A Prologue
Du haut d'un pic, Arès le fléau des hommes regardait, impatient, énervé déjà, ses soldats aux
casques de bronze étincelant rangés pour la bataille. Son général hésitait ! À quoi bon se démener
pour choisir Alexandre le grand lui-même s'il n'était pas capable de mener des troupes et de
conduire un simple raid ?
Il fallait absolument saccager cette ville et surtout détruire ce temple impie qui lui enlevait des
fidèles et ternissait sa gloire. Qu'est ce qui pouvait se passer là-bas ?
À moins que… Malédiction, il la voyait maintenant : Athéna ! Sa propre soeur organisait elle-même
la protection de ses biens et brandissait son Égide impénétrable !
Arès, ravalant son orgueil, regarda les autres Dieux de l'Olympe. Qui pourrait lui rendre service ?
Qui lui devait sa reconnaissance ? Et qui, surtout, pouvait avoir intérêt à voir Athéna ébranlée et
défaite ?
Aphrodite ? Non, leur dispute récente pour posséder Alexandre avait été trop vive.
Hermès ? Ce filou comptait les points et inspirait trop peu confiance : il se rangerait du côté du
vainqueur sans hésiter. Il ne fallait jamais se fier à Hermès l'opportuniste.
Artémis ? Oui…
Arès se dressa et s'approcha de la sauvage Artémis assise à l'écart, sur un rocher, dans un espace
verdoyant d'où s'écoulait une petite source. La convaincre, aujourd'hui, serait sûrement facile :
Athéna avait plus d'une fois contrarié ses plans secrets… Prenant sa voix la plus douce, il dit :
« Belle Artémis, ma soeur au tir infaillible, tu parais bien solitaire et distante. Le destin de la Grèce
ne t'intéresse-t-il donc plus ?
— Les hommes m'honorent à peine et déjà la plupart d'entre eux m'oublient. Beaucoup me gardent
rancune des héros indiscrets que j'ai pu tuer et…
— Peut-être es-tu blessée d'être la moins respectée d'entre nous et cela te rend amère. Je suis sûr que
tu jalouses la porteuse de l'Égide. Je peux te donner l'occasion de te venger des misères passées et
de retrouver, par les armes, la voie brillante de l'honneur guerrier.
— Tu ferais ça pour mon bien uniquement, alors qu'il y a peu ma disgrâce te faisait rire ? Parce que
tu as ri quand…
— Le passé est le passé ! Veux-tu une revanche immédiate ? Je t'offre un moyen de te venger
d'Athéna, tout de suite… Qui sait, tu trouveras peut-être la force nécessaire pour t'occuper de moi
plus tard… »
Un sourire ironique éclaira le beau visage de la Déesse chasseresse, qui tendit alors sa main
gracieuse vers celle d'Arès aux muscles saillants.
X Après Le Chaos
Le gigantesque Typhon aux cent bras de cent lieues, avait été enfin vaincu… après avoir semé la
dévastation sur la terre des hommes et ravagé les domaines des Dieux.
Tout était à refaire après ce cataclysme : les Enfers s'étaient vidés, les bons comme les mauvais
avaient retrouvé leur liberté et perdu la mémoire et la crainte du sacré ; les trésors étaient de
nouveau dispersés à travers le monde, les monstres jadis vaincus erraient pour trouver de nouvelles
proies. Tout était à reconstruire : bibliothèques, temples, villes, ports, flottes, livres, lois… Et même
l'ordre divin était ébranlé : Zeus avait failli à préserver la stabilité passée et sa faiblesse avait montré
à ses pairs qu'il était maintenant possible de réclamer sa place.
Les trois Moires, maîtresses immortelles du destin des hommes et des Dieux, devaient maintenant
départager les prétendants pour cette nouvelle ère : elles choisirent d'abord Aphrodite, la plus belle,
et lui donnèrent des capacités supérieures de jugement et de décision ; elles désignèrent ensuite
comme seuls autres successeurs possibles Héra aux bras blancs, Arès aux muscles saillants et
Poséïdon à la barbe d'écume.
O Les élus des Dieux
Clotho la Fileuse prend alors quatre fils de sa quenouille en murmurant : « Quatre héros pour les
enfants du destin : Socrate le plus sage des hommes, Aristophane l'amuseur des Dieux, Parménide
le poète aux belles paroles et enfin… Hector aux bras puissants. Enfants ! Renforcez-vous.
Regardez. Et choisissez celui qui parmi eux vous agréera… ».
D'un geste lent de sa main décharnée, elle écarte les nuages gris et quatre petits points luisant sur
terre apparaissent. La silhouette en haillons sombres s'évanouit doucement…
Aphrodite, élue des Moires, dresse la tête et déclare fièrement : « Moi Aphrodite, à la beauté
incomparable, ferai mon choix avant vous car je suis celle qui fut la première élue. » Et elle tend un
doigt blanc, fin et long, vers Aristophane dont la destinée est favorisée par ce simple geste.
Héra, silencieuse, jalouse peut-être, mystérieuse sûrement, touche son pendentif d'émeraude et
désigne Hector d'un doigt raide.
Et c'est alors Arès qui s'écrie furieusement : « Personne ne m'emportera Aristophane ! ». Et il tend
deux doigts soudés et rageurs vers l'homme qui devrait écrire sa légende.
Poséïdon observe et fait un bref geste nerveux : c'est à peine si on a remarqué le coin de terre
désigné… Socrate… Personne ne voudrait donc de Parménide ?
