sladjana nina perković
DANS LE FOSSÉ
Roman traduit du serbo-croate
par Chloé Billon
éditions zulm a
Paris • Veules-les-Roses
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La couverture de Dans le fossé
a été créée par David Pearson.
Titre original :
U Jarku
Perković, Sladjana Nina
© Sladjana Nina Perković, 2020.
© Zulma, 2024, pour la traduction française.
Si vous désirez en savoir davantage sur Zulma
n’hésitez pas à consulter notre site.
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À Jadranka et Mladen
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Tout dans ce livre est inventé. Si jamais quelqu’un se
reconnaît, sachez que cela ne sera que le fruit de sa
propre paranoïa. Tous les personnages et tout ce qui se
passe dans ce livre sont exclusivement le fruit de mon
imagination. Sauf mémé Živana. Elle existe vraiment.
Je peux vous le dire sans crainte, car je sais qu’elle ne
lira pas ces lignes. Mémé Živana méprise la littérature
et n’estime que les documents historiques. Si jamais, par
le plus grand des hasards, ce livre lui tombe entre les
mains, elle l’utilisera, sans la moindre hésitation, pour
allumer le feu.
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pr e m i è r e pa rt i e
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1
Si j’étais par le plus grand des hasards née aux
États-Unis, je leur ferais à tous un doigt d’honneur,
j’enfourcherais ma moto, et je m’élancerais vers le
soleil couchant, sur une route s’étirant en une infi-
nie ligne droite. Ou, si j’avais eu la chance d’être
scandinave, je tournerais les talons, harnacherais mes
rennes et partirais vers le nord, vers le pays des neiges
et des glaces éternelles. Là où la seule rencontre que
l’on peut faire, c’est éventuellement un ours polaire
ou un renard arctique. Au Japon, je me barricaderais
dans ma chambre. J’ai regardé un documentaire sur
les jeunes Japonais qui ont trouvé ce moyen de se
soustraire aux conventions sociales qu’on leur impose.
Cet état a même un nom, mais je l’ai oublié. Quoi
qu’il en soit, tout cela est bien beau et bon, mais dans
mon cas, complètement inconcevable. Et comment
pourrait-il en être autrement ?! L’action de cette his-
toire se déroule en Bosnie.
Si vous êtes peu ou prou au fait de la situation
en Bosnie, alors, vous comprendrez que faire un
doigt d’honneur et tourner les talons ne sert pas à
grand-chose. Une fois qu’ils ont refermé leurs griffes
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sur vous, il y a peu de chances que les mères, les
pères, les mémés, les pépés, les frères, les sœurs,
les parents proches et éloignés, les voisins et les amis
vous relâchent en un seul morceau. C’est en quelque
sorte leur vocation. Vous empoisonner la vie. Ils vous
prennent à la gorge et vous empêchent de respirer,
tout simplement.
À dire vrai, je ne comprends pas très bien comment
font les jeunes Japonais pour se barricader si facile-
ment. N’ont-ils pas de mères ? La mienne aurait déjà
trouvé une manière de s’introduire dans ma chambre,
quitte à grimper sur le toit et sauter par la fenêtre, tel
un membre d’une unité spéciale antiterroriste. Et elle
m’aurait déjà fait sortir au pas de charge en me refilant
une mission quelconque, comme par exemple aller à la
Sécu lui faire tamponner son carnet de santé. Et pas de
« oui, mais » avec elle. J’aurais à peine ouvert la bouche
qu’elle se serait déjà pris la tête entre les mains, et se
serait mise à crier que j’étais une « sale gosse pour-
rie gâtée » ou qu’elle aurait « mieux fait d’accoucher
d’une pelote de laine », ce genre de choses. Ma mère
est capable d’étouffer la moindre forme de révolte en
deux minutes chrono. Non, vraiment.
Même si je dois reconnaître que j’ai souvent de la
peine pour elle. Ça doit être terriblement décevant,
quand votre enfant ne finit pas comme vous l’aviez
imaginé. Et ma mère avait pour moi de si grandes
ambitions. Je me souviens, quand les accords de paix
ont été signés. Le voisin était penché au balcon, et
tirait des rafales de bonheur avec sa kalachnikov.
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Nous étions couchées par terre dans le salon, derrière
le fauteuil, pour éviter les balles perdues, quand elle
m’avait lancé un regard lourd de sens. « Maintenant
que tout est rentré dans l’ordre, toutes les possibilités
s’ouvrent à toi », avait-elle dit. Jusqu’à ce que le voisin
se soit retrouvé à court de munitions, elle n’avait pas
cessé d’énumérer toutes ces possibilités qui venaient
de s’ouvrir à moi. « Tu peux même devenir ingénieur
aéronautique », avait-elle conclu sa liste, même si elle
n’était pas sûre que cette profession existe.
Heureusement pour moi, après cette euphorie ini-
tiale, la réalité avait frappé maman de plein fouet.
Certes, ça ne tirait plus dans tous les sens, mais cette
paix dans laquelle nous vivions n’apportait même
pas le « p » de possibilité. Tout ressemblait plutôt à
un trajet infini dans un autocar de merde sur des
routes défoncées. Avec le temps, maman s’était fati-
guée, et ses ambitions avaient rapidement été revues
à la baisse. Elle avait arrêté de me torturer avec les
mathématiques ou les verbes irréguliers anglais, et je
n’étais même plus obligée d’aller au Foyer des retrai-
tés le week-end pour jouer aux échecs et développer
mon esprit logique. Ce n’est que quelques années plus
tard, quand je m’étais inscrite à la Fac de Lettres et
de Sciences humaines, qu’une braise s’était rallumée
dans son cœur, comme alors à plat ventre dans le
salon. Elle s’était mise à me fantasmer en éminente
professeure. Mais le fait que je n’aie pas réussi à décro-
cher mon diplôme lui avait assené un coup bas, c’est
le moins qu’on puisse dire.
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Enfin, tout ça n’est pas si important pour cette his-
toire. En vérité, peu de choses sont à présent impor-
tantes. Ma position actuelle relègue tout au second
plan. Regardez de quoi j’ai l’air, allongée dans un
fossé boueux, au milieu de nulle part. Depuis com-
bien de temps suis-je ici ? Je ne sais pas, mais depuis
déjà un certain temps, peut-être même une demi-
heure. Voire plus. Je n’en ai pas la moindre idée. Je
ne pense pas m’être cassé quelque chose, et pourtant,
je ne peux pas bouger. Ou plutôt, ce n’est pas que je
ne peux pas. Il serait plus exact de dire que je n’ai ni
la force ni l’envie d’entreprendre le moindre exploit,
y compris mon propre sauvetage. À la place, je pré-
fère me demander de quoi aurait l’air cette histoire
si quelqu’un d’autre la racontait, et je déblatère sur
maman et ses multiples désillusions.
Comment ai-je fait pour finir là où j’ai fini ? C’est
très simple. Je courais. Le chemin était boueux, raide
et défoncé. J’ai trébuché contre une pierre, je me suis
mal réceptionnée sur ma jambe droite, j’ai glissé, et
j’ai fait un vol plané d’au moins trois mètres avant
d’atterrir dans ce fossé. C’était, à dire vrai, une chute
spectaculaire. C’est presque dommage qu’il n’y ait
eu personne pour la filmer. Je vois déjà cette vidéo
devenir virale sur Internet. Elle aurait été postée et
repostée à l’infini sur les réseaux sociaux, aurait reçu
des millions de like, et les sites d’information locaux
l’auraient retransmise avec un titre ronflant du type :
« La vidéo qui a fait mourir de rire toute la région ! »
Et comment donc me suis-je retrouvée au milieu
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de nulle part, sur un chemin boueux, raide et
défoncé ? Ça vous intéresse ? Vraiment ? Bien. Dans
ce cas, je vais tout vous raconter depuis le début,
depuis ce moment où, il y a deux jours seulement,
sous une pluie battante, je suis rentrée à la maison
après une expédition en ville. Je vous raconterai que
mes boots étaient c omplètement trempées, et que
de la cuisine s’échappait le sifflement de la cocotte-
minute, car maman faisait des fayots pour le déjeuner.
Que je me suis faufilée dans ma chambre, jetée sur le
lit et glissée sous la couette avant d’allumer la télé. Je
vous raconterai que j’étais arrivée juste à temps, pile
pour le début de ma série policière préférée. Il faisait
bien chaud, c’était agréable. Mais ce moment de béa-
titude totale ne fut que de courte durée, car, comme
vous pouvez vous en douter, maman m’avait flairée
et est entrée au pas de charge dans ma chambre. Et
c’est ainsi que commence cette histoire.
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J’avais dû traverser la moitié de la ville à pied. En
général, nous payons les factures de l’appartement,
vous savez, l’électricité, le ramassage des ordures, le
chauffage, le câble-satellite et ce genre de choses, bref,
nous les réglons à la banque de notre quartier, mais
leur système informatique avait planté, ou un truc
du genre, et ils m’avaient redirigée vers leur agence
centrale, à l’autre bout de la ville. J’étais donc partie
en expédition, et étais entrée dans la banque, bon-
dée comme un stade un soir de finale de Coupe du
monde de football. Pour ne rien arranger, sur sept
guichets, seuls trois étaient ouverts, et les gens pous-
saient tellement qu’on ne savait plus où commençait
et où finissait la queue. Leur distributeur de tickets
de file d’attente, cet appareil sur lequel repose la civi-
lisation, était en panne, et c’était une véritable foire
d’empoigne. Les gens se soufflaient à la gueule et
juraient à voix basse, mais avec beaucoup de haine.
« J’ai fait trois enfants, j’ai travaillé jusqu’au dernier
jour avec un ventre jusque-là, mais aujourd’hui, ces
dames sont en sucre », avait sifflé une femme à la
frange choucroutée quand nous avions laissé passer
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une femme enceinte. Puis une autre avait complète-
ment pété les plombs en voyant qu’on faisait couper
la file à un homme en fauteuil roulant. « Mais il est
en fauteuil, il est assis, pourquoi vous le laissez passer !
C’est bien pire pour moi, j’ai des varices ! » Les gens
s’étaient énervés, ça avait failli dégénérer en baston,
mais ensuite, le type chauve de la sécurité était arrivé
et, nous qualifiant ouvertement et sans détours de
« péquenauds mal élevés », il nous avait répartis sur
deux files, car le troisième guichet avait entre-temps
fermé. L’employée était, je suppose, partie prendre
une pause bien méritée. Naturellement, je me suis
retrouvée dans la file qui avançait nettement plus
lentement. À un moment, je me suis souvenue de ce
dessin animé hongrois dans lequel Gustav1 travaille
à un guichet, et tient sous son bureau un verre de vin
rouge, et avant de tourner une page, il commence tou-
jours par tremper son doigt dans le vin et le lécher. Je
me suis dit qu’il était fort probable que ces employées
de banque fassent la même chose, et mes lèvres se sont
étirées en un sourire stupide. Cependant, les sourires
dans la queue pour payer ses factures sont une chose
si suspecte et contre-nature que le type de la sécurité,
le même, le chauve, m’a lancé un regard par en des-
sous l’air de dire « qu’est-ce que t’as à sourire, petite,
c’est quoi ton problème ? », et la plus infime trace de
sourire a instantanément quitté mon visage. Ensuite,
j’ai juste attendu en poussant des soupirs comme les
gens normaux. Quand mon tour est finalement arrivé,
et que l’employée m’a avidement arraché l’argent des
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mains, je me suis sentie heureuse et comblée. La tor-
ture était finie. J’étais libre, au moins jusqu’au mois
prochain.
Dehors, je me suis retrouvée sous la pluie. Je
n’avais pas de parapluie, même si je ne voyais pas
très bien comment j’avais pu l’oublier. Cela faisait
deux mois qu’il pleuvait sans discontinuer chaque
jour que Dieu fait. Les parapluies étaient devenus
le prolongement naturel de nos bras. Bref, quand je
suis arrivée à la maison, j’étais trempée de la tête aux
pieds. Même mes boots avaient pris l’eau. J’ai délica-
tement glissé la clé dans la serrure et me suis faufilée
dans le couloir. De la cuisine parvenait le sifflement
de la cocotte-minute, maman préparait des fayots,
et elle ne m’a pas entendue. J’ai discrètement enlevé
mes chaussures, retiré mes chaussettes complètement
trempées, et me suis glissée dans ma chambre sur la
pointe des pieds. J’ai mis mes chaussettes à sécher sur
le radiateur, même si ça ne chauffait pas car, comme
d’habitude, la chaufferie municipale était en panne,
je me suis glissée sous la couette, et j’ai allumé la télé.
Mes parents avaient récemment, dans l’énorme centre
commercial qui avait poussé à la place de l’ancienne,
pour ne pas dire la défunte, usine de papa, acheté
en 50 000 versements échelonnés une nouvelle télé
avec un écran de 40 pouces, et j’avais hérité de leur
ancienne télé, qui n’était vraiment pas mal du tout.
Mieux, j’étais arrivée juste à temps. Pile pour le début
de ma série policière préférée.
Ça doit bien faire trois ans que je n’ai aucune
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envie de quoi que ce soit d’autre que de rester au lit à
regarder des séries policières. Je ne sais pas comment
décrire cet état autrement, à part que mon organisme
a tout simplement sombré dans une apathie généra-
lisée. Mon mec, et on est restés vraiment longtemps
ensemble, genre depuis la première, a reçu une attes-
tation de prise en charge de sa tante à Sidney, et a
déménagé chez elle. Il était censé s’occuper de m’ob-
tenir des papiers, pour que je puisse le rejoindre, mais
tout juste si maman n’a pas fait une crise d’épilep-
sie en l’apprenant. « Tu sais où c’est, l’Australie ?! »
s’est-elle écriée, écumante. Je savais parfaitement où
se trouvait l’Australie. J’aurais été séparée de maman
par au moins trois années-lumière. Mais ne tirez pas
de conclusions hâtives. Ce n’est absolument pas la
faute de maman si je ne suis pas partie. En réalité,
mon mec m’a envoyé une carte postale en arrivant
en Australie. Il écrivait « c’est un pays plein d’op-
portunités », et ensuite, il s’est perdu dans toutes ces
opportunités. Il a oublié de me recontacter. Je sui-
vais assidûment ses publications sur Facebook. Lui
qui tient un crocodile par la queue. Lui qui bronze
sur la plage. Lui qui soigne ses coups de soleil avec
du yaourt acheté dans un magasin bulgare. Lui qui
mange des Smoki2 pour soigner sa nostalgie. Lui qui,
dans une de nos boîtes de nuit pour émigrés, fourre
des billets dans le décolleté de la chanteuse. Ensuite,
un matin, alors qu’assise sur la cuvette des W.-C.,
je surfais fébrilement sur les réseaux sociaux, mon
téléphone m’a échappé et s’est écrasé sur le carrelage.
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Le verre de l’écran s’est cassé. Le type au guichet du
service après-vente m’a dit que la réparation coûterait
plus cher qu’un nouveau téléphone, et m’a désigné les
smartphones chinois en vitrine. « Ils ne sont pas chers,
et ils sont très bien », a-t-il dit avant de m’expliquer
qu’ils étaient fabriqués dans les mêmes usines, et avec
les mêmes pièces, que les iPhones. J’ai regardé le type
au guichet et j’ai dit : « Mais je ne veux pas de nouveau
téléphone. » Il a levé les yeux au ciel et m’a dit que
si j’insistais vraiment, il pouvait me commander un
nouvel écran pour mon téléphone. C’est alors que je
me suis complètement effondrée. « Mais je ne veux
pas de téléphone du tout », répétais-je. Et à partir de
ce moment-là, je n’ai plus eu envie de rien, et c’est
comme ça que j’ai sombré dans cet état que je vous ai
déjà décrit. Je voulais juste rester au lit à regarder des
séries policières. C’était la seule chose qui me rendait
heureuse.
Bien entendu, mon bonheur fut de courte durée.
Maman m’avait déjà flairée. Pile une seconde avant
que l’inspecteur Frost révèle l’identité du meurtrier,
elle a fait irruption dans la chambre, me bouchant
complètement la vue. Elle avait l’air dans tous ses
états. Je n’ai pas tout de suite compris ce qui s’était
passé, car elle agitait frénétiquement les bras en par-
lant à toute vitesse. Quand elle a vu que je la fixais
d’un regard vide, elle s’est arrêtée, a repris son souffle
et a tout répété. La tante Stana s’était étouffée avec un
morceau de poulet. L’oncle Radomir l’avait trouvée
sur le sol de la cuisine, toute bleue, les yeux e xorbités.
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Elle s’était presque arraché le larynx avec les ongles.
Maman, dans le souci de me figurer la scène le plus
fidèlement possible, s’est attrapé le larynx à deux
mains. Elle a tiré la langue en roulant des yeux.
Je n’ai pas réussi à voir qui était le meurtrier.
Quand maman s’est enfin écartée de devant la télé,
c’était déjà le générique de fin.
« L’horreur », ai-je soufflé d’un ton dépité, pensant
à ma série tout juste terminée. Je soupçonnais la petite
grand-mère qui élevait des pigeons, mais ce n’était
peut-être pas elle, tout compte fait. Parfois, ils ember-
lificotent si bien l’intrigue que jusqu’à la fin, tu ne
peux pas savoir avec certitude qui est le meurtrier.
C’est d’ailleurs pour ça que j’adore les séries policières
britanniques. Les nouvelles, les américaines, où l’ins-
pecteur en chef, au lieu de se servir de son cerveau et
de son intuition, utilise des tests en laboratoire hors
de prix qui le mènent à l’assassin grâce à un grain de
poussière, c’est de la pure connerie. Même si je les
regarde aussi, mais juste quand il n’y a rien de mieux
à la télé.
« L’horreur. Oui, c’est horrible, tu peux le dire ! a
répété maman avant d’ajouter : L’enterrement a lieu
demain au cimetière du village.
— Demain, ai-je dit d’un air absent, essayant de
me rappeler à quelle heure le lendemain passait la
rediffusion de l’épisode qui venait de finir.
— Il faut que ça soit demain. Ils n’ont pas de
morgue au village, ils sont obligés d’enterrer les défunts
le plus vite possible. La chance dans notre malheur,
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c’est qu’elle s’est étouffée quand le temps avait déjà
fraîchi. Imagine l’été, sous quarante degrés ! »
Maman frissonna d’horreur à l’idée de défunts sous
quarante degrés.
« Atroce », je continuais à fixer d’un air blasé la télé,
qui passait une publicité pour un dentifrice.
« Comment tu vas t’habiller ? Laisse-moi regarder
s’il y a quelque chose de décent dans ce placard. »
Maman a ouvert mon armoire et fourré son nez dans
mes loques. Il y avait de tout, des pyjamas roses en
flanelle que je portais depuis mes dix ans, en pas-
sant par quelques chemises à carreaux, des erreurs
totales achetées pendant la phase terrible et dérou-
tante de l’adolescence, jusqu’aux vieux T-shirts et
joggings usés « pour traîner à la maison ». Il n’y avait
pas de vêtements corrects et mettables. Ou du moins,
je n’avais jamais réussi à en dénicher. Il régnait un tel
chaos dans cette armoire que j’avais même peur d’y
enfoncer trop la tête, et en général, je ne portais que
les deux ou trois T-shirts en haut de la pile.
« M’habiller ? ai-je sursauté.
— Il faut bien que tu te trouves quelque chose de
convenable pour l’enterrement. Tu ne comptes quand
même pas y aller en jean et avec ce chemisier rouge ?! »
Maman sortit de l’armoire, et l’y remit aussitôt,
une blouse en soie rouge carmin qu’elle portait dans
les années quatre-vingt. Elle éprouvait une aversion
certaine pour cette période de sa vie, et s’efforçait de
l’effacer en déchirant toutes les photos sur lesquelles
elle posait joyeusement, le visage enduit de toutes les
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peintures de guerre possibles et imaginables, et avec
des épaulettes dignes d’un officier de l’armée napo-
léonienne. Ce chemisier rouge carmin était le seul à
avoir survécu à l’enfer de l’inquisition. Sans doute
parce qu’il avait par erreur atterri dans mes fringues.
« Pourquoi est-ce que je dois y aller ? Tu ne peux
pas y aller toute seule ? » Je sautai du lit comme si je
m’étais brûlée. S’il y avait bien une chose que je détes-
tais, c’était quand elle me forçait à aller aux enter-
rements. Le témoin de mariage de mémé Smilja est
mort, on va à l’enterrement, le cousin du voisin du
premier étage est mort, rebelote. Les gens passaient
leur temps à mourir du cancer, de piqûres d’abeille,
de moustique tigre, de tique, de maladies rares auto-
immunes, de crises cardiaques, d’AVC, de fièvres
hémorragiques, d’alcoolisme, mais également dans
les accidents de la route, les guerres, et parfois même
de vieillesse. Et nous allions régulièrement à l’en-
terrement de quelqu’un. Statistiquement bien plus
qu’aux mariages, fêtes de naissance, slava3 et autres
réjouissances.
« Ne fais pas ta gosse pourrie gâtée ! » Maman leva
les yeux au ciel. « Et d’ailleurs, je n’y vais pas. Tu y
vas toute seule. »
Je m’étais déjà habituée depuis longtemps à manger
mon pain noir pour l’amour de maman, et à ce qu’elle
me refile toutes sortes de missions, qu’elle m’envoie
en expédition à la banque, à la sécu, à la poste… mais
là, c’en était trop. Le village natal de mon père était
un trou paumé atroce au sommet d’une m ontagne,
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où j’étais allée pour la dernière fois pendant des
vacances d’hiver à l’école primaire, et où j’avais passé
un moment piteusement mémorable. Nous descen-
dions une pente sur des luges improvisées, j’avais
buté contre une branche dont l’extrémité affleurait
sournoisement sous la neige, j’avais culbuté, m’étais
déboîté la cheville droite, et je m’étais retrouvée pour
le reste des vacances au lit avec une attelle.
« Pourquoi est-ce que tu n’y vas pas, toi ? » Je sup-
pliais à présent d’une voix de gosse pourrie gâtée, et
maman leva une fois de plus les yeux au ciel. Maman
levait souvent les yeux au ciel quand elle parlait avec
moi. Si elle n’avait pas été ma mère, j’aurais pu affir-
mer avec certitude que je l’agaçais terriblement.
« Tu sais très bien pourquoi », dit-elle en extrayant
de l’armoire un col cheminée noir en synthétique.
Elle le déplia et l’inspecta d’un air satisfait. « Tu n’at-
tends tout de même pas de moi que je revienne sur
ma parole. »
Non, je ne pouvais pas attendre de maman qu’elle
revienne sur sa parole. Elle tenait à ses principes stu-
pides. Après un pique-nique du 1er-Mai, et c’était au
milieu des années quatre-vingt-dix, elle avait solen-
nellement déclaré que, même morte, elle n’irait plus
jamais au village, chez les « vipères ». Quelqu’un
l’avait vexée d’une manière ou d’une autre. Quelque
chose en lien avec un excès de vinaigre dans la salade.
Ou alors, ils avaient critiqué son célèbre biscuit roulé
« Yeux de chat ». Plus personne ne se souvient de quoi
il était question. Même pas maman.
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« De toute façon, même si je voulais y aller, je ne
pourrais pas. Demain, on a les ouvriers qui viennent
pour la salle de bains. Je ne sais pas si tu te rends
compte des travaux colossaux dans lesquels on se
lance ! Je dois les surveiller. N’oublie pas ça, si tu
veux que les ouvriers fassent correctement leur travail,
il faut toujours être sur leur dos. » Elle jeta sur le lit
à côté de moi le col cheminée noir en synthétique et
continua à fouiller.
« Et papa ? Pourquoi est-ce qu’il ne peut pas être
sur leur dos ? » J’étais furieuse.
Maman se contenta d’un soupir.
« Ton père est un incapable. Ils vont juste l’arna-
quer dans les grandes largeurs. Il faut que ça soit moi,
et personne d’autre, dit-elle avant d’ajouter quelque
chose du genre : C’est toujours moi qui fais tout dans
cette maison.
— Ben du coup, il n’a qu’à aller à l’enterrement !
Ce n’est ni ma tante, ni la tienne, c’est sa tante à lui,
après tout ! » m’écriai-je, même si, en prononçant ces
mots, je compris à quel point il était stupide d’at-
tendre de mon père qu’il aille à l’enterrement de sa
tante. Ou à n’importe quel enterrement. Je ne pouvais
même pas me l’imaginer se montrer à ses propres
funérailles.
Papa, bien entendu, n’entrait pas en ligne de
compte. Cela faisait déjà quelques années, depuis que
l’usine où il travaillait avait fermé, qu’il n’avait pas
bougé de son vieux fauteuil défoncé aux ressorts si
usés qu’une fois que vous vous y enfonciez, il aurait
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fallu une grue pour vous en extraire. Il restait assis là
toute la journée, à zapper, se lamenter sur son sort
et attendre d’avoir 65 ans pour pouvoir prendre sa
retraite. Même si cinq tantes Stana s’étaient étouffées
avec autant d’os de poulet, nous n’aurions pas réussi
à le forcer à y aller. Maman avait complètement lâché
l’affaire avec papa, et elle le laissait « pourrir dans son
fauteuil de malheur ». Vous savez, sous nos latitudes,
les hommes vieillissent bien plus mal que les femmes.
Plus la vie est dure, plus les femmes se battent. Elles
rangent, repassent, raccommodent, traînent les sacs
du marché, font pousser du persil et des tomates sur
le balcon, font fermenter des cornichons, du chou,
amidonnent, lavent les vitres et surveillent les ouvriers
qui changent la plomberie de la salle de bains. Les
hommes, en général, se contentent de déprimer, ou,
comme dirait maman, « ils se relâchent comme un
élastique de vieux slip », et ils ne font rien, à part
déblatérer sur la politique, regarder le sport et le jour-
nal télévisé, et calculer quel âge ils avaient quand a
commencé la guerre qui a détruit leur vie.
C’est ainsi que nous nous débrouillions avec le seul
salaire de maman. Sans ses trucs et astuces de sur-
vie, nous serions probablement morts de faim depuis
longtemps.
« Le cousin Stojan passera te prendre demain matin.
Imagine-toi, il m’a appelée lui-même pour me racon-
ter ce qui s’était passé, je lui dis est-ce qu’il faut vrai-
ment que quelqu’un s’étouffe pour que tu appelles,
et lui, il soupire dans le combiné. Et je me dis, c’est
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ça, soupire, soupire, soupirera bien qui soupirera le
dernier », racontait-elle en fouillant dans l’armoire,
puis elle se figea, et son visage s’illumina. « Tiens,
regarde ce pantalon, il est pas mal, non ? »
Elle sortit de l’armoire un horrible pantalon noir à
pinces. Je n’étais même pas sûre que cette chose fût
à moi, mais après tout, elle était rangée là. Maman
avait dû me l’acheter précisément pour l’enterrement
de quelqu’un.
« Sinon, quand tu seras là-bas, ouvre grand les yeux
et les oreilles. Je veux que tu fasses attention à tout.
Des teignes pareilles, ils sont fichus d’essayer de nous
arnaquer sur notre part. » Elle cracha sur son pouce
et entreprit de nettoyer une tache sur le pantalon,
probablement un vestige de la viande grillée que nous
avions mangée pour le salut de l’âme d’un précédent
défunt.
« Quelle part ? » Au moment où les mots sortaient
de ma bouche, je me mordis la langue. Cette part était
l’unique sujet de conversation à la maison depuis des
jours. Mais trop tard. Maman était déjà écarlate.
« Comment ça quelle part ? On a trouvé un pigeon
pour acheter la baraque et le terrain. Pour une fois
que la chance nous sourit. » Maman faisait claquer le
pantalon sous mon nez.
Depuis l’arrivée de cet acheteur pour la propriété
familiale de papa, maman était complètement obsédée
par ça. Quand elle avait entendu pour la première
fois la somme que nous pourrions en tirer, elle avait
bien failli finir comme la tante Stana, toute bleue et
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les yeux exorbités. Elle avait commencé à ourdir un
million de projets, que nous pourrions réaliser avec
l’argent reçu. Parfois, elle n’arrivait pas à s’endormir le
soir, à force de tout calculer et recalculer. Il m’arrivait
de la surprendre assise à la table de la cuisine à cinq
heures du matin, à fumer cigarette sur cigarette en
secouant la tête. Elle s’était imaginé tant de choses que
dès le départ, il lui manquait déjà plusieurs milliers
de marks. Ensuite, le matin, frustrée et en manque de
sommeil, elle reprochait à papa de ne pas être comme
le voisin Milan, qui était né sur une terre où avaient
récemment débuté les travaux de construction de l’au-
toroute, ce qui lui avait valu une coquette indemnité
d’expropriation. En outre, elle redoutait que la famille
de papa, avec laquelle nous devions partager le fruit
de la vente, nous arnaque sur notre part, et que nous
nous retrouvions Gros-Jean comme devant.
À ce propos, pour ce qui est du reste de ma famille,
vous aurez l’occasion de faire leur connaissance dans
la suite de l’histoire. Tant que nous en sommes encore
au début, je vous épargnerai les explications sur qui
est quoi par rapport à qui dans ma famille, parce
qu’on n’en finirait pas, et que ce n’est pas si important
que ça. Il vous suffit de savoir que nous avons tous en
commun dans notre arbre généalogique mémé Vida,
seul membre de la famille à être rentrée de camp en
1945, qui trouva son village et sa maison familiale
réduits en cendres, et fit construire en briques de
terre crues une nouvelle maison, précisément celle
qui, avec le terrain, est l’objet de la fameuse vente.
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Outre nous trois, ont également des droits sur l’argent
de la vente le cousin Stojan et sa fille Mimi ; tante
Mileva, son mari tonton Loir et leurs fils ; le Pope et
sa femme la Popesse, et l’oncle Radomir. Quant à la
défunte tante Stana, comme vous avez déjà eu l’occa-
sion de l’apprendre, un morceau de poulet pané s’est
interposé entre elle et le magot.
Enfin, ce n’est pas le moment d’entrer dans les
détails. Tout simplement, que voulez-vous que je
vous dise, il était complètement vain d’argumenter
avec maman. Si j’avais continué à protester, elle m’au-
rait probablement catapultée par la fenêtre.
Voilà ce que je me disais : les obsèques de tante
Stana commençaient relativement tôt, à onze heures,
on pouvait vraiment boucler ça rapidement, en deux-
trois heures, déjeuner funéraire compris. Et étant
donné que le cousin Stojan conduisait comme un
malade, je pourrais être rentrée à la maison pile avant
le début de ma série policière préférée. Et si j’avais
de la chance, je pourrais même arriver à temps pour
la fin de la rediffusion de l’épisode d’aujourd’hui. Je
me consolais comme ça, l’un dans l’autre, l’enterre-
ment de tante Stana ne devrait pas bouleverser outre
mesure mon train-train quotidien. Bien entendu, à
ce moment-là, je croyais encore naïvement que les
choses auxquelles ma famille était mêlée pouvaient se
dérouler selon un plan et un programme bien établis.
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3
Il n’était même pas huit heures du matin quand le
cousin Stojan gara sa vieille Golf II rouge déglinguée
devant notre immeuble. Il donna d’abord deux coups
de klaxon brefs, puis un long, puis encore deux brefs.
Je suppose que c’était son code Morse personnel, par
lequel il m’enjoignait de sortir illico, car il n’avait pas
l’intention de m’attendre longtemps.
Maman, se cachant derrière les rideaux, jeta un
coup d’œil par la fenêtre pour vérifier.
« Le voilà, la teigne est arrivée », siffla-t-elle entre
ses dents avant de postillonner sur le côté. Les rela-
tions entre maman et le cousin Stojan s’étaient
brutalement dégradées l’année précédente, quand
la chaufferie centrale de la ville s’était retrouvée à
court de mazout en plein cœur de l’hiver. Le cousin
Stojan nous avait livré cinq mètres cubes de bois,
mais maman l’avait accusé de nous avoir arnaqués
d’au moins un mètre cube, et de nous avoir refilé
non du hêtre, mais un bois de moindre qualité qui
ne brûlait pas et ne faisait que rendre de l’eau. Le
cousin Stojan avait réagi aux insultes de maman, qui
le taxait d’escroc, en la traitant ouvertement de tous
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les noms. Puis maman avait surenchéri, et ainsi de
suite, le tout à l’avenant.
Quoi qu’il en soit, nous étions toutes les deux
réveillées depuis six heures du matin. Maman s’était
ruée dans ma chambre, avait remonté les volets rou-
lants, même s’il faisait encore nuit dehors, et m’avait
tirée du lit. Elle m’avait fait un café noir bien fort, et
m’avait réitéré une énième fois ses conseils et recom-
mandations : quelle attitude adopter avec la famille,
quoi leur demander, comment répondre à telle ou
telle question, et quelles informations mémoriser
pour les lui transmettre.
Quand le cousin Stojan était arrivé devant notre
immeuble, j’étais déjà habillée et prête à partir. J’avais
enfilé mon manteau noir et j’étais en train d’attraper
mes boots, qui n’avaient même pas eu le temps de
sécher de la pluie de la veille, quand maman se maté-
rialisa dans mon dos.
« Ça va pas la tête ! Tu veux ruiner tes bottines
toutes neuves ? Tu te rends compte des quantités de
boue qu’il y a là-haut, au village ? » s’indigna-t-elle,
se hâtant d’ouvrir le placard à chaussures. Elle faisait
passer d’une main à l’autre de vieilles chaussures et
pantoufles que plus personne ne portait.
Dans notre appartement, les choses entraient, mais
ne ressortaient presque jamais. Nous gardions tou-
jours quelque chose pour « Dieu nous en garde ». On
ne va pas jeter cette vieille lampe à pétrole, et si, Dieu
nous en garde, il y a des restrictions d’électricité ; on
ne va pas jeter le vieux poêle à bois, et si, Dieu nous
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en garde, ils nous coupent le chauffage ; on ne va pas
jeter ces vieux vêtements, et si, Dieu nous en garde, la
guerre éclate, on sera bien contents d’avoir ces vieux
pulls mangés aux mites. C’est probablement guidés
par cette même logique que nous avions gardé les
vieilles bottes en caoutchouc achetées par grand-mère
dans les années cinquante pour participer à une bri-
gade de travail de la jeunesse, et construire une voie
ferrée ou un immeuble.
« Mais c’est très bien, ça ! Regarde-moi cette qua-
lité, c’est du vrai caoutchouc, pas comme les chinoi-
series en plastique qu’on a aujourd’hui. » Elle les
malaxait d’un air satisfait, s’émerveillant de leur
élasticité, mais le cousin Stojan klaxonna à nouveau,
cette fois-ci trois coups brefs, un très long et à nou-
veau trois coups brefs, ce qui fit tressauter la paupière
droite de maman.
« Qu’est-ce qu’il a à s’énerver celui-là, monsieur
peut bien attendre un peu », siffla-t-elle d’un ton
mauvais.
Elle se mit ensuite à jauger mon manteau. Je pense
qu’elle faisait intentionnellement durer le plaisir,
pour faire enrager le plus possible le cousin Stojan.
« Ton manteau, là, c’est tout fin, ça couvre rien,
tu vas te les geler là-haut, quand ça se met à souf-
fler de partout. Tu ferais mieux de mettre le blouson
de papa. » Elle prit une veste bleu foncé qui pendait
au porte-manteau du couloir comme un chat mort,
et que personne n’avait touchée depuis des années,
encore moins portée. Elle était pleine de poussière,
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et il aurait probablement mieux valu la battre comme
un tapis d’abord.
« Maman ! protestai-je.
— Quoi maman ?! Rien maman ! Je lui ai acheté
ce blouson quand il était encore mince comme un fil,
regarde, il est pile à ta taille. »
Elle attrapa la veste, la secoua un peu, un nuage
de poussière s’éleva, maman eut une petite quinte
de toute, puis elle me l’enfila comme si j’étais une
mioche de trois ans.
« Regarde, tu n’es pas mal du tout », lança-t-elle
d’un ton satisfait.
Je contemplai mon reflet dans le miroir. Elle avait
raison, je n’étais pas mal. J’étais pitoyable. Mais je
n’avais plus le temps de méditer sur mon apparence,
le cousin Stojan s’était endormi sur le klaxon, et nul
besoin d’être spécialiste en déchiffrage du morse pour
comprendre qu’il était à bout de nerfs, et que si je ne
sortais pas dans la seconde, il viendrait me chercher
personnellement en me traînant par la capuche. Je
pense même que c’était ce que maman espérait, pour
pouvoir ensuite entrer en scène et faire tout un scan-
dale. Les situations conflictuelles, c’était sa nourriture
spirituelle.
Je bondis dans la Golf, et en guise de salut, le cou-
sin Stojan se mit à ronchonner qu’il avait attendu des
plombes, et qu’à cause de moi, nous allions être en
retard à l’enterrement de tante Stana. Il était intaris-
sable, déblatérant que c’était tout ce qu’il méritait, à
s’être proposé de m’emmener comme un imbécile. Et
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ensuite, histoire d’empirer les choses, je commis une
erreur stratégique, j’attrapai la ceinture de sécurité,
ce qui acheva de vexer le cousin Stojan.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu crois que je ne sais pas
conduire ? tonna-t-il en levant le nez, avant de balayer
le problème du revers de la main. De toute façon, tu
ne peux pas t’attacher, cette connerie de ceinture est
bloquée depuis un siècle. »
Le cousin Stojan n’avait pas changé depuis la der-
nière fois que je l’avais vu. C’était toujours le même
petit homoncule perdu dans son blouson de cuir
marron trop grand, avec un col en castor râpé, qu’il
portait certainement depuis une bonne vingtaine
d’hivers. Il avait la tête disproportionnellement grosse
par rapport au corps, même si c’était avant tout une
illusion d’optique. La responsable en était sa touffe
de cheveux drus, du crin qui ne poussait pas mais
jaillissait littéralement de sa tête. Les autres hommes
commençaient à perdre leurs cheveux dès le début
de la trentaine, mais les siens semblaient devenir de
plus en plus robustes et épais d’année en année. En
revanche, à la place des cheveux, le cousin Stojan
perdait ses dents. À son quarantième anniversaire, il
avait déjà des prothèses aux deux mâchoires. Même si
ses cheveux, bien entendu, n’avaient rien à voir avec
sa dentition pourrie, il les haïssait du fond du cœur, et
ne perdait pas une occasion de dire qu’il aurait troqué
avec joie le moindre de ces poils inutiles sur sa tête
contre ne serait-ce que deux dents.
Il se passa la langue sur les lèvres, enclencha la
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première et appuya sur l’accélérateur. La Golfette,
comme il la surnommait affectueusement, trembla
et rugit. Nous démarrâmes, laissant dans notre sil-
lage un nuage de fumée. À dire vrai, la Golfette du
cousin Stojan était dans un tel état qu’elle aurait été
davantage à sa place dans un musée que sur les routes.
Enfin non, qu’est-ce que je raconte, quel musée, ce
sont les belles pièces qui finissent au musée, il aurait
fallu envoyer sa voiture à la casse. Les roues étaient
branlantes, la carrosserie rongée par la rouille, et le
revêtement des sièges complètement élimé sentait le
moisi.
« Mais c’est quoi ces embouteillages de merde,
putain ! » hurla-t-il en klaxonnant et en appuyant sur
l’accélérateur.
Il était manifestement dans un état de délire
avancé. Il se croyait au volant d’une Jaguar. Il pre-
nait les virages à toute vitesse et conduisait en zig-zag,
coupant la ligne blanche, doublant les tracteurs et évi-
tant les nids-de-poule sur la chaussée. À un moment,
la poignée en plastique au-dessus de la portière, à
laquelle je m’agrippais désespérément, rendit l’âme et
tomba, et je passai le reste du trajet à brinquebaler de
gauche à droite, comme la caisse pleine de pommes
pourries qui se trouvait sur la banquette arrière.
« On a importé d’Allemagne et d’Autriche toutes
les merdes possibles, que des bagnoles bonnes pour la
casse ! Regarde-moi ces poubelles. Ah ça, aujourd’hui,
le premier débile venu a une voiture, alors que moi,
quand j’ai acheté cette Golf toute neuve, tout juste
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sortie de l’usine, ils roulaient encore en charrette ! »
Il ne regardait plus la route devant lui, il ne tenait
même plus le volant. Il agitait fougueusement les bras
en criant. « Et ces nouvelles caisses, là, mais ça ne
vaut rien ! Tu sais, il n’y a pas de meilleure voiture
que ma Golfette ! Elle ne m’a jamais fait faux bond,
jamais ! Avec les bagnoles aujourd’hui, tu ne peux rien
faire sans ordinateur. Une puce tombe en panne, et
c’est foutu, tu dois payer une fortune à ces nouveaux
mécaniciens de mes deux ! Alors que ma Golfette, un
tank pourrait passer dessus, un peu de scotch et hop,
ça repart. »
Il bavassait sans discontinuer. Il ne s’arrêtait que
de temps en temps pour reprendre son souffle, puis
reprenait de plus belle. Sur mon visage, les goutte-
lettes de sueur se mêlaient à ses postillons. J’essayai
de lui dire de ralentir, mais le seul son que je réus-
sis à faire sortir de ma gorge s’apparentait au borbo-
rygme indéterminé d’un garçon dont la voix aurait
tout juste commencé à muer. Contrairement à moi,
le cousin Stojan avait l’air on ne peut plus détendu.
Manifestement, l’énorme croix en bois qui oscillait,
pendue au rétroviseur avec le sapin désodorisant, lui
insufflait toute l’assurance du monde.
Le cousin Stojan avait vu Dieu en mai 1992,
quand, après de longues années d’attente et d’espé-
rance, il avait enfin été nommé au poste de contre-
maître dans la société où travaillait aussi mon père. Le
précédent avait quitté la ville du jour au lendemain
dans un convoi de réfugiés, et ils avaient appelé le
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cousin Stojan, qui venait juste de rentrer de l’équipe
de nuit, pour lui dire de revenir de toute urgence à
l’usine. Quand il avait su de quoi il retournait, il avait
sauté la tête la première dans sa meilleure chemise,
regardé vers les cieux et s’était écrié : « Dieu existe,
je le savais ! » Même après la faillite de l’entreprise,
alors qu’il s’était lancé dans un business de répara-
tion de tronçonneuses, de moulins à café, et même
de parapluies, dans sa tête rien n’avait changé. Il était
resté le contremaître exalté qui, en chemise blanche,
neuve, bien que mal repassée, réservée aux grandes
occasions, s’était assis au massif bureau en bois, avait
soulevé le combiné du téléphone, appuyé sur le zéro
pour un appel sortant, et commandé d’une voix de
chef à la secrétaire un café turc bien fort et un verre
de Vinjak4.
C’est ainsi qu’à présent, tenant le volant d’un seul
coude avec la même belle assurance, il avait sorti de
quelque part sous son siège un sandwich. Il déchira
le papier aluminium qui l’entourait et mordit sau-
vagement dedans. Tenant à présent le volant de son
seul genou droit, il attrapa dans le vide-poches de
la portière une bouteille de mayonnaise XXL. Il la
secoua, l’agitant de haut en bas, renversa la tête et
déversa dans son organisme, à ce qu’il me sembla,
plusieurs litres de la sauce jaune et visqueuse. Il lut-
tait encore avec sa première bouchée quand soudain,
surgissant de nulle part, un agent de la circulation
bondit devant nous.
Le cousin Stojan écrasa la pédale de frein de toutes
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ses forces, mais il fallut à la Golfette une bonne
dizaine de mètres pour s’arrêter enfin. Je fus projetée
en avant, me cognai la tête au pare-brise, faillis m’éva-
nouir sous le choc, mais le cousin Stojan poussa un
hurlement si strident que je revins immédiatement à
moi. Je crus qu’il s’était arraché le bras, mais il s’avéra
que c’était bien pire que ça. Son sandwich était tombé
à ses pieds.
« Bordel, mais d’où il vient, ce con ! » Le cousin
Stojan, en sueur, jetait des coups d’œil inquiets tan-
tôt au policier qui se rapprochait dans le rétroviseur,
tantôt à son sandwich décomposé.
« Bonjour. » Le policier effleura d’un bref mouve-
ment de la main son képi, qui était légèrement pen-
ché sur la droite, et ajouta : « Permis de conduire et
papiers du véhicule. »
Le cousin Stojan abattit le pare-soleil au-dessus de
sa tête, et une avalanche de petites merdes se déversa
dans la Golfette. Il eut toutes les peines du monde,
entre les contraventions de parking chiffonnées et
les serviettes en papier grasses d’où s’échappaient des
miettes de burek5, à trouver sa carte grise et son per-
mis de conduire.
« Voilà, tenez. » Le cousin Stojan battit aimable-
ment des cils et poussa les documents vers le poli-
cier par la fenêtre à peine ouverte. « Excusez-moi, je
ne peux plus baisser la vitre, il y a un truc qui s’est
coincé. Je l’ai amenée chez le garagiste, ils ont tout
démonté, mais rien. Je ne peux ni la remonter, ni la
baisser. »
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Le policier n’avait pas l’air particulièrement inté-
ressé par les péripéties de la vitre de la Golfette.
« Stojan, Stojan, dit-il en contemplant d’un air
pensif la carte grise du cousin Stojan, vous rouliez
vingt kilomètres au-dessus de la limite autorisée.
— Qui ? Moi ?! » Le cousin Stojan secouait fréné-
tiquement la tête. « Regardez-moi cette poubelle ! Je
peux à peine atteindre les cinquante à l’heure !
— Je sais juste ce que le radar a enregistré, répliqua
le policier en haussant les épaules.
— Et il est où ce radar ? Où ? Et où est-ce que
vous avez vu des panneaux de limitation de vitesse ? »
Le cousin Stojan avait l’air choqué d’apprendre
l’existence sur les routes de radars et de panneaux de
signalisation.
« Le radar est là, tout comme le panneau de limi-
tation de vitesse. Si vous n’aviez pas roulé aussi vite,
vous l’auriez peut-être vu », ajouta le policier, et son
regard erra quelque part au loin sur la route.
Nous plongeâmes dans un profond silence. Le poli-
cier était perdu dans ses pensées, le cousin Stojan se
passait la langue sur les lèvres, et je regardais s’étaler
sur mon genou une énorme tache de gras après que,
par malchance, une goutte de mayonnaise avait atterri
sur mon pantalon. De temps à autre, on entendait
crisser les freins d’une voiture ou d’un camion qui
avait aperçu au dernier moment l’homme en uni-
forme bleu.
« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? demanda le
cousin Stojan, craquant le premier.
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— Je ne sais pas, Stojan. Tu proposes quoi ? »
répondit le policier en soupirant.
Le policier avait l’air d’un homme que tout ce petit
jeu ennuyait au plus haut point. Tous les jours la
même chose. Il arrêtait une voiture pour excès de
vitesse, et le chauffeur assurait qu’il ne roulait pas
vite. Ils accusaient tous systématiquement le radar
mal réglé, puis atermoyaient, et qu’est-ce qu’on fait
maintenant, et comment on fait. Toujours le même
scénario. Il avait sincèrement envie de quelque chose
de nouveau, quelque chose de différent. Si au moins,
une fois dans sa carrière, une voiture ne s’arrêtait pas,
qu’elle filait devant lui à toute vitesse. Alors, il allu-
merait son gyrophare et se lancerait à ses trousses. Il
s’imaginait, après une course poursuite infernale et
un authentique jeu du chat et de la souris, finir par
arriver à faire quitter la chaussée à l’automobile du
fuyard, droit dans le ravin, et après quelques tonneaux
spectaculaires, elle disparaissait dans une explosion de
tous les diables. Comme dans le jeu vidéo auquel son
fils de cinq ans jouait jusqu’à l’abrutissement. Mais
non. Personne n’avait de couilles dans ce pays, ils
essayaient juste de s’en tirer à bon compte.
« On pourrait s’arranger, entre gens de bonne
volonté ? » proposa à voix basse le cousin Stojan, et
le policier, d’un léger mouvement de la tête, lui fit
signe de sortir de la voiture.
Le cousin Stojan, tel un écolier appelé au tableau
alors qu’il n’a pas révisé, ouvrit la portière et s’extirpa
de la Golfette. Ils se rendirent à la voiture de police,
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habilement dissimulée derrière un panneau publici-
taire vantant les mérites d’une marque de pâté. Le
policier dit quelque chose, le cousin Stojan hocha la
tête en fixant le bout de ses chaussures, puis il écarta
les bras, comme quelqu’un qui a compris qu’il n’a
pas d’autre issue et qu’il est prêt à faire ce qu’il faut.
Le policier s’assit dans sa voiture, et le cousin Stojan
revint sur ses pas d’un air penaud.
« Tu as un peu d’argent sur toi ? demanda-t-il à
voix basse, me jetant un œil par la petite ouverture
de la vitre. J’ai juste un billet de 50. Je ne peux quand
même pas lui donner cinquante marks et lui deman-
der de me rendre la monnaie !
— J’ai juste dix marks », dis-je en sortant de ma
poche le billet que maman m’avait donné ce matin-là,
au cas où. C’était aussi tout ce que j’avais en poche.
