International
DU FRANC CFA À L’ÉCO
EN AFRIQUE DE L’OUEST
Kako NUBUKPO
L’histoire du franc CFA reflète la complexité des relations de
la France avec ses anciennes colonies africaines. Le projet de
constitution d’une monnaie unique pour l’Afrique de l’Ouest,
dont plusieurs pays ont une autre tradition économique, sou-
lève de nombreuses questions. Plusieurs scénarios se pré-
sentent, pour lesquels il importe que les pays acquièrent une
vraie souveraineté monétaire.
L a zone franc, depuis ses origines, est marquée par une grande variété
de situations, notamment des sorties et des entrées, et une évolution
progressive des paradigmes qui constituent sa marque de fabrique1. Elle
est également consubstantielle au franc CFA2, dont l’histoire rappelle la
violence de la monnaie, de toute monnaie. Il fut en effet imposé aux
Africains dans le cadre de la colonisation française. Il est le produit de
la création de la Banque du Sénégal en 1855, créée grâce aux ressources
versées par la métropole française aux esclavagistes en guise de répara-
tions à la suite de l’abolition de l’esclavage, le 27 avril 1848. Cette banque
deviendra, au début du XXe siècle, la Banque de l’Afrique de l’Ouest
(BAO), qui aura le privilège d’émission de la monnaie ancêtre du franc
CFA qui naîtra officiellement le 26 décembre 1945, dix ans avant la créa-
tion de l’Institut d’émission de l’Afrique Occidentale Française (AOF)
1. La zone franc est constituée de trois éléments : l’Afrique de l’Ouest (la seule zone qui sera abordée
ici), l’Afrique centrale (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale ou Cemac) et
les Comores qui ont le franc comorien. La zone franc d’Afrique centrale a une origine différente de
l’Afrique de l’Ouest : elle est la reprise de l’activité monétaire de l’Institut d’émission de la France
libre (devenue aujourd’hui l’Agence française de développement [AFD]) qui émettait des billets et
pièces en Afrique équatoriale française (AEF) à partir de Brazzaville (Congo).
2. Franc de la Communauté financière africaine (FCFA).
Études - Mars 2021 - n° 4280 19
et du Togo, lequel institut deviendra la Banque centrale des États de
l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), quelques années plus tard (1959). C’est
dire si le fait monétaire en Afrique francophone épouse les contours de
la violence esclavagiste, coloniale et postcoloniale, ce qui explique sans
doute les critiques récurrentes et les tentatives de dépassement dont la
zone franc fait l’objet.
Au titre de ces tentatives de dépassement, figure en bonne place le
projet de création de l’éco, future monnaie dont le périmètre devrait
être celui des quinze États de la Communauté économique des États de
l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). L’annonce faite à Abidjan, le 21 décembre
2019, par les Présidents français et ivoirien du changement à brève
échéance de nom du franc CFA en éco, a été l’occasion de débats
houleux sur l’avenir du premier. L’objectif de cet article est de démêler
l’écheveau du fait monétaire en Afrique de l’Ouest, en optant pour une
approche plurielle, conforme à la complexité du fait monétaire.
Quelques éléments d’histoire
Au début des années 1970, les relations entre la France et ses
anciennes colonies sont marquées par une remise en cause générale
des accords de coopération conclus dix ans plus tôt3. Le mouvement
est tel qu’il va obliger les autorités françaises à faire des concessions.
Mais il va aussi se solder par le départ de deux pays de la zone franc :
la Mauritanie et Madagascar.
C’est précisément à partir du début de l’année 1973 que plusieurs
États de la zone franc, le Niger, la Mauritanie et le Congo en tête, font
part à la France de leur volonté de voir les accords révisés en partie ou
totalement, voire supprimés. Pour les dirigeants des pays concernés,
mais aussi pour leurs opinions publiques, les accords sont dépassés et
inégaux, favorisant l’ancienne métropole. Ils constatent aussi que la
partie française n’a pas tenu ses engagements (l’aide de Paris a été plus
faible qu’annoncé) et que les discours des autorités françaises sont en
décalage avec leurs actions.
