercle vertueux peut être appelée
industrielle. Elle n’est pas cantonnée à des secteurs particuliers de
l’économie. L’ensemble des activités qui y participent est le système
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 141

industriel. La politique industrielle est l’ensemble des coordinations


requises entre les activités pour maximiser la performance globale
du système industriel.
Se pose alors un problème redoutable : quelles combinaisons de
politiques industrielles et de modèles de gouvernance des entre-
prises créent des systèmes d’innovation efficaces ?

4.2. Enseignements de systèmes d’innovation en Europe :


le Mittelstand allemand et les expériences scandinaves
Le Fonds Stratégique d’Investissement (FSI), codétenu par la
Caisse des Dépôts et par l’État, est un investisseur stratégique de
long terme pour promouvoir l’innovation dans les entreprises. Dans
le but d’éclairer les principes de ses interventions qui se veulent
structurantes sur le tissu productif français, le FSI a commandé à des
consultants une étude détaillée sur le Mittelstand25.

Figure 3. Le cercle vertueux du Mittelstand : un écosystème auto-reproduit

Innovation
incrémentale :
perfection
du banal Maintien
Spécialisation des parts
sur la chaîne de marché
de valeur mondiales

Qualité des
actifs
immatériels

Marges
Indépendance
élevées et
stratégique stables
Continuité du
contrôle
capitalistique

À partir d’une analyse minutieuse des complémentarités straté-


giques et de leur impact sur les performances économiques qui, en
retour, confortent les principes de bonne gouvernance dans le
réseau des firmes, les auteurs dégagent le schéma des interrelations
qui produit la compétitivité macroéconomique. Ce modèle est aux

25. Pour un nouveau regard sur le Mittelstand, par Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz, la
Documentation française, octobre 2012.
142 Michel Aglietta et Xavier Ragot

antipodes des baisses de coût du travail aujourd’hui considérées


comme le mode exclusif de « politiques structurelles » par le
gouvernement français et d’autres gouvernements en Europe.
Le Mittelstand est un écosystème industriel où les différentes
relations se confortent mutuellement pour garantir la conservation
et la cohérence du système. La gouvernance partenariale apparaît
dans le rôle central de la qualité des actifs immatériels et leur lien
organique avec le contrôle capitalistique stable parce qu’immu-
nisée des perturbations des marchés financiers, c’est-à-dire protégé
des raids des hedge funds, fonds vautours et autres fonds d’investis-
sement uniquement intéressés par les gains financiers de trading.
Cela implique que les promoteurs d’actifs immatériels participent à
l’élaboration des décisions stratégiques.
Les entreprises sont liées dans des réseaux régionaux. La mise en
commun du capital d’innovation (ktβ ) se fait dans des centres tech-
nologiques régionaux, la formation des compétences dans des
centres d’apprentissage cogérés entre le groupement des entre-
prises et les unions syndicales. Il en résulte la définition de
qualifications qui sont à la fois spécifiques au domaine d’innova-
tion considéré et transférables entre les entreprises du réseau. Il en
résulte une forte complémentarité entre la production des connais-
sances, c’est-à-dire les innovations incrémentales dans la
production des biens d’équipement, et la formation du capital
humain pour l’application commerciale des techniques.
Le financement de l’innovation peut compter sur un puissant
apport public par le truchement de la KfW (institut de crédit pour
la reconstruction fondé en 1948 qui bénéficie de la garantie de
l’État fédéral). La KfW s’insère donc dans le système industriel alle-
mand et en tire une forte rentabilité, en s’associant aux Hausbanks
des entreprises du Mittelstand pour financer le risque d’innovation
et les projets de développement durable. Par les liens de long terme
avec les entreprises, le modèle de financement participe à l’indé-
pendance stratégique du système, mais ce n’est pas le modèle de
financement qui crée le tissu des PME innovatrices. La finance est à
sa place, c’est-à-dire subordonnée.
L’indépendance stratégique du système est la caractéristique
fondamentale. Elle garantit une spécialisation solide sur la chaîne
de valeur grâce à l’innovation incrémentale en continu. Cela
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 143

permet de maintenir les parts de marché mondiales à un haut


niveau de valeur ajoutée (vendre cher le travail allemand) dont
résultent des marges élevées. Celles-ci garantissent un autofinance-
ment qui assure aux entreprises une position haute dans la
négociation des contrats financiers pour les apports complémen-
taires de finance externe.
Trois leçons majeures de ce système d’innovation sont à retenir.
En premier lieu l’innovation est le plus souvent incrémentale à
partir d’une base industrielle maîtrisée. En second lieu de petites
niches au niveau national peuvent produire des marchés globaux
très profitables. En troisième lieu on peut préserver une large
gamme des marchés de la concurrence des pays émergents si l’on
sait innover sur ses points forts.
Les Scandinaves n’ont pas un modèle type. Ils expérimentent
dans plusieurs directions. Mais ils sont guidés par un principe fort :
l’innovation sociale est le facteur déterminant de la compétitivité.
La qualité du capital humain, l’efficacité de l’action publique et
l’insertion sociale sont les conditions du succès. L’insertion sociale
est obtenue par la compatibilité de plusieurs types de politiques qui
font l’objet d’un large accord parlementaire : la stricte égalité
femmes/hommes dans l’emploi, la mobilité professionnelle, la
fiscalité incitative de la prise de risque dans la création d’entre-
prises, le congé parental et le service public universel pour les
enfants préscolarisés. La cellule de base de la société est donc la
famille nucléaire post-moderne à double carrière.
La flexisécurité n’est efficace que par un énorme effort public de
formation et de recyclage des travailleurs pour éradiquer le
chômage de longue durée. L’insertion sociale dépend d’une inté-
gration étroite des systèmes éducatifs primaire et secondaire. Le
soutien pédagogique personnalisé est développé pour combattre
l’exclusion dès la première étape de la scolarisation. Priorité est
donnée à l’apprentissage de groupe et à la créativité sur la compéti-
tion individuelle des notes et l’obsession du classement.
Les entreprises globales cherchent à s’adapter aux mutations
mondiales sans toujours y parvenir (le contre-exemple de Nokia).
Mais le capitalisme familial dans les grandes entreprises sauvegarde
l’ancrage territorial et la gouvernance partenariale dans des organi-
sations horizontales coopératives.
144 Michel Aglietta et Xavier Ragot

L’aptitude aux changements s’est manifestée en Finlande. Après


le déclin de Nokia, les pouvoirs publics ont cherché à susciter
l’esprit d’entreprise pour promouvoir l’innovation bottom up par la
création des startups. Le mouvement de « l’été des startups » en
2010 a cherché à accélérer la création d’entreprises innovantes en
organisant une plateforme de services (conseils de pools de business
angels, fonds de venture capital pour consolider le développement
d’entreprises naissantes et connexions internationales). Cette
plateforme est cofinancée par la fédération patronale, le gouverne-
ment et les universités. Ainsi le déclin de Nokia a-t-il suscité
300 startups fondées par d’anciens employés dans la robotique et le
recyclage automatique.

4.3. Besoin d’une stratégie industrielle insérée dans les territoires


La question macroéconomique de la basse croissance se polarise
sur l’investissement productif sinistré. Mais il ne s’agit pas que de
quantité. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement un plus de crois-
sance, c’est surtout une nouvelle frontière de la croissance. La
compétitivité de l’Europe sera confortée si l’on est capable d’ouvrir
la voie du développement durable. Il faut le comprendre comme
un principe d’innovation générique qui inspire une stratégie
permettant de re-territorialiser l’industrie et d’engendrer des flux
d’innovations incrémentales.
Les fameuses réformes structurelles doivent lier étroitement les
politiques environnementales et les initiatives sociales dans la
ligne des expériences scandinaves pour créer le ferment de la muta-
tion de la gouvernance dans le sens partenarial et pour densifier les
systèmes d’innovation dans les territoires.
Il revient aux organes politiques régionaux de rehausser leurs
responsabilités pour promouvoir un nouvel état d’esprit. Cela
implique d’organiser des débats associant des entreprises, des
responsables politiques et des représentants de la société civile pour
produire une compétence collective26. Il s’agit de se doter d’une
expertise capable de détecter des avantages compétitifs régionaux
pouvant porter des systèmes d’innovation. Cette expertise doit

26. De telles initiatives dans la région Midi-Pyrénées sont rapportées par Gabriel Colletis dans
son ouvrage : L’urgence industrielle, Le Bord De L’Eau, 2012. On trouve aussi cette mobilisation
des élus locaux et des milieux professionnels dans la région Rhône-Alpes et particulièrement à
Lyon Métropole.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 145

pouvoir définir des critères explicites de performance et faire des


évaluations périodiques de la réalisation des projets retenus.
L’implication des acteurs locaux dans la politique d’innovation
nationale devrait donc être bien plus grande pour que les appuis
étatiques soient efficaces. Pour l’heure les résultats en France sont
décevants. La R&D des entreprises est bien trop faible, témoignant
de l’insuffisance de la poussée bottom up de l’innovation. Les
ressources humaines ne sont gérées ni dans le système éducatif, ni
dans les entreprises, dans le sens de l’amélioration des compétences
collectives. À la fois l'apprentissage et la formation continue ne
permettent pas l'amélioration continue des compétences et qualifi-
cations. Les restructurations sous la pression de l’insuffisance globale
de demande détruisent les emplois et les capacités cognitives.
Concevoir une politique industrielle pour la croissance soute-
nable, c’est d’abord faire des territoires des espaces de coopération
des acteurs pour gérer les mutations économiques. C’est pourquoi
il est essentiel que les grandes entreprises soient insérées dans le
tissu productif et que leurs centres de décision y soient étroitement
reliés. A contrario, le découplage des grandes entreprises françaises
du territoire national est un obstacle dirimant au renforcement de
la compétitivité du territoire national.
Les territoires doivent devenir ou redevenir les principaux
acteurs économiques du renouveau industriel en articulant les stra-
tégies des entreprises et les objectifs de développement durable
dans la création et l’essor des systèmes d’innovation27.
Les territoires apportent des externalités positives par les effets
d’agglomération, de réseaux et par les activités intensives en infor-
mation. Ils doivent être organisés de manière à contenir les effets
externes négatifs de la congestion. La matrice de cette organisation
est, bien sûr, le modèle économique urbain. Les villes produisent
les interactions de proximité mais aussi à distance par les technolo-
gies de l’information (proximité virtuelle). Elles subissent les forces
de dispersion à cause du prix du foncier qui entraîne l’étalement,
principale source de gaspillage énergétique et de temps. Il s’ensuit
que la planification urbaine est le socle sur lequel des systèmes
d’innovation peuvent s’édifier.

27. Une mission officielle des services du Premier Ministre confiée à Jean-Pierre Aubert a abouti
à un rapport remarquable : Mutations économiques et territoires, septembre 2014.
146 Michel Aglietta et Xavier Ragot

Les villes efficaces sont les villes denses qui réduisent durée et
distance des déplacements quotidiens et qui agglomèrent les
services intensifs en capital intangible, sources de connaissances
collectives tacites. Elles impliquent d’éviter les coûts de la conges-
tion par des politiques de mobilité qui réduisent drastiquement
l’impact carbone. Ce sont aussi pour les grandes métropoles les
villes multipolaires où l’étalement est remplacé par un maillage en
réseau organisé le long de voies de communication naturelles ou
produites par des infrastructures publiques. L’essentiel est que les
différents centres urbains d’une même méga-cité (système de villes)
soient porteurs d’activités complémentaires et reliés par des multi
modes de transport : proscrire autant que possible les cités dortoir
et l’usage intensif de l’automobile individuelle et des transports
routiers de marchandises.
C’est pourquoi la rénovation des bâtiments et la mobilité
urbaine sont les enjeux primordiaux d’un modèle économique
combinant l’efficacité énergétique et la réduction drastique des
nuisances environnementales. L’articulation des niveaux de déci-
sion politiques pour promouvoir ces innovations est très claire. Les
investissements innovateurs requièrent l’institution d’un prix du
carbone suffisamment élevé et l’abrogation de toutes les réglemen-
tations et subventions qui favorisent le gaspillage énergétique et
l’usage des combustibles les plus polluants. La baisse profonde du
prix des énergies fossiles est une opportunité pour le faire. Le chan-
gement radical des prix relatifs de l’énergie qui en résulterait serait
l’incitation décisive pour changer de régime de croissance. Elle
ouvrirait la voie à une mutation des services de mobilité.
La mobilité urbaine est un domaine qui permet de bien
comprendre le sens de l’innovation qui est une transformation
conduisant au changement des modes de vie. En investissant dans
les modèles économiques de la mobilité bas carbone, on accélère
les changements qui émergent dans le comportement des utilisa-
teurs. Depuis que les automobiles individuelles sont devenues les
principaux véhicules du déplacement urbain et ont favorisé l’étale-
ment des villes après la Seconde Guerre mondiale, la propriété des
moyens de transport a été l’objet qui a structuré les normes de
consommation. La transformation qu’implique le modèle urbain
de la transition énergétique et climatique est l’émergence d’un
comportement considérant la demande de mobilité comme un
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 147

bien commun28. Il s’ensuit que l’innovation va faire éclater les


frontières sectorielles. Au lieu de fournisseurs de service de trans-
port unimodal, vont apparaître des opérateurs d’intermodalité sur
les territoires où la gestion des interconnexions est cruciale.

Il en résulterait une réduction drastique du surdimensionne-


ment du parc automobile, la reconquête du sol gaspillé par le
parcage des véhicules dont le temps d’utilisation est faible et la
mutualisation des coûts d’achat, d’entretien et d’usage. Des plate-
formes Internet publiques ou privées géreraient les abonnements
et les paiements au déplacement liés au covoiturage ou à l’auto
partage des véhicules. Les bus et tramways en sites propres pour-
raient se développer pour compléter la gamme des moyens de
transport de courte distance. Le redéploiement de l’espace recon-
quis sur la dictature de l’automobile individuelle pourrait accroître
les superficies des espaces verts nécessaires pour résister aux vagues
de chaleur du milieu de ce siècle.

Dans la mutation de la fonction transport, l’imbrication de


l’industrie et des services est donc totale puisqu’elle modifierait la
structure des villes. Du côté de l’efficacité énergétique, les véhicules
à énergie fossile ne devraient dépasser une consommation de plus
de 2 litres d’essence aux 100 kilomètres, les véhicules hybrides
devraient être privilégiés, les investissements dans les stations-
service de recharge de batterie devraient se substituer aux stations-
service d’essence et à plus long terme être remplacés par les piles à
combustible. Les transports intercités dans une même mégapole
multipolaire devraient privilégier le rail avec des trains électriques
rapides. L’investissement dans un maillage de trains à grande
vitesse entre métropoles européennes est indispensable à l’intégra-
tion du territoire européen.

La politique industrielle envers les territoires a pour caractéris-


tique en France la grande diversité des acteurs. Des services
déconcentrés de l'État, des collectivités locales ou des politiques des
pôles de compétitivité, l'observateur ne peut qu'être frappé du
grand nombre d'interlocuteurs auxquels les entreprises doivent
s'adresser. Au-delà de la simplification nécessaire, il convient de
s'interroger sur la finalité des actions publiques. Une politique

28. Stratégies des entreprises pour le climat. Mobilité, rapport DPE, novembre 2014.
148 Michel Aglietta et Xavier Ragot

d'aménagement du territoire est nécessaire pour organiser la mobi-


lité des travailleurs, éviter les effets de congestion et favoriser la
transition vers la mobilité bas carbone, comme il a déjà été dit.
Ensuite, l'évolution économique des territoires doit être anticipée
plusieurs mois, voire des années, à l'avance afin de permettre
l'évolution des qualifications, les mobilités professionnelles néces-
saires, le rapprochement de centres de recherche, etc. Ce temps du
projet n'est pas incompatible avec l'incertitude incontournable de
tout projet économique. Il s'agit précisément de coordonner les
acteurs pour maximiser les changes de succès. De ce fait, la poli-
tique envers les territoires ne peut se résumer aux pôles de
compétitivité. Il faut coordonner les outils pour penser l'insertion
locale des travailleurs, des travailleuses et de leurs enfants, anticiper
l'évolution des qualifications, l'implantation des entreprises, l'accès
aux financements avec la BPI et aux acteurs de l'investissement
responsable. Enfin, la réussite des territoires dépend souvent d'une
alchimie complexe entre les orientations stratégiques de grandes
entreprises, des avantages initiaux des territoires, renforcés par des
politiques publiques, et d'un réseau de PME dynamiques. Toute la
démographie des entreprises doit être mobilisée dans les territoires,
avec une attention particulière à l'évolution des PME en ETI. Il ne
s'agit pas de créer d'autres institutions dans un environnement déjà
saturé. Il s'agit, au contraire, d'accepter les différences des modes de
coordination au sein des territoires et d'accompagner les dyna-
miques portées par les acteurs locaux. La coordination des actions
publiques doit être un multiplicateur des énergies locales portées
suivant les endroits par les régions, les métropoles ou les réseaux
d'entreprises.
Enfin, certains territoires sont plus fragiles que d'autres du fait
de leur spécialisation économique. L'économie des certains terri-
toires repose parfois sur un secteur d'activité particulièrement sujet
à l'évolution de la concurrence internationale. L'évolution de ces
territoires demande parfois des ressources que seul l'État peut
orienter. La localisation de centres de recherche, l'incitation à
l'implantation d'investissements directs étrangers et des aides
économiques spécifiques peuvent aider à la diversification écono-
mique des territoires à risque. Ainsi, si la coordination des actions
publiques doit être un multiplicateur des énergies locales, il reste
toujours un rôle résiduel à l'État pour aider à l'adaptation des terri-
toires les plus fragiles.
Érosion du tissu productif en France : causes et remèdes 149

4.4. Les territoires et l’économie circulaire29


L’économie circulaire est un principe d’organisation de
l’économie pour répondre à l’épuisement des ressources naturelles
et à la dégradation des écosystèmes. Au-delà du changement clima-
tique, la surexploitation des écosystèmes et des ressources
naturelles finies n’est pas régulée par les marchés. Le coût social de
reproduction des ressources renouvelables (eau, forêts, ressources
halieutiques, épuisement et artificialisation des sols) n’est pas plei-
nement ou pas du tout pris en compte par la comptabilité.
L’économie circulaire, fondée sur le recyclage, est une transforma-
tion des systèmes productifs pour accroître l’efficacité de l’usage
des ressources. Les producteurs doivent porter la responsabilité de
la gestion de leurs déchets. Des réglementations doivent conduire à
internaliser les externalités environnementales. Parce que le recy-
clage est un principe territorial de mise en réseaux d’entreprises,
c’est un vecteur pour organiser des systèmes d’innovation.
En effet, l’économie circulaire est un vecteur de restructuration
des activités économiques dans les territoires. Elle re-territorialise
la production, car ce qui est un déchet pour une activité devient un
input pour une autre dans des échanges en boucle. C’est donc un
système industriel organisé en boucles de rétroaction. Elle accroît
ainsi la productivité de l’usage des flux de matières. C’est donc un
principe d’intégration de l’écologie et de l’économie. Il revient aux
pouvoirs politiques locaux de mettre en réseaux des collectivités
publiques, des associations de citoyens et des entreprises pour
produire une intelligence collective capable de produire des inno-
vations bottom up dans ce domaine.

4.5. Conclusion sur l’implantation territoriale des systèmes


d’innovation
Planifier le renouvellement des espaces urbains en prenant en
compte les flux de matières minimise la pression sur la biodiversité
qu’exerce une urbanisation non-maîtrisée. C’est toute la logique
du régime de croissance fondé sur la financiarisation, entièrement
focalisé sur la productivité intensive en capital mais ignorant le

29. La recherche sur l’économie circulaire a produit un document de synthèse par Vincent
Aurez et Jean-Claude Lévy, Economie circulaire, écologie et reconstruction industrielle ?, Éditions
CNCD, Paris, 2013.
150 Michel Aglietta et Xavier Ragot

gaspillage des catégories de capital qui n’ont pas de droits de


propriété privés et donc échappent à la comptabilité des actifs, qui
doit être remise en cause pour s’engager sur la voie de la croissance
soutenable.
Une croissance soutenable doit être financièrement robuste. Or,
à l’heure actuelle ni les politiques macroéconomiques, ni les
formes de l’intermédiation financière ne sont adéquates. En amont
de ces questions, la voie de la croissance soutenable requiert un
approfondissement de la démocratie. La dualité du couple État-
marché est radicalement insuffisante. Le troisième terme qui est le
sens du bien commun30 est la matrice de cet approfondissement.
La démocratie concrète, insérée dans les territoires, construit
l’intelligence stratégique qui permet seule de concevoir et réaliser
les synergies éco-industrielles.
Au plan philosophique, le Commun comme tiers, troisième
domaine des relations humaines en interaction avec le marché et
avec l’État, remet radicalement en cause les fondements de la
prétention dominante de la science économique, c’est-à-dire les
prétendus fondements microéconomiques de la macroéconomie.
Dès lors que les individus ne sont pas des monades qui portent en
eux la totalité de leurs aspirations dans l’indépendance de celles des
autres, le marché ne peut s’autonomiser des autres formes du lien
social. C’est de l’appréhension du système socio-économique qu’il
faut partir. C’est de l’interdépendance des trois champs, le public,
le commun et le marché que peut se construire la démocratie
d’interaction capable de lever un rempart contre le fondamenta-
lisme du marché qui menace, à terme, d'appauvrir les valeurs de
nos sociétés31. Pour survivre aux périls systémiques du XXIe siècle,
il faut revisiter l’œuvre de Polanyi : « l’économie n’a de vérité et de
contribution au bien-être humain qu’insérée dans le social ».

30. Voir « la grande appropriation et le retour des communs », chapitre 3 in Commun de Pierre
Dardot et Christian Laval, La Découverte, 2014.
31. Pour la logique d’un scénario extrême, voir Naomi Oreskes et Eric Conway, « L’effondrement
de la civilisation occidentale », éd. Les Liens qui libèrent, 2014.
DISPARITÉS LOCALES ET CRISE ÉCONOMIQUE
ÉCLAIRAGES PRÉLIMINAIRES1

Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta


OFCE, Sciences Po

L’étude empirique des zones d’emploi sur données d’entreprises montre


que les performances de ces zones ne sont exclusivement attribuables ni à leur
structure sectorielle ni à la phase du cycle économique. Il existe des effets
propres à chaque territoire qui expliqueraient valeur ajoutée, investissement et
emploi. Ces effets s’inscrivent dans un contexte de changement structurel qui
se dessine au détriment des industries manufacturières et au bénéfice des acti-
vités dites de services de haute technologie.

Mots clés : apprentissage, convergence, performance, zones d’emploi.

L’ économie géographique s’intéresse aux phénomènes


d’agglomération et de polarisation des activités et traite des diffé-
rences de performances entre territoires que ces phénomènes
impliquent, soulignant, en particulier, la possible structuration de
l’espace entre un centre et une périphérie. L’économie de la crois-
sance s’intéresse aux phénomènes de convergence généralement
attribués à la libre accessibilité des pays ou régions aux mêmes
ressources à commencer par les ressources technologiques qui en
font, sinon des clones, du moins des territoires ayant le même
niveau de vie. Des phénomènes qui ne seraient, donc, contrariés
que du fait de l’existence de facteurs spécifiques. L’économie inter-
nationale établit, en principe, l’existence de gains mutuels à

1. Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la Recherche au
titre du programme Investissements d’avenir portant la référence ANR-10-EQPX-17 (Centre
d’accès sécurisé aux données – CASD). Cette recherche a également bénéficié du financement de
la Communauté d'Agglomération de Sophia-Antipolis (CASA) n° BC.2014.188.

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


152 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

l’échange. Ses développements récents signalent que la combi-


naison de rendements croissants et de différenciation des produits
concourt à une distribution spatiale des activités à la fois efficace et
équitable dans le sens où les différents territoires bénéficient de
gains de productivité similaires en occupant des niches spécifiques2.
Suivant ce dernier type d’analyse, les localisations naîtraient
souvent aléatoirement et ce serait les propriétés acquises (et spéci-
fiques) plutôt qu’innées qui expliqueraient en même temps leur
performance et leur pérennité. Si tel est bien le cas, les chocs
exogènes ont peu de chances de bouleverser le paysage en tant que
tel, notamment si les territoires concernés témoignent d’une réelle
résilience due à la capacité locale d’adaptation et d’apprentissage.
C’est au regard de ces considérations générales qu’il convient
d’examiner l’évolution des disparités locales dans un contexte de
crise économique. Ces disparités seront ici étudiées à l’échelle des
zones d’emploi telles que définies par l’INSEE, dont le périmètre
déborde ou est débordé par celui de clusters ou de métropoles,
retenu dans le cadre de différentes politiques locales de développe-
ment dont la politique des pôles de compétitivité.
Les études proposées, conduites sur la base de données d’entre-
prises, concluent à la persistance de phénomènes de convergence
qui n’auraient, donc, pas été interrompus par la crise, laquelle
n’aurait fait qu’en ralentir le rythme. Ce qui semble dominer au
niveau global n’est, toutefois, pas avéré au niveau sectoriel. Par
ailleurs, les performances des zones considérées ne sont exclusive-
ment attribuables ni à leur structure sectorielle ni à la phase du
cycle économique. C’est dire qu’il existe des facteurs locaux, un
effet propre au territoire qui expliquerait valeur ajoutée, investisse-
ment et emploi de chacun, en niveau comme en taux de croissance.
Ces effets s’inscrivent dans un contexte de changement structurel
qui se dessine au détriment des industries manufacturières et au
bénéfice des activités dites de services de haute technologie.
L’article est structuré comme suit. La section 1 présente les
données utilisées et propose un premier commentaire sur la distri-
bution territoriale de la productivité du travail, de l’intensité

2. Ce résultat tient sous l'hypothèse de taille identique des régions. En cas de régions de tailles
différentes, des économies d’échelle latentes fournissent un avantage en termes de gains aux
régions les plus grandes. Cet avantage est connu dans la littérature comme le Home Market Effect.
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 153

capitalistique, de la participation au commerce international, des


renouvellements d’établissements et des redistributions d’emplois,
ainsi que sur changements affectant les secteurs d’activité en
termes de valeur ajoutée et d’emploi. Cette section propose égale-
ment une analyse de variance dans le but de signaler l’existence
d’effets propres à chaque territoire. La section 2 met l'accent sur la
dynamique des territoires en décomposant la croissance de la
productivité en un terme d'apprentissage et un terme de réalloca-
tion spatiale des activités. Cette section développe également les
tests dits de sigma et de beta convergence. La section 3 conclut.

1. Cartographie de l'espace économique

1.1. Les données


L'analyse proposée repose sur les données de plus de 17 millions
d'établissements entre de 1997 à 2011. Les établissements, géoloca-
lisés au niveau communal, sont regroupés par zone d'emploi. Selon
l'INSEE, « une zone d'emploi est un espace géographique à l'inté-
rieur duquel la plupart des actifs résident et travaillent, et dans
lequel les établissements peuvent trouver l'essentiel de la main-
d'œuvre nécessaire pour occuper les emplois offerts »3. Le décou-
page en zones d'emploi constitue donc une partition du territoire
révélant une certaine homogénéité, et au sein desquelles les rela-
tions entre entreprises sont a priori privilégiées4. Comme le
souligne l'INSEE, cette unité territoriale est également appropriée
pour la mise en œuvre des politiques locales initiées par les
pouvoirs publics ou les acteurs locaux.
Les bases de données mobilisées sont disponibles par l'intermé-
diaire du Centre d'accès sécurisé à distance (CASD), et après
autorisation du Comité du secret statistique, instance relevant du
Conseil national de l'information statistique (CNIS).
Les bases de données FICUS et FARE contiennent les comptes de
résultats et bilans comptables de l'ensemble des entreprises (à
l'exception des microentreprises et des exploitations agricoles) de

3. [Link]
4. Dans ce travail, nous retenons la partition de 1993, celle ayant été mise à jour en 2010. Ce
choix est contraint par la disponibilité des fichiers de cartographie à notre disposition.
154 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

1997 à 2011. Toutes les variables nominales sont déflatées au


moyen des divers déflateurs mis à disposition en ligne par l'INSEE :
déflateurs de la production, de la valeur ajoutée, des consomma-
tions intermédiaires, de l'investissement, des heures travaillées.
C'est à partir de ces données déflatées, donc en volume, que sont
calculés les niveaux de productivité du travail et de productivité
totale des facteurs5. Sont exclues de l’analyse les entreprises sans
employé (les artisans en général), quand bien même elles contri-
buent à la valeur ajoutée nationale. Cette sélection est motivée par
l'impossibilité de calculer les indices de productivité. De
32 millions d'observations sur la période, la base de données
compte environ 16 millions d'observations après une telle sélec-
tion. Cette réduction de 50 % du nombre d'observations équivaut à
exclure une masse d'entreprises représentant environ 7 % de la
valeur ajoutée totale.
La nomenclature d'activités française utilisée (NAF révision 2,
2008) présente une arborescence de 21 secteurs économiques
jusqu'à une partition en 732 activités. Les 21 secteurs sont
regroupés en 6 grands secteurs comme suit : les industries manu-
facturières (Section C); la construction (Section F); les services de
basses et moyennes technologies, regroupant le transport et
l'entreposage (Section H) et les activités de services administratifs
et de soutien (Section N); les services de hautes technologies,
regroupant le secteur de l'information et de la communication
(Section J) et les activités spécialisées, scientifiques et techniques
(Section M); les autres services, regroupant le commerce, répara-
tion d'automobiles et de motocycles (Section G) et l'hébergement
et restauration (Section I); les activités financières et immobilières,
concernant les activités financières et d'assurance (Section K) et les
activités immobilières (Section L).
Le niveau plus fin de la nomenclature est utilisé pour qualifier
les industries manufacturières en termes d'intensité technologique
(secteur de basses technologies, moyennes basses technologies,
moyennes hautes technologies, et hautes technologies). Pour ce
faire, est retenue la classification proposée par l'OCDE (voir OFCE,
Repère sur L'industrie manufacturière française). Il a, cependant, été

5. Voir Guillou et Nesta, dans ce numéro, pour une présentation du calcul de la productivité
totale des facteurs.
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 155

décidé d'ajouter aux secteurs manufacturiers dits de hautes techno-


logies celui de la recherche et développement scientifique
appartenant aux services6.
Les données d'entreprises présentent pourtant l'écueil suivant :
la localisation des firmes n'est pas nécessairement équivalente à la
localisation des activités de production, ces dernières relevant des
établissements proprement dits. Si certes la très grande majorité
des entreprises sont des mono-établissements (93,5 % des entre-
prises dans notre échantillon), les firmes pluri-établissements
représentent dans notre base 53 % de la valeur ajoutée et 56 % de
l'emploi. Dans une problématique géographique, ces entreprises
pluri-établissements incluent un biais non négligeable au bénéfice
des territoires fortement agglomérés, les entreprises ayant leur
siège proche des grands centres administratifs, politiques et écono-
miques. Pour corriger le biais géographique, sont utilisées les
Déclarations Annuelles de Données Sociales des entreprises, i.e.
base DADS établissement, ce qui permet de connaître, pour chaque
entreprise, sa main-d'œuvre par établissement. Ces établissements
étant géo-localisés par commune, et sous l'hypothèse d'une rela-
tion proportionnelle entre la proportion des effectifs par
établissement et les autres variables de production (chiffre
d'affaires, valeur ajoutée, investissement, stock de capital, consom-
mations intermédiaires), il est, ainsi, possible de corriger le biais
d'agrégation évoqué précédemment.
Enfin pour chaque établissement géo-localisé, le niveau de
productivité (du travail ou totale des facteurs) qui lui est alloué est
celui de l'entreprise mère. Cela est cohérent avec l'idée que l'effi-
cience productive est intelligible au niveau de l'entreprise dans son
ensemble, et aurait peu de sens économique au niveau de l'établis-
sement. La logique productive d'un établissement est soumise aux
choix organisationnels de l'échelon décisionnaire que reste l'entre-
prise. Il en est de même pour la participation au commerce
international : un établissement est considéré comme établisse-
ment exportateur si l'entreprise dans son ensemble déclare
exporter une partie de son chiffre d'affaires. Encore une fois, les
choix stratégiques de l'entreprise sont réputés gouverner la caracté-
risation des établissements.

6. Code M72Z au niveau 129 de l'arborescence.


156 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

1.2. Cartographie des zones d’emploi


La carte 1 présente les différentes zones d'emploi en les classant
par quartile de densité de l'emploi, de productivité du travail,
d'intensité capitalistique, de taux de participation des établisse-
ments au commerce international, de taux de renouvellement des
établissements et de réallocation des emplois. À l'exception de la
densité de l'emploi qui concerne l'année 2010, tous les indicateurs
ont été calculés sur la période 1997-2011.

CARTE 1. Caractéristiques des zones d'emploi (1997-2011)

Sources : DADS-Etablissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.


Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 157

La densité de l'emploi, définie comme le rapport entre l'emploi


d'une zone d'emploi sur sa superficie, est la plus forte dans les
régions Alsace, Île-de-France, Rhône-Alpes, dans les zones côtières
des régions PACA et Languedoc-Roussillon, dans les zones de Cler-
mont-Ferrand, Nantes, Toulouse, ou encore dans celles des
départements du Finistère et du Nord. Il n’y a pas de corrélation
avérée entre cette carte et celle de la productivité du travail, la
concentration des emplois n’impliquant pas systématiquement des
rendements croissants.
Sans surprise, en revanche, une proximité existe entre la carte
de productivité du travail et celle de l’intensité capitalistique. Plus
l’intensité capitalistique est élevée, plus la productivité du travail
est elle-même élevée.
La participation au commerce international est la plus forte dans
les bassins du Nord, de l’Est, de Rhône-Alpes et de l’Île-de-France
auxquels il faut ajouter les quelques bassins d’autres régions, le plus
souvent orientés vers les activités de haute technologie.
Enfin, le renouvellement des établissements7 et la réallocation
de l'emploi8 qui rendent compte des transformations du tissu
productif local9 sont particulièrement forts dans un grand quart
sud-est, en Île-de-France, la vallée de la Garonne et la Gironde, la
côte Atlantique (sud Bretagne et région nantaise). Ces taux élevés
sont vraisemblablement corrélés avec la nature des activités, de
haute technologie d’un côté, touristiques de l’autre.
La carte 2 décrit la spécialisation des zones d'emploi par grand
secteur d'activité entre 2002 et 2007, année d'avant-crise. L'indice
de spécialisation relative est calculé de la manière suivante :
VAz ,s /  sVAz ,s
ISRz ,s = (1)
 zVAz ,s /  z ,sVAz ,s
où VA représente la valeur ajoutée de la zone d'emploi z dans le
secteur désignant alternativement les industries manufacturières,

7. Le taux de renouvellement des établissements est défini comme le rapport des


établissements entrants ou sortants sur le nombre total d'établissements pour une zone d'emploi
donnée.
8. Le taux de réallocation de l'emploi pondère chaque établissement entrant, sortant ou
existant par le nombre d'employés.
9. Doisneau, L. (2015), « Un tiers du tissu productif local se renouvelle chaque année », Insee
Première n° 1551, 4 pages.
158 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

la construction, les services de basses et moyennes technologies, les


services de hautes technologies, les autres services et les activités
financières et immobilières. Le dénominateur représente la part
d'un secteur dans une zone d'emploi donnée. Le dénominateur
représente la part de ce secteur dans l'économie dans son
ensemble. Si le ratio est supérieur à l'unité, alors la zone d'emploi
est dite relativement spécialisée dans ce secteur. S'il est inférieur à
l'unité, la zone d'emploi est relativement moins, ou peu, spécialisée
dans ledit secteur.

CARTE 2. Indice de spécialisation par secteur d'activité (2002-2007)

Sources : DADS-Etablissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.


Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 159

CARTE 3. Taux de croissance de la valeur ajoutée (2008/2011), par secteur d'activité

Sources : DADS-Établissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.


160 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

CARTE 4. Taux de croissance de l'emploi (2008/2011), par secteur d'activité

Sources : DADS-Etablissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.

S'il est illusoire de prétendre rendre compte, avec ces cartes, de


la complexité et de la diversité de profils locaux, il apparaît, cepen-
dant, que les services dits de haute technologie s'agrègent autour
des grands pôles économiques et administratifs, alors que les
industries manufacturières en sont plus distantes.
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 161

Les cartes 3 et 4 décrivent les zones d'emploi en termes de taux


de croissance de la valeur ajoutée et de l'emploi durant les années
d'après-crise. Ces cartes révèlent le changement structurel profond
et relativement homogène sur le territoire, consistant dans un
basculement des activités manufacturières vers les services de
haute technologie.

CARTE 5. Indice de spécialisation par intensité technologique (2002-2007)

Sources : DADS-Etablissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.


162 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

CARTE 6. Taux de croissance de la valeur ajoutée (2008/2011),


par intensité technologique

Source : DADS-Etablissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.

Les cartes 5 à 7 décrivent les mêmes évolutions s’agissant des


activités manufacturières regroupées selon leur intensité technolo-
gique. Ces cartes montrent que les activités manufacturières
(incluant les services de R&D) à haute valeur ajoutée se
concentrent autour de l'Île-de-France, Grenoble, Toulouse, Aix-en-
Provence, Bordeaux et Montpellier, pour l'essentiel. La partition
régionale des spécialisations sectorielles apparaît, en outre, propre
aux zones d'emploi.
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 163

CARTE 7. Taux de croissance de l'emploi (2008/2011), par intensité technologique

Sources : DADS-Etablissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.

Les cartes révèlent enfin les effets négatifs de la crise sur l'emploi
et sur la valeur ajoutée, puisque la plupart des territoires est
touchée.

1.3. Les disparités entre zones d’emploi : un test formel

L'analyse de la variance sur données d'entreprises permet


d'estimer si la performance des entreprises diffère significativement
d'une zone d'emploi à l'autre. Or les zones d'emploi diffèrent systé-
matiquement en termes de composition sectorielle, imposant de
compléter l'exercice statistique en contrôlant au regard de l'apparte-
164 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

nance sectorielle de l'entreprise et de la phase du cycle économique.


Le modèle d'analyse de la variance s'écrit comme suit :
Yizst = Σz βz dz + Σs βs ds + Σt βt dt + ϵizst , (2)
où les indices i, z, s et t définissent l'entreprise, la zone d'emploi, le
secteur et l'année, respectivement. Le vecteur Yizst est un vecteur de
variable de performance de l'entreprise incluant la valeur ajoutée,
l'investissement, le taux de croissance de l'emploi, le taux de crois-
sance de la productivité du travail et totale des facteurs :
Yizst = {VA; I; ΔE; Δ(VA/E); ΔPTF}. Nous ne répertorions pas les
valeurs des paramètres estimés mais la statistique de Fisher, qui
nous permet de conclure sur des différences significatives de
performance entre entreprises de différentes zones d'emploi, au-
delà de leur appartenance sectorielle et du cycle économique.
Trois précisions importantes sont nécessaires. Premièrement,
l'inclusion des taux de croissance de performance équivaut à
contrôler au regard de l'hétérogénéité inobservée des entreprises
(de leurs caractéristiques structurelles), et donc à rendre le test plus
conservateur vis-à-vis de l'hypothèse nulle d'absence d'effet
régional. Deuxièmement, le secteur est défini à deux niveaux
d'agrégation : le niveau A129 et le niveau A73210. L'inclusion d'un
niveau très fin (A732) rend également le test plus conservateur vis-
à-vis de l'hypothèse nulle d'absence d'effet régional. Enfin, nous
avons croisé les effets propres « secteur » et « année » de la manière
suivante :
Yizst = Σz βz dz + Σs βst (ds x dt) + ϵizst . (3)
Le modèle (3) implique que le cycle macroéconomique
commun à toutes les entreprises de l'économie devient un cycle
propre au secteur. À nouveau, ceci rend le test plus conservateur
vis-à-vis de l'hypothèse nulle d'absence d'effet régional. Les résul-
tats du modèle (6) corroborant ceux du modèle (2), nous reportons
ceux du modèle (2) seulement.
Le tableau 1 retranscrit les résultats d'une série d'analyses de la
variance. L'intérêt de l'exercice réside dans le test de la présence
d'un effet propre de la zone d'emploi qui va au-delà de la structure

10. Le lecteur peut consulter la page de l'INSEE pour connaître le détail de la nomenclature des
acticités françaises : [Link]
/[Link].
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 165

industrielle locale et du cycle macroéconomique commun à


l'ensemble des zones. La significativité de la statistique de Fisher,
que l’on observe dans la plupart des cas, implique que les diffé-
rences entre zones d'emploi sont dues à des différences qui ne
relèvent pas exclusivement de leur structure industrielle ou du
cycle économique. L’hétérogénéité entre les bassins d’emploi ne
peut donc pas être seulement attribuée aux différences de structure
sectorielle et de phase des cycles économiques. Elle révèle l’exis-
tence de facteurs locaux dans la détermination de leurs
performances.

Tableau 1. Test de la présence d'un effet spécifique de zone d'emploi


Analyse de la variance

Niveau 129 Niveau 732

2002-2011 2002-2007 2008-2011 2002-2011 2002-2007 2008-2011

Ln VA 511.9*** 350.9*** 173.1*** 562.1*** 377.1*** 196.7***


Ln INV 65.9*** 42.2*** 26.0*** 76.1*** 46.3*** 32.3***
ΔE 3.5*** 3.0*** 2.6*** 3.4*** 2.8*** 2.5***

ΔVA/E 1.6*** 2.1*** 1.1 1.2*** 2.0*** 1.0

ΔPTF 1.5*** 1.7*** 1.2*** 1.4*** 1.6*** 1.2***


Observé 10 6 4 10 6 4
*** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1. La statistique de F est reportée. Toutes les analyses incluent un vecteur complet de
variables muettes d'années et de secteurs au niveau A129 et A732. Le nombre d'observations est en millions. Ln :
logarithme naturel ; VA : valeur ajoutée (en euros de 2010) ; INV : investissement (en euros de 2010) ; ΔE : taux de
croissance de l'emploi ; ΔVA/E : taux de croissance de la productivité du travail ; ΔPTF : taux de croissance de la pro-
ductivité totale des facteurs. Les résultats demeurent si nous croisons les effets fixes années et secteurs.

L’existence d’effets propres indique que la performance globale


de l’économie continue de dépendre de conditions proprement
microéconomiques, celles qui déterminent la stratégie et la perfor-
mance des entreprises, et qui ont une dimension spatiale.

Les effets propres ou avantages associés aux relations de proxi-


mité, loin de préexister ou d’être le fruit de changements exogènes,
sont, quelle que soit leur nature, le résultat d’une évolution qui
peut emprunter des sentiers variés. L’existence, à des degrés divers,
des externalités de spécialisation (dites externalités de Marshall-
Arrow-Romer), des externalités d’urbanisation liées à la diversité
sectorielle (dites externalités de Jacobs) ou encore des externalités
liées à la concurrence (dites externalités de Porter) est avérée. Mais
le problème est moins de signaler leur existence et leur degré que
166 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

de comprendre comment elles ont pu exister et se pérenniser. Les


différences de performances de croissance ne peuvent pas être
réduites à des différences de technologie (y compris les technolo-
gies de transport) qui expliqueraient l’existence des effets externes
locaux et qui évolueraient de manière strictement exogène. Elles
résultent aussi et surtout des modes de coordination entre entre-
prises conçues comme des nœuds de réseaux dont la constitution
relève des forces du marché autant que des interventions
publiques. Le rôle ainsi attribué aux réseaux implique d’en consi-
dérer la nature afin d’en déduire le type d’intervention publique
susceptible d’assurer leur efficacité immédiate et à plus long terme.

2. Les dynamiques spatiales

2.1. Décomposition de la croissance macroéconomique


La croissance de la productivité est souvent perçue comme le
résultat d'effets d'apprentissage des forces productives. Or même en
l'absence de ces effets, il est possible d'observer une croissance de la
productivité (du travail ou totale des facteurs) dès lors que les
entreprises les plus productives gagnent des parts de marché et les
entreprises les moins productives en perdent. Il en va de même
pour la répartition spatiale des activités : si les territoires les plus
productifs gagnent en parts de marché, alors la croissance écono-
mique bénéficiera au final de la réallocation spatiale des activités.
Si au contraire ils perdent des parts de marchés, la réallocation
spatiale des activités aura un impact négatif sur la croissance
économique globale.
Plus formellement, on peut décomposer le taux de croissance de
la productivité Δθ de l'ensemble de l'économie (ou d'un secteur en
particulier) en deux termes comme suit :
Δθ = ∑∀z wz × Δθz + ∑∀z Δ wz × θ z (4)
Le terme de gauche mesure la contribution de la croissance de la
productivité résultant des effets d'apprentissage des acteurs d'une
zone d'emploi (Δθz), à structure spatiale donnée où wz est le poids
moyen de la zone d'emploi dans l'ensemble de l'économie (ou pour
un secteur particulier) pour une période donnée. Le second terme
mesure la contribution de la dynamique de la structure spatiale à la
croissance globale. Si la réallocation des activités Δwz entre terri-
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 167

toires s'effectue vers les zones d'emploi les plus (moins)


productives, la contribution sera positive (négative). Cette décom-
position peut s'effectuer sur la productivité du travail ou totale des
facteurs. Le tableau 2 présente les résultats basés sur la productivité
totale des facteurs.

Tableau 2. Décomposition de la croissance, apprentissage et réallocation spatiale

Productivité totale des facteurs Apprentissage Réallocation


TCAM
(2002-2007) des territoires spatiale

Ensemble de l'économie +9,8 +8,0 +1,9


(100 %) (81 %) (19 %)

Industries manufacturières +3,5 +3,6 -0,3


(100 %) (103 %) (-3 %)

Construction -0,5 -0,4 -0,1


(100 %) (92 %) (8 %)

Services MLT -1,8 -0,9 -1,0


(100 %) (47 %) (53 %)

Services HT +2,7 +2,8 -0,2


(100 %) (107 %) (-7 %)

Autres services +2,2 -0,2 +2,4


(100 %) (-9 %) (109 %)

Finances et immobilier -1,5 -0,3 -1,2


(100 %) (18 %) (82 %)

Productivité totale des facteurs Apprentissage Réallocation


TCAM
(2008-2011) des territoires spatiale

Ensemble de l'économie -5,0 -2,9 -2,1


(100 %) (57 %) (43 %)

Industries manufacturières -0,6 -0,1 -0,5


(100 %) (16 %) (84 %)

Construction -1,7 -1,7 +0,0


(100 %) (99 %) (1 %)

Services MLT -0,4 -0,4 -0,1


(100 %) (84 %) (16 %)

Services HT +1,9 +1,2 +0,7


(100 %) (62 %) (38 %)

Autres services +0,4 -0,2 +0,6


(100 %) (-63 %) (163 %)

Finances et immobilier -11,3 -3,6 -7,7


(100 %) (32 %) (68 %)

TCAM : taux de croissance annuel moyen. La colonne 1 est la somme des colonnes 2 et 3.
168 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

Le principal enseignement est que la croissance de la productivité


est essentiellement le résultat des effets d'apprentissage des terri-
toires, donc de l'apprentissage des entreprises. Pendant les années de
croissance (2002-2007), cette contribution s'élève à 8 points de
pourcentage, soit 81 % de la croissance globale. Les phénomènes de
réallocation spatiale des activités contribuent à hauteur de 1,9 point
de pourcentage, soit 19 % de la croissance globale observée. Cette
observation d'ensemble ne doit pas cacher des spécificités secto-
rielles. Pour les industries manufacturières et les services de hautes
technologies, le constat est identique. Ceci n'est guère surprenant
dans la mesure où la dynamique productive est le résultat d'efforts
d'innovation par les entreprises, et c'est précisément dans ces deux
secteurs que l'effort de recherche est le plus important. Les autres
services se singularisent par la contribution positive de la réalloca-
tion spatiale. Pour les autres secteurs, la faiblesse de la croissance est
due à la contribution négative des deux effets.
Pendant les années de crise, la baisse de la productivité (-5 % de
taux de croissance annuel moyen) vient d'un effondrement des
apprentissages locaux (-2,9 points de pourcentage, soit 57 % de la
baisse) et des phénomènes de réallocation (-2,1 points, soit 43 % de
la baisse). Les seuls secteurs enregistrant une augmentation de leur
productivité sont les services de hautes technologies et les autres
services, résultat d'une importante contribution positive de la réal-
location des activités vers les zones d'emplois les plus productives
(+0,7 et +0,6 points de pourcentages, respectivement). Les services
de hautes technologies demeurent innovants, en dépit d'une baisse
notable du terme d'innovation (+1,2 points de pourcentage).
Au final, les années de croissance semblent se caractériser par la
très forte contribution de l'innovation aux gains de productivité.
La contribution de la réallocation spatiale des activités, si elle est
positive, reste faible. La violence de la crise de 2008 s'est traduite
par un tassement, voire une réduction, des niveaux de productivité
des entreprises et des territoires, résultat d'un arrêt des processus
d'apprentissage et d'une réallocation spatiale des activités vers des
territoires peu productifs.

2.2. Les convergences σ et β des zones d'emploi


Les dynamiques spatiales peuvent également être analysées en
termes de convergence ou de divergence σ et β. Il y a convergence σ
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 169

si l'écart-type d'une grandeur économique comme le PIB par habi-


tant ou la productivité, diminue avec le temps. La convergence σ
est une mesure de la variance de la productivité entre zones
d'emploi pour une année donnée. Si σ2θ z1 < σ2θ z0 , où les indices 0 et
1 définissent respectivement le début et la fin de la période étudiée,
alors la dispersion des niveaux de productivité diminue. Le second,
ou convergence β, révèle l’existence d’un rattrapage.

Le graphique 1 retranscrit l'évolution de l'écart-type de la


productivité du travail (partie gauche) et totale des facteurs (partie
droite). Afin de matérialiser le changement de classification indus-
trielle en 2008 pouvant entraîner de fortes non linéarités,
l'évolution annuelle observée entre les années 2007 et 2008 n'est
pas représentée. Les deux graphes montrent une croissance impor-
tante de la dispersion jusqu'au début des années 2000 puis, dans la
première moitié des années 2000, une diminution significative. Par
la suite, les tendances mesurées divergent. En termes de producti-
vité du travail, les disparités locales stagnent. En termes de
productivité totale des facteurs, dès 2004, les disparités locales
augmentent.

Graphique 1. Convergence σ de la productivité du travail et totale des facteurs


(1997-2011)

Productivité du travail Productivité totale des facteurs


3,5 0,50

3
0,45

2,5
0,40
2

0,35
1,5

1 0,30
1995 2000 2005 2010 1995 2000 2005 2010
Sources : DADS-Établissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.

La différence entre les deux évolutions, dans la dernière période,


tient à ce que les notions mesurent. L’une se réfère au travail,
l’autre au travail et au capital. Les ajustements qui font suite à la
crise touchent différemment les deux facteurs, ce qui peut expli-
170 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

quer la stabilité de l’indice de convergence dans un cas et son


augmentation dans l’autre. Un marché du travail relativement
homogène d’un bassin d’emploi à l’autre et d’un secteur à l’autre
serait ici à mettre en balance avec des ajustements en réaction aux
chocs plus fortement différenciés s’agissant du capital et sans doute
moins rapides11.

Graphique 2. La convergence σ par secteur (Productivité du travail, 1997-2011)

Industries manufacturières Construction


0,4 0,35

0,30
0,5

0,25

0,6
0,20

0,7 0,15
1995 2000 2005 2010 1995 2000 2005 2010

Services MLT Services HT


0,85 0,60

0,80 0,55

0,75 0,50

0,70 0,45

0,65 0,40
1995 2000 2005 2010 1995 2000 2005 2010

Autres services Finances et immobilier


0,8 1,0

0,7 0,8

0,6 0,6

0,5 0,4
1995 2000 2005 2010 1995 2000 2005 2010

Sources : DADS-Établissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.

11. Rappelons que Guillou et Nesta (ce numéro) concluent également que le facteur travail
s'ajuste plus rapidement que le facteur capital.
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 171

Graphique 3. La convergence σ par secteur (Productivité totale des facteurs,


1997-2011)

Industries manufacturières Construction


0,65
0,140

0,135
0,60

0,130
0,55
0,125

0,50
0,120

0,115 0,45
1995 2000 2005 2010 1995 2000 2005 2010

Services MLT Services HT


0,18 0,22

0,16 0,24

0,14 0,20

0,12 0,18

0,10 0,16

0,08 0,14
1995 2000 2005 2010 1995 2000 2005 2010

Autres services Finances et immobilier


0,170 0,36

0,34
0,165
0,32
0,160
0,30

0,155 0,28

0,26
0,150
1995 2000 2005 2010 1995 2000 2005 2010

Sources : DADS-Établissements, FICUS, FARE. Calcul des auteurs.

Deux raisons peuvent justifier cette appréciation. Tout d'abord,


la crise économique a renforcé l'exposition de certaines activités et
de certains territoires à la concurrence internationale, rendant
obsolète une partie de plus en plus importante du stock de capital
des entreprises concernées et exacerbant les disparités locales. La
structure sectorielle des activités, la taille moyenne des entreprises,
la présence de grands groupes plus résistants que les petites entre-
prises, sont autant de sources d'hétérogénéité des zones d'emplois
entre elles dans leur rapport au stock de capital. À cela, il faut sans
doute ajouter le rôle discriminant du financement local des entre-
prises qui s’exerce au détriment des plus petites.
172 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

Les données globales ne doivent pas masquer l’existence de


disparités locales. S’agissant de la mesure de la productivité du
travail, elle fait apparaître de sérieuses différences entre les secteurs.
L’analyse des industries manufacturières et des secteurs de la
finance et de l'immobilier, mais aussi, dans une moindre mesure
des services de basse technologie, semble plutôt révéler un phéno-
mène significatif de convergence. La même conclusion ne vaut pas
pour les secteurs de la construction, des services de haute techno-
logie et des autres services12.
S’agissant de la mesure associée à la productivité totale des
facteurs, elle révèle une absence de convergence, si l’on excepte les
services de basse et moyenne technologies depuis 1997, et dans une
moindre mesure les autres services depuis 2004. Pour l'industrie
manufacturière le constat est celui d'une absence de convergence,
voire même d'une divergence croissante. Intense en capital, elle est
sensible aux chocs économiques entraînant l'obsolescence accélérée
du capital productif et pouvant affecter l'accès au financement local.
La convergence β est un test formel du modèle standard de
croissance. Ce modèle prévoit que les économies les moins déve-
loppées tendent à croître plus rapidement, impliquant à terme un
rattrapage des régions riches par les régions pauvres. Toutefois
l'hypothèse d’une convergence de ce type est depuis longtemps
contestée, arguant que la présence de facteurs spécifiques est
susceptible d'entretenir, voire d'exacerber les différences entre
régions. L'équation de convergence non conditionnelle est la
suivante :
1  θ zt +T 
  = α − βθ zt + ϵzt (5)
T  θ zt 
où θ représente le logarithme niveau de productivité (du travail ou
totale des facteurs) de la zone d'emploi z à l'année t, T est le nombre
d'années entre le début et la fin de la période étudiée, si bien que
(1/T) (θzt+T/θzt) représente le taux de croissance annuel moyen de la
zone d'emploi sur la période. La convergence entre zones géo-
graphique implique que 0 < β < 1, si bien que les zones d'emploi au
niveau de productivité initial le plus élevé ont des taux de

12. Notre point de vue est que ce changement de constante relève de l'artefact statistique, le
système de recensement des entreprises changeant de définitions et une nouvelle nomenclature
de classification industrielle étant mise en place.
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 173

croissance plus faibles. La valeur absolue du paramètre estimé est


également une indication de la vitesse de convergence entre terri-
toires. L'équation (5) est estimée par les MCO13 .

Le tableau 3 répertorie le paramètre β de l'équation 1 pour


l'ensemble de l'économie et par secteur, pour la productivité du
travail et pour la productivité totale des facteurs. Le constat
d'ensemble et que tous les paramètres sont significativement néga-
tifs quelle que soit la période choisie (2002-2011; 2002-2007; 2008-
2011), quel que soit l'indicateur de productivité retenu, et quel que
soit le secteur (à l'exception des services de basse et moyenne tech-
nologie). Autrement dit, il y a bien un phénomène de rattrapage
dans l'ensemble des secteurs.

Il ne faut pas voir de contradiction avec les conclusions précé-


dentes relatives à la convergence σ. La convergence β est certes liée
à la convergence σ mais la première n'est pas une condition suffi-
sante de la seconde. En écrivant l'équation (5) (θz1 = α – (1 – β)
θz0 + ϵz1, la variance de θz1 s'écrit comme suit :
σθ2 = (1 − β ) σθ2 + σ2
2
(6)
1 0 1

L'équation (6) montre clairement que la variance des niveaux de


productivité décline si le paramètre β est négatif. Toutefois, cette
variance est également affectée par la variance des chocs σ 2ϵ . À
long terme (σ 2θ 1 = σ 2θ 0 = σ 2θ ), on peut montrer que la dispersion de
la productivité est positivement affectée par la variance des chocs
et négativement par la vitesse de convergence :
σ 2
σ θ2 = (7)
(1 − (1 − β ) ) 2

Autrement dit, la convergence β, si elle reste une condition


nécessaire, n'est pas une condition suffisante pour assurer la
convergence σ. Avoir un taux de croissance élevé n'implique pas de
rattraper les régions les plus développées.

