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Histoire des Comptabilités Étatiques

Ce document présente plusieurs articles qui explorent la gestion budgétaire et comptable de l'État à travers l'histoire, en examinant des exemples provenant de diverses périodes et régions. Les auteurs soulignent la pluralité des échelles géographiques et chronologiques impliquées dans la comptabilité de l'État, ainsi que les défis posés par la circulation des informations sur de longues distances.

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Histoire des Comptabilités Étatiques

Ce document présente plusieurs articles qui explorent la gestion budgétaire et comptable de l'État à travers l'histoire, en examinant des exemples provenant de diverses périodes et régions. Les auteurs soulignent la pluralité des échelles géographiques et chronologiques impliquées dans la comptabilité de l'État, ainsi que les défis posés par la circulation des informations sur de longues distances.

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Comptabilités

Revue d'histoire des comptabilités

14 | 2021
Les contes fantastiques de l’État

Édition électronique
URL : https://journals.openedition.org/comptabilites/4892
ISSN : 1775-3554

Éditeur
IRHiS-UMR 8529

Référence électronique
Comptabilités, 14 | 2021, « Les contes fantastiques de l’État » [En ligne], mis en ligne le 27 décembre
2021, consulté le 01 février 2022. URL : https://journals.openedition.org/comptabilites/4892

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Tous droits réservés


1

SOMMAIRE

Dis, dessine-moi un État : comptabilités et budgets sous le regard de l’historien


Jonas Campion et Béatrice Touchelay

Le contrôle de la recette générale de toutes les finances des ducs de Bourgogne par les
Chambres des comptes de Dijon et de Lille : l’État bourguignon entre centralisation et
bipolarité (1386-1419)
Jean-Baptiste Santamaria

Monnaie, dette publique et comptabilité : Les circuits financiers entre les îles de France et de
Bourbon et la métropole au regard de la comptabilité de la Marine et des Colonies 1769-1783
Juliette Françoise

Rendre les travaux forcés profitables pour l’État : le calcul de coût dans les bagnes de
Guyane au XIXe siècle
Antoine Fabre

Les projets d’unification des statistiques douanières et économiques de l’Union Benelux


1946-1951
Thierry Grosbois

Les usages du budget social des PTT entre 1974 et 1990


Odile Join-Lambert et Romain Trichereau

Derrière les chiffres, des serviteurs de la Justice désœuvrés. La police judiciaire près les
parquets (Belgique, 1919-1952)
François Welter

Quels moyens pour la sécurité publique ? Une histoire de la gendarmerie belge au prisme de
ses budgets (1919-1957)
Jonas Campion

Varia

Comptabilité et profit : comment saisir les pratiques comptables de l'époque Moderne


Pierre Gervais

Comptabilités, 14 | 2021
2

Dis, dessine-moi un État :


comptabilités et budgets sous le
regard de l’historien
Jonas Campion et Béatrice Touchelay

1 Ce numéro 14 de Comptabilité(s), Revue d’histoire de la comptabilité est un clin d’œil au


pamphlet de Jules Ferry Les comptes fantastiques d’Haussmann 1 qui dénonçait les dépenses
engagées par le Préfet de Paris pour les aménagements urbains pendant le Second
Empire. Le clin d’œil est indirect puisqu’il s’agit ici de préciser à travers quelques
exemples comment les services de l’État mettent en récit, content ou racontent la façon
dont ils gèrent leurs budgets, la manière dont ils affectent les ressources et organisent
le contrôle des dépenses et du bon usage des finances publiques. Le dossier s’intitule les
« contes fantastiques de l’État ». Les contributions rassemblées envisagent une question
consubstantielle de l’organisation des États modernes : celle de la gestion comptable et
budgétaire tant de ses missions que des administrations qui les exercent. On le
constate, quelles que soient les configurations géographiques ou politiques, l’argent est
le « nerf de la guerre ». Il est au cœur de l’exercice de la puissance publique,
indispensable à la mise en œuvre de ses programmes, au financement des
administrations et au travail et à la rémunération de ses agents. Sur près de cinq
siècles, autour de multiples espaces et formes de construction de l’autorité publique, les
contributions rassemblées représentent autant de coups de projecteur sur les enjeux du
fonctionnement et de la gestion de l’État. Nous nous y intéressons à différents statuts
de l’organisation étatique, qu’elle soit en réforme, confrontée à des crises multiformes
ou ancrée dans un fonctionnement quotidien et de ce fait perçu (abusivement ?) comme
normalisé. Sur la très longue durée, la lecture du dossier donne ainsi à voir des points
d’intérêts parfois paradoxaux autour de ce processus, contribuant au renouveau de
l’histoire de l’État2.
2 Ce dossier aborde la longue période et il peut être caractérisé par sa pluralité. Le
premier article concerne l’histoire des recettes et de la gestion des État bourguignons
aux XIVe et XVe siècles, partagée entre centralisation, bipolarité et mobilité des dossiers
et des expertises entre centres de décision (Jean-Baptiste Santamaria). Dans un second

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3

texte, Juliette Françoise interroge les comptabilités du ministère français de la Marine


et des Colonies, au XVIIIe siècle, à partir de l’exemple des relations entretenues avec les
îles de France et de Bourbon. Le cœur de son propos porte sur les stratégies établies
pour répondre aux contraintes de la distance et aux risques inhérents aux liaisons
entre ces deux espaces, et sur les moyens de gérer et de financer un espace lointain. Les
derniers textes du dossier abordent la période contemporaine : Antoine Fabre
s’intéresse à la comptabilité du bagne de Cayenne, interrogeant la volonté du Second
Empire de rendre les travaux forcés « profitables » (rentables, dirait-on aujourd’hui).
Thierry Grosbois aborde la question de l’harmonisation et de la normalisation des
comptes lorsqu’il s’agit de réunir des pratiques nationales distinctes pour former le
Benelux. Il pointe la volatilité des pratiques de mise en nombres de la chose publique,
au-delà du sentiment d’objectivité découlant de l’usage de chiffres et de catégories. Il
montre aussi l’intérêt de croiser les lectures de ces réalités, entre les membres du
Benelux et ceux d’organisations internationales, comme la BIRD. À travers l’étude du
budget social des PTT français, entre 1974 et 1990, Odile Join-Lambert et Romain
Trichereau interprètent les transformations comptables qui révèlent des arbitrages
financiers lourds de conséquences pour le personnel et pour le service public. Leur
texte montre que les réformes radicales de la conception même du secteur public se
font à bas bruit. Enfin, Jonas Campion et François Welter traitent chacun des enjeux
financiers et budgétaires des polices belges au long du XXe siècle (la gendarmerie et la
police judiciaire près les Parquets). Contraints par l’inexistence de sources comptables
quotidiennes, ils décalent le regard vers une approche qui place les budgets de ces
institutions au cœur de leurs réflexions. Les deux chercheurs font néanmoins dialoguer
ces outils prospectifs de planification avec les enjeux plus quotidiens de leur
fonctionnement, ainsi qu’avec les réalités financières qui en découlent.
3 L’article de Pierre Gervais, dans la rubrique varia, apporte d’importants éléments de
réflexion aux questions soulevées par ce dossier. Dans une perspective méthodologique
et épistémologique, il propose une réflexion sur la notion de profit à partir des
pratiques comptables de l’époque moderne. Il place notamment au cœur de son
argumentation la question de l’évolution progressive du sens des catégories, les
distinctions à faire entre le monde privé et celui de la chose publique et l’influence
centrale de la pratique dans l’établissement de la science comptable et de ses normes.
On constate aisément combien ces réflexions font échos aux observations du dossier
thématique proposé et les liens entre ce texte et le reste du dossier font sens.
4 Quels points de convergence est-il possible de relever d’un tel ensemble ?

Les voix multiples des comptes fantastiques


5 D’abord, relevons la prégnance de l’enchâssement des échelles qui ressort de ce dossier.
La comptabilité étatique reflète et dépend à la fois du territoire qui le constitue. Elle
révèle d’abord la structuration de l’espace et la (dé)construction progressive d’un
maillage de services plus ou moins resserré par les institutions. Au-delà de la question
des spécificités et des particularismes locaux ou régionaux, les perspectives impériales
et coloniales, les territoires fragmentés et polycentriques sont certainement les
marqueurs les plus flagrants de cet enchâssement des échelles. À l’époque
contemporaine, la comptabilité devient un instrument de la mondialisation, du fait de
la multiplication des organes supranationaux de coordination ou d’arbitrage,

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notamment en matières économiques, et de l’affirmation des normes définies à


l’échelle internationale, qu’elles soient publiques (on pense à l’Europe et aux règles
budgétaires imposées à ses composantes) ou privées (on pense aux normes définies par
l’International accounting standard board -IASB).
6 Ces échelles variées de la comptabilité publique et privée représentent des défis pour
ses contemporains. Ils doivent d’abord gérer la circulation matérielle des informations
comptables et celle des acteurs du savoir, capables de la comprendre et de l’utiliser. Les
distances en jeu peuvent aller de quelques centaines à plusieurs milliers de kilomètres.
À ce titre, à la distance, échelle géographique, se superpose une seconde variable qui
est chronologique, le temps. Un des paradoxes de la comptabilité et de la budgétisation
de l’État est sans conteste le décalage temporel entre le moment où les informations
pertinentes sont produites, disponibles et validées et la période à laquelle celles-ci se
réfèrent. Sur la longue durée, l’historien ne peut que s’interroger sur les stratégies de
gestion ou d’évitement et les pratiques des acteurs qui découlent de cette difficulté. Il
doit surtout s’interroger sur l’interprétation qu’il peut faire des sources qui sont autant
une reconstruction et un discours a posteriori, qu’un reflet de pratiques concomitantes
aux flux financiers concernés. Les contemporains sont également confrontés à la
nécessité de faire circuler les idées et les notions de la comptabilité. Comme le montre
l’exemple du Benelux, accorder et faire correspondre les catégories entre pays et
traditions comptables est un travail de longue haleine, pour que la comparaison des
chiffres fasse sens. Il existe ainsi une dynamique de circulation intellectuelle (savoirs et
expertises) entre les espaces et les lieux où se construit la comptabilité dont les
modalités et temporalités sont à analyser plus en avant.
7 Les articles mettent ensuite en évidence le rôle primordial des individus dans les
processus budgétaires et comptables. Puisqu’ils sont au cœur du fonctionnement de la
puissance publique, c’est à une histoire sociale et politique des acteurs de la
comptabilité qu’il faut tendre. La gestion étatique est un domaine d’expertise, qui voit
l’apparition et l’essor d’un groupe professionnel particulier. Ses membres sont la fois
agents du pouvoir central, agents locaux, experts, fonctionnaires. Intermédiaires entre
le terrain et le centre, ils disposent d’un savoir spécifique et d’une autonomie, d’un
pouvoir et d’une influence réelle sur le fonctionnement concret des institutions, grâce
à la capacité de mettre en œuvre de ces compétences particulières. Le risque n’est-il pas
alors celui de l’appropriation de la chose comptable par des experts, des techniciens du
chiffre, auxquels le Prince délègue du pouvoir, grippant sérieusement les règles
démocratiques du fonctionnement des sociétés ?
8 Ainsi, l’historien doit approfondir ses connaissances sur les conditions de la
constitution de ce groupe, notamment ses voies de recrutement et ses modes
d’apprentissage et de formation, au service d’une expertise comptable. Cela découle
évidemment de la première proposition, il doit ensuite brosser des portraits collectifs
de ces groupes, en s’intéressant à la composition et à l’évolution du profil de leurs
membres. À ce titre, les articles du numéro invitent sans conteste à un beau dialogue
entre approches collectives et individuelles, puisque des personnalités « fortes » et
« exceptionnelles » émergent des archives, et pas seulement pour la période
contemporaine.
9 Les sources comptables et budgétaires sont également éclairantes pour comprendre un
large spectre de missions publiques, par le biais de la sérialisation de données sur les
agents ou personnes qui les exercent et sur leurs publics-cibles. On le voit dans les

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textes traitant des agents des PTT ou de la police judiciaire et de la gendarmerie belge.
C’est aussi le cas du texte sur le bagne de Cayenne. Les données comptables dessinent
en filigrane et de manière pointilliste le portait de ces groupes. Elles éclairent les
attentes sociales ou politiques formulées à leur égard. Entre chiffres et catégories, on
voit apparaître leur profil, leurs conditions de vie, les difficultés de leurs revenus, les
politiques sociales dont ils bénéficient ou la surveillance dont ils font l’objet. On y
observe également certaines revendications et luttes menées, notamment par le biais
de stratégies corporatistes ou syndicales.
10 Entre missions, institutions et acteurs, les budgets et comptabilités sont des clés
indispensables à la compréhension historienne de tout « système » étatique ou
institutionnel, avec sa coopération parfois difficile, ses stratégies pas toujours
convergentes entre ses pôles, leur « agentivité »3. Dans cette réalité mouvante, en
équilibre parfois instable, on distingue les stratégies d’existence de certaines
institutions, de certaines politiques par rapport à d’autres. En leur sein, on ressent les
tensions internes, les relations hiérarchiques, les principes quotidiens de
fonctionnement. On y perçoit encore les difficultés financières, matérielles ou
logistiques de leurs missions, permettant de compléter ou nuancer des archives de la
pratique dont la conservation est parfois loin d’être optimale.

Comptes publics et enjeux de méthode historique


11 C’est donc un prisme complémentaire de l’étude de l’histoire de l’État et de la
transformation/extension progressive de ses champs d’intervention qui est ouvert par
les recherches sur les comptabilités et budgets publics. L’histoire de l’État qui apparaît
par ce prisme est celle de ses coûts, de la rentabilité de ses services, de son
fonctionnement et des critiques qui lui sont faites4. Mais ce n’est pas seulement une
histoire de coûts et de rendements. Au plan méthodologique, un retour critique sur ces
sources permet aisément de rendre compte de la richesse et du potentiel offert par le
développement de ce chantier, sur la longue durée. On le sait, la lecture des documents
comptables ne peut évidemment pas rester exclusivement quantitative et positiviste.
Celle-ci doit au contraire rentrer dans la contextualisation, l’interprétation et la
compréhension de l’évolution des catégories mises en chiffre 5. On observe alors ce
qu’elles nous disent de la communauté ou de l’institution dont elles sont issues.
12 De cette manière, ce sont les logiques de la production, de la diffusion puis de la
conservation (ou non) des données comptables qui deviennent le cœur du projet
scientifique. À ce titre, l’histoire de la comptabilité publique est aussi une histoire de la
gestion administrative puis archivistique de l’État et de ses composantes. Dit
autrement, au cœur du « pouvoir des bureaux »6, ce sont à la fois le « à-côtés », les
zones grises et l’infra-comptabilité qui doivent être considérées, afin d’éclairer les
pratiques et donner du sens aux séries actuellement disponibles.
13 On doit ainsi réfléchir à la conservation, à la perte ou à l’inexistence de documents
comptables. Entre cadre légal, nécessité de faire preuve, enjeux de place, pourquoi des
séries sont-elles ou non conservées ? Lorsque les sources n’existent pas ou plus,
comment rendre compte du financement et de la gestion des dépenses d’une part, de ce
que signifient les politiques dont témoignent ces données comptables de l’autre ? La
réponse tient sans conteste au croisement des sources : en faisant dialoguer
comptabilités et budgets, mais aussi en mobilisant des sources administratives (notes

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de service, correspondances), des débats politiques et des outils techniques ou


pédagogiques, comme des manuels ou des traités de comptabilité. Une nouvelle fois,
l’intérêt de l’imbrication des approches qualitatives et quantitatives fait sens face à un
tel objet d’étude. Elle seule permet de déterminer ce qu’on compte et comment on le
fait, hier comme aujourd’hui. Le cas échéant, elle permet au chercheur d’innover dans
les catégories, la reconstitution de séries ou l’objet des comptes 7.
14 De l’événement à la longue durée, l’histoire comptable de l’État se fait selon de
multiples intervalles chronologiques. Au-delà de la complétude archivistique, ceux-ci
se justifient et se complètent au gré de la diversité des questionnements du chercheur.
Petites et grandes séries, chiffres exceptionnels sont autant de « temps » pour
comprendre les tendances lourdes, les transformations, les révolutions tant de
l’histoire de l’État que celle de sa mise en chiffres. Dit autrement, même extrêmement
parcellaires, même si elles nécessitent parfois des bricolages raisonnés, des données
éparses peuvent être utilisées par les historiens et historiennes.
15 La comparaison des comptabilités publiques fait également sens, car elle interroge
l’articulation de ces multiples temps. Comme l’illustrent les contributions du dossier, la
comparaison se pense et se définit tant en termes synchroniques que diachroniques.
Cette démarche décentre le regard. Le pas de côté effectué permet à la fois de combler
les lacunes des séries documentaires et d’en interroger les continuités, ruptures ou
inflexions. Il est aussi une manière d’envisager les réalités ancrées dans la notion de
politique publique pour articuler, entre logiques fonctionnelles et locales, les
contraintes entourent sa mise en œuvre.
16 Enfin, le chercheur gardera à l’esprit ce que permet l’étude des comptabilités. Elles
représentent des sources sous-utilisées, au moins pour la période contemporaine, pour
ouvrir ou conforter des champs historiographiques variés. Au-delà de la seule histoire
sociopolitique de l’État, l’histoire du risque, l’histoire culturelle ou matérielle, l’histoire
du quotidien pour n’en citer que quelques exemples, sont autant de domaines qui
ressortent nourris et renouvelés d’un recours aux données budgétaires et comptables.
17 Du local au transnational, il s’agit donc dans ce numéro d’étudier dans la longue durée,
le travail des teneurs de plume d’administrations et de services parfois discrets, qui
contribuent par la mise en chiffre des dépenses et des recettes à l’édification du budget
et à l’application des politiques publiques. Contribuant ainsi au renouveau de l’histoire
de l’État centrée sur ses pratiques et ses acteurs, nous y démontrons l’intérêt et le
potentiel des sources comptables, tant pour la période contemporaine que pour les
périodes antérieures. L’intérêt et les échos actuels de ces questionnements sont
évidents, alors que l’actualité pandémique a remis à l’avant-plan, entre autres sujets,
non seulement la question du coût de l’État et de ses politiques, mais surtout les
modalités de son fonctionnement. Face à l’obligation de distanciation physique, de
télétravail et de dématérialisation accrue des procédures, comment évoluent le travail
et les pratiques comptables depuis mars 2020 ? Le dossier va plus loin. Nous y relevons
également l’apport de ces sources à de nombreux champs historiographiques, plaidant
de ce fait pour un recours accru à ce type de données. Pour ce faire, le dossier apporte
par la diversité des situations qu’il propose, des éléments de méthode et de critique
pour mobiliser ces données et leurs silences à bon escient. Espérons que ce chantier se
développera encore dans les années à venir.
18 Ce dossier témoigne de l’intérêt renouvelé pour les pratiques et le périmètre de l’État,
pour la répartition et les usages de ses ressources et pour l’analyse critique de ses

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7

objectifs politiques. Il confirme que quels que soit leurs dénominations, rationalisation
des choix budgétaires, Loft et avatars…, le démantèlement des structures de l’État
établies après 1945, la substitution du ruissèlement à la redistribution à visée égalitaire,
la rentabilité érigée en dogme, se lit dans la comptabilité publique. Comme l’a montré
Corine Eyraud pour l’université8 ou comme le montrent les deux derniers numéros de
la Revue française de socio-économie9 parmi bien d’autres, l’étouffement de la fonction
publique, le régime sec imposé aux fonctionnaires, l’élimination des protections
statutaires, la lente agonie de l’hôpital10 ou de l’université sont assurés par des
instruments financiers : paiement à l’acte, classement des universités… Ce dossier tend
à montrer que la fabrication de ces instruments s’inscrit dans le temps long et que leur
rationalité doit être discutée.

NOTES
1. Jules Ferry et J.-Édouard Horn, Les comptes fantastiques d'Haussmann. (Suivi de) Les Finances de
l'Hôtel de Ville, Neuilly sur Seine 1868-1869, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/
bpt6k5475f.texteImage
2. L’initiative n’est pas isolée. Signalons sur ces questions, les travaux du GRAB (groupe de
recherches sur les affaires budgétaires coordonné par Thomas Élie et Clémence Cardon-Quint)
dont le séminaire interroge année après année la construction, le fonctionnement et le
financement des missions de l’État. Se reporter au Carnet de recherches du groupe, https://
grab.hypotheses.org/. Voir aussi les travaux du séminaire « Chiffres privés, chiffres publics.
Calculs, comptabilités et statistiques (XVIIe-XXIe siècles) », soutenu par l’IGDPE entre 2017 et 2022,
https://chiffres.hypotheses.org/ et qui aboutit à un ouvrage collectif en cours de publication aux
Presses universitaires de Rennes (sortie troisième trimestre 2022).
3. Jean-Marie Fecteau. Janice Harvey (dir.), La régulation sociale entre l'acteur et l'institution / Agency
and Institutions in Social Regulation, Québec, PUQ, 2005.
4. Émilien Ruiz, Trop de fonctionnaires ? Histoire d'une obsession française ( XIXe-XXIe siècle) , Paris,
Fayard, coll. « Histoire », 2021.
5. Pour des éléments de méthode, sans exhaustivité, se reporter à Fabien Cardoni, « Le budget,
source et outil des sciences humaines », in Les études sociales, n°155, 2012, pp. 3-9 ; Béatrice
Touchelay, Isabelle Bruno, Florence Jany-Catrice (dir.), The Social Sciences of Quantification. From
Politics of Large Numbers to Target-Driven Policies, Dordrecht, Springer, 2016 ; Fabien Cardoni, Anne
Conchon, Michel Margairaz, Béatrice Touchelay (dir.), Chiffres privés, chiffres publics XVIIe-XXIe siècle.
Entre hybridations et conflits, Rennes, PUR, à paraître en 2022.
6. Peter Becker Peter, William Clarck (dir.), Little Tools of Knowledge: Historical Essays on Academic
and Bureaucratic Practices, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2001, Vincent Denis et Pierre-
Yves Lacour Pierre-Yves, « La Logistique des savoirs. Surabondance et technologie de papier au
XVIIIe siècle », in Genèses, n°102/1, 2017, p. 107-122.
7. Claire Lemercier, Carine Ollivier, « Décrire et compter. Du bricolage à l'innovation : questions
de méthode », in Terrains & travaux, n.19-2, 2011, p. 5-16.
8. Corine Eyraud, L’université française : mort sur ordonnance ? Savoir/Agir, 2019, p. 119-131.
9. Nouvelle gestion publique, gestion de la pénurie, Revue française de socio-économie, 2021/2 (n°27) et
La santé miroir des sociétés, in Revue française de socio-économie, 2021/1 (n° 26).

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8

10. Constantin Brissaud, « Des objectifs sanitaires à la rationalité budgétaire. La mise en marché
des systèmes de santé saisie par la quantification », in Revue française de socio-économie, 2021/1
(n° 26), p. 27-46.

AUTEURS
JONAS CAMPION
Centre interuniversitaire d’études québécoises, Université du Québec à Trois-Rivières (CIEQ/
UQTR)
[email protected]

BÉATRICE TOUCHELAY
IRHiS–UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)
[email protected]

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Le contrôle de la recette générale de


toutes les finances des ducs de
Bourgogne par les Chambres des
comptes de Dijon et de Lille : l’État
bourguignon entre centralisation et
bipolarité (1386-1419)
The control of the general receipt of all finances of the dukes of Burgundy by the
chambers of accounts of Dijon and Lille: the Burgundian State between
centralization and bipolarity (1386-1419)
El control del ingreso general de toda la Hacienda de los duques de Borgoña por
los Tribunales de Cuentas de Dijon y Lille: el Estado borgoñon entre centralismo
y bipolaridad (1384-1419)
Die Kontrolle der allgemeinen Einnahme aller Finanzen der Herzöge von
Burgund durch die Rechnungskammern von Dijon und Lille: Der burgundische
Staat zwischen Zentralisierung und Bipolarität (1386-1419)

Jean-Baptiste Santamaria

1 Le riche débat sur la nature de l’État bourguignon à l’époque des ducs Valois s’est
naturellement attaché à la complexité des rapports entre modèle multipolaire et
construction unitaire, à la combinaison subtile des traditions locales et du centralisme
monarchique1. Dans cette réflexion, la mise en place d’institutions centrales dans les
finances représente un moment-clef. Dès les années 1386-1387, Philippe le Hardi,
devenu comte de Flandre et d’Artois en 1384 et mort en 1404, fait de ce pan de
l’administration une figure de proue de la construction étatique 2. Néanmoins, le
processus n’était qu’incomplet : l’établissement d’une recette générale de toutes les
finances en 1387 n’avait pas eu son pendant quant à l’organisation du contrôle, puisque

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10

les deux Chambres des comptes bourguignonnes de Dijon et Lille (respectivement


réorganisée et fondée en 1386) eurent à assumer une surveillance successive de
l’officier, collaborant dans une structure bipolaire3. De même, le principat de Jean sans
Peur (1405-1419), constitue un moment ambigu. Parfois déconsidéré en raison de la
multiplication des réformes dans un contexte de guerre civile où l’ascendant sur la
monarchie est pour le moins variable4, il amorce des évolutions qui s’avèrent durables,
en particulier dans le transfert de pouvoir administratif vers ses terres des Pays-Bas : le
transfert de l’examen du compte de la recette générale de Lille à Dijon en est
assurément le signe. Ce compte, véritable monument historiographique tant il est
employé dans de multiples recherches5, cache donc derrière l’unité de sa série
comptable si bien conservée de grandes variations quant à son contrôle. L’analyse
invite dès lors à prendre en compte la question de la circulation des pratiques, des
informations, des hommes dans la constitution d’une culture administrative homogène,
marquée par l’inter-compatibilité, posant la question du modèle administratif
bourguignon et de ses liens au modèle royal. En nous plaçant dans la perspective d’une
analyse des pratiques administratives6, nous pouvons essayer de mieux cerner la
fabrique quotidienne de l’État bourguignon. Il s’agit notamment de comprendre
comment cet État a pu réagir aux épreuves de la conjoncture, aux changements de
principats, à l’évolution politique des rapports à la monarchie, et au transfert de son
centre de gravité vers les Pays-Bas.
2 Le mode d’organisation bipolaire de l’administration du contrôle comptable a-t-il
constitué une limite ou un atout dans l’efficacité de la surveillance financière des
agents centraux ? Nous aborderons cette question en partant des tribulations de cette
comptabilité centrale, qui témoigne de l’existence entre Lille, Paris et Dijon, d’un
espace commun partageant une même culture bureaucratique, d’une koinè
administrative, selon l’expression de Guido Castelnuovo7. De là, nous analyserons
comment ce bicamérisme comptable a pu se traduire en termes de contrôle effectif de
la recette générale.

Lille, Paris, Dijon : les tribulations du compte de la


recette générale au sein d’une koinè administrative
3 Le contrôle de la recette générale n’a été rendu possible, dans le cadre de l’État
bourguignon récent, qu’en raison d’une coopération complexe entre différents centres
du pouvoir, liés par une culture administrative commune : c’était la condition d’une
intercompatibilité comptable qui permit le transfert du contrôle de Dijon vers Lille.
Cette koinè administrative s’ancrait cependant dans une histoire bien antérieure à la
création de la recette générale.

Les cadres institutionnels du transfert

4 La recette générale de toutes les finances fut instituée en 1386-1387 pour centraliser les
revenus de l’ensemble des territoires bourguignons. Elle est issue de la recette générale
de Bourgogne, qui émerge à partir de 1297 où est attesté un « receveur du duché » ou
du duc, office qui a été fortement réorganisée en 1352 lors de la tutelle royale sur les
terres de Philippe de Rouvres8, terres qui incluaient également le comté de Bourgogne
et l’Artois. C’est alors que les bases de l’organisation du compte furent posées par

Comptabilités, 14 | 2021
11

Dimanche de Vittel, receveur général jusqu’en 1367 et maître des comptes jusqu’en
1386. C’est d’ailleurs précisément en 1353 que Jean le Bon établit une commission
comprenant un maître parisien, Jean de Baubigny, un secrétaire de la reine, Jean
Clabart, un tabellion de Beaune, Guy Rabbi. De cette commission chargée de réformer la
Bourgogne sortit une Chambre des comptes de Dijon9. Un processus comparable fut
conduit à Lille en 1385-1386 à la demande de Philippe le Hardi, qui réorganisa dans le
même temps la Chambre dijonnaise10. En 1363-1384, alors que Philippe le Hardi est duc
de Bourgogne, mais pas encore comte de Flandre, les réformes de 1352-1353 demeurent
la base de l’administration des finances, tandis que les liens avec la monarchie
perdurent : une part de la comptabilité ducale centrale fut même soumise à la Chambre
de Paris. En effet, Philippe était théoriquement comptable de sa gestion comme
lieutenant de Jean le Bon pour le duché depuis le 27 juin 1363, puis de Charles V, dans
les cinq diocèses de la province de Lyon et du duché à partir du 2 juin 1364. Le 9 juillet
1366, cette lieutenance fut étendue aux diocèses de Reims, Troyes, Chalons et
Soissons11. Le duc devait rendre compte personnellement de ses dépenses de guerre, et
dépêcha Huet Hanon, qui se fit envoyer à Paris « les lettres du compte de la lieutenance
de monseigneur qu’il devoit rendre pour lui a Paris aux gens des comptes du roy nostre
sire »12. Huet Hanon était alors placé au-dessus du receveur général du duché,
Dimanche de Vittel, et chargé de percevoir les revenus royaux extraordinaires cédés au
duc, et de payer les dépenses de guerre du Hardi en tant que lieutenant du roi 13. Intitulé
« tresorier monseigneur […] des receptes et mises faites pour ledit monseigneur » 14, il
préfigure le receveur général. Il semble donc que ce « comptable de la lieutenance »
soit l’ancêtre du receveur de toutes les finances. En raison de son ressort
supraterritorial et de son statut singulier, il se trouvait soumis à l’examen de la
Chambre des comptes parisienne. Un autre élément atteste du lien fort entre
l’administration bourguignonne du Hardi et la royauté : le receveur général du duché
fut parfois entendu à Dijon en présence d’officiers royaux15.
5 En 1386 eut lieu une profonde réorganisation des finances. On la devait à l’avènement
de Philippe et de son épouse Marguerite de Male aux comtés de Flandre, d’Artois, de
Bourgogne, de Nevers et Rethel, et surtout à la suite de la signature de la paix de
Tournai avec les rebelles gantois en décembre 1385. Cette paix ouvrait la voie à
l’intégration de la Flandre. C’est alors que fut établie une Chambre du conseil et des
comptes à Lille. Dans le même temps, la Chambre dijonnaise en 1386 était réformée,
tandis que l’année suivante le duc Philippe nommait un receveur général de toutes les
finances. Celui-ci put puiser ses ressources à la fois dans les terres du nord, du sud et
dans les caisses royales16. Il était néanmoins d’abord l’héritier du receveur général de
Bourgogne, en cela qu’il rendit compte à Dijon et reprit à son compte certaines
dépenses centrales de la cour ducale assurées jusque-là par le receveur de Bourgogne 17.
6 Ce compte général d’origine bourguignonne finit pourtant par prendre le chemin du
nord dès Jean sans Peur à quatre reprises : pour les comptes de 1405-1406, puis en 1411,
1412 et 1414-141518. Il s’agissait de mesures exceptionnelles : Dijon demeurait toujours
le lieu officiel de reddition19. Commis en 1419 par Philippe le Bon, le receveur général
Guy Guilbaut avait encore pour obligation de rendre compte à Dijon, ce qu’il ne fit
jamais. Ses comptes furent tous rendus à Lille, mais seulement par commission
particulière20. C’était encore le cas en 1430, pour ses comptes à rendre et courant
jusqu’en 142821. Son successeur dut rendre compte à Lille, la mesure apparaissant
désormais plus routinière22.

Comptabilités, 14 | 2021
12

7 Cette translation de Dijon à Lille fut largement dictée par les circonstances de la guerre
civile : tel fut le cas après novembre 1413, après le départ précipité de Jean sans Peur
aux lendemains de la reprise en main armagnaque de la capitale du royaume. Ce furent
les receveurs qui insistèrent pour venir à Lille : Robert de Bailleux l’obtint à sa
demande le 27 novembre 1413 en raison de son installation à Amiens après la fuite du
duc Jean. Le receveur s’était éloigné en raison de la « discension et discort depuis peu
de temps enca meuz entre aucuns des habitans de la ville de Paris ». De Picardie, il
craignait de se rendre à Dijon « ou il a long et pesant chemin, comme de robeurs et
pillars estans sur le pays et aultrement »23. Le même état d’esprit motiva Guilbaut qui
invoquait au moment de rendre son compte de 1427 le fait qu’il avait tous ses papiers à
Lille où il jouait un rôle majeur comme gouverneur des finances ainsi que les périls des
routes vers la Bourgogne et la nécessité d’abréger l’affaire 24.
8 Ce transfert ne fut donc pas directement pensé comme conséquence d’un changement
de politique, comme l’effet d’une évolution qui faisait de la Flandre le nouveau centre
de gravité de l’État bourguignon. La véritable préoccupation était la commodité de
rendre compte à Lille pour les receveurs. Cette commodité s’expliquait d’ailleurs pour
partie par la proximité avec Paris. En cohérence avec les travaux de Florence Berland
sur la cour de Bourgogne à Paris, on voit que le tropisme exercé par la capitale sur les
deux premiers ducs était considérable25. Pour les receveurs, travailler à Lille les
éloignait moins des affaires parisiennes. Dans le même temps qu’il expliquait vouloir
venir à Lille, et alors même que Paris était aux mains des Armagnacs en février 1414, le
receveur sortant Robert de Bailleux expliquait qu’il demeurait dans le nord, entre
Flandre et Picardie, car il espérait fortement que le duc revînt à Paris. Lui-même devait
absolument s’y rendre car il s’y était obligé pour le duc auprès de fournisseurs. Il devait
donc rembourser les créanciers ou obtenir d’autres délais, sous peine d’être condamné
par la justice royale : « s’il plaist Dieu que monseigneur soit a Paris comme je espoire
que a grant joye il y doie estre bien brief, il m’est de necessité y estre et aler pour cause
des grans obligacions que j’ay faictes par commandement de mon dit seigneur tant
pour le fait du roy comme pour le sien »26. Par ailleurs, les officiers de la recette
générale, comme les trésoriers, étaient fréquemment des artésiens, notamment des
Arrageois : Jean de Pressy, Pierre de Montbertaut sous Philippe le Hardi, Jean
Despouillettes, Jean de Pressy ou Jean Sacquespée sous Jean sans Peur venaient
d’Arras27. Ils y tenaient souvent leur hôtel, à distance idéale de Paris et Lille. Guy
Guilbaut, qui refusa de rendre compte ailleurs qu’à Lille, s’y était établi depuis 1419.
Lui-même était originaire d’Hesdin28.
9 La reddition dijonnaise s’était déjà révélée aberrante en certaines occasions, en
particulier sous Philippe le Hardi : lorsqu’en 1397 Jean de Pressy se trouva convoqué à
Dijon, il se trouvait à Arras où il avait été nommé receveur du domaine. Il y retournait
d’ailleurs fréquemment du temps de son office de receveur général, d’autant que le
chancelier Jean Canard était évêque d’Arras. Pressy travaillait régulièrement à Paris où
était la cour. Son voyage à Dijon en 1397 l’ennuyait beaucoup. Il lui occasionna des frais,
des délais, d’autant qu’il dut repartir « pour plusieurs occupacions que la Chambre a
eues ». Le centre de gravité se situait déjà plus au nord, à Arras et en réalité surtout à
Paris29.
10 Il semble donc que cette translatio computorum n’ait pas tant été planifiée par le prince
qu’imposée d’en bas et par les événements. Le duc semble avoir cédé progressivement.
L’affaire était contraire à la volonté de Jean sans Peur, qui usa de son autorité afin

Comptabilités, 14 | 2021
13

d’empêcher les gens des comptes lillois de recevoir le compte général de Pierre Macé en
1415, lequel tenait visiblement à rendre compte à Lille30. Macé finit d’ailleurs par
obtenir gain de cause sous Philippe le Bon31. Il n’est pas non plus impossible que les
résistances dijonnaises aient pu jouer32. Toujours est-il que l’opération se fit sans
grande vision ni cohérence, ce qui ne manqua pas de poser quelques problèmes. Cela
montrait néanmoins de la part du pouvoir ducal une certaine souplesse d’utilisation
qu’il était difficile d’officialiser, car cela revenait à aller contre les bonnes coutumes et
le « stille » des Chambres. Mais il existait une claire conscience du fait que les deux
Chambres partageaient une même culture administrative, due aux évidentes
proximités de leurs pratiques comptables.

Un langage commun se traduisant par une approche similaire du


travail de contrôle

11 On rappellera très brièvement ici les étapes du contrôle : le compte était rédigé par le
clerc de l’officier, déposé à la Chambre puis examiné par des maîtres et des clercs des
comptes. La tâche était lourde. Sur des centaines de folios, les gens des comptes
devaient éplucher chaque recette et chaque dépense, tout en vérifiant
systématiquement que les bonnes pièces justificatives étaient fournies (mandement,
quittance, certification en dépense). Les questions pendantes étaient tranchées par un
collège plus vaste appelé après 1420 le bureau, le receveur étant auditionné. Les litiges
réglés, les sommes étaient jetées et le compte clos. Après quoi venaient les corrections,
consistant à vérifier que les recettes provenant d’autres comptes étaient bien
conformes à ce qu’indiquaient ces derniers. La correction conduisait souvent à modifier
le bilan de sorte qu’elle pouvait entraîner un nouveau calcul et donc une nouvelle
clôture33.
12 Pour mesurer le degré d’homogénéité du travail mené par les Chambres des comptes de
Dijon et Lille, on peut s’appuyer sur les notes laissées par leurs membres respectifs dans
les marges du compte général. Ces notes étaient rédigées en latin à Dijon et en français
à Lille. On peut ainsi comparer le compte de 186 folios tenu par Josset de Halle, courant
du 24 avril 1393 au 31 juillet 1394 et examiné à Dijon du 11 mai au 28 juin 1395 34 et celui
de 213 folios tenu par Jean Chousat du 5 novembre 1405 au 19 novembre 1406, rendu à
Lille du 28 février au 14 avril 141735. En haut de la première page de chacun étaient
notées la date et les conditions de remise du compte (fig. 1 et 2 pour Dijon ; fig. 3 et 4
pour Lille).
Figure 1. Note relative à la remise du compte courant du 24 avril 1393 au 31 juillet 1394, examiné à
Dijon du 11 mai au 28 juin 1395

ADCO B 1500, fol. 1 r°


Figure 2. Détail de la note

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14

Figure 3. Note relative à la remise du compte courant du 5 novembre 1405 au 19 novembre 1406,
examiné à Lille du 28 février au 14 avril 1417

ADN B 1878, fol. 1 r°


Figure 4. Détail de la note

13 Les notes exigeant des pièces fonctionnaient selon les mêmes logiques : aux debet
litteras ou videatur36 dijonnais répondaient les Il doit les lettres37 et Soit veu38. Le terme de
locatur était employé aussi bien à Lille 39 que Dijon 40 : il désignait un passage du compte
qui devait donner lieu à délibération par les maîtres41.
14 Les parties rayées faute de justification faisaient elles aussi l’objet d’une note justifiant
la radiation ; les termes sont les mêmes dans chacune des langues : au Radiatur quia 42
correspond un royé pour ce que43... À Dijon comme à Lille, les sommes étaient jetées après
les vérifications, qu’il s’agisse des sommes de chapitres ou des sommes totales, avec le
détail séparé de chaque monnaie44. Les Lillois faisaient d’ailleurs là une exception pour
le compte du receveur général, car ils avaient l’habitude de convertir les sommes en
une seule monnaie. Ils se coulaient donc dans le moule dijonnais. Même les symboles
utilisés permettant d’accélérer la relecture et de se repérer dans le compte sont
communs : ce qui ressemble à un tau renversé désigne ainsi une partie mise en dette
(fig. 5 et 6)45, tandis qu’une ligne barrée deux fois indique qu’une question appelant une
vérification a été résolue46.
Figure 5. Note relative à la mise en dette d’une somme en marge par les gens des comptes à Dijon

ADCO B 1500, fol. 23 r°


Figure 6. Note relative à la mise en dette d’une somme en marge par les gens des comptes à Lille

Comptabilités, 14 | 2021
15

ADN B 1878, fol. 73 v°

15 Enfin les notes de clôture présentent une nette similitude dans la mention du lieu et de
la date, à la différence près que les officiers Lillois firent inscrire leurs noms 47. Ce type
de notes était déjà la règle à Dijon avant 1386 pour les comptes généraux 48. Dans
l’ensemble, on peut avoir l’impression d’un alignement à Lille sur les pratiques
bourguignonnes, que l’on pourrait interpréter comme la conséquence du « décalque » à
Lille des usages dijonnais. Il serait tentant d’y voir la conséquence de l’union des terres
flamandes et bourguignonnes en 1384. En réalité, une grande partie des termes
employés dans les notes marginales se retrouvent en Flandre et surtout en Artois
depuis le milieu du XIVe siècle, comme nous le verrons.
16 Néanmoins, le système hérité de l’époque antérieure, que ce soit à Dijon ou Lille, n’était
nullement figé. L’organisation d’institutions stables eut probablement un effet
« bureaucratique ». Si dans un premier temps les comptes étaient passés de 170 à 80
folios lorsque la recette générale de Bourgogne avait été remplacée par la recette de
toutes les finances en 1386-1387, on rejoignit en 1394 le niveau initial qui fut ensuite
quasi systématiquement dépassé, atteignant les 300 folios. De manière générale, les
exigences de précision des maîtres deviennent plus fortes, conduisant à une inflation
documentaire (fig. 7).
Figure 7. Évolution du nombre de folios de la recette générale de toutes les finances

17 En outre, des usages locaux se distinguent. Ils existaient déjà avant 1384, quand la
Bourgogne, la Flandre et l’Artois relevaient de princes singuliers, même si tous
s’inspiraient en partie des usages parisiens. Certes, la formation des Chambres des
comptes de Dijon et de Lille, en partie inspirée par des maîtres parisiens, renforça la

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16

convergence des usages dans la mesure où on se rapprocha davantage encore des


usages parisiens. Mais la tendance à la distinction ne disparut pas : usage différent de la
langue, choix de séparer les totaux dans les multiples monnaies utilisées par le
comptable (Dijon), ou de les convertir au fur et à mesure (Lille), mention du nom des
officiers (à Lille).
18 Sur ce point, le transfert de la recette générale à Lille favorisa un retour à l’esprit de
convergence. En tant que remplaçants d’officiers dijonnais scrupuleux, il y eut un réel
effort de la part des Lillois pour imiter le style bourguignon en tenant un compte
distinct de chaque monnaie49, ce qu’ils se refusaient à faire dans les comptes flamands,
qui pouvaient utiliser plusieurs monnaies converties au fil du compte 50. Cette tâche
effectuée avec un sérieux scolaire exigeait de la part des Lillois le recours à des
documents préparatoires recopiés avec soins, en particulier la minute en papier de la
somme totale des recettes pour le compte de Jean Chousat (1405-1406) 51. Preuve de leur
inexpérience, cette méthode entraîna d’ailleurs des ratures de la part du scribe qui
commença par convertir immédiatement la première somme des francs aux livres
parisis, avant de biffer ce calcul. Les Lillois se mirent aussi peu à peu à préciser les
folios des comptes auxquels ils se référaient en correction 52. Et à l’inverse, les maîtres
dijonnais se mirent à mentionner progressivement les noms des officiers présents en
clôture, ce qui se faisait à Lille depuis 138653. Au total, l’effort de standardisation
traduisait l’existence d’une culture administrative solidement enracinée et
constamment réactivée.

Une interopérabilité voulue depuis longtemps et renforcée par la


circulation des hommes

19 L’espace bourguignon était irrigué par de multiples déplacements, qui connectaient


Lille, Arras, Paris et Dijon et permettaient une intense circulation, renforçant des liens
déjà anciens qui assuraient une culture administrative commune. Les comptables se
déplaçaient : le receveur général devait assurer la dépense aux côtés d’un prince
largement nomade, voire en suivant les armées, et trouver de l’argent auprès des
sources de revenus ordinaires, officiers princiers, marchands et financiers, villes. Il
voyageait souvent54 ou envoyait son clerc pour récolter l’argent55 ; il faisait encore venir
à lui les officiers locaux, notamment d’Artois et de Bourgogne 56. Tous ces gens parlaient
la même langue, le français et utilisaient le même langage, celui de l’argent. Ils tenaient
des comptes entre eux57, se confiaient leurs clercs58 et se succédaient dans leurs
offices59.
20 Les gens des comptes, quoiqu’assignés à résidence dans leur Chambre des comptes,
partageaient depuis longtemps cette mobilité. Depuis le milieu du XIVe siècle, les
déplacements des clercs et maîtres parisiens façonnaient un espace de culture
administrative commun, préfigurant le champ d’action des ducs Valois. Les officiers
parisiens venus organiser la Chambre dijonnaise en 1353 en attestent, tout comme ceux
revenus en juillet 1386 achever le travail (dont le fameux Jean Creté également venu à
Grenoble)60. On retrouve cette inspiration parisienne dans le contrôle des comptes en
Artois d’Eudes de Bourgogne à Philippe de Rouvres, Artois qui fut placé sous Philippe VI
et Jean le Bon sous le contrôle de la Chambre parisienne 61. Celle-ci se fit envoyer des
comptes, édicta des directives, et envoya certains agents aux côtés de représentants
bourguignons dès 134862. Des maîtres dijonnais entendirent par la suite les comptes du

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17

douaire de Marguerite de Male au titre de son premier mariage avec Philippe de


Rouvres, terre obtenue en 1363 et contrôlée par son nouvel époux dès 1369, parmi
lesquels la recette de Lens63. La fondation de la Chambre lilloise fut organisée par des
Parisiens (dont Jean Creté), des Dijonnais (Regnaut Gombaut), des Artésiens et
Flamands64.
21 Les contacts demeurèrent ensuite nombreux du fait de la mobilité de certains maîtres
des comptes envoyés en mission par les ducs de Bourgogne : le Lillois Dreue Sucquet,
d’origine parisienne, fut envoyé pour aider ses collègues dijonnais en 1409 65. Il retourna
ensuite à Paris auditionner un compte en compagnie d’un maître dijonnais, Guillaume
Courtot66 ; Paris servait souvent de lieu de contact entre Dijon et Lille 67. À l’inverse, le
dijonnais Jean Bonost fut envoyé à Lille en 1414 réaliser des extraits de comptes mais
aussi aider ses collègues68. Il revint en 142669.
22 La carrière même des agents facilitait leur circulation : Jean de Pacy, qui devint le
premier maître des comptes à Lille et servit de 1386 à 1413, était un ancien receveur
royal condamné et gracié pour vol70. Sous Philippe le Bon le maître des comptes
parisien Gilles le Veau fuit Paris pour Lille en 1436, en raison de ses sympathies
bourguignonnes71. A l’inverse, Jean sans Peur faisait rentrer des partisans à la Chambre
royale quant il le pouvait. Ainsi Robert de Bailleux, ancien receveur général, devint
clerc se comptes en 1418, lors de la grande purge effectuée par Jean sans Peur, aux
côtés du dijonnais Dreue Mareschal. Robert servit jusqu’en 1464 à Paris 72. De tels liens
facilitaient également les échanges d’information, une des clés pour que le contrôle
comptable de la recette générale soit effectif.

Contrôle et fabrique de l’État : efficacité et limites du


bicamérisme
23 Pour mesurer l’efficacité, la précision et l’évolution du contrôle, pour cerner
notamment les enjeux liés au transfert de la recette entre Dijon et Lille, on retiendra
trois données : le rythme de reddition, la précision des « corrections » qui permettent
de mesurer le travail réel de vérification, enfin l’exactitude des calculs.

La reddition

24 La rapidité de la vérification et de la clôture est un des critères permettant de mesurer


l’efficacité de la bureaucratie à maîtriser les agents comptables par le contrôle 73. À ce
titre, la recette générale n’est pas exemplaire, avec un délai moyen de 3 ans sur la
période. Les comptes généraux n’ont de fait pas été entendus au rythme réglementaire
de 3 ou 4 mois74. On parvint pourtant à descendre en-dessous d’un an durant les
premières années de la recette générale (fig. 8).
Figure 8. Évolution des délais de clôture de la recette générale des finances de 1384 à 1419

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18

25 La courbe montre une grande maîtrise jusqu’en 1394, puis une difficulté de plus en plus
grande. Le principat de Jean sans Peur aggrave cette tendance et double le délai qui
atteint 4 ans, allant jusque 10 ans. Le dérèglement touche les comptes rendus à Dijon (3
ans en moyenne), mais surtout les comptes lillois avec une moyenne de 7 ans et demi
(fig. 9) !
Figure 9. Évolution comparée des délais de clôture de la recette générale à Lille et Dijon de 1384 à
1419

26 Si le transfert de Dijon à Lille ne semble pas avoir affecté les délais dans un premier
temps, cela a été au prix de la précision des vérifications, comme nous le verrons, et
l’opération s’est rapidement avérée délicate pour l’administration ducale. Deux niveaux
d’analyse l’expliquent.
27 Le premier concerne la politique générale et les facteurs extérieurs à la procédure. Les
facteurs économiques globaux ne jouent pas vraiment, le rythme de reddition n’étant
pas plus lent lorsque la situation est la pire, à savoir aux lendemains des guerres de
Flandre75. En revanche, la question a été posée d’une désorganisation des finances sous
Jean sans Peur76. Il faut nuancer, la dégradation intervenant dès Philippe le Hardi, qui
perd en partie le contrôle sur les finances royales dès 1401. Mais les tendances
s’aggravent : la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons pèse fortement. Cela est
évident si on observe la période après 1407, qui est la pire. Le compte de 1414-1415 en
est la directe expression. Il fut tenu par le clerc du receveur qui avait alors été fait
prisonnier par les Armagnacs. Le clerc dut en outre faire revérifier les mandements
ducaux après l’assassinat de Jean sans Peur, pour s’assurer que son fils les validait en
tant que nouveau duc de Bourgogne.
28 Surtout, en confrontant le compte général aux comptes locaux présentant un solde
positif, comme ceux de Flandre, on peut observer que le facteur le plus important fut le
désintérêt du prince pour une procédure rapide et une organisation solide du
contrôle77. En effet, il n’y avait pas d’avantage financier immédiat à assurer une
reddition rapide du compte de la recette de toutes les finances : il s’agissait d’un
compte de dépenses, puisant dans des recettes prélevées ailleurs. Faire rendre un tel

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19

compte ne donnait donc pas accès à de nouvelles ressources. Or tous les comptes de ce
type, eurent tendance à être négligés et retardés.
29 Le second niveau est celui de la pratique comptable : on pourrait évoquer
l’augmentation de la taille des comptes. Il est vrai que la copie de 300 folios en 2
exemplaires pouvait représenter aisément dix semaines de travail, si on suit les
rythmes des contrats de copistes analysés par Émilie Cottereau 78. Mais cette inflation
est antérieure au dérèglement du rythme de reddition, qu’elle n’explique guère. Quant
à l’examen, la taille jouait peu, puisqu’on trouve des comptes de 219 folios rendus en 40
jours, les délais les plus rapides étant entre 40 et 72 jours. Et pourtant, de nombreux
comptes sont de plus en plus souvent demeurés 3 ans voire 5 ans dans la Chambre après
reddition79. Ce délai s’explique en partie par la procédure : les receveurs pouvaient
encore récupérer des pièces justificatives après le dépôt de leur compte, ce qui
occasionnait des voyages incessants pour obtenir ces acquits 80. Les maîtres lillois
avaient en outre besoin de lettres ou de certifications émanant de la Chambre des
comptes de Dijon concernant certaines parties, et devaient se les faire expédier
régulièrement81. C’est ce qui retarda la clôture du compte de Chousat de 1406-1407.
30 L’effet domino joua également très fortement, les maîtres répugnant à clore un compte
si le précédent n’était pas remis et clos. Le retard pris pour le compte de 1402 eut ainsi
des conséquences fâcheuses sur l’examen des suivants82. Lorsque les deux Chambres
devaient se relayer dans l’analyse des comptes successifs, l’effet était alors désastreux :
ainsi le compte fini le 10 septembre 1419 demeura 3 ans sans être clos à Dijon, car les
maîtres bourguignons attendaient les comptes de 1412 et 1415 rendus à Lille 83. Enfin,
l’organisation même du travail des Chambres semble avoir posé problème. On
demandait beaucoup aux maitres dijonnais, dans le gouvernement du duché, le Conseil,
la justice, la gestion et l’ordonnancement84 ; il en allait de même à Lille. Dans
l’institution septentrionale, les choses se sont aggravées par l’absence d’une
organisation en bureaux, tel qu’elle était apparue à Dijon. Là, des équipes resserrées et
distinctes effectuaient l’audition, puis la clôture, les rôles étant clairement attribués 85,
les mêmes officiers se livrant bien souvent à tel ou tel type de compte sous Jean sans
Peur. À Lille aucun bureau ne fut organisé, les étapes n’étant pas distinguées ni
attribuées clairement. Au contraire, tous les maîtres s’estimèrent indispensables à la
clôture de ce compte stratégique, la Chambre prenant des airs d’armée mexicaine 86. Au
total, si Jean sans Peur n’est pas seul responsable de cette perte relative de contrôle, sa
politique et ses actions ont aggravé le processus. Reste à mesurer plus en détail la
réalité du contrôle de chaque compte, en observant la précision technique du travail
effectué, au prix de délais parfois élevés.

Le calcul

31 Les gens des comptes calculaient réellement87. Outre l’analyse des mains qui montre
qu’ils rédigent les sommes88, certains textes éclairent ces pratiques, comme le mémoire
transmis en 1439 par Jean Bonost aux Lillois au sujet de la recette générale : il y
explique qu’il a réexaminé 6 comptes de Guy Guilbaut et « regettés et examinées toutes
les sommes des chapitres et les sommes totales de recepte et despense de chacun des
comptes », enfin effectué les corrections89. Or, si l’on refait les calculs réalisés dans les
deux chambres, on constate une quasi-perfection des résultats malgré l’usage d’une
dizaine de monnaies (9 en 1405). Le compte de 1405-1406 rendu à Lille montre que les
490 parties de recettes ont donné lieu à un décompte parfait dans toutes les sommes de

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20

chapitres, grosses sommes et finales, jusqu’à l’obole près. Des opérations de conversion
montrent une maîtrise exacte des taux90. Le compte de 1393-1394 remis à Dijon montre
sur 360 parties, réparties en 48 sommes elles-mêmes comprises dans 3 grosses sommes,
une erreur d’1 denier sur plus de 300 000 francs, 1/72 000 000 e d’erreur. Or les calculs
effectués au fil du compte n’étaient pas les seuls, puisque certaines parties étaient elles-
mêmes le fruit d’une addition préalable. Il fallait alors vérifier sur le rouleau les
différentes sous-parties, travail que les gens des comptes effectuaient également 91. Sur
ce plan, le travail d’examen de la recette générale semble irréprochable, ce qui n’était
peut-être pas forcément le cas sur des recettes locales. En la matière, les deux
Chambres partageaient une culture pratique d’excellent niveau, rehaussée par des
expériences communes lors de leurs voyages. En revanche, le travail de confrontation
des parties entre les différents comptes était une opération autrement délicate.

