La créativité lexicale néologique à base
des suffixes -iste et -eur dans la presse écrite en Algérie
Sabrina Merzouk
Doctorante, Université de Béjaïa
Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 49-58
Résumé : En tant qu’organisme vivant et fluctuant, la langue par le biais
de la néologie s’adapte aux préoccupations grandissantes d’expression et de
communication de toute époque. La langue française en Algérie s’affirme être
un véritable terrain d’investigations et de recherches pour les linguistes. En
effet, dans sa pratique du français, le locuteur arrive à marier les différentes
langues sans grand souci de conformité à la norme, et la dérivation suffixale
est sans conteste l’un des moyens lui permettant de répondre à ses besoins
langagiers
Mots-clés : créativité lexicale - néologisme - néologie - dérivation suffixale
- suffixe.
Abstract: As a living and fluctuating organism, the language by means of neology
adapts itself to the growing concerns of expression and communication of any time.
For the linguists, the French language in Algeria is established as a real field (ground)
of investigations and researches. In deed, the speaker, in his practice of the French
language, manages to marry various languages without great concern of conformity to
the standard, and the suffixal derivation is without contest, one of the means allowing
answering his needs.
Key words: lexical creativity – neologism – neology - suffixed derivation - suffix.
ﺍﻟﻠﻐﺔ ﺍﻟﻔﺮﻧﺴﻴﺔ ﻓﻲ. ﺍﻟﻠﻐﺔ ﺑﺎﻟـﺘﺠﺪﻳﺪ ﺍﻟﻤﻔﺮﺩﻱ ﺗﺘﺄﻗﻠﻢ ﻣﻊ ﺍﻟﻤﺘﻄﻠﺒﺎﺕ ﺍﻟﻤﺘﺰﺍﻳﺪﺓ ﻓﻴﻤﺎ ﻳﺨﺺ ﺍﻟﺘﻌﺒﻴﺮﻭ ﺍﻹﺗﺼﺎﻝ ﻟﻜﻞ ﻋﺼﺮ، ﻛﺒﻨﻴﺔ ﺣﻴﺔ ﺅ ﻣﺘﻐﻴﺮﺓ: ﺍﻟﻤﻠﺨﺺ
، ﻓﺒﺎﺳﺘﻌﻤﺎﻟﻪ ﻟﻠﻔﺮﻧﺴﻴﺔ ﻳﻘﻮﻡ ﺍﻟﻤﺘﺤﺪﺙ ﺑﺪﻣـﺞ ﺑﻴﻦ ﺍﻟﻠﻐﺎﺕ ﺍﻟﻤﺨﺘﻠﻔﺔ ﺩﻭﻥ ﺍﻟﺘﻘﻴﻴﺪ ﺑﺎﻟﻀﻮﺍﺑﻂ ﺍﻟﻠﻐﻮﻳﺔ، ﺑﺎﻟﻄﺒﻊ.ﺍﻟﺠﺰﺍﺋﺮ ﻣﺠﺎﻝ ﻟﻺﺧﺘﺒﺎﺭﺍﺕ ﻭ ﺍﻟﺒﺤﻮﺙ ﻟﻠﻐﻮﻳـﻴﻦ
.ﻭﺍﻻﺷﺘﻘﺎﻕ ﺍﻟﻼﺣﻘﻲ ﻫﻮ ﺩﻭﻥ ﺟﺪﺍﻝ ﺍﻵﺩﺍﺓ ﺍﻟﺘﻲ ﺗﺴﻤﺢ ﻟﻪ ﺍﻻﺳﺘﺠﺎﺑﺔ ﻻﺣﺘﻴﺎﺟﺎﺗﻪ ﺍﻟﻠﻐﻮﻳﺔ
. ﺍﻟﻼﺣﻘﺔ، ﺍﻹﺷﺘﻘﺎﻕ ﺍﻟﻼﺣﻘﻲ، ﺍﻟﺘﺠﺪﻳﺪ ﺍﻟﻤﻔﺮﺩﻱ، ﺍﻟﻜﻠﻤﺔ ﺍﻟﺠﺪﻳﺪﺓ، ﺍﻹﺑﺪﺍﻋﻴﺔ ﺍﻟﻤﻔﺮﺩﻳﺔ: ﺍﻟﻜﻠﻤﺎﺕ ﺍﻟﻤﻔﺘﺎﺣﻴﺔ
La situation de plurilinguisme qui caractérise l’Algérie est très visible sur le
plan des pratiques langagières du locuteur algérien, notamment dans le cadre
de la presse écrite. Cette pratique de différents systèmes linguistiques permet,
en effet, aux différentes langues de s’enrichir les unes à partir des autres.