13. L'équation (5) est estimée par les MCO de façon non-biaisée si θzt et ϵzt sont indépendants,
ce qui par ailleurs implicitement implique que la croissance potentielle des zones d’emploi est
identique. S’il existe en outre un effet fixe géographique (αz) rendant compte de l'hétérogénéité
non observée des zones d'emploi comme par exemple la qualité des infrastructures locales, celui-
ci aurait un impact sur le niveau de la productivité mais pas sur son taux de croissance.
L'équation (5) estimant le taux de croissance de la productivité fait donc l'hypothèse que cette
hétérogénéité non observée est indépendante du taux de croissance de la productivité.
174 Jean-Luc Gaffard et Lionel Nesta

Tableau 3. Convergence β pour l'ensemble de l'économie et grands secteurs

Productivité du travail 2002-2011 2002-2007 2008-2011 Δβ t-stat.

Ensemble de l'économie -0.070*** -0.101*** -0.091*** 0.010 +2.00**


(0.002) (0.003) (0.004)
Industries manufacturières -0.077*** -0.102*** -0.090*** 0.012 1.03
(0.003) (0.006) (0.010)
Construction -0.058*** -0.081*** -0.094*** -0.013 -0.74
(0.006) (0.009) (0.015)
Services MLT -0.049*** -0.066*** 0.005 0.071 +5.39***
(0.005) (0.008) (0.008)
Services HT -0.075*** -0.087*** -0.072*** 0.015 0.82
(0.008) (0.013) (0.013)
Autres services -0.057*** -0.115*** -0.029*** 0.086 +8.60***
(0.007) (0.008) (0.006)
Finances et immobilier -0.089*** -0.129*** -0.230*** -0.101 -8.39***
(0.003) (0.008) (0.009)

Productivité totale des facteurs 2002-2011 2002-2007 2008-2011 Δβ t-stat.

Ensemble de l'économie -0.066*** -0.108*** -0.111*** -0.003 -0.47


(0.002) (0.004) (0.005)
Industries manufacturières -0.076*** -0.098*** -0.127*** -0.029 -1.95*
(0.006) (0.010) (0.011)
Construction -0.053*** -0.049*** -0.106*** -0.057 -3.64***
(0.005) (0.007) (0.014)
Services MLT -0.087*** -0.112*** -0.120*** -0.008 -0.42
(0.005) (0.010) (0.016)
Services HT -0.047*** -0.044*** -0.060*** -0.016 -0.96
(0.008) (0.014) (0.009)
Autres services -0.045*** -0.061*** -0.078*** -0.017 -1.39
(0.004) (0.007) (0.010)
Finances et immobilier -0.073*** -0.140*** -0.138*** 0.002 -0.13
(0.006) (0.009) (0.012)

Un signe négatif de Δβ implique une accélération de la vitesse de convergence, donc du rattrapage entre zone
d'emplois.

Deux nuances à ce constat d'ensemble doivent être apportées.


Tout d'abord si l'on compare les deux périodes 2002-2007 et 2008-
2011, on observe un ralentissement du rythme de convergence de
la productivité du travail. Ce ralentissement est significatif pour
l'ensemble de l'économie (t-stat = 2), pour les services de basse et
moyenne technologie et pour les autres services. Dans le secteur
Disparités locales et crise économique : éclairages préliminaires 175

des services financiers et immobiliers, les zones d'emplois semblent


converger. Le rattrapage perdure donc, mais avec une vitesse plus
faible. La deuxième nuance est qu'en termes de productivité totale
des facteurs, il ne semble pas y avoir de changement significatif
dans la vitesse de convergence, à l'exception du secteur de la
construction.
Dans l'ensemble, l'exercice d’analyse de la convergence suggère
que les disparités et donc les spécificités locales demeurent. La
réduction de l'hétérogénéité productive entre zones d'emploi,
observée avant la crise, ne s’est pas globalement interrompue. Son
rythme s’est réduit. C’est sans doute que la crise, pour globale
qu’elle apparaisse, ne met pas un terme aux différences entre
secteurs et entre zones d’emploi.

3. Conclusion
Les cartes révèlent une très forte hétérogénéité des territoires en
termes de densité d’emploi, de productivité du travail, d'intensité
capitalistique, de participation au commerce international, et de
restructuration du tissu productif. La crise a frappé de manière
assez homogène ces territoires en termes d'évolution de la valeur
ajoutée et de l'emploi. Elle s'est traduite par une réduction sensible
des niveaux de productivité. Cette baisse est le résultat conjoint
d'une diminution des apprentissages locaux d'une part, et d'une
réallocation spatiale des activités vers des territoires moins produc-
tifs, d’autre part. Toutefois, un basculement de l’activité vers les
services et les industries manufacturières de haute technologie est
manifeste. Il témoigne d’un changement structurel de l'économie,
sans doute accéléré par la crise. Il s’inscrit dans un contexte où le
degré d’efficacité et la capacité de résilience de chaque territoire
répondent à des effets propres qui tiennent vraisemblablement à la
nature du tissu organisationnel qui les caractérise. Aussi les poli-
tiques économiques locales importent-elles autant que les
politiques macro-économiques. Ce sont, naturellement, des poli-
tiques structurelles qui touchent à l’organisation industrielle. Elles
doivent être des politiques diversifiées, adaptées aux contextes
locaux plutôt que des recettes qui s’appliqueraient uniformément à
tous les territoires.
FRANCE ET ALLEMAGNE : UNE HISTOIRE
DU DÉSAJUSTEMENT EUROPÉEN

Mathilde Le Moigne
OFCE, ENS
Xavier Ragot1
OFCE, Sciences Po

La divergence économique entre la France et l’Allemagne depuis 1993 est


impressionnante. Alors que les deux pays étaient dans des situations compa-
rables à la fin des années 1990, l’Allemagne est aujourd’hui au voisinage du
plein emploi – en dépit d’inégalités en hausse – et est devenue l’un des pays les
plus exportateurs du monde. La France connaît un niveau de chômage
historique et voit ses performances commerciales se dégrader continûment.
Plusieurs explications à cette divergence ont été proposées. Cet article quantifie
la contribution particulière de la modération salariale allemande débutant
outre-Rhin au milieu des années 1990 sur l’écart de performances économiques
franco-allemand. En effet, les salaires allemands sont restés extraordinairement
stables après la réunification allemande, et ce essentiellement dans les services.
À l’aide d’un modèle quantitatif de commerce international, nous estimons que
la modération salariale allemande est responsable de l’ordre de la moitié de
l’écart de performances à l’exportation de la France par rapport à l’Allemagne,
et explique environ 2 % du taux de chômage français. Le problème de l’offre en
France est essentiellement le résultat du désajustement européen.

Mots clés : France, Allemagne, divergence européenne, marché du travail.

1. Les auteurs tiennent à remercier Christophe Blot, Odile Chagny et Philippe Martin pour
leurs remarques et leurs corrections sur ce travail.

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


178 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

1. Introduction
Depuis la crise économique européenne de 2009, tous les
regards convergent vers l’Allemagne. Alors que la France peine à
redresser son activité économique, l’Allemagne semble en bien
meilleure santé. Les symptômes du malaise français sont la faible
croissance, un taux de chômage atteignant des niveaux histo-
riques, des pertes de parts de marché à l’exportation et un déficit de
la balance courante. De l’autre côté du Rhin, notre voisin, proche
du plein-emploi, est un des pays les plus exportateurs du monde.
Pourtant la proximité entre la France et l’Allemagne n’est plus à
démontrer : proximité historique – les deux pays sont au cœur de
la construction européenne et du marché commun –, mais égale-
ment proximité économique, puisque les deux pays sont exposés
au même environnement macro-économique et présentent des
structures d’offre similaires en termes de produits (Fontagné et
Gaulier, 2008). La comparaison entre la France et l’Allemagne est
devenue un exercice classique du débat public mais se nourrit
souvent d’une vision tronquée ou partielle du modèle allemand
(Blot et al., 2015). L’explication des divergences entre la France et
l’Allemagne a donné lieu à une moisson de causes possibles que
l’on peut résumer en 5 catégories.
1. Parmi les principaux facteurs avancés, la capacité d’innova-
tion et de montée en gamme des exportateurs allemands est un
argument récurrent. Stratégie « historique » de l’Allemagne depuis
les années 1980 (Sorge et Streeck, 1988), elle serait rendue possible
par une organisation industrielle particulière, le Mittelstand. Cette
organisation est décrite par Herrigel (1995) comme un « ordre
industriel décentralisé », composé d’une multitude de petites et
moyennes entreprises hautement spécialisées et encadrées par une
législation favorisant l’innovation et la formation de main-
d’œuvre qualifiée. Caractérisé par un mode d’organisation des
entreprises favorable à l’implication des salariés, le « partenariat
conflictuel » (Müller-Jentsch, 1986), il permet par ailleurs, comme
le souligne Boyer (2015), une large décentralisation des négocia-
tions salariales. De fait, la qualité des produits allemands, la
capacité de maintenir un service après-vente qui s’adapte à la
demande et le constant effort d’innovation semblent avoir main-
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 179

tenu l’avantage hors-prix de l’Allemagne par rapport à la France sur


les dernières décennies.
2. Une seconde explication concerne la meilleure intégration de
l’Allemagne dans le commerce international. En particulier, les
entreprises allemandes ont pu externaliser certaines tâches de
production vers les pays européens de l’ex-bloc de l’Est, où les
coûts salariaux sont bien plus faibles (Grömling, 2008). Si certains
économistes ont perçu cette évolution comme un risque pour
l’Allemagne (Sinn, 2006, « économie de bazar »), cette
« optimisation des chaînes de valeur » aurait donné un avantage
en termes de compétitivité-coût à l’Allemagne. À ce phénomène
d’outsourcing s’ajouterait un positionnement stratégique de l’Alle-
magne, exportateur de biens d’équipement pour l’essentiel, sur le
marché des économies émergentes fortement demandeuses de tels
produits (Boyer, 2015).
3. Une troisième cause pour expliquer la divergence franco-alle-
mande renvoie à la différence du coût du travail entre les deux
pays. La modération salariale allemande au cours des vingt
dernières années, résultat de la double influence de la réunification
allemande et d’une tradition de négociations salariales décentrali-
sées (Dustmann et al., 2014), a été extraordinaire parmi les pays
européens. Si celle-ci a principalement concerné les secteurs des
biens non-échangeables, elle a indirectement fourni un avantage
de compétitivité-coût aux secteurs exportateurs, utilisateurs de
services aux entreprises non-échangeables dans leur processus de
production. Il est probable que la stabilité des prix immobiliers en
Allemagne (alors qu’ils étaient multipliés par plus de 2 en France
depuis la fin des années 1990) ait également grandement favorisé
cette modération salariale au cours des dernières années (Aglietta et
Ragot, 2015).
4. Dans le même ordre d’idée, une quatrième cause avancée de
manière récurrente dans les débats est l’influence des réformes du
marché du travail allemand en 2003-2005, à la suite de la mise en
place des lois Hartz (Agenda 2010) sur le taux de chômage de notre
voisin. Visant le secteur tertiaire en priorité, ces réformes avaient
pour but de renforcer la lutte contre le chômage en favorisant la
création d’emplois à faibles salaires (Hartz II), en imposant les
conditions d’acceptabilité de l’emploi et de mobilité pour les
chômeurs (Hartz I), et en diminuant les indemnités de chômage
180 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

dès 2005 (Hartz IV). De nombreux auteurs (Fitzenberger, 2009,


pour une synthèse critique) soulignent la flexibilisation du marché
du travail induite ainsi que le renforcement de la segmentation
entre le marché « couvert » (Dustmann et al., 2014) de l’emploi
dans le secteur exposé (concentrant des travailleurs hautement
qualifiés et les hauts salaires), et le marché du travail « découvert »
dans le secteur abrité (basses qualifications et faibles niveaux de
revenus). De telles réformes n’ont pu, selon les analyses, que
renforcer le déséquilibre des négociations salariales en faveur des
employeurs – au moins dans le secteur des services – et l’augmenta-
tion des inégalités salariales en Allemagne (Blot et al., 2015). Il y a
cependant consensus sur la contribution de ces lois à la réduction
du chômage outre-Rhin jusqu’en 2008.
5. Enfin, une dernière explication proposée est la différence
dans les structures de concurrence entre les deux pays. Une organi-
sation plus concurrentielle des secteurs abrités de la concurrence
internationale en Allemagne (services, immobiliers) – résultat
hypothétique des réformes Hartz (Boyer, 2015) – rendrait possible
une baisse des taux de marge et donc des prix dans ces secteurs,
induisant une dévaluation relative du taux de change allemand par
rapport au taux de change français (Bénassy-Quéré et Coulibaly,
2014). L’augmentation du contenu en services des exports euro-
péens d’une part (Cheptea et al., 2014) et l’augmentation des
recours aux services dans les processus de production industrielle
d’autre part (Crozet et Milet, 2014) accentuent encore l’impact
d’un tel décalage de concurrence dans des secteurs a priori exclus
de la compétition internationale (Gaulier et Vicard, 2012).
Il semble qu’à ce jour il n’existe pas d’études permettant de réel-
lement discriminer les ordres de grandeur de chacune des
explications avancées. Parmi les causes mentionnées ci-dessus,
quels sont les facteurs réellement importants ?
Pour répondre à cette question, nous présentons dans cet article
l’histoire économique française et allemande de 1993 à 2012, en
différenciant deux secteurs d’activité économique : le secteur des
biens échangeables et donc exposés à la concurrence internatio-
nale – comme l’industrie et les services échangeables – et le secteur
des biens non-échangeables – comme la construction ou les
services à la personne. Une telle représentation du tissu productif
permet d’appréhender l’essentiel des divergences européennes et
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 181

de reproduire l’interdépendance commerciale de la France et de


l’Allemagne. On reconstruit également les demandes domestiques
et extérieures de ces produits, ainsi que la formation des prix de
chaque secteur, afin de mettre en valeur la formation des coûts et
des prix en France et en Allemagne. On peut ainsi reproduire, sur
des séries longues (de 1993 à 2012), la dynamique des prix, des
marges, des salaires, des coûts unitaires ainsi que des coefficients
techniques pour chaque pays. Nous construisons un modèle
permettant d’incorporer les explications présentées plus haut de la
divergence franco-allemande, en se focalisant sur les déterminants
de la compétitivité-prix et hors-prix de chaque pays. Ce modèle
permet de réaliser des « histoires fictives » ou « contrefactuelles »
permettant de quantifier le rôle des différents facteurs proposés
pour expliquer l’écart si important des balances commerciales fran-
çaise et allemande.
En conclusion nous montrons que la modération salariale, qui a
été observée en Allemagne au cours des deux dernières décennies,
explique à elle seule 40 % de l’écart des performances exportatrices
entre la France et l’Allemagne. De ce fait, la modération salariale
allemande a fortement pénalisé le secteur exportateur français. Le
reste de l’écart s’explique par l’amélioration de la qualité des biens
allemands et probablement la meilleure orientation géographique
de l’Allemagne dans ses exportations. Il est important de noter que
dans cette analyse, nous ne prenons pas en compte l’effet indirect
de la dégradation de la position commerciale de la France sur la
capacité des entreprises françaises à investir, monter en gamme et
améliorer la qualité de leurs biens. Cette analyse sous-estime donc
l’impact économique de la modération salariale allemande sur le
relèvement à long-terme de l’économie française.
Il apparaît ainsi que le problème du « retard productif français »
relève en grande partie (pour 40 % au moins) des désajustements
nominaux entre la France et l’Allemagne. L’analyse de cet effet sur
l’écart des taux de chômage entre les deux pays est plus incertaine.
Une estimation conservatrice est que cet écart d’évolution des
coûts a contribué à une hausse du chômage en France de 2 %.
182 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

2. La divergence franco-allemande
La balance commerciale d’un pays résume la capacité d’une
économie à vendre plus qu’elle n’achète au reste du monde. Une
comparaison des balances commerciales française et allemande
résume l’histoire de la divergence du couple franco-allemand et
explique en partie le décalage de l’Allemagne avec le reste de la
zone euro.

Les balances commerciales française et allemande suivent une


trajectoire similaire de 1991 à 2000, avant de diverger brutalement
au début des années 2000. Alors que la France présente un déficit
commercial de 2 % du PIB en 2012, l’Allemagne enregistre un excé-
dent commercial de 6 % du PIB.

Graphique 1. Balance commerciale


En % du PIB
7

5
Allemagne
4

2
France
1

-1

-2

-3
1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011
Source : Insee, Destatis, calculs des auteurs.

Alors que les importations françaises et allemandes suivent des


trajectoires similaires sur toute la période, le début des années 2000
est caractérisé en France par un ralentissement de la croissance des
exportations, à un taux inférieur à celui des importations, ce qui
explique la dégradation rapide de la balance commerciale. Le
lancement de l’euro au début des années 2000 semble au contraire
marquer un rebond des exportations allemandes, qui croissent de
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 183

manière plus importante à partir de 2003, à un rythme bien plus


élevé que les importations (10 points de plus entre 2003 et 2007).

Ce graphique reflète un aspect important du déséquilibre euro-


péen actuel : l’essentiel de la croissance allemande provient de la
croissance externe (notamment des grands pays émergents), qui
permet à l’Allemagne d’être proche du plein emploi. Elle se situe à
cet égard en contrepoint du reste de l’Europe : au cours des années
2000, la demande intérieure allemande n’augmentait que de 10 %,
tandis qu’elle augmentait de près de 35 % en moyenne dans le
reste de la zone euro entre 2000 et 2008. Alors que le reste de
l’Europe voit sa croissance tirée (ou maintenue en stagnation) par
la demande intérieure, l’Allemagne doit sa croissance à ses perfor-
mances commerciales, et à l’orientation géographique de ses
exportations (figure 8 en annexe).

Quels sont alors les déterminants du succès commercial


allemand ? Ce succès se fait-il au détriment d’autres économies
européennes et notamment de la France ? Pour répondre à ces
questions, la section suivante étudie la différence entre les secteurs
exportateurs français et allemands.

3. Les secteurs échangeables et non-échangeables en France


et en Allemagne
Dans cette section, nous simplifions la structure des économies
française et allemande en construisant – par l’agrégation des
branches sectorielles des comptabilités nationales de la France et
de l’Allemagne – deux secteurs d’activité par pays : le secteur des
biens échangeables et le secteur des biens non-échangeables. Cela
permet de présenter les principales différences entre la France et
l’Allemagne sur la période 1993 à 2012, pour lesquelles les données
annuelles sont toutes disponibles.

Le choix de la décomposition de la production en deux secteurs


– abrité et exposé – répond à un triple objectif de simplification des
données, de rigueur par rapport à la littérature sur les questions de
commerce international2, et à une nécessaire prise en compte des

2. On pense ici à l’effet Balassa-Samuelson et aux écarts de productivité induisant des effets sur
les indices de prix à la consommation.
184 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

différences institutionnelles entre les secteurs échangeables et non-


échangeables au sein des deux pays

3.1. Qu’est-ce que le secteur des biens échangeables ?


On considère de manière classique que le secteur exposé
rassemble l’ensemble des biens destinés à l’exportation, et l’on
range donc dans cette catégorie l’agriculture, la sylviculture et la
pêche, l’agro-alimentaire, l’industrie manufacturière et extractive,
les technologies d’information et de communication, et les services
financiers et d’assurance. Le secteur abrité rassemble l’ensemble
des biens non-exportables : la construction, le commerce de gros et
de détail, le transport, l’hébergement et la restauration, les services
immobiliers, les autres services, notamment les services principa-
lement non-marchands. Les décompositions françaises et
allemandes des secteurs d’activité dans la comptabilité nationale
sont assez proches, sans pour autant être exactement équivalentes.
La nomenclature allemande recouvre en effet moins de catégories
que la décomposition française, ce qui n’empêche pas de distin-
guer clairement la partie exposée à la concurrence internationale
de la partie abritée de l’économie.
On considère que les services aux entreprises sont des biens
mixtes, dans la mesure où une partie seulement de ces produits
peut être exportée. Cette dénomination recouvre notamment en
France les « activités spécialisées scientifiques et techniques »
(exportables et délocalisables), ainsi que les « activités de services
administratifs et de soutien » (activité domestique propre à
l’administration française)3. En Allemagne, la dénomination
« Unternehmendienstleister » recoupe la même distinction4. On a
donc réparti ces services proportionnellement aux poids relatifs des
deux secteurs dans l’économie nationale.
La part du secteur exposé à la concurrence internationale dans
la valeur ajoutée en France est plus faible que celle de l’Allemagne.
La différence provient essentiellement de la taille du secteur indus-
triel, plus grande en Allemagne. La part du secteur exposé en
France s’élevait à 26 % au début de la période qui nous intéresse, en
1991, et a légèrement augmenté à partir de la fin des années 1990,

3. Définition INSEE, nomenclature NAF rév. 2 (2008).


4. Klassifikation der Wirtschaftszweige (2008), StatistichesBundesamt.
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 185

pour atteindre près de 29 % en 2012. À l’inverse en Allemagne, la


part du secteur exposé dans la VA nationale a diminué au début des
années 1990 (passant de 42 % à 38 % entre 1991 et 1996, résultat
vraisemblable du démantèlement d’une partie de l’industrie est-
allemande devenue obsolète à la suite de la réunification) pour
ensuite se stabiliser autour de 40 % de la VA jusqu’en 2012.
Ces chiffres révèlent une différence initiale essentielle entre la
France et l’Allemagne, avec un secteur abrité de la concurrence
internationale beaucoup plus conséquent en France que chez son
voisin. Une analyse proposée par Boyer (2015) pour expliquer la
relative petite taille du secteur exposé français souligne l’impor-
tance historique en France du soutien de l’État centralisé à
quelques grands champions industriels, soutien qui a été progressi-
vement abandonné à partir du début des années 1990. Par
contraste, l’organisation du tissu productif allemand reposant sur
une myriade de petites et moyennes entreprises a maintenu la
taille du secteur des biens échangeables relativement constante au
cours de deux dernières décennies.

3.2. Les sources de divergence entre la France et l’Allemagne

Coûts unitaires de production


La divergence productive entre la France et l’Allemagne est
largement visible dans l’évolution des coûts unitaires de produc-
tion depuis 1993. Les coûts unitaires de production sont les coûts
totaux nominaux de la production d’une unité de biens (abstrac-
tion faite de l’évolution de son prix de vente).

Graphique 2. Indice du coût unitaire de production


Base 1993 = 100

a) Secteur exposé b) Secteur abrité


130 150

125 140
France
120
130
115
Allemagne 120
110
110 Allemagne
105
France
100 100

95 90
1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011

Sources : Insee, Destatis, calculs des auteurs.


186 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

On constate que dans le secteur exposé à la concurrence inter-


nationale, les coûts de production unitaires français sont en
moyenne inférieurs aux coûts allemands, bien que l’écart se réduise
significativement à partir de 2006, date à laquelle les coûts
unitaires de production se mettent à augmenter plus rapidement
en France qu’en Allemagne. Dans le secteur des biens non-échan-
geables en revanche, la divergence entre les deux pays est flagrante.
Alors que les coûts unitaires français dans le secteur abrité croissent
continûment entre 1993 et 2012 et s’apprécient de 47 % sur la
période, les coûts unitaires allemands augmentent à un rythme
beaucoup plus lent et sont dépassés en niveau par les coûts français
dès 2005. Sur la période, ils n’ont augmenté que de 17 %. Ainsi en
2012, les coûts de production unitaires français dans le secteur
exposé ne sont que 8 % plus élevés que les coûts allemands par
rapport aux niveaux de 1993, alors qu’ils sont 30 % plus élevés
dans le secteur des biens non-échangeables.

Évolution des prix


La différence des coûts nominaux entre les secteurs ne s’est pas
traduite linéairement par une différence entre les prix de vente des
biens dans les deux secteurs.

Graphique 3. Indice des prix


Base 1993 = 100

a) Secteur exposé b) Secteur abrité


120 160

150
115
Allemagne 140
110 France
130
105
120
France
100 Allemagne
110

95 100

90 90
1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011

Sources : Insee, Destatis, calculs des auteurs.

En effet, une comparaison de l’indice des prix entre les deux


pays révèle qu’en niveau, les prix allemands n’ont fait que rattraper
les prix français entre 1991 et le milieu des années 2000. Deux
tendances se distinguent : dans le secteur des biens échangeables,
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 187

les prix français sont demeurés relativement stables sur toute la


période, et ont même diminué à partir du début des années 2000.
En 2012, l’indice des prix français du secteur exposé s’est déprécié
de 3 % par rapport à son niveau de 1993. L’indice des prix alle-
mands, à l’inverse, s’est continûment apprécié sur la période 1991-
2012, et a augmenté de 17 % par rapport à son niveau de 1993.
Dans le secteur abrité de la concurrence internationale, en
revanche, les prix français ont augmenté beaucoup plus rapide-
ment que ceux du pays voisin, avec une appréciation de 54 points
entre 1993 et 2012, tandis que les prix allemands ne se sont appré-
ciés que de 21 % dans la même période. Il apparaît donc que dans
le secteur des biens échangeables, les prix français ont moins
augmenté que les coûts nominaux, tandis que dans le secteur
protégé, ils ont bien suivi l’évolution des coûts de production. Cela
conduit à une hausse importante du prix relatif des biens non-
échangeables par rapport aux biens échangeables en France.

Taux de marge
Une autre représentation de ce phénomène est la chute des taux
de marge français de plus de 20 points entre 1998 et 2012 dans le
secteur des biens échangeables, à l’opposé du taux de marge alle-
mand maintenu stable sur la même période.

Graphique 4. Indice du taux de marge appliqué


Base 1993 = 100

a) Secteur exposé b) Secteur abrité


105 109
108
100
Allemagne 107
France
95 106
105
90 104
France 103
85
102

80 101
Allemagne
100
75 99
1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011

Sources : Insee, Destatis, calculs des auteurs.

Ce graphique révèle un réel effort de marge de la part des entre-


prises françaises pour maintenir leur compétitivité-prix (ce que
soulignent les rapports du CEO et du CEPII), le taux de marge étant
188 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

utilisé comme variable d’ajustement face à l’apparition de


nouveaux compétiteurs. Il reflète également la faible élasticité-prix
des exportations allemandes dans le commerce international, les
entreprises allemandes occupant une position d’oligopole sur leurs
biens exportés (Ducoudré et Éric Heyer, 2014 ; Artus, 2010).
En revanche dans le secteur abrité, le taux de marge des entre-
prises françaises s’apprécie très légèrement de 4 points et demeure,
là encore, constant en Allemagne, révélant ainsi une différence
dans la structure compétitive de ces secteurs (point sur lequel
insiste le rapport Gallois, 2011). La forte augmentation des marges
françaises dans le secteur abrité reflète un certain dysfonctionne-
ment du marché français dans ce secteur, ainsi qu’un problème sur
la formation des salaires.

Salaires nominaux
En France, les salaires ont augmenté régulièrement et de
manière comparable dans les deux secteurs. Le salaire individuel
moyen (cotisations sociales incluses) dans le secteur exposé à la
concurrence internationale a augmenté de près de 70 % entre 1993
et 2012, tandis que le salaire individuel moyen dans le secteur
abrité augmentait de 52 % dans le même temps. Cette dynamique
est dans la moyenne européenne, et la France ne fait donc pas
figure d’exception à cet égard. En revanche, l’évolution des salaires
nominaux allemands paraît beaucoup plus atypique, notamment
dans le secteur des biens non-échangeables, où le salaire individuel
moyen est resté extraordinairement stable sur près de dix ans. En
effet, alors que les salaires nominaux dans le secteur des biens
échangeables s’apprécient de 51 % entre 1993 et 2012, le salaire
moyen dans le secteur abrité ne s’apprécie que de 10 % entre 1993
et 2001, et reste ensuite à ce niveau jusqu’en 2008, date à laquelle il
recommence à augmenter légèrement. En 2012, les salaires nomi-
naux allemands dans le secteur des biens non-échangeables ne se
sont donc appréciés que de 25 % par rapport au niveau de 1993,
soit moitié moins que la France.
Deux causes principales peuvent expliquer cette stabilité des
salaires en Allemagne. La première est la résultante de la chute du
mur de Berlin en 1989, et de la mauvaise gestion de la réunification
des deux Allemagne (Dustmann et al., 2014). Le choix politique fait
en 1990, de considérer la parité totale entre un mark de l’Ouest et
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 189

Graphique 5. Indice du salaire individuel moyen


Base 1993 = 100

a) Secteur exposé b) Secteur abrité


170 160

160 150
150
140
140 France
130
130
Allemagne 120
120
France
110
110
Allemagne
100 100

90 90
1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011

Sources : Insee, Destatis, calculs des auteurs.

un mark de l’Est, a contribué à une considérable augmentation du


coût du travail à l’Est, les salaires en RDA n’étant pas corrélés à la
productivité réelle des entreprises Est-allemandes (Sinn, 2000 ;
Grömling, 2008). L’explosion du chômage et des faillites à l’Est a
entraîné des transferts astronomiques entre l’Allemagne de l’Ouest
et l’Allemagne de l’Est qui sont estimés par les experts allemands à
900 milliards d’euros entre 1991 et 2003, soit 50 % du PIB moyen
d’une année, et trois fois la valeur totale de la dette grecque. Ces
montants ont été payés sans solidarité européenne par les Alle-
mands eux-mêmes. Dustmann et al. (2014) avancent l’idée que ce
choc macroéconomique a considérablement changé le rapport de
force entre les salariés et les entreprises. Cela, couplé à des formes
de négociations décentralisées des salaires, a conduit à une modé-
ration salariale durable. Bien que Dustmann et al. (2014) récusent
l’argument d’une stratégie de dumping social allemande, d’autres
auteurs soulignent également le rôle, certes reconnu moindre mais
non négligeable, des réformes Hartz menées en Allemagne en
2004-2005. L’un des impacts de ces lois a notamment été la créa-
tion d’emplois à très faibles revenus avec une couverture sociale
pour le moins précaire dans les secteurs d’activité les moins compé-
titifs (mini-jobs et midi-jobs, essentiellement dans les services). Il
n’est pas non plus à exclure une explication plus classique et moins
propre à l’Allemagne que sont les pressions induites par l’interna-
tionalisation des processus de production liée à la mondialisation,
avec la menace implicite de délocalisation qui a pu contribuer à la
modération salariale dans le cadre d’accords compétitivité-emploi.
190 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Cette modération salariale allemande se traduit aujourd’hui par


des écarts considérables entre la France et l’Allemagne. Si l’on consi-
dère la double différence entre 1993 et 2012, à la fin de notre
période les salaires nominaux allemands sont 20 % inférieurs à ceux
de la France dans le secteur exposé et 30 % inférieurs dans le secteur
abrité, en comparaison de leur niveau en 1993. Le choix de l’année
1993 comme année de référence peut toujours être débattue. Si l’on
prenait l’année 2000 comme année de base, les résultats seraient
peu différents. Néanmoins on constate que ces écarts sont similaires
en niveau (voir graphique 7 en annexe) : en 2012 le salaire indivi-
duel moyen français est de 18 % supérieur au salaire allemand dans
le secteur exposé et de 31 % dans le secteur abrité5.

4. L’écart de compétitivité-coût entre la France


et l’Allemagne
Pour expliquer la divergence des performances exportatrices
entre la France et l’Allemagne nous revenons aux deux compo-
santes fondamentales de la concurrence internationale : la
compétitivité-prix et la compétitivité hors-prix, qui est une mesure
de la qualité des biens.
La compétitivité-prix d’un pays peut se décomposer entre la
compétitivité-coût d’une part et l’effort sur les taux de marge
d’autre part. Une composante essentielle de la compétitivité-prix
est donc l’évolution du coût de production. On a vu plus haut que
le taux de marge des entreprises françaises s’est considérablement
réduit dans le secteur exposé au cours de la période 1993-2012.
Cette section s’intéresse maintenant à la compréhension de la
seule différence de compétitivité-coût entre la France et l’Alle-
magne. Comment expliquer la différence des coûts de production
entre ces deux pays dans le secteur des biens échangeables ?

4.1. Décomposition des coûts unitaires de production


Entre 1993 et 2012, le coût unitaire de production dans le
secteur des biens échangeables a augmenté de 26 % en France et de

5. Selon les calculs de COE-Rexecode, ces écarts sont plus petits en 2014, dans la mesure où le
coût horaire du travail n’a progressé que de 0,2 % en France, alors qu’il progressait de 2,2 % en
Allemagne entre 2013 et 2014 (Ferrand, 2015).
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 191

seulement 18 % en Allemagne. Ainsi, la France a perdu 8 % sur la


période en termes de compétitivité-coût.
Afin d’appréhender plus précisément les causes des tendances
précédentes, nous reconstruisons la structure de production de
chaque secteur (échangeable et non-échangeable) pour chaque
pays (France et Allemagne) pour chaque année de 1993 à 2012,
tout en tenant compte du reste du monde. Les catégories de
consommations intermédiaires utilisées dans la production sont
les biens en provenance des secteurs échangeables de l’Allemagne,
de la France et enfin les biens intermédiaires échangeables en
provenance du reste du monde (RDM). Nous supposons que le
reste du monde produit un type de biens intermédiaires pour
l’Allemagne et un autre type pour la France. Cela nous permet de
considérer deux indices des prix pour les biens importés du RDM
par la France et l’Allemagne (et ainsi de prendre en compte la baisse
relative des intrants achetés par l’Allemagne). Enfin, les entreprises
de chaque secteur dans chaque pays peuvent également utiliser les
biens non-échangeables produits domestiquement.
Dès lors, une analyse de la contribution de chaque facteur de
production à la divergence des coûts est possible. C’est l’objet du
tableau suivant. La méthodologie est présentée en annexe.
Le tableau représente la contribution de chaque facteur à l’écart
de coût entre la France et l’Allemagne sur la période 1993-2012. La
seconde colonne indique la contribution totale du facteur. Une
contribution positive indique que le facteur a contribué à une
hausse plus grande des coûts français. Une contribution négative
indique que le facteur a contribué à une hausse plus grande des
coûts allemands. La somme des contributions de tous les facteurs
(colonne 2) est 1 : elle explique donc l’intégralité de l’écart de coût.
Les troisième et quatrième colonnes décomposent la contribution
de chaque facteur en un effet prix et un effet volume : un facteur
peut devenir plus cher car on achète un même volume plus cher ou
parce que l’on achète un volume plus grand au même prix.
La première ligne présente la contribution des biens importés
du reste du monde par la France et par l’Allemagne. L’effet est
fortement négatif, notamment pour les volumes. Cela signifie que
l’Allemagne a substantiellement accru l’achat de biens intermé-
diaires provenant du reste du monde (-1,80). Il est important de
192 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Tableau 1. Décomposition de l’écart de coût unitaire total


entre la France et l’Allemagne

Contribution Contribution
Effet total
écart prix écart volume

Biens importés du RDM -2,23 -0,43 -1,80


Biens importés d’Allemagne -0,24 0,00 -0,24
Biens importés de France 0,65 0,00 0,65
Biens non-échangeables 0,76 0.36 0,40
Travail 2,05 0,53 1,51
Somme 1,00 0,46 0,54
Source : Calculs des auteurs.

souligner ici que cet outsourcing plus important en Allemagne


qu’en France se fait à un coût plus élevé outre-Rhin (-0,43). En
effet, l’indice du déflateur des importations (incluant donc le prix
des consommations intermédiaires importées) s’est apprécié de
près de 25 % pour l’Allemagne entre 1991 et 2012, alors qu’il se
dépréciait de 4 % en France (voir graphique 10 en annexe). En
niveau, le prix des importations allemandes en provenance du
reste du monde n’a fait que rattraper le prix français jusqu’au
milieu des années 2000, pour ensuite le dépasser (graphique 9 en
annexe). Notons que ce coefficient révèle deux choses. Tout
d’abord, il apparaît que l’Allemagne aurait disposé en niveau d’un
avantage-coût important sur les prix de ses consommations inter-
médiaires importées au début de la réunification. Cet avantage a pu
être exploité au début de la période considérée, favorisant vraisem-
blablement les marges d’une partie des entreprises allemandes
ayant externalisé une partie de leur production (cf. graphique 4).
Second constat : cet avantage s’est régulièrement amenuisé pour
disparaître au cours des années 2000. Cela correspond probable-
ment à l’effort de montée en gamme des entreprises allemandes,
qui importent des consommations intermédiaires plus chères car
de plus grande qualité que les consommations intermédiaires
importées françaises.

Les deuxième et troisième lignes présentent l’effet des biens


importés d’Allemagne et de France dans l’évolution des coûts de
production. Pour ces biens, il n’y a pas d’effet prix car ces biens
sont payés au même prix par les deux pays. On voit que
l’Allemagne a acheté plus de biens en provenance d’Allemagne et
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 193

la France plus de biens en provenance de France, et donc à des prix


en niveau relativement équivalent (graphique 3).
La quatrième ligne montre la contribution des biens non-
échangeables. La structure du secteur abrité de chaque économie
explique une partie de l’écart de coûts entre les deux pays. La
France a consommé plus de bien non-échangeables français et plus
chers (graphique 3) par rapport à la consommation de biens non-
échangeables allemands dans la production allemande. À cet
égard, il est important de souligner que la tertiarisation croissante
des économies développées (Crozet et Milet, 2014) et le recours de
plus en plus important à l’externalisation des services aux entre-
prises pèsent ici lourdement dans la réduction des coûts de
production allemands par rapport à la France.
La dernière ligne indique la contribution du seul facteur travail
dans le secteur des biens échangeables. La France a utilisé bien plus
de travail dans le secteur exposé que l’Allemagne, à un prix plus
élevé comme on l’a déjà souligné (cf. graphique 5, section 3.2).
De cette comparaison il ressort que l’Allemagne a largement
externalisé sa production, ce qui lui a permis de bénéficier d’un
avantage coût au début des années 1990, puis d’économiser sur les
autres facteurs de production.
Bien qu’il faille considérer la dynamique de tous ces facteurs de
manière conjointe, le tableau précédent révèle également que la
modération salariale allemande dans les secteurs abrité et exposé
(somme des deux dernières lignes de la troisième colonne)
contribue pour près de 90 % à l’écart des coûts de production entre
la France et l’Allemagne.

4.2. La forte externalisation de la production de l’Allemagne


L’examen de l’évolution de la structure productive de chaque
secteur dans chaque pays confirme la très forte externalisation et la
délocalisation d’une grande partie de la chaîne de production alle-
mande par rapport à la France. Cela confirme en partie la thèse de
Hans Werner Sinn, concernant la « Bazaar Economy » allemande.
Ce dernier soutient en effet que l’Allemagne ne serait plus
aujourd’hui qu’un centre de conception et d’assemblage, tandis
que l’essentiel de la production intermédiaire serait importée des
pays d’Europe de l’Est ou de Chine, à moindre coût. À défaut de
194 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

pouvoir confirmer l’origine géographique des consommations


intermédiaires de chaque pays, la tendance à un plus grand recours
aux intrants en provenance du reste du monde est évidente.
La part des consommations intermédiaires importées dans le
total des consommations intermédiaires s’élève en effet en 2012 en
Allemagne à 52,3 %, quand elle n’est que de 35,5 % en France,
pour le secteur des biens échangeables. Dans le secteur abrité, cette
part s’élève à 55,3 % pour l’Allemagne, en comparaison de 38,1 %
en France.
Rapportées au volume de production, ces parts sont moins
significatives : ainsi en 2012 dans le secteur exposé à la concur-
rence internationale, les inputs importés du reste du monde (France
exclue) représentaient 26,6 % de la production totale de biens
échangeables, contre 25,9 % pour les inputs domestiques. En
France, ces proportions sont respectivement 17 % de consomma-
tions intermédiaires importées du reste du monde (Allemagne
exclue) contre 37 % d’inputs domestiques.
Un regard sur les séries historiques (tables 4, 5, 6 et 7 en annexe)
révèle que la France comme l’Allemagne ont eu de plus en plus
recours à des consommations intermédiaires importées entre 1991
et 2012, et ce dans les deux secteurs. La divergence provient de la
vitesse à laquelle cet outsourcing a eu lieu dans les deux pays
(Erkel-Rousse et Garnero, 2014). Dans le secteur des biens non-
échangeables, les deux pays suivent des évolutions similaires, avec
une part des consommations intermédiaires importées du reste du
monde (voisin exclu) augmentant de 3 % de la production totale
en 1991 à un peu plus de 6 % en 2012. À cet égard, la France
dépasse légèrement l’Allemagne dans ce secteur à partir de 2003.
C’est cette fois-ci dans le secteur des biens échangeables que la
divergence est notoire, à partir de 2000. Alors que la part des inputs
importés du reste du monde (voisin exclu) dans la production
totale passe en France de 10,7 % en 1999 à 17,3 % en 2012, elle
passe en Allemagne de 13,4 % à 26,6 %, soit une augmentation de
près de 40 points supérieure à la tendance française par rapport aux
niveaux de 1999.
Soulignons encore une fois que cette délocalisation d’une partie
de la chaîne de production allemande a eu deux effets différents
selon la période considérée. On identifie un effet compétitivité-
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 195

coût clair au début de la réunification et jusqu’au milieu des années


2000, l’Allemagne délocalisant sa production vers des PECO ou des
pays du Sud à moindre coût. Puis on considère un effet indirect à
partir de 2003-2004, dans la mesure où les consommations inter-
médiaires importées par l’Allemagne deviennent plus chères que
celles de la France (graphique 9), accompagnant une montée en
gamme de la production allemande et une réduction indirecte des
coûts de production via la réduction du recours aux biens intermé-
diaires échangeables allemands ou français plus chers.

5. Évolution de la qualité des biens échangeables allemands


et français
Après avoir considéré les déterminants de la compétitivité-coût
de chaque pays, nous nous penchons à présent sur les détermi-
nants des écarts de compétitivité-hors prix.
La qualité des biens allemands et français n’est pas directement
observable. Cependant, l’observation de l’évolution des parts de
marché de la France et de l’Allemagne dans le reste du monde
permet d’identifier une qualité implicite des biens français par
rapport aux biens allemands. La qualité relative des exportations
vers le reste du monde est définie comme l’évolution des parts de
marché qui n’est pas expliquée par l’évolution des prix.
Pour mesurer ainsi la qualité de manière résiduelle, nous avons
seulement besoin de connaître la facilité avec laquelle les biens
allemands peuvent être substitués aux biens français pour les ache-
teurs potentiels. En d’autres termes, nous avons besoin de
connaître l’élasticité de substitution entre les biens français et
allemands. Nous choisissons une valeur σ = 3 pour cette élasticité.
Cela nous semble une valeur moyenne face à la diversité des esti-
mations empiriques fournies par la littérature. En effet,
l’estimation économétrique de ce paramètre varie très largement,
les plus petites valeurs oscillant autour de l’unité (Ducoudré et
Heyer, 2014), les plus élevées pouvant grimper jusqu’à 12-13 (Head
et Ries, 2001 ; Romalis, 2007). Broda et Weinstein (2006) mesurent
des élasticités de substitution par secteur pour la France dont la
moyenne est autour de 6. Dans une revue de la littérature empi-
rique, McDaniel et Balistreri (2002) établissent quelques faits
robustes : (1) les estimations de long-terme de ce paramètre sont
196 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

généralement supérieures aux estimations de court-terme, (2) les


estimations basées sur données désagrégées sont largement supé-
rieures aux estimations sur données agrégées, (3) les analyses de
séries temporelles (basées donc sur des fréquences plus courtes)
produisent des estimations nettement inférieures aux études de
cross-section qui prennent en compte les effets d’offre (entrées-
sorties d’entreprises). De ce fait, une valeur de σ = 3 nous semble
être une valeur cohérente.
Le choix d’une valeur réaliste et cohérente de σ est essentiel
dans la mesure où le modèle que nous utilisons est parfaitement
identifié dans les données, la seule inconnue demeurant l’élasticité
de substitution entre les biens français et allemands vis-à-vis du
reste du monde. Pour un σ donné, toutes les valeurs des autres
paramètres sont directement déterminées par les données, sans
estimation économétrique, y compris la qualité relative des biens
allemands et des biens français.
Par mesure de précaution, nous testons la robustesse de nos
résultats en réitérant nos simulations avec une valeur de cette élas-
ticité plus proche des estimations macro-économétriques en
prenant σ = 2. On montre que nos résultats ne sont pas foncière-
ment modifiés.
Les déterminants des parts de marché qui ne sont pas directe-
ment les prix sont donc identifiés à la qualité. De ce fait, le
positionnement géographique et la spécialisation sectorielle sont
inclus dans cette mesure générale de la qualité. Cette simplification
est justifiée par le fait que ces effets géographique et sectoriel se
compensent pour la France (Bas et al., 2015) tandis qu’ils sont
faibles pour l’Allemagne. Comme le concluent les auteurs « les
exportateurs français sont moins performants pour vendre le
même produit sur le même marché », du fait du rapport qualité-
prix défavorable.
Le graphique 6 suivant montre l’évolution estimée du rapport
qualité-prix des biens français et allemands sur la période (courbe
bleue). Pour faciliter la comparaison, l’évolution relative du coût
unitaire nominal total est aussi représentée (courbe rouge).
Entre 1993 et 2012, le rapport qualité-prix allemand a augmenté
de l’ordre 19 % par rapport à celui de la France. Comme on a vu que
l’indice des prix du secteur exposé allemand a cru plus vite que
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 197

l’indice des prix du secteur des biens échangeables français, cela


signifie que la hausse de la qualité des biens allemands a plus que
compensé la hausse des prix allemands à l’exportation. Ainsi, l’effet
qualité des biens allemands est sans conteste une cause essentielle
pour comprendre le dynamisme des exportations allemandes.

Graphique 6. Indice relatif de qualité-prix de l’Allemagne par rapport à la France


et indice relatif de coût nominal
En %
20

15

Indice relatif du coût


rapport qualité-prix
10

0 Indice relatif du coût


unitaire nominal

-5
1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012
Source : Calculs des auteurs.

Afin de donner une première idée de la contribution éventuelle


de l’écart de compétitivité-coût entre les deux pays à cette évolu-
tion du ratio qualité-prix, l’évolution de l’écart des coûts unitaires
de production est représentée sur le même graphe en pourcentages.
Comme il a été indiqué dans la section précédente, cet écart est de
8 % dans le secteur exposé à la concurrence internationale, soit
40 % de l’écart du rapport qualité-prix. Ainsi, la dégradation de la
compétitivité-coût française explique, toutes choses égales par
ailleurs, 40 % de la dégradation du rapport qualité-prix de la France
par rapport à l’Allemagne6.

6. L’indice de qualité-prix est H/P. Nous rappelons que le prix P est un markup μ sur le coût
unitaire total UC : P = μ * UC. Si on note gX le taux de croissance de la variable X, on a g H /P –
G G

g H /P = (g H – g H ) – (g μ – g μ ) + (g UC – g UC ), ce qui permet de décomposer les effets.


F F G F G F F G
198 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Cette première partie conclut ainsi que l’écart de compétitivité-


coût entre la France et l’Allemagne explique environ 40 % de
l’écart des performances à l’exportation des deux pays.
La section suivante confirme ces résultats. Nous présentons des
simulations de la dynamique productive historique franco-alle-
mande, en imposant une autre histoire de l’évolution des salaires
et des taux de marge.

6. Si l’histoire européenne avait été différente...


Nous évaluons maintenant la dynamique des balances commer-
ciales française et allemande en refaisant l’histoire, en supposant
une autre dynamique de l’évolution des prix en France et en Alle-
magne. On s’attache particulièrement à deux questions : que se
serait-il passé si l’Allemagne n’avait pas pu imposer une telle disci-
pline dans la formation des salaires et que la modération salariale
n’avait pas eu lieu ? Que se serait-il passé si le niveau de concur-
rence avait été plus élevé dans le secteur abrité en France et que les
taux de marge avaient suivi la même évolution que les taux de
marge du secteur abrité allemand ?
La première de ces interrogations permet d’identifier la contri-
bution de la divergence des salaires entre la France et l’Allemagne à
la divergence des situations économiques de ces deux pays. La
seconde question permet d’estimer l’importance de l’intensité de la
concurrence dans le secteur abrité. Les marges relativement élevées
en France ont amené certains économistes à promouvoir une poli-
tique de la concurrence accrue dans ce secteur. Ce second scénario
contrefactuel permet de mesurer les enjeux d’un tel débat.
Ces scénarii contrefactuels sont basés sur un modèle d’équilibre
général qui permet de tenir compte de toutes les interdépendances.
Par exemple, des salaires allemands plus élevés augmentent le prix
des biens allemands importés par l’industrie française, ce qui a
pour effet indirect de grever la compétitivité-coût en France. Le
modèle complet est présenté en annexe.
Les hypothèses-clés du modèle sont les suivantes. Nous suppo-
sons que :
— Le taux d’épargne brut national est inchangé dans les
exercices ;
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 199

— Les taux de marge ne changent pas lorsque l’on simule des


trajectoires de salaires différentes ;
— Les salaires ne changent pas lorsque l’on simule des taux de
marge différents ;
— La qualité des biens allemands et français ne change pas dans
les simulations.
Chacune de ces hypothèses est critiquable. Un changement de
l’activité économique peut faire évoluer l’investissement en R&D
et la qualité des biens ; un taux de chômage différent peut faire
évoluer le taux d’épargne, etc. Cependant, ces causalités nouvelles
ne sont pas consensuelles et font encore l’objet de débats. De ce
fait, le choix de simulations réellement « toutes choses égales par
ailleurs » permet d’identifier les contributions pures des facteurs
que l’on modifie7.

6.1. Si les salaires allemands avaient suivi les salaires français


Toutes choses égales par ailleurs, qu’auraient été les implica-
tions d’une dynamique des salaires allemands identique à celle de
la France sur les deux dernières décennies ? Le taux de croissance
moyen des coûts salariaux unitaires français entre 1992 et 2015 est
de 1,4 %, ce qui se situe précisément dans la moyenne européenne
(1,4 % pour l’Union européenne, 1,7 % pour la zone euro seule).
En revanche le taux de croissance moyen des coûts salariaux
unitaires allemands est de 1,2 % sur la même période8. La question
que nous posons donc ici peut être considérée de manière plus
large : toutes choses égales par ailleurs, qu’auraient été les implica-
tions d’une dynamique des salaires allemands identique à celle du
reste de l’Europe ?
Il convient ici de souligner la richesse des interactions considé-
rées. Une évolution alternative des salaires allemands modifie
immédiatement la consommation des ménages allemands qui
réclament davantage – les salaires allemands étant virtuellement

7. Cette expérience est donc différente de celles réalisées par Ducoudré et Heyer (2014) qui
envisagent une dévaluation relative de la France par rapport aux autres pays. En effet, ils
étudient la dynamique de l’économie en supposant que les salaires en France suivent leur
dynamique historique maintenue inchangée. Dans notre exercice, nous changeons
explicitement le mode de formation des salaires, puisque le salaire est inchangé alors que le
chômage change.
8. Données Eurostat.
200 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

augmentés – de biens échangeables (tant français qu’allemands) et


non-échangeables allemands, augmentant par un effet demande
les exportations françaises vers l’Allemagne. Elle modifie égale-
ment le coût des produits allemands achetés par les entreprises
françaises et allemandes : les salaires allemands augmentant dans
les deux secteurs de l’économie, les consommations intermédiaires
de biens allemands (échangeables et non-échangeables) sont
immédiatement plus chers, en plus du coût du travail. L’augmenta-
tion des prix des biens échangeables allemands alourdit la structure
des coûts des entreprises françaises qui peuvent décider de substi-
tuer une partie de leurs consommations intermédiaires vers des
biens échangeables français. L’effet sur les prix allemands se réper-
cute donc sur les prix français. En dépit de cet effet, les biens
échangeables français deviennent relativement moins chers sur le
marché mondial et leurs exportations vers le reste du monde
augmentent. L’augmentation de la demande pour les biens fran-
çais (échangeables et non-échangeables) induit une création
d’emplois en France.
Nous construisons une série contrefactuelle de salaires alle-
mands, en supposant que les salaires en Allemagne croissent à la
même vitesse que les salaires français dans chaque secteur, au cours
de la période 1993-2012. Cette histoire contrefactuelle impose
donc une hausse virtuelle des salaires allemands, de l’ordre de 10 %
dans le secteur des biens échangeables et de 24 % dans le secteur
des biens non-échangeables, entre 1993 et 2012. Nous obtenons les
résultats suivants.

Résultats
— Si les salaires allemands avaient suivi les salaires français dans
les deux secteurs depuis 1993, nous trouvons que la balance
commerciale française se serait améliorée de 1,1 % du PIB et
la balance commerciale allemande se serait dégradée de
2,3 %. Ainsi, l’écart du coût du travail entre les deux pays
explique 3,3 % de l’écart de 8 % des balances commerciales
sur la période. Il explique donc 40 % de l’écart des perfor-
mances commerciales entre la France et l’Allemagne. Nous
retrouvons bien en équilibre général l’ordre de grandeur
estimé en équilibre partiel.
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 201

— L’impact sur l’emploi de telles évolutions de salaires est très


important. Pour le scénario considéré, la création d’emplois
totale induite en France est de plus de 800 000, soit une
réduction de 3,3 % du taux de chômage actuel en France. De
même, une telle évolution salariale détruirait de l’ordre d’un
million d’emplois dans le secteur exposé à la concurrence
internationale en Allemagne.
Il est important de noter que l’hypothèse du « toutes choses
égales par ailleurs » est ici cruciale pour deux raisons. Le maintien
des taux de marge constants, tout d’abord, nous permet d’éviter
d’avoir à considérer un effet de réduction des marges des entre-
prises allemandes qui tenteraient de compenser l’augmentation
des coûts afin de maintenir les prix allemands à des niveaux
proches de la série historique. À cet égard, il est probable que l’effet
de l’augmentation virtuelle des salaires allemands sur les prix soit
surestimée dans la boucle des prix. À long terme, il est cependant
possible qu’une réduction des marges allemandes en réaction à une
augmentation des salaires affecterait la capacité d’investissement et
de montée en gamme des entreprises allemandes – ce que nous
rendons également impossible en considérant la qualité relative
des biens allemands et français constante – et donc entraînerait à
long terme une dégradation de même ordre de la compétitivité
allemande. Le maintien de taux d’épargne nationaux inchangés,
d’autre part, limite l’effet demande induit par une variation des
salaires et des prix : alors que l’augmentation des salaires en Alle-
magne permettrait potentiellement de réduire le taux d’épargne
allemand déjà très élevé, il est possible que cet effet soit contreba-
lancé par l’augmentation du chômage induit par la dégradation de
la balance commerciale. Nous ne considérons pas de ces effets de
composition.
Pour quantifier plus précisément l’impact de la tertiarisation des
économies européennes dans la variation des balances commer-
ciales, on peut également effectuer la même simulation que
précédemment en isolant les salaires allemands du secteur abrité.
Nous supposons que ce sont les seuls salaires à suivre la trajectoire
française, tandis que nous laissons les salaires allemands du secteur
exposé suivre leur trajectoire historique. Nous constatons que la
seule modération salariale dans le secteur des biens non-échan-
geables allemands contribue pour 0,43 % de la dégradation de la
202 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

balance commerciale française (contre 0,65 % pour la modération


salariale dans le secteur exposé), et pour 1,8 % de l’avantage compa-
ratif allemand. Ainsi, la modération salariale allemande dans le seul
secteur abrité – fortement accentuée par l’application des lois Hartz
après 2003, c’est-à-dire au moment où les économies européennes
se tertiarisaient fortement – explique 70 % de l’écart total des
balances commerciales française et allemande que nous expliquons
par la divergence des salaires nominaux entre les deux pays.
On peut donc conclure que la modération salariale allemande a
un effet négatif de premier ordre sur le tissu productif français. Plus
précisément, nous pouvons même affirmer que l’essentiel du désa-
vantage de compétitivité-coût français tient à la divergence
nominale entre la France et l’Allemagne dans le secteur abrité de la
concurrence internationale.

