Logique II
Logique II
partie « Logique »
(Bruno LECLERCQ)
Logique des propositions
1
Logique des propositions
Métalogique
Caractérisation des connecteurs logiques par les tables de vérité (qui expriment leur sens)
Caractérisation des connecteurs logiques par des règles d’inférence (qui expriment leur sens opératoire)
Caractérisation des connecteurs logiques par des axiomes (+règles) (qui les définissent « implicitement »)
2
Quelques notions métalogiques
Simplicité d’un système axiomatique S : aucun de ses axiomes n’est démontrable à partir des autres
(si c’était le cas, ce serait un simple théorème et il ne devrait pas être pris comme axiome)
Démontrer qu’un axiome α est indépendant des autres axiomes {𝛼 , 𝛼 , … , 𝛼 }, c’est démontrer que
le remplacer par sa négation produirait un autre système consistant :
𝛼 ,𝛼 ,…,𝛼 ⊬ α ssi 𝛼 , 𝛼 , … , 𝛼 , ¬𝛼 ⊬ 𝛽 ∧ ¬𝛽
Avant même les lois logiques proprement dites, un système se caractérise par des règles (grammaticales)
de « formation » permettant de distinguer ses formules bien formées (fbf) d’expressions mal formées :
𝑆𝑖 𝛼 𝑒𝑠𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑏𝑓, ¬𝛼𝑒𝑠𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑏𝑓
𝑆𝑖 𝛼, 𝛽 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑓𝑏𝑓, 𝛼 ∧ 𝛽 𝑒𝑠𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑏𝑓
𝑆𝑖 𝛼, 𝛽 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑓𝑏𝑓, 𝛼 ∨ 𝛽 𝑒𝑠𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑏𝑓
…
3
Le système de Łukasiewicz (1929)
⊢𝛼 , ,
, ,
- Règle de Détachement : ⊢𝛼
⊢𝛼⇒𝛽
⊢𝛽
- Axiome 1 : (𝑝𝑞) [(𝑞𝑟) (𝑝𝑟)]
- Axiome 2 : 𝑝 (𝑝 𝑞)
- Axiome 3 : (𝑝 𝑝) 𝑝
- Axiome 1 : (𝑝 ∨ 𝑝) 𝑝
- Axiome 2 : 𝑞 (𝑝 ∨ 𝑞)
- Axiome 3 : (𝑝 ∨ 𝑞) (𝑞 ∨ 𝑝)
En 1926, Bernays montre que l’axiome 4 est déductible des quatre autres. C’est un théorème.
- Règle : ⊢𝛼
⊢ 𝛼 (𝛽 γ)
⊢𝛽
4
Le système de Hilbert et Ackermann (1934)
- Axiome 1 : 𝑝 (𝑞 𝑝)
- Axiome 2 : [𝑝 (𝑝 𝑞)] (𝑝 𝑞)
- Axiome 4 : (𝑝 ∧ 𝑞) 𝑝
- Axiome 5 : (𝑝 ∧ 𝑞) 𝑞
- Axiome 7 : 𝑝 (𝑝 ∨ 𝑞)
- Axiome 8 : 𝑞 (𝑝 ∨ 𝑞)
- Axiome 10 : (𝑝 ⟺ 𝑞) (𝑝 𝑞)
- Axiome 11 : (𝑝 ⟺ 𝑞) (𝑞 𝑝)
- Axiome 14 : 𝑝 ¬¬𝑝
- Axiome 15 : ¬¬𝑝 𝑝
5
Méta-théorème de la déduction pour LP : {, 𝛼} ⊢𝐿𝑃 𝛽 si et seulement si {} ⊢𝐿𝑃𝛼⇒𝛽
Si on a déjà démontré 𝛼 ⇒ 𝛽 et qu’on ajoute 𝛼, démontrer 𝛽 est immédiat étant donné que LP
contient la règle de Détachement (et avec elle le Modus Ponens)
Etant donné les deux seules règles d’inférence du système, 𝛽 ne peut être démontré que
-s’il est obtenu par Substitution Uniforme d’une formule d’une ligne précédente
Soit cette formule est un des axiomes (une des formules de ou la formule 𝛼), soit c’est
une thèse obtenue à partir d’eux dans le système. Dans les deux cas, une fois démontré
𝛽, avec les ressources de LP, on peut démontrer 𝛼 ⇒ 𝛽 avec ces ressources
(1) ⊢ 𝛽
(2) ⊢ 𝛽 ⇒ (¬𝛽 ⇒ 𝛼) Ax. 2 Subst. Unif. /p, /q
(3) ⊢ (¬ ⇒ 𝛼) Détachement (1), (2)
(4) ⊢ (¬¬𝛼 ⇒ ¬𝛼) (3) Subst. Unif. /, /
(5) ⊢ (¬¬𝛼 ⇒ ¬𝛼) ⇒ ¬𝛼 Ax.3 Subst. Unif. /p
(6) ⊢ ¬𝛼 Détachement (5), (6)
(7) ⊢ ¬𝛼 ⇒ (¬¬𝛼 ⇒ 𝛽) Ax. 2 Subst. Unif. /p, /q
(8) ⊢ (¬¬𝛼 ⇒ 𝛽) Détachement (6), (7)
(9) ⊢ (𝛼 ⇒ 𝛽)
OU
-s’il est obtenu par Détachement à partir de deux lignes précédentes, dont l’une est ⊢ 𝛼
et l’autre ⊢ 𝛼 ⇒ 𝛽
6
Preuve de correction de LP : Pour toute fbf 𝛼, ⊢𝐿𝑃𝛼⟶ ⊨𝛼
1) Les théorèmes de LP sont valides : [vérifier par les tables de vérité ou les tableaux sémantiques]
- Ax. 2 𝑝 (𝑝 𝑞)
- Ax. 3 (𝑝 𝑝) 𝑝
- Substitution uniforme : Si ⊨ 𝛼 ⟶ ⊨ 𝛼 , ,
, ,
,, ont forcément toujours une valeur de vérité passée en revue dans le tableau pour p,q,r
- Détachement : Si ⊨ 𝛼 et ⊨ 𝛼 ⇒ 𝛽 alors ⊨ 𝛽
Cela veut dire qu’il y a une interprétation qui rend fausse 𝛽 tout en rendant vraies 𝛼 et 𝛼 ⇒ 𝛽
Mais (en vertu de la table de vérité de ⇒) toute interprétation où 𝛽 est fausse et 𝛼 vraie rend
𝛼 ⇒ 𝛽 fausse
Corollaire I : Le système LP est consistant : pour n’importe quelle fbf 𝛼, on n’a pas ⊢ 𝛼 et ⊢ ¬𝛼
Mais cela voudrait dire qu’on aurait une interprétation qui rendrait vraies 𝛼 et ¬𝛼
Corollaire II : Le système LP est préservé de l’explosion logique : il y a au moins une fbf qui n’est pas un
théorème du système
Donc il y a au moins une formule, 𝛼 ou ¬𝛼, qui n’est pas un théorème du système S
7
Extension maximalement consistante du système de la logique des propositions
Un système est une extension d’un système axiomatique s’il en conserve tous les théorèmes
Lemme I : Une extension LP’ du système consistant LP de la logique des propositions est elle-même
consistante si et seulement si elle est préservée de l’explosion logique
Mais, puisque LP’ est une extension de LP, on y dispose de l’Ax. 2 p (p q)
Par double détachement, on pourrait alors démontrer ⊢ 𝛼 pour n’importe quelle fbf 𝛼 :
(1) ⊢ 𝛽
(2) ⊢ ¬𝛽
(3) ⊢ p (p q) Ax. 2
(4) ⊢ β (β α) Subst. Unif. 𝛽/𝑝, 𝛼/𝑞
(5) ⊢ ¬𝛽 ⇒ 𝛼 Détach. (4), (1)
(6) ⊢ 𝛼 Détach. (5), (2)
Lemme II : Si un système S est consistant et qu’une fbf 𝛼 n’en est pas un théorème, l’extension S’ telle
que S’ = S ∪ {¬𝛼} est consistante
Donc S ∪ {¬𝛼} ⊢ 𝛼
Mais cela impliquerait qu’𝛼 était déjà un théorème de S (contrairement à la condition initiale)
(1) ⊢ ¬𝛼 ⇒ 𝛼
(2) ⊢ (¬𝛼 ⇒ 𝛼) ⇒ 𝛼 Ax. 3, Subt. Unif. /p
(3) ⊢ 𝛼 Détach. (2), (1)
8
Extension maximalement consistante du système de la logique des propositions
Lemme III (lemme de Lindenbaum) : On peut construire une extension maximalement consistante de LP,
c’est-à-dire une extension LP* telle qu’on a progressivement ajouté à LP soit 𝛼 soit ¬𝛼 pour toute paire
de formules bien formées {𝛼, ¬𝛼} à l’égard desquelles le système n’était pas déterminé précédemment.
