Réflexions sur la liberté et l'injustice
Réflexions sur la liberté et l'injustice
1572-1592
Trois d'entre eux, ignorant combien coû tera un jour à leur repos et à leur bonheur la
connaissance des corruptions de deçà , et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme
je présuppose qu'elle soit déjà avancée, bien misérables de s'être laissé piper au désir de
la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nô tre, furent à
Rouen, du temps que leur feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla à eux longtemps ;
on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d'une belle ville. Après cela, quelqu'un
en demanda à leur avis, et voulut savoir d'eux ce qu'ils y avaient trouvé de plus
admirable ; ils répondirent trois choses, d'où j'ai perdu la troisième, et en suis bien marri
; mais j'en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu'ils trouvaient en premier lieu fort
étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du
Roi (il est vraisemblable qu'ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à
un enfant, et qu'on ne choisissait plutô t quelqu'un d'entre eux pour commander ;
secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu'ils nomment les hommes moitié
les uns des autres) qu'ils avaient aperçu qu'il y avait parmi nous des hommes pleins et
gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs
portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici
nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la
gorge, ou missent le feu à leurs maisons.
Texte 2 : Voltaire, Candide, chapitre XIX, « Le Nègre de Surinam »
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que
la moitié de son habit, c’est-à -dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre
homme la jambe gauche et la main droite. « Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais,
que fais-tu là , mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? — J’attends mon maître, M.
Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdendur, dit
Candide, qui t’a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne
un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux
sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous
voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à
ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix
écus patagons sur la cô te de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos fétiches,
adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ; tu as l’honneur d’être esclave de nos
seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! je ne
sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et
les perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous ; les fétiches hollandais qui
m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam,
blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous
sommes tous cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
avec ses parents d’une manière plus horrible.
— Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il
faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. — Qu’est-ce qu’optimisme ? disait
Cacambo. — Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est
mal » ; et il versait des larmes en regardant son nègre ; et en pleurant, il entra dans
Surinam.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791
Les Repré sentants du Peuple Français, constitué s en Assemblé e Nationale, considérant que
l'ignorance, l'oubli ou le mé pris des droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics et
de la corruption des Gouvernements, ont ré solu d'exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits
naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous
les Membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes
du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exé cutif, pouvant ê tre à chaque instant comparé s avec le but
de toute institution politique, en soient plus respecté s ; afin que les réclamations des citoyens,
fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la
Constitution et au bonheur de tous.
Art. 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et é gaux en droits. Les distinctions sociales ne
peuvent ê tre fondées que sur l'utilité commune.
Art. 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et
imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la proprié té, la sû reté , et la ré sistance à
l'oppression.
Art. 3. Le principe de toute Souveraineté ré side essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul
individu ne peut exercer d'autorité qui n'en é mane expressé ment.
Art. 4. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits
naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la
jouissance de ces mê mes droits. Ces bornes ne peuvent ê tre déterminées que par la Loi.
Art. 5. La Loi n'a le droit de dé fendre que les actions nuisibles à la Société . Tout ce qui n'est pas
défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne
pas.
Art. 6. La Loi est l'expression de la volonté géné rale. Tous les Citoyens ont droit de concourir
personnellement, ou par leurs Repré sentants, à sa formation. Elle doit ê tre la mê me pour tous, soit
qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les Citoyens é tant é gaux à ses yeux sont également
admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction
que celle de leurs vertus et de leurs talents.
Art. 7. Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni dé tenu que dans les cas dé terminé s par la Loi, et
selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expé dient, exécutent ou font exécuter des
ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la Loi doit obéir à
l'instant : il se rend coupable par la ré sistance.
Art. 8. La Loi ne doit é tablir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut
ê tre puni qu'en vertu d'une Loi établie et promulgué e anté rieurement au dé lit, et légalement
appliqué e.
Art. 9. Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été dé claré coupable, s'il est jugé
indispensable de l'arrê ter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne
doit être sévè rement ré primé e par la loi.
Art. 10. Nul ne doit être inquié té pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation
ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi.
Art. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de
l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, é crire, imprimer librement, sauf à ré pondre de l'abus de
cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.
Art. 12. La garantie des droits de l'Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est
donc institué e pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est
confié e.
Art. 13. Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une
contribution commune est indispensable : elle doit ê tre é galement ré partie entre tous les citoyens, en
raison de leurs faculté s.
