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Mots Valises

Vian s'intéresse particulièrement aux jeux linguistiques et à la création de nouveaux mots. Dans son roman L'Herbe rouge, il utilise des méthodes de néologisation comme la composition de mots, qui sont marginales en français mais centrales dans son œuvre. Ces méthodes obligent le lecteur à repenser le langage et l'imaginaire de la clarté de la langue française.

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Mots Valises

Vian s'intéresse particulièrement aux jeux linguistiques et à la création de nouveaux mots. Dans son roman L'Herbe rouge, il utilise des méthodes de néologisation comme la composition de mots, qui sont marginales en français mais centrales dans son œuvre. Ces méthodes obligent le lecteur à repenser le langage et l'imaginaire de la clarté de la langue française.

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LE MOT-VALISE SELON VIAN :

COMMENT FAIRE VIOLENCE A


L’IMAGINAIRE LANGAGIER
THE PORTMANTEAU-WORD ACCORDING TO VIAN: AN ASSAULT TO
LINGUISTIC IMAGINARY

REVELL – ISSN: 2179-4456 - 2022 – v.1, nº.31 – abril de 2022


A PALAVRA-VALISE SEGUNDO VIAN: COMO VIOLENTAR O IMAGINÁRIO
LINGUÍSTICO

Estefanía Montecchio1

Résumé: Dès son enfance, caractérisée par des jeux linguistiques, le rapport de Vian avec la
langue est particulier. Nous voudrions ici nous centrer sur ses créations lexicales dans L’Herbe
rouge (1950), rédigé à une époque où Vian prend justement conscience, grâce au contact avec
la théorie sémantique de Korzybski, de la portée du langage sur notre vie. Ainsi, des méthodes
de néologisation qui constituent des recours marginaux dans le français deviendront-elles
centrales dans son œuvre. Ces méthodes, qui violent la langue française, obligent le lecteur à
repenser le langage. Mais surtout, à réviser l’imaginaire de la clarté du français, qui circulait
parmi les contemporains de Vian.
Mots-clés : Vian ; imaginaire langagier ; néologismes

Abstract: Since his childhood, characterized by linguistic games, Vian’s relationship with
language was a particular one. In the present work, we would like to focus on lexical creations
in L’Herbe rouge (1950), written in a time when Vian becomes aware of the effect of language
in our lives, thanks to the contact with the semantic theory of Korzybski. Thus, methods that
constitute a marginal resource in French become central in his novel. These methods, which
violate the French language, force the reader to rethink language. But, above all, to revise the
imagery of the clarity of the French, which circulated among Vian’s contemporaries.
Key words: Vian; linguistic imaginary; neologisms

Resumo: Desde a infância, caracterizada por jogos linguísticos, a relação de Vian com a
linguagem é particular. Aqui, gostaríamos de nos concentrar em suas criações lexicais em
L’Herbe rouge (1950), escrito numa época em que Vian estava começando a tomar consciência,
graças ao contato com a teoria semântica de Korzybski, do impacto da linguagem em nossas
55
1Doutora em Literatura pela Pontificia Universidad Católica Argentina – Argentina. Professora
de Literatura Francesa da Pontificia Universidad Católica Argentina – Argentina. Bolsista
CONICET. ORCID iD: https://orcid.org/0000-0001-5112-2305. E-mail:
[email protected]
vidas. Assim, os métodos de neologização que constituem um recurso marginal em francês se
tornarão centrais para seu trabalho. Esses métodos, que violam a língua francesa, obrigam o
leitor a repensar a língua. Mas acima de tudo, para revisar o imaginário da clareza do francês,
que circulava entre os contemporâneos de Vian.
Palavras-chave: Vian; imaginário linguístico; neologismos

A Ville-d’-Avray, la famille Vian passait son temps à faire des jeux


linguistiques qui constitueraient, plus tard, la marque de Boris-écrivain. Dès ses
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premières œuvres, le langage occupera en effet une place essentielle et


deviendra un monde en soi : le « langage-univers » vianesque, selon l’expression
de Bens (1976, p. 173-184). Cet emploi particulier de la langue n’est pas passé
inaperçu pour le lectorat. Dans un sondage réalisé en 1974, Fauré (1975) a
constaté que le public attribuait l’originalité des textes de Vian à leur richesse
linguistique (p. 9).

