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Études littéraires africaines
À propos du cinquantenaire : chroniques d’une indépendance
ambiguë
Nicolas Martin-Granel, Lionel Manga et Joseph Tonda
Numéro 29, 2010
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Association pour l'Étude des Littératures africaines (APELA)
ISSN
0769-4563 (imprimé)
2270-0374 (numérique)
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Citer cet article
Martin-Granel, N., Manga, L. & Tonda, J. (2010). À propos du cinquantenaire :
chroniques d’une indépendance ambiguë. Études littéraires africaines, (29),
109–121. https://doi.org/10.7202/1027502ar
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À propos du cinquantenaire :
chroniques d’une indépendance ambiguë
À l’occasion et en marge des célébrations plus ou moins
officielles, on propose deux textes d’essayistes africains
contemporains, Lionel Manga et Joseph Tonda, qui,
depuis le Cameroun pour le premier ou le Congo et le
Gabon pour le second, ont déjà réfléchi et écrit ailleurs1 à
l’événement ; ils prolongent ici leur réflexion de manière
décalée et intempestive, en s’essayant à présent au genre
de la critique littéraire. L’exercice consiste à retravailler
la notion même d’indépendance en s’appuyant chacun sur
une fiction romanesque qui leur paraît exemplifier un
tenant inaperçu ou un aboutissant méconnu du concept
d’indépendance appliqué à un roman africain, celui-ci
fût-il mineur ou inactuel, en contrepoint (musical) du
courant dominant de la « littérature-monde ». Relisant
de façon empathique et complice Le Nègre Potemkine, qui
reparaît après vingt-deux ans à l’enseigne d’une maison
d’édition du monde associatif2, L. Manga célèbre moins
une œuvre et un auteur précurseurs de la « migritude »
qu’il n’illustre l’idée, voire l’utopie d’une écriture indépen-
dante, une « comète » qui lui semble avoir disparu du
firmament littéraire et médiatique. Autre variation sur ce
thème qui donne lieu ensuite à une analyse anthropolo-
gique originale (que nous avons dû réduire de moitié) :
J. Tonda prend comme levier Le Mort vivant, roman édité
localement à Brazzaville3, pour soulever la question du
mode d’existence de « Dipenda », figure populaire, emblé-
matique de tous les personnages et espoirs disparus,
corps et âmes. Comme si, après l’âme (nègre) et le corps
(grotesque), c’était au tour de l’esprit (à entendre dans
1 Voir leurs contributions respectives : « PK 50 : la promesse inache-
vée » et « Seigneur, faites que meure le cadavre de l’Indépendance »,
dans la dernière livraison de la revue Riveneuve Continents, (Paris :
Riveneuve éditions), n°11 (Afrique, en toutes indépendances), print.
2010, 229 p. ; p. 40-48 et p. 80-85. Voir aussi le collectif 50 ans après,
quelle indépendance pour l’Afrique ?. Sous la dir. de M. Gassama.
Paris : Philippe Rey, 2010, 637 p.
2 Ndjehoya (B.), Le Nègre Potemkine. Saint-Étienne : Madeleine
Rousseau (asso. loi 1901), 2010, 270 p.
3 Djombo (H.), Le Mort vivant. Brazzaville : Éd. Hemar ; Paris /
Dakar : Présence Africaine, 2006, 202 p.
110)
tous les sens du terme) de hanter une certaine modernité
postcoloniale et, en se lançant ainsi sur les traces littérai-
res de l’Indépendance fantôme, d’accompagner, en écho
des airs du Grand Kalle ou des Têtes Brûlées, le syndrome
du retour ou du revenant que l’on remarque par ailleurs
dans la fiction contemporaine4.