« Parfait. Il n’y a pas besoin de plus. Dix marks, ça
suffit amplement. »
Il hocha la tête, passa le pouce et l’index par l’ou-
verture de la fenêtre, et le billet disparut dans son
poing comme dans un tour de magie.
« Je te les rendrai dès que j’aurai cassé mes cin-
quante », promit-il, puis il retourna vers la voiture
de police.
Il lança un regard prudent par la fenêtre du véhi-
cule, et quand la portière s’ouvrit, le cousin Stojan
déposa doucement le billet sur le siège à côté du poli-
cier. La portière de la voiture de police se referma,
et ce fut tout. Le cousin Stojan, écarlate, remonta
dans la Golfette. À peine avions-nous disparu der-
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rière le premier virage qu’il appuyait à nouveau sur
le champignon.
« Il m’a pris dix marks, le petit salaud ! Lui et sa
saloperie de radar ! Tu as vu où il s’est caché, cette
raclure ?! Derrière le panneau ! Et il piège les hon-
nêtes gens. Ces putains de dix marks, j’espère qu’il va
s’étouffer avec ! » Il criait et jurait, tout en doublant
en plein virage un camion chargé de grumes.
J’avalai ma salive et fermai un instant les yeux.
« J’ai su que c’était mal barré dès que j’ai vu qu’il
n’avait pas de cure-dents au coin de la bouche. Tu sais
ce que ça veut dire, le cure-dents ? » Il se tourna vers
moi, et continua à conduire sans regarder la route.
Je secouai la tête.
« Ça veut dire qu’il n’a pas petit-déjeuné, et qu’il
va à coup sûr te demander du fric. » Il agita les mains,
délaissant complètement le volant. « Quand il a un
cure-dents, il lui arrive de fermer les yeux, ou alors,
tu lui donnes un mark ou deux pour son café ! Mais
sans cure-dents, tu dois raquer dix marks minimum !
Dix marks, putain ! Tu sais combien de temps je dois
bosser pour gagner dix marks ? »
À cet instant, une Jeep qui arrivait en face se
déporta brusquement sur notre voie, et le cousin
Stojan dont, il faut bien l’admettre, les réflexes fonc-
tionnaient magnifiquement, braqua de toutes ses
forces le volant vers la droite. Les deux roues droites
de la Golfette sortirent de la route, évitant de peu une
collision frontale avec la Jeep. Nous nous arrêtâmes
sur le bas-côté, heurtant la rambarde juste au-dessus
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du ravin. Le temps de reprendre nos esprits, la Jeep
avait disparu depuis longtemps de notre champ de
vision.
« Non mais tu as vu ça ? S’il nous avait percutés,
on n’aurait même pas eu le temps de dire ouf ! » Le
cousin Stojan était visiblement à bout de nerfs. Il
tenait fermement le volant à deux mains, et secouait
la tête d’un air désapprobateur. « Et le mafieux dans
sa Jeep, là, il aurait rien senti. Il a des airbags et toutes
ces conneries ! J’ai raison ou pas ? »
Je hochai la tête, même si je n’avais pas la moindre
idée de quoi il parlait. Je claquais des dents comme
un squelette en plastique de salle de biologie.
« Pourquoi est-ce que j’ai combattu et saigné pour
ce pays ? Pour me faire tuer par des connards en jeep ! »
siffla-t-il entre ses dents en rallumant le moteur de
la Golfette.
Il ne me semblait pas que le cousin Stojan ait jamais
combattu ou saigné pour quoi que ce soit ou qui-
conque. À ma connaissance, il avait passé la dernière
guerre mobilisé à son poste de travail, précisément
en tant que nouveau contremaître de l’usine, et sa
mission consistait principalement à tenir le registre
des attestations que les ouvriers lui rapportaient du
Département militaire. La confirmation qu’ils avaient
bien répondu présents à la mobilisation, ou, si vous
étiez une femme, que votre mari ou votre fils majeur
n’étaient pas des déserteurs, et ne se cachaient pas
quelque part dans le grenier. Dans le cas contraire,
vous étiez licencié. Qu’est-ce que j’en sais, ça ne s’était
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peut-être pas passé comme ça. Le cousin Stojan était
peut-être vraiment monté à l’assaut des tranchées
adverses, parcourant le mont Igman enneigé pieds nus
pour jeter des couvertures sur les lucarnes des chars.
Je dois reconnaître qu’après ce rendez-vous manqué
avec la mort, je n’avais plus les idées très claires.
Il s’était remis à pleuvoir des cordes, et les nuages
étaient très bas. On distinguait à peine la route devant
nous. La Golfette dansait sur la chaussée humide et
glissante, et le cousin Stojan choisit précisément ce
moment-là pour recommencer à tripatouiller son
sandwich. Tenant le volant entre ses genoux, il net-
toyait le côté du pain qui avait touché le sol. Si jamais
j’en avais douté auparavant, j’étais à présent absolu-
ment certaine que nous n’arriverions pas vivants et
en un seul morceau. Je hoquetais comme un poisson
hors de l’eau. Mon cerveau, gélifié par la peur, ne
valait guère mieux que du fromage de tête. Sous mes
yeux, le long de la route, défilaient des petites cha-
pelles fraîchement construites de toutes les couleurs,
et des maisons abandonnées qui portaient, en rouge et
en majuscules, l’inscription à vendre. Et des millions
de mémoriaux de bord de route. De petites dalles en
marbre avec la photo, le nom et les dates de naissance
et de mort de la personne qui avait à cet endroit péri
dans un accident de la route. Probablement parce que
le chauffeur mangeait un sandwich en l’arrosant de
mayonnaise d’une bouteille XXL.
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4
Régulièrement, on apprenait dans les journaux le
décès d’une famille entière, à la suite de la collision
frontale de leur Golf II avec une grosse Audi aux
vitres teintées. « D’après la déclaration officielle du
porte-parole du ministère de l’Intérieur, les causes de
l’accident n’ont pas encore été établies », pouvait-on
lire. Cette phrase s’accompagnait en général de la sui-
vante : « En s’entretenant avec les témoins, notre jour-
naliste a appris que la collision aurait été provoquée
par le chauffeur de l’Audi, qui doublait une file de
véhicules en grillant la ligne blanche, à une vitesse de
180 km/h. » Les gens se contentaient de soupirer en
secouant la tête, sauf si, par le plus grand des hasards,
le conducteur de l’Audi était au nombre des victimes.
Alors, ils hochaient la tête, un sourire mauvais aux
lèvres, en répétant « bien fait », « si seulement ils pou-
vaient tous crever » et « ça leur fera les pieds ».
Cette fois-ci, les rubriques des faits divers devraient
se gargariser d’autres tragédies. Un retraité se jetterait
par la fenêtre de son appartement, un mari étran-
glerait sa femme, des lycéens battraient jusqu’au
sang leur camarade de classe, et les lecteurs, comme
• 47 •
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d’habitude, auraient l’écume aux lèvres et écriraient
sur Internet des commentaires du type : « il a bien
vécu, au moins », « ce n’est pas une grande perte »,
« elle l’avait sans doute mérité, la pute », « rétablissez
la peine de mort ! », « c’est à cause de gens comme
vous qu’il y a eu la guerre », « tout ça, c’est encore
un grand complot judéo-maçonnique ». Mais je le
répète, ce sont là d’autres événements, qui n’ont pas
grand rapport avec mon histoire. Le cousin Stojan et
moi, si l’on fait abstraction des péripéties avec le radar
camouflé derrière un panneau publicitaire, arrivâmes
sans trop d’embûches et en un seul morceau, sains et
saufs, à l’embranchement où bifurquait la route qui
menait au village.
Par-dessus le nom du village, inscrit sur un pan-
neau en bois de bric et de broc, était collé l’avis de
décès de la tante Stana. L’avis de décès était glissé
dans une pochette plastique transparente, ce qui
n’avait pas empêché la pluie de le détremper, si bien
que le nom de la tante Stana, ses dates de naissance
et de mort et la liste des endeuillés s’étaient mués en
lignes noires brouillées et ondulantes. Seule résistait
encore tant bien que mal la photographie sur laquelle
une tante Stana de vingt ans arborait un sourire
joyeux.
Le cousin Stojan considéra un certain temps l’avis
de décès en silence, puis il secoua la tête d’un air
désapprobateur.
« N’importe quoi, grommela-t-il en soufflant par le
nez. Ils n’avaient vraiment pas de photo plus récente ?
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Là, on dirait que c’est une jeunette qui est morte, et
pas une petite vieille. »
Il passa la première et la Golfette, dans un bruit
d’enfer, s’engagea sur la piste boueuse et défoncée
qui, à un angle de quasi 90 degrés, menait au village.
« Ils finiront bien par goudronner ce chemin avant
les prochaines élections ! Ils ont bétonné le moindre
trou, ils construisent des ponts au-dessus de ruisseaux
de merde, il n’y a que notre village qu’ils évitent !
Tout ça parce que ces débiles butés ne savent pas voter
stratégiquement ! Il faut voter pour ceux qui sont au
pouvoir. » Des gouttes de sueur perlaient au front
du cousin Stojan tandis qu’il luttait avec la Golfette.
Le trajet s’apparentait à un slalom de ski en montée.
« C’est le pouvoir qui goudronne, pas l’opposition !
J’ai raison ou pas ? »
Je hochai la tête, même si j’étais complètement
ailleurs. Au lieu de ses élucubrations sur le goudron
et la politique, toute mon attention avait été captée
par les paysages impressionnants que nous longions.
Partout, des ordures nous souhaitaient la bienvenue.
Des sacs plastique voletaient aux branches des arbres,
des bouteilles jaillissaient des buissons, et des tuyaux
émergeaient d’un trou au milieu de la route, accom-
pagnés d’un autre déchet non identifié qui survivrait
à l’espèce humaine. Les gens se débarrassaient de tout,
des vieilles machines à laver aux chaises et aux éta-
gères, en passant par les grenades à main et les car-
casses de voiture. Ils jetaient les ordures à la rivière,
les faisaient rouler en bas de la pente ou, s’ils vivaient
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en immeuble, les secouaient par la fenêtre, droit sur
le linge tout propre de la voisine.
La Golfette se hissa au sommet de la colline avec
ses ultimes miettes d’énergie. Le cousin Stojan se gara
devant notre maison familiale, coupa le moteur et
cligna plusieurs fois les yeux, incrédule.
« Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ?! » Il
désigna l’énorme barnum planté à côté de la mai-
son, puis se prit la tête entre les mains en apercevant
l’homme en tablier blanc qui, muni d’une cuillère en
bois de trois mètres, touillait la soupe dans un grand
chaudron. Pire, non loin du chaudron, un petit gar-
çon, qui pouvait avoir à peine dix ans, était accroupi
et faisait tourner un cochon à la broche. Il jura bru-
yamment quand un groupe de femmes affairées
dépassa la Golfette cahin-caha, chargées de bassines
en plastique dans lesquelles tintaient des assiettes et
des couverts.
Le cousin Stojan parvint à grand-peine à s’extraire
de la Golfette. Il se dirigea vers la maison, puis s’arrêta
brusquement, la main sur la poitrine, en apercevant
sous un vieux tracteur les jambes de tonton Loir.
« Sapristi ! » fut tout ce qu’arriva à dire le cousin
Stojan, et tonton Loir, que nous appelions ainsi à
cause d’une légende qui circulait dans la famille,
comme quoi il aurait avant la guerre gagné sa vie en
chassant les loirs en Slovénie, nous jeta un coup d’œil
et agita joyeusement la main dans notre direction.
« Mais où est-ce que vous étiez passés, bon sang
de bonsoir ?! Mileva était prête à lancer un avis de
• 50 •
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recherche ! » s’écria tonton Loir, encore coincé sous le
tracteur. Il lui fallut un certain temps pour s’en extir-
per et se relever. Quand il se fut redressé, nous vîmes
sur son front une grosse tache d’huile de moteur.
Vêtu d’un bleu de travail, ce qui était, il faut bien
l’admettre, un choix de tenue fort singulier pour un
enterrement, tonton Loir était déjà passablement
pompette.
Le visage du cousin Stojan rougissait à vue d’œil.
« T’as rien trouvé de mieux que de bricoler le trac-
teur maintenant », souffla-t-il entre ses dents, cachant
difficilement son animosité envers tonton Loir.
Le cousin Stojan ne le supportait plus depuis une
foire de village où tonton Loir avait réussi à si bien lui
bourrer la gueule que sur le chemin du parking et de
la Golfette il s’était égaré et était tombé dans un puits.
À moins qu’il ne se soit agi d’un trou plein d’eau de
pluie. Ça n’a plus d’importance. Quoi qu’il en soit,
tonton Loir n’avait pas pu le tirer de ce mauvais pas
tout seul, et comme dans le conte où le grand-père
veut arracher une betterave, il avait dû appeler à la
rescousse la moitié du village. Longtemps après cet
épisode, le cousin Stojan avait entendu résonner dans
son dos des « ho-hisse » hilares.
« Que veux-tu, Stojan, tante Stana est morte, ça, je
ne peux rien y faire, alors que le tracteur, au moins,
je peux le réparer, répondit tonton Loir en haussant
les épaules d’un air conciliant.
— Tu aurais pu choisir un autre jour ! » Les mots
sifflaient entre les fausses dents du cousin Stojan.
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Tonton Loir balaya la remarque du revers de la
main.
« Qui sait si je serai encore là demain. T’as bien
vu à quelle époque on vit, les gens tombent comme
des mouches », constata-t-il avant de prendre une
profonde inspiration et de souffler par le nez. Les
vapeurs d’alcool faillirent avoir raison de moi, et les
deux heures suivantes, je dus retenir ma respiration
comme ces femmes en Corée du Sud qui plongent
pour aller chercher des perles.
Le cousin Stojan se tourna vers le chaudron où
mijotait la soupe.
« C’est certainement Mileva qui a organisé tout ça,
je ne vois pas qui d’autre, siffla-t-il.
— Ah, ça, c’est elle qui a tout fait, mon cher
Stojan, elle a engagé les gens, elle a tout arrangé. Tu
connais Mileva, confirma tonton Loir, une satisfac-
tion et une fierté non dissimulées dans la voix.
— Je connais Mileva, je la connais même très bien.
Mais si elle croit que je vais participer au financement
de ces bacchanales, elle se trompe lourdement », cra-
cha le cousin Stojan avant d’obliquer vers la maison,
manquant de percuter un homme chargé d’une caisse
pleine de bouteilles de deux litres de sodas de couleurs
vives, de ceux qui vous laissent les lèvres rongées, les
dents teintées et le foie douloureux.
La porte d’entrée donnait directement sur le salon.
Il n’y avait pas une abondance folle de meubles, juste
une table carrée, deux canapés défoncés et, près de
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la porte menant à la chambre, un grand buffet bleu.
La décoration non plus ne vendait pas du rêve. Juste
un canevas – un paysage campagnard recouvert de
neige – accroché au-dessus de la porte de la cuisine,
et à côté une énorme horloge. C’était tout. Et, bien
entendu, sur la table, le cercueil de la défunte. Fermé.
Pile au moment où le cousin Stojan, tonton Loir et
moi entrions, quelqu’un commenta à voix basse que
la morte était horriblement défigurée, et que c’était
un spectacle insoutenable. Autour du cercueil, en
rang d’oignons, se tenaient des femmes en grand deuil
de la tête aux pieds. Elles avaient l’air plutôt maus-
sade, et quand elles nous aperçurent sur le seuil, elles
entonnèrent un chœur de gémissements et de pleurs.
L’une d’entre elles se mit même à appeler tante Stana
et à se frapper la poitrine de toutes ses forces. Ce sur
quoi le cousin Stojan se contenta de lever les yeux au
ciel en soupirant.
« Ça, c’est du Mileva tout craché. Qui sait combien
elle leur a promis. Eh, si elle croit pouvoir partager
les frais avec moi, elle se met le doigt dans l’œil ! »
grommela-t-il dans sa barbe en s’approchant du
cercueil.
Nous attendîmes que le cousin Stojan se signe envi-
ron trois cent quarante-cinq fois devant le cercueil de
tante Stana, peste deux cent cinquante-sept fois contre
les pleureuses et au moins autant dans sa barbe contre
la susmentionnée tante Mileva ; ensuite seulement,
nous entrâmes dans la chambre, où nous attendait
le reste de la famille. Sur le grand lit double, l’oncle
• 53 •
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Radomir était couché dos au mur, immobile. À côté
de lui, sur le lit, était assise tante Mileva, une perma-
nente toute fraîche sur ses cheveux d’un rouge éteint,
qu’elle avait plus courts sur le sommet de la tête, et
un peu plus longs sur la nuque, jusqu’aux épaules,
comme un footballeur allemand des années quatre-
vingt. Avec sa chemise en soie noire rentrée dans une
jupe en tweed noire, qui découvrait ses mollets vigou-
reux, et ses souliers déjà bien fatigués à l’épais talon
légèrement démodé, elle faisait l’effet d’une véritable
femme d’affaires. Une femme d’affaires balkanique,
s’entend. C’était d’ailleurs exactement ce qu’était la
tante Mileva. Fonctionnaire au réseau de distribution
d’électricité, elle était ce type de femme entreprenante
que l’on trouve dans chaque famille. La championne
pour régler les problèmes administratifs et autres.
Chacun d’entre nous pouvait mourir en paix, elle
s’occuperait de tout. Elle savait où l’on pouvait ache-
ter des cercueils en chêne bon marché mais néanmoins
de qualité, qui il fallait mentionner, et qui omettre
dans la rubrique « endeuillés » sur l’avis de décès, et
combien de couverts il fallait prévoir pour le repas
funéraire. Elle prenait également en charge les fian-
çailles, les mariages et les célébrations du baccalauréat.
Elle était la seule à connaître tout le protocole, ce qu’il
fallait faire, quand et comment. Mais elle était aussi
experte dans bien d’autres domaines. Par exemple,
si une femme voulait avoir un enfant mâle, la tante
disposait d’un calcul permettant de déterminer le sexe
du bébé en fonction de la date de conception. Elle
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savait aussi par cœur quelle infusion soignait quoi,
quelle plante médicinale devait être cueillie à la pleine
lune et combien de jours il fallait la garder dans l’eau
avant de s’en rincer les yeux pour arrêter une myopie
avancée. Et toutes sortes d’autres merveilles.
Dès qu’elle nous aperçut, tante Mileva lança les
offensives.
« Il ne veut pas se lever ! Il dit qu’il ne veut pas
aller à l’enterrement ! Tu entends ça, Stojan ? Mais
qu’est-ce qu’on va faire de lui ? Comment on va expli-
quer ça au village, qu’il n’est pas venu à l’enterrement
de sa propre femme ? Stana ne voulait pas d’obsèques
religieuses, qu’il dit. Non mais tu te rends compte, les
bêtises qu’il raconte ? Mon cœur va lâcher, je vous le
dis, ils n’ont qu’à m’emporter tout de suite au cime-
tière ! » criait-elle.
À l’autre bout de la chambre, dans la pénombre,
un soupir affligé vint ponctuer cette tirade. Deux sil-
houettes étaient assises sur le coffre de dot en bois. Le
Pope et la Popesse, vêtus de noir, la tête courbée, s’ap-
puyaient l’un contre l’autre en fixant obstinément le
sol, soupiraient et reniflaient. Le Pope, bien entendu,
n’était pas du tout pope, et par là-même, sa femme
n’était pas popesse, mais nous les appelions ainsi dans
la famille, car au début de la guerre, pour éviter de
partir au front, il avait décidé de s’inscrire en théolo-
gie. Même s’il n’avait pas passé le moindre examen,
il avait rencontré là-bas sa future épouse, une petite
femme dévote aux yeux bleu délavé qui vendait des
bougies et des calendriers religieux au kiosque devant
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le porche de l’église, et le surnom de Pope lui était
resté jusqu’à la fin des temps.
Le Pope aurait, soi-disant, été autrefois un mec
cool. Nous conservions dans notre album de famille
ses photos de jeunesse. Il arborait le style de John
Travolta dans le film Grease, vous savez, T-shirt blanc
moulant, blouson de cuir noir et cheveux gominés.
Maman m’a raconté qu’il jouait dans un groupe de
rock local, et qu’avant le début de la guerre, il avait eu
l’intention de partir à Londres pour y percer comme
musicien. Il est possible que rien de tout ça ne soit
la vérité. Les photographies sont parfois trompeuses,
et maman aime en rajouter. On peut raisonnable-
ment douter qu’un tel Pope ait jamais existé. Pâle et
maigrichon comme il est, le regard vide, il est tout
simplement impossible qu’il ait un jour été le genre de
mec auquel les femmes lancent leur soutien-gorge sur
scène. Quoi qu’il en soit, ce que je sais de source sûre,
c’est que le Pope travaille comme vendeur d’abon-
nements mensuels à la billetterie du réseau ville et
banlieue des transports publics. D’un autre côté, je
n’ai vraiment rien de particulier à vous raconter sur
la Popesse. À part peut-être qu’elle fait à peine un
mètre cinquante, qu’elle a le cou légèrement courbé
en avant, comme si elle était toujours en train de
s’excuser pour quelque chose, et qu’elle a les cheveux
tressés en une longue natte. À ce que j’en sais, elle
n’a jamais travaillé. Tante Mileva a une fois raconté
à maman, avant qu’elles deux ne se fâchent à mort au
sujet d’un aspirateur, que la Popesse allait à l’église
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au moins quatre fois par semaine, et qu’elle passait le
plus clair du reste de son temps à prier, allumer des
cierges et lire la littérature qui va avec.
« Ben alors ?! Pourquoi est-ce que vous restez plan-
tés là ? Levez-vous, venez par ici ! » tonna le cousin
Stojan.
La Popesse bondit sur ses pieds et courut vers le lit
où gisait l’oncle Radomir, butant au passage contre
mon épaule et manquant de me faire tomber à la
renverse. Manifestement, elle ne m’avait même pas
remarquée. Pour une raison mystérieuse, je devenais
parfois invisible. Les gens me rentraient dedans, per-
sonne ne me tenait jamais la porte d’entrée de l’im-
meuble, les chauffeurs de bus filaient devant moi en
pleine journée, même si j’étais debout devant l’arrêt
à leur faire de grands signes.
Le cousin Stojan repoussa brutalement la Popesse.
« Qui t’a dit de venir ?! s’écria-t-il en se retour-
nant vers le Pope, qui était encore assis sur le coffre,
immobile. C’est à toi que je parle, lève-toi et prends
Radomir par le bras. Puisqu’il ne veut pas se lever, on
va le sortir du lit de force. »
Le Pope se leva lentement et s’approcha du lit. Il
attrapa l’oncle Radomir sous l’aisselle, une entreprise
manifestement difficile, car l’oncle Radomir, même
s’il n’opposait aucune résistance, s’était complète-
ment détendu et avachi, le tira du lit et le planta sur
une chaise comme une marionnette.
« Il faut qu’il y ait un pope, un point c’est tout ! S’il
n’y a pas de pope, quelqu’un devra faire un discours,
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et qu’est-ce qu’on peut bien dire sur Stana ? Personne
n’a rien à dire sur Stana ! lança d’un ton énervé le
cousin Stojan à la face de l’oncle Radomir. Elle est
née, elle a vécu, elle est morte. Rien ! Là, au moins,
l’enterrement sera un minimum solennel. Un petit
quelque chose, au moins ! Tu comprends ? »
L’oncle Radomir avait l’air d’un homme qui ne
comprend rien, et le cousin Stojan l’attrapa par les
épaules pour éviter qu’il ne glisse de la chaise et
s’écroule par terre.
« Un enterrement sans pope, quelle idée ! Il ne
manquerait plus qu’on lui mette un vulgaire bout de
bois à la place de la croix ! s’insurgea tante Mileva en
secouant la tête.
— Ce bout de bois s’appelle une pyramide, inter-
vint tonton Loir, adossé au chambranle de la porte.
— Peu importe comment ça s’appelle, ça n’est
plus à la mode, c’est, à tout le moins, comment dire,
dépassé ! Est-ce que tu veux que tout le village te
prenne pour un taré ? s’écria le cousin Stojan, avan-
çant son argument massue.
— Et qu’est-ce que ça vient faire là-dedans, que
Stana voulait ci ou ça ? Ce sont les vivants qui enterrent,
Radomir, les vivants ! » renchérit tante Mileva.
L’oncle Radomir n’eut pas la moindre réaction,
même quand la tante Mileva lui retira son pull pour
lui enfiler une chemise noire. La Popesse redressa son
col, et tante Mileva, après que le cousin Stojan l’eut
remis sur pieds, lui passa un épais manteau de laine
noire.
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« Radomir, mais c’est quoi ce manteau, on dirait
que tu t’es battu avec une meute de chats, marmonna
tante Mileva d’un ton désapprobateur, lui enlevant
des poils et des miettes des manches.
— C’est bon, ça suffit, qu’est-ce que tu as à le
pomponner, il va pas à la noce. Allez, c’est parti »,
ordonna le cousin Stojan, et la tante Mileva approuva
d’un hochement de tête. Il fut ensuite convenu que
toutes les conditions étaient réunies pour commencer
les obsèques.
Nous nous alignâmes autour du cercueil. Tante
Mileva et le cousin Stojan prirent un air endeuillé de
circonstance. Tonton Loir piétinait nerveusement sur
place. Le Pope et la Popesse tenaient l’oncle Radomir
sous les aisselles. L’oncle Radomir oscillait d’avant en
arrière. Les pleureuses gémissaient. Je jetai un coup
d’œil à l’horloge. Malgré ce léger contretemps, dû
au refus de l’oncle Radomir de se lever du lit pour
se rendre aux funérailles de sa propre femme, nous
n’étions pas trop en retard. J’eus une pensée atten-
drie pour ma chambre, mon lit, ma couette et la télé
qui diffusait des séries policières, et un sourire furtif
illumina mon visage.
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5
Les enterrements sont avant tout un événement mon-
dain. En général, si les gens y vont, ce n’est pas parce
qu’ils pleurent le défunt, dans de nombreux cas, ils le
connaissaient à peine, non, ils veulent voir et être vus,
discuter, entendre les derniers potins, et les anciens,
tuer le temps. Et en prime, il y a le repas funéraire.
De ce point de vue-là, les enterrements sont peut-
être même mieux que les mariages. Après un mariage,
vous rentrez chez vous dévalisé. Non seulement vous
devez acheter un cadeau du genre lustre hors de prix,
mais il faut donner de l’argent pour la fleur au revers
de la veste, et pour la musique, et même pour payer
l’essence des ados du coin. Et ensuite, à un moment
donné, juste quand vous commenciez enfin à vous
détendre, les jeunes mariés viennent s’assoir à votre
table, genre pour se faire prendre en photo avec
vous, mais en réalité, c’est l’instant où tout le monde
attend de vous que vous sortiez une enveloppe avec
des billets et leur remettiez, avec le sourire et dans
la bonne humeur, l’équivalent de votre salaire men-
suel. Aux enterrements, personne n’attend rien des
invités. Ni mise en plis, ni chemise empesée, ni robe
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à paillettes trop serrée, ni chaussures inconfortables.
Le seul problème avec les enterrements, c’est qu’il n’y
a ni musique ni gâteau. Mais ce n’est pas vraiment
un inconvénient. D’ailleurs, il arrive souvent aux
mariages que le gâteau soit bon marché et pas terrible,
et que vous ayez encore les oreilles qui bourdonnent
trois jours après à cause de la musique de merde.
Si je vous raconte ça, c’est parce qu’à l’enterrement
de ma tante Stana, il y avait vraiment beaucoup de
monde. Les pleureuses et nous sept nous tenions en
silence dans le salon à côté du cercueil et écoutions
les voitures arriver. Tonton Loir se balançait nerveu-
sement d’une jambe sur l’autre comme un enfant et,
n’y tenant plus, il commença à supplier tante Mileva
de le laisser sortir, car il était soi-disant indispensable
qu’il aide les gens à se garer. Quand elle céda enfin, car
« c’était quand même mieux qu’il y ait quelqu’un pour
accueillir les gens », et lui donna le feu vert, il sortit en
trombe. Tante Mileva se tourna alors vers moi.
« Petite, va jeter un œil par la fenêtre, mais sans te
faire remarquer, et dis-nous combien de voitures tu
vois », me dit-elle d’un air conspirateur.
Je m’approchai prudemment de la fenêtre, m’ac-
croupis et passai un œil sous le rideau. Inutile de
vous préciser qu’épier de derrière le rideau était mon
domaine de spécialité. Maman m’envoyait régulière-
ment espionner les voisins. Qui était arrivé, à quelle
heure, avec qui, qui était parti une valise à la main,
qui avait jeté des choses par la fenêtre, qui avait vomi
bourré, et qui avait pissé devant l’entrée, qui avait
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chaleureusement salué qui, et qui craché derrière qui.
J’imagine que quand vous vivez dans des tours comme
les nôtres, genre, des millions d’appartements et trois
cent quarante étages, et où tout le monde se connaît,
alors, fourrer votre nez dans la vie privée d’autrui
devient une déformation professionnelle. Plus pré-
cisément, le concept de vie privée n’existe même
pas. Je vais vous raconter une histoire. Un de nos
voisins, dont je tairai le nom, était rentré du travail
rond comme une queue de pelle. Il s’était glissé dans
l’appartement sans que sa femme le voie ni l’entende,
et s’était faufilé dans la salle de bains. Il avait fait
couler de l’eau chaude et sauté dans la baignoire dans
l’intention de se rafraîchir, de reprendre ses esprits
et d’évacuer de ses pores la moindre trace d’alcool.
Il commençait à peine à se détendre, à fermer l’œil,
quand la porte de la salle de bains s’était brusquement
ouverte, laissant apparaître la voisine du premier. « Il
est bourré, bourré ! Je l’ai vu tituber par la fenêtre »,
criait-elle en appelant sa femme. Il ne savait pas ce qui
était le pire, le fait que sa femme allait le voir ivre, ou
le fait qu’il était allongé nu, comme sorti du ventre
de sa mère, exposé au regard de la voisine.
« Combien de voitures tu vois ? me lança tante
Mileva.
— Au moins vingt dans la cour, et encore autant
derrière le portail. » Je plissais les yeux pour mieux voir.
Et les voitures continuaient d’arriver, domptant à
grand bruit la pente et la piste boueuse. Tonton Loir
agitait les bras en s’égosillant comme une hôtesse de
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l’air sous coke. Il y en avait qui suivaient ses indica-
tions, et ils finissaient en général garés dans la gadoue.
Mais la majorité se contentait de le chasser d’un signe
de main furieux pour qu’il s’écarte de leur chemin,
menaçant de l’écraser sur-le-champ, et se garaient où
ils voulaient, bloquant le passage à ceux qui arrivaient
derrière ou écrasant les buissons décoratifs dans les
jardins des voisins.
« Oui, oui, y a beaucoup de gens qui sont venus,
on n’est pas une famille de pouilleux, constata tante
Mileva en hochant fièrement la tête.
— Ils viennent parce qu’ils ont flairé le cochon
grillé, ma chère Mileva, c’est tout », siffla le cousin
Stojan.
À cette remarque du cousin Stojan, tante Mileva
montra les dents. Le cousin Stojan, à part les fausses,
n’avait plus de dents, mais il sortit les griffes, et le
règlement de comptes put commencer. Le cousin
Stojan, lançant un regard mauvais aux pleureuses,
commença par lâcher quelque chose du genre que si
on lui demandait son avis « on ne gaspillerait pas du
fric dans des conneries », sur quoi tante Mileva éclata
d’un rire sonore et rétorqua que si on lui deman-
dait son avis, « il n’y aurait probablement même pas
de repas funéraire », puis elle fit une petite pause
et ajouta que de toute façon, « on ne lui avait rien
demandé ». Le cousin Stojan était indigné qu’on ne
lui demande rien, et il s’apprêtait à lui envoyer une
répartie cinglante, mais tante Mileva leva haut la tête
et annonça « d’ailleurs, si tu y tiens tant que ça, per-
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sonne ne t’oblige à donner le moindre sou pour l’en-
terrement ». Sur quoi le cousin Stojan fit remarquer
qu’il ne voyait pas pourquoi il donnerait le moindre
sou puisque « Radomir est là, en chair et en os, il
n’a qu’à assumer les frais d’obsèques de sa femme,
si moi j’avais une femme et qu’elle s’était étouffée,
je m’acquitterais bien volontiers de mon devoir en
payant ce qui lui revient ». Tante Mileva n’attendait
que ça, qu’il mentionne sa femme, et elle lui balança
une remarque acerbe sur le compte de son ex-épouse.
Après quoi le cousin Stojan bondit, manquant de peu
de renverser la table avec le cercueil de tante Stana.
« S’il vous plaît, calmez-vous, on est quand même
une famille ! » glapit la Popesse.
Heureusement pour cette famille, à cet instant, la
porte d’entrée s’ouvrit et les visiteurs déferlèrent dans
le salon. Les gens, comme le veulent la coutume et le
protocole, venaient nous serrer la main, nous prendre
dans leurs bras, nous embrasser et nous présenter leurs
condoléances. Ces mêmes gens sortaient ensuite dans
la cour où, sans la moindre retenue, ils s’interpellaient,
se saluaient bruyamment et se tapaient dans le dos.
On aurait dit la joyeuse réunion d’une vieille bande
d’amis à l’occasion du quarantième anniversaire de
leur baccalauréat. Ils essayaient de se rappeler quand
ils s’étaient vus pour la dernière fois. À l’enterrement
du défunt Mićo, emporté par une thrombose, à moins
que ce ne soit à celui de Milutin T., qui s’était scié
la jambe à la scie électrique ? Ils étaient incapables de
se mettre d’accord sur quel enterrement c’était. Ils
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riaient en maudissant copieusement l’âge et la sénilité.
Ensuite, ils se mirent à raconter comment la tante
Stana s’était étouffée. Ils s’attrapaient la gorge, c’était à
qui avait le plus d’informations sur la position et l’état
dans lesquels elle était quand l’oncle Radomir l’avait
trouvée sur le sol de la cuisine, à quoi ressemblait son
larynx, de quelle couleur était son visage, ses yeux
étaient-ils exorbités ou non. Puis le vent se mit à souf-
fler et ils levèrent tous les yeux au ciel, qui charriait
des nuages noirs, si bien qu’ils oublièrent momenta-
nément la défunte et que la conversation dériva sur le
thème incontournable du moment – la pluie.
Ces deux derniers mois, la pluie tombait sans dis-
continuer, jour après jour. Les informations répétaient
inlassablement combien d’hectolitres étaient tombés
ici et là, que tel ou tel record avait été battu, qu’il
était tombé plus en une nuit qu’en un mois entier.
Ensuite, les problèmes avaient commencé. D’abord,
toutes les évacuations d’eau avaient été saturées, puis
les nappes phréatiques avaient débordé, et enfin, les
rivières étaient sorties de leur lit. Chaque jour, nous
apprenions qu’un pont avait été emporté quelque part,
combien de maisons avaient été inondées, et comment
les gens grimpaient sur les toits et en haut des arbres
pour sauver leur peau. Les habitants des collines pre-
naient un malin plaisir à commenter que ça leur pen-
dait au nez, qu’ils n’avaient qu’à pas construire leurs
maisons au bord de l’eau, mais ensuite, la terre s’était
mise, en de spectaculaires glissements de terrain, à
engloutir des villages entiers, et les mines semées
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au petit bonheur la chance au cours de la dernière
guerre s’étaient mises à bouger, ainsi que les panneaux
annonçant « Danger – champ de mines ». Après ça,
plus personne n’avait eu envie de faire le malin et de
se réjouir du malheur des autres. C’était un véritable
cataclysme, contre lequel on ne pouvait plus que haus-
ser les épaules et secouer la tête d’un air impuissant.
Un vieil homme dans un manteau trop grand expli-
quait avec virulence que les responsables du temps
pluvieux n’étaient ni plus ni moins que les Américains.
« Ils veulent nous détruire, un point c’est tout ! Ils
n’y sont pas arrivés autrement, et ils se sont mis à nous
détraquer le climat ! » Les veines de son cou gonflaient
d’indignation.
Quelqu’un dans la foule éclata d’un rire sonore et
lança d’un ton moqueur que « bien sûr, les Amerloques
n’ont rien de mieux à faire que de s’occuper de nous »,
et le vieil homme devint tout rouge et se mit à trembler
de rage en réfléchissant à comment rabattre une bonne
fois pour toutes le caquet de Thomas l’incrédule. Sur
ce, le pope, le vrai, arriva enfin, et tout le monde se tut.
Tout se passa dans les règles. On sortit devant la
maison le cercueil de tante Stana, ainsi que l’oncle
Radomir soutenu par la Popesse et le Pope. Le pope,
le vrai, se plaignant d’être ce jour-là très pressé par
le temps, se mit immédiatement au travail, et les
femmes en grand deuil de la tête aux pieds se jetaient
à tour de rôle tantôt sur le cercueil, tantôt par terre
en gémissant, pleurant, priant et suppliant.
L’une d’entre elles, qui semblait réellement être en
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transe, se figea sur place, leva les bras au ciel et glapit :
« Stana, ma sœur, relève-toi, je t’en supplie, Stana,
donne-nous un signe que tu es en vie ! »
Je m’imaginai le chaos et la panique que ça serait si
tante Stana nous faisait vraiment signe depuis le cer-
cueil. Je fus prise d’un fou rire, admettez que ça aurait
été extrêmement drôle, mais comme ce n’était ni le
moment ni le lieu pour ça, je baissai la tête et m’effor-
çai de réfréner mon hilarité en fixant le bout de mes
bottes en caoutchouc. Je dus être secouée de violents
soubresauts dans cette entreprise, et la Popesse d’in-
terpréter ça de travers. Elle pensa sans doute que je
hoquetais de pleurs. Abandonnant l’oncle Radomir,
elle m’attrapa fermement la tête.
« Tu dois être forte ! Tu m’entends ? Forte ! » Elle
me serrait si fort les joues que ma bouche s’arrondit
comme celle d’un poisson.
La scène était si comique que je n’arrivais plus à
me retenir. Ça faisait trois ans que je n’avais pas ri, et
voilà, il fallait qu’un fou rire hystérique et contagieux
me prenne là, maintenant, au beau milieu de l’en-
terrement de tante Stana. Heureusement, la Popesse
me pressait vigoureusement la tête contre sa poitrine,
m’évitant l’humiliation publique. Ils étaient tous
convaincus que je sanglotais pour la défunte. Une
femme vint même me caresser le dos.
« Oh, ma bichette, faut pas se mettre dans cet
état-là… Quitte à s’étouffer, mieux vaut que les plus
vieux s’étouffent d’abord », me dit-elle d’un ton apai-
sant, et les larmes me montèrent bel et bien aux yeux.
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Quand la Popesse me délivra enfin de son étreinte,
j’étais tout ébouriffée, les yeux gonflés de pleurs.
Quand le pope, le vrai, eut enfin fini son travail,
tante Mileva se plaça résolument devant lui pour
s’adresser à l’assemblée. Elle expliqua d’une voix forte,
claire et précise, pour que tout le monde l’entende,
comment former le cortège qui devait se diriger vers le
cimetière. Elle regarda avec satisfaction la masse indis-
ciplinée se muer en une file bien ordonnée, « deux par
deux », comme s’ils allaient en sortie scolaire, puis elle
donna l’ordre de monter le cercueil de tante Stana sur
la charrette à cheval du voisin Petar.
Le voisin Petar était le seul au village à avoir un
cheval et une charrette, et en conséquence ils servaient
à accomplir les tâches les plus diverses, y compris le
transport des défunts jusqu’à leur dernière demeure.
Les autres villageois n’avaient même pas de chat,
sans parler de vaches, de cochons ou de poules. Ils
en étaient tous, y compris l’oncle Radomir et la tante
Stana, arrivés à la conclusion qu’il était plus avanta-
geux d’acheter de la viande, du lait et des œufs que
de s’embêter à élever des animaux domestiques. Cela
exigeait beaucoup de travail, se lever à l’aube, les nour-
rir, payer le vétérinaire si l’animal tombait malade et
ainsi de suite, et il était bien plus facile de s’acheter à
manger. Les étables et les poulaillers vides avaient été
reconvertis pour d’autres usages. Un voisin avait ainsi
transformé son ancienne porcherie en atelier de pein-
ture, où il peignait des jours durant des natures mortes
et des scènes représentant la vie rurale d’antan. Il était
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une sorte de Brueghel local jusqu’à ce que son fils
aîné, qui trouvait ses barbouillages pas très orthodoxes,
n’ait mis fin à ses élans artistiques d’un coup de hache
émoussée en plein milieu du front. Après ça, la seule
activité à avoir subsisté était distiller la rakija. Les gens
passaient leurs journées accroupis à côté de l’alambic,
à agiter des bouteilles et à se vanter de qui avait la plus
forte et la meilleure. Voilà comment il n’était resté
au village qu’un seul cheval et une seule charrette,
sur laquelle on avait monté le cercueil de tante Stana.
Tante Mileva était occupée à donner les dernières
instructions sur la bouteille de rakija qu’il fallait
emporter au cimetière, sur le koljivo6, les bougies et
le seau de charbon qui devait nous attendre sur le
seuil, quand le cousin Stojan l’attrapa par le coude.
« Comment on va faire pour Radomir ? » Il désigna
d’un signe de tête l’oncle Radomir, qui était littéra-
lement pendu à l’épaule du Pope. « Qui va traîner le
vieux dans la montée jusqu’au cimetière ? Pas moi,
je te préviens, j’ai la colonne vertébrale en vrac. »
Tante Mileva jeta à coup d’œil à l’oncle Radomir
et poussa un profond soupir.
« On va l’asseoir à côté de Petar, c’est la seule solu-
tion », dit-elle en faisant signe du regard à tonton Loir.
Tonton Loir s’exécuta sur-le-champ, attrapa l’oncle
Radomir par la taille et le hissa sur la charrette à côté
du voisin Petar, puis, même si ce n’était ni prévu ni
au programme, il s’assit lui-même à côté, tenant à la
main la bouteille de rakija pour le repos de l’âme de
tante Stana.
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« Mais qu’est-ce qu’il fout encore ? » siffla tante
Mileva entre ses dents, soufflant par les narines tel un
taureau qui s’apprête à transpercer le foie du torero.
Mais elle n’eut pas le temps de réagir, d’extraire tonton
Loir de la charrette et de le battre avec cette même
bouteille de rakija, car le voisin Petar secoua légère-
ment les rênes et le cheval se mit docilement à suivre
la file bien ordonnée, en tête de laquelle se trouvait le
Pope, qui s’était vu attribuer le rôle de porteur de croix.
« La combinaison Loir plus rakija, c’est un coup à
se retrouver à courir après le cercueil sur le chemin »,
commenta le cousin Stojan en regardant tonton Loir
enlacer l’oncle Radomir et lever la bouteille de rakija
en l’air, trinquant à la santé de forces invisibles.
« Je ne comprends pas comment il a pu mettre
la main sur cette bouteille. Qui était chargé de la
rakija ? » souffla rageusement tante Mileva tandis que
nous cheminions derrière la charrette.
« C’était pas la petite qui était censée la porter ? »
suggéra timidement la Popesse en me regardant par
en dessous.
Tante Mileva me fusilla du regard. Et de fait,
alors seulement, je me rappelai la bouteille de rakija
qu’elle m’avait donnée, soulignant que je ne devais
m’en séparer sous aucun prétexte, et surtout pas la
donner à tonton Loir, quoi qu’il me dise et me pro-
mette. Elle m’avait aussi fourré dans les bras le sac de
bougies. Mais à un moment, j’avais complètement
perdu la bouteille de vue, l’ayant laissée sans surveil-
lance, et ensuite, après avoir été prise de ce fou rire à
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un moment inopportun, j’avais aussi complètement
oublié le sac de bougies.
« Mais c’est pas croyable ! T’as aussi oublié ton cer-
veau en partant, ou quoi ? » siffla tante Mileva, et je
rentrai la tête dans mon manteau.
Sur ce, il se mit à pleuvoir. Une grosse goutte
s’écrasa tout droit sur le front de tante Mileva. Elle
s’arrêta, perdant complètement le fil de ses pensées,
et leva un regard inquiet vers le ciel.
« Le soleil réchauffera-t-il un jour à nouveau cette
terre ? » soupira-t-elle en tapotant ses cheveux spécia-
lement mis en plis pour l’occasion. La pensée que la
pluie puisse ruiner sa permanente la terrifiait au plus
haut point.
« Je vais vous dire, moi. Ça sert à rien de l’enterrer,
les os des morts vont pas tarder à descendre au village
à la nage », conclut le cousin Stojan.
À ces mots, la Popesse poussa un glapissement
inhumain et leva les yeux au ciel.
« Le ciel pleure pour notre Stana. » Elle eut toutes
les peines du monde à prononcer ces mots tant sa
gorge s’était serrée.
« Mais qu’est-ce que tu racontes, ça fait déjà des
jours qu’il pleut comme vache qui pisse, arrête un peu
tes conneries », rétorqua le cousin Stojan en crachant
par terre.
La Popesse tordit douloureusement les lèvres sous
cet affront mesquin. Je jubilais. Elle l’avait bien mérité,
cette sale cafteuse sournoise. À cause de sa langue de
vipère, si la pluie n’avait pas refroidi tante Stana, j’au-
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rais dû faire demi-tour en courant pour aller chercher
les bougies. Et vous comprendrez aisément le supplice
que cela représente si je vous explique que le relief
environnant ressemble à une barre de Toblerone, avec
le village et la maison de famille à une extrémité, et
le cimetière à l’autre. Courir d’un bout à l’autre est
épuisant et extrêmement désagréable. Je regardai la
Popesse avec un petit sourire triomphant, mais ses
yeux avaient changé de couleur, adoptant un rouge
menaçant. Je battis en retraite, enfonçant à nouveau
ma tête dans mon manteau.
Il pleuvait de plus en plus fort. Les gens dans le
cortège renâclaient de plus en plus bruyamment. Ils
maudissaient et le temps, et la défunte, qui n’avait
rien trouvé de mieux que de s’étouffer avec un mor-
ceau de poulet pendant ce déluge. Histoire d’empirer
les choses, à ce moment-là, une Jeep dépassa le cor-
tège, avec à son volant le pope, le vrai. Les projectiles
boueux fusèrent de sous les roues de la Jeep, nous
éclaboussant de la tête aux pieds. Ravi, le tonton Loir,
assis dans la charrette, leva en l’air la bouteille de
rakija pour le repos de l’âme en criant : « Ouaaais !
Fonce, le pope, fonce ! »
Tante Mileva pesta en constatant que son manteau
de vison noir était complètement maculé.
« Encore un peu, et ils diront les funérailles depuis
leur bagnole, commenta-t-elle d’un ton acide.
— Il ne faut pas dire ce genre de choses, ce n’est
pas bien, murmura la Popesse en essuyant dévotement
de la main une grosse éclaboussure sur sa joue.
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— Ah oui ? Et pourquoi est-ce que ça ne serait
pas bien, vas-y, dis-moi, je t’en prie », rétorqua tante
Mileva, furieuse à cause de son manteau de fourrure.
Les yeux de la Popesse s’étaient voilés, devenant
bleu foncé.
« Parce que voilà ce qui nous arrive quand on dit des
choses comme ça, expliqua-t-elle en secouant la tête.
Notre Stana ne voulait pas d’obsèques religieuses, et
regarde comment elle est morte. On ne plaisante pas
avec les choses divines, ça non. »
Le cousin Stojan était plongé dans ses pensées. Il
se grattait le menton.
« C’est ce que je dis toujours », acquiesça-t-il, et il
s’apprêtait à ajouter une réflexion profonde sur les
choses divines quand une autre voiture nous dépassa.
Contournant le cortège, Mimi s’était endormie sur
le klaxon en guise de salut. Le cheval poussa un hen-
nissement, et il s’en fallut de peu que nous ne nous
retrouvions vraiment à courir après le cercueil de tante
Stana. Nous n’évitâmes la catastrophe que par miracle.
Maintenant que Mimi a fait irruption dans l’his-
toire de manière si inattendue, il est de mon devoir
de vous la présenter. Et comme d’habitude, quand je
présente Mimi, je dois faire une pause. Parler d’elle
est tout sauf facile, surtout quand elle entre si ino-
pinément en scène. Ce pourquoi vous allez attendre
un peu, que je respire un grand coup et médite un
moment.
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6
Voilà, j’ai suffisamment médité, et je suis prête à
introduire Mimi dans l’histoire. Mimi, de son vrai
prénom Mirela, est la fille du cousin Stojan et de
son ex-femme Danka. Danka a largué son père, à
savoir le cousin Stojan, il y a de cela déjà un certain
temps, après avoir goûté aux charmes de l’indépen-
dance financière. Depuis, Mimi vit avec sa mère dans
un appartement luxueux, bien qu’à l’ameublement
plutôt kitsch, en plein centre-ville. Mais des goûts et
des couleurs nous ne discuterons pas. À la place, je
vais vous raconter comment Danka a réussi à atter-
rir dans un tel appartement. Danka travaillait dans
une usine de plaques d’acier laminées à froid, elle
était secrétaire au service juridique ou quelque chose
comme ça, mais ensuite, la guerre avait éclaté, plus
personne n’avait besoin de plaques d’acier laminées à
froid, et par conséquent, plus personne n’avait besoin
de Danka non plus. Pendant quelque temps, elle était
restée à la maison à se tourner les pouces en écoutant
le cousin Stojan, fraîchement nommé contremaître,
rabâcher à longueur de journée : « Y a que moi qui
travaille dans cette maison, on vit sur mon salaire,
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et toi, t’es même pas foutue de cuire les macaronis
correctement. Ils sont encore trop cuits, on dirait
de la bouillie ! » ou « Pourquoi t’as besoin d’argent ?