6.2. Si les marges du secteur abrité français avaient évolué comme


en Allemagne
Notre deuxième expérience s’intéresse aux comportements de
marge observés en France et en Allemagne au cours de la période
1993-2012. Comme rappelé précédemment, la plupart des études
sur les facteurs du manque de compétitivité des exportations fran-
çaises soulignent l’importance du comportement du prix relatif
entre biens échangeables et biens non-échangeables dans la déter-
mination de la compétitivité-prix des produits français (Bénassy-
Quéré et Coulibaly, 2014). Si les entreprises françaises ont fait des
efforts de marge substantiels dans le secteur exposé à la concurrence
internationale pour maintenir les prix à l’exportation face à la
concurrence croissante de nouveaux pays exportateurs, cet effort
n’a pas eu lieu dans le secteur abrité, où le taux de marge des entre-
prises s’est apprécié de près de 9 % entre 1993 et 2008 (la crise
économique forçant les entreprises françaises à se rétracter). Rappe-
lons que dans le même temps, les taux de marge allemands dans le
secteur des biens non-échangeables n’augmentaient que de 3 %,
avec une chute notable du taux en 2000 (cf. graphiques section 3.2).
Notre seconde expérience pose donc la question suivante : que
ce serait-il passé si les entreprises françaises du secteur abrité
avaient mené le même effort de marge que les entreprises alle-
mandes au cours de la période 1993-2012 ? Il s’agit, cette fois-ci,
d’observer l’impact d’une réduction virtuelle des taux de marge du
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 203

secteur français des biens non-échangeables de près de 6 % entre


1993 et 2008 (l’écart se réduisant après la crise).
Une réduction des marges dans le secteur abrité français indui-
rait immédiatement une réduction des prix des biens non-
échangeables en France. Les coûts de production des entreprises
françaises dans les deux secteurs en seraient diminués, induisant
donc une diminution du prix relatif des biens exportables français
par rapport aux biens allemands. Par un effet demande généralisé,
les exportations françaises vers l’Allemagne et vers le reste du
monde devraient augmenter. Cet effet est probablement en partie
compensé par l’augmentation de la demande intérieure, puisque la
diminution des prix français augmente le pouvoir d’achat des
consommateurs qui peuvent réclamer davantage de tous les biens
(on observe en effet une augmentation des importations dans nos
simulations). L’augmentation de la demande pour les biens fran-
çais (échangeables et non-échangeables) induit une création
d’emplois en France.

Résultats
— Si les taux de marge du secteur abrité français avaient suivi
les taux de marge du secteur abrité allemand de 1993 à 2012,
alors la balance commerciale française serait inchangée en
2012 (on constate une amélioration de 0,02 % du PIB) et la
balance commerciale allemande se serait légèrement
dégradée (-0,3 %). L’évolution des taux de marge dans le
secteur abrité explique moins de 5 % de la divergence
commerciale entre la France et l’Allemagne. Cela ne peut
donc pas être considéré comme un effet du premier ordre.
— L’évolution du taux de marge dans le secteur non-échan-
geable augmente cependant l’emploi en France. En effet, la
baisse des marges permet une baisse des prix, ce qui stimule
la consommation et donc la production et l’emploi. Le
nombre total d’emplois créés est de l’ordre de 210 000, soit
une réduction du taux de chômage de 0,8 %.
Il est intéressant de comparer ce résultat avec le résultat précé-
dent. Notre simulation montre que le problème de compétitivité
du secteur abrité français relève moins du niveau de concurrence et
des comportements de marge que de la divergence nominale entre
les salaires français et allemands. Là encore, l’hypothèse du « toutes
204 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

choses égales par ailleurs » nous permet de nous abstraire d’effets


endogènes supplémentaires. L’hypothèse selon laquelle le taux
d’épargne français doit demeurer constant limite l’effet demande
induit par une augmentation du pouvoir d’achat des consomma-
teurs. À cet égard, l’effet d’une réduction des taux de marges sur la
balance commerciale française est peut-être sous-estimé.
Par ailleurs l’hypothèse du maintien des salaires inchangés
empêche la possibilité que la réduction des taux de marges se
traduise par une augmentation relative des salaires dans le secteur
abrité. À cet égard, les résultats de la section précédente nous
laissent penser que notre simulation sous-estime donc potentielle-
ment l’effet de la réduction des taux de marge dans le secteur abrité
sur la création d’emplois.

6.3. Le coût de l’externalisation allemande


Avant de conclure sur les déterminants de l’avantage compétitif
allemand, nous revenons sur la question de la « Bazaar Economy »
que serait l’Allemagne (Sinn, 2006). Nous avons mis en avant
l’importance de la délocalisation d’une partie des chaînes de
production françaises et allemandes vers le reste du monde, et
l’avantage allemand dans ce processus. Nous avons cependant
montré que cet outsourcing accéléré en Allemagne se faisait à un
coût plus élevé qu’en France (graphiques 9 et 10 en annexe) depuis
le milieu des années 2000.
Pour mesurer l’avantage allemand lié à l’externalisation d’une
partie de sa production, nous mettons en avant l’effet pur de prix
des consommations intermédiaires importées, en simulant un
modèle dans lequel les prix allemands de consommations intermé-
diaires importées du reste du monde suivent la trajectoire
historique des prix français à l’importation, et inversement.

Résultats
— Si les prix allemands à l’importation avaient été ceux de la
France au cours de la période 1993-2012, la balance commer-
ciale française aurait été dégradée de -1,2 % du PIB, tandis
que la balance commerciale allemande aurait été améliorée
de 3,8 %.
— Si à l’inverse les prix français à l’importation avaient suivi la
trajectoire historique des prix allemands entre 1993 et 2012,
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 205

la balance commerciale française aurait été dégradée de


-2,5 %, et la balance commerciale allemande améliorée de
0,67 %.

Ces résultats confirment l’avantage initial indéniable que


l’Allemagne avait en termes d’externalisation de sa production. En
effet, ces résultats signifient que si les prix à l’importation alle-
mands avaient suivi l’évolution des prix à l’importation français
depuis 1993, l’Allemagne aurait considérablement bénéficié de son
avantage en termes d’outsourcing. Les prix des importations
allemandes étant près de 20 % inférieurs aux prix français des
importations au début de notre période (graphique 9), l’absence
totale de montée en gamme des consommations intermédiaires
importées allemandes aurait représenté un gain de compétitivité-
coût formidable. Le deuxième contrefactuel révèle que l’effort de
montée en gamme de la production allemande qui a eu lieu au
cours des années 2000, et qui se traduit par une augmentation
significative du niveau des prix des importations allemandes,
n’était possible que parce que l’Allemagne bénéficiait d’un avan-
tage initial au début des années 1990. En effet, en termes d’« effet-
prix pur » (c’est-à-dire en faisant abstraction des effets endogènes
qui auraient pu apparaître), si la France avait dû importer des
consommations intermédiaires de plus en plus chères, à l’instar de
l’Allemagne, le désavantage en termes de compétitivité-coût aurait
été considérable.

Ces résultats font abstraction des gains endogènes liés à l’exter-


nalisation d’une partie de la production allemande : pression sur
les niveaux de salaires nationaux, montée en gamme des chaînes
de production allemandes vers les tâches de conception et d’assem-
blage, concentration des ressources vers les dépenses d’image et de
service après-vente, etc. L’avantage de l’Allemagne lié à l’externali-
sation plus importante qu’en France d’une partie de la production
est donc ici vraisemblablement sous-estimé.

6.4. Robustesse des résultats : σ = 2


Pour tester la robustesse de nos résultats, nous effectuons égale-
ment nos simulations en choisissant une valeur de σ = 2, afin de se
rapprocher des estimations macroéconomiques de l’élasticité
d’Armington.
206 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Les résultats obtenus diffèrent peu des estimations précédentes :


pour :
■ Si les salaires allemands avaient suivi les salaires français

depuis 1993 :
— La balance commerciale française se serait améliorée de
0,56 % du PIB, tandis qu’elle se serait dégradée de -2 % du
PIB en Allemagne. Ainsi l’écart du coût du travail entre les
deux pays dans cette configuration explique un peu plus de
2,5 % de l’écart de 8 % des balances commerciales (au lieu de
3 % dans notre simulation précédente) ;
— L’effet sur l’emploi est moindre, avec une création virtuelle
de 300 000 emplois, soit une réduction de 1,2 % du taux de
chômage.
■ Si les marges françaises dans le secteur abrité de la concurrence

internationale avaient suivi la même trajectoire que les marges


allemandes depuis 1993 :
— la balance commerciale française demeurerait pratiquement
inchangée (on obtient une légère dégradation de -0,03 % du
PIB), de même que pour la balance commerciale allemande
(-0,005 % du PIB). Avec une élasticité égale à 2, la divergence
des comportements de marge dans les secteurs abrités de la
France et de l’Allemagne n’a aucun impact sur la divergence
des balances commerciales de ces pays ;
— cette expérience contrefactuelle induit une création virtuelle
de 203 000 emplois, soit une réduction de 0,8 % du taux de
chômage français (résultat identique à la simulation précé-
dente).
■ Si les prix à l’importation français et allemands s’étaient pour-

suivis depuis 1993 :


— si les prix allemands à l’importation avaient suivi l’évolution
historique des prix français de consommations intermé-
diaires importées du reste du monde, la balance commerciale
française aurait été dégradée de -0,7 %, et la balance
commerciale allemande se serait encore améliorée de 3,4 % ;
— si les prix français à l’importation avaient évolué de la même
façon que les prix allemands, la balance commerciale fran-
çaise se serait dégradée de 2,1 %, tandis que la balance
commerciale allemande se serait améliorée de 0,3 %.
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 207

Dans l’ensemble, les résultats obtenus dans nos simulations


sont robustes à une variation raisonnable du paramètre σ. Les
ordres de grandeurs présentés sont donc bien valables.

7. Conclusion
Nous avons cherché dans cet article à identifier et à quantifier
les causes de la divergence commerciale franco-allemande. L’expé-
rience menée sur les taux de marge révèle qu’une grande partie de
l’écart de compétitivité entre la France et l’Allemagne est un écart
de compétitivité-coût. Les écarts nominaux de salaires entre les
deux pays voisins expliquent pour près de 90 % cette divergence
des coûts et 40 % l’écart des balances commerciales française et
allemande.
Le reste de la divergence des performances commerciales entre
la France et l’Allemagne semble donc relever d’un écart de compé-
titivité-hors prix important. Notre étude souligne trois effets :
— un effet qualité indéniable des exportations allemandes :
niveau de gamme, contenu innovant, service après-vente... ;
— un « effet Sinn » : le recours à l’externalisation massive des
processus de production, qui a représenté un avantage en
termes de compétitivité-coût considérable au début des
années 1990, et qui a ensuite permis à l’Allemagne de redi-
riger une partie de ses ressources productives vers
l’amélioration de la qualité et l’innovation sur les produits
exportés ;
— un effet de positionnement stratégique (que nous n’avons
pas pu ici mettre réellement en avant) : le choix allemand
d’exporter essentiellement des biens d’équipement sur les
marchés émergents en forte croissance.
L’importance de cet avantage de compétitivité hors-coût est
essentielle pour interpréter nos résultats. En gardant la qualité rela-
tive des biens français et allemands constante pour ne tirer que les
effets prix purs, nous ignorons volontairement l’influence endo-
gène qu’un réajustement des déséquilibres nominaux entre la
France et l’Allemagne pourrait avoir sur le rapport qualité-prix des
biens français par rapport aux biens allemands. Il a été souvent
souligné que le comportement de marge des entreprises françaises
contraintes par la concurrence allemande et internationale a pu
208 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

freiner sensiblement les choix d’investissement faits au cours des


deux dernières décennies, et plus particulièrement après la crise.
Une réduction de l’écart de coûts unitaires de production entre la
France et l’Allemagne permettrait notamment aux entreprises fran-
çaises de rattraper une partie de leur retard en investissement sur la
montée en gamme. Cependant, comme nous le soulignons, le
redressement des marges françaises dans le secteur exposé ne pour-
rait suffire à compenser l’avantage allemand gagné sur
l’externalisation d’une partie des processus de production. Une
réorientation du tissu productif français est aussi mise en cause.
Une prochaine étape de recherche nécessaire pourrait donc se
pencher sur les déterminants de l’investissement en qualité et les
efforts de montée en gamme en France, afin de quantifier l’impact
de long terme de leur faiblesse sur le rapport qualité-prix français. Il
apparaît enfin à l’aune de nos simulations que la modération sala-
riale allemande d’une part, et la faible concurrence dans le secteur
abrité français d’autre part ont des effets sensibles sur les niveaux
d’emplois, notamment en France. Un rééquilibrage des coûts entre
la France et l’Allemagne induirait nécessairement de forts effets de
demande, notamment chez notre voisin à faible croissance démo-
graphique et à fort taux d’épargne. Une croissance davantage tirée
par la demande en Allemagne renchérirait les coûts de production
allemands et offrirait plus de marge aux exportations françaises. Il
est intéressant à cet égard de mentionner les efforts récents faits
outre-Rhin pour hausser le niveau général des salaires, tant dans le
secteur exposé à la concurrence internationale (on peut citer ici
l’accord de branche réalisé en avril 2015 avec le consortium IG
Metall approuvant une hausse de 3,5 % des salaires dans le secteur
de la métallurgie), que dans le secteur abrité (avec la création d’un
salaire minimum effectif dès le 1er janvier 2015, visant essentielle-
ment les emplois à très faibles revenus dans le secteur des services).
Il sera important de quantifier dans le futur l’impact de cet effort à
la fois sur la demande allemande et sur les changements de coûts
de production induits, tant en France qu’en Allemagne.
Au regard de l’impact de la modération salariale allemande sur
le commerce extérieur français, il ressort que le problème d’offre
français est très largement le problème du désajustement européen
en général et franco-allemand en particulier.
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 209

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France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 211

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212 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

ANNEXE

A. Traitement des données


Les données utilisées pour l’identification du modèle sont direc-
tement issues des séries de la comptabilité nationale de chaque
pays. Ces séries sont librement disponibles sur le site de l’INSEE
pour la France9 et sur le site du Statistiches Bundesamt (De Statis)
en Allemagne10.

Pour chaque pays nous récupérons les grands agrégats de la


comptabilité nationale, découpés par secteurs d’activité
(nomenclature NAF rév. 2 (2008) de l’INSEE pour la France,
comportant 17 secteurs ; et Klassifikation der Wirtschaftszweige
(2008) du Statistiches Bundesamt, comportant 10 secteurs pour
l’Allemagne). La distinction entre secteur exposé à la concurrence
internationale et secteur abrité se fonde sur ces classifications.

Tableau 2. Répartition de la nomenclature NAF rév. 2 entre secteur abrité


et secteur exposé pour la France

Secteur exposé Secteur abrité

Agriculture Construction
Industrie agro-alimentaire Commerce
Cockéfaction et raffinage Transports
Biens d’équipement Hébergement et restauration
Matériel de transport Services immobiliers
Autres branches industrielles Services non-marchands
Information-communication Services aux ménages
Services financiers (Services aux entreprises)
Énergie, eau, déchets

Tableau 3. Répartition de la Klassifikation der Wirtschaftzweige entre secteur abrité


et secteur exposé pour l’Allemagne

Secteur exposé Secteur abrité

Agriculture, Forestry, Fishing Construction


Industrie excluding construction Trade, Transport, Accomodation and Food services
Manufacturing Real estate activities
Information-communication Public services, Education, Health
Financial and insurance services Other services (+ Business services)

9. [Link]
10. [Link]
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 213

Dans un premier temps les services aux entreprises (ou


« Unternehmendienstleister » dans la nomenclature allemande)
sont exclus de cette agrégation. Ils sont ensuite répartis dans
chaque variable au prorata du poids de chaque secteur (abrité/
exposé) dans la valeur ajoutée nationale.
Nous obtenons donc les séries de dépenses de consommation
des ménages, de production branche, les rémunérations salariales
versées (c’est-à-dire incluant les cotisations sociales), l’emploi
salarié équivalent temps plein (nécessaire lorsqu’on considère
l’emploi allemand), la valeur ajoutée par secteur ainsi que le
produit intérieur brut total de chaque pays, et enfin les séries de
commerce international (exportations et importations en valeur et
en volume).
On considère que l’ensemble des exportations et des importa-
tions correspondent à des biens du secteur exposé, alors même que
certaines catégories de biens non exportables apparaissent dans les
données.
À partir de ces séries, nous pouvons directement identifier les
séries historiques de prix (déflateur de la VA de chaque secteur dans
chaque pays et déflateur des importations en provenance du reste
du monde), de salaire individuel moyen (ratio des rémunérations
salariales versées sur l’emploi salarié total équivalent temps plein),
de productivité du travail (ratio de la production sectorielle sur
l’emploi sectoriel), et les séries d’exportations (donc demande
internationale de biens échangeables français et allemands).
Pour ensuite identifier les structures de production nationale (et
donc les structures de coûts), nous utilisons les tableaux entrées-
sorties de la comptabilité nationale de chaque pays, là encore libre-
ment accessibles sur les sites des offices nationaux de statistiques11.
Cela nous permet de reconstruire les volumes de consommations
intermédiaires de chaque secteur dans chaque pays. Pour chaque
branche d’activité, on calcule le volume de consommations inter-
médiaires de produits se rattachant au secteur des biens
échangeables, et le volume de consommations intermédiaires de
produits provenant du secteur abrité. Ce faisant, on exclut de ces

11. [Link] pour la France,


[Link]/DE/ZahlenFakten/GesamtwirtschaftUmwelt/VGR/InputOutputRechnung/
[Link] pour l’Allemagne
214 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

agrégats les consommations intermédiaires en services aux


entreprises, que l’on répartit ensuite proportionnellement à
l’importance de chaque catégorie de produits dans les consomma-
tions intermédiaires totales de la branche d’activité. Une fois ce
travail effectué pour chaque branche d’activité du TES, on agrège
ces valeurs en deux secteurs – exposé/abrité – là encore en prenant
soin de répartir les consommations intermédiaires de la branche
des services aux entreprises entre les deux secteurs, cette fois-ci
proportionnellement à l’importance de chaque secteur dans la
production nationale. De cette manière, on obtient une matrice
2x2 différenciant, dans chaque secteur, les consommations inter-
médiaires de biens échangeables et les consommations
intermédiaires de biens non-échangeables. À partir du volume
d’inputs de biens échangeables, on est ensuite capable de distinguer
la partie importée de ces consommations intermédiaires de la
partie provenant directement du marché domestique. On utilise à
cet effet l’indicateur d’externalisation proposé par Feenstra et
Hanson (1996), réutilisé par le Conseil d’Analyse Économique
(2008) pour calculer l’importance des coûts importés dans le diffé-
rentiel de compétitivité entre la France et l’Allemagne. Après avoir
calculé le taux de pénétration de chaque input dans le TES d’un
pays, on calcule la somme pondérée des consommations intermé-
diaires de chaque branche d’activité, ce qui permet ainsi d’obtenir
le volume total de consommations intermédiaires importées pour
une branche donnée. On agrège ensuite les branches comme précé-
demment. On isole enfin la part des consommations
intermédiaires importées d’Allemagne (respectivement de France)
dans chaque secteur en appliquant le poids des importations en
provenance d’Allemagne (respectivement de France) dans les
importations totales de la France (respectivement de l’Allemagne).
Ces matrices input-output sont donc obtenues chaque année dans
chaque pays. Elles nous informent à la fois sur la structure techno-
logique de production de chaque secteur et sur le poids de chaque
facteur dans la formation du coût unitaire total. La modification
des structures productives françaises et allemandes sur la période
peut se voir au travers de l’évolution des matrices entrées-sorties
(tables 4, 5, 6 et 7 ci-dessous).

Ces séries nous permettent d’identifier totalement le modèle,


dans la mesure où nous obtenons : les séries historiques de prix et
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 215

de salaires, les séries de production, les coefficients techniques, les


flux commerciaux (incluant consommations intermédiaires
importées et les importations destinées à la consommation des
ménages), et donc la demande intérieure pour chaque secteur et
dans chaque pays.

B. Construction des données pour le modèle

Coût unitaire du travail nominal


L’agrégation des secteurs échangeables et non-échangeables
permet de construire un indice des prix en France et en Allemagne
pour chaque secteur et chaque année. Pour construire un indice de
prix cohérent, nous additionnons les valeurs de production dans
chaque secteur d’une part, et les volumes de production dans
chaque secteur d’autre part. Comme mentionné précédemment,
l’indice de prix est le ratio pour chaque pays, chaque secteur et
chaque année des sommes des valeurs sur les sommes des
volumes ; PtF,T : et PtG,T sont respectivement les prix des biens
produits dans le secteur des biens échangeables (T pour Tradable)
en France et en Allemagne à la date t. Les prix du secteur des biens
non-échangeables (NT pour Non Tradable) sont PtF,NT et PtG,NT. Avec
des notations évidentes, les volumes produits dans chaque secteur
pour chaque pays sont notés QtF,T, QtF,NT et QtG,T, QtG,NT. Le nombre
de salariés (équivalent temps plein) employés dans chaque secteur
est noté Ltκ,i κ = F, G, i = T, NT). Dans chaque secteur, nous
construisons le coût unitaire du travail nominal (ULC), qui est
, 
,  
UCL  = avec κ = F, G, i = T, NT et t = 1993...2012
A, 
où wtκ,i est la rémunération totale moyenne d’un salarié, équivalent
temps plein. Il est important de noter que nous observons le salaire
incluant toutes les charges salariales et patronales afin de prendre
la mesure la plus cohérente du coût du travail. Atκ,i est la producti-
vité du travail mesurée par le ratio de la production totale
rapportée à l’emploi salarié total : Qtκ,i / Ltκ,i.

Construction des coefficients techniques de production


Pour produire une unité dans le secteur i = T, NT du pays
κ = F, G, à la date t = 1993...2012, il faut λ κRDM,
,i
κ,t unités de biens
216 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

achetés au RDM, λ κ,iG,t unités de biens achetés au secteur T alle-


mand, λ κF,t
,i
unités de biens achetés au secteur T français, λ κ,iNT,t
unités de biens achetés au secteur NT du pays et 1/Atκ,i unités de
travail payées au salaire wtκ,i. Ces coefficients sont construits à
partir des comptabilités nationales françaises et allemandes (voir
Annexe B).
Ainsi la production d’une unité de bien échangeable demande
5 facteurs de production : du travail et quatre types de biens inter-
médiaires. Afin de simplifier la représentation des fonctions de
production, nous les représentons en fonction de 6 facteurs de
production : (1) le bien du reste du monde acheté par le pays, (2) le
bien échangeable allemand, (3) le bien échangeable français, (4) le
bien non-échangeable du pays κ considéré, (5) le travail du secteur
des biens échangeables du pays κ considéré et (6) le travail du
secteur des biens non-échangeables du pays κ considéré.
Pour chaque pays κ = F, G on résume les prix des facteurs de
production par le vecteur ligne 1 × 6.
(1)
De ce fait, à la date t, la fonction de production des deux
secteurs dans le pays κ peut être représentée par la matrice 2 × 6

⁄ 0
(2)

Coût unitaire total nominal


Nous construisons aussi un indicateur de coût unitaire total
(UC) qui tient compte à la fois du coût du travail, mais aussi des
coûts de tous les biens intermédiaires utilisés dans le processus de
production (importés et nationaux). À partir des matrices précé-
dentes, le vecteur 2 × 1, des coûts unitaires est donc : (avec X’ la
transposée de la matrice X).
UCtκ = Etκ Vtκ'
Nous avons donc quatre vecteurs de coûts, pour le secteur
exposé et pour le secteur abrité, en France et en Allemagne, notées
UCtκ,i.
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 217

Le taux de marge dans chaque secteur pour chaque pays est noté
μt (κ = F, G, i = T, NT et t = 1993...2012). Il est défini par le ratio
κ,i

du prix du secteur, rapporté aux coûts unitaires de la branche :


P κ ,i
μ tκ ,i = (3)
UCtκ ,i

Indice de qualité entre la France et l’Allemagne


Nous nous tournons à présent vers un élément clé de l’analyse :
la qualité relative des biens exportables français par rapport aux
biens allemands sur le marché international. Pour calculer cet
indice, nous considérons un modèle micro-économique tout
simple. Si l’élasticité de substitution des biens français et des biens
allemands dans le reste du monde (RDM) est σ, alors la fonction
d’utilité des importateurs du RDM est
σ
 σ −1 σ −1  σ −1
(
 t t ) t (
 H F ,T X RDM , F σ + H G ,T X RDM ,G σ 
t 
)
 
où Ht (κ = F, G) représente l’indice de qualité implicite des biens
κ,T

échangeables du pays κ, XtRDM,κ le volume d’exportations de biens


de ce pays à destination du RDM, et σ l’elasticité de substitution
entre les biens français et allemands dans l’utilité du RDM.
La contrainte budgétaire du reste du monde est

PtF XtRDM , F + PtG XtRDM ,G = YtRDM

où YtRDM représente les dépenses de consommations pour les biens


français et allemands à la période t.
La maximisation de l’utilité sous la contrainte de budget donne
les conditions du premier ordre, qui permettent de trouver les
évolutions de la qualité révélées par la dynamique des parts de
marché. On obtient la formule standard
1 σ
H tRDM , F  XF  σ −1  PtF  σ −1
= t   
H tRDM ,G  XG   PG 
 t   t 
Les volumes et les prix PtF, XtRDM,F, PtG, XtRDM,G étant des données
de la comptabilité nationale, la seule valeur inconnue ici est l’élas-
ticité de substitution σ.
218 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Graphiques additionnels

Graphique 7. Salaire individuel moyen dans le secteur exposé


En milliers d'euros

a) Secteur exposé b) Secteur abrité


60 40

55 38

France 36
50 France
34
45
32
Allemagne
40 30

35 28
26
30
24 Allemagne
25
22
20 20
1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011 1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011

Source : Insee, Destatis, calculs des auteurs.

Graphique 8. Indice d’évolution des volumes d’exportations allemands vers l’Union


européenne ou hors-UE
Indice 1993 T1 = 1
3,5

Exportations hors UE, en % PIB


3

2,5

Exportations vers l'UE, en % PIB


1,5

0,5
1993t1 1995t3 1998t1 2000t3 2003t1 2005t3 2008t1 2010t3 2013t1

Source : Insee, Destatis, calculs des auteurs.


France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 219

Graphique 9. Évolution du déflateur des importations (consommations


intermédiaires importées et importations destinées aux ménages) en niveau
Indice 1993 T1 = 1

a) En niveau b) En indice
1,10 1,20

1,05 Allemagne
France 1,10
1,00

0,95 1,00

0,90 France
Allemagne 0,90
0,85

0,80 0,80
19911993199519971999200120032005200720092011 1991 1993 1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011

Source : Insee, Destatis, calculs des auteurs.

Matrices des coefficients techniques


Nous reproduisons ci-après les matrices des coefficients tech-
niques (autrement dit le volume de consommations intermédiaires
de chaque catégorie d’input en pourcentage de la production du
secteur), en se restreignant aux années 1993 et 2012 pour mettre en
avant les transitions.
Matrice des coefficients techniques : volume de consommations
intermédiaires en pourcentage de la production en 1993

Tableau 4. France 1993

Volume en % de la production totale Secteur exposé Secteur abrité

Inputs échangeables domestiques 33,31 12,07


Inputs importés – Allemagne 2,13 0,81
Inputs importés reste du monde 7,07 3,03
Inputs non-échangeables 8,03 15,79

Tableau 5. Allemagne 1993

Volume en % de la production totale Secteur exposé Secteur abrité

Inputs échangeables domestiques 27,48 9,19


Inputs importés – France 0,95 0,31
Inputs importés reste du monde 10,62 3,47
Inputs non-échangeables 14,40 25,35
220 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Matrice des coefficients techniques : volume de consommations


intermédiaires en pourcentage de la production en 2012

Tableau 6. France 2012

Volume en % de la production totale Secteur exposé Secteur abrité

Inputs échangeables domestiques 37,59 14,18


Inputs importés – Allemagne 3,33 1,40
Inputs importés reste du monde 17,39 7,30
Inputs non-échangeables 8,18 18,20

Tableau 7. Allemagne 2012

Volume en % de la production totale Secteur exposé Secteur abrité

Inputs échangeables domestiques 25,92 5,53


Inputs importés – France 1,80 0,44
Inputs importés reste du monde 26,62 6,43
Inputs non-échangeables 11,90 26,85

C. Décomposition du coût unitaire


Si le coût unitaire de production de la France dans le secteur
échangeable à la période t (noté CUtF) est la somme des coûts sur N
facteurs, alors
N
CU tF =  λtF pti , F
i =1
où λtF est la quantité de facteur i achetée pour produire une unité
de bien échangeable et pti est le prix de ce facteur en France à la
période t. Pour l’Allemagne, on a
N
i ,G
CU tG =  λG
t pt
i =1
Dès lors la différence d’évolution des coûts unitaires peut
s’écrire
ΔF2012,1993
,G
(
F
= CU 2012 F
− CU 1993 G
) (
− CU 2012 G
− CU 1993 )
=  (λ2012 ) −  (λG )
N i, F i, F N i ,G i,G
F F G
p2012 − λ1993 p1993 2012 p2012 − λ1993 p1993
i =1 i =1

=  (λ2012 ) ( F i , F G i,G )
N i, F i ,G N
F
p2012 − λG
2012 p2012 −  λ1993 p1993 − λ1993 p1993
i =1 i =1

=  (λ2012 ( ) + (λ2012 2012 )p2012 )


N i, F i ,G i ,G
F F
p2012 − p2012 − λG
i =1
N
F
(
−  λ1993
i =1
i, F
p1993 ( i ,G
− p1993 F
+ λ1993 ) (
G
− λ1993 i ,G
p1993 ) )
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 221

Ce que l’on peut décomposer comme : un effet pondéré des


changements de prix + un effet pondéré des changements de
volumes
,G
ΔF2012,1993
N

=1
i
F
(
=  λ2012 (
i, F
p2012 i ,G
− p2012 F
− λ1993 )i, F
p1993 (
i ,G
− p1993 ))



Effet pondéré des changements de prix

N
(
i ,G
+  p2012
=
i
F
(
λ2012 − λG
1 
F
) (G i ,G
2012 − λ1993 − λ1993 p1993 ) )


Effet pondéré des changements de volume

Le résultat de cette décomposition est présenté dans le texte.

D. Le modèle
Nous décrivons dans cette section le modèle structurel que nous
utilisons pour décrire les économies française et allemande. Nous
considérons 3 pays : la France, l’Allemagne, et le Reste du Monde
(RDM). L’économie est composée de trois types de consomma-
teurs. Les consommateurs allemands, français et du reste du
monde, et de six secteurs de production. Il y a deux secteurs en
France et en Allemagne : le secteur des biens échangeable (T) et le
secteur des biens non-échangeables (NT). Le RDM produit deux
types de biens échangeables à des prix différents. Le premier type
est vendu à l’Allemagne, le second type est vendu à la France.

Consommateurs en France et en Allemagne


On suppose que dans chaque pays, les consommateurs tirent
leur utilité à chaque période t de l’achat d’un agrégat de quatre
types de biens : trois biens échangeables et le bien non-échangeable
du pays considéré. Les biens échangeables peuvent être importés
du pays voisin (XtF,G pour les consommateurs français, XtG,F pour les
consommateurs allemands), du RDM (Xtκ,RDM), ou consommés à
partir de la production domestique (Xtκ,κ).
Une hypothèse importante est que chaque bien possède un
indice de qualité Htκ,i qui représente la compétitivité « hors-coût »
du secteur producteur. Un bien de plus grande qualité apporte plus
d’utilité (HtG,T est ainsi par exemple la qualité du bien allemand
dans le secteur des échangeables). Le programme de maximisation
des consommateurs français s’écrit donc :
222 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

( ) (H )
α F , RDM F ,G
G ,T F ,G αt
max H tF , RDM XtF , RDM t t X t
(4)
(H ) ( )
α F,F α F , NT
F ,T F , F t
t Xt H tF , NT XtF , NT t

PtT ,RDM XtF ,RDM + PtT ,G XtF ,G + PtT ,F XtF ,F + PtF ,NT XtF ,NT = YtF

On utilise ici une fonction d’utilité de type Cobb-Douglas, dans


laquelle les coefficients αF,j (j = RDM, F, G, N T) représentent la part
de chaque type de consommation dans le revenu total national :
les dépenses de consommation des ménages sont données par

Ytκ = PtT ,RDM ,κ X tκ ,RDM + PtT ,G Xtκ ,G + PtT ,F X tκ ,F + Ptκ ,NT X tκ ,NT

Le choix d’une fonction Cobb-Douglas implique une élasticité


de substitution unitaire en France et en Allemagne entre les diffé-
rents types de biens. Cette valeur de l’élasticité est cohérente avec
les estimations (Ducoudré et Heyer, 2014 entre autres) sur les séries
temporelles.
On suppose une fonction d’utilité similaire pour les consomma-
teurs allemands, avec des coefficients αtG,RDM, αtG,G, αtG,F, αtG,NT.
Ces coefficients varient dans le temps.

Consommation du reste du monde


Le reste du monde (RDM) consomme des biens échangeables
français et allemands. On suppose ici que le RDM importe ces biens
pour maximiser son utilité (pour α ≠ 1)
σ
 σ −1 σ −1  σ −1
( ) (
U RDM =  H tF ,T X tRDM ,F σ + H tG ,T X tRDM ,G σ 
 
)
 
Le programme est donc (avec la contrainte budgétaire adéquate)
max U RDM
(5)
XtRDM , F , XtRDM , G

PtF X tRDM ,F + PtG X tRDM ,G = YtRDM


où YtRDM représente les dépenses de consommations pour les biens
français et allemands à la période t. Htκ,T (κ = F,G) représente
l’indice de qualité implicite des biens échangeables du pays κ,
XtRDM,κ le volume d’exportations de biens de ce pays à destination
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 223

du RDM, et σ l’élasticité de substitution entre les biens français et


allemands dans l’utilité du RDM.
Les conditions du premier ordre nous donnent :
1−σ
 P G ,T 
 t 
 H RDM ,G 
 t 
PtG ,T X tRDM ,G = YtRDM
1−σ 1−σ
 PtF ,T   PtG ,T 
  + 
 H tRDM ,F   H tRDM ,G 
   
1−σ
 P F ,T 
 t 
 H RDM ,F 
 t 
PtF ,T X tRDM ,F = YtRDM
1−σ 1−σ
 P G ,T   P F ,T 
 t  + t 
 H RDM ,G   H RDM ,F 
 t   t 
C’est ce programme de maximisation que nous utilisons pour
calculer l’indice de qualité relative entre les biens français et alle-
mands sur le marché mondial.

Production
La production du secteur i = T,NT dans le pays κ = F,G est notée
Qti,κ. La fonction de production est donnée par (2) et le vecteur de
prix est donnée par (1). On rappelle que le coût unitaire de produc-
tion est
UCtκ = Etκ Vtκ'
et l’on fait l’hypothèse que la structure de la concurrence et la
maximisation du profit amènent les entreprises du pays κ = F,G
dans le secteur i = T,NT à choisir un prix qui est le coût unitaire de
production, multiplié par un markup µti,κ
Dès lors,
P κ , i = μ tκ , iUCtκ , i

Équilibre de marchés
Nous pouvons à présent décrire l’équilibre de ce modèle.
Pour chaque pays et pour chaque secteur, la production est
distribuée entre les consommations intermédiaires domestiques
(chaque secteur utilisant chacun des deux types de biens dans sa
224 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

production), les consommations intermédiaires importées par le


voisin (dans le cas du secteur des biens échangeables), la demande
domestique des consommateurs et la demande du reste du monde
(pour les biens échangeables une fois de plus) :

Q tT ,F = CI tF ,T ,T ,F + CI tF ,NT ,T ,F + CI tG ,T ,T ,F + CI tG ,NT ,T ,F
+ XtF ,T , F + XtG , F + XtF , RDM (6)

Q tNT , F = CI tF ,T , NT , F + CI tF , NT , NT , F + XtF , NT (7)

Q tT ,G = CI tF ,T ,T ,G + CI tF ,NT ,T ,G + CI tG ,T ,T ,G + CI tG ,NT ,T ,G
+ X tF ,T ,G + XtG ,G + X tG ,RDM (8)

Q tNT ,G = CI tG ,T ,NT ,G + CI tG ,NT ,NT ,G + X tG ,NT (9)

L’intérêt de ce modèle (relativement) simple est que tous les


paramètres peuvent être identifiés à partir des données de compta-
bilité nationale de France et d’Allemagne, pour la valeur l’élasticité
de substitution retenue.

E. Solution du modèle

Conditions du premier ordre des consommateurs et du Reste-du-Monde


Les conditions du premier ordre du programme des consomma-
teurs français et allemands (4) nous donnent : (κ = F,G)

PtT ,RDM X tκ ,RDM


α tκ ,RDM =
Ytκ

PtT ,G X tκ ,G
α tκ ,G =
Ytκ

κ ,F PtT , F Xtκ , F
αt =
Ytκ

PtT ,NT X tκ ,NT


α tκ ,NT =
Ytκ
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 225

Les conditions du premier ordre du programme des consomma-


teurs du RDM sont (programme 5) :
1−σ
 P G ,T 
 t 
 H RDM ,G 
 t 
PtG ,T X tRDM ,G = YtRDM
1−σ 1−σ
 P F ,T   P G ,T 
 t  + t 
 H RDM ,F   H RDM ,G 
 t   t 
1−σ
 P F ,T 
 t 
 H RDM ,F 
 t 
PtF ,T X tRDM ,F = YtRDM
1−σ 1−σ
 P G ,T   P F ,T 
 t  + t 
 H RDM ,G   H RDM ,F 
 t   t 
De manière intuitive, la demande du reste du monde pour les
produits exportables français et allemands dépend donc du rapport
qualité-prix de ces biens.

Écriture matricielle des séries d’output


On rappelle la formule de l’output de chaque secteur dans
chaque pays :

Q tT ,F = CI F ,T ,T ,F + CI F ,NT ,T ,F + CI G ,T ,T ,F + CI G ,NT ,T ,F
+ X F ,T , F + X G , F + X F , RDM

Q tNT ,F = CI F ,T ,NT ,F + CI F ,NT ,NT ,F + X F ,NT

Q tT ,G = CI F ,T ,T ,G + CI F ,NT ,T ,G + CI G ,T ,T ,G + CI G ,NT ,T ,G
+ X F ,T ,G + X G ,G + X G ,RDM

Q tNT ,G = CI G ,T ,NT ,G + CI G ,NT ,NT ,G + X G ,NT

À partir des matrices de coefficients techniques on peut réécrire


sous forme matricielle :

Q tT , F = Q tT , F ∗ λ FF ,, T NT , F
t + Qt ∗ λ FF ,, tNT + Q tT , G ∗ λG ,T G , NT
F,t + λ F,t ∗ Q tNT , G

+ X F ,T , F + X G , F + X F , RDM
226 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

Q tNT ,F = Q tT ,F ∗ λ FNT
,T F ,NT NT ,F
,t + λ NT ,t ∗ Q t + X F ,NT

Q tT ,G = Q tT ,G ∗ λG ,T NT ,G
G ,t + Q t ∗ λG ,NT
G ,t + Q tT ,F ∗ λG
F ,T F ,NT
,t + λ G ,t ∗ Q tNT ,F

+ X F ,T ,G + X G ,G + X G ,RDM
Q tNT ,G = Q tT ,G ∗ λG ,T G ,NT NT ,G
NT ,t + λ NT ,t ∗ Q t + X G ,NT
soit :
 Q T ,F   Q T ,F   X F ,T ,F + X G ,F + X F ,RDM 
 NT t
,F
  NT t
,F
  
Q t  Q t   X F ,NT 
 T ,G  = D t +
T ,G   F ,T ,G G ,G G ,RDM 
 Qt   Qt  X +X +X

Q NT ,G  Q NT ,G   X G ,NT

 t   t 
avec :
 λ F ,T λ F ,NT λG ,T λG ,NT 
 F ,t F ,t F ,t F ,t 
λ F ,T λ F ,NT
0 0 
NT ,t NT ,t
Dt =  F ,T F ,NT G ,T G ,NT
 (10)
 λ G ,t λG ,t
λ G ,t
λ G ,t 
 G ,NT 
 0 0 λG ,T
NT ,t λ NT ,t 
On peut donc vérifier que la production totale des quatre
secteurs est
 Q T ,F   X F ,T ,F + X G ,F + X F ,RDM 
 NT t
,F
  
Q t  −1  X F ,NT 
 T ,G  = (14∗4 − Dt ) ∗  F ,T ,G G ,G G ,RDM 
Q
 t  X + X + X
 
Q NT ,G  
 X G ,NT

 t 
L’emploi total en France des secteurs échangeables et non-
échangeables est (l’emploi est la production divisée par la producti-
vité du travail) :
LtF = Q tT , F /AtF , T + Q tNT , F /AtF , NT
Enfin on calcule la VA nationale à partir des séries de production :
VAtF = Q tT , F ∗ PtF , T + Q tNT , F ∗ PtF , NT
 CI F , T , T , F + CI F , T , NT , F + CI F , NT , T , F + CI F , NT , NT , F 
− t t t t 
 + CI F , T , T , G + CI F , NT , T , G + CI F , T , T , RDM + CI F , NT , T , RDM 
 t t t t 

VAtG = Q tT , G ∗ PtG , T + Q tNT , G ∗ PtG , NT


 CI G , T , T , G + CI G , T , NT , G + CI G , NT , T , G + CI G , NT , NT , G 
− t t t t 
 + CI G , T , T , F + CI G , NT , T , F + CI G , T , T , RDM + CI G , NT , T , RDM 
 t t t t 
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 227

soit :
VAtF = Q tT ,F ∗ PtF ,T + Q tNT ,F ∗ PtF ,NT
 λ F , T ∗ P F , T + λ F , T ∗ P F , NT + λ F , T 
 F ,t t NT , t t RDM , F , t 
− Q tT , F ∗  
 ∗ PtT , RDM , F + λG F,T
, t ∗ Pt
T ,G 
 
 λ F , NT ∗ P F , T + λ F , NT ∗ P F , NT + λ F , NT 
 F ,t t NT , t t RDM , F , t 
− Q tNT , F ∗  
 ∗ PtT , RDM , F + λGF , NT
∗ PtG , T 
 ,t 

VAtG = Q tT , G ∗ PtG , T + Q tNT , G ∗ PtG , NT


 λG , T ∗ P F , T + λG , T ∗ P G , NT + λG , T 
 F,t t NT , t t RDM , G , t 
− Q tT , G ∗ 
 ∗ PtT , RDM , G + λG ,T
∗ PtT , G 
 G , t 
 λG , NT ∗ P F , T + λG , NT ∗ P G , NT + λG , NT 
 F,t t NT , t t RDM , G , t 
− Q tNT , G ∗  
 ∗ PtT , RDM , G + λG , NT
∗ PtG , T 
 G,t 
On calcule enfin le taux d’épargne national : st = 1 – ct avec ctκ
κ κ

la part de la valeur ajoutée nationale allouée à la consommation


des ménages :

c tκ = t
VAtκ
Tous les paramètres du modèle sont parfaitement identifiés à
l’exception de σ. Ce résultat important indique que l’utilisation de
la compatibilité nationale seule des deux pays permet de déter-
miner uniquement la valeur de tous les paramètres (sans
estimations économétriques).

F. Construction des contrefactuels : contrefactuel des salaires


Les vecteurs prix de chaque pays sont à présent (initialement
seuls les salaires allemands sont modifiés) :

[
VtF = PtT , RDM,G PtT , RDM, F PtT ,G PtT , F PtNT , F WtT , F WtNT , F ]
= [P ]
~ T , RDM ,G ~ ~
VtG t PtT , RDM , F PtT ,G PtT , F PtNT ,G WtT ,G WtNT ,G
228 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

avec
~
WtT ,G = W1993
T ,G
∗ ItWTF
~
WtNT ,G = W1993
NT ,G
∗ ItWNTF
WtT , F
ItWTF = T ,F
W1993
WtNT , F
ItWNTF = NT , F
W1993
et on garde les structures de production à l’identique dans chaque
pays :
λκ ,T κ ,T κ ,T
λκF,,Tt λκNT
,T κ ,T 
κ  RDM , G , t λ RDM , F , t λG , t , t 1/At 0

Et =
λκ , NT λκ , NT λκ , NT λκF,,tNT λκNT
, NT
1/Atκ , NT 
 RDM , G ,t RDM , F ,t G ,t ,t 0 
Parce que les salaires allemands influent sur les prix allemands,
qui eux-mêmes entrent en compte dans la structure des coûts fran-
çais, une modification de la dynamique des salaires allemands dans
les deux secteurs exposé et abrité entraîne une modification de la
structure complète des prix allemands et français dans chaque
secteur :
~
[
P T , G = μtG ,T λG ,T G ,T G ,T G ,T G ,T
RDM , t 0 λG , t λ F , t λ NT , t 1/At 0∗ ]
[P t
T , RDM , G ~ ~ ~ ~ ~
PtT , RDM , F PtT , G PtT , F PtNT , G WtT , G WtNT , G
'
]
~
P NT , G = μtG , NT λG [
, NT G , NT G , NT G , NT
RDM , t 0 λG , t λ F , t λ NT , t 0 1/AtG , NT ∗ ]
[P t
T , RDM , G ~ ~ ~ ~ ~
PtT , RDM, F PtT , G PtT , F PtNT , G WtT , G WtNT , G
'
]
~
[
P T , F = μtF ,T 0 λ FRDM
,T F ,T F ,T F ,T F ,T
, t λG , t λ F , t λ NT , t 1/At 0∗ ]
[Pt
T , RDM , G ~ ~ ~
PtT , RDM, F PtT , G PtT , F PtNT , F WtT , F WtNT , F
'
]
~
[
P NT , F = μtF , NT 0 λ FRDM
, NT F , NT F , NT F , NT
, t λG , t λ F ,t λ NT , t 0 1/AtF , NT ∗ ]
[Pt
T , RDM, G ~ ~ ~
PtT , RDM, F PtT , G PtT , F PtNT , F WtT , F WtNT , F
'
]
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 229

On peut alors réécrire sous forme matricielle :


 P T , RDM , G 
~  tT , RDM , F 
 P T ,G   Pt 
 ~ NT , G   W ~ T ,G 
P  = (1
4 ∗ 4 − At ) ∗ Bt ∗
−1  ~t 
 P~T , F   WtNT , G 
~   ~ T ,F 
 P 
NT , F
 Wt 
 W ~ NT , F 
 t 
avec
 μ G , T λG , T μ tG , T λG ,T G,T
λGF ,,tT 
 t G,t NT , t μ t 0

 μ G , NT λG , NT μ tG , NT λG , NT G , NT G , NT 
NT , t μ t λF ,t 0
At =  
t G,t
 F ,T F ,T ,T 
μt λG , t 0 μ tF , T λ FF ,, Tt μ tF , T λ FNT ,t 
 F , NT F , NT F , NT F , NT 
 μ t λG , t 0 μ tF , NT λ FF ,, tNT μt λ NT , t 

 μ G , T λG , T μ tG , T 1/AtG , T 0
 t RDM , t 0 0 0

 μ G , NT λG , NT 0 0 μ tG , NT 1/AtG , NT 0 0
Bt =  
t RDM , t

0 μ tF , T λ FRDM
,T
,t 0 0 μ tF , T 1/AtF , T 0 
 F , NT F , T 
0 μt λ RDM , t 0 0 0 μ tF , NT 1/AtF , NT 

On obtient alors les nouvelles séries de prix induites par un


changement de la dynamique des salaires allemands.
La modification de la structure des prix entraîne à la fois une
modification du prix des biens français et allemands sur les
marchés internationaux, induisant un rééquilibrage de la demande
du reste du monde pour les biens français et allemands, et un chan-
gement interne des demandes des consommateurs (à taux d’épargne
national constant) :
1− σ
 P~ G , T 
 t 
 H RDM , G 
~ 1
XtRDM , G = ~ G , T  t  YtRDM
1− σ 1− σ
Pt  P~ F , T   ~
PtG , T 
 t  +  RDM , G 
 H RDM , F  H 
 t   t 
~ α κ , RDM Y κ
Xtκ , RDM = t T , RDM ,κt
Pt

~ α κ , GY κ
Xtκ , G = t~T , Gt
Pt
230 Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot

~ α κ , FY κ
Xtκ , F = t~T , Ft
Pt
~ α κ , NT Y κ
Xtκ , NT = t~T , NTt
Pt
~ ~ ~
CtT , F = XtF , F + XtG, F + XtRDM , F

À l’aide de ces nouvelles demandes, on peut reconstruire les


séries contrefactuelles de production (à structure productive
inchangée), puis d’emploi en itérant sur le revenu consommé :
Q ~T,F  ~ F , T , F ~ G , F ~ F , RDM 
X +X +X
 ~ NT
t
,F   ~ 
Qt  −1  X F , NT 
Q ~ T ,G  = (14∗ 4 − D ) ∗ X ~ F , T , G ~ G , G ~ G , RDM 
~ t  + X + X
 ~ 
Q tNT , G   X G , NT 
On peut alors retrouver le niveau de l’emploi contrefactuel,
ainsi que reconstruire la VA de chaque pays, ce qui nous permet de
reconstruire de manière endogène le revenu national et d’itérer
avec un taux d’épargne national constant :
~ ~ ~
LF = Q tT , F /AtF , T + Q tNT , F /AtF , NT
~ ~ ~ ~ ~
VAtF = Q tT , F ∗ PtF ,T + Q tNT , F ∗ PtF , NT
~
( ~
− Q tT , F ∗ λ FF ,,Tt ∗ PtF , T + λ FNT
,T ~ F , NT
, t ∗ Pt + λ FRDM
,T
, F , t ∗ Pt
T , RDM , F F ,T
+ λG
~T , G
, t ∗ Pt )
~
( ~
− Q tNT , F ∗ λ FF ,, tNT ∗ PtF , T + λ FNT
, NT ~ F , NT
, t ∗ Pt + λ FRDM
, NT ~T , RDM , F
, F , t ∗ Pt
F , NT
+ λG ,t
~
∗ PtG , T )
~ ~ ~ ~ ~
VAtG = Q tT , G ∗ PtG , T + Q tNT , G ∗ PtG , NT
~
(
− Q tT , G ∗ λG ,T ~ F ,T
F , t ∗ Pt + λG ,T ~G , NT
NT , t ∗ Pt + λG ,T
RDM , G , t ∗ Pt
T , RDM , G
+ λG ,T ~T , G
G , t ∗ Pt )
~
− Q tNT , G ∗ λG (
, NT ~ F , T
F ,t ∗ Pt + λG , NT ~ G , NT
NT , t ∗ Pt + λG , NT
RDM , G , t ∗ Pt
T , RDM , G
+ λG , NT ~ G , T
G,t ∗ Pt )
G. Construction des contrefactuels : contrefactuel sur les taux
de marge
On procède de la même façon que précédemment en construi-
sant une série contrefactuelle de taux de marges pour le secteur
abrité français : nous supposons qu’ils suivent précisément les
variations du taux de marge allemand.
μ~tF , NT = μ1993
F , NT
∗ I tμNTG

μ tG , NT
I tμNTG = G , NT
μ1993
France et Allemagne : une histoire du désajustement européen 231

En effectuant le même raisonnement que précédemment, pour


une structure de production et des salaires inchangés, l’imposition
d’un nouveau taux de marge dans le secteur abrité français va
modifier la structure complète des prix français et allemands dans
les deux secteurs :
 P T , RDM , G 
~  tT , RDM , F 
 P T ,G   Pt 
 ~ NT , G   W T ,G 
 P 
 P~T , F  = (14 ∗ 4 − A2 ) ∗ B2 ∗  W NT , G 
−1  t 
~  
t
T,F 
 P NT , F   Wt 
 W NT , F 
 t 
avec :
 μ G , T λG , T μ tG , T λG ,T G,T G,T 
 t G,t NT , t μ t λF ,t 0

 μ G , NT λG , NT μ G , NT G , NT G , NT G , NT
λ μ λ 0 
A2 =  
t G,t t NT , t t F ,t
 F ,T F ,T F ,T F ,T F ,T F ,T 
μt λG , t 0 μt λF ,t μ t λ NT , t 
 ~ F , NT F , NT , NT 
μ λG , t 0 μ~tF , NT λ FF ,, tNT μ~tF , NT λ FNT
 t , t 

 μ G ,T λG ,T μ tG ,T 1/AtG ,T 
 t RDM ,t 0 0 0 0

 μ G , NT λG ,NT 0 0 μ tG ,NT 1/AtG , NT 0 0 
B2 =  
t RDM ,t
0 μ tF ,T λ FRDM
,T
μ tF ,T 1/AtF ,T 
 ,t 0 0 0 
 ~ 
μt F , NT F ,T
λ RDM ,t 0 μ~tF , NT 1/AtF ,NT 

0 0 0

Cela nous permet à nouveau de calculer des demandes


(domestiques et étrangères) contrefactuelles, de nouvelles séries de
production, et un nouveau niveau de VA dans chaque pays.
Partie 2

OÙ VA LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE ?

Les vents contraires de la croissance française . . . . . . . . . . . . . . . . 235


Jérôme Creel et Éloi Laurent
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? . . . . . 255
Henri Sterdyniak
Le temps pour produire : réflexions analytiques sur les difficultés
de reprise de l’activité économique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 291
Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno
Stagnation séculaire et accumulation de capital . . . . . . . . . . . . . . . 307
Gilles Le Garrec et Vincent Touzé
Vieillissement de la population active.
Vers une baisse de la productivité ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 339
Sandrine Levasseur
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? . . . 371
Une (brève) revue de littérature
Guillaume Allègre

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


LES VENTS CONTRAIRES DE LA CROISSANCE
FRANÇAISE

Jérôme Creel
OFCE, Sciences Po et ESCP Europe
Éloi Laurent
OFCE, Sciences Po et Université de Stanford

Robert Gordon, qui fut un sceptique de la nouvelle économie il y a deux


décennies, prédit dans un article publié en 2012 que la croissance américaine
pourrait quasiment disparaître sous l’effet de six « vents contraires » : démogra-
phie, inégalités, éducation, mondialisation, coût de l’énergie et dette seraient
autant de marqueurs de la perte vitesse de l’économie américaine. Sans nous
livrer au même exercice de chiffrage que Gordon, nous tentons d’évaluer la
nature, l’intensité et la direction des vents contraires qui pourraient, dans la
perspective de moyen-terme chère à Gordon, contrarier la croissance française.
Nous concluons sur cinq recommandations.

Mots clés : démographie, inégalités, intégration européenne, politique budgétaire, financiarisation.

1. Introduction : en-deçà du PIB français


Récemment, l'hypothèse d’Alvin Hansen d’une stagnation
séculaire dans les pays avancés a été relancée, entre autres, par
Larry Summers et Robert Gordon, qui ont identifié un certain
nombre de faiblesses du côté de la demande ou de côté de l'offre de
l'économie1. D'une part, l’excès d'épargne exercerait une pression à
la baisse sur le taux d'intérêt, ce qui rendrait le rendement sur le
capital futur plutôt faible et limiterait donc la demande future et
l’investissement. Aussi l’excès d’épargne pourrait-il devenir perma-
nent. D'autre part, la récente vague d'innovations technologiques
ne serait pas du niveau de celle intervenue au début du XXe siècle,
notamment avec la diffusion de l'électricité et des sanitaires qui

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


236 Jérôme Creel et Éloi Laurent

ont concouru à la hausse de la productivité et du niveau de vie.


Nous prenons prétexte du positionnement de Robert Gordon dans
le débat sur la stagnation séculaire pour discuter des vents
contraires de la croissance française depuis une vingtaine d’années,
en adoptant par ailleurs une vision prospective à moyen terme.
Plutôt qu’à un exercice de soustraction de la croissance future fran-
çaise par ses différents vents contraires, avec toute l’incertitude
qu’un tel exercice implique, nous cherchons à mettre en exergue
les freins et les moteurs passés et futurs de l’économie française.

La grille de lecture de Robert Gordon suppose d’accorder de la


valeur au concept de produit intérieur brut (PIB) dans l’évaluation
des performances d’un pays. Or depuis de nombreuses années la
mesure du PIB est très critiquée et son dépassement recommandé2.
Il y a au moins trois façons de comprendre la problématique du
dépassement du PIB (et de sa croissance) comme indicateur de réfé-
rence du débat macroéconomique. Le premier dépassement
consiste à considérer que la croissance du PIB n’induit pas celle du
bien-être humain (autrement dit, le développement économique
n’équivaut pas au développement humain). Le deuxième consiste à
considérer que le PIB ne nous renseigne en rien sur la soutenabilité
du développement économique compte tenu de la contrainte
écologique (le développement économique n’équivaut pas au
développement soutenable). Le troisième dépassement, moins
usité dans le débat économique, consiste à reconnaître que le PIB
n’est qu’un indicateur « de surface » du développement écono-
mique, la résultante tangible de déterminants profonds qui sont les
véritables leviers de la croissance. Il ne s’agit pas dans cette perspec-
tive d’aller au-delà du PIB mais plutôt en-deçà de lui, pour mettre
au jour non pas ses composantes mais ses déclencheurs. C’est dans
cette perspective qu’il faut comprendre le débat ouvert par Robert
Gordon il y a trois ans sur l’avenir de la croissance américaine.