Art. 14. Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mê mes ou par leurs représentants, la
né cessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en
déterminer la quotité , l'assiette, le recouvrement et la durée.
Art. 15. La Socié té a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.
Art. 16. Toute Socié té dans laquelle la garantie des Droits n'est pas assuré e, ni la sé paration des
Pouvoirs dé terminé e, n'a point de Constitution.
Art. 17. La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en ê tre privé, si ce n'est lorsque la
né cessité publique, légalement constatée, l'exige é videmment, et sous la condition d'une juste et
préalable indemnité.
Texte 3 : « A la Reine »
A LA REINE
MADAME,
Peu faite au langage que l'on tient aux rois, je n'emploierai point l'adulation des
courtisans pour vous faire hommage de cette singulière production. Mon but, Madame,
est de vous parler franchement ; je n'ai pas attendu, pour m'exprimer ainsi, l'époque de
la liberté : je me suis montrée avec la même énergie dans un temps où l'aveuglement des
despotes punissait une si noble audace.
Lorsque tout l'Empire vous accusait et vous rendait responsable de ses calamités, moi
seule, dans un temps de trouble et d'orage, j'ai eu la force de prendre votre défense. Je
n'ai jamais pu me persuader qu'une princesse, élevée au sein des grandeurs, eû t tous les
vices de la bassesse.
Oui, Madame, lorsque j'ai vu le glaive levé sur vous, j'ai jeté mes observations entre ce
glaive et la victime ; mais aujourd'hui que je vois qu'on observe de près la foule de
mutins soudoyée, et qu'elle est retenue par la crainte des lois, je vous dirai, Madame, ce
que je ne vous aurais pas dit alors.
Si l'étranger porte le fer en France, vous n'êtes plus à mes yeux cette reine faussement
inculpée, cette reine intéressante, mais une implacable ennemie des Français. Ah !
Madame, songez que vous êtes mère et épouse ; employez tout votre crédit pour le
retour des princes. Ce crédit, si sagement appliqué, raffermit la couronne du père, la
conserve au fils, et vous réconcilie l'amour des Français. Cette digne négociation est le
vrai devoir d'une reine. L'intrigue, la cabale, les projets sanguinaires précipiteraient
votre chute, si l'on pouvait vous soupçonner capable de semblables desseins.
Qu'un plus noble emploi, Madame, vous caractérise, excite votre ambition, et fixe vos
regards. Il n'appartient qu'à celle que le hasard a élevée à une place éminente, de
donner du poids à l'essor des droits de la femme, et d'en accélérer les succès. Si vous
étiez moins instruite, Madame, je pourrais craindre que vos intérêts particuliers ne
l'emportassent sur ceux de votre sexe. Vous aimez la gloire : songez, Madame, que les
plus grands crimes s'immortalisent comme les plus grandes vertus ; mais quelle
différence de célébrité dans les fastes de l'histoire ! L'une est sans cesse prise pour
exemple, et l'autre est éternellement l'exécration du genre humain.
Texte 4 : Préambule & articles 1 et 2
Préambule
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d'être
constituées en Assemblée nationale.
Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules
causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu
d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la
femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps
social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir
des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés
avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les
réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et
incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et
au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur, en beauté comme en courage, dans les souffrances
maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Ê tre suprême, les
Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
Article premier. La Femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. Les
distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
Article 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et
imprescriptibles de la Femme et de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la
sû reté, et surtout la résistance à l'oppression.
Texte 5 : Postambule
Postambule
Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais
tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de préjugés, de
fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les
nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié ses forces, a eu
besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste
envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ? Quels
sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué,
un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n'avez régné que sur la
faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste t-il donc ? La conviction
des injustices de l'homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages
décrets de la nature ; qu'auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon
mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français,
correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui
n'est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous
? Tout, auriez-vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette
inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force
de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de
la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientô t ces
orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec
vous les trésors de l'Ê tre Suprême. Quelles que soient les barrières que l'on vous oppose,
il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le vouloir.
