Les Marins et l'Amour au Temps des Nonnes
Les Marins et l'Amour au Temps des Nonnes
LES MARINS
Sans doute, ce qui rend notre métier si beau,
C'est l'heure après la pêche,
Où, la vareuse à peine sèche,
Nous retournons à l'eau !
Et quelle eau ! L'eau-de-vie
Qui nous lave et nous purifie
Du sel et du poisson !
Une généreuse tournée
Éloigne dans un chaud frisson
Les durs travaux de la journée !
Nos femmes nous sermonneront,
Puis elles nous cajoleront
Et nous diront "Je te pardonne".
Au travail à présent ! Patronne !
Nous souffrons d'une soif que tu dois étancher !
Faudra-t-il aller te chercher ?
Allons patronne ! Allons patronne !
Ils font cliqueter leurs verres.
AURORE
Je ne suis pas servante ; ah ! que nul ne me sonne !
Ils recommencent de plus belle.
Oh ! J'arrive ! Oh ! J'arrive ! Eh bien, que voulez-vous ?
1
LES MARINS
Du bon rhum !
Elle les sert.
AURORE
Avez-vous pris beaucoup ?
PREMIER MARIN
Non, des clous !
DEUXIEME MARIN
Moi j'ai pris des flétans et quelques saumonettes...
PREMIER MARIN
Des saumonettes ? Bah, ce ne sont que sornettes !
TROISIEME MARIN
J'ai pris des leus.
QUATRIEME MARIN
Ma foi, j’ai connu pire et mieux.
AURORE
Quel ennui ! contez-moi des histoires, messieurs !
PREMIER MARIN
Ma foi c'est entendu, puisqu'ainsi l'on m'y pousse !
Mon récit n'est pas long : quand je n'étais qu'un mousse,
Je pris dans mes filets un tout jeune garçon,
2
Qui se mouvait dans l’eau même mieux qu’un poisson,
Il me dit : « Cher Monsieur, il faut que je m’en aille. »,
Puis plongea, ne laissant qu’une petite écaille.
DEUXIEME MARIN
Moi qui tiens bien le rhum, je peux dire, en revanche,
Qu'un soir où je volais des flétans dans la Manche,
En fuyant les Anglais, je butai lourdement
Sur le corps vert et gris d’un immense serpent !
Il avait une tête... ! Ah je vais être honnête,
Je crus mourir de peur en voyant cette bête !
TROISIEME MARIN
Il me vient en mémoire une incroyable histoire...
AURORE
Merveilleux, vous lassez déjà votre auditoire !
Qu'allez-vous nous servir ? Des vaisseaux sans hublots
Et conçus tout en fer pour filer sous les flots ?
Je vais vous raconter une histoire de nonne,
Elle est vraie elle, au moins, et de plus elle est bonne.
3
ACTE I
Jardin d’une abbaye espagnole en 1868.
4
Que nous allons tenter de duper notre monde,
D’enlever une nonne ? Etes-vous donc des fous ?
Alors soyez discrets, par pitié, taisez-vous !
Les sœurs rentrent, l’un d’elles demeurent discrètement dans le jardin.
5
A qui j'ai déplu me pardonne !
Je dois la revoir, quel qu'en soit le prix,
Car d'elle je suis follement épris !
Oui, je n'y puis rien, je l'aime, je l'aime,
J'en tombe malade et j'en deviens blême !
Aurore fait souffrir mon cœur énamouré,
Aussi... mais tiens, j'y pense... ah mais oui, mais c'est vrai,
(Il se relève).
Suis-je bête Seigneur ! Oui je suis la plus sotte
Nonne de ce royaume ! Ah ! Tête de linotte !
A garder, mon secret ne sera pas trop lourd,
Car on dit ce vieillard aussi muet que sourd !
Ah ça ! merveille des merveilles !
Dieu lui boucha bien les oreilles
Et lui verrouilla le gosier
Comme un très habile éclusier !
Ha ! Plus moyen d'ouvrir l'écluse,
Ni par prière ni par ruse !
Par tous les saints, cela m'amuse !
Mais avec lui je suis trop dur,
Il voudrait nous parler, c'est sûr
Dans le castillan le plus pur...
LE JARDINIER
Je dirais que j'hésite, il faut bien être honnête :
Vous ne me semblez pas tout seul dans votre tête !
CAMILLE
Il sait parler !
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LE JARDINIER
Ma foi, je ne suis pas tribun
Mais je puis discourir comme tout un chacun !
CAMILLE
Mais ce qu'on dit sur vous...
LE JARDINIER
Ce que je veux qu'on dise !
Si je vous narre tout, n'ayez pas la sottise
D'aller me dénoncer ! Nous pouvons nous aider,
Et nos deux objectifs pourraient bien concorder !
J’eus avec ma femme une fille,
Mais las ! j'étais bien indigent !
Comment fonder une famille
Quand on n'a presque pas d'argent ?
Je ne trouvai pas l'horrible courage
De l'abandonner dans les bois,
Et je laissai donc dans le voisinage
Celle que la misère avait changée en poids !
Ce monde ignore la justice !
Imaginez donc mon tourment !
Elle devint vite novice
Dans ce lieu si… charmant !
Et puis le temps passa, je ne fis pas fortune,
Mais j'héritai tantôt d'une somme opportune.
Alors, je fis le sourd, afin qu'on m'embauchât,
Pour faire de mes torts le pénitent rachat !
7
CAMILLE
Comment la reconnaître ?
LE JARDINIER
Eh bien, voici la chose :
Elle portait au front comme une trace rose
En forme de fourchette ou de trident marin
Qui doit se détacher sur son teint ivoirin !
CAMILLE
Mais même quand le jour est brûlant comme un poêle,
Ces chastes femmes-là se cachent sous un voile !
