Histoire des Comptabilités Étatiques
Histoire des Comptabilités Étatiques
14 | 2021
Les contes fantastiques de l’État
Édition électronique
URL : https://journals.openedition.org/comptabilites/4892
ISSN : 1775-3554
Éditeur
IRHiS-UMR 8529
Référence électronique
Comptabilités, 14 | 2021, « Les contes fantastiques de l’État » [En ligne], mis en ligne le 27 décembre
2021, consulté le 01 février 2022. URL : https://journals.openedition.org/comptabilites/4892
SOMMAIRE
Le contrôle de la recette générale de toutes les finances des ducs de Bourgogne par les
Chambres des comptes de Dijon et de Lille : l’État bourguignon entre centralisation et
bipolarité (1386-1419)
Jean-Baptiste Santamaria
Monnaie, dette publique et comptabilité : Les circuits financiers entre les îles de France et de
Bourbon et la métropole au regard de la comptabilité de la Marine et des Colonies 1769-1783
Juliette Françoise
Rendre les travaux forcés profitables pour l’État : le calcul de coût dans les bagnes de
Guyane au XIXe siècle
Antoine Fabre
Derrière les chiffres, des serviteurs de la Justice désœuvrés. La police judiciaire près les
parquets (Belgique, 1919-1952)
François Welter
Quels moyens pour la sécurité publique ? Une histoire de la gendarmerie belge au prisme de
ses budgets (1919-1957)
Jonas Campion
Varia
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textes traitant des agents des PTT ou de la police judiciaire et de la gendarmerie belge.
C’est aussi le cas du texte sur le bagne de Cayenne. Les données comptables dessinent
en filigrane et de manière pointilliste le portait de ces groupes. Elles éclairent les
attentes sociales ou politiques formulées à leur égard. Entre chiffres et catégories, on
voit apparaître leur profil, leurs conditions de vie, les difficultés de leurs revenus, les
politiques sociales dont ils bénéficient ou la surveillance dont ils font l’objet. On y
observe également certaines revendications et luttes menées, notamment par le biais
de stratégies corporatistes ou syndicales.
10 Entre missions, institutions et acteurs, les budgets et comptabilités sont des clés
indispensables à la compréhension historienne de tout « système » étatique ou
institutionnel, avec sa coopération parfois difficile, ses stratégies pas toujours
convergentes entre ses pôles, leur « agentivité »3. Dans cette réalité mouvante, en
équilibre parfois instable, on distingue les stratégies d’existence de certaines
institutions, de certaines politiques par rapport à d’autres. En leur sein, on ressent les
tensions internes, les relations hiérarchiques, les principes quotidiens de
fonctionnement. On y perçoit encore les difficultés financières, matérielles ou
logistiques de leurs missions, permettant de compléter ou nuancer des archives de la
pratique dont la conservation est parfois loin d’être optimale.
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objectifs politiques. Il confirme que quels que soit leurs dénominations, rationalisation
des choix budgétaires, Loft et avatars…, le démantèlement des structures de l’État
établies après 1945, la substitution du ruissèlement à la redistribution à visée égalitaire,
la rentabilité érigée en dogme, se lit dans la comptabilité publique. Comme l’a montré
Corine Eyraud pour l’université8 ou comme le montrent les deux derniers numéros de
la Revue française de socio-économie9 parmi bien d’autres, l’étouffement de la fonction
publique, le régime sec imposé aux fonctionnaires, l’élimination des protections
statutaires, la lente agonie de l’hôpital10 ou de l’université sont assurés par des
instruments financiers : paiement à l’acte, classement des universités… Ce dossier tend
à montrer que la fabrication de ces instruments s’inscrit dans le temps long et que leur
rationalité doit être discutée.
NOTES
1. Jules Ferry et J.-Édouard Horn, Les comptes fantastiques d'Haussmann. (Suivi de) Les Finances de
l'Hôtel de Ville, Neuilly sur Seine 1868-1869, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/
bpt6k5475f.texteImage
2. L’initiative n’est pas isolée. Signalons sur ces questions, les travaux du GRAB (groupe de
recherches sur les affaires budgétaires coordonné par Thomas Élie et Clémence Cardon-Quint)
dont le séminaire interroge année après année la construction, le fonctionnement et le
financement des missions de l’État. Se reporter au Carnet de recherches du groupe, https://
grab.hypotheses.org/. Voir aussi les travaux du séminaire « Chiffres privés, chiffres publics.
Calculs, comptabilités et statistiques (XVIIe-XXIe siècles) », soutenu par l’IGDPE entre 2017 et 2022,
https://chiffres.hypotheses.org/ et qui aboutit à un ouvrage collectif en cours de publication aux
Presses universitaires de Rennes (sortie troisième trimestre 2022).
3. Jean-Marie Fecteau. Janice Harvey (dir.), La régulation sociale entre l'acteur et l'institution / Agency
and Institutions in Social Regulation, Québec, PUQ, 2005.
4. Émilien Ruiz, Trop de fonctionnaires ? Histoire d'une obsession française ( XIXe-XXIe siècle) , Paris,
Fayard, coll. « Histoire », 2021.
5. Pour des éléments de méthode, sans exhaustivité, se reporter à Fabien Cardoni, « Le budget,
source et outil des sciences humaines », in Les études sociales, n°155, 2012, pp. 3-9 ; Béatrice
Touchelay, Isabelle Bruno, Florence Jany-Catrice (dir.), The Social Sciences of Quantification. From
Politics of Large Numbers to Target-Driven Policies, Dordrecht, Springer, 2016 ; Fabien Cardoni, Anne
Conchon, Michel Margairaz, Béatrice Touchelay (dir.), Chiffres privés, chiffres publics XVIIe-XXIe siècle.
Entre hybridations et conflits, Rennes, PUR, à paraître en 2022.
6. Peter Becker Peter, William Clarck (dir.), Little Tools of Knowledge: Historical Essays on Academic
and Bureaucratic Practices, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2001, Vincent Denis et Pierre-
Yves Lacour Pierre-Yves, « La Logistique des savoirs. Surabondance et technologie de papier au
XVIIIe siècle », in Genèses, n°102/1, 2017, p. 107-122.
7. Claire Lemercier, Carine Ollivier, « Décrire et compter. Du bricolage à l'innovation : questions
de méthode », in Terrains & travaux, n.19-2, 2011, p. 5-16.
8. Corine Eyraud, L’université française : mort sur ordonnance ? Savoir/Agir, 2019, p. 119-131.
9. Nouvelle gestion publique, gestion de la pénurie, Revue française de socio-économie, 2021/2 (n°27) et
La santé miroir des sociétés, in Revue française de socio-économie, 2021/1 (n° 26).
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10. Constantin Brissaud, « Des objectifs sanitaires à la rationalité budgétaire. La mise en marché
des systèmes de santé saisie par la quantification », in Revue française de socio-économie, 2021/1
(n° 26), p. 27-46.
AUTEURS
JONAS CAMPION
Centre interuniversitaire d’études québécoises, Université du Québec à Trois-Rivières (CIEQ/
UQTR)
[email protected]
BÉATRICE TOUCHELAY
IRHiS–UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)
[email protected]
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Jean-Baptiste Santamaria
1 Le riche débat sur la nature de l’État bourguignon à l’époque des ducs Valois s’est
naturellement attaché à la complexité des rapports entre modèle multipolaire et
construction unitaire, à la combinaison subtile des traditions locales et du centralisme
monarchique1. Dans cette réflexion, la mise en place d’institutions centrales dans les
finances représente un moment-clef. Dès les années 1386-1387, Philippe le Hardi,
devenu comte de Flandre et d’Artois en 1384 et mort en 1404, fait de ce pan de
l’administration une figure de proue de la construction étatique 2. Néanmoins, le
processus n’était qu’incomplet : l’établissement d’une recette générale de toutes les
finances en 1387 n’avait pas eu son pendant quant à l’organisation du contrôle, puisque
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4 La recette générale de toutes les finances fut instituée en 1386-1387 pour centraliser les
revenus de l’ensemble des territoires bourguignons. Elle est issue de la recette générale
de Bourgogne, qui émerge à partir de 1297 où est attesté un « receveur du duché » ou
du duc, office qui a été fortement réorganisée en 1352 lors de la tutelle royale sur les
terres de Philippe de Rouvres8, terres qui incluaient également le comté de Bourgogne
et l’Artois. C’est alors que les bases de l’organisation du compte furent posées par
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Dimanche de Vittel, receveur général jusqu’en 1367 et maître des comptes jusqu’en
1386. C’est d’ailleurs précisément en 1353 que Jean le Bon établit une commission
comprenant un maître parisien, Jean de Baubigny, un secrétaire de la reine, Jean
Clabart, un tabellion de Beaune, Guy Rabbi. De cette commission chargée de réformer la
Bourgogne sortit une Chambre des comptes de Dijon9. Un processus comparable fut
conduit à Lille en 1385-1386 à la demande de Philippe le Hardi, qui réorganisa dans le
même temps la Chambre dijonnaise10. En 1363-1384, alors que Philippe le Hardi est duc
de Bourgogne, mais pas encore comte de Flandre, les réformes de 1352-1353 demeurent
la base de l’administration des finances, tandis que les liens avec la monarchie
perdurent : une part de la comptabilité ducale centrale fut même soumise à la Chambre
de Paris. En effet, Philippe était théoriquement comptable de sa gestion comme
lieutenant de Jean le Bon pour le duché depuis le 27 juin 1363, puis de Charles V, dans
les cinq diocèses de la province de Lyon et du duché à partir du 2 juin 1364. Le 9 juillet
1366, cette lieutenance fut étendue aux diocèses de Reims, Troyes, Chalons et
Soissons11. Le duc devait rendre compte personnellement de ses dépenses de guerre, et
dépêcha Huet Hanon, qui se fit envoyer à Paris « les lettres du compte de la lieutenance
de monseigneur qu’il devoit rendre pour lui a Paris aux gens des comptes du roy nostre
sire »12. Huet Hanon était alors placé au-dessus du receveur général du duché,
Dimanche de Vittel, et chargé de percevoir les revenus royaux extraordinaires cédés au
duc, et de payer les dépenses de guerre du Hardi en tant que lieutenant du roi 13. Intitulé
« tresorier monseigneur […] des receptes et mises faites pour ledit monseigneur » 14, il
préfigure le receveur général. Il semble donc que ce « comptable de la lieutenance »
soit l’ancêtre du receveur de toutes les finances. En raison de son ressort
supraterritorial et de son statut singulier, il se trouvait soumis à l’examen de la
Chambre des comptes parisienne. Un autre élément atteste du lien fort entre
l’administration bourguignonne du Hardi et la royauté : le receveur général du duché
fut parfois entendu à Dijon en présence d’officiers royaux15.
5 En 1386 eut lieu une profonde réorganisation des finances. On la devait à l’avènement
de Philippe et de son épouse Marguerite de Male aux comtés de Flandre, d’Artois, de
Bourgogne, de Nevers et Rethel, et surtout à la suite de la signature de la paix de
Tournai avec les rebelles gantois en décembre 1385. Cette paix ouvrait la voie à
l’intégration de la Flandre. C’est alors que fut établie une Chambre du conseil et des
comptes à Lille. Dans le même temps, la Chambre dijonnaise en 1386 était réformée,
tandis que l’année suivante le duc Philippe nommait un receveur général de toutes les
finances. Celui-ci put puiser ses ressources à la fois dans les terres du nord, du sud et
dans les caisses royales16. Il était néanmoins d’abord l’héritier du receveur général de
Bourgogne, en cela qu’il rendit compte à Dijon et reprit à son compte certaines
dépenses centrales de la cour ducale assurées jusque-là par le receveur de Bourgogne 17.
6 Ce compte général d’origine bourguignonne finit pourtant par prendre le chemin du
nord dès Jean sans Peur à quatre reprises : pour les comptes de 1405-1406, puis en 1411,
1412 et 1414-141518. Il s’agissait de mesures exceptionnelles : Dijon demeurait toujours
le lieu officiel de reddition19. Commis en 1419 par Philippe le Bon, le receveur général
Guy Guilbaut avait encore pour obligation de rendre compte à Dijon, ce qu’il ne fit
jamais. Ses comptes furent tous rendus à Lille, mais seulement par commission
particulière20. C’était encore le cas en 1430, pour ses comptes à rendre et courant
jusqu’en 142821. Son successeur dut rendre compte à Lille, la mesure apparaissant
désormais plus routinière22.
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7 Cette translation de Dijon à Lille fut largement dictée par les circonstances de la guerre
civile : tel fut le cas après novembre 1413, après le départ précipité de Jean sans Peur
aux lendemains de la reprise en main armagnaque de la capitale du royaume. Ce furent
les receveurs qui insistèrent pour venir à Lille : Robert de Bailleux l’obtint à sa
demande le 27 novembre 1413 en raison de son installation à Amiens après la fuite du
duc Jean. Le receveur s’était éloigné en raison de la « discension et discort depuis peu
de temps enca meuz entre aucuns des habitans de la ville de Paris ». De Picardie, il
craignait de se rendre à Dijon « ou il a long et pesant chemin, comme de robeurs et
pillars estans sur le pays et aultrement »23. Le même état d’esprit motiva Guilbaut qui
invoquait au moment de rendre son compte de 1427 le fait qu’il avait tous ses papiers à
Lille où il jouait un rôle majeur comme gouverneur des finances ainsi que les périls des
routes vers la Bourgogne et la nécessité d’abréger l’affaire 24.
8 Ce transfert ne fut donc pas directement pensé comme conséquence d’un changement
de politique, comme l’effet d’une évolution qui faisait de la Flandre le nouveau centre
de gravité de l’État bourguignon. La véritable préoccupation était la commodité de
rendre compte à Lille pour les receveurs. Cette commodité s’expliquait d’ailleurs pour
partie par la proximité avec Paris. En cohérence avec les travaux de Florence Berland
sur la cour de Bourgogne à Paris, on voit que le tropisme exercé par la capitale sur les
deux premiers ducs était considérable25. Pour les receveurs, travailler à Lille les
éloignait moins des affaires parisiennes. Dans le même temps qu’il expliquait vouloir
venir à Lille, et alors même que Paris était aux mains des Armagnacs en février 1414, le
receveur sortant Robert de Bailleux expliquait qu’il demeurait dans le nord, entre
Flandre et Picardie, car il espérait fortement que le duc revînt à Paris. Lui-même devait
absolument s’y rendre car il s’y était obligé pour le duc auprès de fournisseurs. Il devait
donc rembourser les créanciers ou obtenir d’autres délais, sous peine d’être condamné
par la justice royale : « s’il plaist Dieu que monseigneur soit a Paris comme je espoire
que a grant joye il y doie estre bien brief, il m’est de necessité y estre et aler pour cause
des grans obligacions que j’ay faictes par commandement de mon dit seigneur tant
pour le fait du roy comme pour le sien »26. Par ailleurs, les officiers de la recette
générale, comme les trésoriers, étaient fréquemment des artésiens, notamment des
Arrageois : Jean de Pressy, Pierre de Montbertaut sous Philippe le Hardi, Jean
Despouillettes, Jean de Pressy ou Jean Sacquespée sous Jean sans Peur venaient
d’Arras27. Ils y tenaient souvent leur hôtel, à distance idéale de Paris et Lille. Guy
Guilbaut, qui refusa de rendre compte ailleurs qu’à Lille, s’y était établi depuis 1419.
Lui-même était originaire d’Hesdin28.
9 La reddition dijonnaise s’était déjà révélée aberrante en certaines occasions, en
particulier sous Philippe le Hardi : lorsqu’en 1397 Jean de Pressy se trouva convoqué à
Dijon, il se trouvait à Arras où il avait été nommé receveur du domaine. Il y retournait
d’ailleurs fréquemment du temps de son office de receveur général, d’autant que le
chancelier Jean Canard était évêque d’Arras. Pressy travaillait régulièrement à Paris où
était la cour. Son voyage à Dijon en 1397 l’ennuyait beaucoup. Il lui occasionna des frais,
des délais, d’autant qu’il dut repartir « pour plusieurs occupacions que la Chambre a
eues ». Le centre de gravité se situait déjà plus au nord, à Arras et en réalité surtout à
Paris29.
10 Il semble donc que cette translatio computorum n’ait pas tant été planifiée par le prince
qu’imposée d’en bas et par les événements. Le duc semble avoir cédé progressivement.
L’affaire était contraire à la volonté de Jean sans Peur, qui usa de son autorité afin
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d’empêcher les gens des comptes lillois de recevoir le compte général de Pierre Macé en
1415, lequel tenait visiblement à rendre compte à Lille30. Macé finit d’ailleurs par
obtenir gain de cause sous Philippe le Bon31. Il n’est pas non plus impossible que les
résistances dijonnaises aient pu jouer32. Toujours est-il que l’opération se fit sans
grande vision ni cohérence, ce qui ne manqua pas de poser quelques problèmes. Cela
montrait néanmoins de la part du pouvoir ducal une certaine souplesse d’utilisation
qu’il était difficile d’officialiser, car cela revenait à aller contre les bonnes coutumes et
le « stille » des Chambres. Mais il existait une claire conscience du fait que les deux
Chambres partageaient une même culture administrative, due aux évidentes
proximités de leurs pratiques comptables.
11 On rappellera très brièvement ici les étapes du contrôle : le compte était rédigé par le
clerc de l’officier, déposé à la Chambre puis examiné par des maîtres et des clercs des
comptes. La tâche était lourde. Sur des centaines de folios, les gens des comptes
devaient éplucher chaque recette et chaque dépense, tout en vérifiant
systématiquement que les bonnes pièces justificatives étaient fournies (mandement,
quittance, certification en dépense). Les questions pendantes étaient tranchées par un
collège plus vaste appelé après 1420 le bureau, le receveur étant auditionné. Les litiges
réglés, les sommes étaient jetées et le compte clos. Après quoi venaient les corrections,
consistant à vérifier que les recettes provenant d’autres comptes étaient bien
conformes à ce qu’indiquaient ces derniers. La correction conduisait souvent à modifier
le bilan de sorte qu’elle pouvait entraîner un nouveau calcul et donc une nouvelle
clôture33.
12 Pour mesurer le degré d’homogénéité du travail mené par les Chambres des comptes de
Dijon et Lille, on peut s’appuyer sur les notes laissées par leurs membres respectifs dans
les marges du compte général. Ces notes étaient rédigées en latin à Dijon et en français
à Lille. On peut ainsi comparer le compte de 186 folios tenu par Josset de Halle, courant
du 24 avril 1393 au 31 juillet 1394 et examiné à Dijon du 11 mai au 28 juin 1395 34 et celui
de 213 folios tenu par Jean Chousat du 5 novembre 1405 au 19 novembre 1406, rendu à
Lille du 28 février au 14 avril 141735. En haut de la première page de chacun étaient
notées la date et les conditions de remise du compte (fig. 1 et 2 pour Dijon ; fig. 3 et 4
pour Lille).
Figure 1. Note relative à la remise du compte courant du 24 avril 1393 au 31 juillet 1394, examiné à
Dijon du 11 mai au 28 juin 1395
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Figure 3. Note relative à la remise du compte courant du 5 novembre 1405 au 19 novembre 1406,
examiné à Lille du 28 février au 14 avril 1417
13 Les notes exigeant des pièces fonctionnaient selon les mêmes logiques : aux debet
litteras ou videatur36 dijonnais répondaient les Il doit les lettres37 et Soit veu38. Le terme de
locatur était employé aussi bien à Lille 39 que Dijon 40 : il désignait un passage du compte
qui devait donner lieu à délibération par les maîtres41.
14 Les parties rayées faute de justification faisaient elles aussi l’objet d’une note justifiant
la radiation ; les termes sont les mêmes dans chacune des langues : au Radiatur quia 42
correspond un royé pour ce que43... À Dijon comme à Lille, les sommes étaient jetées après
les vérifications, qu’il s’agisse des sommes de chapitres ou des sommes totales, avec le
détail séparé de chaque monnaie44. Les Lillois faisaient d’ailleurs là une exception pour
le compte du receveur général, car ils avaient l’habitude de convertir les sommes en
une seule monnaie. Ils se coulaient donc dans le moule dijonnais. Même les symboles
utilisés permettant d’accélérer la relecture et de se repérer dans le compte sont
communs : ce qui ressemble à un tau renversé désigne ainsi une partie mise en dette
(fig. 5 et 6)45, tandis qu’une ligne barrée deux fois indique qu’une question appelant une
vérification a été résolue46.
Figure 5. Note relative à la mise en dette d’une somme en marge par les gens des comptes à Dijon
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15 Enfin les notes de clôture présentent une nette similitude dans la mention du lieu et de
la date, à la différence près que les officiers Lillois firent inscrire leurs noms 47. Ce type
de notes était déjà la règle à Dijon avant 1386 pour les comptes généraux 48. Dans
l’ensemble, on peut avoir l’impression d’un alignement à Lille sur les pratiques
bourguignonnes, que l’on pourrait interpréter comme la conséquence du « décalque » à
Lille des usages dijonnais. Il serait tentant d’y voir la conséquence de l’union des terres
flamandes et bourguignonnes en 1384. En réalité, une grande partie des termes
employés dans les notes marginales se retrouvent en Flandre et surtout en Artois
depuis le milieu du XIVe siècle, comme nous le verrons.
16 Néanmoins, le système hérité de l’époque antérieure, que ce soit à Dijon ou Lille, n’était
nullement figé. L’organisation d’institutions stables eut probablement un effet
« bureaucratique ». Si dans un premier temps les comptes étaient passés de 170 à 80
folios lorsque la recette générale de Bourgogne avait été remplacée par la recette de
toutes les finances en 1386-1387, on rejoignit en 1394 le niveau initial qui fut ensuite
quasi systématiquement dépassé, atteignant les 300 folios. De manière générale, les
exigences de précision des maîtres deviennent plus fortes, conduisant à une inflation
documentaire (fig. 7).
Figure 7. Évolution du nombre de folios de la recette générale de toutes les finances
17 En outre, des usages locaux se distinguent. Ils existaient déjà avant 1384, quand la
Bourgogne, la Flandre et l’Artois relevaient de princes singuliers, même si tous
s’inspiraient en partie des usages parisiens. Certes, la formation des Chambres des
comptes de Dijon et de Lille, en partie inspirée par des maîtres parisiens, renforça la
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La reddition
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25 La courbe montre une grande maîtrise jusqu’en 1394, puis une difficulté de plus en plus
grande. Le principat de Jean sans Peur aggrave cette tendance et double le délai qui
atteint 4 ans, allant jusque 10 ans. Le dérèglement touche les comptes rendus à Dijon (3
ans en moyenne), mais surtout les comptes lillois avec une moyenne de 7 ans et demi
(fig. 9) !
Figure 9. Évolution comparée des délais de clôture de la recette générale à Lille et Dijon de 1384 à
1419
26 Si le transfert de Dijon à Lille ne semble pas avoir affecté les délais dans un premier
temps, cela a été au prix de la précision des vérifications, comme nous le verrons, et
l’opération s’est rapidement avérée délicate pour l’administration ducale. Deux niveaux
d’analyse l’expliquent.
27 Le premier concerne la politique générale et les facteurs extérieurs à la procédure. Les
facteurs économiques globaux ne jouent pas vraiment, le rythme de reddition n’étant
pas plus lent lorsque la situation est la pire, à savoir aux lendemains des guerres de
Flandre75. En revanche, la question a été posée d’une désorganisation des finances sous
Jean sans Peur76. Il faut nuancer, la dégradation intervenant dès Philippe le Hardi, qui
perd en partie le contrôle sur les finances royales dès 1401. Mais les tendances
s’aggravent : la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons pèse fortement. Cela est
évident si on observe la période après 1407, qui est la pire. Le compte de 1414-1415 en
est la directe expression. Il fut tenu par le clerc du receveur qui avait alors été fait
prisonnier par les Armagnacs. Le clerc dut en outre faire revérifier les mandements
ducaux après l’assassinat de Jean sans Peur, pour s’assurer que son fils les validait en
tant que nouveau duc de Bourgogne.
28 Surtout, en confrontant le compte général aux comptes locaux présentant un solde
positif, comme ceux de Flandre, on peut observer que le facteur le plus important fut le
désintérêt du prince pour une procédure rapide et une organisation solide du
contrôle77. En effet, il n’y avait pas d’avantage financier immédiat à assurer une
reddition rapide du compte de la recette de toutes les finances : il s’agissait d’un
compte de dépenses, puisant dans des recettes prélevées ailleurs. Faire rendre un tel
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compte ne donnait donc pas accès à de nouvelles ressources. Or tous les comptes de ce
type, eurent tendance à être négligés et retardés.
29 Le second niveau est celui de la pratique comptable : on pourrait évoquer
l’augmentation de la taille des comptes. Il est vrai que la copie de 300 folios en 2
exemplaires pouvait représenter aisément dix semaines de travail, si on suit les
rythmes des contrats de copistes analysés par Émilie Cottereau 78. Mais cette inflation
est antérieure au dérèglement du rythme de reddition, qu’elle n’explique guère. Quant
à l’examen, la taille jouait peu, puisqu’on trouve des comptes de 219 folios rendus en 40
jours, les délais les plus rapides étant entre 40 et 72 jours. Et pourtant, de nombreux
comptes sont de plus en plus souvent demeurés 3 ans voire 5 ans dans la Chambre après
reddition79. Ce délai s’explique en partie par la procédure : les receveurs pouvaient
encore récupérer des pièces justificatives après le dépôt de leur compte, ce qui
occasionnait des voyages incessants pour obtenir ces acquits 80. Les maîtres lillois
avaient en outre besoin de lettres ou de certifications émanant de la Chambre des
comptes de Dijon concernant certaines parties, et devaient se les faire expédier
régulièrement81. C’est ce qui retarda la clôture du compte de Chousat de 1406-1407.
30 L’effet domino joua également très fortement, les maîtres répugnant à clore un compte
si le précédent n’était pas remis et clos. Le retard pris pour le compte de 1402 eut ainsi
des conséquences fâcheuses sur l’examen des suivants82. Lorsque les deux Chambres
devaient se relayer dans l’analyse des comptes successifs, l’effet était alors désastreux :
ainsi le compte fini le 10 septembre 1419 demeura 3 ans sans être clos à Dijon, car les
maîtres bourguignons attendaient les comptes de 1412 et 1415 rendus à Lille 83. Enfin,
l’organisation même du travail des Chambres semble avoir posé problème. On
demandait beaucoup aux maitres dijonnais, dans le gouvernement du duché, le Conseil,
la justice, la gestion et l’ordonnancement84 ; il en allait de même à Lille. Dans
l’institution septentrionale, les choses se sont aggravées par l’absence d’une
organisation en bureaux, tel qu’elle était apparue à Dijon. Là, des équipes resserrées et
distinctes effectuaient l’audition, puis la clôture, les rôles étant clairement attribués 85,
les mêmes officiers se livrant bien souvent à tel ou tel type de compte sous Jean sans
Peur. À Lille aucun bureau ne fut organisé, les étapes n’étant pas distinguées ni
attribuées clairement. Au contraire, tous les maîtres s’estimèrent indispensables à la
clôture de ce compte stratégique, la Chambre prenant des airs d’armée mexicaine 86. Au
total, si Jean sans Peur n’est pas seul responsable de cette perte relative de contrôle, sa
politique et ses actions ont aggravé le processus. Reste à mesurer plus en détail la
réalité du contrôle de chaque compte, en observant la précision technique du travail
effectué, au prix de délais parfois élevés.
Le calcul
31 Les gens des comptes calculaient réellement87. Outre l’analyse des mains qui montre
qu’ils rédigent les sommes88, certains textes éclairent ces pratiques, comme le mémoire
transmis en 1439 par Jean Bonost aux Lillois au sujet de la recette générale : il y
explique qu’il a réexaminé 6 comptes de Guy Guilbaut et « regettés et examinées toutes
les sommes des chapitres et les sommes totales de recepte et despense de chacun des
comptes », enfin effectué les corrections89. Or, si l’on refait les calculs réalisés dans les
deux chambres, on constate une quasi-perfection des résultats malgré l’usage d’une
dizaine de monnaies (9 en 1405). Le compte de 1405-1406 rendu à Lille montre que les
490 parties de recettes ont donné lieu à un décompte parfait dans toutes les sommes de
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20
chapitres, grosses sommes et finales, jusqu’à l’obole près. Des opérations de conversion
montrent une maîtrise exacte des taux90. Le compte de 1393-1394 remis à Dijon montre
sur 360 parties, réparties en 48 sommes elles-mêmes comprises dans 3 grosses sommes,
une erreur d’1 denier sur plus de 300 000 francs, 1/72 000 000 e d’erreur. Or les calculs
effectués au fil du compte n’étaient pas les seuls, puisque certaines parties étaient elles-
mêmes le fruit d’une addition préalable. Il fallait alors vérifier sur le rouleau les
différentes sous-parties, travail que les gens des comptes effectuaient également 91. Sur
ce plan, le travail d’examen de la recette générale semble irréprochable, ce qui n’était
peut-être pas forcément le cas sur des recettes locales. En la matière, les deux
Chambres partageaient une culture pratique d’excellent niveau, rehaussée par des
expériences communes lors de leurs voyages. En revanche, le travail de confrontation
des parties entre les différents comptes était une opération autrement délicate.
32 Pour être efficace, le contrôle des recettes du compte général exigeait des corrections
sur les agents abondant la recette générale, qui puisait ses revenus dans de très
nombreuses caisses locales : 96 % des parties de recettes en 1393 exigeaient de telles
corrections92, qui représentent environ 10 000 parties pour notre période (fig. 10).
Figure 10. Évolution du niveau de précision des corrections dans la recette générale
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21
34 La mise en place du système en 1388, peu de temps avant le début du règne personnel
de Charles VI ne fut apparemment nullement affectée par les changements politiques :
le roi, qu’il gouverne seul ou sous tutelle après le début de ses crises de folie en 1392, ne
manifesta aucune opposition aux échanges entre Paris et Dijon. Ils se poursuivent
presqu’annuellement jusque 140298. En revanche, la diminution d’influence de Philippe
le Hardi à partir de 1401 et surtout de Jean sans Peur eut des effets négatifs jusque
141399. Ce dernier dut même obtenir un mandement royal le 20 novembre 1411, afin que
la Chambre de Paris envoyât les extraits concernant les comptes rendus après le 30 juin
1400100.
35 Le contrôle effectif de Paris était donc vital pour le bon fonctionnement de ce système,
qui connut de nouveaux ratés après 1413, date du départ des Bourguignons de Paris. Il
fallut attendre 1422 pour voir de nouveaux extraits arriver à Dijon, non sans peine 101.
Encore en 1428, l’administration bourguignonne en était à réclamer des extraits pour la
période 1413-1428, preuve des limites de l’alliance anglo-bourguignonne 102. Ce retard se
traduisit directement par une incapacité à vérifier les opérations. Elle empêcha même
l’administration bourguignonne d’être entièrement payée de certains agents royaux
qui auraient dû abonder les caisses du duc, conformément aux décisions royales. Le
receveur des aides Alexandre Le Boursier parvint ainsi à détourner 1083 livres, 11 sous
et 8 deniers tournois, et la majorité des assignations n’étaient plus payées 103. En outre,
le temps des corrections fut extrêmement long, les quelques paiements effectués pour
le compte de 1412 par des agents royaux ne furent corrigées qu’après le 20 mars 1439,
une fois les extraits de comptes passés de Paris à Dijon puis Lille 104. Ce faisant, les
Chambres affirmaient cependant une vision de long terme de l’État : il n'était pas
question d’effacer la dette.
36 Parallèlement, les échanges d’information furent perturbés au sein même de l’État
bourguignon. En général, la circulation des extraits entre Flandre et Bourgogne était
assez fréquente105. Mais ce système supposait une volonté d’organisation solide du
pouvoir central, seul capable de coordonner les deux institutions. Cet effort était patent
dans les années 1390, mais fit défaut par la suite : dans le sens Lille-Dijon, on ne trouve
pas trace d’envois d’extraits entre 1398 et 1409, ni dans l’autre sens entre 1399 et 1409.
Les années 1410 ne retrouvèrent jamais l’efficacité initiale. L’envoi d’un double du
compte de la recette général rendu à Lille vers Dijon explique en partie ce recul des
extraits. Mais il ne remplaçait pas les informations tirées des recettes locales.
37 Le degré de précision des comptabilités s’en ressent (fig. 10) : le pourcentage des parties
du compte général réellement corrigées à partir des recettes locales suit les mêmes
rythmes. Après des débuts difficiles, on atteint une quasi-perfection dans les années
1390, avec des vérifications proches de 100 % quelle que soit l’origine du paiement
versé au receveur général. Suit une dégradation durant les années 1400 qui touche
d’abord les corrections concernant les paiements effectués par l’administration royale,
puis ceux effectués par des comptables rendant compte à Dijon, lorsque les comptes du
receveur général étaient examinés à la Chambre de Lille.
38 Il semble qu’on ait mis au point un système très poussé dans les années 1380, qui a tenu
quelques années avant de se dérégler, malgré la multiplication des réformes et
ordonnances sous Jean sans Peur : les difficultés de l’État bourguignon perturbèrent un
système dont l’enjeu n’apparaissait peut-être pas aussi capital, d’autant que les tâches
des maîtres des comptes se multipliaient106.
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Conclusion
41 En matière de contrôle comptable, l’État bourguignon n’était pas organisé sur une
centralisation complète, les deux Chambres travaillant de concert, sans grande hostilité
et dans une certaine autogestion. Certes, en 1385, une centralisation à Dijon avait été
soulevée mais aussitôt abandonnée pour les frais et délais occasionnés depuis le nord 120.
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Quoiqu’il en soit, le système pouvait être efficace, lorsqu’il s’agissait d’une priorité, à
savoir dans les premiers temps : il n’était pas en lui-même un obstacle à la
centralisation. De même, les compétences techniques mathématiques ou les méthodes
de travail ne semblent guère avoir posé de problème à l’une ou l’autre Chambre,
d’ailleurs très proches dans leur manière de fonctionner et s’influençant
réciproquement au fil du temps : l’appartenance à une koinè franco-bourguignonne des
Chambres parisienne, dijonnaise et lilloise fut un atout pour l’examen de la recette
générale et sa création se fit sans grande difficulté d’examen au départ.
42 À moyen terme, les nécessités de mener un examen précis, digne du style parisien de
ces Chambres, le besoin d’un transfert d’informations, voire d’un vivier commun
rendait d’autant plus précieux l’ancrage parisien, la conjoncture politique du royaume
ayant des effets directs sur le bon fonctionnement de l’ensemble. Ce système complexe
était cependant sujet à dérèglement : la guerre civile, le transfert de Dijon vers Lille,
précipité et subi par le prince, sans cadre institutionnel précis, se combinèrent avec
l’accumulation des retards, ayant des effets douloureux sur l’examen. Mais si le système
mis en place ne donna pas lieu à une procédure régulière dans le temps, c’était aussi
parce qu’il n’avait pas d’utilité de court terme. Il permettait surtout de défendre pour le
principe le droit du prince, même en retard, de montrer que même après 40 ans, une
somme découverte pouvait être réclamée, à condition d’avoir été découverte… encore
qu’au total le taux d’élucidation soit demeuré assez élevé, malgré les crises, le principe
de suspicion systématique du comptable demeurant.
43 Davantage que sous les ordres d’un conseil des finances qui n’existait pas encore, cette
organisation bipolaire fonctionnait donc grâce à une certaine fluidité et aux
adaptations de ses officiers, partageant une culture administrative commune, héritée
d’une longue tradition de circulation. Il est discutable d’attribuer le glissement à la
volonté du prince : les circonstances, et surtout les demandes des receveurs dictèrent
ce choix davantage qu’une conscience globale de l’évolution de leur État. Au total, ceux
qui manifestèrent le plus de prudence dans ce transfert semblent être les ducs eux-
mêmes, réticents à modifier l’ordre originel voulu par Philippe le Hardi dans un cadre
encore très bourguignon. Cet univers franco-bourguignon ne disparut d’ailleurs
nullement après 1419, des rapports étant maintenus notamment entre Lille et Paris,
mais la mainmise bourguignonne sur le gouvernement royal avait été brisée à
Montereau, et par là le lien financier entre le roi et le duc 121. Paris s’effaçait, mais elle
fut rapidement remplacée par un nouveau pôle, brabançon, celui de la Chambre de
Bruxelles122, ce qui accrut encore le transfert vers le nord du centre de gravité, et
favorisa définitivement Lille.
NOTES
1. Dans la vaste bibliographie, la dimension étatique a été puissamment soutenue par les quatre
biographies des ducs Valois de Richard Vaughan. La mise en avant des enjeux relatifs à
l’autonomie urbaine et à sa confrontation au pouvoir bourguignon est désormais bien connue, en
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particulier pour le cas flamand. On renverra aux travaux de Marc Boone, notamment À la
recherche d’une modernité civique. La société urbaine des Pays-Bas au bas Moyen Âge, Bruxelles, éditions
de l’Université de Bruxelles, 2010. Voir aussi les travaux de Jan Dumolyn et Jelle Haemers, en
particulier « Les bonnes causes du peuple pour se révolter. Le contrat politique en Flandre
médiévale d’après Guillaume Zoete (1488) » dans François Foronda (dir.), Avant le contrat social. Le
contrat politique dans l’Occident médiéval. XIIIe-XVe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011,
p. 327-348. Pour une synthèse générale, B. Schnerb, L’État bourguignon, 1363-1477, Paris, Perrin,
1999, et É. Lecuppre-Desjardin, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne, Paris, Belin, 2016.
2. A. Van Nieuwenhuysen Les Finances du duc de Bourgogne Philippe le Hardi (1384-1404). Économie et
politique, Bruxelles, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, 1984 ; J.-B. Santamaria, La Chambre
des comptes de Lille de 1386 à 1419. Essor, organisation et fonctionnement d’une institution princière,
Turnhout, Brepols, 2012.
3. R.-H. Bautier et J. Sornay, Les sources de l’histoire économique et sociale du moyen âge, II, Les États de
la maison de Bourgogne, 2 vol., 1. Les principautés du Sud ; 2. Les principautés du Nord, Paris,
éditions du CNRS, 1984 et 2001, t. 1, p. 27-30 ; J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p.
251-255.
4. R. Vaughan, John the Fearless The Growth of Burgundian Power, Londres, The Boydell Press
(Longman, 1966) 2002 ; les études plus récentes mettent cependant en avant les qualités
gestionnaires de ce prince, qui dût faire face à des conditions politiques exceptionnelles lorsque
l’accès au trésor royal lui fut fermé. B. Schnerb, Jean sans Peur. Le prince meurtrier, Paris, Payot,
2005 ; J.-M. Cauchies, « Droit édictal, gestion et domaine : la Flandre sous le duc de Bourgogne
Jean Sans Peur (1405-1419) », dans Pouvoir et Gestion. Cinquièmes rencontres (29-30 novembre 1996,
Toulouse, Presses de l’Université des Sciences Sociales, 1997, p. 87-96.
5. Dans l’abondance de richesse, outre aux travaux de Bertrand Schnerb déjà mentionnés, on
renverra pour l’exemple à l’étude de la cour de Bourgogne à Paris sous les deux premiers ducs
Valois : F. Berland, La cour de Bourgogne à Paris, 1363-1422, thèse soutenue à l’université Lille-3 en
2011 sous la direction de B. Schnerb.
6. Thème éminemment fécond pour l’étude des finances. On renverra notamment aux
publications de la revue en ligne Comptabilités, touchant notamment la codicologie (vol. 2), la
rhétorique (vol. 4) et les techniques mathématiques et comptables vol. 7).
7. G. Castelnuovo, « Service de l’État et identité sociale. Les Chambres des comptes princières à la
fin du Moyen Âge », Revue Historique, n° 618, 2001/2, p. 489-510.