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Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 49-58
Sabrina Merzouk
Cet enrichissement a pour résultat une création assez dense de mots et de
sens nouveaux. La langue française, à l’instar des autres langues présentes
sur le territoire algérien, l’arabe dialectal1 et le berbère, est touchée par ce
foisonnement de lexies nouvelles.
Dans cette création, plusieurs procédés y concourent : emprunt, composition,
siglaison… Mais la néologie lexicale attire notre attention dans son rapport avec
le seul procédé de dérivation suffixale. Les deux suffixes choisis pour l’étude sont
-iste et -eur. En effet, nous sommes allés d’une simple et modeste constatation
de l’abondance de la création des lexies néologiques à une volonté de mesurer
l’ampleur de la création par le biais de la dérivation suffixale en -iste et -eur.
1. Problématique
En tant que « principal vecteur du changement linguistique » (Humbley, 2000 :
75), la presse écrite est en Algérie un lieu en constante effervescence. Le lexique
utilisé par les journalistes, dans sa particularité, ne cesse de se multiplier. La
langue de la presse est un lieu de liberté langagière. Trouvant sa source dans le
discours social pour veiller à la compréhension de ses contenus, mais aussi pour des
raisons de commercialisation, elle constitue une instance légitimante du discours
social. C’est par le biais de la presse que certains termes nouveaux arrivent à se
répandre et de ce fait à intégrer le répertoire du lexique conventionnel.
Les néologismes formés à partir du procédé de dérivation suffixale sont répandus
de manière marquante en Algérie. L’abondance de ce type de néologismes
dans le domaine de la presse écrite, en particulier, a retenu notre attention et
suscité en nous l’envie de décrire et d’expliquer le fonctionnement et le rôle de
la dérivation suffixale en –iste et -eur dans la création néologique.
Les objectifs visés à travers cette étude sont les suivants :
- voir comment le locuteur arrive à répondre à ses lacunes en matière de lexique et
quels sont les moyens qu’il met en œuvre pour cela ;
- dégager une typologie correspondante aux procédés auxquels le locuteur a eu recours
dans ces créations et déterminer, plus particulièrement, le rôle de la dérivation
suffixale en -iste et -eur.
Ce travail vient donc répondre à une interrogation majeure qui est la suivante :
Quelle est l’apport du procédé de dérivation suffixale en -iste et en -eur dans
la création lexicale néologique du français dans la presse écrite en Algérie ?
2. Le corpus
Notre corpus est un recensement des particularités lexicales repérées à partir
d’un corpus écrit, dans sa plus grande majorité, et à partir d’un corpus oral, qui,
pour sa part, ne constitue qu’une minorité de l’ensemble des mots collectés.
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2.1. Le corpus écrit
Le corpus écrit comprend, à lui seul, plus de 93,39% des mots collectés à partir
d’articles de presse (allant de 1999 et 2005) comme principale source de création
néologique. Les journaux auxquels nous avons eu recours sont : El Watan,
L’Authentique, Le Soir d’Algérie, La Dépêche de Kabylie, Liberté, LA Tribune,
Le Matin, Compétition, Le Buteur.
2.1.1. Le taux de création en fonction des journaux
Le nombre de néologismes2 repérés diffère d’un quotidien à un autre. Celui
qui a le plus recours à la création néologique est El Watan avec plus de 38
néologismes, soit un taux de 27,33 %, vient en second lieu, L’Authentique
avec 31 néologismes, soit 22,30% suivi du journal Le Soir d’Algérie avec
25 néologismes, soit un taux de 17,98%. En quatrième lieu, La Dépêche de
Kabylie avec 11 néologismes, soit 7,91% suivi de Liberté avec 10 néologismes
l’équivalent de 7,19%. LA Tribune, avec 9 néologismes, vient au sixième rang
suivi de Compétition avec 5,03%. Enfin, Le Matin et Le Buteur avec un taux de
production de seulement 4 néologismes chacun, soit 2,87%.
