LANGUES ET GRAMMAIRES DU MONDE
DANS L’ESPACE FRANCOPHONE
ALAIN KIHM
(CNRS – Université de Paris)
LE SÉRÈRE
(seereer siin)
[quelques contrastes pertinents pour l'acquisition du
Français Langue Seconde par des locuteurs du sérère]
LGMEF
Le projet Langues et Grammaires du Monde dans l’Espace Francophone propose :
o un SITE INTERNET ([Link] conçu par des linguistes, des didacticiens et des
professionnels de l’Éducation nationale contenant des informations linguistiques sur des langues
parlées dans l’espace francophone, des descriptions scientifiques des propriétés linguistiques,
phonologiques et grammaticales
o un conte et un lexique traduits et enregistrés dans toutes les langues étudiées
o des documentaires montrant comment des professeurs d’Unités Pédagogiques pour Elèves
Allophones Arrivants et des formateurs linguistiques d’Ouvrir l’Ecole Pour la Réussite des Enfants
utilisent les langues premières dans leurs pratiques pédagogiques,
o des FICHES LANGUES qui présentent une description contrastive et les particularités de
chaque langue pour les professionnels francophones en charge de publics allophones,
o des rencontres FRANÇAIS ET LANGUES DU MONDE pendant lesquelles des langues et des
nouveaux outils pédagogiques sont proposés,
o des jeux linguistiques, des ressources bibliographiques pour chaque langue et des liens
conduisant à d’autres sites pertinents.
GÉNÉRALITÉS
Les diverses variétés du sérère sont parlées par environ 1.200.000 personnes au Sénégal et en Gambie, les Sérères. (Mais
attention : en tant qu’ethnonyme, ce terme désigne aussi des populations de l’est du Sénégal, culturellement proches,
mais parlant d’autres langues.) Le sérère appartient à la branche nord de la famille atlantique du phylum Niger-Congo, ce
qui l’apparente au wolof et (surtout) au peul (voir fiches LGMEF). Reconnu comme l’une des langues nationales du
Sénégal, il est doté d’une écriture officielle fondée sur la variété dite seereer siin, sérère du Sine, région entre la Petite
Côte au sud de Dakar et la Gambie, devenue une sorte de sérère « standard ». Mais il s’agit pour l’essentiel d’une langue
orale. Les sérèrophones sénégalais ou gambiens ont en général une certaine connaissance du français et/ou de l’anglais,
acquise à l’école ou sur le tas. Mais le niveau de cette connaissance peut varier beaucoup.
ÉLÉMENTS DE PHONOLOGIE
Comme le peul et le wolof, le sérère n’est pas une langue tonale. Un accent tonique frappe la première syllabe
comportant une voyelle longue (cf. maalo /ˈmaːlo/ ‘riz’ vs. doktoor /dokˈtoːr/ ‘docteur’) ou, à défaut, la première syllabe
du radical (gidi /ˈgidi/ ‘fusil’). Les apprenants devront comprendre qu’en français l’accent tonique n’est pas une propriété
du mot, mais se manifeste sur la dernière syllabe des groupes syntaxiques. La syllabe sérère consiste en une voyelle
précédée d’une consonne (coup de glotte compris) et éventuellement suivie d’une consonne (CV(C)) : jik /ɟik/ ‘acheter’
akoong /ʔaˈkoːŋ/ ‘singe’. Les apprenants pourraient avoir du mal avec les groupes de consonnes, nombreux en français.
Le système vocalique du sérère comporte cinq voyelles brèves ou longues, la longueur marquée à l’écrit par le
redoublement (cf. maalo) : /i/ (graphié i), /u/ (u), /e/ (e), /o/ (o) et /a/ (a). Les oppositions /e/ vs. /ɛ/ (FR : serré/serre),
/o/ vs. /ɔ/ (saule/sole) risquent de poser problème, ainsi que les arrondies hautes /y/ (bu), /ø/ (boeufs) et /œ/ (beurre).