Nicolas MARTIN-GRANEL
Une comète désinvolte…
Dans le monde du cinéma, l’adjectif « indépendant »
qualifie généralement cette nébuleuse de productions
affranchies de la fabrique hollywoodienne de rêves, de ses
énormes moyens techniques et financiers, explorant des
thèmes souvent border line, aussi marginaux que les
champs pétrolifères éponymes, et qui sont diffusées, plutôt
que « distribuées », dans des réseaux souvent confiden-
tiels. Ou alors, lesdites productions abordent les topiques
usuels avec un traitement improbable, toujours décapant
et éminemment critique, voguant toujours au large des
lieux communs. Se soustraire ainsi à l’attraction gravita-
tionnelle d’un corps aussi massif qu’Hollywood, alors
même que d’aucuns y aspirent de tout leur être raisonna-
ble, n’est pas une démarche aisée : elle signale les preux en
tout genre qui préfèrent de loin grimper aux arbres épi-
neux, sans que cela relève d’un quelconque masochisme.
Juste par certaine passion personnelle et irréfragable pour
la liberté de dire et de faire à leur entendement. Si donc un
cinéma indépendant il y a bel et bien, avec des festivals
dédiés et des auteurs estampillés, peut-on en dire autant
dans le domaine de la production littéraire ?
A l’heure où la commémoration du cinquantenaire des
indépendances africaines fait feu de toute brindille sèche,
et fait allègrement tambouriner dans tous les champs
culturels, celui de la littérature recensée laisse-t-il voir à
l’observation, même assez grossière, un « objet» échap-
pant visiblement à l’attraction gravitationnelle / institu-
4Sur la « revenance » comme symptôme de l’esprit qui fait retour
dans la mémoire, l’enfance ou le ressentiment, citons quelques titres
récents : Les Aubes écarlates de Léonora Miano, Solo d’un revenant
de Kossi Effoui, Passage des larmes de Abdourahman Waberi, Ténè-
bres à midi de Théo Ananissoh, Loin de mon père de Véronique Tadjo,
Exils de Nuruddin Farah.
À propos du cinquantenaire : chroniques d’une indépendance ambiguë (111
tionnelle qui y prévaut non moins qu’ailleurs ? Quid d’une
posture d’écriture « indépendante » dans ce long demi-
siècle postcolonial, perclus d’affres identitaires et de
mutismes suffocants sur la rive noire de l’Histoire, autant
que de coteries littéraires influentes sur l’autre, parisienne
et bigarrée ? Un livre et son auteur peuvent objectivement
prétendre à cette « dignité » intellectuelle et périphérique :
Le Nègre Potemkine paru en 1988 chez Lieu Commun, et
Blaise Ndjehoya, alias Ed Makossa, alias le Dandy
Tropical.
Voodoo child
Jouer avec les mots et jongler avec les poncifs courants
sans modération. Tel est le parti-pris affirmé de Blaise
Ndjehoya dans ce roman ubuesque en diable. De la
première page à la dernière, il slalome en effet gaiement et
hardiment sous les deux bannières de l’intertextualité et
de l’absurde, convoquées dans une entreprise intellectuelle
peu banale alors, en 1988 : la mise en examen d’un point
aveugle, sinon d’un tabou dans la séculaire relation
historique franco-africaine : en l’occurrence, et très préci-
sément, la place des bataillons africains dans les multiples
guerres de l’Empire, et subséquemment dans la mémoire
bleu-blanc-rouge tant officielle que populaire. C’était bien
avant la grandiose manoeuvre chiraquienne de la France
enfin reconnaissante pour les services rendus par ces
« oubliés », dans la rade de Toulon. Féru d’Histoire mais
pas seulement, ce rat de bibliothèque chevronné qu’est
Blaise Ndjehoya hante alors depuis quelques lustres les
antres hexagonaux bourrés d’archives sur le passé colonial
de la France en Afrique. L’universitaire camerounais en
instance de thèse a ainsi plongé la tête la première dans
une occultation majeure, si ce n’est dans un trou noir…
Sauf que la perspective classique de s’atteler à rédiger
sur ce thème un pesant pensum pour le soutenir devant un
impavide jury sorbonnard le rebute alors de plus en plus.