La délicate question des corrections

32 Pour être efficace, le contrôle des recettes du compte général exigeait des corrections
sur les agents abondant la recette générale, qui puisait ses revenus dans de très
nombreuses caisses locales : 96 % des parties de recettes en 1393 exigeaient de telles
corrections92, qui représentent environ 10 000 parties pour notre période (fig. 10).
Figure 10. Évolution du niveau de précision des corrections dans la recette générale

33 Or la structure bipolaire de l’État bourguignon exigeait un échange permanent


d’informations entre les deux Chambres : lorsque le receveur général avait été financé
par le receveur de Douai, les maîtres dijonnais ne pouvaient accéder au compte de
celui-ci sans l’intermédiaire des maîtres lillois. Ces échanges pouvaient même
concerner d’autres administrations princières : si les versements de receveurs bretons
lors de l’administration bourguignonne de la Bretagne ne purent sérieusement être
contrôlés93, il en allait tout autrement des officiers royaux sur lesquels le roi assignait
les dons nombreux faits aux ducs. Pour communiquer, les Chambres de Paris, Dijon et à
Lille s’envoyaient des cahiers d’extraits de comptes rendus en leur sein mais impliquant
un officier rendant compte ailleurs. Concernant la Chambre royale, les extraits étaient
envoyés à la Chambre de Dijon94, qui contrôla cette information vitale jusque dans les
années 142095. Cette procédure autorisée par lettre royale du 30 juin 138896 intervint
alors que Philippe le Hardi était duc de Bourgogne depuis 25 ans : ce n’est qu’une fois la
recette générale détachée de la Bourgogne, et une fois les grandes structures de l’État
bourguignon mises en place qu’il jugea utile d’établir cette pratique. On procéda alors à
des vérifications bien plus anciennes, jusque dans les années 1360 97.

Comptabilités, 14 | 2021
21

34 La mise en place du système en 1388, peu de temps avant le début du règne personnel
de Charles VI ne fut apparemment nullement affectée par les changements politiques :
le roi, qu’il gouverne seul ou sous tutelle après le début de ses crises de folie en 1392, ne
manifesta aucune opposition aux échanges entre Paris et Dijon. Ils se poursuivent
presqu’annuellement jusque 140298. En revanche, la diminution d’influence de Philippe
le Hardi à partir de 1401 et surtout de Jean sans Peur eut des effets négatifs jusque
141399. Ce dernier dut même obtenir un mandement royal le 20 novembre 1411, afin que
la Chambre de Paris envoyât les extraits concernant les comptes rendus après le 30 juin
1400100.
35 Le contrôle effectif de Paris était donc vital pour le bon fonctionnement de ce système,
qui connut de nouveaux ratés après 1413, date du départ des Bourguignons de Paris. Il
fallut attendre 1422 pour voir de nouveaux extraits arriver à Dijon, non sans peine 101.
Encore en 1428, l’administration bourguignonne en était à réclamer des extraits pour la
période 1413-1428, preuve des limites de l’alliance anglo-bourguignonne 102. Ce retard se
traduisit directement par une incapacité à vérifier les opérations. Elle empêcha même
l’administration bourguignonne d’être entièrement payée de certains agents royaux
qui auraient dû abonder les caisses du duc, conformément aux décisions royales. Le
receveur des aides Alexandre Le Boursier parvint ainsi à détourner 1083 livres, 11 sous
et 8 deniers tournois, et la majorité des assignations n’étaient plus payées 103. En outre,
le temps des corrections fut extrêmement long, les quelques paiements effectués pour
le compte de 1412 par des agents royaux ne furent corrigées qu’après le 20 mars 1439,
une fois les extraits de comptes passés de Paris à Dijon puis Lille 104. Ce faisant, les
Chambres affirmaient cependant une vision de long terme de l’État : il n'était pas
question d’effacer la dette.
36 Parallèlement, les échanges d’information furent perturbés au sein même de l’État
bourguignon. En général, la circulation des extraits entre Flandre et Bourgogne était
assez fréquente105. Mais ce système supposait une volonté d’organisation solide du
pouvoir central, seul capable de coordonner les deux institutions. Cet effort était patent
dans les années 1390, mais fit défaut par la suite : dans le sens Lille-Dijon, on ne trouve
pas trace d’envois d’extraits entre 1398 et 1409, ni dans l’autre sens entre 1399 et 1409.
Les années 1410 ne retrouvèrent jamais l’efficacité initiale. L’envoi d’un double du
compte de la recette général rendu à Lille vers Dijon explique en partie ce recul des
extraits. Mais il ne remplaçait pas les informations tirées des recettes locales.
37 Le degré de précision des comptabilités s’en ressent (fig. 10) : le pourcentage des parties
du compte général réellement corrigées à partir des recettes locales suit les mêmes
rythmes. Après des débuts difficiles, on atteint une quasi-perfection dans les années
1390, avec des vérifications proches de 100 % quelle que soit l’origine du paiement
versé au receveur général. Suit une dégradation durant les années 1400 qui touche
d’abord les corrections concernant les paiements effectués par l’administration royale,
puis ceux effectués par des comptables rendant compte à Dijon, lorsque les comptes du
receveur général étaient examinés à la Chambre de Lille.
38 Il semble qu’on ait mis au point un système très poussé dans les années 1380, qui a tenu
quelques années avant de se dérégler, malgré la multiplication des réformes et
ordonnances sous Jean sans Peur : les difficultés de l’État bourguignon perturbèrent un
système dont l’enjeu n’apparaissait peut-être pas aussi capital, d’autant que les tâches
des maîtres des comptes se multipliaient106.

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Des résistances au transfert et à l’uniformisation des pratiques ?


Chambres des comptes et identités locales

39 Les maîtres dijonnais s’étaient logiquement opposés au transfert de la recette générale


à Lille : ils formulèrent leurs réticences dans plusieurs lettres conservées à Lille 107. Ces
résistances n’eurent pas d’effets sur le transfert. Certes, le Dijonnais Jean Bonost
rappela encore dans les années 1420 que les comptes centraux relevaient de la Chambre
dijonnaise108, mais l’affaire ne fit pas grand bruit. Les maîtres dijonnais durent donc se
contenter de se faire envoyer les comptes doublés des receveurs rendant à Lille, pour y
faire leurs propres corrections109. Par une lettre du 24 avril 1416, ils réclamèrent ainsi le
double du compte de Robert de Bailleux110. Probablement était-ce le résultat des
infortunes du contrôle lillois mentionnées plus haut. La Chambre lilloise montra
d’ailleurs une certaine réticence à répondre à leur demande, la repoussant jusqu’à la
clôture du compte, manière de garder ainsi la mainmise sur l’opération 111. De leur côté,
les gens des comptes lillois, qui se plaignaient régulièrement de leur surcharge de
travail112, ne semblèrent pas refuser le transfert, du moins n’en trouve-t-on pas de
trace. Ce glissement s’explique peut-être par un point majeur : il semblerait que le
versement d’une redevance par les comptables aux examinateurs, et qui s’apparente
aux épices dues aux magistrats, ait été bien plus développé en Flandre qu’en
Bourgogne113. Dès lors, les Lillois avaient davantage à gagner au transfert que les
Dijonnais à perdre.
40 Enfin, malgré cette évolution, jamais les pratiques des Chambres ne furent totalement
fondues : outre le cas des épices (ce que l’on appelait le penneghelt), l’exemple de la
langue française utilisée à Lille (sauf lorsque des maîtres dijonnais venaient les épauler)
est éclairant. Il reprenait des traditions antérieures, parfois présentes en Flandre 114, et
surtout dans les territoires de Marguerite de France, Artois et Franche-Comté 115. De
même, jamais les maîtres dijonnais ne purent imposer que les Lillois effectuassent des
décomptes séparés dans les bilans des comptes des autres séries comptables,
notamment la recette générale de Flandre-Artois116. En outre, l’imitation du modèle
royal, parfaitement assumé à la Chambre de Dijon, ne fut pas aussi clairement
revendiqué à Lille, n’étant jamais cité lors de la fondation de la Chambre de 1386 117,
alors qu’il y est fait expressément référence à Dijon la même année 118. Paradoxalement,
il fallut attendre le principat de Philippe le Bon pour qu’on constate une volonté
d’opérer une certaine standardisation, notamment dans le décompte des monnaies. Or
le troisième duc Valois avait marqué une certaine prise de distance avec la royauté
française. C’est pourtant sous son principat qu’on vit davantage apparaître des
références parisiennes à Lille, où dans un souci de remise en ordre, le modèle incarné
par les bonnes pratiques dijonnaises et parisiennes fut rappelé 119. Cette tentative de
« réformation » ne mit d’ailleurs nullement fait au transfert de l’examen du compte
général de la Bourgogne vers la Flandre.

Conclusion
41 En matière de contrôle comptable, l’État bourguignon n’était pas organisé sur une
centralisation complète, les deux Chambres travaillant de concert, sans grande hostilité
et dans une certaine autogestion. Certes, en 1385, une centralisation à Dijon avait été
soulevée mais aussitôt abandonnée pour les frais et délais occasionnés depuis le nord 120.

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Quoiqu’il en soit, le système pouvait être efficace, lorsqu’il s’agissait d’une priorité, à
savoir dans les premiers temps : il n’était pas en lui-même un obstacle à la
centralisation. De même, les compétences techniques mathématiques ou les méthodes
de travail ne semblent guère avoir posé de problème à l’une ou l’autre Chambre,
d’ailleurs très proches dans leur manière de fonctionner et s’influençant
réciproquement au fil du temps : l’appartenance à une koinè franco-bourguignonne des
Chambres parisienne, dijonnaise et lilloise fut un atout pour l’examen de la recette
générale et sa création se fit sans grande difficulté d’examen au départ.
42 À moyen terme, les nécessités de mener un examen précis, digne du style parisien de
ces Chambres, le besoin d’un transfert d’informations, voire d’un vivier commun
rendait d’autant plus précieux l’ancrage parisien, la conjoncture politique du royaume
ayant des effets directs sur le bon fonctionnement de l’ensemble. Ce système complexe
était cependant sujet à dérèglement : la guerre civile, le transfert de Dijon vers Lille,
précipité et subi par le prince, sans cadre institutionnel précis, se combinèrent avec
l’accumulation des retards, ayant des effets douloureux sur l’examen. Mais si le système
mis en place ne donna pas lieu à une procédure régulière dans le temps, c’était aussi
parce qu’il n’avait pas d’utilité de court terme. Il permettait surtout de défendre pour le
principe le droit du prince, même en retard, de montrer que même après 40 ans, une
somme découverte pouvait être réclamée, à condition d’avoir été découverte… encore
qu’au total le taux d’élucidation soit demeuré assez élevé, malgré les crises, le principe
de suspicion systématique du comptable demeurant.
43 Davantage que sous les ordres d’un conseil des finances qui n’existait pas encore, cette
organisation bipolaire fonctionnait donc grâce à une certaine fluidité et aux
adaptations de ses officiers, partageant une culture administrative commune, héritée
d’une longue tradition de circulation. Il est discutable d’attribuer le glissement à la
volonté du prince : les circonstances, et surtout les demandes des receveurs dictèrent
ce choix davantage qu’une conscience globale de l’évolution de leur État. Au total, ceux
qui manifestèrent le plus de prudence dans ce transfert semblent être les ducs eux-
mêmes, réticents à modifier l’ordre originel voulu par Philippe le Hardi dans un cadre
encore très bourguignon. Cet univers franco-bourguignon ne disparut d’ailleurs
nullement après 1419, des rapports étant maintenus notamment entre Lille et Paris,
mais la mainmise bourguignonne sur le gouvernement royal avait été brisée à
Montereau, et par là le lien financier entre le roi et le duc 121. Paris s’effaçait, mais elle
fut rapidement remplacée par un nouveau pôle, brabançon, celui de la Chambre de
Bruxelles122, ce qui accrut encore le transfert vers le nord du centre de gravité, et
favorisa définitivement Lille.

NOTES
1. Dans la vaste bibliographie, la dimension étatique a été puissamment soutenue par les quatre
biographies des ducs Valois de Richard Vaughan. La mise en avant des enjeux relatifs à
l’autonomie urbaine et à sa confrontation au pouvoir bourguignon est désormais bien connue, en

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24

particulier pour le cas flamand. On renverra aux travaux de Marc Boone, notamment À la
recherche d’une modernité civique. La société urbaine des Pays-Bas au bas Moyen Âge, Bruxelles, éditions
de l’Université de Bruxelles, 2010. Voir aussi les travaux de Jan Dumolyn et Jelle Haemers, en
particulier « Les bonnes causes du peuple pour se révolter. Le contrat politique en Flandre
médiévale d’après Guillaume Zoete (1488) » dans François Foronda (dir.), Avant le contrat social. Le
contrat politique dans l’Occident médiéval. XIIIe-XVe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011,
p. 327-348. Pour une synthèse générale, B. Schnerb, L’État bourguignon, 1363-1477, Paris, Perrin,
1999, et É. Lecuppre-Desjardin, Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne, Paris, Belin, 2016.
2. A. Van Nieuwenhuysen Les Finances du duc de Bourgogne Philippe le Hardi (1384-1404). Économie et
politique, Bruxelles, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, 1984 ; J.-B. Santamaria, La Chambre
des comptes de Lille de 1386 à 1419. Essor, organisation et fonctionnement d’une institution princière,
Turnhout, Brepols, 2012.
3. R.-H. Bautier et J. Sornay, Les sources de l’histoire économique et sociale du moyen âge, II, Les États de
la maison de Bourgogne, 2 vol., 1. Les principautés du Sud ; 2. Les principautés du Nord, Paris,
éditions du CNRS, 1984 et 2001, t. 1, p. 27-30 ; J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p.
251-255.
4. R. Vaughan, John the Fearless The Growth of Burgundian Power, Londres, The Boydell Press
(Longman, 1966) 2002 ; les études plus récentes mettent cependant en avant les qualités
gestionnaires de ce prince, qui dût faire face à des conditions politiques exceptionnelles lorsque
l’accès au trésor royal lui fut fermé. B. Schnerb, Jean sans Peur. Le prince meurtrier, Paris, Payot,
2005 ; J.-M. Cauchies, « Droit édictal, gestion et domaine : la Flandre sous le duc de Bourgogne
Jean Sans Peur (1405-1419) », dans Pouvoir et Gestion. Cinquièmes rencontres (29-30 novembre 1996,
Toulouse, Presses de l’Université des Sciences Sociales, 1997, p. 87-96.
5. Dans l’abondance de richesse, outre aux travaux de Bertrand Schnerb déjà mentionnés, on
renverra pour l’exemple à l’étude de la cour de Bourgogne à Paris sous les deux premiers ducs
Valois : F. Berland, La cour de Bourgogne à Paris, 1363-1422, thèse soutenue à l’université Lille-3 en
2011 sous la direction de B. Schnerb.
6. Thème éminemment fécond pour l’étude des finances. On renverra notamment aux
publications de la revue en ligne Comptabilités, touchant notamment la codicologie (vol. 2), la
rhétorique (vol. 4) et les techniques mathématiques et comptables vol. 7).
7. G. Castelnuovo, « Service de l’État et identité sociale. Les Chambres des comptes princières à la
fin du Moyen Âge », Revue Historique, n° 618, 2001/2, p. 489-510.
8. H. Jassemin, Le contrôle financier en Bourgogne sous les derniers ducs capétiens (1274-1353),
Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, t. LXXIX, 1918, p. 102-141.
9. B.-A. Pocquet du Haut-Jussé, « Les chefs des finances ducales de Bourgogne », Mémoires de la
société pour l’histoire du droit et des institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, IV,
1937, p. 5-77.
10. A. Van Nieuwenhuysen, « Documents relatifs à la gestion des finances de Philippe le Hardi,
duc de Bourgogne et comte de Flandre (1384-1404) », Bulletin de la Commission Royale d’Histoire, t.
CXLVI, 1980, p. 69-312. J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 60-72.
11. B.-A. Pocquet du Haut Jussé, « Les chefs des finances… », op. cit., p. 25.
12. Archives départementales de Côte d’Or (désormais ADCO) B 1430-1, fol. 28 v°.
13. Cet homme est en service du 27 juin 1363 au 1er mai 1367, par commission du 10 juillet 1363. Il
tire ses recettes non pas d’une base territoriale, mais des recettes royales abandonnées au duc,
notamment les aides en Bourgogne. Ses dépenses sont celles des gens d’armes commandés par le
duc au nom du roi. B.-A. Pocquet du Haut Jussé, « Les chefs des finances… », op. cit., p. 25.
14. ADCO B 1430-1, fol. 1 r°.
15. 17 à 18 registres couvrant 15 années de recette de Dimanche de Vittel furent clos le 31
décembre 1369 et les jours suivants par une commission mixte. B.-A. Pocquet du Haut-Jussé, « Les
chefs des finances… », op. cit., p. 27-28.

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16. E. Andt, La Chambre des Comptes de Dijon à l’époque des ducs Valois, t. 1, Paris, Librairie de la société
du recueil Sirey, 1924, p. 7, R. Vaughan, Philip the Bold…, op. cit., p. 128-131.
17. ADCO B 1467, 1469, 1475, 1479, 1487, 1495,1500, 1501, 1503, 1508, 1511, 1514, 1517, 1519, 1521,
1526, 1532, 1538, 5520.
18. Archives départementales du Nord (désormais ADN) B 1878, 1894, 1897, 1903.
19. ADCO B 1547, 1554, 1556, 1558, 1560, 1562, 1572, 1573, 1576, 1601, 1603. L’essentiel des
comptes de Jean sans Peur furent rendus à Dijon, entre 1406 et 1411, 1412 et 1414, et après 1415.
20. ADN B 1603, fol. 11 r°. Il fallut une lettre ducale du 6 février 1423 pour autoriser la reddition
des comptes de 1419-1423 à Lille. ADN B 1920. En novembre 1423 un maître dijonnais, Jean
Bonost, fut dépêché à Lille.
21. ADN B 1938.
22. Son premier compte est conservé pour l’année 1431. Il porte d’abord le titre de gouverneur
général de la dépense extraordinaire, puis celui de receveur général. R.-H. Bautier et J. Sornay,
Les sources…, op. cit., p. 39.
23. ADN B 1895, fol. 4-5.
24. Archives municipales de Courtrai, B, Ville, codex 322 fol. 1 v°. Compte du « gouverneur
général de l’extraordinaire ».
25. Ce sujet avait été ouvert par le séminaire tenu par W. Paravicini et B. Schnerb sur Paris,
capitale de Bourgogne. W. Paravicini et B. Schnerb (dir.), Paris, capitale des ducs de Bourgogne,
Ostfildern Thorbeke, 2007 ; F. Berland, La cour de Bourgogne à Paris, 1363-1422, op. cit.
26. ADN B 17616, chemise « Indéterminés. Recette indéterminée ». « s’il plaist Dieu que
monseigneur soit a Paris comme je espoire que a grant joye il y doie estre bien brief, il m’est de
necessité y estre et aler pour cause des grans obligacions que j’ay faictes par commandement de
mon dit seigneur tant pour le fait du roy comme pour le sien ». Lettre aux gens des comptes datée
d’Amiens le 6 février 1414.
27. B.-A. Pocquet du Haut Jussé, « Les chefs des finances ducales... », op. cit. ; B. Schnerb, Jean sans
Peur..., op. cit., p. 325-330.
28. J.-B. Santamaria, « Crimes, complots et trahisons : les gens de finance du duc Philippe le Bon à
l’ère du soupçon (v. 1420- v. 1430) », Publication du Centre européen d'études bourguignonnes ( XIVe-XVIe
s.). Rencontres de Liège (20-23 septembre 2007) : « L’envers du décor : Espionnage, complot, trahison,
vengeance et violence en pays bourguignons et liégeois », n° 48, 2008, p. 91-113.
29. ADCO B 1501. Pour les despens de Jehan de Pressy, receveur d’Arraz, son varlet et deux chevaux a estre
venuz de Paris dudit Arraz a Dijon pour rendre cest present compte par l’ordonnance dudit Pierre de
Montbertaut partans dudit lieu de Paris d’Arraz le IIIe le XXVe jour (d’aoust) de juille mil CCC IIIIXX XVII pour
venir audit Dijon, sejournant illec en la Chambre des comptes en randent ycellui comptes jusques au XXe
jour d’octobre ensuivant et cinq jours pour son retour a Paris, ouquel temps sont IIIIXX IIII jours et n’a peu
plus tost estre delivré pour pluseurs occupacions que la Chambre a eues pour les besongnes de monseigneur
avec les gens du conseil et autrement au feur de XIII s. IIII d. par jour, valent. LVI frans. Pour les despens et
salaires d’un voitturier qui a amené sur un cheval sommer ces presentes comptes ensemble les lettres
appartenant a yceulx XII frans VI frans ».
30. ADN B 17616. Lettre ducale du 2 juillet 1415.
31. ADN B 1903.
32. Certains maîtres comme Jean Bonost tentèrent en vain de faire valoir la supériorité
dijonnaise durant les années 1420. J-B. Santamaria, « Un maître prévaricateur à la Chambre des
comptes de Lille sous Philippe le Bon : Roland Du Bois », dans W. Paravicini et B. Schnerb (dir.), La
Face noire de la Splendeur : crimes, violences, malheurs et trahisons à la cour de Bourgogne aux XIVe et XVe
siècles, Revue du Nord, t. 91, n° 380, 2009, p. 421-447.
33. J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 169-214.
34. ADCO B 1500.

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35. ADN B 1878.


36. ADCO B 1500, fol. 57 v°.
37. ADN B 1878, fol. 102 r°.
38. ADN B 1878, fol. 167.
39. AND B 1878 fol. 167 r°.
40. ADCO B 1500, fol. 57.
41. ADN B 1878, fol. 167 r°. Le caractère collectif et postérieur de ces délibérations existe déjà à
Lille alors qu’aucun bureau n’est mentionné. Une fois la délibération prise, le locatur est souligné,
ce qui indique que la difficulté est réglée.
42. ADCO B 1500, fol. 57 v°.
43. ADN B 1878, fol. 73-74.
44. ADCO B 1500, fol. 26 v°. ADN B 1878, fol. 68 r°.
45. ADCO B 1500, fol. 23 r°. ADN B 1878, fol. 73 v°.
46. ADCO B 1500, fol. 23 r°. ADN B 1878, fol. 219 r°.
47. ADCO B 1500, fol. 185 v° : « Auditus Dioni et clausus die XXVIII junii presente dicto thesaurario
XX
M CCC IIII ». ADN B 1878, fol. 219 r° : « Ce compte fu oy a Lille et cloz illec le XIIIe jour d’avril l’an M
CCCC et sept apres pasques presens J. de Pacy, Dreue Suquet, Pierre de Montbertaut et ledit
procureur ».
48. Voir le compte de 1367. ADCO B 1430.
49. ADN B 1878, fol. 68 r°.
50. ADN B 4086 fol. 104 r°. En particulier pour la recette générale de Flandre-Artois. Voir par
exemple le compte du 25 juin 1411 au 24 juin 1412.
51. Document intercalé dans les folios du compte B 1878.
52. La pratique est encore absente au compte de 1405-1406, mais est introduite au compte de
1412, corrigé par un maître dijonnais cependant en 1423 ; au compte de 1415, corrigé en 1425,
c’est un maître lillois qui apporte cette précision.
53. La première mention dijonnaise date d’août 1406, pour le compte de 1401-1402. ADCO B 1526.
Ajoutons qu’au même moment, à Lille, les noms des clercs participant à l’audition sont alors
ajoutés. Voir par exemple le compte de Hesdin en 1408. ADN B 15077.
54. Jacques Wattiez, Les méthodes de travail des receveurs généraux de toutes les finances sous Philippe
le Bon, Diplôme d’études supérieures, Lille, 1959.
55. Ainsi d’un voyage, en Bourgogne de Jean Narso, clerc du receveur, auprès des receveurs et
châtelains en 1406. ADN B 1878, fol. 209 v°.
56. C’est le cas du receveur d’Hesdin remboursé dans son compte pour un voyage de Hesdin à
Liège en octobre 1408 auprès du receveur général. ADN B 15321 fol. 28 v°.
57. Ces comptes entre officiers n’étaient pas rendus, mais structuraient des rapports d’affaires
qui n’apparaissaient qu’en cas de litige ou d’investigation d’envergure, ce qui se produisit dans
les années 1420. Voir le rapport de Jean Bonost sur les pratiques en Flandre et Artois : ADN B 13.
58. ADCO B 1519 et 1526. Jean de Mes est ainsi clerc de Jean Despouillettes en 1400-1401, puis de
son successeur Jean Chousat en 1401-1402. Ce fait n’a pas été assez étudié, mais la place de ces
clercs est certainement essentielle.
59. Ainsi de Jean de Pressy, qui de receveur d’Arras devient receveur général puis retourne à la
recette d’Arras.
60. É. Andt, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 5.
61. Conséquence notamment de la prise de Calais. J. Favier, La guerre de Cent ans, p. 117-126 : R.H.
Bautier et J. Sornay, Les sources de l’histoire économique…, 2. Les principautés du Nord, p. 248-251.
62. Le compte de la Toussaint 1347 d’Hesdin fut entendu par une commission mixte groupant
officiers royaux, bourguignons et artésiens. C’est encore le cas en 1358. ADN B 15270, fol. 11.
Archives Départementales du Pas-de-Calais (ADPC) A 685.
63. ADN B 15532-15536.

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64. J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 60-68.


65. Il arrive le 16 mars 1409. ADCO B 15, fol. 80r° ; B 1547, fol. 42 r°.
66. En octobre 1409. ADCO B 1558, fol. 202 v°
67. En 1412-1413 Dreue Sucquet y rencontre à plusieurs reprises ses homologues dijonnais. ADN
B 1900, n° 53906 ; ADCO B 1572, fol. 25 v°.
68. ADN B 17616 « Domaine, gestion ». Lettre du 19 février 1414.
69. ADN B 17639 « Audition de comptes ».
70. Archives Nationales, JJ 120.
71. D. Prevost, Le personnel de la Chambre des comptes de Paris, thèse sous la direction de Claude
Gauvard, Paris, 2001, p. 675-681 ; il est commis à Lille en 1438. ADN B 1605, fol. 227.
72. D. Prevost, Le personnel…, op. cit., p. 115.
73. J. Kerhervé, L’État breton aux 14e et 15 e siècles. Les Ducs, l’Argent et les Hommes, 2 tomes, Paris,
Maloine, 1987, t. 1, p. 375.
74. Selon l’ordonnance du 11 juillet 1386. É. Andt, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 152.
75. Sur les liens entre domaine, comptabilité et croissance économique, notamment en Flandre :
E. Van Cauwenberghe, Het vorstelijk domein en de overheidsfinanciën in de Nederlanden (15 de en 16 de
eeuw), Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1982, notamment p. 388-392.
76. B.-A. Pocquet du Haut-Jussé, « Les chefs des finances… », op. cit. p. 8.
77. Les baillis de Flandre étaient entendus le jour de leur fin d’exercice, et remettaient leur
revenant-bon au receveur général de Flandre. J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit.,
p. 224. En Artois, l’abandon d’un système où les agents présentaient des excédents qu’il fallait
collecter au profit d’une utilisation directe de leurs comptes par des assignations eut les mêmes
effets au XIVe siècle. J.-B. Santamaria, « Ruptures politiques et mutations comptables au bailliage
d’Hesdin en Artois au XIVe siècle », Codicologie des documents comptables. Matières et formes -
modalités d'usages et d'archivage, Actes de la table ronde organisée par O. Mattéoni et P. Beck au LAMOP
(Paris I) les 1er et 2 octobre 2009, Comptabilités [En ligne], 2 | 2011, http://comptabilites.revues.org.
78. E. Cottereau, « Les contrats de copistes en France aux XIVe et XVe siècles et les modèles du
notariat bolonais », Mélanges de de l’École française de Rome, Moyen Âge, 119/2 (juin 2008), p. 15-45.
79. C’est le cas du compte de 1411-1412 notamment. ADN B 1894.
80. En particulier après la mort de Jean sans Peur, lorsque les comptables durent obtenir de
nouveaux mandements pour faire passer leurs paiements. Ce fut le cas des comptes de 1411-1412,
1414-1415 qui atteignirent des records.
81. ADN B 17611, chemise « Receveur général des finances ». La clôture du compte de Jean
Chousat fut ainsi retardée jusqu’à ce que ce dernier produise sur certaines parties une
certification des gens des comptes de Dijon. Lettre de Jean Chouat aux gens des comptes datée de
Paris, le 30 mars 1409.
82. ADCO B 1526 et 1532. Courant jusqu’au 21 février 1402, il ne fut clos que le 6 août, de sorte que
le suivant apporté en 1404 ne put être clos qu’après lui, le 14 octobre 1406.
83. ADCO B 1603.
84. B. Schnerb, « L’activité de la Chambre des comptes de Dijon entre 1386 et 1404 d’après le
premier registre de ses mémoriaux », dans P. Contamine et O. Mattéoni (dir.), La France des
principautés. Les Chambres des comptes XIVe et XVe siècles. Colloque tenu aux Archives départementales de
l’Allier, à Moulins-Yzeure, les 6, 7 et 8 avril 1995, Paris, CHEFF, 1996, p. 55-64.
85. Ainsi pour le compte de 1403-1404 entendu par Andries Paste et Nicolas Le Vaillant, maîtres,
et clos par le maître Gombaut et le clerc Mareschal. ADCO B 1538. On retrouve fréquemment les
mêmes équipes dans les comptes suivants.
86. À chaque clôture, notamment lorsqu’il y a plusieurs clôtures suite à de nouvelles découvertes
dans les corrections les maîtres et les clercs sont cités en 1419, et il en va de même en 1425 et
1427. ADN B 1894 et B 1903.

Comptabilités, 14 | 2021
28

87. Il n’est plus question de se demander si les gens des comptes comptaient, comme se le
demandait Lucien Febvre, dans son article critiquant les travaux d’Henri Jassemin. L. Febvre,
« Comptabilité et chambre des comptes », Annales d’Histoire Économique et Sociale, n°26, 1934 (2), p.
148-154.
88. Ils faisaient en la matière preuve de dextérité à Lille. J.-B. Santamaria, La Chambre des
comptes…, op. cit., p. 193.
89. ADCO B 488.
90. Ainsi d’un ¼ d’écu, d’une valeur de 18 sous parisis l’écu, converti en 4 sous 6 deniers parisis.
ADN B 1878, fol. 62 r°. On peut trouver des arrondis d’un 1/3 de denier, qui ne sont pas des
erreurs : on observe que la fraction a été volontairement supprimée entre le texte de la partie et
la somme. Ibid., fol. 68.
91. ADN B 1878, fol. 63 r°. En marge d’une partie regroupant plusieurs dépenses d’épicerie : « Les
parties dudit roolle ont esté jectées, veues et examinées ».
92. ADCO B 1500.
93. ADCO B 1532. Les gens des comptes dijonnais les réclamèrent en vain au compte de 1402-1403.
94. 10 envois attestés entre 1388 et 1413, 3 entre 1422 et 1444, mentionnés dans les notes de la
recette générale.
95. ADCO B 486. A la fin des années 1420, la Chambre dijonnaise prévoit de se faire envoyer des
extraits de Paris.
96. Renouvelée le 8 mars 1392. A. Van Nieuwenhuysen, « Documents relatifs… », op. cit., p. 81.
97. Le premier fut reçu en août 1388, et permit de réviser les comptes depuis les années 1360. Il
est mentionné au compte de 1368. ADCO B 1430-2, fol. 87 r°.
98. 1388, 1391, 1393, 1394, 1396, 1397, 1399, 1401, 1402.
99. Aucun extrait durant 11 ans. Encore le dernier extrait du 30 mars 1402 est-il partiel. ADCO B
1508.
100. Bibliothèque Nationale, Français 20458, pièce 105. Contrairement à la mention de R. H.
Bautier et J. Sornay, aucun extrait n’est envoyé le 30 juin 1407 contenant des extraits depuis 1397.
La description correspond à l’envoi daté du 30 juin 1401. Il s’agit d’une coquille.
101. ADCO B 1576.
102. Un mémoire rédigé vers 1428 mentionne le fait que les gens du roi ont été plusieurs fois
requis depuis 1413 d’envoyer de nouveaux extraits, surtout en 1424 par Jean Bonost puis encore
en 1428. ADCO B 4162.
103. B. Schnerb, « Jean sans Peur, Paris et l’argent », dans Werner Paravicini et Bertrand Schnerb
(dir.), Paris, capitale des ducs de Bourgogne, Ostfildern, Thorbecke, 2007, p. 265-298, p 282-284.
104. ADN B 1894 bis, fol. 21 r°.
105. De Lille vers Dijon : en 1388, 1389, 1392, 1394, 1395, 1396, 1398, 1409, 1412, 1415, 1421. De
Dijon vers Lille : 1387, 1392, 1393, 1395, 1399, 1409, 1412, 1413, 1423. ADCO B 1463 et série de la
recette générale.
106. Exercice de la justice, contrôle de plus en plus étendu, participation au gouvernement des
finances… J.-B. Santamaria, La Chambre des comptes…, op. cit., p. 317-400.
107. Ainsi en 1416. ADN B 17621, chemise « Recette générale ».
108. Dans son rapport accablant contre les gens des comptes réalisé à la fin des années 1420. ADN
B 13, fol. 24 v°.
109. ADN B 17621, chemise « Recette générale ». Ces doubles sont toujours conservés à Dijon.
110. Ibid.
111. Réponse conservée sous forme de minute du 3 juin 1416. Ibid.
112. ADN B 4091, fol. 194. Ils obtinrent même pour leur peine un don collectif le 22 juillet 1419.
113. Le caractère outrancier de ce penneghelt est dénoncé par Jean Bonost. ADN B 13, fol. 45. Cette
pratique perdure à l’époque moderne. A. Vandenbulcke, Les Chambres des comptes des Pays-Bas
espagnols, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1996, p. 157-159.

Comptabilités, 14 | 2021
29

114. L’essentiel des notes marginales reste en latin. Ainsi de la recette générale de Flandre rendu
en 1374 : 4 notes en latin et une clôture en français. Archives Générales du Royaume, CC 2704.
115. De telles notes en français et en latin sont ainsi présentes dans les comptes de Pierre Vury
de Dôle, trésorier au bailliage d’Aval : voir celui courant de la saint Michel 1368 à la Saint Michel
1369, et le suivant. ADCO B 1431 et 1432. Pour l’Artois, voir Hesdin au même moment : ADN B
15275.
116. Au grand dam de Jean Bonost qui y voit perte de temps et source d’erreurs. ADN B 13, fol. 24
v°.
117. ADN B 1598, fol. 44-45. Instruction et ordonnance du 15 février 1386.
118. A. Van Nieuwenhuysen, « Documents relatifs… », op. cit., p. 75-81.
119. ADN B 93. Pour justifier l’octroi aux gens des comptes d’un droit de prélever du bois dans ses
forêts, Philippe le Bon invoque le 29 mars 1430 le droit similaire des gens des comptes à Bruxelles
et à Paris, « et d’aultres princes et seigneurs de nostre sang ».
120. Un rapport des commissaires Creté, Blarye et Gombaut rédigé vers le 12 octobre 1385
rejetait catégoriquement la possibilité alors à l’étude de centraliser le contrôle des finances à
Dijon « plus somptueuse chose et moins prouffitable » les motifs financiers liés aux déplacements
des comptables l’emportaient. ADCO B 488.
121. B. Schnerb, L’État bourguignon, op. cit. p. 154-171. Ce repli toucha aussi le recrutement des
officiers, moins parisien désormais, encore qu’il faille nuancer l’analyse tranchée de John Bartier.
J. Bartier, Légistes et gens de finances au XVe siècle, 2 volumes, Bruxelles, Palais des Académies, 1952
et 1955, t. 1, p. 3-9.
122. L’avènement de Philippe dans le duché brabançon en 1430 constitue à ce titre un tournant,
ouvrant la voie à une « décennie critique ». R. Vaughan, Philip the Good. The Apogee of Burgundy,
Londres, The Boydell Press (Longman, 1970) 2002, p. 54-97. Mais les tendances étaient déjà
sensibles avant.

RÉSUMÉS
Le compte de la recette générale de toutes les finances, qui permettait d’assurer les dépenses
centrales de l’administration et de la cour bourguignonne, donne l’impression d’une solide
permanence du fait de l’existence d’une série quasiment continue conservée à Dijon et Lille. La
solidité réelle de la machine bureaucratique bourguignonne ne doit cependant pas occulter les
multiples vicissitudes accompagnant le processus de formation d’une administration financière
organisée par Philippe le Hardi à partir de 1384 autour de deux Chambres des comptes
fonctionnant en réseau et associant la Chambre royale de Paris. La décision de Jean sans Peur de
transférer provisoirement l’examen de la recette à Lille amorce un tournant décisif dans
l’histoire du contrôle de cette recette, une translatio computorum qui ne s’achève que sous Philippe
le Bon. En analysant les conditions techniques et matérielles du contrôle, on observe combien fut
décisive au sein d’un État encore très lié à Paris, la circulation des pratiques et des normes à
l’intérieur d’une aire culturelle sur le plan administratif, sans supprimer pour autant les
résistances locales ou les pratiques propres au style de chaque administration provinciale :
émerge ainsi plus clairement le caractère original d’une construction politique n’opposant pas
nécessairement progression de l’État moderne, centralisme opportuniste et maintien de

Comptabilités, 14 | 2021
30

structures régionales héritées des principautés antérieures à l’avènement des ducs Valois de
Bourgogne.

The general receipt of all finances was the main office in charge of paying the central expenses of
the dukes of Burgundy. Its accounts are still archived in Dijon and Lille: those standardized
documents give us a sense of stability. They are testimony to the solidity of the Burgundian
bureaucracy, which was nevertheless subject to unexpected challenges as the financial
administration grew from 1384, when Philip the Bold united Flanders, Artois and Burgundy. He
organized a dual centralization connecting two chambers of accounts, which were also linked to
the royal chamber of Paris. When John the Fearless decided to temporally transfer the
examination of the receipt from Dijon ton Lille, he initiated a major change in the history of the
control of this account. That process of translatio computorum ended under the government of
Philip the Good. The analysis of the technical and material condition of examination of those
accounts shows the intensity of circulation of bureaucratic norms and uses within a common
area of administrative culture, the Burgundian State, which was still closely linked to Paris. But
that process did not erase local resistance and practices specific to the style of each provincial
administration. Such an analysis shows the original character of a political construction which
combines apparently contradictory tendances: progress of the modern State, opportunistic
centralization and preservation of regional structures inherited from the principalities gathered
by the Valois dukes of Burgundy.

La cuenta del ingreso general de toda la Hacienda, que permitía cubrir los gastos básicos de la
administración y de la corte de Borgoña, procura la impresión de una sólida permanencia gracias
a la existencia de una serie casi continua conservada en Dijon y Lille. La efectiva solidez de la
maquinaria burocrática borgoñesa no debe ocultar las numerosas vicisitudes que acompañaron el
proceso de formación de una administración financiera organizada por Felipe el Atrevido desde
1384 en torno de dos Tribunales de Cuentas funcionando en red y asociando la Cámara real de
Paris. La decisión de Juan sin Miedo de transferir temporalmente el examen del ingreso a Lille
anuncia una inflexión decisiva en la historia del control de este ingreso, una translatio
computorum que se acabara solamente durante el reino de Felipe el Bueno. Al analizar las
condiciones materiales del control, se puede observar cuanto fue decisiva en un Estado todavia
muy vinculado a París, la circulación de prácticas y normas administrativas en una area cultural,
sin suprimir por si misma las resistencias locales o las prácticas propias del estilo de cada
administración provincial. Así surge más claramente el carácter original de una construcción
política donde no se oponen necesariamente progresión del Esatado moderno, centralismo
oportunista y permanencia de estructuras regionales heredadas de principados anteriores al
advenimiento de los duques Valois de Borgoña.

Das Konto der allgemeinen Einnahme aller Finanzen, mit dem die zentralen Ausgaben der
burgundischen Verwaltung und des Hofes bestritten wurden, erweckt aufgrund der in Dijon und
Lille aufbewahrten, fast durchgehenden Reihe den Eindruck einer soliden Beständigkeit. Die
tatsächliche Solidität der burgundischen bürokratischen Maschine darf jedoch nicht über die
zahlreichen Wechselfälle hinwegtäuschen, die den Prozess der Herausbildung einer
Finanzverwaltung begleiteten, die von Philipp dem Kühnen ab 1384 um zwei Rechnungskammern
herum organisiert wurde, die in einem Netzwerk funktionierten und die königliche Kammer in
Paris mit einbezogen. Die Entscheidung von Johann ohne Furcht, die Prüfung der Einnahmen
vorübergehend nach Lille zu verlegen, leitet einen entscheidenden Wendepunkt in der
Geschichte der Kontrolle dieser Einnahmen ein, eine translatio computorum, die erst unter
Philipp dem Guten abgeschlossen wird. Die Analyse der technischen und materiellen
Bedingungen der Kontrolle zeigt, wie entscheidend es in einem Staat, der noch eng mit Paris
verbunden war, war, dass Praktiken und Normen innerhalb eines Kulturraums auf

Comptabilités, 14 | 2021
31

Verwaltungsebene zirkulierten, ohne dabei lokale Widerstände oder Praktiken, die dem Stil der
jeweiligen Provinzverwaltung entsprachen, zu unterdrücken: So wird der ursprüngliche
Charakter einer politischen Konstruktion deutlicher, die nicht zwangsläufig den Fortschritt des
modernen Staates, opportunistischen Zentralismus und die Beibehaltung regionaler Strukturen,
die von den Fürstentümern vor dem Aufstieg der Valois-Herzöge von Burgund geerbt wurden,
gegeneinander ausspielte.

INDEX
Palabras claves : Contabilidad, Estado borgoñon, escritura pragmática
Schlüsselwörter : Buchhaltung, Burgundischer Staat, pragmatische Schriftstellerei
Mots-clés : Comptabilité, État bourguignon, écrit pragmatique
Keywords : Accountancy, Burgundian State, pragmatic literacy.

AUTEUR
JEAN-BAPTISTE SANTAMARIA
Maître de conférences HDR en histoire médiévale, IRHiS–UMR 8529 (Univ. Lille, CNRS)
[email protected]

Comptabilités, 14 | 2021
32

Monnaie, dette publique et


comptabilité : Les circuits financiers
entre les îles de France et de
Bourbon et la métropole au regard
de la comptabilité de la Marine et
des Colonies 1769-1783
Money, public debt and finance: Financial links between France and its colonies
in the Indian Ocean revealed by the Navy’s accounts, 1769-1783
Dinero, deuda pública y finanzas: Nexos financieros entre Francia y sus colonias
en el océano índico revelados por la contabilidad de la marina, 1769-1783
Geld, Staatsverschuldung und Finanzierung: Finanzielle Beziehungen zwischen
Frankreich und seinen Kolonien der Indischen Ozean, aufgedeckt durch die
Buchhaltung der Marine, 1769-1783

Juliette Françoise

Introduction
1 À la suite de la suspension de la Compagnie française des Indes orientales en 1769, dans
le sillage de la guerre de Sept ans (1756-1763), les îles de France et de Bourbon,
localisées sur la route des Indes à l’est du Cap de Bonne-Espérance et de Madagascar,
passent sous administration directe de l’État royal. Le secrétariat d’État de la Marine,
créé par Colbert en 1669 et auquel a été rattaché le bureau des Colonies en 1710 1, est
alors chargé de l’administration coloniale des îles et, à ce titre, du financement du
service du roi et des dépenses de l’administration locale.

Comptabilités, 14 | 2021
33

2 Or, la distance entre l’administration centrale de la Marine, à Paris, et les îles est une
contrainte majeure pour la gestion des finances coloniales. A défaut d’être en capacité
de contrôler efficacement l’allocation des fonds à des postes de dépenses clairement
identifiés, les trésoriers généraux de la Marine tentent d’encadrer les moyens de
paiement utilisés par les administrateurs des îles. Dans un contexte de manque de
liquidités structurel, un moyen de paiement à distance original est employé pour régler
les dépenses de l’administration coloniale des îles : les rescriptions. L’utilisation de ces
lettres de change tirées sur les trésoriers généraux de la Marine à Paris permet de
différer le paiement dans le temps et dans l’espace à l’échelle de l’empire colonial
français. C’est aussi donner aux administrateurs locaux un instrument de paiement
quasi-illimité, pour tout type de dépenses, encaissable en métropole.
3 L’objectif de cette contribution est triple. D’une part, il faut interroger les objectifs et
les modalités du contrôle de l’administration centrale de la Marine sur les finances de
ses colonies dans l’océan Indien. D’autre part, nous souhaitons évaluer, non seulement
le poids de ces dépenses coloniales dans la comptabilité du ministère de la Marine, mais
aussi leurs répercussions sur la gestion comptable de la Marine, un des ministères les
plus dépensiers dont l’endettement structurel, au XVIIIe siècle, est conjoncturellement
alourdi par le coût des guerres. De fait, l’incapacité à prévoir le montant et la
temporalité des dépenses des îles de France et de Bourbon nuit à l’élaboration d’une
prévision budgétaire cohérente. L’inefficacité du contrôle comptable se lit dans la
massification des lettres de change tirées sur les trésoriers généraux de la Marine à
Paris. Si l’administration centrale de la Marine dénonce la « mauvaise administration »
à l’échelle locale, cette flambée des dépenses est davantage liée aux désordres
monétaires des îles et à des phénomènes de spéculation. Le troisième enjeu de cette
contribution est ainsi de mettre au jour le mécanisme de l’inflation monétaire coloniale
qui pèse sur les finances du ministère de la Marine. Les retards et les défauts de
paiement, qui résultent de ce désordre monétaire et financier, conduisent aussi bien les
trésoriers généraux que les administrateurs locaux à adapter leurs pratiques
comptables, à chercher de nouvelles sources de financement et à dialoguer avec
d’autres services à l’instar du contrôleur général des finances 2.
4 Ces mécanismes et ces innovations comptables, financiers et monétaires, ainsi que les
relations qui se nouent entre différents acteurs à différentes échelles et dans différents
espaces, se dévoilent lorsqu’on met en regard deux fonds d’archives. D’un côté, la
correspondance entre le ministre de la Marine et des Colonies et les administrateurs
des îles, conservée aux archives départementales de La Réunion, contient les directives
du ministre, leurs objectifs ainsi que les difficultés et les résultats de leur mise en
application3. D’un autre côté, il existe un dossier consacré à la correspondance entre le
secrétaire d’État à la Marine et le Contrôleur général des finances au sujet des lettres de
change des îles de France et de Bourbon couvrant la période 1770-1776, conservé aux
archives nationales4. Cette correspondance interministérielle fournit des informations
sur les pratiques comptables du ministère de la Marine et des Colonies et le casse-tête
que représente le paiement des lettres de change des îles de France et de Bourbon. Il
ressort, en toile de fond, deux tendances intrinsèques à la gestion des finances
publiques sous l’Ancien Régime : d’un côté l’insuffisance structurelle de fonds liquides ;
de l’autre l’impératif de maintenir le crédit public, c’est-à-dire la confiance dans la
capacité de l’État royal a assuré ses engagements financiers, sur lequel repose l’édifice
de la dette publique.

Comptabilités, 14 | 2021
34

Administrer les colonies : des techniques de paiement


à distance innovantes
Les finances coloniales face à la pénurie de liquidités et à
l’incertitude structurelles

5 L’administration de territoires ultra-marins par l’État moderne français se heurte à une


contrainte fondamentale, la distance. Celle-ci est à la fois spatiale, mais aussi
temporelle puisqu’il y a en moyenne cinq mois de navigation entre la métropole et les
Mascareignes autrement dit, l’Île de France et l’Île Bourbon situées dans l’océan Indien.
L’insularité ne fait que renforcer la temporalité propre de ces territoires qui nécessite,
sur le plan monétaire et financier notamment, une adaptation des outils et des
pratiques, aussi bien des marchands qui participent au commerce lointain, que de
l’administration coloniale. Il est particulièrement risqué d’envoyer des fonds en
espèces, c’est-à-dire du numéraire, aux îles de France et de Bourbon. Il en résulte un
manque de liquidités structurel par rapport aux besoins à la fois de l’économie
marchande et du service du roi. Les administrateurs des îles font, en effet, face à une
hausse des dépenses dans les années 1770 : Il y a des projets d’investissement à
entreprendre, dans le contexte de l’après guerre de Sept Ans, tels que la rénovation et
la construction d’infrastructures portuaires, mais aussi l’aménagement du territoire
colonial, en lien avec la stratégie impériale. Il faut, par ailleurs, assurer
l’approvisionnement alimentaire des îles et faire face aux dépenses militaires liées à la
préparation de la guerre, puis à la guerre d’indépendance américaine (1778-1783) 5. Or,
la forme de liquidité la plus demandée est la piastre, monnaie d’argent espagnole
frappée dans les Amériques, la monnaie-marchandise du commerce international au
e
XVIII
siècle au pouvoir libératoire quasi illimité 6. Non seulement son acheminement aux
Mascareignes est risqué, mais ce numéraire est aussi accaparé soit pour effectuer des
transactions hors des îles, soit pour être thésaurisé7. Il en résulte une cherté de son
prix : dans les années 1770-1780, elle circule dans le commerce deux à trois fois son
cours légal imposé par l’administration8. Face à cette pénurie de numéraire9, les
administrateurs des îles, à l’instar des marchands, font passer des ordres de paiement
en métropole. Autrement dit, il s’agit de déplacer géographiquement et de différer dans
le temps le règlement des paiements liés aux dépenses de l’administration coloniale des
îles. Ils utilisent pour cela un moyen de paiement à distance original : les rescriptions
ou lettres de change tirées sur les trésoriers généraux de la Marine et des Colonies à
Paris.

Un moyen de paiement à distance : les lettres de change tirées sur


les trésoriers généraux de la Marine et des Colonies à Paris

6 Les lettres de change tirées sur les trésoriers généraux de la Marine et des Colonies à
Paris ne sont pas, stricto sensu, des lettres de change car il n’y a pas de contrat de
change. Il s’agit plutôt de rescriptions, c’est-à-dire de mandats de paiement adressés à
un caissier. Savary des Bruslons, dans son Dictionnaire universel du commerce, en donne la
définition suivante :

Comptabilités, 14 | 2021
35

« Ordre, mandement que l’on donne par écrit à un correspondant, commis, facteur,
fermier, etc. de payer une certaine somme à celui qui est le porteur du mandement
[…] On prend à Paris des rescriptions des gabelles, des aides & des cinq grosses
fermes sur les receveurs de ces fermes du roi dans les provinces ; ce qui est une
grande commodité pour y faire passer son argent sans aucun frais. Les rescriptions
des banquiers se traitent comme lettres de change »10.
7 L’outil n’est donc pas nouveau dans les circuits financiers de l’État royal et sa similitude
opérationnelle avec les effets commerciaux, que sont les lettres de change, bien
établie11. La matérialité même des lettres de change tirées sur les trésoriers généraux
de la Marine à Paris depuis les Mascareignes atteste de la proximité des outils et des
pratiques financières dans le commerce et dans l’administration. Le formulaire de ces
lettres est ainsi très semblable, dans sa composition, ses formules et ses signes de
validation, au modèle de lettres de change que Jacques Savary donne dans son Manuel
du parfait négociant12. Pour autant, il ne s’agit pas d’une simple imitation des outils du
monde marchand, mais plutôt d’une adaptation au cadre de l’administration de la
Marine et des Colonies. C’est ce que semble indiquer, par exemple, la mention des
différents officiers de plume qui délivrent et enregistrent les lettres de change des îles,
en poste dans l’administration coloniale des îles ou dans l’administration centrale de la
Marine, et qui sont donc les acteurs de ces circuits financiers. Notons la mention du
Commissaire général de la Marine, ordonnateur à l’Île Bourbon et celle, bien
évidemment, du Trésorier général des Colonies. En outre, l’émission de formulaires
imprimés témoigne non seulement de la fixation de ces codes rhétoriques et
graphiques, mais aussi de l’usage croissant et continu de ce moyen de paiement dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle.
Figure 1. Formulaires d’une lettre de change pour valeur reçue en deniers comptants à huit jours de
vue

Savary, Jacques, op. cit., p. 204


Figure 2. Lettre de change tirée sur le Trésorier général des Colonies à Paris, 13 janvier 1777

Comptabilités, 14 | 2021
36

ADR/19C, lettres de change (1776-1783)


Figure 3. Lettre de change tirée sur le Trésorier général des Colonies à Paris, 5 septembre 1777

ADR/19C, lettres de change (1776-1783)

8 Dans son étude sur les trésoriers généraux de la Marine, Henri Legohérel explique le
mécanisme du « paiement ‘par billets’ » au sein du ministère de la Marine : « Le
Trésorier délivre au créancier un billet, du montant de la somme due, qui lui servira
pour effectuer ses propres paiements et que le porteur rapportera au guichet du
Trésorier le jour de l’échéance pour obtenir le règlement en espèces » 13. Cet outil, qui
permet de différer le paiement dans le temps et dans l’espace, est donc une
reconnaissance de dette de la part des finances publiques. Or, il peut aussi s’agir, pour
son porteur, d’un moyen de transfert de fonds comme le souligne Savary des Bruslons.
En effet, le remboursement des lettres de change des îles de France et de Bourbon
permettant un règlement en espèces à Paris, s’en procurer peut se révéler avantageux
pour qui souhaite faire passer des fonds des Indes en métropole sans prendre le risque
de transporter des espèces par voie maritime. Les lettres de change des îles font ainsi
l’objet d’un commerce : elles circulent de main en main, c’est-à-dire qu’elles sont

Comptabilités, 14 | 2021
37

endossables. C’est encore une fois la matérialité de cet objet qui nous laisse entrevoir
l’étendue de ces trafics.
Figure 4. Lettre de change tirée sur le Trésorier général des Colonies à Paris, 30 avril 1777

ADR/19C, lettres de change (1776-1783)


Figure 5. Dos de la lettre précédente endossée deux fois le 2 septembre 1777 puis le 3 septembre
1777 à Saint-Denis, Île de Bourbon

ADR/19C, lettres de change (1776-1783)

9 Si cet instrument de paiement est déjà employé par différents services de l’État royal,
l’originalité ici est bien son usage dans le contexte colonial qui implique de nouvelles
géographies, de nouvelles temporalités et de nouveaux engagements pour les finances
publiques. D’après Sartine, secrétaire d’État à la Marine entre 1774 et 1780, ces lettres
de change, utilisées dès la rétrocession des îles, sont un moyen de paiement à l’usage
des administrateurs des Mascareignes, au même titre que la piastre et le papier-
monnaie. Il s’agit même de « la ressource la plus solide sur laquelle il est permis de
compter »14, mais dont il ne faut pas abuser. En effet, autoriser l’émission de ces

Comptabilités, 14 | 2021
38

rescriptions, c’est donner aux administrateurs locaux un instrument de paiement


quasi-illimité, pour tout type de dépenses, à condition que l’interlocuteur accepte
d’être rémunéré en métropole. Or, il est difficile pour l’administration centrale de la
Marine à Paris, chargée de la politique comptable, d’orienter l’allocation des fonds à
l’échelle des îles. En effet, l’administration centrale de la Marine n’a connaissance de la
nature et du montant des dépenses engagées que tardivement, lorsque les lettres de
change sont enregistrées une fois arrivées en métropole, soit après environ cinq mois
de navigation. L’enjeu est alors moins la vérification des comptes des administrations
locales des îles, que le contrôle des moyens de paiement enregistrés en métropole.
Cette situation d’incertitude quant à l’état des dépenses engagées dans les colonies
renvoie, plus largement, aux capacités prévisionnelles limitées des finances publiques
de l’État moderne français. Comme le montre Marie-Laure Legay, à défaut de contrôler
efficacement l’allocation des fonds à des postes de dépenses clairement identifiés, on se
contente, sous l’Ancien Régime, de gérer les moyens de paiement 15.