[Le système maximalement consistant LP* est alors déterminé à l’égard de toute fbf {𝛼, ¬𝛼} et donc
syntaxiquement complet.]
Pour construire cette extension, on commence par ordonner l’ensemble (fini) des fbf du système
{𝛼 , 𝛼 , 𝛼 , 𝛼 , … , 𝛼 }
LP’ = LP ∪ {¬𝛼 } si ⊬ 𝛼
Pour construire ce modèle, on assigne la valeur de vérité V à toute formule 𝛼 telle que ⊢ ∗ 𝛼
Puisque LP* est maximalement consistant (donc syntaxiquement complet), cette assignation de
valeurs de vérité attribue une valeur de vérité à toutes les fbf
2) les valeurs de vérité préservent le sens de ⇒ ∶ 𝛼 ⇒ 𝛽 est faux ssi 𝛼 est vrai et 𝛽 faux
9
Extension maximalement consistante du système de la logique des propositions
Or
(1) ⊢ ∗ 𝛼
(2) ⊢ ∗ 𝛼⇒𝛽
(3) ⊢ ∗ 𝛽 Détachement (1), (2)
Donc on aurait à la fois ⊢ ∗ 𝛽 et ⊢ ∗ ¬𝛽, ce qui est exclu car LP* est consistant
Or
(1) ⊢ ∗ ¬𝛼
(2) ⊢ ∗ ¬𝛼 ⇒ (¬¬𝛼 ⇒ 𝛽) Ax. 2 Subst. Unif. /p, /q
(3) ⊢ ∗ (¬¬𝛼 ⇒ 𝛽) Détachement (1), (2)
(4) ⊢ ∗ (𝛼 ⇒ 𝛽)
Donc on aurait à la fois ⊢ ∗ 𝛼 ⇒ 𝛽 et ⊢ ∗ ¬(𝛼 ⇒ 𝛽), ce qui est exclu car LP* est
consistant
Et par ailleurs
(1) ⊢ ∗ 𝛽
(2) ⊢ ∗ 𝛽 ⇒ (¬𝛽 ⇒ 𝛼) Ax. 2 Subst. Unif. /p, /q
(3) ⊢ ∗ (¬ ⇒ 𝛼) Détachement (1), (2)
(4) ⊢ ∗ (¬¬𝛼 ⇒ ¬𝛼) (3) Subst. Unif. /, /
(5) ⊢ ∗ (¬¬𝛼 ⇒ ¬𝛼) ⇒ ¬𝛼 Ax.3 Subst. Unif. /p
(6) ⊢ ∗ ¬𝛼 Détachement (5), (6)
(7) ⊢ ∗ ¬𝛼 ⇒ (¬¬𝛼 ⇒ 𝛽) Ax. 2 Subst. Unif. /p, /q
(8) ⊢ ∗ (¬¬𝛼 ⇒ 𝛽) Détachement (6), (7)
(9) ⊢ ∗ (𝛼 ⇒ 𝛽)
Donc on aurait à la fois ⊢ ∗ 𝛼 ⇒ 𝛽 et ⊢ ∗ ¬(𝛼 ⇒ 𝛽), ce qui est exclu car LP* est
consistant
10
Preuve de complétude de LP : Pour toute fbf 𝛼, ⊨𝛼⟶ ⊢𝐿𝑃𝛼
Si ⊬ 𝛼, il est également vrai que ⊬ ∗ 𝛼 car LP* conserve tous les théorèmes de LP
Donc ⊢ ∗ ¬𝛼 car LP* est syntaxiquement complet (pour tout fbf 𝛼, ⊢ ∗ 𝛼 ou ⊢ ∗ ¬𝛼)
Donc il y a une interprétation de LP* qui rend faux 𝛼, ce qui contredit la supposition ⊨ 𝛼
Toute fbf 𝛼 est composée d’un nombre fini de signes de propositions atomiques et d’un nombre
fini de signes de connecteurs
11
Propriétés métalogiques de la logique des prédicats (LPr)
On peut, selon les mêmes principes, démontrer que l’axiomatique de la logique des prédicats est adéquate
(correcte et complète), mais aussi qu’elle est consistante (corollaire de ce qu’elle est correcte).
On peut aussi montrer que la logique des prédicats monadiques est décidable, mais que la logique des
prédicats dyadique (et plus généralement polyadique) ne l’est pas – elle est seulement semi-décidable au
sens où une procédure algorithmique, les tableaux sémantiques, permet de déterminer la validité (et donc,
en vertu de la complétude, la démonstrabilité) d’un grand nombre de formules, mais ne permet pas de
trancher pour n’importe quelle formule (en particulier celles où des quantificateurs sont enchâssés).
12
Quelques principes fondamentaux de la logique-standard
Loi de Non-contradiction (NC) : une proposition et sa négation ne sont pas compatibles : ¬(𝛼 ∧ ¬𝛼)
Lois du Tiers exclu (TE) : d’une proposition et sa négation, au moins l’une est vraie : 𝛼 ∨ ¬𝛼
Ainsi, Kleene introduit dans le calcul la valeur U (pour « unknown » : vrai ou faux, on ne sait pas lequel),
qui n’est pas vraiment une troisième valeur de vérité, mais qui marque le fait que certaines propositions,
y compris de la forme de NC ou de TE, ne sont ni (connues) vraies ni (connues) fausses.
Ainsi, Van Fraassen envisage que des propositions puissent avoir une valeur de vérité indécise, oscillant
entre deux scenarii, mais il retrouve les lois TE et NC par un superévaluation dans chacun des scenarii.
p q pq
V V V
V F F
F V V
F F V
13
Quelques raisons de réviser les principes fondamentaux de la logique standard
Énoncés mathématiques indémontrables (et plus généralement énoncés invérifiables) : « Il existe une
infinité de nombres premiers jumeaux », « L’âme est immortelle »
Énoncés avec erreurs de catégorie (category-mistakes) : « Les nombres pairs sont rouges »
Énoncés avec termes singuliers non dénotant : « Sherlock Holmes habite au 221b Baker Street »,
« Sherlock Holmes a un naevus sur l’épaule droite », « Le carré rond est un polygone »
Paradoxes de la mécanique quantique : « Le photon est à la fois une particule et une onde (dont certains
effets sont incompatibles) »
Antinomies éthiques ou juridiques : « Ce guérisseur doit tenter ce qu’il peut pour son voisin condamné par
la maladie (car il a le devoir de venir en aide à une personne en danger) mais il ne peut rien tenter pour lui
(car il n’a pas le droit de pratiquer l’exercice illégal de la médecine) »
Paradoxes de l’implication matérielle (dus au fait que 𝛼 ⇒ 𝛽 est simplement conçu comme¬𝛼 ∨ 𝛽), dont
les plus célèbres sont :
Mais « Paris est la capitale de la France. Donc si 2+2=4, Paris est la capitale de la France. »
« Paris est la capitale de la France. Donc si 2+2=5, Paris est la capitale de la France. »
Mais « Rome n’est pas capitale de la France. Donc si Rome est capitale de la France, 2+2=4. »
« Rome n’est pas capitale de la France. Donc si Rome est capitale de la France, 2+2=5. »
Mais « Si Paris est capitale de la France,2+2=5 ou si 2+2=5, Paris est la capitale de la France. »
14
Quelques raisons de réviser les principes fondamentaux de la logique standard
Mais « Paris est la capitale de la France. Donc il pleut ou ne pleut pas à Rome. »
Mais « Le carré rond est et n’est pas un polygone. Donc Paris est la capitale de la France. »
« Le carré rond est et n’est pas un polygone. Donc Rome est la capitale de la France. »
Paradoxes de généralisation existentielle : « Pégase est un cheval ailé. Donc il existe au moins un cheval
ailé. », « Pégase n’existe pas. Donc il existe quelque chose qui n’existe pas. »
15
Ampleur du besoin de réforme (cf. Susan Haack, Deviant logic)
Et l’est-elle totalement ( réforme globale, pour toutes les applications, et avec mêmes lois nouvelles
dans tous les domaines) ou partiellement ( réforme locale, pour certaines applications, avec de
nouvelles lois spécifiques à certains domaines) ?