Beaucoup d’études ont d’ailleurs été consacrées au classement des


divers procédés linguistiques que l’écrivain avait créés dans ses œuvres :
néologismes, jeux avec le double sens d’un mot, utilisation littérale des termes,
associations “aberrantes” du point de vue sémantique (Muller, 1973 ; Cayol,
2011 ; Pestureau et Rybalka, 2013 ; Weiss, 2014).

Ce présent travail veut se centrer sur les créations lexicales de Vian dans
L’Herbe rouge (1950), rédigé à une époque où Vian prend justement conscience,
grâce au contact avec la théorie sémantique de Korzybski (1951 [1949-1950]),
de la portée du langage sur notre vie. Notre hypothèse est que l’auteur français
change quelques suffixes dérivatifs et, de cette façon, provoque une
défamiliarisation chez le lecteur, qui se demande dans quelle mesure cette
ressource peut s’avérer productive, étant donnée l’érosion phonétique des
suffixes français. Afin de renouveler le code linguistique, Vian fait appel à des
56 combinaisons qui perturbent la relation conventionnelle entre forme et
signification. Parmi les ressources qu’il emploie, on trouve l’agglutination de
mots : les porte-manteaux, d’après la dénomination de Lewis Carroll, écrivain
que Vian admirait ; connus en français comme des mots-valises. Cette ressource,
marginale dans la création lexicale du français et plus proche des langues
agglutinantes, est centrale pour notre auteur. Il s’agit d’un type de composition
qui permet de mettre en rapport des éléments différents du monde et qui
s’oppose à lʼ«élémentalisme» (comme l’a nommé Korzybski) de la logique
binaire. Selon le comte polonais, cette logique a comme conséquence notre
identification entre le mot et l’objet. Le procédé d’ « ostranenie » sur le lexique

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et sur la structure des mots obligent le lecteur à repenser le langage. Mais
surtout, à réviser l’imaginaire de la clarté de la langue française, qui est, en
quelque sorte, le produit de lʼ«élémentalisme», imaginaire qui circulait parmi
les contemporains de Vian.

Dans le but de développer notre travail, nous commencerons par la


révision théorique des procédés de néologisation en français, qui nous
emmènera aux créations vianesques dans L’Herbe rouge.

1 LES NEOLOGISMES EN FRANÇAIS

Dans la formation de nouvelles unités lexicales, chaque mot qui entre


dans la langue a tendance à obéir aux procédés de création déjà existants
(Niklas-Salminen, 2005, p. 48). Or, si on porte notre attention sur les méthodes
conventionnelles du français, Gaudin et Guespin (2000) soutiennent que les
principaux mécanismes néologiques de cette langue sont la dérivation et la
composition. D’autres langues, comme l’allemand, usent abondamment de la
composition, tandis que le français y a recours dans de moindres proportions
(p. 252).

Ainsi, la dérivation est le mécanisme le plus prolifique pour la création


lexicale dans la langue française. On entend par dérivation la production de 57
mots construits par suffixation et par préfixation (Gaudin et Guespin, 2000, p.
255). Les suffixes changent le sens du mot, et les préfixes changent la catégorie
grammaticale (Larger et Miran, 2004, p. 8). Mises à part la composition et la
dérivation, on peut trouver d’autres procédés néologiques moins fréquents : les
abréviations, les sigles, les emprunts (Niklas-Salminen, 2005, p. 48), la
troncation et l’acronymie (Apothéloz, 2002, p. 19).

