COURS 1
Qu’est-ce la didactique des langues par rapport aux autres
didactiques ? Spécificités et points communs.
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Depuis la parution de l’œuvre de Comenius – la Grande Didactique – le
terme didactique désigne l’étude des processus d’enseignement et
d’apprentissage, ainsi que le souligne le Dictionnaire de didactique du
français langue étrangère et seconde (2003) :
“Par son origine grecque (didaskein : enseigner), le terme didactique désigne de
façon générale ce qui vise à enseigner, ce qui est propre à instruire. Comme nom,
il a d’abord désigné le genre rhétorique destiné à instruire, puis l’ensemble des
théories d’enseignement et d’apprentissage (Comenius, XVIIe siècle).” (p. 69)
A partir de cette première définition, nous pouvons constater que le terme
didactique n’est pas spécifique au domaine des langues étrangères. D’une manière
générale, le terme didactique, qui est à la fois nom et adjectif, signifie : “qui vise
à instruire, qui a rapport à l’enseignement” (Dictionnaire Le Robert) et les
didactiques travaillent habituellement dans le champ des disciplines scolaires ;
c’est la raison pour laquelle on parle de didactique des disciplines.
Comme c’est le cas pour d’autres disciplines, la didactique des langues présente
deux faces : d’une part, la recherche pour faire avancer la connaissance dans le
domaine concerné et, d’autre part, la recherche pour la décision (Dictionnaire
encyclopédique de l’éducation et de la formation, 2005, p. 269).
Dans le premier cas, il s’agit d’un travail sur des processus, plus particulièrement
sur les conduites des enseignants et des élèves (attitudes, conceptions, stratégies,
savoirs, savoir-faire, etc.) ; ce qui peut se visualiser comme suit :
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Dans le second cas, il s’agit de mieux cerner les conditions, les contraintes, les
conséquences de décisions portant sur les programmes, types d’activités, modes
d’évaluation, etc. (domaine des politiques éducatives).
Enfin, il faut dire que la didactique est transdisciplinaire, c’est-à-dire que ses
outils, notions et concepts proviennent essentiellement des sciences humaines, des
sciences cognitives et des sciences sociales.
Didactique des disciplines et didactique des langues vivantes
Dans le domaine des Sciences de l’éducation, on parle de didactique des
disciplines en regroupant l’ensemble des disciplines scolaires, y compris les
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langues vivantes. Cependant, si la didactique des langues vivantes comme les
autres didactiques sous-entend un contrat entre un expert et un non-expert et l’idée
d’une progression, elle se particularise au moins pour deux points, c’est-à-dire :
-l’objet du savoir est une langue et non pas une discipline qu’on enseigne/qu’on
apprend par le biais de la langue ;
-le développement d’un savoir ne suffit pas, la didactique des langues doit
également développer chez l’apprenant un savoir-faire qui tient aux pratiques
sociales. Et dont le but principal est de communiquer avec l’autre.
Pierre Martinez (1996-2014) donne du terme “didactique des langues” la
définition suivante :
“Dans une définition très minimaliste et pour ce qui est précisément des langues, le
substantif recouvre un ensemble de moyens, techniques et procédés qui concourent à
l’appropriation, par un sujet donné, d’éléments nouveaux de tous ordres parmi
lesquels il faut discerner :
-Des savoirs linguistiques, par exemple, le lexique, la grammaire, c’est-à-dire les
éléments et les règles de fonctionnement de la langue ;
-Des compétences communicatives, ou savoir-faire, des moyens pour agir sur le réel
(manière d’ordonner, d’approuver, de se présenter, d’informer,…) ;
-Une manière d’être, des comportements culturels, souvent indissociables de la
langue, car inscrits dans la langue même : par exemple, dans toutes les langues, la
ritualisation des échanges prend des traits linguistiques spécifiques […]
correspondant à des valeurs. ” (pp. 3-4).
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Autrement dit, la particularité de cette didactique, est que la langue est à la fois
objet d’enseignement et d’apprentissage et que le côté culturel y est étroitement
lié. En effet, on ne peut apprendre une langue sans connaître ses usages sociaux.
