On Affame Bien Les Rats
On Affame Bien Les Rats
A ma mere...
Preface
C'est que l'ecriture classique a du lui paraitre impraticable, car elle l'aurait
contraint a raconter, detailler, dCterrer des souvenirs, alors que, comme Ia
plupart des supplicies, s'il tient a conserver Ia memoire de son calvaire, iJ
ne veut pas, pour autant, sonder les profondeurs, les plaies n'etant jamais
completement pansees.
Mais le contournement par le dessin n'etait pas suffisant a cet hom me deli-
cat et pudique pour s'eviter une destabilisation par la memoire. C'est pour-
quai il a recouru aussi a !'abstraction par l'anonymat : non seulement il ne
parle jamais a la premiere personne mais, en outre, il ne nomme aucun de
ses camarades sinistres. Alors, au lieu de nous raconter l'histoire de Ia tor-
ture qu'ils ont du subir au bagne de Derb Moulay Cherif et de la mascara-
de de prod~s que la basse-cour criminelle de Casablanca a jouee devant le
monde sans rougir, il s'est limite a nous esquisser quelques situations oil
les «hadjs,. exercent leurs talents de brutes et les juges leur zele dans Ia
betise, l'ecriture n'accompagnant le dessin que pour y instiller !'humour
necessaire au passage de Ia pilule.
On le sait depuis longtemps : ccux qui ont par trop souffert de Ia cruaute
de leurs «semblables» eviten1 de trop remuer Ia memoire. Rarissimes sont
en cffet ceux qui, au prix d'efforts surhumains, arrivent a raconter - tres
peu en n~alite, en depit des apparences - l'enfer qu'ils ont du subir. Le pre-
mier ecrit rendu public a probablement ete celui d'Evelyne Serfaty (Ia
Remcrcicments au Forum Marocain regrettee s~ur d'Abraham), qui a rapporte (dans le premier numero de
Souffies, edition de Paris, en Septembre 1973), les tortures qu'elle a subies
pour Ia Verite et Ia Justice. en Septembre - Octobre 1972 et dont elle est morte deux ans aprcs. Apres
elle, Abraham Serfaty a fait paraitre, pour Ia premiere fois (Ia seconde le
sera dans son livre «le Maroc, du noir au gris,., Syllepse, Paris, en 1998)
dans Ia revue fran~aise Les temps modcmes, en 1986, alors qu'il etait dete-
nu a Kenitra, un recit sur Ia torture qu'il a subie apres sa seconde arresta-
tion, fin 1974.
Plus tard, a Ia fin des annees 80, ce sera le tour de Driss Bouissef- Rekab
qui, du fond de Ia prison centrale de Kenitra, nous livrera, alors qu'il pur-
geait Ia peine a laquelle il avait cte condamne en mcme temps que
T RIK Mouride, un recit de ses epreuves particulierement emouvant (A l'ombre de
eai~ions I
I
Lalla Chafia). II y a quelques annees, un rescape du bagne-mouroir de
Tazmamart, Ali Bourequat, a publie en France un livre sur son calvaire
(Dix-huit ans de solitude). Un autre miracule du meme lieu de barbaric,
a
Mohamed Ra'iss, nous raconte depuis quelques semaines, travers le quo-
tidien Al-lttihad Al-Ichtiraki, scs souvenirs de la mort lente a laquelle on
le preparait methodiquement, avec une soixantaine d'autres bagnards, ce
5
qui a d'ailleurs ete largement concluant, puisque Ia moitie d'entre eux s'y
pour lui substituer un rcgimt' republicain; complot contre Ia surete inte-
sont finalement eteints. Dcpuis quelques mois, certains journaux maro-
rieurc de I'Etat; outrage a l'autorite publique; constitution illcgale d'asso-
cains publient des temoignages et des recits sur les tortures subies id ou
ciations; fabrication de raux documents administratifs... Pour tous ces
Ia par les unset les autres depuis une quarantaine d'annees. Malika Oufkir crimes, vous n'etes passible que de Ia reclusion pcrpetuelle. Repondez par
a ose (eh oui ! elle a «ose,., cette effrontee - «comment osez-vous vous oui ou par non aux questions qui vous seront posees, et sachez que tout
plaindre, alors que vous etes Ia fille d'un monstre ! ?~t, lui a-t-on reproche bavardage en dehors de ces rcponscs vous vaudra d'etre expulse de Ia salle
avec la plus grande indecence, commc si on avait le droit de lui faire payer d'audience et conduit a Ia cave•.
Je prix dec; mefaits de son pere !) nous raconter l'horreur a laquelle elle a
ete soumise dans d"autres bagnes, avec mere, fratrie et autres proches. Dans son immense mansuetude, Ia cour-serpillere ne condamna Mouride
Prochainemcnt, paraitra le recit de Jawad Mdidech, ex-compagnon de qu'a vingt ans de reclusion. Mais cornrne il a eu le front - avec scs cama-
Mouride, de ce qu'a ete pour lui l'horreur de «la chambre noire~t. rades, dans un chorus qui marquera a jamais J'histoire de Ia •justice• poli-
tique de ce pays, tant les accuses ont su y exprimer Ia revolte de Ia digni-
Les autres, lorsqu'ils ont une fibre de createurs, rccourent a l'ecriture litte- te contre Ia veuleric des mcrcenaires- de traiter les jugcs de rascistes («fas-
raire ou a !'expression plastique. C'est ainsi que Abdellatif Laabi publie cistes, fascistes,., jc ne t1nirai jamais d'entendre cette magnil1que clameur},
dans le premier numero de Souffles (edition de Paris, 1973) un poeme- il a cte condamne a deux ans supph~mentaires d'emprisonnemenl (et une
temoignage (Tiens bon, camarade} sur les tortures qu'il a subies avec amende de cinq mille Dirhams - il faut bien faire payer ces petits voyous,
Abraham Serfaty, apres leur arrestation en 1972. Abdelkader Chaoui, lui, qui sont a la solde des ennemis de Ia Patrie) pour outrage a magistrats.