« Que les souteneurs soutiennent ! » Être un parcheminé
de plus dans la galerie des glaces ? Très peu pour lui
comme statut civil et social ! Mais le lièvre étant désormais
levé et pris au collet, il fallait bien songer un jour à en faire
un ragoût pour les copains et au-delà. Se posa alors à ce
liseur invétéré, saisi par le désir irrépressible d’écriture, la
question cruciale : à quelle sauce le cuisiner et le servir, ce
gibier ? Avec quels ingrédients ? C’est à ce stade que la fic-
112)
tion littéraire lui semble le meilleur modus operandi. Elle
va s’appuyer sur un prétexte romanesque aussi espiègle
qu’improbable, mais cependant prophétique : un trio d’an-
ciens combattants est invité à défiler sur les « chanzé » un
14 juillet. Le rejeton turbulent et iconoclaste de Frieda et
d’Adolphe, – sa mère et son père, auxquels le livre est
dédié –, se fera donc écrivain, chevauchant sans selle la
désinvolture, à jamais voodoo child. Au grand dam, pour
sûr, de ceux qui l’attendaient sur le quai embrumé des
diplômes. Comme quoi, le Dandy Tropical opère à partir
d’une rupture aussi décisive que politique et esthétique.
Au bûcher des poncifs
La chronique de cette escapade hilarante des « anciens »
commence à Ouagadougou, dans le bureau d’un capitaine,
Désiré Laplanck, « parlant seul en français de France », où
un Ismaël Sarakhollé qui n’a pas « le nez aquilin » compte
au garde-à-vous les « araignées par-dessus la ligne bleue
des Vosges » en attendant le « Repos ! » qui tarde à venir.
Elle s’achèvera dans un éclat de rire à travers la paroi d’un
sarcophage. Entre ces deux extrémités, Ed Mak met en
scène une cohorte de personnages dans un chapelet de
situations plus burlesques les unes que les autres, et ce
sont autant d’occasions qu’il se donne de faire un feu de
joie avec une kyrielle de lieux communs sévissant usuelle-
ment dans la rhétorique dominante. Morceau choisi :
« Après tout, vu de la fenêtre sur cour de l’histoire, le
minaret d’une mosquée de Ouaga et le clocher de Colom-
bey-les-deux-Églises se valaient aux yeux d’un soldat
inconnu en quête d’hauteur » (p. 13). Ou encore, s’agissant
du brave tirailleur : « À l’époque, jeune recrue, bleusaille
couverte de boutons de croissance, il avait surpris le seul
maître à bord après Dieu larmoyant tout seul les sourates
d’un coran inconnu : “Ô mort, vieux capitaine, il est temps,
levons l’ancre…” » – allusion à la première stance du poè-
me de Baudelaire sur le vieillissement et la mort (p. 13).
Sous la plume fichtrement alerte et acide du sieur Blaise
Ndjehoya, adepte déclaré de Chester Himes et de Frédéric
Dard, familier de Flaubert, de Fanon, de Gramsci, de
Conrad, de Céline, de Kerouac et de bien d’autres devan-
ciers célèbres, les poncifs aussi établis que l’ordre symbo-
lique qu’ils étayent flambent page après page. D’une très
belle flamme bleue. Le matériau ne lui manque certes pas
pour alimenter cette loufoquerie éclairée en forme de
À propos du cinquantenaire : chroniques d’une indépendance ambiguë (113
bûcher. Il le trouve dans sa vaste érudition et concocte des
carambolages lexicaux retentissants. Inattendus. À l’instar
de ce « Hannibal hallucine » (p. 144). L’homme fréquente
aussi le rock sous toutes ses formes depuis l’adolescence
chez les Jésuites à Douala. De Jimi Hendrix au Talking
Heads. Sans oublier la soul music d’alors, le blues, le jazz
et le reggae où il puise abondamment pour tricoter sa
petite affaire littéraire. Comment passer sous silence son
addiction aux salles obscures depuis l’enfance ? Mais que
vient donc faire dans cette histoire franco-africaine,
comme ex-abrupto, le prince Potemkine, « ce grand mani-
pulateur qui montait pour les voyages de sa souveraine des
villages de décor où les hommes étaient heureux et les
enfants en bonne santé ? Cela se passait dans la Russie de
Catherine II, avec une mise en scène annonçant Cecil B.,
mais Makossa ne put s’empêcher de faire le lien avec
l’Afrique contemporaine et ses camps du drap d’or »
(p. 46). La dernière phrase du passage ci-devant éclaire et
fonde ce recours à une figure lointaine, mais contem-
poraine, laquelle n’est finalement pas si hors champ qu’il
peut paraître à première vue…
Une époque en creux
Entre les lignes de cette odyssée utopique de trois
anciens combattants ondule une autre chronique. À la
croisée de privée et publique. Écho en creux d’une époque
définitivement close, où la marée black était franchement
haute sur fond de vague rose. Isaach de Bankolé recevait
alors le César du meilleur espoir masculin pour sa perfor-
mance dans Black Mic Mac, Princess Erika chantait
« Trop de bla-bla… », pendant que la regrettée Katoucha
Niane, la splendide top-model noire, activiste anti-exci-
sion, défrisait les rampes sur-illuminées du catwalk.