CAMILLE, LE JARDINIER
Celle qui prononce des vœux
Voudrait chanter l'art de Dieu sur la Terre ;
Or, dans les œuvres du Seigneur,
Qu'est-il de plus beau qu'une chevelure ?
LE JARDINIER
Nous gagnerions du temps, pour sûr, en nous aidant,
Si vous vouliez chercher cette tache en trident
En soulevant parfois la si grossière toile
8
Qu’on leur met sur la tête afin d’en faire un voile.
Voilà tout, serons-nous alliés ?
CAMILLE
Pourquoi pas ?
Pour moi, je sais qu'Aurore, au sortir du repas,
Si ce nom définit leur soupe et leur salade,
Vient faire dans ce parc une brève balade.
Alors je vais l'attendre et, par un beau discours,
J'essaierai d'aviver nos anciennes amours !
LE JARDINIER
Bon courage, en ce cas, que le ciel vous soutienne !
Il sort côté cour.
CAMILLE
Qu'il fasse qu'elle écoute et qu'elle se souvienne !
CAMILLE
Une sœur vient d'arriver,
Ah ! cela ne peut qu'être elle,
J’ai dû mille fois rêver
De cette scène irréelle !
Il s’approche.
Bonjour ma sœur !
9
SŒUR SOLEDAD
Bonjour !
SŒUR SOLEDAD
A mon corps tout entier seriez-vous allergique ?
CAMILLE
Allergique à.… mais non, non, pas du tout, ma foi !
SŒUR SOLEDAD
Mon Dieu !
CAMILLE
Je sais, je sais, acceptez mes excuses !
J'aurais utilisé cent recours, mille ruses
Pour vous apercevoir :
Le contrôle fiscal, le feu, la dynamite...
Vous devez bien savoir
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Que pour vous mon cœur bat sans aucune limite !
Sans aucun compromis !
A sa loi je suis tout soumis !
Que le silence se fasse !
Qu’à l’écumeuse surface
La vague ne claque plus,
Que l'orage se retire,
Que les vents et tous les flux,
Se taisant, m'entendent dire :
Je vous aime !
SŒUR SOLEDAD
Ah mon Dieu,
Cette phrase en ce lieu !
CAMILLE
Pour vous je voguerai jusqu'aux confins du monde,
Et vous rapporterai les trésors de Golconde !
SŒUR SOLEDAD
Allez-y !
CAMILLE
C'était plus un discours imagé...
Loin de mon Aragon j'ai très peu voyagé...
SŒUR SOLEDAD
Partez !
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CAMILLE
Jamais, jamais !
SŒUR SOLEDAD
Sinon je vous dénonce !
CAMILLE taquin.
Qui veut vraiment tirer se passe de semonce...
SŒUR SOLEDAD
Si j'avais un fusil, j'aurais déjà tiré !
CAMILLE
Au risque de me voir mort ou... défiguré ?
SŒUR SOLEDAD
Au risque de brûler dans l’ardente géhenne !
CAMILLE
Ignorez-vous qu'Amour est compagnon de Haine ?
SŒUR SOLEDAD
Ignorez-vous que « sœur » fait rime avec « pudeur » ?
CAMILLE
Mais la rime est plus riche avec le mot : douceur...
CAMILLE SŒUR SOLEDAD
Par le ciel, il me semble Par le ciel, il me semble
Qu’elle rougit et tremble ! Que je rougis et tremble !
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Mon baratin lui fait On dirait qu'il me fait
Quelque troublant effet, Quelque troublant effet,
Mieux je crois, qu'un baptême ! Presque un nouveau baptême !
Elle sait qu'elle m'aime ! Se peut-il... que je l'aime ?
SŒUR SOLEDAD
Sentiment de Satan,
Sors de mon cœur, va-t’en !
CAMILLE
La voici qui rechigne
Et qui prie et se signe !
Il est temps de lui faire un amoureux sermon :
Mon enfant, tout amour ne vient pas du démon,
Comme pensent certains, le cœur plein d'innocence !
Il se trouve qu'il est de très divine essence !
Il permet de toucher la céleste beauté,
Dante l’a bien écrit (on me l'a rapporté).
SŒUR SOLEDAD
Oh, Dante ?
CAMILLE
Et Platon, même ! Enfin, d’autres grands hommes,
Qui sont bien plus savants que nous deux ne le sommes !
Je veux vous enlever !
SŒUR SOLEDAD
Ciel !
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CAMILLE
Des amis à moi
Attendent au-dehors, tout prêts...
SŒUR SOLEDAD
Tout prêts à quoi ?
CAMILLE
A nous faire sortir !
SŒUR SOLEDAD
Sortir ? Étrange rêve !
CAMILLE
Mais vous ne rêvez pas, mon cœur, je vous enlève !
SŒUR SOLEDAD
Maintenant ?
CAMILLE
Pas encor, si vous voulez, ce soir...
SŒUR SOLEDAD
Je le veux !
CAMILLE
Dans ce cas, de ce pas je vais voir,
Par-dessus le grand mur mon bataillon complice !
Je reviendrai vers vous dès le moment propice.
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Oh, prenez cet anneau, ce modeste présent.
CAMILLE
J'ai pu le racheter à notre poissonnière :
Elle est veuve depuis la semaine dernière.
Il sort.
SŒUR SOLEDAD
Que s'est-il donc passé ?
Quelle étrange entrevue !
Je l'ai même embrassé !
Oh je suis éperdue...
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Des bruits dont je m'étonne,
Un oiseau de printemps
Y siffle un chant d'automne...
SOEUR SOLEDAD
Aurore, vous voici ! Je dois vous raconter
Ce qui vient d’arriver ! Venez donc m'écouter !