Pour des serviettes hygiéniques ? Mais t’en as acheté
le mois dernier ! » ou encore « Regarde-toi comme
tu te négliges, tu passes ton temps à glander sur ce
canapé, t’es pas une femme, t’es une serpillière ! », et
ainsi de suite. Il avait fini par lui sortir par les yeux et
par la déprimer au point que Danka avait décidé de
s’allonger dans la baignoire et de se couper les veines.
L’image du cousin Stojan à genoux dans la salle de
bains, en train de frotter son sang complètement coa-
gulé après l’enterrement, la réjouissait au plus haut
point. Mais c’est alors que quelqu’un avait sonné à
la porte et que la vie de Danka avait pris un autre
cours. C’était une de ses connaissances, qui lui avait
proposé de l’accompagner au marché de Subotica, où
on trouvait tout et n’importe quoi, des calbuts aux
cocottes-minute, pour acheter des vêtements et les
revendre plus cher sur le marché local. L’idée plaisait
bien à Danka, mais le cousin Stojan avait décrété
que c’était hors de question. « La place d’une femme
est à la maison, pour s’occuper de son mari et de son
enfant, et pas à bourlinguer sur les routes pour faire
de la contrebande », avait-il tapé du poing sur la table,
qu’on sache qui était le chef.
Danka était quand même partie. Elle n’avait pas
pris de valise, elle était tout simplement sortie ache-
ter des cigarettes et n’était pas rentrée. Le cousin
Stojan était hors de lui. Elle ne leur avait rien laissé,
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pas même une petite soupe, pas même ses macaronis
trop cuits. Rien. Lui et Mimi avaient été contraints
de manger des boîtes de pâté pour le petit-déjeuner,
le déjeuner et le dîner. En deux jours, la maison
s’était changée en un chaos indescriptible. Tout tra-
hissait l’absence de Danka. La vaisselle dans l’évier,
le linge sale en tas par terre dans la salle de bains,
même la poussière sur les étagères s’accumulait plus
vite et avec plus de zèle depuis son départ. Quand,
le septième jour, elle était enfin revenue, ce n’était
plus la même Danka. Elle avait jeté un regard en
direction de la pile de vaisselle dans l’évier et dit : « Si
vous pensez, votre altesse, que je vais laver ça pour
vous, vous vous trompez lourdement », et elle s’était
enfermée dans la chambre à coucher. Soi-disant, elle
aurait dormi trois jours, et quand elle s’était levée,
elle avait demandé ce qu’il y avait à manger, avalé
une boîte de pâté et annoncé qu’elle allait le lende-
main à son nouveau travail, un stand sur le marché
local qu’elle louait avec son amie. Cette fois-ci, le
cousin Stojan n’avait rien dit, espérant sincèrement
que leur affaire allait rapidement faire faillite, et se
préparant déjà à lui assener, d’un ton théâtral et
supérieur : « Je te l’avais bien dit, mais tu n’as pas
voulu m’écouter. » Mais en lieu et place, le business
de Danka tournait de mieux en mieux, si bien que
bientôt, elle eut même des employées, qui faisaient
le pied de grue sur le marché à sa place. Ensuite, elle
avait pris son indépendance et ouvert une boutique
dans le centre-ville, où l’on vendait des parfums dont
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l’emballage et les fragrances se distinguaient à peine
de ceux de l’original.
Par une chaude soirée d’été, Danka était rentrée
tard du travail. Ils avaient fait l’inventaire toute la
journée, elle était passablement fatiguée. Après avoir
balancé ses sandales et s’être effondrée dans un fau-
teuil, elle avait observé du coin de l’œil le cousin
Stojan, qui tripotait nerveusement un briquet en
regardant au journal télévisé un reportage sur la grève
à son usine à cause des 19 derniers salaires non versés
aux ouvriers. Elle n’avait pas le temps d’attendre la
fin du reportage.
« Stojan », avait-elle dit, et le cousin Stojan s’était
tourné vers elle.
Elle lui avait expliqué la situation par le menu. Elle
avait trouvé un appartement, en plein centre, haut de
plafond, une jolie rue calme avec des platanes cente-
naires. Le cardiologue Untel, qui avait quitté le pays
au début de la guerre et vivait à présent en Suède,
le vendait à bon prix. Bien entendu, il faudrait faire
des travaux. Les occupants précédents avaient, lors
de leur expulsion, arraché tout ce qui pouvait l’être,
même les interrupteurs. Mais rien d’irrémédiable.
L’appartement avait un potentiel incroyable. Quand
le cousin Stojan lui avait demandé quand ils déména-
geaient, elle avait renversé la tête et éclaté de rire. Elle
lui avait dit qu’il n’allait nulle part. En bref, elle avait
acheté l’appartement pour elle, c’était elle qui partait.
Eh oui, elle demandait le divorce, et elle emmenait
Mimi avec elle. Et c’est ici que s’arrête l’histoire de
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Danka et du cousin Stojan, et que commence celle
de David Copperfield.
Mais avant de me mettre à vous parler de David
Copperfield, je dois revenir un peu en arrière, à
l’époque où Mimi et moi étions les meilleures amies.
Nous étions inséparables. Nous partagions tout, et
nous avions un grand secret. Nous prévoyions de
fuguer et de partir faire un grand voyage autour du
monde. Afin de nous préparer pour cette expédi-
tion, nous feuilletions des heures durant mon Grand
Atlas scolaire. Le monde nous semblait immense,
incroyable, et le mieux dans tout ça, c’est qu’il n’at-
tendait que nous. Nous ouvrions une page au hasard
et criions les noms d’endroits et de villes inconnus
aux consonnances magiques.
« Vladivostok ! s’écriait Mimi.
— Popocatepetl ! » répliquais-je d’une voix suraiguë.
Mimi se mettait à glousser.
« Zanzibar, Cap de Bonne-Espérance, Oran »,
énumérait-elle à toute vitesse.
Je me laissais parfois tellement emporter au cours
de nos préparatifs que je dessinais du bout du doigt
des lignes invisibles sur les mers et les océans.
« On embarquera sur un bateau à Marseille, et
ensuite, direction l’Amérique du Sud ! exposais-je
mon plan.
— Mais moi, je veux d’abord aller à Cuba ! » Mimi
apportait ses modifications. « La nuit, je danserai la
salsa, et le jour, je roulerai des cigares sur la plage. On
gagnera notre vie comme ça.
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— Et quand on en aura assez de boire du lait de
coco, on continue, jusqu’au Pôle sud ! Je veux voir
des pingouins, ajoutais-je mes desideratas.
— Les pingouins, ça vit au Pôle sud ou au Pôle
nord ? » se demandait-elle en plissant le front, et étant
donné que c’était avant Internet, je sortais notre bible,
1000 questions, 1000 réponses.
Nous feuilletions le livre et, oubliant complète-
ment les pingouins, lisions sur de tout autres sujets.
« Champollion, quel nom bizarre ! » Je riais parfois
bêtement de tout et n’importe quoi. « Imagine que
tu t’appelles Mimi Champollion ! »
Mimi avait alors suggéré d’inventer nous aussi
notre alphabet.
« Quelque chose que même ce Champollion pour-
rait pas piger », avait-elle dit, et nous avions refermé
le livre, pris du papier et un crayon, et studieusement
commencé à inventer un alphabet inédit et complè-
tement révolutionnaire.
Pendant des mois, nous nous étions sans relâche
écrit dans notre langue. Je lui envoyais une lettre du
Japon. « Chère Mimi, nous avons dû fuir la Californie.
Ils ont découvert que mon mari était un espion. La
CIA est à nos trousses. Nous nous cachons à Tokyo,
ils ne nous retrouveront jamais ici », et Mimi me
répondait de sa villa ensoleillée à Nice, où elle ache-
vait son dernier roman. « J’en ai marre d’écrire ces
romans d’amour débiles, mais mon éditeur ne veut
rien entendre. Je ne peux plus rester ici ! Je pense que
je vais tout quitter et venir te rejoindre au Japon. »
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Ma réponse arrivait le soir même : « Ma chère Mimi,
ils ont arrêté John, je suis maintenant à Singapour.
J’adorerais te voir, mais je ne peux pas garantir ta
sécurité. »
Je vous parle de ces lettres de mémoire. Même si je
les conserve encore toutes dans une boîte à chaussures
sous mon lit, j’ai perdu, malheureusement, le papier
permettant de les déchiffrer. Elles ne sont plus à pré-
sent qu’un tas de hiéroglyphes incompréhensibles.
« Même Champollion y pigerait rien », comme dirait
Mimi.
Elle non plus, je suppose, n’a plus son papier avec
le code. J’étais là quand elle a jeté tous ses souvenirs
d’enfance. Le jour où elle a déménagé avec Danka,
elle s’est débarrassée de son album Panini, de ses
images en double des chocolats « Le Règne animal »7,
des serviettes en papier et même de l’album où ses
camarades de classe et du quartier lui avaient écrit des
poésies sur l’amour et l’amitié. « Je ne veux pas que
ça encombre mon nouvel espace de vie », a-t-elle dit.
Mimi, bien entendu, ne faisait que suivre l’exemple
de Danka, qui s’efforçait consciencieusement d’ef-
facer son ancienne vie. La veille du déménagement,
elle avait jeté toutes les photos en noir et blanc de son
mariage avec le cousin Stojan. Ces photographies,
après que les chiens errants étaient venus fourrager
dans la benne à ordures, avaient volé pendant des
jours autour de leur ancien chez-eux, saluant le voi-
sinage depuis les branches des arbres et se collant aux
semelles des passants.
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Et c’est là que commence l’histoire de David
Copperfield.
Après son déménagement, Mimi et moi avons cessé
d’être des sœurs siamoises. Nous avons arrêté du jour
au lendemain de vagabonder dans l’atlas, sans par-
ler de rêver de voyager ensemble, et l’encyclopédie
1000 questions, 1000 réponses a été remisée au fond
d’un placard. Les aventures du type Zanzibar et le
Cap de Bonne-Espérance n’étaient plus d’actualité.
Mimi était devenue obsédée par autre chose, comme
les ongles parfaitement manucurés. Bien entendu, ce
nouveau hobby était tout à fait incompatible avec
l’ascension de l’Himalaya, car que faire si vous vous
cassiez un ongle ? Elle commença à faire irruption
dans ma vie ici et là, au moment où je m’y attendais
le moins, et à faire toutes sortes de tours de magie.
Par exemple, elle claquait des doigts et arrivait sans
le moindre problème à me tirer de mon lit au petit
matin pour que je vienne lui tenir la main pendant
qu’elle se faisait tatouer sur l’épaule gauche un truc
du genre « Live, Love, Laugh ». Il lui arrivait aussi de
se servir de ses super pouvoirs pendant la nuit, et de
me traîner dans une boîte de nuit infâme à perpète les
oies, avant de s’évaporer sous mes yeux à la manière
d’un grand magicien. Je l’attendais, espérant sincère-
ment qu’elle finirait par revenir me chercher, jusqu’à
la fermeture. Je marchais pendant deux heures pour
rentrer à la maison, complètement gelée, et j’attrapais
une pneumonie. Je passais un mois malade à crever
au lit, jusqu’à ce qu’elle fasse à nouveau, comme tom-
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bée du ciel, irruption à la porte de ma chambre. Elle
sortait sa montre à gousset, la balançait une ou deux
fois sous mes yeux, et j’oubliais tout. Avec elle, j’avais
le sentiment de faire partie d’un vaste tour de magie.
Il y avait plus important que moi dans sa vie. Mimi
n’avait pas vingt ans quand elle avait été engagée
comme animatrice d’une sorte de quizz du dimanche
sur une chaîne de télévision locale. En réalité, elle
était plus une sorte de ficus. Les spectateurs appe-
laient, s’efforçant de deviner la bonne réponse à la
question qui apparaissait en bas de l’écran, et elle
répondait : « Mauvaise réponse. Vous aurez plus de
chance la prochaine fois », ou « Bravo. Restez en ligne,
la régie va vous expliquer comment récupérer votre
récompense ». Ça ne l’avait pas empêchée de devenir
une vraie star. Elle donnait sans arrêt des interviews,
et son visage souriant faisait tous les deux jours la
une tant des quotidiens sérieux que des magazines
féminins et des tabloïds. Elle surgissait également aux
endroits les plus improbables, sur les panneaux publi-
citaires vantant une marque de bière, des collants ou
des crédits immobiliers bon marché, mais également
l’ouverture de bibliothèques jeunesse ou de jardins
d’enfants privés.
Quand elle avait fait son apparition à l’enterrement
de tante Stana, nous en étions tous restés comme deux
ronds de flanc. C’était vraiment la dernière personne
au monde que vous auriez pu vous attendre à voir à
cet endroit. Mimi se fichait de la famille comme de sa
dernière chemise. Elle n’était pas le type de personne
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que l’on pouvait, contrairement à moi, contraindre
à faire quoi que ce soit. Je me frottai les yeux, mais
ils ne me trompaient pas. David Copperfield était
vraiment parmi nous.
Elle gara sa voiture devant le portail du cimetière
et en descendit prudemment pour ne pas salir ses
bottines dans la boue. Elle tendit la main pour voir
s’il pleuvait et hocha la tête d’un air satisfait, car par
miracle il s’était vraiment arrêté de pleuvoir. Elle se
tourna tout d’abord vers le pope, le vrai, qui sortait
du coffre de sa Jeep les accessoires nécessaires à l’en-
terrement ainsi qu’un grand parapluie bariolé portant
le logo d’une célèbre marque d’eau gazeuse.
« Bonjour, mon père », dit-elle d’un air solennel.
Ensuite seulement, elle se tourna vers nous, qui
venions d’arriver, complètement trempés et boueux,
devant le portail du cimetière. Elle salua le cousin
Stojan d’un signe de la main, fit la bise à tante Mileva,
mais superficiellement, si bien que la bise resta sus-
pendue dans les airs, tapota l’épaule de la Popesse et
hocha la tête en direction du Pope. Elle attendit que
l’oncle Radomir ait été extrait de la charrette et posé à
terre pour le prendre vigoureusement par les épaules.
« Oh, mon oncle, je suis si désolée », dit-elle, et ses
longs faux-cils firent clic-clac, effleurant son front.
L’oncle Radomir ébaucha un pas en direction de
Mimi, mais elle l’abandonna pour se tourner vers ton-
ton Loir, qui jouait des coudes pour s’approcher d’elle
et lui faire un baise-main.
« Tonton ! Quel gentleman ! » gloussa-t-elle.
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Tous, sans exception, la fixaient bouche bée,
oubliant complètement pourquoi ils étaient venus.
Les gens se donnaient des coups de coude en haussant
les sourcils. Une femme sortit même son téléphone
portable pour essayer de la prendre en photo à la déro-
bée. Mais le flash s’enclencha. Le cheval hennit, et
l’une des pleureuses sursauta, poussa un cri et tomba
à genoux. Ses collègues, se rappelant qu’elles étaient
là dans un but précis, se relancèrent dans les pleurs
et les supplications.
Mimi saisit l’occasion en experte, s’extrayant de la
foule pour m’approcher.
« Ma chérie, comment ça va, ça fait des lustres que
je ne t’ai pas vue ! » Elle me gratifia d’une bise sonore.
Puis elle cracha sur son index et se mit en demeure
d’effacer la trace de rouge à lèvres qu’elle m’avait lais-
sée sur le visage. Ça me rappela Danka. Cette femme
me plantait systématiquement une bise sur chaque
joue, puis elle crachait sur son index et se mettait
sauvagement à m’enlever les traces de rouge à lèvres,
qui ne peuvent en réalité disparaître qu’avec le temps,
avec les cellules mortes de la peau. Après les bises de
Danka, j’avais toujours les joues en feu.
Mais pour l’instant, je ne me souciais guère des
joues douloureuses. Je m’étais entraînée plusieurs fois
devant le miroir à lui balancer à la figure ce que je
pensais de ses apparitions-disparitions. Je pris une
grande inspiration, sentis mes poumons se dilater,
mais je me dégonflai brusquement. Comme un bal-
lon. Je n’étais pas d’humeur à lui faire la leçon. Après
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tout, ce n’était ni le moment ni le lieu pour ce genre
de choses, et devant son grand sourire, je me sentais
passablement désarmée. Mimi avait ce pouvoir de me
transformer en un chiot joyeux et obéissant.
« Ça va, fut la seule chose que j’arrivai à dire.
— Tu as une mine superbe, comme une petite
fille. Tu n’as pas changé », pépia-t-elle en jaugeant
mon manteau trop grand et mes bottes en caoutchouc.
Mimi non plus n’avait pas changé. Elle ressem-
blait à une enseigne lumineuse rotative à Las Vegas.
Ou plutôt, à toutes les enseignes lumineuses rotatives
de Las Vegas rassemblées. Ça me faisait mal de le
reconnaître, mais Mimi avait vraiment fière allure,
comme une de ces Barbie édition limitée hors de prix
qui sont le rêve de toutes les petites filles. Elle avait
de longs cheveux blonds parfaitement lisses. Aucune
femme n’était en mesure de lutter contre ce temps
humide, et quelles que soient les tonnes de laque
dont elles bétonnaient leurs cheveux, après seule-
ment une demi-heure à l’extérieur, elles avaient l’air
de caniches fraîchement toilettés. Bien entendu, le
moindre cheveu de Mimi tenait docilement en place.
Son maquillage n’était pas en reste. Ses yeux étaient
soigneusement soulignés d’un trait d’eye-liner noir,
et ses lèvres, qui étaient un peu plus pulpeuses que
lors de notre dernière rencontre, d’un rouge à lèvres
rouge mat. Mimi adorait les rouges à lèvres aux cou-
leurs flamboyantes, qui se voyaient à des kilomètres,
mais elle avait su choisir une teinte appropriée pour
l’occasion. Comme d’ailleurs sa tenue. Elle était vêtue
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d’un noir de circonstance, mais c’était plus un noir
de type sado-maso. Sa courte veste noire était très
serrée à la taille, j’imagine qu’elle portait un corset
victorien dessous. Comment expliquer autrement
cette taille incroyablement fine ? La capuche de sa
veste s’ourlait d’une épaisse fourrure, pour laquelle on
avait probablement dû sacrifier cinq chinchillas, trois
ratons-laveurs et deux renards arctiques. Son panta-
lon moulant était en cuir, et ses bottines avaient des
talons vertigineux. Nul ne se serait risqué à marcher
sur cette pente boueuse en talons hauts. Personne sauf
Mimi. Même la boue s’écartait devant elle à chacun
de ses pas.
Combien de temps lui avait-il fallu pour se pom-
ponner comme ça ? Je pris un malin plaisir à l’imaginer
se préparer la veille au soir et se torturer à dormir bien
droite, sur une chaise, pour ne pas ruiner sa coiffure
ou gâcher son maquillage. Un sourire frémit au coin
de mes lèvres. Ça devait être un sacré boulot, épui-
sant et exigeant, d’être une femme sur laquelle tout le
monde se retourne. Je n’ai jamais eu la patience pour
ce genre de choses. Je suis au-dessus de ça, je ne suis
pas une de ces pouffes qui ne pensent qu’à leur manu-
cure et à l’épaisseur de leurs lèvres, me dis-je. Mais il
y avait tout de même un détail qui venait gâcher mon
sentiment de triomphe. En réalité, je n’aurais jamais
pu avoir l’allure de Mimi, même avec tous les efforts
du monde, même en pissant mon propre sang, même
en gagnant le concours de relooking d’une équipe
d’experts, comme dans ces émissions télévisées amé-
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ricaines où ils te liment les dents, t’aspirent la graisse
du ventre et de transplantent les poils des aisselles
sur la tête. Rien de tout ça n’aurait suffi à me donner
l’allure de Mimi. L’allure de Mimi était avant tout un
état d’esprit. Moi, j’étais plutôt dans tous mes états.
« Mais ça va pas la tête, vous allez faire tomber le
cercueil ! » tempêta soudain tante Mileva, me tirant
de mes réflexions sur ce qu’il fallait à une femme pour
devenir Mimi.
Tante Mileva s’était pris la tête entre les mains en
constatant que tonton Loir, qui d’autre, avait décidé
de se mêler de l’opération de descente du cercueil de
la charrette. Avec un vif intérêt, Mimi se hissa sur la
pointe des pieds et tendit le cou pour voir ce qui se
passait.
« Si j’avais su que tu allais à l’enterrement, je serais
passée de prendre. Tu t’es quand même pas traînée
jusqu’ici en bus ? » me demanda-t-elle en pinçant les
lèvres, comme si la simple idée que les gens respec-
tables puissent se traîner dans de vulgaires autobus
la dégoûtait.
« C’est Stojan qui m’a emmenée, répondis-je, et ses
yeux s’écarquillèrent.
— Stojan ? » Elle me lança un regard incrédule.
« Dans sa Golfette pourrie ? Promets-moi qu’on
rentre ensemble ! »
Je n’eus pas le temps de promettre, car on portait
déjà le cercueil de la tante Stana vers la fosse fraîche-
ment creusée. Mimi me prit par le bras.
« Nous deux, on va rester ici, il y a trop de boue
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là-bas », me chuchota-t-elle à l’oreille en grimpant sur
une dalle de marbre dont le temps avait complète-
ment effacé le nom du défunt. « En plus, ici, on peut
discuter tranquilles pendant l’enterrement. »
J’atermoyai quelque temps. Je n’étais pas très à
l’aise avec l’idée de piétiner la sépulture d’autrui.
« Allez, grimpe ! On voit beaucoup mieux d’ici ! »
m’enjoignit-elle d’un signe de la main.
Me voyant hésiter, Mimi éclata d’un rire joyeux.
« Mais grimpe, tu risques rien ! Y a personne d’en-
terré ici. C’est la tombe de mémé Živana, elle s’est
fait faire une pierre tombale il y a trente ans, mais
elle est encore en pleine forme ! Regarde, c’est elle,
là-bas, derrière l’oncle Radomir. Tu te souviens, elle
avait menacé le géomètre avec sa hache quand il était
venu tracer la limite entre ses terres et les nôtres ! Tu
te souviens ?! » me demanda Mimi.
Je levai les yeux et aperçus une vieille femme au
visage anguleux avec un œil qui sautait. Elle était en
train de serrer la main d’un homme, le gratifiant de
vigoureuses tapes dans le dos. Effectivement, elle avait
l’air d’une personne susceptible de plutôt bien manier
la hache. Je grimpai sur sa tombe et de fait, Mimi
avait raison, c’était un emplacement idéal, avec une
vue imprenable sur le cimetière.
Ce cimetière ne ressemblait en rien à ceux des films
américains, où les défunts reposent dans des parcs
magnifiques à l’ombre de chênes centenaires. Rien à
voir ! C’était un cimetière typique de chez nous. Vous
voyez le genre, avec des pierres tombales qui s’en-
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tassent dans tous les sens sans ordre ni logique. Bonne
chance pour retrouver la stèle d’un proche si ça fait un
certain temps que vous n’êtes pas venu. Vous venez
fleurir la tombe de votre défunt, et vous constatez
que vous devez enjamber une fosse toute fraîche pour
vous en approcher, ou contourner le caveau mono-
lithique que quelqu’un a décidé d’élever à lui-même,
sa famille proche et sa famille élargie, garantissant une
demeure éternelle même à son hypothétique arrière-
arrière-petit-enfant. Même si chez nous, les gens se
font enterrer comme ils ont vécu, sans grand sens
ni concept bien défini, on ne pouvait pas dire qu’ils
manquaient de créativité. Les monuments funéraires
s’ornaient tous de gravures intéressantes. Les défuntes
étaient représentées en robe d’été, devant leur mai-
son ou dans leur jardin sous la vigne, qu’elles avaient
toute leur vie durant cultivée avec soins et amour. Les
défunts portaient le chapeau légèrement de biais, en
mode un peu bohême, carabine à l’épaule, le pied sur
le dos d’un ours fraîchement abattu ou adossés à leur
tracteur. Une nouvelle ligne artistique était même
apparue après la dernière guerre, qui représentait des
jeunes hommes saluant joyeusement depuis leur char
ou tenant fièrement un lance-roquettes sur l’épaule.
Il y avait là des monuments à tomber par terre. Un
véritable temple antique modèle réduit, dont les
piliers reposaient intégralement sur la pierre tombale
d’un certain Milovan. Si Milovan venait par hasard
à se relever d’entre les morts, il périrait à nouveau
en voyant à quoi ressemblait sa dernière demeure.
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Mais la plus intéressante de toutes était la stèle d’un
homme mort au début de la vingtaine. Au-dessus de
son nom, une étoile communiste était gravée dans le
marbre, et juste à côté – une croix. Sur la tombe en
elle-même, à côté d’un bouquet de roses artificielles
déjà complètement délavées, était posé un chandelier
juif à sept branches.
« Mate-moi cette tombe, désignai-je de la tête.
— C’est celle de Dragoljub. Tu te souviens
de lui ? » me répondit Mimi, manifestement bien
informée.
Elle me raconta que son père travaillait en Autriche,
où il lui avait acheté une moto. Le jeune Dragoljub
passait ses jours et ses nuits à pétarader dans le vil-
lage, mettant le voisinage au bord de la crise de nerfs.
Quand il avait enfin atterri dans un fossé, se cassant
le cou, le village tout entier avait poussé un soupir de
soulagement. Étant donné que son accident avait eu
lieu avant la guerre, on avait fait graver sur sa tombe
une étoile rouge. C’était l’époque. Pendant la guerre,
quand était arrivée une autre époque, son père avait
envoyé de l’argent d’Autriche pour qu’on ajoute une
croix.
« Et le chandelier ? C’est genre, au cas où, pour
parer à toutes les éventualités ? » Je ris, contente de
ma répartie, mais Mimi se contenta de hausser les
épaules.
« Pourquoi le chandelier ? Bah, c’est super pratique,
dit-elle. Moi aussi, j’en ai cherché un comme ça chez
les Chinois, mais ils n’en avaient pas. »
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Devant la fosse creusée de frais, le cercueil de tante
Stana attendait que se finissent tous les cérémoniels
d’usage pour être poussé dans la terre et enseveli. Le
Pope, s’appuyant à la croix de bois, regardait dans
le vague, quelque part derrière son épaule droite.
L’oncle Radomir pendait comme crucifié entre le
cousin Stojan et la Popesse. Tante Mileva guettait
l’occasion de sauter sur tonton Loir pour lui prendre
la bouteille de rakija pour le repos de l’âme. Les pleu-
reuses poussaient un gémissement de-ci de-là, mais
sans beaucoup de conviction. Épuisées par la montée
en haut de la colline où se trouvait le cimetière et par
l’humidité ambiante, pas particulièrement appréciée
des os sujets aux rhumatismes, elles larmoyaient à
cause de leurs articulations douloureuses, se soutenant
mutuellement. Les autres, en gros, s’étaient éparpillés
sur les pierres tombales pour éviter d’avoir de la boue
jusqu’aux genoux. C’est alors que le pope, le vrai, se
positionna en surplomb de la fosse, leva les bras comme
pour calmer le public avant le début d’une représen-
tation, puis se mit à faire ce pourquoi il était venu.
« Tu te souviens quand on allait au village en
vacances ? Ta maman était toujours furieuse parce
que l’oncle Radomir nous laissait monter son che-
val sauvage qui marchait sur ses jambes arrière », me
murmura Mimi à l’oreille.
Je ne me souvenais pas que l’oncle Radomir m’ait
jamais laissée monter son cheval sauvage. D’ailleurs,
je ne me souvenais pas qu’il ait jamais eu de cheval.
Sauvage ou non.
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« C’était toujours toi qui commandais, reprit Mimi.
Personne n’avait le droit de grimper au vieux cerisier
derrière la maison à part toi. Tu grimpais, et je te
suppliais de me cueillir des cerises, mais tout ce que
je recevais, c’étaient les noyaux que tu me jetais sur
la tête. »
J’étais à présent absolument certaine qu’il s’agissait
de quelqu’un d’autre que moi. Mais je ne lui en dis
rien, l’idée que je lui avais lancé des noyaux de cerise
me plaisait bien. Il me passa même par la tête une
scène où je lui crevais l’œil.
« En fait non, excuse-moi, ce n’était pas toi, tu as
toujours été une petite fille bien élevée. » En une seule
phrase, elle fit voler en éclat cette joyeuse vignette
d’elle assise sous le cerisier avec un bandeau noir sur
l’œil. « C’était le fils de tante Mileva qui me jetait des
noyaux. Cette petite brute. Je ne peux pas le blairer,
tu ne peux pas savoir comme je suis contente qu’il ne
soit pas venu. Ni lui ni son frère. »
Les pleureuses gémissaient, rassemblant leurs der-
nières forces. Leurs lamentations étaient presque
couvertes par le brouhaha des gens qui continuaient
à parler de la pluie, des États-Unis, des théories du
complot et des procès à La Haye. Tante Mileva leur
envoyait des signaux furieux et leur enjoignait de la
main, tel un chef d’orchestre, de passer à la vitesse
supérieure et de monter le son.
« T’as entendu dire qu’il y avait un acheteur pour
le terrain ? » Mimi me lança un regard conspirateur
en levant le sourcil droit. « J’ai l’intention de soutirer
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au moins la moitié du fric à Stojan, je dois faire la
gentille fille. »
Je pensai au fait que je ne recevrais que des miettes
de l’héritage de papa, et une vague douleur me trans-
perça l’estomac.
« T’as de la chance, soupira Mimi. Tu as toujours
été quelqu’un de simple. Tu n’as besoin de rien. Tu
sais ce que c’est, la vraie malédiction ? »
Je secouai la tête. Je n’avais vraiment pas la moindre
idée de ce que pouvait être la vraie malédiction.
« La vraie malédiction, c’est d’avoir de l’argent.
Plus tu en as, plus il t’en faut. Tiens, prends moi, par
exemple, fit-elle en secouant la main d’un air dépité,
je suis toujours en galère de thunes, l’horreur. »
Je respirai profondément. Après ce commentaire
sur la vraie malédiction, je dois à nouveau faire une
pause et méditer un moment. Pour pouvoir continuer
à raconter ce qui s’est passé, je dois m’arrêter prendre
un grand bol d’air frais.
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7
L’enterrement suivait son cours habituel. Le pope,
le vrai, faisait ce pourquoi il était venu. Les gens tré-
pignaient nerveusement sur place, attendant que la
cérémonie finisse enfin pour pouvoir dévaler la pente
jusqu’à la maison et au barnum, où les attendaient
la soupe et le cochon grillé. Au début, ils parlaient
doucement, à voix basse, puis de plus en plus fort
et hardiment. On entendait à peine les pleureuses.
Sans conviction, elles pleuraient, gémissaient et
imploraient tante Stana de se lever de son cercueil.
Trempées, boueuses, gelées, les articulations doulou-
reuses et claquant des genoux, elles étaient complè-
tement démotivées. Le peu qu’elles pleuraient, c’était
davantage sur leur propre sort. Elles juraient dans leur
barbe, furieuses de devoir à leur âge canonique faire
un tel cirque dans des ravines boueuses. Ce qui est
tout à fait compréhensible, car la plus jeune d’entre
elles avait au moins cent deux ans. Mais tante Mileva
n’était pas tout à fait de cet avis. Elle ne voulait à
aucun prix qu’on raconte le lendemain au village que
nous avions mal pleuré tante Stana et, visiblement
énervée, elle faisait les gros yeux aux pleureuses, et on
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pouvait lire sur ses lèvres les termes insultants qu’elle
leur adressait. Tel un véritable employeur, elle voulait
en avoir pour son argent, peu importent les circons-
tances. Vous savez, ces films américains dans lesquels
le père doit rester tard au travail, parce que son ordure
sadique de chef capitaliste le force à finir un quel-
conque rapport, et ensuite, il est en retard pour les
fêtes de Noël. Eh bien, dans ce cas, l’ordure sadique
de chef capitaliste n’était autre que tante Mileva. Elle
serrait dans sa main la bouteille à moitié vide de rakija
pour le repos de l’âme, qu’elle avait Dieu sait com-
ment réussi à arracher à tonton Loir, et on pouvait
lire sur son visage qu’elle hésitait entre la lancer dans
leur direction, ou bondir au milieu d’elles pour les
renverser comme un jeu de quilles. Tonton Loir, de
son côté, séparé de force de la bouteille de rakija pour
le repos de l’âme, s’était trouvé une autre occupation.
Flic-flaquant dans la boue, il jouait des coudes dans
la foule pour transporter de l’entrée du cimetière au
cercueil des couronnes portant les inscriptions « À
notre chère amie Stana, ses témoins de mariage Željka
et Marinko », « À la femme de Radomir, la direction
du F.C. Troisième âge » et « À notre chère Stana,
les femmes de l’Association de tricot “Joie et Bonne
humeur” ». Les couronnes ne devaient être déposées
sur la tombe qu’une fois que le cercueil de tante
Stana aurait été enseveli, mais tonton Loir n’était
pas le type de personne qui peut rester longtemps
planté là sans rien faire. Le cousin Stojan commença
par soupirer, puis il se mit à lancer de plus en plus
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fort : « Tu vas laisser ces couronnes tranquilles, oui
ou merde ? » Quand il constata que tonton Loir ne
l’écoutait absolument pas, il poussa un juron si corsé
que le pope, le vrai, lui secoua l’encensoir sous le
nez. Appuyé à la croix de bois, le Pope regardait d’un
air absent dans le lointain, quelque part au-delà du
cercueil. La Popesse n’arrêtait pas de pleurer. L’oncle
Radomir ressemblait de plus en plus à un corps sans
vie empaillé et planté sur un piquet au milieu d’un
champ de blé, pas pour faire peur aux oiseaux, mais
pour effrayer les vivants. Pour ce qui est de Mimi et
moi, nous suivions toutes les deux la progression de la
cérémonie à une distance respectable, depuis la tombe
de la manifestement plus que saine et encore tout à
fait sauve mémé Živana. L’enterrement, donc, suivait
son cours habituel. C’étaient les obsèques tout ce qu’il
y a de plus ordinaire d’une femme morte subitement,
étouffée par un morceau de poulet.
Mais ensuite, arriva ce qui est arrivé. Les fossoyeurs
commençaient à peine à descendre le cercueil de tante
Stana dans la fosse quand l’oncle Radomir péta les
plombs. Je ne saurais pas dire si cela arriva spontané-
ment, ou s’il avait tout mûrement réfléchi pendant
qu’il cahotait dans la charrette à cheval. Quoi qu’il en
soit, soudain, l’oncle Radomir se redressa et poussa un
cri. Mimi prit peur et me sauta dessus, m’enfonçant
ses ongles trop longs dans le cou. Ma vue se troubla
sous l’effet d’une douleur indicible, mais je réussis
tout de même à voir ce qui suit : l’oncle Radomir tira
profit de cet instant de surprise et de stupeur géné-
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ralisées pour s’arracher à la poigne du cousin Stojan
et de la Popesse. Il courba légèrement le dos, plia
les genoux, battit des bras en arrière et bondit. Quel
saut ! Si vous aviez pu voir ça ! Magnifique ! Dix sur
dix ! Dans d’autres circonstances, il aurait mérité un
tonnerre d’applaudissements. Je pense même qu’il
a battu un record de saut en longueur sans élan.
Malheureusement, la réception fut moins glorieuse.
Au lieu d’atterrir dans la fosse, sur le cercueil de tante
Stana, ce qui, je suppose, était le but recherché, il la
manqua dans les grandes largeurs. Et il finit à côté, la
tête plantée dans la boue, tel une sorte d’engin explo-
sif non dégoupillé de la Seconde Guerre mondiale. Le
cousin Stojan, leva les bras en l’air, incrédule, et les
pleureuses poussèrent un gémissement sincère. Tante
Mileva s’écria : « Sauvez-le ! », mais personne ne bou-
gea. Les gens restèrent plantés là, abasourdis. C’est
alors que la Popesse entra en scène.
Les larmes qui lui avaient coulé sans discontinuer
pendant tout l’enterrement cessèrent soudainement,
et en deux secondes, son visage était sec. Ses yeux
flamboyèrent et elle hurla, d’une voix qui n’était
pas la sienne : « Ma tante ! J’arrive ! » Elle repoussa
tante Mileva qui lui bloquait le passage. Cette der-
nière, perdant l’équilibre, tomba et s’étala de tout
son long sur le dos, provoquant vraisemblablement
un séisme de moindre intensité. La Popesse bondit
ensuite au-dessus de l’oncle Radomir qui, ne donnant
aucun signe de vie, gisait encore la tête plantée dans
la boue, et se jeta sur le cercueil de la tante Stana.
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Manifestement, nous étions une famille incroyable-
ment douée. La Popesse fendit littéralement les airs.
Sauf qu’elle aussi avait mal calculé son coup. Elle
survola la fosse de tante Stana et s’écrasa sur mémé
Živana, qui poussa un gémissement discret avant de
perdre connaissance. Le Pope jeta la croix de tante
Stana et accourut à la rescousse de la Popesse. Il
enjamba tante Mileva, toujours étalée dans la boue,
impuissante telle une tortue retournée sur sa carapace,
et écrasa la main de l’oncle Radomir, qui se réveilla et
se cambra comme un animal blessé en geignant. Nous
poussâmes tous un soupir de soulagement. À défaut
de mieux, nous avions au moins appris qu’il était en
vie. Le cousin Stojan laissa à nouveau échapper un
juron, cette fois-ci, c’était soit Dieu lui-même, soit
un objet de son culte qui était visé, je ne me rappelle
plus, après quoi le pope, le vrai, lui agita à nouveau
furieusement l’encensoir sous le nez.
S’ensuivit une incroyable foire d’empoigne. Soudain
sortis de leur torpeur, les gens se mirent à sauter et
courir dans le cimetière comme des poules décapitées.
Ils se cognaient aux monuments funéraires, entraient
en collision les uns avec les autres, se bousculaient,
tombaient dans la boue, criaient à l’aide et beuglaient
comme des veaux. On fit respirer à l’oncle Radomir,
qu’on avait tant bien que mal réussi à extraire de la
gadoue, la bouteille de rakija pour le faire revenir à
lui, quant à mémé Živana assommée, on l’évacua du
cimetière en la traînant par les pieds. Deux pleureuses
giflaient à tour de rôle la Popesse, que le Pope avait
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déposée, inconsciente, sur la dalle de la tombe en
forme de temple antique. En toile de fond de toutes
ces péripéties, le cimetière vibrait des supplications et
des cris de tante Mileva. Pendant sa chute, elle avait
perdu sa chaussure gauche, qui s’était mystérieuse-
ment évaporée dans la bousculade généralisée. Elle
hurlait que c’était une chaussure italienne en cuir,
très chère, et réclamait une fouille systématique. Le
cousin Stojan lui tapota l’épaule.
« Elle est sans doute dans la fosse avec le cercueil
de Stana », dit-il puis, devant l’expression désespé-
rée de tante Mileva, il ajouta pour la consoler : « Allez,
y a au moins une chose qu’a réussi à la suivre dans
la tombe. »
Ce n’est que quand il se remit à pleuvoir que tous
se calmèrent, refroidis, et que les fossoyeurs purent
enfin finir leur travail. Ils avaient recouvert de terre le
cercueil de tante Stana, et il ne restait plus qu’à dépo-
ser les couronnes sur la fosse pour que tout soit fini
quand soudain, tonton Loir, qui avait mystérieuse-
ment disparu pendant les événements précédents, fit
son apparition. Il écarta toute l’assistance et arracha sa
pelle au fossoyeur. Bondissant sur la fosse fraîchement
comblée de tante Stana, il se passa la langue sur les
lèvres et se mit à marteler de toutes ses forces.
« Faut faire comme ça, sinon, la terre ne va pas se
tasser. » Il expliquait son travail au fossoyeur et, en
sueur, bondissait comme un cochon en brandissant
sa pelle, dont les coups résonnaient au-delà de sept
montagnes et de sept collines.
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Je regardai Mimi. Manifestement, elle prenait plai-
sir au spectacle.
« Ils sont tous complètement fous », me murmura-
t-elle à l’oreille.
En ce qui me concernait, j’avais déjà commencé
à rédiger dans ma tête des instructions pour mon
propre enterrement.
S’il vous plaît, je ne veux pas que quiconque assiste
à mon enterrement. Jetez-moi dans la terre, sans
pope, sans famille proche ou élargie, sans amis, sans
connaissances. Je ne veux personne. Non, en fait,
ne m’enterrez pas. Incinérez-moi, et dispersez mes
cendres n’importe où, où vous voulez. Quoique, à la
réflexion, ne faites même pas ça. Même ça, c’est déjà
trop. Le mieux serait de me jeter tout simplement
dans une rivière, que le courant m’emporte et que je
me fasse dévorer par les poissons. Oui, c’est proba-
blement la solution la plus simple et la plus rapide.
Je déclare rédiger ce document en toute liberté de
conscience et en pleine possession de mes moyens.
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8
Les gens ne se sentent jamais aussi vivants qu’après un
enterrement, à condition, bien entendu, que le défunt
n’ait pas été un être trop proche ou trop cher. Ils ont
tous dans un coin de la tête le fait que la prochaine
fois, ça pourrait bien être leur tour. Tandis qu’on
leur sert dans leurs verres à gnôle une petite rakija et
qu’ils attendent qu’on verse de la soupe chaude dans
leurs assiettes, puis qu’on apporte les plats de cochon
grillé, ils s’efforcent de se convaincre qu’ils ont encore
le temps avant les retrouvailles avec la terre boueuse.
Si la rakija est forte, et si la viande est bonne, il n’est
pas rare que les gens tombent dans le piège de méditer
sur leur propre immortalité.
Ceux qui venaient de dévaler la colline pour rentrer
au village et au barnum ne faisaient pas exception à
la règle. Trempés, boueux et frigorifiés, assis en rang,
confortablement accoudés aux tables pliantes en plas-
tique blanc, ils attendaient qu’on leur serve à boire et
à manger. Les obsèques appartenaient déjà au passé.
Tante Stana s’était étouffée, on l’avait enterrée, c’était
une affaire close à laquelle il n’y avait plus rien à
ajouter ni retrancher, mais eux, en revanche, étaient
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encore en vie, et les vivants doivent boire et manger.
La vie continue, comme on dit.
Le cercueil de la tante Stana n’était pas encore
convenablement enseveli qu’il se remit à pleuvoir.
On entendit d’abord les récriminations et les jurons
proférés contre ce temps de merde qui aurait notre
peau à tous, puis les gens relevèrent le col de leur
manteau, se pressèrent sous leurs parapluies, enfon-
cèrent la tête dans leurs imperméables et se mirent
à quitter le cimetière d’un pas pressé. Tante Mileva
passa doucement la main sur ses cheveux, dont toute
trace de la permanente du matin avait disparu, et sau-
tilla en maugréant sur le pied auquel elle avait encore
une chaussure. Elle attrapa les œillets sur la fosse de
tante Stana, retira la cellophane dans lequel ils étaient
enveloppés et s’en recouvrit la tête.
En vraie bonne Samaritaine, Mimi se proposa pour
reconduire mémé Živana assommée qui, à demi-
consciente, bredouillait quelque chose au sujet de
son monument funéraire. Tonton Loir et l’un des
fossoyeurs l’attrapèrent et la jetèrent sur la banquette
arrière. Mémé Živana poussa un gémissement sonore
qui retentit dans tout l’habitacle, et le cousin Stojan
commenta, mi-blagueur, mi-sérieux, que mieux valait
la laisser là où elle était, et ainsi éviter à tout le monde
une nouvelle ascension jusqu’au cimetière. Tonton
Loir se gratta le menton et, s’accordant avec les sages
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paroles du cousin Stojan, la prit par le bras, bien
décidé à la sortir de la voiture.
« Laisse-la tranquille », lui ordonna tante Mileva
puis, coiffée de sa cellophane, elle bondit sur le siège
passager, à côté de Mimi.
Le moteur vrombit, et le véhicule s’engagea
dans la pente. Je le regardai disparaître à l’horizon,
espérant stupidement, jusqu’au dernier moment,
que Mimi allait finir par se souvenir de moi et me
ramener au village. Mais sa voiture s’était tout sim-
plement volatilisée sous mes yeux. Et à quoi d’autre
aurais-je pu m’attendre ? À peine m’avait-elle tourné
le dos que Mimi m’avait probablement déjà oubliée.
À sa décharge, elle avait une mémoire de poisson
rouge.
Méconnaissable tant il était couvert de boue,
l’oncle Radomir était déjà assis dans la charrette, entre
le voisin Petar et le cousin Stojan. À l’arrière, là où,
avant que nous ne l’ayons descendu dans une fosse
gadouilleuse et enseveli, se trouvait le cercueil de tante
Stana, étaient installés tonton Loir et le Pope.
« Monte, petite », m’invita tonton Loir.
Je secouai la tête. Le cheval se dressait dangereu-
sement sur ses jambes arrière, et la simple idée de
descendre ce raidillon ne me plaisait pas du tout. Je
voyais très clairement la scène : tonton Loir donne
une tape dans le dos du voisin Petar, ce dernier perd
le contrôle du cheval, qui se cabre frénétiquement, un
coup sourd et des gémissements retentissent. Une fois
le silence et le calme revenus, ne restent dans la boue
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que des corps déchiquetés, des nuques brisées et des
crânes réduits en bouillie.
Mais ce qui arriva fut pire encore. Une Popesse
complètement déboussolée accourut et m’agrippa par
le coude.
« Tu as raison, toutes les deux, on va marcher ! La
coutume veut qu’on rentre d’un enterrement à pied »,
dit-elle en me regardant droit dans les yeux.
À l’instant, je changeai d’avis et eus envie de grim-
per sur la charrette, quitte à finir sous des sabots de
cheval, mais le cousin Stojan, nous voyant la Popesse
et moi serrées l’une contre l’autre, haussa les épaules
et fit signe de la tête au voisin Petar qu’il pouvait
démarrer. Je pense que je réussis à émettre un son
signifiant « attendez-moi » ou quelque chose d’appro-
chant, mais manifestement, personne n’avait l’inten-
tion de m’attendre. La Popesse et moi restâmes seules
au sommet de la colline.
« Allons-y », dit-elle en me tirant par la manche.
Elle me traînait dans la pente, et je n’arrêtais pas
de trébucher, glisser et tomber à genoux. Mes bottes
en caoutchouc étaient peut-être imperméables, mais
elles avaient un point faible, la semelle. Je me sentais
comme Bambi sur la glace. Il ne manquait plus que
des chasseurs surgissent de quelque part et se mettent
à nous tirer dessus. La Popesse n’en tenait absolu-
ment pas compte. Quand je me retrouvais par terre,
elle m’attrapait tout simplement par la capuche, me
remettait sur pieds en plein vol et continuait à me
traîner dans la descente.
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« Tu te souviens du jour où on s’est rencontrées ? »
Elle s’arrêta soudain et se planta devant moi.
Comment aurais-je pu oublier le jour où je l’avais
rencontrée ? Après leur mariage, le Pope l’avait emme-
née chez nous. Maman avait nettoyé la maison du
sol au plafond, récuré la salle de bains, briqué les
fenêtres et même fait un gâteau, mais, je me sou-
viens, la Popesse n’avait voulu ni café, ni jus de fruits,
encore moins de gâteau, elle était restée tout le temps
assise à la table de la cuisine, la tête penchée, à fixer
le sol. Étant donné que maman n’aimait pas les gens,
surtout pas ceux que vous ne pouviez même pas réga-
ler dans votre propre maison, elle s’était sérieusement
énervée. D’autre part, la Popesse ne disait pas un mot,
et maman avait complètement pété les plombs et lui
avait lancé : « Ben alors, t’as perdu ta langue ? » À ces
mots, la Popesse avait levé la tête, et ses yeux s’étaient
enflammés. Son regard était si terrifiant qu’il m’avait
glacé les os. Plus tard, je l’avais dit à maman, mais elle
m’avait rétorqué que j’avais trop d’imagination, fai-
sant remarquer qu’elle ne voyait pas ce qu’un homme
comme le Pope pouvait bien lui trouver. Elle avait
ajouté que leur couple était condamné à l’échec, et
leur avait donné six mois, ni plus ni moins, jusqu’au
divorce. Pour le coup, elle s’était trompée, mais c’était
maman tout craché. Elle assénait toujours des affir-
mations qui se révélaient par la suite complètement
erronées. Par exemple, elle défendait avec un tel
acharnement la thèse comme quoi il n’y aurait pas
la guerre qu’en janvier 1993, elle soutenait encore
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que ce n’étaient que de bénignes échauffourées, qui
prendraient fin dès que ces gosses en auraient marre
de faire joujou avec des fusils et des canons.