Avant d’en passer à une réforme logique déviante, on peut envisager des solutions moins radicales (par
exemple pour répondre aux défis posés au principe de bivalence) :
Ex. Strawson 1950 sur les énoncés avec termes singuliers non dénotant : si la présupposition d’existence
n’est pas remplie, l’énoncé ne produit pas une proposition évaluable (>< Russell 1905 : il est faux)
Lewy 1946, Jeffrey 1967 sur les énoncés avec termes vagues : l’énoncé ne produit pas une proposition
Ex. Russell 1905 sur les énoncés avec termes singuliers non dénotant : reformulation avec description
définie et affirmations implicites (fausses) d’existence et d’unicité
Prior 1957 : « Il n’y aura pas de bataille navale demain » est ambigu (F𝑝 ou F𝑝 ?) : On peut avoir le
Tiers-exclu F𝑝 F𝑝 sans avoir F𝑝 F𝑝
Russell 1906 : « Mrs Brown est à la maison » n’a pas de valeur de vérité car c’est une phrase ouverte
(>< « Mrs Brown est à la maison au temps t »)
Ex. Frege 1892 : la valeur de vérité de certaines propositions (et de leurs combinaisons) est indéterminée
Van Fraassen 1968, 1969 : la valeur de vérité de certaines propositions est indéterminée mais la valeur de
vérité de leurs combinaisons (par superévaluation) respecte les lois classiques
Ex. Łukasiewicz 1930 : logique multivalente (« many-valued logic ») correspondant à des degrés de vérité
Prior 1954 : logique à 4 valeurs mais définies à partir de 2 : vrai et connu vrai, vrai mais pas connu vrai,
faux mais pas connu faux, faux et connu faux
16
Ampleur du besoin de réforme (cf. Susan Haack, Deviant logic)
Une logique est une « extension » d’une autre si elle en conserve toutes les formules bien formées et tous
les théorèmes, et ajoute de nouveaux théorèmes (avec ou non ajout de vocabulaire et de fbf)
Elle est « déviante » d’une autre si elle en conserve les formules bien formées mais pas tous les théorèmes,
voire promeut des théorèmes contradictoires avec ceux de la logique initiale (avec ou non ajout de
vocabulaire et de fbf ; s’il y a vocabulaire nouveau, un sous-système est déviant)
Une logique peut éventuellement contester la logique classique sans déviance au niveau des théorèmes.
Ex. la logique de Van Fraassen obéit aux lois classiques mais a une sémantique de base non-bivalente.
Une logique qui fonctionne avec un autre vocabulaire, mais dispose des mêmes lois de formation et des
mêmes théorèmes que la logique classique pour ses opérateurs n’est qu’une variante notationnelle (et
n’est qu’apparemment déviante).
En sens inverse, des conflits sur les théorèmes peuvent être seulement apparents et purement nominaux
si les divergences concernent en fait des opérateurs distincts représentés par les mêmes symboles.
Ex. La négation, la disjonction et le conditionnel intuitionnistes répondent à des lois différentes que la
négation, la disjonction et le conditionnel classiques. On peut donc, comme Quine 1, estimer qu’il s’agit en
fait d’opérateurs logiques distincts, malheureusement notés de la même manière que les opérateurs
classiques ; l’ambiguïté notationnelle laisse croire qu’il y a désaccord sur les lois. Putnam répond toutefois
que, si les deux interprétations du signe ont beaucoup de règles communes et si on les énonce avec les
mêmes termes du quotidien (ne… pas…, … ou …, si… alors…) qui ont un sens stable du fait de leur usage
courant, on peut dire que ces deux interprétations concernent bien une signification au moins
partiellement commune et que le conflit sur les règles non communes est bien doctrinal (et non verbal).
De même, on peut se demander si on a affaire à un nouveau sens des mots « vrai » et « faux » quand on
passe à un système à plusieurs valeurs de vérité. (cf. Quine 1970 versus Putnam 1957)
À noter que le débat sur la question de savoir s’il faut réformer la logique est transversal à la conception
qu’on peut avoir des fondements de la logique. Les réalistes (comme Frege) pensent que les lois logiques
sont vraies (en vertu de « truth-makers ») ; les pragmatistes (comme Quine ou Putnam) estiment qu’elles
sont utiles pour penser certains problèmes et qu’elles peuvent être plus ou moins simples, économiques.
[Parfois la « simplicité » plaide pour le conservatisme en vertu d’un avantage à la familiarité.]
1
Quine 1959 estime que les désaccords sur les lois logiques sont généralement apparents et effet d’une mauvaise
traduction. Quine 1969 dit toutefois aussi que tout, mêmes les lois logiques, est révisable, les lois logiques étant
seulement plus centrales (et moins soumises à révision) que les lois empiriques.
17
Logique trivalente
Logique trivalente
Aristote rejette la bivalence pour les énoncés futurs mais maintient le Tiers Exclu
No item strategy :
Toute la difficulté reposerait sur un sophisme modal : la confusion entre (𝑝 ∨ ¬𝑝) et 𝑝 ∨ ¬𝑝 :
« Il est nécessaire qu’il y ait ou non une bataille navale demain » versus « Il est nécessaire qu’il y ait bataille
ou nécessaire qu’il n’y ait pas bataille ». Cf. aussi confusion entre (𝑝 ⇒ 𝑝) et 𝑝 ⇒ 𝑝
Les valeurs de vérité classiques des propositions complexes sont préservées quand les propositions
simples ont les valeurs de vérité classiques (Vrai ou Faux) ; quand les propositions simples ont la valeur
Indéterminé, la proposition complexe a parfois aussi la valeur Indéterminé (cf. tableaux ci-dessous).
Pour Bochvar 1939 et Smiley 1959, la valeur I (respectivement interprétée comme « insensé » et
« indéfini ») l’emporte systématiquement dans les propositions complexes (cf. tableaux ci-dessous).
En outre, ces auteurs prévoient un opérateur d’assertion (« pa pour p est assertable ») qui rassemble les
propositions fausses et indéterminées parmi les propositions non assertables. Sur cette base sont alors
définis de nouveaux connecteurs (dits « externes ») liés à l’assertabilité (cf. tableaux ci-dessous).
-un opérateur interne (« U » pour « unknown »), qui répond aux mêmes tables que le « I » de Lukasiewicz
à la seule exception que pq = U quand p = U et q = U ;
-un opérateur externe, qui répond aux tables de vérité des connecteurs externes de Bochvar et Smiley.
18
Logique trivalente
p p p p
V F V F
F V I I
F V
q
p
q V F p V I F
V V F V V I F
F F F I I I F
F F F F
q
q p V I F
p V F
V V V V
V V V
I V I I
F V F
F V I F
q
q p V I F
p V F
V V I F
V V F
I V V/I I
F V V
F V VI V
q
q p V I F
p V F
V V I F
V V F
I I V I
F F V
F F I V
19
Logique trivalente
p p p (p)a
V F V F
I I I V
F V F V
q q)a
p V I F (p V I F
V V I F V V F F
I I I I I F F F
F F I F F F F F
q q)a
p V I F (p V I F
V V I V V V V V
I I I I I V F F
F V I F F V F F
q q)a
p V I F (p V I F
V V I F V V F F
I I I I I V V V
F V I V F V V V
q q)a
p V I F (p V I F
V V I F V V F F
I I I I I F V V
F F I V F F V V
20
Logique trivalente
Dans les systèmes de Łukasiewicz (Ł3) et de Kleene pour les opérateurs faibles (K3),
La troisième valeur de vérité (I) peut aussi vouloir dire « à la fois vrai et faux » avec V voulant dire
« seulement vrai » et F voulant dire « seulement faux ». Les mêmes tableaux valent pour cette
interprétation. Mais cela change tout pour la validité car V et I comptent comme vrais de sorte que, dans
ce système (LP) :
⊨ 𝛼 ∨ ¬𝛼 (TE valide)
⊨ 𝛼 ∨ ¬𝛼 (TE valide)
21
Logique quadrivalente
Logique quadrivalente
Łukasiewicz 1953 conçut un système de logique à quatre valeurs de vérité : 1 (pour VV), 2 (pour VF),
3 (pour FV) et 0 (pour FF). Mais son interprétation n’est pas très évidente.