1. Teulings et Baldwin (2014) rassemblent plusieurs contributions sur ce thème. La vision


assez critique d’Eichengreen, moins commentée à notre connaissance que celles de Summers et
Gordon, est particulièrement intéressante ; plutôt qu’à des discussions sur la valeur du taux
d’intérêt réel d’équilibre (Summers) ou à une vision pessimiste sur la qualité des innovations
(Gordon), il préfère s’en tenir à l’argument selon lequel les États-Unis ont besoin d’investir dans
leurs infrastructures, dans l’éducation et dans la formation. Contrairement à celle de Gordon,
avec sa classification transposable à d’autres économies développées, l’analyse d’Eichengreen est
très ancrée dans la situation américaine.
2. Voir Laurent et Le Cacheux (2015).
Les vents contraires de la croissance française 237

Robert Gordon, qui fut un sceptique de la nouvelle économie il y


a deux décennies, prédit dans un article publié en 2012 que la crois-
sance américaine pourrait quasiment disparaître, passant de 1,8 % à
0,2 % en moyenne annuelle, sous l’effet des « vents contraires »
(headwinds) qui produiraient une érosion du PIB. Les six vents
contraires qu’il identifiait en 2012 sont, par ordre d’importance, la
montée des inégalités (-0,5 point), le poids de la dette (-0,3 point)
et, pour un effet de soustraction égal à 0,2 point respectivement,
l’épuisement démographique, la baisse du niveau éducatif, l’impact
de la mondialisation et la hausse des prix de l’énergie (tableau 1).

Tableau 1. Les six vents contraires de la croissance américaine


selon R. Gordon
En points de croissance du PIB réel par habitant pour 99 % de la population américaine

Taux de croissance moyen constaté 1,8

Effet de la démographie 1,6

Effet de l'éducation 1,4

Effet des inégalités 0,9

Effet de la mondialisation 0,7

Effet de l'énergie 0,5

Effet de la dette 0,2

Source : Gordon, 2012.

Il convient de noter que dans ce jeu d’hypothèses, la dynamique


de l’innovation n’est pas centrale : d’une part, Gordon pense que la
décélération des gains de productivité liée aux grandes innovations
de la première moitié du XXe siècle a déjà eu lieu ; d’autre part les
innovations actuelles et futures ne pourront pas, selon lui, relancer
ces gains de productivité. En d’autres termes, à en croire Gordon, le
changement technologique ne sera pas un facteur de ralentisse-
ment ou d’accélération de la croissance économique.
La croissance potentielle américaine serait ralentie par la combi-
naison de phénomènes démographiques et d’emploi adverses, la
baisse du niveau d’éducation, la hausse de la fiscalité sous l’effet du
poids de la dette et des taxes environnementales frappant l’énergie,
tandis que la croissance effective (bénéficiant aux 99 % du « bas »
de l’échelle des revenus) serait amoindrie par l’inégale répartition
des gains tirés de l’ouverture internationale et le niveau historique-
ment élevé des inégalités de revenu dans le pays.
238 Jérôme Creel et Éloi Laurent

Robert Gordon a par la suite affiné son hypothèse (Gordon,


2014)3, ne retenant que quatre « vents contraires » sur les six
initiaux pour répondre aux critiques qui lui avaient été adressées et
tenter d’inscrire son étude dans le cadre plus large du débat sur la
« stagnation séculaire ». Mais son étude de 2012 nous paraît plus
intéressante que celle de 2014 : le cadre conceptuel mobilisé est
plus riche pour considérer les déterminants profonds du dévelop-
pement économique américain, il est donc plus aisément
applicable au cas français, à la condition de quelques adaptations.
Sans nous livrer au même exercice de chiffrage (éminemment
hasardeux) que Gordon, nous tentons brièvement dans cet article
d’évaluer la nature, l’intensité et la direction des vents contraires
qui pourraient, dans la perspective de moyen-terme chère à
Gordon, contrarier la croissance française. Nous choisissons pour
ce faire le tableau de correspondance qui suit.
Plutôt qu’une séparation entre inégalités et éducation, nous
privilégions un traitement joint : les questions d’éducation en
France ne peuvent pas être disjointes de celles relatives aux inéga-
lités, de revenus, de patrimoine et donc, in fine, de territoires.
Quant à la question de la mondialisation, elle est principalement
appréhendée en France au travers de l’appartenance à l’Union
européenne, saut d’intégration régional dans une phase d’intensifi-
cation des échanges mondiaux, sur les marchandises, les services et
les capitaux. L’intégration européenne est difficilement séparable
de sa composante financière : après être devenue une union doua-
nière à la fin des années 1960, l’Union européenne est devenue une
zone de libre-échange pour les capitaux financiers à la fin des
années 1980. Les vents contraires de la mondialisation sont aussi
potentiellement ceux de la globalisation financière. L’autre dimen-
sion à laquelle l’intégration européenne est continuellement
rattachée concerne les finances publiques : la zone monétaire fédé-
rale, avec sa Banque centrale européenne, n’a pas pour l’instant
abouti à une union fédérale dotée d’un budget conséquent. Les
politiques budgétaires restent donc nationales mais, pour ne pas
entrer en contradiction avec les objectifs de la BCE, elles sont
soumises à des règles restrictives qui peuvent donner lieu, même

3. Gordon y retient les vents contraires suivants : démographie, éducation, inégalités et dette
publique.
Les vents contraires de la croissance française 239

lorsqu’elles ne sont pas scrupuleusement respectées, à des vents


contraires sur la croissance et le bien-être d’un pays. La France n’est
malheureusement pas en reste, comme on va le voir.

Tableau 2. Les vents contraires, tableau de correspondance

Gordon 2012 Creel et Laurent 2015

Démographie/emploi Démographie/emploi

Éducation
Inégalités de revenu et d’éducation
Inégalités

Mondialisation Intégration européenne :


a/ Finances publiques
Dette b/ Financiarisation

Energie/fiscalité Energie /fiscalité/ climat

Source : Les auteurs.

Nous passons en revue dans les pages qui suivent les arguments
qui plaident pour et contre un ralentissement durable de la crois-
sance française sous l’effet de ces forces.

2. La fin du « dividende démographique » ?


Robert Gordon nous dit d’abord que l’évolution démogra-
phique est un frein puissant à la croissance américaine :
« The ‘demographic dividend’ is now in reverse motion….The
original dividend was another one-time-only event, the move-
ment of females into the labor force between 1965 and 1990,
which raised hours per capita and allowed real per-capita GDP
to grow faster than output per hour. ».
Premier constat empirique : les données disponibles pour la
France ne confirment pas l’analyse faite par Gordon pour les États-
Unis (graphique 1) : si l’on reprend sa décomposition du revenu
par habitant comme le produit de la productivité horaire et des
heures travaillées par habitant, on ne voit pas l’effet supposément
positif sur les heures travaillées par habitant de l’entrée des femmes
sur le marché du travail à partir du milieu des années 1960, pas
plus que sur la croissance réputée plus rapide du PIB par habitant
par rapport au PIB horaire (graphique 2).
240 Jérôme Creel et Éloi Laurent

Graphique 1. Heures travaillées par habitant pour la France

1 100

1 000

900

800

700

600

500
1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010
Source : Total Economy Database.

Graphique 2. PIB horaire et PIB par habitant

2 5000 40

35
2 0000
30
PIB par habitant en 1990 GK$
25
1 5000

20

1 0000
15
PIB par heure travaillée en 1990 GK $
10
5000
5

0 0
1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010
Source : Total Economy Database.

Plus encore, les prévisions de Gordon quant à l’évolution du


revenu par habitant peuvent également être remises en causes.
Gordon écrit en effet au sujet des États-Unis :
« But now the baby-boomers are retiring, no longer included in
the tally of total hours of work but still included in the popula-
Les vents contraires de la croissance française 241

tion. Thus hours per capita are now declining, and any tendency
for life expectancy to grow relative to the average retirement age
will further augment this headwind… By definition, whenever
hours per capita decline, then output per capita must grow more
slowly than productivity. ».

Cette prédiction appliquée à la France fait directement écho au


débat ouvert sur la question de l’influence croisée de la producti-
vité horaire et du nombre d’heures travaillées sur le revenu par
habitant des Français. La Direction du Trésor (2014) a récemment
fait paraître une étude qui résume bien la position partagée par un
certain nombre d’analystes sur ce qui serait un problème structurel
de l’économie française. Après avoir noté « le choix fait en France
de diminuer le nombre d'heures travaillées, dont la contribution
négative au différentiel de taux de croissance a été compensée par
le dynamisme de la productivité horaire », les auteurs soulignent
qu’« au final, en France, la faiblesse relative des gains de producti-
vité par habitant (par rapport notamment au Royaume-Uni et à la
Suède, ainsi qu'aux États-Unis sur les 20 dernières années) n'a pas
été compensée par une nette amélioration du taux d'activité sur
l'ensemble de la période (notamment par rapport à l'Allemagne) ».
Le revenu par habitant ralentirait donc en France sous l’effet
d’un trop faible volume horaire. Selon les données de l’OCDE, le
PIB par habitant aurait augmenté de seulement 0,5 % par an entre
2001 et 2013, alors que le PIB par heure travaillée aurait augmenté
de +0,9 % par an.
Comment se présente cette situation à l’horizon des deux
prochaines décennies, et les prédictions raisonnées qui peuvent
être faites confirment-elles le pessimisme de Gordon ?
La réponse semble négative. En effet l’INSEE indique que les
prévisions sont favorables pour la population active (graphique 3)
et pour le taux d’activité des 15-69 ans (graphique 4).
L’INSEE note ainsi « à l'avenir, lorsque ces cohortes seront en
âge de travailler, la démographie devrait jouer favorablement sur le
PIB par habitant en France relativement aux pays de l'OCDE, dont
la démographie est plus vieillissante. »
Dès lors, il est raisonnable de penser que si le ralentissement
du revenu par habitant français s’explique par un choix de société
visant à réduire le temps de travail (et donc à augmenter le
242 Jérôme Creel et Éloi Laurent

bien-être), choix qui n’est plus compensé par une hausse de la


productivité horaire, l’évolution démographique à venir va per-
mettre de résoudre cette contradiction.

Graphique 3. Population active


En milliers
32 000

30 000
Projetée
Observée
28 000

26 000

24 000

22 000

20 000
1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025 2030 2035 2040 2045 2050 2055 2060
Source : INSEE.

Graphique 4. Taux d’activité des 15-69 ans


En %
72

70

68
Observé
66
Prédit

64

62

60

58
1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010*2015 2020 2025 2030 2035 2040 2045 2050 2055 2060
Source : INSEE.
Les vents contraires de la croissance française 243

S’il fallait formuler une recommandation de politique publique,


elle consisterait à ne pas casser le dynamisme démographique fran-
çais et notamment à maintenir et améliorer les politiques familiales
et à mieux gérer les cycles économiques afin de permettre aux
générations nombreuses à venir de trouver un emploi. Elle consis-
terait aussi à favoriser effectivement l’augmentation des taux
d’emploi, principalement des jeunes4, par une politique éducative,
d’apprentissage et d’insertion professionnelle ambitieuse, et, tout
au long de la vie, par la formation professionnelle pour renforcer
l’appariement et la rotation de la main-d’œuvre.

3. Le triple frein des inégalités


Selon Gordon, la montée en puissance des inégalités de revenu
aux États-Unis expliquerait à elle seule la perte de 0,5 point de
croissance : de tous, c’est le vent contraire le plus puissant. Cet
effet est lié à la répartition inéquitable de la croissance effective
américaine : une fois soustraite la part des 1 % les plus riches, il ne
reste que peu de croissance pour les 99 % restants. Mais en raison-
nant ainsi, Gordon oublie que l’effet des inégalités peut aussi se
faire sentir en amont, sur le niveau de la croissance potentielle. Il
traite de plus la question du niveau éducatif séparément de la
problématique des inégalités alors même que les deux sujets sont
étroitement liés. Il faut donc considérer, selon nous, trois enjeux
reliant inégalités et croissance.
D’abord l’impact néfaste des inégalités sur le niveau de la crois-
sance. Pour autant que l’on puisse l’estimer5, cet impact paraît
modéré dans le cas français, l’écart de croissance des inégalités avec
les États-Unis étant de l’ordre de 6 à 7 points de pourcentage sur la
période 1990-2010. De plus, plutôt qu’à un vent contraire, on
assisterait à un vent en poupe, dans la mesure où la plus grande
égalité en France y favoriserait la croissance. Mais, le deuxième
impact des inégalités, via l’éducation, donne des résultats plus
néfastes pour la France.

4. En 2013, le taux d’activité des jeunes de 15-24 ans était de 37,3 %, tandis que leur taux
d’emploi était de 28,4 % selon l’INSEE.
5. Ce que s’efforce de faire une étude récente de l’OCDE (2014) en reliant justement la
question des inégalités à celle de la capacité à investir individuellement et collectivement dans
l’éducation. Les inégalités de revenu induiraient un accès différencié à l’éducation, au détriment
des plus démunis, ce qui nuirait in fine à la croissance économique.
244 Jérôme Creel et Éloi Laurent

On sait en effet que dans le cadre du programme PISA


(Programme for International Student Assessment ou Programme pour
l’évaluation internationale des étudiants), dont les enquêtes
permettent d’évaluer, selon des critères comparables, les capacités
en mathématiques, en sciences et en compréhension de l’écrit des
élèves âgés de 15 ans, la France affichait, en 2012, un score moyen
en mathématiques de 495 points, qui la place juste au-dessus de la
moyenne de l’OCDE (494), au 23e rang des pays évalués, à égalité
avec le Royaume-Uni, mais loin derrière la Corée du Sud (554), le
Japon (536), la Suisse (531), ou l’Allemagne (514). Il en va de
même en sciences, pour lesquelles la France atteint le score de
499 points – au-dessous de la moyenne OCDE (501), et un peu
mieux pour la compréhension de l’écrit (505, alors que la
moyenne OCDE se situe à 496).
Or les données de l’OCDE montrent que l’école française ne
parvient pas à réduire les inégalités entre élèves : ainsi, en mathé-
matiques, si près de 12,9 % des élèves français avaient, en 2012, des
performances très supérieures à la moyenne, 22,4 % d’entre eux
n’atteignaient pas le niveau 2 (sur 6), alors qu’en Allemagne (score
moyen 514 en mathématiques), les pourcentages correspondants
étaient respectivement 17,5 % et 17,7 %. De même, l’influence de
l’origine sociale sur les performances éducatives des élèves est, en
France, nettement supérieure à celle des autres pays. L’interpréta-
tion généralement admise que les spécialistes6 font de ces enquêtes
est que le système français est inefficace du fait de son caractère
inégalitaire (une illustration parmi d’autres de ce que les inégalités
sont non seulement injustes mais inefficaces). Les inégalités de
revenu ont donc en France un impact modéré sur la croissance
mais elles affectent le développement économique via leur effet
négatif sur le niveau d’éducation.
Troisième et dernier angle à considérer : la répartition de la
croissance effective. La différence des situations française et améri-
caine est ici assez nette : la France connaît un niveau d’inégalité (de
revenu disponible entre les ménages) faible par rapport aux autres
pays de l’OCDE et qui a peu progressé au cours des 25 dernières
années, l’indice de Gini étant stable au voisinage de 0,3 (OCDE,
2014). L’effet sur la répartition des fruits de la croissance en est
d’autant amoindri.

6. Voir notamment Baudelot et Establet (2009).


Les vents contraires de la croissance française 245

De ces perspectives d’évolution émanent quelques recomman-


dations simples de politique publique consistant à maintenir à un
niveau faible les inégalités de revenu en France pour qu’elles ne
diminuent pas la croissance en amont et qu’elles ne l’amputent pas
en aval, ce qui suppose de maintenir un niveau élevé de redistribu-
tion au moyen de l’État-providence. Il convient aussi de concevoir
des réformes éducatives qui visent en priorité à rétablir l’égalité
entre élèves afin d’améliorer le niveau de tous et la performance
d’ensemble du système français.

4. L’impact de la crise climatique


Au sujet du frein que constituerait la question environnemen-
tale, Robert Gordon écrit notamment :
« The consensus recommendation of economists to impose a
carbon tax in order to push American gasoline prices up toward
European levels will reduce the amount that households have
left over to spend on everything else. ».
L’analyse apparaît ici à la fois limitée et erronée. Erronée, parce
que Gordon semble méconnaître la réalité des réformes fiscales
environnementales, menées notamment dans les pays nordiques,
qui n’y ont nullement réduit le dynamisme économique. Limitée
parce qu’il y a bien d’autres conséquences adverses à envisager
pour la croissance lorsque l’on considère la perspective de plus en
plus probable de chocs écologiques, en particulier climatiques, de
plus en plus intenses et fréquents.
Le premier argument de Gordon est contraire à l’expérience de
tous les pays ou localités qui ont conduit des réformes fiscales bien
pensées et bien menées. Andersen (2010) montre en particulier que
la Suède, le Danemark, la Finlande mais aussi la Slovénie ou les
Pays-Bas n’ont connu aucune entrave à leur développement écono-
mique du fait de la réforme plus ou moins poussée de leur système
fiscal pour des motifs environnementaux. Au contraire, de
nombreuses études empiriques montrent plus généralement que la
contrainte environnementale peut être facteur d’innovation et de
développement économique (Ambec et al., 2013).
En revanche, il y a des raisons d’être bien plus pessimiste que
Gordon : le changement climatique aura des effets économiques
puissants et négatifs sur le développement de la France en l’absence
246 Jérôme Creel et Éloi Laurent

de politique efficace d’atténuation au plan mondial (c’est tout


l’enjeu de la COP 21 qui se tiendra à Paris à la fin de l’année). En
outre, l’adaptation au changement climatique aura également un
coût économique non négligeable, d’autant plus élevé que les
efforts d’atténuation auront été faibles.
La recommandation de politique publique est ici d’accélérer la
transition écologique du système fiscal français de manière intelli-
gente et d’accroître l’effort d’adaptation au changement
climatique. À ce titre, la gestion des questions environnementales
doit pouvoir être vue comme une opportunité pour la croissance
française. Les simulations du rapport iAGS (2015) d’un choc
carbone compensé, pour les ménages et les entreprises, par une
baisse de la fiscalité ou par des subventions, montrent que
l’économie française bénéficierait d’un surcroît permanent de
croissance du PIB de l’ordre de 0,2 point de PIB ; à court terme, une
politique fiscale plus généreuse à destination des ménages et des
entreprises pourrait produire une amélioration du PIB de l’ordre de
0,8 point après le choc carbone.

5. L’impact de l’intégration européenne


Il est indéniable que la mondialisation et la montée de la dette
publique qui figurent parmi les vents contraires de Gordon pour les
États-Unis sont intrinsèquement liées, pour ce qui concerne la
France, au processus d’intégration européenne. Ce processus a
produit deux avatars : une logique principalement comptable des
finances publiques et une financiarisation parfois excessive des
économies européennes.

5.1. L’anti-keynésianisme, à rebours de l’Histoire


Une des principales causes de la perte de croissance de
l’économie française réside dans la politique budgétaire menée
depuis 2011 (cf. Heyer et Sampognaro, 2015, pour une analyse
détaillée sur plusieurs pays des effets sur la croissance de plusieurs
chocs macroéconomiques, dont la politique d’austérité budgé-
taire). Alors même que les pays touchés par la crise financière de
2007-2008 avaient tous ou presque, l’Italie ayant fait figure
d’exception, mis en œuvre des politiques de relance en 2008 et
2009 qui avaient abouti à une reprise de l’activité mi-2009, les
Les vents contraires de la croissance française 247

injonctions comptables de la Commission européenne et du FMI,


la première dans le cadre du Pacte de stabilité et de croissance, et le
second dans le cadre de programme d’ajustement, ont amené les
pays européens à renverser l’orientation de leur politique budgé-
taire dès 2010. Pour une économie comme celle de la France, en
situation d’écart entre le PIB effectif et le PIB potentiel (l’output gap)
négatif, de taux d’intérêt faibles et dans un mouvement synchrone
de restriction budgétaire chez ses partenaires économiques, les
effets d’une telle politique sur la croissance économique avaient
toutes les raisons d’être désastreux (cf. Creel, Heyer et Plane, 2011).
Les mécanismes du désastre étaient depuis longtemps connus.
En situation de basse conjoncture, la relance budgétaire est une
réponse appropriée, au moins à court terme ; à l’inverse, l’austérité
accentue le ralentissement économique au lieu de l’atténuer. En
situation de taux d’intérêt bas, les chances de voir la baisse des
besoins de financement des administrations publiques les réduire
un peu plus sont au mieux minces, au pire inexistantes. Il ne faut
donc pas s’attendre à voir les dépenses d’investissement privé
augmenter suffisamment pour compenser la baisse des dépenses
publiques. Enfin, la synchronisation des politiques d’austérité ne
permet pas d’attendre de l’étranger une accélération de la crois-
sance par l’intermédiaire du commerce extérieur : les baisses des
demandes interne et externe se renforcent mutuellement, au lieu
de se compenser. Dans ces conditions, le multiplicateur budgétaire
est élevé, et supérieur à l’unité.
L’aveuglement dogmatique7 de la Commission européenne et
du FMI peu après la crise financière a conduit à des prescriptions
erronées de politiques budgétaires qui sont même allées au-delà de
celles imposées par les traités européens (cf. iAGS, 2013). Il a fallu
que le caractère contre-productif des politiques d’austérité devienne
évident dans les chiffres de la croissance et dans l’évolution même
des finances publiques – malgré l’austérité budgétaire, les ratios de
déficit et de dette publique sur PIB ont continué d’augmenter –

7. La croyance dans la neutralité de la politique budgétaire, voire dans les effets


expansionnistes attendus d’une contraction budgétaire, était illusoire. L’existence de contraintes
de liquidité pesant sur les ménages suffit à rendre la politique budgétaire non neutre sur le PIB.
Quant aux périodes au cours desquelles des contractions budgétaires expansionnistes auraient
eu lieu, elles sont toujours associées à des politiques monétaires et/ou de change très
accommodantes (cf. Creel, Ducoudré, Mathieu et Sterdyniak, 2005), ce qui n’était pas le cas en
2010-2011 dans la zone euro.
248 Jérôme Creel et Éloi Laurent

pour qu’un relatif assouplissement budgétaire soit toléré. Entre


temps, la Grèce n’aura pas été la seule victime de l’austérité budgé-
taire. Les coûts pour l’économie française, certainement moins
tragiques qu’en Grèce, n’en sont pas moins exorbitants.
Le graphique 5 rend bien compte du renversement de politique
budgétaire opéré en France entre 2009 et 2010. Alors que l’impul-
sion budgétaire – donc la part discrétionnaire du déficit public – est
de 3 points de PIB en 2009, elle est négative, de l’ordre d’1 point,
un an plus tard alors que l’output gap restait sensiblement négatif.
Malgré de timides impulsions positives en 2012 et en 2014, la poli-
tique budgétaire française a été très restrictive entre 2010 et 2015,
avec une impulsion cumulée de près de 4 points de PIB.

Graphique 5. Impulsion budgétaire en pourcentage du PIB

-1

-2

-3
1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016
Note : Solde structurel primaire reconstitué à partir du solde primaire sur PIB de l'OCDE, de l'output gap de l'OFCE
(DAP) et de la sensibilité de la composante cyclique à l'output gap de l'OCDE. L’impulsion budgétaire est la variation
du solde structurel primaire entre deux dates. Une impulsion budgétaire positive représente une relance.
Source : OCDE, OFCE, calculs des auteurs.

Pour en mesurer les effets sur le PIB, nous avons fait l’hypothèse
que l’effet multiplicateur était de 0,5 lorsque l’output gap est positif
ou nul, et de 1,2 lorsqu’il est négatif8. Les effets simulés sont
présentés dans le graphique 6.

8. L’effet multiplicateur mesure l’impact d’une impulsion budgétaire sur le taux de croissance
du PIB. Une revue récente de la littérature sur cet effet est disponible dans Blot et al. (2014). La
méta-analyse de Gechert et Rannenberg (2014) conclut à l’augmentation de l’effet
multiplicateur lorsque la croissance économique ralentit.
Les vents contraires de la croissance française 249

Les vents contraires imposés par la politique budgétaire à


l’économie française sont loin d’être négligeables sur longue
période. Entre 1996 et 2015 en effet, l’effet cumulé de la politique
budgétaire sur la croissance économique a été de -3 points de PIB.
Dans la période récente, l’effet a été plus important : l’économie
française a perdu 4,5 points de croissance entre 2010 et 2015. C’est
très proche du montant évalué par in’t Veld (2013) à partir du
modèle macro-économétrique de la Commission européenne et
par Heyer et Sampognaro (2015).

Graphique 6. Impact de la politique budgétaire sur le PIB


En %
4

-1

-2

-3
1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016

Source : OCDE, OFCE, calculs des auteurs.

La recommandation de politique budgétaire est évidente : elle


consiste, comme pour toute politique économique, à ne pas
négliger le fait que le contexte macroéconomique est crucial. Si le
poids de l’endettement public peut effectivement contraindre les
autorités publiques à mettre en œuvre une politique de contraction
budgétaire, l’efficacité de celle-ci sera conditionnée par l’état de la
conjoncture et par l’orientation des autres politiques économiques.
Une politique d’austérité n’est jamais plus efficace que lorsque les
conditions macroéconomiques suivantes sont réunies : la croissance
est solide et les autres politiques économiques sont accommodantes
à court terme pour atténuer les effets réels de la politique budgé-
taire. Si la première condition n’est pas réunie et qu’une tension
250 Jérôme Creel et Éloi Laurent

survient sur les taux d’intérêt des obligations publiques, les poli-
tiques complémentaires prennent encore plus d’importance. C’est
ce qui a manqué à la Grèce, mais aussi à la France avant le démar-
rage de la politique d’assouplissement quantitatif entreprise par la
Banque centrale européenne depuis mars 2015.

5.2. La financiarisation de l’économie française, une si longue


histoire
La France est parmi les pays dont la financiarisation s’est
produite très tôt. Au début des années 1980, l'économie française a
ouvert ses marchés de capitaux aux capitaux étrangers tandis que
les entreprises françaises commençaient leur expansion à
l'étranger. Les banques françaises ont été très tôt impliquées dans
les fusions et acquisitions qui ont accompagné le développement
de grandes entreprises dans les secteurs de l'énergie, du luxe, de
l'aéronautique et des télécommunications, ou dans le secteur de la
banque et de l'assurance.
La France a traversé un long processus de mondialisation
conformément au mouvement d’intégration européenne : son
ouverture commerciale et financière a ainsi été achevée à la fin des
années 1980. Cette ouverture a produit un processus graduel de
privatisation de l'industrie bancaire et une augmentation de la
concurrence dans le secteur de la banque de détail. Le système
financier français ne fait donc pas exception à ces tendances euro-
péennes, sauf que l'État a longtemps essayé de limiter l'incidence
de la mondialisation sur la nature du capitalisme français par
l'intermédiaire de participations croisées. Plus indirectement, l'État
est, depuis longtemps, intervenu dans le secteur bancaire et de
l'assurance (Grossman et Leblond, 2011).
Au début des années 1980, l'économie française a subi un chan-
gement structurel dans la répartition de la valeur ajoutée entre
salaires et profits qui a justement bénéficié du lancement du
nouveau marché boursier français. Le diagnostic récurrent de
l’économie française est celui d'une maladie dont les symptômes
structurels seraient un déséquilibre des finances publiques, un
déséquilibre du commerce extérieur et un chômage élevé. Parado-
xalement, le remède proposé, les « réformes structurelles » pour
réduire les coûts salariaux, ignore l'évolution historique du partage
des revenus (Cornilleau et Creel, 2014). L'économie française a
Les vents contraires de la croissance française 251

sans doute subi au cours des années 1970 un déséquilibre structurel


bien connu dans la répartition du revenu entre salaires et profits,
avec une augmentation des salaires systématiquement supérieure
au taux de croissance de la productivité qui a conduit à un taux
d'inflation structurel élevé, à une détérioration de la rentabilité et
de la compétitivité des entreprises françaises. Cependant une
correction massive est intervenue au début des années 1980 et a
produit les effets souhaités : la rentabilité des entreprises a
engendré une augmentation de l'investissement et, avant la crise
financière mondiale, la France a atteint un taux de chômage relati-
vement faible sans inflation.
Avant cette crise, la croissance de l'économie française a été
fondée sur un équilibre entre la demande croissante permise par la
distribution aux salariés des gains de productivité et l’augmenta-
tion de l'offre garantie par des investissements rentables en grande
partie auto-financés. La croissance française n’a pas reposé sur une
bulle du crédit, une bulle immobilière ou une bulle boursière. Seule
la hausse récente des prix de l'immobilier aurait pu entraîner
l’économie française dans un cycle de croissance insoutenable.
Cela n'a pas été le cas cependant, ainsi qu’en témoigne le maintien
du taux d'épargne à 15 % du revenu disponible brut.
Si la crise financière a eu des répercussions importantes sur
l’économie française, celles sur les banques ont été assez rapide-
ment neutralisées, avec une proportion stable de prêts non
performants au bilan des banques (Creel, Labondance, Levasseur,
2014), tandis que les répercussions sur l’économie réelle ont été
principalement dues à des chocs externes, sur le commerce exté-
rieur via les fluctuations du prix du pétrole et le ralentissement de la
croissance de la zone euro, et à des chocs internes consécutifs aux
plans d’austérité budgétaire (Heyer et Sampognaro, 2015). Le frein à
la croissance française réside moins dans des déséquilibres internes
qu’à la contrainte extérieure résultant de la déflation salariale
exceptionnelle intervenant dans de nombreux pays de la zone euro.
La recommandation de politique réside donc plus dans une
politique européenne coordonnée, qui permettrait de mettre fin
aux externalités négatives des politiques d’austérité budgétaire et
salariale menées dans les pays de la zone euro.
252 Jérôme Creel et Éloi Laurent

6. Conclusions : cinq recommandations


De cette analyse de l’économie française à l’aune des critères de
Robert Gordon, cinq recommandations de politique publique ont
émergé :
1) le dynamisme démographique français est une force et
l’augmentation des taux d’emploi une nécessité ; elle passe
par une politique éducative, d’apprentissage et d’insertion
professionnelle ambitieuse, et, tout au long de la vie, par la
formation professionnelle pour renforcer l’appariement et la
rotation de la main-d’œuvre ;
2) les inégalités de revenu pèsent sur la croissance, aussi le
maintien d’un niveau élevé de redistribution grâce à l’État-
providence est-il une nécessité ;
3) la gestion des questions environnementales doit pouvoir être
vue comme une opportunité pour l’innovation et l’emploi ;
à cette fin, la mise en place d’un système fiscal incitatif et
calibré pour affronter le défi du changement climatique est
une urgence ;
4) la politique économique doit être menée de manière
contingente au contexte macroéconomique plutôt qu’idéo-
logique ; l’austérité budgétaire ne peut se concevoir qu’en
période de croissance solide ;
5) la mise en œuvre d’une politique européenne coordonnée,
sur le plan budgétaire, fiscal, social et environnemental,
permettrait de mettre fin aux externalités négatives des poli-
tiques d’austérité budgétaire et salariale menées dans les pays
de la zone euro.

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Les vents contraires de la croissance française 253

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FAUT-IL ENCORE UTILISER LE CONCEPT
DE CROISSANCE POTENTIELLE ?

Henri Sterdyniak
OFCE, Sciences Po

Les concepts de production et de croissance potentiels restent très utilisés


dans les débats de politique économique. La première partie de l’article en
discute les fondements théoriques et en montre les ambiguïtés. Il existe
plusieurs définitions de la production potentielle, selon les contraintes prises
en compte. Celle-ci ne peut être évaluée hors d’une analyse macroéconomique
complexe. La deuxième partie présente et discute les travaux empiriques
récents évaluant la croissance potentielle ; elle examine la façon dont ils ont
passé la crise de 2008 et la manière dont ils rendent compte d’une éventuelle
rupture de la croissance potentielle. Elle montre les limites des méthodes utili-
sées qui aboutissent souvent à justifier des politiques contra-cycliques. La
dernière partie présente le débat sur la croissance potentielle future. Elle
montre que le problème n’est pas tant son éventuel ralentissement, que l’inca-
pacité des pays développés à élaborer une stratégie économique permettant
d’atteindre une croissance de plein emploi, compte tenu des contraintes
induites par la mondialisation.

Mots clés : croissance potentielle, gouvernance de la zone euro.

L es concepts de production potentielle et de croissance poten-


tielle ont survécu à la crise. Ils ont été figés dans le marbre par le
Traité budgétaire européen qui se base sur l’évaluation du solde
public structurel par les services de la Commission, évaluation
découlant quasi-directement de celle de la production potentielle,
pour évaluer les politiques budgétaires nationales, dans un certain
mélange des genres entre un concept théorique, une évaluation
empirique, une validation technocratique et les stratégies de poli-
tique économique.

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


256 Henri Sterdyniak

Ce concept revit aussi dans les débats de politique économique :


la crise de 2008 a-t-elle à ce point réduit la production potentielle
que les politiques d’austérité deviennent nécessaires ? La France et
la zone euro sont-elles condamnées à une croissance médiocre
dans les années à venir en raison de la faiblesse de leur croissance
potentielle, de sorte que la priorité devrait être, non d’impulser la
croissance actuelle, mais de renforcer la croissance potentielle ?

Pourtant, la Commission, comme l’OCDE et le FMI, ne semble


pas capable d’évaluer en temps utile le niveau de production
potentiel : son évaluation de l’écart de production pour la France
en 2007 est passée de -0,2 % en 2008 à +3,1 % en 2014. La produc-
tion potentielle ne fait pas l’objet d’une mesure assurée, une fois
considéré que la population en âge de travailler, son taux d’acti-
vité, sa compétence, le stock de capital, la productivité du travail
ne suivent pas des évolutions indépendantes de celle de la produc-
tion. Les exemples de l’Espagne et de la Grèce montrent qu’il
n’existe pas de trajectoire de production potentielle ne dépendant
pas de la trajectoire effective, de l’entrée dans l’UE, dans la zone
euro, puis de la crise financière. S’il existe des méthodes statistiques
qui permettent d’exhiber tant bien que mal des trajectoires de
croissance potentielle, il n’existe pas de modèle explicatif qui justi-
fierait une rupture de croissance potentielle survenue en 2008-
2009, sauf à reconnaître que cette rupture provient de la rupture de
la croissance elle-même. Il existe plusieurs définitions de la produc-
tion potentielle, selon les contraintes et les délais pris en compte.
Aussi la production potentielle ne peut-elle être évaluée hors d’une
analyse macroéconomique complète et complexe. Il ne peut exister
des forces endogènes qui ramèneraient la production vers une
production potentielle définie de façon an-historique.

L’article comporte trois parties. La partie 1 discute les concepts


de croissance et de production potentielle. La partie 2 présente et
discute les travaux empiriques récents évaluant la croissance
potentielle ; elle examine la façon dont ils rendent compte de la
crise de 2008 et d’une éventuelle rupture de la croissance poten-
tielle. Elle montre les limites des méthodes utilisées qui aboutissent
souvent à justifier des politiques contra-cycliques. La partie 3
présente le débat sur la croissance potentielle future.
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 257

1. Quel fondement théorique1 ?


Par définition, la production potentielle est le niveau maximal
de production atteignable à un instant donné et durablement
maintenable, sans tensions excessives dans l’économie, en particu-
lier sans accélération de l’inflation. Le taux de croissance
potentielle est le taux de croissance de la production potentielle.
L’écart de production est la différence entre la production effective
et la production potentielle.
Quand l’écart de production est fortement négatif au départ, la
croissance possible peut être nettement supérieure à la croissance
potentielle, durant une longue période, de sorte qu’il existe une
ambiguïté sur cette notion, qui intègre ou non le rattrapage possible.
La définition fait référence à une production atteignable. Elle
oblige donc à imaginer une hypothétique politique économique
qui ramènerait la production à son potentiel, mais l’opération
modifierait la production potentielle ; c’est une première ambiguïté
du concept.
Ces notions ont une double filiation. Pour les keynésiens, la
croissance potentielle représente une trajectoire stable, proche du
plein emploi. Par contre, l’écart de production, qui peut être grand,
indique qu’une politique économique vigoureuse est nécessaire.
Pour les économistes néo-classiques, la croissance potentielle est une
trajectoire compatible avec les contraintes d’offre, qui tient compte
du taux de chômage d’équilibre (qui peut être élevé) et du stock
effectif de capital. L’écart de production est généralement faible.
La croissance potentielle peut désigner une croissance hypothé-
tique réalisant un niveau d’emploi satisfaisant. Elle peut aussi
désigner de façon normative l’objectif que devrait se fixer la poli-
tique économique de soutien de la demande, compte tenu des
contraintes diverses. Elle peut désigner une trajectoire régulière de
référence, autour de laquelle gravite l’économie, qui sert de base
pour évaluer la politique budgétaire. Il n’est pas évident qu’il faille
utiliser la même mesure selon ces trois finalités. Un pays dont la
compétitivité est dégradée peut être obligé d’accepter pendant un
certain temps un fort chômage, et donc une production inférieure

1. Nous développons ici des analyses initialement présentées dans : Le Bihan, Sterdyniak et
Cour (1997).
258 Henri Sterdyniak

à sa production potentielle au sens de la première définition.


L’évaluation de son effort budgétaire doit cependant se faire selon
la troisième définition (la croissance tendancielle).
La production potentielle n’est pas une grandeur bien définie
qu’il s’agit de mesurer. Son évaluation repose sur de nombreuses
hypothèses statistiques et définitions théoriques. La croissance
potentielle est un concept (une croissance de référence, sans désé-
quilibres jugés excessifs, satisfaisant des contraintes d’offre que l’on
oppose à la croissance réalisée, déterminée par la demande) qui
s’inscrit dans un certain schéma théorique : le modèle keynésien,
avec une courbe de Phillips amendée. Il n’a guère de sens dans un
modèle de cycle réel où la production est toujours au niveau optimal
et où l’inflation est déterminée par la politique monétaire anticipée.
Par ailleurs, quels sont les déséquilibres tolérables ? Faut-il se
limiter à la disponibilité des facteurs de production et à l’inflation ?
La notion devient confuse si l’économie souffre d’une contrainte
de capital, d’une forte inflation (du moins au-dessus de l’objectif
des autorités monétaires), d’une compétitivité dégradée, d’un
déficit public trop fort (là aussi relativement à l’objectif annoncé),
d’une distribution inadéquate des revenus. La croissance de réfé-
rence ne peut alors être définie que dans le cadre d’un certain
modèle économique, de certains déséquilibres pris en compte,
d’une certaine stratégie de politique économique.
L’évaluation de la production potentielle peut se faire ex post,
pour une période passée ; peut-elle dépendre alors de l’évolution
économique des périodes suivantes ? C’est le cas si la méthode
utilisée impose qu’en moyenne la production soit égale à la
production potentielle. La production semble alors retourner auto-
matiquement à la production potentielle, mais c’est un artefact.
À un instant t, où la production effective est Yt, il s’agit
d’évaluer un niveau de production potentielle, Y*t = f (t, Xt, Zt, Yt-i)
tel que : πt = πt-1 + β (Yt – Y*t-1 ) + εt . X représente des variables
exogènes (comme la population d’âge actif) ; Z représente des
variables d’institutions ou de politiques économiques (comme
l’indemnisation du chômage, le niveau du SMIC, les taux de cotisa-
tions, l’âge de la retraite). Ceci pose plusieurs problèmes :
— on ne peut se contenter d’évaluer la production potentielle,
il faut expliquer ses déterminants. Il faut examiner dans quelle
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 259

mesure ils sont exogènes, dans quelle mesure ils sont affectés par
l’évolution conjoncturelle, dans quelle mesure ils peuvent être
modifiés par la politique économique conjoncturelle ou structu-
relle. Du fait des flux migratoires, la population d’âge actif est, par
exemple, fortement influencée par la situation conjoncturelle ;
— rien ne prouve que le β de l’équation soit stable. Au
contraire, la théorie de l’offre coudée nous dit que β est fort quand
l’écart de production est positif, mais qu’il devient nul quand
l’écart est fortement négatif. En situation de forte dépression,
l’économètre naïf va trouver que l’écart de production ne varie pas
et donc que la production potentielle suit la production effective ;
— quand l’écart de production est fortement négatif, il est
délicat d’évaluer la production potentielle ; de plus, cela n’a guère
de sens dans la mesure où la prétendue production potentielle
augmentera avec la reprise de la production ;
— il faut expliquer pourquoi la politique économique est inca-
pable de maintenir le niveau de production potentielle. Il existe
des obstacles à la politique conjoncturelle et, dans ce cas, il faut
choisir d’intégrer ou non ces obstacles dans la production poten-
tielle. Considérons un pays qui se trouve au départ en situation de
forte inflation, de compétitivité dégradée, de part de profits
médiocres. Il devra pendant une période relativement longue
accepter une croissance ralentie. Cette période doit-elle être inté-
grée dans sa croissance potentielle ?
Le lien entre croissance potentielle et croissance effective pose
problème. La plupart des études empiriques aboutissent à de fortes
fluctuations de la croissance potentielle, fortement corrélées à
celles de la croissance effective. Soit on admet que la croissance est
heurtée effectivement par des chocs exogènes de productivité, de
sorte que la croissance effective est la croissance potentielle, soit
c’est un artefact : les prétendues fluctuations de la croissance
potentielle sont le résultat réversible de la croissance effective. Une
demande plus forte induit une croissance plus forte qui induit une
plus forte accumulation du capital, augmente les taux d’activité,
attire des travailleurs immigrés, augmente la productivité appa-
rente du travail. Un lissage imparfait de ces effets induit des
fluctuations de la croissance potentielle mesurée.
La méthode standard pour estimer la croissance potentielle est
celle de la fonction de production. Il s’agit de déterminer la
260 Henri Sterdyniak

production maximale possible en utilisant les facteurs de produc-


tion disponibles. Soit : Y* = A* K1-α (U* TN HN LD)α :
— K représente le stock effectif de capital, une baisse de celui-ci
induit par une baisse de l’investissement, elle-même provoquée par
une baisse de la demande provoque ainsi une baisse de la produc-
tion potentielle estimée. Or l’investissement peut repartir quand la
demande augmentera. Il faudrait distinguer les situations où l’inves-
tissement est effectivement limité par une contrainte financière, du
cas où il peut suivre la demande. Le stock de capital dépend aussi du
coût du capital, dont la baisse devrait se traduire par une hausse de
la production potentielle. En fait, l’impact de la crise sur le coût du
capital est problématique : les taux d’intérêt ont fortement
diminué, mais sans doute pas les taux d’intérêt corrigés de la crois-
sance, de l’inflation et du risque perçu ; le taux de profit requis a
baissé, mais il était obtenu naguère par des plus-values fictives.
— LD représente la population d’âge actif ; dans de nombreux
pays européens (Espagne, Irlande, Royaume-Uni), la période
d’avant-crise se caractérise par de forts flux migratoires entrants
qui se sont inversés avec la crise. La notion de population active
disponible devient floue ;
— HN représente la tendance du temps de travail qui connaît
une évolution structurelle infléchie par des mesures de politique
économique ;
— TN représente la tendance du taux d’activité ; celui-ci est
fortement sensible à la situation du marché du travail. Dans une
perspective de long terme, l’évolution du taux d’activité dépend à
la fois de la croissance effectivement réalisée et de choix sociaux
(quant à l’âge de départ à la retraite ou l’emploi des femmes). Faut-
il se placer dans une économie cherchant à compenser la réduction
de la croissance de la population active par l’immigration, le report
de l’âge de la retraite, etc. ou dans une société choisissant volontai-
rement de permettre le non-emploi ?
— U* représente le taux de chômage d’équilibre, dont l’estima-
tion est problématique. La pratique courante est d’estimer une
équation du type :
Δrulct = –β (Ut – U*t ). (1)
Le taux de chômage est supérieur au taux d’équilibre si le salaire
réel progresse plus vite que la productivité du travail. Mais cette
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 261

méthode descriptive n’explique pas les évolutions du taux de


chômage structurel. La productivité du travail ralentit fortement
en période de crise ; quand le taux de chômage est élevé, ses fluc-
tuations ont peu d’impact sur l’évolution du salaire réel, de sorte
que la méthode considère que la hausse du taux de chômage est en
très grande partie due à une hausse du taux de chômage d’équi-
libre. Selon la théorie de l’hystérèse, les chômeurs de longue durée
deviennent progressivement inemployables, de sorte que cet effet
aurait des justifications théoriques. Le fait est qu’il y peu de lien
entre la justification théorique et la méthode d’estimation. En sens
inverse, la persistance du chômage entraîne une baisse du salaire
de réservation des chômeurs, qui devrait être favorable à l’emploi.
L’irréversibilité de l’effet d’hystérèse pose problème dans la mesure
où les périodes de reprise de l’emploi voient une baisse de ce
prétendu chômage d’équilibre. Une partie des salariés connaissent
sans doute des problèmes d’employabilité, qui peuvent augmenter
à la suite de la dépression, mais ce n’est pas par la seule équation de
salaire que ceux-ci peuvent être mis en évidence ;
— A* représente la tendance de la productivité globale des
facteurs (PGF), corrigée du taux d’utilisation des capacités de
production. Il existe une forte corrélation entre ce taux d’utilisa-
tion et l’évolution de la PGF, de sorte qu’il n’est pas aisé de définir
la tendance. D’une part A* diminue fortement en période de réces-
sion économique puisque les entreprises hésitent à licencier ; la
part de cette baisse qui est durable est difficile à définir ; d’autre
part, on peut penser que A* dépend du taux de croissance (effet
Kaldor-Verdoorn). Par ailleurs, la tendance de la PGF dépend sur
moyenne période des efforts de R&D des entreprises, sur long
terme des efforts d’éducation, de sorte que son caractère exogène
est problématique.

Une méthode plus satisfaisante consiste à rendre implicitement


endogène le stock de capital et à se polariser sur le marché du
travail : Y* = PT* (U* TN HN LD). Par rapport à la méthode précé-
dente, elle évite de ne pas considérer que le ralentissement de
l’accumulation du capital en période de dépression est un ralentis-
sement de la croissance potentielle. La détermination de PT*, la
productivité apparente du travail, pose les mêmes problèmes que
celle de A*, pour le court comme pour le long terme. En période de
chômage de masse, les pouvoirs publics incitent les entreprises à
262 Henri Sterdyniak

maintenir l’emploi, en particulier par des mesures spécifiques de


réduction des cotisations employeurs sur les travailleurs non-quali-
fiés, de sorte que l’évolution de la productivité apparente du travail
est freinée. Une entreprise en forte croissance peut plus facilement
introduire des innovations économisant l’emploi qu’une entre-
prise en demande stagnante, où ces innovations se traduisent par
une baisse nette de l’emploi, donc des licenciements.
Aucune des deux méthodes n’incorpore les contraintes effec-
tives à laquelle est soumise une économie à une période donnée,
contraintes d’offre comme la contrainte extérieure, celle de compé-
titivité, celle de rentabilité des entreprises, ou de demande, comme
le solde public ou la dette publique ou l’inadéquation de la distri-
bution des revenus. Ces contraintes pourraient donner lieu à
d’autres définitions de la production potentielle, qui dépendraient
alors de la contrainte la plus prégnante.
Après la crise de 2008-2009 et la dépression qui l’a suivie,
l’approche par la croissance potentielle pose trois alternatives :
— il faut choisir entre la thèse : la croissance d’avant-crise était
satisfaisante, proche du plein emploi et sans inflation pour
les pays les plus développés ; et la thèse : les économies
étaient en surchauffe, la croissance était déséquilibrée.
L’écart de production était fortement positif en 2007, mais
personne ne s’en était aperçu ;
— il faut choisir entre la thèse : la croissance de la productivité
globale des facteurs a subi une rupture à la baisse en 2008-
2009 qui coïncide par hasard avec la crise financière (mais
ceci est difficile à prouver tant que l’économie est loin d’un
taux normal d’utilisation des capacités de production et de la
main-d’œuvre) et la thèse : cette rupture est liée à la réten-
tion de main-d’œuvre, puis à la faiblesse de la croissance elle-
même ; la croissance de la PGF se redressera si la croissance
elle-même se redresse ;
— il faut choisir entre la thèse : la production potentielle a
chuté avec la crise car des capacités de production et des
qualifications sont devenues périmées, car le chômage a
entraîné des pertes irrémédiables de capital humain, car la
baisse de l’investissement et de l’effort d’innovation a
entraîné des pertes irrémédiables. Et la thèse : la chute de la
demande s’est répercutée en chute de la production et donc
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 263

des capacités de production et de l’emploi, mais ces chutes


sont réversibles si la demande se redresse.
La crise financière a provoqué une inflexion persistance de la
demande ; le régime de croissance portée par la hausse de l’endette-
ment et les bulles financières et immobilières n’est plus possible ; la
chute de la Bourse a appauvri les ménages et a fragilisé les bilans
des entreprises ; de nombreux ménages et entreprises veulent se
désendetter ; la dégradation des finances publiques incite à une
période prolongée d’austérité budgétaire. La faiblesse persistante de
la demande se traduit obligatoirement en faiblesse persistante de la
production, donc de l’offre. Certains désignent cette faiblesse
comme une chute de la production potentielle et une baisse de la
croissance potentielle. Cela nous semble une erreur conceptuelle.

2. Quelle production potentielle ?

2.1. La croissance potentielle et la Commission européenne


Alors que la première version du Pacte de stabilité reposait
essentiellement sur la limite de 3 % du PIB pour le déficit public,
les réformes successives ont introduit puis augmenté l’importance
de la notion de déficit structurel (et donc de la production poten-
tielle). Ainsi les États membres doivent-ils se fixer un objectif de
moyen terme de 0,5 % pour leur déficit structurel ; tant que cet
objectif n’est pas atteint, ils doivent améliorer d’au moins 0,5 %
par an leur solde structurel. Toutefois, la limite de 3 % subsiste
pour le déficit nominal ; son franchissement déclenche la
Procédure de déséquilibre excessif.
Comme cela a déjà été maintes fois écrit (voir Mathieu et
Sterdyniak, 2006), ces règles n’ont aucun fondement économique.
Elles sont plus rigides que la règle d’or des finances publiques (qui
autorise un déficit structurel, corrigé de la dépréciation de la dette
publique, égal à l’investissement public net), plus rigides que la
contrainte de stabilité de la dette publique. Elles interdisent toute
politique budgétaire discrétionnaire de stabilisation, alors que
celle-ci est nécessaire pour une stabilisation satisfaisante (voir
Mathieu et Sterdyniak, 2012). Elles ne se comprennent qu’institu-
tionnellement : l’objectif est de priver les États membres de leur
autonomie budgétaire pour concentrer la politique économique au
264 Henri Sterdyniak

niveau de la Commission. Mais, celle-ci est incapable de pratiquer


les politiques différenciées et réactives qui seraient nécessaires au
niveau de chaque pays ; sa stratégie actuelle « austérité/réformes
structurelles » lui interdit de mettre en œuvre des politiques budgé-
taires efficaces. Certes, la communication de la Commission du
13 janvier 2015, accepte que la réduction requise du déficit struc-
turel dépende quelque peu de la conjoncture. Mais elle persiste à
ne pas autoriser de politiques discrétionnaires ; elle n’affirme pas le
principe selon lequel : « chaque pays peut et doit pratiquer la poli-
tique budgétaire requise pour se maintenir au niveau de
production potentielle ».
Le diable est dans les détails ; la question essentielle est celle du
calcul de la production potentielle. La Commission utilise la
méthode de la fonction de production qui aboutit à une évaluation
fragile, révisable et relativement proche de la production effective.
Ainsi au printemps 2008, l’écart de production de l’économie fran-
çaise pour 2007 était évalué à -0,2 % (tableau 1). Du fait de la crise
boursière de 2001-2002, la France avait connu une croissance
médiocre (1,6 % de 2000 à 2005). Elle avait retrouvé une croissance
satisfaisante en 2006-2007, le taux de chômage avait baissé à 8 %
en 2007 et 7,5 % en 2008. Après la crise de 2008-2009, la Commis-
sion modifie totalement son évaluation : l’écart de production est
maintenant évalué à +3,1 % en 2007 ; la France aurait été en
surchauffe de 1999 à 2008. Cette vision est étrange ; durant la
période 1999-2007, l’inflation est restée proche de 2 % ; la part des
salaires dans la valeur ajoutée est restée stable (55,8 % en 1999 ;
55,3 % en 2007). Aucune trace de surchauffe n’apparaissait. Reste
que la révision de la Commission modifie de 3,3 % le niveau de
production potentielle en 2007, soit de 1,7 point le solde structurel
qui passe de -2,4 % à -4,1 %.
Dans les estimations actuelles de la Commission, la croissance
potentielle française était déjà faible avant la crise : 1,7 % en 2006-
2007 (contre 2 % pour les estimations faites avant-crise) ; elle a
fortement chuté en 2009 et n’est depuis que de 1 %. La situation
est pire pour d’autres pays comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal
et l’Irlande. Les évaluations faites avant 2008 ne mettaient pas en
garde ces pays contre un niveau de production excessive.
Aujourd’hui, la Commission estime que la croissance potentielle
est devenue négative pour l’Italie, l’Espagne, le Portugal et surtout
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 265

la Grèce (tableau 2). Cette évaluation a des conséquences drama-


tiques sur l’effort structurel qu’ils sont censés effectuer. Une
croissance potentielle de -1 % au lieu de +2 % diminue d’environ
1,5 % l’estimation de l’effort structurel. Soit un pays où les
dépenses publiques représentent 50 % du PIB, un effort structurel
de 0,5 % du PIB est obtenu en laissant augmenter les dépenses
publiques à 1 % l’an en volume si la croissance structurelle est de
2 % ; il faut une baisse de 2 % l’an si la croissance structurelle est
évaluée à -1 %.

Tableau 1. Estimation de la croissance potentielle et de l’écart de production


de la France par la Commission *

Printemps 2008 Printemps 2010 Printemps 2012 Automne 2014


PIB* PIB pot** EP*** PIB Pot** EP*** PIB pot** EP*** PIB pot** EP***

2000 3,9 2,4 2,2 2,1 1,9 2,0 2,9 2,1 2,5
2001 2,0 2,3 1,8 2,0 1,8 1,9 2,9 1,9 2,6
2002 1,1 2,1 0,7 1,8 1,0 1,7 2,0 1,7 2,0
2003 0,8 2,0 -0,2 1,8 0,3 1,8 1,1 1,7 1,1
2004 2,8 2,0 0,3 1,8 0,9 1,9 1,6 1,8 2,1
2005 1,6 2,0 0,0 1,9 1,0 1,9 1,7 1,8 1,8
2006 2,4 1,9 0,1 1,8 1,4 1,9 2,3 1,7 2,5
2007 2,4 2,1 -0,2 1,8 1,9 1,8 2,7 1,7 3,1
2008 0,2 1,9 -0,5 1,6 0,8 1,6 1,1 1,6 1,7
2009 -2,9 1,2 -2,7 1,2 -2,8 0,9 -2,2
2010 2,0 1,3 -2,7 1,2 -2,5 1,1 -1,3
2011 2,1 -2,3 1,3 -2,1 1,1 -0,4
2012 0,3 1,2 -2,8 1,0 -1,0
2013 0,3 1,2 -2,7 1,0 -1,7
2014 0,3 0,9 -2,3
* taux de croissance du PIB, ** taux de croissance du PIB potentiel,*** écart de production en %.
Source : DG ECFIN, General government data.

En 2014, le déficit public français était de 4 % du PIB, soit, selon


la Commission, avec un écart de production de 2,3 %, un déficit
structurel de 2,8 % pour un objectif de 0,5 % : la France doit donc
encore faire des efforts de 2,3 % du PIB. En fait, la France a perdu
9,6 % de PIB par rapport à la tendance d’avant-crise ; selon cette
estimation, son solde structurel est déjà positif de 0,8 % du PIB
alors qu’un déficit de 2,1 % suffit pour stabiliser la dette publique à
60 % du PIB (avec une croissance nominale de 3,5 %).
266 Henri Sterdyniak

Tableau 2. Estimation de l’écart de production et de la croissance potentielle


par la Commission

Écart de Écart de Croissance Croissance Croissance Écart de


production production potentielle potentielle potentielle production
2007 2007 2007 2007 2013 2014
(estimation (estimation (estimation (estimation (estimation (estimation
2008)* 2014)* 2008)** 2014)** 2014)** 2014)*

BEL 0,3 2,7 2,5 1,8 0,7 -1,1


DEU 0,7 1,9 1,4 1,3 1,3 -0 ,8
IRL 0,2 4,7 5,2 3,1 0,9 -0,2
GRC 1,5 4,7 3,8 1,9 -3,1 -10,9
ESP -0,4 3,0 3,7 3,7 -0,7 -6,0
FRA -0,2 3,1 2,1 1,7 1,0 -2,3
ITA -0,3 2,4 1,5 0,8 -0,4 -4,5
NLD 0,3 2,5 2,1 1,9 0,2 -3,0
AUT 0,9 2,0 2,2 1,9 0,9 -1,1
PRT -1,1 0,9 1,3 1,2 -1,0 -6,0
SVN 1,4 7,1 4,9 3,6 -0,2 -2,7
FIN 0,8 4,6 3,4 1,6 -0,1 -3,1
GBR 0,4 2,1 2,7 1,9 1,0 -0,8
*en % ;**taux de croissance.
Source : DG ECFIN, General government data.