Texte 6 : L’éloge de Sido
Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle qui, en elle, refoulait, éteignait
souvent les petites lumières péniblement allumées au contact de ce qu’elle nommait « le
commun des mortels ». Je l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer
les merles, car l’Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d’éternuements en série,
ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers
de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément
immobile, la tête à la rencontre du ciel d’où elle bannissait les religions humaines…
– Chut !… Regarde…
Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la
chair rosée…
– Qu’il est beau !… chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte ? Et tu vois
les mouvements de sa tête et cette arrogance ? Et ce tour de bec pour vider le noyau ? Et
remarque bien qu’il n’attrape que les plus mû res…
– Mais, maman, l’épouvantail…
– Chut !… L’épouvantail ne le gêne pas…
– Mais, maman, les cerises !…
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie :
– Les cerises ?… Ah ! oui, les cerises…
Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant
qui me foulait avec tout le reste, allégrement… Ce ne fut qu’un moment, - non pas un
moment unique. Maintenant que je la connais mieux, j’interprète ces éclairs de son
visage. Il me semble qu’un besoin d’échapper à tout et à tous, un bond vers le haut, vers
une loi écrite par elle seule, pour elle seule, les allumait. Si je me trompe, laissez-moi
errer.
Sous le cerisier, elle retomba encore une fois parmi nous, lestée de soucis, d’amour,
d’enfants et de maris suspendus, elle redevint bonne, ronde, humble devant l’ordinaire
de sa vie :
- C’est vrai, les cerises…
Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochait au vent son gibus vide.
Texte 7 : L’aube
Car j'aimais tant l'aube, déjà , que ma mère me l'accordait en récompense. J'obtenais
qu'elle m'éveillâ t à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier vide à chaque bras,
vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les
fraises, les cassis et les groseilles barbues.
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand
je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par mon poids baignait d'abord
mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes
narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J'allais seule, ce pays mal pensant
était sans dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de
mon prix, d'un état de grâ ce indicible et de ma connivence avec le premier souffle
accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
[ …]
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon saoul,
pas avant d'avoir dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goû té
l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par une
convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se
décourageait aussitô t née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible,
froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète, au centre d'un pré où des narcisses,
fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goû t de feuille de chêne,
la seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur
saveur m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette
gorgée imaginaire...
Texte 8 : « Nuit blanche »
Je gis sans mouvement, la tête sur ta douce épaule. Je vais sû rement, jusqu’à demain,
descendre au fond d’un noir sommeil, un sommeil si têtu, si fermé, que les ailes des
rêves le viendront battre en vain. Je vais dormir... Attends seulement que je cherche,
pour la plante de mes pieds qui fourmille et brû le, une place toute fraîche... Tu n’as pas
bougé. Tu respires à longs traits, mais je sens ton épaule encore éveillée, attentive à se
creuser sous ma joue... Dormons. Les nuits de mai sont si courtes. Malgré l’obscurité
bleue qui nous baigne, mes paupières sont encore pleines de soleil, de flammes roses,
d’ombres qui bougent, balancées, et je contemple ma journée les yeux clos, comme on se
penche, derrière l’abri d’une persienne, sur un jardin d’été éblouissant...
Comme mon cœur bat ! J’entends aussi le tien sous mon oreille. Tu ne dors pas ? Je lève
un peu la tête, je devine la pâ leur de ton visage renversé, l’ombre fauve de tes courts
cheveux. Tes genoux sont frais comme deux oranges... Tourne-toi de mon cô té, pour que
les miens leur volent cette lisse fraîcheur...
Ah ! dormons !... Mille fois mille fourmis courent avec mon sang sous ma peau. Les
muscles de mes mollets battent, mes oreilles tressaillent, et notre doux lit, ce soir est-il
jonché d’aiguilles de pin ? Dormons ! Je le veux !Je ne puis dormir. Mon insomnie
heureuse palpite, allègre, et je devine ton immobilité, le même accablement frémissant...
Tu ne bouges pas. Tu espères que je dors. Ton bras se resserre parfois autour de moi,
par tendre habitude, et tes pieds charmants s’enlacent aux miens... Le sommeil
s’approche, me frô le et me fuit... Je le vois ! Il est pareil à ce papillon de lourd velours que
je poursuivais, dans le jardin enflammé d’iris... Tu te souviens ?