Le contrôle à distance des lettres de change par l’administration


centrale de la Marine

10 Le contrôle de l’administration centrale de la Marine s’applique donc aux moyens de


paiement et ce à différentes étapes, de leur émission à leur remboursement. Il s’agit
avant tout de vérifier ce que paient les lettres de change et les sommes à acquitter.
L’objectif est double : prévoir les dépenses de la Marine et des Colonies pour les
exercices ultérieurs et surtout maîtriser les dépenses. Ces orientations du contrôle
comptable attestent de l’émergence d’une mentalité budgétaire prévisionnelle. Celle-ci
est stimulée, entre autres, par les spécificités du contexte colonial, à savoir le manque
de visibilité sur les dépenses engagées du fait de la distance. Nous avons identifié trois
techniques de contrôle des lettres de change, mises en place progressivement et de
façon concomitante entre la fin des années 1760 et le début des années 1780.

Standardiser les écritures : les techniques d’émission et d’enregistrement

11 Un premier type de contrôle passe par l’écrit : il s’agit de standardiser la procédure


d’émission des lettres de change. Les instructions du secrétaire d’État à la Marine,
envoyées aux administrateurs locaux, formalisent les étapes à suivre lorsqu’ils
délivrent des lettres de change sur la caisse générale de la Marine. Les lettres de change
doivent ainsi être timbrées en fonction de la classe de dépenses qu’elles paient et
transfèrent. Il y a cinq postes identifiés : 1° Lettres de change timbrées pour dépenses
de la colonie ; 2° pour successions ; 3° pour pensions alimentaires ; 4° pour papier-
monnaie ; 5° pour dépenses de la Marine16. Le premier poste renvoie aux dépenses
d’entretien des îles, en particulier l’approvisionnement alimentaire des magasins du
roi. Deux postes concernent des transferts de fonds : soit pour la subvention des
familles des colons en métropole, timbrées pensions alimentaires ; soit pour les
successions vacantes. Le quatrième poste concerne le remboursement de la dette que
représente le papier-monnaie mis en circulation dans les îles par l’administration
royale pour faire face à la pénurie de liquidités et, plus particulièrement, de petite
monnaie. Le cinquième est dédié aux dépenses de la Marine, qui connaissent un regain

Comptabilités, 14 | 2021
39

avec la préparation puis l’implication française dans la guerre d’indépendance


américaine (1778-1783) et qui a notamment des répercussions dans l’océan Indien.
Figure 6. Lettre de change timbrée pour dépense de la Colonie, 13 novembre 1781

ADR/19C, lettres de change (1776-1783)

12 De plus, un numéro doit être assigné à chaque lettre de change ainsi qu’un état
particulier portant connaissance de l’objet de la dépense. Cet état doit être présenté à
l’enregistrement en métropole en même temps que la lettre de change. Ainsi : « il ne
sera procédé ni à l’enregistrement des dits effets ni pourvu à leur paiement autant
qu’ils [les habitants et les négociants] rapporteront le dit état » 17. Par ailleurs, les
administrateurs doivent envoyer, chaque mois, un bordereau des lettres distinguées
par classes, précisant les motifs pour lesquels elles ont été tirées, aux trésoriers
généraux de la Marine à Paris18. La figure 7 montre ainsi le « bordereau des lettres de
change tirées à six mois de vue par première et seconde sur M. Claude Baudard de St.
James, trésorier général des Colonies en exercice la présente année à l’ordre des cy
après dénommés pour valeurs remises à la caisse en papier-monnaie pour pensions
alimentaires à eux accordées suivant le détail qui suit ».
Figure 7. Bordereau des lettres de change tirées à six mois de vue pour Pensions alimentaires, 1778

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40

ADR/19C, Bordereaux. Enregistrement des lettres de change 1778-1779

13 Cette procédure, somme toute assez lourde, doit permettre aux trésoriers généraux de
la Marine de faire des prévisions. Ils sont en capacité d’anticiper, à partir des
bordereaux des lettres de change, combien de lettres de change il va falloir acquitter au
total, combien ont été présentées à l’enregistrement et combien n’ont pas encore été
réclamées. L’objectif prévisionnel est avancé pour justifier cette procédure
contraignante :
14 « Sa Majesté en adoptant un arrangement aussi essentiel au bon ordre de ses finances
[…] est même persuadée qu'il doit contribuer à consolider de plus en plus le crédit et à
ramener la confiance parmi les habitants puisqu’ils doivent être assurés que les
intentions de Sa Majesté sont de s’occuper à l’avance de moyens de faire face aux
engagements qui seront contractés pour son service. »19
15 Le « bon ordre des finances » passe donc par la prévision des dépenses.

Étaler les paiements dans le temps

16 Une deuxième technique de contrôle s’attache à maîtriser les flux et les échéances des
lettres de change des îles, dans l’objectif d’étaler les paiements dans le temps. En effet,
la distance et le calendrier des navigations conduisent à ce qu’une quantité importante
de lettres de change arrive aux mêmes époques, à bord des mêmes navires qui
reviennent des îles. Il s’ensuit qu’elles sont enregistrées en même temps et qu’elles
doivent donc être payées le même mois puisqu’elles portent les mêmes échéances de
trois ou six mois. L’administration centrale de la Marine souhaite éviter d’avoir à régler
une quantité importante de lettres de change sur une période réduite car cela suppose
de disposer d’espèces ou d’autres billets royaux acceptés par les créanciers comme
mode de remboursement des lettres de change des îles. Or, comme l’indique Henri
Legohérel, les trésoriers de la Marine font face, non seulement à une insuffisance

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41

structurelle d’argent comptant, mais aussi au défaut de confiance croissant des


créditeurs dans la capacité des services de l’État à assurer le paiement des papiers
royaux20. L’arrivée d’une somme conséquente, et jusqu’alors largement inconnue, de
dépenses à payer, aux mêmes échéances, est un élément supplémentaire de
fragilisation de la gestion comptable de la Marine déjà largement désorganisée.
17 Le ministre de la Marine propose comme solution aux administrateurs locaux de jouer
sur les échéances en divisant « les tirages par douzième, à échéances fixes en sorte que
la caisse de France n’aurait à en acquitter par chaque mois que le douzième des
dépenses annuelles »21. Ainsi : « on ne sera plus obligé de faire enregistrer les lettres de
change qui seront exactement acquittées à leurs échéances indiquées et l’on saura à
quoi s’en tenir pour les fonds à faire ainsi chaque mois » 22. Or, il semble que ces
prescriptions n’aient pas été suivies. Ainsi, dans une dépêche datée du 20 janvier 1780,
le secrétaire d’État à la Marine, Sartine, condamne l’inaction des administrateurs des
îles :
« Loin de vous conformer à cette disposition, vous avez fait délivrer chaque mois
des lettres de change pour le paiement des fournitures qui ont été faites pour le
service, toutes ces traites qui viennent de parvenir sur le navire Les Deux Amies sont
payables en février prochain […] Si vous eussiez calculé les événements de la guerre
et la prise des navires par les ennemis, vous m’auriez évité l’embarras extrême dans
lequel vous me mettez aujourd’hui en faisant parvenir par un seul bâtiment une si
prodigieuse quantité de lettres de change […] ».23
18 La temporalité des paiements est donc au cœur de la politique comptable de l’État
moderne français. La maîtrise des échéances des engagements financiers de la Marine
conduit ainsi à l’invention de techniques comptables. Mais, leur mise en pratique reste
très limitée du fait de la distance, qui empêche une surveillance efficace des
administrateurs locaux, mais aussi de l’incommodité et de la lourdeur de ces techniques
pour l’administration coloniale.

Hiérarchiser les paiements

19 L’administration centrale de la Marine étant incapable de rembourser toutes les lettres


de change des îles à leur échéance, elle hiérarchise les paiements en fonction du type
de dépenses pour lesquelles les lettres sont tirées : certaines dépenses sont acquittées
en priorité, alors que d’autres voient leur paiement retardé, voire suspendu.
Intéressons-nous ici aux dépenses prioritaires. Il y a deux objets auxquels les trésoriers
généraux de la Marine accordent la priorité.
20 D’un côté, les lettres de change délivrées à des négociants étrangers en paiement de
vivres et de marchandises pour le service du roi. Il s’agit principalement de négociants
hollandais du Cap de Bonne-Espérance24, qui sert de station de ravitaillement, aussi
bien pour la flotte militaire positionnée dans l’océan Indien, que pour les Mascareignes,
en insuffisance alimentaire permanente. En effet, suite de la rétrocession des îles de
France et de Bourbon à l’État royal, les lettres de change tirées sur les trésoriers
généraux de la Marine à Paris deviennent le moyen de paiement le plus utilisé pour
l’approvisionnement en vivres au Cap de Bonne-Espérance25. Les lettres de change
utilisées au Cap sont timbrées « dépenses de la colonie », comme toutes celles tirées
pour la fourniture des objets qui alimentent les magasins du roi 26. Ces lettres sont donc
considérées comme des dépenses effectuées pour les Mascareignes bien qu’elles soient
tirées, non pas par les administrateurs des îles, mais par l’agent français établi au Cap.

Comptabilités, 14 | 2021
42

L’administration des îles n’a donc qu’une surveillance lointaine sur l’utilisation de ce
moyen de paiement et un contrôle limité sur les sommes qui sont tirées. Il s’en suit des
controverses autour de la gestion des opérations financières par l’agent au Cap, qui doit
rendre des comptes à la fois au secrétaire d’État à la Marine et aux administrateurs des
Mascareignes27. La question est d’autant plus sensible que l’acquittement des lettres de
change délivrées pour l’approvisionnement au Cap est une priorité : il s’agit de garantir
le crédit de la France à l’étranger28. Les retards des paiements, non seulement rendent
difficiles les affaires commerciales des agents royaux au Cap de Bonne-Espérance, mais
nuisent aussi à la crédibilité de la France et remettent en cause sa capacité à s’acquitter
de ses obligations, dans un contexte de rivalités impériales. On souhaite éviter que
l’ambassadeur de Hollande à Versailles aille réclamer au secrétaire d’État à la Marine le
règlement rapide des lettres de change tirées au Cap de Bonne-Espérance, comme en
177529. Notons, par ailleurs, que ces lettres de change qui servent à payer des
négociants hollandais au Cap, tirées sur les trésoriers généraux de la Marine à Paris,
sont souvent payables à Amsterdam30. Les opérations entre les Mascareignes et le Cap
de Bonne-Espérance entraînent donc des transferts financiers en Europe entre Paris et
Amsterdam. Se dévoilent alors les engagements financiers de l’État moderne français
dans des géographies complexes et multi-scalaires, qui découlent de sa transformation
en puissance impériale.
21 D’un autre côté, l’administration centrale de la Marine porte une attention particulière
à l’acquittement des lettres de change pour pensions alimentaires. Dans ce cas, les
lettres de change sont utilisées comme moyen de transfert de fonds à disposition des
colons. Il s’agit de faire passer des fonds en métropole pour la subsistance et l’entretien,
le plus souvent des enfants des colons éduqués en France. L’objectif est de faciliter
l’installation et le maintien d’une population de colons français dans les îles. En
donnant la priorité à cette classe de lettres de change – ou du moins en tenant ce
discours - le secrétaire d’État à la Marine vise à assurer les colons de la « protection de
Sa Majesté »31. Les finances sont donc un terrain où se joue la relation politique entre
l’administration et la société coloniale. L’investissement de l’État moderne français
dans ses colonies se lit dans ses comptes qui enregistrent les nouveaux circuits
financiers qui se mettent en place dans la seconde moitié du XVIIIe siècle entre la
métropole et les îles de France et de Bourbon. Ces mouvements financiers sont, d’une
certaine manière, la contrepartie de la relation nouvelle qui se noue entre l’État et ses
sujets dans ses colonies. Ils sont aussi révélateurs des ambitions de l’État colonial et de
sa conception de la puissance. Le peuplement est en effet un des éléments qui participe
à la mise en valeur des îles, car il soutient notamment la mise en culture des terres,
celle-ci se faisant le modèle de l’économie de plantation esclavagiste. On retrouve ainsi
deux dimensions de la richesse, fondamentales pour la prospérité des colonies, mis en
avant dans les discours portés notamment par des administrateurs des îles à l’instar de
Pierre Poivre32 : la démographie et la mise en valeur agricole. On pourrait donc dire que
cette mesure qui donne la priorité au paiement des lettres de change timbrées pour le
versement des pensions alimentaires, relève à la fois de la logique comptable, dans la
mesure où les trésoriers généraux de la Marine ne peuvent régler toutes les dépenses à
leur échéance et qu’ils retardent alors certains paiements ; et de la politique coloniale
de l’État moderne français dans les îles de France et de Bourbon puisqu’il s’agit
d’encourager les colons à s’y installer.
22 Ainsi, le contrôle des moyens de paiement a un caractère stratégique relevant à la fois
de la politique comptable et de la politique coloniale : il s’agit de maîtriser les dépenses

Comptabilités, 14 | 2021
43

de la Marine et des Colonies, mais aussi de garantir le crédit de l’État moderne français
dans ses dimensions impériale et coloniale. Pour autant, il semble que ces techniques
de contrôle n’aient pas été très inefficaces.

La massification des lettres de change et ses


répercussions sur la gestion comptable de la Marine
Le poids des lettres de change des îles de France et de Bourbon
dans la comptabilité de la Marine

23 L’inefficacité du contrôle comptable à distance se lit dans la quantité importante de


lettres de change tirées depuis les Mascareignes entre 1770 et 1776, et dans l’incapacité
des trésoriers généraux à prévoir et maîtriser ces engagements financiers.
24 Or, le ministère de la Marine et des Colonies, l’un des plus dépensiers au XVIIIe siècle, fait
face à un déséquilibre budgétaire structurel, les dépenses excédents continuellement
les recettes. L’incapacité à acquitter les dépenses à leur échéance entraîne des retards
voire des défauts de paiement. Il en résulte un endettement permanent et croissant,
conjoncturellement accentué par le coût des guerres. La période étudiée se situe de fait
entre deux événements qui ont particulièrement pesé sur les finances de la Marine et
plus globalement de l’État royal : la guerre de Sept Ans (1756-1763) et la guerre
d’Indépendance américaine (1778-1783) qui ont chacune coûtée, d’après Michel
Morineau, entre 1000 et 1300 millions de livres à la France 33. Ainsi, à l’issue de la guerre
de Sept Ans, le département de Marine et des Colonies est criblé de dettes. La
liquidation de ces dettes est opérée entre 1758 et 1768 pour amortir quelques 42
millions de créances34. Si les dépenses de la Marine se stabilisent dans la première
moitié de la décennie 1770, la dette se reconstitue quand même. Elle s’élève à 11
millions de livres en 1774, dont 7 pour la Marine et 4 pour les colonies. En 1776, elle est
de 28 millions. En moins de vingt ans, la dette s’est ainsi reconstituée pour plus de la
moitié35. De 1778 à 1780, en trois ans, les dettes s’élèvent à 66 millions 36. En 1781, de
Castries évalue à 100 millions les seules dettes des Colonies contractées depuis 1778 37. Et
à la fin de l’année 1783, d’après Calonne, la dette de la Marine se porte à 220 millions de
livres38.
Tableau 1. Dettes de la Marine et des Colonies pour les années 1758/1774/1776/1783

Henri Legohérel, op. cit., p. 205-207

25 Si on regarde du côté des dépenses de la Marine et des Colonies, elles augmentent


continuellement entre 1774 et 1782 passant de 18 à 191 millions de livres, soit une
multiplication par plus de 1039. Et cette croissance des dépenses coïncide avec le début
de l’engagement français dans la guerre d’indépendance américaine.
Tableau 2. Les dépenses annuelles de la Marine en millions de livres entre 1769 et 1783

Comptabilités, 14 | 2021
44

Henri Legohérel, op. cit., p. 177-18140

26 Que représente les dépenses pour les îles de France et de Bourbon dans le « budget »
global de la Marine ? Au cours de la décennie 1770, la fraction des dépenses ordinaires
des colonies allouée aux îles de France et de Bourbon double, passant de 4 à 8 millions
de livres. En 1772, elle représente environ la moitié des dépenses ordinaires des
colonies et environ 15 % des dépenses ordinaires totales de la Marine.
27 Au début de la décennie, le secrétaire d’État à la Marine se plaint au contrôleur général
des finances que la dotation financière des Mascareignes est insuffisante. Il dénonce sa
fixation arbitraire qui ne correspond pas aux besoins financiers de ces colonies 41. De
fait, d’après les états de la Marine et des Colonies de 1771, les fonds destinés aux îles de
France et de Bourbon sont de 4 millions pour l’année 1772 alors que, souligne le
secrétaire d’État à la Marine, « les dépenses de ces îles pour l’année dernière et
vraisemblablement pour celle-ci iront à près de 8 millions chacune de ces deux
années »42. L’hypothèse peut donc être faite que le doublement de l’allocation destinée
aux Mascareignes entre 1772 et 1782 correspond plus à un réajustement par rapport
aux besoins financiers des îles, qu’à une hausse des dépenses effectives pendant la
période. En effet, les dépenses engagées par les lettres de change tirées sur les
trésoriers généraux de la Marine à Paris excèdent largement ce cadre budgétaire : alors
qu’il est alloué 4 millions de livres par exercice aux îles de France et de Bourbon dans la
première moitié de la décennie 1770, il est tiré en l’espace de 18 mois (entre février
1771 et août 1772) pour environ 18 millions de traites sur Paris 43. Il s’agit d’une
estimation haute pour toute la décennie 1770, mais si on extrapole, cela fait un million
de livres par mois, soit trois fois le budget d’un exercice. La quantité de lettres de
change tirées depuis les Mascareignes échappe donc à tout encadrement budgétaire
dans un contexte d’explosion des dépenses du ministère de la Marine et des Colonies et
d’endettement croissant.

Un révélateur des dysfonctionnements structurels de la caisse


générale de la Marine

28 Comment la caisse générale de la Marine prend-elle en charge ces dépenses qui


excèdent largement ses prévisions budgétaires ? Et dans quelle mesure les lettres de
change des îles participent-elles à la désorganisation de la gestion comptable de la
Marine ? L’étude de la correspondance entre le secrétaire d’État à la Marine et le
contrôleur général des finances montre que le problème des lettres de change des îles
de France et de Bourbon est révélateur des dysfonctionnements structurels de la caisse
générale de la Marine dans la seconde moitié du XVIIIesiècle ; dysfonctionnements qui
expliquent et participent à son endettement croissant.

Comptabilités, 14 | 2021
45

L’insuffisance structurelle de fonds

29 Si l’administration centrale de la Marine blâme la « mauvaise administration » et le


manque de rigueur des administrateurs des îles qui ne suivent pas les consignes du
secrétaire d’État à la Marine, les administrateurs locaux insistent, eux, sur l’absence de
liquidités à leur disposition pour face aux dépenses des colonies. Le manque de
liquidités renvoie certes au déséquilibre monétaire structurel des Mascareignes, mais
aussi à la dotation insuffisante des îles de France et de Bourbon dans le « budget »
général de la Marine et des Colonies, par rapport à leurs besoins financiers. Or, la sous-
estimation des ressources nécessaires pour couvrir les engagements de la Marine et des
Colonies est un problème permanent dans lequel se joue le rapport de force entre la
Marine et le contrôleur général des Finances. En effet, d’après Henri Legohérel, la cause
première des difficultés financières de la Marine est un déséquilibre structurel : non
seulement les dépenses de la Marine sont supérieures aux fonds prévus par les
Finances, mais les fonds effectivement attribués sont aussi inférieurs aux fonds
prévus44. Il observe ainsi que le vide constant des caisses et la pénurie d’argent liquide
sont un élément permanent de la vie des trésoriers de la Marine au XVIIIe siècle 45. Il en
résulte un endettement permanent croissant pour combler le déficit.

La désorganisation des paiements : Les anticipations et le chevauchement des


exercices pour payer les dettes

30 Henri Legohérél s’intéresse aux conséquences du manque d’argent dans les pratiques
comptables de la Marine dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. D’après lui, la pénurie
permanente de fonds liquides conduit à une adaptation des règles comptables établies
par Colbert et, en premier lieu, à une désorganisation des paiements qui sont retardés,
différés d’un exercice à l’autre, voire suspendus46. Le cas des lettres de change des îles
conforte ses observations. En effet, face au manque d’argent pour régler les dépenses
engagées par les lettres de change des îles, le secrétaire d’État à la Marine adopte deux
stratégies complémentaires. D’un côté, il sollicite le contrôleur général des finances
pour obtenir, non seulement le versement des assignations qui lui ont été affectées,
mais aussi des fonds extraordinaires afin de régler les dépenses qui excèdent le
« budget » ordinaire. D’un autre côté, il met en place une gestion comptable pluri-
annuelle, en mobilisant les fonds affectés à différents exercices pour régler les
dépenses d’autres exercices47. Ainsi, l’exercice courant sert à payer les dettes
antérieures de la Marine et des Colonies, alors qu’il prélève des avances sur l’exercice
ultérieur pour faire face aux dépenses courantes. Ce mécanisme inter-temporel
d’anticipations sur les recettes et de chevauchement des exercices est un moyen
d’étaler les dettes dans le temps qui devient courant dans les pratiques budgétaires de
l’État royal dans la seconde moitié du XVIIIe siècle :
« on appliquait les fonds donnés chaque année à l’apurement des anciens exercices,
de manière qu’un partie de la dette subsistait jusqu’au temps où des circonstances
favorables permettaient de l’apurer, sans cependant que les créanciers
éprouvassent de trop longs retards, puisqu’en supposant par exemple, que l’on
acquittât avec les fonds de 1772 des dettes de l’année 1771, il s’en suivrait qu’on
paierait 1772 avec les fonds de 1773, et c’est ainsi qu’on en a toujours usé dans le
département de la guerre […]. »48

Comptabilités, 14 | 2021
46

31 Or, ces pratiques comptables ne préviennent pas les retards et les défauts de paiement.
Ces difficultés sont ainsi une composante permanente dans la gestion des finances
publiques sous l’Ancien Régime, comme le suggère Marie-Laure Legay 49. Elle définit le
défaut de paiement comme le « défaut du produit assigné et le retard avec lequel
l’imposition dont on attendait la recette était prélevé »50. Il s’agit donc bien de
dysfonctionnements structurels qui mettent en jeu l’architecture même de la
comptabilité de l’Ancien Régime, c’est-à-dire, avant tout, le principe de l’assignation de
recettes aux dépenses de différentes caisses51.

La confusion entre l’ordinaire et l’extraordinaire et le recours à l’emprunt

32 La masse de lettres de change qui arrivent à Paris pour être payées par la caisse
générale de la Marine déstabilise la comptabilité de la Marine, déjà fragilisée par une
asymétrie structurelle entre les recettes et les dépenses. La quantité importante de
lettres de change à payer pose un premier problème : quelle est la nature de ces
dépenses ? Doivent-elles faire partie des dépenses ordinaires des îles de France et de
Bourbon ? Ou bien doivent-elles être considérées comme des dépenses
extraordinaires ? Dans les premières années de la décennie 1770, elles sont considérées
comme faisant partie des dépenses ordinaires des îles de France et de Bourbon. Une
lettre du ministre de la Marine, datée de juillet 1772, laisse entrevoir les circuits de
l’argent des caisses de l’État royal, autrement dit les recettes assignées au paiement des
lettres de change52. Le tableau 3 illustre la feuille de distribution des assignations pour
l’acquittement d’une partie des lettres de change à payer aux mois de juillet et août
1772.
Tableau 3. Feuille de distribution pour l’acquittement des 143,951 livres 19 sols 3 deniers restant à
payer des lettres de change des îles de France et Bourbon et autres colonies pour le mois de juillet
1772 et des 150,000 livres à payer du 1er août 1772

Série AN/F/4/1008

33 Or, les fonds affectés aux dépenses ordinaires des îles de France et de Bourbon sont
insuffisants pour payer la quantité de lettres de change, d’autant plus qu’ils doivent
couvrir d’autres types de dépenses. Le ministre de la Marine est de plus en plus en
faveur, à partir du milieu des années 1770, de fonds extraordinaires destinés au
paiement des lettres de change. Il demande même au contrôleur général de la Marine
de prendre en charge une certaine classe de lettres de change, celle pour papier-
monnaie, qui fait l’objet de spéculation dans les îles. Il s’en suit un renforcement de la
confusion entre les dépenses ordinaires et les dépenses extraordinaires. En effet, une
partie des dépenses ordinaires sont affectées au paiement des dettes des exercices
antérieurs. Or, ces dettes sont aussi acquittées par des fonds alloués aux dépenses
extraordinaires. En plus, les lettres de change sont de plus en plus payées comme des
dépenses extraordinaires. Il semble donc que les dépenses extraordinaires viennent à
couvrir tout engagement financier qui excède les fonds des dépenses ordinaires. Cela
rejoint les analyses d’Henri Legohérel et d’Alain Guery sur la confusion croissante entre

Comptabilités, 14 | 2021
47

ces deux catégories comptables, signe de la « crise financière » de l’Ancien Régime 53. Le
projet d’emprunt sur l’hôpital des Invalides illustre bien le mélange des dépenses. En
1774, le ministre de la Marine propose un projet d’emprunt sur l’hôpital des Invalides
de dix millions sur dix ans à un taux d’intérêt de quatre pour cent. Malgré les
réticences du contrôleur général des finances, le projet est validé, vraisemblablement
avec l’accord direct du roi54. On retrouve ici l’analyse de Marie-Laure Legay sur la perte
de pouvoir du contrôleur général des finances face aux ministères dépensiers dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle, qui se passent de son intermédiation et sollicitent
directement le roi55. L’emprunt doit permettre de régler les dettes de la Marine et des
Colonies sur les exercices antérieurs à 1772 qui s’élèvent à plus de 11 millions de livres.
Ces dettes consistent en « journées d’ouvriers, appointements d’officiers et autres
entretenus, soldes des matelots, affrètement de navires, achats de marchandises et de
munitions »56. Or, l’emprunt est finalement aussi affecté au paiement des lettres de
change des îles de France et de Bourbon, en le portant officieusement à 15 millions de
livres57. Il y a donc une confusion sur la nature des dépenses payées par une même
source d’argent ; confusion qui résulte du déséquilibre structurel entre les recettes et
les dépenses58.
34 Les difficultés de paiement des lettres de change des îles révèlent l’arsenal de pratiques
et la capacité d’adaptation des règles comptables de la Marine face à l’insuffisance
permanente de fonds : anticipations et chevauchement des exercices, confusion entre
l’ordinaire et l’extraordinaire ou encore recours à l’emprunt. Si cette catégorie de
dépenses participe avec d’autres au renforcement du désordre financier de la Marine,
elle a une spécificité propre liée au contexte colonial : la distance, à la fois spatiale et
temporelle, induit un manque de transparence quant aux usages de ce moyen de
paiement dans les îles. En effet, comment expliquer l’ampleur financière des dépenses
engagées par les lettres de change ? Il faut chercher une autre explication à la
massification des lettres de change tirées sur Paris que la « mauvaise
administration » et cela implique de s’intéresser aux désordres monétaires des îles de
France et de Bourbon.

Monnaie, dette publique et comptabilité : l’expérience


coloniale des îles
35 C’est grâce à la comptabilité qu’on peut suivre les circuits de l’argent. Les comptes
correspondent à la fois à la mise par écrit de la monnaie, en tant qu’unité de compte, et
à l’enregistrement de flux de paiement59. Ainsi, les outils de la comptabilité publique
permettent non seulement l’expression des relations d’endettement qui lient l’État
royal et des particuliers en unité de compte monétaire, mais aussi la circulation des
moyens de paiement publics, donc de la dette publique. L’étude des outils et des
pratiques des finances coloniales nous informe alors sur le rôle nouveau de la monnaie
dans la transformation de l’État moderne français en puissance impériale et coloniale.

Le trafic des lettres de change ou l’esprit d’agiotage

36 Dans les îles de France et de Bourbon, les lettres de change tirées sur les trésoriers
généraux de la Marine à Paris sont l’objet d’un commerce. C’est cet « « esprit
d’agiotage » que dénonce l’administration coloniale60. Il s’agit, pour les négociants

Comptabilités, 14 | 2021
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français soit établis aux Mascareignes, soit nouant des échanges commerciaux avec les
îles comme, par exemple, dans le cadre de la traite des esclaves depuis Madagascar et le
Mozambique, de se procurer des lettres de change sur les trésoriers généraux de la
Marine à Paris afin de transférer leurs capitaux en Europe. Il est en effet à la fois
coûteux et risqué de transporter par voie maritime les profits du commerce sous forme
de numéraire en Europe. Il vaut mieux se procurer un ordre de paiement assurant
l’acquittement de la somme engagée en espèces en métropole. Charles Carrière repère
ces pratiques financières chez les négociants marseillais au XVIIIe siècle 61. Il s’agit même
de transferts trans-impériaux : Auguste Toussaint indique que les agents de l’East India
Company (EIC), établis en Inde, utilisent les lettres de change tirées sur Paris depuis les
îles de France et de Bourbon pour rapatrier en Europe les fortunes qu’ils se sont
constituées en participant au commerce d’Inde en Inde, aux dépens du monopole de
l’EIC62. Les lettres de change des îles sont donc non seulement un moyen de paiement,
mais aussi un moyen de transfert de fonds. L’ordre de paiement arrivant aux trésoriers
généraux de la Marine à Paris depuis les îles, émis pour couvrir une dépense de
l’administration coloniale, paie en réalité tout autre chose que cette dépense, qui a été
réglée, lorsque la lettre de change a été cédée comme titre. Le trafic des lettres de
change signifie que ces titres de créance publique circulent : on a vu qu’elles étaient
endossées. Il s’agit alors d’une quasi-monnaie crédit publique. Henri Legohérel parle
plutôt d’une monnaie fiduciaire, or, c’est négliger, il nous semble, la promesse de
paiement que représente cet instrument63. Marie-Laure Legay évoque pour sa part une
quasi-institutionnalisation de la monnaie des administrations de l’État moderne
français64. En effet, les lettres de change des îles ne sont pas les seuls « papiers royaux »
à être échangés dans le commerce. En métropole, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
une diversité de « papiers royaux », remis par les finances publiques à leurs créanciers
faute de fonds liquides, sont l’objet de spéculation. Le marché à terme des « papiers
royaux » permet aux financiers de se procurer des espèces et repose sur la confiance
qu’ils ont dans la capacité de l’État royal à s’acquitter de ses engagements financiers.

Une catégorie de dépense particulière : les lettres de change


timbrées pour papier-monnaie

37 Pour autant, il ne faut pas négliger la spécificité du contexte colonial des îles sur lequel
nous avons déjà insisté. En effet, la spéculation sur les lettres de change des îles s’avère
plus complexe que celle des différents « papiers royaux » en métropole. Cela résulte de
la configuration monétaire des îles de France et de Bourbon et, plus précisément, de
l’émission d’un papier-monnaie par l’administration coloniale. En effet, face au manque
structurel de liquidités dans les îles et plus précisément, de petite monnaie, il est mis en
circulation, dès l’époque de la Compagnie française des Indes orientales puis sous
l’administration directe de l’État royal, une monnaie papier n’ayant cours que dans les
îles65. Or, pendant la période royale, ce papier-monnaie devient une véritable dette
publique coloniale, non seulement parce qu’il est émis par la puissance étatique, mais
aussi parce qu’il est remboursable en lettres de change tirées sur les trésoriers
généraux de la Marine à Paris. Une catégorie spécifique de lettres de change, celles
timbrées pour papier-monnaie, sert en effet à régler la dépense que représente le
papier monnaie en tant que dette négociable de l’administration coloniale. Le fait que
le papier-monnaie soit remboursable en lettres de change est fondamental. Dans une
lettre datée de 1776, Sartine, secrétaire d’État à la Marine, exprime l’idée que le papier-

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49

monnaie n’a de valeur que par le droit qu’il a à être converti en lettres de change 66. Cela
ne signifie pas que le papier doit être converti en lettres de change, mais qu’il y a la
conviction qu’il peut l’être si son détenteur le demande. Les lettres de change des îles
sont donc aussi un instrument de convertibilité entre différentes formes de la
monnaie : le papier-monnaie colonial et les espèces ou d’autres papiers royaux. Or, s’il y
a une quantité colossale de lettres de change tirées depuis les Mascareignes sur les
trésoriers généraux de la Marine à Paris, c’est bien à cause cette classe de lettres de
change timbrées pour le papier-monnaie.

Le discrédit du papier-monnaie et l’hyperinflation en contexte


colonial

38 En effet, « l’esprit d’agiotage » dans les îles renvoie à un phénomène plus complexe que
le simple trafic des lettres de change en tant que moyen de se procurer des fonds en
métropole. La spéculation sur les lettres de change délivrées pour le remboursement du
papier-monnaie est liée à la dépréciation du papier-monnaie, au renchérissement du
cours de la piastre et, par là même, à la hausse du prix des marchandises 67. Il convient
d’expliquer ce phénomène.
39 Il y a, sur toute la période, un discrédit généralisé du papier-monnaie émis par
l’administration coloniale. Ce rejet du papier-monnaie est lié d’une part à sa
matérialité : il se dégrade rapidement, détruit par les incendies et les insectes et
pourrissant lorsqu’il est mouillé lors des tempêtes ; et il est aisément falsifiable68.
D’autre part, la confiance dans le papier-monnaie s’affaiblit avec les retards de
paiement des lettres de change délivrées sur le trésorier général de la Marine à Paris
pour son remboursement. Or, le discrédit du papier-monnaie conduit à la dépréciation
de sa valeur vis-à-vis de l’autre devise prédominante dans les îles, la piastre. Celle-ci
est, au contraire, très demandée ce qui explique son prix élevé : la piastre se négocie au
double voir au triple de son cours légal fixé par l’administration dans les transactions
privées69. Cette asymétrie de change est renforcée par un phénomène de spéculation
sur le taux de change entre le papier-monnaie et la piastre, combiné à un phénomène
d’accaparement des piastres. Le principe est de réaliser des gains, grâce au
renchérissement du prix de la piastre, en convertissant du papier-monnaie en piastre.
Certains « capitalistes », qui possèdent des liquidités sous la forme de piastres,
profitent du prix élevé de la piastre pour se procurer du papier-monnaie qu’ils
convertissent en lettres de change afin d’obtenir un règlement en métropole 70. Cette
spéculation s’avère très rentable vu l’écart entre le cours de la piastre, qui se négocie à
environ 10 livres dans les transactions privées, et le papier-monnaie qui circule à sa
valeur faciale fixée par l’administration coloniale71. Or, le renchérissement du cours de
la piastre conduit à l’augmentation du prix des marchandises 72. Il en résulte deux
conséquences pour l’administration coloniale. D’un côté, les marchandises vendues aux
magasins du roi le sont au cours légal de la piastre fixé à environ 6 livres tournois, qui
est sous-estimée par rapport à sa valeur dans le commerce privé. Il y a donc un manque
à gagner pour l’administration coloniale. D’un autre côté, l’administration coloniale des
îles de France et de Bourbon est obligée de fournir une quantité plus importante de
papier-monnaie puisque le pouvoir d’achat du papier-monnaie est diminué. Or, si
l’administration délivre une quantité plus importante de papier-monnaie, non
seulement son taux de change vis-à-vis de la piastre continue de se dégrader, mais la

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quantité de lettres de change délivrées pour le remboursement de ce papier-monnaie


augmente automatiquement, incitant certains individus à en acquérir dans le but de
transférer des fonds en métropole73.
40 Ce phénomène d’hyperinflation monétaire se traduit ainsi par l’arrivée en métropole
d’une quantité formidable de lettres de change dont les sommes engagées dépassent
toutes les prévisions budgétaires de l’administration centrale de la Marine 74.
L’incapacité des trésoriers généraux de la Marine à couvrir ces engagements financiers,
dans un contexte de déséquilibre structurel de la caisse générale de la Marine, conduit,
dès 1772, à la suspension du paiement des lettres de change timbrées pour le papier-
monnaie75. Puis en 1776, le contrôle général des finances ordonne au secrétaire d’État à
la Marine la suspension des lettres de change tirées qui n’ont pas encore été
enregistrées :
« Il est instant, Monsieur, que vous défendiez sur le champ à vos trésoriers
d’acquitter l’excédent des lettres de change des îles de France et de Bourbon […] et
lorsque par enregistrement qui en aura été fait, la masse totale en sera connue,
nous conviendrons des formes qu’il faudra prendre et de l’arrêt qui pourra le mieux
concilier l’intérêt des porteurs de ces lettres à celui de la finance ». 76

Conclusion
41 Bien que le ministre de la Marine tente de rassurer les administrateurs des
Mascareignes du règlement prochain des lettres de change, le défaut de paiement de
ces lettres ne favorise pas la confiance publique dans les colonies et, au contraire,
accentue les désordres monétaires qui s’y jouent. Pourtant, les lettres de change
continuent d’être utilisées comme le principal moyen de paiement à l’usage des
administrateurs des îles. Ainsi, dans le mémoire du roi de 1781, pour servir
d'instructions au Vicomte de Souillac, Commandant général des îles de France et de
Bourbon, et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur des colonies faisant
fonction d'intendant aux îles, il est indiqué que sur les 8 millions livres affectées au
service des îles de France et de Bourbon à compter de l’exercice de 1782, 2,9 millions
seront tirées en lettres de change77. Faute d’argent comptant, les « papiers royaux »,
cette « bien mauvaise monnaie »78, pour reprendre l’expression d’Henri Legohérel, sont
l’instrument de paiement favorisé par les trésoriers généraux de la Marine bien que
leur usage renforce le discrédit des finances publiques. On retrouve ainsi la tension
sous-jacente, au cœur la politique comptable de l’État moderne français à la fin de
l’Ancien Régime, entre le manque structurel d’argent et le maintien du crédit public.
42 Étudier les finances publiques sous l’Ancien Régime, mais en décentrant le regard et en
s’attachant aux circonstances propres au contexte colonial, nous permet de mettre au
jour la richesse la comptabilité publique, révélatrice de la croissance et de la
diversification des engagements financiers de l’État moderne alors qu’il se
transforme en puissance impériale et coloniale. Les nouvelles géographies et les
nouvelles temporalités, les relations particulières qui se nouent avec les habitants dans
ces territoires ultramarins nécessitent un approvisionnement en liquidités. La monnaie
y est souveraine, c’est à la fois l’instrument et le symbole de l’État et de son crédit. Les
comptes publics enregistrent la formation et la circulation de cette monnaie qui est une
dette publique et plus largement dévoilent le nœud qui se tisse entre commerce,
finances et dette publique, aux origines du capitalisme79.

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NOTES
1. Houllemare, Marie, « Le bureau des colonies et ses commis », dans Llinares Sylviane et Ulbert
Jörg (dir.), La liasse et la plume : les bureaux du Secrétariat d’État de la marine, 1669-1792, Rennes,
Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 99-111.
2. William T. Baxter montre, lui aussi, comment, dans les colonies britanniques d’Amérique du
Nord au XVIIIe siècle, la pénurie de liquidités conduit à des « dispositifs comptables ingénieux »
(« ingenious accounting devices ») et à la mise en circulation d’une diversité de moyens de
paiement, le conduisant à questionner la nature de la monnaie. Baxter, W. T., « Observations on
money, barter and bookkeeping », Accounting Historians Journal, 2004, vol. 31 n°1, p. 129-139.
3. Il s’agit des sous-séries 22C : Correspondance des administrateurs généraux (1766-1788) et
56A : Administrateurs généraux, correspondance ministérielle (1766-1791) ; conservées aux
Archives départementales de La Réunion (ADR).
4. Il s’agit de la sous-série F/4/1008. Comptes et comptabilité. Marine et colonies.
Correspondance relative aux dépenses de la marine et lettres de change tirées des Iles de France
et de Bourbon (1770-1776) ; conservée aux Archives nationales Pierrefitte (AN).
5. L’année 1778 marque l’entrée officielle de la France dans la guerre d’indépendance américaine.
6. Marichal, Carlos, « La piastre ou le real de huit en Espagne et en Amérique : une monnaie
universelle (XVIe-XVIIIe siècles) », Revue européenne des sciences sociales, 2007, vol. XLV, n o 2,
p. 107‑121.
7. Jauze, Albert, Vivre à l’île Bourbon au XVIIIe siècle : usages, mœurs et coutumes des habitants d’une
colonie française sur la route des Indes de 1715 à 1789, Paris, Riveneuve Éditions, 2017, p. 312-313.
8. Archives nationales d’outre-mer (ANOM)C/4/79, Mémoire intitulé « Note sur l'Isle de France
par le Sieur Jean Loustau/lousteau, greffier en chef du conseil supérieur et notaire royal de la
dite isle venu en France par congé des administrateurs de la colonie après plus de 19 ans d'emploi
constant dans la dite isle », Paris (18 mai 1787).
9. ADR/22C, lettre de Sartine, ministre de la Marine, au Chevalier de la Brillanne et à Foucault,
Versailles (17 janvier 1779).
10. Savary des Bruslons, Jacques, Dictionnaire universel de commerce, Amsterdam, Jansons,
1726-1732, vol. 2, p. 1405.
11. Dermigny, Louis, « Circuits de l’argent et milieux d’affaires au XVIIIe siècle », Revue Historique,
1954, vol. 212, n° 2, 1954, p. 239-278.
12. Savary, Jacques, Le parfait négociant, ou instruction générale pour ce qui regarde le commerce de
toute sorte de marchandises, tant de France que des pays étrangers, Paris, L. Billaine, 1675, p. 204-208.
13. Legohérel, Henri, Les Trésoriers généraux de la Marine, 1517-1788, Paris, Cujas, 1965, p. 203.
14. ADR/22C, Copie de la lettre commune de Sartine, ministre de la Marine au Chevalier de la
Brillanne et à Foucault, Gouverneur général et Intendant des Îles de France et de Bourbon,
Versailles (17 janvier 1779).
15. Legay, Marie-Laure, « La science des comptes dans les monarchies française et autrichienne
au XVIIIe siècle », Histoire & mesure, 2010, vol. XXV, no 1, p. 231‑260.
16. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
17. ADR/22C, Lettre de De Castries, ministre de la Marine, au Vicomte de Souillac et à Chevreau
(20 juillet 1782).
18. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).

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19. ADR/22C, Lettre de De Castries, ministre de la Marine, au Vicomte de Souillac, Commandant


général des îles de France et de Bourbon et à Chevreau, Commissaire général ordonnateur des
colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles, Versailles (20 juillet 1782).
20. Legohérel, Henri, op. cit., p. 254-256.
21. ADR/22C, Lettre de Sartine, ministre de la Marine à De Courcy, Versailles (31 janvier 1780).
22. ADR/22C, Lettre de Sartine, ministre de la Marine à De Crémont, Fontainebleau (18 octobre
1778).
23. ADR/22C, Lettre de Sartine, ministre de la Marine à De Courcy, Versailles (31 Janvier 1780).
24. ADR/22C, Lettre de Sartine, ministre de la Marine à Maillart Dumesle, Intendant des îles de
France et de Bourbon, Versailles (11 février 1775).
25. La série C/5B conservée aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) contient les bordereaux
de lettres de change tirées par l’agent français au Cap pour le service du roi sur les trésoriers
généraux de la Marine.
26. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
27. ANOM/C/5B, lettre de Baudard de Saint-James trésorier général de la Marine à Percheron,
agent français au Cap demandant des éclaircissements sur la nature des dépenses réglées en
lettres de change par son aîné Montigny en 1779-1780, Paris (18 février 1786).
28. ADR/22C, Lettre de Sartine, ministre de la Marine à Maillart Dumesle, intendant des îles de
France et de Bourbon, Versailles (11 février 1775).
29. ANOM/C/5B, Lettre de Van Berkenvoode, ambassadeur de Hollande, au ministre de la Marine,
Paris (7 février 1775).
30. Par exemple : ANOM/C/5B, bordereau des traites sur M. Baudard de Saint-James, trésorier de
la Marine, payable à six mois de vue dans Amsterdam, Cap de Bonne-Espérance (21 avril 1781).
31. ADR/22C, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, à Foucault, Intendant des îles de France et
de Bourbon (10 mai 1778).
32. Ly-Tio-Fane, Madeleine, « Pierre Poivre et l’expansion française dans l’Indo-Pacifique »,
Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, 1967, vol. 53, n o 2, p. 453‑512.
33. Morineau, Michel, « Budgets de l’État et gestion des finances royales en France au dix-
huitième siècle », Revue Historique, 1980, vol. 264, n° 2, p. 312.
34. Legay, Marie-Laure, La banqueroute de l’État royal. La gestion des finances publiques de Colbert à la
Révolution française, Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, p. 158.
35. Legohérél, Henri, op. cit., p. 207.
36. Ibid., p. 223.
37. Ibid., p. 207.
38. Calonne, Charles-Alexandre de., Requête au roi adressée à Sa Majesté par M. de Calonne, ministre
d’État, 1787.
39. Ces estimations sur les dépenses annuelles de la Marine entre 1769 et 1783 ont été obtenues
en faisant la moyenne des données fournies par Henri Legohérel p. 180-182 et sont répertoriées
dans le tableau 2.
40. D’après les informations fournies par les séries AN/F/4/1008 et ADR/22C, les dépenses de la
Marine et des Colonies pour les années 1771 et 1772 sont respectivement de 28 et 26,4 millions de
livres. Henri Legohérel donne, lui, pour les années 1771 et 1772 les chiffres de 21 504 303 et 18 578
380 de livres d’après un document conservé à la Bibliothèque Nationale intitulé « Documents
pour servir à l’histoire financière de la Marine jusqu’en 1811 ». B.N. n. acq. f. 5399. Legohérel,
Henri, op. cit., p. 177-181.
41. AN/F/4/1008, Lettre de De Boynes, ministre de la Marine, au contrôleur général des finances,
Versailles (3 mars 1772).

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42. AN/F/4/1008, Lettre de De Boynes, ministre de la Marine, au contrôleur général des finances,
Versailles (9 septembre 1771).
43. Cette estimation est fournie par le ministre de la Marine dans une lettre adressée au
contrôleur général des finances en août 1772 : « dans l’espace de 18 mois, il y aura été tiré de ces
colonies pour environ 18 millions de traites sur la France », AN/F/4/1008.
44. Legohérél, Henri, op. cit., p. 185.
45. Ibid., p. 196.
46. Ibid., p. 227.
47. Par « gestion inter-temporelle » on entend les transferts de fonds entre différents exercices,
autrement dit entre différentes temporalités, dans l’objectif de lisser la répartition des recettes et
des dépenses dans le temps. On souhaite souligner le fait que ces opérations comptables sont à
cheval sur plusieurs exercices.
48. AN/F/4/1008, Lettre du contrôleur général des finances à Sartine, ministre de la Marine,
Versailles (29 juillet 1775).
49. Legay, Marie-Laure, Les modalités de paiement de l’État moderne : adaptation et blocage d’un système
comptable, Paris, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2018,
p. 133-142.
50. Ibid., p. 133-142.
51. Ibid., p. 1-7.
52. AN/F/4/1008, Lettre de De Selle, trésorier général de la marine et des colonies, à Le Clerc,
trésorier général des finances, Paris (25 juillet 1772).
53. Legohérel, Henri, op. cit., p. 236-284 ; Guéry, Alain, « Les finances de la monarchie française
sous l’Ancien Régime », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 1978, vol. 33, n o 2, p. 216‑239.
54. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, à Turgot, contrôleur général des
finances, Versailles (10 décembre 1774).
55. Legay, Marie-Laure, op. cit., (2011), p. 7-11.
56. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, à Turgot, contrôleur général des
finances, Versailles (10 décembre 1774).
57. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, au contrôleur général des finances,
Versailles, (23 juillet 1775).
58. Henri Legohérel note que la pratique d’emprunt par le Trésorier pour financer les dépenses
de la Marine se développe à partir des années 1770 et « qu’elle éloigne le Trésorier de son rôle
initial celui d’être comptable et rien d’autre ; le Trésorier devient banquier d’affaires,
recherchant des fonds – on serait tenté d’écrire des capitaux – pour financer une grande
entreprise, la Marine Royale. […] et ceci atteste de la faillite des ressources financières ordinaires
de la Monarchie au regard de l’ampleur des besoins. », Legohérel, Henri, op. cit., p. 266.
59. Cartelier, Jean, « Comptabilité et pensée économique. Introduction à une réflexion
théorique. », Revue économique, 2006, vol. 57, n°5, p. 1009-1032.
60. ADR/22C, Lettre du Duc de Praslin, ministre de la Marine, au Chevalier Desroches et à Poivre,
Versailles (3 mars 1770).
61. Carrière, Charles, Négociants marseillais au XVIIIe siècle : contribution à l’étude des économies
maritimes, Marseille, Institut historique de Provence, 1973, p. 850-874.
62. Toussaint, Auguste, Le mirage des îles : le négoce français aux Mascareignes au XVIIIe siècle, Aix-en-
Provence, Edisud, 1977, p. 34.
63. Lehogérel, Henri, op. cit., p. 255 ; Lapavitsas, Costas, « The theory of credit money: a structural
analysis », Science & Society, 1991, vol. 55, n°3, p. 191-322 ; Graeber, David, Debt, the First 5,000 Years,
New York, Melville House Publishing, 2011, p. 49.
64. Legay, Marie-Laure, « Capitalisme, crises de trésorerie et donneurs d’avis : une relecture des
années 1783-1789 », Revue historique, 2010, vol 655, n° 3, p. 577-608.
65. Zay, Ernest, Histoire monétaire des colonies françaises, Paris, J. Montorier, 1892, p. 254-267.

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66. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, du ministre de la Marine au contrôleur général des finances,
Versailles (8 septembre 1776).
67. ANOM/C/4/77, Observations sur le mémoire du roi pour servir d'instructions aux sieurs
d’Entrecasteaux, chef de division, Gouverneur des îles de France et de Bourbon, et Dupuy,
conseiller honoraire au châtelet, Intendant des dites îles, Île de France (1787).
68. ANOM/C/4/78, Mémoire intitulé « Détails sur les différents papiers monnoye qui ont été créé
aux isles de France et de Bourbon suivis d'un projet pour l'établissement d'un nouveau régime
des finances qu'ils convient d'y établir » (1787).
69. ANOM/C/4/78, Mémoire intitulé « Détails sur les différents papiers monnoye qui ont été créé
aux isles de France et de Bourbon suivis d'un projet pour l'établissement d'un nouveau régime
des finances qu'ils convient d'y établir » (1787).
70. ANOM/C/4/77, Plan d'administration pour les îles de France et de Bourbon. Décisions du
ministre. Observations (1787).
71. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
72. ANOM/C/4/77, Observations sur le mémoire du roi pour servir d'instructions aux sieurs
d’Entrecasteaux, chef de division, Gouverneur des îles de France et de Bourbon, et Dupuy,
conseiller honoraire au châtelet, Intendant des dites îles, Île de France (1787).
73. Carrière, Charles, op. cit., p. 872-874.
74. Sur l’analyse de l’hyperinflation voir Marie, Jonathan, « Hyperinflation argentine de 1989 :
une interprétation post-keynésienne », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs [en
ligne], 2014, vol. 15 ; sur l’hyperinflation en contexte colonial à l’époque moderne, voir les études
suivantes sur le Surinam : Vries de, Jan, « The Netherlands in the New World: the legacy of
European fiscal, monetary and trading institutions for New World development from the
seventeenth to the nineteenth centuries », dans Transferring Wealth & Power from the Old to the New
World, Monetary and Fiscal Institutions in the 17th through the 19th Centuries, Cambridge, Cambridge
University Press, 2001, p. 100-140 ; et dans les colonies britanniques d’Amérique à la veille de la
Révolution : McCusker, John J, and Menard, Russell R., The Economy of British America, 1607-1789,
London, The University of North Carolina Press, 1985.
75. AN/F/4/1008, Lettre de Sartine, ministre de la Marine, à Turgot, contrôleur général des
finances, Versailles (4 janvier 1775).
76. AN/F/4/1008, Lettre du contrôleur général des finances à Sartine, ministre de la Marine (15
juin 1776).
77. ADR/22C, Mémoire du roi pour servir d'instructions Vicomte de Souillac, Commandant
général des îles de France et de Bourbon et au Sieur Chevreau, Commissaire général ordonnateur
des colonies faisant fonction d'intendant aux dites îles (26 février 1781).
78. Legohérel, Henri, op. cit., p. 204.
79. Desan, Christine, Making Money: Coin, Currency and the Coming of Capitalism, Oxford, Oxford
University Press, 2014.

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RÉSUMÉS
e
L’étude de la correspondance des agents du ministère de la Marine et des Colonies au XVIII siècle
nous éclaire, non seulement sur la manière dont la mise en chiffre, les pratiques comptables et le
développement d’une mentalité budgétaire prévisionnelle participent au contrôle de territoires
ultra-marins et donc à la politique coloniale ; mais aussi sur l’émergence d’une dette publique,
circulant notamment sous la forme d’instruments de paiement publics, et sur la répercussion de
l’usage de ces derniers sur les finances de l’État moderne français.

Studying the correspondence of the French Ministry of the Navy and Colonies’ agents in the 18th
century provides insights, not only into the way in which accounting figures and practices and
the development of a forecasting mentality participate in the control of overseas territories and
therefore to colonial policy; but also into the emergence of a public debt, circulating in the form
of public instruments of payment, and on the consequences of their use on the French public
finance.

El estudio de la correspondencia entre los agentes de la naviera francesa y de las colonias en el


siglo XVIII permite comprender no sólo la manera en que la fijación de las cifras, prácticas
contables, y el desarrollo de una mentalidad presupuestaria contribuyen al control de los
territorios ultramarinos y, por ende a la política colonial; sino también la aparición de una deuda
pública, que circula principalmente bajo la forma de instrumentos de pago estatales, y la
repercusión del uso de estos últimos en las finanzas del estado francés moderno.