Katoucha, comme le missile éponyme, la Princesse peule,
la « fée des podiums », aurait eu cinquante ans à la fin de
cette année jubilaire. En ce temps-là aussi, Salif Keita & Co
faisait déjà swinguer l’Hexagone sous l’égide de Mamadou
Konté, l’homme au chapeau d’Africa Fête, entré dans
l’absence irréversible lui aussi. Le Dandy Tropical est au
cœur de cette effervescence culturelle. Yèkè-Yèkè de Mory
Kanté vrille de part en part l’été 88 quand Le Nègre
Potemkine paraît en librairie. Le Sphinx rempile pour une
deuxième et ultime saison à la barre du pays de Tabarly,
magnifique loup de mer.
114)
C’est encore lui, le « caze », qui case in extremis les
Têtes Brûlées de son complice et ami Jean Marie Ahanda,
avec l’étoile filante Zanzibar, soliste génial, dans la
programmation du plateau principal de la Fête de la Musi-
que, sur le parvis de Beaubourg, cette même année 88,
pleine de grâce / plaine de grass... Il y a de la tendresse
dans le « cuirassé » Blaise Ndjehoya. Encore faut-il savoir
la dénicher. Elle est toujours dissimulée dans des intersti-
ces secrets, entre ironie frigorifiante et auto-dérision
vitriolesque. Gros plan : « Les douleurs se firent de plus en
plus fulgurantes. Dans le ventre du caze, une véritable
rencontre au sommet réunit le grand loa Shango et Lewis
Carroll. Makossa avait mal. Mal à la France, mal à sa
France, et la haine qui montait lui déclencha une crise
d’hémorroïdes. On lui avait dit de se détendre dans ces
cas-là. Se détendre ! Comme si la chose était possible une
seule minute à Bwanapolis… » (p. 40-41) Fermez le ban et
circulez !
Le 54, avenue Chester-Himes, où le « caze » crèche, est
une auberge espagnole, un moulin à vent, une camera
obscura, on y entre et on en sort à des heures dues et
indues. Comme ce trio qui tambourine « avec insistance »,
alors qu’il est « minuit passé depuis des piges », au grand
dam du locataire qui doit amèrement constater que « la
nuit, il y a des chats qui ne pigent rien au jazz, ni aux
Écritures » (p. 25). Gris ou pas gris, saintes ou pas saintes,
c’est un autre débat. S’il fait parler « petit nègre » façon
Banania à ses « tire ailleurs », Blaise Ndjehoya tourne en
orbite à des années-lumière de la Négritude et de ses ava-
tars contemporains. Vingt-deux ans de nuages sont passés
dans les cieux de France et d’Afrique depuis sa parution,
mais Le Nègre Potemkine n’a pas pris de rides. Et pour
cause : les gemmes de cette eau sont intemporelles, inusa-
bles. La bonne nouvelle, alors que ce livre inclassable était
de plus en plus introuvable, c’est sa réédition. On ne peut
que se réjouir du retour de cette comète intertextuelle qui
fulgura dans le firmament des lettres et mérite bien un
nouvel éloge.
Lionel MANGA
À propos du cinquantenaire : chroniques d’une indépendance ambiguë (115
« Oh ! Dipanda Cha-Cha » et le syndrome de la
disparition
« Oh ! Dipanda cha-cha, to zui eh… ». On connaît le tube
du Grand Kalle, Kabasele Tshamala, musicien congolais.