nous a offert, a Ia fin des annees 80 (alors qu'il etait detenu a Kenitra, du Comme s'il etait concevable d'outrager les gens qui n'ont pas d'honneur !
fait de sa condamnation dans le meme prod·s ou fut juge Mouride), kana
wa Akhawatouha, un texte qui a marque. Quant a ce diable de Salah El Dans ce prod~s (3 Janvier - 15 fevrier 1977} ou furent juges 178 accuses
Ouadie, lui aussi «ressonissanb du meme proces et de Ia meme prison, il (139 presents au box et 39 par dCfaut, ctant «en etat de fuite•}, aucun n'au-
nous a amuses - la derision servant a faire passer agreablement le message ra echappe a la vigilance des chiens de garde du temple : taus furent en
- avec son Alaariss, qu'il n 'a pu publier que fin 1998, so it une dizaine d'an- effct condamnes, les peines allant de Ia reclusion perpetuelle a cinq ans
nees apres sa liberation. Quant a Abdellatif Derkaoui (condamne, lui, en d'emprisonnement.
1973, et libere une bonne douzaine d'annees apres}, iJ nous a offert une
impressionnante serie de tableaux de la vic carcerale a Ia fin des annees 80. Parmi eux, trois jeunes femmes : Rabia Fettouh, Fatima Oukacha et Salda
Menebhi, furent condamnees ace «minimum,.. «Cinq ans seulement ! Vous
Tous, cepcndant, acceptent de se retrouver ici ou Ia, comme cr fut le cas, entendez ? Apres tout, vous n 'etcs que des femmes !».
1c 4 Mars dernier, devant la sinistre b~tisst• de Derb Moulay Chcrif, ou
Abdellatif Zeroual, en 1974, et Amine Tahani, unc dizaine d'annces plus On le voit : les femmes marocaines n'ont pas attendu !'an 2000 pour «mar-
tard, furent tortures a mort, pour communier dans Jc silence, laissant par- cheflt et «faire bouger le Maroc•. Elles ont pris depuis longtemps le train du
ler pour eux les bougies et les fleurs. Maroc-Express ou sont montees, les unes apres les autrcs, de «sacrees
nanas•, telles Fatna Bouih et Latifa Jbabdi. Sans crier garc. Et elles n'ont
C'est que ceux qui revent - tel fut 1c crime de Mouride et de ses compa- pas hcsite a payer le prix le plus fort pour la defense de Ia dignite.
gno~s ~'in;ortun: - de construire une societe marocaine qui merite d'ctre
quahfiee d humame sont des artistes et, comme tels de dangereux malfai- C'est ainsi que Sa"ida Mcncbhi mourut, a vingt-cinq ans, le 11 Decembre
t~urs qu'il faut mettre hors d'etat de nuire par tous 'les moyens : la •ques- 1977, des suites d'une grrvr illimitce de Ia faim declenc:hee le 8 Novcmbre
tlom pour commencer; le procrs-inquisition pour eliminer : ~<Comment - par !'ensemble des condamnec;.
Comment - Comment ? Vous prctendez avoir le droit d'etre marxistc en
terre d'islam 71 "ous eAtes done un ather · un ennemt· de D1eu · · Paix sur toi, Saida.
• · v~ de Ia Patne
et du Roi ! Vous etes un agent du POLISARIO et de MOSCOU un traitre !
EcouteL.-moi bien ·· on aura·t r. · • · ' ·1· · Et mcrci a toi, Aziz, de m'avoir donne !'occasion de lui rendrc ici un f"ra-
. 1 pu vous 1atre JUger par Ie tnbunal nuttatrc,
qut vous ternel hommage.
. .aurait cond amne· a· 1a peme •
de mort pour intelligence avec I,en-
nemt. Mats vous avez la chance de vivre au Maroc ou notre Patrie est cle-
mente t · • · · • '
, e .mtsencordJeuse, ou l'Etat est un Etat de droit et le regime une
democratte exemplaire· c· est pourqu01 vous avcz le privilege d etrr Juge
0
OA 0 '
Abderrahim Berrada
par une co~r civile, qui respectc Irs droits dt' Ia defense bien que vous
soyez accuse de crimes g · · ' . Casablanca, le 21 Mars 2000
ravisstm<.·s : attentat contrc le regime monarchtque
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7
Avant-propos
OSONS REVER CITOYENS !
OSONS DEFIER LA TYRANNIE !
PLUS JAMAIS ~ !
' histoire que vous allez lire n'est pas une fiction, meme si les faits
Ces images Ia, vous ne les avez jamais vues. Aucune chaine de television ne
les a diffusees. Quelques journalistes et quelques rcrivains vous ont dil que
cela s'est passe ici, au Maroc, a l'aube des annecs 70. lis etaiem alors tres
rares, ceux qui osaient briser la chape de plomb de ces temps- 1ft Tres seuls,
ceux qui tentaient de casser ce silence de mort, de dire l'indicible. Par peur
du Makhzen, cette pieuvre qui prenait dans ses tentacules tous ccux qui, sans
-violence, revaient de mettre un peu d'ordre dans ce desordre methodique-
rnent organise. Revendiquer leurs droits, tout simplement. Etrc eduques, soi-
gnes, boire de l'eau potable ou beneficier de l'electricite quand, dans les cam-
pagnes, il n'y avait ( il n'y a?) que Ia faim, Ia peur et I'obscurite. L'ignorance.