Die Analyse der Korrespondenz zwischen den Agenten der französischen Marine und der
Kolonien im 18. Jahrhundert erklärt wie Zahlen, Buchhaltungpraktiken und die Entwicklung
einer vorausschauenden Staatshaushaltsmentalität zur Kontrolle von Überseegebieten und damit
zur Kolonialpolitik beitragen haben. Diese Buchhaltungspraktiken zeigen auch die Entstehung
einer öffentlichen Schuld, die in Form von öffentlichen Zahlungsinstrumenten zirkulierte, und
die Folgen ihrer Verwendung für die französischen Staatsfinanzen.

INDEX
Keywords : Accounting, Public accounts, Public finance, Public debt, Money, Letter of exchange,
Ministry of the Navy and Colonies, Mascarene islands, Indian Ocean World, French Empire
Palabras claves : Contabilidad pública, finanzas públicas, deuda pública, dinero, letra de
cambio, Ministerio de la naviera y las colonias, islas Mascareñas, océano indico, imperio francés.
Mots-clés : Comptabilité publique, Finances publiques, Dette publique, Monnaie, Lettre de
change, Ministère de la Marine et des Colonies, Mascareignes, océan Indien, Empire français
Schlüsselwörter : Buchhaltung, Staatsfinanzierung, Staatsverschuldung, Geld,
Umtauscherklärung, Ministerium der Marine und der Kolonien, Maskarenen-Inseln, Indischer
Ozean, Französisches Königreich.

AUTEUR
JULIETTE FRANÇOISE
Doctorante, Université de Genève et Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
[email protected]

Comptabilités, 14 | 2021
56

Rendre les travaux forcés


profitables pour l’État : le calcul de
coût dans les bagnes de Guyane au
XIXe siècle
Making forced labour profitable for the state: costing in the Guiana prisons in
the 19th century
Rentabilizar el trabajo forzoso para el Estado: el coste de las cárceles de Guayana
en el siglo XIX
Zwangsarbeit für den Staat profitabel machen: Die Kostenkalkulation in den
Zuchthäusern Guyanas im 19. Jahrhundert

Antoine Fabre

Introduction
1 Cette étude porte la mise en place d’un système de comptabilité des travaux forcés dans
les bagnes coloniaux de la Guyane Française sous le Second Empire. Il s’agit pour nous
ici de mettre en perspective le processus d’implémentation d’un tel système comptable
avec les différents objectifs associés par les responsables métropolitains aux travaux
forcés et aux bagnes coloniaux. Nous discuterons également la manière dont les
règlements comptables ont donné lieu à un ensemble de pratiques parfois fort
éloignées des intentions initiales.
2 Les origines de la peine des travaux forcés sont largement antérieures à celles des
bagnes d’outre-mer. Sur une période allant du XVIe au XVIIIe siècle, les galères
constituaient une première forme d’application de cette peine1, à laquelle les bagnes
portuaires ont succédé jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle. Dès le début du XIXe
siècle, l’existence de ces derniers fut progressivement remise en question : la
concentration des condamnés aux travaux forcés au sein de quelques arsenaux sur le

Comptabilités, 14 | 2021
57

sol national étant considérée dangereuse pour la population civile, accusée de pénaliser
les ouvriers libres, tout en représentant une dépense trop importante pour l’État 2. Sur
la base de l’expérience britannique de la transportation des convicts en Australie ,
s’ouvrit alors un débat concernant la création de bagnes coloniaux 3. Malgré la
production de multiples rapports et études sur la question, il fallut attendre l’allocution
du président Louis-Napoléon Bonaparte le 12 novembre 1850 devant les parlementaires
pour que ce projet se concrétise :
« Six mille condamnés (…), renfermés dans nos bagnes de Toulon, de Brest et de
Rochefort, grèvent notre budget d'une charge énorme, se dépravent de plus en plus
et menacent incessamment la société. Il me semble possible de rendre la peine des
travaux forcés plus efficace, plus moralisatrice moins dispendieuse et en même
temps plus humaine, en l'utilisant aux progrès de la colonisation française » 4.
3 Dans un décret daté du 8 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte instaura la
déportation en Algérie ou en Guyane de nombreux participants aux soulèvements qui
firent suite à son coup d’État du 2 décembre 1851. Un deuxième décret, daté du 27 mars
1852, prévoyait la transportation en Guyane des condamnés aux travaux forcés. La loi
de la transportation, qui précisait le mode d’application de cette peine, fut
officiellement votée le 30 mai 18545. L’article 6 prévoyait notamment la peine du
doublage : les forçats condamnés à une peine de moins de huit ans devaient résider une
durée équivalente en Guyane après leur libération, tandis que ceux qui étaient
condamnés à une peine d’une durée supérieure devaient y demeurer à vie. L’article 13
prévoyait également la mise en place d’un système de concessions agricoles et
industrielles réservées aux libérés les plus méritants.
4 Les justifications officielles de la réforme de la transportation, communiquées lors de sa
mise en place, faisaient ressortir trois objectifs principaux : protéger la population libre
en éloignant durablement les forçats du sol métropolitain, mettre en valeur un espace
colonial désorganisé par l’abolition de l’esclavage en 1848 (et ce à moindre frais pour
l’État) et enfin redresser moralement le bagnard par le travail en le transformant en
colon guyanais utile à son pays. L’ambition affichée était alors de constituer des bagnes
auto-suffisants, voire producteurs de richesses destinées aux divers services publics
coloniaux, comme le rappelait en 1861 le ministre de la Marine et des Colonies dans une
lettre adressée au gouverneur de la Guyane :
« Donner à l'administration des Pénitenciers, une direction telle que l'emploi de
toute force soit fait en vue de rendre productif chacun des établissements, soit
qu'ils subviennent par eux-mêmes à une partie des dépenses que le département
supporte aujourd'hui, soit qu'ils livrent des produits au commerce, soit qu'ils
livrent des matières ou de la main d’œuvre à d'autres services publics, moyennant
remboursement de chapitre à chapitre »6.
5 Par rapport aux ambitions affichées par les responsables politiques, cette première
expérience rencontra de multiples difficultés sous le Second Empire. D’un point de vue
sanitaire, les taux de mortalité au sein de la population carcérale furent très élevés. Par
exemple, en 1866, sur les 17 017 transportés dirigés vers la Guyane depuis 1852, 6 806
étaient décédés (soit environ 40 % de l’effectif total). En raison d’épidémies (notamment
de fièvre jaune), certaines années furent marquées par des taux de mortalité moyens
particulièrement élevés : 19,2 % en 1853, 25,5 % en 1855 ou encore 24,5 % en 1856 7.
L’implantation des différents pénitenciers sur le territoire guyanais donnèrent lieu à de
nombreuses tentatives infructueuses, soldées par de nombreuses pertes humaines et
matérielles8. De plus, la rentabilité des travaux forcés ne fut jamais atteinte, à l’image
de l’emploi des transportés dans les exploitations forestières. Encouragées par le

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58

ministère de la Marine et des Colonies à partir du début des années 1860 dans le but
d’approvisionner la métropole et les autres colonies françaises, ces exploitations se
révélèrent en pratique insuffisamment productives. D’autre part, elles donnèrent lieu à
un désastre sanitaire parmi les transportés qui y étaient employés. Le ministère
reconnut publiquement l’échec de ce projet, dans le deuxième volume de la Notice sur la
Transportation, paru en 18699.
Figure 1. Cartographie des pénitenciers de la Guyane Française

Réalisée par Pierre (2000, p. 8)

6 Du point de vue de la colonisation, l’expérience guyanaise ne s’avéra pas beaucoup plus


fructueuse. Les concessions de Saint-Laurent-du-Maroni, créées en 1857 ne
permettaient pas de nourrir les colons : en 1865, sur une population de 1 164 individus,
seuls 126 étaient indépendants financièrement, le reste étant totalement dépendant des
aides de l’administration pénitentiaire. Les mariages célébrés dans les concessions ne
donnèrent lieu qu’à peu de naissances, la mortalité infantile au Maroni étant trois fois
plus élevée qu’en métropole10. Quant aux libérés soumis à la peine du doublage n’ayant
pas obtenu de concession, beaucoup d’entre eux ne parvenaient pas à trouver du travail
en Guyane, en raison de la faiblesse de l’activité économique et de la concurrence que
représentaient les forçats en cours de peine, cédés par l’administration pénitentiaire à
des prix dérisoires. La plupart était donc condamnés à la misère et au vagabondage à la
fin de leur peine11. Enfin, la réalité du quotidien carcéral s’est avérée très éloignée des
ambitions utopiques de réhabilitation et de moralisation affichées par les responsables
politiques du Second Empire. La peine de la transportation a constitué en réalité une
reproduction lointaine des bagnes portuaires et de la société des galères, caractérisée
par la violence, les trafics et la corruption à tous les niveaux, la « débrouille » des
forçats leur permettant d’améliorer leurs conditions de vie de détention ou de préparer
leurs tentatives d’évasion.
7 L’échec de l’expérience guyanaise fut officiellement acté par le Second Empire en 1867,
lorsque les convois de forçats métropolitains furent désormais systématiquement
acheminés vers la Nouvelle-Calédonie12. L’expérience calédonienne (1867-1931) connut
des taux de mortalité bien moindres, en raison d’un climat plus favorable, de l’absence
des maladies présentes en Guyane, ainsi que de meilleurs résultats concernant les

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concessions accordées aux libérés13. À la fin du Second Empire, la peine de la


transportation et le régime des bagnes coloniaux furent maintenus par la III e
République, à la suite des conclusions d’une enquête parlementaire menée en 1872. En
1885, la loi de la relégation élargit la peine des travaux forcés dans les bagnes coloniaux
aux petits délinquants multirécidivistes14. Au cours de cette période, la Nouvelle-
Calédonie fut progressivement abandonnée comme lieu de transportation : à partir de
1897, plus aucun forçat n’y était envoyé. Les bagnes coloniaux furent donc à nouveau
concentrés en Guyane, et prirent une ampleur inédite avec l’indépendance de
l’administration pénitentiaire locale en 1878, la création du statut de commune
pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni en 1880 et l’arrivée des premiers convois de
relégués en 188715.
8 Cette étude se base sur le dépouillement d’un certain nombre de sources primaires,
versées aux Archives Nationales d'Outre-Mer (ANOM) à Aix-en-Provence, dans la série
H, qui concerne les diverses administrations pénitentiaires coloniales françaises sur la
période 1792-1960. Cette série est constituée de 5 693 cartons, représentant un total de
761 mètres linéaires16. Une grande partie des documents de cette série portent sur le
cas des bagnes de la Guyane Française et de la Nouvelle-Calédonie. Ainsi, cette série
regroupe divers rapports et mémoires au sujet des bagnes français et d’expériences
similaires dans d’autres pays. On y retrouve aussi de nombreux documents
administratifs, tels que des règlements, les dossiers des condamnés et du personnel
pénitentiaire, des rapports d’inspections administratives, des procès-verbaux du
Conseil Privé de la Guyane ainsi que du Tribunal Maritime Spécial, et un certain
nombre de documents comptables et statistiques. Parmi ceux-ci, nous avons pu
consulter un grand nombre de relevés statistiques concernant les effectifs de la
population pénale et du personnel pénitentiaire, la catégorisation des forçats, la
discipline (nombre de punitions et de jours d’enfermement cellulaire), la situation
sanitaire, etc. Les documents comptables portent essentiellement sur la situation
budgétaire du service de la Transportation à la Guyane, l’inventaire des magasins de
vivres et de matériel, ainsi que sur les résultats des activités de production de la
population pénale. Enfin, cette série regorge de nombreuses correspondances émanant
de l’administration coloniale et du ministère de la Marine et des Colonies en métropole.
Étant donné l’intervalle temporel choisi pour notre travail, nous avons limité notre
consultation aux documents relatifs au cas des bagnes guyanais sous le Second Empire,
c’est-à-dire entre 1852 et 1872. De cette manière, nous nous sommes principalement
concentrés sur les cartons H1 à H60. De multiples autres sources primaires sont
également disponibles sous format numérique sur diverses bases de données (voir
Tableau 1). Nous avons complété l’étude de cet ensemble de sources primaires avec un
ensemble de sources secondaires, principalement tirée de l’historiographie des bagnes
coloniaux (les principaux ouvrages sont cités en notes de bas de page au fil du texte).
Tableau 1. Bases de données numériques consultées

Intitulé de la base Documents consultés

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60

Manioc.org
(http://www.manioc.org/ dernier
accès le 01/12/2021),
Versions numérisées du Bulletin Officiel de la Guyane Française,
Bibliothèque numérique dédiée à la un recueil annuel des différents arrêtés et décisions du
Caraïbe, à l'Amazonie, et au Plateau Gouverneur.
des Guyanes, pilotée par
l'Université des Antilles et de la
Guyane.

Criminocorpus.org
Versions numérisées des différentes éditions de la Notice sur
(https://criminocorpus.org/fr/
la Transportation, document officiel sur les bagnes coloniaux
dernier accès le 01/12/2021),
de Guyane et de Nouvelle-Calédonie publié par le ministère
Plateforme francophone de de la Marine et des Colonies à compter de 1867, ainsi que les
publication scientifique sur comptes rendus et procès-verbaux de l’Enquête parlementaire
l’histoire de la justice, des crimes et sur le régime des établissements pénitentiaires de 1872.
des peines

9 À partir de ces sources, cet article se propose de présenter dans un premier temps les
différentes étapes relatives à l’introduction d’un système de comptabilité des travaux
forcés dans les pénitenciers, dans les années 1860. Nous présenterons ensuite de
manière succincte la réalité des différentes pratiques comptables locales, au-delà des
imprimés règlementaires et des instructions officielles.

La mise en place d’un système de comptabilité des


travaux forcés
10 Cette section a pour objectif de présenter la chronologie de la mise en œuvre d’une
comptabilité des travaux forcés dans les bagnes coloniaux de Guyane. Nous suivrons un
plan chronologique présentant les différentes réformes administratives au cours des
années 1850-1860.

Absence de comptabilité et désorganisation de l’administration


pénitentiaire (1852-1859)

11 L'administration pénitentiaire locale était placée sous l'autorité du directeur du service


pénitentiaire, qui était chargé d’appliquer les directives du gouverneur de la Guyane, et
de centraliser tous les documents afférant à chaque établissement. Il agissait de concert
avec l'ordonnateur17 de la colonie, en charge du contrôle et de la liquidation des
dépenses et des recettes des pénitenciers, ainsi que de leur approvisionnement. Le
personnel pénitentiaire était composé de militaires, chaque pénitencier étant dirigé
par un officier, secondé par un chef du service administratif, la plupart du temps
recruté au sein du commissariat de la Marine. C’est ce dernier qui était chargé des
procédures d’inventaires réalisées par des employés du commissariat de la Marine :
« tout ce qui concerne le maniement des deniers, les recettes et dépenses de vivres,
matières, effets d'habillement et de casernement et par conséquent de toute la
comptabilité des transportés »18.

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61

12 Entre 1852 et 1859, il n’existait pas de comptabilité du travail pénal : les seuls
documents comptables relatifs au système carcéral guyanais qui parvenaient en
métropole étaient de nature budgétaire, et rédigés par l’ordonnateur à Cayenne. Ils
concernaient les dépenses liées aux convois des transportés en provenance de
métropole, celles liées au matériel et aux approvisionnements, ainsi que les dépenses
de personnel19. Un document joint en annexe d’une dépêche datée du 14 septembre
185220 énumérait les états statistiques mensuels qui devaient compléter ces documents.
Ils concernaient l’évolution de la population carcérale, la situation sanitaire et « des
notes sur la conduite de chacun d’eux », l’ensemble des règlements rédigés par
l’administration pénitentiaire, et la situation mensuelle du personnel pénitentiaire.
Concernant la production pénale, seul un état trimestriel de l’avancement des travaux
contenant une évaluation des dépenses faites et restant à faire, ainsi qu’une « situation
sommaire et semestrielle (…) des magasins divers » étaient alors exigés par les
responsables métropolitains.
13 La période fut marquée par une profonde désorganisation du service pénitentiaire
guyanais, et une opposition permanente avec l’administration de la Marine locale, ainsi
que l’atteste une lettre du 17 avril 1855 adressée par le gouverneur au directeur des
Colonies en métropole21:
« Toutes les fois où j'ai désiré étendre les attributions de la Direction des
pénitenciers, elle s'est trouvée en lutte avec le Commissariat [de la Marine], elle ne
connaissait pas assez les formes comptables de la Marine ; d'autre part, elle ne
pouvait avoir une initiative dans les travaux, malgré que j'en ressentisse la
nécessité et le désir, il m'a donc été impossible de la faire sortir d'un quasi-
secrétariat centralisant les écritures et surveillant l'exécution des ordres ».
14 Dans son rapport faisant suite à une visite du système pénitentiaire en Guyane réalisée
en 185822, l’inspecteur des Finances de Matharel relevait lui aussi les insuffisances de
l’organisation administrative des bagnes. Il décrivait plus particulièrement les
difficultés liées au manque de coopération entre l’administration de la Marine et la
direction des pénitenciers au sujet du contrôle de la gestion quotidienne des
pénitenciers :
« Les employés du Commissariat attachés aux pénitenciers ne se considéraient pas
(…) sous les ordres des commandants particuliers de ces pénitenciers ; qu'ils
déclinaient leur autorité, et qu'ils leur refusaient pour la plupart tout
renseignement, ou ne les leur accordaient qu'à titre de concession ».
15 De Matharel constatait que des difficultés similaires étaient également rencontrées par
l’ordonnateur :
« De son côté, l'ordonnateur (…) ne possède aucune information au sujet : des
ressources existantes dans les pénitenciers ou à créer par eux, des effectifs en
personnel libre ou condamné, de la régularité des gratifications accordées (…). De
telle sorte qu'il se trouve exposé : à faire des achats de matières dont ces
établissements sont déjà approvisionnés, et par contre à négliger des besoins
urgents ; à ordonnancer enfin des sommes qui ne seraient pas en rapport avec les
droits acquis ».
16 Il préconisait alors une refonte du système administratif du service pénitentiaire, afin
de clarifier les attributions des différents responsables. Ce projet avait pour objectif de
réaffirmer l’autorité des commandants des pénitenciers et de l’ordonnateur sur les
commissaires de la Marine employés dans les pénitenciers, afin de pallier la rétention
d’informations comptables.

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62

17 Une autre préconisation majeure de ce rapport concernait la mise en œuvre d’un


système de comptabilité « industrielle et commerciale » qui permettrait à
l’administration de disposer des éléments nécessaires à l’évaluation de la qualité de la
gestion de chacun des pénitenciers. Cette comptabilité devrait tout d’abord de faire
apparaître de manière distincte pour chacun des établissement les dépenses
budgétaires liées à l’entretien du personnel, les consommations des
approvisionnements et « celle des objets de sa propre production ». Il deviendrait alors
possible d’évaluer les performances de chacun des pénitenciers :
« Ces résultats étant rapprochés d'une part, de l'évaluation des produits réalisés par
lui et de l'autre de la valeur des journées fournies à différents services formeront
les éléments d'une appréciation exacte (…) de la gestion industrielle et commerciale
de chaque établissement, considéré isolément ».
18 Cette comptabilité avait également pour objectif d’apprécier les résultats économiques
de la transportation dans son ensemble, en établissant un bilan annuel. L’actif serait
composé de l’agrégation des inventaires comprenant les éléments suivants :
« l'énumération et l'évaluation des constructions, de l'outillage, des travaux de
route, digues, jetées et travaux de port, des travaux de mise en culture et des
cheptels et des approvisionnements existants soit au magasin général, soit dans les
magasins particuliers. En un mot tous les travaux et approvisionnements
représentant une valeur capitalisée ».
19 Au passif du bilan, figurerait le montant des dépenses réalisées dès l'origine pour le
service pénitentiaire : « La différence représenterait la somme qu'aura coûtée à l’État le
transport et l'entretien hors de France, des condamnés aux travaux forcés ». Ce rapport
d’inspection, comme nous allons le voir par la suite a constitué la genèse du système
comptable qui a été par la suite mis en place dans les bagnes de Guyane.

Préoccupations budgétaires et première tentative de


comptabilisation des produits de la transportation (1859-1861)

20 À partir de 1859, l’accroissement des dépenses budgétaires associées à la transportation


focalisa l’attention du ministère de la Marine et des Colonies sur les résultats
économiques des travaux forcés en Guyane et amorça la mise en place d’une
comptabilité des travaux sur les pénitenciers. Dans une dépêche en date du 15 mars
185923, le ministre exposait les difficultés budgétaires liées à un accroissement du
nombre de bagnards transportés en Guyane par rapport aux prévisions initiales :
« En ce moment, nous sommes à découvert vis-à-vis du budget de 1859 (…) on s'est
borné à maintenir les prévisions sur la base d'un effectif de quatre milles
transportés alors déjà existant dans la colonie. Or, l'effectif actuel (…) est déjà de
plus de 5000 individus ; et pour accélérer l'évacuation des bagnes, qui a été le but de
la loi de 1854, ce même effectif devra atteindre d'ici la fin de l'année, le chiffre de
6000 ».
21 Le gouverneur fut alors invité « à ne rien négliger pour arriver à réduire
successivement les charges dont la Transportation grève les finances de l’État ». Dans
une dépêche du 20 juin de la même année, le ministre réclama l’envoi de documents
comptables permettant de comparer le niveau de production des produits agricoles de
la transportation (ricin, tafia, café…) par rapport à leur consommation. Dans deux
lettres, respectivement datées du 16 août 185924 et du 16 mai 1860 25, le gouverneur
reconnut son incapacité à produire de tels documents. Le ministre ordonna alors la

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63

mise en place d’une comptabilité des produits agricoles : « il est indispensable qu'au
moyen d'un compte distinct, qui est tenu sur chaque établissement des productions
agricoles et de leur emploi, on arrive à établir dans la colonie une comptabilité spéciale
qui permette d'apprécier les résultats obtenus chaque année »26. Quelques mois plus
tard, le ministre exprimait de nouveau auprès du gouverneur ses craintes quant à
l’accroissement des charges de la Transportation, ainsi que sa volonté de quantifier les
économies budgétaires associées aux produits du travail carcéral :
« Chaque transporté coûte en moyenne 1,39 francs par jour, soit 500 francs par an
(non compris les frais de surveillance), que produit-il en compensation ? C'est ce
que j'ai cherché dans les documents nombreux qui parviennent périodiquement au
Ministère. (…) Les données que contiennent les bulletins des travaux effectués sur
les pénitenciers envoyés trimestriellement s'écartent trop de la vérité pour
permettre une appréciation même approximative des résultats obtenus quant à la
valeur des produits du travail des transportés. En effet, ces états sont établis de telle
sorte qu'il est impossible d'admettre comme sérieux les chiffres qu'ils font ressortir
(…) les chefs de la plupart des pénitenciers (…) exagèrent les résultats du travail des
transportés pour abuser l'administration sur le véritable mérite de leur gestion » 27.
22 Dans une minute du 15 novembre de la même année28, il revint à la charge en réclamant
la mise en place d’un système comptable comparable à ceux utilisés dans les
organisations industrielles :
« Chaque pénitencier, en effet, peut et doit, jusqu'à un certain point, être considéré
comme un grand établissement industriel : on doit s'y rendre compte, d'une
manière raisonnée, de l'ensemble et du résultat des opérations (…) qu'on arrive
ainsi à pouvoir comparer utilement les établissements entre eux, et à donner la
facilité de conclure, par une démonstration nette, en présence du chiffre de la
dépense réellement épargnée pendant la période annuelle, que tel de ces
établissements a été bien administré, que tel autre l'a été moins bien ou l'a été
mal ».
23 Cette série d’instructions donna naissance à un premier règlement comptable, qui
entra en vigueur le 1er janvier 1861 29. Ce règlement consistait principalement en la
tenue dans chaque pénitencier d’un livre-journal des recettes et dépenses des divers
produits des travaux forcés30 et de registres-balances pour chaque type de denrée.
Toutefois, ce règlement comptable comportait un certain nombre de lacunes,
notamment au niveau du suivi de l’emploi des produits ou de leur évaluation
monétaire. Ainsi, dans une lettre31 faisant suite à la réception des résultats du premier
semestre de 1860, le ministre remettait en cause la méthode d’évaluation des produits
réalisée par une commission d’évaluation à Cayenne32 :
« Le système auquel elle s'est arrêtée est simple et d'une exécution facile, mais les
données qu'il fournit sont d'une exactitude douteuse ; ce système constitue un
expédient qui, appliqué aux produits du premier semestre [de 1860] a permis
d'apprécier d'une manière à peu près approximative des valeurs qu'il eut été
difficile de déterminer d'une autre façon, mais il laisserait à désirer s'il devait être
mis en pratique d'une manière permanente ».
24 Le problème de l’emploi des produits pénitentiaires était également souligné à la fin de
cette même lettre :
« Enfin, je ne terminerais pas sans appeler de nouveau votre attention sur la lacune
que présente la comptabilité pénitentiaire en ce qui concerne l'emploi des produits.
Il est essentiel de fournir à l'appui des états de travaux un relevé sommaire faisant
connaître quels ont été les consommateurs et pour ceux des produits qui ont été
appliqués à la transportation même dans quelle proportion le budget de ce service
en a retiré une économie ».

Comptabilités, 14 | 2021
64

La mise en place d’un système de calcul de coût des travaux forcés


(1861-1865)

25 Les premières mesures prises par le gouverneur en matière de comptabilité ne


semblaient donc pas être à la hauteur des ambitions du ministère de la Marine et des
Colonies. Dans une lettre datant de 186133, le ministre lui exposait l’ampleur des
réformes à réaliser :
« Faire tenir un compte complet de toutes les opérations en recettes et en dépenses
des produits, des consommations, cessions et transformations, et tenir état au
crédit de la transportation, des sommes versées ou ordonnancées au profit du
trésor public par les particuliers ou les établissements cessionnaires ».
26 Le Ministre réclamait par la même occasion la rédaction d’un nouveau règlement
comptable, à partir de « [l’] instruction avec les modèles des comptes à ouvrir, et les
spécimens de tous les genres d'articles à passer » en annexe de cette lettre. Le
règlement en question fut envoyé au ministre dans une lettre datée du 14 septembre
186134 et entra en vigueur le 1 er janvier 1862. Il fut par la suite transmis aux
responsables administratifs de chacun des pénitenciers, sous la forme d’un livret
imprimé contenant une circulaire du gouverneur, l’arrêté officiel et des modèles
imprimés des différents documents à produire35.
Figure 2. Règlement concernant le service administratif sur les établissements pénitentiaires

FR ANOM COL H50

27 Les procédures d’enregistrement comptable du règlement du 1er janvier 1861


concernant les vivres, les matériels et les cessions de produits étaient conservées
quasiment à l’identique36. De nouvelles procédures de tenue des livres concernant le
travail pénal furent ajoutées : les surveillants en charge d’un chantier ou d’un atelier

Comptabilités, 14 | 2021
65

devaient désormais inscrire dans un carnet journalier (article 11, modèle 20) les
consommations de matières et de matériel, le nombre de journées employées et les
salaires ou gratifications (articles 16 et 17), ainsi que les produits correspondants. Ces
carnets devaient servir à l’élaboration mensuelle d’états d’application ou de feuilles
d’ouvrage (article 12, modèles 19 et 21). Ce règlement prévoyait aussi la mise en place
de procédures d’évaluation monétaire des travaux au sein des pénitenciers. Selon
l’article 13, une « commission de recette des travaux », formée « par le chef du service
administratif, concurremment avec le chef du service intéressé ; [et] un officier de
l'établissement désigné par le commandant »37 devait se réunir mensuellement pour
évaluer les produits inscrits dans les états d’application. Le bénéfice des travaux était
ensuite calculé à partir de la valeur réelle des travaux exécutés estimée à partir de
tarifs officiels, déduction faite du prix de revient, c'est à dire de la dépense en matières
et main d’œuvre (i.e., taux des salaires ou des gratifications allouées aux ouvriers libres
et aux transportés). De plus, une fraction des frais généraux d’atelier (dépenses en
outils, machines, apparaux, salaires des contremaîtres libres ou transportés) était
imputée au prix de revient. Enfin, un « Compte des opérations » annuel devait être
rédigé et envoyé au chef-lieu (article 14, modèle 23). Il devait indiquer l’inventaire du
pénitencier à la fin de l’exercice, le montant des salaires et gratifications versées, ainsi
que la valeur des produits réalisés sur le pénitencier ou cédés par lui. Les tableaux
suivants reprennent le contenu des documents comptables à envoyer au chef-lieu selon
ce règlement.
Tableau 2. Inventaire Balance prescrit par le règlement du 1er janvier 1862

Document comptable Origine des Recettes Destination des dépenses

- Consommées par les ateliers du


- Envoyées de Cayenne pénitencier
Modèle 13
- Produites sur le pénitencier - Cédées à d'autres services ou envoyés à
Inventaire Balance du
- Envoyées par d'autres Cayenne
Matériel en quantité
pénitenciers - Versées au magasin du pénitencier ou
envoyées à d'autres pénitenciers

- Envoyées de Cayenne/ - Consommées sur place


Modèle 26 Versées par des bâtiments - Cédées à d'autres services ou à des
Inventaire Balance des - Produites sur le pénitencier particuliers
Vivres en quantité - Envoyées par d'autres - Versées au magasin du pénitencier ou
pénitenciers envoyées à d'autres pénitenciers

Tableau élaboré à de : [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les
établissements pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane
Française (Décembre 1861)
Tableau 3. Informations contenues dans les envois prescrits par le règlement du 1er janvier 1862

Document comptable Nature des informations

Modèle 11 -Numéros des pièces justificatives, des folios du journal et


État des recettes effectuées pendant le du registre balance
mois -Désignation de la recette et quantités

Comptabilités, 14 | 2021
66

Modèle 12 -Numéros des pièces justificatives, des folios du journal et


État des dépenses effectuées pendant du registre balance
le mois -Désignation de la dépense et quantités

Modèle 14 -Existant au début du mois

Situation de l’approvisionnement du -Total des recettes et dépenses du mois


matériel existant en magasin -Restant à la fin du mois

-Montant des dépenses en matières et main d’œuvre


(gratification, salaires et nombre de journées employées)
Modèle 22
-Imputation des frais généraux (frais de surveillance,
Procès-verbal mensuel des travaux usure des outils)
exécutés en argent
-Évaluation de la valeur commerciale des produits
-Calcul du bénéfice (par différence avec le prix de revient)

-Récapitulation des registres balance et états de paiement


des salaires et gratifications
-Récapitulation des procès-verbaux de recette des
produits réalisés sur le pénitencier (ou pour le compte
d’autres services).
Modèle 23
-Dépenses en matières et objets autres que ceux
Compte d’opérations annuel consommés pour les travaux
-Inventaire de l’existant au magasin au 31 décembre
-Total de la dépense en matières et objets et montant des
salaires et gratification.
-Bénéfice résultant des travaux exécutés sur le pénitencier

Tableau élaboré à de : [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les
établissements pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane
Française (Décembre 1861)

28 Les réponses du ministre à la suite de la mise en place de ce règlement attestaient de sa


satisfaction quant aux progrès de la comptabilité au sein des pénitenciers 38. Ainsi, en
juin 1863, l’administration pénitentiaire produisait le premier compte général de la
Transportation39. Dans sa lettre accompagnant ce document, le gouverneur assurait au
ministre que si les comptes « ne sont pas rigoureusement exacts, se rapprochent
beaucoup de la vérité »40. Les annotations des tableaux comptables retrouvés dans les
papiers de Michaux41 (sous-directeur des Colonies) constituent une preuve
supplémentaire de la confiance de l’administration métropolitaine dans les données
comptables obtenues à partir de 1862. Ainsi, dans la Statistique Générale des pénitenciers
pour 1863, un tableau présentant la « valeur nette des produits » pour chaque année de
la période 1860-1863 comporte les annotations suivantes : « valeurs d’après des relevés
évidemment exagérés » (pour les années 1860 et 1861) et « valeurs d’après des relevés
bien établis » (pour les années 1862 et 1863). Le ministre décida toutefois en 1863 de
faire rédiger par ses propres services administratifs un troisième règlement comptable
« qui commencera à fonctionner à compter du premier janvier 1865, mais qui
pourra amener des résultats sérieux qu'autant que chacun des pénitenciers sera à
même de partir d'une base rationnelle et sûre, c'est dire d'un inventaire général,
comprenant l'énumération et l'évaluation de toutes les valeurs immobilières

Comptabilités, 14 | 2021
67

existantes, auxquelles valeurs viendront s'ajouter celles résultant des


approvisionnements de toute sorte (…) et du matériel en service dans les ateliers et
logements »42.
29 Toutefois, ce règlement ne modifia pas fondamentalement les pratiques comptables
quotidiennes instaurées par celui du 1er janvier 186243.
30 La cession de main d’œuvre transportée aux autres services publics guyanais 44 était
conçue par le ministère comme un puissant moyen de faire contribuer le travail pénal à
la colonisation de la Guyane conformément aux objectifs annoncés de la transportation
dès son origine. Mais ces cessions n’étaient à l’origine pas remboursées à
l’administration pénitentiaire : « le service de la transportation dépensait jusqu'au
dernier centime les sommes qui lui étaient allouées, fournissant généreusement des
hommes et des matériaux aux autres budgets »45. À partir de 1862, il fut décidé que ces
cessions seraient désormais remboursées par les services bénéficiaires, constituant
ainsi une source d'économie supplémentaire au budget de la transportation. Des
règlements comptables mis en place par le gouverneur fixèrent un prix de
remboursement de la journée à 80 centimes46 et instaurèrent des procédures
d'enregistrement du nombre de journées cédées47, afin d'encadrer et de contrôler les
flux de transportés employés par les différents services publics coloniaux. Les
remboursements de journées de transportés étaient ensuite imputés au profit au
Trésor, dans le compte « Produits divers du budget-Service pénitentiaire à la Guyane ».
31 Le produit des ventes des bois produits par la main d’œuvre pénale était comptabilisé
de la même manière, à la différence qu'une partie de cette somme (correspondant aux
avances en outils et vivres fournies par l'administration pénitentiaire) était
directement réintégrée au budget de la transportation, dans le compte « Recettes en
atténuation des dépenses ». À partir de la fin de l'année 1868 48, ce mode de
remboursement fut généralisé aux autres produits cédés par l’administration
pénitentiaire aux autres services coloniaux. Le montant correspondant au prix de
revient de ces produits était ainsi réintégré au budget de la transportation, ainsi que
l’avait précédemment réclamé le gouverneur49.
32 Le schéma suivant résume les différentes étapes de l’introduction d’un système
comptable dans les bagnes de Guyane :
Figure 3. Chronologie de l’introduction d’un système comptable dans les bagnes de Guyane

Comptabilités, 14 | 2021
68

De la réalité des pratiques comptables quotidiennes


dans les pénitenciers
33 Dans cette section, nous détaillerons les difficultés rencontrées par les acteurs des
bagnes dans la mise en œuvre du système de comptabilité des travaux forcés, avant de
nous concentrer sur la figure du forçat teneur de livre et son rôle actif dans la
perpétuation des trafics et de la corruption dans les pénitenciers.

L’application des règlements comptables à l’épreuve des difficultés


matérielles et humaines du quotidien carcéral

34 À la suite de la mise en place du règlement comptable de 1862, une première tournée


d’inspection fut organisée au sein des pénitenciers, sous l’égide de deux commissaires
de la Marine (Girard et Lidin). L’objectif de cette visite était de s’assurer de la bonne
mise en œuvre du nouveau système comptable et de sa bonne compréhension par le
personnel pénitentiaire concerné. Les deux rapports correspondants furent transmis
par le gouverneur au ministère dans une lettre datée du 16 avril 1862 50. Ils mettaient en
lumière un certain nombre de difficultés rencontrées sur les pénitenciers lors de
l’entrée en vigueur de ce nouveau règlement. Par exemple, Girard notait que de
nombreux pénitenciers n’avaient pas reçu les modèles imprimés de la nouvelle
comptabilité :
« À Saint-Laurent et à Saint-Louis, le retard (…) qui a eu lieu dans l'envoi des
registres et des imprimés, a empêché les chefs du service administratif, comme
dans la plupart des pénitenciers, de tenir en entier la comptabilité nouvelle (…),
particulièrement en ce qui concerne le service des travaux »51.
35 Quant à lui, Lidin relevait un problème similaire concernant l’envoi des registres des
prix et tarifs de la colonie nécessaires à l’évaluation des produits du travail pénal :
« Il est vrai (…) que la commission des travaux [de l’île du Salut] n'aurait pu, dans
tous les cas, terminer la confection [des procès-verbaux], puisqu'elle n'avait pas à
sa disposition les prix et les tarifs indispensables pour apprécier les dépenses en
matières et en main d’œuvre »52.
36 Les deux inspecteurs faisaient également état d’une difficulté majeure rencontrée dans
la quasi-totalité des pénitenciers, liée à une pénurie de personnel en nombre et en
qualification suffisante pour tenir les carnets journaliers dans les ateliers
pénitentiaires :
« le manque de chefs d'ateliers et d'écrivains intelligents a empêché de suivre, aussi
régulièrement qu'il est à désirer, les dispositions des articles 11 et 12 de cet arrêté,
ce qui a rendu très difficile la constatation des travaux exécutés et des matières
employées, surtout à Saint Laurent, par la Commission chargée de cette
opération »53.
37 Afin de surmonter cette difficulté, Lidin proposa d’employer des transportés
suffisamment qualifiés pour aider les chefs d’ateliers dans la tenue de la comptabilité,
et de les rémunérer par une gratification monétaire spéciale :
« Ce qui fait défaut sur les pénitenciers, ce sont des écrivains pouvant aider les
chefs d'atelier dans leurs opérations d'écritures (…) Il y aurait donc, Monsieur le
Directeur, à demander à chaque Établissement, quel serait le nombre d'écrivains
indispensables dont il aurait besoin pour ses ateliers ; et si l'absence de cette
catégorie de transportés ne permettait pas de donner suite, sur le champ, à ces

Comptabilités, 14 | 2021
69

demandes, au moins il en pourrait être tenu compte lorsque le convoi annoncé


serait arrivé de France. (…) un puissant moyen (…) à employer pour voir (…) la
comptabilité des ateliers définitivement installée, serait de donner aux écrivains
(…) la gratification de 20 centimes par jour que reçoivent les contremaîtres de
toutes professions. Stimulés par cette rémunération, les transportés écrivains
feraient, j'en suis certain, tous leurs efforts pour conserver longtemps une position
aussi avantageuse »54.
38 Une deuxième tournée d’inspection fut organisée peu de temps après, et les rapports
des inspecteurs Chevance55 et Lidin furent transmis au ministère en septembre 1862 56.
Certains problèmes récurrents, comme l’absence des registres des prix et des tarifs de
la colonie, n’étaient toujours pas résolus57. De nouvelles difficultés concernant les
inventaires furent également signalées, dues une mauvaise conception de magasins,
ainsi qu’à l’éloignement de certains chantiers forestiers :
« permettez-moi de signaler à votre attention une dernière observation (…) relative
à l'insuffisance des magasins mis à la disposition des comptables tant pour le
matériel que pour les subsistances et au mauvais état des locaux affectés à cette
destination principalement à Kourou, à Saint-Laurent, à l'Ilet-la-Mère et à Saint-
Georges. Les divers approvisionnements déposés dans ces magasins, pour la plupart
à peine clos, mal aéré et dans tous les cas mal disposés, sont entassés de manière à
rendre leur surveillance difficile et à compromettre leur conservation (…) la même
observation avait déjà été présentée par mon prédécesseur, et les choses ne
paraissent pas avoir changées depuis »58.
39 Malgré ces difficultés, l’administration pénitentiaire parvint à produire en 1863 le
premier Compte-rendu des opérations accomplies sur les pénitenciers en Guyane, relatif à
l’année 186259. Ce document récapitulait la nature et le montant des principaux
produits de l’année 1862 (habillement, bois, cultures, travaux de route, travaux à
charge de remboursement, etc.) en indiquant systématiquement le prix de revient
correspondant. La lettre du gouverneur accompagnant ce rapport60 mettait notamment
en avant les progrès accomplis en matière de contrôle des approvisionnements :
« les chefs de services n'avaient jamais été appelés à exercer le contrôle sur les
opérations des ateliers et par suite ne s'étaient jamais rendu compte de manière
réglementaire jusqu'au 1er janvier 1862 de l'emploi des matières qui étaient
délivrées par eux (…) une fois les matières sorties des magasins, on ne s'en
préoccupait plus, et l'on croyait, de bonne foi sans doute, qu'à la régularisation des
entrées et sorties se bornait tout le rôle du chef du service administratif sur ce
point. (…) il arrivait que des erreurs se produisaient et que les quantités parvenues
n'étaient pas en accord avec celles portées sur la facture (…) les ateliers disposaient
à leur gré des matières, le contrôle du chef-lieu était purement fictif ».
40 De manière générale, le ton de ce rapport était très optimiste, malgré les difficultés
rencontrées sur le terrain, comme l’atteste le bilan des résultats obtenus au cours de
l’année 1862 :
« Redoublement d'activité sur les pénitenciers et augmentation de la production
dans une proportion digne de remarques. Régularisations des cessions faites en
main d’œuvre et en produits réalisés, aux services étrangers et aux particuliers.
Justification de l'emploi des produits réalisés, compte rendu fidèle de la nature et
de la quantité, non seulement des objets confectionnés, mais encore des travaux
faits et des réparations exécutées ».
41 Il fallut attendre la mise en application du règlement comptable de 1865 pour que le
ministère de la Marine et des Colonies rende publics les résultats de la transportation,
en publiant le premier exemplaire de la Notice sur la Transportation 61. Ce document (ainsi
que toutes les éditions ultérieures) présentait ainsi les résultats économiques des

Comptabilités, 14 | 2021
70

travaux forcés sous forme d’un tableau statistique placé en annexe 62. Il présentait les
données comptables relatives au résultat du travail des forçats en associant la valeur
monétaire correspondante (« Valeur estimative des produits obtenus ») avec le temps
de travail correspondant (« Nombre de journées employées »). Les différents types de
travaux auxquels étaient occupés les transportés étaient précisés, ainsi que le montant
de la valeur ajoutée de la main d’œuvre pénale (« Valeur nette obtenue par la main
d’œuvre »). Cette colonne, obtenue par la différence entre la valeur brute de la
production et le montant des « Valeurs des matières premières et frais autres que la
main d’œuvre », permettait ensuite de calculer la « Moyenne du produit de la journée
de travail » pour chaque type de production. Il convient de noter que cet agrégat (aussi
bien pour chacun des produits que pour l'ensemble des travaux) était
systématiquement supérieur à 1,31 francs63, montant du coût réel de la journée d'un
transporté pour l’État, annoncé quelques pages auparavant64. De cette manière,
l'emploi des bagnards est présenté comme profitable pour l’État, le produit de chaque
journée de travail permettant de couvrir les dépenses occasionnées.
Figure 4. Reproduction du tableau n°7 de la Notice sur la Transportation

Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française et à la
Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, p. 64

Tenue des livres et détournements : la figure du transporté employé


aux écritures

42 Conformément aux préconisations des inspecteurs Girard et Lidin, de nombreux forçats


furent employés comme écrivains dans les ateliers pénitentiaires. L’administration
pénitentiaire de Guyane souffrant d’un déficit chronique d’agents qualifiés pour la
tenue des comptes, cette situation perdura tout au long de l’existence des bagnes

Comptabilités, 14 | 2021
71

coloniaux. Par exemple, dans sa thèse sur les camps de la relégation, Jean-Lucien
Sanchez montre que cette situation était identique sous la IIIe République : « Ces
travaux d'écriture, qui représentent une importante charge de travail, permettent aux
surveillants d'éviter d'avoir à tenir leur propre comptabilité. Ainsi, chaque surveillant
responsable d'un service est flanqué d'un relégué qui tient sa comptabilité » 65. Le cas
d’Edmond Duez constitue un autre exemple de ce phénomène : ancien financier
condamné en 1911 à douze années de travaux forcés dans le cadre d’une vaste affaire
d’escroquerie, il fut lors de sa détention personnellement chargé de la réorganisation
des services comptables du service pénitentiaire66.
43 Cet état de fait donna lieu à de nombreux abus, alimentant la corruption et les
détournements généralisés au sein des pénitenciers. La situation était par ailleurs
connue de l’administration locale, comme l’atteste un rapport confidentiel du
commandant des îles du Salut adressée en 1934 à sa hiérarchie, dans lequel il est notait
que les surveillants, « ignorants ou paresseux, s'en remettent aux écrivains et aux
porte-clés (…) Ils se contentent de signer pièces et documents établis par leurs
secrétaires d'occasion et ceux-ci acquièrent un ascendant qui ouvre carrière à tous les
trafics » 67. En effet, de nombreux surveillants profitaient de leur ascendant sur les
transportés employés à la comptabilité pour dissimuler les détournements qu’ils
réalisaient pour leur propre compte. Par exemple, Henri Berrier, un ancien surveillant
des bagnes rapporte le cas d’un surveillant qui détournait du matériel dans les
magasins d’un pénitencier. Celui-ci :
« ouvrait délicatement les caisses, prélevait avant la visite de la commission les
quantités dont il avait besoin et reclouait les emballages (…) Un jour, celui-ci fut
surpris en pleine opération par un transporté écrivain qui secondait le chef de
service. Celui-ci qui trafiquait aussi, expose au surveillant les ennuis que
déterminaient ces extractions illicites. Alors le surveillant braque froidement son
revolver sous le nez du transporté en lui disant : 'si tu dis un mot charogne, je
t’envoie à la rade' »68.
44 Cette situation permettait également aux forçats écrivains de couvrir les
détournements réalisés par leurs codétenus :
« Les témoignages de forçats abondent en descriptions de nourriture dérobée, de
caisse ou de barriques prétendument détériorée, mais dont le contenu est
soigneusement mis de côté. Il est facile de vider un tonneau dans de bons récipients
qui ne fuient pas et dont le contenu est vendu aux surveillants, de pratiquer un
petit trou dans le tonneau, de répandre sur le sol de la cambuse un peu de vin et le
lendemain de dire au commis : ‘Monsieur, le tonneau a été rongé par les poux de
bois ; il restait trente litres que le sol a bus’. Le commis feint alors de croire à
l'histoire des vers rongeurs et fait un procès-verbal de perte » 69.

Conclusion
45 En fin de compte, malgré la mise en œuvre de multiples règlements comptables et la
multiplication de rapports administratifs rassurants, l’étude de sources relatives au
quotidien carcéral incite à la plus grande prudence concernant la fiabilité des chiffres
comptables transmis en métropole et diffusés auprès de l’opinion publique de l’époque.
Il est toutefois actuellement très difficile de documenter précisément l’ampleur de
cette diffusion. Nous avons pu retrouver un certain nombre de références variées
(débats parlementaires, études pénales ou encore romans populaires) à la Notice sur la
Transportation qui nous laissent penser qu’elle constituait une des rares sources de

Comptabilités, 14 | 2021
72

documentation sur les bagnes de Guyane en métropole. Il apparaît ainsi que certains
acteurs mobilisaient la Notice sur la Transportation comme une source de documentation
fiable sur la réalité carcérale guyanaise : on peut ici citer à titre d’exemple l’ouvrage
Histoire des bagnes du romancier populaire Pierre Zaccone publié en 1877 70, qui
reproduisait tels quels des extraits et des tableaux de la Notice sur la Transportation.
Toutefois, il semblerait qu’un grand nombre d’acteurs, notamment politiques et
universitaires traitaient avec une certaine prudence les données contenues dans cette
publication. On peut par exemple citer le Vicomte d’Haussonville, rapporteur de
l’Enquête Parlementaire sur les établissements pénitentiaires organisée en 1872 sous la
IIIe République, qui considérait que la publication de cette Notice sur la Transportation
était « destinée à rassurer l'opinion publique sur les résultats de la Transportation à la
Guyane »71. Dans une étude datée de 1886, James-Nattan livrait une critique plus acerbe
de ce document :
« si les choses se passaient comme l'attestent les rapports officiels (...) la
transportation, sans être une pénalité parfaite, serait cependant un système
honorable, qui mériterait d'être conservé (…) Malheureusement les rapports nous
donnent des renseignements qui sont non seulement empreints d'un optimisme
excessif mais encore qui, le plus souvent, se trouvent être absolument erronés. (...)
Les membres de nos administrations sont si désireux d'arriver à des résultats
excellents, qu'ils voient bien souvent les choses ainsi qu'ils désireraient qu'elles
fussent. Leur zèle colore à leurs yeux les situations en rose. (…) la réalité nous
montre cette situation bien noire » 72.

NOTES
1. À ce sujet, voir Zysberg, André, Les Galères de France et la société des galériens : 1660-1748, Thèse de
doctorat, Paris, EHESS, 1986.
2. Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Éditions Autrement,
2000.
3. Donet-Vincent, Danielle, De Soleil et de Silences : Histoire des Bagnes de Guyane, Boutique de
l’Histoire, 2003, p. 82-83.
4. [FR ANOM COL H11] Extrait du discours de Louis-Napoléon Bonaparte, retranscrit dans un
article du Moniteur Universel daté du 21 février 1852.
5. Texte de loi numérisé en ligne : https://criminocorpus.org/fr/reperes/legislation/textes-
juridiques-lois-decre/textes-relatifs-a-la-deportati/acces-aux-textes/loi-du-30-mai-1854/
(dernier accès : le 01/12/2021).
6. [FR ANOM COL H10] Lettre du ministre adressée au gouverneur (1861).
7. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française et
à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, Tableau N° 4, p. 62.
Version numérisée en ligne : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/2518/ (dernier
accès, le 06/07/2021).
8. Pierre, Michel, Le Temps Des Bagnes 1748-1953, Tallandier, 2017, p. 101-103.
9. Ministère de la Marine et des Colonies. (1869). Notice sur la Transportation à la Guyane française et
à la Nouvelle-Calédonie pour les années 1866 et 1867. Imprimerie Impériale, p. 2-3.

Comptabilités, 14 | 2021
73

Version numérisée en ligne : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/2519/ (dernier


accès, le 06/07/2021).
10. Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Éditions Autrement,
2000, p. 30-31.
11. Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Editions Autrement,
2000, p. 214 ; Donet-Vincent, Danielle, De Soleil et de Silences : Histoire des Bagnes de Guyane,
Boutique de l’Histoire, 2003, p. 212.
12. Les condamnés en provenance des autres colonies continuaient toutefois à être dirigés vers la
Guyane.
13. Pierre, Michel, Le Temps Des Bagnes 1748-1953, Tallandier, 2017, p. 171 : « L’espérance de vie
d’un forçat peut lui permettre d’effectuer la totalité de sa peine puis de prétendre à une
concession définitive de terre ».
14. À ce sujet, voir Sanchez, Jean-Lucien, La Relégation des Récidivistes en Guyane Française. Les
Relégués Au Bagne Colonial de Saint-Jean-Du-Maroni, 1887-1953, Thèse de doctorat, EHESS, 2009.
15. Donet-Vincent, Danielle, De Soleil et de Silences : Histoire des Bagnes de Guyane, Boutique de
l’Histoire, 2003 p. 255.
16. Voir l’instrument de recherche en ligne IREL : http://
anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/ (dernier accès le 01/12/2021).
17. L’ordonnateur était un administrateur colonial, placé sous le contrôle du ministère de la
Marine et des Colonies, en charge du trésor et de la direction des travaux de toute nature. En
termes d’attributions comptables, il était chargé de la liquidation et de l’ordonnancement des
dépenses de la comptabilité générale de l’ensemble des services coloniaux, aussi bien militaires
que civils.
18. [FR ANOM COL H10] Article 93 du Règlement sur le service intérieur des établissements
pénitentiaires de la Guyane Française (10 mai 1855).
19. [FR ANOM COL H7] Évaluations faites ou engagées au 28 février 1852 pour le service de la déportation
(Matériel & Approvisionnements ; Personnel).
20. [FR ANOM COL H15] Nomenclature des documents ou états périodiques dont l’Administration de la
Guyane Française doit faire envoi au département de la Marine, en ce qui concerne les établissements
pénitentiaires de Cayenne (14 septembre 1852).
21. [FR ANOM COL H10] Lettre du gouverneur adressée au directeur des Colonies (17 avril 1855).
22. [FR ANOM COL H4] Note relative à l’organisation administrative et financière du service de la
transportation à la Guyane (29 juillet 1858).
23. [FR ANOM COL H10] Extrait d’une dépêche du ministre au gouverneur (15 mars 1859).
24. [FR ANOM COL H10] Lettre du gouverneur au ministre (16 août 1859).
25. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur au ministre (16 mai 1860).
26. [FR ANOM COL H50] Dépêche du ministre adressée au gouverneur, (27 juin 1860).
27. [FR ANOM COL H50] Lettre du ministre au gouverneur (8 juillet 1860).
28. [FR ANOM COL H10] Minute du ministre adressée au gouverneur (15 novembre 1860).
29. [FR ANOM COL H50] Décision concernant la comptabilité relative aux produits réalisés dans
établissements pénitentiaires (11 décembre 1860). Ce document fut adressé au ministre dans une
lettre datée du 14 décembre 1860.
30. [FR ANOM COL H50] Décision concernant la comptabilité relative aux produits réalisés dans
établissements pénitentiaires (11 décembre 1860) : les recettes comprenaient l’ensemble des
produits qui entraient dans les magasins du pénitencier, tandis que les dépenses comprenaient
les consommations du pénitencier, les envois au magasin de Cayenne, les cessions au profit
d’autres services publics coloniaux et les ventes aux particuliers (Articles 1 et 2).
31. [FR ANOM COL H50] Lettre du ministre au gouverneur (29 janvier 1862).
32. [FR ANOM COL H25] Extrait du registre des procès-verbaux des délibérations du Conseil Privé
de la Guyane Française, séance du 20 février 1862, au cours de laquelle est lu le procès-verbal de

Comptabilités, 14 | 2021
74

la séance du 23 septembre 1861. Faute de pouvoir contrôler physiquement les produits de chacun
des pénitenciers, la commission s’est contentée d’attribuer à chacun des produits une valeur
monétaire composée de la moyenne des dépenses de matières et des dépenses en main d’œuvre.
33. [FR ANOM COL H10] Lettre du ministre adressée au gouverneur (1861).
34. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur adressée au ministre (14 septembre 1861).
35. [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les établissements
pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane Française
(Décembre 1861).
36. [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les établissements
pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane Française
(Décembre 1861) : Articles 6, 7, 8 et 9.
37. [FR ANOM COL H50] Règlement concernant le service administratif sur les établissements
pénitentiaires publié par ordre de M. L. Tardy de Montravel, Gouverneur de la Guyane Française
(Décembre 1861) : Article 13.
38. [FR ANOM COL H50] Lettres du ministre au gouverneur, datées du 30 mai 1862 et du 28 février
1863.
39. [FR ANOM COL H50] Compte rendu des opérations accomplies sur les établissements pénitentiaires en
1862 (1er juin 1863).
40. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur au ministre (15 juin 1863).
41. [FR ANOM COL H59] Statistique Générale des pénitenciers pour 1863 (non daté).
42. [FR ANOM COL H50] Lettre du ministre au gouverneur (23 mars 1863).
43. Les imprimés du système comptable de 1865 [FR ANOM COL H50] sont identiques à ceux du
précédent règlement.
44. Service local de Cayenne, service du Génie et des Ponts et Chaussées. Des transportés furent
aussi cédés à des entrepreneurs privés, notamment dans certaines exploitations forestières. Voir
par exemple [FR ANOM COL H25] Lettres des frères Riollet (entrepreneurs guyanais spécialisés
dans les exploitations forestières) adressées au Ministre (22 février 1862 et 21 mars 1862).
45. [FR ANOM COL H50] Compte rendu des opérations accomplies sur les pénitenciers en 1862 (1 er juin
1863).
46. [FR ANOM COL H25] Lettre du gouverneur au ministre (28 octobre 1862).
47. [FRA11247] (Bulletin Officiel de la Guyane française) Décision du gouverneur du 6 février 1863.
48. [FR ANOM COL 25] Lettre du gouverneur au ministre (31 août 1868) ; La Feuille de la Guyane
Française du 6 février 1869.
49. [FR ANOM COL 25] Lettre du gouverneur au ministre (28 avril 1868).
50. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur au ministre (16 avril 1862). Cette lettre contenait
une copie du rapport de Girard (daté du 28 mars 1862) et de celui de Lidin (datée du 21 mars
1862).
51. [FR ANOM COL H50] Rapport de Girard (28 mars 1862).
52. [FR ANOM COL H50] Rapport de Lidin (21 mars 1862).
53. [FR ANOM COL H50] Rapport de Girard (28 mars 1862).
54. [FR ANOM COL H50] Rapport de Lidin (21 mars 1862).
55. Remplaçant de Girard.
56. [FR ANOM COL H50] lettre du gouverneur au ministre (septembre 1862). Cette lettre contenait
une copie du rapport de Chevance (daté du 31 août 1862) et de celui de Lidin (datée du 17 août
1862).
57. [FR ANOM COL H50] Rapport de Chevance (31 août 1862) : « Tous les documents que le chef-
lieu pouvait posséder leur ont bien été adressés, mais ils ne contiennent pas le prix de tous les
objets, il en est beaucoup pour lesquels les pénitenciers manquent complètement d'éléments
d'appréciation ».
58. [FR ANOM COL H50] Rapport de Chevance (31 août 1862).