La méthode de la Commission telle qu’elle est appliquée


aujourd’hui est présentée dans European Economy (2014). Ce texte
reconnaît l’ambiguïté du concept : faut-il considérer le stock de
capital comme fixe, sachant qu’il augmenterait en même temps
que la production ? Il reconnaît que la méthode vise des buts insti-
tutionnels, donc que la simplicité a primé sur la pertinence. Il
estime que la croissance potentielle doit être égale en moyenne à la
production effective, mais cela est contestable pour une zone qui a
connu une dépression prolongée et une nette désinflation. La
production potentielle est estimée selon la méthode de la fonction
de production, avec les défauts déjà signalés. Les variations des flux
d’immigration jouent sur la production potentielle. Le taux de
chômage d’équilibre estimé selon l’équation (1) suit grossièrement
les évolutions du taux de chômage effectif. Il n’est pas expliqué par
des facteurs structurels. Ainsi pour l’Espagne, baisse-t-il de 17 % en
1992 à 12 % en 2005 pour remonter à 26 % en 2015. Dans certains
pays, le β n’est pas significatif.
À l’année N, la production potentielle doit être extrapolée pour
les années N+1, N+2, ceci est fait à partir des projections de la
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 267

Commission, qui sont naturellement fluctuantes et incertaines. La


méthode de lissage de la productivité tendancielle est particulière-
ment fragile pour les années de fin de période. Ainsi les évaluations
de production potentielle et de solde structurel les plus incertaines
sont celles qui sont centrales pour l’appréciation que les institutions
européennes portent sur les politiques budgétaires nationales2.
Le document sous-revu ne donne aucune explication ni sur les
révisions induites par la crise, ni sur les résultats improbables pour
la période 2000-2007.
Comme le montre le tableau 3, le fort ralentissement de la crois-
sance potentielle, selon la Commission, est induit par la baisse de
l’accumulation du capital (induit en fait par la chute de la crois-
sance elle-même) et de la contribution du travail, qui vient en
partie du retournement des flux migratoires, en partie d’une
prétendue hausse du taux de chômage d’équilibre (8,8 % en 2008,
10,2 % en 2015), ceci en dépit des nombreuses réformes du marché
du travail. Le ralentissement de la croissance de la productivité
globale des facteurs (PGF) est un phénomène de long terme : elle
passe de 1,5 % par en 1985-1992 à 0,9 % en 1997-2002, puis à
0,65 % en 2003-2007 et serait de 0,5 % en 2015-2018, malgré les
réformes structurelles envisagées.

Tableau 3. Déterminants de la croissance potentielle de la zone euro


selon la Commission
En %
Croissance Contribution Contribution
PGF
potentielle du capital du travail

2003-2007 1,8 0,65 0,8 0,35


2009-2014 0,6 0,4 0,3 -0,1
2015-2018 0,95 0,5 0,4 0,05
2019-2023 1,3 0,6 0,45 0,25
Source : European Economy (2014).

Cet examen nous amène à quatre conclusions. Le concept de


croissance potentielle utilisée par la Commission est incapable de
prendre en compte les contraintes d’offre auxquelles est confronté
un pays. C’est évident quand on examine les évaluations faites

2. L’utilisation des soldes structurels pour analyser et guider la politique budgétaire des pays
membres est aussi critiquée par Hers et Suyker (2014).
268 Henri Sterdyniak

pour la Grèce, l’Espagne ou l’Irlande avant la crise. Si la croissance


de ces pays était déséquilibrée, ce déséquilibre n’apparaît pas en
tant qu’écart à une croissance de référence.
La Commission n’a pas de théories qui expliqueraient pourquoi
la croissance potentielle a ralenti en 2008-2009, pourquoi elle est
maintenant si faible. Elle ne distingue pas les évolutions dues à
l’évolution conjoncturelle elle-même des évolutions structurelles.
Cela demeure vrai dans la période récente. Ainsi l’évaluation de la
croissance potentielle de la Grande-Bretagne, qui avait chuté à
0,9 % par an en 2010, pour les années suivantes remonte mainte-
nant à 2 %. La contrainte que représente la production potentielle
s’éloigne quand on s’en rapproche.
Ces défauts remettent en cause, si besoin en était encore, la
notion de croissance potentielle et son utilisation pour la politique
économique. Soit la croissance potentielle est indépendante de la
croissance effectivement réalisée et on ne comprend pas pourquoi
la Commission l’a abaissée à ce point après la crise. Soit elle en
dépend : une récession entraîne une chute de l’investissement,
donc une baisse des capacités de production ; une baisse de la
population active potentielle (puisque certains travailleurs
renoncent à chercher un emploi, en particulier parmi les seniors,
les jeunes, les mères ; puisque les flux de travailleurs immigrés
s’inversent) ; un certain ralentissement de la productivité du
travail. Mais faut-il en conclure que la production potentielle a
diminué de façon permanente et qu’il faut donc éviter à l’avenir
toute forte hausse de la demande ou, au contraire, qu’il faut une
croissance vigoureuse pour relancer les capacités de production,
ramener sur le marché du travail les travailleurs découragés et
éviter que leurs capacités de travail ne se détériorent ?
Les estimations de la DG ECFIN, volatiles et peu fiables, peuvent
être utilisées pour définir des objectifs budgétaires. Une méthode
plus fruste aboutissant à une croissance potentielle plus stable
serait nécessaire ; elle conclurait que les politiques budgétaires
devraient être nettement plus expansionnistes dans la zone euro
ou elle obligerait à spécifier les raisons qui faisaient qu’elles ne
pouvaient l’être (comme les déséquilibres de solde courant).
Il est peu pertinent de demander à un pays de pratiquer une
politique restrictive pour satisfaire un objectif arbitraire de finances
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 269

publiques si le pays a un fort chômage et une inflation faible.


L’écart de production pourrait servir de guide à la politique écono-
mique si on applique la règle : un pays a le droit de pratiquer une
politique expansionniste si son écart de production est négatif. Ce
n’est pas la façon dont le Traité budgétaire est rédigé. La question
de la mesure de l’écart de production reste toutefois posée.

2.2. La croissance potentielle et les institutions internationales


L’OCDE et le FMI utilisent des méthodes semblables à celles de
la Commission, avec des résultats similaires (tableau 4). Les désé-
quilibres de l’Espagne et de la Grèce ne sont pas vus avant la crise ;
après la crise, les écarts de production d’avant-crise sont fortement
revus à la hausse ; la croissance potentielle devient nulle ou néga-
tive en Espagne et en Grèce.

En utilisant la méthode et les données de l’OCDE, Furceri et


Mourougane (2012) estiment empiriquement qu’une crise finan-
cière a un impact permanent sur la production potentielle de 1,5 à
2,4 % (3,8 % pour une forte crise). Mais une partie importante de
l’effet provient de la baisse du stock de capital, de sorte que l’on ne
peut guère distinguer l’effet offre et l’effet demande.

Tableau 4. Écarts de production selon la Commission, l’OCDE, le FMI


En %
Écart de Écart de Croissance Croissance Croissance Écart de
production production potentielle potentielle potentielle production
2007 2007 2007 2007 2013 2014
(estimation (estimation (estimation (estimation (estimation (estimation
2008) 2014) 2008) 2014) 2014) 2014)

Grèce CE 1,5 4,7 3,8 1,9 -3,1 -10,9


OCDE 0,7 9,5 3,8 0,7 -1,4 -12,7
FMI 10,0 0,5 -1,8 -9,4
Espagne CE -0,4 3,0 3,7 3,7 -0,7 -6,0
OCDE 0,3 4,6 3,4 2,6 0,4 -6,1
FMI 0,3 2,7 3,5 2,8 -0,2 -5,0
France CE -0,2 3,1 2,1 1,7 1,0 -2,3
OCDE 0,3 3,0 1,9 1,5 1,3 -2,2
FMI -0,5 2,1 2,1 1,6 1,2 -2,8
Source : European Economy (2008, 2014), OECD, Economic outlook (2008, 2014), IMF, World Economic outlook (2008,
2014).
270 Henri Sterdyniak

En avril 2015, l’étude du FMI (2015) distingue la notion de


production potentielle de celle de production soutenable (qui tien-
drait compte de l’ensemble des déséquilibres), mais cette dernière
n’est pas évaluée. La production potentielle est mesurée par un
modèle à deux équations, qui a la faiblesse de reposer sur la linéa-
rité de la courbe de Phillips :
π = a + πe – c (U – U*) + eπ
U – U* = τ (Y – Y*) + ey
Dans les pays développés, la croissance de la productivité globale
des facteurs aurait tendanciellement diminué avant la crise de 2008
en raison d’un épuisement des effets des NTIC et de l’augmentation
de la part des secteurs à faible productivité (services à la personne,
construction, services non-marchands). L’étude du FMI estime que
la crise s’est accompagnée d’un fort ralentissement de la croissance
potentielle, tout particulièrement dans la zone euro, de 1,5 % l’an à
0,7 % en 2008-2014. Au total, la crise aurait réduit la production
potentielle de la zone euro de 7,75 % en 2014. L’étude distingue des
effets permanents comme le ralentissement de la croissance de la
population active potentielle des effets temporaires comme le
ralentissement de l’accumulation du capital et de la croissance de la
productivité des facteurs, la hausse du taux de chômage structurel,
la baisse des taux d’activité, qui devraient théoriquement être réver-
sibles, mais qui semblent empiriquement avoir des effets durables
en niveau et même en taux de croissance. Toutefois, ces effets sont
jugés permanents en raison d’un fort pessimisme sur le rythme de
la croissance future, dont on ne sait s’il provient de facteurs d’offre
ou de demande. C’est la faible croissance qui entraîne une baisse du
rythme de l’accumulation du capital comme la baisse structurelle
de la population active potentielle.
Ball (2014) considère que les révisions de production potentielle
effectuées par l’OCDE et le FMI entre leurs évaluations de
décembre 2007 et de mai 2014 correspondent effectivement à
l’impact de la crise sur la production potentielle, écartant ainsi
toute remise en cause de la méthode d’évaluation. Il montre que les
révisions sont pratiquement identiques pour les deux organismes :
-35 % pour la Grèce et l’Irlande (mais leurs croissances d’avant-
crise étaient-elles extrapolables ?) ; -30 % pour la Hongrie ; 22 %
pour l’Espagne et la République tchèque ; -19 % pour la Finlande ;
-14 % pour le Portugal ; -12 % pour l’Italie et le Royaume-Uni ;
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 271

-9,5 % pour le Japon ; -8,5 % pour la France ; -5,5 % pour les


États-Unis ;-3,5 % pour l’Allemagne. Il en propose les explications
habituelles (réduction de l’accumulation du capital, freinage des
innovations), mais il ne s’interroge ni sur la notion de croissance
potentielle ni sur la méthode d’évaluation.
Ollivaud et Turner (2014) cherchent, eux aussi, à estimer
l’impact de la crise financière sur la production potentielle des pays
de l’OCDE. Ils distinguent l’impact sur le ratio capital par travail-
leur, celui sur l’efficacité du travail, celui sur le taux de chômage
structurel et celui sur les taux d’activité. Selon eux, une grande
partie du ralentissement de la croissance depuis 2007 s’explique
par l’évolution des écarts de production (très positifs en 2007, très
négatifs en 2014). Au total, l’effet de la crise sur la croissance
potentielle irait de +3,9 % en Allemagne (en raison de la hausse des
taux d’activité et de la baisse du taux de chômage d’équilibre),
+1,1 % en France (en raison de la hausse du taux d’activité) à -
2,5 % aux États-Unis, -8,0 % en Espagne (en raison de la hausse du
taux de chômage structurel), -8,6 % en Grande-Bretagne (en raison
de la baisse de la productivité du travail) et jusqu’à -22,7 % en
Grèce. L’étude est peu convaincante puisqu’elle ne permet pas de
distinguer l’effet de la crise de l’effet d’autres variables (les poli-
tiques budgétaires restrictives, les réformes des retraites ou du droit
du travail, la situation conjoncturelle elle-même) ou de phéno-
mènes mal expliqués (le fort ralentissement de la productivité en
Grande-Bretagne).

2.3. L’introduction de variables financières


Borio et al. (2013, 2014) remarquent que les fluctuations de
l’inflation reflètent mal les fluctuations de l’activité dans les pays
développés durant ces 3 dernières décennies. Par contre, les
variables financières (le taux de croissance du crédit, des prix de
l’immobilier, le taux d’intérêt réel) jouent un rôle important tant
dans la dynamique de la demande que dans celle de l’offre : une
période de boom financier augmente fortement la demande, mais
aussi favorise l’investissement ; elle peut s’accompagner d’une
hausse du taux de change qui réduit l’inflation. En sens inverse, un
krach boursier réduit la demande, mais aussi renforce les
contraintes financières portant sur les entreprises, ce qui nuit à
l’accumulation du capital. Cela amène les auteurs à introduire des
272 Henri Sterdyniak

variables financières dans un modèle expliquant l’écart de produc-


tion. En notant φ les variables financières, celui-ci s’écrit donc :
Δyt* = Δy*t-1 + εt
yt – y*t = β (yt-1 – y*t-1) + γφt + ηt
Pour la période 2000-2012, un tel modèle a l’avantage d’induire
un écart de production positif avant la crise et négatif depuis. Par
contre, s’il permet d’exhiber une série de croissance potentielle, il
n’explicite pas ses déterminants. Il n’intègre aucune variable repré-
sentant les tensions sur l’offre. Le modèle ne prend pas en compte
les facteurs impulsant le cycle autre que les variables financières. Il
repose sur l’hypothèse contestable que la production est égale à la
production potentielle quand les variables financières sont à leur
valeur moyenne.
On peut généraliser le modèle en introduisant d’autres variables
conjoncturelles (ϕ) comme l’impulsion budgétaire, le taux de
change réel, les chocs du prix du pétrole :
yt – y*t = β (yt-1 – y*t-1 ) + γφt + δϕt + ηt
Mais on reste dans un modèle descriptif (et non explicatif) de la
croissance potentielle. Surtout, on reste dans un postulat non
démontré : la demande est égale à la production potentielle quand
les chocs financiers, externes ou de politiques économiques,
sont nuls.

2.4. Les études empiriques sur l’impact de la crise sur la croissance


potentielle
Haltmaier (2012) se pose la question : « Do Recessions Affect
Potential Growth ? ». Pour nous, la réponse est oui si la production
potentielle est mesurée selon la méthode des institutions interna-
tionales (où la production potentielle est affectée par le
ralentissement de l’investissement et la hausse du chômage) ; la
réponse est non, par définition, si la production potentielle est
corrigée des effets conjoncturels. Toutefois, la récession peut ne pas
être que conjoncturelle ; elle peut marquer la fin d’une période de
forte croissance déséquilibrée : la question est alors ambiguë. En
fait, l’étude empirique conclut que les récessions ont en moyenne
un impact négatif de 2 % sur la production potentielle dans les
pays développés, impact qui dépend de la profondeur de la réces-
sion, mais pas de son caractère financier. L’auteur en déduit que la
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 273

présente récession coûterait 3 points de PIB potentiel pour les pays


développés, ce qui est relativement faible compte tenu du ralentis-
sement observé de la croissance.

Pour Fernald (2014), les États-Unis ont connu une période de


forts gains de la productivité du travail de 1996 à 2005 en raison
des industries produisant ou utilisant les NTIC. Celle-ci a pris fin,
de sorte que la croissance potentielle a ralenti aux États-Unis, mais
l’auteur reconnaît qu’il est encore difficile de distinguer cet effet de
celui de la chute de la demande induit par l’éclatement de la bulle
financière.

2.5. La croissance potentielle française selon deux études de l’INSEE

Pour le moyen terme, l’étude de Cabannes, Montaut et Pionnier


(2013) fournit une évaluation de la croissance potentielle de 2015 à
2025. Selon les hypothèses, celle-ci irait de 1,2 à 1,9 % l’an, soit
1,5 % pour le scénario central qui se décompose en 0,5 % de
contribution pour le facteur travail, 0,5 % pour le capital et 0,5 %
de croissance de la productivité globale pure. Toutefois, l’article ne
prend pas position sur le niveau d’écart de production en 2013. De
même, il n’explicite pas le lien entre croissance effective et crois-
sance potentielle. Une demande plus vigoureuse entraîne une
accumulation plus rapide du capital, incite certaines personnes à
entrer (ou à rester) sur le marché du travail, autorise un flux
entrant d’immigrés plus importants, peut permettre d’allonger la
durée du travail. Les deux questions essentielles sont omises : quels
sont les obstacles effectifs à la croissance ? Veut-on plus de crois-
sance à tout prix ?

L’article de Lequien et Montaut (2014) définit le PIB potentiel


comme « le niveau de PIB que connaîtrait l’économie si les facteurs
de production (travail et capital) étaient utilisés de façon maximale
sans faire apparaître de tensions sur les prix », introduisant ainsi
une symétrie contestable entre travail et capital. Son intérêt est de
confronter quatre méthodes. L’article conclut que la croissance
potentielle est comprise entre 0,7 % et 1,3 % en 2014 (contre 2 %
avant la crise), l’écart de production en 2014 étant compris entre
-2,3 et -3,5 points, 70 % de la perte de production due à la crise
serait pérenne.
274 Henri Sterdyniak

La première est celle de la fonction de production. Le stock de


capital est exogène. Le taux de chômage structurel, repéré par
l’équation, π = a + bπ-1 – c (Ut – U*t ) + e passe de 8,6 % en 2007 à
9,5 % en 2013, soit un point de moins seulement que le taux
effectif. La productivité globale des facteurs passe d’un taux de
croissance structurel de 1 % avant la crise à 0 ensuite. Cela induit
un fort ralentissement de la croissance potentielle de 2,1 % à 0,6 %
l’an (tableau 5). Ce ralentissement est repéré ; il n’est pas expliqué.

La deuxième est celle de l’analyse du marché du travail : main-


d’œuvre disponible et productivité tendancielle du travail. En
croissance équilibrée, cette dernière serait de 1,1 % l’an. Malheu-
reusement, une méthode contestable aboutit à une évaluation de la
croissance de celle-ci de -0,5 % en 2009-2010. L’écart de l’ordre de
3 %, la rétention d’emploi de ces deux années, doit-il être soustrait
à la croissance potentielle (comme le font les auteurs) ou va-t-il s se
résorber ? La croissance de la population active potentielle
n’atteint pas les 0,4 % par an prévus par l’INSEE, mais seulement
0,2 % du fait de la hausse du taux de chômage d’équilibre. Finale-
ment, le taux de croissance potentielle reviendrait à 1,3 % en 2014.

Tableau 5. Croissance potentielle et écart de production selon Lequien et Montaut,


en France
En %
CP 2000-06 CP 2008-13 EP 2007 EP 2013

Fonction de production 2,1 0,6 0,9 -2,3


Travail 2,0 0,75 0,8 -3,2
Semi-structurelle 2,0 0,95 1,5 -3,5
Directe 1,85 0,7 0,7 -2,9
CE 1,8 1,15 3,4 -2,7
OCDE 1,8 1,2 3,6 -2,9
FMI 2,0 0,9 2,5 -2,4
Source : Lequien et Montaut (2014).

L’approche semi-structurelle utilise des informations sur le taux


d’utilisation des capacités de production (TUC), sur l’évolution de
l’inflation, sur le climat des affaires pour évaluer l’écart de produc-
tion, le PIB potentiel étant la somme de l’écart de production et du
PIB effectif. Cette méthode est contestable : le TUC peut revenir à
sa normale à la suite d’une période prolongée de récession, les
entreprises n’ayant pas de raison de maintenir des capacités de
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 275

production excédentaires, cela ne signifie pas pour autant que la


production est à son potentiel du point de vue du marché de
l’emploi ; les variations du chômage influencent peu le taux
d’inflation quand le chômage est fort et l’inflation faible. Au total,
la méthode, purement descriptive, fait courir le risque de sous-
estimer l’écart de production, la production potentielle suivant la
production effective.
L’approche dite directe consiste à utiliser un grand nombre
d’indicateurs conjoncturels pour construire un indicateur synthé-
tique représentant le cycle économique. La mesure de l’écart de
production consiste à normaliser l’indicateur synthétique en utili-
sant la moyenne et l’écart-type de l’écart de production évalué
selon la première méthode, ce qui n’a guère de justification. La
méthode n’est pas autonome. Elle est contestable car la situation
depuis 2008 s’écarte de la normale, d’une simple fluctuation
conjoncturelle. L’estimation aboutit à une croissance potentielle
fortement instable puisqu’elle ajoute la croissance effective à
l’écart de production ainsi évalué (2,3 % en 2002, puis 1,5 % en
2003, puis 2,6 % en 2004, par exemple).

2.6. La croissance potentielle selon deux études de la Banque


de France
L’article de Chetouane, Lemoine et La Serve (2011) décrivait
une baisse de la croissance potentielle française de 1,7 % en 2007 à
0,7 % en 2012, en raison de la baisse de la croissance de la produc-
tivité des facteurs (de 0,3 % à 0,2 %), de la baisse de l’accumulation
du capital (dont la contribution passait de 0,9 % à 0,6 %) et surtout
de la baisse de la contribution du travail (de 0,4 % à -0,1 %), dont
la baisse provient d’une hausse du taux de chômage d’équilibre et
d’une baisse des taux d’activité. Mais, la méthode ne fournit aucun
facteur explicatif. En ce qui concerne le marché du travail, la
hausse du taux de chômage d’équilibre provient du fait que la
hausse du chômage ne s’est pas traduite par une baisse importante
de l’inflation.
L’article de Chouard, Castro, Irac et Lemoine (2014) estime une
équation descriptive de la croissance de la productivité des
facteurs. Outre des tendances et des variables indicatrices, deux
variables explicatives sont utilisées : l’âge moyen du capital et le
taux d’utilisation des capacités de production. La crise aurait induit
276 Henri Sterdyniak

une perte permanente (mais progressive) du niveau de la producti-


vité des facteurs de 6,2 % (3,3 % d’effet direct, 2,9 % induit par
l’allongement de l’âge du capital). Il n’y aurait pas d’effet sur le
taux de croissance de la productivité globale des facteurs (qui reste-
rait à 1 %). Notons que l’allongement de l’âge du capital n’est pas
évident si les entreprises, en période de demande faible, peuvent
n’utiliser que les équipements les plus récents. Dans cette vision, la
production potentielle subit un choc négatif lors de la crise, ce qui
s’oppose à la méthode usuelle d’une évolution continue suscep-
tible d’être obtenue par lissage.
En mars 2015, la Banque de France publie un Focus intitulé : La
croissance potentielle, une notion déterminante, mais complexe. Le PIB
potentiel et la croissance potentielle sont des variables théoriques
qu’il est complexe d’identifier. Le texte précise que « la croissance
peut être insoutenable même sans déséquilibre dans l’économie
réelle, en cas de déséquilibre majeur dans la sphère financière ». Le
texte préconise une méthode de « fonction de production avec
crise », intégrant une rupture de la PGF en niveau. Le texte évoque
la perte de compétence des chômeurs de longue durée, l’inadéqua-
tion des offres et des demandes d’emploi, le déclassement du
capital, la baisse de l’investissement. Pour la France, la Banque de
France reprend la thèse d’un écart de production positif de 1999 à
2007, puis d’une croissance potentielle de 1 % l’an, ce qui aboutit à
un écart de production de l’ordre de -2,2 % en 2013-2014.

2.7. La croissance potentielle et l’OFCE


L’OFCE n’a jamais estimé de production potentielle. Dans la
mesure où il est difficile d’estimer un taux de chômage d’équilibre,
dans la mesure où il n’y a aucune raison d’intégrer les fluctuations
du stock de capital dans l’évaluation de la production potentielle,
certains économistes conservent une pratique empirique qui
consiste à estimer que le taux de chômage d’équilibre était atteint
dans les années 2006-2007 ; puis à prolonger la production poten-
tielle selon l’évolution prévue de la population active, selon
l’évolution tendancielle des taux d’activité et de la productivité
apparente du travail. La croissance de la population en âge de
travailler (les 15-65 ans) baisserait de 0,8 % en 2006 à 0,4 % en
2015 mais le taux d’activité augmenterait tendanciellement de
0,2 % par an du fait des femmes et des seniors ; la croissance de la
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 277

productivité du travail resterait de 1 % par an. Dans ces conditions,


l’écart de production aurait été de l’ordre de 6 % en 2010 ; de 9,5 %
en 2014 (tableau 6, colonnes 2 et 3). Ce fort écart se manifeste, en
2014, à la fois par un fort taux de chômage, une baisse des taux
d’activité par rapport à leurs tendances, une baisse de la croissance
de la productivité du travail (soit du fait de sureffectifs, soit du fait
de l’effet Kaldor-Verddon), qui serait réversible. Selon ce point de
vue, il est difficile d’évaluer la production potentielle (si ce concept à
un sens) en situation fortement déprimée dans la mesure où une
forte hausse de la demande augmenterait les facteurs de produc-
tion disponibles, du fait aussi de la non-linéarité des équations de
prix et de salaire en cas de fort excès de d’offre.

Tableau 6. Évaluation de la croissance potentielle de la France


En %
Tendanciel Compromis Rupture franche
PIB PIB pot. EP PIB Pot. EP PIB pot. EP

2006 2,4 2,0 0 2,0 0 2,0 0,0


2007 2,4 1,9 0,5 1,9 0,5 1,9 0,5
2008 0,2 1,9 -1,2 1,9 -1,2 1,4 -0,7
2009 -2,9 1,9 -6,0 1,4-3,0 -2,5 1,4-3,0 -2,0
2010 2,0 1,8 -5,8 1,4 -2,1 1,0 -1,0
2011 2,1 1,8 -5,5 1,4 -1,7 1,0 0,1
2012 0,3 1,7 -6,9 1,4 -2,8 1,0 -0,6
2013 0,3 1,7 -8,3 1,4 -3,9 1,0 -1,3
2014 0,3 1,6 -9,6 1,4 -4,4 1,0 -2,0
Source : calcul de l’auteur.

En décembre 2011, la prévision faite par le Département analyse


et prévision de l’OFCE se base effectivement sur un écart de
production de -5 % pour 2011. Elle fait l’hypothèse que tendanciel-
lement cet écart se résorbera en 2 ans, de sorte que la croissance
spontanée pour les deux années à venir sera de l’ordre de 4 %.
En décembre 2012, la prévision part d’un écart de production de
6 % en 2012. La thèse maintenant est que la fermeture de l’écart de
production est au maximum de 1,5 % par an, de sorte que la crois-
sance spontanée serait de 3,2 % par an, ceci pendant 4 ans.
Au printemps 2013, la prévision opte pour un scénario intermé-
diaire, avec une rupture de production potentielle de l’ordre de 3 %
au moment de la crise, puis une croissance potentielle de 1,4 %
278 Henri Sterdyniak

depuis – voir tableau 6, colonne 4 et 5). L’écart de production serait


de l’ordre de 4 % en 2013. Une croissance spontanée de 2,6 %
permettrait de résorber l’écart en 3 ans. En même temps, une étude
(Cochard et al., 2013) examine les écarts du taux de chômage, du
taux d’activité et de la production du travail à leurs tendances et
conclut que l’écart de production s’est creusé de 6,5 point de 2007
à 2012.

À l’automne 2014, la prévision se rapproche des estimations


conventionnelles (graphique). Elle accepte l’idée d’un écart de
production positif de 1999 à 2008. L’écart de production n’est plus
que de 2 % en 2012, de 3 % en 2013. Les auteurs acceptent une
croissance potentielle de 1,4 % tout en évoquant une croissance
spontanée de 2,4 % de 2010 à 2014.

Graphique. Les évaluations de l’écart de production de l’automne 2014


En %
5,0 2013 2014
FMI 0,9 1,0
4,0 CE 1,0 1,1
OCDE 1,3 1,4
OFCE 1,4 1,4
3,0

2,0

1,0

0,0

-1,0
Commission européenne
-2,0 FMI
OCDE
OFCE
-3,0

-4,0
95 96 97 98 99 00 01 02 03 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 14
Source : Revue de l’OFCE, 136.

Faut-il accepter un écart de production positif de 1999 à 2007 ?


Faut-il ralentir la croissance potentielle au fur et à mesure que la
croissance effective se révèle médiocre ? Ceci provient sans doute
d’un souci de crédibilité, mais qui nuit à l’utilité de la notion
même de croissance potentielle. Faut-il accepter une rupture de
production potentielle en 2009 ? Cela oblige à considérer que la
chute de la demande se traduit par des pertes irrémédiables et irré-
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 279

versibles en termes de taux de chômage d’équilibre et de


productivité du travail.

L’analyse repose souvent sur l’hypothèse implicite non prouvée


que la production retrouve automatiquement son niveau poten-
tiel, soit à un taux de x points par an, soit à en N années, qui fait
que la prévision peut s’appuyer sur la notion de croissance spon-
tanée. Si N=3, un écart de production de 4 % et une croissance
potentielle de 1,4 % permettent d’évaluer la croissance spontanée à
2,7 % ; si x = 1,5 %, la croissance spontanée est de 2,9 %. Mais cela
suppose que la croissance potentielle et l’écart de production
soient mesurables sans ambiguïté. Cela suppose aussi qu’il existe
des forces spontanées de retour à l’équilibre. Celles devraient être
précisées : dans la zone euro, ce ne peut guère être ni la baisse du
taux d’intérêt réel corrigé de la croissance, ni les gains de compéti-
tivité. La déflation est lente et ses effets peuvent être positifs
(hausse des revenus des ménages, effet d’encaisse réel) comme
négatifs (alourdissement des dettes). Le chômage provoque certes
une baisse du salaire réel, mais là aussi les effets sur la production
sont ambigus. Enfin, la politique budgétaire peut être contrainte de
devenir pro-cyclique.

2.8. La croissance potentielle et le gouvernement français

Le gouvernement français doit intégrer dans les documents


qu’il fournit à Bruxelles une évaluation de la production poten-
tielle et de la croissance potentielle, opération bizarre qui mêle la
science économique et les compromis politico-technocratiques.

Ainsi fin 2013, le gouvernement estime à -2 % l’écart de produc-


tion pour 2012 et à 1,5 % la croissance potentielle des 5 années à
venir. Ce 2 % est très faible puisque la France a perdu environ 7 %
de croissance par rapport à la tendance d’avant-crise. Par rapport à
2007, la perte est de 2,5 % en taux de chômage, de 3,5 % en
productivité du travail, de 1 % en taux d’activité. Avec un écart de
production de -7 %, la France aurait pu dire qu’elle n’a plus d’effort
budgétaire à fournir, d’autant plus qu’un déficit structurel de 2 %
du PIB suffit pour stabiliser la dette à 60 % du PIB ou pour satisfaire
la vraie « règle d’or » des finances publiques, mais le gouvernement
n’a pas voulu entrer en conflit ouvert avec la Commission.
280 Henri Sterdyniak

Fin 2014, le gouvernement accepte de se caler sur les chiffres de


la Commission. L’écart de production serait de 2,7 % en 2013. La
croissance potentielle est de 1 % en 2013-2015, de 1,2 % en 2016-
2018. Par rapport à une croissance potentielle à 1,6 %, ceci oblige à
un effort supplémentaire de 0,25 % par an en 2013-2015.
Pour conclure, l’examen de ces différents travaux amène à des
conclusions assez négatives. Il est peu crédible que l’écart de
production ait été positif pour la France comme pour la zone euro
de 1999 à 2007 ; il est étonnant que les évaluations de croissance
potentielle soient à ce point révisées ex post après la crise de 2008-
2009. Les études enregistrent généralement une baisse de la
production potentielle en 2009, une rupture de la tendance
ensuite, mais ne fournissent pas de facteurs explicatifs. On peut
penser que dès que la dépression est importante, la production
potentielle n’est plus mesurable. Il faudrait choisir clairement entre
trois points de vue : la production potentielle est un concept de
court terme, elle reflète l’évolution effective de la production, de
sorte qu’elle ne peut guider la politique économique ; c’est un
concept de long terme qui reflète des contraintes pures d’offre, elle
ne varie pas avec les fluctuations de la production induites par
celles de la demande ; la production potentielle intègre l’ensemble
des contraintes qui pèsent sur une économie (offre, solvabilité des
finances publiques, stabilité financière, compétitivité), dans ce cas
la méthode de calcul devient beaucoup plus exigeante.

3. Une contrainte de croissance potentielle à l’avenir ?


À la mi-2015, deux points de vue s’opposent. Pour la Commis-
sion européenne, le FMI, l’OCDE, et beaucoup d’économistes (par
exemple, CAE, 2014 ; OCDE, 2014a ; FMI, 2015), qui prolongent le
fort ralentissement de la croissance potentielle qu’ils croient voir
depuis 2009, la question de la croissance potentielle est dès
aujourd’hui cruciale en raison du vieillissement de la population
(qui réduit la croissance de la population active potentielle), du
ralentissement de l’accumulation du capital et de la croissance de
la PGF.
L’évolution de la PGF est certes problématique : elle sera
ralentie à l’avenir par les contraintes écologiques, la montée des
prix des matières premières et de l’énergie. Les innovations en
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 281

matière de NTIC l’ont soutenue avant la crise, mais comme l’ont


montré Robert Gordon (2012, 2014) et Fernald (2014), leurs effets
sur la productivité globale semblent s’atténuer. Il en va de même,
selon Gordon, pour les efforts en matière d’éducation. Si la crois-
sance potentielle de la zone euro n’est plus que de 1 % l’an dans les
années à venir, si l’objectif de réduction à 60 % du ratio dette/PIB
est maintenu, alors même que le besoin de dépenses sociales
(santé, retraites) augmente tendanciellement, la zone euro serait
condamnée à une forte réduction des dépenses publiques qui
mettrait en cause son modèle social. Aussi la priorité devrait-elle
être de tout faire pour augmenter la croissance potentielle : incita-
tion à l’emploi des travailleurs non-qualifiés, des femmes et des
seniors, efforts d’éducation et de formation continue, incitation
des entreprises à l’innovation et à la R&D, réformes structurelles
pour déréglementer le marché des biens, réforme du droit du
travail, forte réduction des dépenses publiques (OCDE, 2014a).
Pourtant, l’expérience récente a montré que la stratégie de
consolidation budgétaire, généralisée à l’ensemble de la zone euro
était très coûteuse en termes de croissance et peu efficace en termes
de ratios dette/PIB. La politique préconisée comporte des transferts
importants au profit des entreprises et au détriment des ménages
des classes populaires (la baisse des impôts et cotisations sociales
financée par la baisse des dépenses publiques et des prestations, la
baisse des salaires des travailleurs non-qualifiés des services). Elle
serait socialement coûteuse ; elle se traduirait à court terme par une
baisse de la demande ; elle est non-coopérative en Europe où
chaque pays devrait réduire sa demande et ses salaires. Il est
quelque peu hypocrite de prétendre sauvegarder le modèle social
européen en réduisant fortement les dépenses sociales.
La mesure de la PGF est problématique (Mokyr, 2014).
Comment intégrer la dématérialisation et la gratuité permise par
Internet (par exemple, le téléchargement des biens culturels) ?
Avec cette stratégie, l’économie est condamnée à une fuite
perpétuelle dans la croissance et l’innovation, sans réflexion sur le
contenu même de cette croissance. Faut-il tout faire pour inciter le
plus grand nombre de personnes possible à occuper le plus long-
temps possible des emplois marchands, quand l’informatisation
tend à les faire disparaître, sans s’interroger sur le contenu même
de ces emplois. Aucun pilotage social ne serait souhaitable ou
282 Henri Sterdyniak

possible en matière d’innovation ou de contenu de la croissance. Il


faudrait faire confiance aux entrepreneurs. Aussi cette fuite en
avant devrait un jour se terminer dans le mur, compte tenu des
contraintes écologiques.
Plusieurs études prétendent évaluer le gain de croissance poten-
tielle que pourraient apporter les réformes structurelles. Elles
refusent souvent de tenir compte de l’utilité des régulations, des
réglementations, des dépenses publiques et sociales et considèrent
ainsi que tout changement vers un hypothétique modèle pur
d’économie de marché est un progrès. Ainsi l’OCDE (2014b) évalue
le gain potentiel pour la France des réformes structurelles envisa-
gées ou à venir à 3,7 % à horizon de 10 ans. Ce chiffre peut sembler
élevé, il faut cependant le comparer au 9,6 % que la crise financière
a coûté à la France. L’étude n’envisage aucune réforme du système
bancaire et financier, pourtant responsable de la crise ; ni la ques-
tion de la mauvaise gouvernance de la zone euro ni celle de la
dislocation du modèle industriel français, ni celle de la nécessaire
transition écologique ne sont abordées. Les réformes sont limitées
à l’augmentation de la concurrence dans l’énergie (mais baisser le
prix de l’énergie est-il compatible avec la transition énergétique ?)
et dans les professions réglementées (mais faut-il développer les
professions juridiques ?) ; à la simplification administrative et terri-
toriale ; à la réforme de l’assurance chômage (mais le problème
français est le manque d’emplois, pas la réticence des travailleurs à
les occuper).
Selon l’étude de la Commission européenne (Varga et In’t Veld,
2014), les réformes structurelles pourraient augmenter le PIB de la
zone euro (de la France) de 6,3 % (7,7 %) à horizon de 10 ans. Mais
certaines propositions sont difficilement applicables en période de
fort chômage. Ainsi la hausse du taux d’activité des femmes, des
travailleurs non-qualifiés, des seniors augmenterait de PIB français
de 2,3 % ; mais comment l’obtenir ? La réforme des allocations
chômage est censée avoir un effet de +0,8 % sur le PIB, mais par
quels mécanismes dans un pays en déficit d’emplois. D’autres sont
de très long terme comme l’augmentation de la part des travail-
leurs qualifiés et la baisse de celle des travailleurs non-qualifiés
(effet de +0,9 %). Certaines sont économiquement et socialement
contestables comme augmenter les impôts portant sur la consom-
mation au détriment de ceux portant sur le travail, dont l’effet
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 283

serait de +1,7 %, mais qui selon nous serait neutre sauf si l’indexa-
tion des salaires et prestations sociales était remise en cause
(Sterdyniak, 2015).
L’étude du CAE (2014) repose sur la thèse que le ralentissement
de la croissance française est dû à des facteurs d’offre. L’effet de la
demande (directe sur la production et l’investissement, indirecte
sur la productivité du travail et l’offre de travail) n’est pas évoqué.
Avec honnêteté, le texte reconnaît qu’il peine à trouver des expli-
cations convaincantes : il évoque cependant la faiblesse de la part
de l’industrie, le manque de lien entre l’éducation et l’entreprise et
les bas taux d’activité des 15-25 ans et des 55-65 ans (mais ceux-ci
sont un effet plutôt qu’une cause). Les recommandations finales
sont peu convaincantes et sous-dimensionnées :
— faire établir par un organisme indépendant une projection
des finances publiques reposant sur des hypothèses défavo-
rables (et ensuite ?) ;
— valoriser les filières professionnelles et ne garder que celles
qui fournissent des débouchés ; adopter les formations aux
emplois ; inciter les étudiants à choisir les formations avec
débouchés ; faciliter la formation professionnelle (mais, ce
sont des évidences) ;
— réduire la durée d’indemnisation chômage des plus de 50 ans
et rendre le cumul emploi/retraite plus facile (mais cela
suppose que les entreprises acceptent d’embaucher des
seniors) ;
— améliorer le Crédit Impôt Recherche (mais celui-ci n’a guère
impulsé la R&D des entreprises) ;
— rendre plus rentable le capital-risque ;
— améliorer la réglementation des activités de transports et des
professions libérales pour en réduire le coût pour l’industrie.
L’ensemble repose sur l’idée que c’est l’offre de travail qui pose
problème et pas la demande. Autant la formation est facile pour
des emplois existants, correctement rémunérés, dont la pérennité
est assurée, autant c’est difficile en période de chômage, d’absence
d’embauche et d’incertitude sur le futur industriel. La hausse des
taux d’activité des seniors est déjà bien engagée ; le cumul emploi/
retraite est coûteux et il ne peut guère être rendu encore plus favo-
rable. Il n’est pas évident que la libéralisation des professions
284 Henri Sterdyniak

libérales en réduise le coût pour les entreprises et la société : faut-il


développer les officines d’optimisation fiscale, de délocalisation, et
même les services juridiques des entreprises ?

Artus et Virard (2014) reprennent la thèse selon laquelle la crois-


sance de la production potentielle des pays développés sera faible
dans les années à venir du fait de l’épuisement du progrès tech-
nique. Bizarrement, ils soutiennent deux thèses contradictoires : la
stagnation séculaire frappe tous les pays développés ; la France est
atteinte en raison du niveau trop élevé des salaires, des dépenses
publiques et sociales, du droit du travail, de la régulation.
L’ouvrage reconnaît que la financiarisation et la croissance de la
part du capital au détriment de celle du travail sont les causes de la
crise, partout sauf en France où, au contraire, le coupable serait une
hausse excessive des salaires : les auteurs n’osent pas dire que la
France avait trouvé le bon équilibre. Ils prétendent que « la crois-
sance est indispensable pour réduire les inégalités », ce qui est
saugrenu quand ils reconnaissent en même temps que les États-
Unis, pays le plus riche du monde, comptent 50 millions de
pauvres, quand ils préconisent d’impulser la croissance en rédui-
sant fortement l’État-social. Ils estiment que la croissance
potentielle de la France ne sera plus que de 0,5 % l’an dans les
années à venir. Certes, il est possible d’être pessimiste quant à
l’évolution future de la PGF, mais faut-il oublier que la France
souffre d’un déficit de production de l’ordre de 10 % actuellement,
comme le montre son taux de chômage, le nombre de chômeurs
découragés, les sureffectifs dans les entreprises ? Faut-il oublier les
marges de manœuvres permises par le travail subi à temps partiel,
par l’emploi des femmes et des 55-65 ans ? Au lieu de chercher
comment une croissance modérée et écologiquement soutenable
peut être compatible avec le plein emploi et le modèle social euro-
péen, les auteurs proposent d’impulser la croissance en France, ceci
par des recettes libérales classiques :
— baisser de 20 % le niveau du SMIC, ceci étant compensé en
mettant les prestations sociales sous conditions de ressources
pour les concentrer sur les ménages les plus pauvres. Mais
c’est oublier que des prestations réservées aux plus pauvres
deviennent vite de pauvres prestations ; que le gain financier est
nul si les classes moyennes sortent du système pour s’affilier
à des caisses autonomes ;
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 285

— investir dans les formations techniques. Mais ne faut-il pas


d’abord donner confiance aux jeunes sur l’avenir de l’indus-
trie en France ?
— réformer la formation professionnelle, en particulier pour les
chômeurs de longue durée. Mais ceux-ci n’ont pas besoin de
davantage de stages, mais d’emplois effectifs ;
— reculer immédiatement l’âge de départ à la retraite Mais cela
a-t-il un sens quand le taux de chômage dépasse 10 % ?
— interdire aux entreprises d’augmenter les salaires de plus que
la productivité du travail. Mais on ne peut comparer des
décisions d’entreprises et un concept qui n’a de sens qu’au
niveau macroéconomique. Comment évaluer la productivité
d’un professeur, d’une caissière ?
— réduire les dépenses publiques de 120 milliards d’euros pour
ramener la France à la moyenne de la zone euro. Mais c’est
oublier les spécificités françaises qui font qu’en France
l’éducation, la santé, les retraites sont publiques ;
— faire converger CDD et CDI vers un contrat unique. Mais
faut-il rendre plus fragile la situation des salariés, mettre en
cause le contrat salarial implicite qui lie l’entreprise à ses
salariés ?
Le recueil d’articles sur la stagnation séculaire (Teulings et
Baldwin, 2014) témoigne que les problèmes américains sont simi-
laires à ceux des pays européens. La plupart des économistes,
comme Gordon (2014), mélangent des arguments d’offre (la crois-
sance potentielle va ralentir du fait de l’épuisement du progrès
technique et du vieillissement de la population) et de demande (la
croissance des inégalités, la dette publique). Pour Summers (2014),
l’économie souffre d’un excès d’épargne par rapport à l’investisse-
ment, qu’il est impossible de gérer par la politique monétaire
compte-tenu du plancher 0 du taux d’intérêt nominal : la stagna-
tion séculaire est inévitable. Certains préconisent des réformes
structurelles libérales pour impulser, coûte que coûte, la croissance.
La plupart reconnaissent la responsabilité de l’augmentation des
inégalités et de la financiarisation dans la crise actuelle, mais
refusent une remise en cause du modèle néo-libéral. Très peu
préconisent une fiscalité redistributive, le développement de la
protection sociale et de la retraite par répartition (pour limiter la
financiarisation induite par les fonds de pension). Aucun ne remet
286 Henri Sterdyniak

en cause la stratégie des firmes multinationales de produire dans


les pays à bas salaires et de faire pression sur les salaires des pays
développés.
Pour nous, ni l’économie européenne, ni l’économie française
ne se heurtent à une contrainte de production potentielle. En
témoignent les menaces de désinflation comme le bas niveau des
taux d’intérêt. L’Europe souffre de quatre problèmes liés :
— la mondialisation commerciale (qui permet de produire dans
les pays émergents) comme la globalisation financière (qui permet
de choisir entre placement réel et placement financier) ont
augmenté le taux de rentabilité requis par les entreprises. En même
temps, celles-ci investissent moins dans les pays développés tant
du fait du ralentissement de la croissance que de l’investissement
dans les pays émergents. Le prix relatif des biens d’investissement
diminuent alors que se développent surtout des secteurs de services
où les besoins en capital sont limités.
— une partie importante de la population a vu disparaître ses
emplois tant du fait de la mécanisation/informatisation que de la
concurrence des pays émergents. En sens inverse, une couche
étroite bénéficie de la mondialisation. Les grandes entreprises et les
personnes les plus riches s’exonèrent de plus en plus de la charge
des dépenses publiques. Leur part dans la richesse augmente alors
que leur taux d’épargne est élevé. Un écart important s’est creusé
entre la distribution des revenus qui découle des rapports de force
actuels et celle qui serait requise pour permettre une croissance
équilibrée ;
— le déficit de demande ainsi crée doit être comblé soit par des
bulles financières et l’endettement des ménages (solution anglo-
saxonne) ; soit par des gains de compétitivité (la stratégie alle-
mande) ; soit par l’endettement public. Après l’éclatement de la
bulle financière, après la crise des dettes des pays du Sud de la zone
euro, après le Traité budgétaire, qui ferment ces pistes, l’Europe
souffre d’un déficit de demande et d’une compétitivité excessive
des pays du Nord, en particulier de l’Allemagne. ;
— le déficit de demande nécessite une politique monétaire
expansionniste. Certes, les taux d’intérêt de court terme ont été
portés à zéro, mais cela reste insuffisant compte tenu de la faiblesse
des perspectives de demande et d’inflation (voir Summers, 2014).
Faut-il encore utiliser le concept de croissance potentielle ? 287

Le bas niveau des taux d’intérêt fait courir le risque d’une reprise
fragile portée par la renaissance de bulles financières ou la reprise
du surendettement.
Selon ce point de vue, la question n’est pas celle du niveau de la
croissance potentielle que celui de d’avoir un taux de croissance
suffisant pour employer la main-d’œuvre disponible, ce qui
suppose de sortir des contraintes imposées par la mondialisation et
la globalisation financière. La politique requise devrait comporter
la baisse de la rentabilité requise par les entreprises et les marchés
financiers, l’augmentation de la part des salaires dans la valeur
ajoutée des entreprises, en particulier dans les pays d’Europe du
Nord, la fin de la concurrence fiscale sur les plus riches et les
grandes entreprises, le soutien de l’investissement innovant et
écologique par les finances publiques, mais surtout par un secteur
bancaire et financier dégagé de la spéculation, une politique indus-
trielle redéfinissant la place de l’Europe dans la future division
internationale du travail. La politique budgétaire devrait renoncer
à se fixer des objectifs arbitraires en termes de solde ou de dette
publique. La politique monétaire devrait maintenir des taux
d’intérêt bas tant que nécessaire, mais s’accompagner d’un
contrôle macro-prudentiel pour éviter le gonflement des bulles
spéculatives. Cette stratégie est aujourd’hui de l’ordre de l’utopie,
compte tenu de la domination du discours libéral et du rapport de
force en Europe.
La question des gains tendanciels de productivité, dont la
mesure est affaire de convention comptable, a peu d’importance
aujourd’hui. Il est difficile de prévoir ce que pourrait être la
tendance de la PGF dans une situation proche du plein emploi, où
les entreprises seraient encouragées à la fois à économiser le travail
et à économiser l’énergie et les dégâts écologiques. L’Europe pourra
dans les années à venir, si elle le souhaite, mobiliser l’emploi des
femmes et des seniors, réduire le temps partiel non-choisi, faire
venir des travailleurs immigrés. La question est cependant de
savoir si effectivement, compte tenu du niveau de développement
atteint et des contraintes écologiques, les pays européens doivent
tout faire pour maximiser la croissance et l’emploi marchand ou si
leur objectif ne doit pas être, au contraire, de prendre acte de la
limitation nécessaire de la croissance de la production matérielle et
de s’y adapter.
288 Henri Sterdyniak

Références
Artus P., C. García-Peñalosa et P. Mohnen, 2014, « Redresser la crois-
sance potentielle de la France », Note du CAE, 16, septembre.
Artus P. et M.-P. Virard, 2014, Croissance zéro, comment éviter le chaos ?,
Fayard.
Ball L., 2014, « Long-term damage from the great recession in OECD
countries », NBER Working Paper, 20185, mai.
Banque de France, 2015, La croissance potentielle : une notion détermi-
nante, mais complexe, mars.
Borio C., P. Disyatat et M. Juselius, 2013, « Rethinking potential
output : Embedding information about the financial cycle », BIS
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LE TEMPS POUR PRODUIRE
RÉFLEXIONS ANALYTIQUES SUR LES DIFFICULTÉS
DE REPRISE DE L’ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE1

Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno


OFCE, Sciences Po

Si l’on veut répondre à la question du niveau de taux de croissance poten-


tiellement atteignable, il importe de connaître le profil de l’investissement
productif, à quel horizon la nouvelle capacité de production est construite et
donc disponible, à quel horizon elle est détruite. Ainsi, un vieillissement du
capital productif, conséquence du ralentissement des dépenses d’investisse-
ment, peut expliquer la faiblesse actuelle du taux de croissance potentiel, tandis
que le temps nécessaire pour son rajeunissement peut expliquer pourquoi cette
faiblesse est durable.

Mots clés : Crise, investissement, temps pour construire, croissance potentielle.

Deux observations ont surgi dans le débat récent de politique


économique : la valeur du multiplicateur budgétaire a été sous-
estimée dans les modèles de conjoncture à quelques exceptions
près (voir notamment Creel et al., 2011) avec comme conséquence
de sous-estimer l’impact négatif des politiques d’austérité sur le
revenu et l’emploi (Blanchard et Leigh, 2013) ; lorsqu’elle se mani-
feste, la reprise de l’activité est moins forte et plus lente qu’elle
ne l’a été au cours des cycles précédents. Manifestement le retard
enregistré tient à l’atonie des dépenses d’investissement.

1. Ce papier a été finance par le septième programme cadre de la Communité européenne


(FP7/2007-20013) – Programme Sciences Sociales et Humaines, grant agreement no. 320278
(RASTANEWS).

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


292 Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

Cette difficulté des économies développées à retrouver le


chemin de la croissance a conduit nombre d’économistes à s’inter-
roger sur une possible diminution du taux de croissance à moyen
ou long terme et à envisager la possibilité d’une stagnation
séculaire (Gordon, 2014 ; Summers, 2014). Cette stagnation serait,
suivant un premier type d’explication, le résultat d’un épuisement
des gains de productivité potentiellement contenus dans les
nouvelles technologies (Fernald, 2014). Une explication complé-
mentaire, sinon alternative, serait que le ralentissement observé
des gains de productivité serait moins un fait technologique que la
conséquence des difficultés de fonctionnement de l’économie de
marché, de son incapacité à saisir les gains potentiels. Le creuse-
ment des inégalités, l’accroissement des dépenses improductives,
l’accroissement des dettes publiques et privées, la récurrence de la
formation de bulles spéculatives seraient autant de symptômes de
ces dysfonctionnements, et auraient pour effet, cycle après cycle,
de réduire ce que l’on continuera à appeler le taux de croissance
potentiel, et d’augmenter le taux de chômage qualifié de naturel
qui lui correspond. Sans doute, cet ensemble de symptômes peut
être ramené à la disparition d’occasions d’investir en présence
d’une épargne abondante, qui entraînerait la chute du taux
d’intérêt réel assurant le plein emploi (Summers, 2014).
L’hypothèse de travail défendue ici est quelque peu différente.
L’accent est bien mis sur les décisions d’investir, mais en faisant
valoir que la clé du problème résiderait dans les distorsions appa-
rues dans la structure par âge du capital productif et dans la nature
des dépenses effectuées, selon qu’elles sont productives ou impro-
ductives. Ce serait ces distorsions au caractère récurrent et le
partage entre dépenses productives et improductives qui contri-
bueraient à les déterminer, dont les effets feraient obstacle à la
croissance. Il s‘ensuivrait que ni une relance de la demande, ni une
baisse des coûts ne constitueraient des solutions adéquates car
faisant abstraction à la fois du temps pour produire et de l’hétéro-
généité des dépenses.
L’article est organisé comme suit. La notion de croissance
potentielle et la notion jumelle de taux de chômage naturel seront
questionnées au regard de l’existence d’un effet d’hystérèse signi-
fiant que la variation des dépenses d’investissement est susceptible
d’affecter durablement la trajectoire à long terme de l’économie
Le temps pour produire 293

(section 1). La théorie du multiplicateur sera, alors, revisitée de


manière à faire place au jeu des stocks et des phénomènes de
dépendance temporelle qui en découlent (section 2). L’accent sera
plus particulièrement mis sur le fait que la production prend du
temps et qu’une capacité productive doit être construite avant de
pouvoir être utilisée impliquant de bien distinguer l’investissement
productif de la consommation finale (section 3). La question de
l’impact de la dépense publique sera posée dans les nouveaux
termes (section 4). En conclusion, il sera fait état de la pertinence
de cette problématique quand il est question de faire concrètement
reposer la reprise de la croissance sur des investissements porteurs
de nouvelles technologies et répondant à de nouvelles configura-
tions de la demande.

1. Croissance potentielle et effet d’hystérèse


La notion de croissance potentielle est a priori au cœur du débat.
Aux termes de la synthèse néo-classique, le taux de croissance
potentiel est principalement déterminé par les gains de producti-
vité associés au progrès technique. L'hypothèse sous-jacente à cette
définition, apparemment simple, est que l'économie tend à revenir
rapidement à un régime régulier caractérisé par une utilisation
« normale » des facteurs de production. Seule l'augmentation de la
productivité qui découle du progrès technique peut engendrer un
taux de croissance potentiel plus élevé. Cette définition conduit à
dissocier croissance et cycles et à attribuer les fluctuations autour
de la tendance de long terme aux variations de la demande globale.
La macroéconomie moderne maintient la référence à ce taux de
croissance potentiel, à un sentier d’équilibre dont le profil est
associé à des chocs positifs ou négatifs de productivité. Les écarts à
la tendance (par rapport à des fluctuations réputées « naturelles »)
sont attribués à des rigidités de prix qui résultent soit de mauvaises
institutions, soit de comportements rationnels en présence d’une
information imparfaite. Le même concept, celui de taux de crois-
sance potentiel (ou simplement de produit potentiel), conduit à
formuler l’idée qu’il existe un output gap. Seule change la façon de
le résorber : agir sur la demande globale par le moyen de la poli-
tique budgétaire pour certains ; suivre une règle de politique
monétaire et réformer le mode de fonctionnement des marchés
afin de rendre l’offre compétitive pour d’autres.
294 Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

En fait, la notion de taux de croissance potentiel, de même


d’ailleurs que la notion jumelle de taux de chômage naturel, est
questionnable en raison de l’existence des effets d’hystérèse faisant
dépendre le taux de croissance potentiel de la séquence passée des
taux de croissance courants (et le taux de chômage naturel de la
séquence des taux de chômage passés) (Blanchard et Summers
1986, 1987 ; Delong et Summers, 2012 ; Reifschneider, Wascher,
Wilcox, 2013). L’idée la plus simple est que la durée du chômage,
en rendant ceux qui en sont victimes inemployables, et donc en
réduisant le capital humain, pèse à la fois sur le taux de chômage
structurel et sur le taux de croissance.