2.2. Le corpus oral
Le corpus oral est limité. Il est constitué essentiellement de mots repérés à un
taux 2,83% dans la chanson de Baâziz. Chanteur qui a su manifester et traduire
dans ses chansons, de façon ironique et dans un langage compris par tous,
les préoccupations, les soucis du pays et des jeunes, laissant libre cours à sa
capacité créative dans le lexique, ainsi que dans des émissions de la télévision
algérienne telle que Lefhama, Akher Kalima et La Soirée des étoiles avec 3,77%
de l’ensemble du corpus.
3. La répartition des néologismes selon les domaines
La répartition des cent six mots compris dans le corpus montre une disparité
dans la fréquence d’un domaine à un autre. Ainsi, plus de 54 néologismes
relèvent du seul domaine de la politique soit 50.94%. C’est en réponse à
des événements bien précis que l’activité créative apparaît, s’intensifie ou
disparaît. Appartiennent à la politique des mots comme :
- adamistes, du patronyme Adami + suff. -iste désignant les partisans du mouvement
islamiste Ennahda prôné par son secrétaire général Lahbib Adami.
(La Tribune, 16 /11/ 1998).
- boumedièniste, du patronyme Boumediène + suff. -iste terme faisant référence à la
période durant laquelle le défunt Houari Boumediène présidait l’Etat algérien.
(El Watan, 27 /01/ 1999).
- temmariste, du patronyme Temmar + suff. -iste pour renvoyer à un « partisan de la
politique de temmar »3
(L’Authentique, 16/ 11/ 2000).
- bouteflikistes, du patronyme Bouteflika + -iste prenant le sens de « sympathisants
de l’actuel président algérien Abdelaziz Bouteflika ».
(Liberté, 18 /04/ 1999).
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- baâthiste, du mot arabe baâth + suff. -iste revoyant à « un partisan du mouvement
politique baâth.4
(Liberté, 12 /06/ 2000).
- boycottiste, de Boycott + suff. -iste, « attitude d’abstention de certains à participer
aux élections ».
(Liberté, 29 /01/ 1999).
- FFSiste de FFS5 (Front des Forces Socialistes) + suff. -iste, « partisan du parti FFS ».
(L’Authentique, 12 /12/ 2000).
- hammassistes du sigle HMS « Harakat Moudjtamaâ Es-Silm »6 + suff. -iste renvoyant
aux « partisans du mouvement ».
(El Watan, 16 /03/ 1999).
-ugétiste de UGTA (Union Générale des Travailleurs Algériens) + suff. -iste.
(L’Authentique, 05 /12/ 2000).
- djaz’aristes du mot arabe djaz’ar « boucher » + -iste renvoyant à l’idéologie islamiste
prônée par des intégristes algériens voulant revenir à un Islam originel ».
(El Watan, 15/ 01/ 2000).
Le domaine sportif connaît, à son tour, une densification de la création néologique
avec 26 nouveautés soit un taux de 24,52%. La création vient généralement
répondre à un besoin de désignation et de dénomination des clubs, mouvements
et organisations sportives ou encore pour désigner « régisseur, supporteur ou
joueur au sein d’une équipe», à l’exemple de :
- asémiste de ASMO (Association Sportive Musulmane d’Alger) + -iste,
(El Watan, 18 /01/ 2003).
- mociste de MOC (Mouloudia Olympique de Constantine) + -iste,
(Le Soir d’Algérie, 27/ 08/ 2002).
- usmiste de USMA (Union Sportive Musulmane d’Alger) + -iste,
(Le Soir d’Algérie, 09/ 11/ 2003).
-ententiste de entente + suff. –iste,
(El Watan, 28/ 11/ 2002).
- MSPBistes de MSPB (Mouloudia Sportive Populaire de Batna) + suff. –iste,
(Le Matin, 09/ 09/ 2002).
- CAFiste de CAF (Confédération Africaine de Football) +-iste pour désigner « les pays
membres de la CAF.