8. H. Jassemin, Le contrôle financier en Bourgogne sous les derniers ducs capétiens (1274-1353),
Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, t. LXXIX, 1918, p. 102-141.
9. B.-A. Pocquet du Haut-Jussé, « Les chefs des finances ducales de Bourgogne », Mémoires de la
société pour l’histoire du droit et des institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, IV,
1937, p. 5-77.
10. A. Van Nieuwenhuysen, « Documents relatifs à la gestion des finances de Philippe le Hardi,
duc de Bourgogne et comte de Flandre (1384-1404) », Bulletin de la Commission Royale d’Histoire, t.
CXLVI, 1980, p. 69-312. J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 60-72.
11. B.-A. Pocquet du Haut Jussé, « Les chefs des finances… », op. cit., p. 25.
12. Archives départementales de Côte d’Or (désormais ADCO) B 1430-1, fol. 28 v°.
13. Cet homme est en service du 27 juin 1363 au 1er mai 1367, par commission du 10 juillet 1363. Il
tire ses recettes non pas d’une base territoriale, mais des recettes royales abandonnées au duc,
notamment les aides en Bourgogne. Ses dépenses sont celles des gens d’armes commandés par le
duc au nom du roi. B.-A. Pocquet du Haut Jussé, « Les chefs des finances… », op. cit., p. 25.
14. ADCO B 1430-1, fol. 1 r°.
15. 17 à 18 registres couvrant 15 années de recette de Dimanche de Vittel furent clos le 31
décembre 1369 et les jours suivants par une commission mixte. B.-A. Pocquet du Haut-Jussé, « Les
chefs des finances… », op. cit., p. 27-28.
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16. E. Andt, La Chambre des Comptes de Dijon à l’époque des ducs Valois, t. 1, Paris, Librairie de la société
du recueil Sirey, 1924, p. 7, R. Vaughan, Philip the Bold…, op. cit., p. 128-131.
17. ADCO B 1467, 1469, 1475, 1479, 1487, 1495,1500, 1501, 1503, 1508, 1511, 1514, 1517, 1519, 1521,
1526, 1532, 1538, 5520.
18. Archives départementales du Nord (désormais ADN) B 1878, 1894, 1897, 1903.
19. ADCO B 1547, 1554, 1556, 1558, 1560, 1562, 1572, 1573, 1576, 1601, 1603. L’essentiel des
comptes de Jean sans Peur furent rendus à Dijon, entre 1406 et 1411, 1412 et 1414, et après 1415.
20. ADN B 1603, fol. 11 r°. Il fallut une lettre ducale du 6 février 1423 pour autoriser la reddition
des comptes de 1419-1423 à Lille. ADN B 1920. En novembre 1423 un maître dijonnais, Jean
Bonost, fut dépêché à Lille.
21. ADN B 1938.
22. Son premier compte est conservé pour l’année 1431. Il porte d’abord le titre de gouverneur
général de la dépense extraordinaire, puis celui de receveur général. R.-H. Bautier et J. Sornay,
Les sources…, op. cit., p. 39.
23. ADN B 1895, fol. 4-5.
24. Archives municipales de Courtrai, B, Ville, codex 322 fol. 1 v°. Compte du « gouverneur
général de l’extraordinaire ».
25. Ce sujet avait été ouvert par le séminaire tenu par W. Paravicini et B. Schnerb sur Paris,
capitale de Bourgogne. W. Paravicini et B. Schnerb (dir.), Paris, capitale des ducs de Bourgogne,
Ostfildern Thorbeke, 2007 ; F. Berland, La cour de Bourgogne à Paris, 1363-1422, op. cit.
26. ADN B 17616, chemise « Indéterminés. Recette indéterminée ». « s’il plaist Dieu que
monseigneur soit a Paris comme je espoire que a grant joye il y doie estre bien brief, il m’est de
necessité y estre et aler pour cause des grans obligacions que j’ay faictes par commandement de
mon dit seigneur tant pour le fait du roy comme pour le sien ». Lettre aux gens des comptes datée
d’Amiens le 6 février 1414.
27. B.-A. Pocquet du Haut Jussé, « Les chefs des finances ducales... », op. cit. ; B. Schnerb, Jean sans
Peur..., op. cit., p. 325-330.
28. J.-B. Santamaria, « Crimes, complots et trahisons : les gens de finance du duc Philippe le Bon à
l’ère du soupçon (v. 1420- v. 1430) », Publication du Centre européen d'études bourguignonnes ( XIVe-XVIe
s.). Rencontres de Liège (20-23 septembre 2007) : « L’envers du décor : Espionnage, complot, trahison,
vengeance et violence en pays bourguignons et liégeois », n° 48, 2008, p. 91-113.
29. ADCO B 1501. Pour les despens de Jehan de Pressy, receveur d’Arraz, son varlet et deux chevaux a estre
venuz de Paris dudit Arraz a Dijon pour rendre cest present compte par l’ordonnance dudit Pierre de
Montbertaut partans dudit lieu de Paris d’Arraz le IIIe le XXVe jour (d’aoust) de juille mil CCC IIIIXX XVII pour
venir audit Dijon, sejournant illec en la Chambre des comptes en randent ycellui comptes jusques au XXe
jour d’octobre ensuivant et cinq jours pour son retour a Paris, ouquel temps sont IIIIXX IIII jours et n’a peu
plus tost estre delivré pour pluseurs occupacions que la Chambre a eues pour les besongnes de monseigneur
avec les gens du conseil et autrement au feur de XIII s. IIII d. par jour, valent. LVI frans. Pour les despens et
salaires d’un voitturier qui a amené sur un cheval sommer ces presentes comptes ensemble les lettres
appartenant a yceulx XII frans VI frans ».
30. ADN B 17616. Lettre ducale du 2 juillet 1415.
31. ADN B 1903.
32. Certains maîtres comme Jean Bonost tentèrent en vain de faire valoir la supériorité
dijonnaise durant les années 1420. J-B. Santamaria, « Un maître prévaricateur à la Chambre des
comptes de Lille sous Philippe le Bon : Roland Du Bois », dans W. Paravicini et B. Schnerb (dir.), La
Face noire de la Splendeur : crimes, violences, malheurs et trahisons à la cour de Bourgogne aux XIVe et XVe
siècles, Revue du Nord, t. 91, n° 380, 2009, p. 421-447.
33. J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 169-214.
34. ADCO B 1500.
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87. Il n’est plus question de se demander si les gens des comptes comptaient, comme se le
demandait Lucien Febvre, dans son article critiquant les travaux d’Henri Jassemin. L. Febvre,
« Comptabilité et chambre des comptes », Annales d’Histoire Économique et Sociale, n°26, 1934 (2), p.
148-154.
88. Ils faisaient en la matière preuve de dextérité à Lille. J.-B. Santamaria, La Chambre des
comptes…, op. cit., p. 193.
89. ADCO B 488.
90. Ainsi d’un ¼ d’écu, d’une valeur de 18 sous parisis l’écu, converti en 4 sous 6 deniers parisis.
ADN B 1878, fol. 62 r°. On peut trouver des arrondis d’un 1/3 de denier, qui ne sont pas des
erreurs : on observe que la fraction a été volontairement supprimée entre le texte de la partie et
la somme. Ibid., fol. 68.
91. ADN B 1878, fol. 63 r°. En marge d’une partie regroupant plusieurs dépenses d’épicerie : « Les
parties dudit roolle ont esté jectées, veues et examinées ».
92. ADCO B 1500.
93. ADCO B 1532. Les gens des comptes dijonnais les réclamèrent en vain au compte de 1402-1403.
94. 10 envois attestés entre 1388 et 1413, 3 entre 1422 et 1444, mentionnés dans les notes de la
recette générale.
95. ADCO B 486. A la fin des années 1420, la Chambre dijonnaise prévoit de se faire envoyer des
extraits de Paris.
96. Renouvelée le 8 mars 1392. A. Van Nieuwenhuysen, « Documents relatifs… », op. cit., p. 81.
97. Le premier fut reçu en août 1388, et permit de réviser les comptes depuis les années 1360. Il
est mentionné au compte de 1368. ADCO B 1430-2, fol. 87 r°.
98. 1388, 1391, 1393, 1394, 1396, 1397, 1399, 1401, 1402.
99. Aucun extrait durant 11 ans. Encore le dernier extrait du 30 mars 1402 est-il partiel. ADCO B
1508.
100. Bibliothèque Nationale, Français 20458, pièce 105. Contrairement à la mention de R. H.
Bautier et J. Sornay, aucun extrait n’est envoyé le 30 juin 1407 contenant des extraits depuis 1397.
La description correspond à l’envoi daté du 30 juin 1401. Il s’agit d’une coquille.
101. ADCO B 1576.
102. Un mémoire rédigé vers 1428 mentionne le fait que les gens du roi ont été plusieurs fois
requis depuis 1413 d’envoyer de nouveaux extraits, surtout en 1424 par Jean Bonost puis encore
en 1428. ADCO B 4162.
103. B. Schnerb, « Jean sans Peur, Paris et l’argent », dans Werner Paravicini et Bertrand Schnerb
(dir.), Paris, capitale des ducs de Bourgogne, Ostfildern, Thorbecke, 2007, p. 265-298, p 282-284.
104. ADN B 1894 bis, fol. 21 r°.
105. De Lille vers Dijon : en 1388, 1389, 1392, 1394, 1395, 1396, 1398, 1409, 1412, 1415, 1421. De
Dijon vers Lille : 1387, 1392, 1393, 1395, 1399, 1409, 1412, 1413, 1423. ADCO B 1463 et série de la
recette générale.
106. Exercice de la justice, contrôle de plus en plus étendu, participation au gouvernement des
finances… J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 317-400.
107. Ainsi en 1416. ADN B 17621, chemise « Recette générale ».
108. Dans son rapport accablant contre les gens des comptes réalisé à la fin des années 1420. ADN
B 13, fol. 24 v°.
109. ADN B 17621, chemise « Recette générale ». Ces doubles sont toujours conservés à Dijon.
110. Ibid.
111. Réponse conservée sous forme de minute du 3 juin 1416. Ibid.
112. ADN B 4091, fol. 194. Ils obtinrent même pour leur peine un don collectif le 22 juillet 1419.
113. Le caractère outrancier de ce penneghelt est dénoncé par Jean Bonost. ADN B 13, fol. 45. Cette
pratique perdure à l’époque moderne. A. Vandenbulcke, Les Chambres des comptes des Pays-Bas
espagnols, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1996, p. 157-159.
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114. L’essentiel des notes marginales reste en latin. Ainsi de la recette générale de Flandre rendu
en 1374 : 4 notes en latin et une clôture en français. Archives Générales du Royaume, CC 2704.
115. De telles notes en français et en latin sont ainsi présentes dans les comptes de Pierre Vury
de Dôle, trésorier au bailliage d’Aval : voir celui courant de la saint Michel 1368 à la Saint Michel
1369, et le suivant. ADCO B 1431 et 1432. Pour l’Artois, voir Hesdin au même moment : ADN B
15275.
116. Au grand dam de Jean Bonost qui y voit perte de temps et source d’erreurs. ADN B 13, fol. 24
v°.
117. ADN B 1598, fol. 44-45. Instruction et ordonnance du 15 février 1386.
118. A. Van Nieuwenhuysen, « Documents relatifs… », op. cit., p. 75-81.
119. ADN B 93. Pour justifier l’octroi aux gens des comptes d’un droit de prélever du bois dans ses
forêts, Philippe le Bon invoque le 29 mars 1430 le droit similaire des gens des comptes à Bruxelles
et à Paris, « et d’aultres princes et seigneurs de nostre sang ».
120. Un rapport des commissaires Creté, Blarye et Gombaut rédigé vers le 12 octobre 1385
rejetait catégoriquement la possibilité alors à l’étude de centraliser le contrôle des finances à
Dijon « plus somptueuse chose et moins prouffitable » les motifs financiers liés aux déplacements
des comptables l’emportaient. ADCO B 488.
121. B. Schnerb, L’État bourguignon, op. cit. p. 154-171. Ce repli toucha aussi le recrutement des
officiers, moins parisien désormais, encore qu’il faille nuancer l’analyse tranchée de John Bartier.
J. Bartier, Légistes et gens de finances au XVe siècle, 2 volumes, Bruxelles, Palais des Académies, 1952
et 1955, t. 1, p. 3-9.
122. L’avènement de Philippe dans le duché brabançon en 1430 constitue à ce titre un tournant,
ouvrant la voie à une « décennie critique ». R. Vaughan, Philip the Good. The Apogee of Burgundy,
Londres, The Boydell Press (Longman, 1970) 2002, p. 54-97. Mais les tendances étaient déjà
sensibles avant.
RÉSUMÉS
Le compte de la recette générale de toutes les finances, qui permettait d’assurer les dépenses
centrales de l’administration et de la cour bourguignonne, donne l’impression d’une solide
permanence du fait de l’existence d’une série quasiment continue conservée à Dijon et Lille. La
solidité réelle de la machine bureaucratique bourguignonne ne doit cependant pas occulter les
multiples vicissitudes accompagnant le processus de formation d’une administration financière
organisée par Philippe le Hardi à partir de 1384 autour de deux Chambres des comptes
fonctionnant en réseau et associant la Chambre royale de Paris. La décision de Jean sans Peur de
transférer provisoirement l’examen de la recette à Lille amorce un tournant décisif dans
l’histoire du contrôle de cette recette, une translatio computorum qui ne s’achève que sous Philippe
le Bon. En analysant les conditions techniques et matérielles du contrôle, on observe combien fut
décisive au sein d’un État encore très lié à Paris, la circulation des pratiques et des normes à
l’intérieur d’une aire culturelle sur le plan administratif, sans supprimer pour autant les
résistances locales ou les pratiques propres au style de chaque administration provinciale :
émerge ainsi plus clairement le caractère original d’une construction politique n’opposant pas
nécessairement progression de l’État moderne, centralisme opportuniste et maintien de
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structures régionales héritées des principautés antérieures à l’avènement des ducs Valois de
Bourgogne.
The general receipt of all finances was the main office in charge of paying the central expenses of
the dukes of Burgundy. Its accounts are still archived in Dijon and Lille: those standardized
documents give us a sense of stability. They are testimony to the solidity of the Burgundian
bureaucracy, which was nevertheless subject to unexpected challenges as the financial
administration grew from 1384, when Philip the Bold united Flanders, Artois and Burgundy. He
organized a dual centralization connecting two chambers of accounts, which were also linked to
the royal chamber of Paris. When John the Fearless decided to temporally transfer the
examination of the receipt from Dijon ton Lille, he initiated a major change in the history of the
control of this account. That process of translatio computorum ended under the government of
Philip the Good. The analysis of the technical and material condition of examination of those
accounts shows the intensity of circulation of bureaucratic norms and uses within a common
area of administrative culture, the Burgundian State, which was still closely linked to Paris. But
that process did not erase local resistance and practices specific to the style of each provincial
administration. Such an analysis shows the original character of a political construction which
combines apparently contradictory tendances: progress of the modern State, opportunistic
centralization and preservation of regional structures inherited from the principalities gathered
by the Valois dukes of Burgundy.
La cuenta del ingreso general de toda la Hacienda, que permitía cubrir los gastos básicos de la
administración y de la corte de Borgoña, procura la impresión de una sólida permanencia gracias
a la existencia de una serie casi continua conservada en Dijon y Lille. La efectiva solidez de la
maquinaria burocrática borgoñesa no debe ocultar las numerosas vicisitudes que acompañaron el
proceso de formación de una administración financiera organizada por Felipe el Atrevido desde
1384 en torno de dos Tribunales de Cuentas funcionando en red y asociando la Cámara real de
Paris. La decisión de Juan sin Miedo de transferir temporalmente el examen del ingreso a Lille
anuncia una inflexión decisiva en la historia del control de este ingreso, una translatio
computorum que se acabara solamente durante el reino de Felipe el Bueno. Al analizar las
condiciones materiales del control, se puede observar cuanto fue decisiva en un Estado todavia
muy vinculado a París, la circulación de prácticas y normas administrativas en una area cultural,
sin suprimir por si misma las resistencias locales o las prácticas propias del estilo de cada
administración provincial. Así surge más claramente el carácter original de una construcción
política donde no se oponen necesariamente progresión del Esatado moderno, centralismo
oportunista y permanencia de estructuras regionales heredadas de principados anteriores al
advenimiento de los duques Valois de Borgoña.
Das Konto der allgemeinen Einnahme aller Finanzen, mit dem die zentralen Ausgaben der
burgundischen Verwaltung und des Hofes bestritten wurden, erweckt aufgrund der in Dijon und
Lille aufbewahrten, fast durchgehenden Reihe den Eindruck einer soliden Beständigkeit. Die
tatsächliche Solidität der burgundischen bürokratischen Maschine darf jedoch nicht über die
zahlreichen Wechselfälle hinwegtäuschen, die den Prozess der Herausbildung einer
Finanzverwaltung begleiteten, die von Philipp dem Kühnen ab 1384 um zwei Rechnungskammern
herum organisiert wurde, die in einem Netzwerk funktionierten und die königliche Kammer in
Paris mit einbezogen. Die Entscheidung von Johann ohne Furcht, die Prüfung der Einnahmen
vorübergehend nach Lille zu verlegen, leitet einen entscheidenden Wendepunkt in der
Geschichte der Kontrolle dieser Einnahmen ein, eine translatio computorum, die erst unter
Philipp dem Guten abgeschlossen wird. Die Analyse der technischen und materiellen
Bedingungen der Kontrolle zeigt, wie entscheidend es in einem Staat, der noch eng mit Paris
verbunden war, war, dass Praktiken und Normen innerhalb eines Kulturraums auf
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Verwaltungsebene zirkulierten, ohne dabei lokale Widerstände oder Praktiken, die dem Stil der
jeweiligen Provinzverwaltung entsprachen, zu unterdrücken: So wird der ursprüngliche
Charakter einer politischen Konstruktion deutlicher, die nicht zwangsläufig den Fortschritt des
modernen Staates, opportunistischen Zentralismus und die Beibehaltung regionaler Strukturen,
die von den Fürstentümern vor dem Aufstieg der Valois-Herzöge von Burgund geerbt wurden,
gegeneinander ausspielte.
INDEX
Palabras claves : Contabilidad, Estado borgoñon, escritura pragmática
Schlüsselwörter : Buchhaltung, Burgundischer Staat, pragmatische Schriftstellerei
Mots-clés : Comptabilité, État bourguignon, écrit pragmatique
Keywords : Accountancy, Burgundian State, pragmatic literacy.
AUTEUR
JEAN-BAPTISTE SANTAMARIA
Maître de conférences HDR en histoire médiévale, IRHiS–UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)
[email protected]
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Juliette Françoise
Introduction
1 À la suite de la suspension de la Compagnie française des Indes orientales en 1769, dans
le sillage de la guerre de Sept ans (1756-1763), les îles de France et de Bourbon,
localisées sur la route des Indes à l’est du Cap de Bonne-Espérance et de Madagascar,
passent sous administration directe de l’État royal. Le secrétariat d’État de la Marine,
créé par Colbert en 1669 et auquel a été rattaché le bureau des Colonies en 1710 1, est
alors chargé de l’administration coloniale des îles et, à ce titre, du financement du
service du roi et des dépenses de l’administration locale.
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2 Or, la distance entre l’administration centrale de la Marine, à Paris, et les îles est une
contrainte majeure pour la gestion des finances coloniales. A défaut d’être en capacité
de contrôler efficacement l’allocation des fonds à des postes de dépenses clairement
identifiés, les trésoriers généraux de la Marine tentent d’encadrer les moyens de
paiement utilisés par les administrateurs des îles. Dans un contexte de manque de
liquidités structurel, un moyen de paiement à distance original est employé pour régler
les dépenses de l’administration coloniale des îles : les rescriptions. L’utilisation de ces
lettres de change tirées sur les trésoriers généraux de la Marine à Paris permet de
différer le paiement dans le temps et dans l’espace à l’échelle de l’empire colonial
français. C’est aussi donner aux administrateurs locaux un instrument de paiement
quasi-illimité, pour tout type de dépenses, encaissable en métropole.
3 L’objectif de cette contribution est triple. D’une part, il faut interroger les objectifs et
les modalités du contrôle de l’administration centrale de la Marine sur les finances de
ses colonies dans l’océan Indien. D’autre part, nous souhaitons évaluer, non seulement
le poids de ces dépenses coloniales dans la comptabilité du ministère de la Marine, mais
aussi leurs répercussions sur la gestion comptable de la Marine, un des ministères les
plus dépensiers dont l’endettement structurel, au XVIIIe siècle, est conjoncturellement
alourdi par le coût des guerres. De fait, l’incapacité à prévoir le montant et la
temporalité des dépenses des îles de France et de Bourbon nuit à l’élaboration d’une
prévision budgétaire cohérente. L’inefficacité du contrôle comptable se lit dans la
massification des lettres de change tirées sur les trésoriers généraux de la Marine à
Paris. Si l’administration centrale de la Marine dénonce la « mauvaise administration »
à l’échelle locale, cette flambée des dépenses est davantage liée aux désordres
monétaires des îles et à des phénomènes de spéculation. Le troisième enjeu de cette
contribution est ainsi de mettre au jour le mécanisme de l’inflation monétaire coloniale
qui pèse sur les finances du ministère de la Marine. Les retards et les défauts de
paiement, qui résultent de ce désordre monétaire et financier, conduisent aussi bien les
trésoriers généraux que les administrateurs locaux à adapter leurs pratiques
comptables, à chercher de nouvelles sources de financement et à dialoguer avec
d’autres services à l’instar du contrôleur général des finances 2.
4 Ces mécanismes et ces innovations comptables, financiers et monétaires, ainsi que les
relations qui se nouent entre différents acteurs à différentes échelles et dans différents
espaces, se dévoilent lorsqu’on met en regard deux fonds d’archives. D’un côté, la
correspondance entre le ministre de la Marine et des Colonies et les administrateurs
des îles, conservée aux archives départementales de La Réunion, contient les directives
du ministre, leurs objectifs ainsi que les difficultés et les résultats de leur mise en
application3. D’un autre côté, il existe un dossier consacré à la correspondance entre le
secrétaire d’État à la Marine et le Contrôleur général des finances au sujet des lettres de
change des îles de France et de Bourbon couvrant la période 1770-1776, conservé aux
archives nationales4. Cette correspondance interministérielle fournit des informations
sur les pratiques comptables du ministère de la Marine et des Colonies et le casse-tête
que représente le paiement des lettres de change des îles de France et de Bourbon. Il
ressort, en toile de fond, deux tendances intrinsèques à la gestion des finances
publiques sous l’Ancien Régime : d’un côté l’insuffisance structurelle de fonds liquides ;
de l’autre l’impératif de maintenir le crédit public, c’est-à-dire la confiance dans la
capacité de l’État royal a assuré ses engagements financiers, sur lequel repose l’édifice
de la dette publique.
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6 Les lettres de change tirées sur les trésoriers généraux de la Marine et des Colonies à
Paris ne sont pas, stricto sensu, des lettres de change car il n’y a pas de contrat de
change. Il s’agit plutôt de rescriptions, c’est-à-dire de mandats de paiement adressés à
un caissier. Savary des Bruslons, dans son Dictionnaire universel du commerce, en donne la
définition suivante :
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« Ordre, mandement que l’on donne par écrit à un correspondant, commis, facteur,
fermier, etc. de payer une certaine somme à celui qui est le porteur du mandement
[…] On prend à Paris des rescriptions des gabelles, des aides & des cinq grosses
fermes sur les receveurs de ces fermes du roi dans les provinces ; ce qui est une
grande commodité pour y faire passer son argent sans aucun frais. Les rescriptions
des banquiers se traitent comme lettres de change »10.
7 L’outil n’est donc pas nouveau dans les circuits financiers de l’État royal et sa similitude
opérationnelle avec les effets commerciaux, que sont les lettres de change, bien
établie11. La matérialité même des lettres de change tirées sur les trésoriers généraux
de la Marine à Paris depuis les Mascareignes atteste de la proximité des outils et des
pratiques financières dans le commerce et dans l’administration. Le formulaire de ces
lettres est ainsi très semblable, dans sa composition, ses formules et ses signes de
validation, au modèle de lettres de change que Jacques Savary donne dans son Manuel
du parfait négociant12. Pour autant, il ne s’agit pas d’une simple imitation des outils du
monde marchand, mais plutôt d’une adaptation au cadre de l’administration de la
Marine et des Colonies. C’est ce que semble indiquer, par exemple, la mention des
différents officiers de plume qui délivrent et enregistrent les lettres de change des îles,
en poste dans l’administration coloniale des îles ou dans l’administration centrale de la
Marine, et qui sont donc les acteurs de ces circuits financiers. Notons la mention du
Commissaire général de la Marine, ordonnateur à l’Île Bourbon et celle, bien
évidemment, du Trésorier général des Colonies. En outre, l’émission de formulaires
imprimés témoigne non seulement de la fixation de ces codes rhétoriques et
graphiques, mais aussi de l’usage croissant et continu de ce moyen de paiement dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle.
Figure 1. Formulaires d’une lettre de change pour valeur reçue en deniers comptants à huit jours de
vue
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8 Dans son étude sur les trésoriers généraux de la Marine, Henri Legohérel explique le
mécanisme du « paiement ‘par billets’ » au sein du ministère de la Marine : « Le
Trésorier délivre au créancier un billet, du montant de la somme due, qui lui servira
pour effectuer ses propres paiements et que le porteur rapportera au guichet du
Trésorier le jour de l’échéance pour obtenir le règlement en espèces » 13. Cet outil, qui
permet de différer le paiement dans le temps et dans l’espace, est donc une
reconnaissance de dette de la part des finances publiques. Or, il peut aussi s’agir, pour
son porteur, d’un moyen de transfert de fonds comme le souligne Savary des Bruslons.
En effet, le remboursement des lettres de change des îles de France et de Bourbon
permettant un règlement en espèces à Paris, s’en procurer peut se révéler avantageux
pour qui souhaite faire passer des fonds des Indes en métropole sans prendre le risque
de transporter des espèces par voie maritime. Les lettres de change des îles font ainsi
l’objet d’un commerce : elles circulent de main en main, c’est-à-dire qu’elles sont
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endossables. C’est encore une fois la matérialité de cet objet qui nous laisse entrevoir
l’étendue de ces trafics.
Figure 4. Lettre de change tirée sur le Trésorier général des Colonies à Paris, 30 avril 1777
9 Si cet instrument de paiement est déjà employé par différents services de l’État royal,
l’originalité ici est bien son usage dans le contexte colonial qui implique de nouvelles
géographies, de nouvelles temporalités et de nouveaux engagements pour les finances
publiques. D’après Sartine, secrétaire d’État à la Marine entre 1774 et 1780, ces lettres
de change, utilisées dès la rétrocession des îles, sont un moyen de paiement à l’usage
des administrateurs des Mascareignes, au même titre que la piastre et le papier-
monnaie. Il s’agit même de « la ressource la plus solide sur laquelle il est permis de
compter »14, mais dont il ne faut pas abuser. En effet, autoriser l’émission de ces
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12 De plus, un numéro doit être assigné à chaque lettre de change ainsi qu’un état
particulier portant connaissance de l’objet de la dépense. Cet état doit être présenté à
l’enregistrement en métropole en même temps que la lettre de change. Ainsi : « il ne
sera procédé ni à l’enregistrement des dits effets ni pourvu à leur paiement autant
qu’ils [les habitants et les négociants] rapporteront le dit état » 17. Par ailleurs, les
administrateurs doivent envoyer, chaque mois, un bordereau des lettres distinguées
par classes, précisant les motifs pour lesquels elles ont été tirées, aux trésoriers
généraux de la Marine à Paris18. La figure 7 montre ainsi le « bordereau des lettres de
change tirées à six mois de vue par première et seconde sur M. Claude Baudard de St.
James, trésorier général des Colonies en exercice la présente année à l’ordre des cy
après dénommés pour valeurs remises à la caisse en papier-monnaie pour pensions
alimentaires à eux accordées suivant le détail qui suit ».
Figure 7. Bordereau des lettres de change tirées à six mois de vue pour Pensions alimentaires, 1778
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13 Cette procédure, somme toute assez lourde, doit permettre aux trésoriers généraux de
la Marine de faire des prévisions. Ils sont en capacité d’anticiper, à partir des
bordereaux des lettres de change, combien de lettres de change il va falloir acquitter au
total, combien ont été présentées à l’enregistrement et combien n’ont pas encore été
réclamées. L’objectif prévisionnel est avancé pour justifier cette procédure
contraignante :
14 « Sa Majesté en adoptant un arrangement aussi essentiel au bon ordre de ses finances
[…] est même persuadée qu'il doit contribuer à consolider de plus en plus le crédit et à
ramener la confiance parmi les habitants puisqu’ils doivent être assurés que les
intentions de Sa Majesté sont de s’occuper à l’avance de moyens de faire face aux
engagements qui seront contractés pour son service. »19
15 Le « bon ordre des finances » passe donc par la prévision des dépenses.
16 Une deuxième technique de contrôle s’attache à maîtriser les flux et les échéances des
lettres de change des îles, dans l’objectif d’étaler les paiements dans le temps. En effet,
la distance et le calendrier des navigations conduisent à ce qu’une quantité importante
de lettres de change arrive aux mêmes époques, à bord des mêmes navires qui
reviennent des îles. Il s’ensuit qu’elles sont enregistrées en même temps et qu’elles
doivent donc être payées le même mois puisqu’elles portent les mêmes échéances de
trois ou six mois. L’administration centrale de la Marine souhaite éviter d’avoir à régler
une quantité importante de lettres de change sur une période réduite car cela suppose
de disposer d’espèces ou d’autres billets royaux acceptés par les créanciers comme
mode de remboursement des lettres de change des îles. Or, comme l’indique Henri
Legohérel, les trésoriers de la Marine font face, non seulement à une insuffisance
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L’administration des îles n’a donc qu’une surveillance lointaine sur l’utilisation de ce
moyen de paiement et un contrôle limité sur les sommes qui sont tirées. Il s’en suit des
controverses autour de la gestion des opérations financières par l’agent au Cap, qui doit
rendre des comptes à la fois au secrétaire d’État à la Marine et aux administrateurs des
Mascareignes27. La question est d’autant plus sensible que l’acquittement des lettres de
change délivrées pour l’approvisionnement au Cap est une priorité : il s’agit de garantir
le crédit de la France à l’étranger28. Les retards des paiements, non seulement rendent
difficiles les affaires commerciales des agents royaux au Cap de Bonne-Espérance, mais
nuisent aussi à la crédibilité de la France et remettent en cause sa capacité à s’acquitter
de ses obligations, dans un contexte de rivalités impériales. On souhaite éviter que
l’ambassadeur de Hollande à Versailles aille réclamer au secrétaire d’État à la Marine le
règlement rapide des lettres de change tirées au Cap de Bonne-Espérance, comme en
177529. Notons, par ailleurs, que ces lettres de change qui servent à payer des
négociants hollandais au Cap, tirées sur les trésoriers généraux de la Marine à Paris,
sont souvent payables à Amsterdam30. Les opérations entre les Mascareignes et le Cap
de Bonne-Espérance entraînent donc des transferts financiers en Europe entre Paris et
Amsterdam. Se dévoilent alors les engagements financiers de l’État moderne français
dans des géographies complexes et multi-scalaires, qui découlent de sa transformation
en puissance impériale.
21 D’un autre côté, l’administration centrale de la Marine porte une attention particulière
à l’acquittement des lettres de change pour pensions alimentaires. Dans ce cas, les
lettres de change sont utilisées comme moyen de transfert de fonds à disposition des
colons. Il s’agit de faire passer des fonds en métropole pour la subsistance et l’entretien,
le plus souvent des enfants des colons éduqués en France. L’objectif est de faciliter
l’installation et le maintien d’une population de colons français dans les îles. En
donnant la priorité à cette classe de lettres de change – ou du moins en tenant ce
discours - le secrétaire d’État à la Marine vise à assurer les colons de la « protection de
Sa Majesté »31. Les finances sont donc un terrain où se joue la relation politique entre
l’administration et la société coloniale. L’investissement de l’État moderne français
dans ses colonies se lit dans ses comptes qui enregistrent les nouveaux circuits
financiers qui se mettent en place dans la seconde moitié du XVIIIe siècle entre la
métropole et les îles de France et de Bourbon. Ces mouvements financiers sont, d’une
certaine manière, la contrepartie de la relation nouvelle qui se noue entre l’État et ses
sujets dans ses colonies. Ils sont aussi révélateurs des ambitions de l’État colonial et de
sa conception de la puissance. Le peuplement est en effet un des éléments qui participe
à la mise en valeur des îles, car il soutient notamment la mise en culture des terres,
celle-ci se faisant le modèle de l’économie de plantation esclavagiste. On retrouve ainsi
deux dimensions de la richesse, fondamentales pour la prospérité des colonies, mis en
avant dans les discours portés notamment par des administrateurs des îles à l’instar de
Pierre Poivre32 : la démographie et la mise en valeur agricole. On pourrait donc dire que
cette mesure qui donne la priorité au paiement des lettres de change timbrées pour le
versement des pensions alimentaires, relève à la fois de la logique comptable, dans la
mesure où les trésoriers généraux de la Marine ne peuvent régler toutes les dépenses à
leur échéance et qu’ils retardent alors certains paiements ; et de la politique coloniale
de l’État moderne français dans les îles de France et de Bourbon puisqu’il s’agit
d’encourager les colons à s’y installer.
22 Ainsi, le contrôle des moyens de paiement a un caractère stratégique relevant à la fois
de la politique comptable et de la politique coloniale : il s’agit de maîtriser les dépenses
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de la Marine et des Colonies, mais aussi de garantir le crédit de l’État moderne français
dans ses dimensions impériale et coloniale. Pour autant, il semble que ces techniques
de contrôle n’aient pas été très inefficaces.
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26 Que représente les dépenses pour les îles de France et de Bourbon dans le « budget »
global de la Marine ? Au cours de la décennie 1770, la fraction des dépenses ordinaires
des colonies allouée aux îles de France et de Bourbon double, passant de 4 à 8 millions
de livres. En 1772, elle représente environ la moitié des dépenses ordinaires des
colonies et environ 15 % des dépenses ordinaires totales de la Marine.
27 Au début de la décennie, le secrétaire d’État à la Marine se plaint au contrôleur général
des finances que la dotation financière des Mascareignes est insuffisante. Il dénonce sa
fixation arbitraire qui ne correspond pas aux besoins financiers de ces colonies 41. De
fait, d’après les états de la Marine et des Colonies de 1771, les fonds destinés aux îles de
France et de Bourbon sont de 4 millions pour l’année 1772 alors que, souligne le
secrétaire d’État à la Marine, « les dépenses de ces îles pour l’année dernière et
vraisemblablement pour celle-ci iront à près de 8 millions chacune de ces deux
années »42. L’hypothèse peut donc être faite que le doublement de l’allocation destinée
aux Mascareignes entre 1772 et 1782 correspond plus à un réajustement par rapport
aux besoins financiers des îles, qu’à une hausse des dépenses effectives pendant la
période. En effet, les dépenses engagées par les lettres de change tirées sur les
trésoriers généraux de la Marine à Paris excèdent largement ce cadre budgétaire : alors
qu’il est alloué 4 millions de livres par exercice aux îles de France et de Bourbon dans la
première moitié de la décennie 1770, il est tiré en l’espace de 18 mois (entre février
1771 et août 1772) pour environ 18 millions de traites sur Paris 43. Il s’agit d’une
estimation haute pour toute la décennie 1770, mais si on extrapole, cela fait un million
de livres par mois, soit trois fois le budget d’un exercice. La quantité de lettres de
change tirées depuis les Mascareignes échappe donc à tout encadrement budgétaire
dans un contexte d’explosion des dépenses du ministère de la Marine et des Colonies et
d’endettement croissant.
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30 Henri Legohérél s’intéresse aux conséquences du manque d’argent dans les pratiques
comptables de la Marine dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. D’après lui, la pénurie
permanente de fonds liquides conduit à une adaptation des règles comptables établies
par Colbert et, en premier lieu, à une désorganisation des paiements qui sont retardés,
différés d’un exercice à l’autre, voire suspendus46. Le cas des lettres de change des îles
conforte ses observations. En effet, face au manque d’argent pour régler les dépenses
engagées par les lettres de change des îles, le secrétaire d’État à la Marine adopte deux
stratégies complémentaires. D’un côté, il sollicite le contrôleur général des finances
pour obtenir, non seulement le versement des assignations qui lui ont été affectées,
mais aussi des fonds extraordinaires afin de régler les dépenses qui excèdent le
« budget » ordinaire. D’un autre côté, il met en place une gestion comptable pluri-
annuelle, en mobilisant les fonds affectés à différents exercices pour régler les
dépenses d’autres exercices47. Ainsi, l’exercice courant sert à payer les dettes
antérieures de la Marine et des Colonies, alors qu’il prélève des avances sur l’exercice
ultérieur pour faire face aux dépenses courantes. Ce mécanisme inter-temporel
d’anticipations sur les recettes et de chevauchement des exercices est un moyen
d’étaler les dettes dans le temps qui devient courant dans les pratiques budgétaires de
l’État royal dans la seconde moitié du XVIIIe siècle :
« on appliquait les fonds donnés chaque année à l’apurement des anciens exercices,
de manière qu’un partie de la dette subsistait jusqu’au temps où des circonstances
favorables permettaient de l’apurer, sans cependant que les créanciers
éprouvassent de trop longs retards, puisqu’en supposant par exemple, que l’on
acquittât avec les fonds de 1772 des dettes de l’année 1771, il s’en suivrait qu’on
paierait 1772 avec les fonds de 1773, et c’est ainsi qu’on en a toujours usé dans le
département de la guerre […]. »48
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31 Or, ces pratiques comptables ne préviennent pas les retards et les défauts de paiement.
Ces difficultés sont ainsi une composante permanente dans la gestion des finances
publiques sous l’Ancien Régime, comme le suggère Marie-Laure Legay 49. Elle définit le
défaut de paiement comme le « défaut du produit assigné et le retard avec lequel
l’imposition dont on attendait la recette était prélevé »50. Il s’agit donc bien de
dysfonctionnements structurels qui mettent en jeu l’architecture même de la
comptabilité de l’Ancien Régime, c’est-à-dire, avant tout, le principe de l’assignation de
recettes aux dépenses de différentes caisses51.
32 La masse de lettres de change qui arrivent à Paris pour être payées par la caisse
générale de la Marine déstabilise la comptabilité de la Marine, déjà fragilisée par une
asymétrie structurelle entre les recettes et les dépenses. La quantité importante de
lettres de change à payer pose un premier problème : quelle est la nature de ces
dépenses ? Doivent-elles faire partie des dépenses ordinaires des îles de France et de
Bourbon ? Ou bien doivent-elles être considérées comme des dépenses
extraordinaires ? Dans les premières années de la décennie 1770, elles sont considérées
comme faisant partie des dépenses ordinaires des îles de France et de Bourbon. Une
lettre du ministre de la Marine, datée de juillet 1772, laisse entrevoir les circuits de
l’argent des caisses de l’État royal, autrement dit les recettes assignées au paiement des
lettres de change52. Le tableau 3 illustre la feuille de distribution des assignations pour
l’acquittement d’une partie des lettres de change à payer aux mois de juillet et août
1772.