La plus fidele compagne de Ia soumission.
Aziz Mouride a tout connu : Derb Moulay Cherif a Casab lanca, sinistre
c~ntre de detention, inaugure par la police fran\aise durant Ia peri ode colo-
ruale, la prison de Kenitra, Ia torture et les luttes aussi. Les greves et les
co~.ains mons pour que tous les autres r<.>stent debout. C'est cette histoire
CJ.~
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_raconte aujourd'hui. Bien au-dela des portes des prisons, pour dire que LES VAGUES D'ARRESTATI~ ETAIENT MON'-JAIE
c etait ~ela le Maroc, exactement cela. C'est son temoignagc, heure apres COURANTE DURANT CETrE PERIODE. LEUR CIBL.E
peure, J,Our apres jour. Sans memoire, dit-on il n'y a pas d'avcnir. L'avenir, FAVORITE ETAIT LES UNIVERSITAIRES, PROFESSEURS
oous n aspirons q .. · · des eT EruDIANTS PARTia.JuEREMENT ACTIFS.
annees. de plomb us a tela . : tourncr
. la derniere page de Ia chromque MAIS BIENTOT, ELLES s'E)eNDIRENT AD'AVTRES
· ans nen oubher pour autam. SECTEURS QUE LA CRISE ECONOMIQUE ET SOCIALE
RENDAIT SENSIBLES AU DISCOVRS DE L'OPPOSmON
DE GAUCHE LA PLUS EXEcREe PAR LE MAKHZEN.
Rachid Maaskri
8 9
TOUS LES MOYENS A L'INSTANT MEME ou
ETAlENT SONS POUR ON VOUS MEr LA MAIN
PARVENIR A LA PERSCJto..NE
DESSUS, VOUS CESSEZ
EN QUESTION ...
D'ETRE UN HOMME.
vous ms UN NUMERO
AL'OMBRE DES MURS
I:>OUD..LETS D'UN DE
CES LIEUX DISONS
DISCRETS. PAS DE SOUCI
A SE FAIRE.
IL EN EXISTE UN PEU
PARTOUT DANS LE PAYS.
YA DE LA PLACE POUR
TOUT LE MONDE ...
DAR MOQRI.
LE COMPLEXE KALAAT
MGOUNA, DERB MOULAY
CHERIF. ET BIEN
D'AlJTRES ENCORE.
CEST DANS CE DERNIER
QUE NOUS ALLONS
VOUS ACCVEIU..IR.
VOTRE ODORAT SERA
FORTEMENT S0LL.ICITE
PAR UN MELANGE
SUBTIL DE RENFERME.
DE SUEUR, D'URINE.
REHAUssE PAR
L'HUMIDITE AMBIANTE.
10 11
APRES CES ECHANGES DE COURTOISIE,
AUPARAVANT, UNE BONNE
PLACE AUX CHOSES sERieuSES.
DOUCHE POUR VOUS REMETTRE ~......_-'-<,
[)'APLOMB. LA QUALITE DES EAUX
N'EST PAS IDEALE. MAI5 ENFIN ...
PARLE I
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13
PARLE SALAUD ! Ia, L'EGAl.ITE EST UN soua
DE TOUS LES .TOURS. 'TOUS
QUI VOUS FINANCE?
EGAUX DEYANT LA TORTURE".
AH!~CE~ANT LA PRESSION DE LA FOULE
AU RAFFINEMENT. QUI A DIT QUI ATTEND SON TOUR
N'Y FAIT RIEN ...
QUE LES MAROCAINS
SONT A LA TRAINE care
CREATIVITE ?
NON I DES MOTS TOUT ~A !
UN EXEMPLE ? "LE SAC".
VOUS COUVREZ VOTRE HOMME,
APRES L'AVOIR BIEN LIGOTE,
D'UN DRAP NAUsEABOND
DE PREFERENCE, ET vous LUI
MASSEZ LES COTES ASOUHAIT.
CEST FACILE, CEST PAS CHER,
ET CEST TOUT INDIQUE
POUR RENDRE LA PAROLE HADJ ! CASE CELUI-CI
A UN SOURD-MUET.. . ET AMENE L'AUTRE !
I UN ~- AI.JTRE MOw:Nr DE ~ 3
I LA Q-fASSE AUX POUX, SPORT TRES, PRISE
I DANS CCS UEUX; ON 8\1 RAMASSE A LA PELLE.
16
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L'IGNOMINIE NE sE LIMITE PAS AUX FRONTIERES DES MURS DE LA HONTE. ELLE TOUCHE MARS 1973. L'HORREUR ATTEINT SON PAROXYSME AU •CORPEs• CCJI'.NU EGALEMENT IMAGINEZ CES FEMMES ET CES
AUSSI LES FAM!LLES. SOUS lE NOM DE COMPLEXE D'ANFA, ANCIEN AEROPORT DE CASABLA~A HOMMES. ENTAssES DANS UN
DES CENTAINES ET DES CENTAINES DE PAYSANS VENUS DU MAROC PROFOND, LIEU SANS FENETRES,
ENTASsES ET ENCHANS LES UNS AVX AUTRES DURANT DES AJ\1\JEEs. YEUX BANDEs ET MENOTTES
AH! OUI! OUI! AVEC UN PEU D'ARGENT GLISSE
ILS ITArENT AU MAUVAI5 ENDROIT AU MAUVAIS MOMENT. AUX POINGS. PENDANT
VOTRE MARI SE PORTE COMME UN CHARME, MADAME. DANS DE BONNES MAINS, ~A PEUT S'ARRANGER,
DES ANNEES, QVI PLUS EST,
VOUS SAVEZ COMMENT ~A SE PASSE... I AFFAMES ET VIVANT DANS
\ DES CONDITIONS D'HYGIENE
I MEME
SORDIDES ... DES ENFANTS
\ ONT VU LE .JOUR Ia ...