(El Watan, 22/ 01/ 2000).
Les mots créés en vue de nommer certaines réalités sociales nouvelles
« chômage, manque de logements » représentent 15,09%, c’est-à-dire, environ
16 néologismes. Ce domaine que nous avons nommé social peut être illustré à
partir de mots comme :
- hédjriste, de l’arabe hadjra « pierre » + suff. -iste désignant « un chômeur qui passe
la plupart de son temps assis sur une pierre ».
(ENTV, Lefhama, 26.02.2006)
- zodmeur, de l’arabe azdom « foncer » + suff. -iste « personne qui squatte un logement ».
(Le Soir d’Algérie, 17/ 03/ 2003).
- Houmiste, de l’arabe houma « quartier » + suff. -iste « personne qui adopte un
comportement langagier propre aux personnes de son quartier».
(Liberté, 31/ 12/ 2000).
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La créativité lexicale néologique à base des suffixes -iste et -eur dans la presse écrite en Algérie
- parkingueur, de l’anglais parking + suff. -eur, « personne ayant la fonction de
surveiller les voitures dans un parking.
(ENTV, La Soirée des étoiles, 19/01/2006)
- hittiste de l’arabe hitt « mur » + suff. -iste « personne sans emploi qui passe ses
journées adossée aux murs. Même signification pour muriste de mur + -iste,
(La Dépêche de Kabylie, 20/ 03/ 2003).
- soukiste de l’arabe souk « marché » + suff. -iste prenant le sens de « vendeur dans
un marché ».
(El Watan, 18/ 01/ 2003).
Dans le domaine culturel, la création, très réduite, n’excède pas les 10
néologismes, soit à peu près 9,43%. Nous citerons à titre d’exemple :
- fashionnistes du mot anglais fashion « mode » + -iste, terme utilisé pour parler de
« personnes qui s’habillent à la mode ».
(El Watan, 21/ 06/ 2005).
- toroqistes du mot arabe toroq (pluriel de tariqa « doctrine religieuse ») + suff. -iste.
(El Watan, 07/ 04/ 2005)
- oulémiste du mot arabe oulama « savants » + -iste nom attribué à « l’association
créée en Algérie durant l’époque coloniale nommée Association des Oulémas
Musulmans Algériens dont le leader était Abdelhamid Ben Badis.
(El Watan, 07/ 04/ 2005).
4. Les procédés de formation des néologismes
Même si l’intérêt majeur à travers cette étude est porté sur le procédé de
dérivation suffixale, il est à noter qu’il n’est pas le seul moule de création. Car,
en plus de la suffixation, les bases dérivationnelles de ces lexies sont le fruit du
recours à différents procédés.
4.1. Les dérivés sur la base d’emprunts
L’emprunt contribue à la création de 36 lexies soit environ 33.9%. Les emprunts
faits à l’arabe représentent 25.49% du corpus. Ils marquent leur présence à
partir de mots comme :
- chababiste de l’arabe chabab « jeunesse » + suff. –iste.
( Le Soir d’Algérie, 25/ 11/ 2003).
- khoubzistes de khoubz « pain » + suff. -iste référant à « des personnes sans principes
qui ne cherchent que leurs intérêts et à tirer profit »,
(Baaziz, 1999).
- chédjriste, de chédjra « arbre » + suff. -iste. Ce terme est utilisé dans le sens de
« chômeur qui passe son temps adossé à un arbre »
(L’Authentique, 17/ 06/ 2000).
Ceux empruntés à l’anglais ou à l’espagnol sont moins importants. Cela est dû
au fait que ces langues ne sont pas vraiment présentes dans l’environnement
sociolinguistique algérien7. Nous citerons comme exemple :
- trabendiste, de l’espagnol trabendo « marché de contrebande » + suff. -iste. Ce mot
est un nom attribué à « une personne qui s’engage dans une commercialisation illégale
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de marchandises parfois hors norme ».
(El Watan, 28/ 05/ 2000).
- sniffeur de l’anglais sniff « reniflement » + suff. -eur désignant « une personne qui
s’adonne à la prise de stupéfiants »
(La Dépêche de Kabylie, 23/ 03/ 2003).
