Science Emotions
Science Emotions
BAGAVAN DAS, M. A.
Apprends, à regarder avec intelligence dans le cœur des
hommes. Observe avec une attention suprême ton propre
cœur...
... Considère la vie sans cesse changeante et mouvante qui
t'environne ; car elle est constituée par le cœur des
hommes, et, à mesure que tu comprendras leur constitution
et leur signification, tu deviendras capable, par degrés, de
percevoir le sens plus large de la vie.
"La Lumière sur le Sentier."
AVANT-PROPOS
1
Le Soi Séparé. (Note d. tr. : Lette expression équivaut à ce que les psychologues occidentaux
appellent généralement "le Moi". Il est employé en opposition avec l'expression "le Soi Uni", cette
dernière signifiant l'Esprit-un, indivisible, qui est à la base de toute manifestation, tandis que la
première signifie ce même Esprit indivisible, mais considéré au travers des limites d'une manifestation
quelconque. – Voir au surplus pages 22, 28, 33, 35, 36 du présent ouvrage, ce que l'auteur entend par
Jiva ou Soi Séparé.)
la source même de la vie et en comparaison de laquelle toutes les autres,
causées par des pertes matérielles ou des tortures physiques, ne sont que des
ombres. Ils commencèrent par analyser la souffrance en elle-même, passèrent
de là à la cause de la souffrance, pour finir par traiter du remède.
Leur philosophie reste et restera vraie pour toujours, mais elle doit être
continuellement modelée et revêtir de nouvelles formes, afin de pouvoir
s'adapter aux besoins des races, toujours changeantes, de l'humanité.
Les races ou les classes les plus avancées de l'humanité actuelle en sont,
dans leur marche évolutive, au stade où l'"Intelligence" (le 5e principe, la
caractéristique distinctive des Aryens, la 5e race 2 , le panchajanah) est en voie
d'acquérir son plus haut développement. Or, l'Intelligence, poursuivant ce
but, a pris, momentanément, une importance exagérée, hors de toute
proportion. Il en résulte qu'elle est devenue un but, au lieu d'être restée un
simple moyen ; c'est pourquoi, dans la vie, on lui accorde une place beaucoup
trop importante ; on lui consacre beaucoup plus de temps qu'il ne le faudrait.
L'Intelligence ne doit être, en réalité, qu'un moyen mis au service de cette
nature profonde et essentielle du Jiva, le Désir Emotion. L'importance
accordée de nos jours à l'intelligence a fait reculer l'Emotion à l'arrière-plan.
Ce n'est pas dans ce domaine seul, d'ailleurs, que l'accessoire a pris la place
de l'élément principal. Une grande quantité de vaisselle est utilisée pour
manger quelques grammes d'aliments ; les archives se rapportant à une
affaire prennent plus de temps que l'affaire elle-même ; il y a plus de
surveillance et d'inspection que de matière à surveiller et à inspecter ; plus
d'écriture que de lecture, plus de journaux que de nouvelles. On s'engage tant
et plus dans des calculs difficiles et précis qui, bien souvent, mènent à de
véritables échecs parce qu'il n'a pas été tenu compte de l'imprévu, qui est au
delà des calculs. La compétition fait sacrifier mille, cent mille hommes pour
assurer le succès d'un seul homme.
2
La Race Aryenne est appelée ici la 5e, d'après une classification, adoptée par l'auteur, qui veut que
l'humanité, au cours de son évolution, passe par 7 grands stades, se subdivisant en stades de moindre
importance. L'humanité, telle qu'elle se présente à chacun de ces stades, est considérée comme une
Race. Chacune de ces races contribue à l'évolution générale en développant un principe. La lre
développe la stabilité ; la 2e la vie végétative ; la 3e les passions ; la 4e l'intellect concret ; la 5e,
l'intellect abstrait ; la 6e la spiritualité ; la 7e, l'unité. (N. d. tr.)
L'on accorde plus d'importance à l'extérieur qu'à l'intérieur ; on en arrive
à croire sincèrement que les gouvernements, les systèmes d'administration et
de diplomatie sont beaucoup plus grands et plus importants que le peuple et
son simple bien-être, pour lesquels seuls ces organismes existent. Les villes
deviennent plus grandes que les champs, la vie citadine plus considérée que
la vie campagnarde, une belle robe est plus appréciée qu'un beau corps,
l'auteur plus que le livre, l'écrivain plus que le lecteur, l'activité non-
productive que le labeur productif, le luxe, que l'honnête industrie, la "guerre
glorieuse", que la "paix sans gloire". On se passionne pour des législations
qui, à mesure qu'elles se développent, trahissent une incompréhension de plus
en plus manifeste des véritables besoins de l'humanité, alors que l'homme
bon, dont aucune vicissitude ne vient ébranler la vie, est un phénomène qui
passe inaperçu. Dans l'éducation, on soigne uniquement l'extérieur, le vernis,
on vous arme pour la lutte contre vos semblables, on vous enseigne à tirer
profit de leurs faiblesses, hypocritement, et en ne respectant que les
apparences, mais on néglige d'entraîner l'homme à s'épanouir intérieurement,
à vivre en paix avec lui-même comme avec autrui et à devenir capable de
souffrir le mal plutôt que de le faire.
Ce sont les philosophes professionnels qui portent cette immense erreur à
son point culminant lorsqu'ils affirment que la philosophie a pour but non pas
la Vérité même, mais la recherche de la Vérité ; lorsqu'ils prétendent que
cette recherche présente beaucoup plus d'intérêt que la vérité même.
Ces conséquences sont d'ailleurs inévitables, à un certain stade de
l'évolution. Elles sont leur place légitime dans l'histoire de l'homme et, à ce
titre, ne doivent pas être déplorées. Une expérience très nécessaire ferait
défaut au Jiva qui n'aurait pas passé par là. Mais ce qu'il doit faire, c'est
passer dans de telles fondrières, et non y rester captif. L'intelligence, en se
développant, en s'élargissant, doit, tout en passant par l'exagération, diriger
son développement de façon à atteindre la perfection en sagesse et non
descendre jusqu'à l'astuce, ce qui lui donnerait un caractère de profonde
imperfection. Elle doit devenir une soi-intelligence ; et non seulement cela,
mais une soi-intelligence globale, c'est-à-dire qu'elle doit acquérir la capacité
de comprendre sa nature véritable à la fois dans son propre Jiva et dans celui
de tous les autres.
La connaissance qui ennoblit le plus un homme, c'est celle de l'homme
lui-même ; c'est aussi – que l'on soit ou non d'accord au sujet de ce caractère
de noblesse – celle qu'il est le plus urgent de posséder. Dans cet ordre d'idées,
la philosophie peut être considérée comme la plus haute des sciences et c'est
d'ailleurs ce qui a, depuis toujours, été admis en Orient. Les peuples
occidentaux se sont également attachés à l'étude de la philosophie ; mais la
plupart de leurs philosophes, comme nous l'avons dit, se sont préoccupés
beaucoup plus de la recherche de la Vérité que de la Vérité elle-même ; c'est
ce qui explique que leur attention s'est spécialement confinée à la
psychologie des sens et de l'intelligence – les moyens de connaissance – ainsi
qu'à l'éthique, le principe de l'action. Ils ne se sont pas attardés suffisamment
sur l'élément qui constitue la raison d'être et des sens et de l'intellect, qui est
leur source d'énergie : la nature Désir, la nature Emotion de l'homme, sa
Raga-Dvesham, son aspect Amour-Haine. On peut même dire que l'examen
sommaire qu'ils en ont fait n'a pas donné de résultats tangibles. D'ailleurs, ils
n'ont pas atteint l'origine même de ces deux branches de la philosophie
auxquelles ils ont consacré tant de travail et tant de temps et cela parce qu'ils
avaient commis une erreur initiale dans le choix du point de départ de leurs
investigations.
Or, comment, dans ces conditions, atteindre la véritable connaissance, la
véritable philosophie ? Seuls seront baignés par les flots intarissables de leurs
eaux pures, seuls jouiront de leur profonde consolation ceux qui auront pu
toucher aux sources du plaisir et de la souffrance et en auront mesuré toute la
valeur. Il faudra, au surplus, que ceux qui y aspirent nourrissent un véritable
amour pour la science qu'ils étudient et qu'une sympathie ardente s'établisse
entre eux et leur instructeur. Il faudra qu'ils renoncent à lui poser des
questions dont le cynisme ne démontre que mieux le caractère superficiel. Il
faudra, enfin, que leur cœur soit pénétré de Vairagya aussi vivement que
celui de Shuka, comme le fait sous-entendre le conseil donné jadis à ce
dernier, par son père Vyasa.
Ce livre est destiné aux étudiants que Vairagya a touchés, bien que, de
par la nécessité des circonstances, ils appartiennent aux races d'aujourd'hui,
chez lesquelles la nature intellectuelle règne en maîtresse. L'auteur y traite de
la nature Désir de l'homme, de ses Emotions. Il présente son sujet, autant que
possible, sous la forme généralement suivie dans les ouvrages sur la
Psychologie. Il cherche à conduire ces étudiants, de la Science des Emotions
à cette science supérieure – qui a pour objet les sources mêmes de la vie, les
principes de l'Univers – la Science de la Paix.
Puisse ce petit livre atteindre, sous la bénédiction de Ceux qui sont les
Gardiens et les Serviteurs de l'Humanité, le but qui lui a été assigné.
NOTE PRELIMINAIRE
—
ANALYSE ET CLASSIFICATION DES EMOTIONS
3
Voyez Ribot : "La Psychologie des Emotions", chapitre X.
hautement désirable de ne pas considérer comme définitives les conclusions
des Occidentaux sur la matière, à savoir qu'il est impossible de traiter plus à
fond la question des Emotions.
Quant à nous, nous ne prétendons nullement avoir dit, dans notre
esquisse, le dernier mot. Elle ne reproduit que les grandes lignes d'un projet
de méthode à suivre pour l'étude du sujet et conçu, d'une manière plus ou
moins nette, par un chercheur. On y trouvera des imperfections – elles sont
inévitables chez un auteur obligé de s'exprimer dans une langue qui n'est pas
la sienne – notamment dans le choix des termes servant à désigner les
Emotions les moins fréquentes ainsi que dans l'estimation de la valeur réelle
qu'il faut leur attribuer. Toutefois si, en dépit de son insuffisance, notre
travail recèle quelque parcelle de vérité, nous sommes convaincus que des
esprits plus autorisés en reprendront les grandes lignes, le remanieront et y
apporteront les développements nécessaires.
La méthode qui a été suivie est la seule qui pût être adoptée dans la
circonstance, c'est-à-dire celle de l'introspection et de l'analyse. Mais il ne
faudrait pas voir dans ce choix la manifestation d'une tendance allant à
l'encontre de cette vérité – qui est à la base de tout ce qui va suivre – que le
Soi et le Non-Soi, l'Esprit et la Matière, Pratyagatma (Purusha) et
Mulaprakriti sont toujours inséparables ; qu'une modification de l'esprit
correspond toujours à une modification de la matière et vice-versa 4 .
Seulement le présent travail traite spécialement des modifications qui
s'opèrent, dans l'esprit et laisse dans l'ombre celles qui s'opèrent dans la
matière.
4
La théorie de l'origine physiologique des émotions, de James et de Lange, constitue l'un des extrêmes
de cette vérité ; l'autre extrême est représenté par les théories plus anciennes de l'origine émotionnelle
des modifications physiologiques.
CHAPITRE I
—
LES FACTEURS DE L'EMOTION
6
Schopenhauer emploie le mot "Volonté" dans le sens de "Désir".
7
Revoir la note de la page 26, "esprit" est ici employé dans le sens ordinaire de "partie spirituelle de
l'homme", "âme", "conscience". (N. D tr.)
phrase précédente. Or, généralement, dans la vie courante, on ne fait pas la
distinction entre ces deux aspects. On ne s'y est jamais appesanti
suffisamment. D'ailleurs, même en ce qui concerne la subdivision des
émotions en agréables et pénibles, nous pouvons dire qu'on n'a jamais
entrepris un classement systématique des Emotions selon ces deux
caractéristiques opposées ; ou, si la chose a été tentée quelques fois, on n'a
jamais traité la question à fond. Ce travail, s'il avait été fait, aurait très
probablement jeté quelque lumière sur la nature réelle de l'Emotion. Tout ce
que l'un reconnait généralement, c'est que des circonstances déterminées font
naître certaines Emotions déterminées, soit agréables, soit pénibles. En
réalité, les Emotions sont des Désirs, soit de perpétuer les circonstances, si
elles sont agréables, soit d'échapper, si elles sont pénible. La réalisation
prochaine de ce désir, vue en imagination, ou son non-accomplissement,
produisent, selon le cas, un avant-goût du plaisir ou de la peine qui y
correspond. De là, cet état agréable ou pénible dans lequel se trouve la
personne.
Ainsi, l'Emotion commence et finit par la sensation positive d'un plaisir
ou d'une souffrance possibles. Dans la conscience ordinaire, ces deux
éléments sont mêlés d'une manière si étroite qu'il faut vouloir faire la
distinction pour que celle-ci n'échappe pas à l'attention et pour qu'une
Emotion quelconque cesse de se présenter comme quelque chose
d'inanalysable, de sui generis. Mais il est de toute importance de se rendre
compte que l'on est bien en présence de deux choses : d'abord le Désir-
Emotion, spécialisé par les circonstances environnantes immédiates, et
ensuite le plaisir ou la souffrance qui sont spécialisés par leur relation avec
un Désir-Emotion semblable.
Dans les derniers chapitres de notre livre, nous arriverons peut-être à
projeter un peu plus de lumière sur ce sujet et à le rendre plus simple. En tout
cas, l'examen succinct que nous venons d'en faire et l'établissement de la
différence entre les deux points de vue, selon lesquels est considérée la nature
de l'Emotion, nous donneront la clé de la classification de ses variétés,
classification parfaitement admise, comme nous l'avons dit, par les penseurs
de l'Inde.
On pourrait ici examiner quelques questions préalables : Quelle est la
signification exacte des termes employés : Désir, Connaissance, Action ?
Comment la conscience-une du Soi se scinde-t-elle en ses formes diverses et
pourquoi ? Quel est exactement le rapport qui existe entre le Désir et le
Plaisir ou la Souffrance ? Comment pourrait-on définir ces deux éléments ?
1° le désir, et 2° le plaisir et la souffrance, par rapport l'un à l'autre, sans que
les définitions n'aboutissent à un cercle vicieux ? De ces deux éléments,
lequel est celui qui, à l'origine, s'est manifesté le premier ; et, d'ailleurs, y a-t-
il eu un premier et un second ? Dans l'affirmative, sommes-nous à même de
retracer l'ordre dans lequel ils se sont manifestés en premier lieu ? N'est-ce
pas un cas analogue à celui de la plante et de la semence ? Ces questions ne
sont pas insolubles, mais elles relèvent de la métaphysique du Soi et du Non-
Soi, de l'Espace et du Temps, du Mouvement. Elles sortent donc du cadre de
notre étude.
Eu égard au but du présent ouvrage, l'exposé sommaire que nous avons
fait de la question suffit, pensons-nous, à établir le principe suivant que nous
adopterons comme point de départ : Les Emotions sont des Désirs ; les deux
désirs élémentaires sont :
1° Le désir de s'unir à un objet qui cause du plaisir, et 2° le désir de se
séparer d'un objet qui cause de la souffrance. C'est, en d'autres termes,
l'Attraction et la Répulsion, la Sympathie et l'Antipathie, l'Amour et la Haine,
ou toute autre paire d'opposés du même ordre.
Au risque d'encourir le reproche d'user uniquement d'arguties, nous
dirons – avec l'espoir, au contraire, de susciter chez le lecteur un mode
fructueux de pensée – que l'Amour, le Désir de s'unir à quelqu'un ou à
quelque chose, implique la conscience de la possibilité d'une telle union et
que sa pleine raison d'être réside en une perception instinctive du Soi
individuel, enracinée en lui et inhérente à sa nature, de son union
fondamentale avec tous les autres Sois, de leur unité (Eka-ta), l'unité de
l'Etre, du Tout-Soi, le Soi Suprême, le Pratyagatma. Ce désir de s'unir est la
conséquence inévitable de cette perception instinctive ; c'est la tentative de
ces Sois individuels, ces fragments du Soi-Un, de percer les murs qui les
séparent les uns des autres – les murs qui sont cause de la rupture de l'unité
originelle et de sa transformation en pluralité ; ce sont les efforts qu'ils
accomplissent pour se fondre les uns dans les autres et reconstituer le Tout
unique. De même la Haine n'est, en réalité, que la perception instinctive de
chacun des Sois – identifié pour le moment avec une partie plus ou moins
grande du Non-Soi, de Mulaprakriti, de la matière de la non-identité de
chaque Non-Soi, de chaque atome de Mulaprakriti, d'avec tout autre atome,
d'avec tout autre Non-Soi ; c'est la conscience instinctive de leur pluralité
(nanatva), de leur séparation les uns d'avec les autres et de leurs efforts pour
maintenir cette existence séparée par tous les moyens possibles et à tout prix.
CHAPITRE III
—
LES EMOTIONS PRINCIPALES ET LEURS ELEMENTS
8
Voir la note de la page 10.
dit alors : "J'ai rabaissé X... au point qu'il ne se relèvera plus ; toute énergie
en lui est annihilée." L'autre couve dans son cœur l'amertume et le désespoir,
le feu consumant de la rage silencieuse et le sentiment empoisonné de la
mortification et de la malveillance. Telle est la manière dont se développent
le plus souvent les rapports de répulsion.
Il arrive – trop fréquemment, hélas ! – que ces rapports cessent
apparemment, lorsque, par la violence de l'un des ennemis, l'autre perd la vie.
Mais tant que la Haine subsiste dans le cœur du survivant, l'autre reste
présent dans sa conscience et, en réalité, le rapport perdure. Voyez comme on
se vante des succès remportés sur l'ennemi, comme on en perpétue le
souvenir par l'érection de monuments et d'arcs de triomphe, par des
célébrations périodiques, etc., etc. Tôt ou tard, que ce soit dans cette vie ou
dans une autre, la réaction naturelle amène la cessation de la Haine et on y
voit succéder le remords et les autres modes mentaux subséquents. Mais
même alors, le rapport existant entre deux personnes subsiste dans leur
conscience ; elles se voient toujours ensemble, mais la nature du rapport qui
les lie s'est évidemment modifiée.
Et ainsi toutes les parties constituantes du monde, tous les Jivas, sont
rattachés les uns aux autres par des liens de mémoire et de conscience, se
rapportant soit à l'Amour, soit à la Haine, jusqu'au moment où – comme nous
le verrons plus tard – la connaissance vient les dénouer.
CHAPITRE VI
—
RAPPORTS ENTRE LES EMOTIONS,
D'UNE PART ;
LES VICES ET LES VERTUS, DE L'AUTRE
Nous pouvons déduire, de ce qui a été dit précédemment : que les vertus
et les vices de l'humanité ne sont autres que ses Emotions passées à l'état
permanent. Ils constituent, en effet, des aptitudes constantes de sentir,
régissant le pouvoir d'action des hommes, les vertus se rangeant du côté de
l'Amour, les vices, du côté de la Haine. Bien que la vérité de ce fait ne soit
pas reconnue d'une façon claire et précise, la chose paraît tellement naturelle
que l'on se sert souvent d'un seul et même mot pour désigner à la fois une
certaine Emotion et la vertu ou le vice qui y correspondent. Tel est le cas, par
exemple, pour la Compassion et pour l'Orgueil.
Il nous suffira d'ailleurs d'établir, en regard des Emotions énumérées
précédemment, une liste des vertus et des vices avec lesquels elles sont en
rapport, pour que l'un se rende compte qu'il s'agit bien des mêmes Emotions à
l'état permanent, dominant toute la nature de l'homme, affectant, colorant,
dirigeant ses actions :
1° Du côté de l'Amour, nous avons, en ce qui concerne l'Attraction entre
deux égaux, aux trois degrés mentionnés pages 36-38 :
La Politesse, la Bienséance, la Courtoisie, l'Affabilité.
La Bienveillance, la Serviabilité, l'Amour du prochain.
Une nature affectueuse, le Désir de se rendre utile. Nous avons ensuite,
pour l'Attraction d'un inférieur envers un supérieur, à ces trois mêmes
degrés :
La Modestie, la Discrétion, la Douceur.
La Vénération, le Zèle, la Gravité, le Calme, un Caractère sérieux, posé,
réfléchi.
L'Humilité, l'Obéissance, la Gratitude.
Pour l'Attraction d'un supérieur envers un inférieur :
L'Amabilité, la Considération, la Bienveillance, l'Urbanité, la
Condescendance.
La Bonté, la Mansuétude, la Miséricorde.
La Compassion, la Pitié.
2° Du côté de la Haine, nous noterons :
Entre deux égaux :
La Brusquerie, l'Impolitesse, la Grossièreté
L'Humeur morose, la Maussaderie, l'Irascibilité, l'Humeur acariâtre.
La Colère, la Brutalité.
De l'inférieur envers le supérieur :
La Timidité, la Suspicion, l'Embarras. Une nature timorée.
La Conardise, l'Esprit de vengeance.
Du supérieur à l'inférieur :
L'Arrogance, le Refus systématique d'admirer quoi que ce soit, le
Manque d'égards, la Suffisance.
La Présomption, une Nature agressive, Importunant les autres.
Le Mépris, le Dédain, l'Orgueil.
Les exemples ci-dessus suffiront, pensons-nous, à confirmer la théorie
émise au début du présent chapitre. Ils laissent entrevoir la complexité des
Emotions humaines au stade actuel de notre évolution. La subtilité des
nuances qui les différencient et la multitude des degrés d'intensité qui les
caractérisent ne permettent pas de distinguer nettement le point où les
Emotions passent du mode transitoire au mode permanent, revêtant ainsi le
caractère de phénomènes mentaux auxquels on n'accorde plus, en langage
ordinaire, l'appellation d' "Emotions", ni même quelquefois celle de vertus ou
de vice.
Ceci nous amène immédiatement à examiner une série de phases
mentales qui, pour pouvoir trouver leur place dans le cadre des pensées
émises jusqu'à présent, demandent une analyse minutieuse.
Nous n'envisagerons pas ici la question de savoir ce qu'il faut entendre
exactement par les phénomènes compris sous les noms de vertus et de vices,
avec toutes leurs associations mentales, ni pourquoi le développement des
unes devrait être favorisé et celui des autres évité. Ces problèmes relèvent de
la métaphysique de l'Ethique – corollaire obligé de la métaphysique des
Emotions – comme celle-ci est le corollaire obligé de la métaphysique du
Soi. Toutefois, nous aurons l'occasion de faire allusion à ces questions
considérées dans leurs grandes lignes, lorsque nous aborderons le côté
pratique de notre étude : la culture des vertus et la destruction des vices, par
l'ordonnance des Emotions.
CHAPITRE VII
—
EMOTIONS COMPLEXES
Bien des Emotions, bien des vertus, bien des vices, très répandus parmi
le genre humain et, d'une manière générale, parfaitement reconnus comme
tels, n'ont pas même été cités dans le chapitre précédent. La raison en est qu'à
l'analyse, ils apparaissent plutôt comme des composés, constitués d'éléments
relevant des diverses Emotions, Vices on Vertus énumérés. Il existe des
exemples de tels composés dont tous les éléments tiennent du côté de
l'Amour exclusivement ou du côté de la Haine exclusivement ; il en est
d'autres tenant des deux. Naturellement, ces derniers figurent pour la plus
grande part dans la vie actuelle des hommes. C'est par eux que la nature
humaine, avec tout ce qu'elle présente de bon et de mauvais, se manifeste le
plus complètement. La lutte entre le bien et le mal est le plus âpre au point
tournant de l'évolution, précisément avant que d'une manière définitive, l'un
des deux ait pu prendre le dessus, tandis que l'autre s'efface de plus en plus.
C'est pourquoi ce sont ces Emotions-là qui attirent le plus spécialement
l'attention et qui font, sur la mémoire, l'impression la plus vive.