AURORE
Ah bon, si vous devez... contez, je vous écoute !
SOEUR SOLEDAD
Mais vous me traiterez de menteuse, sans doute !
AURORE
Mais non !
SOEUR SOLEDAD
Mais si !
AURORE
Mais non !
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SOEUR SOLEDAD
Si !
AURORE
Non, je le promets,
Parlez ou bien cela ne finira jamais !
SŒUR SOLEDAD
Un homme est en ces lieux, vêtu comme une nonne...
AURORE
Je vois que vous mentez, ma sœur, mieux que personne !
SOEUR SOLEDAD
Votre promesse !
AURORE
Eh quoi, c'était pour m'amuser,
Poursuivez donc.
SŒUR SOLEDAD
Il m'aime, il m'a fait un baiser...
AURORE
Cela fera joli pour aller à confesse !
SŒUR SOLEDAD
Je m'enfuis avec lui.
AURORE
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Mais vos parents ? L'abbesse ?
SŒUR SOLEDAD
Je n'ai pas de parents, l'abbesse ne m'est rien,
A présent mon destin s'éloignera du sien !
AURORE
Mais comment ferez-vous pour votre subsistance ?
SOEUR SOLEDAD
J'ai vu qu'il était riche à sa noble prestance !
AURORE
Mais comment donc est-il, chère sœur Soledad ?
SŒUR SOLEDAD
Très sage, il a dompté plus de mers que Sinbad,
Dépassant du pays les marches limitrophes,
Il a tout vu, tout fait, lu tous les philosophes...
Platon, même, et puis Dante...
AURORE
Oh, le gendre idéal !
SŒUR SOLEDAD
Oui-da. Je pars.
Elle sort côté jardin.
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Très bien.
SCENE 6 : AURORE
Je regrette l'orgueil
Qui m'a fait malheureuse !
Trop tard ! Je suis en deuil
De ma vie amoureuse !
Si je pouvais revoir
Cet homme que j'adore...
Mais fi du vain espoir,
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Qui brûle et me dévore...
AURORE
J'ai compris que l'amour
Nous dégageait la voie
Chaque instant, nuit et jour
Vers la plus pure joie !
L’ABBESSE
Aurore ! eh bien, je viens d’entendre votre chant !
Je ne vous savais pas cet étonnant penchant…
AURORE affolée.
Laissez-moi vous parler, mère, que je m’explique…
L’ABBESSE
Inutile ! Jamais une voix catholique
N’avait en ma présence articulé de chant
Qui fût aussi…
AURORE
Malheur !
L’ABBESSE
Qui fût aussi touchant !
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Vous chantez le Seigneur et l’amour qu’Il inspire,
Avec tant de ferveur !
AURORE à elle-même.
Oh ! Je craignais le pire !
L’ABBESSE
D’où cet art vous vient-il ?
AURORE
Mais de vous écouter !
Vos sermons sont si beaux, je ne fais qu’imiter…
L’ABBESSE
Elle m’imite ! Elle m’imite !
A mon bonheur, nulle limite !
Oui, quel métier délicieux
De mener les âmes aux cieux !
Moi qui vous soupçonnais rétive
Et du siècle encore captive,
Je vous découvre un cœur pieux,
C’est bien un moment précieux,
Qui vient couronner ma carrière !
Je vais remercier Dieu par une humble prière !
Elle sort.
SCENE 8 : AURORE
AURORE
Priez le Fils, le Père et l’Esprit saint, les trois !
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Priez, priez, priez ! J’en ai besoin, je crois !
Ici, je n’ai subi ni blâmes ni sévices
Mais ma place n’est pas, chaque jour, aux offices !
J’aurais dû réfléchir… C’est trop tard, maintenant :
Si je rendais ce voile auxquels tous tiennent tant,
On me ferait passer pour perverse ou pour folle,
Afin de me guérir de mon esprit frivole ;
Et l’abbesse entrerait sans nul doute en fureur !
Je vais devoir porter le poids de mon erreur
Jusqu’à ce qu’un beau jour, de vivre je refuse,
Et rende une âme triste à Dieu, qu’Il m’en excuse !
CAMILLE entrant.
Ah, ma bande dehors a pu tout arranger,
Nous partirons ce soir, ce sera sans danger,
Nous passerons ce mur, montés sur une chaise,
Et puis nous filerons, vous voyez, à l’anglaise !
AURORE
Vous êtes… ?
CAMILLE
Mais enfin, vous moquez-vous de moi ?
AURORE
Non.
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CAMILLE
Mon déguisement cause son désarroi. Il ôte son voile.
Et là ?
AURORE
Mon Dieu, Camille ! Elle le gifle.
CAMILLE
Ah ! Ça c’est une gifle !
J’en ai le nez qui saigne et l’oreille qui siffle !
Tout à l’heure, pourtant, vous m’aviez pardonné !
AURORE
Vous rêvez ! Je voudrais que vous fussiez damné !
CAMILLE
Vous ne m’aimez donc pas ?
AURORE
Je suis votre ennemie,
Je n’oublierai jamais votre ancienne infâmie !
CAMILLE
Tout à l’heure, pourtant…
AURORE
Taisez-vous, s’il vous plaît,
Je ne vous ai pas vu depuis un an complet !
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CAMILLE
Vous vous moquez… Je pars, mais rendez-moi ma bague.
AURORE
Une bague ? Allons bon, voyez comme il divague !
On ne peut en porter sous cet austère toit !
J’y songe… Soledad à l’instant à son doigt
Portait un bel anneau, brillant comme les astres.
CAMILLE
Il faut la retrouver ! Elle vaut cent piastres !
Mais donc, vous voulez dire… Oh, je comprends aussi !
Le voile, l’éventail…
Il éclate de rire.
CAMILLE la rattrapant.