Tableau 3. Feuille de distribution pour l’acquittement des 143,951 livres 19 sols 3 deniers restant à
payer des lettres de change des îles de France et Bourbon et autres colonies pour le mois de juillet
1772 et des 150,000 livres à payer du 1er août 1772
Série AN/F/4/1008
33 Or, les fonds affectés aux dépenses ordinaires des îles de France et de Bourbon sont
insuffisants pour payer la quantité de lettres de change, d’autant plus qu’ils doivent
couvrir d’autres types de dépenses. Le ministre de la Marine est de plus en plus en
faveur, à partir du milieu des années 1770, de fonds extraordinaires destinés au
paiement des lettres de change. Il demande même au contrôleur général de la Marine
de prendre en charge une certaine classe de lettres de change, celle pour papier-
monnaie, qui fait l’objet de spéculation dans les îles. Il s’en suit un renforcement de la
confusion entre les dépenses ordinaires et les dépenses extraordinaires. En effet, une
partie des dépenses ordinaires sont affectées au paiement des dettes des exercices
antérieurs. Or, ces dettes sont aussi acquittées par des fonds alloués aux dépenses
extraordinaires. En plus, les lettres de change sont de plus en plus payées comme des
dépenses extraordinaires. Il semble donc que les dépenses extraordinaires viennent à
couvrir tout engagement financier qui excède les fonds des dépenses ordinaires. Cela
rejoint les analyses d’Henri Legohérel et d’Alain Guery sur la confusion croissante entre
Comptabilités, 14 | 2021
47
ces deux catégories comptables, signe de la « crise financière » de l’Ancien Régime 53. Le
projet d’emprunt sur l’hôpital des Invalides illustre bien le mélange des dépenses. En
1774, le ministre de la Marine propose un projet d’emprunt sur l’hôpital des Invalides
de dix millions sur dix ans à un taux d’intérêt de quatre pour cent. Malgré les
réticences du contrôleur général des finances, le projet est validé, vraisemblablement
avec l’accord direct du roi54. On retrouve ici l’analyse de Marie-Laure Legay sur la perte
de pouvoir du contrôleur général des finances face aux ministères dépensiers dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle, qui se passent de son intermédiation et sollicitent
directement le roi55. L’emprunt doit permettre de régler les dettes de la Marine et des
Colonies sur les exercices antérieurs à 1772 qui s’élèvent à plus de 11 millions de livres.
Ces dettes consistent en « journées d’ouvriers, appointements d’officiers et autres
entretenus, soldes des matelots, affrètement de navires, achats de marchandises et de
munitions »56. Or, l’emprunt est finalement aussi affecté au paiement des lettres de
change des îles de France et de Bourbon, en le portant officieusement à 15 millions de
livres57. Il y a donc une confusion sur la nature des dépenses payées par une même
source d’argent ; confusion qui résulte du déséquilibre structurel entre les recettes et
les dépenses58.
34 Les difficultés de paiement des lettres de change des îles révèlent l’arsenal de pratiques
et la capacité d’adaptation des règles comptables de la Marine face à l’insuffisance
permanente de fonds : anticipations et chevauchement des exercices, confusion entre
l’ordinaire et l’extraordinaire ou encore recours à l’emprunt. Si cette catégorie de
dépenses participe avec d’autres au renforcement du désordre financier de la Marine,
elle a une spécificité propre liée au contexte colonial : la distance, à la fois spatiale et
temporelle, induit un manque de transparence quant aux usages de ce moyen de
paiement dans les îles. En effet, comment expliquer l’ampleur financière des dépenses
engagées par les lettres de change ? Il faut chercher une autre explication à la
massification des lettres de change tirées sur Paris que la « mauvaise
administration » et cela implique de s’intéresser aux désordres monétaires des îles de
France et de Bourbon.
36 Dans les îles de France et de Bourbon, les lettres de change tirées sur les trésoriers
généraux de la Marine à Paris sont l’objet d’un commerce. C’est cet « « esprit
d’agiotage » que dénonce l’administration coloniale60. Il s’agit, pour les négociants
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français soit établis aux Mascareignes, soit nouant des échanges commerciaux avec les
îles comme, par exemple, dans le cadre de la traite des esclaves depuis Madagascar et le
Mozambique, de se procurer des lettres de change sur les trésoriers généraux de la
Marine à Paris afin de transférer leurs capitaux en Europe. Il est en effet à la fois
coûteux et risqué de transporter par voie maritime les profits du commerce sous forme
de numéraire en Europe. Il vaut mieux se procurer un ordre de paiement assurant
l’acquittement de la somme engagée en espèces en métropole. Charles Carrière repère
ces pratiques financières chez les négociants marseillais au XVIIIe siècle 61. Il s’agit même
de transferts trans-impériaux : Auguste Toussaint indique que les agents de l’East India
Company (EIC), établis en Inde, utilisent les lettres de change tirées sur Paris depuis les
îles de France et de Bourbon pour rapatrier en Europe les fortunes qu’ils se sont
constituées en participant au commerce d’Inde en Inde, aux dépens du monopole de
l’EIC62. Les lettres de change des îles sont donc non seulement un moyen de paiement,
mais aussi un moyen de transfert de fonds. L’ordre de paiement arrivant aux trésoriers
généraux de la Marine à Paris depuis les îles, émis pour couvrir une dépense de
l’administration coloniale, paie en réalité tout autre chose que cette dépense, qui a été
réglée, lorsque la lettre de change a été cédée comme titre. Le trafic des lettres de
change signifie que ces titres de créance publique circulent : on a vu qu’elles étaient
endossées. Il s’agit alors d’une quasi-monnaie crédit publique. Henri Legohérel parle
plutôt d’une monnaie fiduciaire, or, c’est négliger, il nous semble, la promesse de
paiement que représente cet instrument63. Marie-Laure Legay évoque pour sa part une
quasi-institutionnalisation de la monnaie des administrations de l’État moderne
français64. En effet, les lettres de change des îles ne sont pas les seuls « papiers royaux »
à être échangés dans le commerce. En métropole, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
une diversité de « papiers royaux », remis par les finances publiques à leurs créanciers
faute de fonds liquides, sont l’objet de spéculation. Le marché à terme des « papiers
royaux » permet aux financiers de se procurer des espèces et repose sur la confiance
qu’ils ont dans la capacité de l’État royal à s’acquitter de ses engagements financiers.
37 Pour autant, il ne faut pas négliger la spécificité du contexte colonial des îles sur lequel
nous avons déjà insisté. En effet, la spéculation sur les lettres de change des îles s’avère
plus complexe que celle des différents « papiers royaux » en métropole. Cela résulte de
la configuration monétaire des îles de France et de Bourbon et, plus précisément, de
l’émission d’un papier-monnaie par l’administration coloniale. En effet, face au manque
structurel de liquidités dans les îles et plus précisément, de petite monnaie, il est mis en
circulation, dès l’époque de la Compagnie française des Indes orientales puis sous
l’administration directe de l’État royal, une monnaie papier n’ayant cours que dans les
îles65. Or, pendant la période royale, ce papier-monnaie devient une véritable dette
publique coloniale, non seulement parce qu’il est émis par la puissance étatique, mais
aussi parce qu’il est remboursable en lettres de change tirées sur les trésoriers
généraux de la Marine à Paris. Une catégorie spécifique de lettres de change, celles
timbrées pour papier-monnaie, sert en effet à régler la dépense que représente le
papier monnaie en tant que dette négociable de l’administration coloniale. Le fait que
le papier-monnaie soit remboursable en lettres de change est fondamental. Dans une
lettre datée de 1776, Sartine, secrétaire d’État à la Marine, exprime l’idée que le papier-
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monnaie n’a de valeur que par le droit qu’il a à être converti en lettres de change 66. Cela
ne signifie pas que le papier doit être converti en lettres de change, mais qu’il y a la
conviction qu’il peut l’être si son détenteur le demande. Les lettres de change des îles
sont donc aussi un instrument de convertibilité entre différentes formes de la
monnaie : le papier-monnaie colonial et les espèces ou d’autres papiers royaux. Or, s’il y
a une quantité colossale de lettres de change tirées depuis les Mascareignes sur les
trésoriers généraux de la Marine à Paris, c’est bien à cause cette classe de lettres de
change timbrées pour le papier-monnaie.
38 En effet, « l’esprit d’agiotage » dans les îles renvoie à un phénomène plus complexe que
le simple trafic des lettres de change en tant que moyen de se procurer des fonds en
métropole. La spéculation sur les lettres de change délivrées pour le remboursement du
papier-monnaie est liée à la dépréciation du papier-monnaie, au renchérissement du
cours de la piastre et, par là même, à la hausse du prix des marchandises 67. Il convient
d’expliquer ce phénomène.
39 Il y a, sur toute la période, un discrédit généralisé du papier-monnaie émis par
l’administration coloniale. Ce rejet du papier-monnaie est lié d’une part à sa
matérialité : il se dégrade rapidement, détruit par les incendies et les insectes et
pourrissant lorsqu’il est mouillé lors des tempêtes ; et il est aisément falsifiable68.
D’autre part, la confiance dans le papier-monnaie s’affaiblit avec les retards de
paiement des lettres de change délivrées sur le trésorier général de la Marine à Paris
pour son remboursement. Or, le discrédit du papier-monnaie conduit à la dépréciation
de sa valeur vis-à-vis de l’autre devise prédominante dans les îles, la piastre. Celle-ci
est, au contraire, très demandée ce qui explique son prix élevé : la piastre se négocie au
double voir au triple de son cours légal fixé par l’administration dans les transactions
privées69. Cette asymétrie de change est renforcée par un phénomène de spéculation
sur le taux de change entre le papier-monnaie et la piastre, combiné à un phénomène
d’accaparement des piastres. Le principe est de réaliser des gains, grâce au
renchérissement du prix de la piastre, en convertissant du papier-monnaie en piastre.
Certains « capitalistes », qui possèdent des liquidités sous la forme de piastres,
profitent du prix élevé de la piastre pour se procurer du papier-monnaie qu’ils
convertissent en lettres de change afin d’obtenir un règlement en métropole 70. Cette
spéculation s’avère très rentable vu l’écart entre le cours de la piastre, qui se négocie à
environ 10 livres dans les transactions privées, et le papier-monnaie qui circule à sa
valeur faciale fixée par l’administration coloniale71. Or, le renchérissement du cours de
la piastre conduit à l’augmentation du prix des marchandises 72. Il en résulte deux
conséquences pour l’administration coloniale. D’un côté, les marchandises vendues aux
magasins du roi le sont au cours légal de la piastre fixé à environ 6 livres tournois, qui
est sous-estimée par rapport à sa valeur dans le commerce privé. Il y a donc un manque
à gagner pour l’administration coloniale. D’un autre côté, l’administration coloniale des
îles de France et de Bourbon est obligée de fournir une quantité plus importante de
papier-monnaie puisque le pouvoir d’achat du papier-monnaie est diminué. Or, si
l’administration délivre une quantité plus importante de papier-monnaie, non
seulement son taux de change vis-à-vis de la piastre continue de se dégrader, mais la
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Conclusion
41 Bien que le ministre de la Marine tente de rassurer les administrateurs des
Mascareignes du règlement prochain des lettres de change, le défaut de paiement de
ces lettres ne favorise pas la confiance publique dans les colonies et, au contraire,
accentue les désordres monétaires qui s’y jouent. Pourtant, les lettres de change
continuent d’être utilisées comme le principal moyen de paiement à l’usage des
administrateurs des îles. Ainsi, dans le mémoire du roi de 1781, pour servir
d'instructions au Vicomte de Souillac, Commandant général des îles de France et de
Bourbon, et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur des colonies faisant
fonction d'intendant aux îles, il est indiqué que sur les 8 millions livres affectées au
service des îles de France et de Bourbon à compter de l’exercice de 1782, 2,9 millions
seront tirées en lettres de change77. Faute d’argent comptant, les « papiers royaux »,
cette « bien mauvaise monnaie »78, pour reprendre l’expression d’Henri Legohérel, sont
l’instrument de paiement favorisé par les trésoriers généraux de la Marine bien que
leur usage renforce le discrédit des finances publiques. On retrouve ainsi la tension
sous-jacente, au cœur la politique comptable de l’État moderne français à la fin de
l’Ancien Régime, entre le manque structurel d’argent et le maintien du crédit public.
42 Étudier les finances publiques sous l’Ancien Régime, mais en décentrant le regard et en
s’attachant aux circonstances propres au contexte colonial, nous permet de mettre au
jour la richesse la comptabilité publique, révélatrice de la croissance et de la
diversification des engagements financiers de l’État moderne alors qu’il se
transforme en puissance impériale et coloniale. Les nouvelles géographies et les
nouvelles temporalités, les relations particulières qui se nouent avec les habitants dans
ces territoires ultramarins nécessitent un approvisionnement en liquidités. La monnaie
y est souveraine, c’est à la fois l’instrument et le symbole de l’État et de son crédit. Les
comptes publics enregistrent la formation et la circulation de cette monnaie qui est une
dette publique et plus largement dévoilent le nœud qui se tisse entre commerce,
finances et dette publique, aux origines du capitalisme79.
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NOTES
1. Houllemare, Marie, « Le bureau des colonies et ses commis », dans Llinares Sylviane et Ulbert
Jörg (dir.), La liasse et la plume : les bureaux du Secrétariat d’État de la marine, 1669-1792, Rennes,
Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 99-111.
2. William T. Baxter montre, lui aussi, comment, dans les colonies britanniques d’Amérique du
Nord au XVIIIe siècle, la pénurie de liquidités conduit à des « dispositifs comptables ingénieux »
(« ingenious accounting devices ») et à la mise en circulation d’une diversité de moyens de
paiement, le conduisant à questionner la nature de la monnaie. Baxter, W. T., « Observations on
money, barter and bookkeeping », Accounting Historians Journal, 2004, vol. 31 n°1, p. 129-139.
3. Il s’agit des sous-séries 22C : Correspondance des administrateurs généraux (1766-1788) et
56A : Administrateurs généraux, correspondance ministérielle (1766-1791) ; conservées aux
Archives départementales de La Réunion (ADR).
4. Il s’agit de la sous-série F/4/1008. Comptes et comptabilité. Marine et colonies.
Correspondance relative aux dépenses de la marine et lettres de change tirées des Iles de France
et de Bourbon (1770-1776) ; conservée aux Archives nationales Pierrefitte (AN).
5. L’année 1778 marque l’entrée officielle de la France dans la guerre d’indépendance américaine.
6. Marichal, Carlos, « La piastre ou le real de huit en Espagne et en Amérique : une monnaie
universelle (XVIe-XVIIIe siècles) », Revue européenne des sciences sociales, 2007, vol. XLV, n o 2,
p. 107‑121.
7. Jauze, Albert, Vivre à l’île Bourbon au XVIIIe siècle : usages, mœurs et coutumes des habitants d’une
colonie française sur la route des Indes de 1715 à 1789, Paris, Riveneuve Éditions, 2017, p. 312-313.
8. Archives nationales d’outre-mer (ANOM)C/4/79, Mémoire intitulé « Note sur l'Isle de France
par le Sieur Jean Loustau/lousteau, greffier en chef du conseil supérieur et notaire royal de la
dite isle venu en France par congé des administrateurs de la colonie après plus de 19 ans d'emploi
constant dans la dite isle », Paris (18 mai 1787).
9. ADR/22C, lettre de Sartine, ministre de la Marine, au Chevalier de la Brillanne et à Foucault,
Versailles (17 janvier 1779).
10. Savary des Bruslons, Jacques, Dictionnaire universel de commerce, Amsterdam, Jansons,
1726-1732, vol. 2, p. 1405.
11. Dermigny, Louis, « Circuits de l’argent et milieux d’affaires au XVIIIe siècle », Revue Historique,
1954, vol. 212, n° 2, 1954, p. 239-278.
12. Savary, Jacques, Le parfait négociant, ou instruction générale pour ce qui regarde le commerce de
toute sorte de marchandises, tant de France que des pays étrangers, Paris, L. Billaine, 1675, p. 204-208.
13. Legohérel, Henri, Les Trésoriers généraux de la Marine, 1517-1788, Paris, Cujas, 1965, p. 203.
14. ADR/22C, Copie de la lettre commune de Sartine, ministre de la Marine au Chevalier de la
Brillanne et à Foucault, Gouverneur général et Intendant des Îles de France et de Bourbon,
Versailles (17 janvier 1779).
15. Legay, Marie-Laure, « La science des comptes dans les monarchies française et autrichienne
au XVIIIe siècle », Histoire & mesure, 2010, vol. XXV, no 1, p. 231‑260.
16. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
17. ADR/22C, Lettre de De Castries, ministre de la Marine, au Vicomte de Souillac et à Chevreau
(20 juillet 1782).
18. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
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42. AN/F/4/1008, Lettre de De Boynes, ministre de la Marine, au contrôleur général des finances,
Versailles (9 septembre 1771).
43. Cette estimation est fournie par le ministre de la Marine dans une lettre adressée au
contrôleur général des finances en août 1772 : « dans l’espace de 18 mois, il y aura été tiré de ces
colonies pour environ 18 millions de traites sur la France », AN/F/4/1008.
44. Legohérél, Henri, op. cit., p. 185.
45. Ibid., p. 196.
46. Ibid., p. 227.
47. Par « gestion inter-temporelle » on entend les transferts de fonds entre différents exercices,
autrement dit entre différentes temporalités, dans l’objectif de lisser la répartition des recettes et
des dépenses dans le temps. On souhaite souligner le fait que ces opérations comptables sont à
cheval sur plusieurs exercices.
48. AN/F/4/1008, Lettre du contrôleur général des finances à Sartine, ministre de la Marine,
Versailles (29 juillet 1775).
49. Legay, Marie-Laure, Les modalités de paiement de l’État moderne : adaptation et blocage d’un système
comptable, Paris, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2018,
p. 133-142.
50. Ibid., p. 133-142.
51. Ibid., p. 1-7.
52. AN/F/4/1008, Lettre de De Selle, trésorier général de la marine et des colonies, à Le Clerc,
trésorier général des finances, Paris (25 juillet 1772).
53. Legohérel, Henri, op. cit., p. 236-284 ; Guéry, Alain, « Les finances de la monarchie française
sous l’Ancien Régime », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 1978, vol. 33, n o 2, p. 216‑239.
54. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, à Turgot, contrôleur général des
finances, Versailles (10 décembre 1774).
55. Legay, Marie-Laure, op. cit., (2011), p. 7-11.
56. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, à Turgot, contrôleur général des
finances, Versailles (10 décembre 1774).
57. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, au contrôleur général des finances,
Versailles, (23 juillet 1775).
58. Henri Legohérel note que la pratique d’emprunt par le Trésorier pour financer les dépenses
de la Marine se développe à partir des années 1770 et « qu’elle éloigne le Trésorier de son rôle
initial celui d’être comptable et rien d’autre ; le Trésorier devient banquier d’affaires,
recherchant des fonds – on serait tenté d’écrire des capitaux – pour financer une grande
entreprise, la Marine Royale. […] et ceci atteste de la faillite des ressources financières ordinaires
de la Monarchie au regard de l’ampleur des besoins. », Legohérel, Henri, op. cit., p. 266.
59. Cartelier, Jean, « Comptabilité et pensée économique. Introduction à une réflexion
théorique. », Revue économique, 2006, vol. 57, n°5, p. 1009-1032.
60. ADR/22C, Lettre du Duc de Praslin, ministre de la Marine, au Chevalier Desroches et à Poivre,
Versailles (3 mars 1770).
61. Carrière, Charles, Négociants marseillais au XVIIIe siècle : contribution à l’étude des économies
maritimes, Marseille, Institut historique de Provence, 1973, p. 850-874.
62. Toussaint, Auguste, Le mirage des îles : le négoce français aux Mascareignes au XVIIIe siècle, Aix-en-
Provence, Edisud, 1977, p. 34.
63. Lehogérel, Henri, op. cit., p. 255 ; Lapavitsas, Costas, « The theory of credit money: a structural
analysis », Science & Society, 1991, vol. 55, n°3, p. 191-322 ; Graeber, David, Debt, the First 5,000 Years,
New York, Melville House Publishing, 2011, p. 49.
64. Legay, Marie-Laure, « Capitalisme, crises de trésorerie et donneurs d’avis : une relecture des
années 1783-1789 », Revue historique, 2010, vol 655, n° 3, p. 577-608.
65. Zay, Ernest, Histoire monétaire des colonies françaises, Paris, J. Montorier, 1892, p. 254-267.
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66. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, du ministre de la Marine au contrôleur général des finances,
Versailles (8 septembre 1776).
67. ANOM/C/4/77, Observations sur le mémoire du roi pour servir d'instructions aux sieurs
d’Entrecasteaux, chef de division, Gouverneur des îles de France et de Bourbon, et Dupuy,
conseiller honoraire au châtelet, Intendant des dites îles, Île de France (1787).
68. ANOM/C/4/78, Mémoire intitulé « Détails sur les différents papiers monnoye qui ont été créé
aux isles de France et de Bourbon suivis d'un projet pour l'établissement d'un nouveau régime
des finances qu'ils convient d'y établir » (1787).
69. ANOM/C/4/78, Mémoire intitulé « Détails sur les différents papiers monnoye qui ont été créé
aux isles de France et de Bourbon suivis d'un projet pour l'établissement d'un nouveau régime
des finances qu'ils convient d'y établir » (1787).
70. ANOM/C/4/77, Plan d'administration pour les îles de France et de Bourbon. Décisions du
ministre. Observations (1787).
71. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
72. ANOM/C/4/77, Observations sur le mémoire du roi pour servir d'instructions aux sieurs
d’Entrecasteaux, chef de division, Gouverneur des îles de France et de Bourbon, et Dupuy,
conseiller honoraire au châtelet, Intendant des dites îles, Île de France (1787).
73. Carrière, Charles, op. cit., p. 872-874.
74. Sur l’analyse de l’hyperinflation voir Marie, Jonathan, « Hyperinflation argentine de 1989 :
une interprétation post-keynésienne », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs [en
ligne], 2014, vol. 15 ; sur l’hyperinflation en contexte colonial à l’époque moderne, voir les études
suivantes sur le Surinam : Vries de, Jan, « The Netherlands in the New World: the legacy of
European fiscal, monetary and trading institutions for New World development from the
seventeenth to the nineteenth centuries », dans Transferring Wealth & Power from the Old to the New
World, Monetary and Fiscal Institutions in the 17th through the 19th Centuries, Cambridge, Cambridge
University Press, 2001, p. 100-140 ; et dans les colonies britanniques d’Amérique à la veille de la
Révolution : McCusker, John J, and Menard, Russell R., The Economy of British America, 1607-1789,
London, The University of North Carolina Press, 1985.
75. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, à Turgot, contrôleur général des
finances, Versailles (4 janvier 1775).
76. AN/F/4/1008, Lettre du contrôleur général des finances à Sartine, ministre de la Marine (15
juin 1776).
77. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
78. Legohérel, Henri, op. cit., p. 204.
79. Desan, Christine, Making Money: Coin, Currency and the Coming of Capitalism, Oxford, Oxford
University Press, 2014.
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RÉSUMÉS
e
L’étude de la correspondance des agents du ministère de la Marine et des Colonies au XVIII siècle
nous éclaire, non seulement sur la manière dont la mise en chiffre, les pratiques comptables et le
développement d’une mentalité budgétaire prévisionnelle participent au contrôle de territoires
ultra-marins et donc à la politique coloniale ; mais aussi sur l’émergence d’une dette publique,
circulant notamment sous la forme d’instruments de paiement publics, et sur la répercussion de
l’usage de ces derniers sur les finances de l’État moderne français.
Studying the correspondence of the French Ministry of the Navy and Colonies’ agents in the 18th
century provides insights, not only into the way in which accounting figures and practices and
the development of a forecasting mentality participate in the control of overseas territories and
therefore to colonial policy; but also into the emergence of a public debt, circulating in the form
of public instruments of payment, and on the consequences of their use on the French public
finance.
Die Analyse der Korrespondenz zwischen den Agenten der französischen Marine und der
Kolonien im 18. Jahrhundert erklärt wie Zahlen, Buchhaltungpraktiken und die Entwicklung
einer vorausschauenden Staatshaushaltsmentalität zur Kontrolle von Überseegebieten und damit
zur Kolonialpolitik beitragen haben. Diese Buchhaltungspraktiken zeigen auch die Entstehung
einer öffentlichen Schuld, die in Form von öffentlichen Zahlungsinstrumenten zirkulierte, und
die Folgen ihrer Verwendung für die französischen Staatsfinanzen.
INDEX
Keywords : Accounting, Public accounts, Public finance, Public debt, Money, Letter of exchange,
Ministry of the Navy and Colonies, Mascarene islands, Indian Ocean World, French Empire
Palabras claves : Contabilidad pública, finanzas públicas, deuda pública, dinero, letra de
cambio, Ministerio de la naviera y las colonias, islas Mascareñas, océano indico, imperio francés.
Mots-clés : Comptabilité publique, Finances publiques, Dette publique, Monnaie, Lettre de
change, Ministère de la Marine et des Colonies, Mascareignes, océan Indien, Empire français
Schlüsselwörter : Buchhaltung, Staatsfinanzierung, Staatsverschuldung, Geld,
Umtauscherklärung, Ministerium der Marine und der Kolonien, Maskarenen-Inseln, Indischer
Ozean, Französisches Königreich.
AUTEUR
JULIETTE FRANÇOISE
Doctorante, Université de Genève et Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
[email protected]
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Antoine Fabre
Introduction
1 Cette étude porte la mise en place d’un système de comptabilité des travaux forcés dans
les bagnes coloniaux de la Guyane Française sous le Second Empire. Il s’agit pour nous
ici de mettre en perspective le processus d’implémentation d’un tel système comptable
avec les différents objectifs associés par les responsables métropolitains aux travaux
forcés et aux bagnes coloniaux. Nous discuterons également la manière dont les
règlements comptables ont donné lieu à un ensemble de pratiques parfois fort
éloignées des intentions initiales.
2 Les origines de la peine des travaux forcés sont largement antérieures à celles des
bagnes d’outre-mer. Sur une période allant du XVIe au XVIIIe siècle, les galères
constituaient une première forme d’application de cette peine1, à laquelle les bagnes
portuaires ont succédé jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle. Dès le début du XIXe
siècle, l’existence de ces derniers fut progressivement remise en question : la
concentration des condamnés aux travaux forcés au sein de quelques arsenaux sur le
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57
sol national étant considérée dangereuse pour la population civile, accusée de pénaliser
les ouvriers libres, tout en représentant une dépense trop importante pour l’État 2. Sur
la base de l’expérience britannique de la transportation des convicts en Australie ,
s’ouvrit alors un débat concernant la création de bagnes coloniaux 3. Malgré la
production de multiples rapports et études sur la question, il fallut attendre l’allocution
du président Louis-Napoléon Bonaparte le 12 novembre 1850 devant les parlementaires
pour que ce projet se concrétise :
« Six mille condamnés (…), renfermés dans nos bagnes de Toulon, de Brest et de
Rochefort, grèvent notre budget d'une charge énorme, se dépravent de plus en plus
et menacent incessamment la société. Il me semble possible de rendre la peine des
travaux forcés plus efficace, plus moralisatrice moins dispendieuse et en même
temps plus humaine, en l'utilisant aux progrès de la colonisation française » 4.
3 Dans un décret daté du 8 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte instaura la
déportation en Algérie ou en Guyane de nombreux participants aux soulèvements qui
firent suite à son coup d’État du 2 décembre 1851. Un deuxième décret, daté du 27 mars
1852, prévoyait la transportation en Guyane des condamnés aux travaux forcés. La loi
de la transportation, qui précisait le mode d’application de cette peine, fut
officiellement votée le 30 mai 18545. L’article 6 prévoyait notamment la peine du
doublage : les forçats condamnés à une peine de moins de huit ans devaient résider une
durée équivalente en Guyane après leur libération, tandis que ceux qui étaient
condamnés à une peine d’une durée supérieure devaient y demeurer à vie. L’article 13
prévoyait également la mise en place d’un système de concessions agricoles et
industrielles réservées aux libérés les plus méritants.
4 Les justifications officielles de la réforme de la transportation, communiquées lors de sa
mise en place, faisaient ressortir trois objectifs principaux : protéger la population libre
en éloignant durablement les forçats du sol métropolitain, mettre en valeur un espace
colonial désorganisé par l’abolition de l’esclavage en 1848 (et ce à moindre frais pour
l’État) et enfin redresser moralement le bagnard par le travail en le transformant en
colon guyanais utile à son pays. L’ambition affichée était alors de constituer des bagnes
auto-suffisants, voire producteurs de richesses destinées aux divers services publics
coloniaux, comme le rappelait en 1861 le ministre de la Marine et des Colonies dans une
lettre adressée au gouverneur de la Guyane :
« Donner à l'administration des Pénitenciers, une direction telle que l'emploi de
toute force soit fait en vue de rendre productif chacun des établissements, soit
qu'ils subviennent par eux-mêmes à une partie des dépenses que le département
supporte aujourd'hui, soit qu'ils livrent des produits au commerce, soit qu'ils
livrent des matières ou de la main d’œuvre à d'autres services publics, moyennant
remboursement de chapitre à chapitre »6.
5 Par rapport aux ambitions affichées par les responsables politiques, cette première
expérience rencontra de multiples difficultés sous le Second Empire. D’un point de vue
sanitaire, les taux de mortalité au sein de la population carcérale furent très élevés. Par
exemple, en 1866, sur les 17 017 transportés dirigés vers la Guyane depuis 1852, 6 806
étaient décédés (soit environ 40 % de l’effectif total). En raison d’épidémies (notamment
de fièvre jaune), certaines années furent marquées par des taux de mortalité moyens
particulièrement élevés : 19,2 % en 1853, 25,5 % en 1855 ou encore 24,5 % en 1856 7.
L’implantation des différents pénitenciers sur le territoire guyanais donnèrent lieu à de
nombreuses tentatives infructueuses, soldées par de nombreuses pertes humaines et
matérielles8. De plus, la rentabilité des travaux forcés ne fut jamais atteinte, à l’image
de l’emploi des transportés dans les exploitations forestières. Encouragées par le
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ministère de la Marine et des Colonies à partir du début des années 1860 dans le but
d’approvisionner la métropole et les autres colonies françaises, ces exploitations se
révélèrent en pratique insuffisamment productives. D’autre part, elles donnèrent lieu à
un désastre sanitaire parmi les transportés qui y étaient employés. Le ministère
reconnut publiquement l’échec de ce projet, dans le deuxième volume de la Notice sur la
Transportation, paru en 18699.
Figure 1. Cartographie des pénitenciers de la Guyane Française
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Manioc.org
(http://www.manioc.org/ dernier
accès le 01/12/2021),
Versions numérisées du Bulletin Officiel de la Guyane Française,
Bibliothèque numérique dédiée à la un recueil annuel des différents arrêtés et décisions du
Caraïbe, à l'Amazonie, et au Plateau Gouverneur.
des Guyanes, pilotée par
l'Université des Antilles et de la
Guyane.
Criminocorpus.org
Versions numérisées des différentes éditions de la Notice sur
(https://criminocorpus.org/fr/
la Transportation, document officiel sur les bagnes coloniaux
dernier accès le 01/12/2021),
de Guyane et de Nouvelle-Calédonie publié par le ministère
Plateforme francophone de de la Marine et des Colonies à compter de 1867, ainsi que les
publication scientifique sur comptes rendus et procès-verbaux de l’Enquête parlementaire
l’histoire de la justice, des crimes et sur le régime des établissements pénitentiaires de 1872.
des peines
9 À partir de ces sources, cet article se propose de présenter dans un premier temps les
différentes étapes relatives à l’introduction d’un système de comptabilité des travaux
forcés dans les pénitenciers, dans les années 1860. Nous présenterons ensuite de
manière succincte la réalité des différentes pratiques comptables locales, au-delà des
imprimés règlementaires et des instructions officielles.
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12 Entre 1852 et 1859, il n’existait pas de comptabilité du travail pénal : les seuls
documents comptables relatifs au système carcéral guyanais qui parvenaient en
métropole étaient de nature budgétaire, et rédigés par l’ordonnateur à Cayenne. Ils
concernaient les dépenses liées aux convois des transportés en provenance de
métropole, celles liées au matériel et aux approvisionnements, ainsi que les dépenses
de personnel19. Un document joint en annexe d’une dépêche datée du 14 septembre
185220 énumérait les états statistiques mensuels qui devaient compléter ces documents.
Ils concernaient l’évolution de la population carcérale, la situation sanitaire et « des
notes sur la conduite de chacun d’eux », l’ensemble des règlements rédigés par
l’administration pénitentiaire, et la situation mensuelle du personnel pénitentiaire.
Concernant la production pénale, seul un état trimestriel de l’avancement des travaux
contenant une évaluation des dépenses faites et restant à faire, ainsi qu’une « situation
sommaire et semestrielle (…) des magasins divers » étaient alors exigés par les
responsables métropolitains.
13 La période fut marquée par une profonde désorganisation du service pénitentiaire
guyanais, et une opposition permanente avec l’administration de la Marine locale, ainsi
que l’atteste une lettre du 17 avril 1855 adressée par le gouverneur au directeur des
Colonies en métropole21:
« Toutes les fois où j'ai désiré étendre les attributions de la Direction des
pénitenciers, elle s'est trouvée en lutte avec le Commissariat [de la Marine], elle ne
connaissait pas assez les formes comptables de la Marine ; d'autre part, elle ne
pouvait avoir une initiative dans les travaux, malgré que j'en ressentisse la
nécessité et le désir, il m'a donc été impossible de la faire sortir d'un quasi-
secrétariat centralisant les écritures et surveillant l'exécution des ordres ».
14 Dans son rapport faisant suite à une visite du système pénitentiaire en Guyane réalisée
en 185822, l’inspecteur des Finances de Matharel relevait lui aussi les insuffisances de
l’organisation administrative des bagnes. Il décrivait plus particulièrement les
difficultés liées au manque de coopération entre l’administration de la Marine et la
direction des pénitenciers au sujet du contrôle de la gestion quotidienne des
pénitenciers :
« Les employés du Commissariat attachés aux pénitenciers ne se considéraient pas
(…) sous les ordres des commandants particuliers de ces pénitenciers ; qu'ils
déclinaient leur autorité, et qu'ils leur refusaient pour la plupart tout
renseignement, ou ne les leur accordaient qu'à titre de concession ».
15 De Matharel constatait que des difficultés similaires étaient également rencontrées par
l’ordonnateur :
« De son côté, l'ordonnateur (…) ne possède aucune information au sujet : des
ressources existantes dans les pénitenciers ou à créer par eux, des effectifs en
personnel libre ou condamné, de la régularité des gratifications accordées (…). De
telle sorte qu'il se trouve exposé : à faire des achats de matières dont ces
établissements sont déjà approvisionnés, et par contre à négliger des besoins
urgents ; à ordonnancer enfin des sommes qui ne seraient pas en rapport avec les
droits acquis ».
16 Il préconisait alors une refonte du système administratif du service pénitentiaire, afin
de clarifier les attributions des différents responsables. Ce projet avait pour objectif de
réaffirmer l’autorité des commandants des pénitenciers et de l’ordonnateur sur les
commissaires de la Marine employés dans les pénitenciers, afin de pallier la rétention
d’informations comptables.
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mise en place d’une comptabilité des produits agricoles : « il est indispensable qu'au
moyen d'un compte distinct, qui est tenu sur chaque établissement des productions
agricoles et de leur emploi, on arrive à établir dans la colonie une comptabilité spéciale
qui permette d'apprécier les résultats obtenus chaque année »26. Quelques mois plus
tard, le ministre exprimait de nouveau auprès du gouverneur ses craintes quant à
l’accroissement des charges de la Transportation, ainsi que sa volonté de quantifier les
économies budgétaires associées aux produits du travail carcéral :
« Chaque transporté coûte en moyenne 1,39 francs par jour, soit 500 francs par an
(non compris les frais de surveillance), que produit-il en compensation ? C'est ce
que j'ai cherché dans les documents nombreux qui parviennent périodiquement au
Ministère. (…) Les données que contiennent les bulletins des travaux effectués sur
les pénitenciers envoyés trimestriellement s'écartent trop de la vérité pour
permettre une appréciation même approximative des résultats obtenus quant à la
valeur des produits du travail des transportés. En effet, ces états sont établis de telle
sorte qu'il est impossible d'admettre comme sérieux les chiffres qu'ils font ressortir
(…) les chefs de la plupart des pénitenciers (…) exagèrent les résultats du travail des
transportés pour abuser l'administration sur le véritable mérite de leur gestion » 27.
22 Dans une minute du 15 novembre de la même année28, il revint à la charge en réclamant
la mise en place d’un système comptable comparable à ceux utilisés dans les
organisations industrielles :
« Chaque pénitencier, en effet, peut et doit, jusqu'à un certain point, être considéré
comme un grand établissement industriel : on doit s'y rendre compte, d'une
manière raisonnée, de l'ensemble et du résultat des opérations (…) qu'on arrive
ainsi à pouvoir comparer utilement les établissements entre eux, et à donner la
facilité de conclure, par une démonstration nette, en présence du chiffre de la
dépense réellement épargnée pendant la période annuelle, que tel de ces
établissements a été bien administré, que tel autre l'a été moins bien ou l'a été
mal ».
23 Cette série d’instructions donna naissance à un premier règlement comptable, qui
entra en vigueur le 1er janvier 1861 29. Ce règlement consistait principalement en la
tenue dans chaque pénitencier d’un livre-journal des recettes et dépenses des divers
produits des travaux forcés30 et de registres-balances pour chaque type de denrée.
Toutefois, ce règlement comptable comportait un certain nombre de lacunes,
notamment au niveau du suivi de l’emploi des produits ou de leur évaluation
monétaire. Ainsi, dans une lettre31 faisant suite à la réception des résultats du premier
semestre de 1860, le ministre remettait en cause la méthode d’évaluation des produits
réalisée par une commission d’évaluation à Cayenne32 :
« Le système auquel elle s'est arrêtée est simple et d'une exécution facile, mais les
données qu'il fournit sont d'une exactitude douteuse ; ce système constitue un
expédient qui, appliqué aux produits du premier semestre [de 1860] a permis
d'apprécier d'une manière à peu près approximative des valeurs qu'il eut été
difficile de déterminer d'une autre façon, mais il laisserait à désirer s'il devait être
mis en pratique d'une manière permanente ».
24 Le problème de l’emploi des produits pénitentiaires était également souligné à la fin de
cette même lettre :
« Enfin, je ne terminerais pas sans appeler de nouveau votre attention sur la lacune
que présente la comptabilité pénitentiaire en ce qui concerne l'emploi des produits.
Il est essentiel de fournir à l'appui des états de travaux un relevé sommaire faisant
connaître quels ont été les consommateurs et pour ceux des produits qui ont été
appliqués à la transportation même dans quelle proportion le budget de ce service
en a retiré une économie ».
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devaient désormais inscrire dans un carnet journalier (article 11, modèle 20) les
consommations de matières et de matériel, le nombre de journées employées et les
salaires ou gratifications (articles 16 et 17), ainsi que les produits correspondants. Ces
carnets devaient servir à l’élaboration mensuelle d’états d’application ou de feuilles
d’ouvrage (article 12, modèles 19 et 21). Ce règlement prévoyait aussi la mise en place
de procédures d’évaluation monétaire des travaux au sein des pénitenciers. Selon
l’article 13, une « commission de recette des travaux », formée « par le chef du service
administratif, concurremment avec le chef du service intéressé ; [et] un officier de
l'établissement désigné par le commandant »37 devait se réunir mensuellement pour
évaluer les produits inscrits dans les états d’application. Le bénéfice des travaux était
ensuite calculé à partir de la valeur réelle des travaux exécutés estimée à partir de
tarifs officiels, déduction faite du prix de revient, c'est à dire de la dépense en matières
et main d’œuvre (i.e., taux des salaires ou des gratifications allouées aux ouvriers libres
et aux transportés). De plus, une fraction des frais généraux d’atelier (dépenses en
outils, machines, apparaux, salaires des contremaîtres libres ou transportés) était
imputée au prix de revient. Enfin, un « Compte des opérations » annuel devait être
rédigé et envoyé au chef-lieu (article 14, modèle 23). Il devait indiquer l’inventaire du
pénitencier à la fin de l’exercice, le montant des salaires et gratifications versées, ainsi
que la valeur des produits réalisés sur le pénitencier ou cédés par lui. Les tableaux
suivants reprennent le contenu des documents comptables à envoyer au chef-lieu selon
ce règlement.