~'
QUI EN=RElGNENT LA LOI,
EN BRAVANT LEV® DU SD...ENCE...
'
18 19
CHAQUE CHOSE AYANT MALHEUREUSEMENT
UNE FIN. NOUS DEVIONS QUITTER
DERB MOULAY CHERIF. APRES UN SEJOUR
QUI N'A FINALEMENT DURE QUE 15 MOIS.
DEUX ANS TOUT AU PLUS POUR LES PLUS
CHANCEUX. CINQ ANS POUR UNE PETITE
MINORITE DE PRIVILEGIES. TOVTEFOIS.
CERTAINS ONT CHOISI D'Y MOURIR
PLUTOT QUE DELE QUITTER.
SAiD BRAHIM FUT L'UNE DE CES
PERSONNES TOUCHEES PAR LA GRACE
DES UEUX. NOUS L'AVIONS TROVVE LA
EN ARRIVANT, NOUS L'Y AVONS LAISSE
EN SORTANT.
LES SALAUDS !
ALLONS, DEPECHONS,
TOUTLE MONDE APOIL ! l.ES VOCI:fERATIONS AU PARLOIR .. .
20 21
n. y AVAIT CEPENDANT lCS MOMENT'S D'fvASION
L"B'NJJ. CE5T QUE l.ES FAMn..l.ES, liUES P~ DES SENl"I.YB\rrS
INOUBLIABlES. Ni.JIE DANS lCS CONDITIONS
INAVOUABI..ES, ET SANS DOUTE INTOXIQl.EE.S PAA
DiffiCil.ES. QUE NOUS PROCURAIT LA LECTURE...
LA ~AGANDE ~. SE SONT MISES DE LA PARTIE
EN~ LEUR f\EZ DANS a: QUI t-oE LES REGARDAIT PAS ..
ENFERMEZ-MOI 9A !
ET PUIS QUOI ENCORE ? CE SONT MAINTENANT
LES PRISONNIERS QUI DECIDENT DU PROGRAMME ? ON TORTUREZ-LES I AFFAMEZ- LES I
AURA TOUT VU ! D' AUTRES PRENDRONT LA RE'livE I
22 23
a-fiN LE 3 JANVIER. APRES UN AN
VOILA DE LA PART S'ouvRe LE PRocES... OU PWTOT QUELQUE CHOSE QUI RESSEMBlE
DE LA TYRANNIE ! DE TRES LOIN A UN PRocES. . .
ILS VEULENT UN PRocES? ON VA LEUR EN CONCOCTER UN QUllS N'OUBLIERONT PAS DE SI TOT. EN ATTENDANT.
n. VAUT MIEUX DESENGORGER LA PRisON. LA PRESENCE D'UN GRAND NOMBRE DE SUBVERSIFS N'ETANT JA'fAJS,
BONNf POUR L'IMAGE DE tAARQUE DU MAKHZEN. AINSI, 105 DETENUS ONT PRIS LE CHEMIN DE LALIBERTE APRES
LE t5EME JouR DE LA GREVE... ET LA DATE DU PRods EsT FIXEE A JANVIER t9n.
APf'APE.HJAENf. M. LE PRESIDENT
~~~~ VA PlUS VITE QUE LA MUSIQUE.
n. t--E TAROERA PAS A S'EN APERCEVOIR.
LORSQUE LA COUR SE TRANSFORMERA
EFFECTIVEMENT EN FETE FORAINE...
25
DANS CE CAS, M. LE PRESIDENT, VOUS AURIEZ DU JE NE VEUX RIEN SAVOIR SUR LES CONDITIONS CEST UN PARTI PRISM. LE PRESI DENT. AUTANT NOUS MAITRE I SI VOUS NE CESSEZ PAS
M'ADRESSER UN QUESTIONNAIRE. MAIS DAN~ DE TON INTERROGATOIRE A LA POLICE. TUNE DIRE quE ~EST LA ~AUTE DU qrTOYEN, S'IL VIENT AETRE IMMEDIATEMENT VOS SARCASMES,
UN TRIBUNAL, J AI LE DROIT D' ASSURER MA DEFENSE T AmNDArs TouT DE MEME PAs AcE QVELLE ENLEVE, SEQUESTRE, TORTURE. PUIS-JE VOUS RAPPELER JE VOUS SOUMETTRAI A LA RIGUEUR
COMME JE L'ENTENDS. EN ATTENDANT, JE REJETTE EN T ACCUEILLE DANS UN HOTEL 5 ETOILES. REPONDS- M. LE PRESIDENT QUE LA LOI PUNIT DE TELS ACTES, DE LA LOI I
BLOC LE RAPPORT DE POLICE ETABLI SOUS LA TORTURE. MOI PAR OUI OU PAR NON OU JE PRENDRAI TON COMME ELLE INTERDIT PAR AILLEURS AU J UGE.
REFUS POUR UN AVEU ! ET SI TU NES PAS CONTENT, DE RENDRE JUSTICE SOUS L'EMPRISE DE LA COLERE.
JE TE FERAl DESCENDRE ALA CAVE !
28 29
r~u COJRS DES 1~ J~ ~ ~ LA ~ DE LA fAIM. 15 FEvRIER, DEUXIEME
jLESFAWU.ES. ~~. ~ ET DERNIER ACTE.
