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Québec français
Les monologues d’Yvon Deschamps comme outils
d’apprentissage au collégial
Jenny Landry
Numéro 110, été 1998
Théâtre et pédagogie
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Éditeur(s)
Les Publications Québec français
ISSN
0316-2052 (imprimé)
1923-5119 (numérique)
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Citer cet article
Landry, J. (1998). Les monologues d’Yvon Deschamps comme outils
d’apprentissage au collégial. Québec français, (110), 87–89.
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Les monologues
de Yvon D e s c h a m p s ^
COMME OUTILS D'APPRENTISSAGE AU COLLÉGIAL V
Les monologues de Yvon Deschamps méritent d'être découverts ou même redécouverts
pour les rires qu'ils provoquent autant que pour l'enseignement dont on peut en tirer.
Deux recueils ont été publiés (Monologues et Six ans d'monologues) et les enregistrements
sont nombreux : la facilité d'accès aux monologues de Deschamps nous laisse donc tjbres
de travailler à partir d'un support sonore (cassettes, disques, disques compacts), '. ;
audiovisuel (enregistrements de ses spectacles) ou textuel (les deux recueils). Selon la ^
perspective d'analyse, l'enseignant saura tirer profit de l'un ou l'autre de ces supports.
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PAR J E N N Y LANDRY
Qu'est-ce qu'un monologue ? nologues de Deschamps, tels « Histoire du Canada » 2 et « Le
La question semble facile, désinvolte, mais elle a sa pertinence. p'tit Jésus » 3, les étudiants acquerront certains modèles rhétori-
Du point de vue étymologique, préfixe et suffixe sont tous deux ques et développeront une habileté oratoire utile lors des expo-
tirés du grec : mono- signifie « seul » et -logue, « discours ». Déjà, sés oraux, par exemple.
un paradoxe se pointe. Est-il possible de discourir seul ? Ce pa- Certains monologues de Deschamps commencent et se ter-
radoxe intrinsèque au monologue a généré et génère toujours minent de la même manière. En effet, des phrases (ou expres-
une certaine polémique quant aux tentatives de définir ce « mou- sions) typiques servent d'introduction et de conclusion. Par exem-
ton noir » du théâtre. ple, la phrase « Non, mais c'est vrai, quand on y pense » 4 est
De toutes les définitions du monologue avancées, celle de Jac- reprise fréquemment, avec parfois de légères variations ; cette
ques Scherer semble être la seule à englober toutes les manifesta- entrée en matière régit tout particulièrement les premiers mono-
tions protéiformes du monologue, qu'il soit centripète ou centri- logues de Deschamps (1968). Ces phrases introductives plus ou
fuge : « Le monologue est une tirade prononcée par un personnage moins figées ont un effet sécurisant pour le lecteur (et le specta-
seul ou qui se croit seul, ou bien par un personnage écouté par teur) : ce dernier sait alors sur quel sentier mystérieux le
d'autres, mais qui ne craint pas d'être entendu par eux » '. monologuiste le conduit. Ces entrées en matière rappellent étran-
gement les formules introductives de Jos Violon, personnage
Le monologue et notre histoire célèbre des contes de Louis Frechette au siècle dernier. Jos Vio-
Les veillées d'antan, animées, offraient souvent l'occasion aux lon avait en effet l'habitude, au seuil de chacun de ses récits, de
plus prolixes de se délier la langue afin de faire revivre légendes, prononcer des mots quasi magiques qui avaient la propriété de
contes, aventures et autres récits fort prisés. Les habitants, la plu- faire basculer ses narrataires dans un monde imaginaire : « Cric,
part du temps illettrés, n'étaient pas gourmands de littérature crac, les enfants ! Parli, parlo, parlons ! Pour en savoir le court et
écrite, laquelle avait d'ailleurs peine à se développer : les condi- le long, passez l'crachoir à Jos Violon. Sacatabi, sac-à-tabac ! À
tions d'édition étaient difficiles et les livres disponibles reflé- la porte les ceuses qu'écouteront pas ! » 5. Les formules de Des-
taient plus une société européenne que québécoise. Les contes champs, bien qu'elles soient différentes de celles de Jos Violon,
oraux constituaient alors la solution idéale conjuguant didactisme nous font entrer elles aussi dans la diégèse : elles servent de fron-
et ludisme. La structure des contes est malléable, capable de tou- tière, de porte qui, une fois ouverte, donne sur le monologue.