Cependant, ce questionnement va plus loin et concerne la


théorie de la croissance elle-même. Le débat porte sur la source
même de la croissance : faut-il y voir le résultat des préférences des
agents économiques induites par les institutions ou par la structure
des marchés, ou bien faut-il y voir le résultat des comportements
d’investissement ou plus précisément du profil temporel de ces
comportements ? Dans la deuxième perspective, il y a bien un effet
d’hystérèse sur le taux de croissance qui passe par ce qu’il advient
au cours du temps du stock de capital. Si le taux de croissance
courant devient de plus en plus faible, il en est de même du taux de
croissance qualifié de potentiel du fait de l’effet négatif induit sur
le stock de capital (son volume, son âge, sa qualité). Dans ces
conditions, il est impossible de retrouver un taux de croissance
élevé, correspondant à un potentiel technologique, sans qu'il y ait
un surcroît durable des dépenses d'investissement qui mettront
nécessairement du temps à rendre l'effet attendu. Le vieillissement
comme le rajeunissement du capital productif doivent être pris en
compte pour établir ce que peut être le taux de croissance de
moyen terme. C'est précisément par son impact sur la structure du
capital productif que la demande peut avoir un effet sur la crois-
sance potentielle. Ainsi, quand l’économie est soumise à une
politique monétaire restrictive, comme ce fût le cas dans les années
1980, pour faire face à des tensions inflationnistes (voire même
seulement à des anticipations inflationnistes) impliquant des taux
d’intérêt durablement élevés, le risque est grand que l’investisse-
ment s’en trouve pénalisé. Si tel est le cas, dans la phase de reprise
de l’activité qui suit, la contrainte d’offre et par la suite la barrière
inflationniste sont atteintes à un niveau du taux de croissance plus
Le temps pour produire 295

bas que précédemment et un niveau du taux de chômage compa-


tible avec la stabilité des prix plus haut. Ces niveaux de taux de
croissance et de taux de chômage sont, alors, assimilés respective-
ment au taux de croissance potentiel et au taux de chômage
naturel, alors qu’ils sont le fruit des événements courants. Quand
une économie a subi un ralentissement persistant de la demande,
comme cela se produit depuis 2008, l’investissement est réduit et
avec lui la capacité de production future. L’offre potentielle des
périodes futures se trouve contrainte par la demande de la période
courante. Les effets de relance d’une stimulation de la demande
pourraient s’en trouver fortement affectés du fait d’une insuffi-
sance d’offre (de capacité), expliquant la difficulté de rebond au
sortir de la récession.
L’hypothèse peut, alors, être émise que le potentiel de crois-
sance ne sera pas affecté par des récessions courtes qui n’affectent
pas véritablement le profil temporel du capital productif et qu’il le
sera, en revanche, si la récession est longue. Il y aurait ainsi un
corridor de stabilité (de la croissance) au sein duquel les forces du
marché préviendraient des distorsions dommageables de la capa-
cité productive. La sortie de ce corridor serait, en revanche,
synonyme de chute du taux de croissance potentiel ou si l’on
préfère d’une tendance baissière de ce taux de croissance au fil des
fluctuations. C’est ce qui aurait fait la différence d’évolution entre
les États-Unis et les pays d’Europe continentale dans les années
1980. D’un côté une politique monétaire restrictive brutale mais
courte a provoqué une récession elle-même brutale et courte et
donc sans effet durable sur l’investissement, au contraire de ce qui
s’est produit notamment en France où la politique de désinflation
a été longue et a pesé longtemps sur l’investissement et la crois-
sance potentielle.
La théorie de la croissance sous-jacente est celle initiée par
Harrod, théorie qui fait dépendre le taux de croissance garanti
(warranted), ou taux de croissance qui satisfait les entrepreneurs,
des comportements d’investissement de ces derniers. Cette théorie,
au demeurant rudimentaire, fait état du jeu conjoint du multiplica-
teur et de l’accélérateur, c’est-à-dire de l’effet de l’investissement
sur le revenu et de l’effet du revenu sur l’investissement. Aussi la
véritable question concerne-t-elle le volume et la nature des inves-
tissements, plus précisément, des investissements induits.
296 Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

La demande joue ici un rôle essentiel, mais pas celui que lui
attribue la synthèse néo-classique. La question n’est pas de combler
une insuffisance de demande en présence de capacités de produc-
tion inutilisées, mais de savoir comment les variations du revenu,
via la demande, affectent la configuration de la capacité productive
et par la suite le niveau du taux de croissance. Dans ces conditions,
stimuler la demande courante n’a véritablement de sens que si
cette stimulation a pour corollaire la construction d’une nouvelle
capacité productive.

2. La théorie du multiplicateur revisitée


Cette perception du problème conduit à s’interroger sur la vali-
dité de la théorie du multiplicateur, ce dont Hicks (1974) s’était
enquis au seuil des événements et des critiques qui allaient
emporter la théorie keynésienne standard. L’essentiel de son
message, qui reprend les résultats de travaux antérieurs (Hicks,
1950) tient dans la considération que le multiplicateur n’opère
qu’avec le temps. L’analyse se décline en plusieurs propositions qui
ont en commun d’introduire ce qui est absent du modèle stan-
dard : le rôle des stocks.
Suivant la théorie élémentaire du multiplicateur, à la suite d’un
investissement initial (par exemple en logements), les travailleurs
nouvellement employés reçoivent des salaires qu’ils vont dépenser
en achats de biens de consommation susceptibles de stimuler la
production de ces mêmes biens, de nouvelles embauches et une
nouvelle distribution de revenus. La réalité du mécanisme du
multiplicateur dépend, toutefois, de l’état des stocks et des
comportements induits. Si les producteurs de biens de consomma-
tion procèdent à une diminution de leurs stocks, l’effet sur
l’emploi de la dépense initiale s’en trouve affaibli. Certes, les
producteurs de biens de consommation sont incités à reconstituer
leurs stocks, mais leur réponse peut ne pas être immédiate. Des
délais parfois considérables peuvent exister qui affectent, sinon le
résultat final sur le revenu et l’emploi, du moins la vitesse avec
laquelle il est obtenu.
Il en est des biens intermédiaires comme des biens de consom-
mation. L’investissement initial (la demande de logements) exige
des entreprises réceptionnaires de la demande supplémentaire de
Le temps pour produire 297

disposer de davantage de biens intermédiaires. En l’absence de


stocks disponibles de ces biens, la dépense initiale d’investissement
(la production qui lui correspond) est bloquée et avec elle la créa-
tion d’emplois. Des biens intermédiaires supplémentaires doivent
être produits et cela prend du temps. À défaut, il faut les soustraire
à d’autres productions. S’il s’agit de la production de biens d’équi-
pement, il y a simplement substitution d’un investissement à un
autre. S’il s’agit de la production de biens de consommation, la
production et l’emploi dans ce secteur sont réduits. Dans les deux
cas, l’effet sur le revenu et l’emploi est annihilé. Dans une
économie ouverte, échapper à ce dilemme est possible en impor-
tant des biens intermédiaires ou des biens de consommation. Un
déficit extérieur s’ensuit, lequel peut n’être que transitoire, le
temps que les nouvelles capacités productives soient construites.
Dans ce dernier cas, l’effet sur le revenu et l’emploi peut être faible
(voire nul) à court terme, mais devenir significatif à moyen terme.
La reconstitution des stocks et la construction de nouvelles
capacités de production procèdent de réactions dont il a été
indiqué qu’on n’en connaissait ni l’ampleur, ni le moment. Une
autre variable intervient, alors, qui commande le comportement
des entreprises : leur capacité financière. Un endettement excessif
est manifestement la cause d’un allongement des délais. Globale-
ment, dans un premier temps, l’épuisement des réserves
financières et le montant excessif des dettes accumulées, que
renforcent des anticipations pessimistes, expliquent l’entrée en
récession et l’aggravation progressive de cette dernière. Dans un
deuxième temps, le nécessaire rétablissement des bilans rend plus
difficile la relance de l’activité par une stimulation de la demande.
De ces considérations, il apparaît qu’il existe des obstacles à la
reprise qui tiennent à l’absence ou à l’insuffisance des stocks dispo-
nibles de biens intermédiaires, de biens d’équipement et de biens de
consommation résultant, d’une part, de destructions opérées
pendant la période de récession et liées à la durée éventuellement
longue de celle-ci, d’autre part, des délais de réaction des entrepre-
neurs en réponse aux futures opportunités. Il existe, ainsi, un
paradoxe apparent. L’offre est certes contrainte par la demande
(l’insuffisance des débouchés). Mais une relance par la demande se
heurte au manque possible de stocks réels et de capacité financière.
Les effets s’en trouvent, sinon sérieusement affaiblis, du moins
298 Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

retardés. Une valeur élevée du multiplicateur en réaction à la baisse


des dépenses n’implique pas que la valeur de ce même multiplica-
teur soit également élevée en réaction à leur hausse. En
l’occurrence, c’est le signe positif ou négatif de l’impulsion bud-
gétaire qui est en cause plus que l’état de basse ou de haute conjonc-
ture auquel il est, le plus souvent, fait référence (Blot et al., 2014).
La question qui apparaît comme centrale concerne la façon
dont sont déterminés les investissements induits par une dépense
initiale, privée ou publique (une demande d’investissement). Dans
les termes classiques, poser cette question revient à rappeler que ce
qu’il advient du revenu et de l’emploi dépend de l’interaction entre
multiplicateur et accélérateur. Encore convient-il de ne pas en
avoir une vision globale conduisant à fondre dans un même
agrégat l’investissement autonome et les investissements induits :
il ne faut notamment pas oublier qu’un programme d’investisse-
ment public ne peut être conduit avec toute l’efficacité nécessaire
que s’il induit d’autres investissements (Hicks, 1950). Souligner
ainsi l’importance des investissements induits requiert de consi-
dérer les délais de gestation de ces investissements, celui qui sépare
le signal de la décision et celui qui sépare la décision de la réalisa-
tion, dont la longueur affecte ce qu’il advient finalement du
revenu et de l’emploi.
Ces délais seront d’autant plus élevés que les investissements
induits portent sur de nouveaux matériaux ou de nouveaux biens
et véhiculent de nouvelles technologies. Dans une économie en
dépression, caractérisée par un chômage massif et des excédents de
capacité dans la totalité des secteurs d’activité, il est clair que l’on
est confronté à un problème de communication entre salariés –
consommateurs et producteurs –, qui peut être résolu en distri-
buant un revenu aux ménages qui peuvent ainsi signaler une
demande pour des biens immédiatement disponibles avec un effet
multiplicateur élevé. Il n’en est pas de même dans une économie,
certes en récession, mais caractérisée par une incertitude empê-
chant qu’un signal puisse donner lieu à une décision et à un
résultat immédiats. Les entrepreneurs doivent s’assurer de la réalité
des demandes futures qui restent, pour une part, latentes. Le carac-
tère irréversible de certains investissements (tangibles ou
intangibles) peut les inciter à reporter leurs décisions dans l’attente
de plus d’informations, préservant ainsi la gamme des choix futurs
Le temps pour produire 299

éligibles (Hicks, 1974), mais réduisant l’impact sur le revenu et


l’emploi. La situation actuelle, qualifiée de grande récession, relève
du deuxième cas de figure plutôt que du premier. Ceci explique la
difficulté, notamment dans la zone euro, mais aussi aux États-Unis
et au Japon, de faire redémarrer les dépenses d'investissement en
dépit de politiques monétaires très expansionnistes (et en dehors
de la zone euro aussi de politiques budgétaires accommodantes).

3. L’effet des distorsions temporelles de la capacité


productive
Si l’on veut répondre à la question du niveau de taux de crois-
sance potentiellement atteignable, il importe de connaître le profil
de l’investissement, en fait de l’investissement productif, à quel
horizon la nouvelle capacité de production est construite et donc
disponible, à quel horizon elle est détruite. Ainsi, un vieillissement
du capital productif, conséquence du ralentissement des dépenses
d’investissement, peut expliquer la faiblesse courante du taux de
croissance potentiel, tandis que le temps nécessaire pour son rajeu-
nissement peut expliquer pourquoi cette faiblesse est durable.
Il importe ensuite de prendre en considération la nature des
dépenses effectuées. Imaginons, à la suite de Hicks (1973), une
économie globale en état de croissance régulière dans laquelle le
produit final est réparti entre une masse salariale, dédiée à payer les
travailleurs employés à construire et utiliser la capacité de produc-
tion, et un prélèvement qui alimente la demande du même
produit. La masse des salaires constitue ici une dépense productive.
Le prélèvement peut être qualifié de dépense improductive dans la
mesure où c’est une dépense qui ne sert pas directement à
construire et utiliser une capacité de production. Ce prélèvement
peut être interprété comme la consommation des capitalistes (la
part des profits non-investie) ou une consommation sociale (des
cotisations ou des impôts finançant des prestations ou des
dépenses sociales).
En régime régulier, le prélèvement n’a pas d’effet sur la crois-
sance, mais il affecte la productivité du travail. Plus il est élevé, plus
l’épargne investie est faible et plus la productivité du travail est
elle-même faible pour un niveau donné du taux de croissance.
Quand le prélèvement est positif, le taux de profit est supérieur au
300 Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

taux de croissance. Quand ce prélèvement diminue, le taux de


profit diminue et converge vers le taux de croissance et la producti-
vité du travail augmente. La chute de la productivité du travail est
ici associée, certes à une baisse du taux d’épargne, mais aussi à son
corollaire qui est la hausse des dépenses dites improductives, c’est-
à-dire qui ne concourent pas à construire et utiliser une capacité
productive. De deux économies, ayant le même taux de croissance,
mais distinguées par des niveaux différents de taux de prélève-
ment, celle dont la part des salaires est la plus faible (dont la part
des dépenses improductives est la plus élevée) est aussi celle dont le
taux de profit est le plus élevé (Hicks, 1973).
Une préférence accrue pour la liquidité des ménages comme des
entreprises, manifestation, comme lors de la crise en 2008, d’une
contrainte de désendettement, introduit une rupture de ce régime
régulier. Ce choc conduit à des destructions ou à des diminutions
de taux d’utilisation de la capacité de production opérationnelle,
mais aussi à un recul des dépenses de construction de nouvelles
capacités (i.e. des investissements productifs). Un choc d’offre va
de pair avec un choc de demande. En l’absence d’une intervention
discrétionnaire du gouvernement, des fluctuations prennent place
qui se traduisent par une diminution du taux de croissance moyen
(et une hausse du taux de chômage) (Amendola et Gaffard, 1988).
Prévenir ces fluctuations ou simplement la stagnation suppose
de trouver les moyens de soutenir l’investissement (Amendola et
Gaffard, 1988, 2008). Une solution réside dans une diminution du
prélèvement qui doit permettre de dégager des ressources pour
investir. Ce déplacement de ressources peut entraîner une diminu-
tion de la consommation finale et donc de l’offre courante dès lors
que la possibilité d’augmenter l’investissement (et la masse sala-
riale correspondante) se heurte au manque de confiance des
entrepreneurs ou à un goulot d’étranglement du côté des
ressources humaines disponibles avec pour autre conséquence une
hausse des liquidités oisives. Le taux de croissance peut durable-
ment diminuer et une stagnation séculaire s’installer.
À l’opposé, un accroissement du prélèvement est susceptible de
soutenir une demande courante défaillante, mais en substituant la
consommation finale à l’investissement entraînant une distorsion
dans la structure temporelle de la production qui se propage dans
le temps, avec des effets incertains sur l’emploi. Le rebond ultérieur
Le temps pour produire 301

de l’activité est d’autant plus difficile ; des fluctuations erratiques


peuvent prendre place.
Le scénario le plus favorable est manifestement celui dans
lequel la diminution du prélèvement (de la consommation impro-
ductive) s’accompagne effectivement d’une augmentation de
l’investissement dans de nouvelles technologies (i.e. des sommes
consacrées à la construction d’une capacité productive) qui inter-
vient sous condition de relâchement de la contrainte de ressources
humaines. Dans ce cas de figure, le taux de croissance est stabilisé
et l’augmentation des salaires est susceptible de faire évoluer les
préférences des agents économiques qui vont demander, non pas
davantage les mêmes biens, mais une gamme élargie de biens,
faisant ainsi droit à l’innovation (Amendola et Gaffard, 1988).
L’allongement de la durée et la hausse des coûts de construction
des capacités productives, toutes choses égales par ailleurs, ne
peuvent que réduire pendant un temps la capacité de production
en état d’utilisation. Un investissement global constant en coût
débouche sur un investissement en capacité moindre. L’investisse-
ment en capacité ne sera maintenu qu’à la condition de disposer de
moyens de financement accrus et pourvu que les ressources
humaines requises soient également disponibles.
Le recul de l’activité du fait de l’accumulation de liquidités
oisives peut être interprété comme le résultat d’une insuffisance de
la demande globale, auquel cas le seul problème à résoudre est un
problème de communication entre les entreprises et les ménages
impliquant de rendre cohérentes entre elles leurs anticipations à
court terme. Il se peut, en revanche, que la réticence à investir de la
part des entreprises et la réticence à consommer de la part des
ménages reflètent une révision à la baisse des anticipations à long
terme, en fait une incertitude radicale quant à la nature de la
demande future comme de l’offre. Il n’y a pas d’autre solution,
alors, que de parvenir à soutenir, non pas une demande vis-à-vis de
laquelle une capacité de production serait disponible, mais la
consommation finale en même temps que l’investissement,
entendu comme la construction d’une nouvelle capacité produc-
tive afin de rendre viable le sentier suivi. C’est en ce sens que la
maîtrise du temps est indispensable. La politique économique doit
être conçue de telle manière qu’elle puisse assurer une certaine
régularité dans la constitution de la nouvelle capacité productive.
302 Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

Le défi est d’autant plus difficile à relever qu'au besoin de coordina-


tion inter-temporelle propre à chaque économie vient se greffer
une exigence de coordination internationale dans un espace
intégré, qui plus est soumis aux contraintes impliquées par une
union monétaire.
En bref, s’il y a un risque de stagnation qualifiée de séculaire, ce
serait bien davantage en raison de défaillances de coordination
qu’en raison d’un épuisement des opportunités d’innovation,
épuisement annoncé par les uns (Gordon, 2014), mais contesté par
d’autres (Brynjolfsson et McAfee, 2014). Conjurer ce risque
requiert de lisser les fluctuations de manière à éviter les effets
d’hystérèse préjudiciables à la croissance en soutenant l’investisse-
ment productif.

4. De l’influence de la dépense publique


L’effet d’hystérèse affecte, naturellement, ce que l’on peut
attendre de la dépense publique. La proposition est avancée que
son existence justifie de limiter le ralentissement de l’activité en
augmentant les dépenses publiques, et ce d’autant plus que les taux
d’intérêt étant bas et le poids de la dette réduit, ces dépenses
seraient autofinancées (DeLong et Summers, 2012 ; International
Monetary Fund, 2014). Cette analyse repose, toutefois, sur deux
conditions liées : qu’il existe des capacités de production inem-
ployées qui permettent de répondre instantanément au
supplément de demande publique ; que la destruction de capital
humain et de capital physique n’ait pas été trop importante, autre-
ment dit que la durée du ralentissement n’ait pas été trop longue.
Or il n’est pas sûr que ces conditions soient réunies, notamment si
le rebond de la croissance est attendu d’investissements dans de
nouvelles activités pour lesquelles les ressources productives ne
sont pas encore disponibles ou si l’organisation des pouvoirs
publics conduit à privilégier des dépenses publiques improductives.
Dans les termes de l’analyse retenue, le prélèvement peut être
assimilé à l’impôt qui sert à financer la dépense publique. Le
budget du gouvernement ainsi introduit est équilibré. La dépense
publique y est conçue comme une pure dépense de consommation.
Si tel est bien le cas, la hausse de la dépense publique équilibrée par
la hausse des impôts aura l’effet décrit plus haut de créer des distor-
Le temps pour produire 303

sions préjudiciables à la croissance. Cependant, une fraction de la


dépense publique – les investissements en infrastructures mais
aussi les investissements dans le domaine de la recherche, de
l’éducation ou de la santé ou les subventions à l’investissement
privé – est une contribution à l’accumulation de capital productif.
Elle ne peut donc pas être assimilée au prélèvement dans la défini-
tion qui en est ici donnée et, le cas échéant, s’y substituer.
Augmenter cette fraction a le mérite de soutenir la consommation
(par le versement de salaires aux travailleurs engagés dans la
construction des nouvelles capacités) en même temps que l’inves-
tissement en tant que construction de capacité. Par ailleurs, la
possibilité pour le gouvernement d’emprunter à un coût faible,
voire nul, dans un contexte où il existe des liquidités oisives crée
l’opportunité de réaliser ces investissements sans qu’il soit néces-
saire de réduire la dépense publique non-productive. Les
conditions d’un rebond durable de la croissance peuvent être
réunies. Il reste que la durée de gestation de ces investissements
publics en capital fixe comme en capital humain est vraisemblable-
ment plus longue que celle des investissements privés,
particulièrement dans une période où les investisseurs privés sont
réticents à s’engager à long terme.

5. Conclusion
Au regard de la nature et de l’impact des distorsions de capacité
sur le niveau et le profil de la croissance, il est difficile de s’en tenir
à une approche purement globale signifiant de fixer les objectifs et
moyens de la politique économique en se rapportant soit à l’insuf-
fisance de la demande globale, soit au défaut de compétitivité et de
profitabilité. Quand le problème est de nature structurelle – et il
l’est généralement –, l’effet des politiques économiques est lui-
même de nature structurelle y compris lorsqu’il s’agit de politiques
globales, monétaires ou budgétaires. Elles doivent être jugées à
l’aune de leur efficacité à rétablir un profil temporel cohérent de la
capacité productive, impliquant de rendre cohérentes entre elles et
au cours du temps l’offre et la demande.

L’objectif souvent avancé d’investir dans les nouvelles techno-


logies, notamment dans les technologies porteuses de la transition
énergétique, pour assurer la reprise de la croissance s’inscrit claire-
304 Jean-Luc Gaffard et Francesco Saraceno

ment dans cette problématique. Il est plus coûteux d’introduire ces


nouvelles technologies que de reproduire les anciennes ou de
simplement les amender. Le temps de leur construction (d’appren-
tissage) est également plus long. En outre, un temps
d’apprentissage (d’adaptation aux nouvelles technologies mais
aussi de co-production) des clients est nécessaire. La question est
donc bien d’articuler offre et demande dans le temps et de concilier
le soutien à la consommation courante avec le soutien à l’investis-
sement (à la construction de capacité). Il est décisif que les
investissements innovants puissent être financés, que les
ressources humaines requises soient constituées et qu’il existe un
noyau central de consommateurs suffisamment grand pour
soutenir la demande de nouveaux biens et services.

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STAGNATION SÉCULAIRE ET ACCUMULATION
DE CAPITAL1

Gilles Le Garrec et Vincent Touzé


OFCE, Sciences Po

La crise économique et financière de 2008 a provoqué une crise profonde


caractérisée par une croissance potentielle affaiblie et une persistance de l’output
gap. Dans cet article, nous proposons un modèle qui explique la crise et sa persis-
tance par le passage d’un équilibre de plein emploi à un équilibre de sous-
emploi. Dans ce dernier, le taux d’intérêt réel d’équilibre est négatif et
l’économie est en déflation. La politique monétaire visant à contrôler l’inflation
devient alors inactive en raison d’une contrainte de non négativité du taux
directeur (zero lower bound). Cet équilibre de stagnation séculaire est obtenu en
introduisant, dans le cadre d’un modèle à générations imbriquées, deux imper-
fections de marché : un rationnement du crédit et une rigidité nominale des
salaires. Pour sortir de la trappe à stagnation séculaire, nous étudions l’impact
de différentes politiques économiques. Un accroissement de la cible d’inflation
(assouplissement de la politique monétaire) est efficace si la banque centrale est
suffisamment crédible. Des politiques structurelles telles qu’un accroissement
de la productivité ou une réduction des rigidités ont des effets déflationistes
contreproductifs. Enfin une politique budgétaire redistributive, en soutenant la
demande globale, peut aider l’économie à sortir de la stagnation séculaire.
Toutefois une telle politique se fait aux prix d’un affaiblissement du potentiel
de plein emploi en raison d’une moindre incitation à accumuler du capital.

Mots clés : stagnation séculaire, accumulation de capital, zero lower bound.

1. Nous tenons à remercier tout particulièrement Xavier Ragot et Jérôme Creel pour leurs
échanges et commentaires qui ont permis d’améliorer une version préliminaire de l’article.

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


308 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

La crise économique et financière de 2008 a provoqué une


sévère récession qui se caractérise par une reprise anormalement
lente (Summers, 2013 et 2014 ; Duprat, 2015 ; Rawdanowicz et al.,
2015). Les interrogations sur les causes de cette reprise insuffisante
sont de deux natures. D’abord, la croissance potentielle aurait été
affaiblie, traduisant une insuffisance de l’offre. Ensuite, l’output gap
serait anormalement persistant comme l’illustre le graphique 1a,
c’est-à-dire que les économies auraient des difficultés à absorber
des déficits de demande.

Graphique 1. L’hypothèse de stagnation séculaire : persistance de l’output gap


avec trappe à liquidités

a) Output gap (% du potentiel) b) Taux directeur de la Banque centrale (%)


5 6
4 États-Unis
5
3
2
4
1
Zone euro
0 3
-1
Zone euro
2
-2
-3
États-Unis 1
-4
-5 0
2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015

Sources : OCDE et banques centrales.

L’affaiblissement de la croissance potentielle pourrait résulter


d’une insuffisance des facteurs traditionnels (faibles gains en
productivité, hausse des inégalités sociales, vieillissement de la
population active, globalisation, rareté des matières premières,
etc.) ainsi que d’effets d’hystérèse : la crise aurait « abimé » de
façon durable la croissance potentielle (destruction de capital
productif, dépréciation du capital humain des chômeurs). Quant à
la persistance de l’output gap, elle révèlerait une incapacité à faire
converger l’économie vers le plein emploi ou tout au moins vers le
taux de chômage frictionnel, d’où l’hypothèse d’une stagnation
suffisamment durable pour être déclarée « séculaire ».
L’hypothèse de stagnation séculaire a été pour la première fois
envisagée en 1938 dans un discours de Hansen qu’il publiera en
1939 dans un article intitulé « Economic Progress and Declining
Population Growth ». Ce dernier s’inquiète alors d’un investisse-
Stagnation séculaire et accumulation de capital 309

ment insuffisant aux États-Unis et d’un déclin de la population


après une longue et forte période d’expansion économique et
démographique. L’hypothèse de stagnation séculaire s’interprète
comme une abondance d’épargne entraînant le taux d’intérêt réel
« naturel » (celui compatible avec le plein emploi) en dessous de
zéro. Or, si le taux d’intérêt réel reste durablement au-dessus du
taux naturel, il en résulte un déficit chronique de demande globale
mais aussi d’investissement avec ainsi un potentiel de croissance
déprécié. Pour contrer une telle configuration, les autorités moné-
taires ont donc choisi, dès le début de la crise aux États-Unis, avec
plus de retard en Europe, une politique accomodante avec baisse
du taux directeur (cf. graphique 1b). En effet, une telle politique est
censée réduire les taux d’intérêt nominaux et donc soutenir l’acti-
vité économique avec aussi une relance de l’inflation, ce qui dans
tous les cas réduit le taux d’intérêt réel puisque, rappelons le, il est
égal au taux nominal moins l’inflation. Mais en atteignant la borne
à zéro, ou proche du taux d’intérêt directeur nominal, la politique
monétaire conventionnelle atteint sa limite d’action2. De fait, les
banques centrales ne peuvent forcer les taux d’intérêt à être très
négatifs sinon les agents privés auraient tout intérêt à conserver
leur épargne en billets de banque. Dès lors, la très faible inflation
observée, voire la déflation, crédibilise d’autant plus l’hypothèse
d’une stagnation séculaire. Et si tel est le cas, des politiques alterna-
tives à la politique monétaire conventionnelle sont donc requises
pour en sortir. Mais lesquelles ?

Les enjeux pour l’analyse économique sont multiples. Si les


modèles post-keynésiens vedettes des années 1960 et 1970 ont été
incapables d’intégrer les épisodes stagflationistes post-crise pétro-
lière, il semble que la césure opérée à partir des années 1980 par la
nouvelle macroéconomie des anticipations rationnelles et microé-
conomiquement fondée a aussi laissé de nombreux espoirs déçus
en termes de prédictabilité et d’analyse des crises (Mankiw, 2006 ;
Woodford, 2009). En particulier, l’approche standard des fluctua-
tions économiques s’intéresse quasi-exclusivement à la dynamique
locale autour d’un équilibre de long terme considéré comme
unique et stable. Or la crise a remis sur le devant les approches

2. On notera toutefois qu’en Suède, la Riskbank est la première banque centrale au monde à
avoir fixé son principal taux directeur (repo) à un niveau négatif et ce depuis le 18 février 2015.
310 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

basées sur l’existence d’équilibres multiples. Dans ce type de


modèle la crise est alors constituée par le passage d’un équilibre de
plein emploi à un équilibre notoirement inefficace qui se traduit
par un niveau de production durablement déprécié, une inflation
faible et un chômage élevé. La longue stagnation née de la crise
remet ainsi en avant une macroéconomie fondée sur de
nombreuses imperfections de marché pour donner des fondements
aux déséquilibres macroéconomiques (Benassy, 2003) ainsi que le
besoin de comprendre les mécanismes sous-jacents à la macrody-
namique globale pour dépasser les approches purement locales. Ce
changement de perspective est d’autant plus important que les
préconisations de politique économique peuvent en être affectées,
comme nous le montrons dans cet article.
Le modèle développé par Eggertsson et Mehrotra (2014) parti-
cipe à ce renouvellement pour comprendre la multiplicité des
équilibres et la persistence des crises. Outre l’équilibre de plein
emploi, ils mettent en évidence un équilibre, dit de stagnation
séculaire, caractérisé par un output gap persistant et par de la défla-
tion. Cette dernière, en interagissant avec la rigidité nominale des
salaires, explique pourquoi il n’y a pas de force de rappel vers
l’équilibre de plein emploi. Pour obtenir ce résultat dans un cadre
dynamique, ils utilisent un modèle à générations imbriquées
(Samuelson, 1958 ; Diamond, 1965 ; Galor, 1992). Dans cette
économie, les ménages vivent trois périodes, consomment, épar-
gnent et participent à la production d’un bien de consommation et
d’investissement. Ce cadre théorique permet de s’éloigner de
l’hypothèse d’agent représentatif. Cette approche permet aussi de
dépasser le modèle d’Eggertsson et Krugman (2012) avec agents à
horizon de vie infini qui n’est pas en mesure d’expliquer la persis-
tance de la crise. Eggertsson et Mehrotra (2014) montrent alors
comment la prise en compte d’agents positionnés différemment
sur leur cycle de vie permet d’obtenir un équilibre stationnaire,
donc persistant, de type stagnation séculaire.
Cet article s’inscrit dans la droite lignée d’Eggertsson et
Mehrotra (2014). Notre approche se distingue de leur modèle par le
fait que le capital productif a besoin d’être accumulé précédem-
ment avant d’avoir un usage productif. Pour ce faire, les individus
doivent emprunter pour acquérir du capital quand ils sont jeunes,
capital qui deviendra productif uniquement la période suivante.
Stagnation séculaire et accumulation de capital 311

Cette façon de modéliser l’accumulation de capital s’inscrit dans le


cadre standard des modèles de croissance. Nous pouvons alors
étudier la dynamique globale d’une économie caractérisée par une
variable prédéterminée, le capital, et une variable libre, l’inflation.
Ce cadre théorique nous permet de caractériser les dynamiques
transitoires et de ne pas se limiter à l’étude des seuls états station-
naires comme le font Eggertsson et Mehrotra (2014).

L’article est composé de quatre parties. La première partie


présente un modèle à générations imbriquées de référence. Ce
modèle standard met au coeur du processus de croissance écono-
mique l’accumulation du capital productif. Il met également en
exergue l’importance de la productivité des facteurs de production.
Dans une telle configuration, les solutions pour sortir de la crise
apparaissent clairement : investir pour accroître la productivité et
retrouver le niveau de croissance potentiel attendu avant la crise.
La seconde partie s’intéresse à la sphère monétaire et financière.
Nous introduisons une première imperfection, celle du marché du
crédit avec un rationnement sur le capital à rembourser. Cette
dernière conduit à un taux d’intérêt d’équilibre inférieur à la
productivité du capital. Le second volet concerne la politique
monétaire. Nous supposons que la banque centrale mène une poli-
tique monétaire visant à contrôler l’inflation grâce à la fixation
d’un taux d’intérêt directeur nominal via une règle de Taylor,
sachant que le taux nominal ne peut pas être négatif. Dans ce
cadre, nous montrons que le ciblage de l’inflation à l’aide de la
règle de Taylor mène génériquement à deux équilibres : un locale-
ment déterminé où la cible est atteinte lorsque la règle de Taylor est
active, un localement indéterminé où l’inflation est plus faible que
la cible, et même possiblement négative, lorsque la règle de Taylor
est inactive, c’est-à-dire que le taux nominal est nul. Dans la lignée
de Benhabib et al. (2001), un tel résultat suggère que, bien que loca-
lement déterminé, l’équilibre avec politique monétaire active n’est
pas globalement déterminé et donc que la règle de Taylor comporte
un risque d’instabilité monétaire pouvant mener vers une trappe à
liquidités. Néanmoins, les deux équilibres mis en évidence dans
cette partie étant caractérisés par le plein emploi, on ne peut pas
parler de stagnation séculaire. La troisième partie introduit une
seconde imperfection qui frappe le marché du travail. Nous suppo-
sons une rigidité nominale qui se traduit par l’apparition de
312 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

chômage en situation de déflation. Cette deuxième imperfection


conjuguée à la première est un facteur favorable pour faire appa-
raître un équilibre de stagnation séculaire qui sera localement
déterminé mais pas nécessairement globalement déterminé s’il y a
multiplicité d’équilibres. La quatrième partie discute des enjeux de
politiques économiques (monétaire, structurelle et budgétaire)
pour sortir de la trappe à stagnation séculaire. Sans entrer dans les
détails, nous montrons qu’un accroissement de la cible d’inflation
peut être utile mais uniquement si la banque centrale est suffisam-
ment crédible, que l’accroissement de la productivité ou la
réduction des rigidités peuvent être contreproductifs contraire-
ment à ce que suggère l’approche standard developpée dans la
première partie et qu’enfin toute réduction de l’épargne dans
l’économie via par exemple une politique redistributive (des riches
vers les pauvres) peut aider l’économie à sortir de la stagnation
séculaire. La dernière partie conclut.

1. Croissance néoclassique : un modèle de référence

1.1. Les hypothèses de base


Dans la lignée de Samuelson (1958) et Diamond (1965), on
suppose que les individus vivent trois périodes : ils sont successive-
ment jeunes, actifs puis retraités. Le nombre de jeunes dans
l’économie à la date t est égal à Nt et évolue selon l’équation :
N t = (1 + n )N t −1 . (1)
Durant la première période, les individus empruntent pour
investir dans du capital. Nous supposons pour cela que le temps
transforme de manière irréversible (1 pour 1) le bien (choisi
comme numéraire) acheté en première période de vie en bien
capital. On notera cet investissement sous forme de bien It-1. On
peut penser par exemple à du capital humain mais pour simplifier,
on suppose que capital physique et humain sont parfaitement
substituables. Une période plus tard, le capital investi est vendu
aux entreprises pour le prix pkt et tel que kt ≤ It-1. En pratique, tout
se passe comme s’il y avait deux fonctions de production. Une
fonction détenue par les jeunes, qui transforme le bien en capital.
Une fonction détenue par les entreprises qui transforme le capital
en bien.
Stagnation séculaire et accumulation de capital 313

Quand ils sont actifs, ils offrent de manière inélastique une


quantité de travail l que l’on normalise à l’unité, l =1, et
travaillent pour un taux de salaire réel wt. Ils consomment ct et
épargnent de sorte à dégager un actif net égal à a tt −1 , ils
remboursent également leurs emprunts augmentés du facteur
d’intérêt (noté Rt). En dernière période de vie, ils consomment une
quantité de bien égale à dt+1. Si l’on suppose que chaque individu
travaille une durée identique effective l t ≤ l , leurs contraintes
budgétaires s’expriment ainsi :
a tt−−11 = − I t −1
 t −1 k t −1
c t + a t = wt l t + p t k t + Rt a t −1 (2)
d = R a t −1
 t +1 t +1 t

où a ij est l’actif net à la date j d’un individu né à la date i.


On remarquera que, pour une pure question de simplicité
analytique, nous avons supposé comme il est souvent d’usage dans
ce type de littérature que les individus ne consomment pas en
première période de vie (voir par exemple Boldrin et Montes, 2005,
et Docquier et al., 2007). Par ailleurs, on a supposé qu’il n’y a pas
d’altruisme, et ainsi les individus naissant avec un actif nul. Nous
supposons que l’utilité retirée de la consommation est de forme
logarithmique. Les préférences d’un individu né en période t – 1
sont alors représentées par la fonction d’utilité suivante :
U t −1 = log ct + β log d t +1 (3)
où β est le facteur d’escompte qui caractérise l’impatience.
On montre facilement que les conditions d’optimalité du consom-
mateur, obtenues par maximisation de l’utilité (3) sous les
contraintes budgétaires (2), conduisent à l’accumulation suivante
de patrimoine :
(
a tt −1 = s wt l t + p tk k t + Rt a tt−−11 ) (4)
β
où s = est le taux d’épargne.
1+ β
Côté offre, nous supposons que le bien est produit dans un
secteur concurrentiel caractérisé par une technologie Cobb-
Douglas à rendement constant dont les facteurs sont le capital et le
travail tel que Yt = AK tα (N t l t )1−α , avec α < 1 et où A représente la
productivité globale des facteurs (PGF). La maximisation du profit
des entreprises est alors caractérisée par :
314 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

wt = A(1 − α )k tα l t−α , l t ≤ 1 (5)


et
p tk = Aαk tα −1l t1−α (6)
Kt
où k t = est aussi le niveau de capital par travailleur.
Nt

1.2. L’équilibre walrasien


À l’équilibre walrasien, tous les prix sont considérés flexibles tel
qu’au final tous les marchés de l’économie sont à l’équilibre. Sous
l’hypothèse de flexibilité des prix, on a ainsi l’équilibre du marché
du travail déterminé par
lt = 1 (7)
l’équilibre du marché du capital
k t = I t −1 (8)
et l’équilibre du marché du crédit
N t −1 I t −1 = N t − 2 a tt−−12 . (9)
Par ailleurs, lorsqu’on regarde les contraintes budgétaires, on
voit immédiatement que si p tk > Rt alors I t −1 → ∞ . À l’inverse, si
p tk < Rt , alors I t −1 = 0 . Tout équilibre s’entendra donc nécessaire-
ment avec la condition de non-arbitrage p tk = Rt .
Dans une telle configuration walrasienne, l’offre de bien norma-
lisée par travailleur est déterminée de manière évidente par
l’équation :
y ts = Ak tα . (10)
Côté demande, on vérifie immédiatement par la constance des
rendements d’échelle que cette dernière, normalisée par travail-
leur, correspond à l’équilibre
Y
y td = t = wt l t + p tk k tα .
Nt
On en déduit donc à partir de l’équation (4) que la demande de
bien (normalisée) à la date t s’écrit comme
1
y td = a tt −1 + Rt a tt−−11 .
s
En intégrant alors les équilibres de marché (7)-(9), la condition
de non-arbitrage p tk = Rt ainsi que la dynamique de la population
(1), on obtient alors l’équation de demande globale suivante :
Stagnation séculaire et accumulation de capital 315

1+ n
y td = k t +1 + αAk tα (11)
s
L’équilibre offre demande de bien y ts = y td détermine alors la
dynamique du modèle comme suit

Ak tα =
(1 + n ) k + αAk tα ,
t +1
s
soit encore :
s
k t +1 = (1 − α )Ak tα . (12)
1+ n
On en déduit un unique niveau de capital stationnaire par
individu
1
∗ s(1 − α )A  1−α
k = 
 1+ n 
pour tout k0 > 0 (cf. graphique 2), soit un taux d’intérêt d’équilibre
égal à :
α 1+ n
Req = . (13)
1−α s
Ce dernier croît donc avec l’importance du capital dans la
production α, qui va caractériser la demande de capital, décroît
avec le facteur d’escompte β, qui caractérise le niveau d’épargne
individuel s, et croît avec la taux de croissante de la population n
car il détermine un ratio entre les épargnants et les travailleurs de la
période suivante. Notons enfin que dans une telle économie, la
règle d’or s’exprime comme R = 1 + n.
Ce modèle standard met au coeur du processus de croissance
économique l’accumulation du capital productif : la part non
consommée du revenu d’aujourd’hui est investie dans le capital
productif de demain (Solow, 1956). Il met également en exergue
l’importance de la productivité des facteurs de production. Dès
lors, si l’on admet que la crise économique a pu détériorer durable-
ment cette productivité, outre la perte immédiate de produit bien
sûr initiée, le graphique 2 nous montre également le déclin
engendré de l’investissement et du capital accumulé. Dans une
telle configuration, une solution pour sortir de la crise apparaît
clairement : investir pour accroître la productivité et retrouver le
niveau de croissance potentiel attendu avant la crise. Sans rentrer
dans les détails, on pensera alors à toute politique favorisant les
investissements en R&D (Aghion et Howitt, 1998) ou en capital
316 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

humain (éducation, formation, apprentissage ; Lucas, 1988 ;


Cohen et Soto, 2007). On pensera également aux investissements
en capital public et infrastructures (Barro, 1990 ; Arslanalp et al.,
2010). Néanmoins, on pointe souvent du doigt l’instabilité finan-
cière comme source première de la crise économique de 2008, la
perte de productivité n’en étant qu’une des conséquences. Nous
étudions alors dans la section suivante le rôle de l’imperfection des
marchés financiers, ainsi que la politique monétaire.

Graphique 2. Dynamique et impact d’une baisse de la productivité globale des


facteurs dans le modèle standard

kt 1

A 0

0 k*

2. Sphère monétaire et financière : imperfection du marché


du crédit et politique de la banque centrale

2.1. Le rationnement du crédit

Une hypothèse souvent privilégiée pour expliquer la crise


économique et financière de 2008 est celle d’une imperfection des
marchés financiers, et en particulier un surendettement des
ménages qui s’est traduit au final durant la crise par un rationne-
ment du crédit à ces même ménages. Pour traduire une telle
hypothèse et étudier sa capacité à expliquer la crise dans le cadre
d’un modèle de croissance néoclassique standard, supposons à la
suite par exemple d’Aiyagari (1994), Krugman et Eggertsson (2012)
Stagnation séculaire et accumulation de capital 317

ou encore Eggertsson et Mehrotra (2014) que le marché du crédit


est rationné tel que3 :
D
a tt−−11 ≤ .
Rt
Une telle contrainte ne se focalise pas sur la quantité emprun-
table, mais sur la capacité qu’auront les ménages la période
suivante à rembourser leurs emprunts, c’est-à-dire à rembourser le
capital emprunté augmenté des intérêts. Si cette contrainte mord
(on supposera bien sûr pour cela que p tk > Rt ), on a alors
D
I t −1 =
Rt
et la demande se réécrit de la façon suivante :
1+ n D
y td = +D. (14)
s Rt +1
À une normalisation près (le taux d’intérêt), on notera que l’on
retrouve exactement la demande telle qu’exprimée dans
Eggertsson et Mehrotra (2014). Par contre, l’offre est déterminée
par :
α
D
y ts = A  . (15)
 Rt 
Comme à l’équilibre du marché du capital kt = It-1 (équation 8),
la demande et l’offre de bien s’expriment respectivement comme
1+ n
y td = k t +1 + D et y ts = Ak tα ,
s
où kt est prédéterminé en t. La dynamique d’équilibre s’exprime
alors par :

k t +1 =
1+ n
s
(
Ak tα − D . )
(16)

Graphiquement, il est aisé de montrer que si D est suffisamment


faible, il existe un unique état stationnaire stable k* pour tout
k 0 > k inst > 0 (cf. graphique 3).
Dans cette configuration avec rationnement du crédit, toutes
les conclusions que l’on a obtenues précédemment à la suite d’un
choc négatif de productivité (baisse de A) sont maintenues. Non

3. Les théories microéconomiquement fondées du rationnement du crédit reposent en grande


majorité sur l’inobservabilité soit de l’effort fourni par les individus (hasard moral) soit de leurs
capacités (anti-sélection) (cf. Stiglitz et Weiss, 1981 ; Aghion et Bolton, 1997 ; Piketty, 1997). Elles
ont toutes en commun d’expliquer qu’un collatéral plus élevé permet d’emprunter davantage.
318 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

seulement c’est un choc d’offre négatif immédiat, mais ce choc


réduit également les incitations à l’investissement privé qui est un
des moteurs cruciaux de la croissance économique.
Que se passe-t-il s’il y a resserrement de la contrainte
d’endettement ? Paradoxalement, on observe que le stock de
capital stationnaire stable est décroissant avec la contrainte
d’endettement :
dk ∗
<0.
dD
Ce résultat provient du fait que l’offre d’épargne n’est pas élas-
tique au facteur d’intérêt tandis que la valeur présente de la
contrainte d’endettement (demande de crédit) a une élasticité
égale à 1 par rapport au taux d’intérêt. Augmenter D implique de
façon automatique une augmentation de la demande de crédit qui
ne peut être ajustée que par une hausse du taux d’intérêt. Par voie
de conséquence, les ménages se trouvent plus endettés, ce qui
réduit leur capacité d’épargne future et donc l’accumulation
d’épargne. Comme
D
k∗ = ,
Req
on en déduit également qu’à l’état stationnaire
dReq dD
> .
Req D
Enfin, on peut montrer que si ,
1
⎛ A ⎞ 1−α
D<⎜ ⎟ ,
⎜1+ 1 + n ⎟
⎜ s ⎟⎠

alors à l’état stationnaire on a Req < 1, c’est-à-dire que le taux
d’intérêt d’équilibre (req = Req – 1) devient négatif, ce qui peut être
problématique pour la politique monétaire, comme souligné en
introduction. En effet, selon l’équation de Fisher, on sait que
1+ i ,
R=
Π
où i est le taux d’intérêt nominal et Π le facteur d’inflation. Or si
l’on admet que le niveau d’inflation est fixé à son niveau cible par
les autorités monétaires à l’aide entre autre de la fixation du taux
d’intérêt nominal, on voit qu’un taux d’intérêt réel négatif peut
Stagnation séculaire et accumulation de capital 319

être associé à un taux d’intérêt nominal lui-même négatif, ce qui


apparaît peu probable (cf. introduction). À la suite d’une surabon-
dance d’épargne dans l’économie, la politique monétaire peut être
menée vers sa limite à zéro et induire ainsi un équilibre de sous-
emploi de type stagnation séculaire. C’est ce que nous allons
étudier dans le point suivant.

Graphique 3. Dynamique et équilibre avec rationnement du crédit

kt 1
R ys
D 0
yd
D 0

0 kinst k*
kt y*
D
1 1 n

2.2. Banque centrale : règle de Taylor et cible d’inflation


Nous supposons que les autorités monétaires souhaitent
contrôler le taux d’inflation. En suivant Eggertsson et Mehrotra
(2014), nous exprimons la règle de Taylor de la façon suivante :
 Π  π 
φ

 Π
(
1 + it = max1, 1 + i ∗  ∗t  

) (17)
   
où Πt est le facteur d'inflation observée, Π ∗ ≥ 1 est l’inflation
souhaitée par les autorités monétaires et φπ > 1 un paramètre carac-
térisant l’aversion du banquier central à l’inflation. Lorsque
φ
(
Π  π
1 + it = 1 + i ∗  ∗t  , )
Π 
la règle de Taylor est opérante et, en ce sens, on peut dire que la
politique monétaire est active. Par contre, lorsque it = 0, la banque
centrale est contrainte par la borne à zéro du taux nominal. Dans
ce cas, on dira que la politique monétaire est inactive. Suivant
l’équation (17), on peut ainsi mettre en évidence un niveau
320 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

( )
1

d’inflation Π coude = Π ∗ 1 + i ∗ φπ tel que it ≥ 0 ⇔ Π t ≥ Π coude . De
plus, pour que la cible d’inflation soit atteinte dans le régime non
contraint, on aura : 1 + i ∗ = Req Π ∗ . Une telle règle de Taylor signifie
que la banque centrale ne poursuit qu’un seul objectif : une cible
d’inflation Π*.
Suivant l’équation de Fisher, on a également :
Pt 1 + it
Rt +1 = (1 + it ) = . (18)
Pt +1 Π t +1
En combinant les équations (17) et (18), on obtient :
 ∗ φπ
 1 + i Πt si Π t ≥ Π coude
 ∗φ
Rt +1 =  Π π Π t +1
 1
(19)
Π sinon.
 t +1

Sachant que
D ,
k t +1 =
Rt +1
l’intégration de la dynamique du modèle établie sous forme de
capital (16) dans l’équation (19) nous permet de réécrire :

 φπ
( )
 1 + i∗  Πt 
  
s Aktα − D
 Π∗  1 + n D
si Πt ≥ Π coude
Πt +1 = 
 s Aktα − D
 sinon
1 + n D

ou encore
 1
  ∗φπ  φπ −1
Π =  Π t 1 + n D 
 t   si Πt ≥ Π coude
ΔΠt +1 = 0 ⇔   1 + i∗ s Aktα − D  (20)
  
 s Aktα − D
Πt = 1 + n sinon.
 D

Quand la politique monétaire est active ( Π t ≥ Π coude ), la stabili-


sation de l’inflation requiert donc un niveau d’inflation d’autant
plus faible que le niveau de capital est élevé. Quand la politique
monétaire est inactive ( Π t < Π coude ), cette relation est alors
inversée. Dans le plan des phases (k,Π) comme représenté sur le
graphique 4, on observe immédiatement que le ciblage de l’infla-
tion à l’aide de la règle de Taylor (17) mène génériquement à deux
équilibres : un où la cible est atteinte lorsque la politique moné-
Stagnation séculaire et accumulation de capital 321

taire est active ; un où l’inflation est plus faible que la cible, et


même possiblement négative, lorsque la politique monétaire est
inactive, Π ind < Π ∗ . On montre alors que seul l’équilibre actif
( )
k ∗ , Π ∗ est localement déterminé, le second équilibre k ∗ , Π ind ( )
étant localement indéterminé4. Pourtant, d’un point de vue plus
global, le plan de phases nous indique qu’il existe une infinité de
trajectoires d’équilibre initialement très proches de l’équilibre actif
qui vont converger vers l’équilibre caractérisé par la borne à zéro
du taux d’intérêt nominal et une possible déflation. De ce point de
vue, dans la lignée de Benhabib et al. (2001), on peut considérer
que la règle de Taylor comporte un risque de déstabilisation alors
même que son ambition première est la stabilisation.

Graphique 4. Dynamique et détermination des équilibres avec la règle de Taylor

0 k 0

coude

ind

kinst k* k

Néanmoins, même si l’on accrédite l’idée qu’en période de


déstabilisations, l’économie peut converger vers un équilibre
potentiellement déflationniste, l’introduction d’un ciblage de
l’inflation via une règle de Taylor ne permet pas à elle seule de
caractériser de manière satisfaisante un équilibre de stagnation

4. On vérifie bien en Annexe que l’équilibre normal est associé localement à une valeur propre
supérieure à l’unité et une valeur propre inférieure, alors que le second équilibre est associé à
deux valeurs propres inférieures à l’unité.
322 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

séculaire. En effet, la détermination de l’équilibre réel est indépen-


dante de la composante nominale puisque ce dernier est déterminé
par l’équation d’accumulation du capital (16) dans laquelle ne
figure pas le niveau d’inflation. À l’équilibre, l’économie est donc
toujours en situation de plein emploi quel que soit le niveau
d’inflation. Dans cette configuration, une réduction de D mène
toujours à un accroissement de l’activité économique via une
augmentation de l’épargne des ménages actifs, ce qui favorise
l’accumulation du capital physique, comme synthétisé sur le
graphique 3. C’est pourquoi nous envisageons dans la section
suivante l’introduction de rigidités sur le marché du travail.

3. Rigidités salariales, déflation et risque de stagnation


séculaire

3.1. Marché du travail : négociations salariales et rigidité nominale


Chaque génération de travailleurs négocie un contrat de travail.
Nous supposons qu’à chaque début de période s’engage une négo-
ciation salariale qui permettra de définir le profil des salaires
nominaux sur l’ensemble de la période d’activité. Pour simplifier,
nous définissons Wt(0) et Wt(1) comme étant les niveaux de
salaires nominaux respectivement au début et à la fin de la période
t. En supposant l’existence d’une aversion à la baisse du salaire
nominal durant la période, le salaire en fin de période est déter-
miné suivant :
~
(
Wt (1) = max Wt ,Wt∗ )
où Wt = A(1 − α )Pt k t
∗ α
est le salaire de plein emploi et
~
Wt = γWt (0) + (1 − γ )Wt , γ ∈ (0,1) caractérisant l’aversion à la baisse du

salaire nominal ou encore le degré de rigidité à la baisse des salaires


nominaux. Si l’on suppose que la négociation salariale aboutit à la
fixation d’un niveau de pouvoir d’achat du salaire constant sur la
période,
W (0 ) Wt (1)
wt = t = ,
Pt −1 Pt
on obtient alors :
 
 
wt = max
(1 − γ )A(1 − α )kt , w∗ 
α

 t  (21)
γ
 1 − 
 Πt 
Stagnation séculaire et accumulation de capital 323

où wt∗ est le niveau de salaire réel de plein emploi. On observe


immédiatement que, dans cette configuration, si l’économie est en
déflation alors le niveau de salaire réel négocié va être supérieur à
son niveau de plein emploi :

wt =
(1 − γ )(1 − α )ktα ≥ (1 − α )k α
t
γ
1−
Πt
si Π t ≤ 1 . En effet, en cas de déflation, le maintien à la fois du
pouvoir d’achat et du plein emploi signifie une baisse du salaire
nominal. Si cette baisse est réduite, et ce d’autant plus que l’aver-
sion à la baisse nominale du salaire est forte, alors le pouvoir
d’achat réclamé est plus fort que celui qui permettrait le plein
emploi. Dans ce cas, à l’aide des équations (5) et (21), on obtient :
1
 γ α
1− 
Πt
lt =   ≤ 1 si Π ≤ 1 . (22)
 1− γ  t
 
 
On observe alors que la sous-utilisation du facteur travail est
d’autant plus importante que la déflation est forte.

