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Thuillier, D' Archimède À Einstein - Les Passions Du Savoir

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Thuillier, D' Archimède À Einstein - Les Passions Du Savoir

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Pierre Thuillier, D' Archimède à Einstein.

Les faces cachées de l'invention scientifique,


1988

p.6
Une bonne théorie n'est pas une théorie définitivement irréfutable et absolument vraie :
c'est une théorie cohérente et possédant une certaine efficacité dans des conditions
données. Le malentendu commence quand des publicistes zélés (et parfois les scientifiques
eux-mêmes) entreprennent de glorifier à l'excès la certitude et l'objectivité des savoirs
expérimentaux. Et quand ils oublient, entre autres choses, que certains des fameux faits
peuvent s'expliquer par plusieurs théories différentes... Entre les théories et les

p.11
Quels que soient les errements et même les erreurs, l'institution scientifique a, si l'on peut
dire, un fonctionnement positif et un rendement appréciable. Il ne s'agit donc absolument pas
de nier les mérites et les réussites de « la science » et de ses serviteurs, mais de prendre un
certain recul critique par rapport à l'image qui en est trop fréquemment donnée. Malgré les
travaux remarquables réalisés par un grand nombre d'historiens des sciences, de nombreux «
mythes » courent toujours. Mythes qui présentent la Méthode Expérimentale comme
garantissant quasi automatiquement la valeur des résultats obtenus ; ou encore qui font
croire en l'immaculée conception des théories, comme si les authentiques hommes de
science n'avaient (et ne devaient avoir) ni croyances philosophiques, ni préjugés, ni
passions, ni fantasmes, etc. Sur ces points-là, qui concernent « l'image de la science », la
contestation est possible.
L'objectivité, répétons-le, constitue un idéal. Qui ne rêve d'une science parfaite qui
montrerait la nature telle qu'elle est ? Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Concrètement, le
chercheur est forcé de prendre des risques, de s'appuyer sur une certaine conception de la
nature, de postuler des relations peut-être inexistantes, de formuler des conjectures
audacieuses ou même téméraires, de « manipuler » les faits de façon parfois un peu trop
habile. L'espèce de vulgate épistémologique qui cache plus ou moins délibérément ces
aspects de l'activité scientifique vise à donner de celle-ci une image flatteuse et, si l'on ose
dire, aseptisée : le Savant est un esprit pur, froid, neutre et objectif qui oeuvre dans un vide
culturel et idéologique parfait. Bien sûr, il faut concéder qu'il se sert un peu de son
imagination, qu'il a une sorte de « don » grâce auquel il réussit à formuler ses géniales hypo -
thèses... Mais tout un dispositif rhétorique est mis en place pour que toute confusion
avec l'imagination des artistes et des philosophes soit évitée. Même les exposés les plus
simplistes de la Méthode Expérimentale doivent en effet reconnaître au moins implicitement
qu'il y a deux phases : l'une qui correspond à l'invention de l'hypothèse, l'autre à sa
confirmation. Mais la seconde phase, qui marque le triomphe (ou le prétendu triomphe) du
Fait et de l'Objectivité, est bruyamment célébrée.

p.18
Paul Feyerabend dans un livre délibérément « anarchiste » Contre la méthode (l'original est
de 1975 ; la traduction française est parue au Seuil en 1979). Le titre vaut tout un
programme : il s'agit de montrer que la Méthode idéale, même en science, n'a ni
l'évidence ni la transparence qu'on aime généralement lui prêter. Mieux encore, la
Méthode n'existe pas. La devise de l'épistémologie « anarchiste », c'est que tout peut
marcher. Entendons par là que les idées apparemment les plus bizarres et les plus irration-
nelles peuvent se révéler fécondes ; que les « faits » réputés les plus douteux peuvent
déclencher des recherches tout à fait remarquables. En principe, certains impératifs
méthodologiques servent de garde-fous. Mais il n'est pas possible, en pratique, de leur donner
un contenu précis. Bref, pour croire qu'il y a réellement une Méthode et des Normes
Rationnelles intangibles, il faut beaucoup de complaisance.
pp.20-21
Pour dominer et manipuler la nature dans le style activitiste cher à l'Occident, il est par
exemple assez clair que « la science expérimentale » est en principe un instrument
idoine. D'autres méthodes et d'autres langages théoriques, en revanche, peuvent fort bien
convenir à des sociétés ou à des individus qui se font une autre image du monde et de la vie.
Avant de prononcer des jugements absolus, il convient donc d'y regarder à deux fois.
Pour fabriquer des ordinateurs, des fusées ou des centrales nucléaires, la « meilleure »
science est très certainement la science moderne. Mais pour mener une vie
contemplative ou pour préserver la nature, d'autres connaissances sont sans doute plus
utiles. Il se pourrait bien que tous les plaidoyers pour et contre « la science » ne soient
épistémologiques qu'en surface. Dans leurs tréfonds, si je puis dire, ils ont pour véritable
thème une question éthique et politique.
p.21
Il y a plusieurs manières de faire de la musique ou de la peinture ; plusieurs manières de
concevoir la nature humaine ou la vie sociale ; plusieurs manières d'écrire l'histoire. Mais,
nous dit-on, il n'y aurait qu'une seule manière « rationnelle » de faire de la Science !
Peut-être est-ce un point de vue trop étroit - et moins « rationnel » qu'on ne pourrait croire au
premier abord... Car il conduit tout droit à des interprétations culturelles (entre autres) qui
sont contestables sur le plan historique.