Dunn 1976 et Belnap 1977 ont développé un système où il est possibilité d’attribuer les deux valeurs de
vérité indépendamment l’une de l’autre de sorte qu’il en résulte 4 valeurs :
V (Vrai et pas Faux) F (Faux et pas Vrai) V/F (Vrai et Faux) — (Ni vrai ni Faux)
q
p V V/F — F
La conjonction prend pour résultat la plus grande
limite inférieure dans le « treillis » : V V V/F — F
V/F — F F F F F
F q
p V V/F — F
V V V V V
La disjonction prend pour résultat la plus petite
limite supérieure dans le même « treillis » : V/F V V/F V V/F
— V V — —
F V V/F — F
22
Logique multivalente
Logique multivalente
Łukasiewicz 1930 : Les valeurs de vérité (correspondant à des degrés de vérité) peuvent aller de 0 à 1
pq = 1 si p q Si p moins vrai que q, le conditionnel est vrai (comme p=F, q=V)
1 - p + q si p q Si p est plus vrai que q, le conditionnel est moins vrai que 100%
(et d’autant moins vrai que la différence de vérité entre p et q
est grande)
[Si on ne conserve que les valeurs extrêmes (0 et 1), on a le système classique. Si on ne conserve que ces
valeurs et la valeur intermédiaire (0,5), on a la logique trivalente de Łukasiewicz (Ł3) avec I = 0,5.]
Ex. On considère comme incontestablement grand un adulte qui mesure 2m et incontestablement petit
un adulte qui mesure 1,50m.
Si Pierre mesure 2m et Quentin 1,50m : p = « Pierre est grand » q = « Quentin est grand »
p = 0,8 p = 0,2 q = 0,4 pq = 0,8 pq = 0,4 pq = 0,6 qp = 1
Selon les contextes, on considérera comme acceptable une valeur de vérité supérieure à x %. La validité
se définit alors par rapport à ce pourcentage.
Ex. Si (dans un certain contexte) on considère qu’une proposition n’est acceptable que si sa valeur de vérité
est égale ou supérieure à 75%, alors (dans le second exemple ci-dessus) :
On peut aussi définir la conséquence logique hors contexte en exigeant que la valeur de vérité de la
conséquence soit supérieure ou égale à la valeur de vérité des prémisses (donc que la valeur de vérité du
conditionnel entre la conjonction des prémisses et la conséquence soit égale à 1). Dans ce cas :
23
Logique multivalente
L’échec du Modus Ponens est utile pour bloquer les sorites (cf. ci-dessous)
On peut bien sûr aussi avoir des propositions prédicatives de type f(a) ou r(a,b) qui ont une valeur de vérité
indéterminée ou intermédiaire entre 0 et 1. En ce qui concerne les quantificateurs :
Puisque ∀𝑥 𝑓(𝑥) correspond à une conjonction (éventuellement) infinie 𝑓(𝑎) ∧ 𝑓(𝑏) ∧ 𝑓(𝑐) ∧ … et que la
valeur de vérité de la conjonction équivaut à la valeur minimale de ses termes pq = min {p, q}, et
∀𝑥 𝑓(𝑥) = plus grande limite inférieure des f(x)
Puisque ∃𝑥 𝑓(𝑥) correspond à une conjonction (éventuellement) infinie 𝑓(𝑎) ∨ 𝑓(𝑏) ∨ 𝑓(𝑐) ∨ … et que la
valeur de vérité de la conjonction équivaut à la valeur minimale de ses termes pq = max {p, q}, et
∃𝑥 𝑓(𝑥) = plus petite limite supérieure des f(x)
1 si p = 0
pq = max {p, q}
pq (p q)
pq p q
pq (p q) (q p)
Ex. On considère que quelqu’un est riche si ses biens atteignent (au moins) 90.000€ et pas du tout riche si ses biens
sont nuls. On peut alors distinguer dix degrés de richesse par tranches de 10.000€.
Si Pierre a des biens pour 80.000€ et Quentin des biens pour 10.000€ : p = « Pierre est riche »
q = « Quentin est riche »
p = 8/9 p = 1/9 q = 1/9 pq = 8/9 pq = 1/9 pq = 1/9 qp = 8/9
24
Logique floue
Logique floue
Certains prédicats (« grand », « riche », « chauve », mais aussi « tas de sable », « têtard », …) sont
« vagues » ; leurs limites quantitatives d’application sont floues (en raison d’une imprécision dans leurs
conditions même d’application et non de difficultés pratiques à déterminer si oui ou non leurs conditions
d’application précises sont remplies).
D’autres prédicats (« jeu », « esprit », …) sont définis par un groupe (« bundle ») de traits dont aucun n’est
à lui seul condition strictement nécessaire. Se pose alors la question de savoir combien de ces traits doivent
être possédés et dans quelles proportions pour que ce terme soit d’application.
En conséquence, certains énoncés impliquant ces prédicats peuvent être à la fois vrais et faux, ou ni vrais
ni faux, de sorte qu’ils violent apparemment les lois NC et TE de la logique classique : « Bruno Leclercq est
grand », « Bruno Leclercq est riche », « Bruno Leclercq est chauve », « La philosophie est un jeu », « Le
cheval a un esprit », « Le poisson a un esprit », « Le verre de terre a un esprit », « L’ordinateur a un esprit »
En outre, les prédicats vagues se prêtent notoirement à des paradoxes nommés « sorites », à savoir des
raisonnements par récurrence qui prennent appui sur le fait que la valeur de vérité de la prédication n’est
pas modifiée par une légère différence quantitative pour en conclure qu’elle n’est pas non plus modifiée
par une série de légères différences quantitatives :
No item strategy :
Pour Russell 1923, le langage ordinaire avec ses termes vagues ne tombe pas sous la portée de la logique.
Pour Lewy 1946 ou Jeffrey 1967, les énoncés avec termes vagues ne produisent pas de propositions
évaluables.
25
Logique floue
Cependant, ajouter simplement une troisième valeur de vérité (« Indéterminé ») entre « Vrai » et « Faux »
ne résout pas le problème : on peut de nouveau avoir des limites indécises entre les cas où on doit qualifier
la proposition de vraie et les cas où on doit la qualifier d’indéterminée, comme également entre les cas où
on doit la qualifier d’indéterminée et les cas où on doit la qualifier de fausse.
En logique multivalente, les sorites sont bloqués en raison de la non-validité du Modus Ponens :
Si on retire un grain à un tas de sable, c’est toujours un tas de sable. ∀𝑥 (𝑝(𝑥) ⇒ 𝑝(𝑥 − 1))
Donc si a est un tas de sable, a-1 est un tas de sable. 𝑝(𝑎) ⇒ 𝑝(𝑎 − 1) IU
Or a est un tas de sable.
Donc a-1 est un tas de sable. MP
Or si a-1 est un tas de sable, a-2 est un tas de sable. IU
Donc a-2 est un tas de sable. MP
…
Ce raisonnement fait un usage répété du Modus Ponens et il est donc mis en échec si MP n’est pas valide.
26
Logique floue
Et des sorites du type de celui du bateau de Thésée : si je remplace une planche de ce bateau, il est encore
lui-même, et si j’en remplace ensuite une autre, c’est toujours lui-même, etc. jusqu’à ce que j’aie remplacé
toutes ses planches par d’autres et qu’il n’y en ait plus une seule du bateau initial.
Ce problème de l’identité floue peut être trait au moyen d’une métrique distancielle d’identité répondant
aux lois suivantes : 𝛿(𝑥, 𝑦) = 0 𝑠𝑠𝑖 𝑥 = 𝑦
𝛿(𝑥, 𝑦) = 𝛿(𝑦, 𝑥)
𝛿(𝑥, 𝑧) ≤ 𝛿(𝑥, 𝑦) + 𝛿(𝑥, 𝑧) [inégalité de triangulation]
Si on norme cette métrique pour faire en sorte que ∀𝑥, ∀𝑦 0 ≤ 𝛿(𝑥, 𝑦) ≤ 1, alors 𝑥 = 𝑦 = 1 − 𝛿(𝑥, 𝑦)
⊨𝑎=𝑎
⊨𝑎=𝑏⇒𝑏=𝑎
Mais ⊭ (𝑎 = 𝑏 ∧ 𝑏 = 𝑐) ⇒ 𝑎 = 𝑐
Ex. la taille de Pierre au temps a = 180cm, au temps b = 178cm, au temps c = 176cm et on norme l’identité
de taille sur 1m (1 = 100 cm) de sorte que l’écart (normé) entre a et b est de 0,02
On a alors : 𝑎 = 𝑏= 0,98 𝑏 = 𝑐= 0,98 (donc 𝑎 = 𝑏 ∧ 𝑏 = 𝑐 = 0,98) Mais 𝑎 = 𝑐= 0,96
⊭ (𝑎 ≠ 𝑏 ∧ 𝑏 ≠ 𝑐) ⇒ 𝑎 ≠ 𝑐
⊭ (𝑎 = 𝑏 ∧ 𝑏 ≠ 𝑐) ⇒ 𝑎 ≠ 𝑐
⊭ 𝑎 = 𝑏 ⇒ (𝑝(𝑎) ⇒ 𝑝(𝑏))
27
Logique intuitionniste
Logique intuitionniste
Pour Brouwer 1907, la logique n’est pas première ; elle ne fait que formaliser les principes du
raisonnement mathématique. Or une conception constructiviste (>< réaliste) des mathématiques implique
des violations de TE : « Il existe une infinité de nombres premiers jumeaux », « Le développement décimal
de contient la suite 0123456789 dix fois consécutives ».