Le sujet qui domine est celui du franc CFA. En août 1969, le franc
français avait été dévalué. L’opération avait été décidée par Paris sans
que les dirigeants de la zone franc n’aient été consultés, ce qui était
3. Pour en savoir plus, on pourra se référer au remarquable travail de Fanny Pigeaud et Ndongo Samba
Sylla, L’arme invisible de la Françafrique : une histoire du Franc CFA, La Découverte, 2018, pp. 79-90.
20
d u f r a n c c f a à l ’ é c o e n a f r i q u e d e l ’ o u e s t
contraire à l’accord monétaire. Dans la foulée, le franc CFA avait été à
son tour dévalué afin de maintenir la parité avec le franc français.
Cette dévaluation de 11,5 % a évidemment eu des conséquences pour
l’économie des pays de la zone, dont une hausse du coût de la vie.
D’autres aspects du système du franc CFA sont jugés probléma-
tiques par les dirigeants africains, dont la liberté des transferts de
fonds au sein de la zone franc, qui a tendance à drainer vers la France
les ressources locales collectées par les banques, mais aussi, bien sûr,
l’impossibilité pour les États concernés d’avoir une politique moné-
taire propre et de financer leur développement.
Lorsque les demandes de leurs interlocuteurs deviennent plus
précises et publiques, les responsables français répondent à moitié.
Finalement, Paris se décide à lâcher un peu de lest pour préserver
l’essentiel du système. Des pourparlers sont engagés dans les mois sui-
vants entre les autorités françaises et les États concernés.
Entre décembre 1972 et décembre 1973, quelques changements
sont apportés au fonctionnement de la zone franc au sein de la Com-
munauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cémac) et
de l’Union monétaire ouest-africaine (Umoa). Les points principaux
de ces réformes sont : le transfert des sièges des banques centrales sur
le continent africain ; la possibilité pour elles de déposer 65 % de leurs
réserves de change extérieures au Trésor français, contre la totalité
auparavant ; la possibilité pour elles de faire des avances, pour une
durée illimitée, aux Trésors nationaux, inférieures ou équivalentes à
20 % de leurs revenus de l’année fiscale écoulée ; la diminution de la
représentation française au sein des conseils d’administration des
banques centrales, la France conservant toutefois un droit de veto. Le
cœur du système n’a pas été touché : hormis la Mauritanie et Mada-
gascar, qui quittent la zone franc en 1973, aucun État n’a osé revendi-
quer plus d’indépendance monétaire et donc renoncer au compte
d’opérations. La France garde donc son aire d’influence quasi intacte.
Il aura donc fallu attendre presque un demi-siècle, le 10 décembre
2020, pour que soit ratifié, par l’Assemblée nationale française, un
nouvel accord de coopération monétaire entre la France et les États de
l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa), rendant
ainsi caduc celui de 1973. Ce nouvel accord grave dans le marbre les
annonces faites à Abidjan, le 21 décembre 2019, par les chefs d’États
français et ivoirien, à savoir le changement du nom de la monnaie, le
retrait des représentants français au sein des instances de l’Uémoa et
21
la fermeture du compte d’opérations logé au Trésor français, héber-
geant une partie des réserves de change des États de la zone franc.
L’enjeu politique et sociétal
Le franc CFA est de plus en plus perçu comme une illustration
frappante de la forte extraversion économique et politique qui carac-
térise les sociétés africaines de la zone franc. La parité fixe avec l’euro
continue d’être garantie par le Trésor public français, contraignant,
jusqu’au mois de décembre 2020, quinze pays qui l’utilisent toujours à
déposer au moins la moitié de
“
leurs réserves de change dans le
Il est important que les États
compte d’opérations logé à la
africains soient pleinement Banque de France. Dans ces
dépositaires de leurs politiques conditions, les États africains ne
”
monétaires et économiques sont pas en capacité de décider
de leur politique monétaire,
délégant ainsi à l’ancienne puissance coloniale un des éléments cru-
ciaux de la souveraineté qu’est le pouvoir de battre monnaie. Cette
situation perdure pour deux raisons assez facilement identifiables : la
supposée stabilité de cette monnaie due à son arrimage à l’euro, stabi-
lité artificielle puisqu’elle alimente l’instabilité du secteur réel de
l’économie du fait du rationnement du crédit productif, et une mon-
naie qui sert les intérêts d’une élite prédatrice qui épargne dans la
zone euro, préférant ainsi le capitalisme de rente à un réinvestisse-
ment des capitaux dans leurs pays respectifs.