Une version récente de ce succès, enregistrée par le groupe
haïtien Tabou-Combo, rend hommage aux « frères de
l’Afrique, à la mémoire de Emery Patrice Lumumba, qui a
donné sa vie pour une cause pour laquelle il a cru… ». La
cause de l’Indépendance. Le problème est que si Dipanda,
l’autre nom de l’Indépendance, fut chantée et dansée,
comme fut chanté et dansé de Gaulle ou Ngol au Gabon et
au Congo, personne n’a jamais vu Dipanda, alors que des
témoins dignes de foi disent avoir vu De Gaulle, et même
l’avoir touché. D’autres danseurs, des milliers et des mil-
liers de danseurs ont par la suite chanté et dansé, vu et
même touché Eyadema au Togo, Mobutu au Zaïre, Bongo
au Gabon. Se pose alors la question de la réalité de
Dipanda, de l’Indépendance, puisque personne ne l’a vue,
personne ne l’a touchée, vivante ou même morte, après
cinquante ans d’existence. Chose absolument inouïe, car
même le Christ, des gens dignes de foi disent l’avoir vu,
l’avoir touché. Même mort, il a été vu, il a été enterré, et
des gens dignes de foi, encore, qui disent l’avoir mis dans
cette tombe, ont par la suite vu sa tombe vide : il avait
ressuscité. Et là encore, les mêmes gens, ou d’autres,
disent l’avoir vu vivant après sa mort. Ce n’est pas le cas de
Dipanda. Personne ne dit avoir vu Dipanda, avoir vu sa
mort, avoir vu sa tombe, avoir vu son corps ressuscité.
Certes, les adeptes du Christ ont eux aussi, depuis deux
millénaires, fait couler beaucoup de sang en son nom. Et la
« mission civilisatrice », dont les épigones ont été la
« mise en valeur coloniale » et le « développement », n’est
pas séparable des missions catholiques et protestantes.
Mais dans les missions, au nom du Christ, on soignait, on
formait des maçons, des menuisiers, des charpentiers, et
on s’est mêlé des affaires administratives et politiques de
la colonie. Une colonie qui a construit, avec le sang des
Nègres, la sueur des Noirs, la mort des milliers et des
milliers d’Africains, le chemin de fer Congo Océan, et
d’autres encore, au Congo Belge, par exemple, où est né
l’État Bula Matari, l’État casseur de pierres et de chair. Et
si le Grand Kalle a chanté Dipanda Cha cha, c’est pour que
les chemins de fer ne soient plus construits avec le maté-
116)
riel humain des Nègres, mais avec les outils de la science
et de la technologie modernes, qui épargnent des vies.
Je pense que Dipanda est l’autre nom du Diable, du
spectre, du zombie, du négatif (je pense au négatif photo-
graphique, appelé diable en Afrique centrale). Je pense
aussi que tous les pouvoirs engendrés par Dipanda sont
confrontés, à leurs risques et périls, au spectre ou au Dia-
ble de la disparition, c’est-à-dire au fantôme de Dipanda,
la disparue. Pour être plus précis, je pense que ce qui a fait
danser les gens, et qui a disparu et qui n’a jamais été vu,
c’est le positif (photographique) de Dipanda. C’est pour-
quoi je pense que tous les pouvoirs, tous les enfants de
Dipanda sont hantés par le spectre du positif de Dipanda
qui a disparu, autrement dit, par le négatif de Dipanda.
Voilà qui explique l’extrême négativité des temps de règne
de Dipanda : la disparition du positif de Dipanda, de sa
photo, si on préfère, n’a fait que renforcer la puissance de
son négatif : il n’y a de négatif que d’un positif ; or, le
positif de Dipanda n’ayant jamais été visible, il forme le
même corps avec son négatif. Cette réalité de la toute-
puissance du négatif dans le corps invisible de Dipanda, a
été perçue par les savants qui, depuis et avant son arrivée,
et même après, n’ont jamais cessé de théoriser et de
prophétiser à propos de l’Afrique fantôme, de l’État
fantôme en Afrique, des épidémies de zombies, etc. Elle a
également été et est toujours perçue par les masses africai-
nes elles-mêmes qui disent que leurs « villes ne sont pas
des villes : Oyo mboka te », comme on dit à Brazzaville et
à Kinshasa.