Comptabilités, 14 | 2021
75

59. [FR ANOM COL H50] Compte rendu des opérations accomplies sur les pénitenciers en 1862 (1 er juin
1863).
60. [FR ANOM COL H50] Lettre du gouverneur adressée au ministre (15 juin 1863).
61. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française
et à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale.
62. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française
et à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, p. 64 : « Tableau N°7. État des
productions en 1865 sur les pénitenciers et emploi du temps des transportés ».
63. A l'exception des « Réparations de meubles », pour lesquelles le produit moyen d'une journée
de travail était estimé à 1,18 francs.
64. Ministère de la Marine et des Colonies. (1867). Notice sur la Transportation à la Guyane française
et à la Nouvelle-Calédonie de 1852 à 1855. Imprimerie Impériale, p. 45 : « Le prix réel de la journée se
trouve ramené à 1 franc 31 centimes ».
65. Sanchez, Jean-Lucien, La Relégation des Récidivistes en Guyane Française. Les Relégués Au Bagne
Colonial de Saint-Jean-Du-Maroni, 1887-1953, Thèse de doctorat, EHESS, 2009, p. 320.
66. Pour plus d’information à ce sujet, voir : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/
222/ (dernier accès le 01/12/2021).
67. Cité par Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Éditions
Autrement, 2000, p. 109.
68. Berryer, Henri, Sept mois au bagne, 1931, p.154. Version numérisée : https://
criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/30/ (dernier accès le 01/12/2021)
69. Cité par Pierre, Michel, Bagnards : La Terre de La Grande Punition, Cayenne, 1852-1953, Éditions
Autrement, 2000, p. 114.
70. Zaccone, Pierre, Histoire des bagnes depuis leur création jusqu'à nos jours : Brest, Toulon, Rochefort,
Lorient, Cayenne, Nouvelle-Calédonie (2 tomes), Imprimerie Dupont, P., Clichy. (1877).
Version numérisée en ligne : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6115200z (dernier accès le
29/11/2019).
71. D'Haussonville, Gabriel-Paul-Othenin, « Rapport présenté au nom de la commission d’enquête
parlementaire sur le régime des établissements pénitentiaires par M. le vicomte d’Haussonville,
membre de l’Assemblée », Enquête parlementaire sur le régime des établissements pénitentiaires, t. VI,
Imprimerie Nationale, Paris, 1874 p.444. Version numérisée en ligne : https://criminocorpus.org/
fr/bibliotheque/doc/488/ (dernier accès le 30/11/2021).
72. James-Nattan, Essais sur la réforme pénitentiaire : la transportation. Rapport présenté au nom de
la Société générale des prisons à la section des sciences économiques et sociales du Congrès
général des sociétés savantes de 1886. Imprimerie de Chaix, Paris. 1886, p. 20-21. Version
numérisée disponible en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5499062b.texteImage
(dernier accès le 30/11/2021).

RÉSUMÉS
Cet article porte sur l’introduction d’un système de calcul de coût dans les bagnes coloniaux de
Guyane au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. À travers l’analyse des correspondances
entre l’administration guyanaises et le ministère de la Marine et des Colonies en métropole, nous
avons pu retracer les différentes étapes du processus d’implémentation de cette comptabilité des

Comptabilités, 14 | 2021
76

travaux forcés. Nous mettons alors en évidence les objectifs assignés à l’outil comptable par les
responsables métropolitains. Nous montrons ensuite une réalité des pratiques comptables
quotidiennes fort éloignée de ces objectifs. De multiples rapports d’inspection et de témoignages
d’acteurs des bagnes soulignaient en effet de grandes difficultés matérielles et humaines dans la
tenue des livres au sein des pénitenciers, ainsi que la persistance de la corruption et des
détournements, souvent dissimulés par certaines pratiques comptables. Enfin, nous concluons
cet article par un bref aperçu de la diffusion et de l’usage de ces données comptables en
métropole.

This paper deals with the introduction of a cost accounting system in the French Guiana penal
colonies during the second half of the 19th century. Through the analysis of correspondence
between the Guyanese administrative authorities and the Ministry of the Navy and Colonies in
mainland France, we were able to retrace the different stages of the implementation of this
forced labor accounting system. We highlight here the objectives assigned to accounting by the
metropolitan officials. Secondly, we show the reality of daily accounting practices that are far
removed from these objectives. Various inspection reports and testimonies from prison actors
underlined the great material and human difficulties in bookkeeping, as well as the persistence
of corruption and embezzlement, often concealed by certain accounting practices. Finally, we
conclude this article with a brief overview of the dissemination and use of these accounting data
in metropolitan France.

Este artículo habla sobre la introducción de un sistema de contabilidad de costos en las prisiones
coloniales de Guyana durante la segunda mitad del siglo XIX. En primer lugar, gracias al
intercambio de correspondencia entre las autoridades administrativas guyanesas y el Ministerio
de la Marina y de las Colonias de la metrópoli, rastreamos las diferentes etapas de ejecución de
este sistema. En dicho sistema de contabilidad se destacan los objetivos asignados, por las
autoridades metropolitanas, a la herramienta contable. En segundo lugar, mostramos que la
realidad de las prácticas contables cotidianas está muy alejada de estos objetivos. De hecho,
numerosos informes de inspección y testimonios de funcionarios de prisiones ponen de
manifiesto las grandes dificultades materiales y humanas para llevar la contabilidad en los
centros penitenciarios; así como la persistencia de la corrupción y el desvío de fondos, a menudo
ocultada por estas prácticas contables. Por último, concluimos este artículo con una breve
descripción de la difusión y utilización de estos datos contables en la Francia metropolitana.

Dieser Artikel befasst sich mit der Einführung eines Kostenrechnungssystems in den kolonialen
Zuchthäusern Guyanas in der zweiten Hälfte des 19. Jahrhunderts. Anhand der Analyse der
Korrespondenz zwischen der Verwaltung Guyanas und dem Ministerium für Marine und
Kolonien im Mutterland konnten wir die verschiedenen Etappen des Implementierungsprozesses
dieser Zwangsarbeitsbuchhaltung nachvollziehen. Wir heben die Ziele hervor, die die
Verantwortlichen im Mutterland mit dem Buchführungsinstrument verfolgten. Wir zeigen dann,
dass die Realität der täglichen Buchhaltungspraxis weit von diesen Zielen entfernt ist. In
zahlreichen Inspektionsberichten und Zeugenaussagen von Akteuren der Zuchthäuser wurde auf
die großen materiellen und personellen Schwierigkeiten bei der Buchführung in den
Zuchthäusern hingewiesen sowie auf das Fortbestehen von Korruption und Unterschlagung, die
oft durch bestimmte Buchungspraktiken verschleiert wurden. Schließlich schließen wir diesen
Artikel mit einem kurzen Überblick über die Verbreitung und Verwendung dieser
Buchhaltungsdaten im Mutterland ab.

Comptabilités, 14 | 2021
77

INDEX
Mots-clés : Calcul de coût, Tenue des livres, Travaux forcés, Bagnes coloniaux, Guyane
Française, xixe siècle
Schlüsselwörter : Kostenkalkulation, Buchführung, Zwangsarbeit, Koloniale Bagnes,
Französisch-Guayana, 19. Jahrhundert
Palabras claves : Cálculo de costes, Teneduría de libros, Trabajo forzado, Cárceles coloniales,
Guayana francesa, Siglo xix
Keywords : Cost accounting, Bookkeeping, Forced labor, Penal Colonies, French Guiana, 19th
century

AUTEUR
ANTOINE FABRE
Université Paris Dauphine – PSL
[email protected]

Comptabilités, 14 | 2021
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Les projets d’unification des


statistiques douanières et
économiques de l’Union Benelux
1946-1951
Projects for the unification of customs and economic statistics in the Benelux
Union 1946-1951
Proyectos de unificación de las estadísticas aduaneras y económicas en la Unión
del Benelux 1946-1951
Die Projekte zur Vereinheitlichung der Zoll- und Wirtschaftsstatistiken der
Benelux-Union 1946-1951

Thierry Grosbois

1 Au cours de la première décennie de son existence, l’Union Benelux a été confrontée,


dans la mise en œuvre de l’intégration économique progressive entre les trois pays
membres, à un nombre important d’obstacles techniques ou politiques à lever afin
d’assurer le libre-échange intérieur. Au premier rang duquel figure l’établissement de
statistiques coordonnées entre les trois États membres.
2 Les organes prévus, en vertu de la convention douanière Benelux signée le 5 septembre
1944 à Londres, sont mis en œuvre au printemps 1946. Le tarif douanier commun de
l’Union Benelux entre en vigueur le 1er janvier 1948. Par décision de la conférence
ministérielle Benelux de La Haye des 10 au 13 mars 1949, une phase de « pré-union »
économique préparatoire à l’union économique est instaurée le 1 er juillet 1949. L’union
économique, prévue initialement le 1er juillet 1950, est finalement reportée au 1 er juillet
1951. Par ailleurs, un projet de traité d’union économique est négocié entre 1948 et
1950, mais il n’entrera pas en vigueur. Le traité d'union économique sera finalement
signé en 1958. Notre étude porte sur la période comprise entre 1946 et 1951, où
l’implication des fonctionnaires nationaux et des experts des trois pays membres est
très intense dans les instances Benelux nouvellement créées en raison de la mise en

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79

vigueur de la communauté tarifaire, et des étapes nécessaires à la mise en œuvre de


l’union douanière puis de l’union économique.
3 À l’issue de la guerre, l’État en Belgique comme aux Pays-Bas et au Luxembourg doit
reconstituer rapidement une administration, car les besoins budgétaires sont colossaux
pour couvrir les dommages de guerre, étant entendu que des réparations substantielles
de la part de l’Allemagne ne sont pas attendues. L’épuration au sein des ministères
belge et néerlandais des Affaires économiques et des Finances a été modérée, si l’on
excepte quelques collaborateurs notoires1. Au Luxembourg, les structures de l’État
doivent être reconstituées en raison de l’annexion au IIIe Reich de 1942. La priorité, peu
après la Libération, est donnée à la relance de l’économie, au rétablissement de la
fiscalité et au redémarrage du commerce extérieur. Un aspect jugé important de la
relance économique est l’établissement de statistiques, notamment en matière de
commerce extérieur. Dans ce domaine, la fiabilité des statistiques représente un défi
majeur au cours de l’immédiate après-guerre, en raison de la désorganisation des
services administratifs de l’État liés aux conditions de la fin de la guerre. Aux frontières
douanières, le contrôle des importations et exportations par l’administration des
douanes permet à la fois la perception des taxes et la récolte des données statistiques
du commerce extérieur.
4 L’union économique et monétaire belgo-luxembourgeoise (UEBL), est remise en vigueur
à la fin de l’année 1945 lorsque les cordons douaniers sont restaurés aux frontières à la
suite de la fin des opérations militaires et de la période humanitaire de « Relief ». Les
statistiques officielles communes du commerce extérieur sont établies par l’UEBL à
partir 1946 pour la Belgique et le Luxembourg à la faveur du rétablissement des
frontières douanières. Tandis qu’une commission de coordination des statistiques est
instaurée au sein de l’Union Benelux en 1947. En effet, les ministres et les experts en
charge constatent l’incompatibilité des statistiques du commerce extérieur de l’UEBL et
des Pays-Bas, en raison de principes divergents de comptabilisation, mais aussi de
fraudes transfrontalières de produits agroalimentaires notamment 2. Or, les décisions
relatives à l’intégration économique au sein de l’Union Benelux doivent se baser sur
l’établissement de statistiques coordonnées fiables3.
5 Outre les problèmes de gouvernance interne liée à l’élaboration de statistiques
comparables, voire unifiées, les organes de l’Union Benelux suivent de près la volonté
des États-Unis d’imposer à l’Europe un modèle statistique nord-américain, à la faveur
du Plan Marshall, dont la mise en œuvre est surveillée étroitement par l'ECA. Cette
dernière exige des pays bénéficiaires l'élaboration de statistiques selon un modèle
inédit. Par ailleurs, l’Union Benelux s’inquiète du transfert de compétences dans le
domaine statistique international de l’IIS installé aux Pays-Bas vers l’ONU, dont le siège
se situe à New York. Le Benelux décide de mener une action diplomatique commune
pour maintenir à Genève, en Europe, la récolte de statistiques au niveau européen,
voire mondial, par la création d’un service de l’ONU dans cette ville.
6 À l’origine de son existence, l’action de l’Union Benelux est double dans le domaine de
la récolte de données statistiques, considérées comme stratégiques pour l’aide à la
décision gouvernementale en matière d’approfondissement de l’intégration
économique, d’une part, et en matière de contrôle de la récolte des données
internationales au moment même de l’émergence de la tutelle de Washington 4.
7 Conservées et gérées jusqu’en 2015 par le Secrétariat général du Benelux à Bruxelles,
les archives de l’Union Benelux entre 1946 et 1951, constituent la source principale de

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80

cette étude. Elles ont depuis été transférées aux Archives nationales du Luxembourg
pour inventorisation définitive, qui n’est pas terminée à l’heure d’écrire ses lignes. Le
point de vue adopté est particulier, puisque nous suivons les discussions entre hauts
fonctionnaires et experts belges, néerlandais et luxembourgeois uniquement au travers
des procès-verbaux et des rapports internes du Benelux, très confidentiels à l’époque
de leur rédaction. Elles permettent d’établir les difficultés et les différences d’approche
en matière de statistiques, que ce soit en interne, dans le cadre du projet d’intégration
économique tripartite, ou en externe face à l’imposition par les États-Unis d’un modèle
inédit pour les experts et statisticiens européens.

Aspects institutionnels de la mise en œuvre de la


coordination des statistiques au sein du Benelux
8 La convention douanière du 5 septembre 1944 prévoit la création de trois Conseils :
1. Le Conseil administratif des Douanes (CAD) chargé d’unifier la législation douanière et les
droits d’accises.
2. Le Conseil de l’Union Économique (CUE). Conseil le plus important, auquel est confiée la
politique d'intégration économique.
3. Le Conseil des Accords Commerciaux (CAC) assure la coordination des négociations relatives
aux conventions commerciales avec les pays tiers.

9 Par ailleurs, la coordination des travaux des trois Conseils est confiée, au moment de
l'installation des institutions du Benelux en 1946, à une Réunion des Présidents des
Conseils (Rdp) initialement non prévue dans la convention de 1944.
10 Du point de vue institutionnel, la question de la coordination des statistiques n’est
guère évoquée au niveau ministériel (conférences ministérielles Benelux) ou au niveau
exécutif (Réunion des Présidents de Conseils). Ces instances ne discutent pas de la
fiabilité des statistiques. Les questions statistiques sont, par contre, régulièrement
abordées au niveau de deux conseils : le Conseil administratif des douanes (CAD) et le
Conseil de l’union économique (CUE). Ils sont respectivement en charge de la politique
douanière et tarifaire, et de l’intégration économique. La commission monétaire 5 et la
commission de coordination des statistiques, qui dépendent du CUE, débattent
également souvent de l’établissement des statistiques.
11 La « commission de coordination des statistiques », créées par le CUE en 1947, devient
au début des années 1950 la « commission spéciale de coordination des statistiques » 6.
Ce sont donc essentiellement des instances techniques, composées uniquement de
fonctionnaires et d'experts, qui abordent les questions statistiques, et non les organes
politiques ou décisionnels. Il s'agit d'un processus essentiellement technocratique, mais
dont le travail de fond influence directement l'orientation des décisions politiques
ultérieures, en plus particulièrement le rythme d’ouverture des frontières intra-
Benelux dans le cadre de l’union douanière.
12 Entre 1946 et 1951, la question des statistiques est posée au sein du Benelux
essentiellement dans trois domaines considérés comme cruciaux pour favoriser
l’intégration économique entre les trois pays : la coordination des statistiques, le
commerce extérieur, les prix et les salaires.

Comptabilités, 14 | 2021
81

La coordination des statistiques


13 En raison de la désorganisation administrative liée à la fin de la Seconde Guerre
mondiale et à la Libération, les ministères ne disposent pas de statistiques économiques
fiables en 1945 et 1946, soit au moment même de la mise en vigueur du Benelux. Ainsi,
il est évoqué, lors de la toute première réunion du CUE en mai 1946, le fait qu’en
Belgique le dernier recensement général date de 1930 et le dernier recensement de
l’industrie et du commerce de 1937. Le CUE préconise dès lors de coordonner entre la
Belgique et les Pays-Bas les prochains recensements généraux, afin de disposer de
données chiffrées comparables. Le CUE estime nécessaire un contact entre directeurs
des instituts statistiques belge et néerlandais à ce propos. Il est décidé de coordonner
les recensements de la population aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg, qui
seront entrepris par les instituts statistiques nationaux au cours de l’année 1947, afin
d’assurer une comparabilité suffisante des résultats statistiques au sein du Benelux 7.
14 La commission de coordination des statistiques, créée au sein du CUE en 1947, se
préoccupe prioritairement des statistiques du commerce extérieur. En avril 1947,
quelques mois après sa création, cette commission adopte une nomenclature statistique
commune destinée à la récolte et l’établissement de statistiques du commerce extérieur
sur des documents identiques dans l’ensemble de l’Union Benelux 8.
15 En 1947 et 1948, la commission de coordination des statistiques fait preuve d’une
activité intense, et se subdivise en plusieurs sous-commissions 9 :
• commerce et transports
• prix, salaires et enquêtes budgétaires
• productions industrielle et agricole
• finances publiques et privées
• annuaire statistique
16 Par ailleurs, au printemps 1947, les services d’études des trois ministères des Affaires
économiques entreprennent l’échange de documentation et la coordination des études,
en ce compris en matière de récoltes statistiques utiles pour le Benelux. Les contacts
personnels entre fonctionnaires des ministères des Affaires économiques, des Finances
et de l’Agriculture des trois pays sont encouragés par le CUE 10.

Politique douanière et statistiques commerciales


extérieures
17 L’établissement des statistiques du commerce extérieur sera évoqué régulièrement
parmi les raisons empêchant la levée complète de contrôle douanier aux frontières
intra-Benelux, et ce pour plusieurs raisons.

L'éventualité de statistiques commerciales communes

18 En mai 1946, lors d’une réunion préliminaire rassemblant les seuls délégués belges
auprès du Conseil de l’Union Économique (CUE), Aimé Wibail 11 considère que, du point
de vue de l’établissement des statistiques, il n’y aura pas de changements à court terme,
dans la mesure où le cordon douanier subsiste. L’établissement des statistiques

Comptabilités, 14 | 2021
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nationales du commerce extérieur reste dépendant du maintien d’un contrôle douanier


aux frontières, car c’est à ce niveau que la récolte des données s’effectue 12.
19 Dès sa première réunion tenue le 13 mai 1946, le Conseil administratif des Douanes
(CAD) soulève la question des statistiques. Les membres du CAD, principalement
composés de hauts fonctionnaires des douanes, estiment que des formalités aux
frontières communes subsisteront, même après la mise en œuvre de la convention
douanière et l’établissement du nouveau tarif douanier Benelux. L’une des raisons
évoquées est l’établissement des statistiques du commerce extérieur. Le CAD reconnaît
que le maintien du contrôle aux frontières intra-Benelux sera « fâcheux du point de vue
psychologique » et que les adversaires de l’Union « ne manqueront pas d’en tirer
argument ». Le CAD estime que des statistiques communes Benelux peuvent être
réalisées, mais seulement après que toutes les barrières soient levées 13.
20 La question des statistiques est évoquée également à la Réunion des Présidents, où J.-C.
Snoy, en septembre 1946, suggère l’idée de « l’unification des statistiques » du
Benelux14. Par contre, en décembre 1946, les délégations belge et néerlandaise auprès
de la commission agricole du Benelux se prononcent en faveur du maintien de
statistiques commerciales nationales distinctes, afin « de connaître l’importance des
échanges entre les partenaires ». Les autorités belges et luxembourgeoises, ainsi que les
milieux agricoles craignent en effet une « invasion » de produits agroalimentaires
néerlandais à bas prix à la faveur de l’ouverture des frontières, ce qui incite à maintenir
le contrôle de l’évolution des échanges sur une base nationale, en ce compris dans le
domaine statistique15.
21 Lorsqu’en 1948 est lancé le projet pour une union économique Benelux programmée
pour le 1er juillet 1950, le CAD énumère dans l’inventaire des questions restant à
résoudre l’établissement d’une « statistique commerciale commune » 16.
22 Chef de la délégation belgo-luxembourgeoise, J.-C. Snoy accorde, en décembre 1948,
une importance primordiale à la publication d’un annuaire statistique officiel du
Benelux, qui aura « d’heureuses répercussions au point de vue psychologique » 17. Le
premier annuaire statistique du Benelux, réalisé par la commission de coordination des
statistiques, comportant des données arrêtées en 1948, est publié en juin 1949, au
format de poche18. Cette initiative s’inscrit dans le positionnement du Benelux à l’égard
du Plan Marshall, dans le cadre duquel il est jugé primordial de démontrer à
l’administration américaine en charge, l’ECA19, les progrès de l’intégration économique
entre les trois pays20.

La suppression du droit de statistique

23 En juillet 1947, la délégation belge au CAD propose de supprimer le « droit de


statistique » perçu aux frontières intérieures de l’Union Benelux. Il génère en effet des
recettes douanières minimes alors que son application alourdit le travail administratif.
La délégation néerlandaise n’y voit pas d’objections. Le CAD propose aux
gouvernements du Benelux de le faire disparaître, dans un souci de simplification
administrative et d’élimination d’un obstacle au trafic frontalier 21. La question est mise
par le CAD à l’ordre du jour de la conférence ministérielle Benelux de 1947 22. Le droit de
statistique est considéré comme un obstacle à la libéralisation des échanges intra-
Benelux par le chef de la délégation belgo-luxembourgeoise, J.-C. Snoy 23. Un projet de
loi belge est prêt dès 1947, tandis que le projet de loi néerlandais est soumis au conseil

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des ministres en octobre 194824. La conférence ministérielle Benelux de Luxembourg


(29-31 janvier 1948) approuve la suppression du « droit de statistique ». Il est supprimé
dans l’UEBL le 1er janvier 1948 et aux Pays-Bas à partir du 1er octobre 195025.

L'unification des documents douaniers

24 La question de l’unification des documents douaniers dans le cadre de l’Union Benelux


est mise à l’ordre du jour du CAD très tôt, dès 1947. Le Conseil entame des travaux
préparatoires et démontre beaucoup de volontarisme à ce propos. Suite à la conférence
ministérielle des 2 et 3 mai 1947, une commission a été créée au sein du CAD pour
établir des formulaires douaniers communs, problématique qui s’inscrit dans la
perspective de la mise en œuvre du tarif douanier commun Benelux, prévu au 1 er
janvier 194826.
25 Le 1er janvier 1948, le tarif douanier commun Benelux entre en vigueur, en conséquence
de quoi les droits de douane n’existent plus aux frontières entre l’UEBL et les Pays-Bas.
Du point de vue statistique, la nouvelle nomenclature tarifaire adoptée en 1948 ne
donne cependant pas satisfaction. La commission de coordination des statistiques
souhaite établir des statistiques économiques dissociées de la classification des produits
figurant dans la nomenclature tarifaire, qui est adaptée au seul contrôle douanier. La
nomenclature tarifaire a elle seule ne rencontre pas, du point de vue statistique, les
exigences de l’information économique et financière nécessaire au pilotage de
l’économie par les administrations et les gouvernements27.
26 En janvier 1949, l’unification des déclarations d’importation et d’exportation fait l’objet
d’un rapport du CAD, transmis pour avis à la commission de coordination des
statistiques28. La commission de coordination des statistiques du CUE examine les
projets de documents douaniers destinés à l’établissement des statistiques. Ils doivent
notamment répondre aux besoins de récolte des renseignements à l’intention des
instituts de statistiques nationaux, l’Institut national des statistiques (INS) à Bruxelles,
le « Centraal Bureau voor de Statistiek » (CBS) à La Haye29. La commission de
coordination des statistiques constate la difficulté d’unifier certaines statistiques en
raison de la divergence entre les législations douanières 30.
27 En juin 1949, le CAD adopte des projets de formulaires uniques de déclaration
d’importation et d’exportation Benelux approuvés par les experts en statistiques et
décide de les soumettre aux trois gouvernements31.
28 Les documents de déclaration d’importation et d’exportation unifiés, comportant un
volet statistique, entrent en vigueur dans l’UEBL et aux Pays-Bas le 1 er janvier 195132.

Les contrôles frontaliers et le maintien de statistiques nationales

29 Le maintien du contrôle douanier aux frontières intra-Benelux, et ce malgré


l’instauration du tarif douanier commun au 1er janvier 1948, provoque un
mécontentement dans l’opinion publique, surtout en Belgique, relayé par la presse.
L’affirmation des gouvernements d’atteindre l’union économique au sein du Benelux
apparaît en effet de plus en plus contradictoire avec la réalité du terrain à la frontière
belgo-néerlandaise, où les contrôles des voyageurs subsistent. Comme l’affirme
l’influent fonctionnaire néerlandais W.H. Van den Berge 33 au CAD, « le mécontentement
croissant du public revêt un caractère sérieux qui ne peut que nuire à l’idée Benelux » 34.

Comptabilités, 14 | 2021
84

Les visites douanières des bagages persistent en effet dans le cadre du contrôle des
devises et du marché noir des produits soumis aux accises, tels que les alcools. C’est
donc sous la pression croissante des opinions publiques, mécontentes des restrictions
mises aux voyages et aux déplacements, et des campagnes menées par les organes de
presse nationaux que le CAD cherche à préparer des propositions, à destination de la
conférence ministérielle Benelux de mars 1949, en vue de réduire les difficultés des
voyageurs à la frontière belgo-néerlandaise.
30 La conférence ministérielle Benelux de La Haye en mars 1949 se prononce en faveur de
la réalisation de l’union économique Benelux. Dans ce cadre, elle charge le CAD de
proposer des mesures tendant à faciliter la circulation des personnes et des véhicules
entre la Belgique et les Pays-Bas.
31 Le 21 mars 1949, la Réunion des Présidents charge le Conseil administratif des Douanes,
le CAD, d’examiner la nécessité du maintien d’une statistique du trafic de marchandises
entre l’UEBL et les Pays-Bas, après l’entrée en vigueur de l’union économique intra-
Benelux. Le CAD doit collaborer avec les commissions des problèmes monétaires et de
coordination des statistiques du CUE pour déterminer une méthode d’établissement des
statistiques sans un contrôle systématique à la frontière commune. Le travail nécessite
une coopération entre experts de la législation douanière, des questions monétaires et
des statistiques35.
32 En juin 1949, le CUE se prononce en faveur du maintien de statistiques nationales,
destinées à établir l’évolution du commerce extérieur et des transports 36. Il appuie le
point de vue de la commission de coordination des statistiques face au CAD. Ce dernier
était enclin à imaginer l’établissement de statistiques communes du commerce
extérieur pour le Benelux, solution qui permettait d’alléger les contrôles aux frontières
internes de l’union. Au travers de ce débat transparaissent les divergences d’approche
entre les ministères des Affaires économiques et des Transports, représentés au CUE, et
les ministères des Finances (administration des douanes), représentés au CAD.
Paradoxalement, les fonctionnaires douaniers des Finances sont les plus favorables à la
réduction des contrôles aux frontières internes du Benelux.
33 Le rapport déposé en avril 1950 auprès du CAD se prononce en faveur du maintien de
statistiques commerciales séparées entre l’UEBL et les Pays-Bas 37. En janvier 1951, le
CAD précise dans son rapport d’activité que « dans l’hypothèse d’une union
économique complète, impliquant la suppression de tout contrôle à la frontière, il
conviendra, si la nécessité en est reconnue, de rechercher les moyens adéquats pour
statistiquer [sic] séparément le commerce international de l’UEBL et des Pays-Bas, y
compris le commerce inter-Benelux »38.
34 En août 1951, la Réunion des Présidents constate l’existence d’une divergence dans les
statistiques belgo-luxembourgeoises et néerlandaises relatives aux importations intra-
Benelux, ce qui pose des difficultés quant à l’évaluation du déficit commercial bilatéral
enregistré par les Pays-Bas à l’égard de l’UEBL39. Or, la délégation néerlandaise
argumente, sur base du creusement du déficit commercial bilatéral pour justifier la
décision politique de non-signature du projet de traité d’union économique en vue de
son entrée en vigueur initialement prévue au 1er juillet 1950. Les autorités
néerlandaises craignent en effet que l’expansion des exportations, essentiellement de
produits industriels belges et luxembourgeois vers les Pays-Bas mettent en difficulté la
balance des paiements.

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35 Les fonctionnaires favorables au rétablissement du libre-échange minimisent en


général les données statistiques qui démontrent une trop forte divergence entre les
économies belgo-luxembourgeoise et néerlandaise. Par contre, les fonctionnaires
provenant surtout des ministères de l’Agriculture et des Transports, ayant conservé un
esprit protectionniste utilisent les statistiques pour démontrer que les divergences des
économies des pays du Benelux nécessitent le maintien de contrôles aux frontières et le
retardement du rétablissement du libre-échange.

Évolution des prix et salaires et statistiques


36 La question du niveau respectif des salaires belges, néerlandais et luxembourgeois
apparaît fondamentale dans la perspective de la réalisation de l’union économique
Benelux. Leur convergence vers un niveau similaire constitue une condition préalable
mise à l’intégration économique. Il s'agit d'une question extrêmement sensible au
début de l'existence du Benelux.
37 En juin 1946, la commission monétaire du Benelux est chargée par le CUE de comparer
des prix et salaires entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. La commission
monétaire, composée essentiellement d’experts provenant des Finances et des banques
centrales, doit préalablement réunir une documentation statistique sur l’évolution des
prix et salaires, qui n’est pas évidente à établir. En effet, en 1946, la Belgique ne dispose
pas de statistiques fiables sur le niveau des salaires et le ministère des Affaires
économiques dépend du bon vouloir des milieux industriels pour rassembler des
données. La collaboration des milieux universitaires et des industriels apparaît même
indispensable pour la collecte des données40.
38 En septembre 1946, la commission monétaire informe le CUE que, selon les données
recueillies, les salaires belges sont plus élevés que les néerlandais. Et au Luxembourg,
les salaires sont plus élevés qu’en Belgique41. Suite à une suggestion de A. Wibail, le CUE
décide, en janvier 1947, la création d’une commission de statistiques destinée à aider la
commission monétaire dans l’établissement de données salariales comparables 42.
L’existence de cette commission de coordination des statistiques est confirmée à la
suite de la réorganisation des travaux du CUE en septembre 1948 dans le cadre
notamment du lancement du Plan Marshall et de la décision des trois gouvernements
de progresser dans la voie de l’union économique 43.
39 En 1947, en raison de l’absence de données fiables, la commission monétaire
entreprend cinq études statistiques comparatives sur l’impact des taxes et accises sur
les prix, sur le coût des transports, sur le niveau relatif des salaires, sur le prix des
matières premières, et sur le coût de la vie. Une étude sur les budgets ouvriers menée
parallèlement à Bruxelles et à Amsterdam auprès de 28 ménages démontre que les
dépenses annuelles sont 15 % plus élevées à Bruxelles qu’à Amsterdam. Ce sondage tend
à démontrer que les divergences de niveau de vie ne sont pas trop divergentes, ce qui
est considéré à l’époque par les experts comme essentiel dans la perspective d’une
ouverture des frontières indispensable à l’union économique44.
40 En août 1947, la commission monétaire constate de profondes divergences dans les
statistiques officielles néerlandaises et belges établissant le niveau des prix et des
salaires. L’explication réside notamment dans le caractère artificiel de l’établissement
des prix et salaires au cours de l’immédiate après-guerre. Les subventions étatiques sur

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certains produits (subventions belges au charbon et à certains produits agricoles) et


celles destinées à baisser les prix du transport (subvention aux chemins de fer belges)
rendent complexes les comparaisons statistiques. La politique gouvernementale aux
Pays-Bas consiste à maintenir une stricte modération salariale destinée à limiter les
coûts de production et favoriser les exportations agricoles et industrielles. Tandis que
la Belgique et le Luxembourg sont devenus, après la guerre, des pays à hauts salaires.
Les charges sociales sont également moins élevées aux Pays-Bas qu’en Belgique.
41 La comparaison du niveau des prix et salaires entre la Belgique et les Pays-Bas constitue
dès lors une question cruciale, car les décisions relatives au rythme de libéralisation
des échanges des produits industriels et agricoles au sein du Benelux dépendent
directement de l’établissement de statistiques comparatives fiables. Or, le travail de
comparaison de la commission monétaire du Benelux est handicapé en 1947 par
l’insuffisance des informations statistiques et les divergences dans leur établissement
en raison de l’absence de prise en compte des subventions officielles dans la fixation
des prix45.
42 La commission monétaire établit mensuellement un indice des prix de détail et un
indice des prix de gros entre les pays du Benelux à partir de l’été 1947. L’établissement
de ces indices apparaît indispensable au CUE, afin de disposer de chiffres comparables
dans la perspective de l’entrée en vigueur du tarif douanier commun Benelux, prévu le
1er janvier 194846.
43 En janvier 1948, les efforts de la commission monétaire permettent d’obtenir de
premiers résultats plus fiables et également plus encourageants. Les statistiques
établies sur l’évolution du coût de la vie entre les trois pays du Benelux permettent
d’effectuer des comparaisons sur des bases plus exactes. Il se dégage de ces premiers
résultats que « la différence entre les économies des trois pays de l’Union Benelux
paraît moins grande qu’il n’était résulté des études poursuivies à ce jour » 47. Cette
remarque optimiste est cependant le fait d’un fonctionnaire belge très actif, A. Wibail,
chaud partisan de l’approfondissement de l’intégration Benelux.
44 Un rapport détaillé de la commission monétaire comportant une comparaison des prix
et salaires entre les trois pays est communiqué à la conférence ministérielle de
Luxembourg (29-31 janvier 1948)48. En février 1948, la commission monétaire du
Benelux évalue la différence du niveau des prix de détail entre la Belgique et les Pays-
Bas à 20 %. Constatant que les prix tendent à se stabiliser, la délégation néerlandaise
estime que cette différence n’empêche plus l’ouverture des frontières aux échanges. La
délégation belgo-luxembourgeoise, au contraire, remet en cause la comparaison en
raison de la persistance aux Pays-Bas de subventions maintenant les prix de détail à un
niveau artificiellement bas. La délégation belgo-luxembourgeoise prétexte de la qualité
des chiffres utilisés, qui reposent sur des estimations pour estimer qu’ils ne permettent
dès lors pas de tirer des conclusions définitives.
45 La commission monétaire du Benelux en tire la conclusion qu’il faut, pour permettre
l’ouverture des frontières aux échanges et aboutir ainsi à l’union économique projetée,
établir un indice des prix plus précis entre les trois pays, prenant en considération les
subsides, les différences de coût de production, l’influence des droits d’accise, des taxes
et des frais de transport49.
46 En décembre 1948, les présidents des délégations belgo-luxembourgeoise et
néerlandaise auprès du CUE, J.-C. Snoy et H.M. Hirschfeld, tombent d’accord pour
considérer que la divergence dans le niveau des salaires n’est pas un obstacle

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empêchant le bon fonctionnement d’une union économique. Hirschfeld 50 souligne qu’il


faut se méfier des statistiques, qui ne donnent pas une vue exacte des réalités, et
qu’elles doivent faire l’objet d’une « interprétation rationnelle et complète » 51.
47 En mars 1949, la conférence ministérielle Benelux de La Haye se base sur les chiffres
fournis par l’intermédiaire de la Réunion des Présidents pour considérer qu’en
moyenne, au 1er janvier 1948, le niveau des salaires belges était de 20 % plus élevé que
celui des Pays-Bas, tandis que les salaires luxembourgeois dépassent de 40 % le niveau
néerlandais. Il existe cependant des disparités en fonction des branches d’activité
considérées. Les ministres suivent l’avis de la Rdp selon lequel ces différences salariales
ne s’opposent pas à la mise en vigueur de l’union économique 52.
48 La conférence ministérielle Benelux de La Haye de mars 1949 charge cependant le CUE
de poursuivre les études statistiques comparatives plus détaillées sur l’évolution des
rémunérations entre les trois pays, en prenant le 1er janvier 1948 comme date de
référence. Les études comparatives devront désormais tenir compte des niveaux de
salaires en fonction du genre et de l’âge des travailleurs, du pouvoir d’achat, des
secteurs industriels, et des métiers exercés53. Les données disponibles semblent
insuffisantes aux ministres présents à la Conférence pour déterminer l’impact réel des
différences de niveau salarial sur l’accentuation de la concurrence entre secteurs
industriels concernés en cas de mise en vigueur de l’union économique.
49 La majorité des subsides dans le secteur du ravitaillement, hérités de la guerre, est
supprimée dès 1949 en Belgique et au Luxembourg et en 1950 aux Pays-Bas. Ces
mesures permettent de mieux établir la réalité des prix en réduisant les influences
jugées artificielles dans leur formation. Il faut attendre 1950 pour que des statistiques
établissant le niveau des prix reflètent mieux les prix réels, en raison de la disparition
progressive dans les trois pays à la fois des subsides au ravitaillement, du contrôle des
prix et du marché noir54.

La réaction du Benelux à l'égard de l’émergence du


modèle statistique américain
50 L’avenir de l’Institut International de Statistiques (IIS) fait l’objet d’une concertation au
sein du Benelux. L’IIS, qui dispose d'un siège permanent à La Haye depuis 1913, est
considéré comme obsolète et doit être remplacé par un nouvel organisme international
chargé de la récolte des statistiques. L'IIS, qui était entré en hibernation pendant la
Seconde Guerre mondiale, réoriente ses activités en 1947, en abandonnant sa mission
de coordination des statistiques gouvernementales, qui est désormais dévolue à l'ONU.
L’ISS se borne désormais à sa mission de promotion de la collaboration internationale
entre statisticiens.
51 En avril 1947, les délégués et experts auprès des organes du Benelux s’inquiètent du
devenir des statistiques internationales, en raison de la tendance, suite à la création de
l’ONU, de transfert des services internationaux de récolte des statistiques de la Société
des Nations (SDN) vers les États-Unis. L’existence même de l’ISS à La Haye semble être
en jeu, en raison de la création en 1947 de la commission des statistiques de l'ONU,
siégeant à New York. La délégation belge auprès du Benelux se prononce en faveur de
l’établissement à Bruxelles d’un bureau européen des statistiques de l’ONU. À
l’initiative du CUE, le Benelux décide de soutenir le maintien d’un bureau international

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de statistiques en Europe, en intervenant de manière concertée au niveau de l’ONU 55. Le


Benelux s’interroge également, en 1949, sur l’opportunité d’adapter les statistiques
commerciales communes Benelux aux classifications adoptées par la commission des
statistiques de l’ONU56. Le Benelux apparaît conscient que le transfert, au détriment de
l'IIS notamment, des statistiques internationales de l'Europe vers les États-Unis, dans le
cadre de la naissance de l'ONU, représente une perte d'influence pour les Européens à
la suite de la dissolution de la SDN ayant pour siège une ville européenne, Genève.
52 À la faveur des emprunts sollicités auprès de la BIRD, financés essentiellement par les
Etats-Unis au début de son existence, et du lancement du Plan Marshall en 1948, le
modèle nord-américain s'impose dans l'établissement des statistiques internationales.
Ce modèle est directement issu de l’expérience accumulée par les administrations
américaines compétentes pendant le « New Deal » destiné à faire face à la crise des
années 1930 et au cours de la gestion du « Lend-Lease » (prêt-bail) nécessitant le
développement d’un appareil d’instruments statistiques interalliés d’ampleur inédite.
L’ECA s’inspire directement des modèles de gestion statistique du New Deal et du Lend-
Lease pour assurer la bonne gouvernance du Plan Marshall à l’échelle du continent
ouest-européen.
53 Dès 1947, le Luxembourg doit se conformer aux demandes statistiques de la BIRD, la
Banque mondiale, suite à sa demande d’un prêt destiné à couvrir notamment les
dommages de guerre. Le ministre d’État Pierre Dupong envoie début mai 1947 un jeune
attaché auprès du ministère des Finances, l’ancien banquier Pierre Werner, seul à
Washington, pour négocier ce prêt. Ce dernier, dans sa chambre d’hôtel, se voit
contraint d’établir une estimation du PIB et du PNB du Grand-Duché, données
macroéconomiques inexistantes jusqu’alors pour son pays, afin de convaincre les
experts nord-américains attachés à la BIRD quant à la soutenabilité du prêt demandé 57.
Il est soutenu par Hugues Le Gallais, ministre plénipotentiaire représentant le
Luxembourg à Washington. Un emprunt de 12,7 millions de dollars est attribué par la
BIRD au Luxembourg en vue de financer les dommages de guerre (indemnisation
dirigée essentiellement vers les dommages matériels subis par les citoyens
luxembourgeois) et sa reconstruction économique (financement de ses infrastructures
endommagées notamment le réseau électrique, les chemins de fer, les routes et les
ponts, etc.). Il s’agit pour l’époque d’une décision exceptionnelle 58. Dès la fin de l’année
1947 en effet, le lancement du Plan Marshall exclut la BIRD du financement de la
reconstruction en Europe occidentale.
54 À partir de 1948, l’ECA, administration américaine en charge de la mise en œuvre du
Plan Marshall en Europe, exige des pays bénéficiaires une modernisation des
statistiques économiques, sur base de principes communs, afin qu’elles puissent être
plus fiables et comparables d’un pays à l’autre. C’est à cette époque que, par exemple,
les calculs pour l’établissement du PIB et du PNB deviennent une nécessité pour tous les
pays européens, d’autant que le FMI et la BIRD, fondés à Bretton Woods, exigent
également l’établissement de statistiques économiques sur le modèle nord-américain
comme condition préalable à l’octroi éventuel de prêts pour la reconstruction
économique.
55 En 1948, première année de lancement du Plan Marshall, le Benelux décide de déposer
auprès de l’OECE un mémorandum commun sur le programme économique à long
terme. Le Benelux ne peut cependant se baser sur des statistiques établies de manière
scientifique. Les estimations et prévisions calculées sur ces bases sont utilisées avec

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prudence par les fonctionnaires des trois pays en charge de la rédaction du


mémorandum commun59. La Rdp décide dès lors, en septembre 1948, que le Benelux
adopte à l’OECE une attitude réservée, en raison de l’absence de statistiques fiables en
mesure d’être présentées à l’organisation européenne60.
56 La coopération statistique au sein du Benelux facilite néanmoins la mise en conformité
des normes sur le modèle exigé par les États-Unis en échange de la participation des
trois pays au Plan Marshall et à l’OECE.

Conclusion
57 La construction européenne s’est souvent confondue avec une querelle de chiffres, et ce
dès les origines de l’Union Benelux, fréquemment présentée comme un « laboratoire »
d’intégration. La maîtrise et la fiabilité des données statistiques se révèlent
stratégiques, dès les origines de l’intégration européenne, comme en témoigne la
formation de l’Union Benelux à partir de 1946. Le rythme des décisions politiques en
faveur de la libéralisation des échanges intra-Benelux, en vue de conforter l’union
douanière et favoriser l’union économique, est directement dépendant de
l’établissement de statistiques fiables relatives au commerce extérieur et à l’évolution
des prix et salaires dans les trois pays. L’idée d’une convergence entre les trois
économies est présente dès les origines du Benelux.
58 Outre ces difficultés internes de coordination des statistiques du Benelux, les trois pays
membres ont été confrontés dans le même temps par des exigences externes, liées au
prêt pour la reconstruction économique octroyé au Luxembourg par la BIRD en 1947. À
la suite du lancement du Plan Marshall en 1947 et de l’instauration de l’OECE à partir de
1948, les États-Unis ont exigé des Etats européens une uniformisation selon des règles
comptables communes, des statistiques destinées à justifier les programmes de
reconstruction économique. L’élaboration de normes telles que le Produit national brut
(PNB) est directement issue de ces nouvelles normes statistiques, issues de l’expérience
nord-américaine accumulée pendant la gestion du « New Deal » et du « Lend-Lease ».
Au sein de l’Union Benelux, une coopération entre les trois pays s’est instaurée pour
assurer une coordination des statistiques exigées par les autorités américaines,
représentées notamment par l’ECA.

NOTES
1. Des fonctionnaires, pour la plupart francophones et patriotes, ont été écartés de leurs postes,
parfois dès l’été 1940. C’est le cas par exemple du secrétaire général du ministère des Affaires
économiques, J.-C. Snoy et d’Oppuers, Ils sont souvent remplacés par des Flamands proches des
mouvements collaborationnistes. Dès l’automne 1944 se pose la question de l’épuration des
ministères bruxellois. À une instruction du général Paul Tschoffen, représentant du
gouvernement belge peu après la Libération de Bruxelles en septembre 1944, J.-C. Snoy et
d’Oppuers, qui a repris immédiatement ses fonctions, répond : « Il me rappela pour me demander

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de prendre des mesures d’épuration dans mon administration. Je ne m’en souciais guère, j’avais
surtout le souci de la remise en route de l’économie belge ». Dans son esprit, la relance rapide de
l’économie belge prévaut aux règlements de compte. SNOY Jean-Charles, Rebâtir l’Europe.
Mémoires, Paris – Louvain-La-Neuve, 1989, p. 59. J.-C. Snoy est désigné en 1946 à la tête de la
délégation belgo-luxembourgeoise au sein de l’Union Benelux. Aux Pays-Bas, Hans-Max
Hirschfeld, secrétaire général du ministère du Commerce, de l’Industrie et de la Navigation sous
l’occupation nazie est écarté de son poste en 1946 suite aux pressions de la Résistance
néerlandaise en raison de son comportement jugé ambigu pendant la guerre. Il est nommé par le
gouvernement à la tête de la délégation néerlandaise auprès de l’Union Benelux et joue un rôle
essentiel dans la mise en œuvre du Plan Marshall aux Pays-Bas à partir de 1947.
2. T. GROSBOIS, « L’Union Benelux face aux fraudes transfrontalières (1945-1960) », in Fraudes,
frontières et territoires XIIIe-XXIe siècle, s. dir. B. TOUCHELAY, Paris 2020, p. 317-336.
3. En 2012, à l’occasion de l’entrée en vigueur du nouveau Traité Benelux de 2008, le Luxembourg
accepte d’accroître sa contribution financière aux institutions de l’Union Benelux, en échange du
transfert de ses archives. En 2015, les archives du secrétariat général du Benelux (désormais SG)
ont été transférées de son siège à Bruxelles vers les Archives nationales à Luxembourg (ANL), où
elles sont en cours d’inventorisation. Nous avons inventorié et consulté ces archives bien avant
leur transfert ; les cotes citées dans les notes infra-paginales sont celles de l’inventaire réalisé par
nous-même : T. GROSBOIS, Inventaire des archives du secrétariat général de Benelux (1946-1986),
Louvain-La-Neuve, 1988.
4. Nous n’abordons pas dans cet article la réaction des experts et des gouvernements des trois
pays à l’égard de la question des statistiques monétaires à produire auprès du FMI et de la
Banque mondiale (BIRD) par les pays membres, notamment par ceux du Benelux. Dans ce cadre
également, le modèle statistique nord-américain, issu des administrations du New Deal mais aussi
du Lend-Lease (prêt-bail), s’impose dans les organes monétaires et financiers mondiaux dès 1946.
C’est le cas, par exemple, du calcul du PNB des pays membres, préalable indispensable à l’octroi
de prêts par la BIRD.
5. Nous utilisons le terme « commission monétaire » par facilité. Cette commission dépendant du
CUE est en réalité dénommée « Commission des prix, salaires et problèmes monétaires ».
6. T. GROSBOIS, Inventaire, Op.cit., p. 50-51.
7. Archives du Secrétariat général de l’Union Benelux à Bruxelles (désormais déposées aux
Archives nationales du Luxembourg, SG), R 12/2, CUE. Réunion tenue à La Haye, 23 mai 1946.
Notes R 12/2, CUE. Procès-verbal de la 12e réunion tenue à Bruxelles le 27 novembre 1947.
8. SG, R 12/2, Procès-verbal de la 7e réunion du CUE tenue à La Haye le 23 avril 1947.
9. SG, R 12/3, Annexe VIII du procès-verbal du CUE du 16 novembre 1948.
10. SG, R 12/2, Procès-verbal de la 8e réunion du CUE tenue à Luxembourg, le 3 juin 1947.
11. Aimé Wibail est, en 1946, le Directeur général ff du service d’études du ministère belge des
Affaires économiques. Il est également le Directeur général ff. de la Section « Affaires générales
et de Documentation. Il est le « bras droit » du secrétaire général J.-C. Snoy, qui lui voue une
grande confiance. Comme son mentor, Wibail s’implique personnellement avec énergie dans la
réussite du Benelux, il est très engagé dans de nombreuses commissions. Il est membre des trois
Conseils du Benelux (CAC, CAD et CUE). Il participe également à toutes conférences ministérielles
Benelux à partir de 1948.
12. SG, R 12/2, CUE. Réunion préliminaire des délégués belges, 16 mai 1946.
13. SG, PV 25/1, CAD. Réunion tenue à Bruxelles le 13 mai 1946.
14. SG, PV 12/18, Rdp. Compte-rendu de la réunion tenue le 12 septembre 1946 à La Haye.
15. SG, PV 23/1. ARP. Rapport de la réunion tenue à Luxembourg le 13 décembre 1946.
16. SG, PV 25/1, CAD. Procès-verbal n°29. Réunions tenues à Maastricht les 4 et 5 octobre 1948.
17. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à La Haye le 14 décembre 1948.
18. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à La Haye le 21 avril 1949.

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19. ECA, European Cooperation Administration, administration américaine en charge de


l’assistance technique dans le cadre du Plan Marshall. Un bureau de l’ECA est établit dans chaque
pays bénéficiaire à partir de 1948 pour surveiller la répartition et l’usage des fonds.
20. T. GROSBOIS, « Le Benelux et le Plan Marshall. Une union douanière face au roi dollar, in Le
Plan Marshall et le relèvement économique de l’Europe », s. dir R. GIRAULT & M. LEVY-LEBOYER,
Paris, 1993, p. 515-528.
21. SG, PV 25/1, CAD. Réunions tenues à Bruxelles les 2 et 4 juillet 1947.
22. SG, PV 25/1, CAD. Réunion tenue à Bruxelles le 20 novembre 1947.
23. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à Luxembourg le 26 juillet 1949.
24. SG, PV 25/1, CAD. Procès-verbal n°29. Réunions tenues à Maastricht les 4 et 5 octobre 1948.
25. SG, Notes 25 divers, CAD. Circulation des personnes et des marchandises entre l’union
économique belgo-luxembourgeoise et les Pays-Bas, 2 janvier 1951.
26. SG, PV 25/1, CAD. Réunion tenue à Amsterdam le 28 juillet 1948.
27. Nationaal Archief, La Haye (NA), archives de l’ambassade des Pays-Bas à Bruxelles, n°38,
Benelux. Activité de la commission de coordination des statistiques, 14 janvier 1949.
28. Le rapport en question a été rédigé par deux fonctionnaires, néerlandais et belge, Van den
Ende et Van Aken. SG, PV 25/1, CAD. Procès-verbal n°32. Réunion des 6 et 7 janvier 1949.
29. SG, PV 25/1, CAD. Procès-verbal n°36. Réunions tenues à Bruxelles les 25 et 26 avril 1949.
30. NA, archives de l’ambassade des Pays-Bas à Bruxelles, n°38, Benelux. Activité de la
commission de coordination des statistiques, 14 janvier 1949.
31. SG, PV 25/2, CAD. Procès-verbal n°37. Réunions tenues au Hoge Veluwe les 1er, 2 et 3 juin
1949.
32. SG, PV 25/2, CAD. Procès-verbal n°42. Réunion tenue à Bruxelles le 7 novembre 1949; Notes 25
divers, CAD. Circulation des personnes et des marchandises entre l’union économique belgo-
luxembourgeoise et les Pays-Bas, 2 janvier 1951.
33. W.H. Van Den Berge exerce, en 1946, les fonctions de Directeur général des Douanes et de
Directeur général ff. des Contributions (ministère néerlandais des Finances). En 1950, il est
Directeur général des Affaires fiscales au Service général du ministère des Finances. Il participe à
toutes les conférences ministérielles Benelux d’après-guerre.
34. SG, PV 25/1, CAD. Réunion tenue à La Haye le 1er mars 1949.
35. SG, PV 25/1, CAD. Procès-verbal n°35. Réunions tenues à La Haye les 7 et 8 avril 1949.
36. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à Bruxelles le 25 juin 1949.
37. SG, PV 25/2, Procès-verbal n°49. Réunion tenue à Bruxelles le 21 avril 1950.
38. SG, Notes 25 divers, CAD. Circulation des personnes et des marchandises entre l’union
économique belgo-luxembourgeoise et les Pays-Bas, 2 janvier 1951.
39. SG, R 12/6, Rdp. Procès-verbal de la réunion tenue à Bruxelles le 25 août 1951
40. A. Wibail cite les économistes universitaires J. Tinbergen et L.-H. Dupriez comme
collaborateurs de la commission monétaire. SG, R 12/2, CUE. Réunion tenue à Bruxelles, le 15 juin
1946.
41. SG, R 12/2, Procès-verbal de la 3e réunion du CUE, tenue à La Haye, 12 septembre 1946.
42. SG, R 12/2, Procès-verbal de la 4e réunion du CUE, tenue à Bruxelles, le 13 novembre 1946.
Procès-verbal de la 5e réunion du CUE, tenue à La Haye, le 15 janvier 1947.
43. SG, 12/5, Procès-verbal de la réunion du CUE tenue à La Haye le 24 septembre 1948.
44. SG, Procès-verbal de la 8e réunion du CUE tenue à Luxembourg, le 3 juin 1947.
45. SG, PV 22/1, Procès-verbal de la réunion de la commission des prix, salaires et problèmes
monétaires, tenue à Bruxelles le 18 août 1947.
46. SG, R 12/2, Procès-verbal de la 9e réunion du CUE tenue à La Haye, le 15 juillet 1947. R 12/2,
Procès-verbal de la 10e réunion du CUE tenue à Bruxelles le 11 septembre 1947.
47. SG, R 12/3, Procès-verbal de la 13e réunion du CUE, tenue à La Haye, le 12 janvier 1948.