pp.124-125
Leonard de Vinci
La plupart des historiens, certes, admettraient que Léonard a voulu faire progresser les
connaissances. Dans ses carnets (dont plusieurs ont disparu mais dont nous possédons tout de
même quelques milliers de pages), il manifeste une immense curiosité. Mêlant textes et
dessins, il accumule observations et spéculations.
Parmi les domaines auxquels il s'intéressait, citons l'anatomie, la physiologie, l'histoire
naturelle, la médecine, l'optique, l'acoustique, l'astronomie, la botanique, la géologie, la
géographie physique, la cartographie, l'étude de l'atmosphère, les problèmes du vol (et
de la construction des machines volantes), l'étude du mouvement, les mathématiques, la
balistique, l'hydraulique... Et ce n'est pas tout !
Mais voilà : qui trop embrasse mal étreint. Aussi est-ce un lieu commun de regretter que
Léonard se soit trop dispersé ; et que, trop souvent, il apparaisse seulement comme un «
inventeur ». Un inventeur à qui on a attribué beaucoup de trouvailles : le scaphandre,
l'hélicoptère et le roulement à billes, entre autres (pour ne rien dire de la bicyclette...). Mais
qui est demeuré assez stérile dans le domaine proprement scientifique. Pour les puristes de
l'histoire des sciences, le langage de Léonard manque de rigueur ; sa pensée, trop peu
systématique et insuffisamment abstraite, ne se hisse jamais au niveau de la véritable
théorie. D'où il résulte que, dans la genèse de la science moderne, il aurait eu un rôle nul
ou à peu près nul.
Léonard, à vrai dire, semble échapper aux classifications traditionnelles. Un historien des
sciences très connu, George Sarton, avait quelque mal à trouver la bonne étiquette. «
Léonard, déclarait-il, était un artiste et un mécanicien. » Mais, toujours d'après le même
auteur, Léonard était « plutôt philosophe qu'ingénieur » ; et l'on pouvait même le considérer
comme « l'un des plus grands hommes de science dans l'histoire du monde ». Voilà un bel
éloge. Mais ne nous emballons pas. En fait, on n'est vraiment un homme de science que si
on laisse derrière soi des idées clairement expliquées et bien confirmées, susceptibles
d'être reprises par d'autres. Or Léonard, selon Sarton, n'a pas eu de postérité. Donc il n'est
pas réellement un scientifique...
Selon Alexandre Koyré, autre historien des sciences de grand renom, Léonard « est bien
davantage un ingénieur qu'un homme de science ». Et plus précisément un ingénieur
artiste : « Un des plus grands, sans aucun doute, que le monde ait jamais vus ». Léonard
demeure cependant « un homme de la praxis, c'est-à-dire un homme qui ne construit pas de
théories, mais des objets et des machines ». Mieux vaut donc voir en lui un technologue,
c'est-à-dire quelqu'un qui réfléchit sur les procédés et les méthodes des techniciens.
p.129
Léonard est-il réellement « unique » ?
Assez souvent, en effet, il est présenté comme une exception, comme un cas unique. Étant
donné ses réussites artistiques, il apparaît comme le type même du « génie ». Ceci
transparaît assez bien dans la manière dont Alexandre Koyré décrit Léonard : c'est « un
géomètre de race », il a « le don, tellement rare, de l'intuition de l'espace ». Selon René
Dugas, autre spécialiste, le message de Léonard serait « la marque d'un destin essentiellement
hors série, d'une pensée essentiellement autonome. (...) Rien de tout cela n'est compatible
avec l'effort collectif dont procèdent et se nourrissent les traditions ».
Cette dernière affirmation est tout à fait discutable. Léonard a sa place aussi bien dans une
certaine tradition « théorique » que dans une lignée d'ingénieurs dont l'existence est
maintenant solidement établie. Certes, il n'appartient pas à une « école de pensée » bien
définie. Et ce n'était pas un universitaire : pendant que d'autres apprenaient grâce à des
cours magistraux et à des livres, il s'instruisait, lui, dans l'atelier de Verrocchio. Léonard
lui-même, en déclarant qu'il était « sans lettres », a pu faire croire qu'il se situait en marge de
toute culture. Mais c'est inexact.