On a alors :
Mais ⊭ ¬¬𝛼 ⇒ 𝛼 mais pas dans l’autre pas de raisonnement par l’absurde)
¬𝛼 ∧ ¬𝛽 ⊨ ¬(𝛼 ∨ 𝛽)
¬𝛼 ∨ ¬𝛽 ⊨ ¬(𝛼 ∧ 𝛽)
Mais ¬(𝛼 ∧ 𝛽) ⊭ ¬𝛼 ∨ ¬𝛽
𝛼 ⇒ 𝛽 ⊭ ¬𝛼 ∨ 𝛽
Mais ¬𝛼 ∨ 𝛽 ⊨ 𝛼 ⇒ 𝛽
28
Logique intuitionniste
(𝛼 ⇒ 𝛽) ∧ (𝛾 ⇒ 𝛿) ⊨ (𝛼 ⇒ 𝛿) ∨ (𝛾 ⇒ 𝛽) (valide)
Les connecteurs intuitionnistes binaires ne peuvent pas être définis par des tables de vérité et interdéfinis
entre eux. Ils peuvent toutefois trouver leur sémantique dans une algèbre dite de « Heyting » 2.
Comme l’a montré Kripke 1965, il y a aussi une sémantique modale pour la logique intuitionniste.
On peut se demander si la logique intuitionniste reconnaît des propriétés alternatives aux connecteurs
classiques ou si elle s’intéresse à d’autres connecteurs (auquel cas les conflits ne seraient que nominaux).
Gödel 1933 a montré qu’on peut redéfinir les opérateurs classiques à partir de la conjonction, du
conditionnel et de la négation intuitionnistes (et retrouver à leur égard tous les théorèmes de la logique
classique) En ce sens, la logique intuitionniste est une extension de la logique classique.
2
à savoir un treillis borné H tel que, pour tout couple d'éléments a, b ∈ H, il existe un plus grand élément x ∈ H (noté a → b) qui
satisfait a ∧ x ≤ b. Le plus grand élément de H est dénoté 1 et le plus petit élément de H est dénoté 0. Pour tout élément a ∈ H, on
définit ¬ a = ( a → 0 ). Cet élément vérifie la non contradic on : a ∧ ¬ a = 0 mais il n'est pas vrai en général que a ∨ ¬ a = 1.
29
Logique intuitionniste
Axiomes
I. 𝛼 ⇒ (𝛼 ∧ 𝛼)
II. (𝛼 ∧ 𝛽) ⇒ (𝛽 ∧ 𝛼)
III. (𝛼 ⇒ 𝛽) ⇒ [(𝛼 ∧ 𝛾) ⇒ (𝛽 ∧ 𝛾)]
IV. [(𝛼 ⇒ 𝛽) ∧ (𝛽 ⇒ 𝛾)] ⇒ (𝛼 ⇒ 𝛾)
V. 𝛽 ⇒ (𝛼 ⇒ 𝛽)
VI. [𝛼 ∧ (𝛼 ⇒ 𝛽)] ⇒ 𝛽
VII. 𝛼 ⇒ (𝛼 ∨ 𝛽)
VIII. (𝛼 ∨ 𝛽) ⇒ (𝛽 ∨ 𝛼)
IX. [(𝛼 ⇒ 𝛾) ∧ (𝛽 ⇒ 𝛾)] ⇒ [(𝛼 ∨ 𝛽) ⇒ 𝛾]
X. ¬𝛼 ⇒ (𝛼 ⇒ 𝛽)
XI. [(𝛼 ⇒ 𝛽) ∧ (𝛼 ⇒ ¬𝛽)] ⇒ ¬𝛼
+Règles de Substitution Uniforme et de Détachement
En retirant l’axiome X (¬𝛼 ⇒ (𝛼 ⇒ 𝛽)), Johansson 1936 caractérise la logique minimale (qui correspond
à la formalisation de Brouwer par Kolmogorov)
Exercices
En supposant déjà démontré le métathéorème de la déduction (𝑆𝑖 Γ, 𝛼 ⊢ 𝛽 𝑎𝑙𝑜𝑟𝑠 Γ ⊢ 𝛼 ⇒ 𝛽), démontrer que :
𝑆𝑖 ⊢ 𝛼 𝑒𝑡 ⊢ 𝛽, 𝑎𝑙𝑜𝑟𝑠 ⊢ 𝛽 ∧ 𝛼
⊢𝛼⇒𝛼
⊢ [𝛼 ⇒ (𝛽 ⇒ 𝛾)] ⇒ [(𝛼 ∧ 𝛽) ⇒ 𝛾] (Importation)
⊢ (𝛼 ∧ 𝛽) ⇒ 𝛽
⊢ [(𝛼 ∧ 𝛽) ⇒ 𝛾] ⇒ [𝛼 ⇒ (𝛽 ⇒ 𝛾)] (Exportation)
⊢ (𝛼 ⇒ 𝛽) ⇒ (¬𝛽 ⇒ ¬𝛼) (Contraposition dans un sens)
⊢ 𝛼 ⇒ ¬¬𝛼 (Double négation valide dans un sens)
⊢ ¬¬¬𝛼 ⇒ ¬𝛼 (Triple négation)
La logique intuitionniste suppose également une interprétation particulière des quantificateurs en logique
des prédicats : 𝑥 𝑓(𝑥) : il est possible de construire un x qui a la propriété f
𝑥 𝑓(𝑥) : il y a, pour tout x, une méthode de construction qui établit qu’il a la propriété f
On voit alors que :
30
Logique quantique
Logique quantique
Les phénomènes quantiques, qui présentent des propriétés corpusculaires et ondulatoires (apparemment
incompatibles) et interdisent par ailleurs la détermination simultanée de paramètres physiques en
principe interdépendants (comme la position et la vitesse), ont marqué les esprits parce qu’ils semblent
violer certaines lois de la logique classique, notamment la distribution de la conjonction sur la disjonction :
𝛼 ∧ (𝛽 ∨ 𝛾) ⟷ (𝛼 ∧ 𝛽) ∨ (𝛼 ∧ 𝛾)
Ainsi, si une particule se déplace à une certaine vitesse dont l’intervalle est déterminé jusqu’à une certaine
précision (p) et se trouve à une position dont l’intervalle est déterminé jusqu’à une certaine précision (q),
on peut en principe diviser ce second intervalle en deux parties égales de sorte que la particule se trouve
à une position du premier sous-intervalle (q1) ou à une position du second intervalle (q2).
Mais 𝑝 ∧ (𝑞 ∨ 𝑞 ) ⊭ (𝑝 ∧ 𝑞 ) ∨ (𝑝 ∧ 𝑞 )
Birkhoff et von Neumann 1936 ont proposé une logique quantique qui affaiblit la logique propositionnelle
en interprétant ses connecteurs comme les opérateurs d’un treillis algébrique orthomodulaire : la
conjonction est l’intersection, la disjonction est le sous-espace vectoriel engendré (span), c’est-à-dire le
plus petit sous-espace vectoriel d’un des termes qui contient l’autre, et la négation est l’ortho-
complémentation (sachant qu’il y a plusieurs ortho-complémentaires).
Cette interprétation a pour conséquence que les lois de distribution de la conjonction sur la disjonction et
de distribution de la disjonction sur la conjonction ne valent plus. NC et TE sont par contre préservés.
Là encore, on peut bien sûr se demander s’il s’agit là d’une logique alternative à la logique propositionnelle
classique et proposant d’autres lois pour les mêmes connecteurs, ou s’il s’agit d’une logique qui s’intéresse
à d’autres connecteurs que les connecteurs classiques.