Tableau 2. Inventaire Balance prescrit par le règlement du 1er janvier 1862
Tableau élaboré à de : [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les
établissements pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane
Française (Décembre 1861)
Tableau 3. Informations contenues dans les envois prescrits par le règlement du 1er janvier 1862
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Tableau élaboré à de : [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les
établissements pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane
Française (Décembre 1861)
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travaux forcés sous forme d’un tableau statistique placé en annexe 62. Il présentait les
données comptables relatives au résultat du travail des forçats en associant la valeur
monétaire correspondante (« Valeur estimative des produits obtenus ») avec le temps
de travail correspondant (« Nombre de journées employées »). Les différents types de
travaux auxquels étaient occupés les transportés étaient précisés, ainsi que le montant
de la valeur ajoutée de la main d’œuvre pénale (« Valeur nette obtenue par la main
d’œuvre »). Cette colonne, obtenue par la différence entre la valeur brute de la
production et le montant des « Valeurs des matières premières et frais autres que la
main d’œuvre », permettait ensuite de calculer la « Moyenne du produit de la journée
de travail » pour chaque type de production. Il convient de noter que cet agrégat (aussi
bien pour chacun des produits que pour l'ensemble des travaux) était
systématiquement supérieur à 1,31 francs63, montant du coût réel de la journée d'un
transporté pour l’État, annoncé quelques pages auparavant64. De cette manière,
l'emploi des bagnards est présenté comme profitable pour l’État, le produit de chaque
journée de travail permettant de couvrir les dépenses occasionnées.
Figure 4. Reproduction du tableau n°7 de la Notice sur la Transportation
Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française et à la
Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, p. 64
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coloniaux. Par exemple, dans sa thèse sur les camps de la relégation, Jean-Lucien
Sanchez montre que cette situation était identique sous la IIIe République : « Ces
travaux d'écriture, qui représentent une importante charge de travail, permettent aux
surveillants d'éviter d'avoir à tenir leur propre comptabilité. Ainsi, chaque surveillant
responsable d'un service est flanqué d'un relégué qui tient sa comptabilité » 65. Le cas
d’Edmond Duez constitue un autre exemple de ce phénomène : ancien financier
condamné en 1911 à douze années de travaux forcés dans le cadre d’une vaste affaire
d’escroquerie, il fut lors de sa détention personnellement chargé de la réorganisation
des services comptables du service pénitentiaire66.
43 Cet état de fait donna lieu à de nombreux abus, alimentant la corruption et les
détournements généralisés au sein des pénitenciers. La situation était par ailleurs
connue de l’administration locale, comme l’atteste un rapport confidentiel du
commandant des îles du Salut adressée en 1934 à sa hiérarchie, dans lequel il est notait
que les surveillants, « ignorants ou paresseux, s'en remettent aux écrivains et aux
porte-clés (…) Ils se contentent de signer pièces et documents établis par leurs
secrétaires d'occasion et ceux-ci acquièrent un ascendant qui ouvre carrière à tous les
trafics » 67. En effet, de nombreux surveillants profitaient de leur ascendant sur les
transportés employés à la comptabilité pour dissimuler les détournements qu’ils
réalisaient pour leur propre compte. Par exemple, Henri Berrier, un ancien surveillant
des bagnes rapporte le cas d’un surveillant qui détournait du matériel dans les
magasins d’un pénitencier. Celui-ci :
« ouvrait délicatement les caisses, prélevait avant la visite de la commission les
quantités dont il avait besoin et reclouait les emballages (…) Un jour, celui-ci fut
surpris en pleine opération par un transporté écrivain qui secondait le chef de
service. Celui-ci qui trafiquait aussi, expose au surveillant les ennuis que
déterminaient ces extractions illicites. Alors le surveillant braque froidement son
revolver sous le nez du transporté en lui disant : 'si tu dis un mot charogne, je
t’envoie à la rade' »68.
44 Cette situation permettait également aux forçats écrivains de couvrir les
détournements réalisés par leurs codétenus :
« Les témoignages de forçats abondent en descriptions de nourriture dérobée, de
caisse ou de barriques prétendument détériorée, mais dont le contenu est
soigneusement mis de côté. Il est facile de vider un tonneau dans de bons récipients
qui ne fuient pas et dont le contenu est vendu aux surveillants, de pratiquer un
petit trou dans le tonneau, de répandre sur le sol de la cambuse un peu de vin et le
lendemain de dire au commis : ‘Monsieur, le tonneau a été rongé par les poux de
bois ; il restait trente litres que le sol a bus’. Le commis feint alors de croire à
l'histoire des vers rongeurs et fait un procès-verbal de perte » 69.
Conclusion
45 En fin de compte, malgré la mise en œuvre de multiples règlements comptables et la
multiplication de rapports administratifs rassurants, l’étude de sources relatives au
quotidien carcéral incite à la plus grande prudence concernant la fiabilité des chiffres
comptables transmis en métropole et diffusés auprès de l’opinion publique de l’époque.
Il est toutefois actuellement très difficile de documenter précisément l’ampleur de
cette diffusion. Nous avons pu retrouver un certain nombre de références variées
(débats parlementaires, études pénales ou encore romans populaires) à la Notice sur la
Transportation qui nous laissent penser qu’elle constituait une des rares sources de
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documentation sur les bagnes de Guyane en métropole. Il apparaît ainsi que certains
acteurs mobilisaient la Notice sur la Transportation comme une source de documentation
fiable sur la réalité carcérale guyanaise : on peut ici citer à titre d’exemple l’ouvrage
Histoire des bagnes du romancier populaire Pierre Zaccone publié en 1877 70, qui
reproduisait tels quels des extraits et des tableaux de la Notice sur la Transportation.
Toutefois, il semblerait qu’un grand nombre d’acteurs, notamment politiques et
universitaires traitaient avec une certaine prudence les données contenues dans cette
publication. On peut par exemple citer le Vicomte d’Haussonville, rapporteur de
l’Enquête Parlementaire sur les établissements pénitentiaires organisée en 1872 sous la
IIIe République, qui considérait que la publication de cette Notice sur la Transportation
était « destinée à rassurer l'opinion publique sur les résultats de la Transportation à la
Guyane »71. Dans une étude datée de 1886, James-Nattan livrait une critique plus acerbe
de ce document :
« si les choses se passaient comme l'attestent les rapports officiels (...) la
transportation, sans être une pénalité parfaite, serait cependant un système
honorable, qui mériterait d'être conservé (…) Malheureusement les rapports nous
donnent des renseignements qui sont non seulement empreints d'un optimisme
excessif mais encore qui, le plus souvent, se trouvent être absolument erronés. (...)
Les membres de nos administrations sont si désireux d'arriver à des résultats
excellents, qu'ils voient bien souvent les choses ainsi qu'ils désireraient qu'elles
fussent. Leur zèle colore à leurs yeux les situations en rose. (…) la réalité nous
montre cette situation bien noire » 72.
NOTES
1. À ce sujet, voir Zysberg, André, Les Galères de France et la société des galériens : 1660-1748, Thèse de
doctorat, Paris, EHESS, 1986.
2. Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Éditions Autrement,
2000.
3. Donet-Vincent, Danielle, De Soleil et de Silences : Histoire des Bagnes de Guyane, Boutique de
l’Histoire, 2003, p. 82-83.
4. [FR ANOM COL H11] Extrait du discours de Louis-Napoléon Bonaparte, retranscrit dans un
article du Moniteur Universel daté du 21 février 1852.
5. Texte de loi numérisé en ligne : https://criminocorpus.org/fr/reperes/legislation/textes-
juridiques-lois-decre/textes-relatifs-a-la-deportati/acces-aux-textes/loi-du-30-mai-1854/
(dernier accès : le 01/12/2021).
6. [FR ANOM COL H10] Lettre du ministre adressée au gouverneur (1861).
7. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française et
à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, Tableau N° 4, p. 62.
Version numérisée en ligne : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/2518/ (dernier
accès, le 06/07/2021).
8. Pierre, Michel, Le Temps Des Bagnes 1748-1953, Tallandier, 2017, p. 101-103.
9. Ministère de la Marine et des Colonies. (1869). Notice sur la Transportation à la Guyane française et
à la Nouvelle-Calédonie pour les années 1866 et 1867. Imprimerie Impériale, p. 2-3.
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la séance du 23 septembre 1861. Faute de pouvoir contrôler physiquement les produits de chacun
des pénitenciers, la commission s’est contentée d’attribuer à chacun des produits une valeur
monétaire composée de la moyenne des dépenses de matières et des dépenses en main d’œuvre.
33. [FR ANOM COL H10] Lettre du ministre adressée au gouverneur (1861).
34. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur adressée au ministre (14 septembre 1861).
35. [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les établissements
pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane Française
(Décembre 1861).
36. [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les établissements
pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane Française
(Décembre 1861) : Articles 6, 7, 8 et 9.
37. [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les établissements
pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane Française
(Décembre 1861) : Article 13.
38. [FR ANOM COL H50] Lettres du ministre au gouverneur, datées du 30 mai 1862 et du 28 février
1863.
39. [FR ANOM COL H50] Compte rendu des opérations accomplies sur les établissements pénitentiaires en
1862 (1er juin 1863).
40. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur au ministre (15 juin 1863).
41. [FR ANOM COL H59] Statistique Générale des pénitenciers pour 1863 (non daté).
42. [FR ANOM COL H50] Lettre du ministre au gouverneur (23 mars 1863).
43. Les imprimés du système comptable de 1865 [FR ANOM COL H50] sont identiques à ceux du
précédent règlement.
44. Service local de Cayenne, service du Génie et des Ponts et Chaussées. Des transportés furent
aussi cédés à des entrepreneurs privés, notamment dans certaines exploitations forestières. Voir
par exemple [FR ANOM COL H25] Lettres des frères Riollet (entrepreneurs guyanais spécialisés
dans les exploitations forestières) adressées au Ministre (22 février 1862 et 21 mars 1862).
45. [FR ANOM COL H50] Compte rendu des opérations accomplies sur les pénitenciers en 1862 (1 er juin
1863).
46. [FR ANOM COL H25] Lettre du gouverneur au ministre (28 octobre 1862).
47. [FRA11247] (Bulletin Officiel de la Guyane française) Décision du gouverneur du 6 février 1863.
48. [FR ANOM COL 25] Lettre du gouverneur au ministre (31 août 1868) ; La Feuille de la Guyane
Française du 6 février 1869.
49. [FR ANOM COL 25] Lettre du gouverneur au ministre (28 avril 1868).
50. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur au ministre (16 avril 1862). Cette lettre contenait
une copie du rapport de Girard (daté du 28 mars 1862) et de celui de Lidin (datée du 21 mars
1862).
51. [FR ANOM COL H50] Rapport de Girard (28 mars 1862).
52. [FR ANOM COL H50] Rapport de Lidin (21 mars 1862).
53. [FR ANOM COL H50] Rapport de Girard (28 mars 1862).
54. [FR ANOM COL H50] Rapport de Lidin (21 mars 1862).
55. Remplaçant de Girard.
56. [FR ANOM COL H50] lettre du gouverneur au ministre (septembre 1862). Cette lettre contenait
une copie du rapport de Chevance (daté du 31 août 1862) et de celui de Lidin (datée du 17 août
1862).
57. [FR ANOM COL H50] Rapport de Chevance (31 août 1862) : « Tous les documents que le chef-
lieu pouvait posséder leur ont bien été adressés, mais ils ne contiennent pas le prix de tous les
objets, il en est beaucoup pour lesquels les pénitenciers manquent complètement d'éléments
d'appréciation ».
58. [FR ANOM COL H50] Rapport de Chevance (31 août 1862).
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59. [FR ANOM COL H50] Compte rendu des opérations accomplies sur les pénitenciers en 1862 (1 er juin
1863).
60. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur adressée au ministre (15 juin 1863).
61. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française
et à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale.
62. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française
et à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, p. 64 : « Tableau N°7. État des
productions en 1865 sur les pénitenciers et emploi du temps des transportés ».
63. A l'exception des « Réparations de meubles », pour lesquelles le produit moyen d'une journée
de travail était estimé à 1,18 francs.
64. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française
et à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, p. 45 : « Le prix réel de la journée se
trouve ramené à 1 franc 31 centimes ».
65. Sanchez, Jean-Lucien, La Relégation des Récidivistes en Guyane Française. Les Relégués Au Bagne
Colonial de Saint-Jean-Du-Maroni, 1887-1953, Thèse de doctorat, EHESS, 2009, p. 320.
66. Pour plus d’information à ce sujet, voir : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/
222/ (dernier accès le 01/12/2021).
67. Cité par Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Éditions
Autrement, 2000, p. 109.
68. Berryer, Henri, Sept mois au bagne, 1931, p.154. Version numérisée : https://
criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/30/ (dernier accès le 01/12/2021)
69. Cité par Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Éditions
Autrement, 2000, p. 114.
70. Zaccone, Pierre, Histoire des bagnes depuis leur création jusqu'à nos jours : Brest, Toulon, Rochefort,
Lorient, Cayenne, Nouvelle-Calédonie (2 tomes), Imprimerie Dupont, P., Clichy. (1877).
Version numérisée en ligne : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6115200z (dernier accès le
29/11/2019).
71. D'Haussonville, Gabriel-Paul-Othenin, « Rapport présenté au nom de la commission d’enquête
parlementaire sur le régime des établissements pénitentiaires par M. le vicomte d’Haussonville,
membre de l’Assemblée », Enquête parlementaire sur le régime des établissements pénitentiaires, t. VI,
Imprimerie Nationale, Paris, 1874 p.444. Version numérisée en ligne : https://criminocorpus.org/
fr/bibliotheque/doc/488/ (dernier accès le 30/11/2021).
72. James-Nattan, Essais sur la réforme pénitentiaire : la transportation. Rapport présenté au nom de
la Société générale des prisons à la section des sciences économiques et sociales du Congrès
général des sociétés savantes de 1886. Imprimerie de Chaix, Paris. 1886, p. 20-21. Version
numérisée disponible en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5499062b.texteImage
(dernier accès le 30/11/2021).
RÉSUMÉS
Cet article porte sur l’introduction d’un système de calcul de coût dans les bagnes coloniaux de
Guyane au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. À travers l’analyse des correspondances
entre l’administration guyanaises et le ministère de la Marine et des Colonies en métropole, nous
avons pu retracer les différentes étapes du processus d’implémentation de cette comptabilité des
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travaux forcés. Nous mettons alors en évidence les objectifs assignés à l’outil comptable par les
responsables métropolitains. Nous montrons ensuite une réalité des pratiques comptables
quotidiennes fort éloignée de ces objectifs. De multiples rapports d’inspection et de témoignages
d’acteurs des bagnes soulignaient en effet de grandes difficultés matérielles et humaines dans la
tenue des livres au sein des pénitenciers, ainsi que la persistance de la corruption et des
détournements, souvent dissimulés par certaines pratiques comptables. Enfin, nous concluons
cet article par un bref aperçu de la diffusion et de l’usage de ces données comptables en
métropole.
This paper deals with the introduction of a cost accounting system in the French Guiana penal
colonies during the second half of the 19th century. Through the analysis of correspondence
between the Guyanese administrative authorities and the Ministry of the Navy and Colonies in
mainland France, we were able to retrace the different stages of the implementation of this
forced labor accounting system. We highlight here the objectives assigned to accounting by the
metropolitan officials. Secondly, we show the reality of daily accounting practices that are far
removed from these objectives. Various inspection reports and testimonies from prison actors
underlined the great material and human difficulties in bookkeeping, as well as the persistence
of corruption and embezzlement, often concealed by certain accounting practices. Finally, we
conclude this article with a brief overview of the dissemination and use of these accounting data
in metropolitan France.
Este artículo habla sobre la introducción de un sistema de contabilidad de costos en las prisiones
coloniales de Guyana durante la segunda mitad del siglo XIX. En primer lugar, gracias al
intercambio de correspondencia entre las autoridades administrativas guyanesas y el Ministerio
de la Marina y de las Colonias de la metrópoli, rastreamos las diferentes etapas de ejecución de
este sistema. En dicho sistema de contabilidad se destacan los objetivos asignados, por las
autoridades metropolitanas, a la herramienta contable. En segundo lugar, mostramos que la
realidad de las prácticas contables cotidianas está muy alejada de estos objetivos. De hecho,
numerosos informes de inspección y testimonios de funcionarios de prisiones ponen de
manifiesto las grandes dificultades materiales y humanas para llevar la contabilidad en los
centros penitenciarios; así como la persistencia de la corrupción y el desvío de fondos, a menudo
ocultada por estas prácticas contables. Por último, concluimos este artículo con una breve
descripción de la difusión y utilización de estos datos contables en la Francia metropolitana.
Dieser Artikel befasst sich mit der Einführung eines Kostenrechnungssystems in den kolonialen
Zuchthäusern Guyanas in der zweiten Hälfte des 19. Jahrhunderts. Anhand der Analyse der
Korrespondenz zwischen der Verwaltung Guyanas und dem Ministerium für Marine und
Kolonien im Mutterland konnten wir die verschiedenen Etappen des Implementierungsprozesses
dieser Zwangsarbeitsbuchhaltung nachvollziehen. Wir heben die Ziele hervor, die die
Verantwortlichen im Mutterland mit dem Buchführungsinstrument verfolgten. Wir zeigen dann,
dass die Realität der täglichen Buchhaltungspraxis weit von diesen Zielen entfernt ist. In
zahlreichen Inspektionsberichten und Zeugenaussagen von Akteuren der Zuchthäuser wurde auf
die großen materiellen und personellen Schwierigkeiten bei der Buchführung in den
Zuchthäusern hingewiesen sowie auf das Fortbestehen von Korruption und Unterschlagung, die
oft durch bestimmte Buchungspraktiken verschleiert wurden. Schließlich schließen wir diesen
Artikel mit einem kurzen Überblick über die Verbreitung und Verwendung dieser
Buchhaltungsdaten im Mutterland ab.
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INDEX
Mots-clés : Calcul de coût, Tenue des livres, Travaux forcés, Bagnes coloniaux, Guyane
Française, xixe siècle
Schlüsselwörter : Kostenkalkulation, Buchführung, Zwangsarbeit, Koloniale Bagnes,
Französisch-Guayana, 19. Jahrhundert
Palabras claves : Cálculo de costes, Teneduría de libros, Trabajo forzado, Cárceles coloniales,
Guayana francesa, Siglo xix
Keywords : Cost accounting, Bookkeeping, Forced labor, Penal Colonies, French Guiana, 19th
century
AUTEUR
ANTOINE FABRE
Université Paris Dauphine – PSL
[email protected]
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cette étude. Elles ont depuis été transférées aux Archives nationales du Luxembourg
pour inventorisation définitive, qui n’est pas terminée à l’heure d’écrire ses lignes. Le
point de vue adopté est particulier, puisque nous suivons les discussions entre hauts
fonctionnaires et experts belges, néerlandais et luxembourgeois uniquement au travers
des procès-verbaux et des rapports internes du Benelux, très confidentiels à l’époque
de leur rédaction. Elles permettent d’établir les difficultés et les différences d’approche
en matière de statistiques, que ce soit en interne, dans le cadre du projet d’intégration
économique tripartite, ou en externe face à l’imposition par les États-Unis d’un modèle
inédit pour les experts et statisticiens européens.
9 Par ailleurs, la coordination des travaux des trois Conseils est confiée, au moment de
l'installation des institutions du Benelux en 1946, à une Réunion des Présidents des
Conseils (Rdp) initialement non prévue dans la convention de 1944.
10 Du point de vue institutionnel, la question de la coordination des statistiques n’est
guère évoquée au niveau ministériel (conférences ministérielles Benelux) ou au niveau
exécutif (Réunion des Présidents de Conseils). Ces instances ne discutent pas de la
fiabilité des statistiques. Les questions statistiques sont, par contre, régulièrement
abordées au niveau de deux conseils : le Conseil administratif des douanes (CAD) et le
Conseil de l’union économique (CUE). Ils sont respectivement en charge de la politique
douanière et tarifaire, et de l’intégration économique. La commission monétaire 5 et la
commission de coordination des statistiques, qui dépendent du CUE, débattent
également souvent de l’établissement des statistiques.
11 La « commission de coordination des statistiques », créées par le CUE en 1947, devient
au début des années 1950 la « commission spéciale de coordination des statistiques » 6.
Ce sont donc essentiellement des instances techniques, composées uniquement de
fonctionnaires et d'experts, qui abordent les questions statistiques, et non les organes
politiques ou décisionnels. Il s'agit d'un processus essentiellement technocratique, mais
dont le travail de fond influence directement l'orientation des décisions politiques
ultérieures, en plus particulièrement le rythme d’ouverture des frontières intra-
Benelux dans le cadre de l’union douanière.
12 Entre 1946 et 1951, la question des statistiques est posée au sein du Benelux
essentiellement dans trois domaines considérés comme cruciaux pour favoriser
l’intégration économique entre les trois pays : la coordination des statistiques, le
commerce extérieur, les prix et les salaires.
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18 En mai 1946, lors d’une réunion préliminaire rassemblant les seuls délégués belges
auprès du Conseil de l’Union Économique (CUE), Aimé Wibail 11 considère que, du point
de vue de l’établissement des statistiques, il n’y aura pas de changements à court terme,
dans la mesure où le cordon douanier subsiste. L’établissement des statistiques
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Les visites douanières des bagages persistent en effet dans le cadre du contrôle des
devises et du marché noir des produits soumis aux accises, tels que les alcools. C’est
donc sous la pression croissante des opinions publiques, mécontentes des restrictions
mises aux voyages et aux déplacements, et des campagnes menées par les organes de
presse nationaux que le CAD cherche à préparer des propositions, à destination de la
conférence ministérielle Benelux de mars 1949, en vue de réduire les difficultés des
voyageurs à la frontière belgo-néerlandaise.
30 La conférence ministérielle Benelux de La Haye en mars 1949 se prononce en faveur de
la réalisation de l’union économique Benelux. Dans ce cadre, elle charge le CAD de
proposer des mesures tendant à faciliter la circulation des personnes et des véhicules
entre la Belgique et les Pays-Bas.
31 Le 21 mars 1949, la Réunion des Présidents charge le Conseil administratif des Douanes,
le CAD, d’examiner la nécessité du maintien d’une statistique du trafic de marchandises
entre l’UEBL et les Pays-Bas, après l’entrée en vigueur de l’union économique intra-
Benelux. Le CAD doit collaborer avec les commissions des problèmes monétaires et de
coordination des statistiques du CUE pour déterminer une méthode d’établissement des
statistiques sans un contrôle systématique à la frontière commune. Le travail nécessite
une coopération entre experts de la législation douanière, des questions monétaires et
des statistiques35.
32 En juin 1949, le CUE se prononce en faveur du maintien de statistiques nationales,
destinées à établir l’évolution du commerce extérieur et des transports 36. Il appuie le
point de vue de la commission de coordination des statistiques face au CAD. Ce dernier
était enclin à imaginer l’établissement de statistiques communes du commerce
extérieur pour le Benelux, solution qui permettait d’alléger les contrôles aux frontières
internes de l’union. Au travers de ce débat transparaissent les divergences d’approche
entre les ministères des Affaires économiques et des Transports, représentés au CUE, et
les ministères des Finances (administration des douanes), représentés au CAD.
Paradoxalement, les fonctionnaires douaniers des Finances sont les plus favorables à la
réduction des contrôles aux frontières internes du Benelux.
33 Le rapport déposé en avril 1950 auprès du CAD se prononce en faveur du maintien de
statistiques commerciales séparées entre l’UEBL et les Pays-Bas 37. En janvier 1951, le
CAD précise dans son rapport d’activité que « dans l’hypothèse d’une union
économique complète, impliquant la suppression de tout contrôle à la frontière, il
conviendra, si la nécessité en est reconnue, de rechercher les moyens adéquats pour
statistiquer [sic] séparément le commerce international de l’UEBL et des Pays-Bas, y
compris le commerce inter-Benelux »38.
34 En août 1951, la Réunion des Présidents constate l’existence d’une divergence dans les
statistiques belgo-luxembourgeoises et néerlandaises relatives aux importations intra-
Benelux, ce qui pose des difficultés quant à l’évaluation du déficit commercial bilatéral
enregistré par les Pays-Bas à l’égard de l’UEBL39. Or, la délégation néerlandaise
argumente, sur base du creusement du déficit commercial bilatéral pour justifier la
décision politique de non-signature du projet de traité d’union économique en vue de
son entrée en vigueur initialement prévue au 1er juillet 1950. Les autorités
néerlandaises craignent en effet que l’expansion des exportations, essentiellement de
produits industriels belges et luxembourgeois vers les Pays-Bas mettent en difficulté la
balance des paiements.
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Conclusion
57 La construction européenne s’est souvent confondue avec une querelle de chiffres, et ce
dès les origines de l’Union Benelux, fréquemment présentée comme un « laboratoire »
d’intégration. La maîtrise et la fiabilité des données statistiques se révèlent
stratégiques, dès les origines de l’intégration européenne, comme en témoigne la
formation de l’Union Benelux à partir de 1946. Le rythme des décisions politiques en
faveur de la libéralisation des échanges intra-Benelux, en vue de conforter l’union
douanière et favoriser l’union économique, est directement dépendant de
l’établissement de statistiques fiables relatives au commerce extérieur et à l’évolution
des prix et salaires dans les trois pays. L’idée d’une convergence entre les trois
économies est présente dès les origines du Benelux.
58 Outre ces difficultés internes de coordination des statistiques du Benelux, les trois pays
membres ont été confrontés dans le même temps par des exigences externes, liées au
prêt pour la reconstruction économique octroyé au Luxembourg par la BIRD en 1947. À
la suite du lancement du Plan Marshall en 1947 et de l’instauration de l’OECE à partir de
1948, les États-Unis ont exigé des Etats européens une uniformisation selon des règles
comptables communes, des statistiques destinées à justifier les programmes de
reconstruction économique. L’élaboration de normes telles que le Produit national brut
(PNB) est directement issue de ces nouvelles normes statistiques, issues de l’expérience
nord-américaine accumulée pendant la gestion du « New Deal » et du « Lend-Lease ».
Au sein de l’Union Benelux, une coopération entre les trois pays s’est instaurée pour
assurer une coordination des statistiques exigées par les autorités américaines,
représentées notamment par l’ECA.
NOTES
1. Des fonctionnaires, pour la plupart francophones et patriotes, ont été écartés de leurs postes,
parfois dès l’été 1940. C’est le cas par exemple du secrétaire général du ministère des Affaires
économiques, J.-C. Snoy et d’Oppuers, Ils sont souvent remplacés par des Flamands proches des
mouvements collaborationnistes. Dès l’automne 1944 se pose la question de l’épuration des
ministères bruxellois. À une instruction du général Paul Tschoffen, représentant du
gouvernement belge peu après la Libération de Bruxelles en septembre 1944, J.-C. Snoy et
d’Oppuers, qui a repris immédiatement ses fonctions, répond : « Il me rappela pour me demander
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de prendre des mesures d’épuration dans mon administration. Je ne m’en souciais guère, j’avais
surtout le souci de la remise en route de l’économie belge ». Dans son esprit, la relance rapide de
l’économie belge prévaut aux règlements de compte. SNOY Jean-Charles, Rebâtir l’Europe.
Mémoires, Paris – Louvain-La-Neuve, 1989, p. 59. J.-C. Snoy est désigné en 1946 à la tête de la
délégation belgo-luxembourgeoise au sein de l’Union Benelux. Aux Pays-Bas, Hans-Max
Hirschfeld, secrétaire général du ministère du Commerce, de l’Industrie et de la Navigation sous
l’occupation nazie est écarté de son poste en 1946 suite aux pressions de la Résistance
néerlandaise en raison de son comportement jugé ambigu pendant la guerre. Il est nommé par le
gouvernement à la tête de la délégation néerlandaise auprès de l’Union Benelux et joue un rôle
essentiel dans la mise en œuvre du Plan Marshall aux Pays-Bas à partir de 1947.
2. T. GROSBOIS, « L’Union Benelux face aux fraudes transfrontalières (1945-1960) », in Fraudes,
frontières et territoires XIIIe-XXIe siècle, s. dir. B. TOUCHELAY, Paris 2020, p. 317-336.
3. En 2012, à l’occasion de l’entrée en vigueur du nouveau Traité Benelux de 2008, le Luxembourg
accepte d’accroître sa contribution financière aux institutions de l’Union Benelux, en échange du
transfert de ses archives. En 2015, les archives du secrétariat général du Benelux (désormais SG)
ont été transférées de son siège à Bruxelles vers les Archives nationales à Luxembourg (ANL), où
elles sont en cours d’inventorisation. Nous avons inventorié et consulté ces archives bien avant
leur transfert ; les cotes citées dans les notes infra-paginales sont celles de l’inventaire réalisé par
nous-même : T. GROSBOIS, Inventaire des archives du secrétariat général de Benelux (1946-1986),
Louvain-La-Neuve, 1988.
4. Nous n’abordons pas dans cet article la réaction des experts et des gouvernements des trois
pays à l’égard de la question des statistiques monétaires à produire auprès du FMI et de la
Banque mondiale (BIRD) par les pays membres, notamment par ceux du Benelux. Dans ce cadre
également, le modèle statistique nord-américain, issu des administrations du New Deal mais aussi
du Lend-Lease (prêt-bail), s’impose dans les organes monétaires et financiers mondiaux dès 1946.
C’est le cas, par exemple, du calcul du PNB des pays membres, préalable indispensable à l’octroi
de prêts par la BIRD.
5. Nous utilisons le terme « commission monétaire » par facilité. Cette commission dépendant du
CUE est en réalité dénommée « Commission des prix, salaires et problèmes monétaires ».
6. T. GROSBOIS, Inventaire, Op.cit., p. 50-51.
7. Archives du Secrétariat général de l’Union Benelux à Bruxelles (désormais déposées aux
Archives nationales du Luxembourg, SG), R 12/2, CUE. Réunion tenue à La Haye, 23 mai 1946.
Notes R 12/2, CUE. Procès-verbal de la 12e réunion tenue à Bruxelles le 27 novembre 1947.
8. SG, R 12/2, Procès-verbal de la 7e réunion du CUE tenue à La Haye le 23 avril 1947.
9. SG, R 12/3, Annexe VIII du procès-verbal du CUE du 16 novembre 1948.
10. SG, R 12/2, Procès-verbal de la 8e réunion du CUE tenue à Luxembourg, le 3 juin 1947.
11. Aimé Wibail est, en 1946, le Directeur général ff du service d’études du ministère belge des
Affaires économiques. Il est également le Directeur général ff. de la Section « Affaires générales
et de Documentation. Il est le « bras droit » du secrétaire général J.-C. Snoy, qui lui voue une
grande confiance. Comme son mentor, Wibail s’implique personnellement avec énergie dans la
réussite du Benelux, il est très engagé dans de nombreuses commissions. Il est membre des trois
Conseils du Benelux (CAC, CAD et CUE). Il participe également à toutes conférences ministérielles
Benelux à partir de 1948.
12. SG, R 12/2, CUE. Réunion préliminaire des délégués belges, 16 mai 1946.
13. SG, PV 25/1, CAD. Réunion tenue à Bruxelles le 13 mai 1946.
14. SG, PV 12/18, Rdp. Compte-rendu de la réunion tenue le 12 septembre 1946 à La Haye.
15. SG, PV 23/1. ARP. Rapport de la réunion tenue à Luxembourg le 13 décembre 1946.
16. SG, PV 25/1, CAD. Procès-verbal n°29. Réunions tenues à Maastricht les 4 et 5 octobre 1948.
17. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à La Haye le 14 décembre 1948.
18. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à La Haye le 21 avril 1949.
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48. SG, M 11/1, Points portés à l’ordre du jour des réunions des ministres du 29, 30 et 31 janvier
1948 à la demande des conseils, janvier 1948.
49. SG, PV 22/1, Procès-verbal de la réunion de la commission des prix, salaires et problèmes
monétaires, tenue à Bruxelles le 11 février 1948.
50. H.M. Hirschfeld préside la délégation néerlandaise auprès du Benelux entre juin 1948 et
octobre 1949. Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, il est un technocrate qui se rend
indispensable au gouvernement néerlandais en tant qu’expert chargé de la mise en œuvre du
Plan Marshall aux Pays-Bas.
51. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à La Haye le 14 décembre 1948.
52. SG, M 11/2, 1949, Rapport sur les conversations ministérielles néerlando-belgo-
luxembourgeoises, tenues à La Haye du 10 au 13 mars 1949, p. 33.
53. SG, M 11/2, 1949, Rapport sur les conversations ministérielles néerlando-belgo-
luxembourgeoises, tenues à La Haye du 10 au 13 mars 1949, p. 34.
54. SG, PV 22/1, Rapport de la Commission des prix et salaires, mai 1949.
55. Cette suggestion de la commission de coordination des statistiques est discutée au CUE. SG, R
12/2, Procès-verbal de la 7e réunion du CUE tenue à La Haye, 23 avril 1947. Procès-verbal de la 8 e
réunion du CUE tenue à Luxembourg, le 3 juin 1947.
56. NA, archives de l’ambassade des Pays-Bas à Bruxelles, n°38, Benelux. Activité de la
commission de coordination des statistiques, 14 janvier 1949.
57. Interview informelle de Pierre Werner par Thierry Grosbois le 10 juin 1994. Partiellement
publiée dans : J. BUSSCHAERT et T. GROSBOIS, « Entretien avec P. Werner », in Regards sur le
Benelux, éd. A. POSTMA e.a., Tielt, 1994, p. 371-375.
58. P. WERNER, Itinéraires luxembourgeois et européens, Luxembourg, 1992, 2 e éd., p. 21-23.
59. SG, PV 12/18, Rdp. Compte-rendu de la séance tenue à Bruxelles le 2 août 1948 et consacrée à
l’examen des questions que soulève l’exécution du Plan Marshall.
60. SG, PV 12/18, Rdp. Réunion tenue le 24 septembre 1948.
RÉSUMÉS
Le 1er janvier 1948, le tarif douanier commun de l’Union Benelux, dont les organes avaient été
institués en 1946, entre en vigueur. Par ailleurs, un projet de traité d’union économique est
négocié entre 1948 et 1950, mais il ne sera finalement signé qu’en 1958. Au cours de la première
décennie de son existence, l’Union Benelux a été confrontée, dans la mise en œuvre de
l’intégration économique progressive entre les trois pays membres, à un nombre important
d’obstacles techniques ou politiques à lever afin d’assurer le libre-échange intérieur. Un aspect
jugé important à l’époque est la coordination des statistiques. Une commission de coordination
des statistiques a d’ailleurs été instaurée au sein de l’Union Benelux dès 1947. En effet, les
décisions relatives à l’intégration économique au sein de l’Union Benelux devaient se baser sur
l’établissement de statistiques coordonnées. Outre ces difficultés internes de coordination des
statistiques du Benelux, les trois pays membres ont été confrontés dans le même temps par des
exigences externes, liées aux prêts pour la reconstruction économique octroyés par la BIRD et
par les conditions exigées dans le cadre du Plan Marshall en 1947 et 1948. En raison notamment
de l’instauration de l’OECE, les États-Unis exigent des États européens une uniformisation selon
des règles comptables communes, des statistiques destinées à justifier les programmes de
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reconstruction économique. Au sein de l’Union Benelux, une coopération entre les trois pays
s’est instaurée pour assurer une coordination des statistiques exigées par les autorités
américaines à la fois au niveau de la BIRD, du Plan Marshall et de l’OECE. Notre contribution
examine les conditions politiques et techniques de cette coordination des statistiques au sein de
l’Union Benelux, permettant de démontrer également en quoi les choix en matière de
présentation des statistiques étaient sensibles du point de vue politique. Notre contribution est
basée notamment sur le dépouillement des archives historiques de l’Union Benelux.
On 1 January 1948, the Common Customs Tariff of the Benelux Union, whose organs had been
established in 1946, came into force. In addition, a draft treaty on economic union was negotiated
between 1948 and 1950, but it was not signed until 1958. During the first decade of its existence,
the Benelux Union was confronted with a large number of technical and political obstacles to the
progressive economic integration of the three member countries in order to ensure free internal
trade. One aspect considered important at the time was the coordination of statistics. A statistical
coordination committee was set up within the Benelux Union in 1947. Decisions on economic
integration within the Benelux Union had to be based on coordinated statistics. In addition to
these internal difficulties in coordinating Benelux statistics, the three member countries were at
the same time confronted with external requirements, linked to the loans for economic
reconstruction granted by the IBRD and the conditions demanded under the Marshall Plan in
1947 and 1948. In particular, due to the establishment of the OEEC, the United States demanded
that the European states standardize the statistics used to justify the economic reconstruction
programmes according to common accounting rules. Within the Benelux Union, cooperation
between the three countries was established to ensure coordination of the statistics required by
the American authorities at the level of the IBRD, the Marshall Plan and the OEEC. Our
contribution examines the political and technical conditions of this coordination of statistics
within the Benelux Union, also showing how the choices in the presentation of statistics were
politically sensitive. Our contribution is based on an examination of the historical archives of the
Benelux Union.
El 1 de enero de 1948 entró en vigor el arancel aduanero común de la Unión del Benelux, cuyos
órganos se habían creado en 1946. Además, entre 1948 y 1950 se negoció un proyecto de tratado
de unión económica, pero no se firmó hasta 1958. Durante la primera década de su existencia, la
Unión del Benelux se enfrentó a un gran número de obstáculos técnicos y políticos para la
progresiva integración económica de los tres países miembros con el fin de garantizar el libre
comercio interior. Un aspecto que se consideró importante en su momento fue la coordinación de
las estadísticas. En 1947 se creó un comité de coordinación estadística en la Unión del Benelux.
Las decisiones sobre la integración económica en la Unión del Benelux debían basarse en
estadísticas coordinadas. Además de estas dificultades internas en la coordinación de las
estadísticas del Benelux, los tres países miembros tuvieron que hacer frente al mismo tiempo a
las exigencias externas, relacionadas con los préstamos para la reconstrucción económica
concedidos por el BIRF y las condiciones exigidas en el marco del Plan Marshall en 1947 y 1948.
En particular, con motivo de la creación de la OEEC, Estados Unidos exigió a los Estados europeos
que normalizaran las estadísticas utilizadas para justificar los programas de reconstrucción
económica con arreglo a normas contables comunes. Dentro de la Unión del Benelux, se
estableció una cooperación entre los tres países para garantizar la coordinación de las
estadísticas requeridas por las autoridades americanas a nivel del BIRF, el Plan Marshall y la
OEEC. Nuestra contribución examina las condiciones políticas y técnicas de esta coordinación de
las estadísticas en el seno de la Unión del Benelux, mostrando también cómo las elecciones en la
presentación de las estadísticas eran políticamente sensibles. Nuestra contribución se basa en un
examen de los archivos históricos de la Unión del Benelux.