Dans ces conditions, il semble légitime de plaider pour une souve-
raineté monétaire, non pas en cherchant à opposer systématiquement
gouvernés et gouvernants ou même en adhérant à un discours
antifrançais. Il est important que les États africains francophones de
demain soient pleinement dépositaires de leurs politiques monétaires
et économiques, et donc puissent choisir pleinement et en conscience
la destinée de leur pays dans un souci de développement inclusif.
La monnaie est un fait social total. Son changement ne résoudra pas
tous les problèmes auxquels les Africains de la zone CFA sont confron-
tés, mais il y a un symbole et un saut qualitatif à franchir : c’est l’affran-
chissement total vis-à-vis de la France afin que, demain, il puisse être
possible de construire ensemble des partenariats gagnant-gagnant
22
d u f r a n c c f a à l ’ é c o e n a f r i q u e d e l ’ o u e s t
conçus sur une base égalitaire, choisis sur des critères compétitifs et en
rupture totale avec ce reliquat colonial.
Aujourd’hui, ce sont les jeunes qui se sont emparés du sujet, dans
des manifestations, des échanges sur les réseaux sociaux, etc. Le Prin-
temps africain se lève et ce sont les peuples qui, aujourd’hui, harassés
par des gouvernements autoritaires et corrompus, par des conditions
de vie indécentes, aspirent à ce sursaut démocratique. Et dans les
démocraties – même si les démagogues y sont légion –, c’est le peuple
qui est souverain. L’actuel Président français a affirmé il y a peu que la
démocratie, ce n’est pas la rue ; mais, dans les pays où la parole est trop
souvent confisquée, celle-ci est un baromètre d’opinion que l’on ne
saurait négliger.
Au final, la souveraineté, c’est choisir une vision, une commu-
nauté de destins indépendamment du Trésor public français. Mais
c’est aussi rompre avec une pratique qui permet d’accroître les béné-
fices d’une politique de rentes plébiscitée par les élites au bénéfice
d’une réinjection des capitaux dans les économies locales. Le compte
d’opérations logé auprès du Trésor français a pu constituer, au moment
de sa création, un mécanisme d’assurance utile pour se prémunir
contre les nombreux chocs exogènes auxquels font face les économies
africaines de la zone franc. Cependant, au fil des ans, il est devenu un
mécanisme d’assurance tout risque vis-à-vis des défaillances multi-
ples et variées de la gouvernance des dirigeants africains de cette
zone. Ces derniers ne se gênent donc pas pour sacrifier l’exigence légi-
time de souveraineté, et la rigueur de vision et de gestion qui en est
consubstantielle, sur l’autel de leur mauvaise gouvernance chronique,
avec la bénédiction de fait de l’État français.
Cette servitude volontaire aurait pu être le prix à payer pour obte-
nir une croissance forte et inclusive au sein des pays africains de la
zone franc (PAZF). Malheureusement, il n’en est rien et force est de
constater qu’à l’heure actuelle, il n’y a pas d’impact positif des poli-
tiques macroéconomiques ultra-répressives sur la vie des populations
au sein de ces pays.
Quelles options de transition du franc CFA à l’éco ?
Depuis 1960, qui a vu l’indépendance de la plupart des pays
d’Afrique subsaharienne, l’intégration monétaire revient dans les
23
débats comme une arlésienne. En Afrique de l’Ouest, une coopération
active a débuté en 1975 avec la création de la Chambre de compensa-
tion de l’Afrique de l’Ouest (CCAO), dont les résultats encourageants
ont fait germer, en mai 1983, l’idée d’une monnaie commune pour la
région. Le 20 avril 2000 à Accra (Ghana), six pays ouest-africains4 ont
annoncé leur intention de créer une Union monétaire en Afrique de
l’Ouest à côté de l’Union (économique et) monétaire ouest-africaine
(Umoa et Uémoa), regroupement de huit États ouest-africains essen-
tiellement francophones5, ayant en partage le franc CFA.