31
Logique modale et logique de la pertinence
Mais « Paris est la capitale de la France. Donc si 2+2=4, Paris est la capitale de la France. »
« Paris est la capitale de la France. Donc si 2+2=5, Paris est la capitale de la France. »
Mais « Rome n’est pas capitale de la France. Donc si Rome est capitale de la France, 2+2=4. »
« Rome n’est pas capitale de la France. Donc si Rome est capitale de la France, 2+2=5. »
Cf. aussi « Il n’y a pas de licornes. Donc toutes les licornes ont une corne sur le front. »
« Il n’y a pas de licornes. Donc toutes les licornes ont une nageoire sur le front. »
Mais « Si Paris est capitale de la France,2+2=5 ou si 2+2=5, Paris est la capitale de la France. »
Mais « Paris est la capitale de la France. Donc il pleut ou ne pleut pas à Rome. »
Mais « Le carré rond est et n’est pas un polygone. Donc Paris est la capitale de la France. »
« Le carré rond est et n’est pas un polygone. Donc Rome est la capitale de la France. »
Mais « Il est faux que si Dieu existe, il a la forme d’un plat de spaghetti. Donc Dieu existe. »
(𝛼 ⇒ 𝛾) ⊨ (𝛼 ∧ 𝛽) ⇒ 𝛾 Principe de monotonie
Mais « Si je réussis tous mes examens, je partirai en vacances. Donc si je réussi mes examens et
me blesse grièvement en célébrant ma réussite, je partirai en vacances. »
𝛼 ⇒ 𝛽, 𝛽 ⟹ 𝛾 ⊨ 𝛼 ⟹ 𝛾 Transitivité de l’implication
Mais « Si je présente cet examen, je serai fixé sur ma réussite de l’année. Or si je suis fixé sur
ma réussite de l’année, je serai plus détendu. Donc si je présente cet examen, je serai plus
détendu. »
𝛼 ⟹ 𝛽 ⊨ ¬𝛽 ⟹ ¬𝛼 Contraposition
Mais « Si je présente cet examen, je n’y échouerai pas. Donc si j’échoue à cet examen, c’est que
je ne le présente pas. »
32
Logique modale et logique de la pertinence
(𝛼 ∧ 𝛽) ⇒ 𝛾 ⊨ (𝛼 ⇒ 𝛾) ∨ (𝛽 ⇒ 𝛾)
Mais « Si je réussis l’examen de logique et celui de philo analytique, je serai dispensé du cours.
Donc au moins une de ces deux choses est vraie : si je réussis l’examen de logique, je serai
dispensé ou si je réussis l’examen de philo analytique, je serai dispensé. »
(𝛼 ⇒ 𝛽) ∧ (𝛾 ⇒ 𝛿) ⊨ (𝛼 ⇒ 𝛿) ∨ (𝛾 ⇒ 𝛽)
No thesis strategy :
Ce qui apparaît comme paradoxal tient en fait à des implicatures conversationnelles et non à la logique.
Il est logiquement vrai que « Paris est la capitale de la France si 2+2=5 » car Paris est la capitale de la France
indépendamment de cette condition et donc a fortiori si elle est remplie. Mais (en vertu de la maxime
Gricienne de la quantité ou de l’informativité) on suppose généralement que l’interlocutrice s’en serait
tenue à dire « Paris est la capitale de la France » si c’est tout ce qu’elle avait voulu dire ; puisqu’elle a dit
davantage, on cherche impérativement à faire sens de ce lien conditionnel. C’est là un problème de
pragmatique linguistique mais qui n’interdit pas de reconnaître comme vrai ce qui a été dit littéralement.
dont la valeur de vérité ne dépendrait pas seulement de la valeur de vérité factuelle de 𝑝 et 𝑞 (comme
c’est le cas de 𝑝 ⇒ 𝑞), mais également de la valeur de vérité que pourrait avoir 𝑝 et de celle que pourrait
avoir 𝑞 en fonction de 𝑝.
L’idée est de ne pas seulement rendre compte de « Si p est vrai alors q est vrai » au sens de « Il n’est
(factuellement) pas vrai que p est vrai et q faux », mais de rendre compte de ce que « Il n’est pas possible
que q soit vrai et q est faux » ou encore de ce que « Nécessairement, si p était vrai alors q serait vrai ».
𝑝 ⊰ 𝑞 =Df ¬(𝑝 ∧ ¬𝑞) = (𝑝 ⇒ 𝑞)
Caractériser la logique de cet opérateur suppose de développer une logique modale, qui va au-delà des
valeurs de vérité que les propositions 𝑝 et 𝑞 ont factuellement dans le monde actuel et qui s’intéresse aux
valeurs de vérité qu’elles pourraient avoir dans des situations contrefactuelles (ou mondes alternatifs).
La logique de l’implication stricte ne résout toutefois pas certains des paradoxes précédents, et n’empêche
notamment pas l’explosion logique : ⊨ (𝛼 ∧ ¬𝛼) ⊰ 𝛽 (car 𝛼 ∧ ¬𝛼 est faux dans toutes les situations),
33
Logique modale et logique de la pertinence
de sorte qu’il reste vrai que « Si le carré rond est et n’est pas un polygone, Rome est la capitale de la
France ».
Pour rendre compte d’une implication plus pertinente (dite « entailment »), on peut alors, comme
Anderson 1959 et Belnap 1960, envisager une logique modale qui, en plus de mondes contrefactuels,
envisage aussi des mondes contrefactuels logiquement impossibles (c’est-à-dire violant certaines
logiques), de telle sorte que, par exemple, 𝛼 ∧ ¬𝛼 n’est pas systématiquement faux et que l’on n’ait dès
lors plus l’explosion logique : 𝛼 ∧ ¬𝛼 ⊭ 𝛽.
Une telle logique, dite « logique de la pertinence (relevance logic) », permet par exemple de rendre
compte de la vérité du conditionnel « Si la logique intuitionniste était correcte [ce qu’exclut la logique
classique], le principe de double négation échouerait » et de la fausseté du conditionnel « Si la logique
intuitionniste était correcte, Rome serait la capitale de la France ». Belnap et Anderson exigent notamment
que 𝛼 et 𝛽 aient au moins un « paramètre » commun pour que 𝛼 ∧ ¬𝛼 ⊨ 𝛽 ; cela garantit en principe que
la condition et la conséquence « traitent de la même chose » et que le lien conditionnel soit pertinent.
34
Logiques libres
Logiques libres
Les énoncés comportant des termes singuliers dénués de référence réelle – « Pégase est un cheval ailé »,
« Sherlock Holmes habite au 221b Baker Street » – ont une valeur de vérité indéterminée.
Par ailleurs, s’ils sont vrais, ils se prêtent à des violations du principe de généralisation existentielle (GE) :
on ne peut en déduire « Il y a au moins un cheval ailé » et « Quelqu’un habite au 221b Baker Street ».
No item strategy :
Pour Frege 1892, la logique présuppose que tous les termes singuliers dénotent ; les énoncés du langage
quotidien pour lesquels ce n’est pas le cas échappent donc à la logique.
Pour Strawson 1950, de tels énoncés ne sont pas évaluables faute que leur présupposition soit vraie.
Russell 1905 suggère de faire apparaître les termes singuliers non dénotant comme des descriptions
définies (« le cheval ailé qui fut capturé par Bellerophon », « le détective ami du Dr Watson qui… »)
impliquant des affirmations implicites d’existence et d’unicité, qui, si elles sont fausses, rendent faux
l’énoncé tout entier.
∃𝑥 𝑓(𝑥) veut dire « Au moins une proposition de type f(a) est vraie ; il y a au moins une expression ‘a’
qu’on peut substituer à ‘x’ pour produire une proposition vraie »
∀𝑥 𝑓(𝑥) veut dire « Toutes les propositions de type f(x) sont vraies ; on peut substituer toutes les
expressions ‘a’ à ‘x’ et produire toujours des proposition vraies »
35
Logiques libres
Cette interprétation métalinguistique est notamment utile en logique modale quantifiée pour justifier que
l’on passe de (𝑝 = 𝑝) (« Phosphorus est nécessairement identique à Phosphorus ») à ∃𝑥(𝑥 = 𝑝).
Dans ce cas, en effet, ce n’est pas l’objet Phosphorus (lequel est aussi bien Hesperus et Venus) qui permet
la généralisation existentielle ; c’est l’expression « Phosphorus » qui offre une substitution possible.