4.2. Les dérivés sur la base de sigles
La siglaison, en tant que procédé réductif permettant la formation d’unités
lexicales par voie de réduction du mot ou d’un ensemble de mots à leurs lettres
ou syllabes initiales, est fréquente d’usage en ce qui concerne les néologismes
contenus dans notre corpus. Elle intervient dans la création de 26 lexies soit
24,52% desquelles nous citerons :
- RNDiste dérivé du sigle RND (Rassemblement National Démocratique) + suff. –iste
« parti politique dont le leader actuel est Ahmed Ouyahia ».
(L’Authentique, 28/ 06/ 2001).
-cabiste de CAB (Club Athlétique de Batna) + suff. -iste.
(Compétition, du 24 au 30/ 12/ 2005).
- ONGiste de ONG (Organisation Non Gouvernementale) + suff. -iste.
(L’Authentique, 17/ 12/ 2000).
- Ex-fissistes du préf. Ex- + FIS (Front Islamique du Salut) + suff. -iste.
(El Watan, 11/ 16/ 2000).
- Mobiste de MOB (Mouloudia Olympique de Bejaia) + -iste.
(Compétition, du 24 au 30/ 12/ 2005).
- MSPiste de MSP (Mouvement pour la Société et la Paix) + -iste « parti politique dont
le leader est actuellement Aboudjerra Soltani, successeur du défunt Mahfoud Nahnah ».
(L’Authentique, 18/ 11/ 2000).
- FLNiste de FLN (Front de Libération Nationale) + suff. -iste. « Parti politique ayant été
à la tête de guerre de Libération en Algérie ».
(Le Soir d’Algérie, 15/ 08/ 2005).
4.3. Les dérivés sur la base de composés
La composition qui est « un processus morphologique qui forme, par association
de lexèmes, des unités lexicales complexes pouvant figurer de façon autonome
dans une phrase et susceptible de fonctionner comme un élément simple
et indépendant »(Essono, 1998 :113) est présente dans notre répertoire de
néologismes à partir du mot islamo-baâthiste (de Islam et Baâth + suff. -iste)
ou encore beni-ammistes (composé des mots arabes ben- « fils de » et amm-
« oncle »+ suff. -iste désignant « une personne utilisant son statut, sa place au
pouvoir pour servir les personnes de sa famille ou ses proches »).
Ce qui est intéressant à signaler, c’est que les différents procédés repérés ne
sont pas employés indépendamment l’un de l’autre. Il y a, dans la formation
de la seule lexie, au moins deux procédés qui se regroupent. Nous pouvons
représenter les différentes possibilités de fonctionnement simultané de ces
procédés de création néologique de la manière suivante :
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La créativité lexicale néologique à base des suffixes -iste et -eur dans la presse écrite en Algérie
Emprunt + dérivation suffixale :
Hittiste de l’arabe hitt « mur » + suff. –iste.
Siglaison +dérivation suffixale :
FLNiste du sigle FLN (Front de Libération Nationale) + suff. –iste.
Composition + dérivation suffixale :
Quituquiste du qui (pronom interrogatif) + tu « tuer » verbe + qui (pronom interrogatif)
+ suff. -iste.
(L’Authentique, 05/ 08/ 2000).
Emprunt + siglaison + dérivation suffixale :
Nahdiste du sigle NAHD (Nasr Athlétique de Hussein Dey) comprenant l’emprunt Nasr
« victoire » + suff. -iste.
(La Dépêche de Kabylie, 04/ 02/ 2003).
Composition + siglaison +dérivation suffixale :
Islamo-FLNiste composé de Islam et du sigle FLN +suff. –iste.
(La Dépêche de Kabylie, 30/ 03/ 2003).
Emprunt + composition + dérivation suffixale :
Beni-ammistes composé de deux emprunts ben « fils de » et amm « oncle » + suff. -iste
(L’Authentique, 29/ 08/ 2000).