3.2. L’équilibre de stagnation séculaire


La rigidité nominale des salaires conjuguée à une contrainte de
positivité du taux d’intérêt directeur nominal est un élément déter-
minant pour faire apparaître une situation de stagnation séculaire.
Le Lemme suivant donne la condition nécessaire et suffisante
d’existence d’un tel équilibre (déséquilibre au sens walrasien).
Lemme 1
1
⎛ A ⎞ 1−α
Req < 1, condition vérifiée si D < ⎜ ⎟ ,
⎜1+ 1+ n ⎟
⎜ s ⎟⎠

est une condition nécessaire et suffisante pour qu’un équilibre de stagna-
tion séculaire localement déterminé existe. Si
1
Req < ∗ ⇔ Π coude > Π ∗ ,
Π
alors l’équilibre de stagnation séculaire est l’unique équilibre de
l’économie et il est globalement déterminé.
324 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

Graphique 5. Dynamique de l’équilibre de stagnation séculaire unique (Πcoude > Π*)

0 k 0 yd ys

coude
*

ss

k ss k pe k yss y pe

La démonstration de ce lemme est évidente. En effet, quand


Req < 1,
1
∗1−
φπ
Π
Π coude = 1
φ
R π eq

est nécessairement supérieur à l’unité. Dans ce cas, les demande et


offre de bien s’expriment respectivement comme suit :
1 + n D
 s 1 + i∗ + D si Π ≥ Π coude
φπ −1
d  Π
y = ∗φ
Π π
1 + n
 DΠ + D sinon
 s
et
α
⎧ ⎛ ⎞
⎪ ⎜ D ⎟
⎪ A⎜ ⎟ si Π ≥ Π coude
⎪ ⎜ 1 + i ∗ φπ −1 ⎟
⎪ ⎜⎜ ∗φ ⎟⎟
⎪ ⎝Π π ⎠

y s = ⎨ A(DΠ )α si 1 ≤ Π ≤ Π coude
⎪ 1−α
⎪ ⎛ γ ⎞ α
⎪ ⎜1− ⎟
Π
⎪ A(DΠ )
α⎜ ⎟ si Π ≤ 1
⎪ ⎜ 1− γ ⎟
⎜ ⎟
⎪ ⎝ ⎠

Stagnation séculaire et accumulation de capital 325

Dès lors, on peut montrer que la condition


1
  1−α
 
A
D< 
 1+ n 
1+ 
 s 
est équivalente à y s (Π = 1) > y d (Π = 1) . Or on peut montrer égale-
ment qu’on a toujours y d (Π = γ ) > y s (Π = γ ) = 0 . Les deux courbes
étant monotones croissantes de Π ≤ 1 , si l’on admet pour simplifier
que la courbe y s (Π ≤ 1) n’a au maximum qu’un seul point
d’inflexion, alors l’équation y s (Π ≤ 1) > y d (Π ≤ 1) n’a qu’une racine.
On montre alors (voir en Annexe) que l’équilibre de stagnation
séculaire est bien associé localement à une valeur propre inférieure
à l’unité et une autre supérieure. Ce dernier est donc bien locale-
ment déterminé.
( )
Par ailleurs, sachant que y d Π ∗ = y s Π ∗ si et seulement si

( )
Π ≥ Π coude , si Π ∗ < Π coude , il ne peut pas y avoir d’autres équilibres
que l’équilibre de stagnation séculaire (cf. graphique 5). L’étude de
la dynamique globale à l’aide du plan des phases étend la conclu-
sion de détermination de l’équilibre au niveau global. En effet, à
l’aide des équations (14) et (22), on peut montrer que la dyna-
mique d’accumulation du capital quand Π ≤ 1 devient :
 1−α 
  γ α 
  1 −  
s   Πt 
k t +1 = A k tα − D  (23)
1+ n   1− γ  
   
   
 
Si l’équilibre de stagnation séculaire existe, il est possible de
définir la relation Δk = 0 qui exprime des niveaux stationnaires
d’accumulation de capital pour un niveau d’inflation Π donné
comme une fonction Γ(k , Π ) = 0 telle que :
dΠ Γ k∗,Π
=− k ∗
(
≥0,
)
dk ΓΠ k , Π ( )
où k* représente l’équilibre stable en capital5. Par ailleurs, la dyna-
mique du taux d’inflation quand Π t ≤ 1 est donnée par l’équation :

5. On peut montrer que


dΠ Γ (k , Π )
= − k inst ≤0 ,
dk ΓΠ (kinst , Π )
où kinst représente l’équilibre instable en capital (cf. graphique 3).
326 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

⎛ 1−α ⎞
⎜ ⎛ γ ⎞α ⎟
⎜ ⎜ 1 − ⎟ ⎟
s ⎜ A⎜ Πt ⎟
Π t +1 = k tα − D ⎟ (24)
D(1 + n ) ⎜ ⎜ 1 − γ ⎟ ⎟
⎜ ⎝ ⎠ ⎟
⎝ ⎠
ce qui permet de définir ΔΠ = 0 comme une fonction
1
 1−α α
  γ  α 
 (1 + n )D  1−  
k= Π+D A Π  
 s  1− γ  
 
   
 
où lim k = +∞ 6.
Π →γ

Proposition 1 Toutes choses égales par ailleurs, toute diminution


suffisamment importante de D peut faire rentrer l’économie en stagna-
tion séculaire.
La possibilité d’un équilibre de stagnation séculaire est ici
cruciale (Proposition 1). En effet, on a déjà pu voir qu’une diminu-
tion de D que l’on interprète comme un resserrement de la
contrainte de crédit avait tendance à accroître la richesse poten-
tielle dans l’économie pour les raisons déjà invoquées. Par contre,
la baisse du taux d’intérêt engendrée, si elle fait passer ce dernier en
deçà de l’unité, fait apparaître un équilibre de stagnation séculaire
caractérisé par un sous-emploi du facteur travail et donc un produit
inférieur à son potentiel dans l’économie. Si l’on suppose par
ailleurs que
1 ,
Π coude > Π ∗ ⇔ Req <
Π∗
on sait que cet équilibre est l’unique équilibre de l’économie (cf.
graphique 5). Dans ce cas, la baisse de D non seulement fait appa-
raître du chômage dans l’économie mais réduit également la
richesse effective, alors même que le potentiel s’accroît. On notera
que cet équilibre, comme dans Eggertsson et Merhotra (2014), et
contrairement à Krugman et Eggertsson (2012), est un équilibre qui
persistera tant que la baisse de D dure. De ce point de vue, des poli-
tiques actives contre la raréfaction, toutes choses égales par ailleurs,

6. Sur le graphique 5, nous avons supposé de surcroît que


dk
≤ 0 ∀γ < Π ≤ 1 .

Stagnation séculaire et accumulation de capital 327

du crédit s’avèrent donc ici cruciales pour lutter contre la stagna-


tion séculaire. Mais les conditions d’existence d’un équilibre de
type stagnation séculaire ne sont pas dues uniquement aux effets de
la crise financière. En particulier, une diminution de la croissance
de la main-d’œuvre (diminution de n) ainsi qu’une augmentation
de l’espérance de vie (assimilable à une hausse de β) participent
également à expliquer la stagnation séculaire. Ce qui fait dire à
Larry Summers en 2013 dans le Financial Times que la stagnation
pourrait bien être devenue la nouvelle normalité de l’économie. En
complément à la stabilisation des marchés financiers, toute autre
politique économique qui pourrait s’avérer efficace à lutter contre
la stagnation séculaire doit donc être envisagée. On pensera en
premier lieu à la politique monétaire, mais aussi à des politiques
plus structurelles qui viseraient à flexibiliser le marché du travail ou
encore à favoriser la productivité dans l’économie.

4. Enjeux de politique économique

4.1. La politique monétaire


Supposons que l’économie soit caractérisée par un équilibre
unique qui est un équilibre de stagnation séculaire déflationniste
comme représenté sur le graphique 5 (Πcoude > Π*). Pour sortir d’un
tel équilibre sous-optimal, les autorités monétaires peuvent choisir
une politique qui viserait à accroître la cible d’inflation Π*. Dans
un tel cas, on observe que cette hausse de la cible d’inflation
accroît également Πcoude mais moins que proportionnellement :
dΠ coude
Π coude 1
= 1− <1.
∗ φπ

Π∗
Partant d’une situation caractérisée par Πcoude > Π*, deux confi-
gurations peuvent alors advenir. Soit la hausse de Π* n’est pas
suffisante et ainsi Πcoude reste inférieur à Π*. Dans ce cas, l’équilibre
de stagnation séculaire reste unique et inchangé et la politique
monétaire est inefficace. Soit la hausse de Π* est suffisante tel que
Π ∗+ devient supérieur à Πcoude. Dans ce cas, comme représenté sur le
graphique 6, l’équilibre de plein emploi réapparaît. Cela ne veut
pourtant pas dire que la politique monétaire va être nécessairement
328 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

efficace. On observe en effet que l’équilibre de stagnation séculaire


existe toujours. Dès lors, rien n’indique que les anticipations
~
d’inflation vont automatiquement sauter en Π pour ensuite
~
converger vers Π ∗+ < Π en suivant la trajectoire point-selle. D’abord
parce que l’équilibre de stagnation séculaire est localement déter-
~
miné. Ensuite, parce qu’en dehors de Π , une infinité d’autres
( ~
)
niveaux d’inflation Π ∈ Π ss , Π amènent sur des trajectoires poten-
tiellement convergentes vers Π ind < Π ∗+ . Dans une telle
configuration, l’ancrage des anticipations des agents privés pour
mener vers le bon équilibre peut s’avérer être une tâche ardue pour
les autorités monétaires. Pour que le ciblage d’inflation soit effi-
cace, il est crucial en particulier que la banque centrale soit
suffisamment crédible (Woodford, 2004). En effet, si les agents
privés ne croient pas la banque centrale lorsqu’elle annonce une
nouvelle cible d’inflation, il est fort probable que l’inflation
obtenue ne soit pas égale à la cible. La crédibilité de la banque
centrale est alors directement liée à sa capacité passée à réaliser sa
cible. En situation de stagnation séculaire, la banque centrale ne
peut pas par définition réaliser sa cible (la politique monétaire est
inactive). Cela suggère donc que celle-ci doit réagir suffisamment
précocement pour éviter la trappe déflationniste.

Graphique 6. Stagnation séculaire et politique monétaire

0 k 0 ys
yd

coude

ind

ss

k ss k pe k yss y pe
Stagnation séculaire et accumulation de capital 329

4.2. Les politiques structurelles


Pour sortir de la stagnation séculaire, on pensera naturellement
comme on l’a fait dans la section 2 de cet article à toute politique
favorisant la productivité A. Toutefois, en stagnation séculaire, on
aboutit alors à un paradoxe qui a été stipulé pour la première fois
par Eggertsson (2010) sous la forme « si les ménages veulent tous
travailler plus, alors il y aura moins de travail à l’équilibre ». Plus
généralement, dans une configuration de type stagnation sécu-
laire, toute augmentation de productivité entraîne des effets
récessionistes dans l’économie car elle engendre des tensions défla-
tionnistes. Par voie de conséquence, comme la politique monétaire
est contrainte par une borne nulle de taux d’intérêt nominal, la
déflation s’accompagne d’une augmentation du taux d’intérêt réel
(R = 1 / Π), ce qui tend à réduire la demande à l’équilibre (cf.
graphique 7a). Graphiquement, puisque le taux d’intérêt naturel
est réduit par une hausse de la productivité, on notera que Πcoude
augmente. Par ailleurs, la hausse de la productivité a bien sûr un
impact positif sur le produit potentiel, même si l’impact effectif est
inverse.
Une autre idée naturelle pour réduire le chômage, la flexibilisa-
tion du marché du travail, est également battue en brêche
lorsqu’on considère une configuration de type stagnation sécu-
laire. En effet, comme représentée sur le graphique 7b, une
diminution de la rigidité salariale γ tend à réduire le produit dans
l’économie. On peut être surpris par un tel résultat. En effet,
lorsqu’il n’y pas du tout de rigidité, c’est-à-dire γ = 0, le produit est
toujours égal à son potentiel. Le résultat s’explique cependant aisé-
ment : une plus forte flexibilité des salaires nominaux va réduire les
anticipations d’inflation, accroître la déflation et donc le taux
d’intérêt réel, ce qui réduit encore une fois la demande et donc le
produit à l’équilibre. On notera alors paradoxalement qu’une plus
forte flexibilité des salaires nominaux se traduit par un accroisse-
ment du salaire réel de l’équilibre de stagnation séculaire.

4.3. Politique budgétaire


Dans ce modèle, la politique budgétaire n’est pas explicite. Une
façon d’introduire une politique de soutien de la demande globale
consiste à introduire de l’hétérogénéité des travailleurs en termes
de productivité et d’espérance de vie. Si l’espérance de vie est posi-
330 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

tivement corrélée à la productivité, il en ressort que toute politique


budgétaire qui vise à redistribuer les revenus des hauts salaires vers
les bas salaires diminue l’épargne agrégée et augmente la demande
globale. Il est aisé de voir qu’une telle politique aura des effets
inflationnistes qui, s’ils sont suffisamment forts, pourront
permettre de sortir de la situation de stagnation séculaire. Toute-
fois, on notera qu’une telle politique se fera au détriment du
potentiel de long terme.

Graphique 7. Paradoxes keynésiens

yd ys
yd ys

coude
coude
* *

1 1

ss
ss

yss y pe yss y pe

a) Choc de productivité positif : dA 0 b Choc de flexibilité d 0

5. Conclusion
L’hypothèse de stagnation séculaire invite à repenser l’analyse
macroéconomique classique et donc la conception des politiques
économiques. Dans cet article, nous avons développé un modèle
d’accumulation de capital qui intègre deux types d’imperfections
de marché qui frappent respectivement le marché du crédit
(rationnement) et le marché du travail (rigidité nominale). Les
enseignements de ce modèle sont multiples.

L’apparition d’un taux nominal proche de zéro (zero lower


bound) laisse craindre une disparition de l’efficacité de la politique
monétaire « conventionnelle » basée principalement sur la fixation
Stagnation séculaire et accumulation de capital 331

d’un taux directeur. Dans un contexte où le taux d’inflation effectif


et le taux d’intérêt d’équilibre de plein emploi sont négatifs, la
dynamique macroéconomique peut conduire à des trajectoires de
sous-emploi permanent synonymes de stagnation séculaire.

Ensuite, pour éviter la ZLB, il y a un besoin de création urgente


d’inflation tout en évitant les « bulles » spéculatives sur les actifs
(Tirole, 1985), ce qui pourrait nécessiter une régulation particulière
(Gali, 2014). L’existence d’un équilibre déflationiste invite à
s’interroger sur le bienfondé de règles de politique monétaire trop
centrées sur l’inflation (Benhabib et al., 2001).

Le modèle que nous avons développé nous apprend aussi qu’il


faut se méfier des effets déflationistes des politiques d’accroisse-
ment de la production potentielle. Le bon policy-mix consiste à
accompagner les politiques structurelles d’une politique monétaire
suffisamment accomodante.

Réduire l’épargne pour faire remonter le taux d’intérêt réel (par


exemple, en facilitant l’endettement) est également une piste inté-
ressante mais il ne faut pas négliger l’impact négatif sur le PIB
potentiel. Il existe un arbitrage évident entre sortir de la stagnation
séculaire et déprimer le potentiel. Une solution intéressante peut
consister à financer des politiques d’infrastructure, d’éducation ou
de R&D (hausse de A) par de l’emprunt public (hausse de Req). En
effet, une forte politique d’investissement (public ou privé)
financée de façon à faire remonter le taux d’intérêt naturel permet
de satisfaire le double objectif : soutenir la demande globale et
développer le potentiel productif.

Concernant l’affaiblissement de la croissance à long terme, le


vieillissement démographique peut laisser craindre une baisse de la
productivité avec notamment l’obsolescence du capital humain
(Sala-i-Martin, 1995 ; de la Croix et al. 2012). En même temps, le
développement de la silver economy pourrait constituer une
nouvelle source de croissance avec des nouveaux besoins
(Hashimoto et Tabata, 2010) et des enjeux particuliers de R&D. À
long terme, la rareté des ressources terrestres (réserves énergé-
tiques, contrainte environnementale) dans le contexte d’une
population mondiale nombreuse constitue également une crainte
majeure de l’affaiblissement du potentiel.
332 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

Deux extensions de ce modèle méritent une attention


particulière.
Tout d’abord, il serait utile d’introduire un effet d’hystérèse à la
suite d’un choc sur la production ou la demande. L’hystérèse
signifie la persistance des conséquences alors que les causes ont
disparu. Le coût du temps peut se traduire en déqualification des
travailleurs sans emploi et destruction de l’outil productif non
utilisé. Le potentiel s’affaiblit alors naturellement. L’enlisement
dans la crise est alors particulièrement néfaste et nécessite de
fermer rapidement l’output gap si on ne veut pas voir les effets néga-
tifs s’accumuler, même si paradoxalement les chocs négatifs de
productivité ont des effets inflationnistes potentiellement favo-
rables à une sortie de la déflation.
Ensuite, ce modèle oublie la dimension internationale en se
préoccuppant seulement des facteurs affectant l’investissement
domestique en capital et les dépenses des ménages. Bernanke
(2015) affirme ainsi que l’opportunité de placements rentables en
dehors des frontières nationales réduit la pertinence de l’hypo-
thèse de stagnation séculaire. Néanmoins, il est indéniable que
l’ouverture des frontières a profondément modifié les forces
d’équilibre macroéconomique. S’interroger sur un effet pervers de
la globalisation en termes de stagnation séculaire reste donc inté-
ressant. La réduction permanente de la demande globale en biens
nationaux a provoqué une désindustrialisation (baisse importante
du potentiel dans certains secteurs), une importation de chômage,
une dégradation du solde courant synonyme d’entrée massive de
capitaux dans un contexte de monnaie forte par rapport aux pays
émergents et de taux d’intérêt bas. Par ailleurs, l’analyse en
économie ouverte invite à s’interroger sur les interactions des poli-
tiques monétaires et notamment leur impact sur le taux de change.
En effet, une forte hausse de la valeur d’une monnaie nationale par
rapport aux autres monnaies n’est pas sans conséquence en termes
de déflation importée.

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Stagnation séculaire et accumulation de capital 335

ANNEXE
Étude des trajectoires au voisinage des états stationnaires

Cas 1. Plein emploi avec cible d’inflation satisfaite ( i ≥ 0 , l = 1 ) :


L’équation (19) peut se réécrire comme
φ
D 1 + i∗ Π t π .
=
kt +1 Π ∗φπ Π t +1
Sa log-linéarisation nous donne :
~
π~t +1 = φπ π~t + k t +1 (25)
La log linéarisation de l’équation (16) donne :
~ ~
kt +1 = μkt (26)
α
αAk
où η= .
Ak α − D
Matriciellement, la dynamique locale peut s’exprimer de la
façon suivante :
 π~t +1   φπ η  π~t 
 ~  =   ~ 
 kt +1   0 η  kt 
où λ1 = η et λ2 = φπ sont les deux valeurs propres
( det(M ) = φπ η = λ1λ2 et tr (M ) = φπ + η = λ1 + λ 2 ). Comme au voisi-
nage de l’équilibre stable on a η < 1 (cf. graphique 1) et φπ > 1,
l’équilibre de plein emploi avec cible d’inflation satisfaite est bien
déterminé.

Cas 2. Plein emploi avec cible d’inflation non satisfaite (i = 0,


l = 1) :
Dans ce cas, l’équation (16) est toujours valide et donc sa linéa-
risation (26) également. Par contre, l’équation (25) est remplacée
par l’équation (26). On a donc
D 1
= .
k t +1 Π t +1
On en déduit :
~
π~t +1 = k t +1 (27)
336 Gilles Le Garrec et Vincent Touzé

Dans ce cas, la dynamique locale est caractérisée par le système


suivant :
 π~t +1   0 η  π~t 
 ~  =   ~ 
 kt +1   0 η  kt 
où λ1 = η et λ2 = 0 sont les deux valeurs propres. Dans ce cas, la
dynamique est indéterminée.

Cas 3. Equilibre de stagnation séculaire (i = 0, l < 1 ) :


Sachant que
D
k t +1 = ,
Rt +1
on déduit de l’équation (14) que :
~ ~
y = νk t t +1 (28)

k
où ν = < 1.
s
k+ D
1+ n
~ ~
Par ailleurs on a yts = Ak tα lt1−α , on a donc ~yt = αkt + (1 − α )lt . La
maximisation du profit donne (1 − α )k tα lt−α = wt et ainsi
−1
 w α .
lt =  t  k t
1−α 
On a ainsi
~ −1 ~ ~ ,
lt = wt + k t
α
et donc :
~  −1 ~ ~  ~ 1− α ~
yt = αk t + (1 − α ) 
~ wt + k t  = k t − wt (29)
α  α
Par ailleurs, étant donnée la rigidité nominale sur les salaires,
on a
1
wt = γ wt t + (1 − γ ) (1 − α )k tα .
Πt
α
~ = γ (w
On a donc w ~ − π~ ) + (1 − γ )(1 − α )α k k~ ,
t t t t
Π w
γ
α 1−
où k = Π .
w (1 − γ )(1 − α )
Stagnation séculaire et accumulation de capital 337

On obtient donc :
γ
~ = αk~ − Π π~
wt t
γ t. (30)
1−
Π
En introduisant l’équation (30) dans l’équation (29), on obtient :
γ
~ ~ 1−α Π π~
y t = αk t + t.
α 1− γ
Π
Avec l’équation (28), on en déduit que :
γ
~ α ~ 1−α Π π~ .
kt +1 = kt +
ν αν 1 − γ t
Π
En utilisant l’équation (27), on obtient alors la dynamique
locale sous sa forme matricielle :
 γ 
1−α α 
 Π 
~  αν 1 − γ ν  ~
 π t +1   Π  π t 
 ~  =   k~  .
 kt +1   γ  t
1−α Π α 
 αν γ ν
 1− 
 Π 
Comme le déterminant de la matrice de référence est nul, on en
déduit immédiatement que les deux valeurs propres associées sont
γ
1−α Π α
λ1 = + ,
αν 1 − γ ν
Π
et λ2 = 0. Une condition nécessaire et suffisante pour que l’équi-
libre soit déterminé est alors que λ1 > 1 soit :
γ
1−α Π
ν <α + .
α 1− γ
Π
Cette condition est équivalente à l’observation dans le plan
(Y,Π) d’une pente de la demande (1 / v) supérieure à celle de l’offre,
ce qui est toujours le cas quand l’équilibre de stagnation séculaire
existe (cf. Lemme 1).
VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION ACTIVE
VERS UNE BAISSE DE LA PRODUCTIVITÉ ?

Sandrine Levasseur
OFCE, Sciences Po

Le vieillissement de la population active pose des défis importants pour


notre potentiel de productivité macroéconomique notamment si, comme
certains l'avancent, la productivité au travail diminue à partir d’un certain âge.
Dans cet article, nous nous intéressons tout d’abord aux résultats des études
de neurosciences portant sur l’évolution des capacités cognitives (et physiques)
chez le sujet vieillissant. Puis, nous passons en revue la littérature empirique sur
le lien entre âge et productivité au travail. Nous concluons que si la littérature
fait consensus sur la baisse des capacités cognitives et physiques au fur et à
mesure du vieillissement, il n’en va pas de même pour le lien empirique entre
âge et productivité au travail. Enfin, dans le cadre d’un travail statistique simple,
nous avons analysé les réponses actuelles au vieillissement de la population
active en termes de robotisation et de recours à l’immigration. Nous trouvons
que la densité robotique est positivement et significativement corrélée au vieil-
lissement de la population active future tandis que l’immigration au cours des
vingt dernières années a considérablement ralenti le vieillissement de la popu-
lation de certains pays développés. Finalement, notre potentiel de productivité
macroéconomique nous semble moins lié au vieillissement de la population
active qu’aux progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle.

Mots clés : vieillissement, population active, productivité, capacités cognitives, robotisation, immigration.

Au-delà des défis qu’il pose en matière de retraite et de santé , 1

le vieillissement de la population pose aussi des défis importants


pour le marché du travail (Blanchet, 2002). Il peut en effet induire

1. Sur la question des retraites (notamment de leur financement), le lecteur pourra consulter
les nombreux travaux de l’OFCE. Sur les questions liées à la santé, le lecteur pourra consulter les
travaux de l’INED.

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


340 Sandrine Levasseur

une insuffisance de population active dans les pays proches du


plein-emploi, et donc un problème quantitatif de disponibilité de
la main-d’œuvre. Mais, il peut aussi poser un problème plus quali-
tatif si, comme certains l'avancent, la productivité au travail
diminue au-delà d’un certain âge.

Cet article s’intéresse spécifiquement à la question de la produc-


tivité des travailleurs « âgés ». C’est en effet elle qui, dans un
contexte de vieillissement de la population active, conditionne le
potentiel de productivité macroéconomique et les solutions à y
apporter si besoin, en matière de recul de l'âge de départ à la retraite
et/ou de recours aux populations actives immigrées. Notons que la
robotisation, qui constitue sans aucun doute la prochaine
« grande » révolution technologique, constitue aussi une solution
alternative au maintien d’un niveau de productivité élevé (Sachs et
al., 2015) et ce, indépendamment de l’âge des travailleurs.

La première partie dresse un état des lieux statistique sur le vieil-


lissement de la population active française en projection et en
comparaison internationale. Il s’agit notamment de savoir
comment se positionne la France en termes de vieillissement de sa
force de travail, si elle bénéficie en la matière d’un avantage relati-
vement aux autres pays avancés. La seconde partie considère le lien
entre âge et productivité au travail. Elle s’appuie sur les enseigne-
ments des études de neuro-sciences ou des tests psychométriques
relatifs à l’évolution des capacités cognitives et physiques chez le
sujet vieillissant. Elle est complétée par une revue de la littérature
empirique sur le lien entre productivité et âge. La troisième partie
analyse les réponses actuelles au vieillissement de la population
active en termes de robotisation et de recours à l’immigration. Pour
ce faire, nous effectuons un travail statistique simple, sur la base
d’un échantillon de 17 pays, qui consiste à calculer les corrélations
entre densité robotique et vieillissement de la population d’une
part, et entre migrations et vieillissement de la population d’autre
part. Nous trouvons que la densité robotique est positivement et
significativement corrélée au vieillissement de la population active
future tandis que l’immigration au cours des vingt dernières
années a considérablement ralenti le vieillissement de la popula-
tion de certains pays. La quatrième partie soutient que notre
potentiel de productivité macroéconomique est moins lié au vieil-
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 341

lissement de la population active qu’aux progrès de la robotique et


de l’intelligence artificielle. La cinquième partie conclut.

1. État des lieux sur le vieillissement de la population active


française

1.1. La population active française observée et projetée


Au cours des vingt dernières années, la population active fran-
çaise a (beaucoup) vieilli. C’est en effet au milieu des années 1990
que l’on observe le point de retournement de la part des travail-
leurs « vieillissants » dans la population active. La part des plus de
50 ans dans la population active française est passée de 16 % en
1995 à 27 % en 2012 (dernier chiffre disponible) et celle des plus de
55 ans de 8 % à 13 % sur la même période (graphique 1). En 20 ans,
la part des travailleurs « vieillissants » a ainsi quasiment doublé.

Graphique 1. Part de la population active vieillissante dans la PA française


En %
30
27 %

25 Part des plus de 50 ans dans la PA

20
16 %

15 13 %
Part des plus de 55 ans dans la PA
10
8%

0
1995 1997 1999 2001 2003 2005 2007 2009 2011
Source : INSEE, calculs de l’auteur.

Le milieu des années 1990 correspond à l’entrée progressive des


premières générations de baby-boomers dans le groupe des plus de
50 ans alors même que les générations nées après 1975 sont légère-
ment moins nombreuses (Blanchet, 2002). Cela explique le poids
croissant des plus de 50 ans dans la population active française au
cours des vingt dernières années. Le processus de vieillissement de
342 Sandrine Levasseur

la population active a toutefois commencé à décélérer du fait des


départs à la retraite d’une grande partie des baby-boomers et les
projections montrent que l’essentiel du vieillissement de la popula-
tion active est déjà réalisé (graphique 2). Aujourd’hui, pour un actif
de 55 ans et plus, la population active française comprend 6,5
actifs de 15 à 54 ans (contre 12 en 1995). Ce ratio devrait se stabi-
liser aux alentours de 4,5 à partir de 2030.

Graphique 2. Ratio « actifs âgés de 15-54 ans » sur « actifs de 55 ans et plus »
en France
En %
14

12 %
12

10

8
6,4 %
6
4,6 %

4
En pointillés : projection

0
1995 2000 2005 2010 2015 2020 2025 2030 2035 2040 2045 2050 2055 2060
Source : INSEE, projections réalisées en 2010, calculs de l’auteur.

Les travailleurs de plus de 65 ans représentent aujourd’hui


0,8 % de la population active française (graphique 3). Cette part est
en augmentation depuis 2006, année où elle avait atteint son point
bas (0,36 %). En nombre absolu, cela correspond à 238 000 travail-
leurs de plus de 65 ans en 2012. L’assouplissement du régime de
cumul « activité salariée/retraite » en 2009 explique en grande
partie l’augmentation des actifs âgés de plus de 65 ans dans la
population active : les plus de 65 ans représentent en effet la moitié
de ceux qui cumulent activité salariée et retraite (source : CNAV).
Les hommes et les femmes cumulent à peu près à part égale : 53 %
de ceux qui cumulent sont des hommes. En projections pour 2060,
l’INSEE prévoit un taux d’activité de 18 % pour les hommes âgés de
65 à 69 ans (contre 5,5 % aujourd’hui) et de 13 % pour les femmes
du même âge (contre 3,5 % aujourd’hui), soit une multiplication
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 343

par un facteur entre 3 et 4 du taux d’activité des personnes de cette


tranche d’âge.

Graphique 3. Part des travailleurs de plus de 65 ans dans la PA française


En %
2,5

2,0

1,5

1,0
0,83 %

0,5

0,0
1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999 2003 2007 2011
Source : INSEE; calculs de l’auteur.

1.2. La population (active) française en comparaison internationale


Pour effectuer des comparaisons internationales, nous ne dispo-
sons pas de données de population active homogènes par tranche
d’âge, ni pour décrire le passé, ni en projection. Nous utilisons
donc les données de population de la Banque mondiale : la part de
la population âgée de 50 à 64 ans dans la population des 20-64 ans
est utilisée comme proxy de la population active vieillissante dans
les pays considérés2. Les résultats sont reportés dans le tableau 1.

Avec une part des 50-64 ans dans la population des 20-64 ans de
33 %, la France est aujourd’hui (i.e. en 2013) légèrement plus âgée
que la moyenne des pays de l’échantillon (32 %). En 2025, elle
atteindra son pic de vieillissement avec une part des 50-64 ans de
35 %. Mais, fait notable, le pic atteint par la France est bien infé-
rieur à celui que devraient connaître l’Espagne (42 %), l’Italie ou le
Portugal (41 %), l’Allemagne ou la Grèce (40 %).

2. L’échantillon de pays est celui de Graetz et Michaels (2015), à l’exception du Portugal, de


façon à pouvoir mettre en relation les données de robotisation présentée dans Graetz et
Michaels (2015) avec celles du vieillissement de la population active (voir partie 3 de cet article).
344 Sandrine Levasseur

Tableau 1. Part de la population des 50-64 ans dans la population des 20-64 ans
En %
Pic après 2013
1990 2000 2010 2013 2020 2050
(année)

DEU 30 30 32 35 40 38 40 (2020/2025)
AUS 23 26 29 30 31 31 32 (2045)
AUT 26 28 30 32 37 34 37 (2020/2025)
BEL 28 28 33 34 36 33 36 (2020/2025)
KOR 19 21 27 30 35 40 40 (2035/2050)
DNK 25 31 33 33 34 33 35 (2025)
ESP 28 26 28 30 35 34 42 (2030/2035)
USA 22 25 32 33 33 33 Pas de pic
FIN 26 31 36 36 35 34 Pas de pic
FRA 26 28 33 33 34 32 35 (2025)
GRC 32 28 31 32 36 34 40 (2030/2035)
HUN 29 29 33 32 31 36 39 (2040)
ITA 30 30 31 33 38 35 41 (2025/2030)
IRL 23 25 26 27 30 30 36 (2035)
NLD 24 28 33 34 37 34 37 (2020/2025)
PRT 29 28 30 32 35 38 41 (2035)
GBR 27 29 31 31 34 33 35 (2025)
SWE 26 32 33 32 33 32 33 (2020/2030)
Moyenne 27 29 31 32 34 34 37 (2030)
Note : L'échantillon de pays est celui de Graetz et Michaels (2015), à l'exception du Portugal.
Source : Banque mondiale, calculs de l'auteur.

Une modification des comportements démographiques et


migratoires pourrait cependant modifier le vieillissement de la
population active potentielle. Les projections de population
présentées ici reposent, en général, sur des flux migratoires assez
proches de ceux observés au cours des deux dernières décennies.
Or, les politiques migratoires peuvent évoluer pour, justement,
pallier le vieillissement de la population. De plus, les individus
eux-mêmes peuvent réagir à ce vieillissement et privilégier les pays
où il crée des opportunités d’emplois et/ou de salaires. Les compor-
tements démographiques, notamment en matière de natalité, sont
également difficiles à prévoir. Pour ces raisons, les projections de
population, et donc de vieillissement de la population pays par
pays, à l’horizon de 2050 doivent être considérées avec beaucoup
de prudence. Les projections à l’horizon de 2020 sont un peu
moins sujettes à caution. Malgré tous ces préambules, la démogra-
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 345

phie naturelle de la France, du fait de sa forte natalité, nous permet


d’anticiper un moindre vieillissement de la population active fran-
çaise, y compris à des horizons assez lointains.

2. Quel lien entre productivité et âge ?

2.1. Résumé du débat


Le débat sur le lien entre productivité et âge des travailleurs n'est
pas nouveau (voir par exemple Godelier, 2007). Déjà, dans les
années 1970, il s’agissait de « gérer la pyramide des âges ». Il a
cependant gagné en importance au début des années 2000 lorsqu'il
est apparu que le vieillissement de la population active dans les
économies développées était non seulement avéré mais aussi irré-
versible au regard des projections démographiques. Pour rappel, ce
débat intervient dans un contexte particulier, celui de l'introduc-
tion massive des nouvelles technologiques de l’information et des
communications (TIC) dans les entreprises. Le problème
d'employabilité dont souffrent alors certains seniors, et qui se
traduit par un taux d'emploi anormalement faible des personnes de
plus de 50 ans dans beaucoup de pays européens, soulève des ques-
tions quant à la productivité des travailleurs vieillissants et à leur
capacité d'adaptation aux nouvelles technologies3. Ainsi, selon
Skirbekk (2003), l’expérience au travail, qui constituait auparavant
un atout pour le travailleur vieillissant, est devenu un facteur de
second ordre relativement à « sa capacité à absorber de nouvelles
technologies ». Dans la mesure où l’adaptation aux changements
technologiques sollicite des capacités cognitives qui diminuent
avec l’âge, le travailleur « vieillissant » est perçu comme potentiel-
lement moins productif qu’un travailleur « jeune » qui, en outre,
est davantage éduqué. C’est dans ce contexte, résumé ici de façon
un peu caricaturale, que doit être replacé le débat sur le vieillisse-
ment de la population active et ses conséquences potentiellement
négatives sur le niveau de productivité agrégée. La robotisation des
processus productifs et les progrès en matière d’automatisation
relancent le débat, mais de manière un peu renouvelée : la substitu-

3. Voir Levasseur (2008) pour une réflexion sur l’employabilité des seniors dans un contexte de
changements technologiques et organisationnels. Voir Guillou et Levasseur (2008) sur le lien
entre intensité technologique des secteurs et taux d’emploi des seniors.
346 Sandrine Levasseur

tion du capital au travail, résultant de l’introduction des robots et


des processus automatisés, pourrait être plus importante que celle
due à l’introduction des TIC (Graetz et Michaels, 2015 ; Frey et
Osborne, 2013 ; Bakhshi et al., 2015). Lors des prochaines décen-
nies, les travailleurs vieillissants seraient ainsi encore davantage
concurrencés par les jeunes travailleurs pour la réalisation des
tâches (cognitives) non routinières mais surtout, c’est l’ensemble
des travailleurs (jeunes, vieux) qui pourrait être concurrencé par les
robots et l’intelligence artificielle.

2.2. La baisse des capacités cognitives avec l’âge :


les enseignements des études en neurosciences
Les capacités cognitives, entendues dans un sens large, se
réfèrent au fonctionnement intellectuel de l’individu. Elles
désignent un ensemble d’habiletés mentales « basiques » (telles que
la perception, l’attention, la concentration, la mémorisation) et les
fonctions intellectuelles de haut niveau (telles que la prise de décision
et la résolution de problèmes).
Or, il est maintenant largement acquis – au regard des tests
psychométriques et des nombreuses études en neurosciences – que
les capacités cognitives de l’individu diminuent avec l’âge après
avoir atteint leur maximum, généralement, aux alentours de 30
ans. Toutes les capacités cognitives suivent cette tendance mais,
cependant, à des degrés divers.
Les données relatives à l’offre des capacités cognitives (et
physiques) en fonction de l’âge peuvent être synthétisées en utili-
sant les résultats du test d’aptitude générale (General Aptitude Test
Battery ou GATB4). Seules les capacités ayant une pertinence du
point de vue du marché du travail sont considérées ici.
Au regard du graphique 4, fondé sur les données du GATB, il
apparaît que les classes d’âge de plus de 35 ans connaissent une
baisse relativement marquée de leurs capacités relativement à celle
des 25-34 ans. Notamment, pour la classe des 55-65 ans, la baisse
de capacités la plus prononcée concerne la dextérité des doigts et
la dextérité manuelle, suivie des aptitudes numériques et de

4. Le GATB consiste en une évaluation détaillée des capacités de plus de 16 000 travailleurs
américains, de sexe masculin et féminin, âgés de 16 à 65 ans, différents par leur emploi et leur
éducation.
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 347

perception visuelle. À l’inverse, les capacités managériales (qui


font essentiellement référence aux aptitudes verbales) demeurent
pratiquement inchangées tout au long de la vie active.

Graphique 4. Offre des capacités en fonction de l'âge relativement à la moyenne


des 25-34 ans
Mesurées en % de l'écart-type des capacités des 25-34 ans
0,50

0,30 Dextérité manuelle

0,10 Capacité managériale

-0,10

-0,30 Capacité numérique


-0,50 Perception
visuelle
-0,70

-0,90

-1,10 Dextérité des doigts

-1,30

-1,50
-19 20-24 25-34 35-44 45-54 55-65
Source : Prskawetz et Lindh (2006).

Les tests psychométriques qui distinguent capacités fluides et


cristallisées confirment les résultats précédents (tableau 2). Les
capacités cristallisées (i.e. celles qui s’améliorent avec la connais-
sance accumulée, telles que l’aisance et la signification verbales)
demeurent à un haut niveau fonctionnel jusqu’à des âges avancés.
Par opposition, les capacités fluides (i.e. celles qui concernent la
performance et la vitesse de résolution des tâches liées à de
nouveaux matériaux) sont fortement réduites aux âges avancés
(Schwartzman et al., 1987 ; Rohwedder et Willis, 2010). L’impact
délétère de l’âge sur les capacités fluides transite en grande partie
par une réduction de la « mémoire de travail » (MDT), soit
l’instance du système cognitif où sont stockées et manipulées les
informations en vue d’accomplir une tâche cognitive quelconque
(Braver et West, 2007). Deux autres facteurs contribuent à la baisse
des capacités cognitives avec l’âge : une diminution de l’attention
et de la vitesse de traitement (Lemaire, 1999). Une fois atteint l’âge
adulte, l’individu vieillissant a ainsi davantage de difficultés à
maintenir en MDT les informations lui permettant de trouver la
348 Sandrine Levasseur

solution à un problème. De plus, il n’utilise pas les stratégies de


résolutions des problèmes les plus efficaces ou alors exécute ces
stratégies moins efficacement qu’un jeune adulte. La réduction de
la MDT avec l’âge serait importante, de l’ordre de 10 % (Lemaire,
1999, p. 104).

Tableau 2. Résultat au test psychométrique de Wechsler (test de WAIS*)


Épreuves Corrélation avec l’âge
Vocabulaire -0,09
Informations -0,10
Compréhension -0,10
Raisonnement arithmétique -0,13
Restitution d’une liste de chiffres -0,18
Analogie -0,27
Classement d’images -0,37
Complètement d’images -0,38
Assemblage de cubes et d’objets -0,41
Substitution de chiffres -0,54
* Le WAIS consiste en une batterie de tests à l'attention des adultes afin de mesurer leur QI verbal (culturel) et leur QI
de performance (aculturel). Wechsler inventa un mode de calcul par tranche d'âge jusqu'à 59 ans permettant de
transformer les scores obtenus en une seule note dont la référence était fixée à 100 comme pour le QI. Ce test consti-
tuerait une analyse plus fine du type d'intelligence de la personne évaluée.
Source : Kaufman, Reynolds et Mac Lean (1989). En grisé, aptitudes verbales.

Au regard de la problématique qui nous intéresse, deux autres


résultats issus des études en neurosciences sont plus encoura-
geants. D’une part, le déclin des capacités cognitives avec l’âge est
d’autant moins prononcé que le niveau initial de formation du
travailleur est élevé (Salthouse, 1985 ; Adam et al., 2007). Selon
Friedland (1993), l'éducation augmente la densité synaptique et se
traduit par une activité neuronale tout au long de la vie qui est
physiologiquement bénéfique : les lésions cérébrales sont
moindres et les capacités cognitives sont davantage maintenues à
un âge avancé. D’autre part, même les individus ayant un niveau
de formation initiale peu élevé peuvent freiner la baisse de
certaines capacités par un « entraînement » continu (Skirbekk,
2003 ; Le Carret et al., 2003). Selon Murray et al., (2005), cet entraî-
nement continu (ou son absence) explique pourquoi les
professions intellectuelles sont moins touchées par le déclin
cognitif que les professions manuelles : en exerçant davantage ses
capacités cognitives au quotidien, le travailleur intellectuel connaît
une baisse moins prononcée de ses capacités cognitives. Ainsi,
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 349

tandis que le niveau d’éducation n’a pas d’effet sur les perfor-
mances des jeunes adultes pour la réalisation de tâches de
raisonnement, les adultes âgés ayant un niveau d’éducation élevé
ont de meilleures performances que ceux ayant un niveau d’éduca-
tion faible (voir les références citées par Lauverjat et al.,
2005)..Dans un contexte de changements technologiques rapides
et importants, les recommandations en matière de politiques sont
claires : non seulement il faut veiller à ce que le niveau d’éducation
initiale des individus soit élevé mais il faut aussi leur assurer une
formation professionnelle continue et ce, d’autant plus que la
formation initiale a été déficiente (Pelletan et Villemeur, 2012 ;
Hämäläinen et al., 2014). Concernant la formation initiale,
Teichler (2007) avance en outre que, du fait de l’obsolescence
rapide des connaissances et des besoins fréquents de s’adapter à un
nouvel environnement technologique, les étudiants doivent de
plus en plus « apprendre à apprendre » tandis que les compétences
immédiatement mobilisables pour un usage professionnel sont de
moins en moins pertinentes. Les avancées technologiques
actuelles, notamment celles liées à la robotique, posent question
quant à la capacité de nos systèmes éducatifs à s’adapter rapide-
ment (Frey et Osborne, 2013).

2.3. Les enseignements des indicateurs d’espérance de vie


Les espérances de vie partielles (EVP) des individus âgés de
50 ans pour les 15 ans à venir (i.e. EVP 50-65 ans) constituent une
autre façon de synthétiser l’impact du vieillissement sur les limita-
tions fonctionnelles en fin de vie professionnelle (tableau 3)5. Les
limitations physiques (définies comme les difficultés à marcher, se

5. Les limitations fonctionnelles sont établies sur la base d’auto-évaluations des personnes
enquêtées. De ce fait, les limitations déclarées ne correspondent pas forcément aux « vraies »
limitations des personnes. Elles présentent néanmoins un intérêt y compris dans ce cas,
puisqu’elles correspondent au ressenti de la personne enquêtée, à la façon dont elle se perçoit
« limitée » ou non. Or, cet aspect a des répercussions importantes sur sa motivation au travail et,
in fine, sur sa productivité au travail.
Les résultats de deux enquêtes sont présentés. En effet, au-delà du ressenti de la personne
enquêtée, la formulation des questions est importante. Ainsi, l’enquête ESPS ne fait pas de
distinction dans le niveau de sévérité de la limitation, à l’inverse de l’enquête HSM. Par
exemple, dans le cadre de l’évaluation des limitations cognitives, l’enquête ESPS explore le fait
de ne pas arriver à se souvenir du moment de la journée tandis que l’enquête HSM comporte le
degré « souvent » (Sieurin, Cambois et Robine, 2011, p. 26). A noter que dans les deux enquêtes,
seules les limitations fonctionnelles ne pouvant pas être compensées par des aides techniques
(appareillage auditif, ophtalmologique, …) sont considérées.
350 Sandrine Levasseur

pencher, attraper, ...) sont relativement importantes et peuvent


représenter jusqu’à 4,5 années pour les femmes selon l’enquête
HSM. Autrement dit, une femme âgée aujourd’hui de 50 ans
passera en moyenne, au cours des 15 prochaines années, plus de
30 % de son temps (professionnel) avec des limitations physiques
contre 17 % pour un homme du même âge selon l’enquête HSM.
La différence homme/femme en termes de limitations physiques
est cependant beaucoup moins marquée selon l’enquête ESPS qui
ne fait pas de distinction dans le degré de sévérité de la limitation.
Les limitations cognitives (définies comme les difficultés à se
souvenir, comprendre, s’orienter, …), moins importantes que les
limitations physiques, sont un peu supérieures à une année. Du fait
des EVP, les individus âgés de 50 ans aujourd’hui, hommes comme
femmes, passeraient ainsi entre 8 à 10 % de leurs 15 prochaines
années avec des troubles cognitifs déclarés comme pathologiques.

Tableau 3. Espérance de vie partielle (50-65 ans) avec et sans limitations


fonctionnelles

Différence d'EVP*
Hommes Femmes avec limitation
entre les hommes
Années Années et les femmes
(% EVP 50-65 ans) (% EVP 50-65 ans) de 50 ans
(en années)
Sans Avec Sans Avec
Limitations cognitives
Enquête ESPS 13,1 (92 %) 1,15 (8 %) 13,1 (90 %) 1,45 (10 %) -0,3
Enquête HSM 12,8 (90 %) 1,45 (10 %) 13,4 (92 %) 1,15 (8 %) 0,3
Limitations physiques
Enquête ESPS 12,4 (87 %) 1,85 (13 %) 12,4 (85 %) 2,15 (15 %) -0,3
Enquête HSM 11,8 (83 %) 2,45 (17 %) 10,1 (69 %) 4,45 (31 %) -2,0

* EVP pour « espérance de vie partielle » (ici espérance de vie pour les personnes âgées de 50 ans jusqu'à leur 65e
année). Les EVP 50-65 ans sont pour les hommes et les femmes de, respectivement, 95 % et 97 %. Les EVP 50-65
ans sans et avec limitation ne sont donc pas égales à 15 ans (mais 14,25 ans et 14,55 ans respectivement).
Source : Sieurin, Cambois et Robine (2011); calculs de l'auteur.

Selon Cambois et al. (2010), les espérances de vie en bonne


santé (qui sont des indicateurs assez proches des espérances de vie
sans limitation fonctionnelle) sont de bons prédictifs des compor-
tements de cessation d’activité des travailleurs français. En la
matière, seuls les agriculteurs font exception avec une espérance de
vie en bonne santé dégradée et un âge de départ à la retraite parmi
les plus élevés. « Ainsi, par rapport aux personnes déclarant avoir
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 351

cessé leur activité parce qu’elles avaient atteint l’âge de la retraite,


la cessation d’activité pour motif de santé se traduit par une cessa-
tion d’activité anticipée de 5 ans chez les hommes et de 4,5 ans
chez les femmes, toutes choses égales par ailleurs » (Cambois et al.,
2010). En outre, selon Barnay (2008), une mauvaise santé perçue
joue un rôle négatif très significatif sur la probabilité d’être en
emploi pour un homme après 50 ans, en la diminuant de 28 %.

Il est important de noter que ces résultats relatifs à l’état de


santé de la population, et ses conséquences en termes d’emploi des
travailleurs « âgés », dépendent en partie des institutions mises en
place (e.g. système public de pré-retraite avant 2003, possibilité de
percevoir une pension d’inaptitude, …). Dans ce sens, on ne peut
que souscrire à Gaullier (1988) et Godelier (2007) qui avancent que
le concept de travailleur « âgé », et donc « inapte au travail », est
une construction sociale qui varie historiquement selon les besoins
des entreprises et l'état du marché du travail. « Dès lors que l'âge
devient directement ou indirectement un critère de gestion et de
sélection dans l'entreprise, (…) il amène les individus à intérioriser
leur propre dévalorisation » (Gaullier, 1988). De ce point de vue,
les résultats des études de neurosciences constituent une mesure
bien meilleure des capacités cognitives que les indicateurs d’espé-
rance de vie précédents : ils sont non dépendants de la subjectivité
des personnes enquêtées dont les réponses, en outre, s’inscrivent
dans un contexte social et institutionnel donné.

2.4. Les limites des études de neurosciences au regard de notre


problématique

Les études de neurosciences comportent une limite importante


au regard de la problématique qui nous intéresse : malgré la baisse
des capacités cognitives avec l’âge, il est tout à fait possible que
l’individu « vieillissant » dispose d’un stock de capacités suffisant
pour mener à bien ses tâches et ce, de manière tout aussi efficace
qu’un travailleur plus jeune. Poffenberg (1942) notait que si l’indi-
vidu perd chaque année 1 à 1,5 % de ses capacités cognitives entre
25 et 50 ans, il travaille de toute façon rarement à sa capacité
cognitive maximale. Si depuis lors, les modes de production ont
évolué pour incorporer un fort biais technologique exigeant de
plus en plus de capacités cognitives « hautes », il est encore malgré
352 Sandrine Levasseur

tout vraisemblable que les capacités cognitives soient suffisantes à


un âge avancé pour travailler de manière efficace et productive.
Au-delà de cette question du stock des capacités, l’individu au
travail peut mettre en place des mécanismes de compensation lui
permettant de réaliser sa tâche aussi efficacement qu’un travailleur
plus jeune (i.e. dont les capacités sont moins amoindries).
Salthouse (1984) remarquait ainsi que ce sont des mécanismes de
compensation qui permettent aux secrétaires « âgées » d’avoir une
aussi bonne performance au travail que les plus jeunes, malgré une
vitesse de sténographie plus lente. La mise en place des méca-
nismes de compensation est largement permise par la
connaissance accumulée, autrement dit par l’expérience au travail.
C’est aussi l’expérience au travail qui peut permettre de compenser
la diminution de la vitesse de traitement de l’information néces-
saire pour mener à bien des tâches cognitives (Lemaire, 1999).
Selon Prskawetz et Lindh (2006), à la fin des années 1990, l’expé-
rience au travail constituait toujours le premier facteur
d’employabilité d’un individu américain, loin devant les autres
facteurs demandés par les entreprises (e.g. « la fixation de normes,
limites et seuils de tolérance », « la connaissance des mathéma-
tiques » ou encore « la dextérité des doigts »). De plus,
l’importance relative de l’expérience au travail n’a que peu
diminué par rapport au début des années 19606. Plus générale-
ment, les estimations montrent que c’est à l’issue de dix années, en
moyenne, que l’expérience au travail atteint sa « valeur maximale
de marché » (Skirbekk, 2008). Dans les entreprises utilisant des
technologies avancées, l’expérience au travail est cependant moins
valorisée et donc demandée (Abowd et al., 2007 ; Daveri et Mali-
ranta, 2006) : le travailleur âgé perdrait ainsi son principal atout
par rapport à un travailleur plus jeune (Skirbekk, 2003).
In fine, la question de la productivité au travail en fonction de
l’âge du travailleur est de nature empirique. Tout dépend du poste
de travail, de l’évolution de son contenu en tâches, de la complé-
mentarité ou substitution entre les tâches effectuées par « la
technologie » et celles réalisées par l’individu, dans un contexte de
baisse des capacités cognitives avec l’âge mais potentiellement

6. Sur la question de l’expérience au travail, le lecteur pourra consulter Levasseur (2008,


p. 163-165) pour davantage de détails.
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 353

suffisantes et/ou compensées par la connaissance accumulée. La


motivation au travail constitue aussi un facteur important de la
productivité d’un individu et, dans ce sens, la construction sociale
de ce qu’est « être vieux » joue un rôle important.

2.5. Les enseignements des études empiriques sur le lien entre âge
et productivité au travail

Les travaux réalisés au niveau de l’entreprise


Ces travaux reposent tous sur la même méthodologie : la
productivité des travailleurs au niveau de l’entreprise (mesurée en
général comme sa production ou sa valeur ajoutée divisée par le
nombre de travailleurs) est régressée sur la part des travailleurs de
différentes tranches d’âge (éventuellement, l’âge moyen des
travailleurs). Plus précisément, ces travaux mesurent la contribution
des différentes tranches d’âge (e.g. travailleurs « jeunes »,
« matures », « âgés ») à la productivité globale de l’entreprise.
Autrement dit, ces travaux ne fournissent pas une mesure directe
de la productivité d’un travailleur « âgé » comparativement à celle
d’un travailleur plus jeune (à poste de travail donné par exemple).
Les estimations sont très souvent contrôlées par tout un
ensemble de facteurs : le niveau d’éducation des travailleurs et leur
sexe, l’âge de l’entreprise et son secteur d’activité (pour les estima-
tions en panel). Le cas échéant, les estimations peuvent être
contrôlées par le stock de capital physique, l’utilisation des TIC ou
encore par des chocs de productivité exogènes.
On dénombre une vingtaine d’études reposant sur cette métho-
dologie, études qui couvrent différents pays (France, Finlande,
Allemagne, Belgique, …). Le nombre d’études et de modèles
estimés permet de réaliser une méta-analyse dont les résultats sont
résumés dans le tableau 47. Sur les 48 modèles estimés dans les 18
études, il ressort que 24 modèles mettent en évidence une relation
en U inversée. En d’autres termes, dans 50 % des modèles estimés,
la productivité augmente jusqu’à un certain âge puis diminue
ensuite. Généralement, les estimations tendent à montrer que la

7. Le lecteur intéressé pourra soit consulter chacune des études, soit considérer les tableaux de
Ours et Stoeldraijer (2010) ou ceux de Pfeifer et al. (2012) qui fournissent le cadre (pays, période,
type et nombre d’observations, estimateur, variable expliquée, variables explicatives) de la
plupart des études empiriques utilisées pour notre méta-analyse.
354 Sandrine Levasseur

productivité commence à diminuer à partir de 50/55 ans. Mais,


dans certains cas, et cela constitue la première limite de ces
travaux, ce résultat est directement lié à la disponibilité des
données : les tranches d’âge sont larges, avec une césure à 50 ou 55
ans et la tranche des travailleurs « âgés » incorpore tous les travail-
leurs de plus de 50 ans (ou 55 ans selon). Dès lors, l’âge précis à
partir duquel la productivité baisse est très incertain. La seconde
limite, plus forte que la première, est que ces travaux reposent tous
sur le nombre de travailleurs par tranche d’âge et non sur leur nombre
d’heures travaillées. Or, dans un certain nombre de pays, les institu-
tions permettent aux travailleurs d’exercer tardivement une
activité (e.g. après 70 ans en Suède), de bénéficier d’un aménage-
ment du temps de travail ou d’un dispositif de départ à la retraite
progressif. Dès lors, dans l’estimation de ces modèles, un nombre
donné de travailleurs « âgés » travaillant à mi-temps ne pourra
avoir qu’une contribution négative à la productivité de l’entre-
prise, comparativement à un même nombre de travailleurs
« jeunes » mais exerçant à plein temps. Le biais lié à la non prise en
compte des heures travaillées apparaît encore plus vraisemblable
lorsque l’on sait que ces travaux, lorsqu’ils cherchent aussi à
évaluer l’existence d’un différentiel de productivité hommes/
femmes, concluent presque toujours en faveur d’une contribution
négative des femmes à la productivité de l’entreprise8. Or, il est
bien connu que du fait de leur plus grande propension à travailler à
temps partiel, les femmes effectuent, en moyenne, moins d’heures
de travail au sein des entreprises que les hommes.

Enfin, soulignons que la méthode d’estimation joue un rôle


crucial dans l’évaluation du lien empirique entre productivité et
âge (tableau 4). Si l’on ne considère que l’estimateur MMG
(Méthode des Moments Généralisés), la relation devient alors
majoritairement (i.e. à 54 %) non significative. On ne peut donc
plus conclure que la productivité diminue avec l’âge du travailleur
comme dans 60 % des cas avec l’estimateur MCO (Moindres Carrés
Ordinateurs)9. Autrement dit, si l’on considère que l’estimateur
MMG constitue un meilleur estimateur que celui des MCO car

8. Voir le tableau 1 de Pfeifer et al. (2012).


9. Nagarajan et al. (2013) notent aussi que le signe de la relation entre productivité et âge
dépend fortement de la méthode d’estimation utilisée, les méthodes de type MCO ayant plutôt
tendance à établir une relation négative.
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 355

permettant de résoudre les biais d’endogénéité (et de variables


inobservables), alors la conclusion qui s’impose est celle d’une
absence de relation entre productivité et âge au travail.

Tableau 4. Méta-analyse des estimations empiriques sur le lien


« productivité/âge des travailleurs »
(études menées au niveau de l’entreprise ou de l’établissement)*

Relation
Relation U Relation non
concave Total
inversée** significative
croissante**

Total 24 12 12 48

dont MCO (panel, variables


instrumentales; niveau 21 9 5 35
et 1re différence)
MMG (1re différence,
3 3 7 13
dynamique)

Total 50 % 25 % 25 % 100 %

dont MCO (panel, variables


instrumentales; niveau 60 % 26 % 14 % 100 %
et 1re différence)
MMG (1re différence,
23 % 23 % 54 % 100 %
dynamique)

* Méta-analyse réalisée à partir de 48 modèles et 18 études.


** Relation en U inversée: la productivité augmente jusqu'à un certain âge puis diminue ensuite. Relation concave
croissante: la productivité augmente avec l'âge, mais de moins en moins vite.
Source : 18 études dont la liste est disponible auprès de l'auteur; calculs de l'auteur.