Pas de voyelles nasales. Deux semi-voyelles, /j/ (y) et /w/ (w). Les consonnes ne devraient pas causer de difficultés, car
toutes celles du français se retrouvent en sérère, à l’exception de /ʃ/ (chou), /ʒ/ (joue, cage), /z/ (case, zoo) et /r/
uvulaire (rat [ʁa]). (Le /r/ (r) sérère est roulé.) En revanche, le sérère possède bien des consonnes que le français
ignore : le coup de glotte /ʔ/ (’) ; les occlusives palatales /c/ (c) et /ɟ/ (j), l’occlusive uvulaire /q/ (q), la fricative vélaire /x/
(x), la nasale vélaire /ŋ/ (ŋ), les prénasalisées /mb/ (mb), /nd/ (nd), /nɟ/ (nj), /nc/ (nc), /nq/ (nq) et une série d’implosives
articulées en même temps qu’un coup de glotte : /ɓ/ (ɓ), /ƥ/ (p̑), /ɗ/ (ɗ), /ƭ/ (t̑), /ʄ/ (ĵ) et /ƈ/ (ĉ).
ÉLÉMENTS DE GRAMMAIRE
1. Le nom et le syntagme nominal (SN)
1.1. Classes nominales, genre, nombre, détermination — De même qu’en français tout nom relève du genre
masculin ou féminin, tout nom sérère appartient à l’un des 9 genres (GNR) numérotés de 1 à 9 que compte la langue.
Chaque genre consiste en l’appariement d’une classe nominale (CN) singulière et d’une plurielle. Au total, les CN sont au
nombre de 14, dont 9 singulières et 5 plurielles. Il s’ensuit que plusieurs genres sont indistincts à l’un des deux nombres,
davantage au pluriel. De même en français l’opposition de genre de l’article singulier (le vs. la) est neutralisée au pluriel
(les). Contrairement au français, le sexe n’entre pour rien dans la répartition des genres. Celle-ci est fondée sur des
classes naturelles telles que humains, animaux, végétaux, artéfacts, etc. Mais, comme en français, l’attribution d’un nom à
un genre donné semble souvent arbitraire. La mémorisation des deux genres du français risque d’être difficile pour les
sérèrophones. Deux marques identifient les CN : pour 6 CN singulières et 3 plurielles, un préfixe nominal (PN) ; pour
toutes, le préfixe du déterminant postposé. Ainsi, o-tew ox-e ‘la femme’ / rew w-e ‘les femmes’ appartient au GNR1 (qui
n’inclut que des noms désignant des humains) ; le singulier ([Link]) est marqué par le PN o- et le préfixe ox- du
déterminant -e ; le pluriel ([Link]) par l’absence de PN et le préfixe w- du déterminant. Rew ‘femmes’ illustre un autre
phénomène lié à la pluralisation : les mutations consonantiques, ici /t/ → /r/. La mutation consiste souvent en une
inversion du voisement : [Link]. o-koor ox-e ‘l’homme’ vs. goor w-e ‘les hommes’ (/k/ → /g/), a-mbeel al-e ‘le lac’ vs. peel
k-e ‘les lacs’ (/mb/ → /p/). Mais le système des mutations sérères est complexe et plein de cas particuliers. Non suivi d’un
déterminant, le nom se comprend comme indéfini : o-tew ‘une femme’, rew ‘des femmes’, o-p̑iy ‘un enfant’ (o-p̑iy onq-e
‘l’enfant’, [Link]), xa-p̑iy ‘des enfants’ (xa-p̑iy ax-e ‘les enfants’, [Link]).
1.2. L’accord dans le SN — Tout ce qui modifie un nom à l’intérieur d’un SN s’accorde en genre avec lui. Cela concerne
les déterminants, les adjectifs et les numéraux, tous postnominaux. L’accord du déterminant défini est illustré en 3.1.1. Le
déterminant démonstratif distingue 4 degrés de distance : o-tew ox-eek ‘cette femme-ci’ (proche), o-tew ox-een ‘cette
femme’ (moyen), o-tew ox-aana ‘cette femme là-bas’ (distant, visible), o-tew ox-aaga ‘cette femme-là’ (distant, invisible).
Il y a peu de vrais adjectifs en sérère. Ils désignent des propriétés basiques comme les couleurs, la taille, etc. : o-kiin o-
paax ox-e / wiin faax w-e ([Link]/PL) ‘la/les bonne(s) personne(s)’. Non content de s’accorder en genre, l’adjectif subit
le même type de mutation que le nom. Pour la plupart, les adjectifs sont dérivés de verbes d’état : [Link]., 'méchant' est
d'abord un verbe d'état (a-soxod-a {3-être.méchant-ACP} ‘elle/il est méchant.e’), qu'on peut intégrer à un SN grâce au
suffixe -u : o-ɓox o-soxod-u ol-e / xa-ɓox xa-soxod-u ax-e ([Link]/PL) ‘le(s) chien(s) méchant(s)’.