« Tu as été la seule à me soutenir. Toi et personne
d’autre. Ils étaient tous contre moi. » La Popesse me
serra fermement l’avant-bras et ses yeux s’enflam-
mèrent, comme alors dans notre appartement.
La pluie tombait de plus en plus fort, et le chemin
devant nous disparaissait progressivement derrière un
opaque rideau laiteux. Lentement mais sûrement, je
sentais la panique monter.
« Un jour, je te revaudrai tout ça ! Je te le revaudrai,
tu verras ! » La Popesse me secoua et je hochai la tête,
certaine que nous allions disparaître à jamais dans
la nature. Juste au moment où la situation devenait
désespérée, les yeux de la Popesse redevinrent bleu
translucide.
« Dépêche-toi ! On va finir trempées jusqu’aux
os », dit-elle en me prenant par la main. Nous nous
remîmes à dévaler la pente.
Les gens étaient déjà confortablement installés,
accoudés aux tables en plastique. Le pope, le vrai,
et le reste de la famille étaient assis tout au fond du
barnum. Mimi agita la main, me faisant signe de
m’asseoir à côté d’elle.
« Je t’ai gardé une place, j’ai tellement de choses à
te raconter ! » Elle était d’humeur plutôt joviale.
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Ce débordement d’allégresse fit renâcler tante
Mileva. Sa mauvaise humeur était palpable. Elle pleu-
rait un peu son manteau de fourrure maculé de boue,
un peu sa permanente ruinée, un peu sa regrettée
chaussure en cuir italienne qui, comme elle ne ces-
sait de le répéter, était la seule à ne pas lui causer de
durillons. Une pleureuse lui avait apporté ses sabots
en caoutchouc, mais ils étaient au moins deux poin-
tures trop petits, si bien qu’elle avait dû replier le
talon et les enfiler comme des mules. Maintenant,
en sus de tout le reste, elle avait froid aux pieds. La
simple pensée qu’elle risquait en plus d’attraper une
cystite la rendait folle.
Mimi se pencha vers moi.
« Ils sont vraiment tous complètement tarés. Mémé
Živana a passé tout le trajet jusqu’au village à gémir en
criant que son heure avait sonné. Je pense qu’il aurait
fallu l’emmener chez le docteur, mais Mileva a dit que
ce n’était pas notre problème. On l’a juste déchargée
devant chez elle. Elle va crever d’ici demain, c’est sûr.
La Popesse est une meurtrière ! » me chuchota-t-elle
à l’oreille.
Je n’en avais rien à faire de mémé Živana. J’étais
humide, boueuse, fatiguée par l’ascension puis cette
descente surnaturelle avec la Popesse. Des stalactites
de glace me glissaient le long du dos. J’étais convain-
cue que j’allais attraper une pneumonie, suivie d’une
bonne sinusite et d’une otite. Cette pensée me réjouis-
sait sincèrement. J’aurais de la fièvre, c’était sûr, je
perdrais conscience et je délirerais, mais au moins,
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personne ne viendrait m’embêter et me forcer à sor-
tir du lit. Maman aurait des remords, parce que je
serais tombée malade par sa faute, elle m’apporterait
de la tisane bien chaude et du bouillon de poule au
lit, et me laisserait regarder la télé en paix, jour et
nuit et jusqu’à l’abrutissement. Mimi me tira de ces
agréables réflexions.
« Hé, écoute-moi ça. » Elle me planta son coude
dans les côtes. « Mileva a essayé de débarbouiller
l’oncle. Elle voulait lui enlever la boue du visage,
mais il a fondu en larmes comme s’il avait deux ans.
Vraiment ! T’aurais dû voir ça. Un homme de son
âge, fondre en larmes, devant tout le monde ! La
honte. Mileva lui a dit quelque chose du genre mais
reprends-toi enfin, et l’a laissé se réeffondrer dans la
boue. Quel cirque ! Dommage que t’aies pas été là. »
Je jetai un coup d’œil à l’oncle Radomir. Il était
assis à table, la tête et le visage boueux, voûté, et fixait
d’un air absent l’assiette qu’on venait de poser devant
lui. Je ne sais pas, j’aurais peut-être dû aller le voir et
lui dire quelque chose. Mais quoi ? Rien d’intelligent
ne me venait à l’esprit. J’aurais peut-être pu juste lui
poser la main sur l’épaule, mais le cousin Stojan tous-
sota pour s’éclaircir la gorge, me détournant complè-
tement de cette velléité.
« Vous voyez ce barnum. » Il leva l’index de sa main
droite d’un air significatif. « Lui aussi, il a connu des
jours meilleurs. Il fut un temps où on le montait bien
plus souvent pour les mariages, mais aujourd’hui, il
sert exclusivement pour les enterrements. »
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Mimi poussa un bâillement. Tante Mileva contem-
plait le bout de ses sabots en caoutchouc trop petits.
Tonton Loir caressait le petit verre à rakija vide devant
lui. La Popesse tremblait de froid, et le Pope tripotait
un bout de serviette en papier sur la table. Le pope,
le vrai, hochait la tête, même si on voyait à des kilo-
mètres qu’il n’avait pas la moindre idée de ce dont le
cousin Stojan parlait. Dans sa tête, il était à des années-
lumière du barnum. On aurait dit qu’il avait un gros
problème qui ne le laissait pas en paix. Exactement
comme si, ce matin-là, son congélateur avait grillé. La
popesse, la vraie, l’appelait toutes les deux minutes et
lui envoyait des messages, lui hurlant d’aller tout de
suite acheter une pièce de rechange avant que toute la
viande ne se décongèle et ne soit complètement fichue,
et lui, comme par hasard, il avait ce jour-là du travail
par-dessus la tête, et il ne savait pas ce qui l’énervait le
plus, la qualité déplorable de l’électroménager de nos
jours, où les gens qui choisissaient le moment le plus
inopportun pour s’étouffer avec un morceau de poulet.
« Et pas seulement pour les mariages, on l’utilisait
aussi pour les fêtes. Quand un jeune homme partait
faire son service militaire, ses parents lui organisaient
une telle soirée d’adieux que le village tout entier met-
tait des jours à s’en remettre », poursuivit le cousin
Stojan malgré l’indifférence générale.
« Ah ça, on décuvait pas pendant trois jours »,
confirma soudain tonton Loir avec nostalgie.
La soupe vint nous sauver de ces histoires
ennuyeuses. Le cousin Stojan se tut enfin, et se frotta
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les mains d’un air satisfait quand on versa dans son
assiette le liquide épais dans lequel nageaient des
morceaux de viande. Il prit sa cuillère et aspira une
lampée, mais ensuite, il fronça les sourcils.
« Elle est à quoi, cette soupe ? se tourna-t-il vers
tante Mileva.
— Au chevreuil », répondit tante Mileva, qui
remuait sa soupe pour la faire refroidir.
Le cousin Stojan repoussa son assiette d’un air
mécontent.
« J’aime pas le gibier, grogna-t-il.
— Moi aussi, je préfère la soupe de bœuf, mais
que veux-tu, aujourd’hui, toute la viande de bœuf est
importée du Brésil. Et dans quel état, mieux vaut ne
pas le savoir. Elle est sûrement restée congelée quelque
part pendant des lustres. Alors que c’est Savo qui a
chassé ce chevreuil, expliqua tonton Loir, la bouche
pleine de soupe.
— Ça change rien, j’aime pas ça, c’est tout. » Le
cousin Stojan haussa les épaules. « En plus, elle est
trop épicée. Et moi, j’ai des problèmes de nature
digestive, je vous épargnerai les détails à table, qui
font que je ne peux pas manger épicé. »
J’avais tellement faim que j’avalai la première cuil-
lerée de soupe sans attendre qu’elle refroidisse. Ma
gorge se serra instantanément tant elle était piquante.
Les larmes me montèrent aux yeux. J’attrapai une
bouteille de soda portant l’inscription « Juice » et, sans
la verser dans mon verre, directement à la bouteille,
vidai le liquide de couleur orange dans mon gosier.
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Après ça, j’eus longtemps une sensation de barbouillis
dans le ventre. On apporta ensuite des saladiers de
chou râpé, de poivrons rouges grillés et de cornichons,
ainsi qu’une grande assiette sur laquelle fumait une
pita au fromage. Le cousin Stojan tira à lui l’assiette
de pita, et se mit à manger de bon appétit. Je regardais
tristement la pita disparaître lentement de l’assiette.
Que n’aurais-je pas donné pour un morceau de pita !
Mon estomac commença à gargouiller pitoyablement.
J’attrapai un bout de pain dans la corbeille, qui était
sec et dur, qui sait quand on l’avait coupé, et me mis
à le mâchouiller.
Le pope, le vrai, prit lui aussi une lampée de soupe,
gigota sur sa chaise et reposa la cuillère dans son
assiette. Il se plaignit que la soupe était un peu épicée,
et mentionna de terribles aigreurs d’estomac qui le fai-
saient souffrir depuis déjà des jours. « C’est stressant,
de nos jours, d’être un homme d’Église », précisa-t-il
en demandant un verre d’eau gazeuse. Tonton Loir
balaya sa requête du revers de la main, observant d’un
air désapprobateur qu’on ne changeait pas le sang
en eau, et que le seul remède pour l’estomac était
une bonne rakija aux herbes maison. Le pope, le vrai,
hocha la tête comme s’il hésitait un moment, puis dit
d’accord pour une petite rakija aux herbes, mais juste
un doigt. Nous n’avions pas de rakija aux herbes, mais
le cousin Stojan fit remarquer que notre prune était
bonne à réveiller les morts, alors pourquoi ne serait-
elle pas bonne pour les aigreurs d’estomac. Tonton
Loir confirma, racontant au passage l’histoire d’un
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homme du voisinage qui avait réussi à dissoudre un
calcul biliaire précisément grâce à leur prune, ce sur
quoi tante Mileva commenta à voix basse qu’il était
plus tard mort d’une cirrhose. Ignorant tante Mileva,
tonton Loir versa au pope, le vrai, un bon gros doigt
de rakija. Ce dernier protesta, et dit quelque chose
du genre « c’est bon, c’est bon, ça suffit », mais il la
but tout de même cul sec. Ensuite, il regarda l’heure,
siffla entre ses dents et se leva de table. « Veuillez
m’excuser, mais je dois me rendre à un autre enter-
rement dans le village voisin », dit-il. Tante Mileva
tenta de l’arrêter, il n’allait quand même pas partir
maintenant, il n’avait presque rien mangé, mais il se
justifia, répétant qu’il ne pouvait pas rester, le devoir
l’appelait, les gens tombaient comme des mouches. Il
pensait vraisemblablement à la médiocrité des congé-
lateurs actuels, qui vous claquaient entre les doigts
dès que la garantie expirait, mais il passa ces ennuis
sous silence.
« Les popes, c’est comme les chanteurs de chorale,
ils vont de barnum en barnum », ricana tonton Loir
quand le pope, le vrai, eut tourné le dos.
La Popesse émit un claquement de lèvres à cette
remarque, comme pour dire que ce n’était pas bien de
dire des choses comme ça, mais ensuite, on apporta
à notre table une assiette de poisson, et la Popesse se
détendit.
« Magnifique. Ils ont fait du poisson. Je leur ai
personnellement demandé d’en faire pour moi. » Elle
fit une pause, attendant que quelqu’un lui demande
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pourquoi elle avait exigé qu’on fasse du poisson spé-
cialement pour elle, mais étant donné que personne
ne demandait rien, sans parler de l’écouter, elle pour-
suivit : « Mon mari est pescétarien. »
Tante Mileva battit des cils d’un air interrogateur.
« C’est une sorte de végétarianisme. Ils ne mangent
pas de viande, mais ils mangent du poisson. » La
Popesse se mit en demeure d’expliquer certains
concepts à tante Mileva. « Je suis semi-pescétarienne.
Je ne mange pas de viande le mercredi, le vendredi et
le dimanche, pour les grandes fêtes religieuses, pen-
dant le jeûne et pour certaines dates importantes, les
anniversaires, les enterrements et les baptêmes. »
À la mention de végétarianisme, la paupière droite
de tonton Loir tressauta, et le cousin Stojan émit
un gloussement moqueur. La Popesse les fusilla du
regard, puis elle se mit, avec une précision chirur-
gicale, à détacher la chair des arêtes. Elle la faisait
tourner un moment dans sa main, vérifiant si une
arête ne lui avait pas par hasard échappé, puis elle
l’enveloppait dans de la mie de pain, qu’elle roulait
entre ses paumes pour en faire une boulette.
« Ouvre la bouche. » Elle tendit une boulette au
Pope, qui arrondit les lèvres et l’avala.
« Doucement ! Mâche bien chaque bouchée avant
de l’avaler. L’estomac n’a pas de dents ! » l’avertit-elle
d’un ton grave.
Tante Mileva leva les yeux au ciel.
« Il faut faire attention avec le poisson, pour qu’une
arête ne se coince pas dans la gorge. Vous avez bien vu
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comme c’est facile de s’étouffer. » La Popesse fit une
pause et, tendant une autre boulette au Pope, mur-
mura d’une voix plaintive : « Comme notre Stana ».
À la mention de tante Stana, tout le monde poussa
un soupir, mais plus en mode qu’est-ce qui te prend
de parler d’elle maintenant, tu vas nous gâcher l’appé-
tit, et il s’en fallut de peu que tante Mileva n’attrape
l’assiette de poisson pour la lui renverser sur la tête.
« Qu’est-ce que t’as à le materner comme ça, il est
pas attardé », siffla-t-elle.
L’espace d’un instant, l’atmosphère se fit électrique,
mais ensuite les plateaux de cochon grillé arrivèrent,
et tout alla à nouveau pour le mieux dans le meilleur
des mondes. Mimi, qui n’avait pas de problème avec
l’assaisonnement de la soupe et avalait déjà sa deu-
xième assiette, retint sa respiration d’excitation en
voyant les plateaux de viande arriver. Le cousin Stojan
retira son blouson de cuir et le posa nonchalamment
sur ses épaules, se frottant les mains d’un air satisfait.
Même tante Mileva se radoucit un peu, elle remonta
ses manches et un sourire frémit sur ses lèvres.
« Juste un petit bout pour moi, pas trop gras », dit-
elle en fouillant le plateau du bout de la fourchette.
La Popesse jeta un petit morceau de viande dans
l’assiette de l’oncle Radomir, mais il continua à jouer
avec sa fourchette d’un air absent. À ce moment-là,
quelqu’un sous le barnum éclata bruyamment de
rire. Sur ce, une bouteille de faux Coca-Cola tomba
par terre, et se répandit en giclant de tous côtés.
Quelqu’un maudit abondamment cette saloperie
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de Coca-Cola. Tonton Loir ouvrit une bouteille de
rakija, et tante Mileva, n’ayant pas trouvé de morceau
suffisamment maigre, fulmina. Mimi avait planté une
pièce de viande grillée au bout de sa fourchette, et la
contemplait avec extase. Le Pope mâchait lentement
et prudemment ses boulettes de poisson. Le cousin
Stojan, paniqué, souleva son assiette, jeta un coup
d’œil sous la table, puis se mit à regarder frénétique-
ment autour de lui.
« Où est le couteau ?! » s’écria-t-il.
Alors seulement, tante Mileva remarqua qu’il n’y
avait pas de couteaux sur la table.
« Kata, mais où sont les couteaux ? » tempêta-t-elle
en appelant de la main la voisine Kata, à qui elle
avait confié la mission de faire le service pour le repas
funéraire de tante Stana.
« On m’a dit de ne pas mettre de couteaux, répon-
dit la voisine Kata en haussant les épaules.
— Qui t’a dit ça ? tonna le cousin Stojan.
— Moi, intervint la Popesse. J’ai demandé qu’on
ne mette pas de couteaux.
— Mais ça va pas la tête ? Comment est-ce que
je vais manger ma viande sans couteau ? » Le cousin
Stojan était hors de lui.
« C’est la tradition, expliqua la Popesse. Pas de cou-
teaux au repas funéraire.
— Mais où est-ce que t’as vu que c’était la tra-
dition de manger la viande sans couteau ? » Tante
Mileva tremblait de rage. Comme si elle n’avait pas
suffisamment de problèmes ce jour-là, il avait fallu
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que la Popesse vienne mettre son grain de sel avec
ses traditions.
— Partout où on respecte les traditions ! répliqua
la Popesse avec insolence.
— Moi aussi, j’ai trouvé ça bizarre, mais je me suis
dit, vous enterrez votre morte, c’est à vous de voir,
si vous avez envie de manger la viande à la cuillère,
c’est votre droit le plus strict », fit remarquer la voisine
Kata en haussant les épaules.
Visiblement, nous commencions à lui taper légè-
rement sur les nerfs. Du reste, elle n’avait accepté de
faire le service que parce que c’était ce qui se faisait et
que « que veux-tu, c’est comme ça, faut bien travail-
ler chez les autres si tu veux que demain, quelqu’un
fasse le service à ton repas funéraire ». Mais pour être
tout à fait francs, la voisine Kata n’appréciait pas par-
ticulièrement tante Stana, surtout depuis que cette
dernière lui avait devant tout le monde, lors d’une
fête de village, lancé à la face qu’elle n’était qu’une
vieille ivrogne, qui n’avait même pas réussi à finir un
seul canevas dans sa vie. Il n’y a pas de pire humi-
liation pour une femme. Kata était rentrée chez elle
et avait vidé toute la rakija de ses étagères, puis celle
du placard, et même les cinq litres qu’elle gardait au
grenier « au cas où ». Elle s’était ensuite assise dans
son fauteuil sous la fenêtre, et avait recommencé à
broder là où elle s’était arrêtée trente-six ans aupara-
vant, un petit canevas figurant un moulin enneigé.
Malheureusement, cette fois-ci non plus, elle n’avait
pas réussi à finir son ouvrage, mais en revanche, elle
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avait complètement pété les plombs. Elle s’était mise
à avoir toutes sortes de visions, et dans un moment
d’hallucination totale, elle avait agressé son mari et
essayé de lui arracher l’oreille avec les dents. Le doc-
teur chez qui on l’avait emmenée, à moitié folle, avait
couché sur le papier le diagnostic – delirium tremens.
« Je sais qu’il y a des endroits où c’est aussi la tra-
dition de servir des gâteaux », ajouta tonton Loir, qui
avait enlacé la bouteille de rakija, et à qui l’absence
de couteaux ne posait manifestement pas le moindre
problème.
« Il y a aussi des endroits où ils jouent de la musique
et chantent habillés en blanc pour les enterrements, on
ne le fait pas pour autant ici aussi. Mais qu’est-ce que
vous avez, tous, on dirait que vous avez perdu la tête !
Kata, apporte les couteaux ! » ordonna le cousin Stojan.
Kata souffla bruyamment comme pour dire allez
tous vous faire foutre vous et vos couteaux, et elle
partit les chercher.
Une rumeur envahit le barnum tandis que les gens
commentaient à voix basse l’absence de couteaux.
Certains parlaient de scandale, et ceux qui avaient de
bonnes dents se contentaient de hausser les épaules.
Sans se soucier outre mesure des bonnes manières et
autres futilités, ils attrapaient les morceaux de viande
à la main pour les ronger.
La Popesse, de son côté, après son affrontement
avec tante Mileva et le cousin Stojan au sujet de ce qui
était ou non la tradition, resta figée, les lèvres pincées.
Ses yeux flamboyaient. Je me fis la réflexion que fina-
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lement, ça serait peut-être mieux qu’on n’apporte pas
les couteaux. Je jetai un coup d’œil à Mimi, mais elle
ne partageait absolument pas mes craintes. Accoudée
au-dessus d’une assiette contenant une grosse portion
de viande, mais également trois tonnes de salades,
deux tranches de pain et deux parts de pita au fro-
mage, elle tapait quelque chose sur son téléphone
portable.
Tonton Loir tira profit de ce moment de flotte-
ment pendant que nous attendions les couteaux
pour se mettre à raconter comment quelques années
auparavant, il chassait le sanglier par les monts et les
bois. Au début, il parlait doucement, mais ensuite, il
bondit de sa chaise pour montrer comment il avait
étranglé un sanglier à mains nues.
« Alors comme ça, finalement, c’était pas un loir ? »
ricana le cousin Stojan, d’humeur chagrine à cause des
couteaux et de la viande.
Tonton Loir devint tout rouge.
« Tu vois cette main, regarde-moi cette paluche,
je pourrais étrangler un éléphant ! » rétorqua-t-il en
fourrant sa paume droite sous le nez du cousin Stojan.
« Encore un verre ou deux, et tu seras responsable
de l’extermination de toute la faune africaine », siffla
Stojan en repoussant son poing.
Mais tonton Loir ne se laissait pas faire.
« Si j’allais en Afrique, j’exterminerais les lions, et
je porterais leurs cadavres entre mes dents ! » rugit-il
en étirant la bouche, s’efforçant de nous mimer de la
manière la plus fidèle possible la scène avec le lion.
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Mimi se pencha à nouveau vers moi d’un air de
conspiratrice.
« J’ai quelque chose d’important à te raconter », me
dit-elle avec un clin d’œil.
Après avoir libéré le lion de sa mâchoire, tonton
Loir souffla comme un coq, attrapa la bouteille de
rakija et la leva en l’air.
« Buvons au repos de l’âme de notre Stana, mais
aussi pour nous réchauffer et nous ouvrir l’appétit ! »
lança-t-il avant de se mettre à verser généreusement
de la rakija dans nos verres.
J’avais froid, j’avais vraiment besoin de me réchauf-
fer, et je la descendis rapidement. Non seulement elle
me réchauffa, mais elle m’enflamma la bouche, les
amygdales, le pharynx, l’œsophage et les intestins. À
peine l’avais-je reposée sur la table devant moi que
tonton Loir m’en resservit une. Je haussai les épaules
et vidai mon verre. Je me sentais plus que bien. En
un instant, je cessai de ressentir la faim, je n’avais plus
froid, et je ne m’inquiétais plus du tout de savoir si
j’allais oui ou non arriver à temps pour la rediffusion
de ma série policière de la veille, ou d’aucune autre.
Deux verres de rakija sur un estomac vide avaient
même réussi à dissiper la peur que la Popesse, dès
qu’elle se serait procuré un couteau, ne nous scalpe à
vif. Je ne pensais plus à rien de particulier.
Puis les couteaux arrivèrent. Tout le monde se mit
à couper, mâcher et claquer la bouche avec satisfac-
tion, à l’exception, bien sûr, de l’oncle Radomir, qui
n’avait envie de rien, et du Pope et de la Popesse,
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qui étaient pescétarien et semi-pescétarien. Après que
tout le monde se fut rué sur la viande à la vitesse de la
lumière, je ne reçus en partage qu’une espèce de gros
os d’origine inconnue. J’essayai quelque temps d’en
tirer quelque chose, puis j’abandonnai, et me résignai
tout simplement à manger en rentrant à la maison.
À part ce menu détail, tout allait comme sur des
roulettes. Tout le monde se souriait poliment et
hochait béatement la tête, la bouche pleine. Bien
entendu, comme rien ne peut jamais être parfait, le
cousin Stojan enclencha soudain, de but en blanc, sur
son sujet favori – le président.
« Il faut comprendre que notre président est un
homme qui s’est fait tout seul, lança-t-il d’un ton
grave.
— J’ai entendu dire qu’avant de se lancer dans la
politique, il cultivait des pastèques, commenta tonton
Loir, contemplant avec ravissement la rakija dans son
verre.
— Et pas seulement des pastèques, mais aussi des
abricots, des prunes, des framboises… » Le cousin
Stojan, qui n’arrivait manifestement pas à se souvenir
de ce qu’on pouvait bien encore cultiver, s’arrêta un
instant, puis reprit : « … et autres fruits et légumes.
— Tu sais ce que je me suis rappelé ? Ce festival de
jazz dans la forêt, quand notre tente a pris l’eau. Tu
te souviens ? » me demanda Mimi la bouche pleine.
Je hochai la tête. Comment aurais-je pu oublier ce
festival de jazz ?
« Qu’est-ce qu’on s’est bien amusées ! Tu te sou-
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viens quand notre tente a pris l’eau, et qu’on a dû
dormir dans la voiture ? dit-elle en agitant nostalgi-
quement la main.
— Plus précisément, on a dormi dans la voiture
jusqu’à l’arrivée de Damir, et ensuite, j’ai dû passer le
reste de la nuit sous la tente, avec de l’eau jusqu’aux
genoux », la repris-je d’un ton acide, me remémorant
cette nuit d’horreur où je m’étais promis à moi-même
que c’était la dernière fois que j’allais où que ce soit
avec elle, et la dernière fois que je la laissais m’entraî-
ner dans ses combines.
« Et vous êtes au courant de la tragédie familiale
qu’il a vécue ? Ses deux parents ont été tués par un
chauffe-eau défectueux. Sa mère était partie prendre
un bain, elle a oublié d’éteindre le chauffe-eau, et pan,
électrocutée. Son père a voulu la sortir, et il s’est fait
électrocuter lui aussi. » La Popesse se balança sur sa
chaise. « Je lui dis toujours d’éteindre le chauffe-eau
avant d’aller sous la douche ! C’est vicieux, un
chauffe-eau. »
Pour une raison mystérieuse, cette histoire de
chauffe-eau vicieux inspira à tonton Loir des sujets
géopolitiques, et il cligna un œil en serrant fermement
enlacée sa bouteille de rakija.
« Vous connaissez la longueur de la frontière entre
la Chine et la Russie ?! Les Américains donneraient
tout pour les diviser, mais pas moyen. Les Russes et
les Chinois sont comme des frères », dit-il en versant,
sans regarder, de la rakija à côté de son verre.
La rakija se mit à se répandre en une grande flaque
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sur la table, puis à goutter sur le sol. Tonton Loir
n’était pas de ces personnes qui aiment gaspiller la
nourriture, surtout pas la boisson, et quand il com-
prit ce qu’il avait fait, il s’agenouilla à terre, boule-
versé, pour attraper du bout de la langue les gouttes
de rakija qui tombaient de la table.
« Les Américains sont surendettés », commenta
le cousin Stojan en regardant tonton Loir d’un air
dégoûté. « Là-bas, ils ont tous une vingtaine de cartes
de crédit. Ils claquent, ils claquent, et ensuite, ils ont
la banque sur le dos et ciao, y a plus personne.
— Sans parler du fait que les Juifs sont partis dans
le désert en emportant tout le capital, renchérit ton-
ton Loir, qui se léchait les babines après que tante
Mileva l’avait tiré par la manche pour qu’il arrête de
lui faire honte.
— Et vous savez qui est un peuple très bien ? Les
Indiens. Un peuple si paisible et souriant. Si vous
voyiez leurs séries, comment ils vivent, et leurs cos-
tumes… » La Popesse orienta soudain la conversation
dans une tout autre direction.
Quant à Mimi, elle arborait un sourire nostalgique,
et le strass sur sa dent étincela.
« Damir était vraiment cool. J’imagine que tu com-
prends pourquoi j’ai dû te chasser de la voiture, dit-
elle en levant joyeusement les yeux au ciel. Qu’est-ce
qui s’est passé avec lui, d’ailleurs ?
— Le lendemain, tu as essayé de l’écraser. Tu
disais que c’était une grosse merde », soufflai-je.
Mimi renversa la tête en arrière et éclata de rire.
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« Oh la la, j’avais complètement oublié ! Mon Dieu,
qu’est-ce qu’on s’amusait bien, à l’époque, toutes les
deux ! Je ne comprends pas pourquoi on ne se voit pas
plus souvent. » Elle rayonnait de bonheur.
« Mais quels Indiens ? Mais de quoi tu parles ? »
s’emporta le cousin Stojan contre la Popesse.
Et qui sait quel tour aurait pris la conversation si
tante Mileva n’avait pas fulminé.
« Assez ! lança-t-elle. Vous n’êtes pas à la noce !
— Et de quoi veux-tu que nous parlions, Mileva,
dis-nous, éclaire-nous. » Le cousin Stojan était parti-
culièrement bougon.
« De n’importe quoi, mais pas de politique ! Il y a
des choses plus importantes que la politique dans la
vie ! rétorqua tante Mileva en claquant la langue.
— Comme quoi, par exemple ? » demanda le cou-
sin Stojan, énervé, qui n’appréciait manifestement pas
de s’écarter des sujets politiques.
Tante Mileva se tut. Pendant un certain temps,
elle réfléchit sérieusement à ce dont on pouvait par-
ler après un enterrement, mais rien de concret ne
lui venait à l’esprit. Bien entendu, il eût été de bon
aloi de mentionner un peu tante Stana, mais elle
repoussa cette idée en secouant la tête. On ne parle
du défunt qu’en bien. Étant donné que souvent,
nous ne voyons pas vraiment en quoi ce bien pour-
rait consister, mieux vaut ne rien dire du tout. Elle
se tourna vers Mimi, mais après un bref instant de
réflexion, elle renonça. Nul ne voulait se lancer dans
un affrontement verbal avec elle. Le regard de tante
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Mileva glissa ensuite inopinément sur moi, et son
visage s’illumina.
« Dis-nous, mon chou, quoi de neuf de ton côté ?
Est-ce qu’il y a un jeune homme à l’horizon ? Il est
temps de te marier et de faire des enfants. L’horloge
biologique fait tic-tac, tic-tac… » Tante Mileva bat-
tait des cils comme Ferdinand le taureau, qui préférait
au combat et à la corrida respirer le parfum des fleurs
allongé à l’ombre d’un arbre.
Tonton Loir, qui n’avait probablement même pas
écouté de quoi elle parlait, répéta haut et fort après elle
« tic-tac, tic-tac » en vidant un énième verre de rakija.
Ils s’étaient tous tournés vers moi. Pas seulement
les gens à notre table, mais, me sembla-t-il, tout le
monde sous le barnum s’était tu, et tous les yeux
étaient braqués sur moi tels des canons de fusil.
Surprise par cette attaque en traître, je sentis le sang
me remonter des pieds à la tête. Quand vous êtes une
femme d’un certain âge, à savoir de plus de dix-huit
ans, et que vous n’êtes pas encore mariée et n’avez
pas au moins deux enfants, si possible un garçon et
une fille, un chien, un chat et une tortue, vous devez
à tout moment avoir une réponse toute prête pour ce
genre de question. Cependant, rien d’intelligent et
de suffisamment astucieux ne me venait à l’esprit. Je
me tournai vers Mimi, cherchant son aide du regard.
Pour mon grand malheur, elle n’avait jamais entendu
parler du concept de solidarité féminine, et était très
occupée à essayer de sortir avec son ongle un bout de
viande qui lui était resté coincé entre les dents.
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Enhardie par la rakija que j’avais bue sur un esto-
mac vide, j’ouvris la bouche pour leur dire « mon hor-
loge biologique vous emmerde ». Je voyais déjà tante
Mileva en rester comme deux ronds de flan et nous
faire une légère attaque cérébrale. Malheureusement,
avant que j’aie réussi à formuler ma phrase, tout partit
à vau-l’eau.
« À l’aide ! Mon Dieu, un grand malheur est
arrivé ! » L’une des pleureuses se rua sous le barnum,
bouleversée. Elle poussait de tels cris et supplications
que tout le monde en oublia instantanément mes
organes reproductifs.
Le sang se glaça dans nos veines. Nous regardions
tous fixement l’endroit où avait été assis l’oncle
Radomir. Sa chaise était vide. Alors seulement, nous
nous rappelâmes que l’oncle Radomir était rentré
dans la maison sous prétexte d’aller aux toilettes il
y avait déjà une bonne demi-heure, et qu’il n’était
toujours pas revenu. Ça nous dégrisa tous sur le coup.
Tous sauf tonton Loir, dont l’état alcoolisé était, à
dire vrai, l’état naturel.
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9
L’histoire s’est pour le moins emballée, si je puis
m’exprimer ainsi. La tante Stana s’était étouffée avec
un morceau de poulet. L’oncle Radomir refusait d’al-
ler à l’enterrement de sa propre femme, il y a eu des
gémissements, des pleurs et une ascension jusqu’au
cimetière du village. Il pleuvait, s’arrêtait de pleuvoir,
puis recommençait à pleuvoir. C’était un enterrement
tout ce qu’il y a de plus ordinaire, jusqu’à ce qu’il
devienne un peu moins ordinaire. On s’est jeté sur le
cercueil, on a atterri la tête la première dans la boue,
on a brisé les os des voisines increvables qui s’étaient
élevées un monument funéraire à elles-mêmes trente
ans auparavant, on a perdu des chaussures, et à la
fin, on a même donné de furieux coups de pelle sur
la tombe fraîchement comblée. Comme le veut la
coutume, un repas funéraire était organisé. On a
lampé de la soupe et mâchouillé de la viande grillée.
On a même fait des boulettes de pain et de poisson.
Le pope, le vrai, avait des aigreurs d’estomac et s’est
rapidement esquivé, sous prétexte qu’il avait un autre
boulot à finir, à savoir un autre enterrement. On a
parlé de politique, on s’est taquiné à cause de récits de
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chasse, on a énuméré qui n’avait pas encore d’enfants,
et quelle horloge biologique faisait tic-tac. Et on a bu.
Qui de la rakija, qui ces sodas aux couleurs criardes
qui font tomber les dents et creusent des trous dans le
foie. Et tout se déroulait plus ou moins comme prévu.
Mais ensuite, les choses se sont drôlement compli-
quées. Une pleureuse à la vessie défaillante, dont le
temps froid et pluvieux n’arrangeait guère les affaires,
si bien qu’elle passait plus de temps aux toilettes que
n’importe où ailleurs, a débarqué au pas de course
sous le barnum en criant et en suppliant « à l’aide, un
grand malheur est arrivé ». Ce n’est qu’à ce moment-là
que nous avons remarqué que l’oncle Radomir, sans
avoir touché ni à la soupe ni à la viande grillée, s’était
levé de table sous prétexte d’aller faire la petite com-
mission, et n’était jamais revenu. Personne ne com-
prenait même vraiment comment cet homme, que
nous avions peu auparavant dû porter, et qui avait
fini la tête plantée dans la boue, avait réussi à se lever
de table. La seule chose dont nous nous souvenions,
c’était que tante Mileva, légèrement nerveuse et d’une
humeur massacrante, lui avait lancé : « Et lave-toi la
face au passage, pour arrêter de nous faire honte ! »
Mais l’oncle Radomir n’était pas allé aux toilettes.
Du moins pas tout de suite. Je suppose que les choses
s’étaient déroulées ainsi. Il était d’abord entré dans
la chambre à coucher, et avait sorti de l’armoire son
pantalon préféré, en velours côtelé marron foncé. Puis
il avait pris sur son cintre sa chemise bleue à petits car-
reaux. Il avait jeté les vêtements sur son bras, et ensuite
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seulement, il était allé aux W.-C. Il avait tourné deux
fois la clé dans la serrure et vérifié encore une fois,
au cas où, que la porte était bien fermée. Il s’était
lavé les mains, avait versé de l’eau dans ses paumes et
s’était débarbouillé. Afin d’enlever la boue qui avait
complètement durci dans ses cheveux, il avait mis la
tête sous le robinet et frotté quelque temps. Il s’était
séché les cheveux avec une serviette, donné un coup
de peigne. Il avait ensuite retiré ses vêtements mouil-
lés et boueux, et enfilé le pantalon et la chemise. Il
s’était regardé dans le miroir, et avait hoché la tête
d’un air satisfait. Soudain, il s’était rappelé quelque
chose, avait déverrouillé la porte des toilettes et était
retourné dans le salon. Il avait ouvert le placard bleu,
farfouillé un peu à l’intérieur, avant de finir par en
sortir l’agenda dans lequel tante Stana notait ses
recettes. Il avait arraché une feuille vierge et gribouillé
sans ponctuation le message suivant : « n’entre pas
dans les cabinets je suis pendu dedans ». Il avait
déposé le papier sur la table, et soigneusement remis
l’agenda à sa place. Il était retourné aux W.-C, avait
refermé la porte à clé, et s’était pendu à l’ampoule au
plafond.
C’était l’une des pleureuses, celle à la vessie défail-
lante, qui avait trouvé le message. Elle essayait vai-
nement d’entrer dans les toilettes et, je suppose,
incapable de se retenir plus longtemps, elle avait ner-
veusement tambouriné à la porte en criant : « Ouvre,
je vais me faire pipi dessus ! » Ne recevant aucune
réponse, elle avait couru se soulager dans le jardin der-
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rière la maison, et c’est alors qu’elle avait au passage
aperçu le papier portant l’inscription susmentionnée.
Étant donné la nature de son travail, et le fait qu’elle
était une femme que plus rien ne pouvait étonner, elle
avait probablement d’abord été faire pipi en vitesse
derrière la maison, non sans vérifier auparavant que
personne ne la voyait, puis elle avait filé droit vers le
barnum où, criant et suppliant, elle avait mis tout le
monde sur le pied de guerre.
Tonton Loir enfonça la porte. Il prit son élan,
donna un vigoureux coup d’épaule et, surpris par
sa propre force, passa tout simplement à travers. Sa
trajectoire se serait probablement achevée dans le
mur opposé s’il ne s’était pris les pieds dans et n’était
tombé sur l’oncle Radomir, qui gisait au sol après que
l’ampoule du plafond avait cédé sous son poids. Puis
le cousin Stojan entra dans les toilettes. Il se prit la
tête entre les mains. Tante Mileva, dans son style de
femme entreprenante, repoussa le cousin Stojan en
état de choc, donna un coup de pied à tonton Loir
qui, incapable de se relever, se roulait impuissant sur
le ventre, et s’accroupit au-dessus de l’oncle Radomir.
Elle lui prit le bras et lui tâta le pouls.
« Il est vivant ! » s’écria-t-elle si fort que les genoux
de la Popesse cédèrent. Elle perdit connaissance et
s’effondra en travers de la porte des W.-C.
Le cousin Stojan réussit tant bien que mal à
reprendre ses esprits, et donna au Pope l’ordre de
relever l’oncle Radomir. Le Pope, sans se presser,
entra dans les cabinets en enjambant la Popesse. Il se
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fraya un chemin entre le cousin Stojan et tante Mileva
et, prenant garde de ne pas se prendre les pieds dans
tonton Loir, se pencha au-dessus de l’oncle Radomir.
« Plus vite, plus vite ! » cria nerveusement tante
Mileva.
Le Pope prit un peu de temps pour évaluer quelle
était la meilleure manière d’attraper l’oncle Radomir,
puis il l’empoigna tout simplement sous les aisselles
et le redressa. Le cou de l’oncle Radomir se plia et sa
tête s’affaissa sur sa poitrine. On aurait dit qu’il allait
s’effondrer et rouler sur le carrelage, et nous criâmes
tous en chœur quelque chose du genre « aaah », et
Mimi, terrifiée par cette vision, me planta à nouveau
violemment ses ongles trop longs dans le cou. Le Pope
tenait toujours l’oncle Radomir, dont la tête relâchée
pendait sur la poitrine, attendant qu’on lui dise quoi
faire, mais il fallut un certain temps à tante Mileva
pour se rappeler quelle était la marche à suivre dans
une telle situation.
« Emmène-le chez le docteur ! Le docteur ! » s’écria-
t-elle d’un ton paniqué.
Sur ce, tonton Loir se redressa lui aussi sur ses
jambes. Il arracha l’oncle Radomir des mains du Pope
et, tel un jeune marié qui porte son épouse pour fran-
chir le seuil de leur maison commune, il enjamba
la Popesse et le sortit des W.-C. Et il s’arrêta là. La
foule qui s’était pressée dans la maison pour pouvoir
suivre toutes les péripéties aux premières loges blo-
quait complètement le passage.
« Mais écartez-vous ! Laissez-le passer ! » criait tante
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Mileva dans le dos de tonton Loir, mais personne ne
bougeait. Les gens contemplaient, hypnotisés, la tête
de l’oncle Radomir.
Nous serions probablement restés à nous regarder
en silence encore cent sept ans si le cousin Stojan
n’était pas entré en scène.
« Dispersion ! » hurla-t-il avant de se mettre à pous-
ser furieusement les curieux, frayant à tonton Loir un
chemin vers la sortie.
Les gens se poussèrent juste assez pour que ton-
ton Loir et la jeune mariée, à savoir l’oncle Radomir,
puissent se glisser comme par le chas d’une aiguille.
« Mets-le dans la voiture ! » ordonna le cousin Stojan
tout en bondissant au volant de sa Golfette et ton-
ton Loir, s’exécutant, jeta l’oncle Radomir sur la ban-
quette arrière, par-dessus la caisse de pommes pourries.
Le cousin Stojan enfonça la pédale d’accéléra-
teur. Les roues tournoyèrent sur place, bombardant
des projectiles boueux sur un rayon d’au moins dix
mètres. Puis la Golfette s’élança dans la pente.
« Suivons-les ! » lança tante Mileva, et nous quatre
plus la Popesse, qui était entre-temps revenue à elle,
nous entassâmes dans l’Opel Corsa toute neuve du
Pope.
Mimi nous fit au revoir de la main.
« Je reste garder la maison ! » nous cria-t-elle, et
c’est alors qu’il me vint à l’esprit que j’aurais pu moi
aussi rester. Je ne savais pas ce qui m’avait pris de me
ruer dans la voiture, pas plus que je ne savais où nous
allions et ce que j’allais faire avec eux. C’était mon
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grand problème. Il suffisait que quelqu’un donne un
ordre, et j’étais prête à sauter dans l’eau ou dans le
feu sans me poser de questions. Je le voyais très clai-
rement à présent, mais il n’y avait plus d’issue. J’étais
esquichée sur la banquette arrière entre la Popesse,
qui geignait, et tante Mileva, qui écumait, et quand je
regardai derrière moi, la maison et Mimi rapetissaient
lentement et disparaissaient à l’horizon. Ça ne cor-
respondait absolument pas au plan et au programme
que je m’étais fixés avant de partir pour l’enterrement.
J’étais au désespoir.
Il s’avéra que le Pope était loin d’être un conduc-
teur aussi fougueux que le cousin Stojan. Il condui-
sait plutôt prudemment, malgré les menaces de tante
Mileva qui criait sans discontinuer « Mais qu’est-ce
que tu as à te traîner, appuie sur le champignon, au
moins une fois dans ta vie ! » Quand nous arrivâmes
au centre médical, planté au sommet d’une énième
colline, l’oncle Radomir était déjà largement pris en
charge. Le cousin Stojan nous attendait, sur des char-
bons ardents.
« Mais qu’est-ce que vous foutiez ? Il aurait pu
mourir dix fois le temps que vous arriviez ! » siffla-t-il
entre ses dents en crachant par terre.
Tante Mileva lança au Pope un regard furieux. Elle
marmonna quelque chose au sujet de sa conduite de
petit vieux. Tonton Loir tendit les mains devant lui
comme s’il tenait un volant, et se mit à expliquer
quelque chose en bafouillant.
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« Si c’était moi qui avais conduit, si on m’avait
laissé prendre le volant, j’aurais… » Puis il s’arrêta,
car il ne savait plus ce qu’il aurait fait avec ce fameux
volant, et il se contenta de serrer encore plus les
poings.
« Tu nous aurais envoyés dans le fossé, voilà ce que
tu aurais fait », lança la Popesse, prenant la défense du
Pope, et tonton Loir, étonnamment, hocha joyeuse-
ment la tête et son visage s’illumina, car quelqu’un
avait enfin trouvé les mots pour lui.
« Voilà ! J’aurais été dans le fossé… » confirma-t-il
plein d’enthousiasme, puis il s’arrêta brutalement,
comprenant qu’il avait été roulé. « Te fous pas de ma
gueule, quel fossé ? Tu sais ce qu’il te dit, le fossé ? »
La Popesse se transforma en torche humaine, et
tonton Loir se retroussa les manches. Si le cousin
Stojan ne les avait pas séparés, il y aurait eu d’autres
cous à raccommoder.
Quoi qu’il en soit, après ce léger incident à base
de fossé et d’accusations de conduite de petit vieux,
les passions s’apaisèrent. Nous étions assis en silence
dans la petite salle d’attente aux murs écaillés.
Régulièrement, tonton Loir se levait et faisait les cent
pas, vérifiant le niveau de l’eau dans le seau de plas-
tique bleu au milieu de la pièce qui recevait, goutte à
goutte, l’eau de pluie s’écoulant d’une énorme tache
au plafond. Le cousin Stojan se tournait les pouces
d’un air inquiet, la Popesse tremblait fiévreusement,
et le Pope fixait le lointain par la fenêtre, bâillant si
fort qu’il en avait les larmes aux yeux.
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« On l’a échappé belle. Il a un pistolet-mitrailleur
au grenier. Quitte à avoir pété les plombs, il aurait
pu tous nous massacrer au lieu de se pendre. Ta-ra-
ta-ta… » Tonton Loir nous visa comme s’il tenait un
fusil et tirait en rafale, brisant le silence gênant qui
nous oppressait.
« Il aurait mieux fait de tous nous achever, car si
l’acheteur apprend ce qui s’est passé, il risque bien de
se rétracter ! Je n’ai pas encore trouvé comment dis-
simuler le fait que Stana est morte le larynx arraché,
commenta d’un air préoccupé le cousin Stojan, sur
quoi tante Mileva bondit de sa chaise.
— Ne parle pas de malheur, Stojan ! Qu’est-ce que
tu veux dire, se rétracter ? Il ne peut pas se rétrac-
ter, j’ai déjà tout prévu… » Tante Mileva s’arrêta au
milieu de sa phrase. Elle n’avait pas la force de décrire
ce qui se passerait si l’argent ne tombait pas.
— Dis-moi, Mileva, est-ce que tu voudrais acheter
un terrain et une maison dans laquelle quelqu’un s’est
pendu ? rétorqua le cousin Stojan en se frappant la
paume du poing.
— Ben… j’en sais rien… pourquoi pas ? Je veux
dire, c’est quoi le rapport ? » Le ton de tante Mileva
était tout sauf convaincant.
« Oui, c’est quoi le rapport ? s’écria tonton Loir.
Si ça le dérange, il a qu’à faire venir un pope, qu’il
donne quelques coups d’encensoir dans la maison et
le tour est joué !
— Écoute, quand il entendra parler de la pendai-
son, dans le meilleur des cas, il nous demandera de
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baisser le prix ! » Le cousin Stojan continuait à broyer
du noir.
« Il n’a pas le droit de descendre en dessous du prix
que nous avons convenu ! De toute façon, c’est déjà pas
grand-chose ! Réparti entre nous, c’est trois francs six
sous ! » La voix de tante Mileva avait repris toutes ses
forces. « Non, il n’a pas le droit ! On n’est pas des pigeons.
Pendaison ou pas, on ne vend pas pour moins ! »
J’étais assise sur une chaise en plastique incon-
fortable, j’avais faim, j’étais fatiguée de tout ça et je
commençais déjà à avoir mal à la tête quand, histoire
d’empirer les choses, le cousin Stojan prit son élan et
commença à expliquer que si cet acheteur potentiel
s’intéressait à notre terrain, c’était pour y construire
un ethno-village, une oasis touristique de paix et de
bonheur. Je commençai à taper nerveusement du pied
par terre.
« De toute façon, nous ne vendons pas juste un ter-
rain, nous vendons un trésor ! » Tante Mileva redressa
fièrement la tête. « Une source d’eau miraculeuse,
souveraine pour soigner la prostate, l’infertilité mas-
culine, et toutes sortes d’autres problèmes spécifique-
ment masculins. »
Tonton Loir ouvrit la bouche pour raconter une
blagounette vulgaire au sujet de tous ces problèmes
spécifiquement masculins, mais tante Mileva, qui
connaissait déjà par cœur tout son répertoire de bla-
gues grasses, le fusilla du regard, et il leva les mains en
l’air en soupirant : » Oh la la, on peut plus rien dire
sans vexer quelqu’un. »
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En toute franchise, cette source n’était qu’une
vulgaire décharge, où l’on avait déposé les ordures
pendant des décennies. Il y avait de tout et n’im-
porte quoi, des cartons vides détrempés, des bou-
teilles en plastique, des outils rouillés, des pneus de
tracteur crevés, des ballons de foot aplatis, et même
des chaussures de femme démodées et dépareillées. À
mon humble avis, la seule chose à laquelle elle pou-
vait encore servir, c’était l’enfouissement de déchets
nucléaires.
« Il y a bien longtemps – le cousin Stojan se mit
à raconter une histoire que j’avais déjà entendue des
milliers de fois – il y avait un bey célèbre qui venait
obligatoirement à notre source, chaque fois que son
chemin l’amenait d’Istanbul dans notre trou paumé. »
Pourquoi son chemin l’amenait-il précisément
dans notre trou paumé, nul ne le savait, mais la
famille adorait cette histoire. Elle la répétait comme
un disque rayé, à la moindre occasion.