Comme Emotions complexes, nous citerons la Majesté, la Dignité,
l'Empire sur soi-même, le Sang-froid, la Terreur, la Sublimité, la Grandeur, la
Magnificence, la Magnanimité, l'Admiration, le Pathos, le Rire, l'Héroïsme,
la Dévotion, la Valeur, le Courage, la Bravoure, l'Endurance, la Prudence, la
Discrétion, la Prévoyance, la Circonspection, l'Assurance, la Confiance, la
Foi, la Méfiance, la Timidité, la Jalousie, l'Envie, la Tendance à ridiculiser,
l'Humour, la Malignité, la Rancune, la Mesquinerie. L'Avarice, l'Esprit de
critique, la Calomnie, l'Insolence, la Perversité, la Cruauté, la Tyrannie,
l'Impertinence, la Cupidité, la Convoitise, le Dégoût, l'Aversion, etc.
En parcourant l'énumération d'un certain nombre d'Emotions classifiées,
dans les chapitres précédents, le lecteur peut avoir eu l'impression qu'en
dehors de celles qui y sont reprises, les Emotions sont sans contredit
irréductibles et que la liste ci-dessus, par exemple, ne suit aucun ordre, que
les éléments qui la composent y ont été rassemblés pêle-mêle. Il n'en est rien.
Un examen approfondi prouvera que le même principe d'analyse leur est
applicable et l'étudiant qui voudrait faire un triage, tant des Emotions ci-
dessus que des autres, dont il n'a pas été fait mention jusqu'ici, leur assignant
à chacune la place qui lui revient, dans une espèce de schéma généalogique
des Emotions, ferait un travail intéressant et instructif.
Nous allons maintenant tenter d'analyser brièvement les plus importantes
des Emotions citées plus haut, afin de montrer comment du simple, de
l'homogène, on en arrive à des éléments extrêmement hétérogènes.
Commençons par la Majesté, qui se trouve en tête de notre liste.
Dans le langage courant, le mot "Majesté" sera à peine toléré pour
désigner une Emotion. Aussi ferons-nous bien de rappeler, avant d'entamer le
sujet, ce que nous avons dit précédemment, sous une autre forme, que toute
Emotion présente deux aspects : l'aspect subjectif et l'aspect objectif : le
premier, représente l'Emotion telle qu'elle est ressentie par la personne qui se
trouve sous son influence ; cette personne la sent d'une manière active, elle
est possédée par elle. L'autre, c'est l'Emotion telle qu'elle apparaît aux autres
personnes. Les Emotions où domine le premier de ces deux aspects, sont
celles reconnues comme Emotions dans le langage courant. Celles ou
prédomine le second aspect sont appelées simplement des Qualités ou des
Défauts, des Vertus ou des Vices, selon qu'elles affectent les autres en bien
ou en mal. En réalité, la distinction faite, n'est autre qu'une distinction de
relativité dans la permanence, ainsi qu'il été dit au chapitre sur les Vertus et
les Vices. Il est d'observation courante que les sensations passagères ne
laissent pour ainsi dire aucune trace et que les Emotions fortes, longuement
ressenties, s'impriment sur les traits, passant de la phase où prédomine
l'élément subjectif à celle où prédomine l'élément objectif.
C'est dans ce sens que nous pouvons dire qu'il existe une Emotion
Majesté. C'est cette Emotion qui est à la base de la qualité à laquelle nous
donnons la même appellation. C'est grâce à son existence antérieure qu'a pu
naître la qualité Majesté, les deux aspects subjectif et objectif étant alors
présents. L'Emotion "Majesté" est un composé d'autant de Compassion que
d'Orgueil 9 , de Compassion envers le faible, le pauvre, le bon, le méritant ;
d'Orgueil et de force répressive envers l'arrogant, le fort, le méchant, le
déréglé.
9
Voir page 62, ce que l'auteur entend par "Orgueil" : un sentiment de Haine, plus la possession d'une
force supérieure, plus une grande activité de l'un et de l'autre de ces deux éléments.
C'est là la vertu qui convient aux Jivas auxquels est confié ici-bas le rôle
de Roi ou de gouvernant quelconque. Comme symbole de cette vertu,
l'instinct des peuples a trouvé le sceptre ou l'épée du châtiment tenue par le
Roi dans l'une de ses mains, tandis que l'autre tient un globe, une boule ou
nidhi-padman, un lotus, source inépuisable de dons.
La Dignité n'est autre chose que la Majesté à un degré plus faible.
L'Empire sur soi-même, le Respect de soi-même, sont les premiers
degrés de la Majesté et de la Dignité ; ce sont les éléments qui se trouvent à
leur base ; ils constituent le point tournant entre les deux séries d'Emotions.
Leur aspect intérieur, subjectif, correspond au désir d'unir, plutôt qu'à celui
de séparer, au désir d'éviter si possible les rapports de Haine, de Discorde, et
de conserver, de favoriser les rapports d'Harmonie et d'Amour. Quant à leur
aspect extérieur, c'est I' "Impassibilité", "Inaccessibilité", la "Non-Emotivité".
Ces mots ne décrivent que les conditions extérieures du corps physique,
accompagnant le mode mental intérieur dont il est question, et ne donnent pas
une idée correcte de l'état de choses réel. On peut même dire qu'en fait, ils
induisent en erreur. Ils font supposer que l'Empire sur soi implique l'absence
d'Emotion. En réalité, c'est le contraire, tout particulièrement lorsqu'il s'agit
de Jivas qui, dans la connaissance, dans la faculté de l'Emotion "Empire sur
soi", n'en sont qu'à leurs débuts. En eux, la lutte entre désirs de tendance
opposée est très âpre, les uns du côté du vice, cherchant à s'exprimer avec
force ; les autres, du côté de la vertu, tendant à prévenir cette manifestation et
à exprimer plutôt une Emotion opposée.
Cette lutte se continue pendant bien longtemps ; ce n'est que
graduellement que l'une des tendances acquiert une prédominance marquée
sur l'autre. Parallèlement, la lutte devient de plus en plus faible, elle est
ressentie de moins en moins. Ce résultat se remarque dans l'homme extérieur,
par une abstention de plus en plus grande de toute manifestation, une
tranquillité, une immobilité caractéristiques. Retenus par les rênes puissantes
de la Raison – de l'Amour, qui est la raison la plus haute, basée sur la Vérité
des vérités, l'Unité des Jivas, – les chevaux sauvages et indomptés de la
nature inférieure de l'homme sont là, dans une immobilité apparente. Mais ne
vous laissez pas arrêter par cette immobilité extérieure ; considérez plutôt la
grande tension intérieure qui l'accompagne, si vous voulez comprendre la
nature réelle de l'Emotion de "Empire sur soi".
L'analyse ci-dessus est corroborée par la valeur qu'on donne à cette
appellation dans le langage courant. Lorsqu'on loue une personne pour
l'empire qu'elle a sur elle-même, ce que l'un a en vue généralement, c'est sa
faculté de pouvoir s'abstenir d'exprimer une Emotion relevant du vice ;
cependant l'expression s'emploie aussi pour désigner le pouvoir de contenir
une Emotion appartenant à la série opposée.
Cela tient à ce que l'attention est portée exclusivement sur les résultats
extérieurs de l'Empire sur soi, résultats extérieurs qui, dans l'un et dans l'autre
cas, sont l'absence d'apparence de toute Emotion, et non pas d'Emotions
relevant du mal seulement. Nous ajouterons que le fait d'employer
l'expression dans ce second sens, avec une intention de louange, appartient
aux races de constitution spéciale, parmi lesquelles, cette qualité est courante,
qualité due au mode mental dont il a été question dans l'analyse de la réserve,
de la froideur. Quant aux autres êtres, formant la minorité, qui aimeraient
d'exprimer sans réserve leurs bonnes émotions, – qui voudraient, par
exemple, exprimer leur pitié par des larmes – leur empire sur eux-mêmes est
soit voulu, intentionnel, (parce qu'ils se rendent compte qu'une telle
démonstration soulèverait chez les autres une Emotion de la série du mal : la
Raillerie méprisante), soit inconscient, de par la force de l'ambiance, des
conventions et des circonstances présentes. De toute façon, la raison en est la
même dans chacun des cas.
L'Héroïsme n'est autre chose que la Majesté à l'état actif, la Majesté telle
qu'elle apparaît au moment de l'action, lorsque la Compassion pour le faible,
le désir de lui venir en aide, ainsi que la volonté de châtier l'oppresseur,
d'éléments potentiels qu'ils étaient, passent à l'état d'éléments manifestés. La
Compassion est peut-être plus intense ici que le désir de châtier. L'Héroïsme,
de par son essence même, incite à donner, à donner ce que l'on possède, ce à
quoi l'on tient le plus, sa vie s'il le faut, afin de secourir celui qui est faible,
celui qui est jeune. Faites la comparaison entre les deux mots sanscrits qui
signifient respectivement "le donateur héroïque" et "le héros de
compassion" : Dana-virah et Dayavirah. Le peuple, d'instinct, fait la même
distinction ; il n'accorde pas l'épithète de Héros à celui qui accomplit un haut
fait, quelque grand qu'il soit, si, l'Abnégation ou la possibilité de l'Abnégation
n'y entre pas pour une grande part ; si, pour parfaire son acte, il n'a pas
souffert ou risqué de souffrir. Voyez dans Mahabharata, Bishma lisant à
Duryodhana la liste des héros : il refuse d'y faire figurer le nom
d'Ashvatthama, fils de Drona, qui, cependant, est égal en tous points à Arjuna
lui-même en tant que guerrier, parce que, dit-il, "Ashvatthama aime sa vie et
ne combat pas sans se soucier d'elle".
Le Courage, la Bravoure, la Force morale, l'Endurance, sont des qualités
que l'on peut considérer comme diverses espèces d'Héroïsme ou comme de
l'Héroïsme à divers degrés. Elles se distinguent les unes des autres quant à
l'espèce, par les circonstances variées dans lesquelles se manifeste cette
supériorité d'où émane la Compassion pour le faible, ainsi que la Volonté de
châtier l'oppresseur ; et quant au degré, par l'étendue de la dite supériorité.
De nos jours, l'Héroïsme, le Courage, etc., sont pour ainsi dire
exclusivement associés aux faits de guerre, aux combats, à la bravoure
militaire. Cela tient à ce que précisément, à notre stade d'évolution, c'est
principalement la guerre, ce sont les combats, etc., qui fournissent les
occasions d'éveil ou de manifestation des caractéristiques essentielles de ces
vertus-émotions. Mais lorsque nous jouirons de circonstances nationales et
sociales différentes de celles-ci, nous reconnaîtrons qu'il existe un Héroïsme
et un Courage sans éclat, sans ostentation, restant ignorés, synonyme
d'Abnégation, dans la vie de tous les jours, sans aucun rapport avec les
tueries et les massacres ; et cet Héroïsme sera apprécié de plus en plus ; il l'a
d'ailleurs toujours été – si pas d'une façon frappante, tout au moins d'une
manière suffisante – dans la haute littérature.
La Défiance est l'opposé-de la Timidité. Cette dernière est la Peur
naissante ; c'est la Répulsion plus la conscience de la supériorité (non pas
certaine, mais possible) de l'objet de répulsion. La Défiance, au contraire, est
l'Affection naissante, l'Attraction plus la conscience de la supériorité (non pas
certaine, mais possible), de l'objet envisagé.
Un être manifestant de la Défiance sera hésitant sur la manière de
s'approcher de quelqu'un ; il ne saura pas s'il doit l'aborder en termes d'égalité
ou en termes de supériorité. Un être manifestant de la Timidité hésitera à s'en
approcher de quelque manière que ce soit.
Comme il s'agit de deux Emotions peu accentuées, on ne les distingue
pas nettement l'une de l'autre et, en général, les deux mots sont employés
indifféremment. Cependant comparez les deux phrases suivantes : "Le cheval
est intimidé à la vue d'un objet qui l'effraie". "Un jeune homme et une jeune
fille s'approchent l'un de l'autre avec défiance". Ici leur sens respectif se
distingue plus aisément. Au surplus, dans les cas où vraiment la distinction ne
peut pas se faire, il est à noter qu'il s'agit d'une Emotion complexe, composée
d'un "désir incertain et d'une conscience incertaine". Il n'existe pas alors de
mémoire nette d'un contact donné, ayant eu pour résultat soit le Plaisir, soit la
Souffrance ; l'on ne peut donc s'attendre à rien de précis ; de là l'absence de
désir franchement dirigé dans le sens du rapprochement ou de l'éloignement,
mais plutôt une oscillation de l'un à l'autre.
L'amplification de la Défiance, c'est la Confiance ; l'amplification de la
Timidité, c'est la Méfiance, l'Incrédulité complète. Dans le langage courant,
on l'entend également de cette façon.
La Confiance équivaut à une Attraction. Celui qui met sa Confiance en
une personne, se sent attiré vers elle. Mais il ressent en même temps, de la
part de cette personne, la manifestation envers lui d'une certaine
Bienveillance, d'une certaine Amitié ou d'une certaine Humilité – selon la
position qu'elle assume vis-à-vis de lui, – cet échange de sentiments ayant
trait à une tierce personne ou à un objet désiré.
C'est là un exemple de combinaison d'une Emotion simple associée à la
conscience complexe de l'existence d'une Vertu-Emotion chez une autre
personne, d'où résulte une Emotion nouvelle, la Confiance.
De même celui qui éprouve de la Méfiance vis-à-vis d'une personne,
ressent de la Répulsion pour elle. Mais il ressent en même temps, de la part
de cette personne, la manifestation envers lui d'un certain Mépris, d'une
certaine Colère, d'une certaine Peur – selon la position qu'elle assume vis-à-
vis de lui, – cet échange de sentiments ayant trait à une tierce personne ou à
un objet désiré.
Examinée sous un autre aspect, la Confiance est la sensation, la
conscience, la certitude qu'éprouve une personne d'être à la hauteur de la
tâche, de l'opportunité qui se présente à elle, plus le désir de remplir la tâche
en question, ou de faire usage de l'opportunité qui lui est offerte. Appuyons
ici surtout sur le fait de se sentir à la hauteur et non sur la tâche ou sur
l'occasion qui nous concernent moins. La Confiance, dans cette acception, est
donc la sensation – et cette sensation peut relever indifféremment de
l'Attraction ou de la Répulsion – plus la conscience de pouvoir développer
jusqu'à l'action la forme particulière de désir dont il est question plus haut,
qu'il s'agisse d'une Attraction ou d'une Répulsion. Souvent, cette sensation se
manifeste par de l'Animation ou un besoin de s'Enfler, dénotant une certaine
supériorité ou une certaine aptitude avides de s'affirmer, ou même sur le point
de s'affirmer. La simple connaissance intellectuelle de sa propre aptitude, ne
serait autre chose qu'une connaissance et non pas l'Emotion ou la Sensation
de la Confiance qui cache toujours un désir intérieur, quelque calme, quelque
impassible que puisse être l'apparence extérieure.
L'analyse de la Méfiance sous cet autre aspect est exactement similaire.
Celui qui prend, des choses, leur bon côté, celui qui croit, celui qui a foi,
manifeste des sentiments en rapport avec la Confiance. Celui qui appréhende
toujours l'aspect le plus favorable des choses, celui qui soupçonne, qui doute,
manifeste des sentiments en rapport avec la Méfiance. Les expressions ci-
dessus sont d'ailleurs employées quelquefois comme synonymes de
Confiance ou de Méfiance.
Dans les pages précédentes, nous avons déjà établi une distinction entre
la Dévotion et l'Adoration. A première vue, et pour autant qu'il s'agisse d'un
lien entre un inférieur et un supérieur – la Dévotion peut paraître une
Emotion simple, de la nature de l'Adoration. Mais en réalité il s'agit d'une
Emotion complexe. La Dévotion, c'est l'Abnégation, c'est l'abandon
volontaire de tout ce que l'on possède en faveur d'un autre. Un tel abandon est
un acte qui implique la supériorité de celui qui le pose ; c'est l'inférieur qui
reçoit. Cependant, nous avons dit plus haut que la Dévotion est un sentiment
ressenti par un inférieur envers un supérieur ; d'autre part, nous venons de
voir que la Dévotion implique l'acte de donner et que cet acte dénote la
supériorité de celui qui l'accomplit. Ne se présente-t-il pas ici une
contradiction impossible à résoudre ?
Examinons la chose de plus près. En réalité, ce n'est pas d'une manière
générale que le terme "Dévotion (Dévouement) est employé pour désigner le
sentiment d'un inférieur vis-à-vis d'un supérieur 10 ; mais il n'en est pas
10
Tout l'exposé qui va suivre roule sur une acception spéciale à l'anglais du mol "Dévotion" qu'on ne
lui accorde de pas en français et qui est l'équivalent pour nous de "Dévouement". Ce passage devra
donc être lu en accordant provisoirement au mot "Dévotion" le double sens de Dévotion et de
Dévouement et en considérant le mot "Dévoué" comme l'adjectif qui caractérise cette seconde
acception. De plus, comme l'a fait remarquer le traducteur de "La Doctrine du Cœur" il ne faut pas
toujours ainsi même dans le langage courant. Un mari est "dévoué" à sa
femme, une mère à son enfant, un médecin à ses malades. Le mot "Dévoué"
est-il mal appliqué ici ? ou bien faut-il supposer que la mère, le mari, le
médecin, sont inférieurs à leur objet de dévotion (dévouement) ?
Evidemment, ce n'est ni l'un ni l'autre. Mais un domestique est également
dévoué à son maître ; un soldat à son officier ; un disciple à son Instructeur ;
un adorateur, une créature, à son Dieu et Créateur ! Ici l'infériorité est
clairement du côté de la personne dévouée et le terme est, également,
employé correctement dans ce sens. Que faut-il en conclure ? Qu'il existe,
pour ce mot, deux acceptions. Dans l'un et dans l'autre cas, le mot sous-
entend Service et Aide ; ce qui en différencie le sens, c'est que, dans le
premier cas, le Service et l'Aide sont réellement Service et Aide envers la
personne envisagée ; la Dévotion (Dévouement) n'est pas autre chose en
réalité que de la Tendresse. Si cette Tendresse a pris ici le nom de Dévotion
(Dévouement), c'est parce que l'attention a été portée principalement sur
l'élément d'abnégation qui y entre pour une grande part et que cette Tendresse
se manifeste avec la persistance qui correspond à un mode mental mieux
caractérisé par le terme en question que par celui de Tendresse.
Dans le second cas, le Service soutenu qu'on entend par le mot
"Dévotion", est un service rendu en commun envers un objet donné, à la fois
par celui qui manifeste ce sentiment et par celui à qui il s'adresse. Une déité,
un instructeur, un officier supérieur ne demandent à leur disciple, à leur
subordonné, à celui qui leur porte un sentiment de dévotion, aucun sacrifice
pour eux ; ils l'acceptent, mais au profit de ceux qu'ils servent eux-mêmes,
comme par exemple, un monde, une race, un gouvernement, avec leurs
constituants respectifs. Tous deux – celui qui manifeste un sentiment de
Dévotion et celui auquel il s'adresse – sont supérieurs à ce monde, à cette
race, à ce gouvernement, etc., bien qu'à des degrés extrêmement différents.
Lorsqu'une déité, un instructeur ou un supérieur quelconque acceptent un
service d'un inférieur, ce qu'ils font, c'est donner à l'inférieur l'occasion de
rendre, dans la mesure de ses moyens limités, le bien qui lui a été prodigué
dans le passé et de ce fait ils l'élèvent de son rang d'inférieur à celui d'égal ;
donner à la première acception du mot "Dévotion" le sens que nous y attachons quelquefois, "d'une
observation zélée et un peu étroite de pratiques religieuses extérieures, mais bien de la consécration
absolue à l'idéal spirituel le plus sublime".
ou bien ils contractent volontairement envers cet inférieur, une nouvelle
dette, une nouvelle obligation – qui doit nécessairement être remboursée plus
tard – et adoptent par là volontairement la position de débiteur – donc
d'inférieur – du moins en ce qui concerne ce point-là. Ils pourraient trouver
utilité à agir de la sorte, par exemple, dans le but de pousser au
développement de certaines qualités, qui ne peuvent se manifester
qu'accompagnées d'une sensation de pouvoir et de confiance.
En résumé, la Dévotion, lorsqu'il s'agit de dévotion envers un idéal,
envers un instructeur, une déité, c'est de la Vénération, avec la recherche
d'une collaboration en vue de certains services à rendre à d'autres ; et quelle
que soit l'infériorité qui caractérise d'une manière générale, un homme
manifestant de 1a Dévotion, le fait même de sa collaboration lui confère
l'égalité dans de certaines limites. Examinée sous l'aspect Désir, nous
pouvons définir la Dévotion comme un désir d'uniformisation entre soi et
l'idéal qui représente l'objet de cette Dévotion, non pas Simplement par
l'acceptation de dons directs obtenus par la prière, comme c'est le cas dans
l'Adoration pure, mais au moyen de l'Obéissance aux injonctions de cet idéal
et à la ligne de conduite qu'il lui trace.
L'emploi des mots "inférieur", "supérieur", "égaux", pour exprimer de
tels rapports, doit sans doute paraître singulier précisément à cause des
Emotions dont ces mots éveillent le souvenir. Mais nous espérons que l'on
voudra bien, au cours de notre analyse psychologique, s'en tenir strictement
et rigoureusement à leur signification scientifique et que toute autre
association coutumière en sera écartée momentanément. L'on ne peut espérer
pouvoir mener à bonne fin une discussion fructueuse du sujet sans garder
provisoirement un équilibre mental semblable.
La Loyauté et la Fidélité sont des degrés de la Dévotion 11 ; l'élément
Désir, le désir de la coopération, du co-service, semble ici moins actif, moins
pressant. Au lieu de rechercher les occasions de rendre service, l'on attend
plutôt qu'il s'en présente. Dans la Dévotion complète, non seulement l'on
recherche les occasions de rendre service, mais un excès de zèle va même
quelquefois jusqu'à pousser à en créer.
11
Voir page 87, la seconde partie de la note contenant la Dévotion, donnant la nuance qui existe entre
le mot anglais "Dévotion" qui est employé ici et le mot français "Dévotion".
La Disposition à inspirer de l'Effroi est un aspect de la Majesté envisagé
seul ; celui qui est en rapport avec la répression du mal. La Douceur, la
Bénignité, en sont l'opposé. Chez les personnes qu'elle atteint, cette
disposition correspond naturellement à l'Effroi. L'Effroi a sa source dans la
série des Emotions : Haine, Répulsion, et a beaucoup de rapport avec la Peur.
Une personne frappée d'Effroi, de Terreur, se rend compte, pendant qu'elle
est sous cette impression, de la possibilité de l'existence en elle de certains
défauts qui pourraient amener, – chez l'être qui lui inspire cet effroi, cette
terreur – la manifestation de pouvoirs répressifs à son égard. Celui qui n'en a
en lui aucun élément de rebut ne connait pas la Terreur, même en présence de
l'être le plus élevé ; il ne ressent à son aspect que de l'Adoration, de la
Dévotion, de l'Amour. De son côté, l'être élevé par excellence ne cherche pas
à purifier l'élément de rebut, dont nous venons de parler, par le châtiment ; il
le transmue chez tous ceux qui entrent en contact avec lui, grâce à son Amour
irrésistible, en Amour pur et en Dévotion pure. Il a dépassé la Majesté et s'en
tient uniquement à la Bénignité. De même que certaines personnes se sentent
terrorisées devant celui qui inspire de la Terreur, de même, ces personnes se
sentent encouragées devant celui qui manifeste de la Bénignité.
La Vertu-Emotion qui suit, dans l'ordre ascendant, l'Empire sur soi, c'est
la Magnanimité. Ici, le mal qui vous est fait, la souffrance qui en résulte,
n'éveillent plus aucun conflit. On les passe simplement sous silence, on les
absorbe, on les ignore. La Largesse de cœur, l'Indulgence, la Générosité, sont
en réalité, d'autres appellations pour une même vertu. Celui qui la pratique
n'a pas encore atteint l'élévation de la Compassion parfaite, de la Bénignité
constante.