Le projet prévoyait une fusion ultérieure de cette seconde union
monétaire avec l’Uémoa, afin de faire coïncider les frontières de
l’Union monétaire avec celles de la Cédéao. Ce scénario conduirait
l’Uémoa à renoncer au franc CFA pour adopter l’éco6, nouvelle
monnaie régionale dont le régime de change vis-à-vis de l’euro et du
dollar ne fut pas précisé.
Depuis lors, l’inertie fut palpable avant le sommet de la Cédéao du
29 juin 2019 à Abuja (Nigeria) annonçant la création en 2020 de l’éco
et la déclaration commune du 21 décembre 2019 à Abidjan (Côte
d’Ivoire) par les chefs d’États ivoirien et français, actant la fin du franc
CFA et son remplacement par l’éco7. Comment peut-on expliquer une
telle inertie ? Les problèmes de déficit de convergence nominale des
économies sont-ils seuls responsables ? Qu’en est-il de la volonté poli-
tique des États de la Cédéao ? La création de la monnaie unique de la
Cédéao ne pourrait-elle pas, au contraire, favoriser la convergence des
économies de la région ? Enfin, quels schémas de transition du franc
CFA à l’éco paraissent plausibles et, au-delà, quelles sont les diffé-
rentes options possibles pour la mise en place de l’éco ?
La Cédéao, une « zone monétaire optimale » ?
Sur un plan théorique, la plupart des recherches montrent que,
si les bénéfices d’une monnaie unique sont potentiellement impor-
4. Gambie, Ghana, Guinée, Liberia, Nigeria et Sierra Leone.
5. Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. À l’exception de la
Guinée-Bissau lusophone, ces pays sont francophones.
6. Le nom « éco » vient de « ECOWAS » (Economic Community of West African States) qui est le sigle
anglophone de la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest).
7. Le Ghana et le Nigeria, membres du Commonwealth, refusent une monnaie à taux fixe par rapport
à l’euro, garantie par le Trésor français.
24
d u f r a n c c f a à l ’ é c o e n a f r i q u e d e l ’ o u e s t
tants entre les pays ouest-africains (en particulier en termes de com-
merce régional et de performance macroéconomique), les coûts n’en
demeurent pas moins importants8. En effet, les analyses montrent
que la divergence des chocs est si importante entre les économies
ouest-africaines que les coûts d’une union monétaire au niveau de la
Cédéao risqueraient d’être plus importants que les bénéfices
attendus. En particulier, le fait que les pays de l’Uémoa sont impor-
tateurs nets de pétrole, alors que le Nigeria, véritable géant écono-
mique de la zone, en est plutôt exportateur net, rend a priori difficile
la mise en place d’une politique monétaire commune à l’espace
Cédéao, dans la mesure où les pays de l’Uémoa et le Nigeria ne sont
presque jamais dans la même phase du cycle économique lors de la
survenance d’un choc d’offre (par exemple, la hausse ou la baisse du
prix du pétrole).
Une politique monétaire commune à des pays en opposition de
phase dans le cycle économique ne peut être optimale et induirait
tôt ou tard la tentation pour certains pays de récupérer leur souve-
raineté monétaire afin de faire face aux défis spécifiques de leurs
économies respectives9.
Cependant, d’autres arguments, fondés notamment sur l’approche
endogène des critères d’optimalité10, plaident pour la mise en place
d’une monnaie unique de la Cédéao. En effet, l’existence même d’une
telle union monétaire pourrait être source de développement du com-
merce régional et donc de lissage intrarégional des chocs affectant les
économies de la Cédéao. En outre, il peut se développer la notion de
partage des risques, illustrée par la mobilité accrue des facteurs de pro-
duction, la mise en place d’institutions comme les fonds de compensa-
tion et le développement des marchés financiers régionaux.