5. La catégorie grammaticale des mots créés
Outre les procédés intervenant dans la création de ces lexies, et contrairement
à l’ajout du préfixe, le suffixe entraîne un changement de la catégorie
grammaticale du mot auquel il s’ajoute. Ainsi, l’ajout d’un suffixe à une base
verbale permet l’obtention d’un nom. Il est également possible de former, sur
la base d’un nom, un adjectif ou un autre nom :
5.1. Les dérivés dénominatifs
Sur les 106 néologismes, 90 sont des dérivés dénominatifs, soit 84,90% desquels
40% sont sur des noms propres de :
Personnes : chadliste, boumediéniste, bouteflikiste, adamiste, nahnahiste, djabaliste,
temmariste
Lieux : Istambouliste (d’Istanbul), pauliste (Sao-Paulo)
Mouvements et organisations politiques : baâthiste, hammassiste, ugétistes, MSPiste,
FLNiste, FFSiste, RNDiste…
Organisations sportives : CAFiste, CAKiste, MOBiste, MOCiste, asémiste, ententistes,
usmiste, nahdiste, MSPBiste, pacistes…
5.2. Les dérivés déverbatifs
Environ 13% seulement des mots de notre corpus sont dérivés sur des bases
verbales. La catégorie grammaticale du mot qui en résulte est soit un nom comme
dans :
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Sabrina Merzouk
- ambitionnistes de ambitionner +suff. –iste, « personne adhérentes à une démarche
ambitieuse ».
(Le Soir d’Algérie, 03/ 08/2000).
- bloquiste de bloquer + suff. -iste, « député d’opposition ».
(El Watan, 11/ 05/ 2000).
- bivouaqueur de bivouaquer + -eur, « personnes qui s’installent en campement dans
le cadre d’une colonie de vacance ».
L’ajout du suffixe entraîne donc un changement de la catégorie grammaticale
du mot initial. Ainsi nous pouvons former à partir de :
- nom propre, un nom commun : Bouiali8 bouialiste,
(L’Authentique, 05/ 06/ 2001).
- nom propre, un adjectif : Baâs baâssiste,
(Liberté, 12/ 06/ 2000).
- verbe, un nom : ambitionner ambitionnistes,
(Le Soir d’Algérie, 03/ 06/ 2000).
- verbe, un adjectif : bloquer bloquiste.
(El Watan, 11/ 05/ 2000).
6. La signification des suffixes -iste et -eur
6.1. Le suffixe -iste
Utilisé de manière très répandue dans notre corpus9, le suffixe -iste est à
distinguer du -ien. Si le premier prend le sens de « partisan d’un mouvement,
d’une doctrine.. » (Mortureux, 1999 :117), le -ien s’ajout à un mot pour
lui conférer le sens de « partisan de ce que représente la personne ». Les
deux suffixes, en concurrence n’ont donc pas la même valeur. Le -ien dans
bouteflikien fera référence à la personne, alors que le -iste dans bouteflikiste
référera aux idées de l’homme.
Classé par Tournier (2000 : 264) au coté du -isme qu’il nomme « suffixe
doctrinaire » dans la catégorie des « suffixes politiques », le -iste, permettant
de créer des dérivés à partir de noms propres, est dit par l’auteur « suffixe
externe des partisans ». Contrairement à l’auteur qui établit un lien nécessaire
entre ce suffixe est le domaine politique « dès qu’un nouveau nom propre
caractérise une certaine attitude politique, à partir de lui essaime toute une
panoplie néologique », nous dirons que l’ampleur dans l’usage de ce suffixe
dépasse les frontières de la politique, chose que démontrent parfaitement les
mots compris dans notre corpus.
6.2. Le suffixe -eur
Les unités lexicales qui résultent de l’ajout du suff. -eur ne représentent que
14 lexies soit un taux de 13.20%. Des trois significations auxquelles correspond
ce suffixe à savoir : d’une part, celle d’un élément à l’aide duquel on forme des
noms généralement féminins qui expriment une qualité : grandeur, douceur ou
une action ou le résultat d’une action : ardeur, senteur. D’autre part, le suffixe
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La créativité lexicale néologique à base des suffixes -iste et -eur dans la presse écrite en Algérie
en question entre aussi dans la formation de noms ou d’adjectifs dont la forme
féminine est en -euse. Il prend le sens de « qui a la qualité » ou « qui est dans la
situation de» exprimée par la base. Enfin, celle d’un élément qui signifie « qui fait
l’action » exprimée par la base, contribuant à la formation de noms ou d’adjectifs.