~lJCUIJ Eff~T PaJR FAIRE ~~~USE. ET,
~ FAISMIT, FIRENT EU.ES-MEMes L~ LE PRESIDENT COMMENCE PAR LA DISTRIBVTION
DU ~ SYN:>ICAL ET PCUTIQUE. 1>'\JI'-E GRATIFICATION GEN8w.E DE DEUX ANS
POUR 'TROUBLES A L.' AUDIENCE ET OI.JTRAGE
AMAGIS~T. APRES QUOI, IL ENTAME LA LECTURE
DES CONCLUSIONS DE LA COUR QUI NE FIRENT
QUE REPRODUIRE AU MOT PRES,
L'ACTE D'ACCUSATION DE LA POLICE.
~OINS, LA LECTURE SE POURSUIT
DE 20 HEURES A7 HEURES DU JOUR SUIVANT.. .
TORTUREZ-LES, AFFAMEZ-LES !
D'AUTRES PRENDRONT LA RELEVE!
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32 33
ON SE LES GELE DANS CE Tl<OU l
CEST ICI Ql!ON VA PASSER 22 ANS?
, NOOS N'ffiONS PAS MJB.JX LDTIS DANS LA COUR, UNE CAGE DE QUB.QUES
t MEl'1s OU L'ON NE SORTAIT QUE POUR UN QUART D'HEURE.
NOUS NE QUITTAMES CE QUARTIER MAUDIT QUE DEUX MOIS PLUS TARD. INUTil..E
DE DIRE QUE NOUS AVONS vEcu L'EvENEMENT COMME UNE ~. MAI5
NOUS N'Au.IONS PAS TARDER A DECHANTER.
36
- -,-- ...~=-::DE;:-;-LA:-;;F~AIM~~LA;pjPLU""i"Ks"tDURE«ii=.--T---:GRA:;:~
~RJT ..,
: CE~A~UX~EFFORTS INCESSANTS DE NOS
tO.J ~ DE NOUS PRIVER DE IMlB.AS, FAMIU.Es. LA QUESTION DE LA ofTe..rrwN
tf C(AA'ERTVRES. DE LIVRES. DE SUCRE POLITIQUE PRIT EtflN ~ DIMENSION
ET DE NOOS Ef\FERMER PENDANT 12 ~OURS. INTERNATIONALE ON DUT ALORS SOl.fftER
lA LE DIRECffiJR NOUS COf\FISQUA EG~ AL'OREIU.E DE M LE DIRECT8.JR. DE MEl"l"Re
LES co.NERCl£5 DES CABINETS, QUI EMPEa1AIENT UN FREIN ASON AADEUR zSie.
LA ~ DES ODEURS NAUSEABONDES ~ n. PROMIT DONe DES AMfuORATIONS,
~SET L'D'-ITRUSION DES RATS AFFAMES. MAIS SES INSTINCTS SADIQUES
ONT EU TOT FAIT DE REPRENDRE LE DESSUS.
tour .. .
!)
-
41
POl.R N:JJS, ~DE LA I'JOlN8.J..E DE LA MORT DE ~A FVT UN COUP TRES, DUR.
KfN:n'RA.
MALS LOIN DE 1\005 ~. 8.LE NA FAIT QUE ~ NOTRE DETERMINATION. LN GREVI5rE RACONTE ... zeme semaine : les coliques sont deveB.Jes habituelles Au COli'S de Ia pi di ;c "e SEn'II:Jft, Ia adeu-
mime les rnorceaux de sucre perdent petit o petit leur de roon U"ft Wait CJJ blanc. Ek ruJeW:nt jc:lne
a
ford srisent Sats doutoe mon cxrps se
m semaine : tris dure. Des douJeurs Le sommeil est perturbe et discontinu. Reves etranges et.. Mois j'ai recommence 0 pouvoir lire, ce qui m'aide a
o Ia tet~ d aux intestins. Fatigue et effroyants : le plaisir de manger se mete a Ia terrea- :i~ les douleurs et ... ce temps qui s'etire interminable- l'lOti'Tit-i deu-1\'ime rm absela de rv..mt\rc,
Les cris des rats affcrris s·~ dJ ftnd.---t
I"'WSUs. vutiges. Mauvoise haJeine, de Ia repression . ment. La lecture me demande cependant plus d'efforts. dJ cxi>ftt. Des rats ~ mus CMilS
,__ ,_.;. les bains de bouche frequents. En ces circonstances, celle de "l'idiot" de Dostoievski, solidafts, m les Jri.ort
n'anive plus Q lire, ni a me concentrer. me convient parlaitement. de l'klS restes.
Dans Ia ccxr. I'air est vivifiant. La marche cal me Fin de Ia semaine : je me leve
les nerts ~t rend au corps ll'l peu de sa vivacite potr uriner. Un vertige, un nwr noir
L'infirmier est YellJ prendre Ia tension
d ~ sa capacite de resistance . Je n'eprouve devant mes yeux. . . et puis
de certains camarades, dont l'etat
aUCll'l besoin de compagnie. ni mime de discuter plus rien .. .
de sante s'est manifestement degrade.
avec qui ~ ce soit. Apparemment. tout le Ce qui etait aussi mon ~ - Mo., tension
monde est dans le mime etat d'esprit. ... 't L.---- mais cela na pas em.s
e .ar ~. . d ·-:~ ... l"nf'
Et meme · a' ,nui
r ll'1tller nous avons
ll'le seconde I a lt\lr~ll~llon.. . . -• rr..~al
demande de transporter les malades les .plus atteintS a ,...,.. , .
n'a pu evrter cette reponse historlqJe. d~ du makhzen gronde
,
epoque .. "ne .:.ut-'
_......., de cette nrison
r ..