8. Paul Masson et Catherine Pattillo, « Monetary Union in West Africa (ECOWAS) », IMF Occasional
Papers, n° 204, International Monetary Fund, 2001 ; Id., « Monetary Union in West Africa : an Agency
of Restraint for Fiscal Policies ? », Journal of African Economies, n° 11 (3), 2002, pp. 387-412 ; Agnès
Bénassy-Quéré et Maylis Coupet, « On the Adequacy of Monetary Arrangements in Sub-Saharan
Africa », World Economy, n° 28 (3), 2005, pp. 349-373 ; Romain Houssa, « Monetary Union in West
Africa and Asymmetric Shocks : A Dynamic Structural Factor Model Approach », Journal of Development
Economics, n° 85 (1-2), 2008, pp. 319-347 ; Sampawende Jules-Aramand Tapsoba, « Union monétaire
en Afrique de l’Ouest : quelles réponses à l’hétérogénéité des chocs ? », Études et documents,
E 2009.11, Centre d’études et de recherches sur le développement international (Cerdi), avril 2009.
9. Rappelons que la théorie originelle des zones monétaires optimales (ZMO), établie par Robert
A. Mundell (« A Theory of Optimum Currency Areas », American Economic Review, n° 4, vol. 51,
septembre 1961), considère la perte de la politique monétaire au plan national comme le principal
coût de l’adhésion d’un pays à une union monétaire.
10. Jeffrey A. Frankel et Andrew K. Rose, « The Endogeneity of Optimum Currency Area Criteria », The
Economic Journal, 108, n° 449, 1998, pp. 1009-1025.
25
Le développement d’un marché régional
Sur la base des critères qui fondent l’optimalité d’une zone
monétaire, il ne fait guère de doute que l’Uémoa n’en est pas une11.
En effet, les études empiriques montrent qu’il n’y a pas eu d’augmen-
tation du caractère symétrique des chocs (faible corrélation des
chocs liés aux termes de l’échange). Ceci s’explique notamment par
la forte spécialisation des pays dans la production et surtout l’expor-
tation de quelques matières premières, ce qui exclut une complé-
mentarité entre eux. En outre, il existe une forte hétérogénéité des
structures économiques dans une zone où trois types d’économie
coexistent : des économies sahéliennes fortement dépendantes des
aléas climatiques (Burkina Faso, Mali, Niger), des économies relati-
vement industrialisées et à forte dominance des activités de service
(Côte d’Ivoire, Sénégal) et enfin des économies côtières dont la
dynamique est clairement tirée par le commerce d’import-export
(Bénin, Togo).
Pour ce qui concerne le critère relatif à la mobilité de la main-
d’œuvre, cette dernière est restée très faible en dépit de l’existence du
Traité de l’Uémoa qui prévoit, dans son quatrième article, la libre cir-
culation et le droit d’établissement des personnes exerçant une activité
indépendante ou salariée. Les mouvements migratoires semblent être
plus liés aux déterminants historiques et culturels qu’aux ajustements
économiques. De plus, les difficultés qu’a connues la Côte d’Ivoire à la
fin des années 2000, pays le plus important de l’Union sur le plan
économique, n’ont pas facilité les migrations de travailleurs en direc-
tion de ce pays, dans un contexte de regain nationaliste illustré par les
controverses autour de la notion « d’ivoirité ».
Enfin, la faible flexibilité des prix relatifs dans des économies
structurellement oligopolistiques, le bas niveau du taux d’épargne
couplé à la faible profondeur du marché financier régional, réduisant
les transferts intracommunautaires au plan microéconomique, et la
faiblesse des fonds structurels, empêchant la mise en place de poli-
tiques d’envergure macroéconomique et sectorielle de convergence
des pôles régionaux, ont entretenu l’immobilisme du point de vue de
la transformation de l’Uémoa en une zone monétaire optimale. De
11. K. Nubukpo, « Misalignment of Exchange Rates : What Lessons for Growth and Policy Mix in the
WAEMU [West African Economic and Monetary Union, ou Uémoa] ? », Global Economic Governance
Programme, Working Paper, n° 126, University of Oxford, mars 2017.
26
d u f r a n c c f a à l ’ é c o e n a f r i q u e d e l ’ o u e s t
plus, le commerce intrarégional est resté faible, du fait notamment de
la structure extravertie des économies (priorité à l’exportation vers les
pays du Nord de matières premières agricoles et non agricoles), de
l’étroitesse des marchés, des coûts de transport élevés, de la faible
productivité du capital et de nombreuses entraves tarifaires et non
tarifaires aux échanges.