Comme contre-partie de ces Vertus, du côté de la Répulsion, nous
citerons : l'Inexorabilité, la Rancune, l'Esprit de Vengeance.
Entre ces cieux extrêmes, nous avons la Sévérité, la Justice, la Rigueur,
l'Implacabilité. Les Emotions suivantes ont également des rapports avec les
précédentes : l'Honneur, la Droiture, la Prudence, la Discrétion, la
Prévoyance, la Circonspection. Les unes et les antres appartiennent au
domaine de l'Empire sur Soi. Lorsqu'il s'agit des premières, l'homme est
surtout préoccupé de "donner aux autres ce qui leur revient" ; lorsqu'il s'agit
des dernières, il se préoccupe surtout de "ne rien perdre, de ne rien laisser
aller aux autres qui ne leur revienne pas."
La Jalousie est une Emotion bien particulière et bien puissante. Il semble
que ce soit de la Répulsion plus la conscience de la possibilité ou même de la
probabilité, d'une espèce spéciale de supériorité chez la personne jalousée,
supériorité qui mettra cette personne à même de gagner ou de s'approprier
quelque chose qui est aimé, désiré, convoité, pour tous deux. La Jalousie
implique de l'Amour pour une certaine personne (ou pour un certain objet) et
de la Haine pour une autre qui en empêche la possession exclusive. Ce
sentiment acquiert son acuité la plus intense lorsqu'il a trait à un Amour
sexuel, et, naturellement le côté Haine, dans ce cas, atteint également son
point culminant. Comme conséquence, nous voyons que la Jalousie peut être
considérée comme celle des Emotions qui trouble le plus l'esprit de l'homme,
qui l'entraine, qui le déchire avec plus de force que n'importe quelle autre
Emotion. Elle excite simultanément à un point que nulle autre Emotion ne
peut atteindre, les deux côtés de sa nature.
L'Amour accompagné de Jalousie est évidemment un Amour égoïste.
Dans l'Amour, tel quel, il n'y a, comme nous l'avons dit, ni égoïsme, ni
sentiment opposé. L'Amour recherche l'Union, ce qui sous-entend l'égalité
des deux facteurs à unir. Tant que le désir d'union existe de part et d'autre, il
n'y a, dans l'Amour même ni égoïsme, ni altruisme, en ce qui concerne les
deux facteurs en présence. Mais lorsque le désir d'union ne se manifeste que
d'un seul côté, le désir d'union est en réalité un désir d'acquisition, un désir
égoïste. Lorsque, dans un amour, la jalousie entre en jeu, le désir d'union est
devenu implicitement un désir d'acquisition, car si l'Amour existait
réellement des deux côtés, il n'y aurait pas de chance d'intervention pour un
tiers, et la Jalousie n'aurait pas l'occasion d'entrer dans l'esprit de celui qui
aime et est aimé. Aussi pouvons-nous dire que dans le cœur de celui qui ne
manifeste aucune exclusivité, aucune réserve, dont l'Amour n'est pas dirigé
vers l'extérieur, vers la séparation matérielle, mais bien vers l'intérieur, vers
l'unité spirituelle, il n'y a pas de place pour la Jalousie.
L'examen de la Jalousie nous amène à cette autre Emotion, en rapport
avec la première, la Convoitise. Le genre d'amour qui, le plus souvent,
engendre la Jalousie, ne peut être mieux désigné que par le terme
"Convoitise". Toute nature raffinée, lisant ces lignes, jugera très
probablement, de prime abord ; que le mot en question est tout à fait
impropre à qualifier un amour quelconque et que c'est même une acception
qu'on ne devrait pas lui accorder. Cependant, il y a quelque chose de commun
entre ces deux émotions. L'expression "Convoitise" n'avait pas
précédemment la même signification qu'aujourd'hui 12 . De nos jours encore il
a conservé sa signification première lorsqu'il est employé subjectivement
pour qualifier le mot "Adolescent". Il signifie alors : un "adolescent
vigoureux", expression dans laquelle il est fait uniquement allusion à la force
physique et à un complet développement au point de vue de l'amour
physique, sans plus. Elle n'implique aucune idée de dépréciation. Toutefois
ce sens ne s'est conservé que pour l'expression en question ; ailleurs
l'attention s'est surtout portée sur les éléments mauvais qui y étaient souvent
associés et sur leurs conséquences naturelles et inévitables. De là, le sens
qu'on y attribue actuellement.
De même qu'au point de vue abstrait, l'Amour est le désir de l'Union par
l'échange et l'uniformisation, de même la Convoitise est le désir de l'Union
par l'échange de l'uniformisation, mais du Soi physique seulement.
Les mariages basés sur la Convoitise conduisent inévitablement à
l'épuisement et à la satiété de la nature physique en une période plus ou
moins courte et comme, entretemps, les Sois mental et spirituel n'ont pas été
cultivés, les formes supérieures de l'Amour, dont les effets perdurent pendant
de vastes éons, sont nulles. Logiquement, ces unions doivent devenir
malheureuses et plus encore celles qui ne sont pas même sanctifiées par les
formalités du mariage, formalités qui, au moins, leur donnent un semblant de
religion et de spiritualité.
Il semble donc bien que ce qui attache au mot "Convoitise" une idée de
mal, ce sont les conséquences mauvaises qui résultent de ce genre particulier
d'amour : la satiété, l'épuisement, l'ennui, la tristesse, l'infortune ; sans cela, il
n'éveillerait pas l'idée de mal et sa parenté réelle avec l'Amour ne serait pas
contestée. Il en est de même d'autres modes mentaux auxquels l'homme
hésite moins à donner l'appellation d'Amour. Nous lisons que les Romains et
d'autres épicuriens "aimaient" 13 les langues et les cervelles de rossignols et
12
Cette explication se rapporte aux termes anglais "Lust" et "Lusty youth".
13
Pour la clarté du sujet, il convient de faire remarquer que le terme anglais employé ici est "love" et
non "like". "Aimer" se traduit en anglais par "love" lorsqu'il s'agit d'une affection envers une personne,
et par "like" lorsqu'il s'agit d'un goût pour certaines choses. Toutefois le mot "love" s'emploie
exceptionnellement en place de "like" lorsque ce "goût" atteint un degré de force extrêmement grand.
d'autres oiseaux délicats. L'état actuel de la majorité des hommes est tel que
l'on approuve sans difficulté l'emploi ici du mot "aimer". L'on ne se rend
absolument pas compte du meurtre en masse qui y préside et on n'en voit pas
l'horreur. Certes, au sens strict et absolu du mot, même ici, son emploi est
parfaitement correct. Ce ne sont que les "conséquences" impliquées qui
jettent ce voile sombre sur le mot en question. Comme l'a dit Bishma :
"La chair ne croît ni sur l'herbe ni sur les arbres, ni sur les pierres. La
chair n'est obtenue qu'en tuant une créature vivante. En manger est donc un
péché."
Notons ici que plus l'Amour se confine au soi physique, plus il a en lui
l'élément Convoitise ; plus il se rapproche d'un "appétit", d'un impérieux
désir des sens, moins il tient de l'Emotion propre.
Peut-être ne serait-il pas inopportun d'examiner maintenant le soi-disant
mystère de l'Amour physique. Ce problème relève en réalité de la
métaphysique du Jiva, envisagé sous son aspect procréateur, mais un rapide
examen de la question pourra jeter quelque lumière sur le point traité ici.
Parmi les organismes considérés comme les plus inférieurs, la
procréation, la multiplication est asexuelle. Une cellule absorbe de la
nourriture et grandit. Elle s'accroit aux dépens de quelque chose d'autre, aux
dépens d'un autre Soi (dans un sens général). Son entité propre grandit, mais
la masse de matière qui forme son entité, son individualité, porte en elle le
principe inhérent de la pluralité ; c'est pourquoi tôt ou tard, elle se divise
nécessairement, inévitablement en deux ; la nouvelle masse, en se séparant de
la masse globale, retient la qualité de "vie" qu'elle a acquise pendant sa
période d'unité, d'identité et devient ainsi le centre de la vie nouvelle d'un
individu constitué d'une façon similaire. Immédiatement, un autre Jiva de la
même espèce y entre pour occuper cette demeure toute prête et spécialement
préparée. Passez en revue tous les processus de reproduction. Nous avons
d'abord les êtres nés par scissiparité ou par germination (ndbhijjah) ; puis
svédajah, c'est-à-dire les "nés de la sueur", par exsudation ; les andajah, c'est-
à-dire les "nés de l'œuf" et enfin Pindajah, ou les êtres de procréation sexuelle
de notre humanité. En essence, tous ces processus sont identiques, mais le
C'est le cas ici. Il faut donc se rappeler, en lisant ce passage, que le terme employé est celui qui,
généralement sert à exprimer une affection, un amour.
mode en est complètement modifié. En premier lieu, l'accroissement d'un
Jiva incarné s'accomplit par une réelle absorption de nourriture (ceci, soit dit
en passant, à un point de vue relatif, car au point de vue ultime, c'est là une
illusion, l'atome n'étant autre chose qu'un vortex, un mouvement et une
résistance en un quelque chose d'imaginaire). Maintenant cet accroissement
est obtenu par l'excitation des sens et des organes multiples du Jiva, par
l'appropriation d'un autre Jiva incarné, appropriation qui n'est que l'imitation
du processus de l'absorption de nourriture auquel il s'est substitué.
Le mystère réside dans cette imitation, dans cette substitution. Chaque
Upadhi de Jiva en attire un autre en vue de l'absorber et ainsi d'accroître sa
propre vie ; en même temps chacun repousse cet autre Jiva, afin d'éviter
d'être absorbé en lui. L'Attraction étant beaucoup plus puissante que la
Répulsion, cette dernière finissant par se réduire, dans les formes les plus
élevées de l'Amour, à la simple conscience d'existences individuelles
séparées – il se produit un rapprochement mutuel et une simulation
d'absorption, une simulation de nutrition et non pas une absorption réelle,
complète, ou une nutrition réelle, complète. Ici, l'appétit et le désir prennent
la forme de l'Emotion.
La séparation des sexes, à un certain stade de l'évolution – au stade
moyen – est l'invention la plus magistrale de la Nature qui puisse permettre à
chacun des Jivas d'acquérir une synthèse de toutes les expériences possibles.
Ce processus, comparé avec le processus original de l'acquisition des
expériences, c'est-à-dire par le contact des sens, avec les différents aspects de
la nature, de Prakriti dans un sens général, n'est en réalité qu'une pauvre copie
de la réalité, copie néanmoins toute-puissante pour le moment. Et cette
séparation des sexes semble avoir été obtenue aisément, sinon rapidement. La
transformation s'est opérée vraisemblablement au cours d'âges sans nombre,
par la séparation graduelle des fonctions, par la spécialisation d'une part des
fonctions paternelles et d'autre part des fonctions maternelles, l'organisme se
bornant de plus en plus dans le premier cas, à prendre dans l'élément féminin
ce qui lui fait défaut, puis à produire ; dans le second cas, à donner ce qui doit
compléter l'élément masculin, puis à protéger ce que ce dernier a produit.
L'unité des deux parties disjointes se maintient néanmoins par l'Amour qui
les enveloppe, qui les couve, qui les attire l'une vers l'autre et qui est la base
sur laquelle se sont édifiées la Famille, la Tribu, la Nation, la Race.
Cette division des sexes est elle-même une copie de cette division
primaire essentielle en Soi et Non-Soi. Elle constitue la condition nécessaire
de toute expérience et la division en deux sexes est la méthode la plus
économique, la plus simple que la Nature ait à sa disposition pour fournir à
tous ses Jivas l'expérience des sensations et des Emotions les plus nobles
comme les plus viles, les plus intenses comme les plus basses. C'est en même
temps la méthode qui assure au Jiva les résultats les meilleurs. Il est
absolument vrai que tant que dure cette séparation des sexes, l'homme et la
femme sont l'un pour l'autre tout l'Univers.
Là où cet Amour physique, cette Convoitise existe chez l'un des deux
seulement, il en résulte le rapt qui stimule non seulement le Soi physique,
mais aussi les Emotions d'Orgueil et du désir d'opprimer. Si nous considérons
les Jivas commune groupés en deux classes, celle des Jivas tournés
principalement dans la direction du bien et celle des Jivas tournés
principalement dans la direction du mal, nous pouvons dire que ces derniers y
trouvent une source de plaisir à cause de la sensation de pouvoir et de
supériorité qui vient s'y ajouter. Nous reprendrons cette question plus loin.
La fréquence de l'Adultère, dans la vie moderne, est due pour une grande
part à des raisons similaires. L'Adultère ne stimule pas seulement l'Emotion
de Convoitise, mais aussi celle de Malignité, par exemple, ou de Vengeance,
d'Orgueil ou de Conquête ou même de Peur, Emotion qui – par une
perversion spéciale, qui sera traitée plus en détail lorsqu'il sera question de la
philosophie de la poésie et de la littérature en général, – de sentiment pénible
qu'elle était à l'origine, devient à un certain point de vue une source de plaisir.
Lorsque la Bhagavad-Gita dit "L'Adultère conduit à l'enfer", l'on y sous-
entend ce fait que l'Adultère a sa racine dans les Emotions mauvaises et que,
par conséquent, cette plante portera des branches et des fruits mauvais
également. Si les sources d'un fleuve sont empoisonnées, sur tout son
parcours l'eau sera teintée de poison. Il est désirable que l'Emotion des
parents, que le mode adopté par tout leur être soit pur, paisible, heureux,
aimant, au moment où ils conçoivent, où ils détachent de leur propre Upadhi
un nouvel Upadhi. Ce noyau, participant alors de la nature pure de ses
Upadhis-parents constituera un habitat approprié à un Jiva pur ; dans le cas
contraire, il participera de la nature à tendances mauvaises de ses parents et
attirera à lui un Jiva du même genre. Dans cet ordre d'idées, nous pouvons
dire que la consécration du mariage par des formalités et par une célébration
publique a sa raison d'être. Le but réel de cette cérémonie serait d'écarter
toute Emotion suspecte, mauvaise, de honte ou de Crainte vis-à-vis d'autres
prétendants, et d'assurer au couple marié les circonstances les meilleures pour
qu'entre eux ne se manifeste qu'une affection pure, calme et paisible dont
bénéficiera la progéniture.
La langue anglaise ne parait pas posséder de terme pour expliquer le
sentiment opposé à la Jalousie, sentiment qui pourrait se définir comme une
Attraction plus la conscience de l'existence, en une tierce personne, d'une
certaine supériorité pouvant faciliter l'obtention de l'objet de ses désirs. La
Confiance, la Foi sont ceux qui s'en rapprochent le plus. L'idée, serait peut-
être encore mieux rendue par le mot "Espérance", cette Emotion qui
correspond chez les parents, à l'Espérance que leur donne, pont l'avenir, un
enfant plein de promesses. C'est cette Emotion à laquelle il est fait allusion
dans le dicton sanscrit suivant :
"Qu'un homme souhaite de surpasser tous les autres, mais qu'il souhaite
aussi que son fils le surpasse."
L'Envie, c'est de la Jalousie, la supériorité de l'objet sur lequel ce
sentiment est dirigé étant très prononcée ; la répulsion y est aussi grande que
dans la Jalousie, mais les chances de succès étant moindres, en fait moins
d'effort pour tenter de rabaisser le rival.
Le Jalousie cesse dès que l'objet que l'on se dispute est définitivement
acquis par l'un des deux compétiteurs. L'Emotion qui subsiste alors chez celui
qui est délaissé n'est plus ni l'Envie, ni la jalousie mais bien la Haine, la
Haine telle qu'elle entre dans la composition de la Malignité.
La Malignité équivaut à la Haine, plus la Crainte. Son opposé est la
Tyrannie, la Cruauté, l'Oppression. On peut dire que, dans bien des cas, ceux
qui traitent les autres de "mauvais" ou de "mesquins" sont eux-mêmes pires
que ceux qu'ils accusent. Il en est ainsi, par exemple, lorsqu'il s'agit
d'oppresseurs ou d'accapareurs dont les actes mêmes ont provoqué en leurs
victimes la Malignité et la Mesquinerie. Le jugement qu'ils portent sur elles
est l'expression de leur colère à la vue de la résistance qu'on leur oppose de
cette façon. La Rancune est alliée à la Malignité ; c'est peut-être la Malignité
même.
La Mesquinerie, c'est l'observation d'une certaine Rigueur là où la
Bienveillance ou même la Magnanimité seraient de circonstance. L'Avarice
est une Emotion connexe à la précédente 14 . L'usage en a confiné l'emploi aux
seules questions d'argent.
La Prodigalité, l'Insouciance, l'Imprévoyance, la Fausse Magnificence,
en sont les modes opposés. Ils consistent en un certain degré de
Bienveillance, là où la Rigueur serait désirable.
L'Insolence, l'Impertinence, l'Entêtement, la Vantardise, le Rudoiement,
la Présomption, etc., en sont également des modes opposés, à un autre point
de vue. Ces sentiments expriment la prétention à l'égalité ou à la supériorité
de la personne envers laquelle ils sont manifestés, alors qu'en réalité c'est
l'infériorité qui existe. Il s'agit d'un désir de Répulsion quoiqu'au début cette
répulsion ne soit pas fortement marquée. Cette conscience qu'un homme peut
avoir de l'infériorité d'un autre vis-à-vis de lui-même, trouve son expression
la plus acérée dans l'"insulte".
La Perversité et l'Astuce sont les formes les plus actives de la Malignité
et de la Rancune, mais l'élément d'antipathie y est plus caché.
L'Admiration est également une Emotion complexe. Naturellement,
lorsque nous donnons à une Emotion l'étiquette de simple ou complexe, nous
nous en tenons à la signification la plus courante du mot. Dans beaucoup de
cas – et c'est celui de l'"Admiration" – un même terme est employé pour
désigner plusieurs phases d'un même mode, toutes en rapport les unes avec
les autres, mais néanmoins distinctes. Cela tient à la pauvreté de nos langues,
pauvreté qui résulte du fait que les races qui s'en servent n'éprouvent pas le
besoin d'avoir des expressions plus précises, plus définies. Lorsque nous nous
servons d'un terme caractérisant une Emotion, nous avons donc à l'appliquer
à l'Emotion la plus fréquemment dénommée de cette manière. Dans cet ordre
d'idées, lorsque nous examinons attentivement la majorité des cas auxquels le
mot "Admiration" est appliqué, nous pouvons dire que nous nous en servons
le plus souvent là où il y a conscience de la supériorité de l'objet
d'admiration, mais que la sensation d'Attraction qui l'accompagne est
neutralisée ou diminuée par des circonstances collatérales.
14
Le terme anglais "mean" (mesquin) s'emploie même dans le sens de "avare" : il équivaut alors, en
français, au mot "regardant".
Nous admirons l'Adresse d'un jongleur ; nous lui reconnaissons en cela
une supériorité incontestable, nous en apprécions les résultats ; mais,
cependant ceux-ci ne nous enthousiasment pas trop ; ils nous paraissent
triviaux, peut-être même représentent-ils à nos yeux une perte de temps et
d'énergie.
Nous admirons aussi l'Adresse d'un général d'armée qui conduit ses
troupes au succès. Toutefois, si notre position vis-à-vis de la guerre est celle
d'une population neutre, nous serons peut-être – tout en reconnaissant
l'habileté supérieure de l'homme qui guide les armées – pleins de tristesse et
de regrets à l'idée des résultats effrayants de la tuerie et des rapines qui
l'accompagnent inévitablement. Si, au contraire, nous sommes intéressés aux
événements qui se déroulent, ce n'est plus l'Admiration qui nous anime. Le
guerrier victorieux est un bien porté aux nues ou bien voué à Satan. Son nom
devient un sujet d'Adoration ou de Crainte.
Nous admirons aussi la beauté d'une personne ; nous admirons sa
supériorité à ce point de vue spécial, mais il y a quelque chose, un obstacle
quelconque qui empêche que l'Attraction arrive à ce degré de maturation où
elle se change en Vénération ou en Amour et le sentiment reste tel quel : une
simple Admiration, sans plus.
L'Admiration est une Attraction, plus la conscience de la supériorité de
l'objet d'admiration, à certains points de vue, plus la conscience de son
infériorité à certains autres points de vue. L'Admiration se rapproche
beaucoup de l'Estime. Peut-être cette dernière implique-t-elle une proportion
plus grande d'Attraction ; en outre, les attributs appréciés sont d'un ordre
différent. Il s'agit le plus souvent de qualités utiles dans la vie ordinaire de
tous les jours, procurant indirectement du plaisir, tandis que dans
l'Admiration, il est question de qualités procurant un plaisir plus direct. Telle
semble bien être la différence qui distingue ces deux Emotions. Toutefois elle
n'a trait qu'à un sens particulier – et à celui-là seulement – de chacun de ces
termes.
L'Emerveillement se distingue aussi de l'Admiration par certains
éléments, tout en s'en rapprochant par d'autres. C'est la conscience de la
supériorité de l'objet visé, plus l'Attraction, le Désir de s'en approcher, plus
un certain doute quant à son aptitude à y réussir, le tout étant imprégné d'une
atmosphère d'imprévu, de phénomènes en dehors de la vie courante. C'est cet
aspect d' "exceptionnalité" qui est la cause immédiate de cette incertitude
quant à la possibilité de s'approcher de l'objet ayant provoqué le sentiment
attractif. Celui-ci se manifeste physiquement par une expansion générale des
traits – par les "yeux grands ouverts", par la "bouche bée" – consécutifs à la
sensation de plaisir ressentie qui s'accompagne d'un arrêt de tout
mouvement ; cet arrêt est caractérisé par certaines expressions courantes
telles que "Il en fut frappé (d'admiration)", "il en resta muet (d'admiration)",
phénomène qui résulte naturellement de l'incertitude dont il est question ci-
dessus.
L'Emotion dont il vient d'être parlé a beaucoup de rapport d'une part avec
l'Admiration, et d'autre part avec l'Effroi et la Défiance. Toutefois elle en
diffère par des nuances subtiles.
Les Emotions qui président au "Mystique", au "Mystérieux", au
"Curieux", pour lesquelles nous n'avons pas de désignation spéciale, y sont
alliées également. Ce qui marque la différence entre elles toutes, c'est, d'une
part, les particularités spéciales, constitutionnelles, de l'objet faisant naître
l'Emotion et, d'autre part, le caractère plus ou moins extraordinaire ou plus ou
moins important qu'il revêt.
La "Curiosité" est le "Désir du Curieux", c'est donc le désir d'un désir.
Comme nous le verrons plus tard, une analyse minutieuse nous prouvera que
le désir d'un désir est une impossibilité. Cette expression s'est répandue parce
qu'elle permet la traduction aisée, en langage, de modes mentaux très
courants, mais en réalité, cela ne signifie pas autre chose que ceci : 1°
directement : le désir de certains objets dont la possession procure du plaisir ;
2° Indirectement le désir de se trouver dans une certaine condition,
condition dans laquelle le premier désir peut se manifester.
La Curiosité est une Emotion qui afflige une bonne partie de l'humanité,
dans des proportions réellement exagérées, peu en rapport avec les
circonstances et se manifestant souvent au prix de grands inconvénients pour
les autres. Qu'est-ce que cette Emotion ? Précisons-en la signification.
Lorsqu'un malade, ayant perdu l'appétit, désire reprendre de l'appétit – c'est-
à-dire lorsqu'il désire désirer de la nourriture – que demande-t-il ? Il demande
les aliments agréables qu'il avait plaisir à manger lorsqu'il était en bonne
santé et que son état présent ne lui permet plus de prendre. Au lieu de définir
ce désir d'une manière aussi longue, il dit simplement et brièvement qu'il
désire recouvrer son appétit. Il en est de même de la Curiosité. La Curiosité
est à l'individualité enfant, à l'homme faible, ce qu'est l'appétit à l'homme
malade, l'alimentation en général, à l'enfant nouveau-né. Les enfants sont
pleins de curiosité ; il en est de même des sauvages. Le Jiva en cours
d'évolution, n'étant pas encore absorbé par ses expériences à lui – expériences
qu'il acquerra en grand nombre au cours de son long pèlerinage – se sent
poussé à désirer encore et encore de nouvelles expériences et à suppléer à la
pauvreté des siennes par celles des autres, en allant y fureter d'une façon
intempestive.