tes les transformations ; l'oralité autorise la liberté d'improviser
et d'adapter le récit à l'auditoire. À propos du jouai
Deschamps maîtrise avec brio l'art de raconter. La technique Deschamps se garde bien d'ancrer son discours dans un français
n'est pas simple : elle ouvre une fenêtre sur l'humour, l'argu- accrédité par l'hégémonie : il choisit plutôt le jouai comme vé-
mentation, les figures de style, les éléments phatiques, etc. Ini- hicule de ses idées, de ses histoires et de son humour.
tiés aux exemples concrets et efficaces que fournissent les mo- L'« ostentation » volontaire du jouai par les artistes est considé-
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rée comme une étape du processus d'affirmation du peuple qué- Bien entendu, il est impossible de dresser ici une liste ex-
bécois - processus qui, il va sans dire, ne s'est pas déroulé sans haustive de tous les thèmes abordés par les monologues de Des-
heurts... La création des Belles-Sœurs de Michel Tremblay et le champs. Notons néanmoins que le monologuiste — outre les
succès immédiat du monologue « Les unions, qu'ossa donne ? » questions abstraites, religieuses ou politiques — aborde égale-
d'Yvon Deschamps à l'Osstidcho marquent la mémoire collec- ment des thèmes qui touchent à la société, dont l'émancipation
tive et culturelle de l'année 1968. La gémellité de ces deux évé- féminine. Deschamps consacre tout un monologue, « La libéra-
nements repose sur un choix commun : le jouai. Ce dernier se tion de la femme » 7, à la question brûlante du féminisme. Le
distingue nettement du français de référence, d'où l'indignation personnage, un « macho » typique qui incarne au fond une bonne
d'une partie de la population. À l'instar de Tremblay et de Des- partie de la gent masculine de l'époque et de ses réactions, fait la
champs, l'autre partie de la population considère que l'expres- vie dure au féminisme et à ses partisans. Il est important de saisir
sion libre et publique du jouai trouve son entière légitimité dans ici que la critique violente du féminisme par le personnage dé-
une correspondance entre la langue et ses utilisateurs (locuteurs) : nonce en réalité, par le biais de la caricature, une mentalité sexiste
Tremblay et Deschamps ont compris que la mise en scène de enracinée depuis belle lurette.
personnages d'une classe sociale qui n'est ni bourgeoise ni fille
de l'élitisme doit nécessairement s'accompagner d'un langage Des monologues aux chansons
idoine. Deschamps, dans ses deux recueils, recourt à deux modalités
d'écriture différentes. Chaque publication est essentiellement
Le procès de communication constituée de monologues, d'où le titre. Ce dernier tait toutefois
Le schéma de la communication permet de distinguer le une seconde dimension : les chansons. Ces dernières peuvent se
monologuiste de son personnage. Il importe en effet de dissocier classer sous deux catégories motivées par leur emplacement par
Deschamps du personnage qu'il interprète : la question de res- rapport aux monologues : les chansons « intramonologiques »
ponsabilité littéraire de l'auteur par rapport aux allégations du et les chansons « extramonologiques ».
personnage nous apparaît alors moins polémique. Du point de Nous entendons par chansons « intramonologiques » toutes
vue du pôle d'émission du processus pragmatico-énonciatif théâ- les chansons qui s'insèrent au début, pendant ou à la fin d'un
tral, auteur et acteur renvoient à une seule personne : Deschamps. monologue (intra- pour « dans » et -monologiques pour « mo-
En effet, l'auteur décide de prendre en charge l'interprétation du nologues »). Toute chanson de ce premier type demeure intime-
personnage qu'il a créé. Comme ce personnage qu'il incarne lui ment liée au monologue qui lui sert de berceau ; généralement,
ressemble habituellement, le spectateur oublie souvent de résis- elle ne comporte aucun titre précis qui pourrait lui conférer une
ter à la tentante illusion théâtrale qui lui fait croire que Deschamps quelconque autonomie, si ce n'est le titre du monologue à l'inté-
endosse les points de vue de son personnage (le monologuant). rieur duquel il s'insère.