Dans ce contexte, pourquoi la Cédéao qui, pour une grande
part, réplique les configurations économiques structurelles de
l’Uémoa, réussirait-elle à devenir une zone monétaire optimale, là
où celle-ci a échoué ?
Une monnaie unique pour la Cédéao ?
Plusieurs arguments plaident pourtant en faveur de la capacité
de la Cédéao à devenir une zone monétaire optimale12. Tout d’abord,
l’argument libéral de la taille du marché permet de dire que tout
choc affectant une économie de
“
la Cédéao pourrait être plus vite
amorti de manière endogène Plusieurs arguments plaident
dans l’espace Cédéao que dans en faveur de la capacité
de la Cédéao à devenir une zone
”
l’Uémoa. Ensuite, les travaux du
Comité permanent inter-États monétaire optimale
de lutte contre la sécheresse dans
le Sahel (CILSS) sur les sous-espaces régionaux au sein de la Cédéao
montrent qu’il existe des flux d’échanges historiquement et culturel-
lement fondés beaucoup plus pérennes que ceux existant dans l’Uémoa.
Par ailleurs, contrairement à l’Uémoa, la Cédéao dispose d’un
pays leader, le Nigeria, potentiellement capable de jouer le rôle de
« prêteur en dernier ressort » dans les premiers pas de la monnaie
unique, en supportant les coûts de la coordination régionale. A contra-
rio, l’Uémoa pourrait apporter sa grande expérience de gestion d’une
union monétaire, notamment les défis rencontrés au quotidien par la
Commission de l’Uémoa qui a pour mission de renforcer la base éco-
nomique de la monnaie commune (franc CFA) et, partant, les innova-
tions institutionnelles mises en place.
12. E. Prasad, « Union monétaire de la Cédéao : options et considérations », Université de Cornell,
Brookings Institution, et NBER, mai 2019.
27
On touche ici aux limites du caractère strictement économique du
projet de création de l’éco. La dualité « pays de l’Uémoa » versus « pays
non Uémoa » recoupe implicitement la dualité « pays francophones »
versus « pays anglophones », les lusophones ne pesant pas beaucoup
sur un plan géostratégique. Les différences linguistiques cachent des
différences de perception et de fonctionnement très marquées.
Ainsi, d’un point de vue politique, la mise en place d’une monnaie
unique de la Cédéao est un défi qui mériterait d’être relevé à plus d’un
titre : l’existence d’une telle monnaie contribuerait à donner une cau-
tion d’indépendance d’esprit des chefs d’États de la région et de fon-
dement économique à un espace régional dont les faits d’armes sont,
pour l’essentiel, politiques (résolution de conflits), contrairement à ses
missions originelles (communauté économique). Elle permettrait
également de couper le cordon ombilical avec la France sur un plan
symbolique, reproche récurrent adressé au franc CFA et à l’Uémoa,
avec une connotation particulière l’année du soixantième anniver-
saire des indépendances. Elle obligerait également les dirigeants
ouest-africains, par le biais d’une gouvernance irréprochable, à assu-
mer toutes les contreparties de l’indépendance politique et tester « en
grandeur nature » leur volonté régulièrement affichée d’œuvrer pour
l’intégration régionale.
D’un point de vue strictement pragmatique, l’idée d’une mon-
naie unique de la Cédéao, l’éco, rattachée à un panier de monnaies
(dollar, livre sterling, euro)13, plutôt qu’à une seule devise, semble
être la meilleure option. En effet, un tel choix redonnerait des marges
de manœuvre plus grandes aux politiques macroéconomiques et
sectorielles de la région, qui ne seraient plus obligées de suivre le
mouvement des taux d’intérêt directeurs de la Banque centrale
européenne (BCE), à l’instar de ce qui se passe à l’heure actuelle
avec la BCEAO dont le principal objectif est la défense du taux de
change entre euro et franc CFA.
En outre, un tel choix de rattachement à un panier de monnaies
constituerait une forte incitation à la diversité géographique des
échanges commerciaux entre les pays de la Cédéao et le reste du
monde. À l’heure actuelle, même au sein de l’Uémoa, la France n’est
plus le premier partenaire commercial des économies de l’Union, les
pays asiatiques occupant désormais la première place.