Le piège dans lequel sont pris tous les enfants, tous les
sujets de Dipanda, consiste donc en ce que le syndrome de
la disparition qui la personnifie est aussi le lieu où s’orga-
nise, se fomente, de manière paradoxale, la résistance à
l’anéantissement de leurs corps. Car tout le problème des
corps nés du corps disparu de Dipanda est de se prouver à
eux-mêmes et aux autres qu’ils sont les seuls dépositaires,
les seuls jouisseurs dignes et même les seuls dispensateurs
de la vie, alors qu’ils sont nés d’un mort vivant, d’un
zombie, d’un Diable.
Au Congo-Brazzaville, par exemple, cette réalité d’une
expérience de vie de zombie, de spectre ou de fantôme, par
définition construite sur le principe de la disparition, s’est
manifestée de manière massive par l’entrée, par effrac-
tion / infraction, des morts dans l’intimité des foyers vers
À propos du cinquantenaire : chroniques d’une indépendance ambiguë (117
la fin des années 1980. Au cours de ces années, en effet, les
photos, c’est-à-dire les positifs des morts, font irruption à
la télévision, le soir, avant le grand journal de 20 heures.
Ces photos des morts sont en réalité des images d’hommes
et de femmes vivants : c’est la photo du vivant qui
annonce sa mort. Le vivant, seul, est visible. Cependant,
son apparition dit sa mort. Autrement dit, sont désormais
morts ceux qui sont vus vivants, apparaissant vivants sur
l’écran télévisuel et qui le resteront comme tels dans les
maisons des leurs, s’ils y sont tolérés. Désormais, cette
spectacularisation massive de la mort qui signifie son
annonce caractérise une ère : celle dans laquelle le passage
du vivant à la mort se fait par la visibilité massive du
vivant dont la mort se réduit à l’annonce. L’Indépendance
est née d’une annonce, le corps de ses sujets meurent
d’une annonce et continuent de vivre. La conjonction de la
télévision et de la photo fait que les sujets de l’Indépen-
dance vivent la vie des morts vivants.
L’avènement de la mort télévisuelle et télévisée consti-
tuera une autre étape dans ce processus de production de
la communauté nationale par la nationalisation de la
mort. Une étape qui intensifiera la caractéristique de la
mort comme enjeu de pouvoir. La télévision, ou pour dire
les choses autrement, le miroir télévisuel, ne montrera pas
tous les morts. Avec la télévision se renforce le fantasme
du pouvoir à vouloir contrôler ou domestiquer la mort.
Cette disparition incertaine qui marque résolument le
règne du spectre, du fantôme, du négatif, du mort vivant,
est également abordée par les écrivains. Sony Labou Tansi
l’embrasse dans L’Anté-peuple, quand il marque l’incerti-
tude entre les vivants et les morts dans un dialogue
oppressant entre Yealdara et « le vieux », au terme duquel
celui-ci classe les disparus dans les « peut-être-vivants ».