« Oui, oui, c’est vrai », rebondit tante Mileva, et je
faillis glisser de ma chaise d’ennui. « Et pas seulement
ce bey, au début du siècle dernier, les fonctionnaires
de Vienne venaient chercher de l’eau pour en rap-
porter à la cour impériale, et Tito aussi passait régu-
lièrement, quand il allait à la chasse en montagne. »
Le visage du cousin Stojan s’illumina, et il gigota
sur sa dure chaise en plastique afin de s’installer au
mieux pour la suite de l’histoire, qui impliquait le
maréchal Tito et le général Kadhafi. Selon la légende,
ils avaient une fois atterri en hélicoptère sur la prairie
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où le voisin Petar faisait paître ses vaches, avant de
monter à notre source en Land Rover.
Mon corps commençait déjà à se contracter de dou-
leur, et le sang à battre violemment dans mes tempes,
annonçant que j’allais bientôt être submergée par une
vague de bon gros mal de tête quand, heureusement
pour moi, la Popesse interrompit le cousin Stojan qui,
à fond dans son histoire, grimpait personnellement
nos montagnes en Land Rover à un angle de quatre-
vingt-dix degrés.
« C’est vraiment dommage de vendre, soupira la
Popesse.
— Comment ça dommage ? Et qu’est-ce que tu
veux qu’on fasse de cette eau ? La bouffer peut-être ? »
Le cousin Stojan accueillit la réplique de la Popesse
à couteaux tirés.
« Je le connais, le type à qui on vend le terrain,
ricana tonton Loir. Il a commencé en vendant des
pommes sur le marché de gros, puis il est passé à
l’électroménager des maisons pillées pendant la
guerre, dans les zones conquises par l’armée. »
Le cousin Stojan, agacé, leva les yeux vers le pla-
fond de la salle d’attente, comme s’il attendait une
aide divine contre la connerie.
« Tu ne peux pas juger quelqu’un sur ce qu’il a fait il
y a vingt ans, dit-il. Tout ce que je sais, c’est qu’après
la guerre, il s’est lancé avec succès dans l’importation
d’ordinateurs d’occasion d’Europe de l’Ouest.
— Et ensuite, grâce à ces merdes d’occasion, il s’est
acheté une villa en Autriche, et entre deux séjours
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au ski dans les Alpes, il achète des terrains dans nos
montagnes. Moi, je trouve ça louche… » Tonton Loir
hocha la tête d’un air soupçonneux.
L’aide tant attendue ne tombant pas du ciel, le
cousin Stojan devint tout rouge.
« Écoute, Loir, qu’est-ce qui te prend de déblatérer
là maintenant ? Depuis quand tu es devenu expert
en investissement et développement ? lui lança-t-il,
visiblement énervé. J’ai l’impression que toi non plus,
tu n’as pas envie de vendre. »
À ces mots, tante Mileva bondit de sa chaise comme
si elle avait pris feu, et pointa son doigt sur tonton
Loir.
« Tais-toi ! Tu es ivre ! Et on le vendra, ce terrain,
aussi vrai que je m’appelle Mileva ! » rugit-elle avec
tant de force qu’un bout de crépi tomba du plafond
humide.
Le cousin Stojan hocha la tête d’un air satisfait,
et la salle d’attente sombra dans un silence de mort.
Après quelque temps seulement, tante Mileva
poussa un profond soupir.
« Merde, Radomir, t’as vraiment choisi ton moment
pour te pendre dans les toilettes ! » siffla-t-elle à voix
basse.
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deu x i è m e pa rt i e
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10
Assise à table, maman fumait. Des fayots mijotaient
sur la cuisinière. Elle laissa la cendre tomber négli-
gemment par terre, se leva et partit dans la pièce où,
vautré dans son fauteuil défoncé, mon père regardait
la télévision.
« Si on ne refait pas bientôt le carrelage, je vais
attraper une maladie auto-immune ! Je ne peux plus
le voir en peinture ! » lui annonça-t-elle d’un ton
dramatique.
Mon père se gratta le menton.
« Qui refait son carrelage en novembre ? » dit-il en
attrapant la télécommande pour changer de chaîne.
Maman répéta dans sa barbe « pas une journée de
plus », puis elle l’informa au passage qu’elle avait déjà
tout organisé, et que les ouvriers venaient le lende-
main retirer le vieux carrelage et en poser un nouveau.
« J’en ai choisi un magnifique, avec des petites
fleurs. Ça va nous faire du bien, tu verras », dit-elle,
puis elle fronça le nez, car une odeur désagréable pro-
venait de la cuisine. Manifestement, les fayots étaient
en voie de cramer. Maman sursauta, jura et se hâta de
retourner à ses fourneaux.
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Mon père, auquel la nouvelle de l’arrivée des
ouvriers avait fait l’effet d’un électrochoc, s’éjecta
littéralement de son fauteuil et suivit maman au pas
de charge.
« Personne ne refait son carrelage en novembre ! »
répéta-t-il, haussant la voix pour la première fois
depuis cent cinquante ans.
Maman, qui avait réussi in extrémis à sauver les
fayots de la catastrophe, devint toute rouge.
« Depuis quand est-ce qu’il y a une règle qui dit
qu’on ne peut refaire le carrelage qu’au printemps ?! »
hurla-t-elle suffisamment fort pour se faire entendre
même du voisin du rez-de-chaussée, un petit vieux
dont l’appareil auditif était tout le temps en panne.
Mon père se contenta de hausser les épaules.
« C’est une règle tacite », répondit-il, à présent par-
faitement calme, avant d’ajouter que les travaux d’in-
térieur, comme repeindre les murs, nettoyer la cave,
changer les fenêtres, et par là même également refaire
le carrelage, se faisaient au printemps, ou éventuelle-
ment au début de l’été, avant qu’il ne fasse trop chaud.
« Tu n’as jamais envie de rien faire, ni mainte-
nant, ni au printemps, c’est ça, le vrai problème ! Si
ça dépendait de toi, on n’aurait probablement même
pas de toit sur la tête. Mais tu sais quoi ? Rien ne
dépend de toi ! » rétorqua-t-elle puis, hors d’elle, elle
attrapa la première chose qui lui tomba sous la main,
à savoir l’éponge grattoir en paille de fer pour nettoyer
la gazinière, et la jeta sur la tête de mon père. Mon
père avait des réflexes désastreux, mais heureusement
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pour lui maman visait mal, et l’éponge acheva sa tra-
jectoire dans le mur.
Mon père saisit ce moment opportun pour se glis-
ser derrière le réfrigérateur.
« Je ne vois pas où est le problème, il est très bien,
ce carrelage, il tient le choc. Pas un carreau ne s’est
encore décollé », lança-t-il depuis son refuge.
Maman regardait frénétiquement autour d’elle à la
recherche d’autre chose à lui lancer. Elle aperçut un
vase contenant des roses en plastique poussiéreuses,
mais ça aurait été dommage de le casser, c’était un
souvenir d’un beau et lointain voyage à Trieste, et
elle renonça à défoncer la tête de mon père. Mais sa
colère ne passa pas pour autant.
« Je ne vais pas attendre le printemps pour refaire
le carrelage ! Ce carrelage blanc d’hôpital, c’est la
déprime totale ! glapit-elle.
— Si tu as pu t’en accommoder pendant trente
ans, pourquoi est-ce que tu n’attends pas encore au
moins jusqu’au printemps, si tu y tiens tant que ça ? »
objecta mon père.
Des taches violettes apparurent sur les joues et le
front de maman.
« Écoute-moi bien, je vais t’expliquer, dit-elle en
prenant une profonde inspiration, s’efforçant de
contrôler sa fureur. À cette période de l’année, les
ouvriers ont moins de travail, ils sont donc, par consé-
quent, moins chers, et Mirjana de la comptabilité m’a
trouvé un type qui nous changera la tuyauterie pour
un prix tout à fait correct. »
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Mon père ouvrit des yeux ronds.
« Attends, c’est quoi cette histoire de changer la
tuyauterie, tu n’as pas juste dit que tu voulais un nou-
veau carrelage ? » demanda-t-il, espérant sincèrement
avoir mal compris quelque chose.
Maman leva les bras en l’air, exaspérée, parce
qu’avec mon père comme avec moi, elle devait tou-
jours tout répéter deux fois et fournir des explications
complémentaires.
« Nos canalisations en cuivre sont bonnes à jeter,
elles n’arrêtent pas de se boucher, et on est obligés de
trifouiller dedans avec un bout de câble pour enlever
les cheveux et le gras, lui expliqua-t-elle. Les canalisa-
tions en plastique, ça, c’est pratique. Tu peux balan-
cer dedans n’importe quel produit déboucheur sans
avoir peur que ça les ronge ou que ça les perce. »
Mon père se grattait à présent la tête, car il ne trou-
vait rien à dire pour la défense des tuyaux en cuivre,
et il s’arrêta pour réfléchir, puis soudain, il eut une
illumination.
« L’argent ! » Mon père reprit d’un coup sa confiance
en lui, et il sortit de l’abri que lui fournissait le réfri-
gérateur. « Où est-ce qu’on va trouver l’argent pour
rénover la salle de bains ?! On arrive à peine à joindre
les deux bouts. »
Maman sourit. Bien entendu qu’elle avait une
réponse toute prête à ça aussi. Elle ne se lançait jamais
dans une altercation sans avoir bien fourbi ses argu-
ments. Elle n’était pas une amatrice. Loin de là. Elle
avait dû être dans une vie passée un avocat renommé
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qui défendait avec succès les braqueurs, les violeurs
et les tueurs de masse.
« J’ai emprunté de l’argent à une organisation de
micro-crédit », dit-elle calmement.
Mon père manqua de s’évanouir.
« Mais tu es complètement folle ! » Il se prit la tête
entre les mains. « Ils t’envoient des gorilles te retour-
ner ta maison si tu as le moindre retard de paiement ! »
Maman leva les yeux au ciel. Elle considérait chaque
discussion avec mon père comme une pure et simple
perte de temps.
« Ça, au moins, c’est facile, constata-t-elle. Quand
on aura reçu l’argent de la vente de ta maison de
famille et du terrain, on remboursera le prêt sans pro-
blème. De toute façon, si on abandonne maintenant,
on perd l’avance que j’ai versée pour le nouveau car-
relage et les canalisations, et pour le chauffe-eau. »
Les yeux de mon père se révulsèrent sous le choc.
Il s’agrippa la poitrine. L’espace d’un instant, il eut
le souffle coupé.
« Fais comme tu veux », dit-il. Il était plus que
manifeste qu’il avait perdu la partie, et il retourna
dans son fauteuil défoncé.
Et c’est ainsi que dans notre appartement, le jour
de l’enterrement de tante Stana, même si c’était une
pure coïncidence – maman ne pouvait pas prévoir
que tante Stana allait s’étouffer avec un morceau de
poulet – commencèrent les travaux colossaux de réno-
vation de la salle de bains.
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Les nouvelles ne mirent pas longtemps à par-
venir à maman. Les ouvriers venaient à peine de
défoncer le sol de la salle de bains et d’arracher un
gros tuyau en cuivre quand un pépiement d’oiseau
retentit, signe que le téléphone de maman avait reçu
un message. Elle sortit de la pièce, ordonnant aux
ouvriers de ne toucher à rien pendant qu’elle n’était
pas là car elle ne faisait confiance à personne, sur-
tout pas aux ouvriers qui, selon ses propres mots,
« font une connerie dès que tu as le dos tourné »,
et alla jusqu’à la commode du couloir où, depuis
que sa batterie donnait des signes de faiblesse, son
téléphone portable restait en charge non-stop. Elle
chaussa ses lunettes de lecture, lut le message et fixa
quelque temps sans ciller l’écran du téléphone. Elle
prit une profonde inspiration, reposa le téléphone
sur la commode et tomba à genoux, droit sur les
vieux journaux qu’elle avait disposés pour protéger
le chemin du couloir.
Les ouvriers sortirent en courant de la salle de
bains, et mon père s’extirpa, bien qu’un peu moins
prestement, de son fauteuil défoncé. Ils attrapèrent
maman sous les aisselles, la traînèrent jusqu’à la cui-
sine et la plantèrent sur une chaise.
Mon père ouvrit la vitrine où se trouvaient toutes
sortes de bouteilles, de bocaux, de factures impayées,
de diplômes et de certificats, et attrapa une bouteille
de rakija. Maman releva la tête dans un ultime effort,
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et quand elle vit la bouteille qu’il avait sortie, elle
manqua de s’effondrer à nouveau par terre.
« Mais pas celle-là, ça va pas la tête, c’est la rakija
pour les compresses », dit-elle de la voix d’une per-
sonne qui avait perdu tout espoir dans l’humanité.
Ces deux bouteilles étaient depuis toujours une
source de bévues chez nous. Il m’était si souvent arrivé
de sortir la mauvaise bouteille devant les mauvaises
personnes. J’explique : l’une des rakija était pour
boire, et on la sortait quand quelqu’un d’important
venait nous rendre visite, et l’autre avait davantage un
usage médicinal, pour les compresses que l’on pose
sur la plante des pieds pour faire baisser la tempéra-
ture, pour désinfecter les plaies quand on s’est éraflé à
un clou rouillé ou pour atténuer la démangeaison des
moustiques assoiffés de sang et pour chasser les tiques,
par exemple. Bien entendu, on utilisait aussi parfois la
deuxième rakija, la « médicinale », pour boire, surtout
quand il fallait régaler des invités sans importance,
comme le voisin Zlatko. Lui, on aurait pu lui servir
sans problème de la mort aux rats, il n’aurait pas vu
la différence. Maman le prenait souvent en exemple
quand elle nous expliquait la différence entre les deux
rakija, et pourquoi il serait dommage de gâcher celle
de meilleure qualité avec certains individus.
Quoi qu’il en soit, après son erreur initiale, mon
père apporta la bonne bouteille et servit à maman un
verre de rakija. Elle la respira, juste pour que ses joues
reprennent des couleurs.
« Il l’a fait exprès, dit-elle après avoir repris ses
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esprits. Les gens sont comme ça, ils feraient tout pour
te mettre dans la merde. »
L’un des ouvriers hocha la tête en signe d’appro-
bation, même s’il n’avait pas la moindre idée de quoi
elle parlait, puis il attrapa la bouteille de rakija, non
sans avoir demandé un verre à mon père, pour ne pas
boire à la bouteille, ça ne se faisait pas.
« D’habitude, je ne bois pas, juste de la bière, mais
rien de tel que la rakija pour chasser la poussière des
poumons », observa-t-il d’un ton expert.
D’un geste vif, maman attrapa le bouchon et
referma la bouteille.
« Vous vous nettoierez les poumons quand vous
aurez fini le boulot, mais pas maintenant, il ne man-
querait plus que vous me salopiez ma salle de bains ! »
siffla-t-elle, complètement rétablie du choc.
Une fois que les ouvriers se furent remis au travail,
maman lut enfin à mon père le message que je lui
avais envoyé après avoir grimpé sur la dure chaise en
plastique de la salle d’attente du centre médical et
debout sur une jambe trouvé du réseau. Toute cette
zone était un véritable trou noir en termes de réseau
téléphonique. Et pas seulement en termes de réseau
téléphonique.
« Radomir s’est pendu dans la salle de bains, au
beau milieu de la maison, dit-elle, et ses yeux se rem-
plirent de larmes. Maintenant, c’est sûr, on n’arrivera
jamais à vendre cette baraque de merde et ce terrain
de malheur ! Plus personne ne voudra acheter, per-
sonne ! On est maudits, maudits ! »
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Mon père se gratta le menton un certain temps.
« Allez, même si on vend pas, notre salle de bains,
c’est pas le grand luxe non plus. C’est pas comme si
on se faisait poser un jacuzzi. En cinq ans, objecti-
vement, on devrait pouvoir la rembourser. Il faudra
juste se serrer un peu plus la ceinture, c’est tout », dit
mon père d’un ton apaisant.
Maman renifla une ou deux fois.
« Oui, mais je ne me suis pas endettée que pour la
salle de bains. J’ai aussi pris un crédit pour refaire la
cuisine, j’ai déjà commandé toute la cuisine aména-
gée… » Elle fit une petite pause, inspira et ajouta : « Et
j’ai engagé des gens pour nous changer les fenêtres. »
Mon père cligna les yeux, incrédule. Il ouvrit la
bouche pour dire quelque chose, mais maman lui
coupa l’herbe sous le pied.
« Personne ne me comprend ! s’écria-t-elle, en
mode la meilleure défense c’est l’attaque. C’est le
royaume des courants d’air, cette maison ! Regarde-
moi ces fenêtres. Elles ne valent plus rien, il faut les
changer, un point c’est tout ! Rien n’a bougé dans cet
appartement depuis qu’on y a emménagé. Je ne peux
plus vivre comme ça, et tant pis si les gorilles viennent
me faire la peau. »
Jusqu’à un certain point, maman avait raison.
Depuis qu’ils s’étaient installés dans notre deux pièces,
qu’ils avaient aménagé grâce à un prêt conventionné
à l’hiver 1987, rien n’avait bougé dedans. C’est ainsi
que, par manque d’argent, nous conservions religieu-
sement notre machine à laver, qui avalait systémati-
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quement nos chaussettes, déchirait nos T-Shirts et
refusait parfois d’essorer le linge. D’un autre côté, le
meuble du salon, un placard aussi gigantesque que
dysfonctionnel en pin de mauvaise qualité, encom-
brait notre espace de vie, car mon père était ferme-
ment convaincu qu’il constituait un excellent isolant
et que sans lui, nous mourrions de froid l’hiver, et
de chaleur l’été. De même, pour une raison ou une
autre, on ne remplaçait jamais les lits défoncés, les
tables bancales, les lampes cassées, et encore moins le
carrelage, les rangements de la cuisine et les boiseries
des fenêtres. Tout était resté figé dans un autre temps,
à l’exception du canapé, que nous avions dû jeter
après qu’un miracle d’engin pyrotechnique chinois
lui soit tombé dessus. Mon père, déjà passablement
éméché, l’avait allumé pour le nouvel an 1996, car la
paix avait été signée et qu’une vie nouvelle et meil-
leure commençait, mais il avait rebondi contre le pla-
fond avant de retomber sur le canapé, qui avait fini à
moitié brûlé. Ce que le feu n’avait pas dévoré, l’eau
dont nous l’avions arrosé pour éviter que l’incendie
ne se propage au reste de l’appartement s’en était
chargée.
Mon père jeta un coup d’œil aux fenêtres et, comme
s’il ne voyait pas où était le problème, il hocha la tête,
désemparé.
« Moi aussi, je vais me pendre dans la salle de bains
comme Radomir, quand les ouvriers auront fini les
travaux ! » hurla maman, agitant son poing sous le
nez de mon père.
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Mon père ne répondit rien. Je le voyais très bien,
assis à table, se mettre à respirer lourdement.
Dans le centre médical, sur sa chaise en plastique
inconfortable, le cousin Stojan respirait lourdement
lui aussi.
« Je comptais m’acheter une nouvelle Golfette,
souffla-t-il d’un ton pensif. D’accord, pas toute
neuve, mais comme neuve. Je me serais parfaitement
contenté d’une Golf IV. »
Tonton Loir réagit à cette confession sincère du
cousin Stojan par un rire tonitruant, puis il raconta
une blague sur un fils qui demandait à son père
quand est-ce qu’il allait acheter une Golf IV, et ce
dernier lui répondait qu’il allait devoir attendre que
les Allemands produisent la Golf X.
Personne n’avait envie de rire. Surtout pas tante
Mileva.
« Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de drôle, tu
es parfaitement au courant de la situation », grinça-
t-elle, et tonton Loir battit en retraite à l’autre bout
de la salle d’attente.
Tante Mileva était devenue toute grise.
« Je les ai envoyés dans toutes les écoles possibles
et imaginables, dit-elle, pensant manifestement à ses
fils. Ils ont pris des cours, ils ont fait des stages, du
bénévolat, ils ont tout essayé, et rien. Y a pas de bou-
lot. Et on sait parfaitement combien il faut payer et
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à qui pour obtenir un poste dans l’administration
municipale.
— Tout s’achète de nos jours, faut juste avoir
l’argent », renchérit tonton Loir à distance respectable.
Le cousin Stojan confirma d’un hochement de tête,
même s’il pensait plus à sa Golfette qu’à l’adminis-
tration municipale.
« Vous savez quoi, au diable la Golfette, je don-
nerai tout l’argent à ma fille, qu’elle me considère
comme un être humain au moins une fois dans ma
vie, au lieu d’être toujours aux basques de sa salope de
mère ! » lança-t-il en frappant dans ses mains d’un air
décidé.
Cette tirade du cousin Stojan rendit à tante Mileva
sa bonne humeur.
« Tout à fait, tu as complètement raison. Cette
femme est une vraie salope, sinon, elle n’aurait pas
tout ce qu’elle a. Pas vrai ? » conclut-elle joyeusement,
et le rouge lui monta aux joues.
Le cousin Stojan n’entendit absolument rien de la
constatation de tante Mileva, et poursuivit, impertur-
bable, sa confession.
« Je lui dirai, Mimi, ma petite, papa va te donner
l’argent de la maison, achète-toi ce qui te fait plai-
sir. Je comptais m’acheter une voiture, histoire de ne
pas crever quelque part quand les freins de ma vieille
Golfette auront lâché, mais peu importe, dépense cet
argent comme tu veux. Tu es ce que papa a de plus
cher au monde. » Il écrasa une larme.
La Popesse secoua la tête.
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« Ben oui, l’argent ne fait pas le bonheur », confirma-
t-elle d’un ton contemplatif, ce sur quoi tonton Loir,
à l’autre bout de la salle d’attente, éclata de rire.
« Bah bien sûr que pour vous, l’argent ne fait pas le
bonheur ! De toute façon, les végétariens, ça dépense
rien, non ? Suffit de sortir devant chez toi et de cueillir
de l’herbe », lança-t-il entre ses larmes, et le cousin
Stojan et la tante Mileva se mirent à glousser comme
des préadolescents en cours de biologie lors de la pré-
sentation des organes sexuels de l’être humain.
Les yeux de la Popesse s’enflammèrent dangereusement.
« On ne mange pas de l’herbe ! » glapit-elle en se
tournant vers le Pope, espérant son soutien, mais le
Pope se contenta de lever les yeux au ciel comme
s’il réfléchissait aux projets pour lesquels ils avaient
besoin d’argent.
Tonton Loir s’essuya les larmes de la manche,
tremblant encore de rire.
« C’est bon, c’est bon, faut pas prendre la mouche,
une petite blague, ça n’a jamais fait de mal à per-
sonne », dit-il, et la Popesse souffla bruyamment et
détourna la tête.
Tout le monde, donc, avait besoin d’argent.
Plus précisément, la majorité d’entre nous. L’oncle
Radomir, depuis que tante Stana s’était étouffée avec
un morceau de poulet, avait manifestement perdu
toute envie de vivre. Quant à moi, comme vous le
savez, cela faisait déjà un certain temps que j’étais
dans un état d’apathie généralisée. Si jamais, par le
plus grand des hasards, j’avais reçu de l’argent – ce
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qui relève de la science-fiction, car maman aurait
préféré le brûler que de me donner le moindre cen-
time – en toute sincérité, je ne sais pas ce que j’en
aurait fait. Vraiment pas. J’aurais peut-être acheté
un billet d’autocar. Dans n’importe quel car, pour
n’importe quelle direction. Je serais tout simplement
montée dans le premier en partance de la gare. Et
j’aurais roulé et roulé. Je ne serais descendue que
lorsque l’autocar serait arrivé à son terminus, puis
je serais montée dans un autre, et j’aurais continué à
rouler de plus en plus loin. J’aurais fait des milliers
et des milliers de kilomètres, jusqu’à arriver dans un
endroit parfaitement désert au bord de la mer où, à
part des chats se prélassant paresseusement toute la
journée dans des vérandas baignées de soleil, il n’y
aurait pas une âme qui vive. Dans un petit hôtel,
j’aurais pris une chambre donnant sur le large. Je
me serais allongée sur le lit, et j’aurais passé les cent
années suivantes couchée, à profiter du silence. Je
ne serais sortie que contrainte par la faim. J’aurais
acheté des tonnes de gâteaux, et les aurais mangés
sur le balcon. Puis je serais rentrée dans ma chambre,
me serais écroulée sur le lit, aurais allumé la télévi-
sion et regardé des séries policières, peut-être même
doublées dans une langue que je ne comprendrais
absolument pas. Et c’est ainsi que j’aurais attendu
la fin du monde. Quoi qu’il en soit, je n’eus pas le
temps d’élaborer cette idée, car la porte du cabinet du
médecin s’ouvrit, laissant apparaître une infirmière
dont les cheveux étaient enroulés au sommet de la
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tête en un chignon si serré que son visage était tendu
comme le crin d’un archet.
« Il est en vie, dit-elle, bien que pas en très bonne
santé. Mais qui de nos jours peut se vanter d’être en
bonne santé ? »
Nous nous entreregardâmes. Tante Mileva ouvrit la
bouche, mais aucun son n’en sortit. Le cousin Stojan
se gratta l’oreille. La Popesse leva l’index. Le Pope
détourna la tête. Je clignai les yeux d’un air stupide,
et tonton Loir contemplait la tache qui s’élargissait
au plafond.
« Il est en vie », bredouilla tante Mileva avant de
bondir de sa chaise. Elle levait et baissait les bras
comme dans les tribunes pendant un match de foot,
une vraie ola. Soudain, son enthousiasme nous conta-
mina, et nous nous mîmes tous à sauter et à faire la
ola. Et je me réjouissais sincèrement. Sur le moment,
j’étais la personne la plus heureuse du monde. Je n’en
pouvais plus d’attendre dans ce centre médical à écou-
ter leurs histoires, leurs élucubrations, leurs projets
et leurs plans sur la comète. L’oncle Radomir était
vivant. Vivant ! Quelle excellente nouvelle. Cette abo-
minable torture allait enfin pouvoir s’achever.
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11
Si ceci était, par exemple, une histoire d’Hemingway,
son héros aurait dès le deuxième paragraphe tiré sur les
fascistes, abattu des ponts et empêché la progression
des blindés ennemis. Au passage, ses remarques spi-
rituelles auraient fusé de tous côtés, et une infirmière
serait tombée amoureuse de lui et tombée enceinte au
premier regard. Bien entendu, ça aurait été une femme
tellement adorable et attentionnée qu’elle serait morte
en couches avec son enfant, juste pour le sauver d’une
vie de famille léthargique, et le héros d’Hemingway
serait déjà en route vers de nouvelles aventures. Mais
je ne suis pas Hemingway. Soyons réalistes, en gros,
je fais de la figuration dans ma propre histoire. Je
monte et je descends des collines, on me trimballe
dans des Golfettes et des Opel Corsa, et personne
n’en a rien à faire de moi. Je ne suis même pas fichue
de sortir d’un fossé boueux. Qu’est-ce que je fais là ?
Je suis couchée, je regarde les nuages noirs envahir
lentement mais sûrement le ciel, et je vous raconte
tranquillement comment, dans la salle d’attente pour-
rie du centre médical, j’ai sauté comme une folle et
fait la ola comme si j’étais dans un stade de foot.
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Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Une vieille femme dans un trou paumé s’est étouf-
fée avec un morceau de poulet ? Qui ça peut bien
intéresser ? Sans parler de tous ces personnages peu
crédibles et de cette panique autour de l’enterrement.
Rien de bien original. Se jeter sur le cercueil du défunt
et donner des coups de pelle sur la fosse fraîchement
comblée, n’est-ce pas un lieu commun de la littéra-
ture balkanique ? Ouvrez n’importe quel livre, et vous
trouverez quelqu’un pour se jeter sur un cercueil et
sauter comme un possédé sur une tombe. D’autre
part, les gens s’étouffent avec un morceau de poulet
ou se ratent en se pendant tous les jours, et une per-
sonne de sexe féminin dans la fin de la vingtaine se
fera systématiquement interroger sur son statut mari-
tal et sa santé reproductive.
Et qu’est-ce qui est censé jouer le rôle d’intrigue
dans cette histoire ? Le suicide du mari de la défunte ?
C’est en soi relativement boiteux, car l’oncle Radomir
n’a même pas réussi à se pendre correctement ! Prenez,
par exemple, ma série policière préférée, Inspecteur
Barnaby. Avant que l’inspecteur Barnaby ne découvre
le meurtrier, ce dernier décime sans le moindre pro-
blème la moitié du village. Malheureusement, cette
histoire ne se déroule pas dans un coquet village
anglais, mais dans nos montagnes boueuses, où les
choses ne sont pas particulièrement logiques.
Je préférerais sincèrement m’arrêter ici. Je ne sais
pas du tout ce qui me fait croire que ça pourrait être
une histoire digne d’attention. Mais je vais continuer,
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et ce pour une seule et unique raison. Je veux clouer
le bec de ma mère. Je la vois déjà soupirer, secouer la
tête et agiter la main. Elle constate quelque chose du
genre « incapable de finir ce qu’elle a commencé ». Je
continuerai à raconter juste pour lui prouver qu’elle a
tort. Je vous prie par avance de bien vouloir m’excu-
ser, vous êtes une victime collatérale de cette histoire
catastrophique.
L’infirmière au visage tendu comme du crin d’ar-
chet était sortie du cabinet et avait annoncé que
l’oncle Radomir était en vie, bien que pas en très
bonne santé, et nous, après le choc initial, nous étions
mis à sauter de joie. Nous applaudissions, faisions la
ola comme si notre équipe venait de marquer un but,
et nous embrassions en riant.
« Du calme ! dit froidement l’infirmière à nos
sonores effusions de joie, puis elle ajouta : Taisez-
vous enfin, vous n’êtes pas à la foire. »
Cependant, comme nous n’avions pas l’intention
de nous calmer, elle leva les yeux au ciel et annonça
que l’un d’entre nous pouvait entrer dans le cabi-
net pour voir l’oncle Radomir et s’entretenir avec
le docteur. Dans notre état d’authentique euphorie,
nous n’entendîmes absolument pas ce « l’un d’entre
vous », et nous déferlâmes devant elle tel un troupeau
de bisons enragés pour nous précipiter au grand com-
plet dans le cabinet.
Il s’agissait en réalité d’un réduit à peine plus grand
qu’un placard à balais. Il était encombré d’un côté
• 158 •
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par une table en bois massif derrière laquelle nous
observait un docteur grisonnant, et de l’autre par un
lit sur lequel, couvert jusqu’au menton par un drap
vert plein de trous et de taches d’origine inconnue,
gisait l’oncle Radomir. Sa tête était si copieusement
enveloppée dans la gaze qu’on aurait dit qu’on lui
avait mis un turban de fakir.
« Ouvrez la fenêtre. C’est irrespirable. Vous voyez
bien qu’on est serrés comme des sardines », dit tante
Mileva en s’adressant au docteur.
Au lieu de s’exécuter, le docteur tendit le cou pour
nous compter.
« Vous êtes la famille ? dit-il enfin.
— Oui, oui, nous sommes la famille. » répondit
tante Mileva en gigotant, et son visage se tordit en une
grimace. Elle n’aimait pas qu’on lui pose des ques-
tions à la réponse évidente, et la Popesse lui enfonçait
le coude dans le diaphragme.
Le docteur prit une profonde inspiration et se frotta
les yeux. Il avait l’air de quelqu’un qui n’a pas dormi
depuis plusieurs années.
« Il vaudrait peut-être mieux que l’un d’entre vous
m’accompagne dans mon bureau », dit-il en se frottant
l’œil, mais comme personne ne bougeait, il pointa le
cousin Stojan du doigt. « Tenez, par exemple, vous,
monsieur. »
Le cousin Stojan perdit complètement contenance,
et se mit à regarder autour de lui comme s’il se deman-
dait à quel monsieur s’adressait le docteur.
« Oui, s’il vous plaît, ouvrez la fenêtre, c’est irrespi-
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rable ici ! » lança-t-il, et des gouttes de sueur perlèrent
à son front.
Le docteur prit une profonde inspiration. Ce n’était
pas la première fois que ça lui arrivait, essayer d’expli-
quer quelque chose aux gens du coin et que personne
ne comprenne. Il se frotta à nouveau l’œil, au point
que ce dernier grinça sous son doigt.
« Je dois vous dire quelque chose en privé. Vous
comprenez ? » Le docteur écarquilla les yeux en regar-
dant d’un air entendu vers le coin où gisait l’oncle
Radomir, mais le cousin Stojan s’entêtait à faire mine
de ne pas comprendre.
Un silence gênant s’installa.
« Mais qu’est-ce qui te prend, bon Dieu ? T’as
perdu ta langue ? prononça enfin, effarée, tante
Mileva. Aucun souci, docteur, je vais vous accompa-
gner dans votre bureau ! »
Alors, les veines du cou du cousin Stojan enflèrent.
« Non ! secoua-t-il la tête. Personne ne va nulle
part ! Tout ce que vous avez à dire, vous pouvez le
dire devant Radomir, nous sommes une famille, nous
n’avons pas de secrets !
— Tout à fait, pas de secrets ! » renchérit ton-
ton Loir en donnant un coup au genou de l’oncle
Radomir. Ce dernier émit un gargouillement de dou-
leur, et sa tête oscilla comme si elle n’était reliée au
reste du corps que par un mince tuyau.
Je me sentais atrocement mal. Ma vessie commen-
çait lentement mais sûrement à me faire souffrir. Je
devais aller aux toilettes de toute urgence, mais une
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telle chose était tout simplement hors de question.
À la simple idée des W.-C à la turque puants que
l’on trouve d’ordinaire dans les hôpitaux et les centres
médicaux, je me sentais défaillir. J’avais une phobie
terrible des sanitaires sales et bouchés.
Le docteur se mordit la lèvre inférieure de toutes ses
forces, y laissant une trace sanglante. Il avait l’air de
quelqu’un qui ne pouvait pas se pardonner d’avoir fini
dans ce satané centre, parmi ces gens stupides et bor-
nés. Il avait dû être un bon étudiant. Parmi les meil-
leurs. Il aurait pu choisir dans quelle clinique célèbre
il allait exercer, il aurait pu soigner des maladies rares
et passionnantes, mais rien ne s’était déroulé comme
il l’avait imaginé. Une infime bévue, une prescrip-
tion erronée, la mort d’un patient qui, avec le temps,
serait mort de toute façon, et sa vie avait fini aux
égouts. Il s’était retrouvé coincé dans un trou paumé,
où il faisait toujours la même chose. Pendant la saison
du tue-cochon, il recousait les doigts des bourreaux
maladroits. Au moment de distiller la rakija, où l’on
avait la hache facile, il pansait les têtes brisées, et de
temps à autre, il nettoyait aussi des plaies par balle,
quand un chasseur confondait son meilleur ami avec
un sanglier. Et puis, ici et là, quelqu’un se pendait
avec plus ou moins de succès.
« Très bien, dans ce cas, aucun problème, dit-il en
tapotant nerveusement des doigts sur la table. Radomir
peut rentrer chez lui. La blessure au cou est superfi-
cielle, et ne causera pas de complications. Le plus dur
a été de lui suturer la tête, il se l’est bien amochée en
• 161 •
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tombant. » Il s’arrêta et fit une petite pause. Nous
le regardions sans ciller, attendant la suite. « Mais
vous devriez être attentifs à son état psychologique.
Radomir montre manifestement une tendance à réi-
térer sa tentative de suicide, dit-il d’une voix un peu
plus basse et avec un peu plus de considération.
— Qu’est-ce que tu dis, j’ai pas compris ? Qu’est-ce
qu’il va réitérer ? beugla tonton Loir.
— Tais-toi ! » hurla tante Mileva, puis elle fixa le
docteur d’un air incrédule.
« Qu’est-ce que vous voulez dire, qu’il va recom-
mencer ? Une fois, ça lui a pas suffi ?!
— Écoutez… » L’œil droit du docteur commença
à tressauter, et il appuya sa paume dessus. « Radomir
se pendra au premier arbre venu dès que vous aurez le
dos tourné. C’est écrit sur son front, enfin. Pas besoin
d’être expert en psychologie. »
Tante Mileva commença à virer de couleur.
« Et qu’est-ce que vous croyez, qu’on va le ramener
à la maison dans cet état tendancieux ? C’est hors de
question. Envoyez-le à l’hôpital de la ville ! Il lui faut
un hôpital ! » cria-t-elle sur le docteur.
Le docteur ferma à nouveau les yeux. Sa patience
vola en milliers de petits éclats.
« Madame, à l’hôpital, ils ont des cas autrement
plus sérieux à traiter ! On fait sortir de l’hôpital même
des gens avec un cancer métastasé, même ceux qu’on
doit nourrir par perfusion ! Qu’est-ce que vous atten-
dez de nous ? Qu’on le garde à votre place ?! Nous
sommes des professionnels de la médecine, nous avons
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prêté le serment d’Hippocrate, vous savez ce que ça
signifie ?! » Le docteur avait complètement perdu le
contrôle. « Ça veut dire que nous ne sommes pas des
nourrices ! »
Ce fut au tour de tante Mileva de voir rouge. Elle
ouvrit la bouche et montra les dents, mais elle échoua
à dire quoi que ce soit. Le docteur se leva brusque-
ment de son bureau, bousculant au passage le cou-
sin Stojan, qui poussa tante Mileva, qui tomba sur
les genoux de tonton Loir, qui écrasa de son coude
l’oncle Radomir, qui émit un gémissement de dou-
leur, à la suite de quoi la Popesse accourut à sa res-
cousse, repoussant le Pope, qui s’appuyant sur moi,
me cloua au mur de son épaule.
Je commençais vraiment à être en sueur. Je me rap-
pelai cette période horrible de ma vie quand j’étais
restée coincée à l’hôpital. Je n’avais rien de particuliè-
rement grave. Une appendicite. C’était censé être une
opération de routine, mais je n’avais pas eu de chance ;
j’étais tombée sur la grève des anesthésistes, et j’avais
dû prendre mon mal en patience. Le temps que la
direction de l’hôpital ne consente enfin à leur accorder
leurs revendications, j’avais bien failli mourir. Pas à
cause de mon appendicite, qui s’était entre-temps cal-
mée d’elle-même, mais à cause des W.-C sales et bou-
chés. Au service où j’étais, il y en avait quatre. Mais au
moment où j’avais été admise à l’hôpital, un écriteau
précisait déjà sur la porte de l’un d’entre eux qu’il était
hors-service pour une durée indéterminée. Les jours
passant, les trois autres s’étaient bouchés aussi, et nous
• 163 •
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devions grimper au troisième étage. Nous y allions en
cachette, car les patients de ce service nous accusaient
de leur couvrir le sol de pisse, et après que quelqu’un
avait, en signe de protestation, enduit de merde le
mur de leurs toilettes du sol au plafond, nous avions
dû recourir à l’urinal pour faire nos besoins. Quand la
grève avait pris fin, et qu’on m’avait opérée et enfoncé
un cathéter dans la vessie, j’avais enfin pu respirer.
« J’ai autre chose à faire de ma journée que d’ar-
gumenter avec vous. » Le docteur réussit à passer
sans conséquences délétères devant tante Mileva,
qui avait réussi à s’extraire du giron de tonton Loir.
« L’infirmière vous donnera toutes les instructions et
les papiers nécessaires. »
« Chez nous, on désinfecte les plaies à la rakija !
Juste la médecine naturelle, pas de chimie et de lobby
pharmaceutique ! » lança joyeusement tonton Loir
dans le dos du docteur, derrière lequel la porte du
cabinet claqua bruyamment.
Tante Mileva était folle de rage.
« Stojan, mais qu’est-ce qui tourne pas rond chez
toi, pourquoi t’as pas voulu suivre le docteur dans
son bureau ? » Elle était si furieuse que de la fumée
lui sortait des narines.
Le cousin Stojan ne se laissa pas impressionner.
« Tu sais pourquoi les docteurs t’appellent dans
leur bureau, Mileva ? » Le cousin Stojan haussa un
sourcil d’un air significatif. « Parce qu’ils veulent du
fric, Mileva ! Mais pas question, moi vivant, ça ne se
passera pas comme ça ! »
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Tante Mileva se prit la tête entre les mains.
« Mais est-ce qu’il t’arrive de réfléchir, Stojan ?! » Son
visage était devenu rouge vif, et elle avait l’air sur le
point de sauter sur la table, d’attraper le cousin Stojan
par le cou et de se mettre à l’étrangler. « Mais je lui
aurais donné de l’argent, moi, juste pour qu’il l’envoie à
l’hôpital, et qu’on n’ait pas à le ramener à la maison ten-
dancieux comme ça. Mieux vaut qu’il fasse ses conneries
dans les toilettes merdeuses de l’hôpital que chez nous. »
Le cousin Stojan passa doucement les doigts sur la
table en bois massif, retirant au passage une épaisse
couche de poussière.
« Écoute, Mileva, j’en ai plus qu’assez de donner
du fric, dit-il en secouant la poussière de ses doigts.
À force de verser des bakchichs et de régaler tout le
monde, il nous restera à peine de quoi acheter un
rouleau de PQ avec l’argent de cette vente ! »
Des larmes perlèrent aux yeux de tante Mileva. Sa
rage s’était muée en désespoir.
« Tu sais très bien qu’on peut se brosser pour vendre
si jamais il se pend ! » hurla-t-elle.
Le cousin Stojan se tourna vers la fenêtre d’un air
pensif.
« Je vais trouver une solution, laisse-moi juste un
peu de temps », dit-il en mode détective de second
ordre dans un film en noir et blanc.
Tante Mileva se dégonfla comme un ballon.
« Bon, de toute façon, on n’a plus trop le choix.
Tout est fichu maintenant, dit-elle d’une voix
blanche. Remballe Radomir, on rentre au village. »
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À la mention du village, je sautillai d’une jambe
sur l’autre et jetai un œil de derrière le dos du Pope.
Je levai le doigt comme pour demander la parole à
l’école, puis le baissai, heureuse que personne n’ait
rien remarqué.
« Faudrait vraiment que je rentre à la maison main-
tenant », dis-je en regardant en direction du cousin
Stojan avec un sourire bête.
J’espérais sincèrement que nous pourrions rentrer
en ville, maintenant que l’oncle Radomir était en
vie. À défaut de mieux, au moins le cousin Stojan et
moi. J’avais élaboré un scénario idéal. Le Pope pou-
vait reconduire l’oncle Radomir au village. Mimi leur
ferait un accueil réjoui, et tante Mileva le mettrait au
lit, ferait une tisane à la camomille et passerait une
jolie musique apaisante. La Popesse lui dirait avec
beaucoup de compassion des mots consolateurs, du
type « une bonne nuit de sommeil chasse tous les
maux », et tonton Loir lui changerait les idées avec
une de ses blagues grasses. Malheureusement pour
moi, les autres ne partageaient pas ma vision du
déroulement ultérieur des choses.
« Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? » Il me
lança un regard par en dessous, comme s’il ne com-
prenait pas bien ce que je faisais là.
« Ben, tu as dit que tu me reconduirais. » Ma vessie
me faisait de plus en plus souffrir, et je commençais
à avoir les mains moites.
« Petite, je ne suis pas un taxi », rétorqua-t-il d’un
ton sec.
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Tante Mileva leva les bras en l’air.
« Bravo ! Félicitations ! lança-t-elle. Dans toutes les
situations difficiles, tu ne fais que penser qu’à toi ! »
J’ouvris la bouche pour dire quelque chose pour ma
défense, mais rien d’intelligent ne me vint à l’esprit. Je
suis l’une de ces personnes qui se souviennent toujours
avec trois jours de retard de ce qu’il aurait fallu dire sur
le moment. J’enviais tante Mileva pour son sens de la
répartie et pour les mots choisis qu’elle me balançait
à la figure. Si je voulais, je n’avais qu’à y aller, dit-elle,
ajoutant que personne ne me retenait, qu’ils se sou-
ciaient de moi comme de leur première chemise, de la
cinquième roue du carrosse, que la porte était grande
ouverte, la route large, et ainsi de suite.
« Tu as le bus, je t’en prie, vas-y », dit-elle en dési-
gnant la porte avant de me tourner le dos.
Bien entendu, je n’avais pas d’argent pour le bus.
En route vers le village, le cousin Stojan m’avait pris
les dix marks que j’avais dans mon portefeuille pour
soudoyer le policier. Je ne le leur dis pas. À quoi bon,
ils s’étaient tous déjà détournés de moi, et s’étaient
attelés à la tâche d’extraire l’oncle Radomir du lit.
Tante Mileva expliquait comment bien lui tenir la
tête, mais le cousin Stojan n’était pas d’accord, il était
d’un tout autre avis. La Popesse regardait, éperdue,
d’abord l’un, puis l’autre, et enfin la tête de l’oncle
Radomir. Le Pope, adossé au mur, contemplait toute
la scène, et tonton Loir inspectait avec grand intérêt
son pouce, qu’il avait passé dans un trou du drap vert
sombre qui recouvrait l’oncle Radomir.
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C’est alors que je craquai. Je pétai complètement
les plombs. Vous allez arrêter de vous foutre de ma
gueule, me dis-je. Je leur fis un doigt d’honneur. Je
l’agitai bien comme il faut, puis je sortis au pas de
charge du centre médical. Au passage, dans un accès
de rage, je shootai de toutes mes forces dans le seau
en plastique où s’accumulait l’eau qui gouttait du
plafond. L’eau se répandit dans toute la salle d’at-
tente. J’étais bien décidée à partir à pied, à faire du
stop, à rentrer à la maison et à pisser en paix dans
mes toilettes à moi. Mais dehors, le temps s’assom-
brissait déjà, et une goutte de pluie me tomba droit
sur le front. Je levai la tête. Une deuxième m’atterrit
pile dans l’œil. La pluie, si tant est qu’elle ait arrêté,
se remettait à tomber, et ma résolution se dégonfla
comme un ballon.
Je n’avais pas envie de reprendre une saucée. Mes
vêtements n’avaient même pas complètement séché.
J’avais froid. Et par ailleurs, je n’avais pas envie de
finir morte au bord de la route. Quand vous venez
au monde en tant qu’individu de sexe féminin, on
vous explique dès votre plus tendre enfance certaines
règles de vie. Par exemple, tu ne peux aller nulle part
toute seule, surtout pas la nuit, mais même pas le jour,
encore moins s’il s’agit d’endroits isolés. Tu ne dois
attirer l’attention en rien, surtout pas par ton compor-
tement et tes vêtements. Jamais, sous aucun prétexte,
même pas en rêve, tu ne dois faire du stop. Dans ces
trois cas, l’issue est la même. Un maniaque attend
avec impatience cette occasion de te violer, de t’étran-
• 168 •
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gler, de brûler ton corps, pas nécessairement dans cet
ordre, et de le jeter au bord de la route. D’autre part,
je n’avais plus de raison d’être si pressée de rentrer à
la maison. Ma série policière avait déjà commencé, je
n’avais aucune chance d’arriver à temps même pour la
fin, et les toilettes chez nous étaient inutilisables. Les
ouvriers avaient passé la journée à changer la tuyau-
terie, et le sol n’avait probablement pas encore séché.
Mes parents allaient certainement aux toilettes chez
la voisine Brankica, avec laquelle maman entretenait
encore des relations relativement cordiales. À condi-
tion, bien entendu, qu’elle ne se soit pas entre-temps
disputée avec elle aussi. Elle était à couteaux tirés
avec tout le voisinage depuis qu’elle avait refusé de
donner son accord pour les travaux d’agrandissement
de l’immeuble. Le promoteur avait promis d’ajou-
ter un grand balcon à chaque appartement si on lui
permettait en échange de construire trois étages sup-
plémentaires. Ils s’étaient tous enflammés pour ces
balcons, sur lesquels ils allaient pouvoir faire sécher
le linge, stocker les conserves maison et toutes sortes
de détritus. Tous sauf maman. Elle avait tout refusé
en bloc, affirmant que les fondations de l’immeuble
n’étaient pas prévues pour autant d’étages. Maman
n’était peut-être pas experte en bâtiment, mais par
contre, elle était championne pour faire des scandales
et envenimer les relations entre les gens. Si jamais,
pour une raison ou une autre, elle s’était disputée avec
Brankica aussi, alors, elle et mon père allaient proba-
blement pisser au sous-sol, dans le conduit d’évacua-
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tion des eaux de la buanderie. Je n’avais aucune envie
de risquer de me faire tuer pendant que j’allais pisser
au sous-sol, et il ne me restait plus d’autre choix que
de retourner au centre médical. J’espérais sincèrement
qu’ils ne m’avaient pas vue leur agiter mon majeur
sous le nez.
Je flic-flaquai discrètement dans la salle d’attente,
heureuse que l’infirmière aux cheveux tirés n’ait pas
encore remarqué l’affaire du seau renversé, et me glis-
sai dans le cabinet. Bien entendu, non seulement ils
n’avaient pas vu que je leur avais fait un doigt d’hon-
neur, mais tout indiquait qu’ils n’avaient même pas
remarqué mon absence. La tête de l’oncle Radomir
continuait à ballotter. Son cou semblait sur le point
de rompre à tout moment sous le poids du turban
sur son crâne. Le cousin Stojan était précisément en
train d’expliquer au Pope comment prendre l’oncle
Radomir par les aisselles pour l’emmener jusqu’à
la voiture. Tante Mileva lui enfilait sa chemise, la
Popesse lui mettait ses chaussures, et tonton Loir,
comme à son habitude, faisait quelque chose qui
n’avait rien à voir. Il feuilletait les publicités empilées
sous la fenêtre, et hochait la tête en lisant la réclame
d’un médicament souverain pour les articulations
douloureuses.
