Olivier CORCHIA
NELSON MANDELA
LES CHEMINS DE LA DIGNITÉ
Essai
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Qunu (région du Transkei, Afrique du sud),
15 décembre 2013.
La terre ocre qui a vu naître Nelson Rolihlahla
Mandela accueille, 95 ans plus tard, le héros d’une nation,
une icône mondiale de la tolérance, de la justice et de la
paix.
Nelson Mandela est devenu le premier Président noir
sud-africain le 10 mai 1994, mettant fin ainsi à un régime
d’apartheid qui interdisait des droits essentiels aux non-
blancs.
Pendant près de 30 ans, il a été dans le monde le
symbole d’une lutte de près d’un demi-siècle contre un
régime raciste ; Mandela a ensuite symbolisé la politique de
réconciliation entre les différentes communautés pour
qu’émerge une nation Arc-en-ciel en Afrique du Sud.
De ses vallées natales, à son éducation tribale, des bancs
de l’université noire aux meetings politiques, des actions de
résistance non-violente à l’action terroriste clandestine, des
plaidoiries enflammées à la solitude dans une cellule
minuscule, du palais présidentiel aux déclarations à l’ONU,
de sa fondation contre le sida et pour l’éducation des enfants
aux visites des stars et des leaders de ce monde, son destin
ne ressemble à aucun autre.
La vie n’a pas été facile pour cet enfant d’Afrique, et
l’intensité et l’impact de celle-ci semblent hors de notre
portée. Pourtant cette vie reste humaine, tout ce qu’il y a
de plus humaine, avec la haine, la colère, les peurs, les
désillusions, le désespoir parfois, la force, la prudence, les
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excès, les mensonges, la solitude, les sourires, les soutiens,
le pardon, la joie profonde, la reconnaissance et le rire.
Nous sommes tous des « Mandela », dans l’universalité
des voyages de nos vies, des choix que nous pouvons poser
et des conséquences qui en résultent, dans les réconciliations
que nous pouvons faire, dans l’amour que nous pouvons
offrir, dans la foi en nos valeurs, traduites par des actes
auprès de nos communautés.
Non, Mandela n’est pas une icône inatteignable, il
n’aurait guère apprécié la récupération à toutes les sauces
vécue en Afrique du Sud pendant les dix jours de deuil du
père de la nation, nous ramenant avec plein de bonnes et
de moins bonnes intentions dans le culte du leader.
Ce livre est là pour soutenir une responsabilisation de
chacun.
Peut-être comme bien des personnes vous vous posez
la question « Comment a-t-il fait pour pardonner et offrir
le meilleur de lui-même dans ce terrible contexte ? »
Si vous aviez rencontré son regard, vous auriez su que
la réponse « Moi je n’aurais pas pu le faire ! » ne constitue
pas une réponse suffisante.
Nous ne nous rendons pas davantage service en le
regardant d’en bas dans un complexe d’infériorité.
Demandons-nous plutôt comment apprendre de lui.
Le Président américain Barack Obama dans son
discours d’hommage dans le stade de Soweto se demandait
s’il avait bien appliqué les leçons de vie de Mandela pour
lui-même en tant qu’homme et en tant que Président. Il a
ajouté : « Mandela s’adresse à ce qu’il y a de meilleur en
chacun de nous. »
Ce livre est dans nos mains et s’adresse au meilleur de
nous-mêmes, il est là pour contribuer à « combler les
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fossés » entre nous et Madiba, nous permettre de faire des
liens, de créer des passerelles entre nos vies et celle de
Mandela.
« Ça paraît toujours impossible jusqu’à ce que cela
devienne réalité. » Nelson Mandela.
Nelson Mandela, appelé Madiba par ses compatriotes,
aimait à dire :
« Je voulais avant tout dire au peuple que je n’étais pas
un messie, mais un homme ordinaire qui n’était devenu un
leader qu’en raison de circonstances extraordinaires. »
Cette phrase a constitué un déclic pour moi, il y a
plusieurs années.
En effet, si elle révèle une humilité et le rejet d’un culte
du leader, idées que je partage totalement, je l’ai entendue
aussi différemment… Nelson Mandela est un homme
ordinaire qui est DEVENU un leader. Et un leader que
nous avons été des centaines de millions à reconnaître.
Nelson Mandela a représenté une lutte collective et un
changement historique pour l’Afrique du Sud et pour le
monde. Il aime à rappeler qu’il n’est pas le changement et
la lutte à lui tout seul, mais qu’il a seulement été choisi
pour les représenter.
Si nous ne pouvons attribuer toutes les qualités et toute
la réussite de la fin de l’apartheid à Mandela, nous pouvons
en revanche reconnaître qu’il a durant sa vie, à maintes
reprises, démontré des qualités d’être admirables. Il est
devenu un symbole de paix, de leadership et d’intégrité.
Il y a pourtant un danger à mettre sur un piédestal
Nelson Mandela : celui de le rendre inaccessible aux
pauvres mortels que nous sommes et qui souhaiteraient
s’en inspirer dans leur attitude et leurs comportements face
à la vie.
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L’objet de ma recherche s’est porté sur la valeur de
« l’humanité » de Mandela et les profondes qualités d’être
de ce leader. Mon vœu le plus cher est de pouvoir en
témoigner et surtout de transmettre sa philosophie, ses
stratégies, aux personnes souhaitant s’en inspirer. Ma
démarche a été d’écouter ses phrases avec la plus grande
attention, pour les entendre vraiment afin qu’elles
résonnent. J’ai aussi lu les écrits, interrogé des proches
pour faire émerger les profondes prises de conscience de
Mandela, celles qui l’ont amené à devenir un leader avec la
posture inspirante qui a été la sienne.