13. Le yuan chinois est ancré au dollar.
28
d u f r a n c c f a à l ’ é c o e n a f r i q u e d e l ’ o u e s t
Quelles options de transition du franc CFA à l’éco ?
Quatre options – parmi d’autres – paraissent tenir la route pour
marier les quinze États membres conviés au banquet de l’éco :
– Dans la première option, l’éco, simple avatar du franc CFA,
parie sur l’élargissement progressif de l’Uémoa aux économies de la
Cédéao, ayant le même profil d’exportatrices de matières premières
agricoles qu’elle. Dans cette option, la centralisation des réserves de
change est fondamentale et c’est le principal acquis de l’histoire du
franc CFA. Elle suppose et traduit une grande solidarité politique
entre les États de l’Uémoa et il ne faudra pas l’oublier en cas d’adhé-
sion de nouveaux membres. De même, la question de la garantie exté-
rieure, telle que la France l’exerce dans le contexte institutionnel du
franc CFA, a une forte dimension politique : elle fonde la stabilité du
système en théorie et en pratique. Si l’on garde le principe de la centra-
lisation des réserves, mais en recentrant leur gestion dans un autre
cadre institutionnel, la souveraineté monétaire passe de la France à
l’Uémoa puis à la Cédéao.
– La deuxième option est celle d’un éco réel fondé sur la conver-
gence réelle, celle du produit intérieur brut (PIB) par tête et non plus,
comme dans le cas de l’éco CFA, sur le respect des critères nominaux
de convergence. Dans ce cas de figure, les économies de la Cédéao
auraient l’obligation de converger vers le trio de tête que constituent le
Cap-Vert, le Nigeria et le Ghana. L’éco aurait un régime de change
flexible encadré par un ciblage de l’inflation. La dynamique de conver-
gence serait alors tout autre et les États de l’Uémoa perdraient leur
statut de bons élèves de la convergence et donc de tracteurs du proces-
sus de mise en œuvre de l’éco. Mais le Nigeria, véritable poids lourd
de la Cédéao (70 % du PIB et 52 % de la population) est-il prêt à assu-
mer un rôle de locomotive de la zone éco ? Pourquoi accepterait-il
d’être le prêteur en dernier ressort de la Cédéao et surtout d’abandon-
ner sa monnaie, le naira, dans un contexte actuel marqué par l’utilisa-
tion de la planche à billets pour résoudre les tensions internes à la
fédération nigériane ?
– Troisième option, l’éco-naira. Dans ce cas de figure, on revien-
drait à la philosophie initiale de la Zone monétaire de l’Afrique de
l’Ouest (ZMAO), fondée le 20 avril 2000 à Accra (Ghana), lorsque six
pays de la région (Gambie, Ghana, Guinée, Liberia, Nigeria et Sierra
Leone) ont annoncé leur intention de créer une seconde zone moné-
29
taire en Afrique de l’Ouest avec, comme monnaie, l’éco (à côté du
franc CFA de l’Uémoa). Le projet prévoyait une fusion ultérieure de
cette zone avec l’Uémoa, afin de faire coïncider les frontières de cette
“
nouvelle union avec celles de la
Le processus de création de l’éco Cédéao. Mais le sommet d’Abuja
apparaît comme un véritable test (Nigeria), annonçant la création
de l’éco, et le communiqué du
de crédibilité de la gouvernance Conseil des ministres de la
”
ouest-africaine ZMAO du 16 janvier 2020, accu-
sant les États de l’Uémoa de vio-
ler l’esprit de la monnaie éco à la suite de la déclaration d’Abidjan, ont
compliqué les choses. Tout ceci pourrait déboucher sur la création d’un
« éco-naira », sous la houlette d’un Nigeria piqué au vif par l’initiative
francophone d’un « éco CFA » en passe de se réaliser.