L’infirmière fit irruption dans le cabinet comme
une furie. De rage, sa tête s’était arrondie et avait
doublé de volume.
« Qui a renversé le seau ?! » hurla-t-elle, hors d’elle.
Tante Mileva, bien entendu, n’avait pas la moindre
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idée de quoi elle parlait. Elle lui dit de nous dégager
le passage, car elle n’avait pas de temps à perdre avec
des bêtises. L’infirmière fit un bond de deux mètres.
« Allez bien vous faire cuire votre cul de bouseux. »
Sur quoi tante Mileva, tel un tigre enragé qu’on aurait
par erreur laissé sortir de sa cage, lui sauta à la gorge.
L’infirmière l’esquiva comme un guépard blessé et
lui donna un coup de griffe au visage. S’ensuivit un
chaos généralisé. Elles se battaient à coup de poings
comme de vrais boxeurs professionnels, se jetant d’un
bout à l’autre de la pièce.
Protégeant ma tête de mes mains, je me ruai dehors.
Le cousin Stojan attrapa l’oncle Radomir, le lança sur
son épaule comme un sac de patates, et fuit aussi loin
que ses jambes le portaient. Il le jeta sur la banquette
arrière de la Golfette, en travers de la fameuse caisse
de pommes pourries, claqua la porte et s’assit derrière
le volant.
« Roule ! » hurla au Pope une tante Mileva complè-
tement échevelée quand elle bondit enfin dans l’Opel
Corsa. Une éraflure de belle taille lui palpitait sur la
joue.
Je pouvais enfin souffler. Nous allions retourner au
village, où m’attendait Mimi, et nous rentrerions en
ville toutes les deux. Je me vautrai avec satisfaction
sur mon siège. Je réussis même à comprimer ma vessie
et à faire remonter toute mon urine dans mes reins.
Mais cet état de béatitude fut de courte durée. Un
terrible sentiment d’angoisse m’oppressa subitement
la poitrine. Chaque fois que je comptais sur Mimi, je
• 171 •
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tirais la courte paille. Je ne pouvais chasser l’impres-
sion que cette fois encore, il n’en serait pas autrement.
Soudain, j’eus du mal à respirer. Comme si tout l’oxy-
gène était consommé par tante Mileva et la Popesse,
qui me comprimaient sur la banquette arrière.
Tout va bien se passer, tout va bien se passer, me
répétais-je intérieurement, même si je pressentais que
rien, mais alors rien, n’allait se passer comme je l’avais
imaginé.
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12
Maman s’était « privée pendant des mois », comme elle
aimait à me le rappeler, pour mon permis de conduire.
Elle avait entendu dire quelque part qu’avoir le permis
augmentait les chances de trouver un emploi dans une
organisation internationale, et elle n’avait eu de cesse
de m’inscrire à une auto-école. Dès la première heure
de conduite, tout indiquait que ma formation allait
virer au fiasco. J’étais tombée sur un moniteur plutôt
nerveux et complètement déséquilibré. Tout le temps
que je passais derrière le volant, il ne cessait, à tour de
rôle, de beugler, se ronger les ongles et pleurer amère-
ment. Il se prenait la tête entre les mains en mugissant,
comme possédé, « tu vas me défoncer la bagnole » ou
« tu vas me cramer les pneus » chaque fois que j’at-
trapais le levier et changeais de vitesse en oubliant
d’enclencher l’embrayage, ou que, dans un démarrage
en pente, j’appuyais un peu trop sur l’accélérateur.
Étant donné que je suis une personne qui aime
répondre aux attentes d’autrui, j’avais vraiment, dans
la mesure de mon possible, essayé de me concentrer.
Avant de m’asseoir derrière le volant, je me répétais
« ceinture, rétroviseurs, embrayage, levier de vitesses,
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frein à main, accélérateur, clignotant ». Et après
quelques heures de cours, je commençais vraiment
à faire des progrès, et le moniteur avait de moins en
moins de raisons de pleurer et de beugler. Et ensuite,
un jour, un incident s’était produit qui avait inter-
rompu à jamais ma carrière de conductrice.
Je m’entraînais à faire des créneaux sur un parking
quand le moniteur, après quelques instructions, était
parti se chercher un café. Je m’étais garée et dégarée à
n’en plus finir, mais quand, au bout d’une vingtaine
de minutes, le moniteur était revenu avec son café
dans un gobelet en carton, sa bouche s’était soudain
tordue, et ses yeux emplis de larmes.
« Mais qu’est-ce que tu fous ?! Tu roules avec le
frein à main ! » Il avait gueulé si fort que j’en avais eu
les oreilles qui sonnent.
Je n’avais même pas eu le temps d’ouvrir la bouche
et de dire quelque chose pour ma défense que le moni-
teur m’avait littéralement sauté dessus et s’était mis
à m’étrangler. Seuls les autres moniteurs et élèves de
l’auto-école qui se trouvaient au même moment sur
le parking m’avaient sauvée d’une mort certaine.
Du reste, j’ai appris par la suite que mon moniteur
était mort en plein cours avec un candidat au permis,
après que ce dernier avait éraflé la voiture contre un
mur. Quand il avait vu la rayure, le moniteur avait
été fauché sur le coup par un AVC.
Le Pope s’était probablement lui aussi fait étrangler
par son moniteur. Je veux dire, vous ne pouvez pas
aborder la conduite avec tant de déférence et de concen-
• 174 •
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tration si on ne vous a pas fait la peur de votre vie. Quoi
qu’il en soit, à compter du moment où tante Mileva, sa
griffure toute fraîche sur la joue, bondit dans la voiture
et cria « roule », il s’écoula au moins deux heures avant
que nous ne démarrions vraiment. Le Pope commença
par s’attacher soigneusement, puis il avança son siège
un millimètre plus près du volant, avant de passer un
certain temps à orienter le rétroviseur. Quand il alluma
enfin le moteur et passa la première, l’infirmière, que
tante Mileva avait réussi à mettre brièvement hors
d’état de nuire, avait eu le temps de revenir à elle, de
nous courir après et de s’agripper au pare-choc arrière.
Nous la traînâmes sur deux bons kilomètres, jusqu’à
ce qu’elle finisse par lâcher prise.
Après cet incident, le voyage se poursuivit calme-
ment. Le rythme régulier des essuie-glaces me ber-
çait. Depuis que je m’étais comprimé la vessie et avais
réussi à renvoyer son contenu dans mes reins, je bâil-
lais, détendue. Tonton Loir, en revanche, s’ennuyait
ferme. Pour faire passer le temps plus vite, il ne cessait
d’ouvrir et fermer la boîte à gants devant lui, feuille-
tait les instructions sur le fonctionnement du GPS, et
s’étonnait de la langue compliquée dans laquelle était
rédigée la police d’assurance. Tante Mileva poussait
des soupirs agacés en regardant la route, où la Golfette
du cousin Stojan avait depuis longtemps disparu à
l’horizon. Toutes les deux secondes, elle gigotait sur
son siège, me poussant un peu plus vers la Popesse.
« On pourrait accélérer un peu le mouvement ?! »
sifflait-elle de temps en temps en fulminant.
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Soudain, tonton Loir eut une illumination et se
mit à raconter qu’à son époque, on l’appelait Fangio,
parce qu’il pouvait arriver à la mer en Zastava 750 en
un temps record. Il tenait fermement entre ses mains
un volant imaginaire, et le tournait en expliquant que
tante Mileva et leurs fils arrivaient toujours à la mer
complètement verts.
« Ils nous tapissaient la voiture de vomi du sol au
plafond, hein, Mileva ? » Il se tourna vers tante Mileva
pour qu’elle confirme son histoire.
À peine tante Mileva avait-elle ouvert la bouche
pour l’envoyer se faire que soudain, derrière un virage,
garée sur le bas-côté, apparut la Golfette. Nous aper-
çûmes également le cousin Stojan. Debout à côté
d’une voiture de police, il expliquait fébrilement
quelque chose à un jeune policier qui avait passé la
tête et le coude par la fenêtre.
« Freine ! Arrête-toi ! » hurla tante Mileva, et tonton
Loir, qui n’avait pas immédiatement compris ce qui
se passait, bondit, terrifié, de son siège, et attrapa le
vrai volant. L’Opel Corsa dansa de gauche à droite,
zigzagant sur la route, puis nous arrivâmes par miracle
à tourner brusquement sur le bas-côté, et à nous arrê-
ter pile le long du pare-chocs de la voiture de police.
Copieusement secoués, nous laissâmes tous échapper
des « oooooh » et des « aaaaah », et tante Mileva, sans
attendre une seconde, ouvrit la porte et tomba de
l’Opel Corsa telle une épave chiffonnée. La pluie ruis-
selait sur son éraflure toute fraîche à la joue, et elle retira
son manteau de fourrure et se l’enfonça sur la tête.
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« Y en a un qui va passer un mauvais quart d’heure »,
gloussa joyeusement tonton Loir.
Tante Mileva avait ses limites. Elle en avait ras-
le-bol de tout, et de l’enterrement, et de la pluie, et de
sa chaussure perdue, et des oncles tendancieux, et de
ses rêves brisés de vente de la propriété. Elle se planta
devant le cousin Stojan, ignorant complètement le
jeune policier, qui la suivait du regard avec le plus
grand intérêt.
« C’est quoi encore ce bordel ? lança-t-elle les
offensives.
— Il roulait derrière moi en faisant des appels de
phare. J’étais bien obligé de m’arrêter, se justifia le
cousin Stojan en désignant le jeune policier.
— Bonjour, dit le jeune policier avec un sourire.
— Et qu’est-ce que tu veux, toi ? Il était en excès
de vitesse ? Il a écrasé quelqu’un ? Qu’est-ce qui s’est
passé ? Parle, on n’a pas que ça à faire ! »
À la différence du cousin Stojan, que l’uniforme ren-
dait nerveux, tante Mileva ne montrait pas une once
de peur. Encore moins de respect. Pour dire les choses
simplement, elle n’en avait absolument rien à faire.
Le jeune policier réagit à cet assaut de tante Mileva
en rentrant la tête à l’intérieur de sa voiture.
« C’est le centre médical qui m’a appelé, pour la
tentative de suicide, il faut faire une déposition, vous
savez… » bredouilla-t-il.
Tante Mileva se gonfla instantanément comme une
grenouille et fourra son poing serré sous le nez du
cousin Stojan.
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« Bravo, Stojan, félicitations ! À cause de toi et de
ta radinerie, cet enfoiré de docteur nous a balancés. Je
te l’avais bien dit, qu’il fallait lui donner de l’argent !
J’avais raison ou pas ?! » Elle était furieuse.
Le cousin Stojan se contenta de hausser les épaules.
« Je ne sais pas. Tu n’aurais peut-être pas dû te jeter
comme une furie sur cette infirmière. C’est peut-être
elle qui a appelé », dit-il en clignant d’un œil.
Tante Mileva secoua la tête et se tourna vers le
jeune policier.
« Qui nous a balancés ? Dis-moi juste si c’est le
docteur. C’est lui, c’est sûr, cette femme se battait
comme un lion, ces gens-là ne balancent pas ! » siffla-
t-elle entre ses dents serrées à quelques centimètres
de son visage.
« Madame, personne n’a balancé personne. » Le
jeune policier ravala la boule dans sa gorge. « C’est la
procédure officielle, on doit prendre une déposition…
— Rien ne fonctionne dans ce pays, et quand un
vieux se pend dans un trou paumé en montagne, et
qu’en plus il ne meurt même pas, vous n’avez rien de
mieux à faire que de nous harceler avec votre procédure
officielle et votre déposition ! » explosa tante Mileva.
Le jeune policier se passa nerveusement la langue
sur les lèvres et jeta un œil par la fenêtre.
« Je n’avais pas l’intention de vous poursuivre, vous
savez. Je suis venu au centre médical, mais je suis
arrivé trop tard, vous étiez déjà partis. J’étais sur un
constat, y a eu un accident là-bas à une intersection,
le fils d’un ambassadeur a embouti une Golf II. La
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Golf a été réduite en bouillie. Il ne restait plus rien,
rien de rien ! Vous auriez dû voir ça, c’était dingue »,
soupira le jeune policier en secouant la tête.
Tante Mileva leva les yeux au ciel.
« J’en ai rien à foutre des fils d’ambassadeur et des
Golf aplaties ! J’ai assez de problèmes comme ça !
hurla-t-elle. Écoute, voilà ce qu’on va faire. Tu ne
nous as pas trouvés, il ne s’est rien passé. Je ne veux
pas entendre parler de déposition. En plus, il est
vivant, regarde, il est allongé sur la banquette arrière. »
Le jeune policier passa légèrement la tête par la
fenêtre et regarda en direction de la Golfette. Il envi-
sagea un instant de sortir sous la pluie pour vérifier les
allégations comme quoi l’individu pendu se trouvait
dans l’automobile de marque Golf II, puis il renonça.
Du reste, il en avait marre d’argumenter.
« Je dois prendre votre déposition, un point c’est
tout ! Vous allez bien gentiment remonter dans vos
véhicules et me suivre au poste. Est-ce que c’est
clair ? » ordonna-t-il, lui-même positivement surpris
par l’autorité qui émanait de sa voix.
Tante Mileva gronda en direction du jeune poli-
cier, et toute sa belle autorité partit en fumée en une
seconde. Il se hâta de remonter la vitre de sa fenêtre
et de verrouiller la porte, au cas où tante Mileva aurait
voulu le déchiqueter. Mais entre l’organisation des
obsèques des tantes, le décrochage des oncles pen-
dus et les bastons dans les dispensaires de village, son
enthousiasme commençait à vaciller. Elle détourna la
tête. Il était manifeste qu’elle avait perdu la bataille.
• 179 •
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« Bon, suivons-le, c’est comme ça, on n’a pas trop
le choix, dit-elle d’un ton aigre. Je parlerai à son chef,
j’essaierai de régler ça avec lui. »
Tante Mileva pouvait perdre une bataille, mais pas
la guerre.
Et c’est ainsi que quelques minutes plus tard, nous
étions en route vers le poste de police. L’espoir que
cette journée aurait une fin pâlissait et s’évanouis-
sait lentement. Compressée entre tante Mileva et la
Popesse sur la banquette arrière, je me sentais misé-
rable et prisonnière. Non seulement je n’avais pas une
once de contrôle sur ma vie, mais histoire d’empirer
les choses, ma vessie recommençait à me faire souffrir.
J’avais envie de pleurer.
Le poste de police se trouvait dans un préfabriqué.
Nous fûmes accueillis par une meute de chiens errants
devant l’entrée. Couchés sous l’auvent où ils s’abritaient
de la pluie, ils se grattaient paresseusement les puces.
Ils levèrent légèrement le museau pour nous observer,
puis se désintéressèrent de nous et restèrent vautrés
dans leur indifférence. Tante Mileva renifla de dégoût.
« Je n’aime pas ces bâtards, ils peuvent te mordre
la jambe sans prévenir », dit-elle.
Le cousin Stojan balaya cette remarque de la main.
« La seule chose dont l’homme doit avoir peur, c’est
des hommes. Un chien ne mordra jamais sans rai-
son. Alors qu’un homme, oui », rétorqua-t-il d’un ton
grave en jetant un coup d’œil à la Golfette, où l’oncle
Radomir gisait sur la caisse de pommes pourries.
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Tante Mileva secoua la tête d’un air peu convaincu,
puis elle se tourna vers tonton Loir et le Pope.
« Vous deux, restez à côté de la Golfette, au cas où
l’oncle Radomir pèterait encore les plombs et décide-
rait de se pendre devant le poste de police », dit-elle
sans quitter les chiens des yeux.
Je ne pouvais plus attendre, j’enjambai les chiens et
me ruai dans le poste de police. Ma vessie menaçait
d’exploser aux quatre coins du monde dans les deux
prochaines nanosecondes. J’avais même sérieusement
envisagé de courir dans le petit bois environnant, mais
j’avais peur qu’un animal ne plante ses dents dans
mes fesses nues et ne me mange en hors-d’œuvre. Les
femmes ne seront pas libres tant qu’elles ne pisseront
pas debout, a dit Simone de Beauvoir. Ou quelqu’un
d’autre, je ne sais plus, mais dans tous les cas, il y a
beaucoup de vrai là-dedans.
Le jeune policier nous emmena dans une pièce où
nous nous comprimâmes entre une armoire métallique
et un lavabo complètement écaillé au-dessus duquel
pendait tristement une petite serviette jaune. Il nous
fallut un certain temps pour discerner, derrière l’épais
rideau blanchâtre de fumée de cigarette, au fond de
la pièce qui servait manifestement de bureau, la sil-
houette du commissaire de police. Le bureau n’avait
pas une seule fenêtre, et la seule source de lumière,
une ampoule nue au plafond, lui donnait l’air d’une
statue de cire. Statue de cire qui était assise derrière
une imposante table en bois couverte de documents,
de mots croisés à moitié résolus, de tickets de paris
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sportifs et de journaux ouverts à la page des avis de
décès. Une petite vignette de la Sainte-Vierge était
collée au mur, et à côté d’elle un papier portant l’ins-
cription « Numéros importants ». Ces numéros vitaux
n’avaient que cinq chiffres, ce qui indiquait qu’ils
n’étaient plus attribués depuis au moins vingt ans.
Le commissaire leva les yeux vers nous en bâillant,
se demandant si nous étions une sorte d’apparition.
Le jeune policier ouvrit la bouche pour expliquer au
commissaire de quoi il retournait, mais tante Mileva
le prit de vitesse.
« Monsieur le commissaire, nous, la famille, ne sou-
haitons pas que la tentative de pendaison de notre
oncle Radomir fasse l’objet d’une quelconque dépo-
sition », débita tante Mileva d’une traite, et monsieur
le commissaire ouvrit la bouche et se prit la mâchoire
inférieure dans l’intention de la remettre en place. Il
n’arrivait toujours pas à établir avec certitude si nous
étions le fruit de son imagination, et il sortit du tiroir
de son bureau un paquet de cigarettes, et se mit à
farfouiller paresseusement dans les documents devant
lui jusqu’à trouver une boîte d’allumettes. Il la secoua
un peu dans sa main. Les allumettes cliquetèrent, et
il en sortit lentement une. Puis il la craqua enfin, et
approcha la flamme de sa cigarette. Il aspira profon-
dément la première bouffée, donnant l’impression de
ne pas particulièrement aimer se presser.
Contrairement à lui, j’avais le feu aux trousses.
Depuis que je m’étais ruée dans le poste de police,
je n’avais pas cessé de me retourner pour essayer de
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localiser les toilettes. Étant donné que je n’en avais
vu nulle part, j’avais commencé à réfléchir avec hor-
reur à l’aspect multifonctionnel de ce malheureux
lavabo.
« Vous savez, la situation est délicate », souligna
tante Mileva, et je hochai la tête, tout à fait d’accord
avec elle. La situation était indéniablement délicate.
Tante Mileva toussota. Elle inspira pour se remplir
les poumons d’air et prendre son élan afin de raconter
tout ce qu’elle avait l’intention de raconter, mais en
guise d’air, elle inspira une épaisse fumée de cigarette.
« Nous avons enfin trouvé un acheteur pour la pro-
priété familiale. Notre tante Stana s’est étouffée avec
un morceau de poulet, elle s’est presque arraché le
larynx, et après l’enterrement, pendant le repas funé-
raire, l’oncle Radomir s’est pendu dans la salle de
bains. Il s’est raté, je le précise, mais c’était moins une.
L’acheteur pourrait aisément revenir sur sa décision
s’il apprenait tout ce qui s’est passé. Vous savez ce que
c’est, qui irait acheter une maison et un terrain où
quelqu’un s’est pendu, et où quelqu’un s’était étouffé
un jour avant. Ça va au moins faire baisser le prix, et
non seulement nous sommes beaucoup d’héritiers,
mais le prix que nous demandons est déjà bas, presque
donné pour cette maison et les terres autour, avec
la source… » Elle aurait probablement continué son
discours si elle n’avait été prise d’une sérieuse quinte
de toux.
La Popesse toussa aussi, en se cachant la bouche
de la main, juste pour que le commissaire n’aille pas
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penser que c’était à cause de ses cigarettes, ce qui
aurait pu le vexer par-dessus le marché.
« Et c’est une source d’eau miraculeuse », précisa-
t-elle en toussotant encore une ou deux fois, la tête
enfoncée dans le revers de son manteau.
Le cousin Stojan leva les yeux au ciel à cette infor-
mation superflue.
« Miraculeuse ou pas, en quoi est-ce que cela
concerne monsieur le policier ? » Face à l’uniforme, le
cousin Stojan aimait tout particulièrement employer
un langage châtié.
Le commissaire tira lentement une deuxième bouf-
fée, puis il ouvrit un autre tiroir, dans lequel se trou-
vait un cendrier déjà plein à ras bord de mégots, et y
secoua sa cendre.
Il jaugea tante Mileva de la tête aux pieds.
Apercevant son éraflure sur la joue, il haussa les sour-
cils, surpris.
Tandis que le commissaire s’étonnait, je me tournai
vers le jeune policier.
« Excusez-moi, où sont vos toilettes ? » demandai-je,
mais il ne m’entendit absolument pas. Tendu comme
un ressort, il guettait l’occasion de prononcer enfin la
phrase qu’il essayait de formuler dans sa tête depuis
que nous avions quitté le bas-côté.
« Chef, une femme s’est étouffée, et son mari s’est
pendu », dit-il d’une seule traite, pas exactement
comme il l’avait prévu, mais il avait raccourci son
intervention de peur que tante Mileva ne l’interrompe.
Je me mordis la lèvre et répétai ma question.
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« Excusez-moi, où sont les toilettes ? » Mais il ne me
prêtait toujours pas la moindre attention.
Le commissaire se frotta la joue droite. La racine
inflammée de sa molaire supérieure gauche le faisait
certainement atrocement souffrir, et il la soignait avec
des herbes médicinales que lui concoctait une femme
du village voisin. Ces herbes le rendaient probable-
ment pour le moins indifférent à tout ce qui se passait
autour de lui. Même le plus infime embrouillamini
avec des étouffés et des pendus lui pesait terriblement.
Les herbes ne l’aidaient peut-être pas à se débarrasser
de son mal de dents, mais elles avaient parfaitement
réussi à lui anesthésier le cerveau. Depuis qu’il pre-
nait ce traitement, il passait vraisemblablement ses
journées, en gros, dans un grand rien. Il fumait ses
mauvaises cigarettes et, perdu dans la contemplation
d’un point indéterminé devant lui, réfléchissait à la
vie, la mort et cette malédiction nommée carie. Mais
voilà que soudain, des gens s’étaient entassés dans
son bureau, des gens qui attendaient manifestement
quelque chose de lui, mais il ne comprenait pas très
bien quoi. Il tendit le cou avec effort et s’adressa au
mur de fin contreplaqué qui séparait les deux bureaux.
« C’est quoi, cette histoire de larynx arraché et de
pendaison ? » Il avait la voix grave et rauque, le signe
du fumeur invétéré, mais également d’une langue
pâteuse.
« Une femme s’est étouffée avec un morceau de
poulet, c’était un accident, l’enterrement a eu lieu
aujourd’hui, et après l’enterrement, son mari s’est
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pendu. On a envoyé le petit jeune faire un constat »,
répondit une voix derrière le contreplaqué.
« Il a essayé de se pendre, mais il n’a pas réussi ! »
Tante Mileva leva le doigt en l’air pour souligner ce
détail de première importance.
« Ça arrive. C’est humain. Qui n’a jamais eu envie
de mettre fin à ses jours ? » conclut la Popesse.
Cette remarque les plongea tous dans des abîmes de
réflexion, et je tirai profit du silence de mort pour atti-
rer l’attention sur ma question d’importance vitale.
« Excusez-moi, où sont les toilettes ? » demandai-je
un peu plus fort, cette fois-ci avec succès. Le jeune
policier se tourna enfin vers moi.
« Les sanitaires sont derrière le poste, à gauche en
sortant, tu ne peux pas les manquer, à l’orée de la
forêt », répondit-il avant de se retourner vers son chef
qui avait ouvert la bouche, se préparant lentement
mais sûrement à dire quelque chose.
« Oui, je vois. Je comprends », dit le commissaire,
puis il tira une autre bouffée et se tut.
Je ne voyais rien, et je comprenais encore moins.
« Comment ça, à l’orée de la forêt ? Vous voulez
dire qu’il faut que je sorte du poste ? » Je commençais
vraiment à être en sueur. Je n’avais pas envie d’aller
dans la forêt, et je ne comprenais pas non plus pour-
quoi ils n’avaient pas de toilettes à l’intérieur.
Ma question resta à nouveau sans réponse. Ils regar-
daient tous avec la plus grande attention le commis-
saire s’allumer une cigarette, nous emplissant par la
même occasion les poumons d’une telle quantité de
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goudron que même un séjour dans un sanatorium des
Alpes autrichiennes ne pourrait plus rien pour nous.
« Et quel est le problème ? Qu’est-ce que ces gens
font dans mon bureau ? » reprit enfin le commissaire,
lançant un regard vide au jeune policier.
Le jeune policier se râcla nerveusement la gorge.
« C’est la famille, ils quittaient le centre médical
pour rentrer chez eux avec le pendu, je les ai rattrapés
un peu après la kafana Chez Pacha et je les ai arrêtés,
expliqua-t-il.
— Ils ramenaient un pendu à la maison ? demanda
le commissaire, et une légère étincelle d’intérêt s’al-
luma dans son œil.
— Si je puis me permettre, intervint tante Mileva,
notre oncle Radomir s’est pendu, certes, et nous
l’avons emmené au centre médical, mais il n’est pas
mort. Il est vivant, il est dans la voiture.
— Oui, oui, je vois », acquiesça le commissaire,
et la légère étincelle d’intérêt dans son œil s’éteignit
irrémédiablement.
Il regarda l’horloge, éteignit sa cigarette et referma
le tiroir, d’où continuaient à sortir de paresseuses
volutes de fumée.
« Un peu léger, comme pendaison », constata-t-il
non sans une certaine dose de regret.
Je hochai la tête, sautant d’un pied sur l’autre, et
agitai la main sous le nez du jeune policier.
« Donc, les toilettes sont à l’extérieur ? » demandai-je
encore une fois, et il fulmina, agacé.
« Oui, je te l’ai déjà dit, derrière le poste, à gauche
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en sortant et tu ne peux pas les manquer, à l’orée de
la forêt », répéta-t-il en haussant le ton.
Le cousin Stojan me fusilla du regard, car j’avais
osé poser des questions futiles à un moment délicat.
« En gros, monsieur le commissaire, nous, la
famille, comme l’a déjà dit Mileva, mais je me per-
mets de répéter, nous aimerions que l’affaire ne fasse
pas l’objet d’une déposition », dit le cousin Stojan en
insistant sur chaque mot.
Le commissaire frissonna sur sa chaise. Comme si
une douleur aigüe lui avait transpercé la bouche.
« Au diable la déposition, hors de ma vue, tous »,
dit-il, et des gouttes de sueur perlèrent à son front.
Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois. Je courus
dehors, traînant dans mon sillage la fumée du bureau.
C’était une fumée vraiment dense et épaisse, au point
que tonton Loir sursauta en me voyant.
« Y a un truc qui brûle ?! » l’entendis-je crier dans
mon dos.
Si jamais par le plus grand des hasards vous vous
demandez comment étaient les W.-C en préfabriqué
derrière le poste de police, même si je ne vois pas
pourquoi ça intéresserait qui que ce soit, je vous dirai
juste qu’il est des choses qu’il vaut mieux oublier pour
préserver sa santé mentale. Néanmoins, pour vous
donner un semblant d’idée de ce que j’ai dû affron-
ter, il suffit de préciser que finalement, il y a dans le
monde des toilettes pires que les toilettes d’hôpital.
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Tonton Loir faillit bien tourner de l’œil. Sa vision
s’assombrit, il avait les jambes coupées et une sensa-
tion d’oppression dans la poitrine, il respirait diffi-
cilement. Il caressa d’une main tremblante le grand
tonneau en plastique qui gisait, renversé, devant le
portail du jardin. Il passa la tête à l’intérieur et poussa
un cri inhumain.
« Vide ! » Sa voix frémissait d’horreur. « Quelqu’un
a vidé toutes mes réserves secrètes de rakija ! »
Il tituba et tomba sur le tonneau. Il sanglotait en
maudissant le monde entier.
Tante Mileva regardait autour d’elle, tout aussi
préoccupée.
« Mais qu’est-ce qui s’est passé ici ? » Elle écarquilla
les yeux devant la scène qui nous attendait devant la
maison.
L’un des pans du barnum s’était détaché, et cla-
quait sinistrement dans le vent. Le chaudron vide
qui avait contenu la soupe avait roulé sur le chemin,
achevant sa course dans un trou boueux. Du cochon
grillé, il ne restait que la broche qui, tel un totem,
était plantée au milieu de l’allée.
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Le cousin Stojan gratta les crins drus qui lui tenaient
lieu de chevelure. Partout par terre, des assiettes, des
chaises, des couverts, des bouteilles plastique vides,
des canettes de bière et des éclats de verre, comme
après une bonne bagarre de fin de soirée.
« Comme si une harde de sangliers enragés était
passée par là », chuchota faiblement la Popesse en se
posant la main sur le front comme pour prendre sa
température.
Nulle harde n’était en cause, ou du moins, nulle
harde de sangliers enragés. Après notre départ pour
le centre médical, Mimi était entrée dans la maison,
avait fermé la porte à clé, sorti de son sac ses boules
Quies et se les était enfoncées dans les oreilles avant de
se jeter sur le canapé du salon où elle avait commencé
à ronfler. Étant donné que Mimi avait dormi comme
une souche, c’est par une tout autre source que nous
apprîmes ce qui s’était passé ensuite. Pendant un cer-
tain temps, les gens s’étaient regardés en haussant les
épaules sans savoir quoi faire ni comment procéder.
Tandis que certains défendaient la thèse comme quoi
il fallait tout simplement prendre ses affaires et partir,
d’autres plaidaient pour la poursuite du repas funé-
raire de tante Stana. Un véritable débat s’était engagé,
et ensuite, quelqu’un avait soulevé la question de
savoir si un repas allait aussi être organisé après l’en-
terrement de l’oncle Radomir, ou s’il fallait considérer
celui-ci comme un festin commun. Ils s’étaient tous
tus un instant, avant de conclure que la famille n’al-
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lait probablement pas tuer un autre cochon et faire
de la soupe dès le lendemain, et qu’il fallait considé-
rer ce repas comme commun. Quelqu’un avait tout
de même fait remarquer qu’ils n’étaient pas sûrs que
l’oncle Radomir soit vraiment mort, mais les autres
voix l’avaient rapidement emporté. « Au cas où ! Au
cas où ! » criaient-ils en chœur. Ils étaient ainsi tous
convenus que le mieux à faire était encore de retour-
ner sous le barnum continuer à boire et manger.
Ils mâchonnaient la viande grillée et buvotaient,
gênés, jusqu’à ce qu’un pépé en capote de la Première
Guerre mondiale ne constate d’un air entendu que
ce n’était pas si mal que ça pour la famille quand les
conjoints partaient ensemble car, avait-il dit, « ça fait
d’une pierre deux coups ». Quelqu’un avait ri, et lui
avait suggéré de proposer ce type de départ commun
à sa femme, mais le vieux avait balayé l’idée du revers
de la main, sérieux comme un pape. « Celle-là, elle me
survivra au moins vingt ans », avait-il dit avec aigreur,
et toute la tablée avait éclaté de rire. S’étaient ensui-
vies des piques sur quelle épouse resterait le plus long-
temps veuve, et quelle autre n’avait qu’une hâte, se
remarier. Sur ce, deux jeunes hommes avaient apporté
le tonneau, la réserve secrète de rakija de tonton Loir,
et les ultimes traces de gêne quant au bien-fondé de
poursuivre le déjeuner avaient volé en éclats. La fête
pouvait commencer.
On avait bu, parlé, ri, on avait même chanté.
C’était la pleureuse à la vessie défaillante qui avait
poussé la chansonnette, celle qui avait trouvé le mes-
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sage d’adieu de l’oncle Radomir, si bien qu’au grand
regret de toute la compagnie, car elle avait vraiment
une voix incroyable, elle devait régulièrement s’inter-
rompre pour courir aux toilettes. Mais en dépit de ces
quelques aléas, ça avait été le repas funéraire le plus
joyeux qu’on ait jamais vu au village, et même dans
toute la région.
Tante Mileva tambourina vigoureusement à la
porte. Elle aurait pu donner un coup de canon, Mimi
était imperturbable. Le cousin Stojan retournait les
poches de son blouson, maudissant l’Éternel et jurant
sur la tête de sa défunte mère qu’il avait un double des
clés quelque part. Tonton Loir, les yeux cernés de noir
depuis sa douloureuse confrontation avec le tonneau
de rakija vide, suggéra d’entrer dans la maison par le
toit, par un trou dans la toiture. Mais tante Mileva
refusa catégoriquement que n’importe lequel d’entre
nous aille faire des acrobaties sur un toit glissant et
se briser le cou. Le prix de l’idée la plus géniale fut
cependant remporté par la Popesse : ayant sorti une
épingle de ses cheveux, elle s’accroupit et commença
à trifouiller dans la serrure.
« C’est comme ça qu’ils entrent par effraction dans
les maisons dans les films américains, dit-elle, et le
cousin Stojan leva les yeux au ciel.
— Dans les films américains, ils ont des serrures
américaines, les nôtres, il faut y aller au pied de
biche », constata-t-il en enfonçant ses mains dans ses
poches.
Tante Mileva haussa les épaules.
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« Bon, tant pis. On va devoir casser la fenêtre, et la
petite n’aura qu’à se faufiler dedans pour nous ouvrir
de l’intérieur », dit-elle après m’avoir jaugée du regard.
Je ne peux pas dire que la nouvelle mission qui
m’était assignée me choqua ou m’horrifia particuliè-
rement. Je ne cillai même pas, sans parler de protester.
Toute la journée, les choses n’avaient fait qu’aller de
mal en pis, et un saut de plus ou de moins par la
fenêtre, une ascension sur le toit, se glisser dans un
trou au milieu des tuiles ou même par un anneau
enflammé, plus rien ne pouvait me surprendre.
Tante Mileva n’avait même pas achevé sa pensée
que tonton Loir s’était déjà mis en quête d’une grosse
brique avec laquelle il vengerait son tonneau de rakija
secret. Il en ramassa une, la soupesa d’un air satisfait,
et il était en train de prendre son élan pour la lancer
dans la fenêtre quand Mimi le devança.
Elle apparut à la porte de la maison, légèrement
bouffie de sommeil.
« Ben pourquoi vous toquez pas, qu’est-ce que vous
avez à rester plantés là ? » dit-elle en baillant.
Elle ne demanda pas ce qu’il en était de l’oncle
Radomir, s’il était mort ou vivant, comme si elle avait
complètement oublié la raison de notre absence. Elle
s’inquiétait davantage d’une mèche rebelle au sommet
de son crâne, et elle se passa la main dans les cheveux
pour les remettre en ordre.
Si tante Mileva n’avait pas été trempée, fatiguée et
rompue, elle lui aurait sans doute envoyé une réplique
bien sentie. Là, elle se contenta de secouer la main.
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« Sortez Radomir de la voiture et portez-le dans la
chambre », marmonna-t-elle, levant un sourcil pour
intimer à tonton Loir de se mettre au travail.
La maison était dans un état épouvantable. En la
piétinant à deux reprises, la première pour présenter
leurs condoléances, et la deuxième quand ils avaient
voulu voir de leurs propres yeux l’oncle Radomir
pendu dans les toilettes, les gens y avaient déposé
des quantités invraisemblables de boue. Tout était
piétiné, renversé et écrabouillé. Même le petit canevas
de tante Stana – le paysage campagnard recouvert
de neige – avait été décroché du mur dans la mêlée
générale, et gisait le cadre tordu et le verre brisé.
« Pour nettoyer ça, faudra y aller à la pelleteuse »,
souffla tonton Loir d’un ton lugubre.
Les autres n’étaient pas de meilleure humeur. Seul
l’oncle Radomir, avec son grand turban sur la tête,
reposait tout à fait paisiblement dans son lit. Lui, au
moins, il a réussi à retrouver sa chambre, pensai-je
avec envie.
« Qu’est-ce que vous avez à rester fourrés autour de
lui ? Sortez tous de la chambre. Il a besoin de repos,
dit le cousin Stojan.
— Tiens, la clé, qu’on l’enferme, lança tante
Mileva en agitant une grosse clé.
— On ferait peut-être bien de barricader la fenêtre
aussi. Au cas où, qu’il n’aille pas sauter dehors et se
pendre devant la maison, au milieu du jardin. On
serait bien avancés », ajouta la Popesse.
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Le cousin Stojan leva les yeux au ciel.
« Tu as vu dans quel état il est ? Il tient même pas
sur ses jambes, il va pas sauter par la fenêtre, glapit-il,
mais tonton Loir remit à nouveau en question ses
affirmations.
— Des fois, quand ils pètent les plombs, les gens
ont soudain une force surhumaine, ils peuvent même
soulever des locomotives, fit-il remarquer comme en
passant, encore en état de choc à cause de la rakija.
— Stojan, on doit absolument barricader la
fenêtre, approuva tante Mileva, et la Popesse suggéra,
par mesure de précaution, d’évacuer tous les objets
potentiellement dangereux.
— Cette chambre est pleine d’objets dangereux
et pointus, qui pourraient être utilisés à mauvais
escient », constata-t-elle en s’agenouillant pour regar-
der sous le lit à la recherche des objets en question.
J’essayai de capter le regard de Mimi, mais elle
s’était déjà pelotonnée sur le canapé du salon, et ins-
pectait scrupuleusement l’état de son vernis à ongles.
J’aurais voulu m’asseoir à côté d’elle, mais tante
Mileva nous siffla depuis la chambre.
« Vous deux, venez par ici ! » cria-t-elle.
Mimi leva la tête.
« T’entends bien qu’on t’appelle. Va voir ce qui se
passe », me dit-elle.
La Popesse et tante Mileva étaient agenouillées
par terre, la tête fourrée dans une grande boîte en
carton.
« On a trouvé ce truc dans l’armoire. Toi, regarde
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s’il y a quelque chose de dangereux dans le coffre de
dot », m’ordonna tante Mileva.
Et le coffre de dot, en bon coffre de dot, était rem-
pli de draps usés jusqu’à la corde et raccommodés
des milliers de fois, avec quelques chaussettes égarées
et dépareillées par-ci par-là. Rien de particulier. Je
ne voyais vraiment pas ce que j’étais censée chercher
au juste, mais je n’avais pas envie d’argumenter avec
tante Mileva, et je me mis au travail.
J’avais déjà presque tout retourné quand la Popesse
se redressa brusquement. Elle tenait à la main, tel un
trophée, un compas.
« Ohoh ! » dit tante Mileva, et elle sortit une boîte
à biscuits métallique contenant un nécessaire de cou-
ture, qu’elle souleva fièrement au-dessus de sa tête.
Elles se tournèrent ensuite toutes les deux vers moi.
« Et toi ? Quels sont les résultats de tes fouilles ? »
me demandait leur regard. Fort heureusement pour
moi, j’avais trouvé un petit sachet plastique plein de
piles rondes. Je le tendis, et tante Mileva hocha la
tête.
« Bonne pêche, me félicita-t-elle. Il aurait pu les
avaler, et nous claquer entre les doigts avec un trou
dans l’estomac. »
Sur quoi la Popesse se frappa le front de la paume.
« Le rasoir électrique ! s’écria-t-elle. On a failli
oublier le rasoir électrique ! Il peut le jeter dans la
baignoire remplie d’eau ! »
Le cousin Stojan, qui se tenait dans l’embrasure de
la porte une caisse pleine d’hameçons rouillés dans les
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bras, eut un ricanement moqueur, mais la Popesse ne
se laissa pas désarçonner.
« Y a un chanteur français qui est mort comme ça.
Il changeait une ampoule en prenant son bain ! Et
vous savez ce qui s’est passé ? Boum ! Il est mort sur le
coup ! » La Popesse écarquilla les yeux au point qu’ils
manquèrent de sortir de leurs orbites.
« Il n’y a pas de baignoire dans cette maison, objecta
froidement le cousin Stojan.
— Qu’est-ce qu’il irait faire d’une baignoire, il a
un pistolet-mitrailleur ! » lança tonton Loir qui, s’ef-
forçant de détourner son esprit de son défunt tonneau
de rakija, réparait la serrure de la porte de la salle de
bains, qu’il avait enfoncée un peu plus tôt dans la
journée en essayant de sauver l’oncle Radomir.
« Tu sais quoi, Stojan, on n’est jamais trop pru-
dents ! On va enlever le rasoir électrique. » Tante
Mileva fit une pause. « D’ailleurs, on ferait mieux de
sortir tout ce qu’il y a dans les toilettes. Quand il ira
faire ses besoins… »
Le cousin Stojan devint écarlate.
« Non ! rugit-il, exaspéré. Hors de question qu’il
aille se balader dans la maison. Il va rester dans la
chambre, et il n’aura qu’à pisser dans un seau !
— Enlevez-lui aussi ses lacets, intervint tonton
Loir.
— Mais de quoi tu parles ? siffla le cousin Stojan,
visiblement à bout de nerfs.
— Et les draps ? Y avait pas eu cette affaire d’un
homme en prison qui s’était pendu à la poignée avec
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ses draps ? intervint la Popesse, manifestement bien
informée en la matière.
— Radomir n’est pas un prisonnier », rétorqua le
cousin Stojan, et son œil droit tressauta de nervosité.
Mais tante Mileva n’était pas du même avis.
« Enlève-lui ses draps ! Et son pyjama. Sors-moi
tout ce que tu trouves ! » ordonna-t-elle, et quelques
instants plus tard, il n’y avait plus rien dans la
chambre à part l’oncle Radomir, son turban et le
matelas nu.
Le cousin Stojan, sans tourner le dos au lit sur
lequel reposait l’oncle Radomir, sortit de la pièce et
tourna deux fois la clé dans la serrure.
Je réussis enfin à m’asseoir sur le canapé à côté de
Mimi, mais elle était si occupée à se limer les ongles
qu’elle ne me remarqua même pas.
« Je me suis cassé un ongle, regarde-moi ça, y a tout
un bout qui est parti, dit-elle de but en blanc en me
fourrant sa main sous le nez.
— On y va ? » lui murmurai-je à l’oreille.
Mimi leva les yeux de ses ongles et me lança un
regard vide.
« Parce que tu veux y aller maintenant ? » me
demanda-t-elle comme si c’était l’idée la plus saugre-
nue du monde.
Je confirmai d’un hochement de tête. J’étais prête
à me mettre à genoux et à la supplier de m’emmener,
mais elle me rembarra en un claquement de doigts.
« Je n’ai pas envie d’y aller maintenant, dit-elle en
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retournant à sa lime à ongles. Tu sais quoi ? J’envisage
même de rester ici ce soir. »
Je me mis à trembler de détresse. À cause de cette
journée, qui prenait les dimensions d’une véritable
petite catastrophe. À cause de tout. À cause de Mimi.
Surtout à cause de Mimi. Je ne pouvais jamais comp-
ter sur elle. Soit elle me laissait dans une boîte pourrie
au trou du cul du monde après s’être purement et
simplement évaporée, soit elle refusait de lever ses
fesses du canapé du salon de notre maison de famille.
« Mimi ? » soufflai-je, espérant qu’elle allait d’un
instant à l’autre éclater de rire, me dire que c’était
une blague, « bien sûr qu’on y va tout de suite, rester
au village, non mais quelle idée ». Nous bondirions
du canapé, sauterions dans sa voiture et partirions
pour la ville, loin de l’oncle Radomir, des suffocations
et des pendaisons. Cette atroce journée interminable
s’achèverait enfin.
À la place, Mimi me posa un doigt sur les lèvres
pour m’intimer de me taire.
Le cousin Stojan, tante Mileva, tonton Loir, la
Popesse et le Pope étaient assis autour de la table
sur laquelle avait reposé ce matin le cercueil de tante
Stana. Ils tenaient conseil au sujet de l’affaire oncle
Radomir, et discutaient des mesures à prendre afin
de le garder en vie.
« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Si on le
laisse enfermé dans la chambre, il va crever de faim
ou s’étouffer dans sa propre merde. Ça serait encore
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pire », soupira le cousin Stojan en se frottant le visage
entre les mains.
Tante Mileva se gratta la joue.
« Oui, il faudrait qu’il y ait toujours quelqu’un avec
lui pour le surveiller, lui donner à manger et vider le
seau, dit-elle d’un ton pensif.
— Je vous préviens tout de suite que je n’ai ni le
temps, ni la patience pour ce genre de choses », tran-
cha immédiatement le cousin Stojan.
Soudain, comme pour Archimède quand il s’était
assis dans sa baignoire, le visage de tante Mileva
s’illumina.
« Je sais ce qu’on va faire ! » Elle applaudit en regar-
dant le Pope et la Popesse. « Le mieux, ça serait que
vous le preniez chez vous. »
Le Pope ouvrit la bouche comme pour dire quelque
chose, mais il resta figé dans cette position, bouche
bée. La Popesse cligna une ou deux fois des yeux.
« Vous avez un grand appartement, vous n’avez ni
chien ni chat, on peut lui trouver une place chez vous
jusqu’à ce qu’on ait conclu la vente. Et quand on aura
reçu l’argent, on lui donnera sa part, et il pourra faire
ce qu’il veut de sa vie, c’est un adulte, ajouta tante
Mileva en se frottant les mains.
— Même si, pour le dire franchement, il n’a pas
mérité le moindre sou », rebondit le cousin Stojan.
La Popesse secoua la tête.
« Je ne comprends pas, dit-elle.
— Il n’y a rien à comprendre. Tu l’enfermes dans
votre chambre d’amis et tu jettes un coup d’œil de
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temps en temps, juste pour vérifier que tout est en
ordre », lui expliqua tante Mileva, en ajoutant quelque
chose du genre « simple comme bonjour » et « bon,
ça, au moins, c’est réglé ».
La Popesse tapa furieusement du poing sur la table.
En un quart de seconde, elle se transforma en torche
humaine. Je sentis le malaise me grimper le long du
dos. Les choses commençaient à échapper à tout
contrôle.
« Ça te dit qu’on passe toutes les deux la nuit ici ?
me chuchota soudain Mimi à l’oreille. J’ai des tonnes
de choses à te raconter. »
Je sursautai.
« Qu’est-ce que tu as dit ? demandai-je, paniquée,
en apercevant les yeux complètement fous de la
Popesse.
— T’es pas obligée si t’as pas envie. Personne ne te
force à rien, rétorqua Mimi en se renfrognant.
— Vous êtes conscients qu’on vit au huitième
étage ?! Quand il verra la tour où on habite, la pre-
mière chose qui lui passera par la tête, c’est d’ouvrir la
fenêtre et sauter ! » La Popesse s’étrangla à ses propres
mots.
« Mais non, il va pas sauter, Stojan n’a qu’à te bar-
ricader les fenêtres, ça, au moins, ce n’est pas un pro-
blème », lui répondit nonchalamment tante Mileva.
Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, tout d’un
coup, Mimi voulait rester dans cette maison de fous.
Je secouai la tête, incrédule.
« Ça va pas la tête ? C’est quoi ces histoires de bar-
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ricader, de clouer des planches sur mes fenêtres ?! Il
trouvera bien une manière de sauter s’il a envie de
sauter ! » La Popesse tremblait de tous ses membres,
comme en transe.
« Mais qu’est-ce que tu as à bloquer sur ça, s’il
saute, il saute, il peut bien sauter s’il en a envie, tant
qu’il ne se pend pas ici, rétorqua tante Mileva en
levant les yeux au ciel.
— Tu fais comme tu veux, mais moi, je reste,
lança résolument Mimi.
— Hein ?! Rester ? Mais pourquoi ?! » J’étais au
bord des larmes.
« J’ai mes raisons, répondit sobrement Mimi avec
un léger hochement de tête.
— Comment ça, il peut bien sauter ? Et que diront
les voisins, s’il saute de ma fenêtre ?! Et s’il tombe sur
quelqu’un et le tue ? Je serais directement respon-
sable ! Il ne manquerait plus que je finisse en prison !
Je ne peux pas finir en prison ! Vous savez ce qui se
passe dans les prisons ? » Le visage de la Popesse était
complètement déformé de rage.
Qui sait comment tout ça se serait fini si tonton
Loir ne s’était soudain brusquement levé de table. Il
bondit en faisant claquer ses pieds ensemble comme
John Wayne dans un western, et fila à la cuisine.
La Popesse se dégonfla instantanément, et son visage
reprit une couleur un peu plus naturelle. À son retour
quelques secondes plus tard, tonton Loir tenait triom-
phalement dans la main une fiole de rakija. Il se rassit
à table et l’embrassa.