1.3. Les constructions possessives — L’ordre est : possédé < possesseur. Le possesseur peut être un pronom ou un
SN. Le possesseur pronominal (dans l’ordre des personnes : es, of, um, in, nuun, den) est suivi du déterminant défini
accordé en genre : [Link]. mbind es mosu k-e ‘mes belles maisons’ (mbind ‘maison’). Le possesseur nominal suit
directement le nom, dont il est facultativement séparé par la particule no : o-ɓay ole (no) o-tew oxe ‘la main de la
femme’. Une construction semblable met en jeu un terme de mesure suivi du nom dénotant l’entité mesurée : o-ɓek
suukar ole ‘le morceau de sucre’. Les déterminants s’accordent alors avec le premier terme.
1.4. Les constructions relatives — Elles diffèrent de celles du français. Aucun pronom relatif n’introduit la proposition,
mais le verbe de celle-ci porte le suffixe -na. Sujets et compléments directs, indirects ou circonstanciels peuvent servir
d’antécédents.
(1) o-ɓox ol-e wox-’ii -na… (1’) Le chien qui aboyait…
chien DEF aboyer-PASSE-REL
(2) o-ɓox ol-e o-p̑iy onq-e xaw-na… (2’) Le chien que l’enfant a frappé…
chien DEF enfant DEF frapper-REL
(3) o-loq ol-e o-p̑iy onq-e xaw-it-na o-ɓox ol-e… (3’) Le bâton avec lequel l’enfant a frappé le chien…
bâton DEF enfant DEF frapper-INSTR-REL chien DEF
(4) mbind n-e o-p̑iy onq-e gen-na… (4’) La maison où l’enfant habite…
maison DEF enfant DEF habiter-REL
On note que (3) et (4) trouvent des équivalents assez proches en français parlé : cf. le bâton que le garçon a frappé le
chien (avec), la maison que l'enfant (y) habite.
1.5. Les pronoms forts — Dans l’ordre des personnes : mi’, wo’, ten, ’in(o), nuun, den(o). Les pronoms forts ne
servent qu’à fin d’emphase (« moi, je… »).
2. Le verbe
Il ne saurait être question de présenter l’ensemble du très complexe système verbal du sérère. On ne trouvera ici que
ce qu’on en peut considérer comme l’essentiel (peut-être !).
Temps-Aspect-Mode (TAM) — Le verbe sérère se fléchit en temps, aspect, mode, voix, subordination et polarité. Il
marque en outre la personne et le nombre du sujet ; il peut intégrer des pronoms objets ; il existe une forme indiquant
la mise en relief (focalisation) d’un élément de la phrase (sujet, complément, circonstant), ainsi que des formes
périphrastiques mettant en jeu un auxiliaire. On se contentera de quelques exemples représentatifs.
(5) o-tew ox-e a-jik-a a-cek. (5a). La femme a acheté une poule.
femme DEF 3S-acheter-ACP poule
(6) rew w-e a-njik-a a-cek. (6a) Les femmes ont acheté une poule.
femmes DEF [Link]-ACP poule
(7) o-tew ox-e a-jik-a-an. (7a) La femme l’a achetée [la poule].
femme DEF 3S-acheter-ACP-3O
(8) o-tew ox-e a-xe jik-aa a-cek. (8a) La femme est en train d’acheter/achète une poule.
femme DEF 3S-AUX acheter-PROG/HAB poule
(9) o-tew ox-e xan a-jik a-cek. (9a) La femme achètera une poule.
femme DEF FUT 3S-acheter poule
(10) o-tew ox-e a-jik-’a a-cek. (10a) La femme avait acheté une poule.
femme DEF 3S-acheter-PASSE poule
(11) o-tew ox-e jik-ee a-cek. (11a) La femme n’a pas acheté de poule.
femme DEF [Link].3 poule
(12) o-tew oxe jik-k-ee a-cek. (12a) La femme n’achètera pas de poule.
femme DEF acheter-FUT-NEG.3 poule
(13) rew w-aana njik-eer-u a-cek ak-e. (13a) Ce sont ces femmes-là qui n’ont pas acheté
femmes DEM [Link]-NEG-FOC poule [Link] les poules.