Restez ici !
Que le silence se fasse !
Qu’à l’écumeuse surface,
La vague ne claque plus,
Que l’orage se retire,
Que les vents et tous les flux
Se taisant, m’entendent dire :
Je vous aime !
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AURORE
Menteur !
CAMILLE
Allons, pour une erreur,
Pour un regard coupable,
Vous m’envoyez au diable !
AURORE
Un regard ? Une main !
CAMILLE
Certes, mais c’est humain !
Pardonnez-moi, ma douce !
AURORE
Tout en vous me repousse !
CAMILLE
Le pensez-vous vraiment ?
AURORE
Presque certainement !
CAMILLE
Cela ne veut rien dire !
Mais bon, je me retire…
Il fait mine de partir.
25
AURORE à elle-même.
Il part, Seigneur, il part,
Sans m’adresser un seul regard !
Il part, ce matamore,
Que contre moi mon cœur adore !
Et puis… je perds l’espoir
De quitter cet endroit ce soir !
Attendez !
CAMILLE
Que j’attende ?
AURORE
Vous avez parlé d’une bande ?
CAMILLE
Oui, des amis à moi
Qui voulaient nous aider. Pourquoi ?
AURORE
Je viens.
CAMILLE
Mais votre amie ?
Elle a ma bague, elle est jolie !
AURORE
Oubliez-la !
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CAMILLE
C’est dur !
AURORE l’embrassant.
C’est aisé maintenant…
CAMILLE
Pour sûr !
AURORE, CAMILLE
A ce soir, dans ce cas.
Elle sort côté jardin.
CAMILLE
Que la femme est volage !
C’est une plume au vent, comme prétend l’adage.
[Variante : Voilà quel est mon charme ;
Mille fois plus puissants que la plus puissante arme !]
Qu’importe, laissons ça, j’obtiens enfin le prix
Des risques encourus, des efforts entrepris !
Je mérite, je crois ce bonheur qui m’arrive,
J’ai quitté la tempête et regagne la rive !
Enfin j’ai retrouvé
La femme que j’adore
J’ai tant de fois rêvé
D’un jour revoir Aurore !
27
Aurore ! Ah ! Doux prénom
Qui m’ensorcelle encore
Malgré son abandon…
Il sort côté jardin.
SCENE 11 : SOLEDAD
SOLEDAD
Je ne m’appelle pas Aurore…
Mon Dieu, je vais m’évanouir !
Je pense qu’il en aime une autre,
Il prévoyait de me trahir !
Ce chien jouait au bon apôtre !
Seigneur ! Armez mon bras
Pour la sainte vengeance !
Traître, tu recevras
Ta juste récompense !
Elle jette la bague par terre.
SOLEDAD
Ça ! Je n’attendrai pas le jugement dernier !
Et… mais… mais… qui s’avance ? Oh, tiens, le jardinier !
Tant mieux ! Ce n’est pas lui qui courra chez l’abbesse
Pour lui faire un rapport de ce que je confesse !
Vieillard sourd et muet, tu ne pourras juger
Les méfaits par lesquels j’entends bien me venger !
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Je vais voir notre mère et, feignant d’être un ange,
Je lui dirai tout ça comme cela m’arrange !
Oui ! je vais de ce pas dénoncer les amants,
Afin qu’ils soient punis pour tous leurs errements !
LE JARDINIER
Par les saints ! Je n’y comprends goutte !
J’ignore d’où vient cette sœur
Qui me prend pour son confesseur !
Elle est un peu folle sans doute !
Et dans cet établissement
Où l’on ne fait guère la fête,
Perdre la raison et la tête
Peut se produire fréquemment !
Qui du trouble ne serait l’hôte,
S’il restait ainsi confiné ?
Je crois qu’on m’a contaminé,
Je parle tout seul à voix haute !
Elle va tout faire échouer,
Je la plains, cette pauvre fille,
Mais j’ai promis d’aider Camille,
Mon vieux, c’est à toi de jouer !
Je dois tout arranger. Quelqu’un vient, qui donc est-ce ?
Mais c’est elle à nouveau ! Seigneur ! Avec l’abbesse !
29
SOLEDAD
Ma mère, écoutez-moi ! S’il vous plaît ! S’il vous plaît !
L’ABBESSE
Mais oui, je vous écoute… Oh tiens, quel beau reflet !
Elle ramasse la bague.
Un anneau tout en or ! Le croyez-vous, ma fille ?
SOLEDAD
Justement…
L’ABBESSE
Qu’il est beau ! Regardez comme il brille !
SOLEDAD
Je voulais donc vous dire…
L’ABBESSE
Il vaut mieux, je crois bien,
Que je garde avec moi ce trésor.
SOLEDAD
C’est le mien !
L’ABBESSE
Que me dites-vous là ?
SOLEDAD
Je dis que cette bague…
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L’ABBESSE
Oui, je vous comprends bien, je crois que je divague,
Cet or n’est pas pour moi, ni pour vous, mais pour Dieu !
« Redde dei deo », comme écrivaient Matthieu,
Marc et Luc.
SOLEDAD
Ecoutez !
L’ABBESSE s’approchant du jardinier.
Oh ! Je sais comment faire !
SOLEDAD pleine d’espoir.
Vous voulez me le rendre ?
L’ABBESSE
Eh bien non, je préfère
Le donner à quelqu’un qui le mérite bien,
Puisqu’il travaille ici depuis des jours pour rien !
Venez donc, mon ami, donnez votre main gauche !
Vous étiez bénévole, eh bien, je vous embauche !
Et vous paie à l’instant tous vos mois de retard !
Quelle main vous avez… Une main de hussard !
SOLEDAD
Ma mère…
L’ABBESSE
Oh mais partez, partez, jeune importune,
Allez donc méditer les choix de la Fortune !