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Tante Mileva tendit les griffes tel un rapace pour
lui arracher la bouteille, mais tonton Loir la glissa
prestement sous la table. Il lui ricana au visage, puis
s’éclaircit la gorge.
« Je vais vous exposer dans les grandes lignes mon
idée », dit-il, la qualifiant au passage et sans fausse
modestie de « géniale ». « On va rendre à Radomir et
ses draps, et ses ficelles, et ses lacets, et tout ce qui
nous tombe sous la main. »
Tante Mileva n’eut même pas le temps de le qua-
lifier de crétin bourré qui raconte n’importe quoi
que tonton Loir continuait déjà à exposer son plan
diabolique.
« Et quand il aura fait ce qu’il a l’intention de faire,
on l’emportera dans le verger du voisin Ranko »,
conclut tonton Loir en tapant fièrement la fiole de
rakija sur la table.
« Espèce de crétin bourré, tu racontes n’importe
quoi. » Tante Mileva essaya à nouveau d’atteindre
la bouteille de rakija, mais tonton Loir la serrait de
toutes ses forces.
« Tu veux dire qu’on ferait semblant qu’il s’est
pendu sur la terre de quelqu’un d’autre ? demanda
le cousin Stojan.
— Et comme ça, pas de souci pour la vente ! »
Tonton Loir dévissa le bouchon de la fiole et prit
une gorgée.
Tante Mileva tira sur le plan à boulets rouges.
« Et pourquoi il irait se pendre dans le verger du voi-
sin ? Ça n’a aucun sens », dit-elle avec un rire méprisant.
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Tonton Loir secoua la tête.
« Comment ça, ça n’a aucun sens, les gens font ça
tout le temps, répliqua-t-il en se passant la langue sur
les lèvres.
— Il a raison, confirma le cousin Stojan. Les gens
vont se prendre dans la forêt, ou se font sauter la
cervelle dans la cave. Au moins, ils épargnent à la
famille l’achat d’un nouveau lustre ou la corvée de
nettoyage des murs.
— En plus, ajouta tonton Loir en clignant d’un
œil, tout le monde sait que l’oncle Radomir et le
voisin Ranko se détestent. Ils sont tout le temps à se
chercher des crasses !
— C’est vrai, reconnut à contrecœur tante Mileva.
— On attend qu’il fasse nuit noire et on le trans-
porte dans son verger. Là-bas, on l’attache tranquille-
ment à un arbre, et le lendemain matin, quand le jour
se lève, on met tout le village sur le pied de guerre, en
mode, Radomir a disparu », reprit le cousin Stojan,
poursuivant l’élaboration du plan.
Tante Mileva s’absorba dans ses réflexions.
« Et si on le blesse en le transportant ? Par exemple,
on le cogne dans le linteau de la porte ou dans la bar-
rière, ça n’aurait pas l’air suspect lors de l’autopsie ?
objecta-t-elle en haussant le sourcil droit.
— Mais qui fait encore des autopsies dans ce pays ?
repartit le cousin Stojan dans un rire sonore. Ils ne
vérifient même pas si les porcelets ont la trichinellose.
Ils se contentent de les regarder dans les yeux. Pareil
pour les humains. »
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Tante Mileva réfléchit à ce qu’elle pourrait encore
dire, quel contre-argument avancer, et tambourina
pensivement des doigts sur la table.
« Bon, d’accord. Je ne peux pas dire que j’aie parti-
culièrement envie de porter un cadavre dans le verger
du voisin, mais s’il n’y a pas de meilleure solution,
faisons comme ça », conclut-elle d’un ton conciliant
avant d’ajouter : « Mais pas tout de suite. Il faudrait
que je rentre à la maison ce soir, faire à manger aux
enfants, une bonne soupe, qu’ils en aient pour trois
jours. Le temps qu’on règle cette histoire de l’oncle
Radomir, ils vont finir par se constiper à force de
manger des cochonneries. »
Le cousin Stojan se frotta le menton.
« Très franchement, moi aussi, ça m’irait mieux
demain soir. Je vais devoir y aller. J’étais censé finir
de réparer une scie circulaire aujourd’hui. Stana m’a
déjà suffisamment retardé », dit-il.
Tante Mileva gonfla les joues.
« Il faudrait quand même que quelqu’un reste ici
le garder jusqu’à demain. Il ne manquerait plus qu’il
s’échappe et se pende devant la maison juste pour
nous emmerder, et que tout le village le voie », soupira
tante Mileva.
Tonton Loir entrouvrit la bouche, mais tante
Mileva l’interrompit avant qu’il ait eu le temps de
prononcer le moindre mot.
« Non. Même pas en rêve. Hors de question que tu
restes ici sans ma surveillance, on ne peut pas te faire
confiance, à tous les coups, tu vas faire foirer quelque
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chose ! » trancha-t-elle, et tonton Loir baissa la tête et
fixa tristement la fiole de rakija déjà vide.
« Allez, je vais rester », se proposa la Popesse.
Le Pope lui lança un regard perdu, et elle lui posa
la main sur l’épaule.
« Toi, rentre à la maison, repose-toi. Tu dois te
lever pour aller au travail demain. Je m’occupe de
tout, ne t’en fais pas », dit-elle, et le Pope hocha doci-
lement la tête.
C’est alors que Mimi s’étira, et annonça noncha-
lamment qu’elle allait rester aussi.
« Moi aussi, je veux faire quelque chose pour notre
famille », dit-elle, et ça sonnait tellement creux et
faux, mais manifestement, personne ne s’en rendit
compte.
L’œil droit du cousin Stojan en frémit de fierté.
« Ma chérie, c’est pas un endroit pour toi. Inutile
de t’infliger ça », lui dit-il, ce à quoi Mimi répondit
d’un geste du revers de la main, comme pour dire
« j’ai l’habitude de me sacrifier pour les autres », puis
elle se tourna vers moi.
« Ne t’inquiète pas. On va être très bien. Ça faisait
longtemps qu’on attendait une occasion de discuter en
paix, toutes les deux. On reste ensemble, n’est-ce pas ? »
Elle me passa le bras sur l’épaule et m’attira à elle.
Mimi me prit dans ses bras. À cet instant, la Terre
commença à tourner plus vite, il y eut une éclipse de
la Lune et du Soleil. Comment expliquer autrement
que j’aie contre mon gré accepté une chose pareille.
Mon cœur faillit lâcher sous le choc quand j’expul-
• 206 •
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sai mon accord de ma gorge. En réalité, ce n’était
plus moi. La personne qui avait accepté que Mimi
l’entraîne dans une de ses combines était une banale
petite fille de neuf ans qui venait de remporter le gros
lot. La fille la plus populaire de toute l’école lui avait
demandé qu’elles dorment dans la même chambre au
centre pendant la classe verte.
« Écoutez-moi bien, toutes les trois, dit le cousin
Stojan d’un ton sérieux. Cette garde, ce n’est pas une
plaisanterie. Il est hors de question que l’oncle se brise
le cou dans le jardin, encore moins qu’il aille se faire
sauter la cervelle sur la façade de la maison ou se tran-
cher les veines à côté du puits ! C’est clair ? »
Nous hochâmes toutes les trois la tête. C’était par-
faitement clair. Avec nous, pas d’inquiétude pour
l’oncle Radomir.
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14
Une apparition qui ressemblait à l’oncle Radomir,
torse nu, était assise à la table du salon. Sans doute à
cause de l’énorme turban, sa tête avait l’air d’avoir été
modifiée, bouillie et ramenée à la taille d’une grosse
orange. Il fixait d’un air absent un point indéterminé
sur la table. C’était une vision relativement terrifiante,
et la première chose qui me vint à l’esprit, c’était que
l’oncle Radomir était vraiment mort, et que ce qui
était à table était un zombie vampirisé. J’attrapai
Mimi par le coude, et comme si elle avait pu lire dans
mes pensées, elle leva les yeux au ciel en mode « t’as
vraiment trop d’imagination » et « tu te fais des trips ».
Un peu avant, ce soir-là, dès que le cousin Stojan,
tante Mileva, tonton Loir et le Pope furent partis,
Mimi avait attrapé son énorme sac à main et renversé
l’intégralité de son contenu sur le canapé.
« Je le perds au moins cinq fois par jour dans ce sac.
C’est un puits sans fond », dit-elle après avoir enfin,
dans cet amas d’objets hétéroclites, du portefeuille à
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l’étui de lunettes de soleil en passant par les paquets
de chewing-gums entamés, les emballages de barres
de chocolat, le nécessaire à manucure, une énorme
trousse de toilette, un coupon « deux articles achetés,
le troisième offert », des tickets de caisse roulés en
boule et un nombre incalculable d’échantillons de
crèmes, de lingettes usagées et de cotons démaquil-
lants, extrait son téléphone portable.
Elle tapota quelque temps sur l’écran de ses ongles
trop longs, puis une ride profonde se dessina entre
ses sourcils.
« Y a pas de réseau », siffla-t-elle.
Mimi se leva, brandit son téléphone en l’air et se
mit à arpenter la maison.
« Et comment je vais faire pour l’appeler mainte-
nant ? » Elle se mordit la lèvre.
Mon estomac se mit soudain à me lancer.
« Tu veux appeler qui ? » demandai-je, soupçonneuse.
Mimi, dépitée, avait abandonné sa quête du réseau
dans le salon et s’était rassise à côté de moi sur le
canapé.
« En ville, je ne peux pas boire un café en paix
avec quelqu’un sans que tout le monde en parle le
lendemain. Tu comprends ? » Elle me lança un regard
entendu.
Comme je continuais à la fixer bêtement, Mimi
soupira.
« Comment est-ce que tu pourrais me comprendre ?
Personne ne me comprend », dit-elle tristement avant
d’ajouter : » Alors que j’avais eu une si bonne idée ! Je
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pensais l’inviter dans ce trou paumé, ici, au moins,
on aurait pu avoir la paix.
— De qui ? » Je commençais à voir flou.
— Personne d’important. Un mec. Rien de sérieux,
du moins pas pour l’instant, mais qui sait, qui sait… »
Mimi contemplait pensivement son téléphone.
Ses mots me dégrisèrent brusquement. La naïve
petite fille de neuf ans flairait l’arnaque. Ça sentait
l’énième plan « David Copperfield », dans lequel
Mimi allait s’évanouir dans la nature dès l’arrivée de
son mec « rien de sérieux ». Elle me laisserait pourrir
dans la maison avec la Popesse et l’oncle Radomir.
Une fois de plus, je m’étais fait avoir par l’éternelle
même combine.
« Mimi, promets-moi que tu ne vas pas me laisser
ici ! gémis-je, mais elle ne m’entendit même pas.
— Où est ton téléphone ? » demanda-t-elle
brusquement.
Je sortis de ma poche mon Nokia préhistorique de
la taille d’un pied de Yéti. Maman me l’avait refour-
gué contre mon gré après que j’avais dit que je ne
voulais plus avoir de téléphone. Quoi qu’il en soit,
il fallait bien reconnaître que c’était vraiment une
bonne bécane. Sa batterie ne se vidait presque jamais,
et il était quasi impossible de le casser. Un miracle de
technologie.
« C’est quoi cette merde ?! » fulmina Mimi en aper-
cevant mon Nokia, puis elle évacua la question du
revers de la main. « Peu importe. T’as du réseau ? »
Je secouai la tête. Mon Nokia était, certes, un bon
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téléphone, mais il n’était pas tout puissant. De toute
façon, même s’il l’avait été, je n’avais plus de forfait.
J’avais dépensé mes dernières minutes de crédit en
envoyant le SMS à maman depuis le centre médical.
Mimi jura dans sa barbe et se leva brusquement.
Elle souleva le combiné du téléphone fixe, qui se
trouvait sur une petite commode près de la porte d’en-
trée, et l’appuya contre son oreille. Elle resta immo-
bile quelques instants, puis le reposa avec colère.
« Ce téléphone ne marche pas, intervint la Popesse.
Ils leur ont coupé la ligne il y a bien dix ans. Ils ne
payaient pas les factures. »
Mimi tournait en rond comme un lion en cage
puis, soudain, son visage s’illumina.
« La colline ! Il faut monter sur la colline ! » s’écria-
t-elle.
Elle attrapa ma doudoune sur le porte-manteau et
me la jeta sur la tête.
« Tu viens avec moi sur la colline. Là-haut, il y a
certainement du réseau », lança-t-elle, surexcitée.
Je passai un œil terrifié sous le manteau. Je n’étais
pas particulièrement d’humeur à crapahuter sur les
collines alentour, surtout pas au milieu de la nuit.
« Mimi ! » J’essayai de faire face, mais il n’y avait
plus rien à faire. Quand Mimi avait une idée en tête,
elle n’en démordait pas.
« Prépare-toi, on y va, se contenta-t-elle de répéter.
— Vous n’allez quand même pas grimper sur la
colline maintenant, c’est la nuit, il y a des loups… »
La Popesse nous fixait d’un air stupéfait.
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À ces mots, je frissonnai et lançai un regard sup-
pliant en direction de Mimi.
« Même s’il y avait des loups garous, on y va, un
point c’est tout ! » Mimi était catégorique. « Qu’est-ce
que tu as à me regarder comme ça ? On sort ! »
L’instant d’après, je me précipitais dehors, dans le
noir complet.
Quand elle nous aperçut, la Popesse se figea sur
place. Elle nous dévisagea, incrédule. Apparemment,
elle ne s’était pas attendue à nous voir rentrer en un
seul morceau. Mimi l’attrapa fermement par le bras.
« Pourquoi tu l’as laissé sortir de la chambre ?! » Elle
désigna de la tête l’oncle Radomir. « On avait dit qu’il
resterait enfermé. »
La Popesse essaya de se dégager de la poigne de
Mimi.
« Lâche-moi ! Tu vas me casser le bras ! gémit-elle.
— Je t’ai demandé pourquoi tu l’avais laissé sortir
de la chambre ! » Mimi était d’une humeur massa-
crante. Elle avait eu beau crapahuter sur les collines
alentours, glisser dans la boue et se les geler, elle
n’avait pas réussi à téléphoner.
— Il n’arrêtait pas de gratter à la porte. Il m’aurait
rendue folle si je n’avais pas ouvert. »
Les yeux de la Popesse lançaient des étincelles.
Mimi, bien entendu, ne remarqua rien, et lui tourna
tout simplement le dos.
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« Tu t’énerves pour rien », dit-elle, et elle s’assit à
table à côté de l’oncle Radomir.
Elle tambourina quelque temps sur la table, puis
elle se retourna vers la Popesse.
« Écoute, nous deux, on va rentrer en ville. Inutile
d’être trois à faire le pied de grue. Tu peux t’occuper
de l’oncle toute seule, n’est-ce pas ? » lui dit-elle.
La Popesse garda le silence, sans se départir de son
regard démoniaque.
« Qu’est-ce que ça sent ? Tu as fait la cuisine ? »
Mimi claqua des lèvres.
« Du bouillon de poule », siffla la Popesse entre ses
dents.
Mimi se frotta les mains d’un air satisfait.
« Sers-nous donc de ta soupe, que je me réchauffe
un peu avant la route », dit Mimi en me faisant signe
de m’asseoir. Je n’avais pas faim, même si je n’avais
presque rien mangé de la journée. Je n’avais envie
de rien, je voulais juste rentrer en ville le plus tôt
possible.
Le visage de la Popesse se revêtit d’un masque gris
et glacial. Elle se passa la langue sur les lèvres, et partit
dans la cuisine sans un mot. Quelques instants plus
tard, elle revint avec une énorme marmite fumante
qu’elle posa brutalement sur la table. Elle ouvrit
ensuite un sachet de Vegeta8 qu’elle secoua au-dessus
de la marmite.
« La Vegeta est la meilleure amie de la ménagère »,
dit-elle, et un sourire apparut au coin de ses lèvres.
C’était un sourire si dément que j’en eus instan-
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tanément une poussée de sueur. J’essayai d’envoyer
un signal à Mimi, je la fixai, écarquillai les yeux, les
fermai, les roulai de gauche à droite, mais elle me
regardait d’un air vide.
La Popesse sortit ensuite trois assiettes du buffet
bleu, les aligna sur la table et servit la soupe.
« Mangez, dit-elle, et elle s’assit à côté de moi, les
coudes sur la table.
— Tu n’en prends pas ? demanda Mimi en attra-
pant sa cuillère.
— Je mangerai plus tard », répondit-elle en agitant
la main dans le style de toute maîtresse de maison
sacrificielle qui se respecte. Sous prétexte de ne pas
avoir faim, elles attendent systématiquement que tout
le monde ait fini le repas pour manger leur assiette
seules dans leur coin.
Je regardai le liquide baveux qui ondulait presque
imperceptiblement dans l’assiette devant moi. Je m’at-
tendais à voir à chaque instant, comme dans Indiana
Jones, des yeux remonter à la surface. J’attrapai ma
cuillère et touillai la soupe. Rien ne remonta à la sur-
face, surtout pas des yeux. Tu regardes trop la télé, me
dis-je, m’efforçant de chasser mes soupçons. Tu vas te
forcer, tu vas manger cette soupe, et bientôt, tu seras
à la maison. Tout va bien se passer. Ne t’inquiète pas,
me répétai-je pour me donner du courage.
Je reposai la cuillère dans l’assiette. Pourquoi
la Popesse avait-elle ajouté tant de Vegeta dans la
soupe ? Et qu’est-ce qu’elle avait dit ? La Vegeta est la
meilleure amie de la ménagère ? J’avais déjà entendu
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ça quelque part. Qui avait dit ça ? Maman ? Oui,
maman. Nous avions des invités, et elle avait fait
pour le dîner des aiguillettes de poulet marinées à la
Vegeta. C’est ainsi qu’elle avait dissimulé l’odeur et le
goût d’une viande périmée depuis des lustres. Après le
dîner, qui s’était bien passé, elle avait fait la vaisselle
en chantonnant « la Vegeta est la meilleure amie de la
ménagère ». Mais qu’est-ce que la Popesse avait bien
pu vouloir cacher ? De la viande rance ? Ses maigres
talents culinaires ? Quelque chose d’autre ?
De la mort-aux-rats ! Le mot me vint comme une
illumination. Elle voulait nous empoisonner, j’en
étais fermement convaincue, et je faillis m’étouffer
avec mon propre crachat. J’essayai à nouveau de cap-
ter le regard de Mimi, en vain. Je lui donnai un coup
de pied sous la table, mais rien. Je ne réussis qu’à
attirer l’attention de la Popesse.
« Mange ! Pourquoi tu ne manges pas ? me dit-elle,
et je baissai les yeux sur mon assiette ; tout en moi
hurlait.
— Mange, répéta Mimi sans lever la tête de son
assiette. Tu dois reprendre des forces.
— La santé passe par l’estomac ! » confirma la
Popesse, et elle se mit à chasser les morceaux de viande
dans la marmite avec la louche. » Mimi, tu veux que
je te remette un peu de viande ? »
Mimi, occupée à aspirer sa soupe, se contenta de
lever le pouce gauche, et la Popesse lui rajouta des
pattes de poulet.
« Au moins, il y en a une qui mange. C’est péché
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de jeter la nourriture, dit la Popesse en se tournant
vers l’oncle Radomir. Vous aussi, mon oncle, vous
devriez manger. Ce n’est pas comme ça que vous allez
vous remettre. »
L’oncle Radomir continuait à fixer d’un air absent
le même point sur la table.
Je regardais la soupe, la soupe me regardait. La
Popesse avait à présent dirigé toute son attention sur
moi, et elle attendait sans ciller que je porte la cuil-
lère à ma bouche. J’avais le sentiment que, si j’ater-
moyais, elle allait m’arracher la cuillère des mains et
me gaver de soupe empoisonnée. L’atmosphère était
tendue. Étant donné que je n’aime pas le conflit, et
que d’autre part, je suis convaincue que je ne sortirais
certainement pas victorieuse d’un affrontement avec
la Popesse, je cédai. Je pris ma cuillère et essayai de
trier les flocons surnageants de Vegeta et de mort
aux rats. C’était mission impossible. Je repensai à
la classe verte. Je me rappelai ces scènes horribles
pendant lesquelles l’institutrice, debout derrière moi,
attendait que je finisse mon repas. Nous n’avions pas
le droit de nous lever de table tant que nous n’avions
pas vidé notre assiette jusqu’à la dernière miette, et
ça durait parfois toute l’après-midi. Qu’est-ce que
les gens croient, que s’ils forcent quelqu’un à rester
à table suffisamment longtemps, son estomac va se
dilater comme par magie, et son appétit grandir ?
Il y a peut-être des gens pour qui ça marche, mais
ça n’a jamais été le cas pour moi. Je me contentais
d’attendre patiemment que l’institutrice finisse par
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se détourner et s’en aille nourrir un autre malheu-
reux, pour vider à la vitesse de l’éclair la nourriture
dans des mouchoirs, les fourrer dans mes poches
ou les coller sous la table. Mais ici, il n’y avait pas
d’autres élèves. Je n’avais d’autre choix que de por-
ter la cuillère à ma bouche et boire un peu de soupe
empoisonnée.
« Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Elle est bonne,
hein ? » me demanda la Popesse, et je sentis la masse
grasse et baveuse me descendre dans l’œsophage pour
atterrir droit dans mon estomac, détruisant en un ins-
tant tout mon système digestif. Dans une demi-heure
tout au plus, je pouvais m’attendre à mourir dans
d’atroces souffrances.
Je hochai la tête en signe d’approbation et reposai
la cuillère dans l’assiette.
« Allez, vous aussi, mon oncle. Vous avez besoin
d’aide ? »
La Popesse se leva, prit la cuillère devant l’oncle
Radomir, la remplit de soupe et la lui fourra sous le
nez, mais il serra fermement les lèvres.
« Laisse-le tranquille, dit Mimi en agitant la patte
de poulet qu’elle venait de se mettre à ronger. Peut-
être qu’il ne peut pas manger. Surtout pas de la soupe,
son cou n’a pas encore cicatrisé. C’est encore tout
frais. »
La Popesse se figea.
« Tu penses que la soupe peut couler par sa blessure
au cou ? demanda-t-elle en reposant prudemment la
cuillère dans l’assiette.
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— Tout est possible, déclara Mimi tout en conti-
nuant à ronger sa patte de poulet.
— Oui, tu as raison, d’ailleurs, peut-être qu’il ne
devrait même pas être assis. » La Popesse se gratta le
menton d’un air préoccupé. « Tu penses que sa tête
peut tomber ? »
Mimi, la bouche pleine de patte de poulet, leva les
yeux au ciel.
« Il ne s’est pas tranché la tête à la tronçonneuse, la
corde à linge lui est juste un peu rentrée dans le cou,
dit-elle. Mais ne le force pas à manger de la soupe.
On ne sait jamais. »
À ces mots, la Popesse attrapa résolument l’assiette
devant l’oncle Radomir et reversa la soupe dans la
marmite. Sur le moment, j’aurais voulu être à sa place
plus que tout au monde.
Mimi rejeta sa patte de poulet rongée dans son
assiette.
« Ouh, j’ai un coup de fatigue », bâilla-t-elle.
Les yeux de la Popesse se mirent à briller, et son
fameux sourire démoniaque frémit à nouveau.
« Si vous n’en voulez plus, je vais débarrasser la
soupe », dit-elle et, sans attendre notre réponse, elle
remporta la marmite dans la cuisine. À mon grand
désespoir, elle laissa mon assiette sur la table.
« Hé, Mimi, tu veux finir ma soupe ? » demandai-je
à voix basse dès que la Popesse eut disparu dans la
cuisine.
Je sais que d’un point de vue moral, ce n’était pas
bien de ma part, mais en même temps, Mimi avait
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déjà bu tant de soupe qu’elle était de toute façon
condamnée à une mort certaine, une cuillère de plus
ou de moins n’y changerait rien. Alors que j’avais
encore une infirme chance de m’en sortir. Mais Mimi
ignora complètement ma question.
« Elle est complètement tarée, cette Popesse,
constata-t-elle en levant les yeux au ciel. On devrait
rester sur nos gardes. Elle serait fichue de nous égorger
avec cette fameuse lame de rasoir.
— Je crois que c’est un rasoir électrique », fis-je
remarquer tout en cherchant frénétiquement du
regard un endroit où je pourrais me débarrasser de la
soupe. Si tante Stana avait eu un ficus, j’aurais pu la
vider dans le pot, mais non. Dans tout le salon, il n’y
avait pas la moindre plante, pas même une violette
ou un cactus, rien. Manifestement, la défunte tante
Stana n’avait pas la main verte.
« Alors, on doit faire attention à ce qu’elle ne nous
jette pas le rasoir électrique sous la douche pour nous
électrocuter. » Mimi éclata de rire.
C’est alors que j’eus une idée de génie. J’attrapai
mon assiette dans l’intention de balancer la soupe par
la fenêtre, mais avant que j’aie eu le temps de mettre
mon plan à exécution, la Popesse revint de la cuisine
et s’assit à table.
« Ouh, j’ai la tête qui tourne », marmonna Mimi.
Elle se leva de table et se pelotonna sur le canapé.
À ce moment-là, sans quitter son regard absent,
l’oncle Radomir ouvrit le tiroir de la table et en sor-
tit un paquet de cigarettes, ainsi que des allumettes
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et un petit cendrier promotionnel. Il prit une ciga-
rette, la mit dans sa bouche, et craqua l’allumette une
première, puis une deuxième fois avant d’approcher
la flamme de sa cigarette. La Popesse ne réagit que
quand il recracha la première bouffée.
« Vous n’allez quand même pas fumer ? Ah ça, non !
Pas sous ma responsabilité ! » s’écria-t-elle, mais l’oncle
Radomir se contenta de tirer une autre bouffée.
L’œil droit de la Popesse se mit à tressauter.
« Vous n’avez pas le droit de fumer. Pas dans votre
état ! Jetez-moi cette cigarette ! Tout de suite ! » tonna-
t-elle d’une voix qui ne lui ressemblait pas.
En guise de réponse, l’oncle Radomir lui cracha la
fumée à la figure. Les joues de la Popesse rougirent
de colère.
« Très bien, puisque c’est comme ça, fumez, allez-y !
En ce qui me concerne, vous pouvez même en cre-
ver ! » lança-t-elle puis, effrayée par ses propres mots,
elle prit une profonde inspiration et ajouta d’un ton
plus calme : « Je sais ce qu’on va faire. Au lieu de s’em-
poisonner avec du tabac, on va allumer une bougie
pour le repos de l’âme de notre chère Stana. »
C’était une occasion en or que je ne pouvais pas
me permettre de laisser passer. Je repoussai l’assiette
devant moi, me levai de table et me faufilai sur le
canapé à côté de Mimi. La Popesse ne le remarqua
même pas. Elle fouilla frénétiquement dans le buffet
bleu jusqu’à trouver le sac plastique avec les bou-
gies que, par ma faute, nous n’avions pas emporté au
cimetière ce matin-là.
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Mimi sortit de son sac sans fond un flacon de vernis
à ongles.
« Retouche-moi un peu mon vernis sur cet ongle, il
est tout écaillé, tu vois ? » Elle n’arrêtait pas de bâiller,
au point d’en avoir les larmes aux yeux.
En toute franchise, j’avais de la peine pour Mimi.
Elle s’était vraiment gavée comme il faut de cette
soupe pleine de mort-aux-rats. Je me dis qu’elle ne
serait probablement plus de ce monde pour très long-
temps, et j’eus envie de faire quelque chose pour elle.
Juste pour ne pas le regretter plus tard, pour ne pas
avoir ça sur la conscience. Je pris le flacon de vernis
et l’ouvris.
La Popesse posa le sac sur la table et en sortit une
bougie. Elle la tendit à l’oncle Radomir, mais ce der-
nier continua à tirer des bouffées d’un air absent. Elle
n’avait d’autre choix que de changer de tactique.
« Allez, maintenant, vous allez me reposer ce poi-
son et prendre bien gentiment cette bougie. » Elle
l’attrapa par le poignet, serra et le força tout d’abord
à laisser tomber sa cigarette dans le cendrier, puis
elle lui fourra d’autorité la bougie entre les doigts.
Ensuite, elle retourna au buffet bleu et en sortit une
conserve de goulasch vide, rouge avec une vache qui
souriait, peut-être un peu trop joyeusement pour
un être qu’on avait abattu, découpé en morceaux et
fourré dans cette boîte.
« Nous n’avons pas de bougeoir, mais peu importe,
cette boîte de conserve fera l’affaire. » Elle la contem-
pla d’un air satisfait et la posa devant l’oncle Radomir.
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L’oncle Radomir resta immobile, la bougie à la
main, et la Popesse fut à nouveau contrainte de recou-
rir à la méthode « si tu ne coopères pas, je vais devoir
te forcer ».
Une fois sa mission accomplie, allumer la bougie et
la poser dans la boîte de conserve, la Popesse s’essuya
la sueur du front.
« Je vais me passer un coup d’eau sur le visage. Je
me sens complètement épuisée », dit-elle.
Mimi fixait d’un regard vide la nouvelle couche
de vernis sur son ongle. Il lui fallut un certain temps
pour lever les yeux et détourner son attention vers la
télévision.
« Allume-la. » Elle arriva à peine à prononcer ces
deux malheureux mots. Étant donné que j’étais
encore dans ma phase j’accorde les dernières volon-
tés, je retirai la pièce de feutrine noire qui recouvrait
la télé et l’allumai.
« T’as vu, cette télé n’a même pas de télécommande !
C’est une vraie pièce de musée ! » ris-je, essayant de
secouer un peu Mimi, mais sa seule réaction fut de
se frotter les yeux.
L’écran se couvrit d’abord de lignes en noir et
blanc, puis l’image apparut. Entassés dans un petit
studio, vêtus de chemises blanches et de jupes et
pantalons bleu marine suivant le sexe, comme pour
la visite du secrétaire de l’Union des jeunesses com-
munistes yougoslaves en 1959 dans une école pri-
maire de Bosnie centrale, un groupe d’enfants passa
un certain temps à ouvrir la bouche dans le vide.
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Ensuite, le son arriva, et un chant résonna dans la
maison :
« Nous sommes tous nés dans notre pays
Nous donnerions notre vie pour lui
La la la
Le pays de nos ancêtres »
À peine les premières notes eurent-elles retenti que
la Popesse sortit en trombe de la salle de bains, le
visage mouillé.
« Éteins-moi ça tout de suite ! Cette maison est en
deuil ! Éteins la télé ! Ça va pas la tête ?! s’écria-t-elle,
paniquée.
— Il faut que je trouve un moyen de me réveil-
ler, marmonna Mimi, et sa tête dodelina d’abord à
gauche, puis à droite.
— Très bien, très bien, regardez la télé, allumez
aussi la radio tant que vous y êtes, que tout le voisi-
nage pense qu’on fait la fête, rétorqua la Popesse en
secouant la tête.
— Du café. Fais-moi du café, souffla Mimi à bout
de force.
— Du café ? Tu veux du café ? Pas de problème,
madame aura son café ! siffla la Popesse.
— Bien fort, s’il te plaît », précisa Mimi avant de
se remettre à fixer la télé d’un regard vide.
La Popesse tourna les talons et partit au pas
de charge dans la cuisine, hors d’elle. J’étais cer-
taine qu’elle était partie chercher le fameux fusil-
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mitrailleur au grenier, et qu’elle allait nous massacrer
de sang-froid.
La télé, une fois finie la performance du chœur
d’enfants, diffusait le retour au pays d’un type après
qu’il avait purgé les deux tiers de sa peine à La Haye.
La foule en liesse se pressait autour de lui. Une petite
vieille arriva même à jouer de coudes pour s’agenouil-
ler devant lui et lui baiser la main. Le type salua l’as-
semblée de la main, bondit dans un hélicoptère et
disparut. La seule réaction de Mimi fut que sa tête
lui tomba sur la poitrine.
Le reportage était enfin fini, et les enfants pous-
saient à nouveau la chansonnette en l’honneur de leurs
pères morts dans les tranchées, quand un homme en
uniforme de facteur fit irruption dans la maison sans
frapper. Il s’assit à table, retira sa casquette de service
et la jeta devant lui. Il regarda la bougie dans la boîte
de goulasch et poussa un soupir.
« Je viens d’apprendre qu’on t’avait ramené vivant,
pis j’me suis dit, je vais m’en assurer par moi-même. »
Le facteur soupira à nouveau puis, d’un geste vif, il
sortit de sa poche un canif. Sa lame étincela. Je n’eus
même pas le temps d’avoir vraiment peur que le fac-
teur avait déjà bondi à terre, et faisait pivoter son
couteau sur une latte branlante. La planche grinça et
se délogea de son emplacement. Le visage du facteur
s’illumina. Il sortit de la cavité secrète dans le sol une
bouteille de cognac poussiéreuse.
« Le voilà, notre bon vieux zvekan9 ! C’est le top du
top. Une rareté du temps de la Yougoslavie, on n’en
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fait plus du comme ça ! contempla-t-il la bouteille
d’un air satisfait. Radomir et moi, on s’était fait de
bonnes réserves juste à temps, et on le cache ici, pour
que Loir n’aille pas nous le siffler pendant la nuit. Et
on le déguste lentement, on se fait plaisir. »
Le facteur se mit ensuite à dévisager Mimi, et sa
mâchoire se déboîta comme si ce n’était pas la sienne.
« C’est vous ? Je vous regarde toujours, même les
rediffusions. J’ai appelé une fois, mais je n’ai jamais pu
avoir le standard, alors que je connaissais la réponse. »
Il était complètement désorienté.
Mimi frissonna et rejeta la tête en arrière. Je sentis
que le sommeil me gagnait aussi.
« Je ne vous ai pas entendu arriver. Vous avez vu,
elles ont allumé la télé », lança la Popesse et passant
la tête par la porte de la cuisine.
Le facteur se redressa avec difficulté. Manifestement,
ses genoux le faisaient souffrir.
« Allez, on va pas en faire un drame ! dit-il tout
en continuant à regarder fixement Mimi. Si vous lui
interdisez de regarder la télé en plus de tout le reste,
vous auriez aussi vite fait de le pendre vous-même !
— Ne dites pas des choses pareilles ! » siffla la
Popesse avec colère avant d’ajouter quelque chose sur
le respect des traditions et de disparaître à nouveau
dans la cuisine.
J’avais de plus en plus de mal à suivre ce qui se
passait autour de moi.
« On se connaît, vous savez. » Le facteur battit des
cils en direction de Mimi. « Je suis le facteur, le fac-
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teur Zoran. Je vous faisais faire des tours de solex, à
toutes les deux, quand vous n’étiez pas plus hautes
que cette table. »
Je ne me rappelais pas avoir jamais fait des tours de
solex, et je me tournai vers Mimi. Manifestement, elle
se souvenait bien mieux que moi de certains détails de
notre enfance, mais pour le moment, les yeux mi-clos,
elle souriait juste bêtement. Je n’arrivais pas très bien
à déterminer si c’était à cause de l’évocation émou-
vante des tours en solex, ou si c’étaient ses derniers
soubresauts. Comme quand on coupe la tête d’une
poule et que, même décapitée, elle continue quelque
temps à battre des ailes.
Le facteur Zoran se rengorgea comme font les gens
dont le seul exploit consiste à avoir connu une per-
sonnalité publique à l’époque où elle n’était encore
rien ni personne, puis, tout fier de lui, il se tourna
vers l’oncle Radomir.
« Ben qu’est-ce qui t’a pris de te pendre ? Avec
qui j’aurais fini nos petites réserves ? Hein, franche-
ment ? » Il versa le cognac dans des verres à liqueur.
« Les filles, servez-vous aussi, qu’on trinque à la santé
de votre défunte tante ! »
Je n’avais plus la force de me tenir droite, mais
j’utilisai mes ultimes ressources d’énergie pour tendre
le bras et attraper le verre de cognac que me tendait
le facteur Zoran. J’avais besoin de désinfectant pour
purifier mes organes internes de la soupe au poison
de la Popesse, qui commençait à faire effet.
Je bus une gorgée.
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« Et donc, qu’est-ce que je disais, ah, oui, je venais
juste de rentrer du travail, quand on m’a dit au vil-
lage que Radomir s’était pendu. N’importe quoi,
que j’ai dit ! » Le facteur Zoran leva son verre dans
l’intention de trinquer avec l’oncle Radomir, mais
ce dernier continuait à regarder devant lui d’un air
absent.
Je dus me forcer à me lever du canapé. Le sol sous
mes pieds tanguait d’avant en arrière, de haut en bas.
Je vérifiai ma trajectoire et titubai droit vers la salle
de bains. Je tombai à genoux devant la cuvette des
W.-C, à moins que ça n’ait été un seau, je ne me sou-
viens pas très bien. Quoi qu’il en soit, je vomis abon-
damment. Ensuite, je me débarbouillai à l’eau froide
et retournai au salon. Je me vautrai sur le canapé à
côté de Mimi. Elle respirait déjà profondément. Elle
s’était endormie assise. J’essayai de la secouer et de la
réveiller, sans succès. Je finis par renoncer.
« Surtout, ne t’endors pas », était la seule chose qui
me passait par la tête, et je me mis à cet effet une
bonne gifle.
La Popesse rapporta de la cuisine une džezva10 et
une tasse de café sur un petit plateau. Elle se renfro-
gna en apercevant Mimi.
« D’abord elle commande un café, et ensuite,
madame se met à ronfler », pesta-t-elle en posant
brutalement le plateau sur la table.
J’avais la joue en feu, mais à part ça, je ne pouvais
pas affirmer avec certitude que j’étais bien réveillée.
M’étais-je mis cette gifle en rêve ?
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« Vous voulez du café, que je ne l’aie pas fait pour
rien ? demanda-t-elle au facteur Zoran.
— Qui boit encore du café à cette heure ? C’est
des coups à pas pouvoir s’endormir après. N’est-ce
pas, mon Radomir ? »
Le facteur Zoran se tourna vers l’oncle Radomir,
mais ce dernier ne réagissait toujours pas.
Sur ce, une présentatrice juchée sur des talons verti-
gineux apparut à l’écran. Elle se tenait dans un studio,
entourée de fauteuils où étaient assis des hommes en
costume.
« Bonsoir, chers téléspectateurs. Ce soir, nous par-
lons avec nos éminents invités du projet de réforme
du système des retraites… » annonça-t-elle, et le
facteur Zoran oublia tout, et l’oncle Radomir, et la
Popesse, et le zvekan, et le café, et salua la présenta-
trice, bouche bée.
La Popesse était assise dos à la télévision. Mimi
respirait profondément. L’oncle Radomir continuait
à fixer un point devant lui d’un air absent. Le facteur
Zoran se léchait les babines en regardant la présen-
tatrice sexy. La soupe au poison n’avait pas bougé de
mon assiette. Je n’arrivais plus à lutter. Je posai la tête
sur l’épaule de Mimi et sombrai.
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15
Avant de m’endormir, je veux vous raconter une his-
toire. Je me suis déjà étendue sur ma famille en long,
en large et en travers. Vous savez maintenant tout sur
ma mère, qui s’est endettée jusqu’au cou pour faire
rénover notre appartement et ainsi essayer d’empê-
cher le déclenchement d’une maladie auto-immune,
ainsi que sur mon père, qui passe ses journées vau-
tré dans un vieux fauteuil défoncé en attendant la
retraite. Vous savez tout sur le cousin Stojan, contre-
maître d’une usine qui n’existe plus, sur l’état de la
carrosserie de sa Golfette, et même sur son ex-femme
Danka et son business de marchandises de contre-
bande, et comment elle s’est bâti un véritable petit
empire grâce à des contrefaçons de vêtements et par-
fums de marque. Il a, bien entendu, également été
question de tante Mileva, efficace fonctionnaire du
réseau de distribution d’électricité, aux crochets de
laquelle vivent deux fils au chômage, de son mari,
tonton Loir, qui a depuis le début de cette histoire
bu toute la rakija du monde, à l’exception de celle
qui lui a été traîtreusement volée et vidée pendant la
partie clandestine du repas funéraire de tante Stana. Il
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a même réussi à grimper sur la fosse fraîchement com-
blée de tante Stana et à la marteler tout son saoul de
coups de pelle. La Popesse a assommé mémé Živana et
cuisiné un bouillon de poule empoisonné. Du Pope,
vous savez qu’il était autrefois un mec cool, mais
qu’il s’est ensuite marié. Pour ce qui est de Mimi,
je n’ai plus rien à dire à son sujet. Je vous ai raconté
tout ce que j’avais à raconter. Il n’y a qu’au sujet de
tante Stana et de l’oncle Radomir que vous ne savez
rien de particulier. Tante Stana s’est étouffée dès le
début avec un morceau de poulet, quant à l’oncle
Radomir, nous l’avons tiré de son lit, habillé comme
une marionnette, porté par les aisselles comme un
épouvantail, transporté en charrette à cheval ainsi
que, à la fin, sur une caisse de pommes pourries dans
la Golfette du cousin Stojan. Il s’est pendu, il a sur-
vécu, mais il est resté, en gros, hagard et dépourvu de
toute forme de pensée. Il était soit allongé sur le lit,
soit assis à table à fixer un point d’un air absent. Ce
pourquoi, avant de sombrer dans le sommeil, appuyée
à l’épaule de Mimi, je veux vous raconter en vitesse ce
que l’on pourrait appeler « l’histoire de tante Stana et
de l’oncle Radomir ».
L’oncle Radomir avait longtemps vécu en ville, où
il était homme à tout faire dans une usine. En gros, il
passait son temps de travail à balayer les feuilles et à les
entasser, puis à regarder, quelques secondes plus tard
seulement, le vent disperser à nouveau on tas dans
l’enceinte de l’usine. Si c’était le printemps ou l’été
et qu’il n’y avait pas de feuilles mortes, on lui don-
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nait la mission, par exemple, de transporter des tables
d’un bureau à l’autre, avant de les ramener quand
il s’avérait que la nouvelle disposition du mobilier
était un échec. Il se sentait souvent comme Sisyphe,
même s’il n’avait certainement jamais entendu parler
de lui, mais s’il avait su qui il était, c’est probable-
ment ainsi qu’il aurait décrit sa journée de travail.
En gros, il était heureux, comme peut l’être Sisyphe,
qui vit sa routine bien rodée, mais il lui manquait
tout de même quelque chose. Et c’est ainsi que, par
une singulièrement chaude journée de mars, alors
qu’il portait à la décharge une chaise dont un pied
s’était inopinément brisé sous le poids d’un impor-
tant partenaire commercial, suscitant toute une série
de désagréments tant pour le partenaire commercial
que pour les opportunités commerciales de l’usine
elle-même, l’oncle Radomir était tombé sur tante
Stana, la nouvelle cuisinière de la cantine de l’usine.
Leur histoire d’amour avait commencé ce même jour,
quand l’oncle Radomir était venu prendre son petit
déjeuner un peu plus tard que les autres ouvriers. Il
venait à peine de verser du sucre dans son café au
lait, réfléchissant à comment tuer le temps ce jour-là,
quand un hurlement à vous glacer le sang dans les
veines avait retenti dans la cuisine. Renversant sa tasse
de café au lait, il avait bondi par-dessus la table et
s’était rué dans la cuisine. Tante Stana se tenait collée
au mur, blanche comme un linge. Elle lui avait dési-
gné du regard un coin où une araignée commençait
à tisser sa toile. Comprenant immédiatement de quoi
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il retournait et sans poser davantage de questions,
l’oncle Radomir s’était jeté sur l’araignée et l’avait
métamorphosée en vulgaire tache. Vingt jours exacte-
ment après leur première rencontre, l’oncle Radomir,
avec une valise pleine de chaussettes trouées et de
slips délavés, avait emménagé dans la maisonnette de
tante Stana. Au début, tout avait été pour le mieux.
Les jours se suivaient au rythme agréable des départs
au travail, des retours du travail, de la préparation
des repas, des siestes postprandiales, des promenades
main dans la main dans la rue principale de la ville
et des sorties à la pâtisserie Kiki pour déguster une
šampita11. Et ensuite, sans crier gare, le frère depuis
longtemps renié de tante Stana avait fait irruption
dans leur vie.
Tante Stana se dépêchait d’étendre le linge sur le
fil devant la maison avant de partir au travail quand
elle avait vu sa tête dépasser de derrière la clôture.
Elle avait couru dans la maison, fermé la porte à clé
et s’était retranchée derrière le lit. Elle s’était frotté
les yeux, espérant que c’était juste son cerveau qui
lui jouait des tours, mais quand, cachée derrière les
rideaux, elle avait jeté un coup d’œil par la fenêtre,
elle avait clairement vu son frère depuis longtemps
renié marcher autour de la maison en écrasant les
fleurs du jardin.
Le soir même, tant Stana avait tout raconté à
l’oncle Radomir. Son frère avait toujours été spécial.
Tout petit déjà, il avait failli, pendant le déjeuner,
arracher sans la moindre raison l’œil de son père à la
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fourchette. Peu après, ayant trouvé une boîte d’allu-
mettes, il avait mis le feu aux cheveux de sa mère alors
qu’elle faisait la sieste sur le canapé un après-midi. Si
l’horrible puanteur ne l’avait pas réveillée, qui sait
comment cette histoire se serait finie. « Ça va passer
avec le temps, c’est juste une phase », ne cessaient-ils
de se répéter, mais non seulement ça n’était pas passé,
mais ça avait empiré.
Dans ses moments particulièrement inspirés, il pou-
vait par exemple leur balancer un putois dans l’ar-
moire, ou soupoudrer leur repas de morceaux de verre
pilé. Ils devaient toujours être sur leurs gardes, car il
devenait chaque jour plus retors et plus inventif. Le
pire était néanmoins arrivé avec la naissance de tante
Stana. Même s’ils la surveillaient sans cesse et ne la
quittaient jamais des yeux, son frère avait un jour fait
l’école buissonnière, s’était glissé dans la maison et
avait patiemment guetté derrière le canapé, attendant
que sa mère s’éloigne du berceau. Alors qu’elle était
partie dans la réserve, il était sorti de sa cachette, s’était
penché sur le berceau, avait attrapé la petite Stana
alors âgée de deux mois par le pied et l’avait emportée
dans la cuisine dans l’intention de la jeter dans la mar-
mite pleine de ragoût bouillonnant. En l’apercevant,
sa mère avait laissé tomber son bocal de cornichons,
qui s’était écrasé par terre. Le frère avait sursauté, le
bébé lui avait glissé des mains et, au lieu d’atterrir
dans le ragoût bouillant, avait fini sur le carrelage. À
25 ans, le frère pouvait déjà s’enorgueillir d’un nombre
impressionnant de séjours en hôpital psychiatrique.
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La première chose que tante Stana et oncle Radomir
avaient faite le lendemain matin avait été d’appeler
l’hôpital. Un réceptionniste mal réveillé les avait mis
en relation avec le médecin de garde, qui les avait
informés que le frère s’était enfui de l’hôpital il y
avait plus d’un mois. Ils n’avaient rien entrepris pour
le retrouver, avait-il dit, car ils avaient supposé qu’il
allait bien finir par refaire surface quelque part à un
moment donné.
« Il a refait surface. Dans mon jardin », avait dit
tante Stana, sentant ses jambes se changer en gelée,
son corps basculer dans un trou noir, les murs s’ef-
fondrer autour d’elle.
Depuis lors, ils avaient vécu dans la peur. Le frère
réapparaissait systématiquement le mercredi à cinq
heures du matin, et marchait autour de la maison. Ils
appelaient la police, mais ils leur riaient ouvertement
au nez, car « leur travail était de chasser les crimi-
nels, pas les fous ». Et c’est ainsi que le frère avait pu
continuer en toute tranquillité ses pèlerinages noc-
turnes autour de leur maison. Un matin, ils avaient
trouvé sur le paillasson devant la porte d’entrée une
grosse merde humaine. La fois suivante, c’était un
seuil recouvert de sang qui les attendait. Après le choc
initial, ils avaient découvert que leur jardin était plein
d’entrailles de poulet. Sept jours plus tard, c’était
un sac de rats morts dans un état de décomposition
avancée. De mercredi en mercredi, le frère devenait
manifestement de plus en plus créatif et cruel. Puis
était arrivé ce qui était arrivé.
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Comme tous les mardis soir, ils étaient assis à la
table de la cuisine, à fumer des cigarettes en attendant
l’aube. Sur les coups de six heures et demie, alors
que le jour commençait déjà à se lever, et eux à espé-
rer que le frère ne viendrait pas, ils avaient entendu
quelque chose grincer au-dessus de leurs têtes. De
toute évidence, quelqu’un marchait sur le toit. Ils
avaient bondi de la table, tante Stana avait attrapé
un rouleau à pâtisserie, et l’oncle Radomir un grand
couteau. Et ensuite, soudain, le silence était revenu.
Ils n’osaient pas faire un geste. Immobiles, ils écou-
taient. Ils osaient à peine respirer.
Tout s’était déroulé en une seconde, comme si
quelqu’un avait appuyé sur avance rapide. Ils étaient
sortis de la maison en courant, tante Stana s’était pris
la tête entre les mains, et l’oncle Radomir avait poussé
un cri. Le frère leur faisait des signes joyeux depuis le
toit. Puis il avait attrapé un jerrican et s’était arrosé
d’essence. Il avait craqué son briquet et s’était trans-
formé en torche humaine. Radomir avait serré tante
Stana dans ses bras, lui cachant les yeux de sa main,
mais l’odeur de chair brûlée était tout de même par-
venue à ses narines.
