Analyse linéaire, étude linéaire À une passante, Les Fleurs du mal,
Baudelaire, 1857.
Introduction :
Baudelaire, poète de la modernité, publie son grand recueil Les Fleurs du mal en
1857. Il expérimente en passant du romantisme, au mouvement parnassien, puis
en insufflant le symbolisme. De même, il remet au goût du jour la forme oubliée
du sonnet, et popularise le poème en prose (Spleen de Paris, 1869). Il mène une
vie de tourments et de difficultés dont l’angoisse se retrouve dans son concept
central du Spleen (humeur dépressive). (accroche avec informations sur l’auteur).
Le poème « A une passante » fut publié dans la seconde édition des Fleurs du
mal en 1861. La première publication était dans la revue « L’Artiste » en 1855. Ce
sonnet traditionnel dans la forme, prosaïque dans le fond, décrivant un sujet du
quotidien appelle à une réflexion sur la vision baudelairienne de la femme. Tout
simplement, il boit un verre à la terrasse d’un café et observe une jolie femme
passer. Cet événement pour les hommes est universel. Il le transforme en un
bouillonnement de sensations et d’émotions. (Présentation générale du texte).
Comment à travers ce sonnet Baudelaire nous livre-t-il son idéal féminin?
(Problématique)
Le poème peut se décomposer en trois mouvements. Tout d’abord, les cinq
premiers vers présentent la situation et décrivent de manière élogieuse la
femme qui passe. Ensuite, les six vers suivants expriment les sensations et
émotions du poète. Enfin, le dernier tercet traduit le tragique et l’urgence de son
état d’âme. (Annonce de plan, annonce de 3 mouvements)
Premier mouvement: La description de la passante. (Vers 1 à 5, de « La rue
assourdissante » à « jambe de statue »).
Le premier vers pose la situation, le décor: « La rue ». Il indique aussi
clairement que nous sommes dans un poème lyrique : « autour de
moi ».
on ressent encore une impression de désordre et de violence à cause
du bruit: « La rue assourdissante autour de moi hurlait. » Il insiste en
reprenant l’idée par l’adjectif assourdissante, comme s’il ne pouvait
même s’entendre penser, et la personnification de la rue avec le verbe
« hurlait ».
L’expression « autour de moi » le met comme étranger par rapport à
l’environnement. Il apparaît seul, solitaire.
Le premier vers constitue une phrase avec un point à la fin. Dès le
second, nous passons au sujet central, la passante.
Le second vers se concentre par une accumulation sur la description de
la femme. Tout d’abord physique : « Longue, mince ». Ensuite, morale:
« en grand deuil, douleur majestueuse ».
Baudelaire provoque l’imagination du lecteur qui se dessine une femme
belle, élancée, digne, habillée de noir, portant avec élégance sa
tristesse.
Le troisième vers débute par « Une femme », le rejet du mot en début
de vers sert à replacer l’attention sur elle. Ici, le titre s’explique: « Une
femme passa »- « A une passante ». Le passé simple évoque la rapidité
du mouvement.
La description continue: « d’une main fastueuse ». Nous comprenons
que le regard du poète se fait plus précis, de la silhouette, de l’attitude,
il dérive sur sa main. Il remarque certainement qu’elle porte des bijoux,
des bagues de prix « fastueuse ». Cette femme appartient à un milieu
social élevé.
Le mouvement se poursuit « Soulevant, balançant le feston et l’ourlet; ».
Elle relève le bas de sa robe pour éviter qu’elle ne traîne par terre, dans
la saleté du sol du Paris de l’époque.
L’allitération en « s » mime le bruit de la robe: « assourdissante »,
« mince », « majestueuse », « passa », « fastueuse », feston ».
Le premier vers du second quatrain, le vers 5 finit la description: « Agile,
noble, avec sa jambe de statue ».
La comparaison avec la statue, ainsi que les deux adjectifs mélioratifs
expriment un éloge de sa beauté par Baudelaire. Elle ressemble à une
œuvre d’art. Cependant, la statue traduit aussi une certaine forme de
froideur, de distance…
Deuxième mouvement: l’explosion des sensations et des émotions. (Vers 6
à 11, de « Moi, je buvais » à « dans l’éternité? »)
Les vers suivants sont centrés sur Baudelaire: « Moi ». On saisit sa
situation physique : « je buvais ». Il est assis à la terrasse d’un café.
Le « Moi », et la comparaison « crispé comme un extravagant »
soulignent la différence, presque l’opposition entre elle, sa classe
naturelle, en mouvement, et lui immobile, mal.
Suit un regard pénétrant du poète vers ses yeux : « Dans son œil ». On
les devine bleus : « ciel livide ». L’adjectif « livide » une nouvelle fois peut
renvoyer à sa froideur, ou à son deuil.
Derrière l’apparence contenue et maîtrisée, la femme paraît être un
volcan d’émotions avec la métaphore « où germe l’ouragan ».