31
Que l’homme est vain, toujours il croit
Que durera sa fortune !
Mais celle-ci, croît et décroît,
Comme la changeante lune !
Un jour on rit, l’autre on gît, mort,
Voilà le sort imparable !
Qui le conteste, a vraiment tort :
Dieu seul est inaltérable !
Soledad sort, résignée mais fâchée, côté jardin.
32
SCENE 16 : LE JARDINIER
LE JARDINIER
Mon Dieu, Mon Dieu, prenez pitié,
Sauvez-moi de ces folles,
Qui ne le sont pas qu’à moitié !
Mon Dieu, gardez Vos auréoles,
Ce ne sera pas dans ce lieu
Que Vous verrez des saintes !
Ici l’on ne vénère Dieu
Qu’en dévotions feintes !
La tâche est bien rude Seigneur,
Je dois sauver Camille,
Conserver intact mon honneur
Et retrouver ma fille !
Oui mais auparavant, quel que soit le danger,
Je vais prendre le temps de boire et de manger.
Il sort.
FIN DE L’ACTE I
33
ACTE II
Le jardin vers dix-neuf heures, peu avant la venue du soir.
34
Au cours des nombreux patenôtres,
En rythme avec les autres,
Ni lors du salve regina
Que le chœur entonna !
Non pas que je sois hérétique,
Mais en fait de cantique,
Je ne connais que pour de bon,
Celui de Salomon,
Où l'on n'est pas sainte nitouche,
Où l'on dit : « donne-moi des baisers de ta bouche ! »
Oh mais regardez-le qui s’agite là-bas !
Mais il m’appelle en fait, ne le dirait-on pas ?
LE JARDINIER
Enfin, vous m’avez vu !
CAMILLE
J’ai compris votre signe !
LE JARDINIER
Je dois vous dire…
CAMILLE
Ah non, moi d’abord, j’en trépigne !
Voilà, j’ai dû subir comme une illusion,
Entre deux sœurs j’ai fait une confusion !
35
LE JARDINIER
Je le sais, je le sais !
CAMILLE déçu
Vous ignorez le pire !
C’est un drame ! Un vrai drame, attendez, je respire :
(D’une traite) J’ai fait don d’une bague à la mauvaise sœur !
Un anneau dont j’étais depuis peu possesseur.
Je partirai bientôt, hélas, sans cette bague
Qui vaut pour moi, Monsieur, tout le trésor de Prague !
Quel malheur, quel malheur… Tant pis, il faut partir !
LE JARDINIER
Ecoutez-moi bon sang ! je veux vous avertir
La sœur que vous voulez laisser au monastère
Vous écoutait ! Jetant sa belle bague à terre,
Elle a juré son Dieu que… mais… que faites-vous ?
LE JARDINIER
Relevez-vous, allez, un grand danger vous guette !
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Que je cherche et me baisse ! Il saurait que l’abbesse
Fi du fer et fi du silex, M’a passé sa bague à l’index !
Oui, seul l’or m’intéresse ! Mais voyez sa détresse !
Que j'aime l'or, du gros lingot Elle l'a fait sourd comme un pot
À la moindre pépite ! La soif de l'or maudite !
Serait-elle près de ce plant Ce métal jaune étincelant
Ou sous ce long concombre ? Rend notre âme bien sombre !
Là-bas près du petit verger Il ne pense qu'à la chercher
Ou sous une tomate ? Comme un simple automate !
LE JARDINIER
Le voici qui se tance !
(Il le relève par les épaules et le tient fermement).
Dites, le front des sœurs avez-vous regardé
Comme je vous l'avais, ce matin, demandé ?
CAMILLE embarrassé.
Il est certains travaux que parfois l'on oublie...
LE JARDINIER
Vous faire confiance était pure folie !
CAMILLE
37
Écoutez, mon ami, je demande pardon !
LE JARDINIER
Et de la farce encor je deviens le dindon !
Il soupire et se prend la tête entre les mains.
Je vous préviens quand même : une sœur…
38
L’amour et la tendresse !
Oui, la douceur du miel
Et non l’aigreur du fiel
Guérira sa blessure,
J’en suis bel et bien sûre,
L’empêchant de souffrir !
Cet amour, pour l’offrir,
Il faut qu’on se dévoue…
Et si quelqu’un échoue
Qu’un autre vienne après !
Il a de vilains traits
Mais qu’importe ! Qu’importe !
Pour lui je serai forte !
S’éloignant un peu du puits après lui avoir finalement caressé le visage.
Quel sublime moment de chaste sainteté !
J’espère qu’il l’aura vraiment réconforté !
Elle commence à partir puis se ravise et le saisit par la manche.
Attendez un instant ! Avant que je n’oublie,
Réparez pour ce soir sans faute la poulie.
Il la regarde sans parler.
Je vais vous expliquer du mieux que je le puis :
Elle désigne ensuite du doigt chaque élément du puits, et en imite le
fonctionnement avec des gestes à la De Funès (cf. Le Corniaud, réparation de la
Cadillac).
Par-dessus le trou de ce puits
Se perche une arche équilibriste,
Qui se tient ferme et qui résiste
Quand on fait descendre le sceau
Jusqu’au fond du trou gorgé d’eau !
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Mais l’arche qui jamais ne plie
A besoin de cette poulie,
Un bout de corde ni trop court
Ni trop long en effet y court.
Saisissez tournevis et pince
Et réparez tout ce qui grince,
Resserrez les boulons, les vis…
Allez, et bon travail mon fils !
Très satisfaite, elle sort.
SCENE 5 : LE JARDINIER
LE JARDINIER
Il regarde en direction de l’abbesse.
Ah ça par mes aïeux, mais quelle pantomime !