Pierre Duhem, au début de ce siècle, a montré grâce à de minutieuses recherches que Léonard
devait beaucoup au Moyen Âge.
pp.130-131
Une longue lignée d'ingénieurs
Même dans le domaine technique, Léonard n'apparaît plus comme un cas absolument
exceptionnel. Comme l'ont montré en particulier les recherches de Bertrand Gille, il
appartient à une longue tradition d'ingénieurs. L'un des grands ancêtres était l'Allemand
Kyeser, né en 1366 et mort au début du XVe siècle : « Le premier grand ingénieur qui nous
ait laissé une oeuvre technique bien établie ». Mais il y en eut bien d'autres, comme par
exemple Roberto Valturio, qui vécut au XVe siècle dans l'entourage des Malatesta à Rimini ;
ou encore Francesco di Giorgio Martini (1439-1502), l'un des plus importants.
Ces praticiens n'étaient pas toujours de simples « ingénieurs » au sens que ce mot a pris
aujourd'hui. Ils s'occupaient non seulement de mécanique, d'hydraulique, de balistique
(etc.), mais d'architecture, voire même de sculpture et de peinture. Petit à petit, ils
constituèrent tout un capital de connaissances très variées. Léonard ne peut être
compris que par référence à eux. Non seulement parce qu'il est leur semblable du point
de vue socioprofessionnel ; mais parce que beaucoup d'idées qu'on lui a attribuées ont
ici leur source.
Bertrand Gille, à ce propos, a procédé à un bilan comparatif d'une grande sévérité. Il
reconnaît que Léonard « est le premier à avoir posé en quelque sorte des problèmes de
technique industrielle » et a formulé des conceptions intéressantes en ce qui concerne
l'industrie textile, l'hydraulique et la machine à voler. Mais en architecture, déclare Bertrand
Gille, « la recherche de Léonard n'offre que peu d'originalité ». Il en va de même pour les
appareils de levage. Quant aux pompes aspirantes et foulantes, elles étaient déjà connues de
Taccola dans la première moitié du XVe siècle ; et Alberti (1404-1472) avait déjà dessiné des
écluses à portes mobiles. Même le scaphandre avait déjà été décrit par Kyeser ; dès les
premières années du XVe siècle, on en connaît une version très améliorée. « Le grand
Florentin, écrit Bertrand Gille, n'est en rien un précurseur sur le plan strictement
technique. » D'autres historiens se montrent moins catégoriques ; mais, dans l'ensemble, les
appréciations de Bertrand Gille semblent corriger opportunément le mythe de Léonard.
Il y a plus surprenant encore : Léonard, en fait, n'aurait même pas été un véritable
praticien ! Il était architecte et ingénieur (nous dirions volontiers ingénieur-conseil).
Mais a-t-il vraiment réalisé les projets qu'il concevait ? Beaucoup de doutes, là-dessus,
ont été émis ; et le bilan des réalisations effectives semble plutôt maigre.
p.131
Léonard, dans ces conditions, perd un peu de son prestige et de son pittoresque. Mais les
regrets seraient superflus. Mieux vaut admettre que cette ambivalence a donné à Léonard sa
spécificité. S'il avait passé son temps sur les chantiers, sans doute n'aurait-il pas eu le loisir de
noircir les milliers de pages qu'il a noircies... Ce qui compte, c'est qu'il a été directement en
contact avec l'univers pratique des ingénieurs : il connaît les difficultés que rencontrent
les ouvriers et les chefs de travaux quand il faut effectivement creuser un canal, mouvoir
de lourdes charges, calibrer une pièce. Léonard, si l'on peut dire, a intériorisé les préoccu-
pations des praticiens.
p.147
Mais, comme le dit Ernst Cassirer, l'expérience n'est plus vue comme une instance rivale de
la connaissance théorique ; au contraire, « elle devient le vrai milieu, le champ d'activité et le
test de la connaissance théorique ». Léonard, c'est clair, n'a pas été le seul artisan de cette
évolution (dont on peut faire remonter les premiers signes au XIIe). On peut estimer, avec de
bons connaisseurs de la Renaissance, qu'il apparaît de façon relativement tardive dans le
mouvement qui a conduit à la conquête de l'« objectivité ». Du moins a-t-il active ment
participé à la transformation qui s'opérait autour de lui, à la prise de conscience de ses
conséquences épistémologiques.