La Surprise, l'Etonnement, etc., sont des modifications de l'Emotion
décrite ci-dessus : l'Emerveillement. Ces termes sont employés par analogie
et pour la facilité, en vue d'exprimer des modes correspondants dans la série
des Emotions-Répulsion.
L'Emotion correspondant au "Sublime" lui est également apparentée ;
elle existe là où l'inattendu et l'extraordinaire figurent pour une très petite
part, tandis que le caractère de supériorité figure au contraire pour une très
grande part. L'Effroi y est allié également. D'après l'analyse qui a été faite
précédemment de cette Emotion, nous pouvons dire que ce qui les
différencie, c'est, dans le premier cas, l'élément de Crainte qui y est présent,
tandis que dans le dernier, l'Attraction seule existe.
Le "Merveilleux", le "Sublime" et le "Terrible" voisinent plus
fréquemment – ou tout au moins aussi fréquemment – lorsqu'il s'agit de
scènes naturelles "inanimées" (montagnes, pics neigeux, gorges, ravins, lacs,
forêts, végétation tropicale ou des montagnes, chutes d'eau, fleuves, océans),
que lorsqu'il s'agit d'êtres humains se distinguant d'une manière ou d'une
autre, comme, par exemple, des hommes ayant acquis des pouvoirs
mystiques, des instructeurs, des bienfaiteurs remarquables, de grands
écrivains ou orateurs, etc. Lorsque nous disons que ces scènes de la nature,
ces objets de la nature, éveillent en nous des Emotions, nous ne faisons
qu'employer une métaphore. Ces Emotions ne se manifestent que pour autant
que ces montagnes, pics neigeux, etc., soient investis, en imagination,
d'attributs humains. Il est bien entendu que nous sommes d'accord pour dire
que l'imagination mise en jeu peut avoir une influence si puissante que la
conscience en accepte les effets comme des réalités.
La Grandeur et la Magnificence sont également apparentées à la
Sublimité. Ces termes sont parfois employés comme synonymes.
Le Dégoût est la Peur, dans un certain ordre d'idées, plus le Mépris des
antres.
La Répugnance et l'Horreur sont des Emotions alliées exprimant des
phases de la Haine. Quant à déterminer exactement quelle est la phase
exprimée par l'une et par l'autre, il ne parait pas très aisé de le faire, parce que
ces termes ne sont pas employés d'une façon bien précise. Tous deux sous-
entendent de la Répulsion envers un inférieur, – répulsion causée par sa
laideur plus sa malpropreté, – et impliquent le désir de s'en écarter
matériellement, par crainte de pollution. Ce dernier élément est surtout
prédominant dans la Répugnance, qui peut même être accompagnée de
manifestations physiques, de vomissements, tentatives du corps pour expulser
ce qui l'infecte, ce qui lui porte atteinte d'une manière quelconque. Dans
l'Horreur, c'est l'élément mental qui est prédominant, c'est une Emotion plus
agressive que la Répugnance. Sa manifestation extérieure consisterait plutôt à
repousser bien loin de soi l'objet l'ayant provoquée, tandis que dans la
Répugnance, elle consisterait à s'en retirer soi-même.
A la base de ces deux attributs, la Répugnance et l'Horreur, nous
retrouvons bien l'émotion, car il s'agit d'attributs non passifs, mais actifs, se
manifestant en actions, bien que celles-ci ne soient pas toujours très
aparentes.
La Cupidité est évidemment un excès de désir pour un objet particulier ;
ce n'est donc pas une Emotion complexe.
La Torture, par la provocation de tentations 15 , est un mélange de "Désir
de donner, de communiquer" et de "Désir de garder". Le mobile peut en être
simplement l'Amour ou la Vanité ; ce peut être la Crainte des conséquences
d'un acte posé ou même de l'Antipathie.
Si nous n'avons pas encore fait l'analyse de l'Emotion du Beau, c'est
parce qu'on l'entoure généralement d'un certain mystère. En réalité, nous
pensons que le mystère est inexistant ici et qu'il s'agit même d'une Emotion
simple plutôt que d'une Emotion Complexe. L'Emotion du Beau est, semble-
15
Désigné, en anglais par le seul mot "Tantalisation".
t-il purement et simplement de l'Amour, et c'est là sans doute la cause de
cette atmosphère de mystère qui s'y attache. Tout ce qui nous procure du
plaisir, tout ce qui peut s'unir à nous, tout ce qui peut s'ajouter à notre être,
tout ce qui en augmente la vie, tout cela est Beau pour nous. Cette vérité est
reconnue d'instinct dans le langage courant et se retrouve dans la façon de
voir générale du peuple. Le Beau est ce qui procure du plaisir, de l'agrément,
ce qui attire, ce qui charme, ce qui fascine, ce qui séduit. Ce qui vaut d'être
aimé. C'est, en sanscrit, sundaram (su driyate – ce qui est respecté, aimé, ou
su unatti – ce qui attire), ruchiram (rochate – ce qui brille ou plaît), charu
(charati manasi – ce qui habite l'esprit et s'y meut), sushamam (su et saman –
ce qui est égal, ce qui ne présente aucun obstacle), sadhu (sadh-noti – ce qui
satisfait les désirs), shobhanam (ce qui luit), kantam (ce qui est aimé, désiré),
mano ramam ou mano haram (ce qui plaît à l'esprit, ce qui l'attire, ce qui le
séduit), ruchyam ou ramyam (ce qui est agréable), manognyam (ce qui
connaît ou remplit l'esprit), manju (ce qui est répété, ce qui est bien connu, ce
qui a un son doux et agréable), manjulam (même signification que la
précédente).
L'on ne peut définir autrement la Beauté, car son revêtement extérieur
varie avec les goûts divers des hommes, des races et des époques. Quant à sa
caractéristique intérieure de plaisir, elle ne varie jamais. L'homme considère
comme le summum du Beau ce qui parvient le mieux à lui donner la
sensation d'accroissement. Ce qui donne à la Beauté ce caractère mystérieux,
c'est que l'homme ne reconnait en elle ce moyen d'accroissement que d'une
manière instinctive. Il ne le perçoit pas nettement. Il est probable que dans
des races ultérieures plus évoluées que celle-ci, qui jouiront d'une vision plus
claire que la nôtre et d'une connaissance plus étendue de toutes les phases de
la vie humaine de chaque individu, il est probable, disons-nous, qu'alors le
mystère aura disparu et que seule l'Emotion subsistera.
Tout d'abord, ce critérium de la Beauté – l'accroissement par l'adjonction
de la vie d'un autre – se perçoit dans son revêtement physique ; ensuite, à un
degré d'évolution subséquent, alors que les natures intérieures se sont
développées, elle se perçoit dans la constitution émotionnelle et intellectuelle.
D'après l'acception habituelle du terme, la Vanité est une chose
répréhensible. Cependant, si on l'examine de près, l'on se rend compte qu'il
s'agit d'une Emotion pouvant être rangée du côté de l'Attraction et par
conséquent du côté de la Vertu. La Vanité semble être, comme la Curiosité,
un désir double, le désir du désir de l'Union, le désir de l'Amour, le désir
d'aimer et d'être aimé. Au point de vue physique, cette Emotion se manifeste
par un besoin de se parer. A tout autre point de vue, d'ailleurs, il en est de
même ; la personne qui l'éprouve cherche à s'avantager de toutes façons en
vue de plaire. Si la Vanité a passé, dans l'opinion courante, du côté du mal,
cela tient à deux choses ; d'abord à ce que pour certaines natures manquant de
sensibilité, réservée, dures, en qui, d'une manière générale, le sentiment de la
"supériorité" est très puissant, cette Emotion, même envisagée sous l'aspect
dont il est question ci-dessus, n'est qu'un objet de mépris ; ensuite, à ce que le
mot "Vanité" est employé dans un sens complètement différent ; celui du
terme dont il dérive, "Vain". Il s'agit alors de la Suffisance, une variante de
l'Orgueil, Emotion absolument différente de la première.
Si deux significations aussi différentes ont été données au seul et même
mot "Vanité", cela tient probablement à ce fait que l'attention a été portée
d'une façon exagérée sur cet aspect spécial de l'Emotion vraie : la conscience
de la faculté de plaire (et. dans les limites de cette faculté, d'un certain
pouvoir, d'une certaine supériorité). Cet élément se retrouve toujours dans la
Vanité, accompagnant le désir de plaire ; il s'agit bien entendu de la
conscience d'une faculté variant du degré le plus infime au plus exalté. Le
sentiment d'une certaine faculté de plaire est présent également dans la
Suffisance ; mais en réalité la faculté en question n'existe pas ; et là gît toute
la différence.
La Vanité plus la conscience de quelque chose faisant disparaitre le
sentiment de la faculté de plaire, c'est la Honte.
Une personne que caractérise la Suffisance, s'accorde une importance
exagérée et manifeste de l'Arrogance. En elle la sensation de l'infériorité des
autres est devenue vague et générale ; son attention se porte presque
exclusivement sur la conscience qu'elle a de sa supériorité.
Le Rire, ainsi qu'il a été reconnu par la plupart des psychologues du
monde entier, est la manifestation physique d'une reconnaissance soudaine et
bien nette de sa propre supériorité. Lorsque cette reconnaissance est
accompagnée de Répulsion, le rire devient celui de la personne qui
"ridiculise". Lorsqu'il s'agit non pas de porter un "ridicule" sérieux, mais
simplement d'une plaisanterie, d'une blague, lorsque l'on veut en "faire
accroire" à quelqu'un, nous avons le rire de la facétie, du badinage, de la
bonne humeur, celui qui règne dans la "bonne société".
La Bénignité réelle, profonde, sincère, se combine très rarement avec le
Rire ; elle ne va pas au-delà du Sourire.
Les Sourires et les Pleurs demandent à être examinés de très près. Les
Jivas sourient de plaisir et aussi de tristesse ; ils pleurent dans la joie et dans
la souffrance. Qu'est-ce que cela signifie ?
Le "Sourire engendré par la Joie", a déjà été expliqué – très brièvement,
il est vrai – lorsqu'il s'est agi de la Bonté.
La signification psychologique essentielle de "l'expansion des traits en
sourire" correspond à la conscience d'un "accroissement", d'une "supériorité".
Celui qui reçoit un présent sourit après l'avoir accepté ; celui qui l'offre sourit
avant de le remettre. Dans le premier cas, la personne sent qu'elle est "plus"
que précédemment ; quant au donateur, il se sent "plus" que l'objet de sa
charité et de sa bonté. Ce dernier sourire se rapproche fortement de la pitié,
et, en fait, est toujours prêt à se transformer en larmes de pitié. Le "Sourire de
tristesse" également exprime la sensation de supériorité de celui qui sourit à
la cause de la tristesse. Il l'envisage sans répulsion, plutôt avec patience, avec
résignation, avec l'espoir qu'elle fera place à l'Amour dans un certain avenir.
Le "Sourire cynique", le "Sourire amer" est naturellement apparenté au
"sourire méprisant".
Les "Larmes de joie", comme les "Larmes de pitié" peuvent être
considérées comme une surabondance de possessions superflues du Soi, sans
objet particulier et comme une expression non définie de bonne volonté
envers tout le monde, d'empressement à se donner à tous ceux qui ont besoin
d'aide ; elles sont aussi souvent une marque de pitié pour son propre Soi,
faible et digne de compassion, tandis que l'élément de joie ne l'a pas encore
rendu grand et fort.
Les "Pleurs de souffrance" ne sont en réalité que des "Pleurs de pitié",
l'objet de cette pitié étant soi-même. Le Soi, ici, se divise en deux parties,
l'une manifestant de la pitié, l'autre endurant la souffrance et étant prise en
pitié. Les Pleurs de souffrance sont donc des pleurs de pitié s'adressant à soi-
même. Les larmes n'apparaissent généralement que lorsque, à la souffrance,
vient se mêler un élément de soi-conscience, par lequel l'homme considère sa
souffrance, la connait, y infléchit. L'on peut observer ce fait chez les enfants
aussi bien que chez les adultes. En général, un enfant accompagne ses cris
d'exclamations telles que "Je me suis blessé", ou "Je suis tombé", ou "Un tel
m'a frappé". De même chez les adultes les larmes viennent rarement pendant
l'intensité réelle de la souffrance. Tennyson, dans l'un de ses poèmes lyriques
confirme ce fait :
Home they brought her warrior dead ;
She nor wept nor utter'd a cry…
Rose, a nurse of ninety years,
Placed his child upon her knee,
Like summer showers came her tears :
"Sweet, my child, I'll live for thee." 16
Ceci nous fait comprendre pourquoi des "larmes de pitié sur soi-même"
sont admises chez des personnes faibles et jeunes, tandis qu'elles sont
considérées comme efféminées et répréhensibles chez les adultes et les
personnes fortes. Envisagé sous ce jour, le fait de pouvoir pleurer implique
un abaissement, un affaiblissement, une diminution, voire une cessation de la
souffrance réelle, de la souffrance aiguë et, dans ces conditions l'on semble
être d'accord pour trouver qu'il n'y a pas lieu de faire étalage de sa souffrance.
D'ailleurs, en montrant aux autres cette pitié que l'on manifeste envers soi-
même : on leur découvre ses misères ; or, pour certaines natures, ce fait parait
méprisable et l'on traite ceux qui agissent de la sorte de "pleurards", de
"pleurnichards", etc.
16
Son guerrier fut rapporté mort à la maison :
Elle ne verra pas une larme ; elle ne jeta pas un cri...
Rose, la gouvernante nonagénaire,
Posa son enfant sur ses genoux,
Et, telle une averse d'été, ses pleurs tombèrent :
"Mon doux enfant, pour toi je vivrai".
Le Mépris de soi-même, le remords, sont analogues à la Pitié sur soi-
même, pour ce qui concerne ce caractère double. Il en est aussi de même de
l'Eloge de soi-même.
Le sujet traité ici nous amène examiner maintenant le "Pathos" et le
"Pathétique", Ce "luxe d'affliction" a intrigué les psychologues du monde
entier. Les auteurs sanscritistes, qui ont écrit au sujet de la Sanitya, pas plus
que les autres n'en donnent une explication satisfaisante. Parfois on se
contente de dire que pour jouir de cette Emotion, il faut une culture spéciale.
Celle allégation s'écarte de la vérité, car cette Emotion est appréciée par les
jeunes et les vieux, par les gens cultivés comme par ceux qui n'ont aucune
culture. Herbert Spencer déclare que c'est là un problème qui le déconcerte.
Toutefois, il en tente une explication et fournit de ce fait quelques-uns des
facteurs réels de la solution du problème. Il nous suffira de dire ici que
l'élément constituant essentiel de l'Emotion du "Pathétique" est la Pitié, dans
l'une ou l'autre de ses phases. Quant au point de savoir comment elle devient
une source de jouissance, il en sera parlé en détail lorsque nous traiterons de
la Philosophie et de la Poésie.
Le Plaisir persistant et la Souffrance persistante, transformés en Joie et
en Tristesse, prennent le caractère de l'Emotion. Nous avons affaire ici,
semble-il, à des désirs doubles, comme c'est le cas pour la Curiosité et la
Vanité. La Tristesse persistante, semble devenir le Mécontentement, le Désir
constant de voir certaines choses autrement qu'elles ne le sont, d'obtenir un
changement par lequel le Plaisir et l'Amour remplaceraient la souffrance
endurée, les efforts à faire pour la supporter et la Répulsion plus ou moins
marquée qui les accompagne. La Joie est l'opposé ; c'est la Satisfaction, le
Désir de prolonger les conditions existantes.
L'aspect actif de la Tristesse et de la Joie, c'est, respectivement, l'Humeur
Tracassière et la Bonne Humeur. L'Humeur Tracassière étant une source de
grands désagréments pour l'humanité, il peut être utile de s'y appesantir un
peu, afin de le comprendre plus parfaitement. De prime abord on y remarque
les facteurs suivants : a) quelque chose qui ne va pas domine on l'entend ; un
obstacle à un désir quiconque ; une source de souffrance ; b) un effort pour
mettre les choses en bon ordre et le désir d'y parvenir ; l'insuccès de cet
effort ; c) le refus de reconnaitre l'impossibilité où l'on est de mettre les
choses en bon ordre et d'arriver ainsi à éviter la souffrance ; au contraire,
persistance du sentiment que la chose est possible ; d) en conséquence,
efforts répétés et insuccès répétés ; enfin, e) manifestation continuelle de
colère et d'ennui vis-à-vis de la cause de l'insuccès et répétition mentale
ininterrompue de l'image du désagrément dont on ne réussit pas à se
débarrasser. C'est ce dernier élément qui donne à l'Humeur Tracassière sa
caractéristique particulière. L'irritation est évidemment à son comble lorsque
la cause de l'insuccès dépend de l'insoumission de quelque être humain dont
la coopération serait nécessaire pour arriver au changement désiré. Si l'on
écarte cet élément de colère, le caractère pénible de l'Humeur Tracassière
disparait. Tout ce qui subsiste, c'est la répétition d'efforts légitimes et
justifiables pour arriver à mettre les choses en bon ordre.
Nous pourrions prolonger indéfiniment cette série d'Emotions ; mais il
est temps de clore le présent chapitre. Tout langage appartenant à une race
intellectuelle avancée consiste – à l'exception des termes techniques – en
mots qui se rapportent à l'une ou à l'autre phase d'une Emotion quelconque ou
expriment cette phase même. Il ne nous est pas possible de les passer tous en
revue ici ; notre but, dans ce chapitre, a été de donner des exemples à l'appui
des principes généraux exposés dans les pages précédentes ; nous espérons
l'avoir atteint d'une façon satisfaisante et aimons à croire que ces exemples
auront contribué à convaincre l'étudiant du fait que toute Emotion peut être
réduite en expressions d'Amour et de Haine, expressions qui peuvent se
permuter et se combiner avec les divers degrés et espèces de supériorité,
d'égalité et d'infériorité. Il serait intéressant pour lui de s'efforcer de trouver
la justification ou la réfutation de sa conviction en faisant des analyses
semblables à celles ci-dessus, au sujet d'autres phases d'Emotions diverses.
CHAPITRE VIII
—
CORRESPONDANCE DES EMOTIONS
ENTRE ELLES
17
Voir la note de la page
qu'ils se soient définitivement rangés du côté de la vertu et de l'Amour par un
entraînement volontairement suivi ou qu'ils y appartiennent pour tout autre
motif tel que leur naissance, leur karma, etc. En eux, la vue de la Crainte, au
lieu de donner lieu au Mépris, provoquera la Bienveillance, au même titre
que l'Humilité. La Colère, la Maussaderie, la Morosité, ne leur inspireront
pas, comme ce serait le cas pour des Jivas ordinaires, de l'Ennui, de la
Réserve à l'égard de ceux qui les manifestent, ni une tendance à s'en
éloigner ; au contraire, la constatation de ces défauts les incitera à faire un
effort pour briser le mur de dispositions au mal qui enserre ces êtres.
L'Amour, l'Affection, provoqueront en eux également l'Amour et l'Affection.
Quant à l'Orgueil, la manifestation de ces sentiments ne provoquera
aucunement la Crainte ; la supériorité existante sera sincèrement reconnue et
fera naître en eux une Humilité réelle. La Bienveillance fera éclore un
sentiment analogue.
D'autre part, pour les Jivas rangés d'une façon décisive du côté du mal –
qu'ils le soient par suite d'un développement voulu ou non, – dans cette voie –
la vue de la Haine, du Vice, de l'Humilité ou de la Crainte, feront les uns
comme les autres naître en eux le Dédain, le Mépris, l'Insolence ; celle de
l'Amour, aussi bien que celle de la Colère, la Maussaderie ; celle de la
Bienveillance aussi bien que de l'Orgueil, la Crainte et la Méfiance.
Cette correspondance pourrait être établie pour les Emotions de toute
espèce et de tout degré. Les nuances en sont aussi multiples que l'humanité.
Pourquoi une Emotion en fait-elle naître une autre ? Pourquoi l'action
est-elle suivie de la réaction ? La solution définitive de ces questions relève
de la Métaphysique. Toutefois la chose paraîtra peut-être moins mystérieuse
si nous examinons les lois énoncées ci-dessus sous un autre jour.
Pourquoi la manifestation de la Crainte provoque-t-elle le Mépris ? On
peut dire que craindre une personne implique qu'on juge celle-ci comme
indigne de confiance et qu'elle inspire une certaine Antipathie, une certaine
Haine. Il s'ensuit que la personne crainte est amenée à croire qu'elle doit
s'attendre plutôt à rencontrer de la résistance, que des efforts vont être faits en
vue de diminuer sa capacité de faire le mal ; car l'Antipathie présente dans la
Peur implique la conscience de souffrances et pertes subies ainsi que la
possibilité, entrevue en imagination, de nouvelles souffrances ou pertes et
conséquemment d'un effort pour riposter. La conséquence naturelle de ceci,
c'est que la personne crainte, présumant que celle qui la craint se trouve
réellement dans cet état d'esprit, y répond par une attitude adéquate à sa
nature mauvaise et appelle à son aide la Colère et l'Ennui ; ce sont là les
éléments auxquels le Jiva ordinaire a recours pour suppléer à ce qui lui fait
défaut et pour équilibrer les pertes qu'il a subies. Quant à la personne
manifestant de la Crainte, elle reprend la situation à ce nouveau stade ; ainsi,
par une suite d'actions et de réactions, le mal se perpétue et loin de diminuer,
il grandit de plus en plus. L'Oppression et l'Insolence créent directement la
Malveillance et celle-ci, par réaction, engendre à nouveau l'Orgueil et
l'Oppression, même à un degré plus puissant que la première fois, jusqu'à ce
qu'un véritable désastre s'ensuive. Rappelez-vous quels sont les rapports qui
se sont établis entre ces deux personnages du Mahabharata, Bhima et
Duryodhana ; observez ceux qui, de nos jours, existent entre les races
conquérantes et les races conquises. Dans la vie privée, telle personne
opprimée ne cesse de nourrir son chagrin : celui-ci se fortifie de par la
contrainte même à laquelle il est soumis et souvent il arrive qu'il fasse
soudainement explosion, au grand étonnement des personnes qui n'ont pas
suivi son développement graduel et auxquelles ce résultat paraît
indiscutablement en disproportion avec la cause. Ces explosions peuvent aller
de l'éclat le plus plaisant et le plus inoffensif jusqu'au crime ; elles peuvent
donner lieu à des cas comme celui de l'homme faible qui, voulant paraître
fort, commence, plein de forfanterie, par apostropher une personne en élevant
la voix, puis se radoucit peu à peu et finit par faillir complètement à sa
première intention ; comme elles peuvent engendrer des cas où un homme –
pour des torts qu'il attribue à la personne détestée – finit par l'assassiner.
Chaque fois qu'une action prend le caractère du caprice, de la soudaineté,
qu'elle apparaît en disproportion avec la cause dont elle semble être la
conséquence, on peut dire que l'imagination a été à l'œuvre, qu'elle est venue
renforcer l'Emotion ressentie et que c'est à la suite de cette transformation
qu'elle a donné lieu au genre d'explosion dont nous venons de parler.
Les autres cas relatifs à des Jivas ordinaires peuvent s'expliquer
exactement de la même manière.
Lorsqu'il s'agit de Jivas extraordinaires, un fait nouveau entre en jeu.
Ceux-ci envisagent uniquement la réelle supériorité, la réelle infériorité ou la
réelle égalité qui est à la base de l'Emotion observée et ignorent pour ainsi
dire complètement l'aspect particulier de désir qui, avec la supériorité ou
l'égalité en question, prêtent à l'Emotion le caractère spécial qu'elle revêt.
Envisageant ainsi ce qui se présente à eux, ils y répondent par une Emotion
correspondant à leur propre nature, celle qui leur est dictée par leur raison et
qu'ils considèrent comme la plus apte à remplir le but pratique auquel ils se
proposent d'arriver.