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Am 1. Januar 1948 trat der gemeinsame Zolltarif der Benelux-Union, deren Organe 1946
eingerichtet worden waren, in Kraft. Darüber hinaus wurde zwischen 1948 und 1950 der Entwurf
eines Vertrags über eine Wirtschaftsunion ausgehandelt, der jedoch erst 1958 schließlich
unterzeichnet wurde. Im ersten Jahrzehnt ihres Bestehens sah sich die Benelux-Union bei der
Umsetzung der schrittweisen wirtschaftlichen Integration zwischen den drei Mitgliedsländern
mit einer großen Anzahl technischer oder politischer Hindernisse konfrontiert, die es zu
beseitigen galt, um den freien Binnenhandel zu gewährleisten. Ein Aspekt, der damals als wichtig
erachtet wurde, war die Koordinierung der Statistiken. In der Benelux-Union wurde übrigens
bereits 1947 ein Ausschuss für die Koordinierung der Statistik eingerichtet. Denn die
Entscheidungen über die wirtschaftliche Integration innerhalb der Benelux-Union mussten auf
der Erstellung koordinierter Statistiken basieren. Neben diesen internen Schwierigkeiten bei der
Koordinierung der Benelux-Statistiken sahen sich die drei Mitgliedsländer gleichzeitig mit
externen Anforderungen konfrontiert, die mit den von der IBRD gewährten Krediten für den
wirtschaftlichen Wiederaufbau und den 1947 und 1948 im Rahmen des Marshall-Plans
geforderten Bedingungen zusammenhingen. Insbesondere aufgrund der Gründung der OEEC
verlangten die USA von den europäischen Staaten eine Vereinheitlichung der Statistiken zur
Begründung der Programme für den wirtschaftlichen Wiederaufbau nach gemeinsamen
Buchhaltungsregeln. Innerhalb der Benelux-Union kam es zu einer Zusammenarbeit zwischen
den drei Ländern, um eine Koordinierung der von den US-Behörden geforderten Statistiken
sowohl auf der Ebene der IBRD, des Marshall-Plans und der OEEC zu gewährleisten. Unser Beitrag
untersucht die politischen und technischen Bedingungen dieser statistischen Koordinierung
innerhalb der Benelux-Union und zeigt auf, inwiefern die Wahl der statistischen Darstellung
politisch sensibel war. Unser Beitrag stützt sich insbesondere auf die Auswertung der
historischen Archive der Benelux-Union.
INDEX
Mots-clés : Douanes, Benelux, Économie
Keywords : Customs, Benelux, Economy
Schlüsselwörter : Zoll, Benelux, Wirtschaft
Palabras claves : Aduanas, Benelux, Economía
AUTEUR
THIERRY GROSBOIS
Research Fellow à l’Université du Luxembourg
[email protected]
Comptabilités, 14 | 2021
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Introduction
1 Aux PTT1, de la grande grève des postiers et télécommunicants de 1974 au changement
de statut d’administration à entreprises en 1991, le rôle joué par le service des Affaires
sociales est des plus importants : incontestablement, ses activités contribuent à
résoudre des problèmes humains et à faciliter l’organisation du travail. Plus difficile à
quantifier, les conséquences bénéfiques que ses réalisations permettent d’obtenir
directement pour les agents ne sont pas à négliger2. Aborder le rôle des activités
sociales revient de facto à parler du budget social, de ce qu’il implique et de ses
conséquences au niveau régional. De toute évidence, l’action sociale est d’abord
appréciée par l’ampleur des moyens financiers qui lui sont consacrés. Les crédits
sociaux sont des crédits pour le personnel des PTT : ils témoignent de l’intérêt porté à
la situation des agents de condition modeste3 et du souci de faciliter les conditions
d’exécution du service public, les réalisations sociales ayant un impact évident sur la
bonne marche des services. C’est pourquoi, en la matière, les PTT tente de maintenir
leur effort sans jamais le relâcher. D’où la nécessité et la difficulté de maintenir un
rythme constant d’accroissement des crédits sociaux en fonction de l’évolution
continue des effectifs, voire plutôt de la masse salariale 4 comme le préconisent les
différentes organisations syndicales dès le milieu du XXe siècle.
2 Que deviennent les fonds ainsi débloqués pour les postiers ? Comment les comptables
régionaux ou départementaux arrivent-ils à répartir les aides pécuniaires au vu des
fortes variations départementales du surendettement des postiers ? En s’inscrivant
dans la lignée des travaux récents sur la mise en chiffres des missions de l’État
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contemporain5, cet article a pour but d’éclairer, dans une première partie, la façon dont
le budget social des PTT est mis en chiffres par les acteurs pour le maintenir à un
niveau constant. Dans une seconde partie, l’article s’interroge sur le rôle des
gestionnaires des comptes sociaux par rapport à celui des assistantes sociales, dans
l’attribution des aides sociales de deux directions régionales (Provence-Alpes-Côte
d’Azur et du Nord–Pas-de-Calais). Et il montre la progression régulière du budget social
en francs courants dans une période où l’endettement des ménages de catégorie
populaire augmente entre 1974 et 1990.
3 Malgré les caractères d’entreprise qui lui sont reconnus par l’État, les PTT ne
bénéficient pas de la personnalité morale et donc ne disposent pas de l’autonomie
financière. En ce qui concerne les mécanismes budgétaires et de trésorerie, cette
organisation est semblable à une administration classique. Cependant, son caractère
d’entreprise est traduit par une individualisation des comptes grâce à un budget
annexe6, « rattaché "pour ordre" au budget de l’État »7, qui permet de rapprocher les
recettes et les dépenses qui lui sont propres, et une comptabilité générale similaire à
celle des entreprises privées. Les PTT, administration industrielle et commerciale dotée
d’un budget annexe depuis 1923, font en effet l’objet d’une discussion depuis lors sur la
capacité d’une administration d’État à gérer une activité industrielle, en prônant la
« désindustrialisation » ou le « désencombrant » de l’État. Ce débat reprend au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans le contexte des missions de
productivité. Il s’agit alors de promouvoir l’importation des méthodes de
rationalisation du travail du secteur privé américaines à l’administration des PTT 8.
4 Une part de ce budget annexe est destinée à l’action sociale. Aucun principe, tel que
celui de l’indexation des crédits sociaux sur la masse salariale, ne permet de la fixer
précisément. Au préalable, rien ne peut donc la déterminer, même s’il est évident que
le budget précédent voté constitue une référence. En effet, si la répartition des crédits
sociaux est pour beaucoup déterminée par les choix et les orientations générales de
l’administration, il est évident que la politique sociale ne peut être redéfinie à
l’occasion de chaque budget, raison pour laquelle la continuité en ce domaine est
pensée comme une nécessité9. Voté au parlement, le budget social s’impose et ne peut
être modifié, sauf exception, que par voie législative, qui contrôle également son
exécution. Il existe très peu de différences entre le projet de budget et le budget voté
par le parlement. Les quelques modifications sont généralement symboliques et ne
bouleversent en rien ce qui est projeté.
5 De surcroît, si le niveau des crédits sociaux dépend du rôle stratégique qui est imparti à
l’action sociale par l’administration, des considérations externes jouent en parallèle un
rôle non négligeable : les contraintes du ministère des Finances tendent à harmoniser
l’étendue des moyens dévolus à l’action sociale de l’ensemble des départements
ministériels. Elles visent en conséquence à restreindre le budget social des PTT,
notamment au début des années 1980, et cela sans nécessairement tenir compte des
spécificités de cette administration10.
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9 Étudions maintenant précisément l’évolution des budgets sociaux votés entre 1974 et
1990. Une comparaison entre les budgets votés et les résultats de l’exécution des
budgets sociaux peut parfois montrer des écarts importants. Les causes techniques de
ces décalages ont pour origine les reports de crédits, les transferts, les crédits
d’amélioration et les fonds de concours. S’y ajoute également les charges communes,
qui sont des crédits inscrits au budget général destinés à couvrir les dépenses
correspondantes à l’application de mesures nouvelles prises en faveur des services
sociaux sur le plan interministériel. Cependant, c’est bel et bien le budget social voté
qui témoigne réellement de la dynamique que l’on veut donner à l’action sociale. En ce
sens, il constitue donc la référence obligatoire pour toutes les mesures inscrites dans le
budget suivant. C’est la raison pour laquelle son étude est spécifiquement choisie ici,
l’objectif recherché étant de témoigner des dynamiques générales de l’évolution du
budget social.
Tableau 1. Évolution du budget social voté
Pourcentage de Pourcentage de
1ère section 2e section représentation représentation
BUDGET
(budget de (budget de la 1ère de la 2e section
SOCIAL
fonctionnement) d’investissement13) section dans le dans le budget
budget social social
81,3 193
111,714 377,816 274,4 652,2
1974 + + 17, 57,9 42,1
+ 19 %15 + 4,7 % + 1,9 % + 3,5 %
16,1 % 8%
215,7
544,5 306 772,5 521,7 1 317
1977 + 41,3 58,7
+ 12,3 % + 15 % + 5,2 % + 18 % +8%
22,7 %
255,7 588,2
591,8 332,5 769,6 1 361,4
1978 + + 43,5 56,5
+ 8,7 % + 8,7 % - 0,4 % + 3,4 %
18,5 % 12,7 %
339
623,8 350 644 689 1 267,8
1980 + 49,2 50,8
+ 1,5 % + 5,3 % - 7,3 % + 10 % - 3,1 %
15,3 %
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99
378,5
614,1 350 568 728,5 1 182,1
1981 + 52 48
- 1,6 % - - 11,8 % + 5,7 % - 6,8 %
11,7 %
558,6
688,4 374,5 461,5 933,1 1 149,9
1984 + 60 40
+ 4,7 % +4% - 3,1 % + 8,9 % + 1,4 %
12,5 %
1 285,1 1 285,1
777,6 777,6 507,5 507,5
1990 + + 60,5 39,5
+ 5,5 % + 2,1 % + 31 % + 26,7 %
14,5 % 10,6 %
Sources : AN, 19930310/3-10, PTT, Direction du personnel et des affaires sociales - Direction des
affaires communes, personnel et affaires sociales, budget et comptabilité ; Comptes rendus d’activité
du service social ; procès-verbaux des séances du CNAS.
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cours d’année, cette dotation est complétée par l’affectation de 89 millions de francs au
titre du programme social complémentaire, puis de 32 millions de francs dans le cadre
du plan de soutien à l’économie. Au final, c’est donc un doublement du budget social
qui est réalisé. L’effort le plus notable porte sur les crédits d’investissement puisqu’ils
sont passés de 81,3 à 229 millions de francs (+ 181,7 %) entre 1974 et 1975, dont les
crédits pour le logement du personnel constituent l’essentiel (174 millions de francs ;
ils ont in fine augmenté de 205,3 % sur la même période). Ancienne secrétaire générale
de la fédération CGT des PTT de 1988 à 1997, Maryse Dumas confie : « En une seule
année [1974-1975], les crédits sociaux sont doublés. Dans une vie militante vous ne
voyez pas ça souvent »20.
11 Cette forte croissance de l’effort social traduit une inflexion politique dont l’objectif est
manifestement d’améliorer l’environnement social du personnel. Les échos de ces
mesures vont assurément durer, pour le moins à court terme, notamment en ce qui
concerne les investissements en raison des délais nécessaires à leur réalisation.
Néanmoins, à partir de 1975, les choses changent-elles vraiment ? Tout en s’estompant
à compter de 1978, le contexte général étant à la restriction des dépenses (seuls les
crédits d’investissement vont en pâtir), la tendance s’est néanmoins poursuivie jusqu’à
la fin de la décennie 1970. En l’espace de cinq années (1974-1980), les crédits sociaux
votés ont plus que triplé, une dynamique qui n’est cependant véritablement portée que
par le doublement du budget social, poussé par les circonstances entre 1974 et 1975. En
1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir suscite un nouvel espoir : « Le ministre [Louis
Mexandeau] souhaite mettre en place un budget social avec une "progression
significative" »21. Cela se concrétise réellement en 1982, mais l’engouement est de
courte durée. Dès 1983, la rigueur budgétaire se fait à nouveau sentir et touche là
encore principalement le budget d’investissement. Comme le souligne la CFDT :
« Aujourd’hui [1984], la rigueur budgétaire balaie tout, […] le budget social en période
difficile devrait être un véritable moyen de réduire les inégalités, et de pallier les
difficultés, notamment pour les travailleurs aux salaires les plus modestes » 22. Ensuite,
jusqu’à la fin de la décennie 1980, la progression des crédits sociaux demeure certes
constante, essentiellement portée par le budget de fonctionnement, mais réellement
poussive. À trois reprises (1983, 1986 et 1988), les dotations en crédits d’investissement
ont baissé, ce qui signifie à terme une dégradation générale des infrastructures
sociales. Cependant, à partir de 1990, un changement se produit et la hausse du budget
est cette fois permise grâce à une augmentation sensible du budget d’équipement. En
somme, même si l’échelle est beaucoup plus petite, on retrouve le même procédé qui a
présidé en 1975.
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101
Tableau 3. Évolution du pourcentage des crédits sociaux votés par rapport à la masse salariale
Sources des tableaux 2 et 3 : AN, 19930310/3-10, PTT, Direction du personnel et des affaires sociales
- Direction des affaires communes, personnel et affaires sociales, budget et comptabilité ; Comptes
rendus d’activité du service social ; procès-verbaux des séances du CNAS
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même de régression sociale qui est proposé »25. Plus précisément, si le pourcentage des
crédits de fonctionnement progresse bien sur la période 1977-1990, celui consacré à
l’investissement est en revanche en baisse constante à compter de 1976. À partir de
cette date, ce sont donc les crédits d’investissement, principalement portés par ceux du
logement, qui sont déterminants dans la baisse constante du pourcentage des crédits
sociaux votés par rapport à la masse salariale. En conséquence, par ce calcul plus
complexe, et contrairement à l’analyse précédente restreinte à l’évolution linéaire de
ces crédits votés et finalement quelque peu trompeuse, voire illusoire, c’est une lecture
bien différente des fluctuations du budget social qui est ici donnée. Cette dernière
permet d’ailleurs de mieux saisir l’importance de ce principe de l’indexation des crédits
sociaux sur la masse salariale pour les organisations syndicales, qu’elles n’ont eu de
cesse de revendiquer depuis le milieu du XXe siècle.
14 En somme, bien que les crédits sociaux votés soient en progression constante sur la
période étudiée (1974-1990), dont l’étape la plus importante est 1975, ils n’en
demeurent pas moins insuffisants au vu de l’augmentation de la masse salariale, d’une
part, et compte tenu des besoins et des réalisations sociales faites sur cette partie du
budget annexe des PTT, d’autre part. L’évolution du pourcentage de ces crédits sociaux
par rapport à la masse salariale en est une illustration probante et explique le choix des
organisations syndicales de demander, non pas une simple augmentation du budget
social, mais bien un accroissement substantiel de ce pourcentage, qui doit atteindre 3 %
pour les activités sociales26 puis 1 % pour le logement. S’il ne s’agit pas d’affectations
légales, ces chiffres font cependant respectivement écho à ce qui était revendiqué à la
suite de mai 1968 par la commission chargée d’étudier le problème du financement et
de la gestion des œuvres sociales au niveau interministériel 27, et qui a été refusé par le
ministre de l’Économie et des Finances, d’une part, puis à la Participation des
Employeurs à l’Effort de Construction (PEEC) rendue obligatoire en 1953 pour les
entreprises du secteur privé, et à laquelle l’administration des PTT n’est donc pas
soumise, d’autre part.
15 Comme le budget social, tel que défini précédemment, est restreint en ce qui touche sa
conception, il serait logique de chiffrer les différentes charges qui en sont exclues afin
de calculer le plus justement possible le pourcentage de représentation du budget total
consacré à l’action sociale par rapport à la masse salariale. Cependant, la réalisation de
ce calcul est complexe, notamment en ce qui concerne les moyens en personnel, qui
concentrent la charge budgétaire la plus importante non comptabilisée. Il est
visiblement quasiment impossible de connaître le nombre d’agents du service des
Affaires sociales effectivement mis à disposition28. À titre d’exemple, si le Compte rendu
d’activité de 1979 en estime le nombre à 5 080 agents 29, « Diverses sources de
renseignements fournissent des informations largement divergentes qui illustrent le
flou relatif à l’appréciation numérique des moyens en personnel. […] Nombre de chefs
de services extérieurs ou chefs d’établissement concèdent des mises à disposition
d’agents »30. Aussi, en 1982, le service des Affaires sociales avance le chiffre de 5 300,
dont 2 300 en région parisienne, « Mais tous les intervenants en matière sociale
reconnaissent l’existence d’agents supplémentaires mis à la disposition des services
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sociaux »31. Anciennes, ces pratiques ont indirectement fait l’objet d’une circulaire de la
sous-direction du service social, en date du 29 juillet 1947. Adressée à toutes les
directions régionales, elle rappelle précisément les consignes en la matière :
« Les autorisations de détachement auprès des œuvres sociales étant accordées par
l’administration sur proposition de la sous-direction du service social, il importe
que cette sous-direction soit régulièrement tenue informée de toutes les
modifications qui surviennent dans la situation nominative et numérique des
effectifs ainsi que dans la situation administrative des agents détachés dans les
organismes en question. Vous voudrez bien, en conséquence, veiller à l’avenir à ce
que les modifications de cette nature, en dehors de celles qui nécessitent
l’intervention préalable de la sous-direction du service social (détachements
nouveaux ou rappel à leur service normal d’unités déjà détachées), soient signalées
à ce service au fur et à mesure qu’elles se produisent »32.
16 Ces pratiques sont inhérentes à la politique sociale locale des chefs de service et
d’établissement, même si ces derniers sont plus à même de fournir des moyens
matériels prélevés sur le budget des services d’exploitation. Maryse Dumas est très
explicite sur le sujet : « On avait des tas d’acquis locaux. Pour faire fonctionner le
restaurant, on obtenait un détaché supplémentaire. La direction générale de la Poste ne
le signifiait pas forcément à la hiérarchie ; au ministère… Ça bricolait quand même… Ce
n’était pas… D’ailleurs, on s’en servait. Avec les rapports de force locaux on obtenait
parfois plus que ce qu’on pouvait obtenir par une décision ministérielle » 33. Au besoin,
ces largesses permettent également de conserver, voire de rétablir, la paix sociale.
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19 Le phénomène du surendettement des postiers du début des années 1980 s’inscrit dans
le contexte de la crise économique et sociale générale. L’endettement devient un
phénomène courant pour les ménages de condition modeste et sans possibilité
d’épargne. Outre le Mont de Piété délivrant une somme d’argent en échange de divers
objets mobiliers ou personnels, un service de prêt bancaire fonctionne en France depuis
1955. Une première réglementation en 1954 protège les particuliers contre les
pratiques abusives des distributeurs de crédit. En 1966, le délit d’usure est précisé et
détermine un taux d’intérêt plafond, puis en 1978, une loi protège les consommateurs.
Ce service devient le crédit municipal aux fonctionnaires, auquel font largement et
régulièrement appel toutes les catégories professionnelles de la Fonction publique.
20 Ce crédit permet aux agents des PTT de conserver leur niveau de vie ou l’améliorer.
Toutefois le crédit moyen de lutte contre la sous-consommation pousse certains
postiers à dépenser plus qu’il ne le faudrait et à consommer du crédit au-delà de leurs
possibilités. Pour l’année 1979, la consommation des ménages des PTT s’accroît de 3,3 %
alors que leur revenu disponible n’augmente que de 2,4 % et que la progression du taux
à la consommation est de +35 %36. La proportion des ménages utilisant le crédit à court
terme est de 18 % en 1984 alors qu’elle était de 11 % en 1980. Le fort taux
d’endettement, qui se transforme en piège pour l’utilisateur qui en abuse, ouvre la
porte à des poursuites judiciaires, oppositions, saisies immobilières, saisies-arrêts sur
salaire, expulsions, qui interpellent les assistantes sociales des PTT. L’endettement
excessif aux PTT « entraîne pour les familles des conséquences dramatiques :
dépression, éclatement du couple, absentéisme, malversations » 37.
21 Face à ce phénomène, l’administration des PTT, tout en participant directement au
fonctionnement économique du pays et se soumettant en partie aux lois du marché,
doit assurer une certaine cohérence dans son fonctionnement interne pour préserver la
qualité et la continuité du service public. Cette cohérence « passe par la nécessité de
maintenir la paix sociale dans ses services en garantissant un certain niveau de bien
être à ses agents ». La banalisation de l’endettement des ménages des PTT s’avère si
préoccupante que les effectifs du service des oppositions sur traitement sont
augmentés dans toutes les régions. Les familles de postiers particulièrement fragiles
peuvent bénéficier de plusieurs types d’aides. D’une part, des aides pécuniaires
ordinaires dont le montant maximum est de 1 500 francs, non remboursables. D’autre
part, des aides pécuniaires remboursables d’un montant de 4 000 francs (ou prêts sans
intérêt remboursables par mensualités). Enfin le dernier type d’aide concerne les
secours exceptionnels.
22 Tentons d’apprécier maintenant l’ampleur des aides pécuniaires apportées par rapport
aux besoins dans deux régions. Un rapport de 1985 nous permet d’approcher la
situation de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca)38. Sur une population totale de
35 000 agents, le nombre d’agents ayant bénéficié d’un prêt crédit municipal est de
4 526 en 1982, 4 597 en 1983 et 4 412 en 1984, soit 1/8 e de la population des PTT. Les
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pensions alimentaires (7,69 %) ; les retards EDF (5,13 %) ; et enfin les associations et
sociétés (5,13 %).
26 Dans le département du Nord, le total des aides pécuniaires accordées en 1988 est de
225, auxquelles s’ajoutent 49 demandes d’aides pour les associations PTT (mutuelle,
tutélaire, etc.). Si l’on compare la répartition des hommes et femmes demandeurs
d’aides pécuniaires (143 hommes et 67 femmes, le plus souvent facteurs et factrices) à
la population globale des hommes et femmes du département (71,7 % d’hommes et
28,3 % de femmes), les assistantes reçoivent pour les aides sociales 68 % d’hommes et
32 % de femmes42. Selon quels critères ces aides sont-elles attribuées ?
27 Les assistantes sociales font un rapport déterminant pour argumenter l’attribution des
aides. Mais elles se trouvent face aux gestionnaires des crédits sociaux qui les
attribuent et auxquels cette décision revient in fine. Regardons maintenant comment
les critères de jugement des uns et des autres se différencient et quelle est la marge de
manœuvre localement de ceux qui gèrent les comptes sociaux. Selon une instruction de
1970, les dépenses doivent avoir « un caractère obligatoire et indispensable, présenter
un intérêt direct certain et immédiat pour les demandeurs et être raisonnablement
proportionnées à leurs ressources normales »43. Les dépenses pour automobile,
télévision, etc. doivent être proscrites, tout comme les prêts disproportionnés avec les
capacités de remboursement des agents. L’instruction laisse toute latitude au chef de
service d’accorder ces secours remboursables justifiés par une situation exceptionnelle.
Ces textes réglementaires se distinguent d’autres textes sur les aides sociales, comme
les aides à la scolarité, aux vacances, en ce qu’ils laissent « une part de liberté de
décision aux gestionnaires des aides »44. Leur attribution dépend donc en grande partie
de l’évaluation personnelle que celui-ci fait des motifs de la demande. Aux critères
imprécis du texte d’orientation de la réglementation s’ajoutent ainsi les critères
personnels du gestionnaire liés à ce qu’il considère comme étant juste. Cette
appréciation du bien ou mal fondé de la demande détermine l’attribution complète,
partielle ou bien le refus de l’aide pécuniaire.
28 Les assistantes sociales ne sont toutefois pas sans marge de manœuvre pour
l’attribution des aides. Elles ont un réel pouvoir si leur avis est suivi. Si elles
mentionnent les notions « indispensable » ou « avis favorable », ces avis sont en
principe suivis, même si une explication complémentaire est demandée par le
gestionnaire. Pour elles, « ces motifs clés, qui font acte de loi, constituent un pouvoir
codé »45. Elles sont notamment à l’origine d’une évolution en région Paca, ressortie de
leurs rapports et de leurs discussions informelles avec les gestionnaires des crédits
sociaux. Les assistantes incluent dans leurs rapports les biens dont l’acquisition peut en
apparence relever du superflu (comme la télévision ou le congélateur) mais qui
relèvent en réalité de la normalité voire de la nécessité, comme le magnétoscope, le
micro-ordinateur, etc. Cette évolution est toutefois remise en cause dans les années
1980, car les secours remboursables sont « de moins en moins attribués pour des frais
d’installation ou achat de mobilier de première nécessité, mais pour des motifs plus
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cette systématisation conduit certains d’entre eux à une bienveillance particulière vis-
à-vis des dettes de loyer ou de non-paiement d’impôts, d’autres en revanche accordent
la priorité aux demandes motivées par des frais de divorce ou de première installation.
Conclusion
32 L’étude des évolutions du budget social voté, dont les fluctuations principales
dépendent de la direction du Budget du ministère des Finances 49, est essentielle et
révèle les complexités d’analyse et les différentes interprétations possibles. En effet,
l’étude linéaire de l’évolution de ce budget donne des résultats différents, voire
divergents, de celle plus complète des crédits sociaux votés par rapport à la masse
salariale. Ainsi, concrètement, si le budget social voté progresse de manière régulière
aux PTT entre 1974 et 1990 en francs courants, l’évolution du pourcentage de ce budget
rapporté à la masse salariale diminue entre 1975 et 1983, excepté en 1977. Cependant,
ce budget ne contient finalement qu’une partie des moyens financiers que
l’administration consacre réellement à l’action sociale.
33 Le budget social en francs courants augmente dans une période où les besoins des
agents des PTT en consommation de biens tels que télévisions, congélateurs, mobiliers
se développent, et pour lesquels les agents des PTT s’endettent. La rencontre entre les
normes comptables et les normes populaires de consommation aurait pu priver
certains ménages des PTT de marges de manœuvre essentielles 50. Mais il se trouve qu’à
cette même période, celles des acteurs locaux des services départementaux
décentralisés sont importantes vis-à-vis du budget social. Elles se manifestent tant au
niveau des mises à disposition que des assistantes sociales elles-mêmes. Ces dernières
ont un réel pouvoir codé par les avis qu’elles donnent. Ces avis permettent de
diversifier les aides vers les biens de consommation courante de stricte nécessité.
34 À partir de la fin du XXe siècle, le budget social et la marge de manœuvre des acteurs
locaux s’amenuisent. La politique sociale engagée par l’entreprise La Poste se résume
pour beaucoup à la diminution des dépenses structurelles, d’une part, et à la
préconisation d’une individualisation des activités sociales pour ses agents, d’autre
part, comme le souligne un rapport de la Cour des comptes 51. Le rôle des assistantes
sociales devient, selon elles, de plus en plus assimilable à une forme de contrôle social
exercé en amont par le comptable gestionnaire des fonds sociaux. Intégrées à partir de
1991 aux directions des ressources humaines respectives des deux entreprises la Poste
et France Télécom, leurs fonctions sont reprécisées. Leur mission première reste l’aide
individuelle aux personnels, à laquelle s’adjoint une seconde mission
d’accompagnement du changement et d’une évaluation des capacités et des
potentialités de la personne dans son environnement. Depuis 2015, la Cour des comptes
incite fortement La Poste à faire évoluer son modèle institutionnel des activités sociales
vers la mise en place d’un dispositif de droit commun. On peut donc se demander ce
que deviendra la marge de manœuvre des acteurs locaux dans le cadre d’un Comité
social et économique.
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NOTES
1. Ce sigle, qui est initialement l’abréviation de Postes, Télégraphes et Téléphones, constitue
l’appellation usuelle de l’administration des Postes et Télécommunications durant la période
étudiée. Dans cette période, le service des Affaires sociales, qui assure donc la gestion des crédits
sociaux des PTT, est intégré à la direction du Personnel et des Affaires sociales (DIPAS) depuis
1971 et jusqu’en 1986, puis à la direction des Affaires communes (DAC) entre 1986 et 1990. À
partir du 1er janvier 1991, les PTT sont scindées en deux entreprises publiques : La Poste et France
Télécom. Le service des Affaires sociales devient un groupement d’intérêt public : le GIP social,
qui permet de préserver une gestion commune des activités sociales entre les deux exploitants.
2. Deux types d’archives ont été mobilisés pour cette étude. Des archives budgétaires, qui, d’une
part, se trouvent aux Archives nationales (19930310/3-10, notamment), et, d’autre part,
proviennent des fonds documentaires des organisations syndicales (archives de la FUPT-CFDT,
principalement). À ces différentes sources, s’ajoutent les Budgets votés ; Répartitions des crédits
alloués ; Comptes rendus d’activité du service social ; Bilans sociaux ; Rapports sur la gestion financière et
la marche des services ; procès-verbaux des séances du Comité consultatif national des œuvres
sociales (CCNOS) puis du Comité national des Affaires sociales (CNAS) des PTT. Au sujet des
archives relatives aux assistantes sociales, l’essentiel des sources étudiées se trouve aux Archives
nationales (200000506/1-4).
3. Au sein des grands corps de l’État, l’administration des PTT est l’un de ceux qui regroupent le
plus de fonctionnaires et celui qui emploie proportionnellement le plus d’agents de condition
modeste. Par ailleurs, les PTT représentent la deuxième administration de l’État du point de vue
des effectifs budgétaires, dont le pourcentage de représentation au sein des effectifs budgétaires
de l’État est d’environ 19 % entre 1978 et 1985 (AN, 19930310/5, Conseil supérieur des postes et
télécommunications, 7 juin 1985, dossier IV-2 : Informations et statistiques - Données externes).
4. Par masse salariale, il faut entendre la dotation budgétaire prévue pour l’ensemble des
traitements et des indemnités.
5. Parmi les publications récentes, voir le numéro spécial : E. Ruiz (dir.), « Inquantifiables
fonctions publiques ? », Histoire et mesure, vol. XXXV, n° 2, 2020.
6. Parmi l’abondante littérature sur le budget annexe, voir notamment Musso, Pierre, « Aux
origines de "l’autonomie" des télécommunications françaises, la loi de 1923 », Réseaux, vol. 12,
no 66, 1994, p. 99-117 ; Bouctot, Georges, « La grande usine des PTT, du budget annexe à
l’autonomie financière », Revue politique et parlementaire, n° 384, 10 novembre 1926, p. 170-186.
7. Prévot, Hubert, L’avenir du service public de la poste et des télécommunications, Paris, La
Documentation française, 1989, p. 126. Comme le soulignent Muriel Le Roux et Benoît Oger : « La
tutelle du ministre des Finances ne s’est jamais démentie. Même dégagé du Budget général, le
budget annexe des PTT reste soumis à la procédure budgétaire classique. Le budget de
fonctionnement et d’investissement dépend toujours pour une large part de la direction du
Budget », in « Aux origines du budget annexe des PTT », in La direction du Budget entre doctrines et
réalités 1914-1944, Paris, Comité pour l’histoire économique de la France, 2001, p. 136). En somme,
un budget annexe n’est qu’une annexe du budget de l’État. C’est en ce sens que Jean-Claude
Desrayaud, ancien secrétaire général de la Fédération CFDT-PTT entre 1987 et 1994, affirme : « On
était totalement sous la coupe de Bercy » (entretien d’Odile Join-Lambert et Romain Trichereau
avec Jean-Claude Desrayaud et Jean- Marie Calvet, 18 juin 2020).
8. Voir V. Guigueno, « L’écran de la productivité : "Jour de fête" et l’américanisation de la société
française », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 46, avril-juin 1995, p. 117-124. Sur l’entre-deux-
guerres, cf. H. Fayol, L’incapacité industrielle de l’État : les PTT, Paris, Dunod, 1921 ; Entreprises et
histoire, Henri Fayol, n° 34, décembre 2003. S. Rials, Administration et organisation. De l’organisation
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de la bataille à la bataille de l’organisation, Paris, Beauchesne, 1997 ; E. Ruiz, « Un détour par les
années 1920. Le NPM et la question des effectifs de l’État (2) », compter.hypotheses.org, août 2014.
URL : https://compter.hypotheses.org/684.
9. Postes et télécommunications, supplément du n° 231 : « Spécial programme », mars 1975, p. 13.
10. AN, 20020187/9, Quelle est la place qu’il convient de réserver au service social d’entreprise dans les
PTT ? L’organisation actuelle et les moyens mis à la disposition de l’action sociale sont-ils satisfaisants ?
mémoire de groupe, ENSPTT, juin 1981, p. 37.
11. Organisme consultatif qui rassemble des représentants de l’administration, des organisations
syndicales et des principales associations de personnel.
12. CNAS, Procès-verbal de la séance du 7 décembre 1988, Dossier de séance : « Les orientations
de la politique sociale (années 1990-1992), p. 75.
13. Dotation en autorisations de programme.
14. Montant exprimé en millions de francs.
15. Pourcentage de variation par rapport à l’année précédente.
16. Compte tenu de l’érosion monétaire due à l’inflation et afin de donner une meilleure lisibilité
à l’ensemble des données chiffrées précisées, chacune des deuxièmes colonnes indique les
montants – initialement renseignés en première colonne en millions de francs courants – en
millions de francs constants de 1990 (en italique).
17. Mahouche, Bruno, « Les origines de la grève des PTT de l’automne 1974 », La Revue de l’Ires,
vol. 51, no 2, 2006, p. 60.
18. Postes et télécommunications, supplément du n° 231, op. cit., p. 14. Selon une « Déclaration de
Vacances PTT », « Achille Fould, […] n’a-t-il pas dit un jour à des Chefs de Service : "Messieurs,
faites du social et du bon social, la lettre et la communication téléphonique passeront beaucoup
mieux" », in Archives internes de La Poste, Comité régional des Affaires sociales (CRAS) d’Île-de-
France, Procès-verbal de la séance du 8 juin 1989, p. 70.
19. Cette évolution – comme celles qui sont évoquées par la suite – est basée sur les chiffres en
francs courants. Le tableau portant sur l’évolution du budget social voté (cf. supra) indique
également les diverses progressions en francs constants de 1990.
20. Entretien d’Odile Join-Lambert et Romain Trichereau avec Maryse Dumas, 24 juin 2020.
21. Archives de la CFDT, 17T7, CNAS, compte rendu établi par la CFDT de la séance du 1 er juillet
1981.
22. Archives de la CFDT, 17T7, Déclaration préalable de la CFDT-PTT sur le projet de budget social
de 1985, le 13 juin 1984.
23. En somme, toujours loin de ce que souhaitent les organisations syndicales, notamment la
CFDT et la CGT : « Bien qu’ayant, à de nombreuses reprises, exposé les raisons qui justifient le
mécontentement du personnel, les Fédérations CFDT et CGT précisent à nouveau les points
essentiels qui doivent se trouver au centre des négociations en vue d’apporter une solution au
conflit actuel. […] Affaires sociales. Budget social de fonctionnement porté à 3 % des traitements
et pensions, non compris les investissements sociaux ; le dépôt d’un projet de loi confiant,
comme dans le secteur privé, la gestion des crédits sociaux au personnel. Pour la CFDT, le
secrétaire général, E. Le Beller ; pour la CGT, le secrétaire général adjoint, L. Viannet », in Lettre
des Fédérations CFDT et CGT des PTT adressée au secrétaire d’État des Postes et
Télécommunications, Pierre Lelong, le 24 octobre 1974. Citée in Lottier, Serge (dir.), Histoire de la
fédération CGT des PTT, Paris, Le Temps des Cerises, 2011, p. 430.
24. Il s’agit du budget social diminué des crédits d’investissement consacrés au logement du
personnel.
25. Déclaration CFDT sur le budget social de 1987, CNAS, Procès-verbal de la séance du 12 juin
1986.
26. À la fin de la décennie 1970, la CGT va même jusqu’à demander 5 % : « Nous rappelons que la
CGT réclame la revalorisation des crédits en faveur de l’action sociale. Ceux-ci devraient être de
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l’ordre de 5 % des salaires et des pensions versés au personnel actif et retraité » (AN,
19890022/35, « Déclaration préalable de la CGT », CRAS d’Île-de-France, Procès-verbal de la
séance du 25 octobre 1977).
27. Archives du Comité central d’enquête sur le coût et les rendements des services publics
(CCECRSP), B. Jouvin, Rapport au premier ministre du groupe de travail chargé d’examiner l’ensemble des
problèmes à caractère social dans la fonction publique, 1969.
28. Il s’agit d’agents qui, en raison de leur compétence et de l’intérêt qu’ils prennent à l’action
sociale, ont été sélectionnés pour participer au fonctionnement des réalisations sociales.
29. Compte rendu d’activité 1979, p. 84.
30. AN, 20020187/9, Quelle est la place qu’il convient de réserver au service social d’entreprise dans les
PTT ? op. cit., p. 41.
31. AN, 20020187/9, Politique sociale en vue de réaliser l’insertion dans l’entreprise des agents débutant
en Île-de-France, mémoire de groupe, ENSPTT, 1983, p. 29.
32. AN, 19790308/93, Circulaire de la sous-direction du service social adressée aux directeurs et
ingénieurs en chef régionaux, et aux directeurs départementaux, au sujet des agents détachés
dans les cantines et coopératives, le 29 juillet 1947.
33. Entretien d’Odile Join-Lambert et Romain Trichereau avec Maryse Dumas, 24 juin 2020.
34. AN 20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines situations d’endettement
et de la pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces situations, service régional de la
région Provence-Alpes-Côte d’Azur, juin 1985.
35. Les archives consultées portent sur la région Paca et celle du Nord-Pas-de-Calais. Cf. AN
20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines situations d’endettement et de la
pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces situations, service régional de la région
Provence-Alpes-Côte d’Azur, juin 1985 ; AN 20000506-4, Lille, Rapport des assistants sociaux sur
l’endettement et le surendettement, 1985.
36. AN 20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines situations d’endettement
et de la pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces situations, service régional de la
région Provence Alpes Côte-d’Azur, juin 1985, p. 6.
37. Ibid., p. 7.
38. Ibid., p. 5.
39. D. Colombi, Où va l’argent des pauvres, Paris, Payot & Rivages, 2020, p. 170.
40. Ibid., p. 16.
41. AN 20000506-4, Lille, Rapport des assistants sociaux sur l’endettement et le surendettement,
1985-1990.
42. Les archives ne donnent malheureusement pas les chiffres pour la région Paca.
43. Instruction du 18.11.1970, remplaçant l’instruction du 17.04.1950 et la circulaire du
31.12.1953, citée dans AN 20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines
situations d’endettement et de la pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces
situations, service régional de la région Provence Alpes Côte-d’Azur, juin 1985, p. 16.
44. Ibid., p. 17.
45. Ibid., p. 8.
46. Ibid., p. 8.
47. Ibid., p. 29.
48. L’agent comptable régional est quant à lui dans un rapport contraignant. Investi de la qualité
de comptable public du Trésor, il fait exécuter les saisies-arrêts sur traitement décidées
juridiquement ainsi que les prélèvements directs des mensualités sur les rémunérations des
agents.
49. Contrairement à EDF-GDF ou à la SNCF, qui sont, à la même période, des entreprises
nationales françaises comparables. Les activités sociales de la première sont financées par un
prélèvement de 1 % sur les recettes d’exploitation liées à l’électricité et au gaz. Ainsi, l’évolution
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du budget social d’EDF-GDF est corrélée à celle du chiffre d’affaires. Quant à la SNCF, elle se réfère
à la loi du 2 août 1949 pour financer ses activités sociales, qui est pourtant écrite pour les comités
d’entreprise afin qu’ils disposent de ressources stables.