Texte 9 : Jean-Jacques ROUSSEAU, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761
Il avait envie de revoir certains paysages, et passa par Chiroubles, puis par
Fleurie, avant d’emprunter le col de Durbize et celui du Fû t-d’Avenas, puis de
redescendre vers Beaujeu. Il s’arrêta à mi-parcours, sur une aire panoramique dont il se
souvenait. On n’était qu’à quelques kilomètres de Villié-Morgon, mais les vignes avaient
disparu. Le paysage de forêts et de prairies, absolument désert, lui parut baigné d’un
silence religieux. Certainement, si Dieu était présent dans sa création, s’il avait un
message à communiquer aux hommes, c’était ici, plutô t que dans les espaces légumes du
parc de Bercy, qu’il choisirait de le faire. Il sortit de la voiture. « Quel est le message ? »
se demanda-t-il, et il se sentit à deux doigts de crier la question, s’en abstint de justesse,
de toute façon Dieu se tairait, c’était son mode de communication habituel, mais c’était
sans doute beaucoup, déjà , ce paysage désert et splendide, baigné dans un silence total ;
ça tranchait avec la vie de Paris, avec le jeu politique qu’il allait retrouver dans quelques
jours. […]
C’était plutô t comme une divinité unique, végétale, la vraie divinité de la terre, avant que
les animaux n’apparaissent et ne se mettent à courir dans tous les sens. La divinité était
maintenant au repos, dans le calme de cette belle journée d’hiver, il n’y avait pas un
souffle de vent ; mais dans quelques semaines l’herbe et les feuilles revivraient, se
nourriraient d’eau et le soleil, seraient agités par la brise. Il y avait quand même, enfin il
croyait s’en souvenir, une sorte de reproduction des plantes, avec des fleurs mâ les et
femelles, le vent et les insectes jouaient un rô le dans l’affaire, d’un autre cô té les plantes
se reproduisaient parfois par simple division, ou en projetant dans le sol de nouvelles
racines, à vrai dire ses souvenirs de biologie végétale étaient lointains, mais cela
mobilisait quoi qu’il en soit une dramaturgie moins tendue que les combats de cerfs ou
les concours de tee-shirts mouillés.
Il reprit le volant, dans un état de totale incertitude intellectuelle, avant de continuer,
toujours sans croiser personne, sa descente vers Beaujeu, « capitale historique du
Beaujolais », Beaujeu aussi où pour la première fois de sa vie il avait embrassé une fille,
l’été de ses quinze ans.
MARIE. Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je comprends rien à tes
livres latins ?
CATHERINE. Celui-ci n'est point en latin, mais il en est traduit. C'est l'histoire romaine.
LORENZO. Je suis très fort sur l'histoire romaine. Il y avait une fois un jeune
gentilhomme nommé Tarquin le fils.
LORENZO. Pas du tout ; c'est un conte de fées. Brutus était un fou, un monomane, et rien
de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites
filles dormaient.
LORENZO. Elle s'est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s'est laissé
prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s'est fourré bien gentiment
son petit couteau dans le ventre.
MARIE. Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser devant
votre mère et votre sœur ?
LORENZO. Je vous estime, vous et elle. Hors de là , le monde me fait horreur.
MARIE. Ce n'était point un rêve, car je ne dormais pas. J'étais seule dans cette grande
salle, ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux
jours où j'étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette
nuit obscure, et je me disais : il ne rentrera qu'au jour, lui qui passait autrefois les nuits à
travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête en les sentant
couler. J'ai entendu tout d'un coup marcher lentement dans la galerie ; je me suis
retournée, un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras : c'était toi, Renzo :
" Comme tu reviens de bonne heure ! " me suis-je écriée. Mais le spectre s'est assis
auprès de la lampe sans me répondre ; il a ouvert son livre, et j'ai reconnu mon
Lorenzino d'autrefois.
LORENZO. Mon spectre, à moi ! Et il s'en est allé quand je suis rentré ?
MARIE. Il s'est levé d'un air mélancolique, et s'est effacé comme une vapeur du matin.
LORENZO. Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon
spectre revient, dites-lui qu'il verra bientô t quelque chose qui l'étonnera.
Texte 12 : Yasmina REZA, Le Dieu du carnage, 2006
Texte 13 : Le prologue
J’habite toujours ici avec elle. Je voudrais partir mais ce n’est guère possible, je ne sais
comment l’expliquer,
comment le dire,
alors je ne le dis pas.
Antoine pense que j’ai le temps,
il dit toujours des choses comme ça, tu verras (tu t’es peut-être déjà rendu compte),
il dit que je ne suis pas mal,
et en effet, si on y réfléchit
- et en effet, j’y réfléchis, je ris, voilà , je me fais rire –
en effet, je n’y suis pas mal, ce n’est pas ça que je dis.
Je ne pars pas, je reste,
je vis où j’ai toujours vécu, mais je ne suis pas mal.