Il nous a semblé utile de présenter les données ci-dessus sous forme de
tableau :
A – Loi n° 1.
La vue, de :
ORGUEIL BIENVEILLANCE COLERE AMOUR CRAINTE HUMILITE
B – Loi n° 2.
La vue, de :
ORGUEIL ou COLERE ou CRAINTE ou
BIENVEILLANCE AMOUR HUMILITE
A. – La Poésie et la Prose.
La nature essentielle de la Poésie et de la Prose. – Au cours de notre
étude, nous avons envisagé les Emotions comme des Désirs, leur nature
réelle, leur nature essentielle étant le désir même. Pour comprendre la
Philosophie de la Poésie et de la Prose, nous devons nous reporter à
l'interprétation de l'Emotion qui a été donnée précédemment et selon laquelle
celle-ci est considérée comme un état agréable ou pénible en soi. Le lecteur
fera bien de relire, à ce sujet, le passage sur la nature ou agréable ou pénible
des Emotions, pages 22 et 23. Comme nous le disons page 25, "L'on est bien
en présence de deux choses : d'abord le Désir-Emotion, spécialisé par les
circonstances environnantes immédiates, et ensuite le Plaisir ou la Souffrance
qui sont spécialisés par leur relation avec un Désir-Emotion semblable."
Ce Plaisir spécialisé paraît être exactement ce que 1'on entend en sanscrit
par le mot "Rasa" employé dans la Science de la Poésie. A ce point de vue,
Bain a parfaitement raison lorsqu'il dit, dans son ouvrage "On Teaching
English", p. 214 : "C'est à l'Emotion que nous devons remonter en dernière
analyse, si nous voulons donner de la Poésie une définition précise."
"Le discours animé par Rasa, voilà en quoi consiste la Poésie." Telle fut
l'opinion émise par Shand-dhodani, par Vamana, Vishvanatha et quantité
d'autres qui, tous, ont suivi la voie tracée par Bharata, le Sage qui le premier
exposa la Science et l'Art de la Poésie et du Drame aux Indes. Et ce qu'ils ont
dit est resté vrai. Certaines tentatives ont été faites notamment par Mammata,
dans son Kavya Prakasha, pour en trouver une définition nouvelle, mais d'un
accord unanime, ces tentatives ont plutôt échoué ; d'ailleurs leurs auteurs se
sont vu obligés de recourir fréquemment à l'ancienne façon de voir.
Le terme le plus important qui figure dans cette définition, c'est "Rasa".
Multiples ont été ses interprétations et multiples ses traductions. C'est, ainsi
que le déclare Bharata lui-même, sa signification ordinaire, non-technique,
qui donne la clé de sa portée dans la Science de la Poésie, et cette
signification est "Jus, Sève ; Goût, Saveur".
Lorsqu'une Emotion-Désir naît en nous, nous ne la laissons pas toujours
s'extérioriser dans une action ; elle est alors contenue, réprimée, circonscrite
par l'élément connaissance de notre conscience. Nous voyons toutefois
l'accomplissement de notre désir, en imagination ; alors, volontairement,
nous nous plaisons à attarder notre pensée sur le résultat entrevu et à en jouir
intérieurement, tout comme, physiquement, nous pouvons volontairement
retenir en bouche une cuillerée d'un aliment, qui nous paraît délicieux, et
jouir lentement et pleinement de sa saveur. Cet état de conscience agréable,
cette sensation de plaisir spécialisé, accompagnant la représentation de
l'accomplissement d'un désir vu en imagination, c'est là ce qu'il faut entendre
par Rasa. Remarquez l'expression employée dans le système philosophique
de la Yoga : Rasasvada ; il s'applique à une des activités de l'esprit qui
constituent des obstacles à vaincre pour atteindre l'état de Samadhi, c'est-à-
dire la fixité dans la conscience supérieure. Il s'agit en l'occurrence de la
faculté de goûter les douceurs en imagination, de "bâtir des châteaux en
Espagne", etc.
"Rasa" sous-entend un mélange intime des éléments de cognition et de
sensation de la conscience. L'un et l'autre y gagnent en surface, en étendue et
perdent en densité et en profondeur. Le phénomène qui se passe est analogue
à celui qui résulte du mélange de deux amas de matière grenue de différentes
couleurs. La masse totale acquiert une couleur nouvelle, probablement plus
vague, plus terne, moins distincte, moins définie que celles des éléments
séparés ; mais elle gagne en dimension. En somme, il y a d'une part un gain
et de l'autre une perte. Un résultat semblable s'observe dans le cas de la
conscience gustative à laquelle il est fait allusion ci-dessus.
Prenons une autre comparaison, celle d'une rivière suivant un cours
rapide. Si ses eaux étaient drainées dans un bassin entièrement clos, l'eau y
courrait en cercle et finirait par former un tourbillon. Dans le cas où rien ne
viendrait arrêter le cours de cette rivière, le tourbillon se ferait de plus en plus
puissant et atteindrait des profondeurs de plus en plus grandes. Mais si, au
contraire, le courant de l'eau était détourné, le tourbillon s'apaiserait petit à
petit et la profondeur de l'eau serait de moins en moins variable. Dans chacun
des cas, une certaine profondeur aurait été acquise, plus considérable que
celle du cours d'eau, en même temps qu'une certaine étendue aurait été
perdue.
La Poésie se caractérise précisément par cette Rasa. Sa fonction consiste
à faite surgir une Emotion et ensuite à la contenir de façon que l'on puisse
"goûter" tout à son aise la sensation de plaisir qui y correspond. L'Emotion
est limitée, circonscrite, par le fait même que l'histoire, la description,
l'occasion, sont imaginaires et non pas réelles ni personnelles. Le lecteur
prend connaissance de certaines expériences au moyen d'une lecture et non
pas en passant par elles, dans la vie.
Il arrive un moment où l'homme est à même de prendre réellement
l'attitude d'un étudiant, d'un lecteur de la vie, et peut envisager sa propre
existence comme la trame d'un ouvrage qu'il consulte. Il la considère
exactement comme le lecteur considère une histoire reproduite noir sur blanc.
Dans ce cas, des Emotions provoquées par les événements de la vie n'ont pas
plus de poids sur lui que celles qui naissent d'un livre de poésie. Rappelons
ici que ce fait de pouvoir étudier ou lire dans sa vie comme dans un livre n'est
pas un but en soi. Ce n'est qu'un moyen pour arriver à améliorer sa vie et
lorsque ce but ne reste pas constamment devant les yeux, de grandes erreurs
peuvent se commettre. Nous rencontrons de temps en temps des personnes
(elles se font même de plus en plus nombreuses en ces temps modernes), qui
ont atteint un tel degré de soi-conscience, que dans leur vie entière on ne
trouve pas trace d'un acte qui ne soit posé délibérément. Toutefois, si le Soi, à
la conscience duquel elles sont arrivées, n'est pas le "Soi uni", le Soi
suprême, le Pratyagatma, leur manière d'agir n'est dirigée vers aucun but et
finit par laisser derrière elle de la sécheresse et de la désolation. Le résultat ne
change que lorsqu'elles apprennent à faire mieux.
Lorsque l'Emotion éveillée par une simple narration n'est pas
suffisamment forte en elle-même, ou lorsque le plaisir qui y correspond est
de ceux que l'auteur ou le lecteur désire voir se prolonger, l'on a recours aux
"ornements de style". La seule fonction d'un ornement, quel qu'il soit, c'est
d'entourer un fait d'un cercle, d'une limite, de le marquer d'un signe, afin d'y
attirer l'attention et d'accentuer la conscience qu'on peut en avoir. De cette
manière on en intensifie la beauté particulière, car l'accroissement de la
beauté n'est absolument rien autre que l'accroissement de la conscience de
cette beauté.
Si nous nous reportons à notre analogie du tourbillon, nous dirons que
les "ornements de style", les "figures de style", représentent, dans la
littérature, le "flux" constant apporté par la rivière. Ils fournissent l'élément
qui rendra le tourbillon plus profond, plus fort et plus durable. Sa
discontinuité fait perdre à la Rasa de sa force. Elle est représentée, à brève
échéance, par la placidité.
D'après ce qui précède, nous pouvons dire que le but immédiat, le but
direct de la Poésie est, comme le dit fort justement Mammata, Para-nivriti –
un plaisir considérable et particulier. – Les autres buts qu'il lui assigne – la
direction dans la vie, la connaissance d'anciennes coutumes, des conseils sur
la manière d'agir dans des circonstances spéciales, etc. – sont tout à fait
secondaires et plus en rapport avec le point de vue de l'école de Purva-
Mimansa, concernant le but de la langue en général, qu'avec le point de vue
des poètes.
B. – La nature du Plaisir et de la Souffrance examinées dans les diverses
classes de Jivas.
Nous avons, dans les lignes qui précédent, esquissé la nature de la
Poésie. Quant à la nature de Rasa, nous ne pourrons la comprendre à fond
que si nous étudions en détail la nature du Plaisir et de la Souffrance au point
de vue métaphysique.
Nous avons traité notre sujet, jusqu'à présent, de façon à ne pas devoir
entrer dans des considérations d'ordre métaphysique. Notre but était d'éviter
ainsi, autant que possible, si pas toute controverse – car il n'est pas possible
d'obtenir un accord universel et unanime, même sur une proposition unique,
quelque simple, quelqu'évidente qu'elle puisse paraître – du moins celle qui
vise des points douteux et discutables. Mais nous ne pouvons soustraire notre
étude plus longtemps à la lumière de cet examen si nous voulons étayer
convenablement notre sujet.
Nous avons avancé que le Soi est le premier facteur de la vie, qu'il en
constitue l'élément le plus indispensable et que, à l'état conscient, ce Soi est
toujours dans un état soit de plaisir, soit de souffrance. En examinant la
question de près, nous remarquons que le Plaisir correspond à une sensation
d'expansion, d'accroissement du Soi. L'essence même du Plaisir est bien, en
effet, l'accroissement du Soi. Il indique sa croissance, son intensification, sa
supériorité sur d'autres ou sur ses propres états antérieurs. Lorsqu'il se
compare à d'autres ou lorsqu'il met en parallèle son état actuel avec ceux qu'il
a traversés antérieurement, son être lui paraît plus grand. En somme, ces deux
éléments de comparaison n'en forment qu'un seul, car la stature du Soi, sa
mesure, à un montent quelconque de son existence doit constituer un point de
comparaison entre lui et les autres êtres de cette époque, de sorte que lorsque
nous disons qu'il est "supérieur eu égard à sa condition précédente", nous
sous-entendons la comparaison avec d'autres, du moins à l'époque où existait
cette "condition précédente", dont la valeur n'a pu être établie autrement que
par la comparaison.
Dans nu même ordre d'idées, nous dirons que la souffrance est la
sensation de contraction du Soi, de son infériorité. Lorsqu'il se compare aux
autres ou lorsqu'il met en parallèle son état actuel avec ceux qu'il a traversés
antérieurement, son être lui paraît moindre.
Cette définition nous paraît être la plus correcte et la plus générale qu'il
soit possible de donner, du Plaisir et de la Souffrance.
Mais, si le Plaisir et la Souffrance peuvent être caractérisés d'une façon
aussi générale, comment se fait-il que dans la vie, ce qui procure du plaisir à
certains Jivas, occasionne de la Souffrance à d'autres et vice-versa ? Ce fait
cadre-t-il avec la définition donnée plus haut ? Parfaitement. Nous dirons
même c'est de l'observation d'innombrables faits semblables que la lui en
question a été tirée. Voici comment la chose s'explique.
Nous avons dit précédemment que le Jiva est un composé de
Pratyagatma, le Soi abstrait, l'Un, et d'une portion du Non-Soi concret, du
Mutaprakriti, le Multiple. Tant que cette combinaison ne s'est pas produite, le
processus du multiple Samsara n'est pas possible. Le Soi tel quel, le Soi
abstrait, ne peut être ni additionné ni soustrait ; il ne représente aucune
quantité, il n'est autre chose qu'une unité. De même, le Non-Soi tel quel, le
Multiple concret, ne peut être ni additionné, ni soustrait à cause de l'absence
de mobile. Il n'a pas de qualité. Or, afin de provoquer le mouvement, la
quantité et l'absence de quantité doivent entrer en relation et produire ainsi la
qualité. Le Multiple et l'Un doivent s'être transfusés l'un dans l'autre ; une
superposition mutuelle – Adhyasa – doit s'établir de l'un à l'autre ; mais
lorsque le Soi s'est identifié avec un Upadhi, avec une portion de Non-Soi,
lorsqu'a été formé un Jiva – conglomérat de Soi et de Non-Soi, se comportant
et se considérant comme un individu – nous avons le Soi particulier,
l'individualité 18 et alors l'Expansion et la Contraction, le Plaisir et la
Souffrance deviennent possibles ; et ce qui causera le Plaisir et la Souffrance
sera en rapport avec la nature du Soi individuel, avec ses particularités et ses
limitations. Tout ce qui contribuera à provoquer l'expansion de cette nature
particulière produira du Plaisir. Les éléments opposés produiront de la
Souffrance. Ceci nous fournit une explication des Plaisirs et des Souffrances
dénommés morbides. Lorsqu'il arrive que le Soi s'identifie avec une condition
maladive du Non-Soi, nous voyons se produire le mystérieux phénomène du
Plaisir causé par ce qui réellement provoque et entretient la maladie et la
sensation de la maladie ; or, quelque faux et illusoire que cela puisse paraître
dans des conditions normales, au moment et dans les conditions envisagées,
le Plaisir ressenti est bien réel.
D'après les remarques ci-dessus, nous pouvons diviser les Jivas en deux
grandes catégories. Suivant la loi générale de l'évolution et du processus
mondial, le Soi manifeste pendant la première moitié d'un cycle, une
tendance de plus en plus marquée à s'identifier avec le Non-Soi ; il s'enfonce
de plus en plus profondément dans la matière, – selon l'expression usitée
parfois ; il devient de plus en plus séparé, en s'immergeant dans des formes
de plus en plus concrètes, de plus en plus résistantes les unes aux autres.
Pendant la seconde moitié, c'est le contraire qui se passe ; le Soi se libère de
plus en plus du Non-Soi ; il tend de plus en plus à retourner vers son unité
abstraite. Pendant la première période – celle du Pravritti-Marga, le sentier de
l'action – au cours de laquelle le Jiva s'engage dans le monde, le Plaisir et la
Souffrance résultent respectivement de ce qui produit l'expansion ou la
contraction du Soi matériel, concret, du Soi séparé, du Soi inférieur, ou plutôt
du Non-Soi, qui a pris le masque du Soi. Pendant la seconde période, les
causes du Plaisir et de la Souffrance sont respectivement l'expansion et la
contraction du Soi spirituel, du Soi abstrait, du Soi uni, du Soi supérieur, du
Soi qui a pris le masque du Non-Soi.
18
La traduction exacte de l'original devrait être "personnalité". Nous l'avons traduit par "individualité",
le terme "personnalité" ayant été exclusivement réservé, dans la terminologie théosophique au Soi
inférieur, au Soi séparé.
Rappelons-nous qu'il s'agit ici uniquement d'une question de degré, de
relativité, d'un état "de plus en plus" ou "de moins en moins" accentué. Il n'y
a pas, pendant la première moitié du cycle, de perte complète, absolue, de la
sensation instinctive de l'unité (qui résulte de la présence du Soi). Il n'y a pas
non plus de perte complète, absolue, pendant la seconde moitié du cycle, de
la sensation instinctive de la séparativité (due à la présence du Non-Soi) et en
est ainsi jusqu'à la fin, jusqu'à l'entrée en Pralaya, dans la Paix. L'absence
complète de la manifestation de l'un implique l'absence complète de l'autre et,
conséquemment, la cessation du processus mondial et l'entrée en Pralaya. De
sorte que durant la manifestation, l'Amour et la Haine doivent toujours
exister, se côtoyant, depuis le début jusqu'à la fin ; mais naturellement, leurs
pouvoirs respectifs, leur influence mutuelle varient, dans les deux stades en
question, autant que les deux extrémités d'une bascule.
Il résulte de ce qui précède, que pendant la première moitié de chaque
cycle, petit ou grand – représente la vie d'un être humain ou celle d'une
nation, d'une race ou d'une humanité, d'un monde ou d'un Kosmos – ce sont
les Emotions séparatives, se groupant du côté Haine et Vice, qui prévalent.
Ce qui se manifeste le plus fortement, c'est l'âpreté au gain, le désir de
s'affirmer, de s'individualiser, le besoin d'ajouter quelque chose à son propre
Upadhi aux dépens des autres ; les Jivas appartiennent alors en nombre
principal à la classe qui est le mieux caractérisée par le qualificatif "égoïste".
Ensuite, pendant la deuxième moitié, lorsque le pouvoir du Non-Soi est en
décroissance, le Soi est reconnu comme distinct du Non-Soi et comme faisant
Un avec tous les Sois, avec tous les Jivas ; alors les Emotions qui engendrent
l'union – celles qui se groupent du côté de l'Amour et de la Vertu,
s'accentuent et les Jivas qui y sont présents appartiennent à la classe des
"altruistes". L'adolescent, en quête de plaisir, devient le père se sacrifiant
pour ses enfants ; la nation, la race conquérante devient la nation, la race
civilisatrice, celle qui, loin d'exterminer les races soumises, s'efforce de les
élever ; un globe ou un système cosmique donne sa vie et ses éléments
constituants à un globe ou à un système plus jeune au lieu de dévorer ses
frères et ses camarades comme le fit Martanda, le Soleil, dans la première
partie de son existence 19 .
19
Allusion aux commentaires anciens d'une des "Stances de Dzyan" (la stance IV), cités par Mme
Blavatsky dans sa "Doctrine secrète", Edit. française, 1er vol., p. 79.
Il est à noter que cette loi, dans son application à la vie cyclique, n'est
vraie qu'en tant que loi générale. Un observateur inexpérimenté l'apercevrait
difficilement régissant l'évolution du monde, car dans la pratique, il existe un
enchevêtrement si extraordinaire de cycles, grands et petits, chacun ayant
atteint des stades différents, que l'on s'y perd aisément. Il faut aussi tenir
compte de la protection spéciale dont jouissent les races et de la direction qui
leur est donnée. Elles sont ainsi empêchées de se détourner du chemin
normal, mises à l'abri de la maladie, de la mort prématurée, et du mal en
général, tant comme individus que comme nation. Toutes ces interventions,
qui sont la conséquence de lois secondaires, sont si nombreuses qu'il est
difficile, comme nous le disions plus haut, d'y trouver la trace de la loi
générale. Il peut être utile à ce propos de nous rappeler ce dicton sanscrit :
"Seuls le plus borné des bornés et celui qui a dépassé Buddhi, sont
heureux. Les Jivas se trouvant dans un état intermédiaire sont malheureux."
Donc les Jivas égoïstes trouvent leur plaisir dans tout ce qui augmente
leur soi matériel, leurs possessions matérielles. Il s'ensuit que le mot d'ordre
de leur activité est "prendre". Le principe directeur des Jivas altruistes, au
contraire, est celui de "donner". Dans le premier cas, le Jiva sent que plus il
densifie son Upadhi matériel, plus il fortifie son soi, prolonge et étend son
existence ; dans le second cas, il sent que plus il donne de son véhicule,
l'atténue, l'amoindrit, plus le Soi augmente ses possibilités d'union avec les
autres Sois, se sent accroître.
Toutefois, des modifications se produisent inévitablement et quelquefois
un homme peut "prendre" par amour ; alors l'acte qu'il pose est accompagné
du désir de "rendre" l'équivalent par un service ou un acte quelconque de
gratitude ; l'élément "don" y est donc toujours présent et on peut le classer
parmi les actes d'altruisme et de tendance vers l'unité. (Voyez pour le surplus
l'analyse de la "Dévotion".) D'autre part, il arrive également bien souvent
qu'un "don" soit fait à contrecœur. Dans ces conditions, il représente une
"perle" et est accompagné du désir de "reprendre" à la première occasion. Un
don de ce genre appartient réellement au culé de l'Egoïsme et de la
séparativité.
Si nous nous représentons bien la possibilité infinie de modifications
semblables – qui toutes peuvent être réduites en expressions plus simples, en
vertu des principes généraux indiqués ci-dessus – nous nous rendrons compte
que les circonstances faisant naître une certaine classe d'Emotions seront
exclusivement des sources de Plaisir pour les Jivas de l'une des catégories et
de Souffrances pour ceux de l'autre catégorie, tandis que les circonstances
opposées produiront des résultats opposés. Il en est ainsi de par la nécessité
invincible des conditions dans lesquelles nous nous trouvons plongés. Tout
événement de la vie fournissant l'occasion, pour une classe donnée
d'Emotions, de se manifester, fournit en même temps la même occasion pour
la classe d'Emotions opposée, soit qu'il opère comme cause directe, soit que
– par l'effet résultant de la première classe d'Emotions – il agisse comme
cause indirecte. Nous traiterons ce point lorsque nous parlerons du rôle de la
littérature.
Notons pour le moment que le Désir du Jiva consiste toujours à
rechercher son augmentation et à éviter sa diminution. Il aime ce qui le
renforce ; il hait ce qui l'amoindrit. Mais lui (ce qui est augmenté on diminué)
est bien différent dans les divers cas.
On peut dire que le Désir lui-même n'est ni agréable, c'est pénible. Ce
qui est agréable, c'est ce que l'on désire obtenir, ainsi que la condition dans
laquelle se trouve le Soi lorsqu'il a reçu satisfaction ; ce qui est pénible, c'est
ce que l'on désire éviter, ainsi que la condition dans laquelle se trouve le Soi
lorsqu'il n'a pu l'éviter.
C. – Le but et le rôle essentiels de la Littérature.
Le Désir s'accompagne toujours, en imagination, de deux représentations
mentales : celle de sa réalisation et celle de sa non-réalisation. Fournir des
représentations mentales semblables d'Emotions, de Sensations agréables, de
Rasas, tel est le rôle de toute poésie, de tout morceau de littérature.
Naturellement, ce qui est Rasa pour une personne, peut être kûrasa (Rasa du
mal) pour une autre. C'est inévitable.
L'Inde n'attache qu'une minime importance à la forme de la Poésie.
L'Occident, au contraire, tient pour essentiel le mètre et – à un degré moindre
– la rime. Bain, et avant lui J. S. Mill, semblent s'être rapprochés du point de
vue indien qui permet d'inclure dans la poésie en général, les fameux poèmes
en prose kadambari, Vasavadatta, etc., ainsi que le drame. Walt Whitman et
ses imitateurs reconnaissent en pratique le bien-fondé de cette façon de voir.
Cependant cette opinion n'est peut-être correcte qu'en principe, qu'en théorie.
En pratique, le plaisir que procure la poésie est considérablement accru par le
mètre et la rime. Ces éléments importants ont beaucoup contribué à mettre la
poésie en faveur et à arrêter le développement des poèmes en prose ; tous
sont relégués dans l'ombre, sauf peut-être les meilleurs. De même que le
poème métrique surpasse le poème en prose, de même la poésie récitée et le
poème dramatique surpassent le poème métrique. Dans l'un comme dans
l'autre, l'effet musical du mètre et de la rime charme l'oreille ; ce qui
contribue à augmenter le plaisir produit par le poème lui-même. En ce qui
concerne le poème dramatique, celui-ci y ajoute encore l'effet scénique qui a
l'avantage de satisfaire également l'œil. C'est dans le poème dramatique que
l'image mentale du dévouement désiré (dont il est question ci-dessus), est
rendue avec le plus de vie : En fait, elle y est aussi vivante que le permet tout
ce qui n'est pas la réalité. De là ce dicton : "De tous les poèmes, le poème
dramatique est le plus élevé". Finir des raisons similaires à celles données ci-
dessus, la danse et le chant exécutés par l'homme et la femme réunis,
fournissent le point culminant de la jouissance esthétique, du plaisir, de la
sensation d'accroissement, connus de l'humanité actuelle.