Chacun d’entre nous peut trouver dans ce livre des
inspirations et des voies pour poser des actes porteurs de
mieux-être et de paix dans son environnement.
Même si aucun d’entre nous n’a envie de passer vingt-
sept ans en détention, dont dix-huit dans un bagne
semblable à Robben Island, et si très peu d’entre nous
n’auront à craindre la responsabilité du leadership de deux
communautés apartheidisées, même si nous rencontrons
bien souvent cet apartheid dans les milieux professionnels
ou familiaux, nous pouvons choisir de tenter d’imposer la
paix ou des actes de paix.
Cette recherche des qualités d’être de Mandela est le
résultat d’une grande curiosité.
C’est ce que l’on appelle la modélisation ; cela consiste,
dans une situation donnée, à apprendre des personnes
inspirantes. Elle commence par l’attention portée aux actes
et aux pensées des modèles. Ensuite, grâce à la
reconnaissance et la résonnance, on compare ceux-ci avec ce
que nous faisons nous, habituellement, dans des situations
similaires. Ce sont ces différences que nous pouvons alors
tester dans nos vies et intégrer progressivement lorsque
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nous sommes convaincus du bien-fondé de l’expérience.
Ce phénomène est naturel et universel : tout enfant,
quelle que soit sa culture, apprend en grande partie de
cette manière.
C’est la façon avec laquelle j’ai procédé pour l’écriture
de cet essai et c’est ce que je vous invite à faire pour vous
approprier les richesses offertes par l’expérience de vie de
Mandela.
Cette modélisation s’est construite autour de trois axes.
Le premier axe, celui qui m’interpelle avant tout, c’est
que Mandela le boxeur ne ressemble pas à un saint non-
violent, tel qu’on peut représenter parfois le Mahatma
Gandhi.
Nelson Mandela a grandi et vécu dans la colère, il a pris
la voie de la guerre, il a créé la branche armée de l’ANC
« Umkhonto we Sizwe » (« Lance de la Nation »). C’était un
terroriste officiel. D’ailleurs pour la petite histoire, il a été
officiellement considéré comme tel aux Etats-Unis, jusqu’à
ce que le congrès américain en décide autrement le… 26
juin 2008. Du révolté, entraîneur et dirigeant des
commandos clandestins, il a gardé la détermination, la
force, tout en faisant et en devenant une arme de paix.
Face à ma propre colère, je cherchais à travers cet
homme un modèle qui me permettrait, en cheminant à
ses côtés tel un apprenti, de trouver progressivement des
manières de choisir la paix dans les conflits que je rencontrais.
Le deuxième axe tenait dans mon étonnement que
Nelson Mandela soit encore en vie. Au-delà de sa
robustesse, ce qui m’étonne, c’est le fait qu’il n’ait pas été
assassiné !
Pourtant, de Gandhi à John Lennon, en passant par JFK
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ou Martin Luther King, beaucoup de ses contemporains
n’ont pas survécu à leur engagement et, face aux risques
encourus, je doutais fortement que ce ne soit du fait de la
simple chance et du hasard.
Etait-il possible de trouver des conditions de survie
face à ses ennemis ? Existait-il un moyen de mener un
combat et d’être le représentant d’un idéal ou d’une
opinion, tout en étant respecté en tant que personne par
son ennemi ? Y avait-il une attitude de sauvegarde qui
permettrait au leader de survivre ?
Lorsque j’incarne moi-même la position de leader,
certes dans un environnement bien moins dangereux, je
suis moi aussi soumis à des pressions et des enjeux qui
dépassent qui je suis et qui tiennent à la position que je suis
amené à tenir. C’est la raison pour laquelle j’ai cherché à
pouvoir mettre en œuvre les conditions de survie du leader
(règles, pratiques collectives, attitudes personnelles…)
dont l’objectif est de porter durablement les projets et les
idéaux que je représente.
Le troisième axe consistait à trouver les propres points
d’appui de Nelson Mandela, les guides ou références qui
ont été le fondement de sa posture, celle qui lui a permis de
guider la transition en Afrique du Sud.
Quelle philosophie, quelles croyances ou quels messages
emblématiques avaient germé en lui et ont porté leurs fruits
dans les changements auxquels il a été confronté ?
La question se posait pour moi : je désirais ardemment
savoir ce que Mandela savait ou avait appris grâce et à
travers son environnement et qui l’avait porté et guidé ces
années durant. Pour être dans la paix, quelle éducation
Mandela avait-il reçue ?
Pour moi, il s’agissait de prendre conscience des
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principes de vie qui m’étaient familiers et de ceux qui
m’étaient étrangers. Des premiers j’y ai puisé du réconfort et
des encouragements, des seconds, des sources d’exploration
motivantes.
Mon voyage de recherche a répondu au-delà de mon
espérance et m’a amené à considérer les relations avec les
personnes et les collectifs d’une manière bien différente,
plus ouverte, plus calme et plus sûre.
Il a nourri aussi plus largement ma manière
d’envisager les attitudes de collaboration. Un optimisme
tranquille s’est déposé en moi, sans que je n’aie eu à faire
quoi que ce soit. Il a initié en moi de plus en plus de
présence, de bienveillance et d’endurance. Cet optimisme
me parle de ce que nous pouvons réaliser avec nos
semblables, à condition de veiller à certains principes
d’humanité. Soulignons que ceux-ci n’étaient pas innés et
qu’ils ont été progressivement incarnés par Mandela.
En résumé, Mandela vient de la guerre mais va vers la
paix, il affronte le danger mais agit avec précaution, il
porte la responsabilité du changement mais en attribue en
permanence la paternité au collectif.
Je fais le vœu que ce partage nous aide à retrouver une
profonde sensation de juste, de bon, de paix, et d’espoir
comme nous le démontre l’héritage de Nelson Mandela.
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