50. D. Colombi, Où va l’argent des pauvres, op. cit., p. 169.
51. https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-11/20201105-S2020-1545-rapport-activites-
sociales-culturelles-la-poste_0.pdf
RÉSUMÉS
La contribution des administrations à la protection sociale est peu étudiée. Celle des PTT, qui
occupe entre 1974 et 1990 quelques 450 000 agents majoritairement situés en catégorie C, permet
de s’interroger à la fois sur l’effort social consenti par les PTT à cette période, et sur l’usage qui
en est fait par les catégories d’origines populaires. Que deviennent les fonds ainsi débloqués pour
les postiers ? Comment les comptables régionaux ou départementaux arrivent-ils à répartir les
aides pécuniaires au vu des fortes variations départementales ? En s’inscrivant dans la lignée des
travaux récents sur la mise en chiffres des missions de l’État contemporain, cet article éclaire,
dans une première partie, la façon dont le budget social des PTT est mis en chiffres par les
acteurs pour le maintenir à un niveau constant. Dans une seconde partie, l’article met en
évidence le phénomène de surendettement des postiers et s’interroge sur le rôle des
gestionnaires des comptes sociaux par rapport à celui des assistantes sociales en prenant le cas
de deux directions régionales : Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nord–Pas-de-Calais). De plus, il
montre la progression régulière du budget social en francs courants dans une période où
l’endettement des ménages de catégorie populaire augmente lui aussi.
The contribution of public administrations to social protection is little studied. That of the PTT,
which employed some 450,000 employees between 1974 and 1990, most of whom were in category
C, raises questions about both the social effort made by the PTT during this period and the use
made of it by categories of working-class origin. What happened to the funds thus released for
postal workers? How did the regional or departmental accountants manage to distribute the
financial aid in view of the strong departmental variations? In line with recent work on the
quantification of the missions of the contemporary state, this article sheds light, in the first part,
on the way in which the social budget of the PTT is quantified by the actors in order to maintain
it at a constant level. In the second part, the article highlights the phenomenon of over-
indebtedness of postal workers and examines the role of social account managers in relation to
that of social workers, taking the case of two regional directorates: Provence-Alpes-Côte d'Azur
and Nord-Pas-de-Calais.) Moreover, it shows the regular increase in the social budget in current
francs at a time when the indebtedness of working-class households is also increasing.
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de las misiones del Estado contemporáneo, este artículo arroja luz, en una primera parte, sobre la
forma en que el presupuesto social del PTT es cuantificado por los actores para mantenerlo en un
nivel constante. En la segunda parte, el artículo pone de relieve el fenómeno del
sobreendeudamiento de los trabajadores postales y examina el papel de los gestores de cuentas
sociales en relación con el de los trabajadores sociales, tomando el caso de dos direcciones
regionales: Provenza-Alpes-Costa Azul y Norte-Paso de Calais). Además, muestra el aumento
regular del presupuesto social en francos corrientes en un momento en que la deuda de los
hogares de la clase trabajadora también aumenta.
Der Beitrag der öffentlichen Verwaltungen zum Sozialschutz ist wenig erforscht. Der Beitrag der
PTT, die zwischen 1974 und 1990 rund 450.000 Mitarbeiter beschäftigte, die überwiegend der
Kategorie C angehörten, ermöglicht es, sowohl die sozialen Anstrengungen der PTT in dieser Zeit
als auch die Nutzung dieser Mittel durch die unteren Bevölkerungsschichten zu hinterfragen.
Was geschieht mit den Geldern, die für die Postbeamten freigegeben wurden? Wie gelingt es den
regionalen oder departementalen Buchhaltern, die finanziellen Hilfen angesichts der großen
Unterschiede zwischen den Departements zu verteilen? In Anlehnung an die jüngsten Arbeiten
zur Bezifferung der Aufgaben des zeitgenössischen Staates beleuchtet dieser Artikel in einem
ersten Teil die Art und Weise, wie das Sozialbudget der PTT von den Akteuren in Zahlen gefasst
wird, um es auf einem konstanten Niveau zu halten. In einem zweiten Teil hebt der Artikel das
Phänomen der Überschuldung von Postbediensteten hervor und hinterfragt die Rolle der
Verwalter der Sozialkonten im Vergleich zu den Sozialarbeitern am Beispiel von zwei
Regionaldirektionen: Provence-Alpes-Côte d'Azur und Nord-Pas-de-Calais). Darüber hinaus zeigt
er den stetigen Anstieg des Sozialbudgets in laufenden Francs in einer Zeit, in der die
Verschuldung der Haushalte der populären Kategorie ebenfalls steigt.
INDEX
Palabras claves : Correos y telecomunicaciones, presupuesto social, misiones sociales del
Estado, contabilidad pública, deuda, salarios bajos
Schlüsselwörter : Post und Telekommunikation, Sozialhaushalt, soziale Aufgaben des Staates,
öffentliches Rechnungswesen, Verschuldung, Niedriglöhne
Mots-clés : Postes et télécommunication, budget social, missions sociales de l’État, comptabilité
publique, endettement, bas salaires
Keywords : Post and telecommunications, social budget, social missions of the State, public
accounting, endeavour, low salaries
AUTEURS
ODILE JOIN-LAMBERT
UVSQ-Laboratoire Printemps-Cnrs, histoire et sociologie du travail et de la protection sociale
[email protected]
ROMAIN TRICHEREAU
ICES-CRICES, histoire économique et sociale
[email protected]
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François Welter
1 En 1919, lorsque la police judiciaire près les parquets (PJP) voit le jour en Belgique, ses
plus fervents partisans peuvent être optimistes. Enfin, un corps de police criminelle
spécifique est attaché aux parquets et va pouvoir se consacrer entièrement à la
répression des crimes et délits au-delà des simples limites communales, voire des
frontières nationales ; enfin, des officiers et des agents judiciaires vont être formés aux
techniques d’investigation les plus modernes ; enfin, des brigades judiciaires vont être
dotées de l’équipement le plus moderne pour poursuivre et traduire devant les
tribunaux les criminels les plus adroits, les plus dangereux. Pourtant, en ce début du
XXe siècle, il y a loin de la coupe aux lèvres. Encore faut-il que le législateur octroie les
moyens financiers indispensables à la réalisation d’une institution capable de
rencontrer les vœux les plus chers des penseurs de la PJP. Or, de l’analyse des budgets
aux considérations socioéconomiques rapportées par les acteurs de terrain, différents
éléments laissent penser que, pendant les trente premières années de son existence, la
PJP reste sous-financée. Cette contribution a dès lors un double objectif. D’une part, elle
tentera d’étayer une hypothèse selon laquelle la perception du monde politique, et
particulièrement des parlementaires, sur la réalité institutionnelle des officiers et
agents judiciaires est tronquée par la manière dont sont constitués les budgets des
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cours et tribunaux et singulièrement de la PJP. Cette démarche aura donc tout un pan
méthodologique. D’autre part, elle esquissera à grands traits les stratégies de
concertation sociale pour inciter le législateur à financer plus amplement la PJP et pour
réinventer leurs pratiques quotidiennes pour pallier aux carences financières dont il
est l’objet.
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8 Que conclure de la présentation de ces budgets ? À tout le moins, il parait difficile pour
le chercheur d’avoir une vision précise de la part que représente la PJP dans l’ensemble
du budget alloué au ministère de la Justice, et particulièrement aux cours et tribunaux.
De facto, en évaluer les évolutions sur le moyen et long terme est un exercice périlleux,
qui n’aboutit qu’à des hypothèses fragiles. Au mieux, est-il possible d’établir quelques
constats plus solides à partir de 1950. Cette réflexion pose la question de la vision que
les parlementaires de l’époque peuvent avoir de la PJP. C’est là une autre constante des
trente premières années de l’institution policière : son invisibilité budgétaire se traduit
par un apparent désintérêt politique à son égard.
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pour que les députés se penchent à nouveau sur les conditions socioéconomiques dans
lesquelles les agents et officiers judiciaires exercent leurs fonctions.
10 La tenue des budgets du ministère de la Justice et des cours et tribunaux en particulier
ne permet pas aux parlementaires d’avoir une vision plus précise des moyens alloués à
la PJP, du moins lorsque ceux-ci sont discutés en séances plénières de la Chambre et du
Sénat. Dans ces conditions, il parait difficile d’identifier le poids financier de
l’institution policière, les éventuelles carences d’ordre socioéconomique (barèmes,
logistique, infrastructures, etc.). De plus, la culture policière fortement hiérarchisée et
corporatiste, ainsi que l’interdiction pour le personnel des brigades judiciaires de se
positionner politiquement, de manière publique, empêche celui-ci d’affirmer
ouvertement ses revendications. Le véritable basculement aura lieu lorsque germera
l’idée qu’il est nécessaire de mener une véritable action syndicale. Plus que la faiblesse
des budgets affectés aux brigades judiciaires, quelques parlementaires socialistes
s’inquièteront à partir de 1950 de l’impossibilité pour les effectifs de la PJP de
constituer des délégations syndicales, à l’instar de ce qu’autorise l’arrêté du Régent du
11 juillet 1949 pour les autres agents de l’État. Et, de ce constat, arriveront de façon plus
intensive une série de questions relatives à la PJP sur les bureaux du Parlement.
11 Il reste cependant une question en suspens : la cause de ce basculement et de soudain
regain d’intérêt des parlementaires pour les conditions de travail socioéconomiques du
personnel de la PJP. Il est particulièrement frappant que la présentation des budgets
alloués aux cours et aux tribunaux change justement à la charnière des années
1940-1950. En d’autres termes, la manière de constituer les budgets influence-t-elle la
perception des députés sur le corps de police ou, à l’inverse, existe-t-il une volonté
d’éclairer les représentants politiques qui aboutit à une reconfiguration de ces mêmes
budgets ? Autre possibilité : cette contemporanéité n’est que fortuite. Dans l’état actuel
des recherches, il n’est pas permis de trancher définitivement ce point.
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PJP à cette cause salariale10. Durant l’occupation allemande, la création des grandes
agglomérations par le ministère de l’Intérieur et l’unification des salaires
correspondent à une hausse des traitements de nombreux agents de police
communale11. Les revendications de la PJP en faveur d’une revalorisation salariale ne
sont pas entendues12. Après la Seconde Guerre mondiale, la PJP se trouve nettement en
infériorité barémique par rapport aux forces de police concurrentes. En 1948, le tableau
des traitements en vigueur est plutôt sombre. La comparaison tend à montrer que le
salaire des grades subalternes des brigades judiciaires ne rivalise plus forcément avec
celui d’officiers de gendarmerie13. Le contraste avec la situation des années 1920 est
surtout marquant au regard des rétributions des policiers communaux de certaines
localités et agglomérations. Dans les grands centres urbains du pays, de nouveaux
barèmes entrent en application à partir de 1947. Les commissaires en chef en arrivent
ainsi à disposer de salaires inférieurs à ceux des commissaires de police en chef, voire
aux rémunérations de grades subalternes. Les différences sont plus ou moins
prononcées selon les endroits. À Anvers, le commissaire de police en chef entre en
fonction avec un traitement identique à son collègue de la brigade judiciaire. Le salaire
maximum qu’il obtiendra sera toutefois supérieur de 23 %. À Liège, le barème du
dirigeant de la PJP, à son plus haut niveau, représente 75 % des rémunérations du
commissaire de police en chef de la ville. Dans l’agglomération bruxelloise, un
inspecteur d’Etterbeek dispose d’une échelle barémique supérieure à celle d’un
inspecteur judiciaire. Ces quelques exemples témoignent même d’une réalité atténuée.
Car, ils font abstraction des avantages supplémentaires dont jouissent policiers
communaux et gendarmes (primes de danger, finances pour l’équipement,
compensations pécuniaires aux services de nuit et aux heures supplémentaires) 14.
16 À terme, la dévalorisation des barèmes porte préjudice au prestige de la PJP. Le
caractère de corps d’élite ne pourrait être maintenu à défauts d’avantages matériels
suffisants. Au niveau de l’exercice de la police judiciaire, ses officiers judiciaires sont
revêtus de la prévention et de la concurrence à l’égard des commissaires et des
commissaires-adjoints de police, ainsi que d’un pouvoir de réquisition d’officiers de
police judiciaire, alors qu’ils sont bien payés que ceux-ci. Enfin, le manque d’attrait des
rémunérations des agents et des officiers judiciaires constitue un frein à l’enrôlement
de gendarmes et de policiers communaux dotés des qualités professionnelles requises
au sein de la PJP. L’institution vit dans la crainte des défections dans les brigades
judiciaires vers les polices locales15.
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part, jamais considérés au même titre que les autres fonctionnaires et agents publics
dès lors qu’il s’agit de mener la concertation sociale, les effectifs de la PJP seront en
revanche régulièrement assimilés au plan barémique à des fonctions qui sont pourtant
aux antipodes de leurs tâches quotidiennes. De surcroît, les révisions barémiques telles
qu’elles sont conçues affecteront profondément le prestige de la PJP, au regard des
évolutions salariales des appareils policiers concurrents (polices communales et
gendarmerie). Le corps de police ne manque toutefois pas d’affirmer ses
revendications, via la fédération en charge de représenter ses travailleurs et par le biais
des organes de pilotage. Cependant, le peu de considération portée à leur égard par le
ministère de la Justice et la frilosité du banc patronal, incarné par les magistrats, les
dirigeants de brigade et le département à penser une concertation sociale plus
dynamique donnent lieu à une fracture avec la base et à l’acceptation tardive d’un fait
syndical établi.
26 Derrière cette contribution forcément incomplète, il reste à explorer un large pan de la
vie quotidienne « chiffrée » de la PJP. Policiers, techniciens de laboratoire et personnel
administratif construisent et manipulent des chiffres comptables liés au
fonctionnement des services de police. Le cas des laboratoires est à cet égard
exemplatif. Là, sont comptabilisés les frais liés à l’intervention d’un tiers pour une
expertise ; là sont estimés les coûts à envisager pour obtenir du matériel de police
scientifique ; etc.35 Au vu des premières observations, les exemples sont nombreux et
tendent à montrer une réalité proche de ce que révèle déjà une lecture sociopolitique
des budgets du ministère de la Justice : en substance, la PJP est en proie à de grandes
difficultés financières qui impactent directement le quotidien de son personnel.
ANNEXES
Table des abréviations
CA : conseil d’administration.
C.G.P.J. : commissariat général de la police judiciaire. Ces archives sont conservées aux
Archives générales du Royaume 2.
CR : comité régulateur.
PJP : police judiciaire près les parquets.
P.T.P.I.A. (E) : parquet près le tribunal de première instance d’Anvers, versement E. Ces
archives sont conservées aux Rijksarchief te Beveren.
P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging) : parquet près le tribunal de première instance
d’Anvers, versement (2003 B/tweede neerlegging). Ces archives sont conservées aux
Rijksarchief te Beveren.
PV : procès-verbal.
UP : union professionnelle des membres de la police judiciaire près les parquets
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NOTES
1. Pour un aperçu de la genèse de la PJP, voir : CAMPION, J. e.a., « L’appareil policier en Belgique
(1830-2010) », DE KOSTER, M., HEIRBAUT, D., ROUSSEAUX, X., eds., Deux siècles de justice.
Encyclopédie historique de la justice belge, Brugge, 2015, p. 385-400.
2. Jonas Campion nous signale que les traitements par grade, tels qu’ils sont indiqués dans les
budgets de la gendarmerie, sont majorés de rémunérations liées à certaines tâches, aux
déplacements, aux distinctions, à la situation socioéconomique du moment. Le personnel de la
PJP est soumis à un régime comparable. Nous remercions Jonas Campion pour ces informations.
3. Pasinomie. Année 1919, Bruxelles, 1919, p. 326.
4. P.T.P.I.A. (E), n° 623, Circulaire du directeur général des prisons et de la sûreté publique délégué
Gonne au procureur général de Bruxelles, 19 août 1919.
5. Documents parlementaires. Sénat. Session législative ordinaire 1952-1953. N°290, Bruxelles, 1953, p. 26.
6. P.T.P.I.A. (E), n° 671, Lettre du commissaire en chef d’Anvers au procureur du Roi d’Anvers, 22
décembre 1947; C.G.P.J., n° 202, Lettre de l’inspecteur général du ministère de la Justice au
procureur général de Bruxelles, 20 juillet 1948.
7. À ce propos, voir la législation en vigueur publiée dans la Pasinomie (1921) et les Recueils des
circulaires du ministère de la Justice (années 1924-1929), disponibles sur http://
www.digithemis.be/index.php/en/.
8. Moniteur belge. Juin 1946, Bruxelles, 1946, p. 5388 ; Moniteur belge. Juillet 1947, Bruxelles, 1947,
p. 6727 ; P.T.P.I.A. (E), n° 684, Mémoire de l’UP au CR, [9 septembre 1947] ; n° 683, PV de la
commission restreinte du CR, 28 janvier 1948 ; P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Rapport
du commissaire en chef de Bruxelles au procureur du Roi de Bruxelles, 18 octobre 1948.
9. Revue belge de la police administrative et judiciaire, 42 e année, 1921, p. 204.
10. Revue belge de la police administrative et judiciaire, 58 e année, 1935, p. 138.
11. MAJERUS, B., Occupations et logiques policières. La police bruxelloise en 1914-1918 et 1940-1945,
Bruxelles, 2007, p. 199.
12. P.T.P.I.A. (E), n° 684, PV du CR, 24 décembre 1943 ; PV du CR, 14 juillet 1944.
13. P.T.P.I.A. (E), n° 683, PV de la commission restreinte du CR, 28 janvier 1948.
14. P.T.P.I.A. (E), n° 684, Mémoire de l’UP au CR, [9 septembre 1947] ; [Tableau comparatif des
barèmes en vigueur dans plusieurs polices communales], [1947] ; n° 683, PV de la commission
restreinte du CR, 28 janvier 1948.
15. P.T.P.I.A. (E), n° 683, PV de la commission restreinte du CR, 28 janvier 1948.
16. P.T.P.I.A. (E), n° 682, Compte-rendu du CA de l’UP, 21 février 1937.
17. À ce propos, voir : P.T.P.I.A. (E), n° 682, n° 684 et n° 706 ; Pasinomie. Année 1937, Bruxelles, 1937,
p. 436-438.
18. COENEN, M.-TH., « Les fondements historiques des relations collectives », ARCQ, É., CAPRON,
M., LÉONARD, É., REMAN, P. (dir.), Dynamiques de la concertation sociale, Bruxelles, CRISP, 2010,
p. 36.
19. MINISTERE DE L’ADMINISTRATION GENERALE ET DES PENSIONS, Le statut syndical des agents
de l’État. Arrêté du Régent du 11 juillet 1949, Bruxelles, 1949, p. 2.
20. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Rapport du commissaire en chef de Bruxelles au
procureur du Roi de Bruxelles, 18 octobre 1948.
21. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, PV du collège des commissaires en chef, 23
novembre 1948.
22. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Rapport du commissaire en chef de Bruxelles au
procureur du Roi de Bruxelles, 18 octobre 1948 ; Lettre du commissaire en chef d’Anvers au
procureur du Roi d’Anvers, 22 novembre 1948.
23. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Lettre du laboratoire de Liège à l’opérateur
d’Anvers Beets, [décembre 1948].
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127
24. P.T.P.I.A. (E), n° 678, Lettre du procureur du Roi d’Anvers au procureur général de Bruxelles,
23 mai 1949 ; n°684, Lettre du président de la fédération nationale aux délégués, 7 mai 1949.
25. P.T.P.I.A. (E), n° 678, Lettre du procureur du Roi d’Anvers au procureur général de Bruxelles,
23 mai 1949.
26. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Lettre du commissaire en chef d’Anvers au
procureur du Roi d’Anvers, 22 novembre 1948.
27. C.G.P.J., n° 390, Rapport du commissaire en chef de Bruges au procureur du Roi de Bruges, 4
août 1952.
28. Documents parlementaires…, p. 31.
29. P.T.P.I.A. (E), n° 684, PV du CA de la fédération nationale, 20 mai 1949.
30. P.T.P.I.A. (E), n° 686, Projet de création de commission de consultation syndicale pour la police
judiciaire, [1950] ; Annales parlementaires. Chambre des représentants. Session législative ordinaire
1950-1951. 1er février-8 novembre 1951. Séance du 14 février 1951 , Bruxelles, 1951, https://
sites.google.com/site/bplenum/proceedings/1951/k00493427/k00493427_15, page consultée le 5
novembre 2021.
31. P.T.P.I.A. (E), n° 688, Rapport du commissaire en chef d’Anvers au procureur du Roi d’Anvers, 9
janvier 1952
32. LAFFINEUR, G., Police communale, gendarmerie, police judiciaire des parquets, Heule, p. 247-249 ;
Pasinomie. Année 1956, Bruxelles 1956, p. 68-71.
33. VAN OUTRIVE, L., CARTUYVELS, Y., PONSAERS, P., Les polices en Belgique. Histoire socio-politique
du système policier de 1794 à nos jours, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, p. 229.
34. À ce sujet, voir les discussions parlementaires sur les budgets du ministère de la Justice.
35. À ce propos, voir le dossier P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 171.
RÉSUMÉS
Le 7 avril 1919, la police judiciaire près les parquets est instituée en Belgique. Présentée comme la
solution aux carences de la police judiciaire, elle est rapidement oubliée par le monde politique,
et particulièrement par les parlementaires en charge de voter les finances qui lui sont allouées.
La PJP ressort en effet du budget du ministère de la Justice et particulièrement des tribunaux de
première instance : de ce fait, les moyens budgétaires qui lui sont affectés sont noyés dans des
chiffres qui occultent sa réalité financière. De surcroît, le monde politique semble nier ses
spécificités en assimilant le système de rémunération de ses effectifs à celui des autres agents et
fonctionnaires de l’État. Cette contribution a pour ambition d’analyser en quoi la construction
des budgets du ministère de la Justice et des barèmes occulte les réalités policières et participe,
par cet aveuglement, à un mouvement de revendication sociale au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale.
On April 7, 1919, the judicial police at the public prosecutor's office was established in Belgium.
Presented as the solution to the shortcomings of the judicial police, it was quickly forgotten by
the political world, and particularly by the parliamentarians in charge of voting the finances
allocated to it. The judicial police at the public prosecutor's office is indeed part of the budget of
the Ministry of Justice and particularly of the courts of first instance: as a result, the budgetary
means allocated to it are drowned in figures that hide its financial reality. Moreover, the political
world seems to deny its specificities by assimilating the remuneration system of its staff to that
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of other agents and civil servants of the State. This contribution aims to analyze how the
construction of the budgets of the Ministry of Justice and of the scales obscures the realities of
the police and participates, through this blindness, in a movement of social demands in the
aftermath of the Second World War.
Am 7. April 1919 wurde in Belgien die Kriminalpolizei bei den Staatsanwaltschaften eingeführt.
Sie wurde als Lösung für die Mängel der Kriminalpolizei angepriesen, wurde aber von der Politik
und insbesondere von den Parlamentariern, die für die Bewilligung der ihr zugewiesenen
Finanzen zuständig waren, schnell vergessen. Die Kriminalpolizei fällt unter den Haushalt des
Justizministeriums und insbesondere der erstinstanzlichen Gerichte, so dass die ihr
zugewiesenen Haushaltsmittel in Zahlen untergehen, die ihre finanzielle Realität verschleiern.
Darüber hinaus scheint die Politik ihre Besonderheiten zu verleugnen, indem sie das
Gehaltssystem ihrer Mitarbeiter mit dem der anderen Staatsbediensteten und Beamten
gleichsetzt. Dieser Beitrag soll analysieren, inwiefern die Konstruktion der Haushalte des
Justizministeriums und der Tarife die polizeilichen Realitäten verschleiert und durch diese
Blindheit an einer sozialen Forderungsbewegung nach dem Zweiten Weltkrieg teilhat.
INDEX
Mots-clés : police judiciaire, sous-financement, syndicat
Schlüsselwörter : kriminalpolizei, unterfinanzierung, gewerkschaf
Palabras claves : policía judicial, infrafinanciación, sindicato
Keywords : judicial police, underfunding, union
AUTEUR
FRANÇOIS WELTER
Historien au Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire (CARHOP asbl)
[email protected]
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Jonas Campion
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3 Les archives de la gendarmerie6 laissent une faible place aux enjeux comptables. Certes,
certaines séries documentaires, notamment les notes de corps 7 qui centralisent de
manière quotidienne la transmission d’information de l’État-major vers les unités,
révèlent des traces diffuses d’enjeux financiers individuels (autour de la gestion de la
« masse » d’équipement des gendarmes) ou institutionnels (avec des consignes pour la
revente de matériels déclassés). Mais il n’a pas été possible d’identifier des séries
documentant sa gestion comptable générale. On ne sait que peu de choses sur ses
logiques, ses outils ou ses gestionnaires. Les documents parlementaires relatifs au
budget annuel du corps représentent une alternative intéressante à ces lacunes.
Puisqu’un budget est à la fois un acte d’autorisation pris par le Parlement et un acte de
contrôle de ce dernier8, il offre la possibilité de comprendre, au-delà du ce que fait la
police, ce que la société désire qu’elle fasse et dans quelles conditions elle peut le faire.
4 En son article 115, la Constitution belge stipule que les chambres « arrêtent la loi des
comptes et votent le budget » de l’État9. Les budgets adoptés sont ensuite publiés au
sein du Moniteur belge pour avoir force de loi. À l’issue de leur exécution, le Parlement
exerce le second volet de sa mission, en adoptant les données comptables effectives de
la mise en œuvre des politiques publiques10.
5 Pour l’analyse des années 1919 à 1939 et 1945 à 1957, nous utilisons les projets de
budget publiés dans les documents parlementaires de la Chambre ou du Sénat et depuis
numérisés11. Le choix de travailler sur des budgets non encore votés est volontaire. Il
s’explique par l’influence réelle des instances parlementaires dans le processus
budgétaire. Malgré la tenue de débats entre élus de la Nation, les budgets sont en
réalité adoptés sans modification, ou presque. Pour partie, cela résulte de négociations
antérieures. Pour une autre partie, si des critiques ou des demandes spécifiques
s’expriment durant les débats, le fonctionnement du monde politique ne laisse pas de
place à de réels changements au sein de la ventilation budgétaire proposée. En réalité,
les documents soumis au parlement ne sont pas que de simples ébauches mais révèlent
véritablement la politique de gestion de la gendarmerie.
6 Le recours ponctuel aux débats parlementaires complète utilement l’analyse. Ceux-ci
constituent, dans la vie politique, des moments rares de discussion sur la gendarmerie.
Jusqu’en 1957, le contrôle parlementaire sur la gendarmerie reste limité, face à des
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ministres de la Défense la gérant par la seule voie des arrêtés. La discussion des
budgets, même si elle reste souvent convenue, représente un baromètre de la
perception politique et sociale du corps. Les sujets abordés touchent à des enjeux
prospectifs globaux de l’organisation et l’identité gendarmique 12. Au-delà du spectre
national, ils soulèvent également des problématiques et des revendications locales ou
régionales. Ces moments constituent également un « bilan » de l’année écoulée, où
apparaissent les moments de crise de l’ordre. À cet égard, la discussion du budget de la
gendarmerie pour l’année 1951 constitue un cas d’école13. Suite aux quatre morts
survenus à Grâce-Berleur au plus fort de la Question Royale en juillet 1950, la
présentation du budget revient sur ces événements. Portés par les élus communistes,
les échanges abordent la nécessité même de disposer d’une gendarmerie au sein de la
société belge. Les élus regrettent alors, pour des motifs opposés, l’absence de loi
organique.
7 L’État belge ne fonctionne pas normalement entre 1940 et 1944. Le gouvernement belge
est à Londres. La démocratie parlementaire est suspendue. Conformément au principe
de « moindre mal », censé protéger au mieux les intérêts de la population belge,
l’immense partie des institutions belges exercent leurs compétences en territoires
occupés, sous l’autorité des Secrétaires Généraux, fonctionnaires à la tête des
administrations ministérielles. Alors que prévaut le principe de continuité de service
des institutions, la nécessité d’une politique budgétaire perdure. Le processus de
gestion des finances publiques en Belgique occupée est méconnu, dans un contexte
économique largement contraint par l’exploitation financière du pays par l’autorité
occupante14. Dans ce nouvel équilibre, les budgets ne font plus l’objet d’un processus
d’approbation classique. Ceux-ci sont pourtant publiés au Moniteur belge paraissant sous
contrôle allemand. L’utilisation de ces données nous a permis d’ancrer les quatre
années de guerre dans une histoire de la gendarmerie de plus longue durée.
8 Les budgets de la gendarmerie sont mis en perspective par rapport à des données
généralistes (budget total de l’État ; taux d’inflation, budget d’autres ministères ou
institutions). Cette démarche s’effectue à partir de multiples publications officielles :
citons l’annuaire statistique de Belgique et du Congo Belge, publié annuellement sous l’égide
de l’Institut National de Statistique relevant du ministère des Affaires économiques et
les volumes des Statistiques économiques belges, des bulletins d’information et de
documentation et des rapports publiés périodiquement par la Banque nationale.
9 Depuis 1875, les budgets de la gendarmerie sont distincts de ceux du reste de l’appareil
militaire. Les circonstances de la fin de la Première Guerre empêchent la démarche
pour 1919 où les données de l’armée et du corps sont agrégées. Dès l’année suivante, le
budget de la gendarmerie redevient un document indépendant organisé selon les
logiques de la comptabilité publique. De 1920 à la fin des années quarante (ill. 1), les
budgets se structurent en deux catégories principales : le budget ordinaire et le budget
extraordinaire. Un second niveau hiérarchique correspond aux catégories de dépenses
que sont les personnels, les matériels ou les « charges ». Enfin, le troisième niveau de
l’arborescence correspond aux lignes budgétaires précises, auxquelles sont assignées
les montants financiers.
Illustration 1. Extrait du budget de la gendarmerie belge publié dans les documents parlementaires
(1921)
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10 Les dépenses ordinaires représentent la part du budget récurent, financée par les
recettes issues de l’impôt. Les dépenses extraordinaires correspondent à
l’investissement, en théorie financé par l’emprunt. Si le budget ordinaire se lit dans une
perspective à la fois quotidienne et sur la longue durée, le budget extraordinaire
s’interprète quant à lui dans une logique événementielle, articulée autour de points
d’inflexion pour transformer le corps, dépendant de questions financières, d’enjeux
sociaux, politiques mais aussi des progrès techniques.
11 Le schéma comptable évolue progressivement après la Seconde Guerre mondiale (ill. 2).
La période correspond à l’amorce d’une réforme du droit budgétaire, finalisée dans la
seconde moitié des années cinquante15. La distinction entre dépenses ordinaires et
dépenses extraordinaires n’est plus le premier niveau de la mise en chiffres. Dépenses
courantes et investissements sont dorénavant inscrits au sein des « titres » principaux
que sont les rubriques thématiques de dépenses. Il est difficile de distinguer le total de
ces deux catégories de dépenses.
Illustration 2. Extrait du budget de la gendarmerie belge publié dans les documents parlementaires
(1950)
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13 Comme le montre la fig. 2, le budget du corps atteint un premier sommet en 1930, son
indice atteignant la valeur de 370. Si elle constitue un pic faisant suite à une déflation
décidée la même année, cette valeur témoigne d’une première décennie de croissance
soutenue. Les années trente sont plus nuancées : baisse des budgets jusqu’en 1936, puis
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134
14 Ces premières données peuvent être remises en perspective. En 1920, le budget total de
l’État s’élève à 9 356 093 000 francs ; 13 857 000 000 francs en 1930 ; 22 301 000 000 en
1940 ; 49 560 000 000 francs en 1945 ; 95 200 000 000 francs dix ans plus tard. Enfin, il
atteint le chiffre de 111 600 000 000 francs en 1957. Replacé sur une échelle indiciaire, si
l’année 1920 est la base 100, 1930 correspond à un indice 148, 1940 à l’indice 238 ; 529
pour 1945 ; 1017 pour 1955. En 1957, l’indice atteint le niveau de 1192.
15 Réalisée pour certaines années seulement, la mise en relation des deux séries d’indice
parle par elle-même (fig. 3). La gendarmerie bénéficie d’un budget dont la croissance
est constamment supérieure à celle du budget de l’État. Après la Seconde Guerre, le
différentiel devient de plus en plus marqué. Cette croissance est un indicateur du large
spectre de tâches exercées par les gendarmes. Tant l’avènement d’un État
interventionniste que la première décennie de la Guerre froide contribuant à un climat
de craintes pour la sécurité (tensions de 1947-1948, Question royale, Guerre de Corée) 16
expliquent également le développement accru de l’institution.
Figure 3. Comparaison de l’évolution du budget de la gendarmerie belge et du budget de l’État sur
base indiciaire entre 1920 et 1957 – choix de certaines années (1920 = base 100)
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17 Comme le montre la fig. 5, la part de la gendarmerie au sein du budget de l’État est déjà
de 0,42 % en 1920. Elle dépasse le 1 % en 1930. Si elle baisse quelque peu à la fin des
années trente (0,71 % en 1940), elle repart largement à la hausse après le conflit : le
rapport atteint 1,3 % en 1945 et oscille ensuite entre 1,1 % et 1,2 % pour les années
ultérieures. L’effort est remarquable, si on le compare à d’autres missions régaliennes,
comme la Justice ou la Défense nationale (fig. 6)18. Ainsi, lorsque la part du budget de la
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136
gendarmerie triple entre 1920 et 1957, celui de la Justice ne double pas sur la même
période. Le différentiel du poids relatif entre les deux institutions diminue ainsi
drastiquement en moins de quarante ans, au bénéfice de la gendarmerie. Comme le
montre également cette figure, le budget de la gendarmerie oscille entre 3 % et 11 % de
celui du ministère de la Défense, qui représente pourtant une charge majeure pour
l’État.
Figure 5. Évolution du pourcentage représenté par le budget de la gendarmerie dans le budget de
l’État (1920-1957)
Comptabilités, 14 | 2021
137
18 Revenons maintenant au seul budget de la gendarmerie (fig. 7). Sur les 38 années
étudiées, le budget d’une année sur l’autre est en hausse 30 fois. À l’exception d’une
baisse continue de 1931 à 1935, il n’y a jamais deux années consécutives où les moyens
octroyés diminuent. Pour 1922 (budget équivalent à 91 % de l’année précédente), la
diminution est imputable à la fin de la normalisation consécutive à la sortie de guerre.
En 1926, la baisse est mineure : le budget voté s’élève à 99,85 % de l’année précédente. À
partir de 1931, dans un contexte économique difficile, la tendance est à la décroissance.
Ainsi, si l’on considère le budget 1920 comme étant l’indice 100, celui-ci était de 370 en
1930, et il retombe à 285 en 1935. Cela correspond au niveau budgétaire de 1928. Mais
cette baisse fait suite à quatre années de forte hausse (au minimum 12 et au maximum
27 % d’augmentation entre 1927 et 1930) et elle demeure moins importante que la
diminution globale du budget de l’État. Dit autrement, la gendarmerie est « préservée »
dans une période de crises multiples. Enfin, la gendarmerie bénéficie à nouveau de
budgets en croissance entre 1936 et 1938. Comme en 1926, la baisse de 1939 s’apparente
plutôt à un statu-quo, tant elle est minime. Le budget 1946 est le dernier en diminution,
symbole d’une normalisation après une année 1945 hors-norme.
Figure 7. Budget de la gendarmerie belge en francs courants (1920-1957)
19 Faire la police est une affaire d’effectifs. La ventilation du budget de la gendarmerie sur
l’ensemble de la période étudiée le démontre à suffisance (fig. 8). Selon les années, ce
sont entre 80 et 90 % des ressources qui sont destinées aux dépenses de personnels.
Seule la seconde moitié des années 1920 fait exception, avec un taux inférieur (entre 55
et 65 %) : ce n’est pas que le cadre diminue mais les années 1926 à 1933 correspondent à
des investissements sensibles en matière de maintien de l’ordre. Lorsque le budget du
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138
corps baisse (comme durant les années trente), la part des dépenses relatives aux
personnels se maintient à cette proportion élevée.
Figure 8. Proportion budget personnel/ budget équipement et fonctionnement au sein de la
gendarmerie belge (1920-1957)
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23 Entre 1919 et 1940 (fig. 10), le coût individuel « théorique » des gendarmes (rapport
entre les montants budgétés et les effectifs correspondants) augmente. C’est un
marqueur de l’évolution de leurs qualifications et de leur reconnaissance sociale. Bras
armé de l’État, le gendarme mérite une attention soutenue, pour que le métier attire et
fidélise. Cela nécessite des efforts matériels, logistiques, mais également des efforts sur
les salaires. Il faut ensuite relever l’amplitude des variations salariales de bas en haut
de la chaîne hiérarchique. Ces différences s’observent tant entre officiers et sous-
officiers d’une part, qu’entre officiers et officiers supérieurs de l’autre. Le coût moyen
d’un officier est ainsi toujours de deux à quatre fois supérieur à celui d’un gendarme. Il
faut finalement souligner la difficulté à établir avec précision le revenu réel des
gendarmes, au-delà de ces chiffres du coût budgétaire. Comme le montre le récolement
de données disponibles, la rémunération des gendarmes est un édifice à plusieurs
étages.
Figure 10. Coût théorique moyen en francs d’un officier et d’un sous-officier de gendarmerie – hors
prime (1919-1940)
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25 Après la seconde guerre, le système de primes subsiste, même s’il se révèle d’une
importance moindre. On assiste à son transfert progressif vers le régime ordinaire. Il
s’agit d’un indice de la « fonctionnarisation » croissante des gendarmes, ou plutôt de la
normalisation relative de leurs statuts, et de leur structuration en tant que groupe
professionnel reconnu, mais aussi revendicatif19. Sur le long terme20, on trouve sans
doute là les indices d’un changement de profil des officiers (sociologie, formation) qui
mériterait d’être approfondie et comparée avec le personnel policier civil.
26 Les primes améliorent les revenus des gendarmes, tout en garantissant un moyen de
contrôle sur ceux-ci (par son octroi ou non). Il individualise les revenus, instaurant une
variété évidente des situations, malgré les discours uniformisateurs tenus sur
l’institution « une et indivisible ». Les choix politiques derrière l’apparition, le maintien
ou la disparition de primes, allocations ou indemnités spécifiques devraient
systématiquement être explicités. Après l’Occupation, il faut constater la persistance et
la large attribution de la prime destinée aux gendarmes à cheval alors que l’arme réduit
drastiquement le nombre de montures en son sein. En 1951, ce sont encore près de
375 000 francs qui sont budgétés pour ces indemnités de monture, s’élevant à 960
francs annuels pour un officier et 360 francs annuels pour un gendarme. Répondant à la
question d’un sénateur, le ministre de la Défense explique que ce sont 24 officiers et 915
gendarmes qui en bénéficient. Il reconnait que ces effectifs sont supérieurs au nombre
de chevaux effectivement disponibles21. En 1954, le budget prévoit une allocation de ce
type pour 800 gendarmes. Trois ans plus tard, le budget souligne que ce sont encore 580
hommes qui bénéficient de l’indemnité alors que le nombre de chevaux est toujours
bien inférieur à ce chiffre.
27 Ce décalage s’explique par des raisons de service, mais aussi par la difficulté de revenir
de manière systématique et synchronique sur des acquis dont bénéficient de nombreux
militaires. Plus largement, l’analyse de la succession de ces indemnités spéciales offre
une voie d’entrée pertinente pour baliser les logiques en œuvre dans le corps. Elles
montrent à la fois l’expérience combattante des gendarmes pendant les guerres
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28 Les gendarmes sont compétents sur l’ensemble du territoire. Ils sont par définition
mobiles et quadrillent le Royaume. Ce principe de mobilité doit se comprendre à l’aune
de différentes rubriques budgétaires : frais liés aux chevaux, aux vélos, à l’usage des
véhicules motorisés et surtout à l’usage du chemin de fer. Ceux-ci sont de 275 000
francs en 1927 ; 630 000 francs dix ans plus tard. En 1947, ces frais de transport sont
évalués à près de 1 500 000 francs. Anecdotiques dans les chiffres, d’autres frais sont
importants en termes de gestion du personnel dans cette optique nationale. Ce sont les
sommes (distinctes pour les officiers et sous-officiers) destinées à financer le
déménagement des gendarmes suite à leurs mutations dans d’autres régions.
