Montée de la religion africaine en RSA
Montée de la religion africaine en RSA
dossier
La montée de la religion
traditionnelle africaine
dans l’Afrique du Sud
démocratique
PHILIPPE DENIS
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L a re l i g i o n t ra d i t i o n n e l l e a f r i c a i n e
1. Pour une définition plus complète de la religion traditionnelle africaine et un aperçu des
travaux qui y ont été consacrés, voir P. DENIS «Chrétiennes et africaines: le dilemme d’un groupe de
femmes sud-africaines», dans Revue théologique de Louvain, n° 35 (2004), p. 56-59.
2. D. CHIDESTER, Savage Systems. Colonialism and Comparative Religion in Southern Africa,
Cape Town, University of Cape Town Press, 1996, p. 259-260.
3. É. HOBSBAWM et T. RANGER (éds), The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University
Press, 1983.
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4. Je reprends ce titre à l’anthropologue sud-africain J. KIERNAN. Voir son essai «African and
Christian: From Opposition to Mutual Accommodation», in M. PROZESKI (éd.) Christianity Amidst
Apartheid, Basingstoke and London, MacMillan Press, 1990, p. 9-27. Sur le même thème, on
consultera la remarquable étude de A. ASHFORTH, un anthropologue australien qui a étudié la religion
traditionnelle africaine au moment de la transition démocratique à Soweto, Witchcraft, Violence
and Democracy in South Africa, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 2005.
5. Voir par exemple W. MILLS, «Missionaries, Xhosa Clergy and the Suppression of Traditional
Customs», dans H. BREDEKAMP et R. ROSS (éds), Missions and Christianity in South Africa History,
Witswatersrand University Press, 1995, p. 153-172.
6. Voir J. GUY, The Heretic. A Study of the Life of John William Colenso, Johannesburg, Raven
Press, 1983.
7. Voir I. MCLEAN dans Jonathan Draper (éd.), The Eye of the Storm. Bishop John William Colenso
and the Crisis of Biblical Inspiration, New-York et Londres, Continuum, 2003.
8. W. - Ch. WILLOUGHBY, The Soul of the Bantu. A Sympathetic Study of the Magico Religious
Practices and Beliefs of the Bantu Tribes of Africa, New-York, Doubleday, 1928, cité dans A. ASHFORTH,
Witchcraft, op. cit, p. 179-180.
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9. Voir P. DENIS (éd.), The Making of an Indigenous Clergy in Southern Africa, Pietermaritzburg,
Cluster Publications, 1995.
10. Sur Eiselen, voir D. CHIDESTER, Savage Systems, op. cit, p. 251-253.
11. A. ASHFORTH, Witchcraft, op. cit, p. 286.
12. J. KIERNAN, «From Opposition to Mutual Accommodation», op. cit, p. 20.
13. Ibid., p. 21.
14. Pour un exemple récent, voir P. DENIS, «Chrétiennes et africaines», op. cit.
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d a n s l ’ A f r i q u e d u S u d d é m o c ra t i q u e
Dans un récent ouvrage, Adam Ashforth défend la thèse que les faits
de sorcellerie – et par extension les pratiques religieuses traditionnelles –
se sont multipliées depuis la fin de l’apartheid, au point de prendre
l’allure d’une épidémie. Il fonde cette observation sur un séjour de
terrain effectué à Soweto, le grand township noir de Johannesbourg, entre
1990 et 2000. Les raisons de cette multiplication des faits de sorcellerie
sont à chercher, selon lui, du côté des incertitudes engendrées par la
transition démocratique. Jamais les possibilités de développement n’ont
été aussi grandes, mais jamais non plus les frustrations provoquées par
l’absence de ressources n’ont été plus fortes. À cela s’ajoute le sida, une
maladie aux causes controversées qui provoque l’afflux de patients chez
les guérisseurs traditionnels. Ashforth parle à ce propos d’un climat d’«insé-
curité spirituelle 15».
Il n’entre pas dans notre propos de discuter cette thèse qui repose sur
une enquête avant tout qualitative et qui n’a pas été validée dans d’autres
régions du pays. L’important est d’observer que la nouvelle situation
politique a créé un contexte éminemment favorable à l’essor de la religion
traditionnelle africaine en Afrique du Sud.
Depuis l’avènement de la démocratie en Afrique du Sud, la religion
traditionnelle africaine occupe une place plus importante que jamais dans
l’espace public. Élément essentiel des «systèmes de connaissance indi-
gène» (indigenous knowledge systems), elle constitue désormais un des chan-
tiers privilégiés de la recherche scientifique. Parallèlement, des démarches
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16. Un des premiers, sinon le premier à utiliser le terme «Renaissance africaine» est Thabo Mbeki,
alors vice-président d’Afrique du Sud. Voir T. MBEKI, «I am an African», discours prononcé à l’occasion
de l’adoption du Constitutional Bill par l’Assemblée constitutionnelle, Le Cap, 8 mai 1996, repris dans
Thabo Mbeki, Africa. The Time has Come. Selected Speeches by Thabo Mbeki, Cape Town, Tafelberg, 1998.
17. Cité dans A. ASHFORTH, Witchcraft, op. cit, p. 151.
18. Ibid., p. 150.
19. Voir par exemple le discours prononcé par Mosibudi Mangena, ministre de la science et la
technologie à un séminaire de la Southern African Development Community (SADC) à Prétoria le 7 juin 2004,
www.info.gov.za/2004/04062109451001.htm (consulté le 7 mai 2007).