La distance entre fiction et réalité devient alors infime, voire La chanson « extramonologique » se définit quant à elle par
imperceptible. Cette difficulté du récepteur à décoder le mes- la jonction, l'articulation qu'elle établit entre les divers monolo-
sage met en péril la communication. L'interprétation déficiente gues qui composent le recueil et, par le fait même, le spectacle
du message par le récepteur explique les remontrances jadis adres- (extra- pour « en dehors »). À l'occasion, la chanson de ce
sées à Deschamps : « Dans "Les unions, qu'ossa donne", il se fit deuxième type, à l'instar de la précédente, ne s'affranchit pas
prendre, un soir. Trois solides armoires qui venaient d'écouter le entièrement du monologue qui la précède : elle en constitue alors
monologue l'interpellent après le spectacle : "T'as bien raison, la conclusion ou le prolongement par la réflexion philosophi-
Deschamps, les unions, ça vaut pas de la m..." Et l'un d'ajou- que, l'exemple concret ou l'anecdote. Cependant, il arrive sou-
ter : "Mais c'est pas la vraie vie, ton affaire, des employés doci- vent que la chanson extramonologique soit indépendante des
les comme ça, y s'en fait plus aujourd'hui" » 6. monologues qui voisinent avec elle. La concaténation - qui régit
l'ensemble du recueil et qui lui assure une certaine unité, une
Les thèmes certaine harmonie - semble alors quelque peu interrompue et ce,
Universels ou proprement québécois, les thèmes des monolo- indépendamment de la qualité intrinsèque de la chanson. Chose
gues de Deschamps puisent dans l'actualité. La médiocrité des certaine, qu'il y ait continuation ou non du monologue précé-
conditions de vie reste sans doute le fil conducteur le plus appa- dent, la chanson extramonologique se repère facilement par un
rent de tous les textes. Plusieurs thèmes des monologues de Des- titre qui lui est propre et qui signale sa relative autonomie.
champs sont éponymes : « L'argent », « Le bonheur », « La Enfin, soulignons que Deschamps n'a pas pour but d'excel-
honte », « La maladie », « L'intolérance », « La sexualité », ler en chanson grâce à ses cordes vocales, loin de là. L'objectif
« L'honnêteté », « La liberté », « La violence », « Le temps », consiste à « enrober » le message, à y ajouter une dimension sup-
« La manipulation », « La mémoire » et « La paternité » relè- plémentaire : la parole, par la musique, se fait coquette.
vent tous de l'abstrait. Avec un accent souvent philosophique,
Deschamps tente d'expliquer ces concepts par les mots ; mais la Les monologues d'Yvon Deschamps : une source
plupart du temps, grâce à ses personnages, il les « incarne » lit- intarissable d'inspiration
téralement. Nous n'avons proposé ici que quelques pistes qu'élèves et en-
Parmi les autres thèmes importants des monologues se re- seignants sont susceptibles d'apprécier dans leur découverte des
trouve la religion, laquelle ne se trouve pas nécessairement valo- monologues de Deschamps. Bien d'autres avenues pourront être
risée... Deschamps traite aussi de politique dans ses manifesta- empruntées. Pensons à la place privilégiée q u ' o c c u p e
tions protéiformes. Les monologues sont très engagés et l'intertextualité : il existe un parallèle explicite entre les textes
univoques : le personnage promeut un nationalisme québécois bibliques et certains monologues, qui réécrivent d'une façon sa-
parfois aveugle... voureuse certains extraits ; notre histoire — celle du Canada et
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du Québec — goûte à la même médecine... Parodie, ironie, jeu
de mots, satire, absurde, hyperbole et antiphrase, principaux « in-
grédients » de l'originalité de Deschamps, peuvent aussi être étu-
diés dans leur complexité et leurs nuances. Bref, les monologues
de Deschamps, source intarissable, peuvent être abordés de mul-
Parcours
tiples façons, tant pour un survol que pour un approfondisse-
ment des caractéristiques formelles, génériques, thématiques, lin- sans détour
guistiques, etc.