Des trois significations, celle à laquelle répondent les noms suffixés en -eur
est bien la troisième. Le -eur permet de former des noms ou des adjectifs
exprimant « l’agent qui fait l’action » comme c’est démontré dans :
- Bivouaqueur (nom) bivouaquer + suff. -eur « personne qui s’installe en campement
dans le cadre d’une colonie de vacances ».
(Le Soir d’Algérie, 02/ 08/ 2000).
- Ambianceur (nom) de ambiance + suff. -eur « personne qui crée de l’ambiance »
(El Watan, 28/ 11 /2002).
- Taxieur de taxi + suff. -eur « chauffeur de taxi »
(L’Authentique, 26/ 02/ 2003).
- Gêneur (nom) de gêner + -eur « personne qui fait obstacle ou s’oppose à un
parti politique »
(El Watan, 30/ 01/ 2000).
- Tonneur de tonner + suff. -eur en s’exprimant au sujet d’une « personne qui manifeste
violemment sa colère en parlant à haute voix.
(L’Authentique, 29/ 06/ 2000).
Conclusion
Le contexte médiatique algérien est devenu la scène d’un développement
impressionnant de lexies néologiques témoignant du dynamisme de la langue
française dans le secteur de l’information et de la presse. Les raisons d’une
telle création sont diverses, mais le vecteur principal de la multiplication des
lexies néologiques est le procédé de dérivation suffixale comme source majeure
et inépuisable. Dans cet essor de la création néologique par voie de dérivation
suffixale, les deux suffixes -iste et -eur font l’objet d’un usage dense. Ils viennent
s’ajouter à des bases ou radicaux qui, à leur tour, sont le résultat de l’emploi
d’autres procédés relevant de la langue elle-même : composition, siglaison, ou
par recours à d’autres langues par le biais de l’emprunt. Cet enrichissement
lexical traduit, sur le plan des pratiques langagières, les nombreux besoins
auxquels le locuteur est contraint de répondre. Ces lexies traduisent la situation
d’instabilité qu’a connue notre pays ces dernières années et interprètent les
réalités et le vécu du locuteur algérien entraînant l’apparition d’un français
souvent qualifié d’Algérie.
Notes
1
Langue essentiellement utilisée dans les échanges quotidiens entre les Algériens. L’arabe dialectal
ne bénéficie d’aucune reconnaissance institutionnelle.
2
Evalué à partir des numéros qui nous ont été disponibles.
3
Abdelhamid Temmar, ministre de la participation et de la coordination des réformes qui prône une
stratégie de privatisation des biens de l’Etat.
4
Parti Baas : le Baasisme est un mouvement politique qui vise à l’unification du monde arabe, dont
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le principal fondateur est Michel Aflak.
5
Parti politique dont le leader est Hocine Ait Ahmed.
6
Dont la traduction en français est MSP Mouvement pour la Société et la Paix, qui est un parti
politique prôné jusqu’en 2003 par le défunt Mahfoud Nahnah.
7
A signaler qu’aucune des lexies comprises dans notre corpus n’appartient à la langue berbère même
si cette dernière est une langue qui marque fortement par sa présence la situation sociolinguistique
de l’Algérie.
8
Ce nom se rapporte au premier intégriste qui a pris le maquis durant les années quatre vingt. Il
est également le premier à avoir créé un maquis islamiste.
9
Avec 92 lexies soit 86.79% de l’ensemble du corpus.
Bibliographie
Essono, J-M. 1998. Précis de linguistique générale, Paris : L’Harmattan.
Gaudin, F., Guespin L. 2000. Initiation à la lexicologie française. De la néologie aux
dictionnaires, Paris : Duculot.
Humbley, J. 2000. « Evolution du lexique », Histoire de la langue française de 1945-
2000, Paris : CNRS.
Mortureux, M-F. 1997. La lexicologie entre langue et discours. Paris : SEDES.
Sablayrolles, J.-F. 2000. La néologie en français contemporains. Examen des concepts et
analyse des productions néologiques récentes, Paris, Honoré Champion.
Tournier, M. 2000. « Cinquante ans de vocabulaire politique et social en France »,
Histoire de la langue française 1945-2000, Paris, CNRS.
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