Aphrodite au verbe d'or regarde Arès le Destructeur dans les yeux et, sans trembler, dit d'une voix
ferme et suave : « Nous n'allons pas commencer à nous disputer, que dis-je, à nous épuiser pour un
homme. Soit raisonnable, Arès, tu n'as jamais aimé les arts et c'est à moi que cet écrivain revient. ».
Elle déplie alors deux doigts supplémentaires et les pointe vers l'auteur.
Arès sourit et, les deux doigts encore tendus, déplace alors son bras vers Hector, défiant Héra du
regard. Elle fronce les sourcils et, comme ni Poséïdon ni Aphrodite n'interviennent, bouge sa main
vers Parménide… Tous les Dieux ont choisi… Héra grince des dents et, fixant sévèrement Arès, lui
souffle « Tu le regretteras… ».
R Les premiers mythes
Alors que Héra prononce ces dernières paroles pleines de rancune, Lachésis la Répartitrice tend
déjà les fils des quatre hommes et commence à les dévider.
Aphrodite prend la parole :
« Poséïdon, tu n'as pas dit un mot, ton humeur est sombre et je veux savoir ce que tu complotes.
Commence donc et dévoile-nous tes plans.
— Aphrodite, éternelle envoûteuse, voici ce que je destine à Socrate, le très sage : dans sa nouvelle
vie, il devra résoudre l'énigme du Sphinx ; et j'entends que les hommes n'oublient pas que c'est
Socrate, guidé par Poséïdon, qui les a libérés de cette créature. Je n'utiliserai pas mes pouvoirs, mais
j'userai directement de mon influence auprès de lui. Sachez, avant de m'interrompre, que je
considérerai comme un affront personnel toute intervention de votre part ! ».
Il a à peine prononcé ses derniers mots menaçants qu'il se lève et plonge dans la mer qui ne forme
qu'une tache bleue en dessous des nuées.
Héra bondit, grondant comme une lionne qui défendrait ses petits : « Je ne tolérerai pas qu'on nous
parle sur ce ton ; s'il peut intervenir, je le peux aussi. Et je vous conseille d'en faire autant ! Si dès
maintenant, Poséïdon parvient à son but, si dès maintenant son nom s'inscrit en capitales sur les
frontons des temples et dans les récits de nos exploits, alors il sera le plus vénéré d'entre nous et les
sacrifices des hommes seront d'abord pour lui ; nous n'aurons droit qu'aux restes qu'il voudra bien
nous offrir ! ».
Et elle part elle aussi vers la terre, rapide comme la pensée.
Aphrodite regarde Arès : « Et toi, tu ne fais rien ? Tes pouvoirs te permettraient de détruire le
Sphinx… ce qui obligerait le Dieu des mers à changer ses plans. ».
Il lui répond en ces termes brutaux : « Venimeuse Aphrodite, tu demandes à ce que nous trois,
puissants parmi les puissants, nous nous affrontions, alors que toi tu serais spectatrice de notre
perte ! Non, je ne ferai que le minimum pour que Poséïdon n'ait pas la tâche facile ! Toi aussi tu
dois intervenir !
— Soit, Arès ! Du calme… »
La belle a un geste que le Dieu de la guerre soupçonne rapidement de n'être qu'un peu de vent pour
déplacer une tornade… Effectivement, la Déesse n'a fait qu'utiliser son pouvoir pour voir
l'implication de Poséïdon et a jugé que le contrer demanderait trop d'énergie.
Et de fait : malgré les complots de Héra et d'Arès, Socrate triomphe et rejoint, glorieux, les
Champs-Élysées ; et les hommes louent Poséïdon qui l'a soutenu…
C'est l'air triomphant que l'impétueux Dieu revient, suivi de peu par Héra, cramoisie comme jamais.
Aphrodite sourit et déclare lentement : « Tu as réussi… Bravo… ; pour ma part, ce que j'ai prévu se
déroule déjà à l'abri de vos regards indiscrets. Il faudra réfléchir ou attendre pour savoir ce que j'ai
décidé. ». Les trois autres comprennent aussitôt que la perfide complote quelque machination contre
eux !
Poséïdon, qui a réussi avec peine ce qu'il a entrepris, sent l'angoisse pénétrer son coeur. Arès et
Héra, qui devront encore s'occuper de Hector et de Parménide, sont encore plus inquiets… À
contrecoeur, Héra regarde Arès et lui dit : « Je crois que nous devons nous allier pour l'instant… ».
Et Arès n'a garde de dire non.
D Célébrations divines
Les quatre Dieux sont épuisés. Ils ont déjà chacun dépensé beaucoup de leurs forces. Et alors qu'ils
comptent ce qu'ont réussi les autres, Atropos l'Implacable coupe les fils.
Lorsque l'on célèbre, en Grèce, les funérailles des héros morts, les pleurs et les libations renforcent
ceux qui ont vu leur protégé triompher. Poséïdon et Aphrodite entendent les prières et les fumées
des sacrifices qui montent vers eux, et les chants qui répètent leurs noms les emplissent de joie et
d'énergie.
Arès et Héra, au contraire, ne sont cités que dans les malédictions ou les jurons à cause des ruines et
des ravages qu'ils ont causés.
Mais le temps passe vite, et bientôt tous auront une nouvelle chance. Leurs pouvoirs sont de
nouveau prêts et leur détermination est intacte : rien n'est joué.
D'ailleurs, alors que le dernier coup de ciseau fait entendre son bruit sec et froid, Clotho réapparaît
déjà avec quatre autres fils.