– Quatrième option, l’éco, comme monnaie commune et non
unique. Tandis qu’une monnaie unique est nécessairement une mon-
naie commune, l’inverse n’est pas forcément vrai. On pourrait imagi-
ner que les pays qui ne sont pas encore en mesure d’adhérer à la mon-
naie unique se lient à celle-ci par des accords de taux de change. Les
mécanismes de résorption symétrique des déséquilibres de balance
commerciale pourraient aider à une remise en circulation des surplus
à l’intérieur de la zone Cédéao, en incitant à des processus de spécia-
lisation entre économies qui sont la base d’une augmentation du com-
merce intrazone, qui est, à son tour, l’un des objectifs économiques et
politiques majeurs du processus d’intégration.
Au final, plusieurs options sont sur la table des décideurs
ouest-africains. Le processus de création de l’éco apparaît comme un
véritable test de crédibilité de la vision et de la gouvernance ouest-afri-
caines. Pour la France, ce processus serait plutôt un test de sincérité de
sa volonté d’enterrer effectivement le franc CFA.
* * *
La création annoncée d’une monnaie unique de la Cédéao pour-
rait-elle répondre aux multiples défis évoqués plus haut ? Tout d’abord,
elle est une décision éminemment politique, à l’instar de la création
de la zone franc en 1939. D’un point de vue théorique et empirique,
s’agissant de l’Uémoa, ces deux zones monétaires ne sont pas opti-
males. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il y a lieu de
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d u f r a n c c f a à l ’ é c o e n a f r i q u e d e l ’ o u e s t
craindre que la non-optimalité monétaire de la zone Uémoa ne se
transforme simplement en non-optimalité monétaire de la zone
Cédéao, eu égard à la manière dont se met en place la future monnaie
de cette zone et surtout au vu des caractéristiques structurelles des
économies de l’Afrique de l’Ouest.
C’est ici qu’on pourrait cependant tirer des enseignements de
l’Histoire, pour éviter de tomber dans les mêmes travers, à savoir la
pérennisation de l’extraversion des économies de l’Uémoa, insérées
de façon primaire au sein du commerce international, déconnectées
au quotidien des sanctions qu’impliquerait leur faible performance
macroéconomique, protégées par une monnaie CFA pilotée de l’exté-
rieur et fortement incitatrice à l’adoption de comportements rentiers.
La question qui se pose est donc la suivante : la convergence des
économies est-elle un préalable ou une conséquence de l’instaura-
tion d’une monnaie unique ? Au regard de la zone Uémoa, la réponse
est « ni un préalable, ni une conséquence ». L’idéal serait, pour la
monnaie unique de la Cédéao, à défaut qu’elle fût un préalable,
qu’elle devînt une conséquence. Ceci est crucial car, contrairement
au franc CFA dont la crédibilité est en définitive celle accordée par
les marchés à la solidité de la garantie fournie par le Trésor français,
la future monnaie de la Cédéao ne bénéficiera a priori d’aucun
ancrage institutionnel extérieur à la zone Cédéao. En d’autres
termes, le processus de mise en place de cette future monnaie appa-
raît comme un test de la sincérité des engagements de la France à
couper effectivement le cordon ombilical avec ses anciennes colo-
nies et un test de la crédibilité de la gouvernance politique et écono-
mique des États ouest-africains. La réussite de ce saut dans l’in-
connu (sans filet de sécurité), suppose l’effectivité d’un certain
nombre de facteurs : une intensification des échanges commerciaux
au sein de la Cédéao, favorable à la synchronisation des cycles éco-
nomiques dans la zone ; un accroissement des mécanismes de par-
tage des risques, à la suite des chocs asymétriques ; une conviction
profonde et partagée d’une communauté de destin, fondée sur le
caractère incontournable de l’intégration monétaire, économique et
commerciale au sein de la Cédéao, comme seule voie envisageable
de développement endogène de l’Afrique de l’Ouest. Ceci est crucial
pour surmonter les turbulences liées à la phase de transition, carac-
térisée forcément par des périodes de tentations de sorties de cer-
tains pays de l’Union, puis de nouvelles entrées et même des refus de
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participation de certains pays, au moins à court terme. Ces tâtonne-
ments représentent des « passages obligés » de tout processus de
création d’une unification monétaire lorsque cette dernière n’est pas
imposée de l’extérieur. Rappelons que l’Union européenne a mis
trente ans pour passer du Rapport Werner à la mise en place effective
de l’euro…
Kako NUBUKPO
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