Si on revient sur la composition, qui consiste à obtenir un mot nouveau


en juxtaposant deux mots qui peuvent servir comme base pour des dérivés, les
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vrais composés du français se constituent d’éléments empruntés au latin ou au


grec : c’est le cas de cosmonaute, par exemple. Les composés obtenus avec des
éléments du français sont construits selon un autre patron, dans lequel le
second terme détermine le premier et le tout n’est que le cliché obtenu à partir
d’un syntagme qualificatif, comme il arrive avec science-fiction (Sauvageot,
1964, p. 109).

Apothéloz (2002) soutient que plusieurs mots composés comportent un


morphème lexical tronqué (p. 19). Dans ce point de croisement de deux
mécanismes (composition et troncation) apparaît le mot-valise, qui tient à la
fois de l’apocope et de l’aphérèse. Le mot-valise consiste à construire un lexème
(généralement un nom) à partir de segments de deux ou plusieurs lexèmes,
désignés mots-sources (Apothéloz, 2002, p. 20).

Dans ce type de néologisme, les mots originels doivent, au moins,


réapparaître à l’examen (Arnaud, 1993, p. 29). Cependant, il s’agit d’un procédé
dans lequel il y a un degré supérieur de fusion par rapport aux composés déjà
énumérés vu que les segments formants ne sont plus isolables, comme il arrive
avec les composés typiques.

Le mot-valise se compose souvent d’un segment central qui est commun


aux deux mots-sources, à partir duquel il surgit un effet de collision : on ne sait

58 pas où finit le premier mot et où commence le second, comme en franglais. Pour


cette raison, il s’agit de créations lexicales qui se heurtent aux connaissances
morphologique et étymologique des locuteurs (Gaudin et Guespin, 2000, p.
291).

Arnaud a déjà expliqué comment le docteur Ferdière avait traduit,


faisant référence au mécanisme de condensation freudienne, en français, le
mot-valise de Lewis Carroll : portmanteau-word (Arnaud, 1993, p. 28). Selon
Costes (1993), Vian était un grand admirateur de Carroll (p. 230). Mais aussi de
L’Almanach Vermot, qui défendait la langue française, même dans des usages

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archaïsants (Arnaud, 1993, p. 25).

Nous pouvons donc constater qu’il y a deux aspects remarquables dans


les usages linguistiques de notre écrivain. D’une part, que cet admirateur de
L’Almanach Vermot fait appel à un mécanisme de création lexicale peu fréquent
en français. De l’autre, que son choix renvoie à des langues tendant à
l’agglutination, comme l’allemand. Je me concentrerai maintenant sur les
créations lexicales dans L'Herbe rouge (1950).

2 LES NEOLOGISMES DANS L'HERBE ROUGE (1950)

Vian suscite une défamiliarisation chez le lecteur français à travers deux


mécanismes : son travail sur les suffixes dérivatifs et l’utilisation prolifique du
mot-valise pour créer des néologismes. Pour effectuer notre analyse, nous
allons reprendre l’étude de Pestureau qui énumère les créations lexicales dans
L’Herbe rouge.

Tout d’abord, nous allons nous focaliser sur les néologismes créés au
moyen de suffixes, à savoir : brindilleux, frappis et tapotis, creusir et ploukir, et
la triade touchotter, biggeotter et lichotter. Nous allons analyser le premier
lexème et la triade finale, qui constituent les cas les plus intéressants, car les
59
autres mots expriment des intentions archaïsantes (comme le suffixe verbal en
désuétude -ir) ou étymologiques (la terminaison -is pour les noms abstraits)2.