Darwin
p.297
Qu'est-ce d'ailleurs que le « génie » ? L'une des idées impliquées dans cette notion,
semble-t-il, est celle d'originalité. Encore faudrait-il pouvoir définir ce qui fait de L'origine
des espèces une création originale. Ce n'est pas si facile. Darwin, toujours soucieux d'affirmer
sa « priorité » dans les découvertes, n'admettait pas volontiers que le sujet était « dans l'air ».
Mais, ainsi que sa propre petite-fille, Nora Barlow, l'a confirmé, il serait imprudent de le
croire sur ce point. En fait, l'idée d'évolution était bel et bien « dans l'air » ; et Darwin, si
remarquables qu'aient été ses travaux, peut être considéré comme l'un des points
d'aboutissement de toute une vaste entreprise collective.
p.298
Darwin, en fait, était tributaire de tout un mouvement général des sciences de son
temps. Il devait beaucoup, en particulier, à la géologie, à l'anatomie comparée et à
l'embryologie. Et n'oublions pas les éleveurs, non plus que les fonctionnaires coloniaux,
les missionnaires et les voyageurs de toutes sortes qui lui fournissaient une abondante
moisson d'informations... Mais Darwin n'a pas seulement emmagasiné et utilisé des «
faits ». Il les a interprétés ; et, pour cela, a recouru à des schémas généraux qui s'étaient
développés dans son milieu culturel. Comme l'a remarqué l'historien Milton Millhauser,
aussi bien dans le domaine des sciences naturelles que dans celui de l'histoire humaine, « il
était devenu courant de penser en termes de croissance et de changement ». Et, plus d'une
fois, Darwin a repris et adapté à ses propres besoins des concepts qui avaient mûri dans
d'autres secteurs.
p.300
Dans la synthèse finale que constitue L'origine des espèces, Darwin a incontestablement fait
preuve d'originalité. Mais il serait simpliste de le considérer comme un homme qui, par son
seul « génie », a soudain inventé des idées radicalement nouvelles. L'idée d'évolution était
déjà largement répandue, ne serait-ce que grâce aux écrits d'Erasme Darwin, de Lamarck et
de Chambers (auteur des Vestiges de l'histoire naturelle de la création, 1844). Le mécanisme
de la sélection naturelle avait également été perçu par des auteurs divers, beaucoup moins
connus. Ce qui distingue Darwin, ce n'est donc pas tant la découverte de nouvelles idées
qu'un extraordinaire acharnement à les articuler entre elles, à en tirer les conséquences
et à les confirmer par une incroyable quantité de « faits » bien choisis. Ces démarches,
assurément, exigeaient des qualités proprement intellectuelles. Mais une fois de plus est
vérifiée la justesse du mot d'Einstein : seul un monomaniaque obtient des résultats... Bref,
Darwin a eu la foi. Anticipant avec hardiesse, refusant de se laisser impressionner par
l'absence de «preuves», il a avancé patiemment - sans craindre de compenser une «erreur»
apparemment ruineuse par d'autres « erreurs »... Darwin, par-dessus tout, a été un homme
têtu et obstiné.