Comptabilités, 14 | 2021
92

48. SG, M 11/1, Points portés à l’ordre du jour des réunions des ministres du 29, 30 et 31 janvier
1948 à la demande des conseils, janvier 1948.
49. SG, PV 22/1, Procès-verbal de la réunion de la commission des prix, salaires et problèmes
monétaires, tenue à Bruxelles le 11 février 1948.
50. H.M. Hirschfeld préside la délégation néerlandaise auprès du Benelux entre juin 1948 et
octobre 1949. Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, il est un technocrate qui se rend
indispensable au gouvernement néerlandais en tant qu’expert chargé de la mise en œuvre du
Plan Marshall aux Pays-Bas.
51. SG, R 12/3, CUE. Procès-verbal de la réunion tenue à La Haye le 14 décembre 1948.
52. SG, M 11/2, 1949, Rapport sur les conversations ministérielles néerlando-belgo-
luxembourgeoises, tenues à La Haye du 10 au 13 mars 1949, p. 33.
53. SG, M 11/2, 1949, Rapport sur les conversations ministérielles néerlando-belgo-
luxembourgeoises, tenues à La Haye du 10 au 13 mars 1949, p. 34.
54. SG, PV 22/1, Rapport de la Commission des prix et salaires, mai 1949.
55. Cette suggestion de la commission de coordination des statistiques est discutée au CUE. SG, R
12/2, Procès-verbal de la 7e réunion du CUE tenue à La Haye, 23 avril 1947. Procès-verbal de la 8 e
réunion du CUE tenue à Luxembourg, le 3 juin 1947.
56. NA, archives de l’ambassade des Pays-Bas à Bruxelles, n°38, Benelux. Activité de la
commission de coordination des statistiques, 14 janvier 1949.
57. Interview informelle de Pierre Werner par Thierry Grosbois le 10 juin 1994. Partiellement
publiée dans : J. BUSSCHAERT et T. GROSBOIS, « Entretien avec P. Werner », in Regards sur le
Benelux, éd. A. POSTMA e.a., Tielt, 1994, p. 371-375.
58. P. WERNER, Itinéraires luxembourgeois et européens, Luxembourg, 1992, 2 e éd., p. 21-23.
59. SG, PV 12/18, Rdp. Compte-rendu de la séance tenue à Bruxelles le 2 août 1948 et consacrée à
l’examen des questions que soulève l’exécution du Plan Marshall.
60. SG, PV 12/18, Rdp. Réunion tenue le 24 septembre 1948.

RÉSUMÉS
Le 1er janvier 1948, le tarif douanier commun de l’Union Benelux, dont les organes avaient été
institués en 1946, entre en vigueur. Par ailleurs, un projet de traité d’union économique est
négocié entre 1948 et 1950, mais il ne sera finalement signé qu’en 1958. Au cours de la première
décennie de son existence, l’Union Benelux a été confrontée, dans la mise en œuvre de
l’intégration économique progressive entre les trois pays membres, à un nombre important
d’obstacles techniques ou politiques à lever afin d’assurer le libre-échange intérieur. Un aspect
jugé important à l’époque est la coordination des statistiques. Une commission de coordination
des statistiques a d’ailleurs été instaurée au sein de l’Union Benelux dès 1947. En effet, les
décisions relatives à l’intégration économique au sein de l’Union Benelux devaient se baser sur
l’établissement de statistiques coordonnées. Outre ces difficultés internes de coordination des
statistiques du Benelux, les trois pays membres ont été confrontés dans le même temps par des
exigences externes, liées aux prêts pour la reconstruction économique octroyés par la BIRD et
par les conditions exigées dans le cadre du Plan Marshall en 1947 et 1948. En raison notamment
de l’instauration de l’OECE, les États-Unis exigent des États européens une uniformisation selon
des règles comptables communes, des statistiques destinées à justifier les programmes de

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93

reconstruction économique. Au sein de l’Union Benelux, une coopération entre les trois pays
s’est instaurée pour assurer une coordination des statistiques exigées par les autorités
américaines à la fois au niveau de la BIRD, du Plan Marshall et de l’OECE. Notre contribution
examine les conditions politiques et techniques de cette coordination des statistiques au sein de
l’Union Benelux, permettant de démontrer également en quoi les choix en matière de
présentation des statistiques étaient sensibles du point de vue politique. Notre contribution est
basée notamment sur le dépouillement des archives historiques de l’Union Benelux.

On 1 January 1948, the Common Customs Tariff of the Benelux Union, whose organs had been
established in 1946, came into force. In addition, a draft treaty on economic union was negotiated
between 1948 and 1950, but it was not signed until 1958. During the first decade of its existence,
the Benelux Union was confronted with a large number of technical and political obstacles to the
progressive economic integration of the three member countries in order to ensure free internal
trade. One aspect considered important at the time was the coordination of statistics. A statistical
coordination committee was set up within the Benelux Union in 1947. Decisions on economic
integration within the Benelux Union had to be based on coordinated statistics. In addition to
these internal difficulties in coordinating Benelux statistics, the three member countries were at
the same time confronted with external requirements, linked to the loans for economic
reconstruction granted by the IBRD and the conditions demanded under the Marshall Plan in
1947 and 1948. In particular, due to the establishment of the OEEC, the United States demanded
that the European states standardize the statistics used to justify the economic reconstruction
programmes according to common accounting rules. Within the Benelux Union, cooperation
between the three countries was established to ensure coordination of the statistics required by
the American authorities at the level of the IBRD, the Marshall Plan and the OEEC. Our
contribution examines the political and technical conditions of this coordination of statistics
within the Benelux Union, also showing how the choices in the presentation of statistics were
politically sensitive. Our contribution is based on an examination of the historical archives of the
Benelux Union.

El 1 de enero de 1948 entró en vigor el arancel aduanero común de la Unión del Benelux, cuyos
órganos se habían creado en 1946. Además, entre 1948 y 1950 se negoció un proyecto de tratado
de unión económica, pero no se firmó hasta 1958. Durante la primera década de su existencia, la
Unión del Benelux se enfrentó a un gran número de obstáculos técnicos y políticos para la
progresiva integración económica de los tres países miembros con el fin de garantizar el libre
comercio interior. Un aspecto que se consideró importante en su momento fue la coordinación de
las estadísticas. En 1947 se creó un comité de coordinación estadística en la Unión del Benelux.
Las decisiones sobre la integración económica en la Unión del Benelux debían basarse en
estadísticas coordinadas. Además de estas dificultades internas en la coordinación de las
estadísticas del Benelux, los tres países miembros tuvieron que hacer frente al mismo tiempo a
las exigencias externas, relacionadas con los préstamos para la reconstrucción económica
concedidos por el BIRF y las condiciones exigidas en el marco del Plan Marshall en 1947 y 1948.
En particular, con motivo de la creación de la OEEC, Estados Unidos exigió a los Estados europeos
que normalizaran las estadísticas utilizadas para justificar los programas de reconstrucción
económica con arreglo a normas contables comunes. Dentro de la Unión del Benelux, se
estableció una cooperación entre los tres países para garantizar la coordinación de las
estadísticas requeridas por las autoridades americanas a nivel del BIRF, el Plan Marshall y la
OEEC. Nuestra contribución examina las condiciones políticas y técnicas de esta coordinación de
las estadísticas en el seno de la Unión del Benelux, mostrando también cómo las elecciones en la
presentación de las estadísticas eran políticamente sensibles. Nuestra contribución se basa en un
examen de los archivos históricos de la Unión del Benelux.

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94

Am 1. Januar 1948 trat der gemeinsame Zolltarif der Benelux-Union, deren Organe 1946
eingerichtet worden waren, in Kraft. Darüber hinaus wurde zwischen 1948 und 1950 der Entwurf
eines Vertrags über eine Wirtschaftsunion ausgehandelt, der jedoch erst 1958 schließlich
unterzeichnet wurde. Im ersten Jahrzehnt ihres Bestehens sah sich die Benelux-Union bei der
Umsetzung der schrittweisen wirtschaftlichen Integration zwischen den drei Mitgliedsländern
mit einer großen Anzahl technischer oder politischer Hindernisse konfrontiert, die es zu
beseitigen galt, um den freien Binnenhandel zu gewährleisten. Ein Aspekt, der damals als wichtig
erachtet wurde, war die Koordinierung der Statistiken. In der Benelux-Union wurde übrigens
bereits 1947 ein Ausschuss für die Koordinierung der Statistik eingerichtet. Denn die
Entscheidungen über die wirtschaftliche Integration innerhalb der Benelux-Union mussten auf
der Erstellung koordinierter Statistiken basieren. Neben diesen internen Schwierigkeiten bei der
Koordinierung der Benelux-Statistiken sahen sich die drei Mitgliedsländer gleichzeitig mit
externen Anforderungen konfrontiert, die mit den von der IBRD gewährten Krediten für den
wirtschaftlichen Wiederaufbau und den 1947 und 1948 im Rahmen des Marshall-Plans
geforderten Bedingungen zusammenhingen. Insbesondere aufgrund der Gründung der OEEC
verlangten die USA von den europäischen Staaten eine Vereinheitlichung der Statistiken zur
Begründung der Programme für den wirtschaftlichen Wiederaufbau nach gemeinsamen
Buchhaltungsregeln. Innerhalb der Benelux-Union kam es zu einer Zusammenarbeit zwischen
den drei Ländern, um eine Koordinierung der von den US-Behörden geforderten Statistiken
sowohl auf der Ebene der IBRD, des Marshall-Plans und der OEEC zu gewährleisten. Unser Beitrag
untersucht die politischen und technischen Bedingungen dieser statistischen Koordinierung
innerhalb der Benelux-Union und zeigt auf, inwiefern die Wahl der statistischen Darstellung
politisch sensibel war. Unser Beitrag stützt sich insbesondere auf die Auswertung der
historischen Archive der Benelux-Union.

INDEX
Mots-clés : Douanes, Benelux, Économie
Keywords : Customs, Benelux, Economy
Schlüsselwörter : Zoll, Benelux, Wirtschaft
Palabras claves : Aduanas, Benelux, Economía

AUTEUR
THIERRY GROSBOIS
Research Fellow à l’Université du Luxembourg
[email protected]

Comptabilités, 14 | 2021
95

Les usages du budget social des PTT


entre 1974 et 1990
The uses of the PTT social budget between 1974 and 1990
Los usos del presupuesto social del PTT entre 1974 y 1990
Die Verwendung des Sozialbudgets der PTT zwischen 1974 und 1990

Odile Join-Lambert et Romain Trichereau

Introduction
1 Aux PTT1, de la grande grève des postiers et télécommunicants de 1974 au changement
de statut d’administration à entreprises en 1991, le rôle joué par le service des Affaires
sociales est des plus importants : incontestablement, ses activités contribuent à
résoudre des problèmes humains et à faciliter l’organisation du travail. Plus difficile à
quantifier, les conséquences bénéfiques que ses réalisations permettent d’obtenir
directement pour les agents ne sont pas à négliger2. Aborder le rôle des activités
sociales revient de facto à parler du budget social, de ce qu’il implique et de ses
conséquences au niveau régional. De toute évidence, l’action sociale est d’abord
appréciée par l’ampleur des moyens financiers qui lui sont consacrés. Les crédits
sociaux sont des crédits pour le personnel des PTT : ils témoignent de l’intérêt porté à
la situation des agents de condition modeste3 et du souci de faciliter les conditions
d’exécution du service public, les réalisations sociales ayant un impact évident sur la
bonne marche des services. C’est pourquoi, en la matière, les PTT tente de maintenir
leur effort sans jamais le relâcher. D’où la nécessité et la difficulté de maintenir un
rythme constant d’accroissement des crédits sociaux en fonction de l’évolution
continue des effectifs, voire plutôt de la masse salariale 4 comme le préconisent les
différentes organisations syndicales dès le milieu du XXe siècle.
2 Que deviennent les fonds ainsi débloqués pour les postiers ? Comment les comptables
régionaux ou départementaux arrivent-ils à répartir les aides pécuniaires au vu des
fortes variations départementales du surendettement des postiers ? En s’inscrivant
dans la lignée des travaux récents sur la mise en chiffres des missions de l’État

Comptabilités, 14 | 2021
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contemporain5, cet article a pour but d’éclairer, dans une première partie, la façon dont
le budget social des PTT est mis en chiffres par les acteurs pour le maintenir à un
niveau constant. Dans une seconde partie, l’article s’interroge sur le rôle des
gestionnaires des comptes sociaux par rapport à celui des assistantes sociales, dans
l’attribution des aides sociales de deux directions régionales (Provence-Alpes-Côte
d’Azur et du Nord–Pas-de-Calais). Et il montre la progression régulière du budget social
en francs courants dans une période où l’endettement des ménages de catégorie
populaire augmente entre 1974 et 1990.

Édification et évolution du budget


Une conception restreinte du budget social, non indexé sur la masse
salariale

3 Malgré les caractères d’entreprise qui lui sont reconnus par l’État, les PTT ne
bénéficient pas de la personnalité morale et donc ne disposent pas de l’autonomie
financière. En ce qui concerne les mécanismes budgétaires et de trésorerie, cette
organisation est semblable à une administration classique. Cependant, son caractère
d’entreprise est traduit par une individualisation des comptes grâce à un budget
annexe6, « rattaché "pour ordre" au budget de l’État »7, qui permet de rapprocher les
recettes et les dépenses qui lui sont propres, et une comptabilité générale similaire à
celle des entreprises privées. Les PTT, administration industrielle et commerciale dotée
d’un budget annexe depuis 1923, font en effet l’objet d’une discussion depuis lors sur la
capacité d’une administration d’État à gérer une activité industrielle, en prônant la
« désindustrialisation » ou le « désencombrant » de l’État. Ce débat reprend au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans le contexte des missions de
productivité. Il s’agit alors de promouvoir l’importation des méthodes de
rationalisation du travail du secteur privé américaines à l’administration des PTT 8.
4 Une part de ce budget annexe est destinée à l’action sociale. Aucun principe, tel que
celui de l’indexation des crédits sociaux sur la masse salariale, ne permet de la fixer
précisément. Au préalable, rien ne peut donc la déterminer, même s’il est évident que
le budget précédent voté constitue une référence. En effet, si la répartition des crédits
sociaux est pour beaucoup déterminée par les choix et les orientations générales de
l’administration, il est évident que la politique sociale ne peut être redéfinie à
l’occasion de chaque budget, raison pour laquelle la continuité en ce domaine est
pensée comme une nécessité9. Voté au parlement, le budget social s’impose et ne peut
être modifié, sauf exception, que par voie législative, qui contrôle également son
exécution. Il existe très peu de différences entre le projet de budget et le budget voté
par le parlement. Les quelques modifications sont généralement symboliques et ne
bouleversent en rien ce qui est projeté.
5 De surcroît, si le niveau des crédits sociaux dépend du rôle stratégique qui est imparti à
l’action sociale par l’administration, des considérations externes jouent en parallèle un
rôle non négligeable : les contraintes du ministère des Finances tendent à harmoniser
l’étendue des moyens dévolus à l’action sociale de l’ensemble des départements
ministériels. Elles visent en conséquence à restreindre le budget social des PTT,
notamment au début des années 1980, et cela sans nécessairement tenir compte des
spécificités de cette administration10.

Comptabilités, 14 | 2021
97

6 Au niveau de la nomenclature budgétaire, c’est à compter de 1944 qu’est mentionné


pour la première fois un chapitre « Œuvres sociales ». À partir de cette date, les
dépenses ne sont donc plus divisées en plusieurs chapitres épars, comme c’était le cas
depuis 1937. Le budget social, tel qu’il est défini par convention, est constitué de crédits
de fonctionnement (1ère section) et de crédits d’investissement (2 e section). Les crédits
de fonctionnement doivent permettre de faire face à toutes les dépenses de gestion
courante. On y trouve les attributions de secours, de prêts et d’allocations diverses pour
le personnel, le fonctionnement des réalisations sociales, l’acquisition de matériel, les
travaux d’entretien et d’aménagement ou encore les subventions à de multiples
sociétés de secours mutuels et associations de personnel, sur lesquelles repose par
ailleurs une grande partie des activités sociales. Les crédits d’investissement sont
affectés à la réservation de logements pour le personnel, à la construction et à
l’acquisition de centres d’hébergement, colonies de vacances ou encore garderies
d’enfants, à la réservation de places dans des établissements spécialisés, crèches,
établissements pour enfants handicapés, voire maisons de retraite, et enfin à l’octroi de
subventions d’investissement pour des associations de personnel. En somme, ce budget
regroupe un ensemble de dépenses spécifiques à l’action sociale, tant dans les
prestations directes que dans la réalisation et le fonctionnement d’équipements
sociaux.
7 Cependant, à la différence des calculs opérés à partir de la dernière décennie du XXe
siècle, le budget social ne rend compte que d’une partie des moyens financiers que
l’administration consacre réellement à l’action sociale. En effet, certains postes de
dépenses importants ne sont pas comptabilisés puisqu’une aide indirecte est également
apportée sous la forme de prestations gratuites, que ce soit en personnel, par le biais
des mises à disposition des deux exploitations, ou en moyens matériels fournis (locaux
et véhicules, pour l’essentiel). On peut donc difficilement parler de budget social
lorsqu’on évoque l’ensemble des crédits votés consacrés à l’action sociale ; il s’agit
plutôt d’une enveloppe prévisionnelle permettant de financer un ensemble de dépenses
à caractère social et qui témoigne précisément de l’effort budgétaire entrepris. C’est
pourquoi le budget social semble étriqué en ce qui touche sa conception.
8 À titre d’exemple, en 1981, la charge budgétaire totale consacrée à l’action sociale est
évaluée à 1 362,8 millions de francs, soit presque le double du budget social voté, qui
s’élève à 718,5 millions de francs. En conséquence, le pourcentage de la masse salariale
représenté par cette charge sociale équivaut à 4,34 % et non à 2,32 %. À compter des
années 1980, ces considérations sont de plus en plus évoquées et prises en compte par
l’administration pour témoigner de l’ampleur des moyens qu’elle alloue à l’action
sociale. En 1988, lors d’une séance du Comité National des Activités Sociales 11 (CNAS),
voici ce qui est précisé : « La contribution à l’action sociale est de l’ordre de 2,5
milliards de francs, soit près de 5 % de la masse salariale. Elle se décompose en trois
domaines importants : les crédits sociaux, les moyens en personnel et les aides
logistiques diverses (locaux, téléphone, courrier, etc.) ; dans cet ensemble, le budget
social proprement dit représente moins de la moitié. Mais cette part de financement de
l’action sociale, même si elle est légèrement minoritaire, permet de concrétiser les
orientations de la politique sociale »12.

Comptabilités, 14 | 2021
98

1975 : un tournant budgétaire durable ?

9 Étudions maintenant précisément l’évolution des budgets sociaux votés entre 1974 et
1990. Une comparaison entre les budgets votés et les résultats de l’exécution des
budgets sociaux peut parfois montrer des écarts importants. Les causes techniques de
ces décalages ont pour origine les reports de crédits, les transferts, les crédits
d’amélioration et les fonds de concours. S’y ajoute également les charges communes,
qui sont des crédits inscrits au budget général destinés à couvrir les dépenses
correspondantes à l’application de mesures nouvelles prises en faveur des services
sociaux sur le plan interministériel. Cependant, c’est bel et bien le budget social voté
qui témoigne réellement de la dynamique que l’on veut donner à l’action sociale. En ce
sens, il constitue donc la référence obligatoire pour toutes les mesures inscrites dans le
budget suivant. C’est la raison pour laquelle son étude est spécifiquement choisie ici,
l’objectif recherché étant de témoigner des dynamiques générales de l’évolution du
budget social.
Tableau 1. Évolution du budget social voté

Pourcentage de Pourcentage de
1ère section 2e section représentation représentation
BUDGET
(budget de (budget de la 1ère de la 2e section
SOCIAL
fonctionnement) d’investissement13) section dans le dans le budget
budget social social

81,3 193
111,714 377,816 274,4 652,2
1974 + + 17, 57,9 42,1
+ 19 %15 + 4,7 % + 1,9 % + 3,5 %
16,1 % 8%

154,7 229 383,7 1 161,3


468,2 693,1
1975 + + + + 40,3 59,7
+ 23,9 % + 152,6 %
38,5 % 181,7 % 98,8 % 78,1 %

175,7 266 441,7


484,9 734,2 1 219,1
1976 + + + 39,8 60,2
+ 3,6 % + 5,9 % +5%
13,6 % 16,2 % 15,1 %

215,7
544,5 306 772,5 521,7 1 317
1977 + 41,3 58,7
+ 12,3 % + 15 % + 5,2 % + 18 % +8%
22,7 %

255,7 588,2
591,8 332,5 769,6 1 361,4
1978 + + 43,5 56,5
+ 8,7 % + 8,7 % - 0,4 % + 3,4 %
18,5 % 12,7 %

294 614,3 332,5 694,7 626,5 1 309


1979 46,9 53,1
+ 15 % + 3,8 % - - 9,7 % + 6,5 % - 3,8 %

339
623,8 350 644 689 1 267,8
1980 + 49,2 50,8
+ 1,5 % + 5,3 % - 7,3 % + 10 % - 3,1 %
15,3 %

Comptabilités, 14 | 2021
99

378,5
614,1 350 568 728,5 1 182,1
1981 + 52 48
- 1,6 % - - 11,8 % + 5,7 % - 6,8 %
11,7 %

458,6 387 845,6


665,4 561,6 1 227
1982 + + + 54,2 45,8
+ 8,4 % - 1,1 % + 3,8 %
21,2 % 10,6 % 16,1 %

496,5 657,2 360 476,5 856,5 1 133,7


1983 58 42
+ 8,3 % - 1,2 % -7% - 15,2 % + 1,3 % - 7,6 %

558,6
688,4 374,5 461,5 933,1 1 149,9
1984 + 60 40
+ 4,7 % +4% - 3,1 % + 8,9 % + 1,4 %
12,5 %

598,4 696,9 390 454,2 988,4 1 151,1


1985 60,5 39,5
+ 7,1 % + 1,2 % + 4,1 % - 1,6 % + 5,9 % + 0,1 %

639,1 725,1 383 434,5 1 022,1 1 159,6


1986 62,5 37,5
+ 6,8 % +4% - 1,8 % - 4,3 % + 3,4 % + 0,7 %

668,1 734,8 407,5 448,2 1 075,6 1 183


1987 62,1 37,9
+ 4,5 % + 1,3 % + 6,4 % + 3,2 % + 5,2 % + 2 %

689,8 738,8 387,5 415 1 077,3 1 153,8


1988 64 36
+ 3,2 % + 0,5 % - 4,9 % - 7,4 % + 0,2 % - 2,5 %

736,8 761,7 387,5 400,6 1 124,3 1 162,3


1989 65,5 34,5
+ 6,8 % + 3,1 % - - 3,5 % + 4,3 % + 0,7 %

1 285,1 1 285,1
777,6 777,6 507,5 507,5
1990 + + 60,5 39,5
+ 5,5 % + 2,1 % + 31 % + 26,7 %
14,5 % 10,6 %

Sources : AN, 19930310/3-10, PTT, Direction du personnel et des affaires sociales - Direction des
affaires communes, personnel et affaires sociales, budget et comptabilité ; Comptes rendus d’activité
du service social ; procès-verbaux des séances du CNAS.

10 À la suite de la grande grève des PTT de l’automne 1974, un véritable tournant


budgétaire s’opère en 1975. Ce conflit social est fondé sur une menace de privatisation
et sur le refus gouvernemental de prendre en compte les revendications en matière de
rémunération, l’objectif recherché par les grévistes étant double : stopper l’emprise du
privé sur l’administration et encourager le relèvement des bas salaires. Les
négociations conduisent tout à la fois de nettes améliorations en matière indemnitaires
et catégorielles, d’une part, et impulsent des innovations en matière de politique
sociale17, d’autre part. En mars 1975, le secrétaire d’État aux PTT, Achille Fould, décide
effectivement d’accroître très sensiblement le budget social18. La dotation initiale est de
262,7 millions de francs : 129,7 en 1ère section et 133 en 2e section ; il représente déjà un
effort important, la progression par rapport à l’année précédente étant de 36 % 19. En

Comptabilités, 14 | 2021
100

cours d’année, cette dotation est complétée par l’affectation de 89 millions de francs au
titre du programme social complémentaire, puis de 32 millions de francs dans le cadre
du plan de soutien à l’économie. Au final, c’est donc un doublement du budget social
qui est réalisé. L’effort le plus notable porte sur les crédits d’investissement puisqu’ils
sont passés de 81,3 à 229 millions de francs (+ 181,7 %) entre 1974 et 1975, dont les
crédits pour le logement du personnel constituent l’essentiel (174 millions de francs ;
ils ont in fine augmenté de 205,3 % sur la même période). Ancienne secrétaire générale
de la fédération CGT des PTT de 1988 à 1997, Maryse Dumas confie : « En une seule
année [1974-1975], les crédits sociaux sont doublés. Dans une vie militante vous ne
voyez pas ça souvent »20.
11 Cette forte croissance de l’effort social traduit une inflexion politique dont l’objectif est
manifestement d’améliorer l’environnement social du personnel. Les échos de ces
mesures vont assurément durer, pour le moins à court terme, notamment en ce qui
concerne les investissements en raison des délais nécessaires à leur réalisation.
Néanmoins, à partir de 1975, les choses changent-elles vraiment ? Tout en s’estompant
à compter de 1978, le contexte général étant à la restriction des dépenses (seuls les
crédits d’investissement vont en pâtir), la tendance s’est néanmoins poursuivie jusqu’à
la fin de la décennie 1970. En l’espace de cinq années (1974-1980), les crédits sociaux
votés ont plus que triplé, une dynamique qui n’est cependant véritablement portée que
par le doublement du budget social, poussé par les circonstances entre 1974 et 1975. En
1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir suscite un nouvel espoir : « Le ministre [Louis
Mexandeau] souhaite mettre en place un budget social avec une "progression
significative" »21. Cela se concrétise réellement en 1982, mais l’engouement est de
courte durée. Dès 1983, la rigueur budgétaire se fait à nouveau sentir et touche là
encore principalement le budget d’investissement. Comme le souligne la CFDT :
« Aujourd’hui [1984], la rigueur budgétaire balaie tout, […] le budget social en période
difficile devrait être un véritable moyen de réduire les inégalités, et de pallier les
difficultés, notamment pour les travailleurs aux salaires les plus modestes » 22. Ensuite,
jusqu’à la fin de la décennie 1980, la progression des crédits sociaux demeure certes
constante, essentiellement portée par le budget de fonctionnement, mais réellement
poussive. À trois reprises (1983, 1986 et 1988), les dotations en crédits d’investissement
ont baissé, ce qui signifie à terme une dégradation générale des infrastructures
sociales. Cependant, à partir de 1990, un changement se produit et la hausse du budget
est cette fois permise grâce à une augmentation sensible du budget d’équipement. En
somme, même si l’échelle est beaucoup plus petite, on retrouve le même procédé qui a
présidé en 1975.

Des crédits sociaux votés en progression continue : une illusion ?

12 En complément de l’analyse précédente, celle de l’évolution du pourcentage des crédits


sociaux votés par rapport à la masse salariale sur la période 1974-1990 est utile et
nécessaire pour temporiser cet effet d’accroissement du budget social.
Tableau 2. Évolution du pourcentage des crédits sociaux votés par rapport à la masse salariale

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Tableau 3. Évolution du pourcentage des crédits sociaux votés par rapport à la masse salariale

Sources des tableaux 2 et 3 : AN, 19930310/3-10, PTT, Direction du personnel et des affaires sociales
- Direction des affaires communes, personnel et affaires sociales, budget et comptabilité ; Comptes
rendus d’activité du service social ; procès-verbaux des séances du CNAS

13 Ce pourcentage, évalué à 1,86 % en 1974, connaît un saut important en 1975, tournant


budgétaire oblige, pour s’établir à 3,25 %23, puis immédiatement il baisse
progressivement jusqu’à se maintenir à environ 2,13 % entre 1983 et 1989. Plus
précisément, l’évolution de l’après 1975 cache le maintien des crédits « œuvres
sociales »24 à quelque 1,60 % de 1976 à 1989, tandis que les crédits pour le logement du
personnel (section investissement) chutent de 1,32 à 0,52 %, excepté en 1987 où le taux
est le plus bas : 0,45 %. À ce propos, pour la CFDT : « C’est un budget modeste, peu
ambitieux, qui est proposé en 1987 : 2,12 % de la masse salariale, soit une baisse de
0,01 % par rapport à 1986, qui faisait lui-même suite à plusieurs années de baisses
successives. Ce n’est donc pas un budget de rigueur, mais plutôt d’austérité, voire

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même de régression sociale qui est proposé »25. Plus précisément, si le pourcentage des
crédits de fonctionnement progresse bien sur la période 1977-1990, celui consacré à
l’investissement est en revanche en baisse constante à compter de 1976. À partir de
cette date, ce sont donc les crédits d’investissement, principalement portés par ceux du
logement, qui sont déterminants dans la baisse constante du pourcentage des crédits
sociaux votés par rapport à la masse salariale. En conséquence, par ce calcul plus
complexe, et contrairement à l’analyse précédente restreinte à l’évolution linéaire de
ces crédits votés et finalement quelque peu trompeuse, voire illusoire, c’est une lecture
bien différente des fluctuations du budget social qui est ici donnée. Cette dernière
permet d’ailleurs de mieux saisir l’importance de ce principe de l’indexation des crédits
sociaux sur la masse salariale pour les organisations syndicales, qu’elles n’ont eu de
cesse de revendiquer depuis le milieu du XXe siècle.
14 En somme, bien que les crédits sociaux votés soient en progression constante sur la
période étudiée (1974-1990), dont l’étape la plus importante est 1975, ils n’en
demeurent pas moins insuffisants au vu de l’augmentation de la masse salariale, d’une
part, et compte tenu des besoins et des réalisations sociales faites sur cette partie du
budget annexe des PTT, d’autre part. L’évolution du pourcentage de ces crédits sociaux
par rapport à la masse salariale en est une illustration probante et explique le choix des
organisations syndicales de demander, non pas une simple augmentation du budget
social, mais bien un accroissement substantiel de ce pourcentage, qui doit atteindre 3 %
pour les activités sociales26 puis 1 % pour le logement. S’il ne s’agit pas d’affectations
légales, ces chiffres font cependant respectivement écho à ce qui était revendiqué à la
suite de mai 1968 par la commission chargée d’étudier le problème du financement et
de la gestion des œuvres sociales au niveau interministériel 27, et qui a été refusé par le
ministre de l’Économie et des Finances, d’une part, puis à la Participation des
Employeurs à l’Effort de Construction (PEEC) rendue obligatoire en 1953 pour les
entreprises du secteur privé, et à laquelle l’administration des PTT n’est donc pas
soumise, d’autre part.

Les agents mis à disposition : la marge de manœuvre des acteurs


locaux

15 Comme le budget social, tel que défini précédemment, est restreint en ce qui touche sa
conception, il serait logique de chiffrer les différentes charges qui en sont exclues afin
de calculer le plus justement possible le pourcentage de représentation du budget total
consacré à l’action sociale par rapport à la masse salariale. Cependant, la réalisation de
ce calcul est complexe, notamment en ce qui concerne les moyens en personnel, qui
concentrent la charge budgétaire la plus importante non comptabilisée. Il est
visiblement quasiment impossible de connaître le nombre d’agents du service des
Affaires sociales effectivement mis à disposition28. À titre d’exemple, si le Compte rendu
d’activité de 1979 en estime le nombre à 5 080 agents 29, « Diverses sources de
renseignements fournissent des informations largement divergentes qui illustrent le
flou relatif à l’appréciation numérique des moyens en personnel. […] Nombre de chefs
de services extérieurs ou chefs d’établissement concèdent des mises à disposition
d’agents »30. Aussi, en 1982, le service des Affaires sociales avance le chiffre de 5 300,
dont 2 300 en région parisienne, « Mais tous les intervenants en matière sociale
reconnaissent l’existence d’agents supplémentaires mis à la disposition des services

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sociaux »31. Anciennes, ces pratiques ont indirectement fait l’objet d’une circulaire de la
sous-direction du service social, en date du 29 juillet 1947. Adressée à toutes les
directions régionales, elle rappelle précisément les consignes en la matière :
« Les autorisations de détachement auprès des œuvres sociales étant accordées par
l’administration sur proposition de la sous-direction du service social, il importe
que cette sous-direction soit régulièrement tenue informée de toutes les
modifications qui surviennent dans la situation nominative et numérique des
effectifs ainsi que dans la situation administrative des agents détachés dans les
organismes en question. Vous voudrez bien, en conséquence, veiller à l’avenir à ce
que les modifications de cette nature, en dehors de celles qui nécessitent
l’intervention préalable de la sous-direction du service social (détachements
nouveaux ou rappel à leur service normal d’unités déjà détachées), soient signalées
à ce service au fur et à mesure qu’elles se produisent »32.
16 Ces pratiques sont inhérentes à la politique sociale locale des chefs de service et
d’établissement, même si ces derniers sont plus à même de fournir des moyens
matériels prélevés sur le budget des services d’exploitation. Maryse Dumas est très
explicite sur le sujet : « On avait des tas d’acquis locaux. Pour faire fonctionner le
restaurant, on obtenait un détaché supplémentaire. La direction générale de la Poste ne
le signifiait pas forcément à la hiérarchie ; au ministère… Ça bricolait quand même… Ce
n’était pas… D’ailleurs, on s’en servait. Avec les rapports de force locaux on obtenait
parfois plus que ce qu’on pouvait obtenir par une décision ministérielle » 33. Au besoin,
ces largesses permettent également de conserver, voire de rétablir, la paix sociale.

Les effets du budget social sur le surendettement des


agents
17 Le surendettement des postiers est un phénomène à la fois ample et variable selon les
régions et départements. Si le problème n’affecte pas collectivement les deux
exploitants que sont La Poste et France Télécom, l’administration, bien qu’elle ne le
considère pas comme crucial, octroie des aides pécuniaires pour tenter de stopper le
processus de surendettement. Cette politique d’assistance en faveur des personnels
confrontés à des difficultés financières répond à des critères de rationalité et d’équité,
alors même que ces problèmes sont difficilement codifiables car considérés comme
relevant du domaine privé de l’individu. La gestion des aides pécuniaires apportées aux
agents montre de ce fait des ambiguïtés structurelles. Les critères administratifs pour
l’attribution des aides varient beaucoup d’une région à l’autre et « leur interprétation
est fréquemment fonction d’un processus de négociation entre les administratifs et les
décideurs »34, c’est-à-dire les gestionnaires des fonds sociaux.
18 L’aide pécuniaire remboursable est bien prévue dans le budget social des PTT. Quelle
est son ampleur et comment permet-elle de stopper le processus de l’endettement ? En
étudiant la part du budget social consacrée à l’endettement dans deux régions
(Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nord–Pas-de-Calais), nous verrons quelles sont les
marges de manœuvre respectives des comptables gestionnaires des fonds sociaux et des
assistantes sociales dans l’attribution de ces aides 35.

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L’ampleur du surendettement aux PTT au sein de la Fonction


publique

19 Le phénomène du surendettement des postiers du début des années 1980 s’inscrit dans
le contexte de la crise économique et sociale générale. L’endettement devient un
phénomène courant pour les ménages de condition modeste et sans possibilité
d’épargne. Outre le Mont de Piété délivrant une somme d’argent en échange de divers
objets mobiliers ou personnels, un service de prêt bancaire fonctionne en France depuis
1955. Une première réglementation en 1954 protège les particuliers contre les
pratiques abusives des distributeurs de crédit. En 1966, le délit d’usure est précisé et
détermine un taux d’intérêt plafond, puis en 1978, une loi protège les consommateurs.
Ce service devient le crédit municipal aux fonctionnaires, auquel font largement et
régulièrement appel toutes les catégories professionnelles de la Fonction publique.
20 Ce crédit permet aux agents des PTT de conserver leur niveau de vie ou l’améliorer.
Toutefois le crédit moyen de lutte contre la sous-consommation pousse certains
postiers à dépenser plus qu’il ne le faudrait et à consommer du crédit au-delà de leurs
possibilités. Pour l’année 1979, la consommation des ménages des PTT s’accroît de 3,3 %
alors que leur revenu disponible n’augmente que de 2,4 % et que la progression du taux
à la consommation est de +35 %36. La proportion des ménages utilisant le crédit à court
terme est de 18 % en 1984 alors qu’elle était de 11 % en 1980. Le fort taux
d’endettement, qui se transforme en piège pour l’utilisateur qui en abuse, ouvre la
porte à des poursuites judiciaires, oppositions, saisies immobilières, saisies-arrêts sur
salaire, expulsions, qui interpellent les assistantes sociales des PTT. L’endettement
excessif aux PTT « entraîne pour les familles des conséquences dramatiques :
dépression, éclatement du couple, absentéisme, malversations » 37.
21 Face à ce phénomène, l’administration des PTT, tout en participant directement au
fonctionnement économique du pays et se soumettant en partie aux lois du marché,
doit assurer une certaine cohérence dans son fonctionnement interne pour préserver la
qualité et la continuité du service public. Cette cohérence « passe par la nécessité de
maintenir la paix sociale dans ses services en garantissant un certain niveau de bien
être à ses agents ». La banalisation de l’endettement des ménages des PTT s’avère si
préoccupante que les effectifs du service des oppositions sur traitement sont
augmentés dans toutes les régions. Les familles de postiers particulièrement fragiles
peuvent bénéficier de plusieurs types d’aides. D’une part, des aides pécuniaires
ordinaires dont le montant maximum est de 1 500 francs, non remboursables. D’autre
part, des aides pécuniaires remboursables d’un montant de 4 000 francs (ou prêts sans
intérêt remboursables par mensualités). Enfin le dernier type d’aide concerne les
secours exceptionnels.

Les aides pécuniaires accordées en région Provence-Alpes-Côte


d’Azur et Nord–Pas-de-Calais

22 Tentons d’apprécier maintenant l’ampleur des aides pécuniaires apportées par rapport
aux besoins dans deux régions. Un rapport de 1985 nous permet d’approcher la
situation de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca)38. Sur une population totale de
35 000 agents, le nombre d’agents ayant bénéficié d’un prêt crédit municipal est de
4 526 en 1982, 4 597 en 1983 et 4 412 en 1984, soit 1/8 e de la population des PTT. Les

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aides pécuniaires accordées pour la région se répartissent de la manière suivante entre


les sept départements, en 1984 : Alpes de Haute Provence : 5, 2 % ; Hautes-Alpes : 4,1 ;
Alpes-Maritimes : 5,4 % ; Bouches-du-Rhône : 5,1 % ; Var : 4,2 % ; Vaucluse : 3,4 % ;
direction régionale des postes de Marseille : 4,1 %.
23 La part des secours accordés pour « détresse financière » augmente de 23,50 % en 1984,
essentiellement due aux aides suite à divorce. Les secours attribués au titre des frais
d’installation sont partout en augmentation par rapport aux secours ordinaires. Pour
l’année 1984, 20 % des demandes d’aides remboursables (soit 224) sont refusées. Le
nombre de refus est constant d’une année sur l’autre. Les refus sont essentiellement
liés aux motifs de la demande (achat considéré comme « de luxe », tel que le
renouvellement de mobilier, l’achat de congélateur, télévision, etc.). Les refus sont
aussi liés aux revenus de la famille qui, compte tenu de la moyenne des ressources des
agents demandeurs, paraissent supérieurs. Bien des agents de catégorie C sont centrés
sur la consommation immédiate, l’argent restant, là ou pas, étant affecté à des dépenses
considérées comme non essentielles par les comptables. On voit ainsi « la friction entre
les normes administratives et juridiques » des comptables et les modes de
consommation des ménages des PTT de catégorie populaire 39. La définition du
surendettement repose sur l’idée qu’il faut d’abord payer ce à quoi l’on est engagé par
contrat, et ensuite seulement les autres dépenses.
24 Les effectifs du service des oppositions sur traitement, qui gèrent les dettes des agents à
l’égard de l’administration en raison des saisies-arrêts et avis à tiers détenteur pour
dettes envers le Trésor public, sont augmentés. Alors qu’en 1975 ces tâches étaient
effectuées par un seul agent, en 1984 elles le sont par 5 agents en Paca 40. En effet, la
région compte 35 000 agents, tandis que le montant des dettes enregistrées vis-à-vis du
Trésor public, en majorité pour recouvrement d’impôts impayés, s’élève à 1 248 000
francs. Le montant des saisies arrêts s’élève à 395 000 francs. Le montant des trop
perçus pour cause de rémunérations versées à tort s’élève à 1 347 000 francs.
25 Dans la région Nord–Pas-de-Calais, le nombre des oppositions sur traitement s’accroît
aussi très rapidement. Dans le seul département du Pas-de-Calais 40 % des aides
pécuniaires sont attribuées à des agents dont le budget est endetté. Le processus
d’endettement est lié à des situations de rupture familiale, des problèmes d’accès à la
propriété, au cumul de crédits à la consommation, à l’absence de gestion budgétaire
liée à des fragilités psychologiques et à la consommation d’alcool, à la diminution des
ressources (chômage, enfants à charge, perte des prestations familiales), à la faiblesse
des ressources dont la plus grande partie est réservée au logement, à la santé et aux
changements de position statutaire. Le montant des aides « est très souvent insuffisant
pour stopper le processus d’endettement ». Les prêts, même à taux préférentiels
accordé par la mutuelle présentent, comme les prêts bancaires, le risque d’accroître le
déséquilibre budgétaire. Dans ce département, les oppositions concernent 40 agents en
198841. La répartition des agents concernés est relativement équilibrée en fonction des
zones : 8 agents sur 216 dans la zone industrielle (3,70 %), 6 agents sur 348 en zone
rurale (1,72 %), 2 agents sur 325 dans la zone minière 1 (0,72 %), et 6 agents sur 291 dans
la zone minière 2 (2,06 %). La plupart sont des préposés. La majorité ont un
endettement mis en opposition pour des sommes allant jusqu’à 13 000 francs. La grosse
majorité des oppositions (69,24 %) proviennent de dettes d’impôts. Viennent ensuite les
prêts (y compris les accessions à la propriété) avec 7,69 % ; les particuliers y compris les

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pensions alimentaires (7,69 %) ; les retards EDF (5,13 %) ; et enfin les associations et
sociétés (5,13 %).
26 Dans le département du Nord, le total des aides pécuniaires accordées en 1988 est de
225, auxquelles s’ajoutent 49 demandes d’aides pour les associations PTT (mutuelle,
tutélaire, etc.). Si l’on compare la répartition des hommes et femmes demandeurs
d’aides pécuniaires (143 hommes et 67 femmes, le plus souvent facteurs et factrices) à
la population globale des hommes et femmes du département (71,7 % d’hommes et
28,3 % de femmes), les assistantes reçoivent pour les aides sociales 68 % d’hommes et
32 % de femmes42. Selon quels critères ces aides sont-elles attribuées ?

Les gestionnaires des comptes sociaux face aux assistantes


sociales : normaliser les critères de jugement sur des standards
économiques ?

27 Les assistantes sociales font un rapport déterminant pour argumenter l’attribution des
aides. Mais elles se trouvent face aux gestionnaires des crédits sociaux qui les
attribuent et auxquels cette décision revient in fine. Regardons maintenant comment
les critères de jugement des uns et des autres se différencient et quelle est la marge de
manœuvre localement de ceux qui gèrent les comptes sociaux. Selon une instruction de
1970, les dépenses doivent avoir « un caractère obligatoire et indispensable, présenter
un intérêt direct certain et immédiat pour les demandeurs et être raisonnablement
proportionnées à leurs ressources normales »43. Les dépenses pour automobile,
télévision, etc. doivent être proscrites, tout comme les prêts disproportionnés avec les
capacités de remboursement des agents. L’instruction laisse toute latitude au chef de
service d’accorder ces secours remboursables justifiés par une situation exceptionnelle.
Ces textes réglementaires se distinguent d’autres textes sur les aides sociales, comme
les aides à la scolarité, aux vacances, en ce qu’ils laissent « une part de liberté de
décision aux gestionnaires des aides »44. Leur attribution dépend donc en grande partie
de l’évaluation personnelle que celui-ci fait des motifs de la demande. Aux critères
imprécis du texte d’orientation de la réglementation s’ajoutent ainsi les critères
personnels du gestionnaire liés à ce qu’il considère comme étant juste. Cette
appréciation du bien ou mal fondé de la demande détermine l’attribution complète,
partielle ou bien le refus de l’aide pécuniaire.
28 Les assistantes sociales ne sont toutefois pas sans marge de manœuvre pour
l’attribution des aides. Elles ont un réel pouvoir si leur avis est suivi. Si elles
mentionnent les notions « indispensable » ou « avis favorable », ces avis sont en
principe suivis, même si une explication complémentaire est demandée par le
gestionnaire. Pour elles, « ces motifs clés, qui font acte de loi, constituent un pouvoir
codé »45. Elles sont notamment à l’origine d’une évolution en région Paca, ressortie de
leurs rapports et de leurs discussions informelles avec les gestionnaires des crédits
sociaux. Les assistantes incluent dans leurs rapports les biens dont l’acquisition peut en
apparence relever du superflu (comme la télévision ou le congélateur) mais qui
relèvent en réalité de la normalité voire de la nécessité, comme le magnétoscope, le
micro-ordinateur, etc. Cette évolution est toutefois remise en cause dans les années
1980, car les secours remboursables sont « de moins en moins attribués pour des frais
d’installation ou achat de mobilier de première nécessité, mais pour des motifs plus

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exceptionnels, comme les frais de divorce, le remboursement de dettes de loyers et


d’impôts ou les frais médicaux »46.
29 Pour les assistantes, il n’existe pas de critère bien défini pour l’attribution ou le refus
des aides. Suivant la façon dont le rapport est rédigé et met en évidence certains points,
il oriente automatiquement le gestionnaire à qui il s’adresse vers une solution plutôt
qu’une autre. Éviter cette subjectivité et établir des normes si strictes que « chaque
assistante devrait avoir les mêmes critères d’évaluation et que chaque rapport social
soit standardisé » risque d’engendrer de « graves erreurs d’interprétation ». Le rapport
d’enquête sociale constitue le point de départ « d’une action à plus ou moins long terme
selon l’importance de l’endettement, même quand sa rédaction permet au gestionnaire
d’émettre un refus »47. Les assistantes s’interrogent d’ailleurs sur l’objectif du rapport
d’enquête sociale, utilisé dans les relations entre le gestionnaire et l’assistante sociale
« comme un instrument de contrôle social ». Dans la plupart des cas, les demandes de
rapports parviennent à l’assistante par l’intermédiaire du gestionnaire, même si
d’autres enquêtes sont effectuées sur la propre initiative de l’assistante. Les assistantes
ne manquent donc pas de s’interroger sur la sélection des dossiers qui leur sont
transmis, sur la base de signalements effectués par les chefs de service. Dans cette
transmission, le gestionnaire fait-il lui-même le choix et la présélection dans les
dossiers susceptibles de passer la barre ? Quand il y a litige entre l’administratif
gestionnaire et l’assistante, c’est le gestionnaire qui l’emporte, et qui a in fine le pouvoir
de décision.
30 Le gestionnaire de fonds sociaux, c’est-à-dire l’inspecteur du service social
départemental, est de son côté chargé de statuer sur l’attribution des aides 48. Il n’a pas
de contact direct et verbal avec l’agent. Il ne prend sa décision sur les demandes (devis
d’achat de meuble, frais funéraires, etc.) qu’au vu d’un rapport de l’assistante sociale et
des pièces versées au dossier. Sa décision est donc le fruit d’un rapport écrit où les
critères de jugement des deux parties diffèrent. Les gestionnaires des fonds sociaux
attendent des assistantes sociales que celles-ci leur fournissent une justification
administrative leur permettant d’être couverts. Les assistantes sociales doivent
présenter les demandes dans des termes qui reprennent des critères administratifs en
considération, en traduisant la situation subjective par principe non codifiable des
agents en langage administratif. Le plus souvent, la conclusion élaborée en cours
d’entretien entre l’assistante sociale et le postier en vue d’optimiser ses chances d’un
avis favorable de l’administratif décideur ne représente de ce fait qu’un aspect restreint
de la situation de l’agent. Assez souvent, les pièces demandées constituent entre
l’assistante et l’administratif un point de désaccord lorsque ce dernier demande un
complément de pièces justificatives. Cette demande est vécue par les postiers comme
un contrôle, mettant à mal le contrat moral qui régit leur relation d’aide avec
l’assistante sociale.
31 Les gestionnaires, dans un souci d’équité, apportent une réponse identique à des
demandes similaires. La réglementation détermine un mode opératoire qui donne une
réponse analogue à des situations individuelles présentant des critères identiques, alors
même qu’en matière d’aide pécuniaire, il y a peu de critères précis définis. Pour éviter
la normalisation totale de l’utilisation des aides sur des standards économiques,
certains gestionnaires font parfois référence à leurs propres valeurs et critères, ou
considèrent les corrélations existantes entre les facteurs psychiques et physiques, afin
de préserver la souplesse de l’évaluation et de maintenir une équité entre les agents. Si

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cette systématisation conduit certains d’entre eux à une bienveillance particulière vis-
à-vis des dettes de loyer ou de non-paiement d’impôts, d’autres en revanche accordent
la priorité aux demandes motivées par des frais de divorce ou de première installation.

Conclusion
32 L’étude des évolutions du budget social voté, dont les fluctuations principales
dépendent de la direction du Budget du ministère des Finances 49, est essentielle et
révèle les complexités d’analyse et les différentes interprétations possibles. En effet,
l’étude linéaire de l’évolution de ce budget donne des résultats différents, voire
divergents, de celle plus complète des crédits sociaux votés par rapport à la masse
salariale. Ainsi, concrètement, si le budget social voté progresse de manière régulière
aux PTT entre 1974 et 1990 en francs courants, l’évolution du pourcentage de ce budget
rapporté à la masse salariale diminue entre 1975 et 1983, excepté en 1977. Cependant,
ce budget ne contient finalement qu’une partie des moyens financiers que
l’administration consacre réellement à l’action sociale.
33 Le budget social en francs courants augmente dans une période où les besoins des
agents des PTT en consommation de biens tels que télévisions, congélateurs, mobiliers
se développent, et pour lesquels les agents des PTT s’endettent. La rencontre entre les
normes comptables et les normes populaires de consommation aurait pu priver
certains ménages des PTT de marges de manœuvre essentielles 50. Mais il se trouve qu’à
cette même période, celles des acteurs locaux des services départementaux
décentralisés sont importantes vis-à-vis du budget social. Elles se manifestent tant au
niveau des mises à disposition que des assistantes sociales elles-mêmes. Ces dernières
ont un réel pouvoir codé par les avis qu’elles donnent. Ces avis permettent de
diversifier les aides vers les biens de consommation courante de stricte nécessité.
34 À partir de la fin du XXe siècle, le budget social et la marge de manœuvre des acteurs
locaux s’amenuisent. La politique sociale engagée par l’entreprise La Poste se résume
pour beaucoup à la diminution des dépenses structurelles, d’une part, et à la
préconisation d’une individualisation des activités sociales pour ses agents, d’autre
part, comme le souligne un rapport de la Cour des comptes 51. Le rôle des assistantes
sociales devient, selon elles, de plus en plus assimilable à une forme de contrôle social
exercé en amont par le comptable gestionnaire des fonds sociaux. Intégrées à partir de
1991 aux directions des ressources humaines respectives des deux entreprises la Poste
et France Télécom, leurs fonctions sont reprécisées. Leur mission première reste l’aide
individuelle aux personnels, à laquelle s’adjoint une seconde mission
d’accompagnement du changement et d’une évaluation des capacités et des
potentialités de la personne dans son environnement. Depuis 2015, la Cour des comptes
incite fortement La Poste à faire évoluer son modèle institutionnel des activités sociales
vers la mise en place d’un dispositif de droit commun. On peut donc se demander ce
que deviendra la marge de manœuvre des acteurs locaux dans le cadre d’un Comité
social et économique.