Notre premier exemple, brindilleux, provient du nom diminutif brindille,


auquel on a ajouté le suffixe d’adjectif -eux :

[[brindille] n.dim.] eux] adj

Selon Le Petit Robert, brindille provient, en même temps, du nom brin,


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auquel on a ajouté une consonne d’union (d) et le suffixe diminutif -ille (2013,
p. 303). De même, lorsque Grevisse (1980) offre des exemples sur la manière
où la terminaison -ille construit des noms diminutifs, il cite précisément ce mot
(p. 105). Si on le comprend de cette façon, la structure du mot pourrait
distinguer les éléments suivants :

[[[brin]n (d)ille] n.dim.] eux] adj

Vian ajoute au diminutif la terminaison d’un suffixe d’adjectif qui a


fourni, surtout au XVIe siècle, de nombreux mots indiquant une qualité ou
marquant l’abondance (Grevisse, 1980, p. 104). La particularité de ce
néologisme est liée au fait que les suffixes diminutifs (comme -ille) sont
considérés plus proches des flexionnels et, alors, ils se situent plus loin de la
racine que les dérivatifs (comme, dans ce cas-ci, -eux). Par conséquent,

2 En effet, si on l’ajoute à des thèmes verbaux ou nominaux, la terminaison -is sert à former des
noms abstraits, des noms collectifs, des noms qui désignent le résultat ou le produit d'une
action, l'environnement ou l'action du lieu (Grevisse, 1980, p. 105). Bien que le mot frappis ne
soit pas enregistré dans les dictionnaires français, il s'agit d'une formation grammaticalement
attendue, puisque le suffixe est utilisé pour les noms abstraits, comme il arrive dans ce cas.
Le verbe creusir, par exemple, est enregistré dans les dictionnaires avec le suffixe -er : creuser.
Cependant, Vian change la terminaison verbale pour une autre : -ir, un suffixe presque mort
aujourd'hui (Grevisse, 1980, p. 107). Selon Pessoneaux et Gautier (1950, p. 42), on pourrait
même affirmer que la conjugaison en -er est la seule vivante, puisque c'est la seule qui
60 s'enrichisse de nouvelles créations. Le changement fait par notre écrivain est curieux dans la
mesure où ladite fin verbale a été jointe à des bases substantives et adjectivales pour former
des verbes, et creux, -euse est, précisément, un adjectif. Une intention archaïque pourrait être
entrevue dans ce choix, qui a peut-être un rapport avec l'admiration déjà signalée de Vian pour
L'Almanach Vermot.
brindilleux constituerait une forme de violence contre la formation typique de
mots en français.

Par ailleurs, la triade touchotter, biggeotter et lichotter vient de toucher,


biger3 et licher (ou lécher), respectivement :

[[[touch] v otter] v [[[bige4] v otter] v [[[lich] v otter] v

Pestureau interprète les nouveaux lexèmes comme des diminutifs

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provenant de verbes. En effet, Pessoneaux et Gautier soulignent que -ot possède
une signification fréquentative ou diminutive : par exemple, clignoter signifie
'cligner fréquemment des yeux' (Pessoneaux et Gautier, 1950, p. 44). Comme
les verbes n’ont pas de diminutif mais possèdent, cependant, la marque d’aspect
impliquée dans la fréquence, on considère (contrairement à Pestureau) que
dans ces néologismes on peut trouver l’idée de réitération. Il est possible qu’il
s’agisse d’un cas d’homophonie, dans lequel la séquence sonore se ressemble à
celle des diminutifs, mais on considère que, dans ce cas-là, le suffixe enferme
une signification d’aspect. Ici encore nous nous trouvons face à une situation
dans laquelle la structure du mot français est attaquée par l’addition d’un suffixe
diminutif à un verbe.

Ce type de suffixe attire naturellement l’attention du locuteur français.


Dans quelle mesure cette ressource peut s’avérer productive, étant donnée
l’érosion phonétique des suffixes français ? C’est le mot-valise qui constitue la
méthode la plus prolifique pour la création de mots chez Vian. Dans L'Herbe
rouge on trouve, par exemple, 1) blairnifle, 2) brenouillou, 3) cardavoine, 4)
coadjupile, 5) pétoufle, 6) quasiflûtement, 7) reginglot, 8) sarcastifleur, 9) tapotif,
10) télévoyance, 11) tertreux. Nous allons désormais analyser chaque
néologisme créé par ce procédé.