p.305
La science existe-t-elle ? Le cas Pasteur
Pendant très longtemps, l'histoire des sciences a consisté à peindre une fresque où
étaient exaltés les vertus et les mérites des « grands savants ». Idéalisant la Méthode
scientifique, flattant parfois outrageusement les pionniers de la Connaissance, de
nombreux hagiographes et certains historiens « internalistes » ont ainsi élaboré une
sorte de mythe qui correspondait aux aspirations scientistes des sociétés dites avancées.
Aujourd'hui certains « sociologues des sciences » systématisent de façon agressive les
critiques déjà adressées à ce tableau parfois mystificateur. En science comme ailleurs,
affirment-ils, c'est le règne des « rapports de force ». Finalement, la « rationalité »
scientifique s'évanouit ; et les sciences elles-mêmes perdent toute existence. Le cas de Pasteur
permet de tester ces vues radicales et meurtrières.
p.306
Pasteur : « grand savant » ou mandarin abusif ?
Pour ceux qui souhaitent écrire l'histoire des sciences, il serait important de voir clair sur ce
point. Mais l'accord est loin d'être parfait. Pour les uns, la production et l'acceptation des
théories doivent être décrites comme des processus « rationnels » : les scientifiques sont
des gens méthodiques qui confrontent systématiquement « faits » et « hypothèses »,
réussissant ainsi à éliminer les « erreurs » et à « valider » efficacement leurs propres
énoncés. Mais d'autres préfèrent une version plus réaliste. Contrairement à ce que
raconte la Légende Dorée, la science se développe grâce à des conjectures extrêmement
risquées, grâce à des manoeuvres et des manipulations habiles mais souvent fort
douteuses, grâce à des coups de force aussi variés que peu « rationnels ».
pp.306-307
Comme le dit un dictionnaire usuel : « Sa figure de savant désintéressé lui a valu le titre de
bienfaiteur de l’humanité » (Petit Robert, 1974). Ce portrait n'idéalise-t-il pas quelque peu
le modèle ? Pasteur, par exemple, était-il tellement « désintéressé » ? Ou bien n'a-t-il pas
plutôt été un inventeur ambitieux et parfois dogmatique, intelligent certes, mais
beaucoup plus réaliste et beaucoup plus intégré aux pratiques sociales de son temps que
ne le racontent certains hagiographes ? Divers critiques ont enquêté. Une image nouvelle
de Pasteur et de la « révolution pastorienne », petit à petit, prend forme ; et le mythe du «
grand savant » se désagrège de plus en plus. Mais c'est l'éternel problème : « jusqu'où faut-
il aller trop loin » dans cette démythification ?
p.308
En termes plus socioculturels : Pasteur s'est-il conformé au modèle du « grand savant »,
comme le veulent des historiens qui sont souvent des hagiographes ? Ou bien n'a-t-il été
qu'un mandarin abusif, utilisant ses pouvoirs institutionnels et des circonstances sociales
favorables pour promouvoir des conceptions arbitraires ?
pp.309-310
Même si l'idéal de la Méthode Expérimentale constitue une norme essentielle, la mise en
application est une autre affaire. Personne n'est parfait, à l'intérieur comme à l'extérieur de
la science... Newton lui-même avait des fréquentations alchimiques peu recommandables
et a formulé des schémas qui « collaient » mal aux faits. Mendel, de son côté, a sans
doute un peu triché en faisant le compte de ses petits pois lisses et de ses petits pois
ridés. Non seulement le darwinisme a été dès le début une véritable affaire socio-culturelle,
mais Wallace s'appuyait sur ses croyances spirites pour expliquer l'évolution de l'homme. Un
physicien aussi éminent que Blondlot était capable de « voir » et de mesurer des
rayonnements qui n'existaient pas. Hubble, l'un des grands cosmologistes modernes, ne
reculait pas devant quelques petits mensonges pour mieux faire passer ses résultats. On
pourrait multiplier indéfiniment les exemples. Le mythe d'une Science transparente est
pratiquement indéfendable.
Mais, depuis une quinzaine d'années, les offensives se sont multipliées contre les
interprétations « rationalistes » des activités scientifiques ; et, surtout, elles se sont
radicalisées. Pour mieux détruire la Légende Dorée de la « science pure », des
épistémologues, des historiens et surtout des sociologues en sont arrivés non seulement à
mettre en doute l'existence d'une quelconque « méthode », mais à donner une description
hyper-réaliste de la science en acte : tout compte fait, la recherche scientifique consisterait
à faire triompher certaines idées par tous les moyens, à tirer profit des circonstances
sociales, à imposer pragmatiquement (et même politiquement) certaines croyances et
certaines pratiques. Quelques « sociologues » n'avaient plus qu'à franchir le dernier pas
: « les sciences », en tant qu'activités cognitives, n'ont aucune spécificité ; et la « rationalité »,
au sens que donnent à ce mot les hommes de science eux-mêmes, n'a aucun contenu.
C'est la liquidation finale. Liquidation qui est préparée grâce à un dispositif méthodologique
qui annule, pour ainsi dire, les aspects épistémologiques de « la science ». Par exemple,
d'après les sociologues partisans du « programme fort », il faut être impartial, c'est-à-dire
avoir la même attitude à l'égard de « la vérité et de la fausseté, de la rationalité ou de
l'irrationalité, du succès ou de l'échec ». « Les vraies et les fausses croyances » doivent être
expliquées par les « mêmes types de causes ». Les discours et les pratiques scientifiques sont
donc dérationalisés a priori. Ainsi triomphent la sociologie et aussi la psychologie : la
grande ambition, c'est de rendre compte de phénomènes de croyance socialement
déterminés. Que la science puisse être étudiée sous cet angle, l'idée est assez banale. Il est
clair, depuis longtemps, que des facteurs tout à fait « externes » jouent un rôle dans
l'acceptation (ou la non-acceptation) des théories ; cela vaut aussi bien pour la théorie
newtonienne que pour le darwinisme ou la relativité. Le point crucial, aujourd'hui, c'est la
radicalisation, le réductionnisme intégral : tout ce qu'on appelait « la pensée scientifique
» doit désormais être expliqué dans le cadre d'une certaine psychosociologie. Plus de
raisons ; seulement des motivations et des conditionnements.
p.311
Encore un effort, et « les sciences » (telles que les conçoivent les scientifiques eux-mêmes)
vont s'évanouir en fumée. Je cite « Les « sciences » n'existent pas. » Et encore : « Il n'y a
pas de théories. » Ce qui n'est pas étonnant. Car « il n'y a jamais eu de déduction ». Et «
on ne pense pas, on n'a pas d'idées ». Etc.
pp.319-320
Une théorie « scientifique » n'est pas une théorie dont la Vérité a été définitivement établie
grâce à des preuves « rationnelles » et intangibles, mais une étape dans un processus de
recherche systématiquement organisé.
pp.324-325
Le rêve de transformer la sociologie en reine des sciences et de tout lui soumettre, en
fait, n'est pas nouveau. Nous sommes renvoyés au moins cinquante ans en arrière. Par
exemple en 1934, quand Ernst Grünwald, déjà, critiquait les exorbitantes prétentions du
sociologisme. Les sociologues, affirmait-il, ne peuvent pas expliquer complètement les
connaissances (en tant que telles) par une mise en évidence de leurs origines sociales ; ils ne
peuvent pas éliminer les problèmes de nature épistémologique qui concernent la validité des
théories. Mieux : le sociologisme est « une forme de scepticisme qui s'annule lui-même et
est donc absurde ». La difficulté est ancienne, mais réelle. Ce n'est pas en dépréciant
systématiquement toutes les formes de « rationalité » et en réduisant toutes les démarches
cognitives à des « rapports de force » qu'on la résoudra.