Comptabilités, 14 | 2021
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NOTES
1. Ce sigle, qui est initialement l’abréviation de Postes, Télégraphes et Téléphones, constitue
l’appellation usuelle de l’administration des Postes et Télécommunications durant la période
étudiée. Dans cette période, le service des Affaires sociales, qui assure donc la gestion des crédits
sociaux des PTT, est intégré à la direction du Personnel et des Affaires sociales (DIPAS) depuis
1971 et jusqu’en 1986, puis à la direction des Affaires communes (DAC) entre 1986 et 1990. À
partir du 1er janvier 1991, les PTT sont scindées en deux entreprises publiques : La Poste et France
Télécom. Le service des Affaires sociales devient un groupement d’intérêt public : le GIP social,
qui permet de préserver une gestion commune des activités sociales entre les deux exploitants.
2. Deux types d’archives ont été mobilisés pour cette étude. Des archives budgétaires, qui, d’une
part, se trouvent aux Archives nationales (19930310/3-10, notamment), et, d’autre part,
proviennent des fonds documentaires des organisations syndicales (archives de la FUPT-CFDT,
principalement). À ces différentes sources, s’ajoutent les Budgets votés ; Répartitions des crédits
alloués ; Comptes rendus d’activité du service social ; Bilans sociaux ; Rapports sur la gestion financière et
la marche des services ; procès-verbaux des séances du Comité consultatif national des œuvres
sociales (CCNOS) puis du Comité national des Affaires sociales (CNAS) des PTT. Au sujet des
archives relatives aux assistantes sociales, l’essentiel des sources étudiées se trouve aux Archives
nationales (200000506/1-4).
3. Au sein des grands corps de l’État, l’administration des PTT est l’un de ceux qui regroupent le
plus de fonctionnaires et celui qui emploie proportionnellement le plus d’agents de condition
modeste. Par ailleurs, les PTT représentent la deuxième administration de l’État du point de vue
des effectifs budgétaires, dont le pourcentage de représentation au sein des effectifs budgétaires
de l’État est d’environ 19 % entre 1978 et 1985 (AN, 19930310/5, Conseil supérieur des postes et
télécommunications, 7 juin 1985, dossier IV-2 : Informations et statistiques - Données externes).
4. Par masse salariale, il faut entendre la dotation budgétaire prévue pour l’ensemble des
traitements et des indemnités.
5. Parmi les publications récentes, voir le numéro spécial : E. Ruiz (dir.), « Inquantifiables
fonctions publiques ? », Histoire et mesure, vol. XXXV, n° 2, 2020.
6. Parmi l’abondante littérature sur le budget annexe, voir notamment Musso, Pierre, « Aux
origines de "l’autonomie" des télécommunications françaises, la loi de 1923 », Réseaux, vol. 12,
no 66, 1994, p. 99-117 ; Bouctot, Georges, « La grande usine des PTT, du budget annexe à
l’autonomie financière », Revue politique et parlementaire, n° 384, 10 novembre 1926, p. 170-186.
7. Prévot, Hubert, L’avenir du service public de la poste et des télécommunications, Paris, La
Documentation française, 1989, p. 126. Comme le soulignent Muriel Le Roux et Benoît Oger : « La
tutelle du ministre des Finances ne s’est jamais démentie. Même dégagé du Budget général, le
budget annexe des PTT reste soumis à la procédure budgétaire classique. Le budget de
fonctionnement et d’investissement dépend toujours pour une large part de la direction du
Budget », in « Aux origines du budget annexe des PTT », in La direction du Budget entre doctrines et
réalités 1914-1944, Paris, Comité pour l’histoire économique de la France, 2001, p. 136). En somme,
un budget annexe n’est qu’une annexe du budget de l’État. C’est en ce sens que Jean-Claude
Desrayaud, ancien secrétaire général de la Fédération CFDT-PTT entre 1987 et 1994, affirme : « On
était totalement sous la coupe de Bercy » (entretien d’Odile Join-Lambert et Romain Trichereau
avec Jean-Claude Desrayaud et Jean- Marie Calvet, 18 juin 2020).
8. Voir V. Guigueno, « L’écran de la productivité : "Jour de fête" et l’américanisation de la société
française », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 46, avril-juin 1995, p. 117-124. Sur l’entre-deux-
guerres, cf. H. Fayol, L’incapacité industrielle de l’État : les PTT, Paris, Dunod, 1921 ; Entreprises et
histoire, Henri Fayol, n° 34, décembre 2003. S. Rials, Administration et organisation. De l’organisation

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de la bataille à la bataille de l’organisation, Paris, Beauchesne, 1997 ; E. Ruiz, « Un détour par les
années 1920. Le NPM et la question des effectifs de l’État (2) », compter.hypotheses.org, août 2014.
URL : https://compter.hypotheses.org/684.
9. Postes et télécommunications, supplément du n° 231 : « Spécial programme », mars 1975, p. 13.
10. AN, 20020187/9, Quelle est la place qu’il convient de réserver au service social d’entreprise dans les
PTT ? L’organisation actuelle et les moyens mis à la disposition de l’action sociale sont-ils satisfaisants ?
mémoire de groupe, ENSPTT, juin 1981, p. 37.
11. Organisme consultatif qui rassemble des représentants de l’administration, des organisations
syndicales et des principales associations de personnel.
12. CNAS, Procès-verbal de la séance du 7 décembre 1988, Dossier de séance : « Les orientations
de la politique sociale (années 1990-1992), p. 75.
13. Dotation en autorisations de programme.
14. Montant exprimé en millions de francs.
15. Pourcentage de variation par rapport à l’année précédente.
16. Compte tenu de l’érosion monétaire due à l’inflation et afin de donner une meilleure lisibilité
à l’ensemble des données chiffrées précisées, chacune des deuxièmes colonnes indique les
montants – initialement renseignés en première colonne en millions de francs courants – en
millions de francs constants de 1990 (en italique).
17. Mahouche, Bruno, « Les origines de la grève des PTT de l’automne 1974 », La Revue de l’Ires,
vol. 51, no 2, 2006, p. 60.
18. Postes et télécommunications, supplément du n° 231, op. cit., p. 14. Selon une « Déclaration de
Vacances PTT », « Achille Fould, […] n’a-t-il pas dit un jour à des Chefs de Service : "Messieurs,
faites du social et du bon social, la lettre et la communication téléphonique passeront beaucoup
mieux" », in Archives internes de La Poste, Comité régional des Affaires sociales (CRAS) d’Île-de-
France, Procès-verbal de la séance du 8 juin 1989, p. 70.
19. Cette évolution – comme celles qui sont évoquées par la suite – est basée sur les chiffres en
francs courants. Le tableau portant sur l’évolution du budget social voté (cf. supra) indique
également les diverses progressions en francs constants de 1990.
20. Entretien d’Odile Join-Lambert et Romain Trichereau avec Maryse Dumas, 24 juin 2020.
21. Archives de la CFDT, 17T7, CNAS, compte rendu établi par la CFDT de la séance du 1 er juillet
1981.
22. Archives de la CFDT, 17T7, Déclaration préalable de la CFDT-PTT sur le projet de budget social
de 1985, le 13 juin 1984.
23. En somme, toujours loin de ce que souhaitent les organisations syndicales, notamment la
CFDT et la CGT : « Bien qu’ayant, à de nombreuses reprises, exposé les raisons qui justifient le
mécontentement du personnel, les Fédérations CFDT et CGT précisent à nouveau les points
essentiels qui doivent se trouver au centre des négociations en vue d’apporter une solution au
conflit actuel. […] Affaires sociales. Budget social de fonctionnement porté à 3 % des traitements
et pensions, non compris les investissements sociaux ; le dépôt d’un projet de loi confiant,
comme dans le secteur privé, la gestion des crédits sociaux au personnel. Pour la CFDT, le
secrétaire général, E. Le Beller ; pour la CGT, le secrétaire général adjoint, L. Viannet », in Lettre
des Fédérations CFDT et CGT des PTT adressée au secrétaire d’État des Postes et
Télécommunications, Pierre Lelong, le 24 octobre 1974. Citée in Lottier, Serge (dir.), Histoire de la
fédération CGT des PTT, Paris, Le Temps des Cerises, 2011, p. 430.
24. Il s’agit du budget social diminué des crédits d’investissement consacrés au logement du
personnel.
25. Déclaration CFDT sur le budget social de 1987, CNAS, Procès-verbal de la séance du 12 juin
1986.
26. À la fin de la décennie 1970, la CGT va même jusqu’à demander 5 % : « Nous rappelons que la
CGT réclame la revalorisation des crédits en faveur de l’action sociale. Ceux-ci devraient être de

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l’ordre de 5 % des salaires et des pensions versés au personnel actif et retraité » (AN,
19890022/35, « Déclaration préalable de la CGT », CRAS d’Île-de-France, Procès-verbal de la
séance du 25 octobre 1977).
27. Archives du Comité central d’enquête sur le coût et les rendements des services publics
(CCECRSP), B. Jouvin, Rapport au premier ministre du groupe de travail chargé d’examiner l’ensemble des
problèmes à caractère social dans la fonction publique, 1969.
28. Il s’agit d’agents qui, en raison de leur compétence et de l’intérêt qu’ils prennent à l’action
sociale, ont été sélectionnés pour participer au fonctionnement des réalisations sociales.
29. Compte rendu d’activité 1979, p. 84.
30. AN, 20020187/9, Quelle est la place qu’il convient de réserver au service social d’entreprise dans les
PTT ? op. cit., p. 41.
31. AN, 20020187/9, Politique sociale en vue de réaliser l’insertion dans l’entreprise des agents débutant
en Île-de-France, mémoire de groupe, ENSPTT, 1983, p. 29.
32. AN, 19790308/93, Circulaire de la sous-direction du service social adressée aux directeurs et
ingénieurs en chef régionaux, et aux directeurs départementaux, au sujet des agents détachés
dans les cantines et coopératives, le 29 juillet 1947.
33. Entretien d’Odile Join-Lambert et Romain Trichereau avec Maryse Dumas, 24 juin 2020.
34. AN 20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines situations d’endettement
et de la pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces situations, service régional de la
région Provence-Alpes-Côte d’Azur, juin 1985.
35. Les archives consultées portent sur la région Paca et celle du Nord-Pas-de-Calais. Cf. AN
20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines situations d’endettement et de la
pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces situations, service régional de la région
Provence-Alpes-Côte d’Azur, juin 1985 ; AN 20000506-4, Lille, Rapport des assistants sociaux sur
l’endettement et le surendettement, 1985.
36. AN 20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines situations d’endettement
et de la pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces situations, service régional de la
région Provence Alpes Côte-d’Azur, juin 1985, p. 6.
37. Ibid., p. 7.
38. Ibid., p. 5.
39. D. Colombi, Où va l’argent des pauvres, Paris, Payot & Rivages, 2020, p. 170.
40. Ibid., p. 16.
41. AN 20000506-4, Lille, Rapport des assistants sociaux sur l’endettement et le surendettement,
1985-1990.
42. Les archives ne donnent malheureusement pas les chiffres pour la région Paca.
43. Instruction du 18.11.1970, remplaçant l’instruction du 17.04.1950 et la circulaire du
31.12.1953, citée dans AN 20000506-4, Les aides pécuniaires aux PTT. Analyse de certaines
situations d’endettement et de la pratique des assistants sociaux dans le traitement de ces
situations, service régional de la région Provence Alpes Côte-d’Azur, juin 1985, p. 16.
44. Ibid., p. 17.
45. Ibid., p. 8.
46. Ibid., p. 8.
47. Ibid., p. 29.
48. L’agent comptable régional est quant à lui dans un rapport contraignant. Investi de la qualité
de comptable public du Trésor, il fait exécuter les saisies-arrêts sur traitement décidées
juridiquement ainsi que les prélèvements directs des mensualités sur les rémunérations des
agents.
49. Contrairement à EDF-GDF ou à la SNCF, qui sont, à la même période, des entreprises
nationales françaises comparables. Les activités sociales de la première sont financées par un
prélèvement de 1 % sur les recettes d’exploitation liées à l’électricité et au gaz. Ainsi, l’évolution

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du budget social d’EDF-GDF est corrélée à celle du chiffre d’affaires. Quant à la SNCF, elle se réfère
à la loi du 2 août 1949 pour financer ses activités sociales, qui est pourtant écrite pour les comités
d’entreprise afin qu’ils disposent de ressources stables.
50. D. Colombi, Où va l’argent des pauvres, op. cit., p. 169.
51. https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-11/20201105-S2020-1545-rapport-activites-
sociales-culturelles-la-poste_0.pdf

RÉSUMÉS
La contribution des administrations à la protection sociale est peu étudiée. Celle des PTT, qui
occupe entre 1974 et 1990 quelques 450 000 agents majoritairement situés en catégorie C, permet
de s’interroger à la fois sur l’effort social consenti par les PTT à cette période, et sur l’usage qui
en est fait par les catégories d’origines populaires. Que deviennent les fonds ainsi débloqués pour
les postiers ? Comment les comptables régionaux ou départementaux arrivent-ils à répartir les
aides pécuniaires au vu des fortes variations départementales ? En s’inscrivant dans la lignée des
travaux récents sur la mise en chiffres des missions de l’État contemporain, cet article éclaire,
dans une première partie, la façon dont le budget social des PTT est mis en chiffres par les
acteurs pour le maintenir à un niveau constant. Dans une seconde partie, l’article met en
évidence le phénomène de surendettement des postiers et s’interroge sur le rôle des
gestionnaires des comptes sociaux par rapport à celui des assistantes sociales en prenant le cas
de deux directions régionales : Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nord–Pas-de-Calais). De plus, il
montre la progression régulière du budget social en francs courants dans une période où
l’endettement des ménages de catégorie populaire augmente lui aussi.

The contribution of public administrations to social protection is little studied. That of the PTT,
which employed some 450,000 employees between 1974 and 1990, most of whom were in category
C, raises questions about both the social effort made by the PTT during this period and the use
made of it by categories of working-class origin. What happened to the funds thus released for
postal workers? How did the regional or departmental accountants manage to distribute the
financial aid in view of the strong departmental variations? In line with recent work on the
quantification of the missions of the contemporary state, this article sheds light, in the first part,
on the way in which the social budget of the PTT is quantified by the actors in order to maintain
it at a constant level. In the second part, the article highlights the phenomenon of over-
indebtedness of postal workers and examines the role of social account managers in relation to
that of social workers, taking the case of two regional directorates: Provence-Alpes-Côte d'Azur
and Nord-Pas-de-Calais.) Moreover, it shows the regular increase in the social budget in current
francs at a time when the indebtedness of working-class households is also increasing.

La contribución de las administraciones públicas a la protección social está poco estudiada. El de


la PTT, que empleó a unos 450.000 trabajadores entre 1974 y 1990, la mayoría de los cuales
pertenecían a la categoría C, plantea interrogantes tanto sobre el esfuerzo social realizado por la
PTT durante este periodo como sobre el uso que hicieron de ella las categorías de origen obrero.
¿Qué pasó con los fondos así liberados para los trabajadores de correos? ¿Cómo se las arreglaron
los contables regionales o departamentales para distribuir las ayudas financieras en vista de las
fuertes variaciones departamentales? En línea con los recientes trabajos sobre la cuantificación

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de las misiones del Estado contemporáneo, este artículo arroja luz, en una primera parte, sobre la
forma en que el presupuesto social del PTT es cuantificado por los actores para mantenerlo en un
nivel constante. En la segunda parte, el artículo pone de relieve el fenómeno del
sobreendeudamiento de los trabajadores postales y examina el papel de los gestores de cuentas
sociales en relación con el de los trabajadores sociales, tomando el caso de dos direcciones
regionales: Provenza-Alpes-Costa Azul y Norte-Paso de Calais). Además, muestra el aumento
regular del presupuesto social en francos corrientes en un momento en que la deuda de los
hogares de la clase trabajadora también aumenta.

Der Beitrag der öffentlichen Verwaltungen zum Sozialschutz ist wenig erforscht. Der Beitrag der
PTT, die zwischen 1974 und 1990 rund 450.000 Mitarbeiter beschäftigte, die überwiegend der
Kategorie C angehörten, ermöglicht es, sowohl die sozialen Anstrengungen der PTT in dieser Zeit
als auch die Nutzung dieser Mittel durch die unteren Bevölkerungsschichten zu hinterfragen.
Was geschieht mit den Geldern, die für die Postbeamten freigegeben wurden? Wie gelingt es den
regionalen oder departementalen Buchhaltern, die finanziellen Hilfen angesichts der großen
Unterschiede zwischen den Departements zu verteilen? In Anlehnung an die jüngsten Arbeiten
zur Bezifferung der Aufgaben des zeitgenössischen Staates beleuchtet dieser Artikel in einem
ersten Teil die Art und Weise, wie das Sozialbudget der PTT von den Akteuren in Zahlen gefasst
wird, um es auf einem konstanten Niveau zu halten. In einem zweiten Teil hebt der Artikel das
Phänomen der Überschuldung von Postbediensteten hervor und hinterfragt die Rolle der
Verwalter der Sozialkonten im Vergleich zu den Sozialarbeitern am Beispiel von zwei
Regionaldirektionen: Provence-Alpes-Côte d'Azur und Nord-Pas-de-Calais). Darüber hinaus zeigt
er den stetigen Anstieg des Sozialbudgets in laufenden Francs in einer Zeit, in der die
Verschuldung der Haushalte der populären Kategorie ebenfalls steigt.

INDEX
Palabras claves : Correos y telecomunicaciones, presupuesto social, misiones sociales del
Estado, contabilidad pública, deuda, salarios bajos
Schlüsselwörter : Post und Telekommunikation, Sozialhaushalt, soziale Aufgaben des Staates,
öffentliches Rechnungswesen, Verschuldung, Niedriglöhne
Mots-clés : Postes et télécommunication, budget social, missions sociales de l’État, comptabilité
publique, endettement, bas salaires
Keywords : Post and telecommunications, social budget, social missions of the State, public
accounting, endeavour, low salaries

AUTEURS
ODILE JOIN-LAMBERT
UVSQ-Laboratoire Printemps-Cnrs, histoire et sociologie du travail et de la protection sociale
[email protected]

ROMAIN TRICHEREAU
ICES-CRICES, histoire économique et sociale
[email protected]

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Derrière les chiffres, des serviteurs


de la Justice désœuvrés. La police
judiciaire près les parquets
(Belgique, 1919-1952)
Behind the figures, idle servants of justice. The judicial police at the public
prosecutor's office (Belgium, 1919-1952)
Detrás de las figuras, ociosos servidores de la justicia. La policía judicial en la
fiscalía (Bélgica, 1919-1952)
Hinter den Zahlen: Unbeschäftigte Diener der Justiz. Die Kriminalpolizei bei den
Staatsanwaltschaften (Belgien, 1919-1952)

François Welter

1 En 1919, lorsque la police judiciaire près les parquets (PJP) voit le jour en Belgique, ses
plus fervents partisans peuvent être optimistes. Enfin, un corps de police criminelle
spécifique est attaché aux parquets et va pouvoir se consacrer entièrement à la
répression des crimes et délits au-delà des simples limites communales, voire des
frontières nationales ; enfin, des officiers et des agents judiciaires vont être formés aux
techniques d’investigation les plus modernes ; enfin, des brigades judiciaires vont être
dotées de l’équipement le plus moderne pour poursuivre et traduire devant les
tribunaux les criminels les plus adroits, les plus dangereux. Pourtant, en ce début du
XXe siècle, il y a loin de la coupe aux lèvres. Encore faut-il que le législateur octroie les
moyens financiers indispensables à la réalisation d’une institution capable de
rencontrer les vœux les plus chers des penseurs de la PJP. Or, de l’analyse des budgets
aux considérations socioéconomiques rapportées par les acteurs de terrain, différents
éléments laissent penser que, pendant les trente premières années de son existence, la
PJP reste sous-financée. Cette contribution a dès lors un double objectif. D’une part, elle
tentera d’étayer une hypothèse selon laquelle la perception du monde politique, et
particulièrement des parlementaires, sur la réalité institutionnelle des officiers et
agents judiciaires est tronquée par la manière dont sont constitués les budgets des

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cours et tribunaux et singulièrement de la PJP. Cette démarche aura donc tout un pan
méthodologique. D’autre part, elle esquissera à grands traits les stratégies de
concertation sociale pour inciter le législateur à financer plus amplement la PJP et pour
réinventer leurs pratiques quotidiennes pour pallier aux carences financières dont il
est l’objet.

L’assimilation budgétaire de la PJP au pouvoir


judiciaire
2 La PJP est la résultante d’une très longue période de maturation. En résumé, les
carences de l’exercice de la police judiciaire sont constatées au moins depuis les
premières années de la Belgique indépendante. Les idées pour pallier ces défaillances
ne manquent pas (installation d’un substitut cantonal du procureur du Roi, d’un
commissaire de police cantonal, renforcement des compétences en la matière de la
gendarmerie). Il faut attendre les années 1870 pour que certains pénalistes aient une
vision claire de ce que devrait être la police judiciaire, à savoir un appareil policier
contrôlé par le ministère public. Ce sont d’ailleurs les expériences locales qui mettent
en lumière la nécessité de distinguer la police judiciaire de la police administrative. En
1879, la nécessité d’une police judiciaire spécialisée et attachée aux parquets est
largement acceptée, sans toutefois qu’elle ne soit unanimement partagée. Différents
projets et propositions de loi qui seront présentés au Parlement s’inscriront dans cette
veine, sans qu’ils ne puissent être votés et promulgués avant la Première Guerre
mondiale. En 1919, le législateur concrétise enfin cette vision, sans grande opposition
d’ailleurs1.
3 Dès lors, assimiler le budget de la PJP aux budgets des parquets d’arrondissement, et
généralement des tribunaux de première instance parait comme une évidence aux yeux
du législateur. Sur ses trente premières années d’existence, la PJP n’apparait pas en
tant que telle dans les budgets du ministère de la Justice, au contraire de la
gendarmerie, par exemple, pour laquelle un budget spécifique est bien discuté et voté
au Parlement, alors même qu’elle relève d’un département plus large qu’est la Défense.
C’est là que le bât blesse : il est difficile d’évaluer ce que la PJP pèse dans le budget de la
Justice et, surtout, d’identifier les évolutions budgétaires que connait l’institution, que
celles-ci concernent les salaires, les infrastructures ou l’équipement. Trois ensembles
du budget de la Justice sont à cet égard fort éclairants.
Figures 1 et 2. Extrait et détail du budget du ministère de la Justice, 1934

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4 Le volume des rémunérations des magistrats et autres fonctionnaires constitue une


part prépondérante dans le budget du ministère de la Justice. Or, sur base des tableaux
budgétaires votés, deux constats sont à relever. D’une part, le coût global des
traitements attribués au personnel de la PJP est impossible à chiffrer, dès lors qu’il est
fondu dans la masse salariale fixée pour les tribunaux de première instance. À partir de
1934, la rémunération des agents temporaires actifs à la PJP est toutefois liée à une
enveloppe clairement identifiée. À titre de comparaison, la gendarmerie, qui relève du
ministère de la Défense pour son organisation et son financement, dispose d’un budget
propre et très détaillé, de telle sorte qu’il est possible d’évaluer, au moins à gros traits,
les évolutions salariales2. D’autre part, l’évolution à la hausse de la masse salariale des
tribunaux de première instance ne doit certainement pas être interprétée comme une
simple majoration des revenus des effectifs de la PJP, et des magistrats de manière
générale. Dès les origines de la PJP, un gouffre se creuse entre le cadre organique des
brigades judiciaires, pourtant fixé par la loi, et les nominations effectives. L’arrêté royal
du 7 août 1919 établit le cadre théorique à 248 agents et officiers judiciaires à répartir
entre les trois cours d’appel (Bruxelles, Gand et Liège)3. Quelques jours plus tard, le
ministère de la Justice informe les parquets généraux, qui ont l’autorité et la
surveillance sur les PJP, de son intention « de ne nommer, au début, qu’une partie du
personnel prévu et de compléter les brigades par la suite ». Il appelle donc les
procureurs généraux à lui communiquer une liste d’officiers et d’agents, de façon à
remplir « la moitié environ de ceux qui sont prévus pour chacune des deux
catégories »4. À moyen et à long terme, année après année, le département de la Justice
complètera les effectifs en recrutant des agents et des officiers supplémentaires et en
créant de nouvelles fonctions (opérateurs et chefs de laboratoire, personnel
administratif et technique). En 1953, la commission de la Justice du Sénat comptabilise

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à la PJP 637 hommes toutes fonctions confondues (policiers, personnel de laboratoire,


profils administratifs et techniciens)5. En multipliant par cinq les effectifs des brigades
judiciaires entre 1919 et 1953, le législateur augmente forcément le budget affecté aux
traitements du personnel. De-là à répondre aux exigences salariales de celui-ci, il reste
toutefois un pas qui, semble-t-il, ne sera pas franchi.
5 De 1924 à 1933, une seconde rubrique est identifiée comme potentiellement liée à la
PJP : elle concerne les menues dépenses liées au matériel. Elle globalise toutefois les
crédits affectés aux tribunaux de première instance et de commerce. De 1934 à 1947, les
postes budgétaires sont affinés et font davantage émerger les réalités logistiques
spécifiquement policières : un premier a trait aux dépenses en énergie et aux frais liés
aux communications (affranchissement de correspondances, télégrammes,
communications téléphoniques, transports). Un deuxième concerne l’achat et la
réparation du mobilier, ainsi que les travaux d’entretien des infrastructures. À ce
propos, la globalisation d’une série de coûts immobiliers et mobiliers ne révèle pas
encore l’état des bâtiments dans lesquels les policiers exercent leurs fonctions.
Légalement, les PJP ont en effet leur siège dans les locaux des palais de Justice des
arrondissements. Or, ces bâtis ne relèvent pas totalement du budget de la Justice, mais
essentiellement du ministère des Travaux publics, avec toutes les difficultés pratiques
qu’une telle distinction suppose dès lors qu’il s’agit d’adapter les bâtiments aux affres
du temps et aux contraintes liées à l’activité policière6. Enfin, une troisième enveloppe
concerne les fournitures de bureau, en l’occurrence le matériel pourvu par l’Office
central des imprimés (papiers à en-tête et enveloppes, agendas, calendriers, machines à
écrire…). De 1943 à 1947, les impressions, achats d’ouvrages, reliures et abonnements
aux journaux sont prévus dans un poste à part.
6 La même période 1934-1947 correspond à l’existence d’une affectation budgétaire
particulière aux secours en cas de blessures, d’accidents, etc. Là encore, les crédits
dédiés à la PJP et à l’ordre judiciaire sont globalisés.
7 L’année 1948 amorce deux basculements successifs dans la présentation du budget de la
Justice au Parlement. La promulgation d’une loi particulière pour le budget de l’ordre
judiciaire n’est dans l’immédiat pas satisfaisante pour l’observateur attentif des crédits
attribués à la PJP. En 1948, de larges catégories globalisent à nouveau les coûts, tandis
que, étonnamment, nous n’avons pu mettre la main sur le budget de 1949. En revanche,
la même loi préfigure la création en 1950 d’une section II dans le budget du ministère
de la Justice entièrement dédiée à l’ordre judiciaire et où les montants affectés à la PJP
sont nettement mieux établis. Il est par exemple possible d’établir le coût en personnel
que représentent les agents définitifs et temporaires, sans toutefois atteindre la
déclinaison des budgets attribués à chaque grade ou fonction, comme c’est le cas à la
gendarmerie. Il reste en effet compliqué d’établir, même approximativement, ce que
chaque fonction au sein de la PJP perçoit comme rémunérations. Par ailleurs, les
menues dépenses se répartissent en deux catégories. L’une est relative aux postes
d’énergie (eau, chauffage, électricité), aux communications téléphoniques, aux loyers,
aux transports, aux impositions, redevances et autres dépenses de même nature. Une
deuxième concerne le mobilier et les locaux (entretien et équipement). Enfin, d’autres
affectations sont révélatrices de l’attention portée au déploiement et à la capacité
d’action des brigades judiciaires, dans le cadre d’un processus continu de
modernisation de l’appareil policier : à savoir l’achat et l’utilisation des véhicules

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automoteurs, les dépenses afférentes aux déplacements et les travaux et fournitures de


premier équipement.
Figure 3. Extrait du budget du ministère de la Justice, 1950

8 Que conclure de la présentation de ces budgets ? À tout le moins, il parait difficile pour
le chercheur d’avoir une vision précise de la part que représente la PJP dans l’ensemble
du budget alloué au ministère de la Justice, et particulièrement aux cours et tribunaux.
De facto, en évaluer les évolutions sur le moyen et long terme est un exercice périlleux,
qui n’aboutit qu’à des hypothèses fragiles. Au mieux, est-il possible d’établir quelques
constats plus solides à partir de 1950. Cette réflexion pose la question de la vision que
les parlementaires de l’époque peuvent avoir de la PJP. C’est là une autre constante des
trente premières années de l’institution policière : son invisibilité budgétaire se traduit
par un apparent désintérêt politique à son égard.

L’aveuglement des parlementaires


9 Que la réforme de la police judiciaire soit voulue par le plus grand nombre est un
constat indubitable. Cependant, à la lecture des interventions parlementaires avant et
après la création de la PJP, il est frappant que l’institution policière ne suscite guère
l’intérêt des sénateurs et députés, y compris lorsque la loi la concernant est discutée et
votée. Au mieux, peu de temps après sa création, lorsque les finances publiques
constituent une inquiétude pour les parlementaires, elle sera pointée parmi les causes
de ces difficultés, sans toutefois que son impact sur le budget de l’État ne soit chiffré
précisément ; cependant, le ministre de la Justice socialiste Émile Vandervelde
défendra l’institution policière au nom de la nécessité de poursuivre les différentes
réformes entamées dans le domaine judiciaire. Il faut attendre la fin des années 1950

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pour que les députés se penchent à nouveau sur les conditions socioéconomiques dans
lesquelles les agents et officiers judiciaires exercent leurs fonctions.
10 La tenue des budgets du ministère de la Justice et des cours et tribunaux en particulier
ne permet pas aux parlementaires d’avoir une vision plus précise des moyens alloués à
la PJP, du moins lorsque ceux-ci sont discutés en séances plénières de la Chambre et du
Sénat. Dans ces conditions, il parait difficile d’identifier le poids financier de
l’institution policière, les éventuelles carences d’ordre socioéconomique (barèmes,
logistique, infrastructures, etc.). De plus, la culture policière fortement hiérarchisée et
corporatiste, ainsi que l’interdiction pour le personnel des brigades judiciaires de se
positionner politiquement, de manière publique, empêche celui-ci d’affirmer
ouvertement ses revendications. Le véritable basculement aura lieu lorsque germera
l’idée qu’il est nécessaire de mener une véritable action syndicale. Plus que la faiblesse
des budgets affectés aux brigades judiciaires, quelques parlementaires socialistes
s’inquièteront à partir de 1950 de l’impossibilité pour les effectifs de la PJP de
constituer des délégations syndicales, à l’instar de ce qu’autorise l’arrêté du Régent du
11 juillet 1949 pour les autres agents de l’État. Et, de ce constat, arriveront de façon plus
intensive une série de questions relatives à la PJP sur les bureaux du Parlement.
11 Il reste cependant une question en suspens : la cause de ce basculement et de soudain
regain d’intérêt des parlementaires pour les conditions de travail socioéconomiques du
personnel de la PJP. Il est particulièrement frappant que la présentation des budgets
alloués aux cours et aux tribunaux change justement à la charnière des années
1940-1950. En d’autres termes, la manière de constituer les budgets influence-t-elle la
perception des députés sur le corps de police ou, à l’inverse, existe-t-il une volonté
d’éclairer les représentants politiques qui aboutit à une reconfiguration de ces mêmes
budgets ? Autre possibilité : cette contemporanéité n’est que fortuite. Dans l’état actuel
des recherches, il n’est pas permis de trancher définitivement ce point.

Des barèmes dévalorisés : un enjeu socioéconomique


et de prestige
12 En interne, la PJP ressent dans son quotidien la méconnaissance, voire l’indifférence, du
politique à son égard. Dans l’arsenal des revendications portées par le personnel, les
barèmes occupent une place essentielle. Car, derrière l’apparente augmentation
continue des traitements du personnel se cache des anomalies barémiques qui minent
le climat social au sein des brigades judiciaires. De 1919 à 1952, le personnel de la PJP
connaît une phase de révisions régulières des barèmes (1919-1929), à laquelle succèdent
presque deux décennies d’immobilisme. Les principales réformes visent
essentiellement à harmoniser les barèmes de l’ensemble des agents et fonctionnaires de
l’État et à réduire au maximum les rémunérations mobiles. Elles s’inscrivent aussi dans
une politique d’État où les responsabilités professionnelles, les qualifications, les
équivalences de carrières le coût de la vie et l’attractivité de la fonction publique sont
centrales.
13 En valeur absolue, les échelles barémiques qui entrent successivement en application
durant l’entre-deux-guerres montrent des augmentations substantielles pour le
personnel de la PJP. En 1927, certains grades voient ainsi leur traitement presque
tripler par rapport à la dernière échelle, définie en 1924. Est-ce à dire que les effectifs

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bénéficient d’une revalorisation salariale conforme à leurs attentes ? La réalité est


moins glorieuse. Les traitements en vigueur durant l’entre-deux-guerres créent des
distorsions dès lors qu’ils sont appliqués à la PJP. D’abord, les traitements ne suivent
pas l’organisation hiérarchique du personnel par grade (agent, inspecteur, inspecteur
principal, officier, etc.). Les brigades judiciaires sont en effet réparties entre parquets
de 1ère, 2e et 3 e classes : les parquets de 1 ère classe sont installés dans les grandes villes
du pays (Anvers, Charleroi, Bruxelles, Gand, Liège et, à partir de 1929, Mons) ; les autres
parquets sont situés dans les arrondissements moins densément peuplés (Bruges,
Namur, etc.). Selon qu’il est affecté à un parquet de 1ère ou de 2e classe, le personnel ne
perçoit pas le même salaire. Ainsi, après la réforme de la hiérarchie de la PJP de 1929,
un policier d’un parquet de 1ère classe commence sa carrière d’inspecteur principal avec
des revenus supérieurs à ceux d’officiers et de commissaires de parquets de 2 e ou 3 e
classe et la termine avec un montant identique. Ensuite, les revalorisations barémiques
sont proportionnellement déséquilibrées. De 1921 à 1924, quand un agent principal
d’un parquet de 1ère classe obtient une augmentation du plafond salarial de 4 000
francs, un homologue d’un parquet de 2e ou 3 e classe ne bénéficie que de 3 000 francs
supplémentaires. Enfin, le personnel des laboratoires se situe dans un tel état
d’infériorité salariale, qu’un agent principal d’un parquet de 2 e ou 3e classe dispose d’un
traitement de base supérieur à celui des chefs de laboratoire, pourtant tous installés
dans un parquet de 1ère classe jusqu’à la fin des années 19307.
14 La réforme des barèmes en 1946 semble effacer toute différence salariale entre
parquets. Cependant, des anomalies persistent (ex : chevauchement des échelles
barémiques d’un grade à l’autre) et l’institution policière dans son ensemble pointe le
fait que les spécificités de la PJP sont niées. À ses yeux, le législateur commet une
erreur en assimilant le personnel des brigades aux fonctionnaires de l’administration et
en tentant d’établir des équivalences de grades. Dans les cadres de l’administration, le
classement des fonctions administratives tient particulièrement compte des diplômes
nécessaires et obtenus. Si ces critères revêtent également une certaine importance à la
PJP, les tâches et les qualités professionnelles des effectifs des brigades diffèrent
toutefois des autres agents de l’État et d’autres critères doivent entrer en considération
dans le calcul des salaires : les compétences, la pénibilité du métier, la discipline, etc. En
définitive, il s’avère que les traitements du personnel sont encore trop bas 8.
15 Les rémunérations sont si faibles qu’elles impactent à la fois le prestige de l’institution
et le niveau de vie du personnel de la PJP. Jusqu’en 1929, les traitements des officiers
judiciaires rivalisent avec les rémunérations des officiers de gendarmerie, voire des
officiers supérieurs. Les agents, pour leur part, ont des salaires dignes d’un sous-
officier, à leur seuil minimal, mais d’un officier, à leur plafond. En 1921, les barèmes
d’application permettent même aux agents attachés aux parquets de 1 ère classe
d’atteindre le traitement de commissaires de police de certaines villes 9. Ils sont ainsi
mieux payés que des fonctionnaires qui ont pourtant la qualité d’officier de police
judiciaire auxiliaire du Roi et sont habilités à poser des actes par délégation des
magistrats. Après sa réorganisation hiérarchique de 1929, les rapports barémiques
favorables de la PJP sont déjà entamés. En 1935, le commissaire en chef de Bruxelles
Florent Louwage déplore déjà que les conditions matérielles auxquelles sont soumis les
membres de la PJP « ont subi, depuis l'origine de la police judiciaire des fluctuations qui
mettent les commissaires aux délégations judiciaires eu état d'infériorité, à ce point de
vue, vis-à-vis des commissaires de police des grands centres, spécialement dans
l'agglomération bruxelloise ». Louwage associe directement les départs d’effectifs de la

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PJP à cette cause salariale10. Durant l’occupation allemande, la création des grandes
agglomérations par le ministère de l’Intérieur et l’unification des salaires
correspondent à une hausse des traitements de nombreux agents de police
communale11. Les revendications de la PJP en faveur d’une revalorisation salariale ne
sont pas entendues12. Après la Seconde Guerre mondiale, la PJP se trouve nettement en
infériorité barémique par rapport aux forces de police concurrentes. En 1948, le tableau
des traitements en vigueur est plutôt sombre. La comparaison tend à montrer que le
salaire des grades subalternes des brigades judiciaires ne rivalise plus forcément avec
celui d’officiers de gendarmerie13. Le contraste avec la situation des années 1920 est
surtout marquant au regard des rétributions des policiers communaux de certaines
localités et agglomérations. Dans les grands centres urbains du pays, de nouveaux
barèmes entrent en application à partir de 1947. Les commissaires en chef en arrivent
ainsi à disposer de salaires inférieurs à ceux des commissaires de police en chef, voire
aux rémunérations de grades subalternes. Les différences sont plus ou moins
prononcées selon les endroits. À Anvers, le commissaire de police en chef entre en
fonction avec un traitement identique à son collègue de la brigade judiciaire. Le salaire
maximum qu’il obtiendra sera toutefois supérieur de 23 %. À Liège, le barème du
dirigeant de la PJP, à son plus haut niveau, représente 75 % des rémunérations du
commissaire de police en chef de la ville. Dans l’agglomération bruxelloise, un
inspecteur d’Etterbeek dispose d’une échelle barémique supérieure à celle d’un
inspecteur judiciaire. Ces quelques exemples témoignent même d’une réalité atténuée.
Car, ils font abstraction des avantages supplémentaires dont jouissent policiers
communaux et gendarmes (primes de danger, finances pour l’équipement,
compensations pécuniaires aux services de nuit et aux heures supplémentaires) 14.
16 À terme, la dévalorisation des barèmes porte préjudice au prestige de la PJP. Le
caractère de corps d’élite ne pourrait être maintenu à défauts d’avantages matériels
suffisants. Au niveau de l’exercice de la police judiciaire, ses officiers judiciaires sont
revêtus de la prévention et de la concurrence à l’égard des commissaires et des
commissaires-adjoints de police, ainsi que d’un pouvoir de réquisition d’officiers de
police judiciaire, alors qu’ils sont bien payés que ceux-ci. Enfin, le manque d’attrait des
rémunérations des agents et des officiers judiciaires constitue un frein à l’enrôlement
de gendarmes et de policiers communaux dotés des qualités professionnelles requises
au sein de la PJP. L’institution vit dans la crainte des défections dans les brigades
judiciaires vers les polices locales15.

Lutter : du carcan corporatiste à la reconnaissance


syndicale
17 Ces sources d’insatisfactions et les propositions de remédiation sont portées par l’union
professionnelle des membres de la police judiciaire près les parquets (UP), une
association corporatiste en charge de défendre les intérêts du personnel des brigades et
qui fonctionne comme groupe de pression auprès des magistrats et du ministère de la
Justice16. Son combat professionnel est d’ailleurs à peu près vain durant le temps de son
existence, dès lors qu’elle ne parviendra à se faire une place dans les organes de
concertation sociale et d’avis qu’une fois dépassée par le fait syndical 17.
18 Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la PJP est en proie à une crise sociale aigüe :
au cœur de celle-ci, le recrutement et, surtout, les revendications salariales qui ne

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trouvent aucune réponse favorable de la part des ministères compétents. La


concertation sociale au sein de l’institution policière est en panne et fait pâle figure au
regard de l’évolution générale des relations collectives. Depuis 1945, les commissions
paritaires, alors actives en tant que telles depuis l’entre-deux-guerres, ont un statut
légal et sont devenues « des organes essentiels de la vie sociale du pays » 18. La
concertation sociale dans le secteur public diffère quelque peu dans ses modalités ; elle
n’en reste pas moins présente, dans la foulée de la réforme de 1937 et de la création
d’un statut syndical pour les fonctionnaires en 194919. En 1949, justement, le comité
régulateur, l’instance de la PJP qui à la fois rend des avis sur les réalités
socioéconomiques du personnel (créations de postes, nominations, décisions
disciplinaires, etc.) et, à la fois, organise le fonctionnement général des brigades, est
affublé d’une commission paritaire consultative, au sein de laquelle siègent des
mandataires de la fédération nationale des membres de la police judiciaire des parquets
(ancienne l’UP) et des procureurs dudit comité, le tout étant présidé par un magistrat
de la cour de cassation. Cette commission s’avère en fait déjà obsolète : elle est dépassée
par le fait syndical.
19 En effet, dès l’été 1948, des membres de la brigade de Namur demandent à la fédération
nationale d’organiser un référendum sur la légitimité d’une affiliation de la-dite
fédération à un syndicat20. Le vote qui s’ensuit est sans appel : une majorité écrasante
du personnel de la PJP est favorable à une adhésion21. Dans les instances de la PJP –
comité régulateur, commission paritaire consultative et collège des commissaires en
chef –, cet enthousiasme suscite des craintes. Au cœur de celles-ci, la suspicion de voir
les organisations syndicales politiser l’appareil policier est centrale et se décline sous
différents prismes. Il existe une perception excessive incarnée par le commissaire en
chef d’Anvers Jozef Célis, mais probablement ressentie dans une version atténuée par
ses collègues, qui appréhende une menace potentielle d’être infiltré par les idées
d’extrême-gauche. C’est notamment le cas lorsqu’il est question d’affilier la fédération
nationale à la Centrale générale des services publics (CGSP), une centrale socialiste. Par
ailleurs, la hiérarchie craint une menace pour l’indépendance de travail de l’institution
et la discipline en vigueur. La PJP se définit en effet comme un appareil corporatiste et
hiérarchisé. Accepter des interactions entre policiers et une organisation syndicale ne
constitue-t-il pas une possibilité de voir le personnel ralentir son activité (la grève lui
est théoriquement interdite) ou de voir celle-ci être supervisée par des tiers autres que
la magistrature ? Les procureurs eux-mêmes ne s’exposeraient-ils pas à des pressions
lorsqu’il leur faudra traiter des nominations, des promotions ou des affaires
disciplinaires ? De surcroît, l’affiliation syndicale ne mettrait-elle pas en exergue les
convictions personnelles et, dès lors, ne contribuerait-elle pas à susciter des divisions
internes, avec des conséquences préjudiciables au bon déroulement du service ? C’est
en tout cas ce qui questionne la hiérarchie22.
20 Sur le terrain, les réserves de la hiérarchie semblent ne trouver qu’un faible écho. Des
relations sont déjà nouées en coulisse avec des organisations syndicales 23. Même si elle
ne soutient pas les aspirations syndicales du personnel, la fédération nationale consent
à le consulter une seconde fois à propos d’une éventuelle affiliation à un syndicat.
Figure 4. Répartition des votes sur la question du délai d'adhésion des membres de la PJP à un
syndicat (1949)24

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21 En 1949, Plus de 73 % de l’ensemble des effectifs s’exprime clairement sur une


éventuelle adhésion à un syndicat, soit 474 personnes. 296 policiers demandent une
affiliation immédiate, soit 46 % du personnel total et 59 % des votants ; 178 autres (36 %
des votants et 28 % du cadre) désirent un délai d’attente. Seule une minorité s’abstient
ou émet un bulletin nul (27 policiers, soit à peine 5 % des votants et 4 % de l’effectif
total)25. À la tendance majoritaire qui se dessine dans la plupart des PJP, Anvers,
Charleroi et Liège font exception. Plus de 50 % des effectifs de ces brigades demandent
en effet un délai d’attente avant d’adhérer à un organisme syndical. La prudence est
particulièrement palpable dans la brigade anversoise, alors qu’elle est plus relative
chez le personnel carolorégien et liégeois. Outre les possibles considérations politiques,
l’influence de la hiérarchie est à pressentir. À Anvers, d’une volonté majoritaire
d’adhérer à un syndicat en 1948, l’opinion bascule vers l’attentisme en 1949. Il est
probable que les mises en garde et les pressions de Célis ont un effet sur le vote des
policiers anversois. Il n’hésite en effet pas à dénoncer ouvertement auprès de
procureur du Roi les incitations de ses subordonnés à adhérer à un syndicat 26.
22 Les lignes bougent toutefois, tant par la base de la PJP que par des initiatives externes
qui ébranlent fortement le système officiel de concertation sociale. Au sein des
brigades, l’inertie des instances d’avis et de décision face aux aspirations policières
amène le personnel à défier l’autorité de leurs supérieurs. À Bruges, par exemple, une
brigade où les effectifs s’expriment massivement en faveur d’une affiliation syndicale
immédiate, des policiers ne prennent même plus la peine d’en référer à leur supérieur
hiérarchique ou à l’UP lorsqu’ils sont en désaccord avec une note de service : ils
s’adressent directement aux syndicats27. Le personnel de la PJP, lui-même, se détourne
de plus en plus de la fédération nationale. En 1953, ils ne sont plus qu’un tiers du
personnel de la PJP à en être membre. D’après la commission de la Justice au Sénat, « le
non aboutissement de légitimes revendications ne semble pas étranger à cette
désaffection et à la tendance à l’affiliation aux syndicats » 28.
23 Le ministère de la Justice, pour sa part, souffle le chaud et le froid, tantôt dans une
démarche d’ouverture aux réformes, tantôt dans un déni total de la réalité policière.
Une attitude qui témoigne, d’une part, d’une difficulté à se positionner face au
renforcement du fait syndical et à son articulation avec la réalité de la PJP et, d’autre
part, d’une absence de vision politique claire et cohérente à propos de l’institution
policière. En 1948-1949, les ministres de la Justice sociaux-chrétiens successifs Paul
Struye et Henri Moreau de Melen ne confèrent aucune place officielle à la fédération

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nationale au sein des structures de concertation sociale du ministère de la Justice 29. En


1950, le ministre de la Justice libéral Albert Lilar se montre ouvert à la discusion : le
personnel rédige donc un projet relatif à une représentation des effectifs au sein d’une
commission de consultation syndicale, qui, d’une part, garantit un contrôle ministériel
sur la commission et, d’autre part, est parsemé de concessions substantielles, afin
d’être en adéquation avec les dispositions de la loi du 7 avril 1919. Cependant, l’étude
du texte est finalement confiée aux procureurs généraux : aucun doute ne plane dès
lors sur l’échec réservé à la requête des policiers. En 1951, lorsqu’il est interpellé par le
député socialiste Collard, qui défend l’octroi d’un statut syndical aux membres de la
PJP, le social-chrétien Ludovic Moyersoen, successeur de Lilar, reprend les principaux
arguments évoqués par les instances de la PJP et conclut devant la chambre des
représentants à l’impossibilité légale d’une telle mesure30. La position du ministre
laisserait penser qu’il confère toute légitimité aux instances d’avis de la PJP. Pourtant,
en janvier 1952, le commissaire en chef d’Anvers rapporte la rumeur que le même
Moyersoen se satisfait de réunions avec des membres du comité départemental de
consultation syndicale de son ministère pour traiter le problème des barèmes
d’application à la PJP, avant d’envoyer ses conclusions au comité régulateur, bafouant
ainsi la principale compétence de la commission paritaire consultative 31.
24 In fine, la posture patronale au sein de la PJP n’est plus tenable, tant la colère gronde
dans les rangs des brigades judiciaires. La révision du statut syndical des agents des
services publics en 1955 en est l’occasion rêvée. L’arrêté royal du 21 février 1956 aboutit
à une conciliation entre les visées syndicales du personnel et l’impossibilité d’assimiler
simplement les officiers et les agents judiciaires aux agents d’administration général et
au personnel des administrations centralisées de l’État. Il consacre la création de
syndicats qui sont exclusivement destinés aux agents et officiers judiciaires et leur
impose une série d’interdictions (grève, entraves à l’exercice et à l’administration de la
Justice)32. En guise d’organe de concertation, un comité de consultation syndicale des
PJP, qui reprend la composition et les attributions de la commission paritaire
consultative, est également installé auprès du ministère de la Justice. Cette conquête
syndicale reste toutefois limitée dans ses effets : jusque dans les années 1970,
l’insuffisance des moyens de fonctionnement de la PJP est régulièrement pointée par
les parlementaires33.

Conclusion. Derrière des chiffres impénétrables, la


souffrance de serviteurs de la Justice.
25 Tels qu’ils sont conçus, les budgets et barèmes attribués au personnel de la PJP
constituent des champs d’investigation difficiles à explorer et à décrypter, et ce à
plusieurs niveaux. Pour l’observateur contemporain, il est en effet difficile de révéler à
la seule lecture des chiffres les réalités policières et de tirer quelques constats de
l’évolution du financement de l’institution policière. La PJP vit dans cette situation
inconfortable d’être constituée de serviteurs de l’État spécifiques, avec deux
conséquences majeures. D’une part, en relevant du budget du ministère de la Justice,
elle pâtit de son lien insécable avec les parquets, dès lors que les moyens qui lui sont
affectés sont complètement noyés dans les crédits affectés aux tribunaux de première
instance. Les parlementaires relèveront bien le mauvais état de la Justice 34 ; cependant,
ils ne traiteront que trop rarement le cas spécifique des brigades judiciaires. D’autre

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part, jamais considérés au même titre que les autres fonctionnaires et agents publics
dès lors qu’il s’agit de mener la concertation sociale, les effectifs de la PJP seront en
revanche régulièrement assimilés au plan barémique à des fonctions qui sont pourtant
aux antipodes de leurs tâches quotidiennes. De surcroît, les révisions barémiques telles
qu’elles sont conçues affecteront profondément le prestige de la PJP, au regard des
évolutions salariales des appareils policiers concurrents (polices communales et
gendarmerie). Le corps de police ne manque toutefois pas d’affirmer ses
revendications, via la fédération en charge de représenter ses travailleurs et par le biais
des organes de pilotage. Cependant, le peu de considération portée à leur égard par le
ministère de la Justice et la frilosité du banc patronal, incarné par les magistrats, les
dirigeants de brigade et le département à penser une concertation sociale plus
dynamique donnent lieu à une fracture avec la base et à l’acceptation tardive d’un fait
syndical établi.
26 Derrière cette contribution forcément incomplète, il reste à explorer un large pan de la
vie quotidienne « chiffrée » de la PJP. Policiers, techniciens de laboratoire et personnel
administratif construisent et manipulent des chiffres comptables liés au
fonctionnement des services de police. Le cas des laboratoires est à cet égard
exemplatif. Là, sont comptabilisés les frais liés à l’intervention d’un tiers pour une
expertise ; là sont estimés les coûts à envisager pour obtenir du matériel de police
scientifique ; etc.35 Au vu des premières observations, les exemples sont nombreux et
tendent à montrer une réalité proche de ce que révèle déjà une lecture sociopolitique
des budgets du ministère de la Justice : en substance, la PJP est en proie à de grandes
difficultés financières qui impactent directement le quotidien de son personnel.

ANNEXES
Table des abréviations
CA : conseil d’administration.
C.G.P.J. : commissariat général de la police judiciaire. Ces archives sont conservées aux
Archives générales du Royaume 2.
CR : comité régulateur.
PJP : police judiciaire près les parquets.
P.T.P.I.A. (E) : parquet près le tribunal de première instance d’Anvers, versement E. Ces
archives sont conservées aux Rijksarchief te Beveren.
P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging) : parquet près le tribunal de première instance
d’Anvers, versement (2003 B/tweede neerlegging). Ces archives sont conservées aux
Rijksarchief te Beveren.
PV : procès-verbal.
UP : union professionnelle des membres de la police judiciaire près les parquets

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NOTES
1. Pour un aperçu de la genèse de la PJP, voir : CAMPION, J. e.a., « L’appareil policier en Belgique
(1830-2010) », DE KOSTER, M., HEIRBAUT, D., ROUSSEAUX, X., eds., Deux siècles de justice.
Encyclopédie historique de la justice belge, Brugge, 2015, p. 385-400.
2. Jonas Campion nous signale que les traitements par grade, tels qu’ils sont indiqués dans les
budgets de la gendarmerie, sont majorés de rémunérations liées à certaines tâches, aux
déplacements, aux distinctions, à la situation socioéconomique du moment. Le personnel de la
PJP est soumis à un régime comparable. Nous remercions Jonas Campion pour ces informations.
3. Pasinomie. Année 1919, Bruxelles, 1919, p. 326.
4. P.T.P.I.A. (E), n° 623, Circulaire du directeur général des prisons et de la sûreté publique délégué
Gonne au procureur général de Bruxelles, 19 août 1919.
5. Documents parlementaires. Sénat. Session législative ordinaire 1952-1953. N°290, Bruxelles, 1953, p. 26.
6. P.T.P.I.A. (E), n° 671, Lettre du commissaire en chef d’Anvers au procureur du Roi d’Anvers, 22
décembre 1947; C.G.P.J., n° 202, Lettre de l’inspecteur général du ministère de la Justice au
procureur général de Bruxelles, 20 juillet 1948.
7. À ce propos, voir la législation en vigueur publiée dans la Pasinomie (1921) et les Recueils des
circulaires du ministère de la Justice (années 1924-1929), disponibles sur http://
www.digithemis.be/index.php/en/.
8. Moniteur belge. Juin 1946, Bruxelles, 1946, p. 5388 ; Moniteur belge. Juillet 1947, Bruxelles, 1947,
p. 6727 ; P.T.P.I.A. (E), n° 684, Mémoire de l’UP au CR, [9 septembre 1947] ; n° 683, PV de la
commission restreinte du CR, 28 janvier 1948 ; P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Rapport
du commissaire en chef de Bruxelles au procureur du Roi de Bruxelles, 18 octobre 1948.
9. Revue belge de la police administrative et judiciaire, 42 e année, 1921, p. 204.
10. Revue belge de la police administrative et judiciaire, 58 e année, 1935, p. 138.
11. MAJERUS, B., Occupations et logiques policières. La police bruxelloise en 1914-1918 et 1940-1945,
Bruxelles, 2007, p. 199.
12. P.T.P.I.A. (E), n° 684, PV du CR, 24 décembre 1943 ; PV du CR, 14 juillet 1944.
13. P.T.P.I.A. (E), n° 683, PV de la commission restreinte du CR, 28 janvier 1948.
14. P.T.P.I.A. (E), n° 684, Mémoire de l’UP au CR, [9 septembre 1947] ; [Tableau comparatif des
barèmes en vigueur dans plusieurs polices communales], [1947] ; n° 683, PV de la commission
restreinte du CR, 28 janvier 1948.
15. P.T.P.I.A. (E), n° 683, PV de la commission restreinte du CR, 28 janvier 1948.
16. P.T.P.I.A. (E), n° 682, Compte-rendu du CA de l’UP, 21 février 1937.
17. À ce propos, voir : P.T.P.I.A. (E), n° 682, n° 684 et n° 706 ; Pasinomie. Année 1937, Bruxelles, 1937,
p. 436-438.
18. COENEN, M.-TH., « Les fondements historiques des relations collectives », ARCQ, É., CAPRON,
M., LÉONARD, É., REMAN, P. (dir.), Dynamiques de la concertation sociale, Bruxelles, CRISP, 2010,
p. 36.
19. MINISTERE DE L’ADMINISTRATION GENERALE ET DES PENSIONS, Le statut syndical des agents
de l’État. Arrêté du Régent du 11 juillet 1949, Bruxelles, 1949, p. 2.
20. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Rapport du commissaire en chef de Bruxelles au
procureur du Roi de Bruxelles, 18 octobre 1948.
21. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, PV du collège des commissaires en chef, 23
novembre 1948.
22. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Rapport du commissaire en chef de Bruxelles au
procureur du Roi de Bruxelles, 18 octobre 1948 ; Lettre du commissaire en chef d’Anvers au
procureur du Roi d’Anvers, 22 novembre 1948.
23. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Lettre du laboratoire de Liège à l’opérateur
d’Anvers Beets, [décembre 1948].