61

3 'donner un baiser', en patois de l’Ouest (Pestureau, 2014, p.189).


4 On ajoute e pour conserver le phonème g.
1) Le verbe blairnifle, conjugué dans la première personne du singulier
(je) du présent de l’indicatif, est le résultat de l’union de deux autres :

[[[blair] v er] v + [[renifl] v er] v ] v

Il s’agit d’un mot composé coordonné dans lequel les significations des
deux verbes s’additionnent. Le procédé consiste à supprimer le suffixe verbal
du premier verbe, en l’apocopant, en même temps qu’on élimine la première
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syllabe du deuxième mot à travers l’aphérèse.

En termes formels, ce lexème ne répond pas à la règle selon laquelle les


mots-valises partagent un phonème qui fonctionne comme un pont d’union.

2) brenouillou, néologisme avec lequel on appelle un type de danse dans


le roman, est composé par :

[[bren] n + [nouille] n + [biniou] n ] n

Dans ce composé, ils sont coordonnés trois noms qui, à cette occasion,
partagent des phonèmes. Néanmoins, le résultant perd de la transparence,
puisque Vian semble jouer avec le double sens de nouille, qui peut désigner à la
fois un ‘imbécile’ et, familièrement, le ‘pénis’.

3) Dans cardavoine deux noms se rejoignent :

[[carde] n + [avoine] n] n

De nouveau, il s’agit d’un composé coordonné de deux noms, dans lequel


la voyelle finale du premier lexème est supprimée (malgré son absence de son).
Le néologisme exprime la cohabitation d’éléments que nous ne combinerions
généralement pas dans la langue : le carde et l’avoine.

4) Coadjupile résulte de la collision de

62 [[coadjuteur] n + [pupille] n] n

Les deux mots partagent le phonème voyelle u et coordonnent des


substantifs.
5) Pétoufle combine

[[pétunia] n + [pantoufle] n] n

Le t provoque la collision de ces deux noms. La création lexicale s’avère,


sans aucun doute, difficile à identifier avec un objet réel : que résulte-t-il de
l'union des pétunias et des pantoufles ? En effet, il s’agit des noms communs,
comptables, qui désignent des objets qui peuvent être individualisés ou
différenciés : alors pétoufle, ‘pét(unia pant)oufle’ altère le caractère discret des

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objets de la réalité.

Le même phénomène se produit, comme nous l’avons déjà observé, avec


les suffixes : lorsque Vian applique la terminaison -otter aux verbes, dont nous
ne savons pas si le sens est diminutif ou aspectuel, il provoque aussi de
l’ostranenie, car les suffixes se « spécialisent » dans certains types de mots.

6) Quasiflûtement : on envisage dans ce mot l’adverbe quasi, qui pourrait


aussi être interprété comme quasiment. Il est ajouté à la base d’un nom (flûte)
et non pas d’un adjectif, contrairement à ce qui arrive habituellement avec les
adverbes de manière.

Pestureau le comprend comme l’union de quasiment et flûte. Cette


exégèse impliquerait une rupture de l’intégralité lexicale, puisque le nom aurait
segmenté l’adverbe.

On pourrait pourtant tout aussi bien considérer quasi comme un préfixe


culte ('à la manière de'), qui, en joignant flûte remettrait en question l’entité du
nom. Le lexème qui en résulte constituerait un produit du rajout d’un suffixe
adverbialisant, ce qui transgresse les normes de formation d’adverbes de
manière finissant par -ment, car la terminaison, dans ce cas-ci, s’ajoute à un
nom :
63
[[quasi] [flute] n comp] [ment] adv.
La particularité de ce mot-valise se trouve dans le fait qu’il s’agit d’un
nom discret, c’est-à-dire, d’un nom qui identifie un objet discernable dans
l’espace et dans le temps. En plaçant avant lui un préfixe qui remet en question
sa qualité, c’est le caractère discret des unités linguistiques pour faire référence
à la réalité qui est remis en question.