pp.328-329
Presque tous les ouvrages consacrés à l'histoire de la chimie mentionnent un rêve fameux fait
par le chimiste allemand August Kekulé (1829-1896) au début de l'année 1862 : alors qu'il
était dans un état de demi-sommeil, il aurait vu un serpent danser devant ses yeux et se
mordre la queue. C'est cette vision qui lui aurait donné l'idée de structurer le benzène
en chaîne fermée (avec six carbones réunis alternativement par une et deux liaisons) ; il
est à peine besoin de rappeler que, pour le développement de la chimie organique, cette
contribution a été fondamentale. Ce récit, surtout s'il est présenté hors contexte et interprété
avec complaisance, peut conduire à une conception tout à fait « mystique » de la
découverte scientifique. Ainsi Arthur Koestler, en racontant ce rêve dans The act of
creation (Macmillan, 1964), a jugé bon de procéder à une comparaison avec la Bible : le
serpent de Kekulé, selon lui, est « probablement le rêve le plus important de l'histoire
depuis celui de Joseph sur les sept vaches grasses et les sept vaches maigres »... De là à
croire (ou à laisser croire) que la science progresse essentiellement grâce à de grandioses «
révélations » de ce genre, il n'y a qu'un pas.
Des puristes s'attaquent au « mythe »
Aussi une controverse a-t-elle éclaté il y a quelques années aux États-Unis. Deux
scientifiques, redoutant qu'on ne donne une image trop « irrationnelle» de leurs démarches,
ont entrepris de démolir le « mythe de Kekulé ». L'un d'eux, John H. Wotiz, est professeur
de chimie et de biochimie (Southern Illinois University) ; l'autre, Susanna Rudofsky, est
chercheuse en génétique moléculaire et en biologie cellulaire (University of Chicago). Depuis
l'été 1984, ils ont essayé de prouver que Kekulé n'avait pas pu avoir l'idée de sa formule
cyclique en rêvant ou en rêvassant. Bien que le « mythe » soit fondé sur le témoignage de
l'intéressé, ils estiment qu'il faut s'en débarrasser une fois pour toutes. Selon eux, les
chimistes élaborent leurs théories à partir de l'expérience : « Nous faisons du travail
expérimental et commençons par réunir des faits strictement établis. Après quoi nous
formulons une structure chimique. »
pp.338-339
Pour parler publiquement de son rêve herpéto-benzénique, Kekulé a attendu d'être un
homme de science consacré. En 1890, profitant d'une fête organisée en son honneur (c'était
le vingt-cinquième anniversaire de son article sur le cycle du benzène), il raconta son rêve. Et
même ses deux rêves. Car il y avait également un rêve (ou une rêverie) à l'origine de ses
idées sur la liaison des atomes de carbone. Les atomes, déclara Kekulé, gambadaient
devant ses yeux, s'unissant les uns aux autres et finissant par former une chaîne. La
scène se passait dans un omnibus de Londres, entre Islington et Clapham, en 1854 ou 1855.
C'est le conducteur qui mit fin à cet état mental particulier ; à la suite de quoi Kekulé passa
la nuit à reproduire sur le papier les formes qu'il avait vues : « Ainsi se constitua la
théorie structurale.» Pour le benzène, l'événement eut lieu en Belgique, à Gand, dans
l'appartement qu'occupait alors Kekulé : « Je tournai ma chaise vers le feu et tombai dans un
demi-sommeil (Halbschlaf). De nouveau les atomes s'agitèrent devant mes yeux. Cette fois,
des groupes plus petits restaient discrètement en arrière-plan. Mon regard mental, rendu plus
aigu par des visions répétées du même genre, distinguait maintenant des formes plus grandes
qui se combinaient de diverses manières : de longues chaînes, souvent associées de façon
plus serrée, étaient toutes en mouvement, s'entrelaçant et se tortillant comme des serpents.
Mais attention, qu'était-ce que cela ? Un des serpents avait saisi sa propre queue, et cette
forme tournoyait de façon moqueuse devant mes yeux. Je m'éveillai en un éclair et, cette
fois également, je passai le reste de la nuit à élaborer les conséquences de l'hypothèse. »
Suivait ce commentaire : « Messieurs, apprenons à rêver. (...) Mais gardons-nous de
rendre publics nos rêves avant qu'ils n'aient été mis à l'épreuve par notre esprit bien
éveillé. »