Le démon théâtral la possède et l’anime !
Il tourne autour du puits.
Bon, mais ce n’est pas tout, je suis embarrassé,
Je sais que je serai sans nul recours chassé,
Si ce puits ne remarche avant que la nuit tombe,
Mais d’un autre côté, je connais une bombe
Sur le point d’éclater ! Un énorme explosif !
Je ne puis rester là, sans rien faire, passif,
Si ce terrible engin, nul ne le désamorce,
Il sautera bientôt, soufflant tout avec force !
Ah ! quelle horreur, que de choisir,
Quelle gêne et quel déplaisir !
Quoi que l’on fasse, on mécontente,
L’indécision me tourmente !
40
Ou bien je laisse tout en plan,
Pour arrêter dans leur élan
Ces deux amants que l’on menace,
Ou bien je conserve ma place
Et je garde ma mission !
J’ai l’âme en ébullition,
Ah ! quel insoluble problème,
Quel épouvantable dilemme !
Ma fille ou bien cet inconnu,
Mon sang ou le premier venu ?
Il faut bien que je me décide,
Que je reste calme et lucide !
Mais en fait, j'ai l’esprit dans un état piteux !
Je vais choisir ! (L’ABBESSE entre, tirée par SŒUR SOLEDAD) Trop tard,
les voici toutes deux !
L’ABBESSE
Entendu, je vous suis, ne tirez pas ma fille !
Si je tombe, je peux me casser la cheville !
(Au jardinier).
Il n’avance pas trop, ce puits, bon jardinier !
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Qu’elle peut m’ennuyer !
L’ABBESSE
Qui donc est-ce qui braille ?!
SŒUR SOLEDAD
Ses amis, qui devaient m’emme… les emmener.
L’ABBESSE
Ma fille vous devez vite me pardonner,
Je vous ai crue un peu… Un peu folle, à vrai dire !
SŒUR SOLEDAD
Je pardonne sans peine un si bénin martyre !
J’espère qu’à présent, mère, vous sévirez !
L’ABBESSE
Ah ça va je vais sévir ! Ils seront sidérés
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De me voir éventer leur ruse si mauvaise !
Dies irae, dies irae ! Passez-moi cette chaise !
Sœur Soledad prend une chaise et la place contre le mur. L’Abbesse y monte
périlleusement.
SŒUR SOLEDAD
Et ne fléchissez pas !
L’ABBESSE
Oh non, comptez sur moi !
Je vais tous les plonger dans un grand désarroi.
Elle se retourne et passe la tête par la fenêtre.
L’ABBESSE SŒUR SOLEDAD LES COMPLICES
Eh vous ! Que le ciel vous O joie ! O joie ! O joie ! O joie! Nous sommes faits, comme une
foudroie ! Ah Dieu, mais c’est le Paradis ! proie !
Je vous vois et je vous maudis, Ah Dieu, quel merveilleux délice ! On nous avait bien avertis
Je vous promets un dur supplice, Ah quelle jubilation ! Qu’elle était pleine de malice !
Une stricte punition ! Suis-je encore bien sur la Terre Il fallait faire attention,
C’est un endroit très pur, Et non dans les cieux purs, plutôt ? Nous aurions mieux fait de nous
austère, Oh ! Rien ne pourrait plus me taire,
Et si je descends de là-haut, plaire ! De ne pas prononcer un mot !
Vous allez subir ma colère ! Non, non, rien jamais n’égala Qu’allions-nous dans cette galère ?
Que faites-vous encore là ? Cet instant ! Je fus patiente, En-même temps, regardez-la,
Filez-donc, vermine grouillante ! Et j’en reçois enfin le prix ! Elle n’est pas terrifiante !
Filez, filez donc, malappris ! Oui mais au lieu d’une dragonne Allons, mère, cessez ces cris !
Filez, filez, je vous l’ordonne ! C’est un lapin inoffensif ! Vous ne faites peur à personne !
Aucun ne me semble craintif ! Ah ! Seigneur ! Elle est dépassée ! Cessez ce discours excessif !
Je préviens la maréchaussée, C’est beaucoup mieux, bien Dites donc elle est agacée !
Vous recevrez un châtiment ! véhément ! Eclipsons-nous, finalement !
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SCENE 8 : L’ABBESSE, SŒUR SOLEDAD, LE JARDINIER
L’ABBESSE gémissant.
Mais si, mais si ! J’ai fait mon temps !
L’ABBESSE
Comment ?!
SŒUR SOLEDAD
Je les entends !
Elle rejoint l’abbesse derrière l’arbre.
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Aurore et Camille portant une chaise, entrent, le jardinier fait des signes
désespérés à Camille qui, ne comprenant pas, le salue de la main et rapproche
une chaise du mur sans plus le regarder. Il regarde la chaise laissée par
l’abbesse et sœur Soledad, sans comprendre, puis la remplace par la sienne.
AURORE
Oui, c’est l’instant suprême !
Tout pourrait échouer… Mon angoisse est extrême !
Dans la poitrine j’ai la palpitation
Qui précède toujours la plus vive action !
Je n’y crois presque pas, vous que je sais si lâche
Et rétif à la tâche,
Vous risquez la prison pour venir m’y chercher !
AURORE
Je vous aime à nouveau plus encor que naguère,
Car je sais quelle guerre
S’est déroulée en vous, la peur contre le cœur !
CAMILLE idem.
Grâce à Dieu, le cœur fut vainqueur !
AURORE
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Dans cette abbaye où la vie
Ne me faisait pas grande envie,
Oh ! je ne vous attendais plus !
Mon cœur, mon esprit, résolus,
N’osaient espérer que la tombe !
Je me disais : « Vite, succombe,
Cela guérira ton tourment ! »
Mais vous dans cet… accoutrement le désignant.