Ceci concerne la forme. Quant au fond, il reste vrai que le rôle de toute
littérature (poème, fiction, drame, voire mène la biographie, l'histoire ou le
récit de voyage) consiste à fournir une représentation
D'Emotions-sensations (distinctes des Emotions-désirs) avec leurs
combinaisons et permutations infinies, telles qu'elles se présentent dans la vie
humaine aux aspects si variés, qu'elles soient à l'état actif ou potentiel. La
littérature d'une nation est en vérité l'effort instinctif de cette nation pour
apporter à chacun de ses membres les expériences en Emotions-sensations de
tous les autres, avec les aspects divers qu'elles présentent au cours de la vie.
De même, un processus mondial n'est ni plus ni moins qu'une tentative
gigantesque de fournir, aux Jivas qui le constituent, l'expérience directe de
tous les plaisirs et de toutes les souffrances dont la manifestation soit
possible, dans les limites de temps et d'espace propres à ce système mondial
particulier. Ces éléments de plaisir et de souffrance correspondent
précisément aux Emotions-sensations des Jivas ; de fait ils en constituent le
fondement.
Ceci nous fait comprendre pourquoi les écrivains qui ont
particulièrement bien saisi les Emotions-sensations les plus durables et les
plus puissantes de l'humanité, sont considérés comme les plus grands ;
pourquoi leurs œuvres sont celles qui apparaissent comme les plus
importantes et qui perdurent le plus longtemps. Ce fait est tellement vrai que
lorsque la constitution mentale d'une race, d'une nation, est modifiée, toutes
ses idoles littéraires sont remplacées, tous ses idéals sont transformés. Cette
vérité se retrouve parfaitement dans les changements que subissent les
expressions banales de la mode et du goût en général. Ces diverses
manifestations nous paraissent banales, uniquement parce qu'elles
s'appliquent à des choses insignifiantes, triviales. Elles n'en sont pas moins
l'expression de la vérité et revêtent – envisagées à un point de vue profond –
une réelle importance. Ce qui est vrai des petites choses est aussi vrai des
grandes. L'histoire des nations, des races, de l'humanité tout entière, n'est
autre chose que l'expression de modifications dans les goûts et du
changement dans la mode. La vie intérieure du Soi recherche toujours des
formes nouvelles, des façons neuves d'exprimer ses Emotions-désirs et de
prendre conscience de ses Emotions-sensations. Lorsqu'on lit l'histoire des
diverses nations, on a sous les yeux la relation du jeu des passions et des
Emotions qui dirigent uniquement les personnages et cette manière de
l'envisager est très instructive : Quant aux Emotions qui sont à la base de
toutes les aubes – l'Amour et la Haine – on peut dire qu'elles persistent à
travers tout, quelque importants que soient les changements survenus dans le
goût manifesté pour leurs combinaisons raffinées. Elles sont toujours
comprises, en huit temps et en tout lieu, et les grandes épopées des nations
seront toujours lues et toujours honorées parce qu'elles embrassent ces
Emotions principales et les présentent d'une façon claire, parce qu'elles les
dépeignent d'une façon puissante. Au contraire, les nuances subtiles de leurs
combinaisons n'atteignent pas le public en général ; elles n'excitent qu'un
intérêt temporaire, éphémère, et demeurent l'apanage du petit nombre, de
ceux que, par courtoisie, l'on a dénomme de tout temps "les poètes des
poètes".
D. – Exemples.
Les Rasas les plus répandues dans la littérature existante sont, d'après la
science de la poésie de l'Inde, au nombre de 8 : 1° le Beau et l'Erotique ; 2° le
Comique ; 3° le Pathétique ; 4° l'Héroïque ; 5° la Colère et la Cruauté ; 6° la
Crainte ; 7° le Repoussant, et 8° le Sublime et le Merveilleux. Parfois l'on
ajoute à cette liste une neuvième Rasa, Shanta, la Rasa de la Paix et de la
Renonciation au monde ; mais on ne peut l'appeler une Rasa qu'en la
considérant à un point de vue négatif, par opposition avec les vraies Rasas
dont l'abolition graduelle correspond à la croissance de Shanta. La Rasa elle-
même se retrouve dans la vie de toutes les nations et de tous les temps ; en
quelque endroit que l'homme ait vécu, la non-réalisation de ses désirs lui a
fait connaître la déception ; et pour les natures les plus fines, c'est-à-dire pour
les Jivas les plus anciens et les plus avancés d'une race quelconque, il en est
résulté l'acquisition de Vairagya et de Shanti, la renonciation au monde ; mais
l'Inde est pour ainsi dire la seule nation dont les poètes aient chanté cette
Emotion.
Lorsque l'on examine la liste ci-dessus, on se demande comment il se
peut que la poésie et la littérature en général accordent une place quelconque
à des Rasas telles que la Colère, la Crainte, le Repoussant, et même le
Pathétique. Pouvons-nous dire avec le poète indien que "la plus élevée des
Rasas est le Pathos" et avec le poète anglais que "nos vers les plus exquis
sont ceux qui chantent la tristesse". Comment se fait-il que nous ayons à
constater l'irruption dans la littérature des diverses nations de l'Europe, du
Repoussant, de la Cruauté ? Les hommes ne désirent pas autre chose que des
Emotions-sensations agréables. Or, celles-ci ne sont-elles pas pénibles ? Et
s'il en est ainsi, pourquoi les cultiver ?
La réponse à ces questions se trouve dans tout ce qui a été dit
précédemment et en particulier dans le passage qui traite du Plaisir et de la
Souffrance morbides. En réalité, ces irruptions dans la littérature
correspondent aux irruptions du même genre qui se font dans la vie réelle.
Ces soi-disant "Emotions-sensations pénibles" sont de deux espèces : ou
bien elles ne sont pas pénibles du tout, mais revêtent, au contraire, un
caractère de plaisir pour la classe de Jivas qui les recherchent ; ou bien elles
éveillent des images qui forment comme l'arrière-plan sur lequel viennent se
jouer les Emotions opposées.
Nous avons établi plus haut qu'à chaque Emotion-désir correspond une
Emotion-sensation et que chaque Emotion-sensation est accompagnée, en
imagination, de deux images : celle de la réalisation du désir en vue et celle
de sa non-réalisation. La première est agréable, la seconde est pénible. Dés
lors on peut comprendre aisément comment une Emotion-sensation quelle
qu'elle soit – qui n'a pas sa réalisation dans la vie tangible – peut rester
agréable.
Les Emotions-désirs peuvent être classées, d'une manière générale –
mais non précise – en agréables et pénibles, en ce sens qu'elles amènent les
unes du Plaisir et les autres de la Souffrance ; et dans la vie tangible les
Emotions-sensations correspondant à cette dernière catégorie sont également
pénibles. En elles, l'image pénible a le pas sur l'autre. Celle-ci cesse d'être
imaginaire ; on s'attend à la voir se réaliser. L'imagination a pris un aspect
plus dense ; elle a pris la forme de la déduction logique, de l'attente de
l'événement redouté.
La Crainte. – Un homme désarmé, sans défense aucune, mis en présence
d'un tigre, éprouve l'Emotion-désir de la Crainte, le désir de s'enfuir,
d'échapper au danger, d'établir une distance et une séparation entre l'animal et
lui. L'Emotion-sensation qui y correspond est purement pénible, parce que de
la réalisation du désir est extrêmement faible, tandis que l'autre image,
l'attente de l'événement redouté – et non plus la simple représentation
imaginative, comme nous venons de le dire – est absolument prédominante.
Au lieu de le voir dans la vie réelle, transportons cet événement dans un
conte dont nous faisons la lecture. Dans ce cas, deux sortes de "Soi"
apprécient particulièrement les histoires relatant des dangers et des
aventures : ce sont les esprits timides ou les esprits orgueilleux et forts. Cette
allégation peut paraître une pure contradiction, mais celui qui a suivi
attentivement la classification que nous avons donnée et qui est d'accord avec
nous pour considérer que l'Orgueil et la Crainte appartiennent à la même
ligne, seront d'accord avec nous. L'esprit timide envisage le danger, la cause
de la Crainte et se préoccupe, s'intéresse, s'agite, sent son être s'accroître en
tramant des projets de fuite pour éviter le danger. L'Emotion-sensation
agréable qui y correspond consiste en une représentation imaginaire de la
réussite de la fuite et de l'écartement de tout danger. Ceci nous fait
comprendre pourquoi les enfants raffolent d'histoires terribles, de fantômes et
de lutins, de monstres et de bêtes sauvages qui figent leur sang el les plongent
dans des transports de frayeur. Mais il est certain que l'intérêt de l'histoire et
l'avidité que manifestent les petits lecteurs ou auditeurs à entendre raconter
des aventures durant des heures et des heures s'évanouiraient sur le champ
s'ils devaient être convaincus que, dans des circonstances semblables, il n'y
aurait pour eux aucune possibilité d'échapper à cette situation critique.
Dans le cas de l'esprit orgueilleux et fort, celui-ci aussi envisage le
danger, la cause de la Crainte ; lui aussi se préoccupe, s'intéresse, s'agite, sent
son être s'accroître en tramant des projets pour éviter le danger. Mais les
moyens qu'il envisage ne consistent pas à fuir le danger, mais bien à le
supprimer. Pour lui, l'Emotion-sensation donne lieu à une représentation
imaginative de sa rencontre avec la cause du danger et de son succès dans la
lutte qui s'en serait suivie.
C'est ainsi que nous nous expliquons la présence de la Crainte dans la
littérature.
Le Cruel et le Repoussant. – L'explication est la même pour la littérature
dont le thème est la Cruauté et le Repoussant. Ceux dont la nature est en
correspondance avec ces Emotions, aiment cette littérature et portent un
grand intérêt à l'anéantissement de l'ennemi ; ils se sentent en complète
sympathie avec l'auteur de l'acte cruel, fût-il un meurtrier, l'inventeur de
plans ou d'intrigues ayant contribué au succès, un adultère, etc. 20
Le Pathétique. – D'autre part, sur ces Emotions, servant pour ainsi dire
de fond, d'arrière-plan, des Emotions opposées s'élévent. C'est ainsi que du
Terrible, du Cruel, du Repoussant. etc., s'élève la contrepartie, le Pathos, le
Pathétique. L'image de "l'auteur de certaines souffrances" évoque
naturellement celle de "celui qui les endure". De sorte qu'une scène
impliquant la présence de ces deux éléments provoque l'intérêt à la fois des
natures vertueuses et des natures vicieuses ; les premières qui sympathisent
avec le personnage qui souffre, expérimentent la Rasa "karunah", le Pathos,
la Pitié. Leur sentiment de Bénignité est fortement stimulé et le Plaisir
qu'elles ressentent lorsqu'elles assistent à une tragédie, a sa source dans
20
Max Nordau donne, dans son ouvrage sur la Dégénérescence, quelques exemples caractéristiques de
l'irruption d'Emotion mauvaises semblables dans la vie et dans la littérature, même en temps de paix.
Tout le monde sait que ces émotions sont très fréquentes en temps de guerre.
l'image qu'elles se font de la réalisation de leur désir : venir en aide à la
victime.
Que se passe-t-il dans ce cas de Bénignité ?
Il se produit une pseudo-identification du Jiva supérieur avec le Jiva
inférieur et le premier ressent la souffrance du second. En lui s'élève le désir
d'écarter ce qui provoque la souffrance, ce qui donne à l'autre Jiva un
caractère d'intériorité, de petitesse, d'amoindrissement. Immédiatement il
tente d'éloigner l'élément qui cause la souffrance. Le Soi – en qui est l'Unité –
étant prédominant dans ce rapport entre les deux êtres en question, il en
résulte inévitablement une sensation d'accroissement et, jusqu'à un certain
point, de plaisir pour le supérieur. D'autre part, celui-ci donne une portion de
son upadhi (le Non-Soi) à l'autre, afin de le relever de son infériorité ; et il n'y
a pas le moindre doute que cette perte subie est ressentie comme une
souffrance ; mais elle est perdue dans le plaisir qui est prédominant. Voilà
pourquoi "la Miséricorde est une qualité deux fois bénie". Par elle, le Jiva
supérieur éprouve la joie de l'identification des deux Sois, l'inférieur, celle du
gain fait par son upadhi et du soulagement passif de sa souffrance. Mais il ne
faudrait pas croire pour cela que l'acte de donner n'est pas pénible pour le
corps matériel – l'élément "Non-Soi" – du Jiva supérieur. Dans certains cas,
peu importants, la souffrance n'atteint qu'un degré réellement imperceptible ;
toutefois, ce fait ne doit pas nous voiler la vérité de ce qui est dit ci-dessus.
Cet élément de souffrance a toujours été reconnu dans tout ce qui tient de loin
ou de près au "sacrifice". Un acte d'Abnégation procure certainement du
plaisir, mais cette allégation n'est vraie que pour autant qu'il s'agisse de
l'élément "Soi" du Jiva et non pas pour ce qui regarde son élément "Non-
Soi". Or, c'est là que gît le danger de mettre trop à l'épreuve l'Emotion du
Pathétique, en dehors de la vie réelle, danger dont il sera bientôt question.
Donc, pour en revenir à notre sujet, tandis que la tendance à
l'uniformisation entre les deux Jivas progresse – ou même, dès que le Jiva
supérieur manifeste le désir de s'associer à l'inférieur et de l'élever à lui – la
représentation, en imagination de la fin qu'il désire obtenir et de celle qu'il
désire éviter se présente à son esprit. La première est l'image d'une
"association" complète avec l'autre Jiva. Elle résulte en un accroissement de
son Soi et est par conséquent agréable. L'autre est pénible ; d'une part, le Jiva
supérieur s'efforce de réaliser dans la vie, dans l'action, dans la réalité, la
première image dont il est parié ci-dessus ; d'autre part, il cherche à éviter la
réalisation de l'autre. Il en est tellement ainsi que les gens s'écartent des
souffrances qu'ils ne peuvent soulager. Elles ne leur procurent que de la
souffrance sans qu'ils entrevoient la possibilité du Plaisir qu'ils éprouveraient
à la soulager et ils ne peuvent supporter de voir l'infortune sans espoir. Voilà
ce qui a lieu dans la vie réelle. Mais lorsqu'il s'agit des mêmes faits relatés
dans une œuvre littéraire, quelle que soit la fin de l'histoire, qu'il s'agisse ou
non d'une tragédie complète, l'imagination envisage toujours la possibilité de
soulager la détresse dépeinte et peut par conséquent toujours y trouver un
élément de joie.
Le lecteur – s'il appartient à la classe de Jivas qui sympathisent avec le
sujet de lecture – c'est-à-dire si la Bénignité est en harmonie avec son Soi –
se représentera en imagination le dénouement agréable auquel il tenterait
d'aboutir s'il en avait l'occasion. Il fera passer et repasser ce dénouement dans
son esprit, appliquant de toutes les manières possibles ses caractéristiques de
Bonté – dans les limites où les circonstances décrites le lui permettront – à la
situation critique du personnage. C'est ainsi que la poésie lui devient une
source de plaisir. Son Soi s'intensifie, s'accroît dans sa caractéristique de
Bonté, tandis qu'il se représente le dénouement en question.
S'il n'était pas en sympathie avec le sujet, le poème n'aurait pour lui
aucun charme, aucun intérêt et même si son Jiva appartenait distinctement à
la classe opposée, chaque expression employée dans le but d'évoquer la
Bénignité ou de susciter un élan de Pitié lui serait réellement pénible et il ne
ferait que jouir de la description des actes posés par l'auteur des souffrances.
Les scènes pathétiques offrent donc un réel danger, danger qui n'existe
pas seulement pour ceux qui se délectent de la vision qui leur est fournie
d'actes cruels, mais également pour ceux chez qui ceux-ci éveillent des
sentiments de Bonté et de Pitié.
Il s'est trouvé des hommes, vertueux à l'origine, prenant plaisir à toute
action charitable ou serviable, qui se sont mis à goûter de pures
représentations dramatiques ou narratives de faits semblables, et qui
finalement en sont arrivés à se contenter de l'exercice purement imaginaire de
leur sentiment de Bénignité. Et, lorsque leur situation dans le monde le leur a
permis, on les a vus descendre jusqu'à cette condition terrible et
apparemment incompréhensible de monstres humains auxquels les scènes
imaginaires ne suffisaient plus à leur Pitié imaginaire et qui se sont mis à
inventer des scènes réelles de cruauté, de torture humaine et autre dans le
simple but de stimuler et l'accroître leur Soi par l'exercice de la Pitié.
Si nous avons du mal à nous représenter ces cas extrêmes, considérons
celui des oiseaux chanteurs que l'on sépare de leur compagne et que l'on
enferme dans des cages afin qu'ils chantent plus passionnément et d'une
manière plus exquise. Comme il s'agit d'un fait très commun, on finit par ne
plus voir la cruauté subtile et raffinée qui en est la base. Il en est d'ailleurs de
même de la coutume à laquelle nous faisons allusion plus haut d'engraisser
les animaux pour les envoyer ensuite à l'abattoir. Et pour le surplus, qui ne
connait les exemples laissés par les hommes raffinés et cultivés qui ont
occupé le trône de Rome décadente : Caligula et Néron, dont la vie n'est pas
celle de simples sauvages en qui les instincts de la Haine prédominent, mais
dont la vie présente réellement de telles aberrations de la nature. Des cas
semblables se sont présentés fréquemment au Moyen-Age tant en Europe
qu'en Asie, et dans toutes les nations d'ailleurs, à l'époque de leur décadence,
de même que, dans un cadavre en putréfaction apparaissent quantité de vers
infects. L'histoire nous le montre : ces Jivas-phénomènes entrent en scène
lorsque, au cours de l'évolution de l'humanité, on en est arrivé à un point
tournant ; lorsque les éléments Soi et Non-Soi, des Jivas sont également
forts ; lorsque la lutte entre eux est le plus âpre ; lorsque l'homme sent qu'il
lui est nécessaire de s'adonner à la Pitié et que cependant, le sacrifice qui en
résulte pour l'élément Non-Soi en lui, engendre tant de souffrances qu'il
recule à l'idée de s'y livrer réellement.
Evidemment, bien des Jivas qui ont pris plaisir à assister aux scènes dont
il est question ci-dessus, peuvent avoir été des natures purement vicieuses en
qui l'élément Non-Soi – et par conséquent l'élément séparatif – était
absolument prédominant. Dans ce cas le plaisir ressenti n'était dû qu'à la
stimulation de leurs Emotions-désirs Haine et Orgueil à la vue des scènes de
cruauté que présentait l'arène. Toutefois l'autre explication a sa valeur ; elle
fournit la possibilité d'une solution à des cas qui seraient autrement
inexplicables.
Ce point de vue peut nous faire saisir pourquoi la science du drame
indien ne pousse nullement à la tragédie, au contraire. Il nous fait comprendre
aussi pourquoi les tragédies, les poèmes sur les "choses anciennes ou
éloignées", sur des "Infortunes", sur les "Luttes des temps anciens", sur les
"Chants les plus exquis : ceux qui expriment les pensées les plus tristes", sur
"les séparations d'amoureux" n'apparaissent pas aux périodes de force et de
vigueur d'une nation, mais sont plutôt le fruit de la période la plus faible de
son histoire.
L'on est si convaincu de cette idée aux Indes, que l'auteur de Uttara-
Rama-Charita, allant à l'encontre de l'histoire traditionnelle même du sage
Valmiki, a voulu donner à son œuvre une fin heureuse. Or, cette œuvre est
peut-être la plus belle étude du Pathos qui ait été conçue dans quelque
littérature que ce soit.
C'est qu'il est très désirable, à divers points de vue, que cette Emotion
précieuse, la Pitié, ne soit pas dépensée en pure perte. Il serait bon de ne faire
usage du Pathétique, soit en littérature, soit en représentations scéniques,
qu'avec circonspection. On pourrait, par exemple, s'en servir pour
développer, pour cultiver des Emotions subtiles, lorsque ce moyen semblerait
approprié, mais il ne faudrait jamais oublié qu'en même temps l'on courrait
toujours le danger de faire naître, chez les natures vicieuses, la sympathie
pour les personnages du drame qui incarnent les rôles vils. Rappelez-vous les
paroles de Rama à Hanuman, le serviteur fidèle, qui le suivit toute sa vie : "Je
ne souhaite pas du tout pouvoir te rendre toutes les bontés que tu as eues pour
moi : ce serait souhaiter te voir en peine et nécessitant mon aide. Ce souhait
serait celui de l'amitié fausse, non de la vraie."
Chercher à satisfaire ses tendances de bonté en imagination, c'est-à-dire
en imaginant des scènes de souffrances, c'est désirer que d'autres soient dans
le malheur. Il y a une grande différence entre celui qui adopte cette attitude et
celui qui prie en vue du bien-être du monde. On voit par là combien, dans la
vie humaine les actions bonnes et mauvaises se touchent de près et combien
il est difficile de les distinguer les unes des autres.
Il est clair que : 1° le Beau et l'Erotique, 3° le Pathétique et 8° le Sublime
et le Merveilleux, appartiennent au côté Amour et Attraction, tandis que 5° la
Colère et la Cruauté, 6° la Crainte et 7° le Repoussant, appartiennent au côté
Haine et Répulsion, 2° Le Comique et 4° l'Héroïque, présentent un mélange
des deux ; le Comique est un composé de Tendance à Ridiculiser et de Bonne
Humeur ; l'Héroïqne, un composé d'Orgueil et d'Abnégation.
E. – Les autres Arts.
Ce que nous avons dit de la Poésie et de la Prose est également vrai de la
Peinture, de la Sculpture, de la Musique, de l'Architecture et des autres
Beaux-Arts, ayant fleuri dans le passé et de ceux qui fleuriront encore dans
l'avenir. Tous ont pour but de nous représenter, sous leur forme particulière,
les diverses Emotions de l'humanité. Mais il y a une différence entre les
manifestations d'art littéraire et celles des autres arts : dans ces derniers, en
effet, l'élément purement sensuel, distinct de l'élément émotionnel, tient une
place plus prépondérante que dans les premiers.
Nous aurons pu déduire de ce qui a été dit précédemment concernant la
nature de l'Emotion et des facteurs qui y président (Chapitres III, IV et IX),
que l'Emotion, distincte du besoin purement physique et sensuel, n'apparaît
qu'entre Jiva et Jiva. Il n'existe pas d'Emotion entre celui qui se nourrit et
l'aliment qu'il ingère, entre celui qui voit et une couleur, entre celui qui
entend et un son, entre celui qui sent et une odeur, bien que chacun de ces
objets puisse être intensément agréable ou désagréable. Ce n'est que lorsque
les "sujets" deviennent "objets" l'un pour l'autre que des relations complexes
s'établissent entre eux, c'est alors que naît l'intellect et qu'entrent en jeu les
formes multiples de l'action dans la vie sociale et nationale, dans le
commerce, les affaires, les institutions gouvernementales, etc. C'est dés ce
moment que l'intellect, l'Emotion et l'Action croissent tous trois en
complexité ; l'apparition du langage suit ce développement de près.
Nous pouvons dire que la Poésie et la Prose fournissent la représentation
la plus complète, la plus adéquate de la vie humaine. Cela est d'ailleurs
généralement reconnu. Quant aux autres arts, dans certains cas, ils ne visent
même absolument pas à créer l'Emotion dans ce sens. Un paysage, une
marine, une mélodie sans parole, peuvent ne faire appel qu'à la conscience
des sens purs et peuvent être appréciés uniquement en tant que plaisant
exclusivement à l'œil ou à l'oreille. Mais des exemples d'œuvres artistiques de
ce genre sont plutôt rares ; l'auteur donne généralement à son œuvre un
intérêt humain ; il y introduit des éléments qui font naître des Emotions
d'Amour, de Crainte engendrée par la Sympathie, de Pathos ou d'Héroïsme.