p.380
Comme on sait, Einstein et Michele Besso furent unis par une longue amitié. La soeur de ce
dernier, un jour, interrogea Einstein « Pourquoi Michele n'a-t-il pas fait de découverte
importante en mathématiques ? » Einstein répondit en riant : « Mais c'est un très bon
signe. Michele est un humaniste, un esprit universel, trop intéressé à trop de choses
pour devenir un monomaniaque. Seul un monomaniaque obtient ce qu'on appelle des
"résultats. » Besso ayant poussé Einstein à s'expliquer, celui-ci confirma : « Je persiste à
croire que tu aurais pu faire éclore des idées de valeur dans le domaine scientifique si tu avais
été assez monomane. Un papillon n'est pas une taupe, mais aucun papillon ne doit le
regrettera. »

Pierre Thuillier, Les passions du savoir, Essais sur les dimensions culturelles de la
science, 1988
[Link]
Ainsi s'explique que des hommes de science jugent opportun de traiter avec leurs
propres ressources cognitives les problèmes classiques de la philosophie et en particulier
de l'éthique. Pourquoi pas ? A priori, on peut penser qu'ils sont aptes à faire des apports
intéressants, à renouveler les perspectives et à apporter (qui sait?) des solutions. Mais
comment ne pas voir que d'énormes problèmes de fond sont soulevés par ces excursions
de « la science » dans l'éthique ?
Tout d'abord, est-il exact que les connaissances scientifiques sont aussi « objectives »
qu'on l'affirme couramment dans notre culture? […]
il y a de bonnes raisons pour penser que « la science », malgré la valeur de ses méthodes et
l'intérêt de ses résultats, est encore loin de nous fournir un tableau complet et fidèle de
la Réalité. Elle nous instruit beaucoup; mais, comme en sont conscients beaucoup de
scientifiques eux-mêmes, bien des énigmes demeurent.
[Link]
la possession (réelle ou supposée) de savoirs supérieurs donne-t-elle aux scientifiques le
droit de nous imposer un code éthique et politique « objectivement » conçu ?
Si je dis que c'est une question philosophique, ce n'est pas pour qu'on confie aux seuls
philosophes professionnels le soin de la résoudre !
p.V
Quand j'évoque la philosophie, donc, c'est aux problèmes fondamentaux rencontrés dans la
pratique que je pense. Si ces problèmes sont « philosophiques », cela ne tient pas au fait qu'ils
sont particulièrement difficiles ou spécialement abstraits, mais à ce qu'ils exigent une
réflexion sur ce qu'on veut, sur le projet culturel (au sens le plus large) qu'on désire
concrétiser. Bref, il faut faire des choix ; et ce, sans qu'un corpus de connaissances sûres soit
là pour assurer la parfaite « rationalité » des décisions. En l'occurrence, les enjeux sont assez
faciles à percevoir et la question peut se formuler simplement : souhaitons-nous que le
pouvoir éthique et politique soit remis entre les mains des experts scientifiques ? Est-ce
aux représentants de la Méthode Expérimentale de définir ce qui est bon et ce qui est
mauvais ?
[Link]
Lorsqu'un prix Nobel entreprend de parler du hasard et de la nécessité ou de définir «
l'éthique de la connaissance », il bénéficie indéniablement d'une attention particulière ;
et ce, grâce au prestige attaché à cette même Science. De même, il arrive que des idées fort
triviales ou franchement discutables soient favorablement accueillies pour la seule
raison qu'elles sont présentées par un biologiste éminent. Des propos identiques, s'ils
venaient d'un philosophe ou d'un pasteur, seraient considérés comme purement «
idéologiques » ; mais s'ils accompagnent quelque exposé savant, ils acquièrent (aux yeux de
beaucoup de citoyens) une dignité spéciale !
[Link]
Ernest Renan lui-même, dans L'avenir de la science, souhaitait que cette dernière serve de
guide aux hommes. « Organiser scientifiquement l'humanité, tel est donc le dernier mot de la
science moderne, telle est donc son audacieuse mais légitime prétention. » Tous ces mots
demandent à être pesés.
[Link]-XII
Je conclurai en le soulignant une dernière fois : l'importance même de « la science » appelle
un regard critique. Le dialogue et la confrontation sont nécessaires ; et c'est seulement par
un exercice collectif de l'analyse que les confusions les plus graves peuvent être évitées.
Les scientifiques, en prenant conscience des pièges qui leur sont tendus, se garderont de
tenir des propos qui vont au-delà de leur pensée et peuvent provoquer des contresens.
Ils discerneront mieux certains risques de « dérapage » que, dans le passé, plusieurs
personnalités, pourtant brillantes, n'ont pas toujours su repérer à temps. Les profanes,
de leur côté, seront en mesure de décoder les nombreux discours (scientifiques ou moins
scientifiques...) qui sont tenus par les cosmologistes, les physiciens des particules, les
théoriciens de l'évolution et tous les autres spécialistes. En l'absence d'une réelle culture
critique, il est pratiquement impossible que la communication soit bonne.
L'un des principaux obstacles se laisse décrire assez simplement : précisément parce que les
scientifiques ne peuvent parler aux citoyens ordinaires qu'en recourant largement à la langue
de tous les jours, le risque de malentendu est quasi permanent. Tel mot qui a un sens
technique bien précis va être compris par le non-expert de façon inexacte ou même
erronée. De proche en proche, surtout lorsqu'il s'agit de sujets délicats et importants, de
nombreux messages sont faussés. Il suffit que l'homme de science se soit laissé aller à en
dire « un peu trop » et que le profane ait l'oreille un peu complaisante (et quelques préjugés
trop bien enracinés...) pour que se mêlent inextricablement idées à peu près justes et
interprétations complètement dévergondées... Naturellement, il serait naïf de s'imaginer
que tous les problèmes ainsi posés peuvent être résolus ou supprimés par quelques mesures
pédagogiques élémentaires (du style : il faut que tout le monde fasse un peu d'histoire des
sciences). Mais la situation pourrait être améliorée, - du moins si les autorités, quelles qu'elles
soient, consentaient à prendre au sérieux ce problème culturel. Telle est en effet la condition
préliminaire requise; et tel est sans doute l'obstacle majeur: une société comme la nôtre
peut-elle vouloir vraiment qu'une culture critique se développe à propos de la Science ?