-suspendant la présupposition que tous les termes singuliers dénotent un référent existant ; la logique est
alors dite « libre » (de toute présupposition existentielle dans les termes singuliers) ;
-ajoutant un prédicat d’existence de premier ordre e(x) (pour « x existe »), de manière à distinguer les
objets singuliers qui existent de ceux qui n’existent pas ;
∀𝑥 𝑓(𝑥) ∃𝑥 𝑓(𝑥)
∀𝑥 𝑝(𝑥) ⊭ ∃𝑥 𝑝(𝑥)
En logique libre, on travaille donc avec deux domaines d’objets : le domaine large (ou « externe ») de tous
les objets dont on parle (D) et le domaine plus restreint (ou « interne ») des objets existants (E).
Dans la logique libre positive envisagée jusqu’à présent, un objet qui n’existe pas ¬𝑒(𝑎) peut néanmoins
avoir des propriétés positives 𝑝(𝑎)
En logique libre négative, on se donne la contrainte supplémentaire qu’un objet n’a de propriété positive
que s’il existe : 𝑝(𝑎) ⊨ 𝑒(𝑎) (mais pas ¬𝑝(𝑎) ⊨ 𝑒(𝑎))
En sens inverse, ¬𝑒(𝑎) ⊨ ¬𝑝(𝑎) de sorte que tous les jugements à propos des objets inexistants sont faux
36
Logiques libres
𝑓(𝑎)
𝑒(𝑎)
Par conséquent, en logique négative, on retrouve G.E. et I.U. classiques.
La contrainte négative vaut aussi pour le prédicat d’identité 𝑎 = 𝑏 ⊨ 𝑒(𝑎) ∧ 𝑒(𝑏) 𝑎 = 𝑎 ⊨ 𝑒(𝑎)
de sorte que les objets inexistants ne sont ni identiques les uns aux autres ni identiques à eux-mêmes.
En logique libre neutre, on se donne la contrainte que les jugements à propos des objets inexistants ne
sont ni vrais ni faux : ¬𝑒(𝑎) ⊨ 𝑝(𝑎) = 𝑖
À la manière de Routley 1980, on peut aussi développer des quantificateurs « externes » Π𝑥 et Σ𝑥 qui
quantifient sur le domaine externe (D) donc sur tous les objets, même inexistants. Contrairement aux
quantificateurs ∀𝑥 et ∃𝑥, ces quantificateurs sont sans charge ontologique (no « existential loading »).
et Πx : « Tous les x … » (alors que ∀𝑥 prend le sens plus fort de « Tous les x existants sont tels que… »)
Les quantificateurs internes (existentially loaded) peuvent être définis à partir de ces quantificateurs
externes : ∃𝑥 𝑓(𝑥) =Df Σ𝑥(𝑓(𝑥) ∧ 𝑒(𝑥))
À noter encore que, dans une conception vérificationniste de l’existence, par exemple, on peut avoir des
jugements d’existence à valeur de vérité indéterminée : 𝑒(𝑎) = 𝑖
Σ𝑥 𝑓(𝑥) = 𝑖 car tous les objets qui ont la propriété f ont une existence indéterminée
37
Logiques meinongiennes
Logiques meinongiennes
Meinong 1904 avait développé une théorie des objets qui ne se limitait pas aux seuls objets réels, mais
également aux objets inexistants tels que Pégase et la montagne d’or et même aux objets impossibles tels
que le carré rond ou le carré non carré. Ces objets, disait-il, ont des propriétés indépendamment du fait
qu’ils existent ou non ou même qu’ils soient possibles ou non ; leur Sosein (être-tel) ne dépend pas de leur
Sein (être, statut ontologique). En particulier, ces objets peuvent se voir attribuer :
- leurs propres propriétés constitutives : « Pégase est un cheval ailé », « Le carré rond est carré »
- des propriétés ontologiques : « Pégase n’existe pas », « Le carré rond est impossible »
- des propriétés intentionnelles converses : « Pégase fut admiré par les enfants grecs », « Le carré rond (la
quadrature du cercle) a été recherché par de nombreux mathématiciens »
Pour rendre compte de la logique propre à ce domaine très large d’objets, plusieurs systèmes dits
« meinongiens » ont été développés.
Routley 1980 suggère tout d’abord de poursuivre le travail entamé avec les logiques libres en :
-permettant que les termes singuliers réfèrent à des objets inexistants mais aussi impossibles ;
-ajoutant un prédicat de possibilité de premier ordre (x) (pour « x est possible »), de manière à distinguer
les objets singuliers qui sont possibles de ceux qui sont impossibles.
Dans cette logique dite « nonéiste », on travaille alors avec trois domaines : le domaine très large de tous
les objets dont on parle (O), le domaine plus restreint des objets possibles (P) et celui, plus restreint encore,
des objets existants (E).
Comme Routley l’avait fait pour les logiques libres, on peut alors développer des quantificateurs U𝑥 et P𝑥
qui quantifient sur le domaine le plus large (O), donc sur tous les objets, même impossibles.
Les quantificateurs plus internes peuvent être définis à partir de ces quantificateurs externes totalement
« neutres » (puisqu’ils ne présupposent ni l’existence ni la possibilité de ce sur quoi ils portent 3) :
3
Il s’agit néanmoins toujours, insiste Routley, d’une interprétation objectuelle et non simplement substitutionnelle
des quantificateurs. Dans la mesure où on n’exige plus que les constantes d’individus désignent des objets existants
(ni même possibles), on pourrait comprendre que 𝑃𝑥 𝑓(𝑥) veut dire qu’au moins un terme singulier, entendu comme
simple expression, peut être substitué au symbole x pour composer une phrase vraie ; ce qui serait l’interprétation
substitutionnelle. Routley, cependant, affirme que c’est bien un objet (éventuellement inexistant ou impossible) qui
doit prendre la place de x. La logique qu’il défend est « neutre » (au sens où elle n’exige pas l’existence des objets
dont elle parle), mais pas nominaliste (au sens où elle parle bien d’objets et pas seulement d’expressions
linguistiques). L’interprétation substitutionnelle a, en effet, le gros désavantage de ne pas s’articuler à une théorie
de la vérité qui expliquerait la vérité de f(a) par le fait que l’objet a possède la propriété f.
38
Logiques meinongiennes
Comme en logique libre (positive), les quantificateurs plus internes sont soumis à des restrictions pour
leurs règles de G.E. et I.U. :
𝑓(𝑎) ⊨ ∃𝑥 𝑓(𝑥)
∀𝑥 𝑓(𝑥) ⊨ 𝑓(𝑎)
Bien qu’ils soient du premier ordre (directement attribuables à des objets), les prédicats d’existence et de
possibilité ne sont pas des prédicats comme les autres. En particulier, on veut éviter une série d’arguments
ontologiques fallacieux tels que :
Dieu est l’être parfait, c’est-à-dire qui possède toutes les propriétés positives
Or l’existence est une propriété positive
Donc Dieu existe
L’existence, disaient déjà Meinong et Mally, ne fait pas partie de l’être-tel (Sosein) de ces objets ; c’est un
prédicat « auerkonstitutorisch » (« extranucléaire », « non caractérisant »). Si l’existence ou la possibilité
pouvaient faire partie du Sosein des objets, il serait possible de se demander si la montagne d’or existante
existe ou si le carré rond possible est possible. Mais ce n’est pas le cas : il faut que l’objet soit déjà
caractérisé par des prédicats autres qu’ontologiques pour qu’on puisse se poser la question de son statut
ontologique. À cet égard, le prédicat d’existence est « second » (l’essence précède l’existence).
Les prédicats ontologiques – possibilité et existence – sont en fait des propriétés qui « surviennent » sur
les propriétés caractérisantes. On peut d’ailleurs les définir au moyen de quantifications du second ordre :
Être possible, c’est être tel qu’il n’y a aucune propriété que tout à la fois on possède et on ne possède pas :
Quant à exister, c’est être « complet », c’est-à-dire « déterminé » par rapport à toute propriété, donc la
posséder ou ne pas la posséder :
Contrairement aux objets existants, les objets fictifs sont généralement « incomplets » ; ils possèdent
toute une série de propriétés que leur attribue la fiction qui les a engendrés, mais il est des
propriétés pour lesquelles on ne peut trancher la question de savoir s’ils les possèdent ou non.
Ainsi, faute que Conan Doyle le précise, il n’est ni vrai ni faux que Sherlock Holmes a un naevus
sur l’épaule gauche. De même, il n’est ni vrai ni faux que la montagne d’or, prise comme telle, ait
son sommet couvert de neige.
39
Logiques meinongiennes
Sans entrer dans trop de détail, pointons ici quelques éléments (peut-être problématiques) de ce système :
1) Meinong et les meinongiens affirment le « Principe de caractérisation » selon lequel tout objet possède
les propriétés qui servent à le caractériser : « Pégase est un cheval ailé », « Le carré rond est carré ».