Courts ou longs, dramatiques ou humoristiques, les monolo- La méthodologie enfin attrayante
gues de Deschamps se prêtent bien à la performance scénique : et accessible peur le secondaire
le théâtre étant, pour ainsi dire, incomplet sans représentation,
l'enseignant pourra profiter de l'occasion pour faire découvrir
et les études supérieures
les plaisirs et les difficultés de l'interprétation.
Vous voulez goûter encore plus à notre « cuvée » de monolo-
gues québécois ? Jetez un coup d'œil du côté de l'anthologie de
Laurent Mailhot et Doris-Michel Montpetit. Monologues qué-
bécois 1890-1980 propose une importante banque de textes clas-
sés par périodes, tout en mettant en valeur les monologues con-
temporains.
Notes
1. Scherer, p. 256.
2. Deschamps, Monologues, p. 71.
3. Ibid..p.6\.
4. Ibid., p. 24.
5. Frechette, « Tom Caribou », dans Boivin, Èconte fantastique Marle-Chantal Espinasse
québécois au XIX' siècle, p. 293. Josée Bergeron
6. Dufresne, p. 46. Lisette Richer 232 pages
Marcel Camerlain 21.50 * + TPS
7. Deschamps, op. cit.. p. 199.
Bibliographie 1. La présentation d'un travail
- Pour un parcours sans fautes
Œuvres étudiées :
2. Le plan
Deschamps, Yvon, Monologues. Montréal, Leméac (Mon pays, mes - Pour donner du corps à ses idées
chansons, 6), 1973, 236 p. (monologues de 1968 à 1973). 3. Le résumé
- - -, Six ans d'monologues 1974-1980, Ottawa, Inédit, 1981, 226 p. - Pour des mots qui comptent
4. Les questions d'examen
- Pour mieux répondre et mieux réussir
Quelques ouvrages de référence
5. La prise de notée
Boivin, Aurélien (introduction et choix de textes par). Le conte
- Pour des idées qui restent
fantastique québécois au XIX" siècle, Montréal , Éditions Fides
(Bibliothèque québécoise), 1987, 440 p. 6. La gestion du temps
- Pour arriver à temps
Delas, Daniel, Roman Jakobson, Paris, Bertrand-Lacoste, 1993, 123 p.
7. L'étude
Dufresne, Jean-V., Yvon Deschamps, Montréal, Les Presses de - Pour réussir son parcours
l'Université de Québec (Studio), 1971, 92 p.
Mailhot, Laurent et Montpetit, Doris-Michel, Monologues québécois
1890-1980. Montréal, Leméac, 1980, 420 p.
Association québécoise
Pavis, Patrice, Dictionnaire du théâtre, préface de Anne Ubersfeld, de pédagogie collégiale
édition revue et corrigée, Paris, Dunod, 1996, xvii, 447 p.
Pelletier. Claude (dépouillement et compilation par), Yvon Deschamps.
ocpc
Dossier de presse 1969-1985, Sherbrooke, Bibliothèque du Séminaire
de Sherbrooke, 1986, 193 p. POUR OBTENIR NOTRE C A T A L
Québec français, 49 (mars 1983), p. 32-47. ET P O U R C O M M A N D E R
Scherer, Jacques, La dramaturgie classique en France, Paris, Librairie Téléphone: (514)328-3805
Nizet, [1968], 488 p.
Télécopieur: (514) 328-3824
Vigeant, Louise, La lecture du spectacle théâtral, Laval. Mondia
(Synthèse), 1989.226 p. Courrier électronique : info@[Link]
Site Web : [Link]
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