que. celur
. , .
f,t
42
a
~ dirutetr consentit recevoir Ul'le delegation, histoire de prendre
... La deligotion accusa I'administration
Jot~ ambiCJJTte. Des signes de lassitude se lisaient sur son NouS somrnes cinq dans cette salle, et nous ne tordons
de fournir des produits detectueux
visage. La liste de nos revendications lui fut a nouveau exposee. 0 comprendre qu'il ne s'agit que d'un piege,
PCII'1'ni celles-ci, !'amelioration de Ia nourTitlre. II vanta Ia qualite comme les borres de sardines rouiiJees. ~'" tornre mentale ou physique de plus.
de nos festins en nous faisant remarquer que nous etions mieux nourris Le directeur dementit. On fit opporter
que Ia majorrti de Ia population marocaine. Nous approuvOmes cette une borte, on I'<XM"it ... Elle etait
analyse sociologique et culinaire, en lui faisant toutefois remarquer rouillee. Le directeur prit alors rair
que c'etait just~ pocr cette raison que nous etions des opposants. d'un chien battu...
Et que c'etait pocr cela. entre outre.s, que l'on cherchait avec tant
a
d'obstiMtion nous foire taire. Une reponse qui n'eut pas l'heur
de lui pklire "Ce pays affirma-t-il boigne dans Ia prosperite."
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La salle ou nous sommes enfern'\is doMt
sur une vaste ccxr. Toute.s les fenitres
. . . . Tard dans Ia nuit, nous sommes reveilles sont cassees et l'air qui s'y engouffre est gfacial.
par un bruit effrayant. J'ai cru a un cauchemar, Au cceur de cette nuit pluvieuse. nous attendons.
mais j'ai fini par comprendre qu'il s'agissait grelottant de froid. Les rafales de vent poussent
21 £me jcxr : le. sucre provoque des nousees a prisent.
... Pas pour longtemps. L'infirmier, d'tl'l camarade en train de vomir ... Ia pluie a l'interie~.r. Los d'attendre, nous .
en effet, est venu cette mime nuit nous laissons finalement gogner par le sonmetl.
Foute de ne pouvorr me laver, je commence a digager
nous convier avec d'autres camarodes.
des ~ repoussantes . Mon etat de sante continue a rencontrer le medecin ...
de se degrader. Je n'orrive plus a tenir dans mon pantalon
devm.~ SOUdain trop large poll" ma taille. Plusieurs
d'entre nous ~rent de maux d'estomoc. On nous permit
de_ ~ mettre a deux par cellule pour que nous ,_,"'ions
sorn I~ de I'<Jlltre A" · · ,.. .....
· rnsr , Je vais ovoir de Ia compagnie ...
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23ime jot.r : ~ 8 heures du matin, trois ... Et profere des menaces contre notre insolence .
c:.arnarodes nous rejoignent a l'infirrnerie. Nous voila seuls avec les deux quidams qui se preparent
~vee deux prisomius de droit coiMU'\ un petit dejeuner tranquille. en devisant ... ... Cinq gros bras m'attende~t dans I~ piece ...
qui ~mbl~ devoir rester avec nous dans Ia salle. Et me re~oivent d'un orr narquors . ..
Nos protestations aupres de l'infirmier au sujet
des i~s de Ia veille et pour Ia presence
des droits comtiU\5 ne semblent pas avoir ete
pertinentes. D les balaie d'~ revers de main
agoce ..• L=;=;::==::::;:==:rr=ii _ _ _l l
J"ai entendu une discussion insolite entre deux camarades qui n'avaient . . . Ce soir-la. l'infirmier est reveru
jamais eu I'occasion de fa ire connaissance auparavant. Le premier : et o choisi parmi nous 5 camarades.
- Co~Mlent as-tu ete aMte ? II pretendoit que le medecin voulait
- Au matin, dans une crimerie, j'ai pris un verre de lait les voir. J"etois parmi les heureux
d croissant ...
Lrt
condidats a Ia visite ...
- Un croissant au chocolat ou sans chocolat ?
- ~u chocolat bien sll-. Une fois Ia porte ferrnee. l'infirmier m'i~!~
Une appetissante conversation s'engage alors autour de toutes une theiere en disant : "tu vois cette therere. elle ~
les f~ ~ c:,roissants. des meilleures recettes, des plats remplie de lait. Le medecin te dOMe l'ordre de Ia ~Ire
les mu~ux mrJotes.Une discussion a laquelle nous avons activement et de mettre fin a Ia greve. Sinon on te Ia fera borre
participe ...
i-----..,....,---------------'-j de force."
On nous introdu· it d
conduit chez le ~~de~ une petite salle. L'un d'entre nous fut
ern.
~·15J'ar. envte
.
de vomir a Ia we de
.
tra esti en infirmier.
ce tortionna•re
y, t de barbarie ...
pas QUestion pour moi de me laisser intimider par ses ac e 5
46
47
... :ravais a peine e.xprime mon refus Le tortionnaire n'en continue pas moins son travail.
que l'lJ"' des bourTeaux me souleve ... jusqu'O. Ia derniere goutte de lait.
... Face a ma resistance,l'un des bourreaux me prend . 'stre d Ia Justice ~""'ement Premier ministre .
... adressees a !'administration penitentiaire et au m•m e , . . • -~ . ie en cl t
par les cheveux et cogne violemment ma tete contre
Ia table, pendant que les autres me bourrent le ventre
Quand il l'apprend le directeur entre dans une rage folie et
,
se a
prec•p•te I m:•~-~. .