On peut alors se demander : dans quelle mesure il est convenable de


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discerner dans la réalité les objets comme s’ils étaient séparés ? Nous
reviendrons tout à l’heure sur cette question, qui est centrale pour notre
propos.

7) Quant à ce néologisme, Pestureau propose plusieurs possibilités :


reginglot constitue le produit de l’union de reginglard et de goulot, flot o sanglot
(Pestureau, 2014, p. 189) ? En particulier, nous sommes enclins à considérer,
pour des raisons sémantiques, ce mot-valise comme la collision de :

[[reginglard] n + [flot] n] n

Dans les deux cas, il s’agit des noms faisant référence à des liquides, d'où
notre préférence pour flot. Le l constituerait le phonème qui unit les deux mots,
formant ce nouveau terme qui renvoie, dans le roman, à une boisson alcoolisée.

8) L’adjectif sarcastifleur est formé par deux autres :

[[sarcastique] adj. + [persifleur] adj.] adj.

Dans ce composé coordinatif, le point de collision est la voyelle i.

9) En ce qui concerne tapoter, cette création lexicale constitue un cas


dans lequel le mot-valise est formé à la manière d’un composé de verbe et nom :

[[tapoter] v + [tif] n] n

Le nom tif est un nom familier pour les cheveux. Les deux mots sont
64
joints par le phonème d'arrêt dentaire t.
10) Télévoyance semble jouer avec deux options quant au premier mot-
source du mot-valise, car il pourrait être interprété comme l’apocope de
télévision ou comme le préfixe grec culte indiquant la distance. Pestureau opte
pour la première option, ce qui nous donnerait en conséquence :

[[télévision] n + [voyance] n] n

Dans ce cas, la fricative sonore v constituerait le pont entre les deux


mots.

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11) Voyons à présent tertreux qui est le produit de l’union de deux
adjectifs. Selon Pestureau, le deuxième mot-ressource peut provenir autant de
tartreux que de vitreux (Pestureau, 2014, p. 189). D’un point de vue sémantique,
on considère plus pertinente la seconde possibilité, ce qui donnerait l’analyse
structurale suivante :

[[terne] adj. + [vitreux] adj.] adj.

Notre choix s’explique par le contexte dans lequel le néologisme est


utilisé : « […] l'œil tertreux […] » (Vian, 2014, p. 110), qui fonctionne à notre avis
comme un indice pour interpréter correctement le mot-valise. Cela dit, le
néologisme joue, comme d’autres, avec l’ambiguïté car les mots originels du
mot-valise ne sont pas facilement reconnaissables.

3 L’IMAGINAIRE LANGAGIER VIANESQUE CONTRE LA CLARTE DES ANNEES 40

Laforet explique que, malgré l’impression de facilité, voire le manque de


rigueur que les œuvres de Vian peuvent produire, ses textes cachent en réalité
un long travail de préparation, de réflexion, de recherche (Laforet, 1996, p. 90).
Il y a une anecdote qui l’illustre : le critique a trouvé, parmi les papiers de
l’écrivain, une feuille avec un certain nombre de mots d’un emploi peu fréquent, 65
relevés du Dictionnaire analogique de la langue française de Boissière, et que
Vian comptait probablement utiliser plus tard (Laforet, 1990, p. 90). Avec cet
exemple, on dévoile un aspect de son travail littéraire, qui comprenait un travail
presque scientifique sur le vocabulaire et une volonté d’augmenter le nombre
de mots de son répertoire. D’après Laforet (1990), ce travail peut être compris
comme une manière d’avoir le maximum de vocabulaire à sa disposition afin de
rendre le plus précisément possible l’idée à exprimer (p. 90).

Ainsi les usages langagiers de Vian dépassent le simple divertissement.


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Clouzet (1976) l’a déjà affirmé : pour Vian, les mots sont trop importants pour
qu’on puisse jouer avec eux (p. 45). Mais d’où provient cette inquiétude ?