Mente l'architecture revêt un caractère ou bien "dévotionnel" ou bien
"grandiose et sublime", ou encore "sévère et rebutant", "puissant et massif",
"lourd et sans vie", etc. Au stade atteint actuellement par l'humanité, ce sont
les combinaisons des sens et de l'Emotion qui sont le plus appréciées par les
hommes ; ce sont celles par lesquelles ils se sentent le plus attirés. La
musique qui est le plus en faveur, c'est non seulement celle qui plait le plus à
l'oreille, mais aussi celle qui exprime le plus puissamment une Emotion, soit
que celle-ci ressorte de la musique elle-même, soit qu'elle l'éveille par
association, soit que des paroles appropriées contribuent à la faire naître. Il en
est de même pour la poésie. En ce qui concerne la sculpture et la peinture, les
œuvres qui sont les plus appréciées sont celles qui non seulement sont
parfaites au point de vue forme et couleur, mais qui incarnent une Emotion
puissante en harmonie avec la nature de celui qui la contemple.
CHAPITRE X
—
L'IMPORTANCE DE L'EMOTION ET SA PLACE
DANS LA VIE HUMAINE
LA SOURCE DE SA PUISSANCE
21
Tout ce qui agite cette forme mortelle,
Toute pensée, toute passion, toute joie,
Ne sont que des ministres de l'Amour
Qui alimentent sa flamme sacrée.
absolument différentes : "Ne vous souciez pas du lendemain". En fait, la
Vérité a toujours été entre ces deux extrêmes.
Ainsi, chacune des phases de l'Emotion règne tour à tour en maîtresse sur
l'humanité en cours d'évolution et la littérature de l'époque la réfléchit
parfaitement.
Mais, en dehors de cette place importante qu'occupe l'Emotion dans la
vie, quelle est la source de sa puissance dans des cas particuliers ; quel est
l'élément dont l'Emotion-désir se nourrit et grâce auquel elle devient si
particulièrement puissante que, dans bien des circonstances, elle domine de
loin la raison ? C'est l'imagination. Il a été remarqué, d'une façon générale,
que l'imagination joue un grand rôle dans les formes les plus extraordinaires
de l'Emotion. Par exemple, on peut dire que là où il n'y a pas d'imagination, il
n'y a pas d'Horreur ; un champ de bataille où gisent des milliers de cadavres
ne présente pas la même horreur qu'un meurtre mystérieux. La raison de ce
fait réside dans la nature même de l'Emotion (comme il ressort des détails
donnés au chapitre III) et des lois qui gouvernent leur manifestation (telles
qu'elles sont énoncées au chapitre VIII).
L'Emotion est un désir plus un élément de conscience intellectuelle.
Lorsqu'un désir ne trouve pas d'issue immédiate dans l'action, il opère dans la
conscience intellectuelle et autour d'elle. Nous avons alors l'"expectative" et
l'"imagination". Par ce moyen (décrit à la page 130 du chapitre IX), il
accumule de la force. Toutefois, cette force, de par la manière dont elle a été
acquise, n'est pas une véritable force ; elle ne résiste pas à l'épreuve. Aussi,
lorsqu'on cherche à l'utiliser dans l'action, bien souvent elle s'évanouit. Ce
phénomène se remarque très fréquemment dans la vie urbaine ultra moderne.
L'intelligence s'étant accrue de plus en plus, la vie est devenue
principalement émotionnelle ; en teintes théosophiques, notre conscience
astrale s'est fortement développée. Les hommes goûtent des joies et des
souffrances extraordinaires dont les causes, envisagées au point de vue du
corps physique, sont franchement inexistantes. Une simple négligence dans
l'attitude ou dans la conduite d'affaires, sans aucune importance en elle-
même, un fait insignifiant pour le monde physique devient la base d'une
quantité considérable de situations et de conséquences entrevues en
imagination et résultant en agréments ou désagréments. Remarquez qu'il faut
néanmoins une certaine base dans le monde physique, si infinie soit-elle. Il
est aussi vain de tenter de séparer l'Emotion des sens que de donner une
valeur à l'argent, sans tenir compte de ce qu'on peut acquérir par ce moyen.
De même que l'argent aura eu sa véritable destination quand il aura servi à
l'acquisition d'articles divers, de même l'Emotion aura eu sa véritable
destination lorsqu'elle aura été canalisée dans une action saine et droite, dans
la vie tangible.
Ceux qui ne reconnaissent pas ce fait essentiel ou n'agissent pas en
conséquence, s'exposent à de réels mécomptes. C'est à cause de cette erreur
que fréquemment des amours platoniques, ayant eu comme base, au début,
des idéals très élevés, graduellement dégénèrent en symptômes nerveux et en
idiotie ou, ce qui est pire encore, en immoralité et en crimes sexuels. C'est à
cause de cette erreur que des hommes ont pu accumuler de grandes quantités
d'argent tout d'abord en vue de se procurer plus de facilités et plus de confort
dans la vie et ont fini par les mettre au service de la Cupidité et de l'Avarice.
Dans bien des cas, ce qui trouble l'esprit des jeunes gens lorsqu'ils
rencontrent des yeux dans lesquels ils voient "le reflet de l'âme", des regards
"pensifs et mélancoliques", "fascinants", "étranges", "suggestifs", "qui en
disent long", c'est précisément cette infinité de possibilités qu'ils expriment.
Mais comme lorsqu'il s'agit de faire entrer ces possibilités dans la voie de la
réalisation, au cours de la vie journalière, ils assistent généralement à un
échec misérable, le désappointement le plus grand s'ensuit. La possession de
quelque monnaie a parfois suffi pour qu'un jeune homme se mît à bâtir des
châteaux... en imagination. Hélas ! dans la vie ordinaire, cela ne permet pas
de se procurer un seul repas.
Le fait de tenter de détourner les Emotions des sens a sa signification. Au
point de vue de l'évolution, lorsque ce phénomène s'observe dans une grande
partie de l'humanité, lorsque l'imagination et la littérature dépassent
fortement l'action, c'est que les hommes recherchent de nouveaux sens dans
lesquels diriger leurs Emotions, les sens actuels étant devenus stériles ; c'est
que les modifications biologiques, dans la constitution physique, sont
imminentes.
Remarquez combien la littérature courante de la fin du XIXe siècle se
préoccupe à tous les points de vue du problème sexuel. Combien l'on
s'intéresse au côté purement Emotion-sentiment et combien l'élément sens est
laissé de côté. On y lit clairement que l'ennui et la lassitude envahissent
l'humanité de plus en plus et que ses membres cultivés et intelligents, en
prenant conscience des conditions présentes de la nature, manifestent de plus
en plus leur désappointement et leur mécontentement. Si cette manifestation
de mécontentement et de lassitude devait atteindre un degré suffisant en force
et en extension, nous pourrions concevoir, après des siècles – durant lesquels
apparaîtraient des retours aux anciennes conditions et des revivifications
temporaires de satisfaction et même de plaisir dans ces circonstances – des
changements radicaux dans la constitution physique de l'homme et de ce qui
l'entoure. L'humanité pourrait retourner à l'état bi-sexuel, puis à l'état asexuel.
Il verrait en même temps des modifications complètes dans les détails – non
dans les éléments essentiels – de sa constitution intellectuelle et
émotionnelle, correspondant à ce nouvel état de choses, ainsi que l'enseignent
certains livres anciens.
CHAPITRE XI
—
APPLICATION SUPERIEURE DE LA SCIENCE DES EMOTIONS
22
Vishada = la pureté, la beauté.
23
Vairagyya = l'absence de passions.
gardant en lui un reste de ce pur égoïsme qui est le début même du
désintéressement. Ensuite il atteint à cette paix et se rend compte, au moment
même, qu'il doit vivre pour les autres, de par la loi suprême du processus
évolutif du monde, qui l'oblige à rendre en amour ce qu'il doit lui-même à
l'amour d'autres êtres. D'abord, la poursuite triple : putra, vitta et loka (la
progéniture, la richesse, le nom et la situation dans le monde) l'a poussé à
rechercher l'expansion et la perpétuation de son Soi dans les enfants, dans les
possessions matérielles, ainsi que dans l'esprit et l'opinion du monde. Il en a
contracté une dette triple, la Rina-traya, envers les Pitris ou ancêtres, les
Rishis ou les instructeurs, les Dévas ou les Dieux, qui veillent en particulier
sur la progéniture, sur l'esprit et la connaissance, sur les possessions du
monde ; puis vient le montent où ce même élément triple de putra, villa et
loka, le pousse en sens inverse, l'oblige à se ceindre les reins et à libérer la
Rina-traya. C'est à ce moment qu'il perçoit tout la vérité des paroles de
Krishna : "Celui qui ne s'emploie pas à faire tourner la roue des cycles, mais
recherche le plaisir des sens et demeure dans le péché, celui-là vil en vain, ô
fils de Pritha." 24
La raison pour laquelle chaque Jiva doit passer par là, c'est à la
Métaphysique du processus mondial de nous la fournir. Il nous suffira de dire
ici qu'à un moment donné le désir qui jusque là a guidé le Jiva sur la pente du
Pravritti margah, le Sentier de l'Action 25 faillit à son rôle et perd toute
influence. Le Jiva passe alors par une phase de Vairagya et de désolation au
cours de laquelle il finit par envisager toutes les sensations et toutes les
Emotions – les plus élevées comme les plus basses, les plus nobles comme
les plus viles, les plus exceptionnelles comme les plus vulgaires, les plus
captivantes comme les plus repoussantes – comme étant à un seul et même
niveau. Toutes, sans exception aucune, lui paraissent vides et illusoires. Les
anciens mobiles qui le faisaient agir n'ont plus sur lui la moindre influence,
précisément parce que la source de ces mobiles – le désir d'expériences – est
tarie. Toutefois, il reste le mobile unique, c'est-à-dire le désir de la
préservation du Soi, de la compréhension du Soi. Ce désir est en lui-même
24
Bhagavad Gîta. 3e disc. – 16e vers.
25
Le Sentier de l'Action est celui de l'attachement à la vie matérielle, par opposition au sentier de la
renonciation, le Nivritti margah ou qui est celui de l'attachement à la vie spirituelle. Dans la première
de ces deux phases le Jiva opère sa descente dans la matière, dans la seconde, son ascension vers
l'esprit.
déjà la compréhension instinctive du Soi, de son immortalité envisagée sous
son aspect abstrait, comme Pratyagatma. Le Soi s'adresse à lui-même tout son
amour et toute sa compassion. Il appelle sur lui des bénédictions :
"Manabhuyasan" (Puissé-je jamais ne pas être). De ce désir découle
nécessairement, inévitablement, la compréhension de la nature universelle du
Soi. Cette compréhension est l'essence de la libération dont un être supérieur
a dit : "Moksha n'est pas un changement de conditions, mais bien de
condition".
Pour ceux qui ont atteint ce stade, la Science des Emotions sera des plus
utiles. Le Jiva ne peut pas comprendre complètement la signification réelle de
l'Amour et de la Haine, s'il n'a pas encore pu, à un moment de sa vie,
s'élevant au-dessus de l'un et de l'autre, se maintenir dans la région où ni l'un
ni l'autre n'a d'existence – mais où tous deux prennent naissance – et en
garder la mémoire. Une fois qu'il les a vus dans toute leur nudité, dans leur
essence, il se rend compte que toutes les Emotions sont, à un certain point de
vue, au même niveau. Ceci le met à même de choisir délibérément celles qui
se rangent du côté de l'Amour – car, ayant en une telle vision de la Vérité il
ne pourrait faire un autre choix – et de les mettre au service de l'humanité.
Dès lors la vision du Jiva se fait de plus en plus claire. Il contemple le
passé et envisage l'avenir. Il se rend compte de la route par laquelle il est
arrivé au point actuel et se représente aussi celle qu'il va suivre maintenant,
car il connaît la nature du Désir qui l'a toujours poussé en avant et aussi celle
des Désirs qui l'empêchent de marcher. Grâce à cette connaissance, le Jiva
s'élève au-dessus de ces Désirs (car connaître une chose signifie qu'on l'a
dépassée). Jour après jour il s'en sert pour le bien des autres, rejetant de
temps à autre une des chaînes qui le retenait, lui ou un autre – il sait qu'on ne
peut les briser toutes à la fois – jusqu'à ce qu'il arrive à la paix vers laquelle
tend la fin du cycle mondial.
Ce que dit Krishna est bien vrai :
"Le Jiva, enveloppé de Ahamkara (la sensation du Soi séparé) pense "Je
suis celui qui agit" 26 .
Bien vraie également son autre parole énigmatique :
26
Bhagavad Gîta – 3e discours – 27e verset.
"Tous les êtres suivent leur nature ; à quoi bon, lutter contre cette loi ?" 27
Mais nous ne partageons pas l'interprétation qui en a été si souvent
donnée. Krishna ne donne pas le conseil de se laisser-aller désespérément en
présence d'une fatalité écrasante, irrésistible, implacable, ni de suivre
aveuglément les instincts et les impulsions de la nature inférieure, qu'ils
soient bons ou mauvais. En réalité, il s'agit simplement d'un exposé de faits et
non pas d'instructions à suivre. Là où existe la sensation de Aham, du Moi,
d'un Soi, d'un Ego, il y a également la sensation de la liberté du pouvoir
d'action. Si cette dernière est une illusion, c'est uniquement parce que la
première en est une. De même que le Soi séparé est une réflexion, dans une
partie de Non-Soi, du Soi-Uni, du Soi abstrait, de Pratyagatma, de même – et
à un degré pareil – la sensation du libre arbitre est une réflexion, dans le Non-
Soi, de l'Illimité, de la non-limitation de ce Pratyagatma. Les deux marchent
de pair. Il n'est pas logique de dire "Je suis" et en même temps "Je suis
absolument contraint par quelque chose d'autre que moi-même". Le tout
contraint toutes les parties également ; le tout ne contraint aucune partie de
préférence à une autre et une partie quelconque n'en contraint aucune autre
d'une manière absolue. Coercition égale pour tous équivaut à absence de
coercition. Dans le verset ci-dessus, il est question de Nigraha, de la
contrainte d'une faible partie exercée vis-à-vis d'une autre partie beaucoup
plus puissante de Prakriti, et non pas de tout Prakriti. La contrainte elle-même
est également une partie de Prakriti. Or, les conseils, les instructions, les
directions sont donnés – et ne devraient jamais être donnés – que là ou la
possibilité d'en expérimenter le bien-fondé se trouve déjà en germe, ainsi que
la capacité de les entendre et de les suivre. S'il n'en était pas ainsi, les conseils
et les instructions auraient depuis longtemps été exclus du monde. La vérité
qui est à leur base, c'est que tous ceux à qui ils sont adressés ont en eux la
possibilité de manifester le désir de les suivre ; ils possèdent cette
caractéristique du fait même qu'ils sont des êtres humains, quelque
impénétrables qu'ils soient, quelle que soit l'opposition qu'ils y mettent,
extérieurement.
27
Bhagavad Gîta – 3e discours – 33e verset.
La Science des Emotions peut donc s'adresser à tous, bien que tous
peuvent ne pas être actuellement en complète sympathie avec son but
pratique, car dans le cœur de tout membre de l'humanité, la semence de
Vairagya gît cachée. Et il n'y a là aucun mystère. Le Désir habite le cœur de
l'homme et le Désir porte en lui son propre désappointement ; et dans ce
désappointement se cache Vairagya.
Mes frères et mes sœurs, cultivez Vairagya et lorsque, dans vos esprits,
sa sentence fera jaillir de jeunes pousses, nourrissez-les et soignez-les
religieusement. Cessez de vivre pour le Soi séparé, commencez à vivre pour
les autres. Ce n'est pas une erreur que de répandre partout ce conseil, mes
amis car bien que je vienne de dire que tout cœur humain est potentiellement
sensible à ce conseil, la semence n'a encore germé que chez un petit nombre
et c'est chez eux que ce conseil agira comme l'eau bienfaisante sur la graine.
Ceci peut paraître tout à fait illogique. Nous disons que dans le cœur de
tout Jiva Vairagya sommeille, ainsi que la possibilité de vivre non pour le Soi
séparé, mais pour les autres. D'après cette allégation, le conseil donné ici de
vivre pour les autres peut s'adresser à tout le monde ; et cependant il est
impossible que tous vivent pour les autres ; on peut donc objecter que
l'application du conseil par tout le monde est impossible à réaliser. La
question se résout de cette façon-ci : Celui qui ne peut se faire simultanément
peut parfaitement se dérouler dans un ordre de succession. Chacun peut vivre
pour les autres, non pas en même temps, mais successivement.
Chez la majorité des hommes, Vairagya sommeille encore ; cet attribut
n'a encore trouvé ni le sol ni la saison qui l'éveilleront, qui le feront grandir.
Longtemps encore la loi les laissera poursuivre leur vie dans l'intérêt du Soi
séparé. Cette science et ce conseil n'effecteront pas leur ouïe ou du moins,
s'ils le font, ils ne toucheront certainement pas leur cœur. Leur tour viendra
plus tard, et à ce moment, le "flot sans fin de Maya" aura fourni d'autres Jivas
pour le bien desquels ils pourront vivre alors.
Une fois que l'homme a entendu le conseil ci-dessus, que lui reste-t-il à
faire ? L'existence extérieure de celui qui ainsi est parvenu à une
compréhension juste de la vie est Krita-budh ; celui qui a vu le Soi, qui s'en
laisse imprégner est Atma-vân ; celui qui a fait son Soi, qui l'a recréé,
régénéré, est Kritatma. Sa vie extérieure est la même que celle de tous les
hommes bons, sauf qu'il y introduit encore plus de bonté, encore plus
d'abnégation ; car à présent il vit volontairement pour les autres, tandis que
l'homme bon ordinaire obéit à l'inclination de son cœur inconsciemment, sous
l'injonction du karma passé qui le lie en particulier à ceux auxquels il rend
service.
Un tel homme cesse d'être l'esclave de ses Emotions ; il en devient le
maître, grâce à un exercice constant. Petit à petit il apprend même à guider
les Emotions de ses frères en humanité et à les diriger dans la bonne voie.
Ainsi, il arrive à un calme que rien ne peut ébranler, accomplissant tons ses
devoirs, l'esprit pénétré d'une paix parfaite, exempte de toute agitation, que
rien n'est à même de troubler. De cette façon, il gravit l'un après l'autre les
divers stades de l'évolution jusqu'à ce qu'il atteigne la Paix.
La Vie Humaine. – Quels sont les stades par lesquels passe l'Individualité
du Jiva, par lesquels elle grandit ?
Il nous est dit que l'évolution d'un Jiva comprend trois stades
invariables :
1° Le stade de la conscience, que celle-ci se présente à l'état latent ou très
peu manifesté (comme c'est le cas dans les formes minérales ou végétales), à
l'état massif, agrégé, racial (comme dans les troupeaux d'animaux inférieurs),
ou avec un caractère de séparativité et de force (comme dans les races
humaines inférieures) ;
2° Le stade de la soi-conscience, où l'homme sent plus ou moins
distinctement que son soi est différent de son corps ainsi que des autres sois,
et où il est tacitement traité en conséquence. Il est alors considéré comme une
unité, comme un individu, parmi une multitude d'autres individus ;
3° Le stade de la soi-conscience totale où le Soi est reconnu comme Un
dans tous les Sois ; c'est le cas pour les êtres qui ont dépassé l'humanité.
Durant son passage par ces trois stades, l'Un, le Pratyagatma, se limitant,
en apparaissant sous la forme d'individus séparés, tend continuellement à
retourner à son unité originelle au milieu de l'illusion du processus mondial.
Dans la pratique, ces divers stades de l'évolution sont traversés par les
Jivas dans des corps matériels d'aspects particuliers, bien distincts les uns des
autres. Leur nombre et leur densité varient apparemment avec les différents
systèmes de mondes.
En ce qui concerne notre propre système, il semble que dans les
premières formes, que nous nommons les formes les plus inférieures, les plus
grossières, le Jiva vive entièrement dans l'enveloppe extérieure ; sa pensée est
identique à son désir, son désir est identique à son action. Sa vie s'exprime
par des actions constantes, des mouvements constants du corps physique. Un
désir naît-il en lui ? Immédiatement il se met en mouvement, en vue de le
satisfaire, quelque fugace qu'il soit. S'agit-il d'une aversion ? Il s'écarte sur le
champ de l'être ou de l'objet qui la lui inspirent, quels qu'ils puissent être. Il
répond à l'impulsion sans se donner le moins du monde le temps de réfléchir,
d'examiner le pour ou le contre ; bref, sans y introduire l'élément pensée ;
c'est là le stade purement physique.
Petit à petit, le sentiment de la séparativité – du multiple – se développe
dans le Jiva qui évolue, et des désirs et des aversions, en conflit les uns avec
les autres, se font jour simultanément. Alors, le corps physique se sent pris
dans une impasse, tandis qu'une grande activité animant le Jiva, celui-ci
commence à se rendre compte qu'il est séparé du corps, qui n'est qu'un
instrument lui appartenant. Mais comment le Jiva peut-il être séparé de son
Upadhi, de son enveloppe et en même temps être actif ? C'est que, arrivé à ce
point, il commence à utiliser, d'une façon plus courante son véhicule plus
subtil, le corps astral ; celui-ci, au fur et à mesure de ses progrès, voit entrer
dans sa composition, de la matière de plus en plus raffinée.
De même que d'un texte quelconque l'on peut tirer des copies et des
copies de copies, à l'infini, de même la conscience et l'imagination peuvent se
retirer à l'intérieur ou s'avancer vers l'extérieur à des degrés infiniment variés.
Plus elles vont s'extériorisant, plus le sens de la séparation et de la résistance
que les Jivas s'opposent mutuellement s'affirme et plus la matière se densifie ;
plus elles se replient vers l'intérieur, plus la résistance que les Jivas
s'opposent mutuellement s'affaiblit et plus la matière devient raffinée, subtile.
Lorsque l'aspect séparativité et multiplicité s'est affirmé d'une façon
intense, ainsi que la complexité et la multiplicité des désirs et des aversions,
le Jiva finit par s'apercevoir, par sentir que même ces désirs et ces aversions
produisent soit du plaisir, soit de la souffrance. Il commence alors à connaître
la nature et les aspects de Rasa ; il s'ensuit que les désirs sont bloqués dans
une impasse et que le Jiva se met à les trier, puis à choisir ceux qu'il entend
entretenir. Il résulte de ce fait qu'il entre dans le stade "littéraire", c'est-à-dire
le stade où le mental, en tant que mental inférieur ou intellect, se développe
particulièrement. Si l'on observait soigneusement les conséquences de ces
désirs et de ces aversions, ainsi que les actes qui en découlent, l'on
remarquerait un développement considérable de l'intelligence inférieure. Bien
que ce processus ne se fasse pas encore d'une manière soi-consciente, les
effets en sont néanmoins très importants et peuvent être appréciés dans le
domaine de la vie sociale, dans celui du commerce, des affaires, des sciences
exactes, de la littérature et des arts en général, Afin de pouvoir opérer ce
travail du triage des désirs et des aversions, le Jiva doit organiser un autre
upadhi, composé de matière plus subtile, appelé le corps mental supérieur.
Petit à petit les activités de l'intelligence inférieure, du mental inférieur,
deviennent si complexes, si multiples et diverses, qu'elles finissent par
obséder le Jiva qui se met à les trier à leur tour et à choisir celles qu'il veut
retenir comme il l'a fait précédemment pour les désirs. Par ces luttes
constantes et toujours grandissantes avec les autres, il se replie fréquemment
sur lui-même. C'est alors que naît la soi-conscience du Karana-sharira, ou
corps causal. Mais la soi-conscience est la conscience du soi séparé
individuel et le corps causal par lequel elle s'exprime est un corps très subtil
et difficile à dépasser. C'est à ce stade que Ahamkara – la sensation du moi –
est le plus fort et le plus subtile. Cet élément joint à celui d'un corps mental et
d'un intellect hautement développés, donne naissance au phénomène du
"désir de désirs". En réalité ce qui est désiré, ce sont naturellement des objets
matériels et non des désirs ; mais l'intelligence s'est développée d'une façon
excessive et unilatérale (c'est là la caractéristique de la 5e race) ; les
sensations, ainsi que les Emotions ordinaires, ont été épuisées et alors, nous
voyons l'homme passer par cette phase où il "aspire à avoir des sensations et
des émotions", où il "aspire à un grand amour ou à une grande haine", où il
est travaillé tout à tour par "le vide" et "les désirs ardents" dont la
manifestation est due à l'absence de mobile dans la vie.