, Ies a utres . Une f o is dans notre salle, •I oruur•'"' .
aquan
furieusement les portes, les unes apres
et Ia poitrine de coups de poing. C'est alors que l'infirmier
entre en scene : il m'introduit une sonde dans Ia bouche
a
pour me forcer boire ...
de monde
[)ecidement. dans ce pays. trop
a carte blanche str nous.
48 49
de Ia nuit I'll\ des camarades
~"" J.01.1' : au cours · ' · "J''ai perdu Ia we Le midecin est impuissant a faire quoi que ce
"'~"';' ··nt· ·er se met •a, crter
~.., par It 1rmt
· .
I" Le souvenir d'un arttcle soit . I I tente de le persuader de mettre ftn
~~ ·"' • J ne vois plus rten . a Ia greve afin d'avoir des chances de ~
... Au moment ou !'ambulance franchit Ia porte ~ 1 e, d nN-_ve me revient : il parlait d'un
" . lu debut e 1a ~· - . t' , sa we. "Si j'agis maintenant, lui ripond notre
lit J01 au . d I we lui auss• , au quaran teme
de Ia prison, nous entendons des voix scanc:fer : ,... · · qui ava•t per u a ' · 'I' camarade ils attendront que tout le monde ait
p;lestilltl\ f . dans une prison tsrae tenne.
"tuez-les, torturez-les, d'autres prendront
p.r dt Ia greve de a =~vions subie dans cette maudite
1 perdu Ia ~. pour que Ia questi~ de Ia griw
Ia releve I". Cela nous fait un peu froid dans se regie d'elle-meme. Je refuse.
le dos, mal en point comrne nous le sonvnes, tqis ~ torture que d laignait de troubles de Ia vue
,;~e. ce camara e se P
mais ces voix de nos families, s'elevant COf'ltre
r. de maux c1e tete.··..:..·--------;-:;~_
Ia 1yraMie, nous font quand meme plaisir.
52 53
LA MORT DE SAID~. AU 30EM~ JOUR A FAIT TOMBER
LES DERNIERES BARRIERES DE LA PEUR ...
fL-
II n'a pas fallu longtemps pour qu'elle le soit; sont consideres comme nuls et non avenus. Mieux :
quelques joors plus tard, dans Ia ooit .. .. que nous allons etre eparpilles par petits groupes
un peu partout dans les prisons marocaines . . .
Nous avons done decide de reprendre Ia greve.
.. . QUI. faisait ~ll\
. coid d'CI'T'OI'dissement
des que !'information a ete confirtnee ...
a Cosablarm. se pe.rrrdtait.
elMs r~ totale. c~e
sotJnettre des ~ a 1a
flagellation. den> l'enceirte
meme d'll'l lycU {avn1 78)...
57
56
Postface
r jt 11r bnil pa
r tu 11e briile. pa
i uou.\ 11r bni!on\j pas
Commcut It :t:uebre
De11iendront - elle clart ?
Nazim llikmcr
CHRONIQUE
DE LA TORTURE ORDINAIRE
Dar Moqri. Derb Moulay Cherif. Qalat Maggouna. Tazmaman. .. De~ nom
de lieux a haute charge symbolique qui sonnent comme Ia honte. Commc
Ia mort. lls disent la repression de nos annees de plomh. Et cette ignomi-
nie a jailli, puis s'est etalee a jamais sur les page de l'histoire dl' notre
pays. Annees noires d'arbitraire et de miserc dans cc Maroc de olcil ct
d'infamie illustre. Tout un peuplc a genoux dans Ia boue, dcvant !>On bour-
rcau. Celui-la meme qui a banni Ia caricature et cs derives de notrl" exis-
tence, baillonnant une fois de plus Ia libertc d'expression. C'cst Cl'tll' \ihcr-
te que Aziz Mouride nous raconte dans son livre. Liberte de Ia d(·chrann·
lorsqu'un pays tout entier est sous Ia tutclle du haillon. Centres secrets de
detention. Partout. Dans chaque ville. Pour agir avec Ia rapidite ct l'cffi-
cacite des rapaces. Enlevements. Sequestration. Torture. Detention arbi-
traire. Proces expeditifs. Incarceration ... Combien de desti~ bris~s ? De
vies detruites ? Parfois pour rien. Juste pour l'exemple. Planter Ia pcur
dans le regard des gens. Courber l'echine aux plus fie~. Frappcr dan
l'honneur, dans Ia dignite du peuple. Frappcr avec toute Ia detcmJination
de l'horreur, de l'insoutenable, dans le ccrur des famille , arrachant lc mari
a so n epousc, le pere a ses enfants, lr frcrc a sc~ sreurs, lc fils a ~a rn&rc...
Des milliers de families a jamais disloq uer«,, rompuc~ com me dans un film
d'horreur lorsque la bcte, assoiffcc ck ,ang, mas~o,acn· san~ tt•tt•nur tous
ccux qui se mcttent sur son chemin. Crux qui nc huri<nt pas clans Ia rni•mr
direction qu'elle. La bete immondc. Vivant du rnalht·ur et dt• Ia snufrrnn-
ce infinie de ses victimes. Qucl crime que cclui d'Ctre nO sur unc tt•rrt• oil
-~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
~ · ~ i m ~ p~u n
~ t .
~ k ~ 'd~ e ~ S ~ S ~ C ~ ~ m ~ ~gne ~
Oublier, disent les il.Jnes sensiblcs au qui ant des chases 3 >< reprochrr.
a WUS Irs etag5 et IOUS lcs nivraux?