Elle implique par conséquent:
Des savoirs linguistiques, par exemple, le lexique, la grammaire, c’est-à-
dire les éléments et les règles de fonctionnement de la langue ;
Des compétences communicatives, ou savoir-faire, des moyens pour
« faire » avec la langue (ordonner, raconter, se présenter, argumenter,…) ;
Une manière d’être, des comportements culturels, souvent indissociables
de la langue, car inscrits dans la langue même : par exemple, dans toutes les
langues, la structure des échanges, la vision du monde, mais aussi les gestes
ne sont pas les mêmes = on ne peut apprendre une langue sans connaître
ses usages sociaux.
Parmi la didactique des langues étrangères, la didactique du FLES (français langue
étrangère et seconde) constitue un sous-ensemble. Nous reviendrons plus tard sur
les caractéristiques propres à cette didactique.
La didactique des langues : bref historique
D’un point de vue chronologique, Henri Besse (1984) souligne que, même si l’art
d’enseigner les langues a intéressé philosophes, grammairiens et pédagogues
depuis le moyen âge, elle était maintenue dans la dépendance des trois arts
libéraux principales, c’est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique.
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Ce n’est qu’au début du XXème siècle, grâce au développement de la linguistique
structurale, que l’on commence à utiliser le terme de linguistique appliquée à
l’enseignement des langues. Cela a l’avantage de rattacher une discipline qui n’est
pas encore tout à fait « construite » à une discipline reconnue du point de vue
scientifique et institutionnel, à savoir la linguistique.
Cependant, la méthodologie propre à l’enseignement d’une langue étrangère n’est
pas la même que celle de la linguistique : la divergence fondamentale de la DDL
avec la linguistique se situe dans l’orientation de ses modèles vers les problèmes
posés par l’enseignement et l’apprentissage qui ne sont pas dans le champ
d’investigation des linguistes (Dictionnaire de didactique du français langue
étrangère et seconde, p. 71).
Une dualité terminologique entre linguistique appliquée d’une part et, de l’autre,
la réflexion sur le comment enseigner les langues, que certains ont appelé
méthodologie perdurera un certain temps.
C’est la raison pour laquelle, selon H. Besse (1984), on a rapidement substitué à
ces deux dénominations celle de didactique des langues, même si – ainsi que le
précise le Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde (p.
167) – jusqu’aux années 60 ce que nous appelons didactique des langues se
préoccupait principalement (voire exclusivement) à l’aspect méthodologique,
celui-ci entendu comme ensemble de techniques pour la classe.
Dès les années 1970, l’on propose (tout au moins en France) de remplacer
linguistique appliquée par didactique des langues étrangères, mais il a fallu
beaucoup de temps pour que la didactique se détache complètement de la
linguistique.
À partir de cette période, la didactique des langues devient la science de
l’enseignement/apprentissage des langues, c’est-à-dire une discipline qui se donne
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pour objectif prioritaire de décrire systématiquement l’ensemble des phénomènes
observables constitutifs de l’acte d’enseignement et de l’apprentissage d’une
langue étrangère. La didactique des langues étudie ainsi les conditions et les
modalités d’enseignement et d’appropriation d’une langue étrangère en milieu
institutionnel.
Toujours selon H. Besse (op. cit.), cette nouvelle manière d’appréhender
l’enseignement/apprentissage d’une langue fait que l’attention des spécialistes
porte maintenant plus particulièrement sur les manières dont les étudiants
apprennent, sur les stratégies et tactiques mises en place par l’enseignant et les
apprenants (grâce aussi – il ne faut pas oublier – au développement des autres
domaines de recherche proches).
Ce qui est important dans cette perspective est alors l'attention portée aux deux
pôles de l’acte pédagogique (cf. triangle pédagogique plus haut), c’est-à-dire à
l'apprentissage et à l'enseignement.