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que matériels des sociétés concernées ainsi que les liens qui relient ces deux
dimensions 20».
Les centres traditionnellement les mieux équipés pour étudier la reli-
gion traditionnelle africaine sont les départements de sciences religieuses
dans les universités. C’est en fréquentant un de ces centres, à l’université
du Transkei tout d’abord, puis à l’université du Cap, que Nokuzola
Mndende, une jeune femme du pays xhosa, se découvrit une vocation de
porte-parole – féminine – de la religion de ses ancêtres 21. Tout en exerçant
l’art de la divination, après avoir suivi les différents stages de l’initiation,
elle poursuivit ses études jusqu’au doctorat et travailla comme enseignante
et chercheuse à l’université du Cap. En 1998, elle fonda un institut auquel
elle donna le nom de Icamagu, en référence aux activités auxquelles sont
associés les ancêtres 22. Élue députée aux élections législatives de 1999 sous
la bannière de l’United Democratic Movement, une dissidence de l’African
National Congress, elle démissionna de son poste en 2003 en se plaignant
de ne pas être respectée dans son parti en tant que femme 23. Entre-temps,
elle était nommée commissaire de la Commission pour la promotion et la
protection des droits des communautés culturelles, religieuses et linguis-
tiques, un comité créé par l’État pour défendre les cultures indigènes.
Praticienne et chercheuse, Nokuzola Mndende illustre le rôle que jouent
désormais les intellectuels africains dans la promotion de la religion tra-
ditionnelle africaine.
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25. Pour cette section, je m’appuie sur A. ASHFORTH, Witchcraft, op. cit, p. 286-289.
26. Ibid., p. 299.
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30. Voir P. DENIS, The Making of an Indigenous Clergy, op. cit, p. 201.
31. Ibid., p. 202. Sur la Black Methodist Consultation, voir D. BALIA, Black Methodists and White
Supremacy in South Africa, Durban, Madiba Publications, 1991, p. 87-101.
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32. Ch. VILLA-VICENCIO, The Spirit of Hope. Conversations on Politics, Religion and Value,
Johannesburg, Skotaville, [1993], p. 196.
33. Pour plus de précision sur la position de l’Église catholique, voir P. DENIS, «Chrétiennes et
africaines», op. cit, p. 71-73.
34. Voir par exemple M. KOHLER, Marriage Customs in Southern Natal, Pretoria, Department of
Native Affairs, 1933, cité par F. SCORGIE dans «Virginity Testing and the Politics of Sexual Responsibility:
Implications for AIDS Intervention», dans African Studies, n° 61/1, 2002, p. 55-75, ici p. 61.
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Un avenir incertain
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38. Information fournie par L. MKASI, assistante de recherche au Sinomlando Centre for Oral
History and Memory Work in Africa, University of KwaZulu-Natal. Dans le cadre d’une recherche sur le
rôle des femmes dans la religion traditionnelle africaine, L. MKASI et I. PHIRI ont interviewé Nomagugu
Ngobese, la principale organisatrice des festivals de Nomkhubulwane (voir note 36) et plusieurs jeunes
filles ayant participé aux tests de virginité. Le texte de ces interviews est à la disposition des chercheurs.
39. «Virginity testing leaves medical experts uneasy», Sunday Times, n° 3, décembre 2004.
www.suntimes.co.za/zones/sundaytimesNEW/newsst/newsst1102067035.aspx (consulté le 7 mai 2007).
40. Comme le montre C. BOWER, la directrice de RAPCAN, une association de lutte contre les
abus sexuels des enfants, dans «Virginity – in whose interest?»
http://www.rapcan.org.za/virginity%20Testing.pdf (consulté le 7 mai 2007).
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des ancêtres. Il n’est plus besoin, désormais, de pratiquer les rituels tradi-
tionnels en secret. Sans les reconnaître officiellement, les grandes Églises
les considèrent avec une relative bienveillance. Dans un pays qui reven-
dique son identité africaine, la religion traditionnelle africaine a pignon
sur rue.
Devons-nous en conclure que la religion traditionnelle africaine a
un bel avenir devant elle? Les choses ne sont pas si simples. L’Afrique du
Sud est un pays en voie de rapide modernisation. L’intégration des
modes de vie et de pensée modernes et traditionnels pose de nombreux
problèmes. Comment concilier par exemple le souci d’égalité des sexes
des sociétés démocratiques et la culture, foncièrement patriarcale, du
«respect» (ukuhlonipha), caractéristique du mode de vie africain tradi-
tionnel? Le débat provoqué par les tests de virginité révèle à ce propos une
importante ligne de fracture. Les mêmes tensions caractérisent le monde
de la médecine. En principe, tout le monde s’accorde sur la nécessité d’une
harmonisation des pratiques médicales traditionnelles et occidentales. Les
guérisseurs traditionnels, dont le succès n’a jamais été aussi grand, sont
incontournables. Le gouvernement leur propose un marché: s’ils accep-
tent d’être régularisés, ils seront accrédités et leurs prestations seront rem-
boursées par la sécurité sociale. Mais comment régulariser une pratique
qui repose sur la communication avec les ancêtres? Les remèdes tradi-
tionnels n’ont jamais été validés scientifiquement et ils ne le seront sans
doute pas avant longtemps. Imagine-t-on un sangoma demander à client
de remplir une fiche de déclaration à la sécurité sociale?
Depuis l’avènement de la démocratie, la religion traditionnelle africaine
a gagné une plus grande visibilité dans le discours public et les pratiques
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