Le poète l’imagine pleine de passions.
Le dernier vers du quatrain est construit sur un parallélisme et une
antithése : « La douceur qui fascine et le plaisir qui tue ».
Il exprime d’ailleurs la vision baudelairienne de la femme, à la fois son
idéal (« la douceur »), mais aussi ses peurs (« le plaisir qui tue »). Enfin, il
expose cette femme comme dangereuse.
Le premier tercet, la troisième strophe, débute par un bouleversement
« un éclair… ». Le mot est évocateur. C’est une catachrèse qui au-delà
de la météo doit se comprendre comme la foudre, le coup de foudre. Il
a cru toucher son âme à travers son regard…
Seulement, « puis la nuit! ». Ce revirement en quelques mots rappelle la
réalité de la situation. Elle est prosaïque et banale. Une femme passe,
un homme (ici Baudelaire) à la terrasse d’un café la regarde. Elle est
déjà partie. Ce que souligne l’adjectif suivant « Fugitive ».
Le tiret indique une prise de parole du poète. Il lui parle directement, en
tout cas il en donne l’impression, puisqu’elle ne l’entend pas.
Encore un éloge de sa beauté « Fugitive beauté ». Encore l’immédiateté
« soudainement » (v.10). Tout est rapide dans ce sonnet.
« le regard » renvoie à la précédente strophe, il évoque l’espoir.
Pendant un instant, il pensait ne plus être seul dans cette « rue
assourdissante »: « renaître ».
La question du vers 11 est réthorique: « Ne te verrai-je plus que dans
l’éternité? ». Il sait qu’il ne la verra plus, sauf hasard miraculeux. Le
terme « éternité » semble hyperbolique par rapport à la situation
prosaïque décrite. Pathétique et tragique, la question rend compte de la
sensibilité de Baudelaire.
Ce deuxième mouvement complète le précédent. L’éloge de la femme
incite le poète à l’émotion.
Troisième mouvement: la chute, le désespoir. (Vers 12 à 14, de « Ailleurs » à
« qui le savais! »)
Une première remarque s’impose concernant la chute du sonnet:
quatre points d’exclamation s’enchaînent, dont trois dans le premier
vers!
Le vers 12 avec ses trois points d’exclamation témoigne de l’urgence de
la situation: « Ailleurs, bien loin d’ici! trop tard! jamais peut-être! ».
Il alterne entre les considérations d’espace « Ailleurs, bien loin d’ici! » et
de temps « trop tard! jamais peut-être !». L’adverbe « jamais » accentue
la tonalité tragique. Leur amour est impossible… A vrai dire, il n’a jamais
commencé.
Il ne la connaît pas, il ne connaît même pas son nom. C’est juste son
imagination qui travaille, son inspiration de poète.
Le vers suivant avec son parallélisme construit une fausse proximité. Il
la tutoie alors qu’il ne la connaît pas: « Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais
où je vais, ». Elle ne fuit pas, elle passe, elle est « une passante ». Il ne va
nulle part, il est attablé à la terrasse d’un café. La rencontre n’a pas eu
lieu, il la crée.
le coup de foudre n’est pas partagé. Il est seul à être déterminé. La
passante est déjà partie.
Le parallélisme du dernier vers, de la chute indique bien avec le
subjonctif qu’il est dans l’hypothèse: « que j’eusse aimé ». Même lui n’a
pas de certitude.
Il finit son poème telle une épitaphe décisive : « Ô toi que j’eusse aimé,
ô toi que le savais! ». Le tragique du point d’exclamation et de la
formulation à l’imparfait fait peser un air de tragédie, de regret. Or,
cette femme passait, ne l’avait même pas remarqué. La solitude de
l’être qui veut être aimé explose dans cette dernière ligne.
Le désespoir de la solitude de Baudelaire se lit à travers ses
élucubrations, ses constructions mentales. D’un instant prosaïque,
somme toute banal, il construit une relation qui n’a jamais commencé.
Conclusion:
Ce sonnet de Baudelaire traite d’un sujet prosaïque de manière poétique. Le
lyrisme des vers, l’éloge de la femme, la solitude criante du poète nous font
ressentir sa détresse. La description d’une beauté parfaite et froide remémore la
vision baudelairienne de la femme. L’urgence du moment en mouvement, la
symbolique de la rapidité exaltent sa sensibilité à fleur de peau. Le dernier
tercet tout en exclamation rythme son désespoir, sa tragique condition d’exclu
de l’amour. (Reprise des conclusions partielles, des conclusions des
mouvements).
D’un thème parfaitement quotidien et banal, Baudelaire crée une situation
extraordinaire, comme si l’amour venait de le frapper. Il idéalise une femme qui
passe, pour raconter ses attentes, pour décrire la femme qu’il aime. A travers ce
petit sonnet prosaïque, nous appréhendons sa vision de la femme: belle et
froide, proche et inaccessible. (Réponse à la problématique)