Les études au niveau du secteur


Ces études, au nombre de trois, reposent sur une méthodologie
proche de celle des études menées au niveau de l’entreprise : elles
évaluent ainsi la contribution de chaque classe d’âge à la producti-
vité mesurée au niveau sectoriel.
Sur données néo-zélandaises, la relation est non significative
selon Tipper (2012). Sur données autrichiennes, Mahlberg et al.
(2011) mettent en avant une corrélation positive entre la part des
travailleurs âgés et la productivité sectorielle tandis que cette rela-
tion est non significative pour les travailleurs plus jeunes. Sur
données finlandaises, Gronqvist (2009) trouve que les travailleurs
âgés ont eu un impact négatif sur la productivité au cours de la
période 1995-2005 et que le petit rajeunissement de la population
active dans le futur (voir nos données dans le tableau 1) aura un
effet positif sur la productivité au cours de la période 2010-2020.
356 Sandrine Levasseur

Les études au niveau macro-économique


Les études au niveau agrégé sont rares, comme dans le cas précé-
dent.

L’étude de Maestas et al. (2014) porte sur les Etats Unis et s’inté-
resse au lien empirique entre pourcentage de population âgée de
plus de 60 ans et croissance du PIB par tête au niveau des Etats sur
la période 1980-2010. Les auteurs trouvent qu’une augmentation
de 10 % de la population âgée de plus de 60 ans se traduit par une
baisse du PIB par tête de 5,7 %. Cette baisse s’expliquerait pour
moitié par la réduction de l’offre de travail (mesurée par le nombre
de travailleurs par habitant, les heures travaillées par personne ou
les revenus salariaux par tête) et pour l’autre moitié par la baisse de
la productivité du travail (mesurée comme le PIB par travailleur ou
par heures travaillées).

Feyrer (2007) trouve que les modifications de la structure par


âge de la population active sont significativement corrélées avec les
modifications de la productivité agrégée. Notamment, une
augmentation de la population âgée de 40 à 50 ans se traduirait par
une plus forte croissance de la productivité. Les différences de
structures démographiques expliqueraient 25 % de la différence de
productivité entre pays de l’OCDE et pays à faible revenus, la plus
faible productivité de ces derniers s’expliquant par la jeunesse de
leur force de travail.

Lisenkova et al. (2012, 2013) utilisent un modèle d’équilibre


général calculable à générations imbriquées pour mesurer l’impact
du vieillissement de la population (en termes quantitatif et quali-
tatif) sur la productivité (mesurée par le PIB par tête) en Ecosse. Les
auteurs concluent en faveur d’un (fort) impact négatif du vieillisse-
ment de la population sur la productivité et ce, même si les
générations vieillissantes accumulent du capital en vue d’accroître
l’intensité capitaliste dans un contexte de moindre croissance de la
population active. À l’horizon de 100 ans, la baisse de la producti-
vité en Ecosse serait de l’ordre de 15 %, soit une « perte de bien-être
considérable » (Lisenkova et al., 2012, 2013). Boersch-Supan
(2001), dont l’étude porte sur l’Allemagne, estime que la popula-
tion active allemande devra être 15 % plus productive en 2035
qu’en 2010 du fait de sa raréfaction si l’objectif est de maintenir
constant le niveau de consommation par habitant. Cela exigera de
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 357

trouver 0,45 point de croissance annuelle de la productivité. La


simulation d’un modèle à générations imbriquées montre que
l’augmentation de l’intensité capitaliste ne permettra pas d’en
obtenir plus de 0,2 point. La structure par âge de la population
active (i.e. une moindre productivité des cohortes vieillissantes) a
peu d’impact sur le résultat, l’essentiel de l’effet du vieillissement
sur la productivité transitant par la réduction de la force de travail.

Que faut-il en conclure ?


Cette revue de la littérature montre que la relation entre
productivité et âge des travailleurs n’est pas clairement établie au
niveau empirique. Tout dépend de la méthode utilisée (MCO versus
MMG) et du niveau d’analyse considéré (entreprise, secteur, pays/
état). En outre, les estimations menées dans le cadre de modèles
d’équilibre général calculable à générations imbriquées amènent
plutôt à conclure que le vieillissement de la population (active) a
un impact négatif sur la productivité mais davantage d’un point de
vue quantitatif (raréfaction de la force de travail) que qualitatif
(baisse de la productivité avec l’âge). Dans la mesure où les modèles
d’équilibre général calculable « boucle » le système, explicite les
comportements et interelations entre différents types d’agents, et
sont calibrés sur des données effectivement observées, ils four-
nissent des informations utiles quant à l’impact du vieillissement
de la population sur la productivité. Conjointement aux estima-
tions MMG, ils tendent à relativiser l’effet délétère de l’âge sur la
productivité des travailleurs : l’impact du vieillissement de la popu-
lation semble plus d’ordre quantitatif que qualitatif.

3. Les réponses actuelles au vieillissement de la population


active en termes de robotisation et d’immigration
Robotisation des processus productifs et immigration consti-
tuent deux solutions face au vieillissement de la population active.
L'Allemagne constitue sans aucun doute l'exemple le plus emblé-
matique du recours à ces deux solutions afin de lutter contre le
vieillissement de sa population active mais aussi sa diminution10.

10. Le vieillissement de la population active allemande est une préoccupation ancienne. Voir
par exemple Boersch-Supan (2001) qui, dans son scénario central, envisageait une baisse de
population active allemande de 10 millions entre 2010 et 2050, soit une baisse de 25 % de la
population active en 40 années. Voir aussi Fuchs (2001).
358 Sandrine Levasseur

L'immigration de jeunes ingénieurs originaires de l’UE (Espagne,


Grèce, …) a été largement relayée par les médias : elle présente un
double avantage puisque ces jeunes ingénieurs permettent aux
entreprises allemandes de créer, de produire et de maintenir les
robots dont elles ont besoin pour pallier le vieillissement de la
population active11. Cependant, l’immigration en Allemagne
concerne aussi des populations moins qualifiées, originaires
d’Europe de l’Est, pour y travailler, par exemple, dans les secteurs
de la construction. Mais plus généralement, qu'en est-il du lien
entre vieillissement de la population et robotisation d’une part, et
entre vieillissement de la population et immigration d’autre part ?
Répondre à ces deux questions n’est pas facile. Les données rela-
tives à l’immigration sont fragiles et incomplètes, ne couvrant que
les flux légaux et négligeant les flux infra-annuels de population12.
Les statistiques relatives à la robotisation des processus productifs
sont encore très rares. Dans ce qui suit, nous utiliserons les
données de migrations nettes de la Banque mondiale, ce qui
permet d’avoir des données homogènes et cohérentes avec celles
du vieillissement de la population présentées dans le tableau 1. Les
statistiques relatives à la robotisation sont celles fournies par
Graetz et Michaels (2015, tableau 1) : elles portent sur deux années
(i.e. 1993 et 2007) pour 17 pays (i.e. Australie, Autriche, Belgique,
Danemark, Finlande, France, Allemagne, Grèce, Hongrie, Irlande,
Italie, Pays Bas, Corée du sud, Espagne, Suède, Royaume Uni et
Etats-Unis). L’exercice statistique que nous réalisons est élémen-
taire : il consiste à calculer de simples corrélations. Seuls les seuils
de significativité de 1 et 5 % sont considérés comme pertinents
(même si les seuils de 10 % sont également reportés).

3.1. Robotisation et vieillissement de la population


On observe une corrélation élevée (de l’ordre de 0,5-0,7) entre
la densité robotique du pays (mesurée comme le stock de robots
par million d’heures travaillées) et le vieillissement de sa popula-
tion à l’horizon de 6 ou 8 ans (le vieillissement étant mesuré

11. À côté du Japon et des États Unis, l'Allemagne est en effet l'un des trois leaders mondiaux en
matière de production des robots industriels (France Robots Initiatives, 2013). La production de
robots de service, encore balbutiante, est moins concentrée et comporte davantage d'acteurs.
12. Notamment, les flux infra-annuels de population active sont nombreux entre l’Europe de
l’Est et l’Europe de l’Ouest.
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 359

comme la part des 50-64 ans dans la population des 20-64 ans ;
tableau 5). La robotisation des processus productifs s’inscrirait
comme une réponse « anticipée » des entreprises au vieillissement
de leur force de travail. Cette réponse anticipée aurait été plus forte
en 2007 qu’en 1993, ce qui ne serait pas surprenant au regard de la
forte baisse du prix des robots observée entre les deux années.
Graetz et Michaels (2015) estiment ainsi que le prix des robots a
baissé de 50 % sur la période 1990-2005 et même de 80 % si l’on
considère des prix ajustés de la qualité des robots. La baisse du prix
relatif des robots a, en toute vraisemblance, augmenté la substitu-
tion capital/travail.

Tableau 5. Corrélation entre la densité robotique de 1993 ou 2007


et le vieillissement de la population (projecté après 2013)
En %
Viellissement de la population 1993 1999 2001 2006 2011

Densité robotique de 1993 0,42** 0,56** 0,52** 0,39 0,42**

Viellissement de la population 2007 2013 2015 2020 2025

Densité robotique de 2007 0,25 0,54** 0,67*** 0,68*** 0,50*

Le vieillisement de la population est calculée comme la part des 50-64 ans dans la population des 20-64 ans pour l'année
considérée.
* ; ** ; *** Significatif à 10 %, 5 % et 1 % respectivement.
Source : calculs de l'auteur à partir des données de la Banque mondiale pour la population et Graetz et Michaels
(2015) pour la densité robotique.

Il faut noter que tandis que la densité robotique de 1993 est


négativement et significativement corrélée au taux de croissance
futur de la population active (voir tableau 6), ce n’est plus le cas
lorsque l’on considère la densité robotique de 2007. Autrement dit,
tandis que l’anticipation d’un moindre accroissement de la popula-
tion active serait allée de pair avec une plus forte robotisation en
1993, la robotisation de 2007 ne semblerait pas avoir répondu de
manière significative à l’anticipation d’une moindre croissance
future de population. Une telle conclusion nécessiterait de vérifier
que la robotisation ne répond plus aux mêmes déterminants qu’au
début des années 1990.

En résumé, aujourd’hui, la plus ou moins grande disponibilité


de la main-d’œuvre ne semblerait plus être un déterminant signifi-
catif de la robotisation tandis que la structure de la main-d’œuvre
(au travers de son vieillissement) a bel et bien un impact très
significatif.
360 Sandrine Levasseur

Tableau 6. Corrélation entre la densité robotique de 1993 ou 2007 et le taux de


croissance futur de la population des 20-64 ans (taux observé jusqu'au 2013)
En %
Croissance de
1993/1999 1993/2002 1993/2005 1993/2008 1993/2011 1993/2013
la population
Densité robotique
-0,67*** -0,65*** -0,62*** -0,58*** -0,54** -0,53**
de 1993
Croissance de
2007/2013 2007/2014 2007/2017 2007/2020 2007/2023 2007/2026
la population
Densité robotique
-0,25 -0,30 -0,30 -0,32 -0,33 -0,37
de 2007
La population considérée est celle des 20-64 ans. La variable utilisée est le taux de croissance annuel moyen sur la période
spécifiée.
* ; ** ; *** Significatif à 10 %, 5 % et 1 % respectivement.
Source : calculs de l'auteur à partir des données de la Banque mondiale pour la population et Graetz et Michaels
(2015) pour la densité robotique.

3.2. Immigration et vieillissement de la population active


Le tableau 7 met en avant une assez forte corrélation négative et
significative entre migrations nettes (Mt) et vieillissement de la
population « anticipée » (Vt+i). Seules les migrations nettes obser-
vées à la fin des années 1980/au début des années 1990 font
exception : dans ce cas, la corrélation entre les migrations et le
vieillissement futur de la population est clairement positive et
significative. En d’autres termes, à cette exception près, l’immigra-
tion irait de pair avec un rajeunissement de la population du pays
d’accueil.
Il faut noter que la relation positive entre les migrations nettes
de la période 1988/1992 et le vieillissement de la population du
pays d’accueil pourrait s’expliquer par les retours des populations
d’Europe de l’Est vers leur pays d’origine du fait de la chute du Mur
de Berlin. Ainsi, la corrélation positive chute fortement pour
devenir non significative lorsque l’Allemagne et l’Autriche sont
exclues de l’échantillon. Ces migrations du début des années 1990
ont répondu à des motifs politiques et non économiques. Elles ont
concerné des populations âgées (voire très âgées) et pas seulement
de potentiels actifs (avec leur enfants). Elles n’ont donc pas pu
contribuer à freiner le vieillissement de la population du pays
d’accueil à l’inverse de ce que l’on a observé pour les migrations
ultérieures.
Un exercice de régression linéaire suggère qu’un point de migra-
tions nettes supplémentaire (en pourcentage de la population) sur
la période 1993/2012 s’est traduit par une baisse du taux de vieillis-
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 361

sement de la population (mesuré comme la part des 50-64 ans dans


la population des 20-64 ans) de 1,09 point en 2013. Pour certains
pays de notre échantillon, le frein constitué par les migrations
nettes en termes de vieillissement de la population est non négli-
geable. Ainsi, en 2013, en l’absence de migrations nettes, l’Espagne
et l’Australie auraient eu une part des 50-64 ans dans la population
totale supérieure de 4 points (voir tableau 1). En Irlande, cette part
aurait été supérieure de 3 points et, aux USA et en Italie, supérieure
de 2 points13. Si l’objectif des gouvernements est de lutter dans les
années à venir contre les pics de vieillissement exposés dans le
tableau 1, le recours à l’immigration devra être particulièrement
important dans certains pays.

Tableau 7. Corrélation entre migrations nettes et vieillissement


En %
Migrations Mt
nettes
1988/ 1993/ 1998/ 2003/ 2008/ 2013/ 2018/
Vieillissement
1992 1997 2002 2007 2012 2017 2022
1992 55**
1995 56**
1998 50**
2001
2004
2007 -46*
Vt 2010 -57**
2011 -59**
2012 -60*** -41*
2013 -59** -45*
2015 -50** -46*
2020 -43* -44*
2025 -44* -49** -49**
2030 -50** -54** -50**
Le vieillissement de la population est calculée comme la part des 50-64 ans dans la population des 20-64 ans pour l'année
considérée. Les migrations nettes sont exprimées en pourcentage de la population totale au cours de la période (de 5 ans)
considérée.
* ; ** ; *** Significatif à 10 %, 5 % et 1 % respectivement. Pour des raisons de lisibilité, seules les corrélations signifi-
catives à ces seuils sont reportées dans le tableau.
Source : Calculs de l'auteur à partir des données de la Banque mondiale pour la population et les migrations nettes.

13. Les résultats sont qualitativement équivalents si l’on considère la moyenne des migrations
nettes sur la période 1998/2012.
362 Sandrine Levasseur

4. De l’introduction massive des TIC à la robotisation et


à l’automatisation

4.1. Quels enseignements tirer de l’introduction massive des


nouvelles technologies dans les entreprises ?
Au cours des 20 dernières années, l’introduction dans les entre-
prises des nouvelles technologies (TIC, ordinateurs, robots, …) a eu
un impact majeur sur le contenu en tâches d’un grand nombre de
postes de travail ainsi que sur les capacités requises pour exercer un
emploi (Autor et al., 2003 ; Goos et Manning, 2007; Autor et Dorn,
2013). Dorénavant, dans les secteurs manufacturiers, un certain
nombre de tâches routinières sont effectuées grâce à l’usage des
nouvelles technologies (Goos, 2013). Du fait de l’automatisation et
de la programmation par ordinateur des tâches routinières telles
que la fabrication, l’assemblage ou le contrôle, la substitution
« capital/travail peu qualifié » a été forte dans des secteurs tels que
l’automobile, l’électronique, la métallurgie ou encore l’agro-
alimentaire. En revanche, l’introduction des nouvelles technolo-
gies a relativement épargné les activités de service nécessitant assez
peu de qualifications mais requérant une certaine flexibilité et
adaptabilité physiques (soins à la personne, magasinage, gardien-
nage, etc.). Enfin, l’ordinateur, et plus généralement les TIC, se
sont inscrits en compléments plutôt qu’en substitut du travailleur
qualifié. Les travailleurs les plus qualifiés ont ainsi vu leur emploi
préservé mais aussi leur productivité augmenter puisque l’usage
des TIC leur permet de réaliser leurs tâches cognitives non routi-
nières de manière plus efficace. Les travailleurs moins qualifiés des
secteurs manufacturiers ont perdu leur emploi lorsque les
nouvelles technologies les ont remplacés dans leurs tâches routi-
nières ou alors ont changé d’emploi pour travailler dans les services
intensifs en travail manuel non concurrencés par les nouvelles
technologies (Autor et Dorn, 2013). En résumé, du fait de l’intro-
duction de l’ordinateur, on a assisté à une polarisation de l’emploi
aux deux extrêmes de l’échelle des qualifications. Cette polarisa-
tion de l’emploi a été observée sur données américaines (Autor et
al., 2006 ; Autor et Dorn, 2013) et européennes (Goos et al., 2009).
Si, dans les premiers temps de l’introduction des nouvelles tech-
nologies, un effet « anti-âge » a pu apparaître au sein des entreprises,
notamment à l’encontre des ouvriers âgés de plus de 50 ans
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 363

(Ananian et Aubert, 2006), les effets « anti-âge » semblent s’être


amoindris au fil du temps. Tout d’abord, les seniors d’aujourd’hui
ont dorénavant 20 ans d’expérience au travail avec les TIC, ce qui
n’était pas le cas des seniors de la seconde partie des années 1990. Ils
ont aussi un niveau d’éducation initiale (bien) supérieur. Enfin, les
institutions en place ont pu favoriser le biais « anti-âge » au sein des
entreprises au moment où elles introduisaient massivement les
nouvelles technologies. Par exemple, en France, le système public
de pré-retraite a pu pousser hors du marché du travail les travailleurs
qui se pensaient inaptes à l’utilisation des nouvelles technologies.
De même, la contribution Delalande, en instaurant des coûts de
licenciements plus élevés pour les travailleurs de plus de 50 ans, a pu
dissuader les entreprises « innovantes » d’embaucher des travail-
leurs âgés, afin de ne pas risquer d’être redevables ultérieurement de
cette taxe (Behagel et al., 2004)14.

4.2. Quelle employabilité et productivité des travailleurs


(vieillissants) dans un contexte de robotisation et d’automatisation ?
Depuis quelques années, les progrès en robotique suscitent des
travaux de recherche (pour l'instant, essentiellement théoriques)
dont l'un des objectifs est d'en évaluer l'impact sur l'emploi. Si cette
littérature ne traite pas spécifiquement de la question de
l'employabilité et de la productivité des travailleurs vieillissants,
elle permet cependant de tirer quelques enseignements quant aux
capacités et qualifications requises pour exercer un emploi dans les
prochaines décennies.
Le premier constat de cette littérature est que jusqu’à mainte-
nant, l’ordinateur s’est principalement substitué aux tâches
routinières (à la fois physiques et cognitives), c’est-à-dire aux tâches
répétitives clairement définies pouvant faire l’objet d’une program-
mation, tandis qu’il est devenu complémentaire au travail humain
pour la réalisation de tâches cognitives non routinières. Le second
constat est que les progrès technologiques futurs n’auront pas pour
conséquence une simple accentuation des tendances passées
(Graetz et Michaels, 2015 ; Frey et Osborne, 2013). Selon les « alar-
mistes », les progrès en robotique et en intelligence artificielle

14. Durant les années 2000, l'accès aux dispositifs publics de pré-retraite a été de plus en plus
restreint (tandis que les pré-retraites « maison » sont devenues de plus en plus taxées). La
contribution Delalande a été supprimée à compter du 1er janvier 2008.
364 Sandrine Levasseur

auront un effet dévastateur sur l’emploi. D’une part, les travailleurs


peu qualifiés, qui exerçaient jusqu’à maintenant dans les secteurs
de service (gardiennage, ménage, soins à la personne, …), seront en
concurrence directe avec les robots pour la réalisation de leur tâche,
les robots étant de plus en plus « autonomes », capables d’opérer
dans un environnement changeant, d’interpréter des scènes
complexes et d’en déduire l’action appropriée. Le robot et plus
généralement, la « machine intelligente », se substitueront donc au
travailleur pour la réalisation de tâches non routinières et cela
concernera aussi les travailleurs qualifiés (par exemple pour la réali-
sation d’un diagnostic médical). Finalement, seuls « le sacerdoce, la
psychologie et l’éducation » échapperont à ce mouvement de robo-
tisation et d’automatisation des tâches (Sachs et al., 2015). Si Frey et
Osborne (2013) offrent une vision du mouvement à l’œuvre plus
tempérée en termes d’effets sur l’emploi, ils soulignent en même
temps que « la capacité des programmeurs à écrire l’ensemble des
règles et procédures qui dirigent efficacement la technologie dans
chaque éventualité possible » et qui donc conditionne la capacité
des ordinateurs à réaliser des tâches non routinières, ne doit pas
être sous-estimée, y compris dans un futur proche. À titre
d’exemple, Frey et Osborne (2013) donnent celui des voitures auto-
nomes qui, il y a dix ans, semblait relever de la science-fiction mais
qui est aujourd’hui une réalité.

Frey et Osborne (2013) ont évalué la probabilité d’automatisa-


tion de 702 professions exercées aux Etats-Unis et trouvent qu’à
terme, 47 % des emplois américains sont menacés. Le même exer-
cice reproduit pour le Royaume-Uni porte à 35 % les emplois
menacés par l’automatisation (Knowles-Cutler et al., 2014) et à
42 % pour la France (Roland Berger Institute, 2014). L’impact sur
l’emploi est donc potentiellement non négligeable. Les professions
exigeant de « la créativité, du sens artistique, ou de l’intelligence
sociale et du contact humain, qu’elles se rapportent à un métier
manuel et intellectuel, peu ou bien qualifié » seront épargnées par
l’automatisation (Roland Berger Institute, 2014)15. Dans la mesure
où beaucoup de ces professions exigent des capacités cognitives qui
diminuent peu avec l’âge (i.e. des capacités cristallisées), la ques-
tion de l’âge « optimal » du travailleur pour exercer ces professions

15. Voir Bakhshi et al. (2014) pour un même constat.


Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 365

ne se pose pas. À certains égards, on peut même considérer qu’un


travailleur expérimenté puisse bénéficier d’un avantage comparatif
par rapport à un travailleur plus jeune. Par exemple, un médecin
« âgé » pourrait faire preuve de plus d’empathie qu’un jeune
médecin pour annoncer à son patient qu’il est atteint d’une
maladie grave, diagnostiquée par une « machine intelligente ».
À l’opposé de cette vision « alarmiste », Autor (2014) soutient
qu’un grand nombre de tâches ne pourront faire l’objet d’une
programmation tout simplement parce que, reprenant à son
compte Polanyi (1966), nous en savons plus que ce que nous
sommes en mesure d’exprimer16. « Notre connaissance tacite de la
façon dont le monde fonctionne dépasse très largement notre
compréhension explicite » (Autor, 2014). De ce fait, les tâches qui
exigent flexibilité, jugement et bon sens (i.e. des qualifications que
nous connaissons seulement tacitement) pour, par exemple, déve-
lopper une hypothèse ou organiser un placard, seront très difficiles
à programmer. Selon Autor (2014), l’ordinateur continuera à jouer
le rôle qu’il a joué jusqu’à maintenant : il s’inscrira comme un
substitut au travail humain pour les tâches routinières tandis qu’il
amplifiera l’avantage comparatif des travailleurs pour la résolution
des tâches exigeant raisonnement, adaptabilité et créativité. En
conséquence, la polarisation du marché du travail avec d’une part,
des travailleurs qualifiés et bien rémunérés et d’autre part, des
travailleurs peu qualifiés et mal rémunérés, s’accentuera.
Plus généralement, les travaux ayant trait aux conséquences de
la robotisation sur l’emploi remarquent que jusqu’à maintenant, la
société a toujours su faire preuve d’ingéniosité pour s’adapter aux
changements technologiques majeurs et ce, contrairement aux
prédictions de Keynes : il n’y aurait donc aucune raison d’envisager
« une massification du chômage technologique », y compris dans
un monde très robotisé.

4.3. Des gains de productivité essentiellement liés aux avancées


technologiques
La littérature fait clairement consensus sur un point : la robotisa-
tion des processus productifs et l’automatisation des tâches se
traduiront par des gains de productivité substantiels (Sachs et al.,

16. Plus précisément, Polanyi (1966) écrit « We can know more than we can tell ».
366 Sandrine Levasseur

2015 ; Frey et Osborne, 2013 ; Graezt et Michaels, 2015). Déjà, au


cours des 20 dernières années, la robotisation a contribué de façon
significative à la productivité du travail. Ainsi, selon Graetz et
Michaels (2015), cette contribution a été de 0,36 point de pourcen-
tage en moyenne annuelle depuis 199317. Certes, cette contribution
a été bien inférieure à celle des TIC, estimée par exemple à 0,6 point
dans le cas européen et 1 point dans le cas américain par O’Mahony
et Timmer (2009), mais pour une valeur des TIC cinq fois supérieure
à celle des robots. A l’aune de cette estimation (la seule qui existe à
notre connaissance), les gains en termes de productivité liés à une
robotisation accrue des processus productifs et à l’automatisation
des tâches sont donc importants. En résumé, dans les prochaines
décennies, la productivité de nos économies nous semble bien
moins liée à la structure par âge de la population active qu’aux
futures avancées technologiques.

5. Conclusion
Cet article s’est attaché à analyser l’impact du vieillissement de
la population active sur notre potentiel de productivité macro-
économique, et donc notre niveau de vie. Tandis que les études de
neurosciences et les tests psychométriques établissent un
consensus clair sur la baisse des capacités cognitives avec l’âge, le
lien entre productivité au travail et âge du travailleur n’est pas clai-
rement établi au niveau empirique. La productivité au travail
dépend en effet d’interactions complexes entre facteurs spécifiques
à l’individu (ses capacités, son expérience, sa motivation) et spéci-
fiques à l’entreprise (son intensité technologique, son secteur
d’activité). De ce fait, la variabilité inter-individuelle apparaît
forte : certains travailleurs vieillissants demeurent très productifs
tandis que d’autres perdent en productivité, faute de motivation et
de capacités à s’adapter aux changements technologiques et orga-
nisationnels. À ce titre, le niveau d’éducation initiale semble être
un facteur important du maintien de la productivité à un âge
avancé. En outre, la formation professionnelle continue est
cruciale pour permettre l’adaptabilité des travailleurs aux change-
ments technologiques de plus en plus rapides mais aussi de plus en

17. L’estimation est réalisée sur un échantillon de 17 pays et 14 industries, sur la période 1993-
2007.
Vieillissement de la population active : vers une baisse de la productivité ? 367

plus importants. De ce point de vue, les progrès à venir en matière


de robotique et d’intelligence artificielle posent des défis impor-
tants. Impulsée par l’introduction massive des TIC, la demande de
capacités analytiques non routinières continuera à augmenter.
Mais par rapport aux TIC, nous assisterons probablement à un saut
qualitatif car l’individu sera en partie concurrencé par la « machine
intelligente » pour la réalisation de certaines tâches, y compris non
routinières. Les qualifications requises seront de plus en plus spéci-
fiques et pointues pour que l’ordinateur s’inscrive en complément
du travailleur et non en substitut. Les tâches exigeant créativité,
intelligence sociale et contact humain seront largement préservées
du processus d’automatisation. Ces tâches pourront continuer à
être exercées par des individus, quel que soit leur âge.

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IMPACT DES INÉGALITÉS SUR LA
CROISSANCE : QUE SAIT-ON VRAIMENT ?
UNE (BRÈVE) REVUE DE LITTÉRATURE

Guillaume Allègre
OFCE, Sciences Po

Le fait que les inégalités aient un impact négatif sur la croissance est en train
de s’imposer comme nouvelle opinion commune dans le débat public en
économie. Le consensus à ce sujet a évolué rapidement. Plusieurs canaux théo-
riques liant inégalités et croissance peuvent être distingués : le canal de
l’épargne et de l’investissement, le canal des incitations, le canal de l’économie
politique, le canal de la cohésion sociale, et celui des imperfections du marché
du crédit. Les canaux reliant inégalités et croissance semblent trop complexes
pour pouvoir estimer de façon économétrique un impact causal plutôt qu’une
corrélation.

Mots clés : croissance, inégalités, redistribution.

Si les économistes redécouvrent aujourd'hui la question des


inégalités, c'est qu'ils s'en étaient assez largement désintéressés au
cours du dernier demi-siècle. Avec la longue période de croissance
qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, les conditions matérielles
se sont rapidement améliorées pour tous. Même avec 2 % de crois-
sance par an, trente-six ans suffisent pour doubler le revenu moyen
de la population. Dans ces conditions, il n'est pas difficile de faire
en sorte que chacun ait des conditions matérielles meilleures que
celles de ses parents, si bien que la question des inégalités devient
moins prégnante. Aujourd’hui, les économies développées
connaissent à la fois une croissance relativement faible et des
inégalités croissantes. Par conséquent, dans un grand nombre de
pays, le revenu des classes moyennes stagne voire recule. La théorie

Revue de l’OFCE, 142 (2015)


372 Guillaume Allègre

du ruissellement, selon laquelle l’enrichissement des plus aisés est


in fine bénéfique pour les moins aisés, devient beaucoup moins
convaincante. À l’inverse, comme la croissance ralentit et les inéga-
lités progressent, les arguments selon lesquels les inégalités
peuvent même être nocives pour la croissance ont tendance à être
plus entendus.

Le fait que les inégalités aient un impact négatif sur la crois-


sance est en train de s’imposer comme nouvelle opinion commune
dans le débat public en économie. Sur ce point, le consensus a
évolué rapidement, de façon corolaire à la montée en puissance du
thème dans les grandes institutions internationales (FMI, OCDE).
En décembre 2014, et sur la base d’un document de travail
(Cingano, 2014), l’OCDE sort un communiqué de presse titré « Les
inégalités pèsent sur la croissance économique, selon l'OCDE »1.
En 2012, l’avis de l’OCDE sur la question était moins tranché. Une
étude spéciale soulignait que « malgré un grand nombre d’études
sur le lien entre les inégalités et la croissance, il n’y a pas unanimité
sur ce sujet et les données tangibles sont peu concluantes » (OCDE,
2012). Paul Krugman a également évolué sur la question. En août
2014, il écrit dans le New-York Times qu’il y a des preuves de plus en
plus importantes pour une « nouvelle vue » sur le lien entre inéga-
lités et croissance : « il existe des preuves solides, provenant
d’endroits comme le Fonds monétaire international, qu’un niveau
élevé d’inégalités est un frein à la croissance, et que la redistribu-
tion peut être bonne pour l’économie »2. C’est un document de
travail du Département de recherche du FMI (Ostry et al., 2014),
qui semble avoir convaincu Krugman. Pourtant, jusqu’ici, il n’était
pas un fervent défenseur de cet argument. En 2013, sur son blog, il
s’était opposé à Stiglitz sur le rôle des inégalités dans la faible
reprise. Il n’est notamment pas persuadé par l’argument macroéco-
nomique et souligne que le plein-emploi est compatible avec la
consommation de yachts, voitures de luxe et services à la personne.
Il qualifie l’argument de Stiglitz de « fable morale »3. En décembre

1. Communiqué de presse du 09/12/2014 ([Link]


[Link]). La communication est surprenante, car comme dans
tous les documents de travail OCDE, il y est indiqué que le document ne représente pas « les
vues officielles de l’OCDE ».
2. « Inequality is a drag », The New-York Times, 8 août 2014.
3. « Inequality and recovery » : [Link]
and-recovery/, janvier 2013.
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? 373

2014, il se déclare de nouveau « sceptique sur la proposition les


inégalités sont mauvaises pour les performances économiques (…)
Il est important de réaliser que même l’absence de relation est un
grand changement par rapport à l’opinion commune, mais que
sait-on vraiment sur le cas contraire ? »4. Ce scepticisme semble
être l’attitude la plus raisonnable aujourd’hui. En effet, si les
données tangibles étaient peu concluantes en 2012, est-il plausible
que, sur la base de deux nouvelles études, notre connaissance sur la
question soit devenue « solide »? Pour se faire une idée, il convient
de revenir sur les canaux théoriques reliant inégalités et croissance
(I). On pourra alors comprendre que l’estimation empirique du lien
causal entre inégalités et croissance pose des problèmes à la fois
théoriques et pratiques (II). En conclusion, il est souligné que, plus
grave encore, la question, telle qu’elle est généralement posée, n’a
peut-être pas beaucoup de sens.

1. Impact des inégalités sur la croissance : canaux potentiels


théoriques
Une littérature économique relativement large s’est intéressée
aux relations entre inégalités et croissance. Examiner les canaux
potentiels, tels que distingués dans la littérature, permet de
comprendre pourquoi la théorie est ambiguë sur l’impact causal
des inégalités sur la croissance.

1.1. Le canal de l’épargne et de l’investissement


Selon Kaldor, dans un modèle sous hypothèse de plein-emploi,
les plus aisés ayant une proportion à l’épargne plus importante,
une augmentation des inégalités et de la part dans le revenu
national des plus aisés augmente, toutes choses égales par ailleurs,
l’épargne et par conséquent l’investissement et la croissance
(Kaldor, 1957). Mais pour que ce canal fonctionne, il faut (1) que
l’augmentation du revenu des plus aisés ne s’accompagne pas
d’une baisse équivalente de leur épargne, (2) que l’augmentation
d’épargne se traduise par une augmentation de l’investissement
productif, et (3) que l’augmentation de l’investissement se traduise

4. « Inequality and Economic Performance » : [Link]


02/inequality-and-economic-performance/, décembre 2014.
374 Guillaume Allègre

par une augmentation de la croissance (et non pas seulement par


une croissance plus capitalistique). Ce canal ne fonctionne donc
que sous certaines conditions macroéconomiques (régime de sous-
accumulation) ; et/ou lorsque le progrès technique est incorporé à
l’investissement (la plus forte intensité capitalistique a pour effet
d’augmenter l’innovation et le progrès technique).
À l’inverse, en cas d’excès d’épargne (savings glut), l’augmenta-
tion des inégalités pourrait avoir un effet négatif sur la croissance.
Pour Summers (2014), l’augmentation des inégalités est ainsi un
facteur de risque de stagnation séculaire, notion reprise de Hansen
(1939). Chez l’auteur, la stagnation séculaire est définie par le fait
que la politique monétaire ne permet pas d’atteindre l’équilibre de
plein-emploi : le taux naturel d’intérêt, auquel le désir d’épargne et
le désir d’investissement sont égaux à la pleine capacité des
facteurs de production (plein-emploi, pleine utilisation des équi-
pements), est négatif. Dans ces conditions, le taux réel d’intérêt est
plus élevé que le taux naturel et la consommation est trop faible
pour permettre l’utilisation complète des facteurs de production.
La croissance est donc plus faible que son potentiel. De plus, la
non-utilisation complète des facteurs de production peut réduire le
potentiel de croissance par des effets d’hystérèse. En cas de
stagnation séculaire, une baisse des inégalités, si elle a pour consé-
quence une réduction de l’épargne, a alors un impact positif sur la
croissance. Mais c’est aussi le cas d’une augmentation de la
consommation des plus aisés (en yachts, personnels domestiques,
par exemple). Il y a de nombreux canaux pour sortir d’une stagna-
tion séculaire. La proposition de réduire les inégalités pour sortir
de la stagnation séculaire en dit finalement plus sur l’idée de
« bonne société » des personnes qui la porte que sur l’avantage
comparatif de l’instrument pour poursuivre l’objectif de sortie de
stagnation séculaire5.

1.2. Le canal des incitations


Les inégalités peuvent accroître la croissance en fournissant les
incitations à l’effort, l’innovation et l’entreprenariat. Il y a ainsi
arbitrage entre équité et croissance, incitation et redistribution,

5. Sur la stagnation séculaire, voir le ebook publié par VoxEU sous la direction de Teulings et
Baldwin (2014).
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? 375

partage et taille du gâteau. Une version de cet argument a notam-


ment été développée dans Equality and Efficiency: The Big Tradeoff
(Okun, 1975). L’idée d’Okun est que le marché est à la fois inégali-
taire et efficace ; vouloir réduire les inégalités par rapport à
l’équilibre de marché a un coût en termes d’efficacité. C’est la
réduction des inégalités par l’intervention de l’État (et non l’égalité
elle-même) qui est coûteuse en termes d’efficacité.
Chez Okun, l’intervention de l’État ne se limite pas à la redistri-
bution sociale et fiscale : au contraire. Il commence par discuter
l’attribution de « droits » inefficients. La société s’interdit
d’étendre le principe de marché à tous les aspects de la vie sociale
(l’éducation publique, les pompiers, les monuments nationaux, le
vote, …), au nom de l’égalité entre citoyens. Mais, d’un point de
vue économique, l’attribution de ces droits a un coût en termes
d’efficience, ou plus précisément, il existe une frontière sur
laquelle il y a arbitrage : les deux objectifs sociaux (égalité, effica-
cité) sont en partie – mais en partie seulement – antagonistes. Il
faut promouvoir l’égalité jusqu’au point ou le bénéfice de plus
d’égalité est juste égal au coût d’une plus grande inefficacité. En ce
qui concerne la redistribution socio-fiscale, l’arbitrage est illustré
par la métaphore du seau percé (Leaky Bucket) : imaginons un
transfert des riches vers les pauvres où les 5 % des familles les plus
aisées, dont le revenu moyen est de 45 000 dollars, paieraient en
moyenne 4 000 dollars pour que les 20 % des familles les plus
pauvres (revenu moyen : 5 000 dollars) reçoivent 1 000 dollars
chacune. Malheureusement, la technologie de transfert a un coût,
lié à la distorsion des prix : comme le seau fuit, une partie de
l’argent disparaît dans le transfert. L’arbitrage entre égalité et effi-
cience se résume à la question suivante : quel pourcentage de fuite
peut-on accepter pour continuer à consentir à ce transfert ? En cari-
caturant, l’auteur souligne que Friedman s’opposerait au transfert
(même en l’absence de fuite), tandis que Rawls accepterait tout
transfert ayant une fuite inférieure à 100 % (selon le principe du
maximin). L’auteur situe sa préférence pour l’égalité en mettant
une limite à 60 % mais ajoute que cette limite serait plus élevée si
l’impôt concernait non pas les 5 % les plus aisés mais seulement les
1 %6. Notons que, contrairement à la discussion sur la distribution

6. On peut également supposer que le pourcentage de fuite toléré dépende du montant


transféré.
376 Guillaume Allègre

de droits, dans la métaphore du seau percé proposée par Okun, les


objectifs d’équité et d’efficience sont nécessairement antagonistes.

1.3. Le canal de l’économie politique

En complétant l’argument d’Okun avec des effets d’économie


politique, Meltzer et Richard (1981) arrivent à une conclusion
apparemment opposée. L’inégalité serait cette fois mauvaise pour
la croissance car elle augmenterait la pression en faveur de la redis-
tribution. Dans le modèle de Meltzer et Richard, la taille des
transferts est déterminée par un vote majoritaire dans lequel les
électeurs cherchent à maximiser leur utilité. L’idée de base est
ancienne : plus l’inégalité est élevée, plus les citoyens voudront
une redistribution forte. Or la redistribution « réduit les incitations
à travailler et donc abaisse le revenu national ». Dans le modèle
théorique de Meltzer et Richard, plus le ratio du revenu moyen sur
le revenu médian est élevé, plus la redistribution sera forte (selon
l’hypothèse que l’électeur médian est décisif) et plus le revenu
national sera faible. Dans ce modèle, l’inégalité qui compte est
l’inégalité primaire, avant redistribution. Bien qu’elle puisse
paraître contradictoire, la conclusion que les inégalités sont
mauvaises pour la croissance est compatible avec le cadre d’analyse
d’Okun : dans les deux cas, c’est la redistribution qui est mauvaise
pour la croissance. On peut aussi noter que dans le modèle de
Meltzer et Richard, la relation entre inégalités et croissance dépend
du type de régime politique : si les riches contrôlent le régime
(ploutocratie), alors la relation est censée s’inverser. Stiglitz (2012)
souligne que c’est le cas aux États-Unis.

Plusieurs auteurs ont proposé des modèles théoriques proches.


Chez Alesina et Rodrik (1994), les citoyens sont inégalement dotés
en capital et l’imposition finance à la fois la redistribution et les
dépenses publiques. L’augmentation des inégalités de capital
augmente le taux d’imposition et réduit la croissance mais seule-
ment pour des niveaux élevés d’imposition : à des niveaux plus
faibles, l’imposition et les dépenses publiques corolaires augmen-
tent la croissance. Persson et Tabellini (1994) proposent un modèle
similaire, s’appuyant également sur l’hypothèse d’électeur médian.
Perotti (1996) examine ce canal de façon empirique et conclut que
les résultats ne sont pas très probants (voir infra).
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? 377

1.4. Le canal de la cohésion sociale ou de l’instabilité politique


Il existe un autre canal théorique d’économie politique, en
partie contradictoire avec celui proposé par Meltzer et Richard.
Selon cette deuxième école, l’augmentation des inégalités réduit la
cohésion sociale et/ou augmente l’instabilité politique, ce qui pèse
sur la croissance.
Pour Alesina et Perotti, l’inégalité produit de l’instabilité socio-
politique qui menacerait les droits de propriété. Cette menace
réduirait l’investissement et par conséquent la croissance (Alesina
et Perotti, 1996 ; Perotti, 1996). Barro (2000) souligne que la redis-
tribution réduit le crime et les activités anti-sociales.
Les sociétés inégalitaires auraient plus de mal à mener à bien des
réformes nécessaires à la croissance (Rodrik, 1999). L’auteur prend
l’exemple d’une économie confrontée à un choc externe. Les poli-
tiques publiques permettant de répondre aux chocs extérieurs ont
des conséquences redistributives. La possibilité de les mettre en
œuvre dépend grandement du climat social. S’il est mauvais et
qu’il s’avère impossible de mettre en place des réformes,
l’économie peut être paralysée pendant des années.
La réduction de la cohésion sociale réduirait le financement de
biens publics, ce qui serait défavorable à la croissance (Putnam,
2000). Sur données expérimentales, Anderson et al. (2008)
montrent que l’inégalité, lorsqu’elle est rendue publique, réduit la
contribution à un bien public de tous les participants. Si l’on en
croît Anderson, c’est l’injustice perçue et non les inégalités en elles-
mêmes qui réduisent le consentement à financer des biens publics
et par conséquent la croissance.

1.5. Le canal des imperfections du marché du crédit


Un autre canal théorique est celui du sous-investissement lié
aux imperfections du marché des capitaux. En présence d’imper-
fections, et de frais fixes à l’éducation, les pauvres investissent
moins lorsque les inégalités augmentent, notamment dans leur
éducation et dans l’entreprenariat mais aussi dans leur santé et
celle de leurs enfants. Galor et Zeira (1993) proposent un modèle
théorique décrivant ce mécanisme. Le fait que les agents les plus
pauvres ne puissent pas faire certains investissements rentables
réduit la croissance et la rend inégalitaire. Ce type d’économie est
378 Guillaume Allègre

caractérisé par la présence de « trappes à pauvreté » : les familles


qui sont initialement pauvres demeurent pauvres. La richesse
initiale des individus détermine leur capacité à investir, ce qui pose
également le problème de l’égalité des opportunités : ce ne sont pas
nécessairement les individus les plus talentueux qui investissent,
ce qui peut également avoir un impact sur la croissance. Dans le
modèle de Galor et Zeira, les inégalités ont un impact différent sur
la croissance dans les pays pauvres et les pays dit développés.
L’impact des inégalités sur la croissance est le plus fort dans les
pays pauvres dans lesquels beaucoup de ménages sont contraints
financièrement. Dans les pays développés, par construction, peu de
ménages sont contraints : la plupart des ménages reçoivent un
héritage qu’ils peuvent utiliser pour réaliser des investissements en
capital humain.
Chez Piketty (1997), la distribution initiale de patrimoine a des
effets sur le taux d’intérêt d’équilibre en présence d’imperfections
sur le marché du crédit. Si le patrimoine est très inégalement
partagé, la demande de capital sera plus forte que l’offre et le taux
d’intérêt sera plus élevé. Dans ce cas, l’accumulation du capital est
moins forte, ce qui réduit la production et la croissance (par
exemple si l’intensité capitalistique accroît l’innovation).

2. L’impossible estimation empirique d’un impact causal


Le graphique 1 résume les canaux théoriques entre inégalités et
croissance. Si l’on s’intéresse ici à l’impact des inégalités sur la
croissance, il faut aussi noter que la causalité inverse a aussi été
étudiée. Selon la fameuse courbe de Kuznets, la croissance
augmente les inégalités dans un premier temps puis les réduit
(Kuznets, 1955). Une forte croissance peut également réduire les
inégalités via la baisse du chômage ou en augmentant le consente-
ment à la mise en place d’un État social.
Le graphique montre aussi des causalités doubles. L’inégalité
peut peser sur la croissance via des contraintes de crédit chez les
pauvres. À l’inverse, la croissance réduit les contraintes de crédit
chez les pauvres. La croissance peut aussi augmenter l’égalité des
chances en remettant en cause les phénomènes d’extraction de
rente. Enfin, la croissance est aussi un vecteur de cohésion sociale.
Sans croissance, les réformes structurelles font des gagnants et des
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? 379

perdants tout au long de l’échelle de revenus. La croissance permet


de faire des réformes sans perdants, notamment dans le bas de
l’échelle.
Le graphique et la discussion montrent qu’il est quasiment
impossible d’évaluer l’impact causal global des inégalités sur la
croissance à l’aide d’un modèle structurel complet. Les canaux
théoriques sont trop nombreux et chaque canal nécessiterait
d’inclure des variables de contrôle. De plus, les données sur les
inégalités sont assez peu fiables en dehors de celles des pays de
l’OCDE. À la limite, le nombre de variables de contrôle qu’il
faudrait intégrer dépasse le nombre de pays pour lesquels on
dispose de données fiables.

Graphique 1. Canaux théoriques entre inégalités et croissance

+ +
Epargne
+ +
Incitaons

+ Demande de -
I redistribuon C
N R
E - Classe moyenne
- O
G
A - Possibilités de crédits
- I
S
-
L S
I - Egalité des chances A
T
E
- Cohésion sociale
- N
C
S + puis - E
Effet Kuznets
- Chômage
-
- +
État social

Lecture : L’augmentation des inégalités accroît les incitations financières, ce qui aurait un effet positif sur la croissance. Les
causalités doubles apparaissent en gris clair. Les causalités inverses en gris foncé.

2.1. Estimation de l’impact global des inégalités sur la croissance


Malgré ces difficultés, un certain nombre d’études ont tenté
d’estimer l’impact global des inégalités sur la croissance. Ces études
se distinguent par la structure des données (en coupe ou en panel),
par l’inégalité mesurée (revenu, propriété foncière, capital
humain), par l’indicateur utilisé (Gini, part du Nième quintile), et
par la méthode économétrique d’estimation (Cingano, 2014).
380 Guillaume Allègre

Avant les années 1990, l’opinion commune était que les inéga-
lités étaient bonnes pour la croissance car incitatives à l’effort et à
l’épargne. Les estimations empiriques dans les années 1990 vont
faire émerger une nouvelle vue.
Alesina et Rodrik (1994) testent un modèle d’économie poli-
tique selon lequel les inégalités de patrimoine et de revenu
augmentent le taux d’imposition et réduit la croissance. Selon les
résultats empiriques, les inégalités de propriété foncière et de
revenu (mesurées par le Gini) sont négativement corrélées avec la
croissance dans l’échantillon complet ainsi que parmi les pays
démocratiques et les non-démocratiques. Persson et Tabellini
(1994) aboutissent à la même conclusion sur données de panel et
données longitudinales. Clarke (1995) conclut également que
l’inégalité est négativement corrélée avec la croissance à la fois
dans les pays démocratiques et les pays non-démocratiques mais
ajoute que la magnitude de la relation est relativement faible, et le
sens de la causalité est ambigu.
Deiniger et Squire (1998) trouvent une forte relation entre la
croissance à long terme et l’inégalité initiale du revenu et de la
propriété foncière. Ils montrent que l’inégalité réduit la croissance
du revenu pour les pauvres mais pas pour les riches. La relation
n’est ainsi pas significative dans les pays riches. Les auteurs
rejettent la causalité inverse, soit l’hypothèse de Kuznet. Ils
concluent que des politiques publiques facilitant l’accès aux actifs
des pauvres a pour double effet d’accroître la croissance et de
réduire la pauvreté.
Sur données de panel, Barro (2000) trouve peu ou pas d’effet de
l’inégalité (mesuré par le Gini) sur la croissance et l’investissement
au niveau global. L’auteur utilise un indice de sécurité juridique
(rule of law index), un indice de démocratie, le taux d’inflation, le
nombre moyen d’années d’études, le log du taux de fécondité, le
taux d’investissement dans le Pib comme variables de contrôle.
Cependant, une plus forte inégalité aurait pour effet de retarder la
croissance dans les pays pauvres et de l’encourager dans les pays
riches. Les inégalités auraient un rôle négatif sur la croissance
lorsque le PIB par tête est inférieur à 2 000 dollars et positif si le PIB
par tête est supérieur à ce montant. Dans les pays riches il y aurait
ainsi un arbitrage entre croissance et égalité alors que les deux
seraient complémentaires dans les pays pauvres.
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? 381

On voit ainsi que dans les années 1990, une nouvelle vue sur les
inégalités émerge. Les études soulignent le caractère négatif des
inégalités, au moins sur les populations dans les pays les plus
pauvres. Elles mettent ainsi en avant le canal de l’imperfection des
marchés et de l’investissement dans le capital humain. Toutefois,
cette nouvelle vue va être remise en cause à la fin des années 1990
par des études en données de panel.
Sur données de panel, Li et Zou (1998) trouvent une relation
positive entre l’inégalité initiale de revenu et la croissance écono-
mique mais mettent en garde sur l’interprétation causale. Dans
l’AER, Forbes (2000) souligne que sur données de panel, en contrô-
lant l’effet pays, les résultats suggèrent qu’à court et moyen terme,
une augmentation de l’inégalité a un effet positif sur la croissance
économique.
Dans les années 2010, de nouvelles études en données de panel
contredisent cette remise en cause. Castello (2010) trouve un effet
négatif de l’inégalité de revenu et de capital humain dans tout son
échantillon ainsi que dans les pays à bas-revenus. L’effet disparaît
ou devient positif dans les pays à hauts revenus. Toutefois, l’effet
positif dans les pays à hauts revenus n’est pas robuste : il est affecté
par quelques observations atypiques. Ostry et al. (2014) dans un
document de travail du FMI, montrent qu’un niveau plus bas
d’inégalité est corrélé de façon robuste à une croissance plus rapide
et durable, pour un niveau donné de redistribution. Par contre les
pays à fortes inégalités tendent à redistribuer davantage. Toutefois,
les auteurs montrent également que la redistribution n’a d’effet sur
la croissance que dans des cas extrêmes. En combinant effets direct
et indirect – via la baisse des inégalités –, les auteurs montrent que
la redistribution est en moyenne favorable à la croissance. Enfin
dans un document de travail de l’OCDE, Cingano (2014) montre
que l’inégalité est défavorable à la croissance. Selon l’auteur, ce qui
compte le plus est l’écart entre la population à bas-revenus et le
reste de la population. Par contre, les inégalités en haut de l’échelle
n’auraient pas d’influence sur la croissance.
Les études citées ci-dessus examinent le lien entre inégalités et
croissance. Certaines trouvent une corrélation positive et d’autres
une corrélation négative. Il n’est toutefois pas possible d’inter-
préter ce lien en termes de causalité sans un modèle structurel. Une
autre méthode, comme celle suivie par Cingano, consiste à
382 Guillaume Allègre

examiner les canaux causaux. Les deux canaux principaux sont


ceux de l’économie politique (tension sociale, pression pour la
redistribution) et celui de l’imperfection sur le marché du crédit.

2.2. Estimation des différents canaux


Alesina et Perotti (1996) testent un modèle d’économique poli-
tique dans lequel les inégalités provoquent de l’instabilité socio-
politique qui réduit l’investissement et donc la croissance. L’insta-
bilité socio-politique est mesurée par l’alternance politique
(constitutionnelle ou par coups d’État) ou par un indice de
« troubles sociaux » (social unrest). Les auteurs concluent que leur
hypothèse est valide : l’inégalité économique augmente l’instabi-
lité socio-politique et réduit l’investissement. Les auteurs
expliquent ainsi le succès des « quatre dragons » (Hong Kong,
Singapore, Corée du Sud, et Taïwan) par les réformes agraires à la
suite de la Seconde Guerre mondiale. D’un point de vue normatif,
les auteurs soulignent que la redistribution, en réduisant l’inéga-
lité, peut apaiser le climat socio-politique, ce qui est favorable à
l’investissement. L’effet net de la redistribution sur l’investisse-
ment est donc ambigu si l’on prend également en compte l’effet
direct de distorsion fiscale.
Perotti (1996) explore plusieurs canaux d’économie politique :
la politique budgétaire endogène, l’instabilité socio-politique, les
contraintes de crédits et la fécondité endogène. La conclusion de
l’auteur est qu’il existe une forte présomption empirique pour deux
de ces canaux : l’instabilité socio-politique et la décision d’éduca-
tion/fécondité. Un troisième canal, l’imperfection du marché du
crédit, a moins de soutien empirique. Par contre, le canal de la poli-
tique budgétaire est rejeté.
Deininger et Squire (1998) testent deux canaux : le canal de
l’investissement en actifs pour les pauvres et celui de la participa-
tion politique. Les auteurs trouvent que l’inégalité foncière a un
effet significatif sur l’investissement en capital humain et par
conséquent sur l’investissement et la croissance. L’inégalité et la
croissance sont endogènes : les 20 % les plus pauvres bénéficient
de la croissance à moyen terme. L’inégalité initiale est défavorable
aux pauvres mais pas aux riches. L’investissement est associé à plus
de croissance pour tous mais bénéficie davantage aux pauvres
qu’aux riches. Une diminution d’un écart-type de l’inégalité
Impact des inégalités sur la croissance : que sait-on vraiment ? 383

initiale de propriété foncière augmente la croissance du revenu du


quintile inférieur de 1,05 % par an. Par comparaison, une augmen-
tation d’un écart-type de l’investissement l’augmente de 1,8 %. La
conclusion des auteurs est qu’en termes de lutte contre la pauvreté,
il vaut mieux créer de nouveaux actifs plutôt qu’essayer de redistri-
buer ceux déjà existants.

3. Conclusion : au fait, ce que l’on essaye (en vain) de mesurer


a-t-il un sens ?
Pour conclure, il est tentant de reprendre la conclusion de
l’OCDE en 2012 : « Malgré d’abondants travaux théoriques sur les
liens entre l’inégalité et la croissance, aucun consensus ne s’est
dégagé et les données empiriques ne sont pas concluantes ….
Certaines réformes apparaissent comme gagnant-gagnant, d’autres
en revanche peuvent comporter un arbitrage ».

Toutefois, on peut également se demander si la question de


l’impact des inégalités sur la croissance a beaucoup de sens. Dans
ce contexte la définition des inégalités ne pose pas trop de
problèmes. Selon les études, le Gini de revenu disponible ou de
revenus primaires est utilisé. Par contre, la croissance mesurée par
le PIB peut-être trompeur. La métaphore généralement utilisée est
celle de la taille et des parts du gâteau. Il y aurait, au moins dans les
pays développés, un arbitrage entre la taille du gâteau et la façon
plus ou moins égalitaire dont on le découpe. Cette métaphore est
trompeuse dans la mesure où l’hypothèse implicite est que l’on
parle du même gâteau avec les mêmes ingrédients. Or, dans une
économie plus inégale, ce ne sont pas les mêmes biens et services
qui sont consommés : pour reprendre la métaphore pâtissière, la
recette du gâteau change. Même si les plus pauvres peuvent
consommer le même panier de biens et services, les plus riches
vont consommer un autre panier, avec plus de services à la
personne que dans une société de classes moyennes, ce qui veut
dire que les emplois des plus pauvres changent, avec plus de
services à la personne et d’emplois dits domestiques. Autrement
dit, la taille du Pib est un mauvais indicateur de bien-être lorsque la
distribution du revenu change. Faire entrer la taille du Pib et les
inégalités dans une fonction de bien-être social [W= f (Pib, inéga-
lités)] n’a donc pas beaucoup de sens. Si le Pib est essentiellement
384 Guillaume Allègre

constitué de yachts et de services domestiques, aucune augmenta-


tion du Pib ne peut compenser l’augmentation des inégalités pour
les plus pauvres. Dans l’arbitrage entre Pib et inégalités, il manque
un critère de justice sociale. Par exemple, chez Rawls, les inégalités
ne sont justifiées que si elles procurent le plus grand bénéfice aux
membres les plus désavantagés de la société (Rawls, 1971).

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Cures, A [Link] Book: [Link]
Vox_secular_stagnation.pdf
Réalisation, composition : Najette Moummi

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Dépôt légal : septembre 2015
Directeur de la Publication : Xavier Ragot
Publié par les Éditions du Net SAS 92800 Puteaux

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