Les pompiers avaient mis trois heures à éteindre
l’incendie. Oncle Radomir et tante Stana avaient
longuement regardé en silence ce qui restait de leur
maison commune.
« Ce soir, on va dormir chez les voisins, et demain,
on réfléchira à comment s’organiser, avait dit l’oncle
Radomir sans quitter des yeux les décombres fumantes.
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— Je n’ai même plus de chemise de nuit, avait
bredouillé tante Stana.
— On en empruntera une. Ne t’inquiète pas, avait
dit l’oncle Radomir, sentant des frissons glacés lui
courir le long du dos.
— On demandera à la compta de nous verser notre
salaire en avance ce mois-ci, avait acquiescé tante
Stana.
— On a peut-être droit à une aide financière de
la part de l’usine, avait toussoté l’oncle Radomir, pris
de sueurs froides.
— Tu crois en Dieu, Radomir ? avait demandé
tante Stana.
— J’y croirai s’il nous aide à prendre un nouveau
départ, avait tenté de plaisanter l’oncle Radomir,
mais il sentait qu’il avait du mal à respirer, et il avait
déboutonné le col de sa chemise.
— Moi, j’y crois, j’y ai toujours cru. C’est pour
ça que je n’arrive pas à comprendre comment il peut
permettre que des gens s’immolent sur le toit des mai-
sons, et qu’à cause de ça, d’autres ne puissent pas avoir
d’enfants, avait-elle murmuré, la gorge serrée.
— Qui ne peut pas avoir d’enfants ? avait glapi
l’oncle Radomir, sentant sa vue s’assombrir.
— Nous. Toi et moi. Tu sais bien que la folie est
héréditaire. » Le front de tante Stana s’était creusé
d’une ride profonde.
L’oncle Radomir avait senti le sol se dérober sous
ses pieds, et avait pris la main de tante Stana. Elle
l’avait mal interprété, et avait continué à parler.
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« Tu sais quoi, si jamais je meurs avant toi, je ne
veux pas d’enterrement religieux, pas de pope, pas de
croix, rien. Je ne veux pas qu’on m’accorde le moindre
pardon, je n’en ai rien à faire d’aller au paradis, et des
voies impénétrables du seigneur. Tu comprends ? je
veux aller tout droit en enfer », avait-elle dit d’un ton
résolu.
L’oncle Radomir, dont la température commen-
çait sérieusement à monter, et qui allait dès l’instant
d’après s’écrouler par terre, avait dans son délire fié-
vreux hoché la tête en signe d’approbation.
Après deux mois à migrer de voisins en cousins et
de cousins en voisins, ils avaient enfin rénové la mai-
son. La première nuit s’était plus que mal passée. Ils
s’étaient réveillés plusieurs fois, gémissant dans leur
sommeil, sursautant et bondissant des draps comme
brûlés au fer rouge. Les nuits suivantes avaient été
encore pires. Une fois, l’oncle Radomir avait trouvé
tante Stana en pleine crise de somnambulisme, quant
à lui, il avait sans cesse l’impression de voir quelqu’un
lui faire signe du jardin.
Il était clair qu’ils ne pouvaient plus vivre ici. S’ils
ne partaient pas sur-le-champ, ils allaient finir comme
le frère. Ils avaient fait leurs bagages et étaient partis
vivre au village, dans la maison familiale de l’oncle
Radomir qui, après que toute la famille ait soit rendu
l’âme soit déménagé, était vide depuis déjà un certain
temps.
En gros, ils passaient leur journée à ne rien faire de
particulier. L’oncle Radomir écrivait des poèmes et
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tante Stana regardait des séries mexicaines, jusqu’à ce
qu’un matin, un homme ne fasse irruption au village.
Entre toutes les portes, il avait toqué précisément à la
leur. Il s’était renseigné sur le terrain et la source, et
leur avait proposé un prix honnête. Une fois que toute
la famille s’était accordée sur la vente, tante Stana
avait exposé son projet à l’oncle Radomir. Depuis
des jours, pendant la page de publicité au milieu de
sa série préférée, elle voyait passer une réclame pour
une maison de retraite dans un petit village au bord
de la mer, non loin de Dubrovnik.
« Avec l’argent de la vente, on pourrait s’offrir du
soleil pour nos vieux jours ! » avait-elle joyeusement
suggéré à l’oncle Radomir.
L’oncle Radomir avait été pris de vertige. Il n’avait
jamais vu la mer de sa vie, et la simple idée de vivre
à côté de toute cette eau l’effrayait. Il s’était souvenu
du terrible tsunami dont on avait parlé aux informa-
tions quelques années auparavant, mais l’euphorie du
départ avait lentement commencé à le gagner. À la
fin, les dernières traces de peur s’étaient tout sim-
plement évanouies. Chaque matin, avec leur café, ils
se mettaient à planifier. Combien de route y avait-il
jusqu’à Dubrovnik ? Y avait-il un bus pour y aller, ou
fallait-il engager le cousin Stojan ? Avaient-ils besoin
d’un passeport ? Pouvaient-ils le retirer à la mairie,
ou fallait-il demander à Mileva de leur arranger ça ?
Ce matin fatal où tante Stana s’était étouffée avec
un morceau de poulet, l’oncle Radomir buvait du
cognac chez le facteur Zoran. Il n’avait pas l’habitude
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de boire dès le petit matin, mais toute cette histoire
de commencer une vie nouvelle et meilleure pour
leurs vieux jours lui était montée à la tête. Ils s’étaient
pris dans les bras, avaient fait des blagues grasses, ri
comme des perdus, chanté et roulé par terre. Quand
il avait tant bien que mal, au prix d’efforts consi-
dérables, réussi à tituber jusqu’à la maison, il avait
trouvé tante Stana par terre, toute bleue, les yeux
révulsés. Elle s’était presque arraché le larynx avec
ses ongles. La suite de l’histoire, vous la connaissez.
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16
Ça m’était déjà arrivé plusieurs fois. Je faisais un
rêve très étrange. Je me trouvais dans un apparte-
ment qui n’avait ni début ni fin. J’allais de pièce en
pièce, m’émerveillant de la décoration et du mobilier,
mais après un certain temps, j’étais prise de panique.
Il manquait à l’appartement un détail crucial – une
porte. Il n’y avait de sortie nulle part. Je commençais
à faire les cent pas et à tourner en rond comme une
poule décapitée. Je me prenais les pieds dans quelque
chose, un tabouret ou un tapis, et m’étalais de tout
mon long. Ensuite, je me réveillais dans ma chambre.
Malheureusement, le soulagement que je ressentais en
me réveillant était de courte durée. Il y avait quelque
chose de pas normal. J’étais couchée dans mon vieux
lit d’enfant et je regardais mes pieds, qui dépassaient
d’au moins cinquante centimètres. Je levais les yeux,
et les murs peints en rose sale disparaissaient presque
sous les posters de groupes du type New Kids on
the Block. Il y avait vraiment quelque chose de pas
normal. J’essayais de me lever pour vérifier où je me
trouvais au juste, mais impossible de bouger du lit.
Je me sentais comme un tas de flan gélatineux. Je suis
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un flan, putain, je suis un flan, résonnait une voix
dans ma tête. C’est alors que je comprenais que j’étais
encore en train de rêver. J’étais juste passée d’un rêve
à un autre. À l’instant même, je me réveillais dans ma
chambre, devant la télé, sur laquelle défilait en général
le générique d’une série policière.
Ça m’était à nouveau arrivé. Quand je m’extirpai
des limbes du sommeil, il me fallut un certain temps
pour comprendre où je me trouvais. J’étais encore
assise sur le canapé où je m’étais endormie dans ce
salon, mais il y avait quelque chose de différent. Il
faisait beaucoup plus sombre. L’unique source de
lumière provenait de la petite bougie qui rougeoyait
sur la table dans son bougeoir improvisé en boîte
de goulasch. Le facteur Zoran et l’oncle Radomir
n’étaient plus là. Mon assiette de soupe et le café
non bu avaient également disparu. La télévision était
éteinte, et recouverte de sa feutrine noire. Sur l’autre
canapé, à côté d’un tas d’édredons et d’oreillers en
plumes, était assise la Popesse. Sans ciller, elle me
fixait de ses yeux translucides. À dire vrai, je ne savais
pas très bien si elle me regardait ou si elle dormait les
yeux ouverts. La scène était si étrange que je me dis
que j’étais probablement en train de rêver. Et ce qui
s’était passé avant avait dû être un rêve aussi. Mimi
qui sombrait dans un sommeil de mort, le cognac et
mes vomissements. Rien de tout cela n’était vraiment
arrivé. Était-il vraiment crédible qu’un facteur sorte
une bouteille du plancher ? Comment ne m’était-il
pas venu à l’esprit plus tôt que tout cela n’était qu’un
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rêve ? Et que s’était-il réellement passé ? Mimi et moi
avions sifflé en vitesse une soupe trop grasse et trop
épicée. Nous avions aidé la Popesse à mettre l’oncle
Radomir au lit et à fermer la porte à clé, puis nous
étions montées en voiture et avions filé en ville. Je
m’étais glissée dans ma chambre. Les ouvriers avaient
fini leur travail depuis longtemps, et maman et mon
père dormaient. Heureuse de ne pas devoir immé-
diatement leur faire mon rapport, j’avais enfilé un
pyjama propre et m’étais jetée sur mon lit. J’avais
allumé la télé. Pile pour le début d’une série policière
américaine. Je n’aimais pas ça, mais de toute façon,
j’étais fatiguée, beaucoup trop fatiguée pour regarder
quoi que ce soit. Sitôt allongée, je m’étais endormie.
J’avais rêvé de tout un tas de bêtises. Je m’attendais
à me réveiller d’un instant à l’autre, cette fois-ci pour
de bon.
Mais en guise de réveil, le rêve persistait. À côté
de moi, sur le canapé, quelqu’un était roulé en boule
comme un chat. Le fait que ce n’était qu’un rêve me
donnait tout le courage du monde, et j’attrapai ce
quelqu’un par l’épaule et le retournai sur le dos.
Mimi ! Mon cœur commença à s’accélérer. C’était
Mimi ! J’eus envie d’éclater de rire. Encore une preuve
irréfutable que j’étais en train de rêver. Il était tout
simplement impossible que Mimi dorme sur un
canapé défoncé, dans notre maison de famille moi-
sie, au sommet d’une colline, au milieu de nulle part.
Mimi ne se serait jamais abaissée à ça.
« Je suis en train de rêver ! » murmurai-je, m’atten-
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dant à voir Mimi s’évanouir en fumée d’une seconde
à l’autre.
À la place, elle arrêta de respirer un instant. Ses
lèvres s’entrouvrirent légèrement, et quelque chose
gargouilla au fond de sa gorge. Mimi commença à
ronfler si fort que les verres dans le buffet bleu se
mirent à vibrer. Je m’inquiétai. J’aurais déjà dû me
réveiller, me dis-je. Et si, finalement, ce n’était pas un
rêve ? Ma bouche s’emplit d’un goût amer.
La déception céda la place à la peur. La Popesse
bondit brusquement du canapé, comme si un insecte
l’avait piquée.
« Assez ! » hurla-t-elle, et je ne savais pas à qui elle
s’adressait, mais je rentrai la tête dans mes épaules
au cas où. « Arrête de ronfler, je ne supporte pas les
ronflements. »
Mimi continua juste à ronfler encore plus fort. La
Popesse se couvrit les oreilles des mains.
« Je vais devenir folle si elle n’arrête pas ! » glapit-
elle, et elle se mit à claquer la langue contre son palais,
sans grande utilité. Mimi écrasait consciencieusement.
La Popesse péta complètement les plombs. En
deux bonds, elle se matérialisa au-dessus de Mimi,
lui attrapa les bras et la redressa comme une marion-
nette. Elle la secoua copieusement, si bien que sa tête
se balançait d’avant en arrière comme si ce n’était pas
la sienne. Quand elle la relâcha enfin, Mimi glissa
le long du dossier du canapé comme une poupée de
chiffons. Elle continua à ronfler en position assise.
La Popesse siffla. Elle lança le bras aussi loin qu’elle
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pouvait et lui asséna une énorme gifle. La tête de
Mimi pivota à 360 degrés comme dans L’Exorciste.
Elle arrêta enfin de ronfler.
« Tu as froid ? » me demanda la Popesse en remar-
quant que je tremblais comme une feuille.
Je secouai la tête.
« Moi aussi, je suis gelée, dit-elle en se rasseyant
sur l’autre canapé. Je pourrais faire du feu, mais très
sincèrement, je n’ai jamais été douée pour ça. Et
toi ? »
Je secouai la tête.
« En théorie, je sais ce qu’il faut faire. Je fais un
beau tas dans l’ordre, les journaux, les brindilles
sèches, les bûches, mais le feu ne prend jamais. » La
Popesse fixait un point sur le mur au-dessus de ma
tête. « Quand quelqu’un n’arrive pas à faire du feu,
chez nous, on dit que c’est parce que ce n’était pas un
enfant désiré. Tu y crois, toi ? »
Je secouai la tête. C’était la seule chose dont j’étais
capable. Secouer la tête. Mon cerveau était complè-
tement engourdi.
« Il faut y croire ! » Elle écarquilla les yeux et leva
les bras en l’air. Elle ressemblait à un de ces gourous
qui prédisent l’apocalypse et qui, pour les sauver,
étranglent leurs adeptes jusqu’au dernier. « Il y a un
fond de vérité dans tous les dictons populaires, retiens
bien ça. »
La Popesse bâilla et se frotta les yeux.
« Tu ne me demandes pas pourquoi on est dans le
noir ? » reprit-elle en piaffant, somnolente.
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Je secouai la tête. Mon front se couvrit de goutte-
lettes de sueur.
« Il y a une coupure de courant, dit-elle en sou-
pirant. Il y a toujours des coupures de courant dans
ce village. Dès qu’il pleut, qu’il y a du vent ou qu’il
neige, des câbles se détachent du pylône, et ils doivent
attendre les types de la compagnie d’électricité. »
Sous l’effet de la peur, mais également de l’intoxi-
cation de l’intégralité de mon système digestif, mon
estomac commença à émettre de violents gargouillis.
Je me dis que ça pourrait énerver la Popesse, et je me
pliai littéralement en deux en me pressant les mains
sur le ventre pour faire cesser, ou du moins étouffer le
bruit. Heureusement, la Popesse était complètement
absorbée par son histoire de courant.
« Ça va certainement pas revenir avant le matin.
Le temps que les types de la compagnie d’électri-
cité arrivent au travail, boivent un petit café, puis se
décident enfin à partir sur le terrain réparer la panne,
la viande au congélateur a le temps de dégeler dix fois,
conclut-elle en claquant la langue avec réprobation.
Si la viande au congélateur dégèle, ça va me rendre
folle. Ça va me rendre folle, je te le dis. »
La Popesse avait étranglé l’oncle Radomir et le
facteur Zoran et les avait fourrés dans le congélateur,
me passa-t-il par la tête. Un nouveau gargouillis de
mon estomac me prit au dépourvu. La Popesse leva
la tête et m’observa. Je m’arrêtai instantanément de
respirer.
« Le seul aspect positif dans cette coupure de cou-
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rant, c’est que cet ivrogne de facteur a pris ses cli-
ques et ses claques, et j’ai enfin pu ramener l’oncle
Radomir dans sa chambre. » La Popesse ne prêtait
plus attention à moi. Elle bâilla à nouveau, et des
larmes lui montèrent aux yeux. « J’ai fermé la porte
de la chambre à clé, ne t’inquiète pas. »
À ce « ne t’inquiète pas », Mimi rejeta la tête en
arrière et se remit à ronfler. Cette fois-ci bien plus
fort que la fois précédente. Les yeux de la Popesse
étincelèrent dans le noir. Elle bondit du canapé. Je
crus qu’elle allait lui arracher le cœur de la poitrine
tel un grand-prêtre maya.
« Arrête ! Ça suffit ! » hurla-t-elle en l’attrapant par
les jambes et en la tirant au bas du canapé.
La tête de Mimi rebondit en heurtant le sol. Elle ne
s’arrêta pas de ronfler pour autant. Mimi était dure
à cuire, il fallait lui reconnaître ça. Debout au-dessus
d’elle, la Popesse se demandait ce qu’elle pouvait bien
faire de plus. Comme si elle envisageait de lui sauter
sur la tête et de la réduire en bouillie.
« Arrête de ronfler, arrête, je t’en supplie… »
Contrairement à mes attentes, la Popesse s’accroupit
à côté de Mimi et lui caressa tendrement la joue.
Mimi gigota un peu par terre, inspira profondé-
ment et, incroyable mais vrai, elle arrêta de ronfler.
La Popesse eut un sourire bienheureux, puis elle se
tourna vers moi.
« Ben qu’est-ce que tu as à rester plantée là ? Lève-
toi, que je déplie le canapé et vous mette des draps.
Vous n’allez quand même pas dormir assises », dit-elle
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et, obéissant au doigt et à l’œil, je me levai et m’écartai
d’un ou deux pas.
Je regardai sans un mot la Popesse déplier le canapé,
mettre le drap, aligner les oreillers et étendre l’édre-
don. Ensuite, elle attrapa des sortes de chiffons blancs
et se mit à les étirer entre ses mains.
« Je nous ai trouvé ces chemises de nuit. » La Popesse
s’absorba dans la contemplation d’une chemise un
peu plus récente que les autres, avec un joli décolleté
brodé de fleurs des champs de toutes les couleurs.
C’était probablement l’un de ces accessoires que
tout le monde a dans son armoire au cas où, Dieu
nous en garde, il faudrait aller à l’hôpital. Nous pou-
vions ainsi tomber malades en toute tranquillité. Des
pyjamas, peignoirs, pantoufles et culottes à l’élastique
ferme, sans un seul trou, attendaient encore emballés,
prêts à servir.
« Celle-ci, c’est pour Mimi. Elle aime les belles
choses. Il faut reconnaître qu’elle a du goût, quand il
s’agit de s’habiller. » La Popesse reposa la chemise de
nuit au joli décolleté, attrapa Mimi par les aisselles et
la hissa sur le canapé. Sa tête pencha sur la droite, et
de la salive se mit à goutter de sa bouche entrouverte.
La Popesse lui déposa soigneusement la tête sur
un oreiller et lui referma la bouche d’une pression
sur le menton. Puis elle lui retira son pantalon et son
T-shirt, ses collants et son soutien-gorge, et lui enfila
adroitement la chemise de nuit. Elle la borda sous
l’édredon et lui caressa les cheveux.
« Voilà, c’est bien, qu’elle dorme, il faut qu’elle se
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repose, dit-elle avant de se tourner à nouveau vers
moi. Ben qu’est-ce que tu attends ? Tu veux quand
même pas que je t’habille aussi ? »
Je secouai la tête. Je regardai la chemise qui m’était
échue, vieille comme Hérode. Complètement élimée
dans le dos, si tante Stana ne s’était pas étouffée avec
un morceau de poulet, elle aurait fini en chiffon à
poussière.
« Qu’est-ce que tu as ? T’as quand même pas honte
de te déshabiller devant moi ? Ah la la, j’aurai tout
vu ! rit la Popesse. Très bien, mademoiselle, je vais
dans la salle de bains, je te laisse te changer en paix. »
Elle prit la boîte de conserve avec la vache souriante
et partit.
Je me retrouvai dans le noir complet. La première
chose qui me vint à l’esprit fut de fuir sans demander
mon reste, mais la simple idée d’aller où que ce soit
au beau milieu de la nuit me terrifiait. Je réfléchis à
aller chercher de l’aide, mais je savais que si je toquais
à la porte de l’un des voisins à cette heure, il y avait de
grandes chances pour qu’ils tirent d’abord, et ensuite
seulement me demandent qui j’étais et ce que je vou-
lais. J’envisageai également de fouiller dans le sac de
Mimi, prendre ses clés de voiture et m’enfuir toute
seule en ville. Mais là aussi, il y avait un problème.
Je n’étais plus du tout sûre de savoir conduire. Du
reste, même si j’avais su, je n’aurais pas été capable
de descendre une colline boueuse. Je serais probable-
ment rentrée dans le premier arbre venu. Ce pourquoi
je choisis la meilleure option, la plus simple. Je me
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déshabillai en vitesse, enfilai la chemise de nuit et
m’allongeai à côté de Mimi. Je remontai l’édredon
sous mon menton et attendis.
Je restai longtemps allongée, à attendre que la
Popesse revienne de la salle de bains. Un silence de
mort régnait dans la maison. Qui sait à quelle heure
de la nuit, je finis par m’endormir.
Je fus tirée de mon sommeil par un bruit étrange,
semblable au bourdonnement d’une perceuse. Le
bruit venait du canapé de la Popesse. Je redressai la
tête et plissai les yeux. Il fallut un certain temps à
ma vue pour s’habituer à l’obscurité. La bougie avait
complètement fondu, et seule une lumière fantoma-
tique vacillait encore au fond de la boîte de conserve.
Puis je la vis. En chemise de nuit blanche, ses cheveux
dénoués lui tombant jusqu’à la taille, la Popesse, assise
sur le canapé, se lavait les dents avec une brosse à
dents électrique. Même si je ne peux affirmer avec
certitude qu’il s’agissait vraiment d’une brosse à dents
électrique et pas d’autre chose. Dans tous les cas, je
n’avais pas l’intention de vérifier. Je me rallongeai
sur le canapé, donnant sans le vouloir un coup de
coude dans la tête de Mimi au passage. Sa bouche
s’ouvrit largement et, à mon grand désespoir, elle
se remit à ronfler bruyamment. Je m’attendais à ce
que la Popesse nous tombe dessus, mais elle continua
tranquillement à se poncer les dents.
Il était impossible de dormir sur le même canapé
que Mimi. Elle commença par s’enrouler complète-
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ment dans l’édredon, me laissant trembler de froid
dans ma chemise de nuit minable, puis elle se mit à se
retourner, et finit par me pousser tout au bord du lit.
Je faillis tomber par terre. Je lui donnai des coups de
coude et de pied aussi vigoureux que je pus, sans effet
notable. Je ne parvins même pas à la réveiller. Hors de
moi, j’attrapai un bout de l’édredon et me mit à tirer
dessus dans le but de le lui arracher, mais je réussis
à peine à en conquérir un petit bout. Je poussai un
soupir contrarié et m’assis au bord du canapé. Mimi
sentit que j’avais abandonné et se retourna, entraînant
avec elle le peu d’édredon que j’avais conquis.
C’est alors que je remarquai que quelque chose, à
l’autre bout de la pièce, bougeait dans le noir, puis
j’entendis un son semblable à un sifflement. Je me
levai lentement du canapé, et cherchai à tâtons le
téléphone de Mimi sur la table basse. C’était un nou-
veau modèle, et j’eus toutes les peines du monde à
trouver comment l’allumer. Quand j’y arrivai enfin
et que la pâle lumière bleue inonda la pièce, je faillis
perdre connaissance. Accroupie au milieu du salon,
la Popesse pissait.
Il me fallut longtemps pour reprendre mes esprits.
Elle me regardait droit dans les yeux. Je voulus dire
quelque chose, mais je n’arrivais pas à formuler la
moindre phrase, même la plus simple. Du reste, que
peut-on bien dire à une personne en train de pisser
au milieu du salon ? La Popesse finit par se redresser
et sautilla sur place pour faire tomber les dernières
gouttes d’urine. Sur ce, le téléphone s’éteignit, et nous
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sombrâmes dans le noir complet. J’essayai de le ral-
lumer, mais si maladroitement qu’il m’échappa des
mains et tomba au sol avec un bruit sourd. Je me jetai
à sa suite, tâtonnant frénétiquement à sa recherche.
Il n’était nulle part, comme si la terre l’avait avalé.
La Popesse prit la parole, d’un ton très apaisant.
« Tout va bien. N’aie pas peur », dit-elle.
J’entendis ensuite les ressorts grincer et le bruisse-
ment de l’épais oreiller de plumes. La Popesse s’était
couchée sur son canapé.
« Tout va bien. N’aie pas peur. Tante Stana m’a
dit qu’il n’y avait aucun problème », ajouta-t-elle
avant de se mettre, immédiatement après, à respirer
profondément.
La Popesse s’était endormie en une seconde, comme
assommée.
Bien entendu, il était hors de question de me recou-
cher. Je cherchai à tâtons mes vêtements posés sur
la chaise et, m’efforçant de ne pas faire le moindre
bruit, je me glissai dans la cuisine sur la pointe des
pieds. Comme il faisait un noir d’encre, je réussis au
passage à me cogner au coin de la table, à pousser
un gémissement sonore, à donner un coup de pied
dans la bouteille de cognac vide qui roula par terre
en carillonnant, et à renverser une chaise dans un
bruit d’enfer. Heureusement, la Popesse dormait du
sommeil du juste.
Je parvins à grand peine à trouver la poignée de la
porte de la cuisine, et je me faufilai à l’intérieur. Je
bloquai la porte avec la petite table carrée, puis je reti-
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rai la chemise de nuit et enfilai mes vêtements. Nul
n’a envie que la mort le surprenne dans la chemise
de nuit d’un autre, surtout pas si la chemise de nuit
en question rêve de devenir un chiffon à poussière.
Comme je ne me sentais toujours pas très en sécurité,
j’attrapai à tâtons le plus grand couteau dans le tiroir à
couverts, et décidai de mener la garde jusqu’au matin.
Tout habillée, le couteau à la main, prête à me
battre pour ma survie, je me recroquevillai sur le petit
banc sous la fenêtre et attendis. C’est alors qu’il me
vint à l’esprit que je devrais peut-être quand même
sauver Mimi aussi. J’envisageai de l’attraper par les
jambes et de la traîner dans la cuisine, en sécurité.
Mais retourner dans le salon était trop risqué. Du
reste, il n’y avait pas trop de souci à se faire pour
Mimi. Elle était le type de personne qui retombe tou-
jours sur ses pattes. Avec elle, tout finissait toujours
par s’arranger. Ses ronflements sonores continuèrent à
résonner dans la maison jusqu’au matin, m’informant
qu’au moins, elle était encore en vie.
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17
Une goutte de pluie m’est tombée en plein milieu
du front. J’ai levé les yeux pour voir des nuages noirs
défiler rapidement au-dessus de ma tête. N’allaient pas
tarder à s’en déverser des hectolitres de pluie glacée.
Qu’est-ce que le cousin Stojan avait dit, déjà ? Bientôt,
toutes ces collines autour de nous allaient dévaler
jusqu’à la nationale en un spectaculaire glissement de
terrain. Avec la chance que j’ai, ça va probablement
arriver aujourd’hui. Je finirai ma vie ensevelie dans ce
fossé. À défaut de mieux, ça sera une fin parfaite pour
cette histoire. Les gens aiment les tragédies. Combien
de livres n’ont connu la gloire que parce que leurs
auteurs se sont fait sauter la cervelle ou ont fini préci-
sément comme ça, dans un glissement de terrain apo-
calyptique, sous plusieurs milliers de tonnes de boue !
Je peux vous assurer que c’est une manière idéale de
faire oublier l’intrigue mal ficelée, le personnage prin-
cipal peu crédible, et même les dialogues maladroits.
On devrait enseigner ça en cours d’écriture créative.
Comment, même sans une once de talent, après avoir
été rejeté par tous les éditeurs jusqu’au dernier, publier
un véritable best-seller ? Rien de plus facile ! Butez-
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vous ! Écrivez dans votre lettre d’adieu que personne
n’a jamais cru en vous, surtout pas votre mère. Ce
truc des parents qui ne vous ont jamais soutenu, ça
marche à tous les coups. Et voilà, le tour est joué. Vous
connaîtrez la gloire, je vous le garantis. À titre pos-
thume, malheureusement, mais vous savez ce qu’on
dit, on ne peut pas tout avoir dans la vie.
En ce qui me concerne, à l’heure actuelle, je ne
me préoccupe absolument pas de ce genre de choses.
Vais-je devenir célèbre ou non ? Ça ne me fait ni
chaud ni froid. Et vous savez quoi ? En toute fran-
chise, je me sens très bien. Je dirais même plus, je
me sens extrêmement bien. Ça peut vous sembler
étrange. Comment une personne allongée dans un
fossé boueux, et qui va d’un instant à l’autre assister
à son propre enterrement, peut-elle se sentir bien,
et même extrêmement bien ? C’est simple. Vous
vous rappelez ce passage au sujet de faire un doigt
d’honneur, tourner les talons et des jeunes Japonais ?
Eh bien ça, c’est une sorte de version locale, notre
manière à nous de nous couper de la société. Si vous
voulez reprendre votre vie en main, partez dans un
trou paumé, ce qui ne manque pas chez nous, et jetez-
vous dans un fossé boueux. Là, pas de mère pour vous
faire la leçon et vous menacer d’une inflammation des
ovaires et de la vessie si vous ne vous levez pas de toute
urgence et sur-le-champ. Personne non plus pour se
prendre la tête entre les mains et s’écrier que même
Dieu le père ne pourrait pas vous laver de toute cette
boue. Et ce n’est pas tout. Gésir dans un fossé vous
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procure toute une série d’avantages divers et variés.
Par exemple, vous n’êtes plus obligé de rouler avec
des cousins dans leurs Golfettes déglinguées, par des
routes sur lesquelles les accidents de la circulation
font plus de victimes par an que ce que la peste a
fauché dans toute l’Histoire du genre humain. Ni
de crapahuter de bas en haut et de haut en bas. Ni
d’écouter, trempée jusqu’aux os, des élucubrations sur
une source miraculeuse, un héritage, un bey, Tito et
Kadhafi. Mieux encore, il n’y a même personne pour
vous interroger sur l’état de vos organes reproduc-
tifs. Les oncles peuvent bien se pendre comme des
manches s’ils en ont envie, vous ne serez pas obligée
d’attendre dans des centres médicaux pourris qu’on
les raccommode, encore moins d’aller vous asphyxier
dans des W.-C en préfabriqué de poste de police. Si
quelqu’un veut pisser tout son saoul dans un endroit
improbable, qu’il se fasse plaisir. Ce n’est plus votre
problème. En gros, les gens continueront, comme ils
l’ont toujours fait, à gâcher la vie de leur prochain,
mais plus la vôtre. Ils devront se chercher quelqu’un
d’autre à prendre à la gorge. Vous serez dans votre
fossé, libre.
Une autre goutte de pluie m’est tombée en plein
milieu du front, et j’ai perdu le fil de mes pensées. Il
commence vraiment sérieusement à pleuvoir, et avant
de finir étouffée et ensevelie sous une masse boueuse,
j’aimerais vous raconter ce qui s’est encore passé dans
la maison.
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Après que la Popesse se fut recouchée, toute pis-
seuse, sur le canapé et endormie, j’attrapai mon pan-
talon et mon col cheminée, et me glissai discrètement
dans la cuisine sur la pointe des pieds. Comme il faisait
un noir d’encre, je réussis au passage à me cogner au
coin de la table, à pousser un gémissement sonore, à
donner un coup de pied dans la bouteille de cognac
vide qui roula par terre en carillonnant, et à renverser
une chaise dans un bruit d’enfer. Fort heureusement,
sans conséquences délétères. La Popesse dormait du
sommeil du juste. Je fermai la porte et la bloquai avec
la petite table carrée. Je retirai à la hâte la chemise
de nuit-chiffon, enfilai mes vêtements, et trouvai à
tâtons un grand couteau dans le tiroir à couverts. Je
me recroquevillai sur le banc sous la fenêtre et attendis.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée assise
dans le noir à guetter le moindre bruit. À part que
mes jambes finirent par s’engourdir, il ne se passa rien.
Quand le jour commença enfin à se lever, je constatai
avec horreur que j’avais toute la nuit monté la garde
avec un couteau à pain complètement émoussé. Tout
juste s’il pouvait trancher quoi que ce soit. Dans le
meilleur des cas, j’aurais pu érafler superficiellement
mon adversaire avec sa lame rouillée, attendre que la
plaie s’infecte avec le temps, et ainsi le neutraliser.
Histoire d’empirer les choses, mes intestins s’étaient
mis à gargouiller comme des fous, le tout accompagné
de crampes terribles. Mon système digestif était inté-
gralement détruit. Je me levai et me traînai jusqu’au
placard. J’avais besoin de bicarbonate de soude.
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Maman nous soignait toujours au bicarbonate de
soude. Quand j’avais mal au ventre, ce qui m’arrivait
souvent, car nous ingurgitions régulièrement et cinq
jours de suite d’immangeables restes de restes de fayots,
elle me diluait une petite cuillère de bicarbonate de
soude dans un verre d’eau. Ce truc du bicarbonate
marchait à tous les coups. Le bicarbonate de soude
avait le pouvoir de me faire revenir d’entre les morts.
J’abandonnai le couteau et me mis à fouiller les
placards de la cuisine. Il y avait de tout et n’importe
quoi, des boîtes de conserve de toutes sortes, chou
farci, schnitzel, poivrons farcis, goulasch, pâté, des
dizaines de sachets de Vegeta, de sachets de chantilly
en poudre, d’entremets au chocolat, à la vanille et
à la fraise, de sachets de levure chimique, de levure
de boulanger, de sucre vanillé, d’arôme citron et de
gélatine. Mais également de la mort-aux-rats, de la
lessive en poudre, du produit vaisselle, des produits
ménagers anticalcaire, ainsi que des cachets pour la
tension, les problèmes cardiaques, antalgiques ou
pour dormir, du sirop contre la toux sèche, des crèmes
pour les hémorroïdes, les articulations douloureuses
et les varices. Tout sauf du bicarbonate de soude. Je
refermai le placard, déçue. À défaut de meilleure idée,
je me penchai au-dessus de l’évier en m’enfonçant
deux doigts dans la bouche. Je ne réussis pas à vomir.
J’attrapai une cuillère en bois et en plongeai le manche
jusqu’au pharynx. En vain. Je ne réussis toujours pas
à vomir. Complètement épuisée, je retournai sur le
banc et m’allongeai. Je m’endormis instantanément.
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Je fus réveillée par les claquements de ma propre
mâchoire. J’étais gelée. J’ouvris difficilement un œil.
Dehors, il faisait déjà jour. Le manteau de la Popesse
pendait sur la chaise. Il était encore un peu humide,
avec des couches de boue séchée, mais je n’étais pas en
position de faire la difficile, et je m’enroulai dedans.
Je me pelotonnai sur le banc et fermai les yeux. Je
sombrai à nouveau dans le sommeil.
Après je ne sais combien de temps, j’entendis comme
un léger tambourinement et entrouvris des yeux
ensommeillés. Silence. Je me suis fait des idées, me
dis-je, mais ensuite, quelqu’un toqua un peu plus fort
à la porte de la cuisine et je bondis du banc, complète-
ment réveillée. J’espérai sincèrement que Mimi s’était
enfin levée. Je ne l’entendais plus ronfler. Quelqu’un
toqua à nouveau à la porte, encore plus fort. Le
démon du doute me soufflait que ce n’était pas Mimi.
« C’est qui ? parvins-je à grand peine à prononcer.
— C’est moi », murmura derrière la porte une voix
qui me glaça le sang.
C’était la Popesse. Mon cœur battait à tout rompre.
« Ouvre, j’ai quelque chose à te dire, reprit-elle, et
la poignée se mit soudain à osciller de haut en bas.
— Quoi ? bredouillai-je en regardant fébrilement
autour de moi, à la recherche du couteau émoussé. Je
n’avais pas la moindre idée d’où je l’avais posé.
— Ouvre et je te dirai. » La Popesse n’inspirait
absolument pas confiance.
Elle donna un coup de poing dans la porte, et la
table qui la barricadait sauta sur place. Je m’attendais
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à voir d’un instant à l’autre mon rempart se briser en
mille morceaux, et les yeux flamboyants de la Popesse
apparaître à la porte. Je tournai sur moi-même, même
si je ne savais plus très bien ni pourquoi ni ce que je
cherchais au juste.
« Tu as peur ? » chuchota la Popesse, et la poignée
se calma subitement.
Je n’avais pas peur. Je crevais de peur. J’en avais
les cheveux qui se dressaient sur la tête et l’estomac
noué. Au moins, les gargouillis douloureux avaient
cessé. Il fallait à tout prix que je me tire de là. En
une seconde, mon cerveau échafauda des milliers de
plans. Poussée dans mes retranchements, je buvais du
produit vaisselle, à défaut d’avoir du cyanure sous la
main, grimpais au grenier, tirais au fusil et affrontais
la Popesse avec une planche pleine de clous rouillés.
Finalement, je me contentai d’ouvrir la fenêtre et de
bondir silencieusement dehors. Nul ne fut jamais plus
reconnaissant que moi à mémé Vida d’avoir construit
une maison avec des fenêtres si basses qu’on pouvait
s’y faufiler sans trop de problèmes.
Mes bottes en caoutchouc boueuses m’attendaient
devant la maison. Je les enfilai en vitesse et me dirigeai
prudemment, sur la pointe des pieds, vers le portail.
Je n’avais pas fait deux mètres que j’entendis des pas
derrière moi. Je me mis à trembler. Je me retournai
lentement sur mes talons, prête à tomber à genoux et
à supplier la Popesse de m’épargner. À mon immense
soulagement, à l’autre bout du jardin se tenait l’oncle
Radomir. Il contemplait avec grand intérêt la fron-
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daison d’un vieux pommier. Ses bandages s’étaient
détachés de sa tête et lui tombaient sur les épaules
telle une longue écharpe. Il n’avait plus sur le crâne
qu’une espèce de montagne noueuse et bleuie. Nous
nous regardâmes. L’oncle Radomir posa un doigt sur
ses lèvres, et je hochai la tête en signe de connivence.
Je le saluai de la main, ouvris le portail et m’engageai
dans le chemin d’un pas vif.
Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’avais peur que la
Popesse se lance à ma poursuite, et je tournai dans
la forêt et me mis à descendre la pente par le vieux
sentier villageois. Je me souvenais bien de ce sentier.
C’était celui que Mimi et moi, pendant les vacances
d’hiver à l’école primaire, avions descendu sur des
luges improvisées. J’avais buté contre une branche
dont l’extrémité affleurait sournoisement sous la
neige, j’avais culbuté, m’étais déboîté la cheville et
avais passé le reste des vacances au lit avec une attelle.
Même si j’avais l’impression de marcher déjà depuis
un millier d’années, je n’arrivais toujours pas à la
nationale. Je n’étais plus si sûre que ce sentier forestier
aille bien quelque part. Prise de panique, je commen-
çai même à croire que je tournais en rond. J’essayai
de me souvenir comment déterminer la position des
points cardinaux à l’aide de la mousse, mais très fran-
chement, je ne voyais pas en quoi savoir où était le sud
et où le nord pouvait m’être d’une quelconque aide.
À l’école, on vous apprend des tonnes de bêtises qui
ne vous servent à rien dans la vraie vie.
Avec tout ça, je commençais à avoir la tête qui
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tournait, et je n’arrivais plus à réfléchir correctement.
Je m’assis sur une souche pour me reposer. Je fermai
les yeux et renversai la tête en arrière. L’air était froid
et pur. J’inspirai à pleins poumons, ce qui me donna
encore plus le vertige.
C’est alors qu’un cri effroyable retentit dans les
profondeurs de la forêt. J’ouvris les yeux. Quelque
chose cria à nouveau, cette fois-ci encore plus fort. Je
bondis de ma souche, terrifiée. La peur me glaça le
sang dans les veines. Quelque chose bougea derrière
un arbre. J’étais convaincue de voir quelqu’un agiter
une hache. Je plissai les yeux et aperçus un cheval à
deux têtes puis, sur ce même cheval à deux têtes, tante
Stana. Je me frottai les yeux. Oui, c’était bien tante
Stana, qui agitait une hache juchée sur un cheval à
deux têtes. Le cri retentit une troisième fois et, sans
réfléchir, je pris mon élan et me mis à dévaler la pente.
Je courais comme une perdue, pulvérisant probable-
ment au passage le record mondial du 800 mètres
haies. Je courais vraiment magnifiquement, mais
ensuite, je fis un faux pas. Je me retournai pour voir
si tante Stana me suivait encore en agitant sa hache
sur son cheval à deux têtes, et je sentis le sol se dérober
sous mes pieds. Je trébuchai contre une pierre ou une
branche, perdis l’équilibre, me réceptionnai mal sur
la jambe droite, glissai et fis un vol plané d’au moins
trois mètres avant d’atterrir dans ce fossé. Ce fut, à
dire vrai, une chute spectaculaire.
Et c’est tout. Fin de l’histoire. Allongée dans mon
fossé, j’attends. Je suis délivrée de tout sentiment. Il
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n’y a plus de place pour la peur. Je n’ai peur de rien ni
personne. Ni des chevaux à deux têtes, ni des tantes
Stana juchées dessus. Je ne me languis plus de rien.
Pas plus de l’Australie que de Vladivostok. Depuis ma
position actuelle, tout ça n’a plus vraiment d’impor-
tance. Je vois déjà, dans quelques centaines d’années,
dans la rubrique « Curiosités » d’un magazine quel-
conque, l’article suivant : « Un groupe d’archéologues
menés par l’éminent professeur XY a déterré dans
la localité de AB le squelette d’un individu de sexe
féminin. On suppose que cette personne a trouvé la
mort au cours des inondations et glissements de ter-
rain apocalyptiques qui avaient frappé cette partie
du monde. Le corps, recouvert d’une épaisse couche
d’argile, est extrêmement bien conservé, et les archéo-
logues annoncent toute une série de tests et d’ana-
lyses qui nous fourniront davantage d’informations
sur l’homme préhistorique, et par là même un nouvel
éclairage sur la période à laquelle il vivait. » Fin de
l’article.
Maintenant, je ne me sens plus si bien que ça. Mes
intestins se sont remis à gargouiller douloureusement.
Cette fois-ci de rage. Ce truc des fouilles archéolo-
giques m’a mise complètement hors de moi. On ne
me laissera même pas pourrir en paix. Même ça, je n’y
aurai pas le droit. Dans tous les cas de figure, les gens
ne vous laissent jamais tranquille. Je suis retombée
dans mon état d’apathie généralisée.
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En fait, ce n’était pas la fin. Juste au moment où je
vous disais que c’était la fin, il s’est mis à pleuvoir des
cordes, et un vent froid s’est levé. Je dois reconnaître
que ça a sérieusement ébranlé mon intention de finir
dans un fossé boueux. Je veux dire, c’est une chose
de finir dans un fossé boueux, c’en est une autre de
se faire tremper jusqu’aux os et d’attraper un rhume
carabiné par-dessus le marché. J’ai serré les dents, et
me suis hissée sur le chemin à quatre pattes.
J’avais les doigts bleuis de froid, et je les ai fourrés
dans les poches du manteau de la Popesse. Soudain,
j’ai entendu un froissement, et j’ai retiré ma main. Je
tenais entre les doigts des tickets de pari sportif. À en
juger par l’un d’entre eux, la Popesse avait perdu au
match Inter-PSG, et s’était complètement plantée sur
les finales du Championnat d’Europe de handball,
mais en revanche, elle avait remporté une coquette
somme au football américain. Je me mis à rire. Peut-
être un peu trop fort eu égard aux circonstances. Un
oiseau croassa et battit des ailes. Poussée par la curio-
sité, je vidai également l’autre poche. Ma vue s’assom-
brit soudainement. Je faillis retomber dans le fossé.
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Je laissai échapper un cri retentissant. L’oiseau battit
à nouveau des ailes et s’envola dans une direction
inconnue.
Je me frottai les yeux et me pinçai une ou deux fois.
Je ne rêvais pas. Je tenais dans la main une épaisse
liasse d’euros attachés par un élastique. Je retirai
l’élastique, mais je m’emmêlai les pinceaux, la liasse
rebondit dans ma main et l’argent se répandit sur
la terre boueuse. Je me jetai instinctivement à leur
poursuite. Je rattrapai les billets et les fourrai frénéti-
quement dans mes poches. Je tournai sur moi-même,
hagarde, pour vérifier que tout l’argent était bien en
lieu sûr, et quand je me fus assurée que tout allait
pour le mieux, je me figeai. J’élaborai dans ma tête
divers scénarios, à un moment, je me dis même que
l’honnêteté dictait de le rendre à la Popesse. C’était
très noble de ma part, mais cette idée s’évanouit aussi
vite qu’elle m’était venue.
La Popesse comptait probablement, ce matin-là,
me découper en morceaux et me faire mijoter dans
une soupe qu’elle servirait à Mimi. Cette dernière
ne se serait pas inquiétée le moins du monde de ma
disparition, elle n’aurait même pas soupçonné que
j’avais fini dans le bouillon. Je suis certaine qu’elle
aurait avec délices rongé mes os jusqu’aux derniers.
« Va te faire foutre, Mimi, tu ne me mangeras pas
aujourd’hui ! » menaçai-je du poing en direction de
la forêt.
À ce moment-là, une idée géniale jaillit des profon-
deurs de mon cerveau. Je vous la raconterais bien en
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détail, mais malheureusement, le temps presse. Cette
montagne au-dessus de moi va bientôt disparaître
dans une terrible explosion, et je n’ai pas particuliè-
rement envie de faire partie du spectacle. Je dois me
mettre en route maintenant. Si je ne me dépêche pas,
tout pourrait s’évanouir en fumée.
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Notes de fin
1. Gustav (Guzstáv, 1961‑1977) : série hongroise de courts dessins
animés (pas plus de cinq minutes), très populaire en Europe de
l’Est. Elle fut diffusée en Yougoslavie dans les années 1980, à
la place des publicités.
2. Smoki : soufflés à la cacahuète, équivalent des Curly, produits
en Serbie et très populaires dans toute l’ex-Yougoslavie.
3. Slava : littéralement, « gloire », « célébration », « louange ».
Tradition orthodoxe serbe, en l’honneur du saint patron d’une
famille (chaque famille a son saint patron, qui se transmet,
bien entendu, selon la lignée masculine). Le jour de sa slava,
la famille en question prépare moult victuailles, et les voisins,
amis et connaissances sont invités à passer chez eux participer
aux réjouissances.
4. Vinjak : marque d’eau de vie serbe, sorte d’équivalent yougos-
lave du cognac.
5. Burek : pâtisserie salée à base de pâte filo, pouvant être fourrée
à la viande, au fromage, aux pommes de terre, aux blettes ou
épinards, etc. À la fois bon marché et nourrissant, c’est l’un des
en-cas les plus populaires des Balkans. En Bosnie, en général,
le burek est fourré à la viande, les autres variantes portant des
noms spécifiques.
6. Koljevo, koliva : préparation sucrée à base de blé concassé et
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bouilli, pouvant être agrémentée de miel et de fruits secs, par-
tagée après le service mémoriel en l’honneur d’un défunt ou
au cours des funérailles, et après avoir été bénie par un prêtre
orthodoxe.
7. Chocolats « Životinjsko carstvo » (Le Règne animal) : chocolats
à l’unité produits par le biscuitier croate Kraš, vendus dans les
kiosques, les bureaux de tabac, à la caisse des supermarchés, etc.
Chaque chocolat contient une image d’animal, le but étant
bien entendu de les collectionner. C’est un grand classique des
friandises pour enfants dans toute l’ex-Yougoslavie.
8. Vegeta : mélange d’épices et de légumes séchés en poudre, pro-
duit depuis 1959 par la société croate Podravka, qui sert aussi
bien à assaisonner les plats que de base de bouillon. C’est un
condiment extrêmement populaire dans toute l’ex-Yougoslavie,
l’un des incontournables de tous les placards de cuisine.
9. Zvekan : cognac de la marque Zvečevo, très populaire en
Yougoslavie.
10. Džezva : récipient haut à long manche et au bord évasé pour
faire le café turc.
11. Šampita : de l’allemand schaum, mousse. Dessert typique de
l’ex-Yougoslavie, consistant en une meringue crémeuse sur un
biscuit aux jaunes d’œuf.
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à propos de la traductrice
Interprète de conférences diplômée de l’Esit, Chloé
Billon a également étudié la littérature anglaise et
allemande avant d’obtenir à l’Inalco un Master de
traduction littéraire en langues slaves – bosnien,
croate, monténégrin, serbe. Elle a notamment traduit
Dubravka Ugrešić et reçu le prix de traduction de
l’Inalco pour Les Turbines du Titanic de Robert Perišić
(2020).
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la couverture de
Dans le fossé
a été créée par david pearson
et imprimée sur olin rough
extra blanc par normandie roto
impression s.a.s. à lonrai.
la composition de ce livre,
en garamond et mrs eaves,
a été assurée par nord compo
à villeneuve-d’ascq.
il a été reproduit sur lac 2000
et achevé d’imprimer en france par
normandie roto impression s.a.s. à lonrai
le quinze décembre deux mille vingt-trois
pour le compte des éditions zulma,
à veules-les-roses.
979‑10‑387‑0254‑7
n o d’édition : 0254
dépôt légal : février 2024
numéro
d’imprimeur
imprimé en france
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