29 Dans son aridité chiffrée, le cadre budgétaire révèle un dernier élément important pour
caractériser la gendarmerie. Il s’agit de son aspect social et corporatif, tendant à
soutenir les membres du corps et leurs familles dans des aspects parfois difficiles de
leur vie. Très présent avant la Seconde Guerre, il tend à s’amoindrir ensuite au profit
d’une protection sociale accrue des citoyens – dont les militaires bénéficient
également22. Les moyens financiers disponibles pour le secours aux gendarmes dans le
besoin, les veuves, les orphelins, les blessés en service ou les œuvres sociales du corps
représentent des éléments participant à la fois à la construction d’un sentiment
d’appartenance et de relations parfois paternalistes entre l’institution et ses membres.
Ils sont aussi la conséquence d’une institution « intrusive », surveillant les
fréquentations de ses hommes, autorisant leur mariage et limitant souvent les
possibilités de travail des épouses de gendarmes.
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sécurité publique intérieure, alors que leur achat avait été présenté comme devant
renforcer la seule sécurité extérieure de l’État35.
40 Dans un second temps, l’accent des budgets d’équipement glisse vers des spécialités
dessinant les contours d’une gendarmerie plus multiforme. En 1950, l’acquisition de
moyens cinématographiques utilisés pour la formation et documenter l’action du corps
est à l’ordre du jour, tout comme la multiplication d’unités cynophiles 36. D’autres
matériels destinés à ces tâches de police civile sont acquis au fur et à mesure des
années, sous les rubriques notamment de « matériel judiciaire ».
41 Si ces investissements sont révélateurs d’impulsions données à la gendarmerie, leur
impact réel est à nuancer. Les équipements mettent du temps à entrer en service,
souffrent de défauts multiples et surtout, leur disponibilité est restreinte. Pannes,
accidents, inadéquation du matériel, manque de formation des effectifs sont autant de
facteurs possibles de ces difficultés. Les budgets annuels révèlent d’autres points à ne
pas perdre de vue. Des budgets d’amortissement, d’entretien et de fonctionnement
pour le matériel sont prévus37. Or ceux-ci ont leur logique propre. Ils sont seulement
adaptés à intervalles plus ou moins réguliers. Ils représentent une variable
d’ajustement qui est loin d’être corrélée aux besoins du terrain, aux variations du
budget global du corps d’une part, aux investissements (augmentation du nombre de
véhicules en dotation) ou au vieillissement du matériel de l’autre.
42 La fig. 12 l’illustre parfaitement. Il faut attendre 1927 pour qu’une somme soit
consacrée aux frais d’entretien et aux « consommables » des véhicules motorisés. Avant
cette année, ces frais étaient imputés à une autre ligne budgétaire, vraisemblablement
celle consacrée aux déplacements du personnel. Jusqu’en 1932, ils restent constants, à
hauteur de 10 000 francs. En 1933, ils baissent à 8 500 francs. L’année suivante, la
somme est identique, mais ne semble dorénavant ne concerner que les seuls véhicules
légers (voitures, motos, camions), un montant de 6 500 francs étant maintenant prévu
pour l’entretien des véhicules blindés (pourtant déjà au service auparavant). Les
chiffres pour 1935 et 1936 ne sont pas précisés. En 1937, 62 000 francs sont prévus pour
les véhicules légers, 14 700 pour les blindés. L’année suivante, la part des blindés
explose pour atteindre 75 000 francs, avant de redescendre à 50 000 francs en 1940. En
même temps, les sommes prévues pour les autres véhicules motorisés sont
respectivement de 100 000 puis 75 000 francs.
Figure 12. Budgets en francs constants consacrés à l’entretien et aux consommables des véhicules
légers et blindés de la gendarmerie (1927-1940)
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145
43 La chronologie de ces investissements doit être mise en relation avec les mêmes types
d’investissement menés en d’autres lieux policiers. La logique n’est pas celle d’une
répartition ou d’une complémentarité des compétences, des moyens ou des expertises
entre institutions ou lieux de police. Après la Première guerre, dans un contexte de
panique morale face à une hausse de la criminalité perçue comme incontrôlable, les
autorités belges réagissent en instaurant la police judiciaire près les Parquets (PJP) 38 et
l’école de criminologie et de police scientifique (ECPS) pour former des enquêteurs 39.
Or, dans le même temps, la gendarmerie renforce également ses moyens en matière de
police judiciaire. Elle veille aussi à former son personnel, comme le montre l’achat
continu de publications spécialisées ou professionnelles.
44 Sur la moyenne durée, la concurrence s’exacerbe. Ces nouvelles institutions ont parfois
du mal à obtenir les moyens dont elles ont besoin, même lorsqu’elles sont censées
fournir un service profitant à l’ensemble du système policier belge. La survie difficile de
l’ECPS durant l’entre-deux-guerres le montre, tout comme les relations ambiguës que
cette école entretient avec la gendarmerie. Après 1945, le phénomène s’accentue
encore, avec l’instauration des Brigades spéciales de recherche (BSR) concurrençant
directement la PJP, ou la pérennisation d’écoles professionnelles au sein de la
gendarmerie.
45 Les relations entretenues avec l’armée témoignent également de concurrences. La
gendarmerie entend, dès les milieux des années vingt, accroître son autonomie au sein
du monde militaire. La question de la mise en place d’un réseau radio propre cristallise
les oppositions pour plusieurs années. Durant les épisodes de grève du début des
années 1920, il ressort que la communication entre les unités de gendarmerie reste
difficile, malgré la mise à disposition de moyens radiophoniques de l’armée. Dès le
milieu de la décennie, le corps déploie une énergie intense pour disposer des moyens et
de l’autorisation de monter son propre réseau radio, par ailleurs techniquement
incompatible avec le réseau militaire. Des premiers budgets sont débloqués dans ce but
Comptabilités, 14 | 2021
146
en 1928. Le retour d’expériences des grèves de 1932 lui offre la possibilité d’insister à
nouveau sur cette question, qui sera longuement évoquée au Parlement40. Au contraire,
l’armée n’a de cesse de dénoncer et freiner ce projet, mettant en avant des questions
techniques, des contraintes financières, et la nécessaire coordination des forces de
l’ordre sous son égide, lors des troubles41. Les budgets votés au Parlement témoignent
de la victoire de l’état-major de la gendarmerie, qui a su faire passer son point de vue
auprès de ses tutelles puis des représentants politiques. Année après année, les fonds
sont débloqués pour permettre la mise en œuvre de ce projet.
46 L’aspect politique derrière la mesure est plus important que les montants en jeu. Ces
équipements ne représentent qu’un investissement limité. Les cinq premiers postes
sont achetés en 1928 pour 90 000 francs. L’année suivante, une somme de 126 000 francs
est prévue pour la réalisation du réseau. Le montant atteint 350 000 francs en 1930,
1931, et 1932. En 1933, dernière année où une ligne budgétaire spécifique est créditée,
elle représente 410 000 francs. Mais la gendarmerie a dorénavant la capacité de faire
circuler les informations de son choix de manière indépendante, réalisant par les ondes
une nouvelle forme de maillage territorial
47 À partir du début des années 1950, de nouvelles priorités ressortent des budgets. Elles
développent le sentiment d’appartenance et à l’identité professionnelle du corps. Sous
ce vocable, nous regroupons à la fois ce qui touche à l’histoire, à la mémoire, aux
valeurs de l’arme ; ce qui touche à la culture et à la formation de ses membres et à ce
qui se rapporte aux contacts entretenus avec d’autres gendarmeries à l’étranger.
L’apparition de telles lignes budgétaires dans l’après-guerre doit être analysée à
différents niveaux. Les objectifs et actions qui se trouvent derrière ces rubriques ne
naissent pas ex-nihilo. Elles existaient pour partie avant la guerre, mais sont à la fois
renforcées pour des raisons politiques et mises en évidence pour des raisons
comptables.
48 Cet essor s’explique par le contexte consécutif au conflit. À partir de 1945, la
gendarmerie gagne en indépendance institutionnelle au sein du monde militaire belge
et du ministère de la Défense. Le corps grandit mais rencontre aussi des difficultés
disciplinaires. Il termine aussi de solder les comptes de la guerre, entre dénonciation de
sa minorité de traîtres et hommages à ses nombreux héros – pour reprendre les termes
de l’époque. Il se positionne également dans les débats de la décennie, notamment lors
de la résolution de la Question royale. Enfin, la gendarmerie est consciente de l’esprit
du temps, étant attentive à sa visibilité dans l’espace public, grâce à des budgets dédiés
à l’aide au recrutement ou à la participation à des compétitions sportives, notamment
en dehors du pays. D’autres ressources permettent des voyages à l’étranger, servant
notamment à tisser des liens avec d’autres institutions.
49 Ces budgets restent de faible importance et varient de manière sensible d’année en
année. Pour les catégories concernant les voyages à l’étranger, les cérémonies, le
recrutement ou la formation « hors les murs » de l’institution, les totaux sont de 56 000
francs en 1950, 175 000 en 1952 et 126 000 en 1957. Entre 1950 et 1957, soit un intervalle
représentant 9 budgets, la moyenne s’établit à 112 000 francs annuels. Ces rubriques
sont pourtant symboliquement marquantes en termes institutionnels. Elles sont autant
d’éléments précurseurs d’un phénomène qui ira en s’amplifiant.
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147
Conclusion
50 Il s’agissait dans cet article de dessiner les apports du recours aux documents
budgétaires pour définir ce qu’était la gendarmerie entre 1919 et 1957. Les budgets du
corps reflètent la transformation d’un corps à l’origine essentiellement militaire
exerçant également des missions de police à une police d’identité militaire, capable
d’assurer la sécurité des institutions et la protection des biens et des personnes.
51 La fonction de police est une affaire d’effectifs, de capacité à être présent dans le temps
et l’espace. Au-delà du nombre de gendarmes en fonction qui augmente
continuellement, l’analyse souligne des perspectives stimulantes. D’abord, les coûts ou
les revenus des gendarmes – selon le point de vue – sont indissociables de la question
de reconnaissance sociale du métier. Entre fonctionnariat et militarité, il faut analyser
la place des gendarmes dans la société. Avec une rémunération fragmentée entre solde,
primes et avantages en nature, il faut comprendre si, pourquoi et de quelle manière la
fonction attire. L’augmentation du coût individuel moyen des officiers, dans une
institution qui se professionnalise au sein d’une société où le niveau moyen
d’instruction monte après 1945, souligne la transformation progressive du profil des
cadres. Ce point peut être développé dans de futures recherches, en portant
notamment attention aux générations d’officiers, ces cohortes marquées au prisme
d’expériences identiques et entrées en service lors de grandes vagues de réformes
structurelles.
52 Largement capable d’user de la force, la gendarmerie devient de plus en plus mobile.
Elle développe ses moyens de communication tout en se dotant progressivement
d’outils spécialisés, notamment pour l’expertise criminologique. Cette croissance des
équipements est une tendance longue dont l’année 1957 ne marque pas
l’aboutissement.
53 Enfin, les documents parlementaires témoignent des efforts institutionnels pour
développer l’esprit de corps, le sentiment d’appartenance, la solidarité envers les
membres et leurs familles, si nécessaire. Les budgets ouvrent ici des pistes pour une
analyse plus qualitative de la construction de cette identité professionnelle. Il faut
s’intéresser à ses médiums (médias, cinémas, cérémonies officielles, commémorations).
La mise en œuvre et des bénéficiaires de cette philanthropie gendarmique méritent
aussi une attention accrue. L’après seconde guerre est une période où ces éléments
connaissent une nouvelle vigueur. Il y a sans doute un effet de source, dû à la
structuration des budgets, mais c’est aussi le reflet d’une crise morale au sein du corps,
consécutive au conflit ou à son rôle durant la Question Royale et à la difficile
intégration de nouveaux gendarmes dans un cadre organique renforcé.
54 Moyens humains, équipements, identité professionnelle révèlent, par effet de miroir,
les tensions dans la société belge de la première moitié du siècle. L’importance donnée
au maintien de l’ordre montre une société marquée par les revendications sociales,
mais aussi linguistiques, durant les années trente. Le gouvernement doit disposer des
forces pour tenir un pays industrialisé et urbanisé. Le danger est également à
l’extérieur du pays et les gendarmes sont constamment dotés de moyens militaires face
à la menace allemande ou durant la Guerre froide. Le danger tient également aux
atteintes aux biens, aux personnes, à la mobilité de certains groupes sociaux. Dans une
société de la propriété privée, les gendarmes sont au cœur de la politique qui met
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NOTES
1. Mis à part quelques exceptions, lire MacDowall David, Loftin Colin, « Conflict, Crime and
Budgetary Constraint: Police Strength in Detroit, 1927-1976 », in McDonald Terrence, Ward Sally
(dir.), The Politics of Urban Fiscal Policy, Beverly Hills, 1984, pp. 101-124 ou Cardoni Fabien, La garde
républicaine d’une République à l’autre (1848-1871), Rennes, PUR, 2009, pp. 135-143. La situation
policière se démarque ici de celle de la Justice : Asselain Jean-Charles, L’argent de la justice. Le
budget de la justice en France de la Restauration au seuil du XXIe siècle, Bordeaux, 2009 ; Garnot Jean-
François (dir.), Les Juristes et l'Argent. Le coût de la justice et l'argent des juges du XIVe au XIXe
siècle, Dijon, 2005.
2. Luc Jean-Noël (dir.), Gendarmerie, État et société au 19 e siècle, Paris, 2002 ; Idem, Soldats de la loi. La
gendarmerie au XXe siècle, Paris, 2010.
3. Campion Jonas, « Vers un « État dans l’État » ? La gendarmerie belge, d’une sortie de guerre à
l’autre (1918-1957) », in Houte Arnaud, Luc Jean-Noël (dir.), Les gendarmeries dans le monde, de la
Révolution française à nos jours, Paris, 2016, pp. 173-185.
4. Descamps Florence, « Introduction », in Bezes Philippe, Descamps Florence , Kott Sébastien,
Tallineau Lucille (dir.), L’invention de la gestion des finances publiques, t. 2. Du contrôle de la dépense à
la gestion des services publics (1914-1967), Paris, 2013, pp. 1-14.
5. La Question royale oppose entre 1945 et 1950 les partisans et adversaires du retour sur le trône
du Roi Léopold III, suite à son comportement durant la Seconde Guerre mondiale. Une
consultation populaire est organisée en mars 1950. Si le référendum débouche sur une victoire
globale des partisans du Roi, il confirme également d’importantes variations régionales dans la
perception des événements. Le retour du Roi débouche sur une vague de manifestations et une
situation parfois pré-insurrectionnelle marquée par le décès de 4 manifestants lors d’une
manifestation à Grâce-Berleur en juillet 1950. Cela aboutira au retrait de Léopold III au profit de
son fils Baudoin.
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6. Sur la situation des archives des polices, lire Campion Jonas (dir.), Les archives des polices en
Belgique, des méconnues de la recherche, Bruxelles, 2009. Dans le cadre des projets Brain de la
politique scientifique fédérale belge, un partenariat regroupant les AGR/AE, l’UGent et
l’UCLouvain (projet Napol-Intel) œuvre à l’ouverture à la recherche des archives de l’état-major
de la gendarmerie et de la Police Générale du Royaume. Ces documents combleront sans aucun
doute des lacunes sur ces questions. Voir http://www.arch.be/index.php?l=fr&m=nos-
projets&r=projets-de-recherche&pr=napol-intel-nationalisation-de-l-information-policiere-en-
belgique-1918-1961-processus-de-democratisation-et-gestion-bureaucratique-des-connaissances,
consulté le 18 juin 2022.
7. Bruxelles, AGR, Archives du Musée et du Centre de documentation de la police fédérale.
8. Davin Louis, « Principes, Structure et Fonctionnement du Budget en Belgique », in
FinanzArchiv / Public Finance Analysis, vol.17, n.2, 1956-1957, pp. 239-249.
9. Ibid.
10. Sur la procédure budgétaire, outre Davin Louis, « Principes, Structure et Fonctionnement du
Budget en Belgique », se reporter à Institut belge de finances publiques, Histoire des finances
publiques en Belgique, Bruxelles, 1950, vol. 1, particulièrement l’article de Matton Henry, « Les
institutions et le régime budgétaire », pp. 97-304. Lire aussi Ministère des Finances, Instructions
générales sur le budget de l’État, Bruxelles, 1943.
11. Sur les sites internet de la Chambre et du Sénat de Belgique ou sur le site http://plenum.be
pour ce qui concerne les débats précédant l’adoption des budgets du corps.
12. En juillet 1928, un élu socialiste souligne la nécessité de disposer d’une gendarmerie une fois
l’ « État socialiste » établi dans le pays. Lorsque des élus catholiques l’interpellent pour dire que
celle-ci serait utile pour poursuivre les communistes, celui-ci rétorque : « Il faudra des
gendarmes pour défendre ce régime contre vous, contre les conservateurs. Il restera, de l'ancien
régime, des banquiers véreux qu'il faudra mettre en prison, en sécurité pour les empêcher de
nuire. Dans ces conditions, vous voyez combien les gendarmes seront utiles, au début du régime
socialiste ». Annales parlementaires, Chambre, séance du 12 juillet 1928.
13. Annales parlementaires, Chambre, séances des 11, 16 et 18 janvier 1951.
14. Wouters Nico, Oorlogsburgemeesters 40/44. Lokaal bestuur en collaboratie in België, Tielt,
2005 et De Fürherstaat. Overheid en collaboratie in België (1940-1944), Tielt, 2006.
15. Davin Louis, « Principes, Structure et Fonctionnement du Budget en Belgique »… Le Bulletin
d’information et de documentation de la Banque nationale de Belgique publie de manière fréquente
des articles revenant sur les modifications de la structuration des budgets de l’État.
16. Sur ces craintes, lire Muller Françoise, Gérard Emmanuel, De Ridder Widukind, Qui a tué Julien
Lahaut ? Les ombres de la guerre froide en Belgique, Waterloo, 2015. Voir aussi les discussions tenues
au Parlement en décembre 1950 qui passent en revue les facteurs de tensions de la période.
17. Les données de l’inflation sont extraites publies par la Banque nationale de Belgique sur
https://stat.nbb.be/?lang=fr, consulté le 26 juin 2020.
18. La comparaison avec d’autres polices reste difficile : les budgets des polices communales sont
par définition des compétences locales, et si des données sont disponibles sur la police judiciaire
près les Parquets (PJP), son cadre restreint (250 hommes en 1919 et 650 en 1947) ainsi que ses
missions limitées (la PJP reste une police de niche, en charge de réprimer le crime) sont des
facteurs qui limitent l’intérêt de la démarche. En 1925, le budget de la PJP représente 0,15% de
celui de l’État. Cinq ans plus tard, c’est 0,4%. Il oscille entre 0,1 et 0,2% jusqu’au début des années
1950. Les chiffres sur la Justice et la PJP sont issus de la thèse en cours de François Welter
(UCLouvain) que nous remercions chaleureusement. Les données sur la Défense nationale sont
tirées de Manigart Philippe, « L’évolution des dépenses militaires en Belgique depuis 1900 »,
Courrier hebdomadaire du Crisp, n.1009, 1983.
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19. À ce propos, se reporter à l’attitude et aux arguments que développe après 1945 la Fraternelle
de gendarmerie, association de gendarmes retraités prenant en charge la défense d’intérêts
corporatifs. Son bulletin est particulièrement parlant à cet égard.
20. On peut émettre l’hypothèse d’un tournant s’affirmant à partir des années cinquante. L’un
des révélateurs en serait les débats autour du commandant de corps, entre la mise à l’écart du
général Leroy en 1949 et les critiques prononcées sur le style de commandement de son
sucesseur, le général Godfroid. En février 1950, à propos de Godfroid, un sénateur décrit la
gendarmerie de cette façon : « C'est le régime du bon plaisir autocrate doublé d'un dictateur
méchant cherchant son plaisir dans une discipline inhumaine », Annales parlementaires. Sénat,
session ordinaire 1949-1950, 22 et 23 février1950. Voir aussi la session ordinaire 1951-1952, 14
janvier 1951, p. 15 et ss. Ces critiques sont présentes dans le journal corporatif de la Fraternelle de
la gendarmerie belge et donnent lieu à des articles dans l’hebdomadaire Pourquoi pas? (n.1579, 4
mars 1949 et n.1661, 21 juillet 1950).
21. Rapport de M. Devriendt sur le budget de gendarmerie pour 1952, p. 3, document
parlementaire, Sénat, document n.6, Session ordinaire 1951-1952.
22. Manigart Philippe, « L’évolution des dépenses militaires en Belgique depuis 1900 ».
23. Annales parlementaires. Chambre, séance du 14 février 1933.
24. Banque nationale de Belgique, Bulletin d’information et de documentation, t.11, vol.1, n.2, 25
janvier 1936, p. 46.
25. Annales parlementaires. Chambre, séances des 11 février 1898, 28 février 1900.
26. Critiques par ailleurs bien moins nombreuses au XXe siècle qu’avant la reprise de la
responsabilité du casernement par l’État. Pour un exemple révélateur, voir la séance du 19
février 1957 où un député lit à la tribune la lettre d’une femme de gendarme sur les casernes :
« Imaginez que la caserne est bâtie au milieu de ces usines, entre cinq ou six hauts fourneaux,
dans une atmosphère on ne peut plus insalubre, et les bâtiments sont vétustés. Une des ailes a
même servi de logement à Napoléon, ce qui n'est pas peu dire ». Annales parlementaires.
Chambre, séance du 19 février 1957.
27. Nous renvoyons à Majerus Benoit, « La baignoire, le lit et la porte. La vie sociale des objets de
la psychiatrie », in Genèses, n.82, 2011, pp. 95-119.
28. La démonstration de ce député est implacable sur l’ampleur de ces moyens : « Il est prévu
effectivement, à différents postes du budget de la gendarmerie, et depuis quelques années,
diverses sommes pour doter nos gendarmes de grenades, de fusils-mitrailleurs, de canons et
d'autos-mitrailleuses […] Il existe : un groupe d'autos-canons-mitrailleuses comptant 2 officiers,
59 gradés et gendarmes; trois sections de mortiers comptant 3 officiers, 54 gradés et .gendarmes;
six escadrilles d'autos-mitrailleuses comptant 84 gradés et gendarmes, soit au total : 5 officiers et
197 gradés et gendarmes, ce qui représente une dépense annuelle – absolument inutile – de plus
d'un demi-million de francs, sans compter le prix de ces armes, toutes fort coûteuses. Il y a pour
plusieurs centaines de milliers de francs de munitions qui doivent être renouvelées
périodiquement ». Annales parlementaires. Chambre, séance du 30 mars 1933.
29. Aboutissant, en 1933, à l’instauration d’une unité de motards en charge de la police spéciale
de la route.
30. Par exemple, au tout début du mois de janvier 1946, 250 camions d’origine anglaise sont pris
en compte. Bruxelles, AGR, archives du musée de la police et du centre de documentation de la
gendarmerie, notes de corps de la gendarmerie, note n°25/BT, 11/01/1946. Fin 1944, le corps
avait déjà reçu 8 automitrailleuses. D’autres exemplaires seront achetés au début des années 1950
et resteront en service jusqu’en 1968, pour être remplacés par du matériel plus moderne.
31. Campion Jonas, « Gendarmes facing political violence (Belgium, 1918-1940) », in Millington
Chris, Passmore Kevin (dir.), Political Violence and Democracy in Western Europe, 1918-1940
Basingstoke, 2015, pp. 160-173
32. Bruxelles, MRA, Fonds Moscou, 3375, 185 14 A 253.
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33. Imputable à la gestion de l’ordre public, mais aussi à l’explosion du trafic automobile privé.
Annales parlementaires. Chambre, séances des 26 janvier 1949 et 28 février 1950.
34. Mouvement qui n’alla pas sans mal, autour de la discipline nécessaire pour ces recrues. Lire
notamment cette explication donnée par le ministre de la Défense au Parlement sur les tensions
au sein du corps : « Enfin, les recrues à l'instruction ont dû être versées dans les cadres effectifs
sans avoir reçu toute la formation désirable. Il n'est donc pas étonnant qu'au début, le nombre
d'infractions à la discipline se soit accru ni que le retour à la discipline stricte d'avant-guerre ait
provoqué des doléances de la part de ceux qui, peut-être, avaient pris l'habitude de certaines
méthodes de facilité ». Annales parlementaires. Sénat, séance du 23 février 1950. Sur cette crise
de la discipline, voir aussi, Bruxelles- Evere, SGRS-archives, CD.060, Corps de Gendarmerie, 1958.
35. « Pour faire son travail de paix, la gendarmerie n'a nullement besoin de véhicules blindés, si
ce n'est pour lutter contre la classe ouvrière » déclare le député communiste Borremans,
demandant la suppression de ce crédit. Annales parlementaires. Chambre, séance du 14 juin 1951.
Le débat revient lors de la séance du 18 mai 1954.
36. Durant l’entre-deux-guerres, des budgets pour des chiens sont déjà prévus. Rappelons que
des chiens policiers sont en service au sein de certaines polices communales depuis la fin du 19 e
siècle.
37. Sans oublier de citer l’omniprésence des couts induits par les chevaux, allant du matériel de
remonte au fourrage et autres rations d’avoine.
38. Voir la thèse déjà citée de François Welter.
39. Somer David, « The Criminology and Forensic Police School: The Twofold Project to
Humanize Judicial Practice and to Implement Technical Police in Belgium », in Campion Jonas,
Rousseaux Xavier (dir.), Policing New Risks in Modern European History, Basingstoke, 2015, pp. 36-56.
40. Bruxelles, MRA, Fonds Moscou, 1777 185 144 363, note du commandant des T. GN.F, n°5412 B/
H, 26/07/1933. Voir également Annales parlementaires. Chambre, séance du 29/03/1933.
41. Dès 1929, l’inspecteur général de la gendarmerie, un officier de l’armée s’oppose au
commandant du corps sur la question. Bruxelles, MRA, Fonds Moscou, 1777 185 144 363, note
n°11/Ciel de l’inspecteur général, 27/08/1929.
RÉSUMÉS
L’article aborde l’évolution des moyens financiers consacrés à l’exercice d’une des fonctions
régaliennes par excellence, la sécurité publique. À partir des budgets débattus et votés par le
Parlement belge au profit de la gendarmerie entre 1919 et 1957, nous proposons une relecture de
l’histoire et des évolutions de ce corps et des attentes placées en lui par les autorités politiques
en matière d’exercice de la sécurité. L’article revient également sur les enjeux méthodologiques
de l’usage de données budgétaires pour une histoire des polices et de leurs missions à l’époque
contemporaine.
This article discusses the evolution of the budgets allowed to the exercise of one of the most
important State functions: public order, security and safety. By working on the Gendarmerie
budgets debated and voted by the Belgian Parliament between 1919 and 1957, we propose a new
reading of the history and evolution of this police force. We highlight the expectations placed on
it by the political authorities with regard to the exercise of public safety. The article also
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discusses methodological stakes about using budgetary data to write a modern history of the
police and their missions.
El artículo trata de la evolución de los medios financieros dedicados al ejercicio de una de las
funciones regias por excelencia, la seguridad pública. A partir de los presupuestos debatidos y
votados por el Parlamento belga para la gendarmería entre 1919 y 1957, proponemos una
relectura de la historia y la evolución de este cuerpo y de las expectativas depositadas en él por
las autoridades políticas en materia de seguridad. El artículo también aborda los retos
metodológicos de la utilización de datos presupuestarios para una historia de la policía y sus
misiones en la época contemporánea.
Der Artikel befasst sich mit der Entwicklung der finanziellen Mittel, die für die Ausübung einer
der hoheitlichen Funktionen par excellence, der öffentlichen Sicherheit, aufgewendet werden.
Ausgehend von den Budgets, die das belgische Parlament zwischen 1919 und 1957 für die
Gendarmerie diskutiert und verabschiedet hat, werden die Geschichte und die Entwicklung der
Gendarmerie und die Erwartungen der politischen Behörden an die Gendarmerie im Hinblick auf
die Ausübung der Sicherheit neu bewertet. Der Artikel geht auch auf die methodologischen
Herausforderungen ein, die sich aus der Verwendung von Haushaltsdaten für eine Geschichte der
Polizei und ihrer Aufgaben in der heutigen Zeit ergeben.
INDEX
Keywords : Budget, parliament, Belgium, Accounting, gendarmerie, public security, safety
Schlüsselwörter : Haushalt, Parlament, Belgien, Rechnungswesen, Gendarmerie, Öffentliche
Sicherheit
Palabras claves : Presupuesto, parlamento, Bélgica, contabilidad, gendarmería, seguridad
pública
Mots-clés : Budget, parlement, Belgique, Comptabilité, gendarmerie, sécurité publique
AUTEUR
JONAS CAMPION
Centre interuniversitaire d’études québécoises, Université du Québec à Trois-Rivières (CIEQ/
UQTR)
[email protected]
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Varia
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Pierre Gervais
Introduction
1 Dans le long et récurrent débat sur le lien entre développement de la comptabilité en
Europe et le développement du capitalisme, quel que soit le sens que l'on donne à ce
dernier terme1, les différents camps en présence sont dans l'ensemble d'accord pour
identifier un moment de transition à la modernité. Ce moment est caractérisé par un
usage nouveau des livres comptables d'agents économiques privés 2, marchands,
artisans, propriétaires terriens, industriels, etc. En grande partie grâce à l'utilisation de
la comptabilité en partie double, ces livres de compte privés deviennent alors des outils
permettant de « favoriser la bonne gestion et aider la prise de décision », suivant la
formule consacrée chez les auteurs anglophones.3 Pour les tenants de ce que les
historiens de la comptabilité résument souvent du nom de « thèse Sombart-Weber »,
c'est même justement grâce à cette évolution que le capitalisme s'est développé.
Werner Sombart a en effet le premier avancé l'idée que la comptabilité en partie double
avait joué un rôle central dans l'avènement du capitalisme en autorisant le suivi du
« cycle complet du capital dans une entreprise », tandis que Max Weber a précisé cette
hypothèse un peu plus tard en soulignant l'importance du calcul du taux de rendement
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décrit dans le paragraphe précédent, puisque l'émergence d'un objectif de contrôle des
coûts, quelle que soit la façon dont on la date, peut être pensée aussi bien comme une
rupture décisive que comme un prolongement naturel du moment paciolien (étant
entendu que ce terme est utilisé ici pour décrire le phénomène général de naissance de
la partie double, qui ne se réduit pas, bien sûr, à la publication par Luca Pacioli de la
Summa Arithmetica en 1494).
4 Le présent article n'a pas la prétention de trancher entre tous les éminents travaux
consacrés à ces questions, mais propose beaucoup plus modestement une approche
inverse. Si l'on abandonne la recherche des traces de progrès et de modernité, quel que
soit le sens que l'on peut donner à ces termes, quels types de sources peut-on s'attendre
à rencontrer vers la fin de la période Moderne, au XVIIIe siècle, alors que les pratiques
sont consolidées et relativement unifiées, et quelles sont les particularités de ces
sources ? Il s'agit donc plutôt ici de se demander ce qui caractérise ces comptabilités de
l'époque moderne, ce qui constitue leur état normal en somme, sans vouloir
nécessairement les mettre en perspective de manière évolutive. Une telle approche
aboutit nécessairement à des résultats assez restreints, au plus petit dénominateur
commun des comptabilités employées avant le XIXe siècle. Il peut cependant servir à
encadrer les recherches, en soulignant ce qu'il est probable de trouver, et en creux ce
que la recherche en histoire de la comptabilité risque de ne rencontrer que rarement.
Pas de révélation particulière dans les lignes qui vont suivre, donc, mais quelques
réflexions sur ce qui caractérise en pratique une source de l'époque moderne, et
quelques indications sur les conclusions que l'on peut en tirer.
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La partie simple
6 Dans l'ensemble, il n'est pas déraisonnable de supposer que moins et sans doute
beaucoup moins d'un dixième de la population avait recours à une comptabilité, au
sens d'un enregistrement suivi, et visant au moins en partie à l'exhaustivité, d'un
ensemble de transactions en valeur générées par une activité spécifique. Mais même à
l'intérieur de cette sphère restreinte, toutes les comptabilités ne se ressemblaient pas,
et la plupart étaient loin de fonctionner comme une comptabilité en partie double
moderne. La plupart des comptabilités d'artisans et de commerçants étaient dites « en
partie simple ». Elles se limitaient à enregistrer chaque transaction en « doit » et
« avoir », au débit ou au crédit de la personne à qui l'on achetait ou vendait: par
exemple, « Doit X tant pour telle marchandise », « Avoir de Y pour telle marchandise à
lui achetée ». Les formes variaient, du simple brouillard plus ou moins bien tenu où
chaque acte d'achat ou de vente était enregistré chronologiquement, avec le montant,
le nom de la personne avec qui la transaction avait eu lieu, et la date de cette
transaction, à des systèmes plus complexes dans lesquels les transactions étaient
reportées sur un « Grand livre », dans lequel elles étaient reclassées au nom de chaque
partenaire, avec un index qui permettait de retrouver facilement un compte personnel
donné, après quoi il suffisait de totaliser débits et crédits pour chaque compte ainsi
ouvert pour savoir qui devait quoi à qui.16 Ce système permettait donc seulement
d'inventorier les dettes et les créances des personnes avec qui l'on faisait affaire, mais
n'enregistrait rien de plus, et ne pouvait en aucun cas permettre de faire un véritable
bilan ou un calcul de profit. Logiquement, les comptabilités en partie simple
n'incluaient presque jamais les ventes au comptant, qui ne généraient ni dettes, ni
avoirs, et n'avaient donc pas besoin d'être enregistrées.
Figure 1. Structure d'une comptabilité en partie simple. A. Le Journal : enregistrement d'une livraison
de draps en date du 6 septembre 1752
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celui quasi universellement adopté par les institutions, qu'elles soient seigneuriales,
étatiques ou locales, ainsi que par les propriétaires fonciers et les gestionnaires de
grandes entreprises minières et métallurgiques. Il resta aussi très majoritairement le
choix des autres grandes entreprises industrielles, souvent financées par des membres
de la noblesse ou de la finance d'État pour qui cette approche comptable allait de soi de
toute façon. En dehors du grand négoce donc, la partie double ne connut guère
d'expansion significative avant la Révolution industrielle que dans l'industrie textile du
XVIIIe siècle, du fait de la présence massive d'investisseurs marchands rompus à cette
technique. 18
Figure 3. État général d'une comptabilité en charge et décharge de régisseur de grand domaine en
Grande-Bretagne, 1737
Source : “Page from estate account and rental for the manor of Dracklow and Rudheath, Cheshire",
1736 (Pl E 4/1/20/1), University of Nottingham manuscripts and Special Collections, accessible à
https://www.nottingham.ac.uk/manuscriptsandspecialcollections/researchguidance/accounting/
household.aspx
La partie double
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Source : Ricard, Samuel, L'art de bien Tenir les Livres de compte en partie double, Amsterdam, 1709,
« Journal A » folio 10 ; « Grand Livre ou Livre de raison A », folios 4, 9 ; « Grand Livre ou Livre de raison
A », folios 10, 32. J'utilise un manuel ici pour des raisons de facilité de lecture. Après deux ans
d'activité, tous les comptes du Journal sont clôturés en débit et crédit à la fin du Grand livre (« Journal
A », folios 85 à 87 ; « Grand livre A », folio 32), puis rouverts dans le Journal suivant. Ce bilan permet de
saisir l'état des actifs et du passif dans une forme très proche de celle du XXIe siècle, et le compte
Gains et pertes permet d'identifier l'origine des profits et des pertes, mais malgré la date du 31
décembre, la clôture semble associée à une nécessité pratique (journal rempli et obligation d'en
commencer un nouveau), plus qu'à des objectifs de gestion que Ricard ne mentionne nulle part. D'une
façon générale, la présence d'un bilan est caractéristique des manuels de l'époque, mais se rencontre
beaucoup plus rarement dans la pratique.
Figure 5. Structure d'une comptabilité en partie double. B. Le Grand livre : report en partie double du
troc de marchandises porté au Journal
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Source : Ricard, Samuel, L'art de bien Tenir les Livres de compte en partie double, Amsterdam, 1709,
« Journal A » folio 10 ; « Grand Livre ou Livre de raison A », folios 4, 9 ; « Grand Livre ou Livre de raison
A », folios 10, 32. J'utilise un manuel ici pour des raisons de facilité de lecture. Après deux ans
d'activité, tous les comptes du Journal sont clôturés en débit et crédit à la fin du Grand livre (« Journal
A », folios 85 à 87 ; « Grand livre A », folio 32), puis rouverts dans le Journal suivant. Ce bilan permet de
saisir l'état des actifs et du passif dans une forme très proche de celle du XXIe siècle, et le compte
Gains et pertes permet d'identifier l'origine des profits et des pertes, mais malgré la date du 31
décembre, la clôture semble associée à une nécessité pratique (journal rempli et obligation d'en
commencer un nouveau), plus qu'à des objectifs de gestion que Ricard ne mentionne nulle part. D'une
façon générale, la présence d'un bilan est caractéristique des manuels de l'époque, mais se rencontre
beaucoup plus rarement dans la pratique.
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11 De plus, et peut-être surtout, aucun livre de compte ne doit être considéré a priori
comme plus qu'un fragment plus ou moins complet d'une activité plus large. Ceci
implique de réfléchir à sa durée, à son auditoire-cible, à ses objectifs, aux activités qu'il
couvrait, etc. Ce n'est pas seulement une question de conservation, même si bien sûr
beaucoup de comptabilités n'ont survécu qu'en partie. Les acteurs de l'époque
n'hésitaient nullement à choisir de comptabiliser une partie seulement de leur activité,
pour des raisons diverses, et bien loin de ce que préconisaient les manuels. À titre
d'illustration, citons cet épicier de Boston, qui, à la réception d'un assortiment expédié
de Londres en février 1753, décida de créer une comptabilité en partie double complète,
tenue dans un journal et un grand livre dont chacun ne fait que quelques pages,
uniquement pour suivre de près le profit généré par cet unique achat, dont le contenu
mit six années à être entièrement écoulé. Il y avait une logique à ce choix: les produits
importés de Londres étaient très chers par rapport aux produits locaux que notre
épicier vendait d'habitude, et ce dernier voulait probablement être sûr que le jeu en
valait la chandelle. Il ne s'agissait pas forcément de faire un bénéfice, des produits
exotiques pouvaient servir de produits d'appel, mais si la perte avait été trop
importante, il n'y aurait sans doute pas eu d'autre commande. En tout état de cause, les
comptes nous offre l'enregistrement complet des ventes de thé, de fromage importé
d'Angleterre, d'huile d'olive, de raisins secs, de poivre et de noix de muscade, mais ne
contiennent aucune trace de tous les autres produits vendus, et un épicier de Boston
dans les années 1750 en vendait bien d'autres.24 Il ne s'agit en rien d'un cas
exceptionnel; quantité de comptabilités étaient ouvertes uniquement pour rendre
compte d'une seule expédition ou voyage, ou d'un investissement particulier, d'une
« aventure » selon le terme de l'époque, dont il était souhaitable (voire indispensable,
dans le cas d'investisseurs multiples) d'enregistrer de manière comptable le résultat, ou
tout au moins le déroulement.25
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L'introuvable bilan
13 Une première de ces fonctions qui semblent évidentes aujourd'hui est la construction
d'un bilan permettant à la personne propriétaire de la comptabilité de connaître son
actif et son passif, de suivre l'évolution de son capital, et (pour les détenteurs de
capitaux investis) de calculer le retour sur investissement généré par l'activité menée,
dans un temps donné. De fait, en apparence, les bilans de l'époque Moderne ne sont
guère différents des nôtres. Les comptes débiteurs, argent liquide, créances, inventaire,
capital fixe, apparaissent bien côté débit, à l'actif, et la somme de leurs valeurs doit
correspondre côté crédit au passif, constitué du montant du capital investi par le ou les
propriétaires, augmenté des dettes contractées, et d'un éventuel profit (ou le cas
échéant diminué d'une perte). De surcroît, l'obligation d'un bilan régulier était
effectivement mise en avant tant par les manuels de l'époque que par les autorités, en
particulier en France où l'Ordonnance du Commerce de 1673 rendait ce bilan en
principe obligatoire tous les deux ans ; les contrats privés de partenariat pouvaient
inclure aussi une obligation de ce genre. Et pourtant, les bilans sont en réalité
extrêmement rares. L'écrasante majorité des acteurs économiques, même ceux
utilisant la partie double, opéraient pendant des années sans confectionner le moindre
bilan ; les seules exceptions à ce qui est quasiment une règle en pratique sont les
partenariats, compagnies par action et autres « aventures », qui réclamaient un calcul
des profits pour les redistribuer, soit périodiquement, soit à la dissolution. Mais même
dans ce cas les bilans étaient souvent très espacés dans le temps.