Si stupéfiant de nonnette,
Qui vous va bien, pour être honnête,
Vous venez, voulant m’enlever ;
Et je me reprends à rêver
D’une terre où la joie existe !
De vos fautes la longue liste
Part avec le vent de l’été !
J’ai bu l’eau du fleuve Léthé ;
Il plaît au Ciel que je connaisse
Comme une nouvelle jeunesse !
Et vous…
CAMILLE la coupant.
Moins fort, pitié, ne les ameutez pas !
AURORE vexée.
C’est charmant…
CAMILLE
Appelons nos amis. (Se tournant vers le mur.) Vous, là-bas !
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AURORE
Ils ne répondent pas !
CAMILLE
Vous croyez ? C’est étrange…
CAMILLE, AURORE
Mon Dieu !
L’ABBESSE
Je vous dérange ?
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CAMILLE
Oh mère, ayez pitié ;
Non je ne suis pas nonne,
Mais ma cause est très bonne,
Je vous l'expose sans détour,
J'ai fait tout cela par amour :…
L’ABBESSE l’interrompant.
C’est assez, rangez donc votre mauvaise lyre !
Et cessez de chanter, vous me faites bien rire !
Pensez-vous que vos mots vont pouvoir m’attendrir ?
CAMILLE à AURORE.
C’est un échec… Je crois qu’il nous faudra courir.
Il la prend par la main et tente de l’entraîner en coulisses, mais Aurore résiste.
AURORE
Ecoutez-moi, ma mère,
Mon engagement fut, hélas, bien éphémère ;
Cet état me déplaît ;
J’ai cru que le Seigneur près de Lui m’appelait,
Je me suis fourvoyée…
Ne vaut-il donc pas mieux que je sois renvoyée ?
Je servirai bien mal,
Si je ne me fais pas au cadre monacal,
Si je vis un supplice !
Suis-je quelque soldat forcé d’être en service ?
J’ai le droit de partir !
Cet état me déplaît, mère, j’en veux sortir !
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CAMILLE à AURORE
Bien envoyé, ma douce !
L’ABBESSE
Ma fille, votre orgueil me peine et me courrouce !
CAMILLE
N’a-t-elle pas raison ?
L’ABBESSE
Raison ? Moi je n’entends que de la trahison !
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moins !
CAMILLE
Oh non ! Je perds la manche et ma maîtresse carte !
L’ABBESSE
Eh oui !
SŒUR AURORE
Non !
SŒUR SOLEDAD
Na !
L’ABBESSE à CAMILLE.
Restez !
CAMILLE
Voyez-la jouer les oppresseurs,
Je n’ai pas peur ! (Il fait mine de partir).
SŒUR SOLEDAD
A moi mes sœurs !
Mes sœurs ! Je vous appelle
Car nous tenons une rebelle !
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Quittez les quatre murs
De vos appartements obscurs,
Ou bien le réfectoire !
A Camille.
Vous n’avez pas d’échappatoire !
Des pas résonnent.
CAMILLE
Je suis dans de beaux draps !
AURORE
Et moi donc ?
SŒUR SOLEDAD
Faits comme des rats !
SCENE 10 : CAMILLE, AURORE, L’ABBESSE, SŒUR SOLEDAD, LES
SŒURS, LE JARDINIER
LES SŒURS
Aurore est avec lui ?!
AURORE
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Pour mon malheur éternel, oui !
UNE SŒUR
Vous dites qu’il a pu sous l’habit d’une nonne,
Nous suivre tout le temps… Par la sainte madone !
AURORE
Comme si ça pouvait compter
Que vous me soyez infidèle,
Bientôt, dans une citadelle
On vous placera quelques mois,
Quant à moi-même je le crois,
On me mettra sous bonne garde,
N’est-ce pas ?
L’ABBESSE
Certes, pleurnicharde !
AURORE
S’il nous faut garder pour longtemps
Un souvenir de ces instants,
Faisons qu’il soit très digne et grave,
Qu’en nous à jamais il se grave,
Faisons qu’il soit heureux et doux,
Allons Camille, embrassons-nous.
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LES SŒURS, L’ABBESSE, SŒUR SOLEDAD
Horreur ! Oh par Sainte Marie,
Que jamais en vain l’on ne prie,
Ils s’embrassent impunément !
Vite ! interrompons ce moment !
Elles s’immiscent entrent les deux amants.
LE JARDINIER
Tout cela va très mal finir,
Tant pis, je dois intervenir !
Il se rapproche du groupe.
L’ABBESSE se retournant.
Oh tiens, il a dû réparer la poulie.
LE JARDINIER
Je dois me rattraper… Aux sœurs. L’histoire est incroyable,
Que je vais vous conter : le ciel me fit un don !
« Mieux vaut tard que jamais », comme dit le dicton !
Respectant sans faillir celle qui tient la crosse, (Il montre l’abbesse).
Je réparais le puits, sous un soleil féroce,
Mais, me piquant le doigt sur un clou bien pointu,
Je me sentis très abattu !
A ce moment, je vis, les pieds plantés dans l’herbe,
Un ange, revêtu d’une robe superbe.
LE JARDINIER
Il plaça ses index dans mes pauvres esgourdes,
Et j’entendis alors par ces oreilles sourdes ;
Me crachant dans la bouche, il me dit : « Ephphatha »,
Et ma gorge à l’instant bien mieux se comporta !
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Ephphatha ! Par le ciel ! La langue araméenne
L’a guéri de son mal, sans retard et sans peine !
LE JARDINIER
Puis il me fit l’honneur d’encore me parler,
« Aurore, affirma-t-il, doit pouvoir s’en aller ! »
L’ABBESSE à Aurore
Les ordres du Seigneur ne sont pas discutés
Entre ces murs pieux ; enfant, vous nous quittez !