Peut-être
(est-ce qu’on peut deviner ces choses-là ?)
peut-être que ma vie sera toujours ainsi, on doit se résigner, bon,
il y a des gens et ils sont le plus grand nombre,
il y a des gens qui passent toute leur existence là où ils sont nés,
et où sont nés avant leurs parents,
ils ne sont pas malheureux,
on doit se contenter,
ou du moins ils ne sont pas malheureux à cause de cela, on ne peut pas le dire,
et c’est peut-être mon sort, ce mot-là , ma destinée, cette vie.
Je vis au second étage, j'ai ma chambre, je l'ai gardée,
et aussi la chambre d'Antoine
et la tienne encore si je veux,
mais celle-là , nous n'en faisons rien,
c'est comme un débarras, ce n'est pas méchanceté, on y met les vieilleries qui ne servent
plus mais qu'on n'ose pas jeter,
et d'une certaine manière,
c'est beaucoup mieux,
ce qu'ils disent tous lorsqu'ils se mettent contre moi,
beaucoup mieux que ce que je pourrais trouver avec l'argent que je gagne si je partais.
LOUIS. - Non, il n'a pas été brutal, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans
mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au
marais des joies immortelles,
Mais certes, s'il y a bien quelque chose de clair et d'apparent dans la nature, et où il ne soit pas
permis de faire l'aveugle, c'est le fait que la nature, ministre de Dieu et gouvernante des
hommes, nous a tous faits de même forme, et comme il semble, selon un même moule, afin
que nous nous reconnaissions tous comme compagnons ou plutôt comme frères. Et si,
partageant les présents qu'elle nous faisait, elle a fait quelque avantage de son bien, soit au
corps, soit en l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, cependant elle n'a pas pour autant eu
l'intention de nous mettre en ce monde comme en un champ clos, et n'a pas envoyé ici-bas les
plus forts ni les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y brutaliser les
plus faibles. Au contraire, il faut plutôt croire que faisant ainsi des parts aux uns plus grandes,
aux autres plus petites, elle voulait faire place à la fraternelle affection afin qu'elle eût où
s'employer, les uns ayant la possibilité de donner de l'aide, les autres ayant besoin d'en
recevoir.
Puisque donc cette bonne mère nous a donné à tous la terre pour demeure, nous a tous logés
en quelque façon dans la même maison, nous a tous façonnés selon le même patron afin que
chacun pût se mirer et quasiment se reconnaître en l'autre, si elle nous a donné à tous ce grand
présent de la voix et de la parole pour nous rapprocher et fraterniser davantage, et faire par la
commune et mutuelle déclaration de nos pensées une communion de nos volontés, si elle a
tâché par tous les moyens de serrer et étreindre si fort le nœud de notre alliance et société, si
elle a montré en toutes choses qu'elle ne voulait pas tant nous faire tous unis que tous uns, il
ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous
compagnons. Et il ne peut venir à l'esprit de personne que la nature en ait mis certains en
servitude, puisqu'elle nous a tous faits membres d'une compagnie.
Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’oeil fixe et assuré, les épaules
larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter
celui qui l’entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu’il lui dit. Il déploie un ample
mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le
jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la
promenade plus de place qu’un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il
s’arrête, et l’on s’arrête ; il continue de marcher, et l’on marche : tous se règlent sur lui. Il
interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi
longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite. S’il
s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre,
froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever
ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient,
présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit du
talent et de l’esprit. Il est riche.
Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre; il dort peu, et d'un
sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de
dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le fait quelquefois, il
s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se
fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de
leur avis; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur,
empressé; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux,
scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre;
il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre
de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille
furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient
point de place; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu;
il se replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de galeries si
embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se
couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il
parle bas dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les affaires publiques,
chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la
bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi,
et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie: il
n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.
Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce
que je dirais :
Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en
esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des
esclaves.
Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé
qu’il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une âme,
surtout une âme bonne, dans un corps tout noir,
Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité,
que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont
avec nous d’une façon plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens,
les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient
mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un
collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que,
si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-
mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était
telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux
tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?
[…]
Sur une route, derrière la grille d’un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la
blancheur d’un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces
vêtements de campagne si pleins de coquetterie.
Le luxe, l’insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si
jolis, qu’on les croirait faits d’une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la
pauvreté.