(14) a-cek al-e a-jik-e. (14a) La poule a été achetée.
poule DEF [Link]
(15) a-cek al-e jik-aand. (15a) La poule n’a pas été achetée.
poule DEF [Link].3
(16) jik-aam/jik-aa/a-jik-a/i-njik-a/nu-njik-a/a-njik-a (16a) j’ai/tu as/ il a/nous avons/vous avez/ils ont
acheté
L’accompli (5-7, 11-15, 16) signifie que le procès est à son terme au moment de l’énonciation (ou que l’état y est
acquis — cf. (3-4)), tandis que le passé (10) vaut d’un procès ou état séparés dudit moment par un intervalle de
temps. Le verbe connaît une mutation consonantique selon que le sujet est singulier ou pluriel : cf. jik vs. njik en (5)
et (6). A la différence du français, la négation n’est pas un mot à part, mais un suffixe, variable selon les propriétés de
la forme verbale (cf. 11-13, 15). Le passif (14-15) n’autorise pas l’expression d’un agent : on n’est pas censé savoir qui
a acheté ou non la poule. La dérivation verbale est riche. En (3), xawit ‘frapper avec’ comporte un suffixe -it de sens
instrumental. On compte une douzaine de suffixes de cette sorte, [Link]. jaw-an {préparer-applicatif} ‘préparer (qqch)
pour quelqu'un’, wod-and {guérir-caus} ‘faire guérir’, etc.
3. La phrase
3.1. Les phrases à copule (« être ») — Le sérère distingue deux types de copules. La copule d’identification (A =
B) est une particule ((y)oo) qui suit ce sur quoi elle porte, cf. Q : an oo oxene ? {qui COP celui-ci} ‘Qui est-ce ?’ — R :
mi yoo {1SG COP} ‘C’est moi.’ ; Q : xar oo ? {quoi COP} ‘Qu’est-ce que c’est ?’ — R : a-safe yoo {livre COP} ‘Ce sont des
livres’. La copule locative est le verbe ref, qui sert aussi à qualifier :
(17) muus n-e a-ref-a took a-taabul al-e. (17’) Le chat est sur la table.
chat DEF 3S-être-ACP dessus. table DEF
(18) o-piibind ref-um. (18’) Je suis écrivain. (lit. 'C’est écrivain que je suis.')
écrivain ê[Link]
Le verbe 'avoir' est jeg : Ami a-jeg-a fambe {A. 3S-avoir-ACP chèvre} ‘Ami a une chèvre’. Ce même verbe s’emploie
au sens de ‘il y a’ : a-jeg-a muus took a-taabul al-e ‘Il y a un chat sur la table’.
3.2. Les phrases simples et complexes — L’ordre des mots neutre est, comme en français, sujet-verbe-objet
(SVO). Les questions totales sont le plus souvent introduites par la particule ndax, analogue de FR est-ce que :
ndax a-jik-a a-cek ? ‘Est-ce qu’elle a acheté une poule ?’. Les mots interrogatifs sont placés en début de phrase et le
verbe est à la forme de focalisation.
(19) an bind-u o-leetar ol-eek? (19’) Qui (est-ce qui) a écrit cette lettre ?
qui é[Link] lettre DEM
(20) xar jik-o marse ? (20’) Qu’est-ce que tu as acheté au marché ?
quoi [Link] marché
(21) tam o-tew ox-e jik-u a-cek al-e ? (21’) Où est-ce que la femme a acheté
où femme DEF [Link] poule DEF la poule ?
Les propositions complétives sont introduites par la conjonction yee : a-lay-a yee a-jik-a a-cek {3S-dire-ACP CONJ 3S-
acheter-ACP poule} ‘Elle a dit qu’elle a acheté une poule’ ; les questions totales indirectes, par ndax, comme en
discours direct : a-and-ee ndax a-bug-a o-jik a-cek {3-savoir-NEG EST-CE-QUE 3-vouloir-ACP INF-acheter poule} ‘Elle ne
sait pas si elle veut acheter une poule’.
ABRÉVIATIONS
ACP = accompli ; APPL = applicatif ; CAUS = causatif ; CN = classe nominale ; COP = copule ; DEF = défini ; DEM =
démonstratif ; FOC = focalisation ; FUT = futur ; GNR = genre ; HAB = habituel ; IMP = impératif ; INF = infinitif ; INSTR
= instrumental ; NEG = négation ; O = objet ; PASS = passif ; PL = pluriel ; PN = préfixe nominal ; PROG = progressif ;
Q = question ; R =réponse ; REL = relatif ; S = sujet ; SG = singulier ; 1, 2, 3 = personne grammaticale
ÉLÉMENTS BIBLIOGRAPHIQUES
[Link]
Logo : Julie Chahine
REFERENCE halshs-HAL 04049903
Illustration : Saly, Sénégal, visite d’un village sérère
2023 [Link]