SŒUR SOLEDAD
Comment donc, elle part, cette dévergondée !
SŒUR SOLEDAD
Je ne me calme pas ! Mon courroux est si grand !
Mais comment pouvez-vous… ? Son tort est si flagrant !
J’enrage ! Elle s’en va, sans même être punie !
J’enrage, elle s’en va ! Quelle horrible avanie !
Elle jette sa coiffe, révélant la tache en forme de trident.
L’ABBESSE
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Quelle vilaine enfant !
CAMILLE, LE JARDINIER
C’est la tache en trident !
LE JARDINIER à l’abbesse
Attendez un instant !
En ce moment exact, l’ange parle et m’ordonne
D’exiger sans faiblir qu’on laisse cette nonne.
C’est l’ordre qu’il me donne, et qui peut discuter
Ce qu’au Ciel Tout-Puissant il a plu d’édicter ?
L’ABBESSE
Oui, ce n’est pas à nous de concevoir des doutes !
Puisqu’il en est ainsi, partez… Rentrez, vous toutes !
LE JARDINIER
Inconnu, pas vraiment, car je suis votre père !
SŒUR SOLEDAD
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Comment ?!
LE JARDINIER
Mais… en ayant épousé votre mère !
Silence.
J’ai contrefait le sourd pour me faire employer
(D’ailleurs on a tout fait pour ne pas me payer !)
Et je viens vous sauver. Craignant une débâcle
De notre ami Il montre Camille.
CAMILLE
Pardon !
LE JARDINIER
J’ai… conçu ce miracle !
SŒUR SOLEDAD
Tout n’était qu’imposture ? Oh quel étonnement !
Nul ange n’a pas parlé par votre truchement ?
LE JARDINIER
Qui sait comment le Ciel parmi nous intercède ?
AURORE
Celui qui s’aide soi reçoit souvent son aide !
SŒUR SOLEDAD
Gouffre théologique !
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Acceptez ce présent,
Vous me chagrinieriez fort en le refusant !
Prenez ! Puis il faudra changer votre toilette,
Ce voile deviendra plutôt une voilette !
CAMILLE
Ma bague, la voilà !
CAMILLE
Ma bague…
AURORE
Elle est bien mieux à ce doigt, n’est-ce pas ?
LE JARDINIER
Nous pouvons dès l’instant repartir pour la ville
Où je deviendrai vieux l’âme pure et tranquille !
SŒUR SOLEDAD
Oh père… Mais enfin, il me faut refuser.
SŒUR SOLEDAD
S’il vous plaît, vous voudrez m’excuser.
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AURORE
Pourquoi resteriez-vous dans ce lieu sombre et triste ?
SŒUR SOLEDAD
Mais lumineux de Dieu… Je fus sotte, égoïste,
Et soudain je comprends que le plus grand bonheur
Ne peut être trouvé qu’en priant le Seigneur.
A son père.
Mais vous viendrez parfois me faire une visite !
LE JARDINIER
Tout cela pour ceci ! Je ne sais pas, j’hésite…
SŒUR SOLEDAD
Mais ce n’est pas à vous d’hésiter, c’est à moi !
Je me laisse guider par l’ardeur de ma foi.
Vous, prenez-la. Elle la tend à Aurore.
AURORE
Mais non !
CAMILLE
Mais si !
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LE JARDINIER
Je me sens un peu bête…
CAMILLE au jardinier.
Allons, c’est sans espoir,
Nous attendons dehors.
LE JARDINIER
Je suis un peu perdu je crois,
Mais je connais vos droits…
Si vous désirez rester nonne,
C’est que le ciel l’ordonne !
Alors je ne m’oppose à rien,
Votre choix est le mien.
Il est grand temps que je vous laisse,
Oh Dieu que cet instant me tourmente et me blesse !
Il étreint sœur Soledad.
A bientôt !
SŒUR SOLEDAD
Au revoir !
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SCENE 12 : SŒUR SOLEDAD
J’étais vraiment très malheureuse
Du temps que j’étais amoureuse,
Mais je ne souffre plus de rien,
J’ai le cœur libre, aérien ;
A nul désir je ne m’accroche,
Et du ciel pur je me rapproche !
L’amour n’est qu’un triste plaisir,
J’accepte de m’en dessaisir
Pour la seule et céleste joie !
Oui, j’ai trouvé ma voie !
Rideau.
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EPILOGUE : LES MARINS, AURORE, CAMILLE
UN MARIN
C’était bien, n’est-ce pas ?
UN DEUXIEME MARIN
Peut-être un peu confus,
UN TROISIEME
Vous fûtes courageuse !
AURORE
Oh pour sûr, je le fus !
LE DEUXIEME MARIN
Mais je n’ai pas compris certains points de l’histoire…
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AURORE
Je vais tout répéter
UN MARIN
Mais tiens, la bague, au fait, n’est pas à votre doigt…
AURORE
Tout ce qu’entend Camille, apprenez qu’il le croit…
La bague était en plomb, en très mauvais plomb, même…
Il en devint malade… Il est sot, mais il m’aime !
UN MARIN
Ce Camille ! A part ça, se comporte-t-il bien ?
AURORE
Vous ne regardiez pas encor chez la voisine ?
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CAMILLE
Oh non… non pas du tout !
Les marins se ravisent et reviennent en file, chacun laissant une pièce ou deux
sur la table.
LES MARINS, AURORE, CAMILLE
Après une si belle histoire
Il faut un bon pourboire !
N’hésitons (tez) pas à débourser
Pour la (me) récompenser !
Oui payons (yez) cette narratrice
Sans la moindre avarice,
L’argent que nous donnons à l’art,
Dieu le rendra plus tard !
Bis.
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