À côté de lui, gisait sur l’herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni,
doré, vêtu d’une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l’enfant ne
s’occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu’il regardait :
De l’autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre
enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la
beauté, si, comme l’œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de
carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château,
l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement
comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait
dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré
le joujou de la vie elle-même.
Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents
d’une égale blancheur.
Textes « échos » : Combattre pour l’égalité entre les femmes et les hommes
[...]
BARTHOLO.
Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable.
MARCELINE, s'échauffant par degrés.
Oui, déplorable, et plus qu'on ne croit ! Je n'entends pas nier mes fautes ; ce jour les a
trop bien prouvées ! mais qu'il est dur de les expier après trente ans d'une vie modeste !
J'étais née, moi, pour être sage, et je la suis devenue sitô t qu'on m'a permis d'user de ma
raison. Mais dans l'â ge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les séducteurs
nous assiègent pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à
tant d'ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a
perdu dix infortunées !
FIGARO.
Les plus coupables sont les moins généreux ; c'est la règle.
MARCELINE, vivement.
Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos
victimes ! C'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos
magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable
négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses
filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former
mille ouvriers de l'autre sexe.
FIGARO, en colère.
Ils font broder jusqu'aux soldats !
MARCELINE, exaltée.
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération
dérisoire ; leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en
mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects,
votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !
FIGARO.
Elle a raison !
LE COMTE, à part.
Que trop raison !
BRID'OISON.
Elle a, mon-on Dieu, raison !
MARCELINE.
Mais que nous font, mon fils, les refus d'un homme injuste ? Ne regarde pas d'où tu
viens, vois où tu vas : cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne
dépendra plus que d'elle-même ; elle t'acceptera, j'en réponds. Vis entre une épouse, une
mère tendre qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour
toi, mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde ; il ne manquera rien à ta mère.
[...]
La femme a changé. Délestée de ses jupons et de son corset, elle s’affaire à présent entre
les multiples rô les que sa nouvelle vie lui assigne. Il n’y a pas si longtemps encore elle
était sous la tutelle de son mari. La voilà libre, maîtresse de ses choix, célibataire,
divorcée ou remariée, avec ou sans enfants, projetée dans une vie active qui lui offre à la
fois de nouvelles possibilités et de nouvelles responsabilités.
Tous les progrès accomplis par la société depuis le siècle dernier semblent avoir porté
leurs fruits, puisqu’ils ont véritablement changé la vie des femmes. Mais l’ont-ils
réellement améliorée ?
Le temps est arrivé de faire le bilan de la condition féminine. Après les avancées voulues
par le féminisme et entérinées par la loi, le temps est venu de s’interroger sur les réels
progrès accomplis, et de se poser la question : la femme connaît-elle aujourd’hui une vie
meilleure ?
Plus qu’hier, les femmes sont incomprises, dévalorisées. Les mères sont épuisées,
culpabilisées, défaites à la fin du jour. Les femmes ne trouvent pas leur place, n’ont plus
le temps, n’en peuvent plus de faire le grand écart entre le travail et la vie familiale. Plus
qu’hier, elles ne se trouvent pas assez belles, elles sont affamées par les régimes.
Terrifiées par leurs rides, elles vivent dans la peur de vieillir, et se replient sur elles-
mêmes dans le silence de leur souffrance.
On se souvient tous de Scarlett O’Hara qui devait s’arrêter de respirer quand sa nounou
lui serrait son corset, afin qu’elle ait la taille la plus fine du comté. Le corset, avec
l’avènement du féminisme, a disparu de nos armoires.
Aujourd’hui, notre ventre et nos mouvements sont libres, et nous pouvons respirer. Mais
notre corps et notre esprit sont enfermés, comprimés, atrophiés dans un corset plus
insidieux que celui des siècles précédents, parce qu’il ne se voit pas. Aujourd’hui, nous
sommes dans un corset, mais un corset invisible.
Aujourd’hui, le corps de la femme est en fait contrô lé par l’épuisement à la tâ che, les
régimes et les nouvelles normes de beauté. Son esprit, soi-disant affranchi de la
domination masculine, se trouve sous l’emprise de la société dans son ensemble, qui
semble conspirer contre elle. Toutes ces règles et ces normes sont intériorisées. Plus que
complice de son propre asservissement, la femme s’y soumet d’une façon impitoyable :
elle est devenue son propre bourreau.
Panturle est un paysan qui vit dans un hameau abandonné de Haute Provence.