p.46
La géométrie, science aristocratique
Le raisonnement politique justifiant cette décision était celui-ci : l'arithmétique favorise une
conception égalitariste de la justice, parce qu'elle manie des nombres et fait attribuer à tous
les hommes des parts identiques, - tandis que la géométrie recourt à l'idée de proportion
entre grandeurs et permet de tenir compte de la hiérarchie des mérites. Les partisans de
la démocratie, dans ces conditions, ont des affinités particulières avec les partages «
arithmétiques » ; les régimes oligarchiques ou aristocratiques, en revanche, préfèrent
les distributions « géométriques », qui proportionnent les récompenses aux talents et
aux services rendus.
Ce langage correspond à un « code » culturel bien précis et peut aujourd'hui nous paraître
obscur. Mais il exprime des préoccupations pratiques dont nous pouvons nous faire une idée.
Pensons par exemple aux débats concernant le scrutin « majoritaire » et la «
proportionnelle » ; ou bien aux modalités de calcul des salaires, ou de diverses primes et
cotisations! En dernier ressort, il s'agit bien de savoir quelle est la bonne mathématique, celle
qui exprime la justice authentique. Florus, lui, affiche nettement son option : les citoyens sont
inégaux, il faut donc fuir les partages égalitaires (qui risquent d'engendrer des désordres dans
la cité) et maintenir des structures fortement hiérarchisées grâce à la « géométrie » politique.
C'est tout simple : Dieu aime la géométrie parce qu'il n'aime pas la démocratie...
 Plutarque, Propos de table (Symposiaques)

p.101
la manière dont un citoyen aborde et résout les questions qui lui sont soumises dépend
étroitement de la formation intellectuelle qu'il a reçue.
Et plus précisément, elle dépend des méthodes qu'on l'a habitué à utiliser. En d'autres
termes, ce n'est pas seulement le contenu de l'enseignement qui compte, mais son style, la
tournure d'esprit qu'il développe. Karl Pearson (1857-1936), qui était à la fois mathématicien
et biologiste, avait cette idée présente à l'esprit lorsqu'il a affirmé, dans sa Grammaire de la
science, la valeur sociale de l'enseignement scientifique. D'après lui, cette formation inculque
des habitudes mentales (« habits of mind ») grâce auxquelles on forme de bons citoyens et on
accroît la « stabilité sociale ». Se situant dans une perspective tout à fait conservatrice, il
déclare dans un passage délibérément souligné que la science moderne entraîne les gens à
analyser impartialement les faits et est donc « spécialement apte à promouvoir le sens
civique ».

p.117
Auguste Comte, vers1840, considérait que « le projet d'une philosophie générale
dominée par les conceptions mathématiques (était) une vicieuse utopie métaphysique »;
et il dénonçait « l'esprit mathématique » de son temps comme « impropre à diriger
convenablement les opérations industrielles ». A diverses reprises, critiquant « l'usage
routinier de la déduction », il a affirmé qu'il ne fallait pas laisser aux « géomètres » le soin
de diriger la société. Car, séduits par l'efficacité des mathématiques et de la physique, ils
tendent à utiliser les méthodes de ces disciplines dans le domaine de la « science sociale
». Ce qui conduit, selon Comte, à des résultats catastrophiques, dus en particulier à une
excessive abstraction et à une réflexion historique tout à fait insuffisante. Encore une fois, le
rapport avec les analyses de Terry Shinn est patent. Quand on entend Comte tonner contre «
ce vice radical, l'abus de la logique déductive », on pourrait se croire en 1900, lors des débats
sur l'École polytechnique... Et on mesure avec quelle acuité se pose depuis deux siècles cette
question bien mise en évidence par Comte : comment former les ingénieurs, ces
personnages-charnières situés à la jonction de la pratique et de la théorie ?

p.168
Il y a quelques années, un auteur a fait rire les Américains en leur montrant au théâtre un
généticien quelque peu exalté, le Dr Irving Slezak. Grâce à l'association d'un gène de
camionneur et d'un gène de gendarme, cet homme de science espérait produire un être
nouveau : « un camionneur qui, dès qu'il aurait dépassé la limite de cent kilomètres à
l'heure, s'arrêterait de lui-même pour s'infliger une contravention ». Il n'est pas sûr que
les mesures eugénistes ou crypto-eugénistes soient toujours aussi drôles.

p.244
Ainsi Leucippe et Démocrite, vers la fin du Ve siècle av. J.-C., fondent la doctrine
matérialiste de l'atomisme tout peut et doit s'expliquer à partir de l'idée que seuls existent
des atomes se déplaçant dans le vide. Ce n'est donc pas la théologie ou la mythologie qui
mène à la connaissance, mais la physique (dont le nom est directement dérivé du mot grec qui
désigne la nature). A partir du Ve siècle également, certains médecins sont bien décidés à
marcher dans la même direction : la maladie est un phénomène naturel et non pas une
manifestation « sacrée ». Mais si l'on veut repérer la cible principale d'Aristophane, il est
encore plus important de parler des sophistes. En général, on les présente comme des
rhéteurs qui aimaient jouer avec les mots et maniaient dextrement les paradoxes. Pour
gagner leur vie, ils enseignaient l'art de défendre successivement des thèses
contradictoires... Ainsi s'explique leur fâcheuse réputation. Mais plusieurs historiens
l'ont noté : ces jeux verbaux permettaient d'affûter l'esprit critique et de progresser
dans l'art du raisonnement logique.

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