Laforet (1990) remarque que Boris Vian écrivain va se doubler de


l’ingénieur pour combattre les fanatismes et les passions qui découlent d’un
langage ne rendant compte que trop partiellement du réel (p. 76-77). Selon lui,
les concepts ne symbolisent qu’une infime partie de la réalité qu’ils
ambitionnent de couvrir. Le mot n’est pas la chose, il n’est que le mot. Cette
insuffisance du langage encourage Vian à rêver d’un autre langage semblable à
celui des mathématiques, proposant des symboles qui abrègent et qui en même
temps rendent compte de la complexité du réel (Laforet, 1990, p. 77).

Et c’est précisément à la fin des années quarante que notre écrivain entre
en contact, à travers la traduction des romans de Van Vogt, avec l’œuvre de
Korzybski, philosophe qui proclamait la même insuffisance du langage courant
(Pestureau, 2014, p. 187). Le rapport avec l’œuvre de l’auteur de Science and
Sanity coïncide avec l’époque de composition de L’Herbe rouge (publié en
1950). Pestureau prévient le lecteur sur le rapport dans une note de bas de
page, car Wolf fait référence à « […] remplacer un mystère par un mot […] »
(Vian, 2014, p. 88), idée qui reproduit certaines formulations du comte polonais.
Ce n’est pas par hasard que les personnages principaux s’appellent Saphir et
Wolf, noms qui se ressemblent à ceux des représentants du relativisme
66
linguistique, qui ont influencé l’œuvre de Korzybski.
En quoi l’œuvre de Korzybski est-elle centrale pour Vian ? D’emblée, par
la proposition d’une méthode qui cherche à adapter la langue à la diversité du
réel. Avec sa logique aux valeurs multiples, désignée par Korzybski comme non
aristotélicienne, ce philosophe crée un système ouvert (Laforet, 1990, p. 164).
Dans le but d’approfondir ses propositions et de reconnaître son influence sur
Vian, nous voudrions revenir sur quelques idées formulées par Korzybski dans
« Le Rôle du langage dans les processus perceptuels » (1949), qui fonctionne

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comme une synthèse de ses idées.

Les langues – considère-t-il – possèdent une structure reflétant celle du


monde telle que l’ont présumée ceux qui ont justement développé ces langues.
Et, réciproquement, nous projetons dans le monde la structure de la langue que
nous employons (Korzybski, 1951, p. 7). Nos abstractions ont été codifiées par
des systèmes comme l’aristotélicien, maintenu par les groupes dirigeants
(Korzybski, 1951, p. 9). Le système aristotélicien répercute sur notre optique
du monde. Une de ses insuffisances les plus graves est la croyance dans le
caractère unique de la forme de représentation sujet-prédicat, puisque toutes
les types de relation de ce monde peuvent être exprimés sous cette forme
(Korzybski, 1951, p. 10). Korzybski suggère une position philosophique
alternative, qui doit commencer par la dénonciation de toute idée d’un « sujet
qualifié par le prédicat », qui serait un piège posé aux philosophes par la syntaxe
du langage (Korzybski, 1951, p. 11). Les langages indo-européens accordent
une place prépondérante à ce type de phrases. Les Grecs, et particulièrement
Aristote, ont fait de ce contraste une loi de la raison. Le verbe qui a servi de
structure fondatrice à toute cette optique est le verbe être (Korzybski, 1951, p.
11). Or, cette structure de langage perpétuant les réactions d’identification nous
maintient au niveau des types primitifs et préscientifiques d’évaluation en
accentuant les similarités et en négligeant les différences (Korzybski, 1951, p. 67
13). Car la structure aristotélicienne du langage a perpétué « l’élémentalisme »,
à savoir la scission verbale de ce qui ne peut être empiriquement divisé (par
exemple, l’esprit et le corps, l’espace et le temps5, etc.). La science moderne rend
impérative l’adoption d’une structure de langage non-élémentaliste qui ne
sépare pas artificiellement ce qui ne peut l’être empiriquement. Si nous ne
l’effectuons pas, nous demeurerons incapables d’embrasser de larges
perspectives (Korzybski, 1951, p. 14-15).