Cet état de la conscience atteint son point culminant dans l'isolement
complet et le vide. Immédiatement après vient le stade suivant où l'homme
s'aperçoit que la vie du soi individuel séparé, au lieu d'apporter la joie désirée
et attendue, n'aboutit qu'à la souffrance. C'est à ce stade que naît le Vairagya
sans limite basé sur la souffrance et le désespoir 28 engendrés par la
séparation, par la multiplicité.
Alors le Jiva recouvre la mémoire perdue de son unité. Toutefois, il
subsiste un vestige de sa séparativité et de son existence individuelle. Il est
compréhensible que le voyage du retour ne se fasse pas en un moment,
lorsque celui de l'aller a pris tant de siècles, tant d'éons. Ce vestige, combiné
avec le nouveau point de vue auquel se place le Jiva, avec sa nouvelle
croyance, construit le corps bouddhique. Celui-ci est encore un corps
individuel séparé, mais dont l'activité semble régie par une loi presque
complètement opposée à celle des corps précédents. Au travers de ceux-ci,
les rapports de l'homme avec ses semblables, suivent un mouvement se
dirigeant de lui-même aux autres (de l'intérieur vers l'extérieur) tandis qu'au
travers du corps bouddhique le mouvement paraît se diriger de ses
semblables à lui (de l'extérieur vers l'intérieur) ; ce processus est celui de la
métaphysique la plus élevée, la plus réelle. Toutefois, il ne s'agit que d'une
apparence ; c'est le changement de point de vue qui fait toute la différence.
La nature essentielle de toute action, de tout mouvement est toujours la
même. Il n'y a pas d'action, pas de mouvement possible, sans limitation, sans
séparation. L'aspect qu'elle revêt ici n'est qu'apparent ; il est dû à la rapidité
du mouvement et à la prépondérance qu'a prise la "soi-conscience du tout"
sur la simple soi-conscience. Tout d'abord, le Jiva se demandait : "Comment
puis-je bénéficier de telle ou telle chose aux dépens des autres", et il scrutait
son entourage, tout son cercle environnant, dans ce seul but. Maintenant, il se
place à la circonférence, englobe dans sa conscience tout le cosmos dont il est
une partie et envisage, de ce point de vue, chacun des Jivas qui a besoin
d'aide, en particulier ; et il pense : "Comment puis-je moi, le tout, faire
bénéficier la partie de telle ou telle chose ?" La teinte de séparativité et
d'illusion qui voile maintenant le Jiva est celle connue sous le nom de
Sattvika.
La prédominance de la "soi-conscience du tout" s'accentue de plus en
plus et de ce phénomène résulte le corps nirvanique ou atmique ; et, plus
élevés encore, apparaissent ensuite des états inconcevables de conscience et
28
Voyez Yoga-Vasistha (Mumuksha-Prakarana).
des corps adéquats perdurant jusqu'à la fin de l'activité, jusqu'au
commencement du pralaya du Cosmos particulier qui nous concerne.
Telles se présentent l'évolution du Jiva et la croissance de l'individualité.
L'individualité n'est pas autre chose que "la mémoire et la prévision
concentrées en une unité". Plus on peut plonger dans le passé et dans l'avenir,
plus l'individualité est forte ; mieux on peut conserver la mémoire du passé et
prévoir l'avenir, plus claire est la conscience supérieure de l'unité avec
Pratyagatma, plus subtile est l'individualité. La croissance de l'individualité
correspond au degré de raffinement de plus en plus grand des enveloppes. Il
ne faut pas oublier que pour chacune de ces enveloppes il s'agit autant d'un
"corps" que dans le cas du "corps physique", en ce sens que toutes ces
enveloppes sont matérielles, formées de Mulaprakriti et toujours à
différencier de l'aspect intérieur du Jiva, du Pratyagatma, dont le corps
emprunte le nom. S'il s'y manifeste de façon prédominante, cela ne veut pas
dire que cet aspect forme les matériaux du corps en question ; le Jiva est
Pratyagatma du stade minéral jusqu'au stade nirvanique. Son Upadhi est
Mulaprakriti, de l'un à l'autre stade. De même les trois aspects du Jiva
concret, du Jiva individuel, c'est-à-dire Gnyana, Ichcha et Krya – la
connaissance, le désir et l'action – correspondent aux trois aspects du
Pratyagatma abstrait universel, Sat, Chit et Amanda. De même aussi les trois
aspects de l'Upadhi concret individuel, c'est-à-dire Dravya, Guna et Karma
(substance, attribut et mouvement) correspondent aux trois aspects de
Mulaprakriti universel, Sattva, Rajas et Tamas. Ces aspects subsistent
partout, dans la manifestation la plus inférieure comme dans la plus élevée.
Un bon nombre de problèmes se trouvent élucidés lorsqu'on saisit cette
question de la croissance de l'individualité. Un cristal, une fleur, un animal,
peuvent être beaucoup plus beaux, dans leur perfection, qu'un enfant par
exemple lorsqu'il est maladif ; un enfant est certainement plus beau qu'un
jeune homme maladif ou qu'un homme d'âge, affaibli. Et cependant, en nous-
mêmes, nous accordons plus d'importance à l'animal qu'au cristal ou à la
plante, plus à l'enfant qu'à l'animal et ainsi de suite. Pourquoi ? Simplement
parce que nous sommes en présence d'individualités de plus en plus grandes,
de plus en plus fermes.
Préoccupons-nous donc de faire croître en nous le corps et la conscience
bouddhiques et que les corps inférieurs prennent soin d'eux-mêmes. Ou
plutôt, mettons tous nos efforts en œuvre pour nous élever au-dessus d'eux
une fois pour toutes. De cette façon, lorsque, en temps voulu, ils prendront
une forme définie – car le Jiva doit passer par eux inévitablement – ils
n'auront pas le pouvoir de nous entraver fortement et de retarder notre
marche en avant dans le processus de l'évolution.
Et qu'on ne pense pas que cela soit impossible ! Aux grands points
tournants des divers cycles par lesquels nous passons, le Jiva entrevoit tous
les stades qu'il a à traverser et il peut alors délibérément s'attacher à un état de
conscience éloigné de celui qu'il a atteint en ce moment, plutôt qu'à un autre
plus rapproché et ne considérer son passage par les états plus voisins, – car il
ne lui est pas possible de les éviter – que comme une nécessité et un
intermédiaire temporaires. Si, au contraire, il fixe plutôt son attention sur un
stade proche, il aura à passer et repasser par le point tournant de Vairagya
avant de pouvoir saisir le but suivant. La rapidité du progrès accompli par le
Jiva est en proportion exacte de l'étendue sur laquelle il exerce sa qualité de
Vairagya.
Il est certain que pour beaucoup d'étudiants les circonstances extérieures
ne favorisent guère la mise en pratique de la conduite et du genre de vie que
nécessite le développement de la conscience bouddhique. Toutefois, tout le
monde peut s'efforcer de se rapprocher de l'idéal et de ce fait apporter de plus
en plus de perfection dans la conscience et dans la conduite de la vie. Ce qu'il
faut, pour développer le corps bouddhique, ainsi que l'aspect de la conscience
auquel il correspond, c'est maintenir celle-ci continuellement active dans
toute son étendue, afin d'inclure le tout en elle et régler sa conduite de façon à
rechercher dans l'amour le bien de tous ; ainsi, petit à petit, l'un et l'autre
atteignent la perfection. Quant à la Science des Emotions, son véritable rôle
consiste à contribuer à ce perfectionnement.
Comment la vie humaine est aidée par cette science. – Nous avons vu
que la racine de toutes les vertus, réside dans l'Emotion Amour ; nous avons
vu aussi que l'essence de l'Amour est cette compréhension de l'unité de tous
les Jivas et qu'y arriver c'est atteindre au cœur même de la conscience la plus
élevée. Ceux qui ont passé par le long et fatigant voyage mental à travers les
solitudes du doute et les déserts du désespoir, se voient dédommagés de leurs
peines ; ils acquièrent le pouvoir de cultiver délibérément et
consciencieusement l'Amour, de le forcer à croître dans le sol ameubli et
fertile de leur mental, en l'arrosant sans cesse des eaux éternelles de cette
vérité : l'unité de tous les Jivas. Pour ceux qui n'ont pas passé par là, l'Amour
n'est qu'un instinct à la flamme vacillante, incertaine, douteuse, ne se
manifestant que par accès, au contact des plaisirs passagers et s'éteignant au
contact des souffrances. Elle brûle fortement et longtemps chez certaines
natures ; elle meurt rapidement chez d'autres, laissant derrière elle l'âpre
fumée et la noirceur de la Haine, comme réaction. L'Amour pour elles, est un
instinct des Upadhis du Non-Soi, du Soi séparé, de cette simple réflexion du
vrai Soi. Cet Amour, qui n'est que le reflet du véritable Amour, s'adresse
toujours, au fond, au soi personnel, au soi séparé ; c'est pourquoi il n'est
jamais à l'abri du danger latent de l'égoïsme. Mais une fois que la vérité des
vérités a été perçue clairement, la flamme s'est allumée pour toujours ; et bien
que celle-ci puisse s'affaiblir de temps en temps – qu'il soit même certain
qu'elle s'affaiblisse par moments – jamais plus elle ne périra et cette flamme,
cet amour qui ne peut faire autrement que grandir est l'Amour impersonnel,
l'Amour pour le Soi uni, l'Amour qui s'adresse toujours au Pratyagatma
abstrait ; et de ce fait, il ne peut être ni limité ni égoïste.
Lorsque cette grande vérité alimente sans cesse la flamme de notre
Amour, nous nous assurons en même temps, et nous assurons à l'humanité
tout entière, les joyaux des autres vertus. Gardant continuellement présente à
la mémoire l'irréalité de la pluralité des Jivas, nous sommes à même de lutter
énergiquement, inlassablement, contre la Haine et toute sa troupe de vices.
Connaissant la nature réelle et l'essence de l'Emotion désir, nous pouvons
observer attentivement chacune de nos pensées, chacune de nos Emotions à
la lumière de la soi-conscience et de l'introspection, et nous pouvons observer
celles des autres à la lumière de la "soi-conscience du tout" qui nous permet
de constater que les désirs de tous sont les désirs de chacun. Cette
observation constante nous amènera à comprendre que tout ce qui en nous,
ou provenant de nous, froisse ou blesse autrui, a pour cause notre désir de
vivre pour notre soi séparé, de nourrir en nous Ahamkara, d'obtenir quelque
chose en notre faveur aux dépens de notre frère, alors même qu'il doive en
souffrir, ne s'agirait-il que de la sensation de plaisir (Emotion désir, Rasa), la
plus fugitive d'Orgueil et de Mépris.
Grâce à cette observation et grâce au savoir qu'elle nous aura fait
acquérir, nous éviterons de retomber au pouvoir du désir qui nous a si
souvent liés à la roue de la renaissance et qui est la cause de tant de maux
pour l'humanité. Ce pouvoir du désir sur nous a déjà été combattu et vaincu
dans la grande lutte qui lui a été livrée pendant la période du Vairagya ; mais
de temps en temps il lève encore la tête ; rebelle et perfide, il cherche
l'occasion de s'affirmer à nouveau et de recouvrer sa souveraineté sur nous.
Connaissant également la correspondance des Emotions entre elles,
sachant que celles-ci se répètent lorsqu'elles touchent des sujets ordinaires de
l'humanité – comme le feu se communique à du combustible ordinaire – nous
serons à même d'éviter de provoquer la création, chez les personnes que nous
côtoyons, d'Emotions participant de la Haine et du vice et de stimuler en elles
les Emotions participant de l'Amour et de la vertu.
Lorsque nous constaterons de la peur chez un être, nous ne manifesterons
pas la contrepartie de cette Emotion, le Dédain ; nous ne nous comporterons
pas comme un combustible vulgaire, qui s'enflamme au contact de la
substance ignée ; de même que l'or se fond et se purifie à mesure qu'il est
exposé au feu, de même, nous répondrons à la Timidité par de la Bonté et de
la tendre Pitié.
Lorsque quelqu'un manifestera à notre égard de l'Orgueil, du Dédain,
nous n'y répondrons pas par la Peur comme le ferait une nature faible, ni par
l'Orgueil et le Dédain, comme le ferait une nature forte, mais ordinaire. Nous
y répondrons par l'Humilité. En agissant ainsi, nous transmuerons l'Orgueil,
qui a été manifesté, en Bonté, en Bénignité, car pour l'humanité ordinaire, au
sein de laquelle se retrouvent le plus grand nombre d'orgueilleux, la
contrepartie de l'Humilité est la Bénignité. D'autre part, nous créerons chez
celui qui a émis les pensées d'Orgueil, une Emotion noble, qui s'élèvera et qui
sera utile à ceux qui auront besoin de son aide.
Si nous ne sommes pas suffisamment maîtres de nous-mêmes pour nous
imposer l'Humilité en réponse à l'Orgueil, notre nature – participant encore
trop de la puissante nature courante – s'insurge en même temps qu'elle prend
conscience de sa supériorité ; mais alors, qu'au moins, à cette sensation de
supériorité qui se manifeste en nous, nous sachions ajouter l'Amour et
envelopper le tout de Bonté et d'une calme Pitié pour l'Orgueil, pour
l'Arrogance dont nous constatons la présence. Et rappelons-nous jours que ce
faisant, ce n'est pas la meilleure voie que nous suivons, que cette ligne de
conduite est plutôt dangereuse ; elle peut nourrir l'Orgueil dans nos cœurs et
notre Pitié peut devenir ironique au lieu de rester l'expression d'une réelle
Bonté, car l'opération de Ahamkara est subtile ainsi que ses manifestations.
Gardons-nous d'elles soigneusement par ce moyen unique : l'observation
constante de soi-même. De cette façon aussi nous arriverons d'une manière
imperceptible, mais puissante cependant, à aider ceux qui entrent en relation
avec nous, à s'en garantir eux aussi.
Ni rions ni très souvent, ni aux éclats. Il y a plus de sujets de tristesse que
de plaisir dans notre monde actuel. Les grands Instructeurs n'ont ri que
rarement ou pas du tout. Le rire correspond à une sensation soudaine et
excessive de supériorité, comme il a été dit précédemment. Les hommes rient
souvent en signe de Mépris. Or, le Mépris ne doit plus avoir sur nous aucun
pouvoir d'action. "Mais", dira-t-on, "on rit aussi de joie et par pure bonne
humeur ; ne pouvons-nous pas rire ainsi ?"
Analysons cette joie et cette bonne humeur et puis déterminons notre
ligne de conduite. Très souvent, la joie en question ne s'exprime que par suite
d'un gain effectué aux dépens d'un autre. Et si l'on nous demande "En est-il
ainsi, même dans la plaisanterie ?", nous répondrons : "Oui". Le rire de la
plaisanterie consiste en ceci : une personne fait accroire qu'elle est supérieure
à une autre personne visée. Ceci a pour but de faire ressortir des aspects
factices de sa propre supériorité et de l'infériorité de l'autre personne, et ainsi
de faire rire à la ronde. Ce rire "aux dépens d'un autre" est inoffensif – ou
considéré comme tel – aussi longtemps qu'il reste entendu qu'il s'agit d'une
plaisanterie, qu'il n'est pas question de réelle supériorité ou de réelle
infériorité. Mais, laissant de côté la question de savoir quel mérite il peut bien
y avoir à frôler ainsi le mensonge tout en badinant, notons combien souvent
un sujet de plaisanterie est pris tout à coup au sérieux. Pourquoi ? Celui qui
s'amuse à faire ressortir les côtés inférieurs des autres passe généralement de
la conception fictive à la réalité et touche, chez celui qu'il vise, des points
sensibles. Il en résulte que, très rapidement, la conversation badine change de
ton et devient amère. Ne nous hasardons donc pas dans le voisinage de ces
bas-fonds dangereux. Que de tristes malentendus s'élèvent au cours de la vie
entre les amis les meilleurs, des expressions et des gestes de sympathie ou de
bienveillance étant méconnus et pris à rebours. Dès lors quel danger
n'encourt-on pas en riant, même par plaisanterie ? Ce rire implique
l'affirmation de soi-même vis-à-vis des autres et est toujours en passe de
devenir blessant.
Si la plaisanterie et le rire présentent quelque danger, pour les motifs
indiqués ci-dessus, l'excès de paroles et de discussions en offre également,
pour des raisons similaires. Posons une question lorsque nous désirons
réellement obtenir un renseignement ; écoutons attentivement la réponse qui
nous est donnée ; réfléchissons-y mûrement et répétons notre question si nous
le jugeons nécessaire ; mais pourquoi exposer nos vues sur un sujet
quelconque, alors que personne n'en fait la demande ? C'est encore une
occasion de s'affirmer vis-à-vis des autres et d'encourir le même danger.
Evidemment, si l'on nous demande d'exposer nos vues, nous devons le faire
afin d'aider les personnes qui s'adressent à nous et nous le ferons alors dans le
sens que nous désirerions nous-mêmes voir donner aux questions, si c'était
nous qui les avions posées. Mais il est bien certain que, eu égard au danger
que présente l'affirmation de soi et le Ahamkara se cachant sous un flux trop
abondant de paroles, on peut dire que "le silence est d'or".
Si, comme nous l'avons dit plus haut, les grands êtres rient rarement, ils
sourient au contraire très souvent ; ils sourient de tristesse à la vue de la
souffrance d'autrui ; ils sourient de tendresse à l'idée de les soulager. Ce qui
les fait sourire, c'est la conscience qu'ils ont de leur capacité de soulager ces
souffrances et de l'irréalité de celles-ci, de leur aspect transitoire. C'est aussi
la sensation soudaine de l'accroissement de leur propre Soi, dû à la
reconnaissance de leur identité avec la personne qui se trouve devant eux. En
règle générale, le rire extérieur, violent, est celui de la sensation grossière de
l'accroissement du soi matériel séparé, tandis que le sourire spirituel, calme,
tendre, intérieur, est celui de la sensation subtile de l'accroissement du soi
spirituel uni. Malgré tout, dans ce dernier aspect de la sensation
d'accroissement, il y a un soupçon de comparaison entre la puissance du Soi
uni et celle du Non-Soi, du Soi séparé, que le premier domine ; il n'est pas
rare que cette comparaison soit mal interprétée par les natures mauvaises en
qui le Soi séparé est prédominant. Elles considèrent alors le sentiment en
question comme l'expression d'une comparaison d'individu à individu. C'est
alors que nous voyons des exemples de la haine vis-à-vis de personnes de
haute spiritualité. Ne confondons pas ce sourire de tendresse avec le sourire
de l'amertume et du désespoir, expression de l'être qui, au moment où il subit
des pertes, agrippe au passage une consolation factice à l'idée de la grandeur
dont il s'investit et de l'insignifiance qu'il accorde à un autre.
Lorsque nous distinguerons entre les deux, nous nous rendrons compte
pourquoi :
"Les bonnes mœurs ne sont pas oiseuses ; elles constituent le fruit d'une
nature loyale et d'un esprit noble.
Nous ne perdrons ni notre temps ni l'énergie de notre nature supérieure
rénovée dans des rêveries et des représentations imaginatives sans but ; ce
sont là les douceurs (Rasasvadah) et les amertumes (Gashayah) de
l'imagination contre lesquelles la Yoga nous prémunit. Combien de fois,
laissant errer notre pensée, nous apercevons-nous brusquement que nous nous
plaisons à imaginer quantité de situations où la colère et le désaccord
surgissent entre nous et ceux qui nous sont le plus chers, ou devraient l'être.
Nous nous les représentons se conduisant mal envers nous et nous nous
vengeons en nous conduisant mal envers eux à notre tour – toujours en
imagination. Cela provient de ce qu'un élément d'Emotion mauvaise, non
mesuré, et que nous ne cherchons pas à réprimer, à profité d'un tout petit
malaise pour s'emparer de tout notre esprit, l'a dominé et a fait servir ses
pouvoirs à son propre usage. Lorsque nous nous sentons peinés, pour une
raison ou une autre, et que, dans un moment de négligence nous omettons
d'arrêter le cours de cette souffrance (en considérant celle-ci comme une dette
karmique qui s'épuise), et de l'accepter comme une manière de service vis-à-
vis d'un autre, alors, la conscience de Ahamkara s'affirme en nous et se sert
de cette souffrance pour élever intérieurement un désir de séparativité,
Emotion de Colère ou de Haine ; – puis, le mental commence son travail
d'imagination et immédiatement nous nous trouvons transportés au milieu de
diverses scènes désagréables.
Lorsque ceci se répète avec persistance, les représentations imaginatives
se renforcent, puis elles se condensent en actions physiques avec tous leurs
résultats malheureux. Et voilà comment, en attribuant à d'autres des
sentiments hostiles, nous en créons nous-mêmes autour de nous.
Dans cet ordre d'idées, nous pouvons dire que c'est également une erreur
que d'attribuer ouvertement à une personne, telle ou telle Emotion mauvaise,
Emotion contre laquelle peut-être elle lutte de toutes ses forces. Cela peut
produire comme résultat une dépression profonde et un arrêt complet dans la
lutte, la personne se disant qu'il est inutile pour elle de continuer à lutter,
puisqu'elle est considérée définitivement par les autres comme ayant failli.
Ainsi, comme nous l'avons dit précédemment, les Emotions se manifestant
d'homme à homme se perpétuent en un flux incessant, en vertu de la loi
d'action et de réaction, chacune d'elles trouvant un nouveau point de départ
dans le nouvel accès manifesté par l'autre.
Sages sont ceux qui s'arrêtent à un de ces points de départ et permettent
ainsi la clôture du compte.
Connaissant la racine du désir, sachant que celui-ci participe de la nature
du Soi séparé, alors qu'en réalité notre vrai Soi n'est pas séparé, nous ne
seront plus la proie des Désirs-Emotions, des représentations imaginatives,
des erreurs dont il est question ci-dessus. Au contraire, nous concevrons
autant que possible les hommes comme doués de bons attributs, même là où
ils n'existent guère, strictement parlant car de cette façon, en vertu du
processus même que nous venons de décrire, nous ferons naître en ces
personnes les qualités en question.
De plus, en évitant de nous créer des représentations imaginatives à
tendance mauvaise, nous éviterons du même coup celles qui, bien que de
tendance opposée, sont pour le moins inutiles, à cause des raisons que nous
avons fait valoir dans le chapitre précédent sur la Philosophie et la Poésie.
D'autre part, nous cultiverons assidûment et aussi bien que nous le
pourrons, la Compassion et la Pitié, ainsi que les autres vertus dont
l'acquisition est assignée comme tâche à l'étudiant Yogui ; et pour ce faire,
nous ferons usage d'une faculté d'imagination purifiée, ennoblie, pour autant
qu'elle nous soit utile.
Ainsi, vie après vie, nous guiderons notre évolution résolument et
continuellement ; nous serons purs et sereins en ce qui nous concerne, et
également – autant que faire se peut – envers tous ceux qui sont nos
compagnons de voyage sur la route de l'évolution et auxquels nous sommes
attachés par les liens du karma. Nous aurons toujours présent à la mémoire
qu'il n'est pas de plus grand purificateur que la connaissance. Nous fixerons
constamment notre regard sur l'Eternel et vivrons en lui. Nous nous rendrons
compte que rien de ce qui est hors de l'Eternel, rien de ce qui est moins que
l'Eternel, ne peut nous aider. Foulant la route de notre évolution de plus en
plus fermement, envisageant tout, de plus en plus clairement à la lumière du
Soi, nous pourrons espérer arriver à la paix finale, à la compréhension
parfaite de Paramatma, dans lequel existent à la fois Pratyagatma et
Mulaprakriti.
"L'Homme dont le mental est serein, qui se réjouit dans le Soi, qui en est
pleinement satisfait, pour qui le plaisir et la souffrance sont un, cet homme
est au seuil de l'Immortalité."
"Moksha n'est caché ni derrière les cieux, ni à la surface de la terre, ni
dans les profondeurs de Patala ; Moksha, disent les Ecritures, est la
dissolution de Ahamkara qui suit la disparition de tout désir."
ADRESSE FINALE AU LECTEUR