59
Oublier ? Mais oublier quai ? Les dessins de Aziz Mouride nous obligent a aussi pour nous, qui sommec; rcstcs dehors. Pour la dignite dr tou~. Pour
garder les yeux grand ouverts. A nous interroger sur ce crime perpetre que le Maroc n 'ait plus a rougir de cs enfants. Pour qu'il n'y ait plu de
conrre l'humanite. Transformer nos points d'interrogation en pieux. pour place dans notre existence pour les Oufk.ir, le Basri, les Dlimi. 1c Archane.
les planter dans le creur de notre peur, de nos multiples lach etes pour qu'un lcs Youssfi Kaddour et autrcs tortionnaires ou commanditairc du crime.
seul cri de revolte trouve enfin son chemin vers La liberte. Un cri fort. Un Juste pour que le citoyen garde sa colonne vertebrate intactc. Pour que Ia
cri pluriel. Qui sortirait de toutes les gorges obstruees pour dire assez. dignitr soit respectee com me valeur sure. Aziz avoue qu'il n'a pu r~garder
Assez a Ia peur. Assez a Ia repression. Assez au crime. Pour dire non ega- sa femme et ses en fants dans lcs yeux qu'une fois on livre fini. Aidcz-
lement. Non au mepris du peuple. Non a l'irrespect de la personne. Non a nous a nous regarder en face sans que nous ayons a rougir de nou~-m(·n1l' .
l'impunite ! Plus jam a is d'hommes au-dessus des hommes et au-d essus des de toutes ces annees d'horreur ou la bouc a eclabou c nos rcves lc:s plus
lois ! fous : ceux d'un pays dcmocratique ct d'un ctat de droit !
L'histoire racontee dans ce livre n 'est en aucun cas un regard bloque sur le Racontce en noir et blanc, cette bande de~sine le noir d'un pan de notn.•
passe. C'est un regard feroce mais lucide pose sur Le present et qui appelle histoire. Des pages maculees du sang des tortures. Lts n:o,capt:s de
l'avenir. Pour denoncer l'horreur. Pour que la bete immonde ne vive plus Tazmamart, de Derb Moulay Cheri f, de Dar Moqri, de Qalat Me~gouna ...
parmi no us. Un cri contrc l'oubli. Pour que la memoire ne perde jamais de sont encore Ia pour nous rappcler cette grande misere. Les rcsponsabh.·s des
vue les murs d'opprobrc, les hurlements humains qui brisent Je calme de sevices sont encore la, cux aussi, pour torturer encore notre quotidicn par
notre sommeil, Les corps tordus, brises par les bourreaux... et notre silence leur presence, leur impunitc, leur a rrogance. Les lieux de Ia hontc sont
complice. Notre aveuglement. Nos faux-fuyants. Nos paroles creuses, nos toujours debout pour representer ce passe douloureux que nou.~ cherc.ho.ns
multiples demissions. L'histoire d'un homme. De millicrs d'hommes. a oublier. Ce ne sera pas facile. Surtout si les hommes aux mams oUJilces
L'histoire de Mouride. Celie de Sa'ida. Celie d' Evelyne. Celle de Zeroual. du sang des victimes et des marty rs continuent de polluer Ia scene sociale
Celie... C'est en fait L'histoire de chacun de nous qui est racontee a travers et politique du pays qui doit se faire sans eux, contre eux, contre leurs
ces dessins. Un voyage dans notre propre misere. Parce que nous avons methodes et leurs principcs. Nous aspirons tous a un Maro~ n.ouveau.
accepte. En tout cas, nous n'avons rien fait pour que cela ne se produise exorcise de taus Jes crimes du passe. Sinon, nous continuerons a v~vre .sur
des disparus de Tazmamart et autres lieux secrets de detcntton.
pas. Notre volonte et nos bras ont faibli devant L'horreur. Et l'horreur por- Ies ca d avres . 1 · · ·
tait un nom. Elle s'appelait feodalite. Et celle-d avait arme le bras des Nous continuerons a nous leurrer et a porter le bandeau n~ tr de a .vente
Goebbels marocains, des Himmler et autres Eichmann. Commissaires, flies, sur les y eux. Un bandeau plus epais que celu i q.ue l'o ~ f~tt. porter .a ~ous
directeurs ou gardiens de prisons et autres militaires devenus celebres dans les tortures du mondc, dans tous Jes endroits ou Ia dtgmte humamc est
l'epouvante, l'innommable... Pourtant, l'epouvante et l'innommable bafouee.
avaient des yeux, des bras, des enfants, des reves, un salaire, une voiture ...
Avaient-ils un c~ur ? Les monstres de Ia nuit ont falsifie les lettres de Ia Abdelhak Serhane
liberte et perverti les normes de Ia dignite, excellant dans l'art de Ia tartu-
r~. L'avion, le perroquet, le perchoir, la boutcillc, l'electricite, le sac, les bas-
s~nes d'eau polluee d'urine, les torchons javellises sur la bouche, les priva-
tio~s, les humiliations, les brulures de cigarettes, Ia faim, Ia maladie, le
frotd, le viol... Pire que Ia souffrance. Pire que Ia mort. Pire que toutes les
impuissances.
~I ne s'agit pas d'un film d'horreur ou d'une piece de theatre macabre. C'est
J~ste Ia vie au Maroc durant les annees soixante, soixantc-dix et quatre-
vt.ng~s. Avec ses zones d'ombres et ses flaques de sang. Ses larmes et ses
dechuements · Celles q ue nous raconte cette bande dessmee . . lorsque Jes
femmes et les hommes d'gt nes de ce pays sont broyes
. par Ia machine infer-
nate du systeme. Des corps anonymes, transformes en dechets humains.
Mais qui rcstent des femmes et des hommes qui luttent. Pour eux. Mais
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60
c TARIK editions
c Paris Me<literranee
Conception graphique
Joelle Caramella
Couverture
Nadjib Berber