Mais c’est Henri Djombo qui, véritablement, prend la
disparition à bras-le-corps dans Le Mort vivant. L’histoire
que raconte Henri Djombo est celle de la disparition de
Niamo, revenu dans son village à l’occasion d’un décès, et
qui est enlevé par la soldatesque d’un pays étranger, le
Yangani, alors qu’il « contemplait les eaux de la Yohé, sur
le pont de frontière » (p. 172). Le voici pris dans une
sombre affaire de complot contre le père de la nation du
Yangani. Cet homme, qui refuse au passage la très jolie
femme de son oncle paternel mise à sa disposition, va
subir, dans les geôles du pays où il est arrêté, l’ordinaire
118)
des traitements inhumains qui caractérisent la pratique du
pouvoir issu de l’Indépendance. C’est à ce moment qu’il
commence à sortir de lui-même. Au cours de ces sorties, il
rencontrera la frustrante incompréhension des nymphes,
effrayées par le « bâtonnet asséché » de l’homme alors
qu’elles l’ont investi comme objet d’amour. Du coup,
l’amour des nymphes et le désir sexuel de l’homme se
ratent sur le pont du malentendu construit par le pouvoir
postcolonial. Telle est l’une des conséquences des
« sorties » (en vampire, comme on dit au Gabon) de lui-
même qu’opère cet homme au corps anéanti. Les autres
conséquences, il les vit deux fois. La première, quand il
revient sans corps (donc, tel un revenant) dans son village
où l’attendent les horreurs de la sorcellerie auxquelles sa
disparition donne lieu. Son oncle a été exterminé avec un
pilon. La deuxième fois, quand il revient, avec son corps
cette fois-ci, chez lui, en ville, après sa libération. La vio-
lence que déclenche ce retour inopiné produit des dégâts
jusque sur le territoire de la police, territoire de l’État.
Avec ou sans corps, le retour du disparu ou de l’homme
sorti de lui-même et des siens trouble les esprits et provo-
que des troubles ; comme le dit un personnage : « mon
cher cousin, jaloux de leur monde, les vivants n’aiment pas
que ceux qui ont franchi la frontière de la vie y revien-
nent » (p. 160). Mais dans les sociétés d’Afrique centrale,
où se situe la « frontière de la vie » si l’on perd la vie sur le
« pont de frontière » ? La date de Dipanda n’est-elle pas ce
pont de frontière ?
Ainsi, injustement accusé d’un complot contre un État
étranger dont les agents l’ont fait disparaître de son vil-
lage, cet homme va activer, malgré lui, d’autres cruelles et
injustes accusations. La sortie de soi comme la disparition
qui en est le pendant s’imposent alors comme schèmes
constitutifs de l’exercice du pouvoir que j’ai conceptualisé
avec la notion de Souverain moderne5. Henri Djombo a
écrit l’histoire du Souverain moderne, ce pouvoir qui
charme, trouble, tourmente, et qui fonctionne suivant la
violence de l’imaginaire des zombies, des spectres, des
sorciers, selon la violence du fétichisme de l’argent, des
marchandises, des statues traditionnelles, lignagères et
5 Tonda (J.), Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique
centrale. Paris : Karthala, 2005, 297 p.
À propos du cinquantenaire : chroniques d’une indépendance ambiguë (119
publiques, c’est-à-dire nationales. Une histoire qui est
aussi, simultanément, l’histoire de la résistance paradoxale
à son emprise : la « sortie » de l’homme est ici synonyme
de la distanciation critique qu’appelle tout travail intellec-
tuel. Si l’homme sorti de lui-même est l’écrivain, et que
cette sortie est périlleuse dans le régime du Souverain
moderne, c’est parce que, nous dit l’écrivain, le crâne des
intellectuels, de surcroît porteurs de calvitie, contient la
« pierre de l’intelligence et de la chance qui, selon la thèse
répandue dans les allées du pouvoir, était cachée dans le
cerveau. Une pierre aussi brillante qu’un diamant, sans
doute encore plus précieuse, qu’on ne pouvait extraire que
du vivant de la personne » (p. 123-124). Voilà pourquoi
toute sortie de lui-même par celui-là dont le métier est par
définition d’effectuer ces sorties, à savoir l’intellectuel ou
l’écrivain, est critique. Car elle expose son crâne aux têtes
chercheuses de la brillante « pierre de l’intelligence et de la
chance ». Cette réalité s’inscrit dans l’économie politique
du pouvoir de souveraineté moderne, un pouvoir sans
« intelligence » et sans « chance », donc. On comprend
alors pourquoi il est non seulement, dans son principe, un
pouvoir profondément anti-intellectualiste, mais aussi, un
pouvoir engagé dans une course vertigineuse pour la
consommation-consumation des biens matériels, c’est-à-
dire des substituts de la pierre d’intelligence et de chance
qui lui fait défaut. Le pouvoir du Souverain moderne est
fétichiste pour cette raison : le fétiche est le substitut
fantasmé de ce qu’on n’a pas, notamment dans sa théorie
chez Freud. Voilà aussi pourquoi les logiques de ce pouvoir
travaillent, depuis la colonisation, à la production de ce
que j’appelle le « corps-sexe », c’est-à-dire ce corps sexua-
lisé à outrance dont la forme extrême, au Gabon, est la
« tuée tuée », un corps engagé dans une sexualité de
l’extrême. Mais comme cette sortie critique (dans tous les
sens de cette expression) est hantée par le schème de la
disparition, on peut dire que la première sert à exprimer la
résistance contre la seconde dans une sorte de mouvement
dont le dépassement n’est possible, pour le moment, que
dans la dystopie6 que produit le système.