Simultanément, ils défendent l’idée que les objets inexistants sont « incomplets », qu’ils ne possèdent que
les propriétés qui servent à les caractériser (et éventuellement quelques propriétés qui en sont les
conséquences analytiques).
Mais ces deux principes ont pour conséquence qu’un objet inexistant s’identifie exactement à l’ensemble
de ses propriétés constitutives (éventuellement clos sur l’implication), de sorte que toute modification de
propriété définit un autre objet :
Contrairement aux objets existants, qui ont des propriétés contingentes et « modifiables » (variables d’une
situation ou d’un « monde » à l’autre), les objets inexistants n’ont que des propriétés (nucléaires)
nécessaires. Leurs seules propriétés contingentes et variables sont extranucléaires (propriétés
ontologiques et intentionnelles converses) : la montagne d’or n’existe pas dans le monde actuel mais
existe ailleurs ; Pégase fut admiré dans un « monde » antérieur mais ne l’est plus aujourd’hui.
2) Même en ce qui concerne ces propriétés extranucléaires, il n’est pas évident qu’elles soient variables.
En effet, un objet doté de propriétés contradictoires comme le carré rond est systématiquement
impossible ; et un objet incomplet comme la montagne d’or (ou d’ailleurs aussi le carré rond) est
systématiquement inexistant, de sorte que le statut de possible dans le monde actuel (𝑎) ne coïncide
pas avec celui d’existant dans un monde possible (𝑒(𝑎)) : 𝑎 ⊭ 𝑒(𝑎)
3) Il est clair que l’actuel roi de France chauve n’est pas chauve de la même manière que Bruno Leclercq
(et la montagne d’or pas une montagne de la même manière que l’Everest). Le premier, qui n’existe pas,
est constitutivement chauve – il l’est nécessairement, « par définition » – ; le second, qui existe, l’est
réellement et de manière contingente – il se fait qu’il est chauve.
Cela mène Rapaport 1978 ou Zalta 1988 à distinguer deux types de prédication distincts : l’« encodage »
(ou prédication constitutive) d’après lequel la montagne d’or est une montagne et l’exemplification (ou
prédication contingente) d’après laquelle l’Everest est une montagne. Seuls les objets existants
exemplifient leurs propriétés ; les objets inexistants ne font que les encoder.
Tout ceci mène à la question de savoir si les logiques meinongiennes constituent bien une logique des
« objets » ou si elles ne constituent pas plutôt une logique des « concepts »…
40
Références
Anderson A., 1959, “Completeness theorems for the systems E of Entailment and EQ of Entailment with
Quantification”, Zeitschrift für Mathematische Logik und Grundlagen der Mathematik, vol. 6, pp. 201-
216.
Barcan Marcus R., 1962, “Interpreting quantification”, Inquiry, vol. 5, p. 252-259.
Belnap N., 1960, “EQ and the First Order Functional Calculus”, Zeitschrift für Mathematische Logik und
Grundlagen der Mathematik, vol. 6, pp. 217-218.
Belnap N., 1977, “A useful four-valued logic”, in J. Michael Dunn and George Epstein eds., Modern Uses of
Multiple-Valued Logic, Springer books.
Birkhoff G. & von Neumann J., 1936, “The logic of quantum mechanics”, Annals of mathematics, vol. 37.
Bochvar D.A., 1939, “On a three-valued logical calculus and its application to the analysis of
contradictories”, Matématičéskij sbornik, vol. 4.
Brouwer L.E.J., 1907, Over de grondslagen der wiskunde, Academisch proefschrift, Universiteit van
Amsterdam, Maas & Van Suchtelen.
Carnap R., 1950, Logical foundations of probability, Chicago University Press.
Destouches-Février P., 1937, “Les relations d’incertitude de Heisenberg et la logique”, Comptes rendus de
l’Académie des Sciences, vol. 204.
Dummett M., 1975, “Wang’s Paradox”, Synthese, vol. 30 (3-4), pp. 301-324.
Dunn J.M., 1976, “Intuitive semantics for first-degree entailments and ‘coupled trees’”, Philosophical
Studies, vol. 29, pp. 149–168.
Frege G., 1892, “Sinn und Bedeutung”, Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik, vol. 100.
Gödel K., 1933, “Eine Interpretation des intuitionistsichen Aussagenkalküls”, Ergebnisse eines
mathematishen Kolloquiums, vol. 4, pp. 39-40.
Haack S., 1974, Deviant Logic, Cambridge University Press.
Heyting A., 1930, “Die formalen Regeln der intuitionistischen Logik”, Sitzungsberichte der preussischen
Akademie der Wissenschaften, pp. 42–71, 158–169.
Heyting A., 1956, Intuitionism. An introduction, North-Holland, Amsterdam.
Jeffrey R., 1967, Formal logic, its scope and limits, McGraw-Hill.
Johansson I., 1936, “Der Minimalkalkül, ein reduzierter intuitionistische Formalismus”, Compositio
Mathematica, vol. 4.
Kleene S.C., 1945, “On the interpretation of Intuitionistic number theory”, Journal of Symbolic Logic, vol.
10.
Körner S., 1960, The philosophy of mathematics, Hutchinson University Library.
Kripke S., 1965, “Semantical analysis of intuitionistic logic, I”, in J. Crossley and M. Dummett eds., Formal
systems and recursive functions, North-Holland, Amsterdam, pp. 92-130.
Lambert K., 1963, “Existential import revisited”, Notre Dame Journal of Formal Logic, vol. 4, pp. 288-292.
41
Lambert K., 1967, “Free logics and the concept of existence”, Notre Dame Journal of Formal Logic, vol. 8,
pp. 133-144.
Leonard H., 1956, “The logic of existence”, Philosophical Studies, vol. VII.
Lewis C.I., 1918, A survey of symbolic logic, University of California Press, Berkeley.
Lewy C., 1946, “How are the calculuses of logic and mathematics applicable to reality”, Proceedings of the
American Society, Supplement XX.
Łukasiewicz J, 1953, “A system of modal logic”, Journal of Computing Systems, vol. 1, pp. 111–149.
Łukasiewicz J., 1920, « On 3-valued logic », reprinted in S. McCall ed., Polish Logic, Oxford University Press,
1967.
Łukasiewicz J., 1930, “Many-valued systems of propositional logic”, reprinted in S. McCall ed., Polish Logic,
Oxford University Press, 1967.
Meinong A., 1904, Über Gegenstandstheorie, Barth, Leipzig.
Post E., 1921, “Introduction to the general theory of elementary propositions”, American Journal of
Mathematics, vol. 43.
Prior A., 1954, “Many-valued and modal systems: an intuitive approach”, Philosophical Review, vol. 64.
Prior A., 1957, Time and Modality, Oxford University Press.
Putnam H., 1967, “Three-valued logic”, Philosophical Studies, vol. 8.
Quine W.V.O., 1959, “Meaning and translation”, in R.A. Brower ed., On translation, Harvard University
Press.
Quine W.V.O., 1969, “Epistemology naturalized”, in Ontological relativity, Columbia University Press.
Quine W.V.O., 1970, Philosophy of Logic, Prentice-Hall.
Rapaport W., 1978, “Meinongian Theories and a Russellian Paradox”, Noûs, vol. 12 (2), pp. 153-180.
Routley R., 1980, Exploring Meinong’s jungle and beyond, Department Monograph #3 of the Philosophy
Department of the Australian National University, Canberra.
Russell B., 1905, “On denoting”, Mind, vol. 14.
Russell B., 1906, “Review of MacColl H., Symbolic logic and its applications (Longmans, Green, 1906)”,
Mind, vol. 15.
Russell B., 1923, “Vagueness”, Australasian Journal of Philosophy and Psychology, vol. 1.
Smiley T.J., 1959, “Entailment and deducibility”, Proceedings of the Aristotelian Society, vol. LIX.
Smiley T.J., 1960, “Sense without denotation”, Analysis, vol. 20.
Strawson P.F., 1950, “On referring”, Mind, vol. 59.
van Fraassen B., 1968, “Presupposition, implication and self-reference”, Journal of Philosophy, vol. LXV.
van Fraassen B., 1969, “Presuppositions, supervaluations and free logic”, in K. Lambert ed., The logical way
of doing things, Yale University Press.
Waismann F., 1946, « Are there alternative logics ?”, Proceedings of the Aristotelian Society, vol. XLVI.
Zalta E., 1988, Intentional Logic and the Metaphysics of Intentionality, MIT Press, Cambridge (Mass.).
42