Figure 6. Structure d'une comptabilité en partie double. C. Gains et pertes et Bilan ; une information
dispersée dans le Grand livre
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Source : Ricard, Samuel, L'art de bien Tenir les Livres de compte en partie double, Amsterdam, 1709,
« Journal A » folio 10 ; « Grand Livre ou Livre de raison A », folios 4, 9 ; « Grand Livre ou Livre de raison
A », folios 10, 32. J'utilise un manuel ici pour des raisons de facilité de lecture. Après deux ans
d'activité, tous les comptes du Journal sont clôturés en débit et crédit à la fin du Grand livre (« Journal
A », folios 85 à 87 ; « Grand livre A », folio 32), puis rouverts dans le Journal suivant. Ce bilan permet de
saisir l'état des actifs et du passif dans une forme très proche de celle du XXIe siècle, et le compte
Gains et pertes permet d'identifier l'origine des profits et des pertes, mais malgré la date du 31
décembre, la clôture semble associée à une nécessité pratique (journal rempli et obligation d'en
commencer un nouveau), plus qu'à des objectifs de gestion que Ricard ne mentionne nulle part. D'une
façon générale, la présence d'un bilan est caractéristique des manuels de l'époque, mais se rencontre
beaucoup plus rarement dans la pratique.
14 Cet apparent désintérêt pour le résultat comptable peut s'expliquer en partie par la
difficulté de valoriser les différents éléments du bilan. Les ventes et achats à crédit en
représentaient une bonne partie, et leur statut de dette privée non garantie rendait
leur valeur réelle souvent très incertaine. Les marchandises en stock pouvaient se
révéler de mauvaise qualité, ou leur prix de marché changer brusquement. Les effets de
commerce, émis sous seing privé, pouvaient perdre toute valeur du jour au lendemain
si leur émetteur traversait une mauvaise passe et faisait banqueroute. La monnaie
métallique était rare, et même elle était sujette à rognage et contrefaçon. Seuls les
biens fonciers avaient une valeur relativement stable, et encore à condition de ne pas
être situés dans les colonies ou les périphéries, auquel cas ils devenaient au contraire
objets de spéculations très risquées. Enfin, les temporalités fluctuantes des paiements
induisaient des coûts cachés supplémentaires, qui étaient compensés de manière très
variable par des intérêts pas toujours exigés, pas toujours versés, et étroitement limités
par l'usage et les notions de « juste prix ». Symptôme répandu de toutes ces
incertitudes, toutes sortes de transactions, et plus encore les inventaires après décès,
les liquidations de partenariats ou d'aventures, ou les banqueroutes, donnaient souvent
lieu à d'âpres contestations fondées sur des évaluations contradictoires, qui pouvaient
aboutir à des procès laissant leur règlement final en suspens pendant des années. 28
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La non-mesure du profit
16 Qu'en est-il de ces calculs de rentabilité en partie double ? Il faut souligner qu'à chaque
fois qu'un bilan était réalisé, et à condition de suivre quelques règles simples, le compte
de profits et pertes impliqué par la partie double pouvait permettre d'aboutir à une
vision d'ensemble de la rentabilité des différentes activités de la personne propriétaire.
Une fois créée une architecture de compte cohérente qui reflétait ces activités, et si ce
que nous appellerions aujourd'hui les frais généraux étaient correctement répartis
entre ces comptes, un bilan marchand aurait pu contenir le gain ou la perte sur chaque
article dont le compte était clos en profits et pertes, et certains manuels de
comptabilité de l'époque en font effectivement la remarque.31 Mais là encore, la
pratique est décevante; non seulement la majorité des acteurs ne faisaient que peu ou
pas de bilans, mais même la minorité qui soldait l'ensemble des comptes de loin en loin
ne semblait pas intéressée par cette possibilité. Il suffit pour s'en convaincre de faire la
liste des obstacles que certaines pratiques comptables fort répandues faisaient naître
en ce domaine. Beaucoup de marchandises étaient réparties entre différents comptes, y
compris une multitude de comptes d'aventures ou en commission. Les achats et les
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importants, et le calcul d'un profit strictement comptable dans ces conditions n'était
pas forcément très utile.32
18 Si l'on prend ce contexte en compte, l'utilisation de la partie double prend un sens tout
autre que celui d'un outil de mesure du profit. Cette technique était en effet
remarquablement bien adaptée à l'enregistrement et au suivi d'une multitude de flux
de crédits, matérialisés par les comptes personnels ouverts aux cercles de partenaires
en affaire avec le propriétaire des comptes. La double écriture garantissait l'exactitude
des transferts de valeur entre les différents comptes « en nature » contenant les actifs
physiques possédés par le marchand (les « effets effectifs », pour reprendre le
vocabulaire d'un des auteurs de manuels de comptabilité les plus connus au XVIIIe siècle,
Mathieu de La Porte). Le compte « profits et pertes », avec le cas échéant quelques
autres « comptes du chef » (on les appellerait aujourd'hui « comptes d'opérations »)
enregistrant des dépenses diverses, agissait comme un outil de nettoyage des
transactions qui n'étaient ni à porter au crédit ou au débit de partenaires, ni à inclure
dans la valorisation desdits effets effectifs. Ces opérations soldées en profits et pertes
étaient même qualifiées de « fictives » (fictitious) par John Mair, un autre auteur célèbre
de manuels du XVIIIe siècle, britannique cette fois, parce qu'elles ne faisaient
qu'augmenter ou diminuer le capital, sans modifier la structure de crédits et débits
décrite par le reste de la comptabilité, et dont la description exacte était au fond le
véritable objet de cette dernière.33
19 Un acteur économique modeste pouvait se contenter d'enregistrer ses créditeurs et ses
débiteurs sur un simple livre de raison, ou à la rigueur dans une comptabilité en partie
simple, d'autant que les incertitudes de valorisation, ainsi que les systèmes d'échange
maussiens complexes qui encadraient les relations de crédit ainsi créées, autorisaient
en pratique un certain laxisme dans les comptes.34 Mais un opérateur commercial
important traitant de grosses sommes, avec des centaines de partenaires, devait
pouvoir à tout moment établir la situation de crédit de chacun de ceux-ci, et suivre de
très près la sienne propre. À partir du moment où chaque relation de crédit devenait un
partenariat plus ou moins éphémère et plus ou moins important, la partie double
fournissait le canevas commun, l'« artefact cognitif »35 permettant d'organiser ces
relations et d'enregistrer leur histoire avec précision et exactitude. Là était sa fonction
principale, et c'est ce qu'il faut garder en tête lorsque l'on évalue de telles
comptabilités à l'époque Moderne.
Conclusion
20 Tout ce qui précède ne signifie pas qu'aucun calcul de coût n'est possible, aucune
mesure du profit, aucune estimation de retour sur investissement accessibles avant le
XIXe siècle par l'intermédiaire des livres de compte. L'hypothèse de départ pourtant,
particulièrement et de manière paradoxale pour des comptabilités en partie double, est
que l'objectif de leur propriétaire n'était pas de se livrer à des opérations de ce genre,
mais d'enregistrer des flux de crédits entrant et sortant. Cet enregistrement permettait
de suivre au plus près les relations bilatérales avec les partenaires, et de pouvoir établir
à tout moment une position de crédit, générale ou partielle. Les flux de crédit
structuraient en effet des filières informelles d'accès et de contrôle à des segments de
marché (hautement segmentés, compte tenu des conditions de l'époque, ce qui facilitait
leur monopolisation), dans lesquels toute une série d'échanges informels de type don/
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NOTES
1. Les opinions sur ce qu'est au juste le capitalisme et quand il émerge sont très diverses ; cf.
entre autres Allen, Robert C., Global economic history: a very short introduction, Oxford, 2011 ;
Beckert, Sven et Rockman, Seth (éds.), Slavery’s capitalism: a new history of American economic
development, Philadelphie, 2016 ; Findlay, Ronald et O’Rourke, Kevin H., Power and plenty: trade,
war, and the world economy in the second millennium, Princeton, 2007 ; Hodgson, Geoffrey M.,
Conceptualizing capitalism: institutions, evolution, future, Chicago, 2015 ; McCloskey, Deirdre N.,
Bourgeois equality: how ideas, not capital or institutions, enriched the world, Chicago, 2016 ; Mokyr, Joel,
The Gifts of Athena: historical origins of the knowledge economy, Princeton, 2002 ; Pomeranz, Kenneth,
The Great Divergence: China, Europe and the making of the modern world economy, Princeton, 2000 ; et
Wood, Ellen Meiksins, The origin of capitalism: a longer view, Londres, 2002. Je ne discuterai pas
cette question ici : voir Gervais, Pierre, Les origines de la révolution industrielle aux États-Unis : entre
économie marchande et capitalisme industriel, 1800-1850, Paris, 2004; Gervais, Pierre, « Capitalism and
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(or) Age of Commerce: the peculiarities of market exchange in the Early Modern era », XVII-XVIII.
Revue de La Société d’études Anglo-Américaines Des XVIIe et XVIIIe Siècles, n° 77, décembre 2020.
2. L'accent mis ici sur la pratique de l'échange commercial nous semble la seule façon de tracer
une frontière aussi peu arbitraire que possible entre ce que l'on appellerait aujourd'hui
comptabilités « publiques » et « privées ». La frontière est floue à l'époque moderne ; la
comptabilité de la East India Company britannique au XVIIIe siècle, par exemple, pourrait très bien
être considérée comme relevant d'une activité étatique ou para-étatique. Mais l'échange
marchand est central dans les comptabilités des grandes compagnies commerciales comme dans
celles d'opérateurs économiques plus humbles, alors que les comptabilités institutionnelles non
commerciales (appelons-les ainsi faute de mieux) sont plutôt structurées autour de prélèvements
institutionnels, même si dans nombre de cas les deux approches sont combinées. Pour ces
comptabilités, voir les numéros précédents de la présente revue, en particulier les volumes 3
(2012), 10 (2019) et 11 (2019).
3. « [It] promotes good management and assists decision making » Steven Toms. « Double entry
and the rise of capitalism: keeping a sense of proportion ? » Accounting History Review, vol. 26, n°
1, janvier 2016, p. 25.
4. Cf. Sombart, Werner, « L’entreprise comme unité comptable [Werner SOMBART, Der moderne
Kapitalismus- München 1916-1927, Tome II - Livre 1 - 2° section : Les systèmes économiques - 10”
chapitre : Les entreprises capitalistes - parag. III : L’entreprise comme unité comptable
(pp. 110-125)] » Cahiers d’histoire de la comptabilité, vol. 2, 1992, p. 19–28 ; Weber, Max. Histoire
économique: esquisse d’une histoire universelle de l’économie et de la société, Gallimard, 1991. Cf. aussi
Chiapello, Eve, et Yuan Ding, « Searching for the accounting features of capitalism: an illustration
with the economic transition process in China », Cahier de Recherche du Groupe HEC Paris, n° 817,
avril 2005 ; Chiapello, Eve, « Accounting and the birth of the notion of capitalism », Critical
Perspectives on Accounting, vol. 18, n° 3, mars 2007, p. 263-96; Derks, Hans, « Religion, capitalism
and the rise of double-entry bookkeeping », Accounting, Business and Financial History, vol. 18, n° 2,
juillet 2008, p. 187-213 ; Toms, J. Stevens, « Capitalism », dans Edwards, J. R., et Stephen P. Walker,
The Routledge Companion to Accounting History, 2009, en particulier p. 345 ; Toms, J. Steven,
« Calculating profit: a historical perspective on the development of capitalism », Accounting,
Organizations and Society, vol. 35, n° 2, février 2010, p. 205-21 ; et plus récemment O’Sullivan, Mary,
« The intelligent woman’s guide to capitalism », Enterprise & Society, vol. 19, n° 4, décembre 2018,
p 751-802.
5. Cf. par exemple De Roover, Raymond, « New perspectives on the history of accounting », The
Accounting Review, vol. 30, n° 3, juillet 1955, p. 405-20 ; Pollard, Sidney, The Genesis of Modern
Management: A Study of the Industrial Revolution in Great Britain, Harmondsworth, 1968 [1965] ; ou
Chandler, Alfred D., et Herman Daems, « Administrative coordination, allocation and monitoring:
a comparative analysis of the emergence of accounting and organization in the U.S.A. and
Europe », Accounting, Organizations and Society, vol. 4, n° 1-2, janvier 1979, p. 3-20.
6. Cf. Boyns, Trevor, et J. R. Edwards, A history of management accounting: the British experience.
Routledge, 2013, en particulier p. 4 ; Edwards, John Richard, Graeme Dean, et Franck Clarke,
« Merchants’ accounts, performance assessment and decision making in mercantilist Britain »,
Accounting, Organizations and Society, vol. 34, n° 5, juillet 2009, p. 551-70; Dean, Graeme, Frank
Clarke et Francesco Capalbo, « Pacioli’s double entry – part of an intellectual and social
movement », Accounting History Review, vol. 26, n° 1, janvier 2016, p. 5-24 ; et Tyson, Thomas N.,
David Oldroyd et Richard K. Fleischman, « Was America born capitalist? A counter view », Critical
Perspectives on Accounting, vol. 24, n° 4-5, juin 2013, p. 379-96 (répondant aux articles de Rob Bryer
cités ci-après n. 7 ; voir aussi Fleischman, Richard K., et al., « America’s “exceptional” transition
to capitalism: a counter view », Critical Perspectives on Accounting, vol. 24, n° 7-8, novembre 2013,
p. 616-26).
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7. Cf. Toms, J. Steven, « Calculating profit... », loc. cit. ; Bryer, Rob, « Americanism and financial
accounting theory – part 1: was America born capitalist? », Critical Perspectives on Accounting,
vol. 23, n° 7-8, December 2012, p. 511-55, et « Americanism and financial accounting theory – part
2: the ‘modern business enterprise’, America’s transition to capitalism, and the genesis of
management accounting », Critical Perspectives on Accounting, vol. 24, n° 4-5, juin 2013, p. 273-318;
Gervais, Pierre, « Why profit and loss didn’t matter: the historicized rationality of Early Modern
commerce », in P. Gervais, Y. Lemarchand et D. Margairaz eds., Merchants and profit in the Age of
Commerce, 1680–1830, Abingdon [G-B.], 2014, p. 33-52, et « From ‘Pure Satisfaction and Curiosity’ to
the ‘Particular Gain or Loss upon Each Article’: Early Modern philosophies of accounting in
English accounting textbooks », Accounting History Review, septembre 2020, p. 1-27 ; Goldthwaite,
Richard, « The practice and culture of accounting in Renaissance Florence », Enterprise & Society,
vol. 16, n° 3, septembre 2015, p. 611-47 (une des rares études de la question parue hors des revues
spécialisées en histoire de la comptabilité ; citons aussi Lamoreaux, Naomi R., « Rethinking the
transition to capitalism in the Early American Northeast », The Journal of American History, vol. 90,
n° 2, septembre 2003, p. 437-61, et Vickers, Daniel, « Errors expected: The culture of credit in
rural New England, 1750-1800 », The Economic History Review, vol. 63, n° 4, novembre 2010,
p. 1032-57).
8. Cf. Bryer, Robert A., « The history of accounting and the transition to capitalism in England.
Part one: theory », Accounting, Organizations and Society, vol. 25, n° 2, 2000, p. 131-62, et « The
history of accounting and the transition to capitalism in England. Part two: evidence »,
Accounting, Organizations and Society, vol. 25, n° 4-5, 2000, p. 327-81 ; Hoskin, Keith V., et Richard
Macve, « Accounting and the examination: a genealogy of disciplinary power », Accounting,
Organizations and Society, vol. 11, n° 2, janvier 1986, p. 105-36.
9. Pour une évaluation haute de cette importance, cf. par exemple Zan, Luca, et Kent G. Deng,
« Micro foundations in the Great Divergence debate: opening up the perspective », Accounting
History, vol. 22, n° 4, novembre 2017, p. 530-53, et a contrario Alan Sangster, « The genesis of
double entry bookkeeping », The Accounting Review, vol. 91, n° 1, janvier 2016, p. 299-315, ainsi que
« Pacioli’s lens: God, Humanism, Euclid, and the rhetoric of double entry », The Accounting Review,
vol. 93, n° 2, mars 2018, p. 299-314, qui distingue nettement les acquis de la Renaissance italienne
de ceux de la comptabilité pendant et depuis la Révolution industrielle.
10. Garner, S. Paul, Evolution of cost accounting to 1925, University [Ala.], 1954 ; Boyns, Trevor, John
R. Edwards et Marc Nikitin, The Birth of industrial accounting in France and Britain, New York, 1997 ;
Fleischman, Richard K., et Lee D. Parker, What is past is prologue: cost accounting in the British
industrial revolution, 1760-1850, New York, 1997 ; Boyns et al., A history of management accounting..,
op. cit., 2013 ; et Lemarchand, Yannick, Du dépérissement à l’amortissement : enquête sur l’histoire d’un
concept et sa traduction comptable, Nantes, 1993, de portée bien plus générale que son titre ne
l'indique.
11. Cf. par exemple Tyson, Thomas N., « Mercantilism, management accounting or
managerialism? Cost accounting in Early nineteenth-century US textile mills ». Accounting,
Business & Financial History, vol. 8, n° 2, juillet 1998, p. 211-29 ; Oldroyd, David, « Through a glass
clearly: management practice on the Bowes family estates c.1700-70 as revealed by the
accounts », Accounting, Business & Financial History, vol. 9, n° 2, juillet 1999, p. 175-201 ; Carvalho,
Jose, Lucia Rodrigues et Russell Craig, « Early cost accounting practices and private ownership:
The Silk Factory Company of Portugal, 1745-1747 ». Accounting Historians Journal, vol. 34, n° 1,
janvier 2007 ; King, P. W., « Management, finance and cost control in the Midlands charcoal iron
industry », Accounting, Business & Financial History, vol. 20, n° 3, novembre 2010, p. 385-412 ; Ding,
Ying Yong, et Sam McKinstry, « Paper trails: the development of management accounting at Alex.
Cowan & Sons Ltd, Penicuik, 1779–1965 », Accounting History, vol. 18, n° 1, février 2013, p. 99-119 ;
Moussalli, Stephanie D., et al. « Pierre Boucher and the 1803 edition of La Science Des Négocians:
accounting in the Republic », Accounting, Business & Financial History, vol. 19, n° 3, novembre 2009,
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174
p. 353-6 ; Edwards, John. « Accounting on English landed estates during the agricultural
revolution — a textbook perspective », Accounting Historians Journal, vol. 38, n° 2, janvier 2011,
p. 1-45.
12. Cf. entre autres Bryer, Robert A., « A Marxist accounting history of the British industrial
revolution: a review of evidence and suggestions for research », Accounting, Organizations and
Society, vol. 30, n° 1, janvier 2005, p. 25-65, et « Capitalist Accountability and the British
Industrial Revolution: The Carron Company, 1759–circa. 1850 », Accounting, Organizations and
Society, vol. 31, n° 8, novembre 2006, p. 687-734 ; Toms, Steven, et Richard K. Fleischman,
« Accounting Fundamentals and Accounting Change: Boulton & Watt and the Springfield
Armory », Accounting, Organizations and Society, vol. 41, février 2015, p. 1-20; Victor, Sandrine,
« Quantifier, compter, se tromper : le quotidien comptable des fabriques en Catalogne à la fin du
Moyen Âge », Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités, n° 7, août 2015 ; Jéhanno, Christine,
« Les comptes médiévaux avaient-ils vocation à être exacts ? Le cas de l’Hôtel-Dieu de Paris »,
Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités, n° 7, 2015 ; Gervais, Pierre, et Martin Quinn,
« Costing in the early industrial revolution: gradual change to cost calculations at US cloth mills
in the 1820s », Accounting History Review, vol. 26, n° 3, septembre 2016, p. 191-217 ; Lemarchand,
Yannick, « Revisiting the birth of industrial accounting in France, a return to the actors
involved », Accounting History Review, vol. 26, n° 3, septembre 2016, p. 351-71, et « The birth of
industrial accounting in France: some curious paradoxes », Accounting History Review, vol. 29, n° 2,
mai 2019, p. 221-41
13. Grevet, René. L’avènement de l’école contemporaine en France : (1789-1835). Villeneuve d'Ascq :
Presses universitaires du Septentrion, 2001, Chapitre VII, accessible à https://
books.openedition.org/septentrion/5183, consulté le 12 juillet 2021
14. Morrison, Christian, et Wayne Snyder, « Les inégalités de revenus en France du début du
XVIIIe siècle à 1985 », Revue économique, vol. 51, n° 1, janvier 2000, p. 119-54 ; chiffres dérivés des
tableaux p. 123 et 125.
15. La diversité du contenu des livres de raison, et la part relativement faible d'indications
comptables qu'ils contiennent, sont bien reflétées dans l'inventaire partiel de ces sources
compilé par les Archives Nationales en 1953 ; cf. « Fichier des livres de raison. Transcription
dactylographiée des fiches conservées à la section des Archives privées », accessible à http://
www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/AP-pdf/Livres-de-raison.pdf, consulté le 13
juillet 2021.
16. Le vocabulaire même était flottant : la frontière entre le carnet de notes éparses et le journal
suivi en partie simple était floue, les deux pouvaient être baptisés "livre de raison", et ce dernier
terme était aussi parfois appliqué au Grand livre (c'est le cas dans le manuel de comptabilité de
Gaignat de l'Aulnais, C.-F., Guide du commerce, Paris, 1771, p. 45). Il n'est donc pas surprenant que
l'appellation "livre de raison" soit utilisée encore aujourd'hui par les archivistes de manière assez
générique pour toute une variété d'objets comptables, comme le fichier des archives nationales
référencé dans la note précédente en donne une bonne illustration.
17. Ce qui ne signifie pas que de tels systèmes de comptabilité n'ont été développés qu'en
Europe ; cf. par exemple Yuan, Weipeng, Richard Macven et Debin Ma, « The development of
Chinese accounting and bookkeeping before 1850: insights from the Tŏng Tài Shēng business
account books (1798–1850) », Accounting and Business Research, vol. 47, n° 4, juin 2017, p. 401-30.
Tous les systèmes italiens ne se ressemblaient d'ailleurs pas, et la partie double ne fut que
progressivement amenée au niveau de standardisation qui prévalait au XVIIIe siècle. Cf.
Lemarchand, Yannick, « Partie double », dans Bensadon, Didier, Nicolas Praquin, et Béatrice
Touchelay, éds, Dictionnaire historique de comptabilité des entreprises, Villeneuve d'Ascq, 2016, p.
392.
18. La présente revue contient de nombreuses analyses des fonctions sociales de la comptabilité
en charge et décharge au Moyen Âge, qui soulignent à quel point y voir une forme « archaïque »
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175
serait une erreur ; cf. par exemple Chenard, Gaël, « Que compte le prince : réflexions sur le rôle
de la comptabilité dans la gestion domaniale sous Louis IX », Comptabilité(S). Revue d’histoire des
comptabilités, n° 13, septembre 2020. Certaines de ces comptabilités intégraient d'ailleurs des
techniques inspirées de la partie double, comme par exemple dans le cas de la ville de Palerme,
étudiée par Macrì, Geltrude, « The Supervision of the city financial administration. The audit in
Palermo under the Spanish Monarchy », Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités n° 3,
janvier 2012. Pour une introduction générale aux comptabilités institutionnelles, cf. dans ce
même numéro Dubet, Anne, et Marie-Laure Legay, « Éditorial – L’État et ses comptes : construire
une histoire du contrôle à l’époque moderne », Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités,
n° 3, janvier 2012. Sur l'époque moderne proprement dit, cf. les travaux de Lemarchand, Yannick,
Du dépérissement à l'amortissement.., op. cit., p. 160-77; « Double entry versus charge and discharge
accounting in eighteenth-century France », Accounting, Business & Financial History, vol. 4, n° 1,
1994, p. 119-4 ; « Style mercantile ou mode des finances. Le choix d’un modèle comptable dans la
France d’Ancien Régime », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 50, n° 1, février 1995, p. 159-82 ;
et pour un résumé son article intitulé « Recettes et dépenses », dans Bensadon, Didier, et al., éds,
Dictionnaire historique de comptabilité des entreprises. op. cit., p. 398-400. Pour d'autres exemples
français de ce type de comptabilité, cf. Baker, Charles Richard, « From care of the poor to the
Great Confinement: an exploration of hospital accounting in France », Accounting History Review,
vol. 26, n° 3, septembre 2016, p. 259-84. Pour ses influences tardives, cf. par exemple Lemarchand,
Yannick, « The dark side of the result: self-financing and accounting choices within nineteenth-
century French industry », Accounting, Business & Financial History, vol. 3, n° 3, janvier 1993,
p. 303-35.
19. Cf. note 4 supra.
20. Cf. Lemarchand, Yannick, « Style mercantile ou mode des finances », loc. cit., p. 162-64 ; à
noter d'ailleurs que la comptabilité en charge et décharge était parfois introduite même dans de
grandes compagnies marchandes, dans la mesure où le contrôle étatique de ces compagnies la
rendait sans doute indispensable.
21. Sur l'usage des manuels et les enseignements que l'on peut en tirer pour l'époque, cf. Jeannin,
Pierre, « Les manuels de comptabilité », dans Marchands d’Europe : pratiques et savoirs à l’époque
moderne, Jacques Bottin et Marie-Louise Pelus-Kaplan éds., Presses de l’Ecole normale supérieure,
2002, p. 341-51, ainsi que « Les manuels de pratique commerciale imprimés pour les marchands
français (XVIe-XVIIIe siècles) », ibid., p. 377-95, et également « La profession de négociant entre le
XVIe et le XVIIIe siècle », ibid., p. 281-308; Hoock, Jochen, et Pierre Jeannin, « Une enquête en cours,
la bibliographie analytique des manuels et traités à l’usage des marchands, 1470-1820 », Histoire &
Mesure, vol. 1, n° 2, 1986, p. 85-97 ; Lemarchand, Yannick, « ‘À la conquête de la science des
comptes’, variations autour de quelques manuels français de tenue de livres », Ars Mercatoria. Eine
analytische Bibliographie, Band 3: Analysen (1470-1700), Jochen Hoock, Pierre Jeannin et Wolfgang
Kaiser éds., Paderborn, 2001, p. 91-129; McWatters, Cheryl, et Yannick Lemarchand, « Accounting
representation and the slave trade: the Guide du Commerce of Gaignat de L’Aulnais », Accounting
Historians Journal, vol. 33, n° 2, janvier 2006, p. 1-37; Edwards, John Richard, « A business
education for ‘the Middling Sort of People’ in mercantilist Britain », The British Accounting Review,
vol. 41, n° 4, décembre 2009, p. 240-55, ainsi que « Accounting education in Britain during the
Early Modern period », Accounting History Review, vol. 21, n° 1, mars 2011, p. 37-67 ; McWatters,
Cheryl, et Yannick Lemarchand, « Accounting as story telling: merchant activities and
commercial relations in Eighteenth Century France », Accounting, Auditing & Accountability Journal,
vol. 23, n° 1, janvier 2010, p. 14-54 ; Rodrigues, Lúcia Lima, Hernâni O. Carqueja et Leonor
Fernandes Ferreira, « Double-entry bookkeeping and the manuscripts dictated in the Lisbon
School of Commerce », Accounting History, vol. 21, n° 4, novembre 2016, p. 489-511 ; et Mari, Libero
Mario, Francesca Picciaia, et Alan Sangster, « Manzoni’s sixteenth-century ‘Quaderno Doppio’: the
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176
evolution of accounting education towards modern times », Accounting History, vol. 25, n° 4,
novembre 2020, p. 580-601.
22. Sur l'unification des pratiques comptables au XVIe siècle, cf. par exemple Yamey, Basil S.,
« Daniel Harvey’s ledger, 1623–1646, in context », Accounting, Business & Financial History, vol. 20,
n° 2, juillet 2010, p. 163-76, en particulier p. 166. Un argument central des tenants d'un progrès
continu de la comptabilité est précisément le fait que mathématiquement, l'ensemble des
possibilités techniques de la partie double repose encore aujourd'hui sur cette équation
comptable élaborée en pratique dès le bas Moyen Âge, avec le total des débits (ce qui a été reçu et
à servi à acquérir ou à fonctionner) côté actifs qui doit être rigoureusement égal au total des
crédits (ce qui a été fourni comme moyens, soit par le capital, soit par des dettes contractées)
côté passif, en ajoutant côté capital les éventuels profits (ou en en soustrayant les éventuelles
pertes).
23. Exemple fourni par Flesher, Dale L., Almand, Andrew D., et Barfitt, Laurie A., « John Stillé, Jr.:
accounting records of a successful 18th-century Philadelphia merchant », Accounting Historians
Journal, vol. 46, n 1, juin 2019, p. 35-56.
24. Green Family of Boston, Mass. Papers, 1752-1870, Folio vol. « A », Joseph Green, « Ledger,
1753-1761 », American Antiquarian Society, Worcester (Mass.).
25. Cf. la description par Michèle Lacombe-Saboly de la comptabilité d'un marchand toulousain
au XVIe siècle, comptabilité de plus atypique car ressemblant à un modèle hanséatique dit « de
facteur » sans tout-à-fait y correspondre (Lacombe-Saboly, Michèle, « Pratiques comptables et
associations entre marchands aux XVIe et XVII e siècles : une étude en Midi toulousain » ,
Comptabilité Contrôle Audit, vol. 4, n° 1, 1998, p. 5-24). Il y a là une parfaite illustration des
difficultés d'interprétation de l'outil comptable à l'époque moderne.
26. Cf. le titre d'un des ouvrages-phare de l'école révisionniste, celui de Richard K.Fleischman et
Lee D. Parker, What is past is prologue, op. cit.
27. Analyse très similaire à celle de Johnson, Roxanne T., « In search of E. I. DuPont de Nemours &
Company: the perils of archival research », Accounting, Business & Financial History, vol. 10, n° 2,
juillet 2000, p. 129-68, qui pointe plus l'imprécision des écritures que l'ambiguïté des termes,
mais le raisonnement est le même.
28. Sur tous ces points, voir Gervais, Pierre, « Crédit et filières marchandes au XVIII e siècle »,
Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n° 4, décembre 2012, p. 1011-48, ainsi que « In union
there was strength. The legal protection of eighteenth-century merchant partnerships in
England and France », Market ethics and practices, c.1300-1850, Simon Middleton et James E. Shaw
éds., Abingdon, 2017, p. 166-83.
29. Yamey, Basil S., « The ‘particular gain or loss upon each article we deal in’: an aspect of
mercantile accounting, 1300-1800 », Accounting, Business & Financial History, vol. 10, n° 1, mars
2000, p. 1-12. Cf. aussi Gervais, Pierre, « Why profit and loss didn’t matter... », loc. cit.
30. L'importance des « budgets estimatifs » dans le processus de gestion des grosses unités de
production a été observée dans des branches et des espaces régionaux très différents, mais
l'élément commun est la déconnexion d'avec le processus d'enregistrement comptable. Cf. par
exemple Arribet-Deroin, Danielle, « Comptes réels, comptes simulés. Émergence de la pratique du
“budget estimatif” dans les grosses forges du XVIe siècle », Comptabilité(S). Revue d’histoire des
comptabilités, n° 3, 2012 [en ligne] ; et Gervais, Pierre, et Martin Quinn, « Costing in the early
industrial revolution... », loc. cit. La recherche de calculs de coûts servant de base à des décisions
gestionnaires a été l'une des grandes entreprises de l'approche « révisionniste » des années 1990 ;
cf. les travaux de Boyns, Edwards, Fleischman, Parker ou Tyson cités note 10 et 11. Mais en dépit
des efforts déployés, les résultats restent modestes, avec au mieux quelques dizaines de cas de
contrôle des coûts pour l'ensemble de la période Moderne, le plus souvent sans conséquences
gestionnaires évidentes.
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177
31. Edwards, John Richard, et al., « Merchants’ accounts, performance assessment and decision
making... », loc cit. ; Gervais, Pierre, « From ‘Pure Satisfaction and Curiosity’... », loc. cit.
32. Ces éléments sont développés dans Gervais, Pierre, « Capitalism and (or) Age of
Commerce... », loc. cit. ; voir également « Crédit et filières marchandes au XVIIIe siècle... », loc. cit,
ainsi que « Early Modern merchant strategies and the historicization of market practices »,
Economic Sociology_the European Electronic Newsletter, vol. 15, n° 3, 2014, p. 19-29 [en ligne]. URL :
https://econsoc.mpifg.de/16993/econ_soc_15-3.pdf.
33. Lemarchand, Yannick, « ‘À la conquête de la science des comptes’... », loc. cit., en particulier p.
1123-125; Gervais, Pierre, « Why profit and loss didn’t matter... », loc. cit, en particulier p. 38-39,
43-44.
34. Cf. Christine Jéhanno, « Les comptes médiévaux avaient-ils vocation à être exacts ?... », loc.
cit., à rapprocher de ce qu'observait dans un contexte très différent Daniel Vickers, « Errors
expected... », loc. cit.
35. Lemarchand, Yannick, Cheryl McWatters et Laure Pineau-Defois, « The current account as
cognitive artefact: stories and accounts of La Maison Chaurand », dans Merchants and profit in the
Age of Commerce, 1680–1830, op. cit., p. 13-31.
36. Exemples tirés de Gervais, Pierre, « Crédit et filières marchandes au XVIIIe siècle », loc. cit, et
« Facing and surviving war: merchant strategies, market management and transnational
merchant rings », Merchants in times of crises (16th to mid-19th century), Andrea Bonoldi, Markus A.
Denzel, Andrea Leonardi et Cinzia Lorandini éds., Stuttgart, 2015, p. 79-94.
37. Cf. sur ce point Gervais, Pierre, Les origines de la révolution industrielle, op. cit.
RÉSUMÉS
Les comptabilités de l'époque Moderne sont l'objet de vifs débats, particulièrement par rapport à
une possible « mentalité capitaliste » (la « thèse Sombart-Weber », d'après le lien fait par Max
Weber et Werner Sombart entre comptabilité et capitalisme). La diversité des modèles, livres de
raison, partie simple, charge et décharge, partie double, et surtout la multiplicité des pratiques,
imposent une approche critique des sources. Malgré la modernité apparente du vocabulaire, la
partie double en particulier, associée au monde marchand alors que les producteurs
manufacturiers et les propriétaires fonciers utilisaient plutôt le système en charge et décharge,
est en réalité un outil spécifique à la période. Les acteurs de l'époque, loin de se focaliser sur les
bilans, calcul de coûts, mesures du profit et autres retours sur investissement, l'utilisaient avant
tout pour gérer des flux de crédit multiformes, qui structuraient l'activité marchande en
garantissant la circulation de l'information et la perpétuation de réseaux cartellisés contrôlant
des segments de marché.
The accounting methods used in the Early Modern period are hotly debated, particularly from
the point of view of a possible «capitalist spirit» (the so-called «Sombart-Weber thesis», linking
accounting and the development of capitalism). Because of the diversity of these methods, from
day books to single-entry and double-entry book-keeping as well as charge and discharge, and
the even wider range of practices, each source needs to bee critically examined. Double-entry
bookkeeping in particular, a method linked to the merchant world since manufacturers and large
landholders tended to rely on charge and discharge, was actually used in ways specific to the
period, in spite of the apparent modernity of the vocabulary. It did not focus on balance sheets,
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cost accounting, profit calculations or returns on investment, but was rather a tool allowing its
users to manage the highly complex credit flows which structured merchant activity, thus
allowing for the proper circulation of information, and underpinning the cartels and networks
which controlled market segments and generated merchant profit.
Los métodos contables utilizados en la Edad Moderna son objeto de un intenso debate, sobre todo
desde el punto de vista de un posible "espíritu capitalista" (la llamada "tesis Sombart-Weber",
que vincula la contabilidad con el desarrollo del capitalismo). Debido a la diversidad de estos
métodos, desde los libros diarios hasta la contabilidad por partida simple y doble, así como los
cargos y descargos, y a la gama aún más amplia de prácticas, es necesario examinar críticamente
cada fuente. En particular, la contabilidad por partida doble, un método vinculado al mundo
mercantil, ya que los fabricantes y los grandes terratenientes solían recurrir al cargo y al
descargo, se utilizaba en realidad de forma específica para la época, a pesar de la aparente
modernidad del vocabulario. No se centraba en los balances, ni en la contabilidad de costes, ni en
el cálculo de los beneficios, ni en el rendimiento de las inversiones, sino que era una herramienta
que permitía a sus usuarios gestionar los complejísimos flujos de crédito que estructuraban la
actividad mercantil, permitiendo así la correcta circulación de la información, y apuntalando los
cárteles y las redes que controlaban los segmentos del mercado y generaban el beneficio
mercantil.
Die Buchführung in der Moderne ist Gegenstand heftiger Debatten, insbesondere im Hinblick auf
eine mögliche "kapitalistische Mentalität" (die "Sombart-Weber-These", nach der von Max
Weber und Werner Sombart hergestellten Verbindung zwischen Buchführung und Kapitalismus).
Die Vielfalt der Modelle - livre de raison, partie simple, charge et décharge, partie double - und
vor allem die Vielzahl der Praktiken erfordern einen kritischen Umgang mit den Quellen. Trotz
der scheinbaren Modernität des Vokabulars ist insbesondere die partie double, die mit der
Handelswelt in Verbindung gebracht wird, während Manufakturproduzenten und Grundbesitzer
eher das charge et décharge-System verwendeten, in Wirklichkeit ein zeitspezifisches
Instrument. Die damaligen Akteure konzentrierten sich nicht auf Bilanzen, Kostenberechnungen,
Gewinnmessungen und andere Investitionsrenditen, sondern nutzten es vor allem zur
Verwaltung der vielfältigen Kreditströme, die die Markttätigkeit strukturierten, indem sie den
Informationsfluss und den Fortbestand von kartellisierten Netzwerken, die Marktsegmente
kontrollierten, sicherstellten.
INDEX
Schlüsselwörter : Buchhaltung, Neuzeit, Kapitalismus, Belastung und Entlastung, Doppelte
Buchführung, Händler, segmentierte Märkte, Kredit, Monopole
Keywords : accounting, bookkeeping, Early Modern era, capitalism, charge and discharge,
double-entry, merchants, segmented markets, credit, monopolies
Palabras claves : contabilidad, Edad Morderna, capitalismo, cargo y descargo, partida doble,
comerciantes, mercados segmentados, crédito, monopolios
Mots-clés : comptabilité, époque moderne, capitalisme, charge et décharge, partie double,
marchands, marchés segmentés, crédit, monopoles
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AUTEUR
PIERRE GERVAIS
Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, EA 4399 CREW
[email protected]
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