6Sur ce thème, voir Bernault (F.) et Tonda (J.), « Le Gabon : une
dystopie tropicale », dans Politique africaine, no115, oct. 2009, p. 7-
26.
120)
Le livre d’Henri Djombo pose, au fond, à mon avis, la
question de savoir comment prouver son existence, son
identité, sa vie même, et comment résister contre la dispa-
rition dans les sociétés issues de Dipanda. Car, le plus
terrible, pour cet homme qui survit à la mort, est de
prouver qu’il n’est pas mort et donc qu’il est ce qu’il
prétend être alors que tout conspire à le considérer comme
mort, à commencer par son propre oncle.
L’inutilité, voire la dangerosité de ce pouvoir de souve-
raineté moderne, est l’un des points focaux du Mort
vivant. Notamment, lorsque Henri Djombo décrit toute la
difficulté pour Joseph Niamo de prouver à son entreprise
qu’il est vivant et qu’il a droit à son poste selon la décision
même de la justice ! Comment prouver qu’on n’est pas
coupable de vivre ? Ou de survivre ? Car vivre, semble
nous dire ce roman, c’est être coupable de quelque chose :
coupable du complot qu’on n’a pas fomenté ; coupable
d’avoir un « bâtonnet desséché » qui fait s’enfuir les nym-
phes, lesquelles, du coup, se transforment en mami wata ;
coupable d’avoir échappé à la mort, coupable d’être sorti
de prison, coupable donc de revenir chez soi, car, préci-
sément, qui revient chez soi est un revenant, un semeur de
désordre dans la vie des autres et des agents de l’ordre.
Comment prouver qu’on est vivant quand la sorcellerie, le
droit, la famille en ville ne veulent plus que vous reveniez ?
Faut-il encore revenir « au village » pour trouver des gens
capables de vous reconnaître ? Car c’est au village que l’on
reconnaît le pauvre homme. Reconnaître, tel est l’enjeu de
vie dans cette Afrique que décrit H. Djombo. La reconnais-
sance pose le problème de la présence et donc de l’exis-
tence et de la vie. Exister c’est se faire voir, être vu. Il faut
se faire voir pour exister : la sapologie s’inscrit dans ce
registre. C’est pourquoi, à mon sens, ce roman pose l’im-
pératif de la visibilité comme mode de résistance au
spectre de l’anéantissement, de la disparition, en même
temps qu’il dit que la mort est le registre du visible non
reconnu. Pour vivre, il faut être reconnu.
Le pouvoir, lui-même, a besoin de se mettre en spectacle
pour administrer la preuve de sa présence, de son exis-
tence, et donc de résister à son inévitable disparition. Il lui
faut alors imposer son éblouissante visibilité par le déco-
rum, par les défilés, par les corps du pouvoir que sont les
statues ou les mausolées. Henri Djombo dit en creux la
violence de l’invisible de la disparition comme schème
À propos du cinquantenaire : chroniques d’une indépendance ambiguë (121
structurant de la dialectique de l’exercice du pouvoir en
postcolonie : le pouvoir doit éblouir par sa spectacularisa-
tion et invisibiliser les autres dont la présence le menace.
Or éblouir les autres pour vivre, c’est se rendre en même
temps invisible, et donc disparaître comme réalité, vivre
comme spectre. C’est la vie de Dipanda.
Joseph TONDA