Dans quelle mesure ces idées se reflètent-elles dans le roman de Vian ?


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L’écrivain ne se contente pas du système linguistique tel qu’il l’a reçu. Il


s’oppose aux classements, à l’identification entre les mots et les objets. Il
s’oppose aussi aux opérations de catalogage du langage. Et pour dénoncer
l’élémentalisme, il crée ces mots composés qui cherchent à exhiber les liens
entre les objets dans le monde et à montrer que la réalité est un système où les
choses ne sont pas isolées : telle est la dimension heuristique et oserions-nous
dire cognitive des mots-valises.

Avec des lexèmes comme tertreux, il détruit la possibilité de discerner


des qualités et les amalgame. Le lecteur, au regard peut-être innocent, est, ainsi,
invité à réfléchir.

Néanmoins, son travail s’inscrit dans le contexte des années quarante. A


ce moment-là, la scène littéraire était dirigée par l'existentialisme et,
particulièrement, par Sartre. Ce philosophe va poser la question de la langue
littéraire dans le genre de l’essai (Philippe, 2009, p. 472). Il va faire référence à
deux exigences qui définissent ce qu'il métaphorise comme style sec : la belle
langue et l’expression synthétique. Ce style est caractérisé par l'expressivité du
tota simul et la transparence (ou clarté) de la belle langue (Philippe, 2009, p.
483). Sartre trouve le modèle de cette sécheresse moderne dans le roman
américain ou dans L’étranger d’Albert Camus (Philippe, 2009, p. 487). Dans la
conférence « La crise de l’homme », de 1946, Camus lui-même avait déclaré
68
5 A ce sujet, il est difficile de considérer fortuit que Vian ait décidé de choisir la thématique de
la machine temporelle, propre de la science-fiction. Précisément, il s’agit d’un sujet qui travaille
le concept de chronotope, c’est-à-dire l’impossibilité de diviser temps et espace.
close la période de révolte contre la clarté et la phrase elle-même, qui avait
caractérisé les années trente et principalement le Surréalisme (Philippe, 2009,
p. 464). Les années 40 reprennent donc l’imaginaire sur la clarté de la langue
française dont Rivarol était le principal représentant.

Quelle est alors la fonction des néologismes vianesques par rapport à la


clarté de la langue ? Niklas (2005) souligne que, au début de leur existence, les
néologismes attirent la critique : les défenseurs de la langue les trouvaient

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prétentieux et inutiles (p. 87). Les attitudes envers la néologie engagent de fait
l’idéologie linguistique : le purisme tend à se méfier des mots nouveaux, cachant
un sentiment d’insécurité linguistique, une autocensure conduisant à éviter des
mots dont la correction n’est pas certaine (Gaudin et Guespin, 2000, p. 235). Au
XVIIème siècle, siècle de la création de l’Académie Française, les forces qui
édictaient les normes cherchaient à figer la langue, à restreindre les capacités
néologiques du français par des prescriptions (Gaudin et Guespin, 2000, p. 236).
Tout renouvellement est vu comme une intrusion, comme une menace pour
l’usage dominant qui est celui de la cour. Si le français est vraiment ce modèle
de clarté que le monde doit envier, il ne saurait être subverti par des créations
incontrôlées (Gaudin et Guespin, 2000, p. 236). Ce que Vian dénonce avec ses
mots-valises c’est donc une langue qui, au nom de la clarté, cherche à perpétuer
un système linguistique hérité et insuffisant, qui ne ferait pas honneur à la
réalité, à ce que Borges appelle le chaos asiatique du monde6. Les jeux avec la
langue, par lesquels elle est violée, impliquent ainsi une prise de position forte,
à la fois politique et philosophique.

REFERENCES

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Recebido em 21/09/2021.

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Aceito em 08/08/2022.

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