Du côté de l’enseignant, l’on observe les différentes stratégies et techniques mises
en œuvre en classe, stratégies et techniques qui dépendent, entre autres, mais non
uniquement, des stratégies et des procédures d'enseignement choisies et qui
renvoient à des hypothèses théoriques de différente nature.
Du côté de l’apprenant, l’on s'interroge sur la façon dont il apprend une langue
autre que sa langue maternelle. L'on s'attache à observer, décrire les stratégies et
les tactiques mises en œuvre par ce dernier pendant le processus d'apprentissage.
Le fin ultime de ces interrogations, descriptions, observations serait alors
l'optimisation du (des) processus d'enseignement/apprentissage.
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Nous pourrions alors dire – en gros – que la différence entre didactique et
pédagogie1 réside dans le fait que la première s’occupe d’optimiser les processus
d’enseignement/apprentissage de la langue étrangère, alors que la deuxième, elle,
implique la relation enseignant/apprenant. Si l’on traduit cela en termes
chronologiques, l’on peut dire que la didactique se situe en amont de la classe et
que la pédagogie se situe dans la classe.
Les différents niveaux d’analyse de la didactique des langues
Dans un article déjà ancien, mais toujours valable, Michel Dabène (LFDM, n° 92,
1972) que la didactique des langues est une discipline autonome qui prend en
considération la nature et l'enseignement des langues et non pas uniquement la
nature et la finalité du langage. Ses hypothèses théoriques se construisent “à partir
des apports constamment renouvelés et diversifiés de la linguistique, de la
psychologie, de la sociologie, de l'ethnologie, …”.
L’auteur insiste en conséquence à la fois sur l’autonomie de cette didactique et sur
son caractère pluridisciplinaire, pluridisciplinarité qui ne veut aucunement dire
qu’elle soit dépendante des autres disciplines.
Pour M. Dabène, la didactique des langues comporte quatre niveaux d’analyse,
que nous allons reprendre ci-dessous :
1. le niveau de la méthodologie qui est le choix d’hypothèses théoriques
compatibles et cohérentes ;
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Étymologiquement : “conduire l’enfant”. Le terme ne concerne en principe que l’enseignement
aux enfants. Il prend ensuite un sens plus élargi : relation maître/élève.
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2. le niveau de la méthode entendue au sens de démarche raisonnée vers un
objectif à atteindre (par exemple le choix dans lequel on va développer les
compétences linguistiques) ;
3. le niveau de la pédagogie entendu comme ensemble des conduites en face de
l'élève ;
4. le niveau des procédés et des techniques qui sont la mise en œuvre et le
support de la pédagogie. (p. 10).
Comme M. Dabène, H. Besse (op. cit.) distingue également des niveaux d'analyse
; niveaux qui sont nécessaires pour étudier les pratiques d'enseignement et, en
conséquent, pour adopter un point de vue méthodologique. Les trois niveaux cités
par Besse ne sont pas très différents de ceux évoqués par M. Dabène :
1. niveau des hypothèses qui est le discours théorique => principes théoriques
qui sont empruntés à toutes les sciences et disciplines qui sont sollicitées par
la didactique. Pour l’auteur, ces discours théorisant se développent parfois en
des ensembles cohérents d’hypothèses linguistiques, psychologiques et
pédagogiques à partir desquels se constituent les méthodes (niveau 2 chez M.
Dabène) qui sont un ensemble raisonné de propositions et procédés destinés
à organiser et favoriser l’enseignement et l’apprentissage d’une langue
naturelle. Ces principes seront ensuite « appliqués » aux manuels (voir ci-
dessous niveau 2) et aux cours qui s’en inspirent (voir ci-dessous niveau 3).
2. niveau des manuels ou ensembles pédagogiques (exemplification du niveau
1) : application particulière d'une ou plusieurs méthodes => la même méthode
peut donner lieu à l'élaboration de manuels complètement différents ; ce qui
nous fait dire que le manuel est parfois une réalité plus complexe que la
méthode de laquelle il s'inspire.
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3. la mise en œuvre dans la classe de ces manuels (enseignant et contexte
particulier) => “personnalisation” de la méthode.
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