Ce matin, c’est le grand gel et le silence. C’est le silence, mais le vent n’est pas bien mort ;
il ondule encore un peu ; il bat encore un peu de la queue contre le ciel dur. Il n’y a pas
encore de soleil. Le ciel est vide ; le ciel est tout gelé comme un linge étendu.
Il y a du feu chez Panturle. Il se lève au blanc de l’aube. Il est là , debout, devant l’â tre, à
regarder les flammes bourrues qui galopent sur place à travers des ramées d’oliviers
sèches. Il prend le chaudron aux pommes de terre. De l’eau et des pommes de terre c’est,
tout à la fois, la soupe, le fricot et le pain.
Le feu d’oliviers, c’est bon parce que ça prend vite mais c’est tout juste comme un
poulain, ça danse en beauté sans penser au travail. Comme la flamme indocile se cabre
contre le chaudron, Panturle la mate en tapant sur les braises avec le plat de sa main
dure comme de la vieille couenne. La main en l’air pour un dernier coup, il dit à son feu :
– Ah ! tu as fini ?
Il a fini ; il en a assez d’être battu. Il frotte son nom poil roux contre le cul du chaudron.
Le vent, d’un coup, ronfle plus fort que le feu et le soleil se lève.
La Petite Fadette a été élevée par sa grand-mère après son abandon par sa mère. Elle n’est
pas aimée des gens du village à cause de son comportement étrange.
Moi, je sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que tu
écrases sous tes pieds ; et quand je sais leur usage, je les regarde et ne méprise ni leur
odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry, pour t’enseigner tout à l’heure une autre chose
qui se rapporte aux â mes chrétiennes aussi bien qu’aux fleurs des jardins et aux ronces
des carrières ; c’est que l’on méprise trop souvent ce qui ne paraît ni beau ni bon, et que,
par là , on se prive de ce qui est secourable et salutaire.
[…] Au lieu d’être remerciée honnêtement par tous les enfants de mon â ge dont je
guérissais les blessures et les maladies, et à qui j’enseignais mes remèdes sans
demander jamais de récompense, j’ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient bien
doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus tard des sottises à
la première occasion.
[…] Moi, je n’écrase pas la pauvre créature du bon Dieu, et si la chenille tombe dans
l’eau, je lui tends une feuille pour qu’elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j’aime les
mauvaises bêtes et que je suis sorcière, parce que je n’aime pas à faire souffrir une
grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à clouer une chauve-souris vivante
contre un arbre. Pauvre bête, que je lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je
n’aurais pas plus que toi le droit de vivre.
Elle lisait dans les buissons, Elle comprenait les oiseaux, les insectes. Quand les oyats
s’ouvraient, elle disait : « C’est l’oraison de la fleur à son dieu le soleil. » Elle sauvait des
fourmis emportées dans une rigole, des escargots empêtrés dans les ronces, un oiseau à
l’aile brisée. Devant un scarabée, elle disait : « C’est une pièce du blason, il mérite notre
vénération, il est serti dans le jeu. »
Un jour à Paris, sur le parvis de Saint-Séverin, un passereau s’était posé sur sa tête et je
m’étais demandé si j’étais digne d’une femme que les oiseaux prenaient pour perchoir.
Elle était prêtresse, je la suivais. […]
Elle se levait pour rentrer les chevaux sous l’abri. C’était une vision préraphaélite : une
femme lente dure, claire et précise, allant sous la lune, suivie de son chat, d’une oie, de
chevaux sans licol, et d’un chien. Manquait une panthère sous les constellations. Tous
glissaient, la tête haute, sans frô lements ni bruit, sans se toucher, parfaitement alignés et
parfaitement distants, certains de leur direction. Une troupe en ordre. Les bêtes s’étaient
mises en mouvement comme des ressorts, au plus léger frémissement de leur maîtresse.
Elle était une sœur de Saint-François d’Assise. Si elle avait cru en Dieu, elle aurait rejoint
un ordre de la pauvreté et de la mort, un communisme mystique et nocturne où l’on se
serait adressé à Dieu sans les intermédiaires de la cléricature. D’ailleurs son commerce
avec les bêtes était une prière.
J'ai vu, du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette;
les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son
sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de
rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient
dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette et annonçaient les parcs ou les chalets des
abeilles ; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle
teinte de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un
rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des
ombres du relief ; au loin la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière ; et la citadelle
de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant comme
un rocher de pourpre et de feu.
Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les
flottes sortir du Pirée pour combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ;
nous aurions pu entendre éclater au théâ tre de Bacchus les douleurs d'Œdipe, de
Philoctète et d’Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux
discours de Démosthène. Mais, hélas ! aucun son ne frappait notre oreille... Je me disais,
pour me consoler, ce qu'il faut se dire sans cesse : Tout passe, tout finit en ce monde. Où
sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis ?...
Ce tableau de l'Attique, ce spectacle que je contemplais, avait été contemplé par des yeux
fermés depuis deux mille ans. Je passerai à mon tour ; d'autres hommes aussi fugitifs que
moi viendront faire les mêmes réflexions sur les mêmes ruines. Notre vie et notre cœur
sont entre les mains de Dieu ; laissons-le donc disposer de l'une comme de l'autre.
Dans ce très court roman, Nerval évoque son adolescence dans le Valois (région centrale
du Bassin parisien) et ses jeux avec une petite paysanne, Sylvie. Dans cet extrait, Nerval
vient de la quitter et regagne sa maison, en traversant la forêt d’Ermenonville.
Je pris plaisir d’abord à la fraîcheur de cette route qui semble l’allée d’un parc. Les
grands chênes d’un vert uniforme n’étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux
au feuillage frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j’entendais seulement le bruit que
fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid. Un instant, je risquai de me
perdre, car les poteaux dont les palettes annoncent diverses routes n’offrent plus, par
endroits, que des caractères effacés. Enfin, laissant le Désert à gauche, j’arrivai au rond-
point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous les souvenirs de
l’antiquité philosophique, ressuscités par l’ancien possesseur du domaine, me
revenaient en foule devant cette réalisation pittoresque de l’Anacharsis et de l’Émile.
Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des saules et des
coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle, dans ses promenades, m’avait
conduit bien des fois. […]
Là , tout enfant, j’ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc venaient recevoir
des prix d’étude et de sagesse. Où sont les buissons de roses qui entouraient la colline ?
L’églantier et le framboisier en cachent les derniers plants, qui retournent à l’état
sauvage. — Quant aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes
filles qui ne veulent plus aller au bois ? […]
J’ai revu le châ teau, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui gémit dans les
roches, et cette chaussée réunissant les deux parties du village, dont quatre colombiers
marquent les angles, la pelouse qui s’étend au-delà comme une savane, dominée par des
coteaux ombreux ; la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d’un lac factice
étoilé de fleurs éphémères ; l’écume bouillonne, l’insecte bruit…
Alors, quand elle est bien soû lé de vent et mer, Lalla redescend le rempart des dunes.
Elle s’accroupit un moment au pied des dunes, le temps de reprendre son souffle. Le vent
ne vient pas de l’autre cô té des dunes. Il passe au-dessus, il va vers l’intérieur des terres,
jusqu’aux collines bleues où traîne la brume. Le vent n’attend pas. Il fait ce qu’il veut, et
Lalla est heureuse quand il est là même s’il brû le ses yeux et ses oreilles, même s’il jette
des poignées de sable à sa figure. Elle pense à lui souvent, et à la mer aussi, quand elle
est dans la maison obscure, à la Cité, et que l’air est si lourd et sent si fort ; elle pense au
vent qui est grand transparent, qui bondit sans cesse au-dessus de la mer, qui franchit en
en instant le désert, jusqu’aux forêts de cèdres, et qui danse là -bas au pied des
montagnes, au milieu des oiseaux et des fleurs. Le vent n’attend pas. Il franchit les
montagnes, il balaye les poussières, le sable, les cendres, il culbute les cartons, il arrive
quelquefois jusqu’à la ville de planches et de cartons goudronné, et il s’amuse à arracher
quelques toits et quelques murs. Mais ça ne fait rien, Lalla pense qu’il est beau,
transparent comme l’eau, rapide comme la foudre, et si fort qu’il pourrait détruire toutes
les villes du monde s’il le voulait, même celles où les maisons sont hautes et blanches
avec deux grandes fenêtres de verre.
Un rêve
Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux
murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le
Morimont(*) grouillant de capes et de chapeaux.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche
auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires
féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes
des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché
dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches
d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.
Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les
torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était
écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le
réveil.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne
quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les
pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur
qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je
reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai
dénoncée au coq.
A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dô mes, et courant comme un
mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et
j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
LE POÈ TE