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127

24. P.T.P.I.A. (E), n° 678, Lettre du procureur du Roi d’Anvers au procureur général de Bruxelles,
23 mai 1949 ; n°684, Lettre du président de la fédération nationale aux délégués, 7 mai 1949.
25. P.T.P.I.A. (E), n° 678, Lettre du procureur du Roi d’Anvers au procureur général de Bruxelles,
23 mai 1949.
26. P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 81, Lettre du commissaire en chef d’Anvers au
procureur du Roi d’Anvers, 22 novembre 1948.
27. C.G.P.J., n° 390, Rapport du commissaire en chef de Bruges au procureur du Roi de Bruges, 4
août 1952.
28. Documents parlementaires…, p. 31.
29. P.T.P.I.A. (E), n° 684, PV du CA de la fédération nationale, 20 mai 1949.
30. P.T.P.I.A. (E), n° 686, Projet de création de commission de consultation syndicale pour la police
judiciaire, [1950] ; Annales parlementaires. Chambre des représentants. Session législative ordinaire
1950-1951. 1er février-8 novembre 1951. Séance du 14 février 1951 , Bruxelles, 1951, https://
sites.google.com/site/bplenum/proceedings/1951/k00493427/k00493427_15, page consultée le 5
novembre 2021.
31. P.T.P.I.A. (E), n° 688, Rapport du commissaire en chef d’Anvers au procureur du Roi d’Anvers, 9
janvier 1952
32. LAFFINEUR, G., Police communale, gendarmerie, police judiciaire des parquets, Heule, p. 247-249 ;
Pasinomie. Année 1956, Bruxelles 1956, p. 68-71.
33. VAN OUTRIVE, L., CARTUYVELS, Y., PONSAERS, P., Les polices en Belgique. Histoire socio-politique
du système policier de 1794 à nos jours, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, p. 229.
34. À ce sujet, voir les discussions parlementaires sur les budgets du ministère de la Justice.
35. À ce propos, voir le dossier P.T.P.I.A. (2003 B/tweede neerlegging), n° 171.

RÉSUMÉS
Le 7 avril 1919, la police judiciaire près les parquets est instituée en Belgique. Présentée comme la
solution aux carences de la police judiciaire, elle est rapidement oubliée par le monde politique,
et particulièrement par les parlementaires en charge de voter les finances qui lui sont allouées.
La PJP ressort en effet du budget du ministère de la Justice et particulièrement des tribunaux de
première instance : de ce fait, les moyens budgétaires qui lui sont affectés sont noyés dans des
chiffres qui occultent sa réalité financière. De surcroît, le monde politique semble nier ses
spécificités en assimilant le système de rémunération de ses effectifs à celui des autres agents et
fonctionnaires de l’État. Cette contribution a pour ambition d’analyser en quoi la construction
des budgets du ministère de la Justice et des barèmes occulte les réalités policières et participe,
par cet aveuglement, à un mouvement de revendication sociale au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale.

On April 7, 1919, the judicial police at the public prosecutor's office was established in Belgium.
Presented as the solution to the shortcomings of the judicial police, it was quickly forgotten by
the political world, and particularly by the parliamentarians in charge of voting the finances
allocated to it. The judicial police at the public prosecutor's office is indeed part of the budget of
the Ministry of Justice and particularly of the courts of first instance: as a result, the budgetary
means allocated to it are drowned in figures that hide its financial reality. Moreover, the political
world seems to deny its specificities by assimilating the remuneration system of its staff to that

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128

of other agents and civil servants of the State. This contribution aims to analyze how the
construction of the budgets of the Ministry of Justice and of the scales obscures the realities of
the police and participates, through this blindness, in a movement of social demands in the
aftermath of the Second World War.

El 7 de abril de 1919 se creó en Bélgica la policía judicial en la fiscalía. Presentada como la


solución a las carencias de la policía judicial, fue rápidamente olvidada por el mundo político y,
en particular, por los parlamentarios encargados de votar los fondos destinados a ella. En efecto,
la policía judicial forma parte del presupuesto del Ministerio de Justicia y, en particular, de los
tribunales de primera instancia: por ello, los medios presupuestarios que se le asignan están
ahogados en cifras que ocultan su realidad financiera. Además, el mundo político parece negar
sus especificidades asimilando el sistema de remuneración de su personal al de otros agentes y
funcionarios del Estado. Esta contribución pretende analizar cómo la construcción de los
presupuestos y las escalas salariales del Ministerio de Justicia oscurece las realidades policiales y,
a través de esta ceguera, participa en un movimiento de reivindicación social tras la Segunda
Guerra Mundial.

Am 7. April 1919 wurde in Belgien die Kriminalpolizei bei den Staatsanwaltschaften eingeführt.
Sie wurde als Lösung für die Mängel der Kriminalpolizei angepriesen, wurde aber von der Politik
und insbesondere von den Parlamentariern, die für die Bewilligung der ihr zugewiesenen
Finanzen zuständig waren, schnell vergessen. Die Kriminalpolizei fällt unter den Haushalt des
Justizministeriums und insbesondere der erstinstanzlichen Gerichte, so dass die ihr
zugewiesenen Haushaltsmittel in Zahlen untergehen, die ihre finanzielle Realität verschleiern.
Darüber hinaus scheint die Politik ihre Besonderheiten zu verleugnen, indem sie das
Gehaltssystem ihrer Mitarbeiter mit dem der anderen Staatsbediensteten und Beamten
gleichsetzt. Dieser Beitrag soll analysieren, inwiefern die Konstruktion der Haushalte des
Justizministeriums und der Tarife die polizeilichen Realitäten verschleiert und durch diese
Blindheit an einer sozialen Forderungsbewegung nach dem Zweiten Weltkrieg teilhat.

INDEX
Mots-clés : police judiciaire, sous-financement, syndicat
Schlüsselwörter : kriminalpolizei, unterfinanzierung, gewerkschaf
Palabras claves : policía judicial, infrafinanciación, sindicato
Keywords : judicial police, underfunding, union

AUTEUR
FRANÇOIS WELTER
Historien au Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire (CARHOP asbl)
[email protected]

Comptabilités, 14 | 2021
129

Quels moyens pour la sécurité


publique ? Une histoire de la
gendarmerie belge au prisme de ses
budgets (1919-1957)
Which means for public safety? A History of Belgian Gendarmerie through the
prism of its Budgets (1919-1957)
¿Qué significa para la seguridad pública? Una historia de la gendarmería belga a
través del prisma de sus presupuestos (1919-1957)
Welche Mittel für die öffentliche Sicherheit? Eine Geschichte der belgischen
Gendarmerie im Spiegel ihrer Budgets (1919-1957)

Jonas Campion

1 Si l’histoire des pratiques de la sécurité publique connait un renouvellement


historiographique majeur, l’étude des « moyens » financiers de cette fonction
régalienne reste peu abordée1. Cette situation est paradoxale, tant la question
financière est centrale dans les justifications de l’efficacité ou de l’inefficacité policière.
Face à ce constat, cette contribution pose les bases d’une histoire de la gendarmerie
belge au prisme de ses budgets. La gendarmerie est un corps de police d’identité
militaire. Sous les ordres des ministres de la Défense, de l’Intérieur et de la Justice, les
gendarmes réalisent des missions de police administrative (police préventive et
d’ordre), de police judiciaire (répression des crimes et délits), ainsi que des missions
militaires sur l’entièreté du pays2. En Belgique, la gendarmerie a été instaurée après
l’annexion française de 1795, puis réappropriée en 1815 par le Royaume des Pays-Bas.
Suite à la Révolution de 1830, les nouvelles autorités belges perpétuent l’institution. À
partir de 1918, la gendarmerie devient progressivement la clé de voute de l’appareil
policier. En 1957, le corps bénéficie du vote de sa première loi organique depuis
l’Indépendance.

Comptabilités, 14 | 2021
130

2 L’approche budgétaire représente une possibilité de comprendre la temporalité, les


écueils et les priorités de quarante années de montée en puissance de la gendarmerie 3.
Pour reprendre les réflexions de Florence Descamps4, nous voulons voir de quelle façon
ces séries budgétaires reflètent la transformation de la conception sociopolitique de la
police face aux moments de crises qui se succèdent dans le pays (après-guerres,
mouvements sociaux et linguistiques des années trente ou le dénouement de la
Question Royale5).

Un « objet » d’histoire : les comptes de la gendarmerie


entre 1918 et 1957
Comptabilités institutionnelles ou budgets parlementaires ?

3 Les archives de la gendarmerie6 laissent une faible place aux enjeux comptables. Certes,
certaines séries documentaires, notamment les notes de corps 7 qui centralisent de
manière quotidienne la transmission d’information de l’État-major vers les unités,
révèlent des traces diffuses d’enjeux financiers individuels (autour de la gestion de la
« masse » d’équipement des gendarmes) ou institutionnels (avec des consignes pour la
revente de matériels déclassés). Mais il n’a pas été possible d’identifier des séries
documentant sa gestion comptable générale. On ne sait que peu de choses sur ses
logiques, ses outils ou ses gestionnaires. Les documents parlementaires relatifs au
budget annuel du corps représentent une alternative intéressante à ces lacunes.
Puisqu’un budget est à la fois un acte d’autorisation pris par le Parlement et un acte de
contrôle de ce dernier8, il offre la possibilité de comprendre, au-delà du ce que fait la
police, ce que la société désire qu’elle fasse et dans quelles conditions elle peut le faire.

Construire un corpus autour des documents parlementaires

4 En son article 115, la Constitution belge stipule que les chambres « arrêtent la loi des
comptes et votent le budget » de l’État9. Les budgets adoptés sont ensuite publiés au
sein du Moniteur belge pour avoir force de loi. À l’issue de leur exécution, le Parlement
exerce le second volet de sa mission, en adoptant les données comptables effectives de
la mise en œuvre des politiques publiques10.
5 Pour l’analyse des années 1919 à 1939 et 1945 à 1957, nous utilisons les projets de
budget publiés dans les documents parlementaires de la Chambre ou du Sénat et depuis
numérisés11. Le choix de travailler sur des budgets non encore votés est volontaire. Il
s’explique par l’influence réelle des instances parlementaires dans le processus
budgétaire. Malgré la tenue de débats entre élus de la Nation, les budgets sont en
réalité adoptés sans modification, ou presque. Pour partie, cela résulte de négociations
antérieures. Pour une autre partie, si des critiques ou des demandes spécifiques
s’expriment durant les débats, le fonctionnement du monde politique ne laisse pas de
place à de réels changements au sein de la ventilation budgétaire proposée. En réalité,
les documents soumis au parlement ne sont pas que de simples ébauches mais révèlent
véritablement la politique de gestion de la gendarmerie.
6 Le recours ponctuel aux débats parlementaires complète utilement l’analyse. Ceux-ci
constituent, dans la vie politique, des moments rares de discussion sur la gendarmerie.
Jusqu’en 1957, le contrôle parlementaire sur la gendarmerie reste limité, face à des

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131

ministres de la Défense la gérant par la seule voie des arrêtés. La discussion des
budgets, même si elle reste souvent convenue, représente un baromètre de la
perception politique et sociale du corps. Les sujets abordés touchent à des enjeux
prospectifs globaux de l’organisation et l’identité gendarmique 12. Au-delà du spectre
national, ils soulèvent également des problématiques et des revendications locales ou
régionales. Ces moments constituent également un « bilan » de l’année écoulée, où
apparaissent les moments de crise de l’ordre. À cet égard, la discussion du budget de la
gendarmerie pour l’année 1951 constitue un cas d’école13. Suite aux quatre morts
survenus à Grâce-Berleur au plus fort de la Question Royale en juillet 1950, la
présentation du budget revient sur ces événements. Portés par les élus communistes,
les échanges abordent la nécessité même de disposer d’une gendarmerie au sein de la
société belge. Les élus regrettent alors, pour des motifs opposés, l’absence de loi
organique.
7 L’État belge ne fonctionne pas normalement entre 1940 et 1944. Le gouvernement belge
est à Londres. La démocratie parlementaire est suspendue. Conformément au principe
de « moindre mal », censé protéger au mieux les intérêts de la population belge,
l’immense partie des institutions belges exercent leurs compétences en territoires
occupés, sous l’autorité des Secrétaires Généraux, fonctionnaires à la tête des
administrations ministérielles. Alors que prévaut le principe de continuité de service
des institutions, la nécessité d’une politique budgétaire perdure. Le processus de
gestion des finances publiques en Belgique occupée est méconnu, dans un contexte
économique largement contraint par l’exploitation financière du pays par l’autorité
occupante14. Dans ce nouvel équilibre, les budgets ne font plus l’objet d’un processus
d’approbation classique. Ceux-ci sont pourtant publiés au Moniteur belge paraissant sous
contrôle allemand. L’utilisation de ces données nous a permis d’ancrer les quatre
années de guerre dans une histoire de la gendarmerie de plus longue durée.
8 Les budgets de la gendarmerie sont mis en perspective par rapport à des données
généralistes (budget total de l’État ; taux d’inflation, budget d’autres ministères ou
institutions). Cette démarche s’effectue à partir de multiples publications officielles :
citons l’annuaire statistique de Belgique et du Congo Belge, publié annuellement sous l’égide
de l’Institut National de Statistique relevant du ministère des Affaires économiques et
les volumes des Statistiques économiques belges, des bulletins d’information et de
documentation et des rapports publiés périodiquement par la Banque nationale.

Structuration des budgets de la gendarmerie

9 Depuis 1875, les budgets de la gendarmerie sont distincts de ceux du reste de l’appareil
militaire. Les circonstances de la fin de la Première Guerre empêchent la démarche
pour 1919 où les données de l’armée et du corps sont agrégées. Dès l’année suivante, le
budget de la gendarmerie redevient un document indépendant organisé selon les
logiques de la comptabilité publique. De 1920 à la fin des années quarante (ill. 1), les
budgets se structurent en deux catégories principales : le budget ordinaire et le budget
extraordinaire. Un second niveau hiérarchique correspond aux catégories de dépenses
que sont les personnels, les matériels ou les « charges ». Enfin, le troisième niveau de
l’arborescence correspond aux lignes budgétaires précises, auxquelles sont assignées
les montants financiers.
Illustration 1. Extrait du budget de la gendarmerie belge publié dans les documents parlementaires
(1921)

Comptabilités, 14 | 2021
132

10 Les dépenses ordinaires représentent la part du budget récurent, financée par les
recettes issues de l’impôt. Les dépenses extraordinaires correspondent à
l’investissement, en théorie financé par l’emprunt. Si le budget ordinaire se lit dans une
perspective à la fois quotidienne et sur la longue durée, le budget extraordinaire
s’interprète quant à lui dans une logique événementielle, articulée autour de points
d’inflexion pour transformer le corps, dépendant de questions financières, d’enjeux
sociaux, politiques mais aussi des progrès techniques.
11 Le schéma comptable évolue progressivement après la Seconde Guerre mondiale (ill. 2).
La période correspond à l’amorce d’une réforme du droit budgétaire, finalisée dans la
seconde moitié des années cinquante15. La distinction entre dépenses ordinaires et
dépenses extraordinaires n’est plus le premier niveau de la mise en chiffres. Dépenses
courantes et investissements sont dorénavant inscrits au sein des « titres » principaux
que sont les rubriques thématiques de dépenses. Il est difficile de distinguer le total de
ces deux catégories de dépenses.
Illustration 2. Extrait du budget de la gendarmerie belge publié dans les documents parlementaires
(1950)

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133

La gendarmerie, un corps privilégié ?


12 Comme le montre la fig. 1 considérant les dates extrêmes de l’analyse et des éclairages
aux 10 ans, la tendance est à l’augmentation continue du budget du corps. En 1920, son
budget est de 39 859 000 francs. Il s’élève à 1 258 954 000 francs en 1957. Si le budget de
1920 correspond à l’indice 100, ce dernier atteint 3 158 en 1957.
Figure 1. Comparaison du budget de la gendarmerie belge en chiffres absolus (francs courants) et sur
base indiciaire pour 1920, 1930, 1940, 1945, 1955 et 1957 (1920 = base 100)

Budgets en francs courants Indice (1920 = base 100)

1920 39 859 000 francs 100

1930 147 756 911 francs 370,69

1940 159 607 302 francs 400,42

1945 665 363 660 francs 1669,29

1955 1 194 678 000 francs 2997,26

1957 1 258 954 000 francs 3158,51

13 Comme le montre la fig. 2, le budget du corps atteint un premier sommet en 1930, son
indice atteignant la valeur de 370. Si elle constitue un pic faisant suite à une déflation
décidée la même année, cette valeur témoigne d’une première décennie de croissance
soutenue. Les années trente sont plus nuancées : baisse des budgets jusqu’en 1936, puis

Comptabilités, 14 | 2021
134

retour ultérieur à la croissance. La Seconde Guerre constitue une période particulière.


Enfin, dès 1946, une croissance soutenue débute. De 1505 en 1946, l’indice atteint 1836
en 1948, il dépasse la valeur de 2000 l’année suivante, 3000 en 1956. Même nuancée à
l’aune de l’inflation, des difficultés monétaires de l’entre-deux-guerres, de la
dépréciation monétaire en Belgique occupée ou à l’aune de la politique de réévaluation
monétaire initiée fin 1944 par le gouvernement belge, la courbe est significative.
Figure 2. Évolution du budget de la gendarmerie belge sur base indiciaire entre 1920 et 1957
(1920 = base 100)

14 Ces premières données peuvent être remises en perspective. En 1920, le budget total de
l’État s’élève à 9 356 093 000 francs ; 13 857 000 000 francs en 1930 ; 22 301 000 000 en
1940 ; 49 560 000 000 francs en 1945 ; 95 200 000 000 francs dix ans plus tard. Enfin, il
atteint le chiffre de 111 600 000 000 francs en 1957. Replacé sur une échelle indiciaire, si
l’année 1920 est la base 100, 1930 correspond à un indice 148, 1940 à l’indice 238 ; 529
pour 1945 ; 1017 pour 1955. En 1957, l’indice atteint le niveau de 1192.
15 Réalisée pour certaines années seulement, la mise en relation des deux séries d’indice
parle par elle-même (fig. 3). La gendarmerie bénéficie d’un budget dont la croissance
est constamment supérieure à celle du budget de l’État. Après la Seconde Guerre, le
différentiel devient de plus en plus marqué. Cette croissance est un indicateur du large
spectre de tâches exercées par les gendarmes. Tant l’avènement d’un État
interventionniste que la première décennie de la Guerre froide contribuant à un climat
de craintes pour la sécurité (tensions de 1947-1948, Question royale, Guerre de Corée) 16
expliquent également le développement accru de l’institution.
Figure 3. Comparaison de l’évolution du budget de la gendarmerie belge et du budget de l’État sur
base indiciaire entre 1920 et 1957 – choix de certaines années (1920 = base 100)

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16 La comparaison du budget de la gendarmerie avec l’indice des prix à la consommation 17


confirme le statut particulier de l’institution. La fig. 4 démontre que l’augmentation de
son budget est toujours supérieure à celle de l’inflation : le budget n’est pas seulement
compensé, le corps est bien renforcé. Le différentiel entre les deux courbes est
particulièrement important après la seconde guerre. En 1957, alors que l’inflation
atteint un indice de 700 par rapport à 1920, l’indice du budget du corps équivaut lui à
3 158.
Figure 4. Comparaison de l’indice d’évolution du budget de la gendarmerie et de l’indice des prix à la
consommation (1920-1957)

17 Comme le montre la fig. 5, la part de la gendarmerie au sein du budget de l’État est déjà
de 0,42 % en 1920. Elle dépasse le 1 % en 1930. Si elle baisse quelque peu à la fin des
années trente (0,71 % en 1940), elle repart largement à la hausse après le conflit : le
rapport atteint 1,3 % en 1945 et oscille ensuite entre 1,1 % et 1,2 % pour les années
ultérieures. L’effort est remarquable, si on le compare à d’autres missions régaliennes,
comme la Justice ou la Défense nationale (fig. 6)18. Ainsi, lorsque la part du budget de la

Comptabilités, 14 | 2021
136

gendarmerie triple entre 1920 et 1957, celui de la Justice ne double pas sur la même
période. Le différentiel du poids relatif entre les deux institutions diminue ainsi
drastiquement en moins de quarante ans, au bénéfice de la gendarmerie. Comme le
montre également cette figure, le budget de la gendarmerie oscille entre 3 % et 11 % de
celui du ministère de la Défense, qui représente pourtant une charge majeure pour
l’État.
Figure 5. Évolution du pourcentage représenté par le budget de la gendarmerie dans le budget de
l’État (1920-1957)

Figure 6. Comparaison en pourcentage de la part des budgets de la gendarmerie, de la Justice et du


ministère de la Défense nationale dans le budget total de l’État belge (1920-1957)

Gendarmerie Justice Défense nationale

1920 0,42 11,9

1925 0,53 1,15 6,2

1929 1,03 8,7

1930 1,06 2,48 9,8

1935 0,83 1,95 8,4

1939 0,91 2 20,3

1940 0,71 1,56 31

1944 0,82 1,19

1945 1,34 2 13,5

1950 1,14 1,83 9,8

Comptabilités, 14 | 2021
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1955 1,25 15,2

1957 1,12 15,2

18 Revenons maintenant au seul budget de la gendarmerie (fig. 7). Sur les 38 années
étudiées, le budget d’une année sur l’autre est en hausse 30 fois. À l’exception d’une
baisse continue de 1931 à 1935, il n’y a jamais deux années consécutives où les moyens
octroyés diminuent. Pour 1922 (budget équivalent à 91 % de l’année précédente), la
diminution est imputable à la fin de la normalisation consécutive à la sortie de guerre.
En 1926, la baisse est mineure : le budget voté s’élève à 99,85 % de l’année précédente. À
partir de 1931, dans un contexte économique difficile, la tendance est à la décroissance.
Ainsi, si l’on considère le budget 1920 comme étant l’indice 100, celui-ci était de 370 en
1930, et il retombe à 285 en 1935. Cela correspond au niveau budgétaire de 1928. Mais
cette baisse fait suite à quatre années de forte hausse (au minimum 12 et au maximum
27 % d’augmentation entre 1927 et 1930) et elle demeure moins importante que la
diminution globale du budget de l’État. Dit autrement, la gendarmerie est « préservée »
dans une période de crises multiples. Enfin, la gendarmerie bénéficie à nouveau de
budgets en croissance entre 1936 et 1938. Comme en 1926, la baisse de 1939 s’apparente
plutôt à un statu-quo, tant elle est minime. Le budget 1946 est le dernier en diminution,
symbole d’une normalisation après une année 1945 hors-norme.
Figure 7. Budget de la gendarmerie belge en francs courants (1920-1957)

Les budgets, reflets pointillistes de l’institution


La police, une affaire d’hommes

19 Faire la police est une affaire d’effectifs. La ventilation du budget de la gendarmerie sur
l’ensemble de la période étudiée le démontre à suffisance (fig. 8). Selon les années, ce
sont entre 80 et 90 % des ressources qui sont destinées aux dépenses de personnels.
Seule la seconde moitié des années 1920 fait exception, avec un taux inférieur (entre 55
et 65 %) : ce n’est pas que le cadre diminue mais les années 1926 à 1933 correspondent à
des investissements sensibles en matière de maintien de l’ordre. Lorsque le budget du

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138

corps baisse (comme durant les années trente), la part des dépenses relatives aux
personnels se maintient à cette proportion élevée.
Figure 8. Proportion budget personnel/ budget équipement et fonctionnement au sein de la
gendarmerie belge (1920-1957)

20 Cette tendance s’explique de manière « mécanique » par la croissance des effectifs du


corps dès la fin de la Première Guerre et plus encore après la seconde. Quantifier cette
croissance n’est pas évidente. Il faut faire la part des choses entre effectifs théoriques,
cadre budgétaire et effectifs réels. Les effectifs inscrits au cadre organique, tels que
définis par les arrêtés d’organisation de la gendarmerie sont un cadre théorique
maximum. Définis annuellement, les effectifs budgétaires peuvent équivaloir ou rester
inférieurs à ce chiffre organique. Enfin, les effectifs réels dépendent des flux de
personnel au sein du corps. Ils varient continuellement.
21 Le cadre budgétaire prévoit 97 officiers en 1919. Ils sont 152 l’année suivante. En 1937,
l’on prévoit un budget pour 176 officiers. Ils seront 263 en 1946, puis 312 dès 1951. Le
cadre inférieur est de 3 760 hommes en 1919. Il passe à 6 390 hommes l’année suivante,
puis à 7 200 en 1936-1937. À la veille du second conflit mondial, il tourne autour de 8200
gendarmes, pour être officiellement porté à 10 600 et 11 850 hommes en 1945 puis 1951.
22 Ces données nous montrent l’importance du taux d’encadrement au sein du corps. Le
ratio budgétaire oscille entre 38 et 43 sous-officiers pour un officier entre 1919 et 1957
(fig. 9). À partir du début des années 1950, la tendance de l’encadrement officier est à la
croissance. Plusieurs éléments auraient pu plaider pour un moindre encadrement après
la seconde guerre. On aurait pu penser que l’amélioration des moyens de locomotion et
de communication contribue à rendre l’encadrement des unités plus aisé. La meilleure
formation des gendarmes liée à l’instauration de nouvelles écoles aurait pu laisser une
plus grande latitude aux échelons intermédiaires et pousser le taux d’encadrement à la
baisse. En réalité, il faut prendre en considération le développement continu d’unités
spécialisées dans la gendarmerie. Elles nécessitent la forte présence d’un cadre
hiérarchique aux échelons inférieurs de l’encadrement. L’augmentation des cadres
s’observe d’ailleurs à la base de la pyramide hiérarchique, par l’engagement de
nombreux jeunes sous-lieutenants ou lieutenants.
Figure 9. Évolution du nombre moyen de sous-officiers par rapport au nombre d’officiers dans la
gendarmerie (1919-1957)

Comptabilités, 14 | 2021
139

23 Entre 1919 et 1940 (fig. 10), le coût individuel « théorique » des gendarmes (rapport
entre les montants budgétés et les effectifs correspondants) augmente. C’est un
marqueur de l’évolution de leurs qualifications et de leur reconnaissance sociale. Bras
armé de l’État, le gendarme mérite une attention soutenue, pour que le métier attire et
fidélise. Cela nécessite des efforts matériels, logistiques, mais également des efforts sur
les salaires. Il faut ensuite relever l’amplitude des variations salariales de bas en haut
de la chaîne hiérarchique. Ces différences s’observent tant entre officiers et sous-
officiers d’une part, qu’entre officiers et officiers supérieurs de l’autre. Le coût moyen
d’un officier est ainsi toujours de deux à quatre fois supérieur à celui d’un gendarme. Il
faut finalement souligner la difficulté à établir avec précision le revenu réel des
gendarmes, au-delà de ces chiffres du coût budgétaire. Comme le montre le récolement
de données disponibles, la rémunération des gendarmes est un édifice à plusieurs
étages.
Figure 10. Coût théorique moyen en francs d’un officier et d’un sous-officier de gendarmerie – hors
prime (1919-1940)

24 Au salaire fixe, se rajoutent des avantages en nature (prise en charge du logement),


mais surtout un ensemble de primes, d’allocations ou d’indemnités de spécialité ou
d’emploi des hommes qui sont loin d’être anecdotiques. Entre 1919 et 1940, la part des
primes dans le coût des rémunérations des gendarmes tourne, tous grades confondus,

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entre 20 et 30 % en moyenne, avec un pic dans l’immédiat après première guerre où le


coût total des primes inscrites dans les budgets dépasse très largement celui des soldes
normales (fig. 11). Il faut noter dans un premier temps une large attribution de ces
primes au personnel officier par rapport au personnel sous-officier, puis l’alignement
progressif des deux courbes.
Figure 11. Pourcentage de la part des primes par rapport aux soldes des officiers et sous-officiers de
la gendarmerie (1919-1940)

25 Après la seconde guerre, le système de primes subsiste, même s’il se révèle d’une
importance moindre. On assiste à son transfert progressif vers le régime ordinaire. Il
s’agit d’un indice de la « fonctionnarisation » croissante des gendarmes, ou plutôt de la
normalisation relative de leurs statuts, et de leur structuration en tant que groupe
professionnel reconnu, mais aussi revendicatif19. Sur le long terme20, on trouve sans
doute là les indices d’un changement de profil des officiers (sociologie, formation) qui
mériterait d’être approfondie et comparée avec le personnel policier civil.
26 Les primes améliorent les revenus des gendarmes, tout en garantissant un moyen de
contrôle sur ceux-ci (par son octroi ou non). Il individualise les revenus, instaurant une
variété évidente des situations, malgré les discours uniformisateurs tenus sur
l’institution « une et indivisible ». Les choix politiques derrière l’apparition, le maintien
ou la disparition de primes, allocations ou indemnités spécifiques devraient
systématiquement être explicités. Après l’Occupation, il faut constater la persistance et
la large attribution de la prime destinée aux gendarmes à cheval alors que l’arme réduit
drastiquement le nombre de montures en son sein. En 1951, ce sont encore près de
375 000 francs qui sont budgétés pour ces indemnités de monture, s’élevant à 960
francs annuels pour un officier et 360 francs annuels pour un gendarme. Répondant à la
question d’un sénateur, le ministre de la Défense explique que ce sont 24 officiers et 915
gendarmes qui en bénéficient. Il reconnait que ces effectifs sont supérieurs au nombre
de chevaux effectivement disponibles21. En 1954, le budget prévoit une allocation de ce
type pour 800 gendarmes. Trois ans plus tard, le budget souligne que ce sont encore 580
hommes qui bénéficient de l’indemnité alors que le nombre de chevaux est toujours
bien inférieur à ce chiffre.
27 Ce décalage s’explique par des raisons de service, mais aussi par la difficulté de revenir
de manière systématique et synchronique sur des acquis dont bénéficient de nombreux
militaires. Plus largement, l’analyse de la succession de ces indemnités spéciales offre
une voie d’entrée pertinente pour baliser les logiques en œuvre dans le corps. Elles
montrent à la fois l’expérience combattante des gendarmes pendant les guerres

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mondiales, l’évolution technologique et la spécialisation du corps (chien policier, statut


d’officier de police judiciaire), les fonctions valorisées car jugées prioritaires ou ardues,
les zones où le service est considéré comme spécifique (régions « dévastées » ou
cantons de l’est après la Première Guerre, zone d’occupation en Allemagne après 1945,
brigade du Palais royal), ainsi que des situations individuelles (chevrons de front,
indemnité d’éloignement familial). On découvre ainsi le lent glissement d’un corps
essentiellement militaire également en charge de missions de police vers un corps où
les enjeux de police judiciaire et administrative prennent une place de plus en plus
importante, par la reconnaissance de ces compétences spécifiques.

L’individu, le collectif et le territoire

28 Les gendarmes sont compétents sur l’ensemble du territoire. Ils sont par définition
mobiles et quadrillent le Royaume. Ce principe de mobilité doit se comprendre à l’aune
de différentes rubriques budgétaires : frais liés aux chevaux, aux vélos, à l’usage des
véhicules motorisés et surtout à l’usage du chemin de fer. Ceux-ci sont de 275 000
francs en 1927 ; 630 000 francs dix ans plus tard. En 1947, ces frais de transport sont
évalués à près de 1 500 000 francs. Anecdotiques dans les chiffres, d’autres frais sont
importants en termes de gestion du personnel dans cette optique nationale. Ce sont les
sommes (distinctes pour les officiers et sous-officiers) destinées à financer le
déménagement des gendarmes suite à leurs mutations dans d’autres régions.
29 Dans son aridité chiffrée, le cadre budgétaire révèle un dernier élément important pour
caractériser la gendarmerie. Il s’agit de son aspect social et corporatif, tendant à
soutenir les membres du corps et leurs familles dans des aspects parfois difficiles de
leur vie. Très présent avant la Seconde Guerre, il tend à s’amoindrir ensuite au profit
d’une protection sociale accrue des citoyens – dont les militaires bénéficient
également22. Les moyens financiers disponibles pour le secours aux gendarmes dans le
besoin, les veuves, les orphelins, les blessés en service ou les œuvres sociales du corps
représentent des éléments participant à la fois à la construction d’un sentiment
d’appartenance et de relations parfois paternalistes entre l’institution et ses membres.
Ils sont aussi la conséquence d’une institution « intrusive », surveillant les
fréquentations de ses hommes, autorisant leur mariage et limitant souvent les
possibilités de travail des épouses de gendarmes.

Une institution dans sa matérialité : des moyens suffisants et


spécialisés ?

30 Affaire de gendarmes, la pratique policière s’appuie également sur des moyens


matériels, outils de ses missions. De par son caractère militaire, les unités mobiles et les
brigades sont encasernées. « Le gendarme est caserne, il vit dans sa caserne » déclare
un député au Parlement en février 193323. Le maillage territorial du corps débouche sur
un fort investissement dans l’immobilier. En 1936, la Banque nationale évalue la valeur
des bâtiments occupés à près de 117 000 000 francs24. Rompant avec la loi provinciale de
1836, la compétence a été reprise par le ministère des Travaux publics en 1899 aux
provinces qui le demandaient, en échange du versement d’une redevance par celles-ci 25.
On trouve donc annuellement une ligne spécifique de crédits dans le budget de ce
ministère, destinée à répondre aux besoins de casernes et d’immeubles pour le corps

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(construction, grand entretien et équipement). Elle est en croissance constante. Elle


représente 1 677 000 francs en 1921, 1 900 000 francs en 1926, 4 000 000 en 1931, près de
6 000 000 de francs en 1939. À ces sommes, il faut rajouter des frais d’entretien courant
des bâtiments, observables au sein du budget spécifique de la gendarmerie.
31 L’état des casernes est au cœur des échanges tenus au Parlement. On y dénonce la
dégradation de certains bâtiments26. On débat de l’opportunité de nouvelles
constructions, selon l’organigramme du corps (effectifs, moyens de locomotion), des
questions sociologiques (logements familiaux ou pour célibataires) et la perception des
risques à l’ordre public (géographie envisagée de la menace, entre monde ouvrier et
régions frontalières). Certains élus utilisent ce chapitre pour discuter non seulement
d’enjeux immobiliers, mais aussi des problématiques policières plus larges, que ce soit
la discipline ou la signification sociale d’une police encasernée. De cette façon, l’essence
de la gendarmerie est mise en débat, de manière détournée.
32 La gendarmerie doit disposer des équipements individuels et collectifs lui permettant
de mener à bien la diversité des missions dont elle a la charge. Replacée dans une
histoire matérielle27, au carrefour des objets constitutifs de la police et des fonctions de
l’État, cette question donne à voir la lente évolution des moyens jugés nécessaires pour
garantir la tranquillité publique, le respect des lois et le contrôle des populations mais
le rôle militaire de ces soldats. C’est une histoire de l’encadrement des risques où
l’accent peut successivement ou simultanément être mis sur la capacité des gendarmes
à se mouvoir sur le territoire ; à récolter ou faire circuler l’information ; à déployer une
gamme plus ou moins nuancée de moyens de coercition ; à faire la guerre. C’est ensuite
une histoire des valeurs qui apparaît, avec notamment la présence d’investissements
« mémoriel », « identitaire » ou « pédagogique ».
33 Entre 1918 et 1957, la part du budget consacrée à l’équipement ou aux matériels oscille
entre 10 % et 20 % (fig. 8). Elle se répartit entre investissements (budget extraordinaire)
et frais normaux de fonctionnement ou d’amortissement du matériel en dotation.
Quelques années sont exceptionnelles. En 1920, 27 % du budget du corps sont consacrés
à l’équipement. C’est là une conséquence de la réorganisation consécutive à la guerre,
marquée à la fois par le nécessaire remplacement ou l’achat de matériels (autoblindées)
et par une augmentation des effectifs à équiper. Entre 1926 et 1930, la part relative des
investissements décolle. Ceux-ci représentent 35, 48, 45, 15 et 23 % du budget du corps,
lui-même en croissance. Ces années se caractérisent par une conjonction de facteurs,
comme la progressive mise en place d’un réseau radio ou des investissements massifs
en matière d’armements lourds28. On assiste également à un effort accru porté par
rapport à la motorisation pour des questions d’ordre public, des logiques militaires, et
en réaction à l’augmentation du trafic routier civil29.
34 En 1945, près d’un tiers du budget est dédié à l’équipement. La part du budget qui n’est
pas consacrée au personnel oscille entre 10 et 12 % de 1947 à 1957, alors que le corps est
en croissance. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer cette
situation : d’abord, celle de la multiplication des bailleurs de fonds (provinces, autres
ministères), permettant d’externaliser certains coûts. La période est aussi marquée par
une circulation accrue de matériels entre l’armée et la gendarmerie. Après la guerre,
les armées belge ou alliées se font pourvoyeuses de matériels alors que de nombreux
surplus existent30.
35 Quelques grands programmes emblématiques doivent être relevés. Ils correspondent à
des évolutions marquantes dans les logiques policières. À partir de 1920, l’accent est

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mis sur le renouvellement de la capacité hippomobile, dans la continuité de l’avant-


guerre (achat de 250 chevaux sur le budget ordinaire et surtout de 950 bêtes sur le
budget extraordinaire, 200 et 450 chevaux l’année suivante). Des véhicules blindés sont
acquis pour près de 2 000 000 francs. La période correspond à un entre-deux, entre
réorganisation sur un modèle ancien et influence des apprentissages du conflit qui se
termine. L’aspect militaire de la gendarmerie est conservé suite au conflit et aux
craintes révolutionnaires parcourant alors l’Europe. Dans la seconde moitié des années
trente, les efforts importants sont mis sur la motorisation, comme le montre par
exemple l’achat de 7 voitures en 1934, de 12 camions en 1937, de 16 autres véhicules en
1938.
36 Dans le même temps, du matériel de police scientifique est acquis (dactyloscopie).
D’autres objets typiquement policiers sont financés, comme des menottes. Quelques
années plus tard, en 1934, l’accent est mis sur les missions de police administrative et
sur les enjeux de l’ordre public. Des fonds sont prévus pour l’achat de véhicules blindés
supplémentaires, mais également pour du matériel logistique, tels que des cuisines
mobiles.
37 Il faut voir dans ces investissements une réaction à l’emploi récent des gendarmes, dans
les mouvements sociaux de 1930-1931 (gestion du volet belge des grèves du textile dans
le Nord de la France) et 1932 (marches des chômeurs dans le Hainaut) 31. Ces opérations,
longues et massives avaient d’une part donné lieu à une série de réflexions internes sur
les stratégies à appliquer en matière d’ordre et d’autre part, à une prise de conscience
de difficultés logistiques lors des opérations. Les manifestations de nationalistes
flamands se multiplient également à la fin des années 1920 et au début des années
trente : parfois violentes, elles revendiquent l’amnistie pour les militants condamnés
pour collaboration avec les Allemands durant la Première Guerre et de nouvelles lois
linguistiques dans le pays. Non sans controverse (sur les langues qu’ils parlent et
comprennent), les gendarmes sont largement engagés lors de ces événements, mettant
au jour des besoins spécifiques32.
38 En 1939, les capacités militaires sont renforcées. La gendarmerie participe à la
mobilisation progressive de l’armée, puisque ses unités mobiles se regroupent en deux
régiments légers, affectés à la protection des frontières. Ces unités combattantes sont
dotées de moyens lourds et motorisés (mitrailleuses, mortiers, autoblindés). Le corps
s’équipe de motos et de side-cars supplémentaires devant être affectés aux brigades
présentes à la frontière allemande.
39 Les chiffres d’acquisition d’après la Seconde Guerre mondiale témoignent d’une
nécessité de rééquipement consécutive à l’Occupation, marquée par les destructions,
les pillages et l’arrêt de la majorité des investissements. Ils démontrent aussi la
nécessité de garantir la puissance du corps, amoindri et à la légitimité chancelante.
45 000 000 de francs sont prévus à ce titre dans le budget 1945, près de 35 000 000
l’année suivante. En 1947, près de 47 000 000 francs sont budgétés pour du matériel.
Concrètement, un effort important est consacré à des programmes de motorisation 33,
d’armement et de formation des nouveaux engagés34. Au début des années cinquante,
alors que la doctrine militaire belge s’adapte au contexte de Guerre Froide et à la
Guerre de Corée, l’accent est à nouveau mis sur les équipements militaires alors que le
corps est officiellement en charge de missions de défense du territoire. La dotation en
matériel « lourd » est renforcée, non sans débats politiques. Dans le contexte de la
Question Royale, des élus communistes dénoncent l’usage de ces moyens pour la

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sécurité publique intérieure, alors que leur achat avait été présenté comme devant
renforcer la seule sécurité extérieure de l’État35.
40 Dans un second temps, l’accent des budgets d’équipement glisse vers des spécialités
dessinant les contours d’une gendarmerie plus multiforme. En 1950, l’acquisition de
moyens cinématographiques utilisés pour la formation et documenter l’action du corps
est à l’ordre du jour, tout comme la multiplication d’unités cynophiles 36. D’autres
matériels destinés à ces tâches de police civile sont acquis au fur et à mesure des
années, sous les rubriques notamment de « matériel judiciaire ».
41 Si ces investissements sont révélateurs d’impulsions données à la gendarmerie, leur
impact réel est à nuancer. Les équipements mettent du temps à entrer en service,
souffrent de défauts multiples et surtout, leur disponibilité est restreinte. Pannes,
accidents, inadéquation du matériel, manque de formation des effectifs sont autant de
facteurs possibles de ces difficultés. Les budgets annuels révèlent d’autres points à ne
pas perdre de vue. Des budgets d’amortissement, d’entretien et de fonctionnement
pour le matériel sont prévus37. Or ceux-ci ont leur logique propre. Ils sont seulement
adaptés à intervalles plus ou moins réguliers. Ils représentent une variable
d’ajustement qui est loin d’être corrélée aux besoins du terrain, aux variations du
budget global du corps d’une part, aux investissements (augmentation du nombre de
véhicules en dotation) ou au vieillissement du matériel de l’autre.
42 La fig. 12 l’illustre parfaitement. Il faut attendre 1927 pour qu’une somme soit
consacrée aux frais d’entretien et aux « consommables » des véhicules motorisés. Avant
cette année, ces frais étaient imputés à une autre ligne budgétaire, vraisemblablement
celle consacrée aux déplacements du personnel. Jusqu’en 1932, ils restent constants, à
hauteur de 10 000 francs. En 1933, ils baissent à 8 500 francs. L’année suivante, la
somme est identique, mais ne semble dorénavant ne concerner que les seuls véhicules
légers (voitures, motos, camions), un montant de 6 500 francs étant maintenant prévu
pour l’entretien des véhicules blindés (pourtant déjà au service auparavant). Les
chiffres pour 1935 et 1936 ne sont pas précisés. En 1937, 62 000 francs sont prévus pour
les véhicules légers, 14 700 pour les blindés. L’année suivante, la part des blindés
explose pour atteindre 75 000 francs, avant de redescendre à 50 000 francs en 1940. En
même temps, les sommes prévues pour les autres véhicules motorisés sont
respectivement de 100 000 puis 75 000 francs.
Figure 12. Budgets en francs constants consacrés à l’entretien et aux consommables des véhicules
légers et blindés de la gendarmerie (1927-1940)

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Des équipements révélateurs d’une identité policière


« expansionniste »

43 La chronologie de ces investissements doit être mise en relation avec les mêmes types
d’investissement menés en d’autres lieux policiers. La logique n’est pas celle d’une
répartition ou d’une complémentarité des compétences, des moyens ou des expertises
entre institutions ou lieux de police. Après la Première guerre, dans un contexte de
panique morale face à une hausse de la criminalité perçue comme incontrôlable, les
autorités belges réagissent en instaurant la police judiciaire près les Parquets (PJP) 38 et
l’école de criminologie et de police scientifique (ECPS) pour former des enquêteurs 39.
Or, dans le même temps, la gendarmerie renforce également ses moyens en matière de
police judiciaire. Elle veille aussi à former son personnel, comme le montre l’achat
continu de publications spécialisées ou professionnelles.
44 Sur la moyenne durée, la concurrence s’exacerbe. Ces nouvelles institutions ont parfois
du mal à obtenir les moyens dont elles ont besoin, même lorsqu’elles sont censées
fournir un service profitant à l’ensemble du système policier belge. La survie difficile de
l’ECPS durant l’entre-deux-guerres le montre, tout comme les relations ambiguës que
cette école entretient avec la gendarmerie. Après 1945, le phénomène s’accentue
encore, avec l’instauration des Brigades spéciales de recherche (BSR) concurrençant
directement la PJP, ou la pérennisation d’écoles professionnelles au sein de la
gendarmerie.
45 Les relations entretenues avec l’armée témoignent également de concurrences. La
gendarmerie entend, dès les milieux des années vingt, accroître son autonomie au sein
du monde militaire. La question de la mise en place d’un réseau radio propre cristallise
les oppositions pour plusieurs années. Durant les épisodes de grève du début des
années 1920, il ressort que la communication entre les unités de gendarmerie reste
difficile, malgré la mise à disposition de moyens radiophoniques de l’armée. Dès le
milieu de la décennie, le corps déploie une énergie intense pour disposer des moyens et
de l’autorisation de monter son propre réseau radio, par ailleurs techniquement
incompatible avec le réseau militaire. Des premiers budgets sont débloqués dans ce but

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en 1928. Le retour d’expériences des grèves de 1932 lui offre la possibilité d’insister à
nouveau sur cette question, qui sera longuement évoquée au Parlement40. Au contraire,
l’armée n’a de cesse de dénoncer et freiner ce projet, mettant en avant des questions
techniques, des contraintes financières, et la nécessaire coordination des forces de
l’ordre sous son égide, lors des troubles41. Les budgets votés au Parlement témoignent
de la victoire de l’état-major de la gendarmerie, qui a su faire passer son point de vue
auprès de ses tutelles puis des représentants politiques. Année après année, les fonds
sont débloqués pour permettre la mise en œuvre de ce projet.
46 L’aspect politique derrière la mesure est plus important que les montants en jeu. Ces
équipements ne représentent qu’un investissement limité. Les cinq premiers postes
sont achetés en 1928 pour 90 000 francs. L’année suivante, une somme de 126 000 francs
est prévue pour la réalisation du réseau. Le montant atteint 350 000 francs en 1930,
1931, et 1932. En 1933, dernière année où une ligne budgétaire spécifique est créditée,
elle représente 410 000 francs. Mais la gendarmerie a dorénavant la capacité de faire
circuler les informations de son choix de manière indépendante, réalisant par les ondes
une nouvelle forme de maillage territorial

Identité, culture et « diplomatie » institutionnelle

47 À partir du début des années 1950, de nouvelles priorités ressortent des budgets. Elles
développent le sentiment d’appartenance et à l’identité professionnelle du corps. Sous
ce vocable, nous regroupons à la fois ce qui touche à l’histoire, à la mémoire, aux
valeurs de l’arme ; ce qui touche à la culture et à la formation de ses membres et à ce
qui se rapporte aux contacts entretenus avec d’autres gendarmeries à l’étranger.
L’apparition de telles lignes budgétaires dans l’après-guerre doit être analysée à
différents niveaux. Les objectifs et actions qui se trouvent derrière ces rubriques ne
naissent pas ex-nihilo. Elles existaient pour partie avant la guerre, mais sont à la fois
renforcées pour des raisons politiques et mises en évidence pour des raisons
comptables.
48 Cet essor s’explique par le contexte consécutif au conflit. À partir de 1945, la
gendarmerie gagne en indépendance institutionnelle au sein du monde militaire belge
et du ministère de la Défense. Le corps grandit mais rencontre aussi des difficultés
disciplinaires. Il termine aussi de solder les comptes de la guerre, entre dénonciation de
sa minorité de traîtres et hommages à ses nombreux héros – pour reprendre les termes
de l’époque. Il se positionne également dans les débats de la décennie, notamment lors
de la résolution de la Question royale. Enfin, la gendarmerie est consciente de l’esprit
du temps, étant attentive à sa visibilité dans l’espace public, grâce à des budgets dédiés
à l’aide au recrutement ou à la participation à des compétitions sportives, notamment
en dehors du pays. D’autres ressources permettent des voyages à l’étranger, servant
notamment à tisser des liens avec d’autres institutions.
49 Ces budgets restent de faible importance et varient de manière sensible d’année en
année. Pour les catégories concernant les voyages à l’étranger, les cérémonies, le
recrutement ou la formation « hors les murs » de l’institution, les totaux sont de 56 000
francs en 1950, 175 000 en 1952 et 126 000 en 1957. Entre 1950 et 1957, soit un intervalle
représentant 9 budgets, la moyenne s’établit à 112 000 francs annuels. Ces rubriques
sont pourtant symboliquement marquantes en termes institutionnels. Elles sont autant
d’éléments précurseurs d’un phénomène qui ira en s’amplifiant.

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Conclusion
50 Il s’agissait dans cet article de dessiner les apports du recours aux documents
budgétaires pour définir ce qu’était la gendarmerie entre 1919 et 1957. Les budgets du
corps reflètent la transformation d’un corps à l’origine essentiellement militaire
exerçant également des missions de police à une police d’identité militaire, capable
d’assurer la sécurité des institutions et la protection des biens et des personnes.
51 La fonction de police est une affaire d’effectifs, de capacité à être présent dans le temps
et l’espace. Au-delà du nombre de gendarmes en fonction qui augmente
continuellement, l’analyse souligne des perspectives stimulantes. D’abord, les coûts ou
les revenus des gendarmes – selon le point de vue – sont indissociables de la question
de reconnaissance sociale du métier. Entre fonctionnariat et militarité, il faut analyser
la place des gendarmes dans la société. Avec une rémunération fragmentée entre solde,
primes et avantages en nature, il faut comprendre si, pourquoi et de quelle manière la
fonction attire. L’augmentation du coût individuel moyen des officiers, dans une
institution qui se professionnalise au sein d’une société où le niveau moyen
d’instruction monte après 1945, souligne la transformation progressive du profil des
cadres. Ce point peut être développé dans de futures recherches, en portant
notamment attention aux générations d’officiers, ces cohortes marquées au prisme
d’expériences identiques et entrées en service lors de grandes vagues de réformes
structurelles.
52 Largement capable d’user de la force, la gendarmerie devient de plus en plus mobile.
Elle développe ses moyens de communication tout en se dotant progressivement
d’outils spécialisés, notamment pour l’expertise criminologique. Cette croissance des
équipements est une tendance longue dont l’année 1957 ne marque pas
l’aboutissement.
53 Enfin, les documents parlementaires témoignent des efforts institutionnels pour
développer l’esprit de corps, le sentiment d’appartenance, la solidarité envers les
membres et leurs familles, si nécessaire. Les budgets ouvrent ici des pistes pour une
analyse plus qualitative de la construction de cette identité professionnelle. Il faut
s’intéresser à ses médiums (médias, cinémas, cérémonies officielles, commémorations).
La mise en œuvre et des bénéficiaires de cette philanthropie gendarmique méritent
aussi une attention accrue. L’après seconde guerre est une période où ces éléments
connaissent une nouvelle vigueur. Il y a sans doute un effet de source, dû à la
structuration des budgets, mais c’est aussi le reflet d’une crise morale au sein du corps,
consécutive au conflit ou à son rôle durant la Question Royale et à la difficile
intégration de nouveaux gendarmes dans un cadre organique renforcé.
54 Moyens humains, équipements, identité professionnelle révèlent, par effet de miroir,
les tensions dans la société belge de la première moitié du siècle. L’importance donnée
au maintien de l’ordre montre une société marquée par les revendications sociales,
mais aussi linguistiques, durant les années trente. Le gouvernement doit disposer des
forces pour tenir un pays industrialisé et urbanisé. Le danger est également à
l’extérieur du pays et les gendarmes sont constamment dotés de moyens militaires face
à la menace allemande ou durant la Guerre froide. Le danger tient également aux
atteintes aux biens, aux personnes, à la mobilité de certains groupes sociaux. Dans une
société de la propriété privée, les gendarmes sont au cœur de la politique qui met

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l’accent sur l’exercice de la tranquillité publique quotidienne. Il ne s’agit plus


seulement d’être présent et d’exercer de manière « informelle » la police, lors des
tournées. Il faut pouvoir enquêter, récolter des indices et les analyser, faire preuve
pour tous les types de criminalité. Pour ce faire, il faut surveiller et mettre en fiche les
criminels. Les gendarmes sont également impliqués dans la réponse étatique face aux
nouvelles insécurités, émanant des transformations de la manière de vivre dans le pays.
L’intérêt porté au contrôle des comportements routiers dangereux en est exemple
convaincant.
55 L’élargissement chronologique de l’analyse demeure nécessaire. Au sein d’une
gendarmerie « émancipée » par la loi de 1957, mais qui est confrontée à partir des
années soixante à une montée en puissance des polices communales, il faut rendre
compte de la prise en compte budgétaire de menaces plus contemporaines, qu’il
s’agisse du trafic de stupéfiants, du grand banditisme ou du terrorisme des années 1970
ou 1980. La transformation des logiques policières amenée à la fois par l’essor du
traitement mécanique puis informatique des données et le renouveau de la coopération
policière internationale, notamment dans un cadre européen méritent également de
telles lectures budgétaires.

NOTES
1. Mis à part quelques exceptions, lire MacDowall David, Loftin Colin, « Conflict, Crime and
Budgetary Constraint: Police Strength in Detroit, 1927-1976 », in McDonald Terrence, Ward Sally
(dir.), The Politics of Urban Fiscal Policy, Beverly Hills, 1984, pp. 101-124 ou Cardoni Fabien, La garde
républicaine d’une République à l’autre (1848-1871), Rennes, PUR, 2009, pp. 135-143. La situation
policière se démarque ici de celle de la Justice : Asselain Jean-Charles, L’argent de la justice. Le
budget de la justice en France de la Restauration au seuil du XXIe siècle, Bordeaux, 2009 ; Garnot Jean-
François (dir.), Les Juristes et l'Argent. Le coût de la justice et l'argent des juges du XIVe au XIXe
siècle, Dijon, 2005.
2. Luc Jean-Noël (dir.), Gendarmerie, État et société au 19 e siècle, Paris, 2002 ; Idem, Soldats de la loi. La
gendarmerie au XXe siècle, Paris, 2010.
3. Campion Jonas, « Vers un « État dans l’État » ? La gendarmerie belge, d’une sortie de guerre à
l’autre (1918-1957) », in Houte Arnaud, Luc Jean-Noël (dir.), Les gendarmeries dans le monde, de la
Révolution française à nos jours, Paris, 2016, pp. 173-185.
4. Descamps Florence, « Introduction », in Bezes Philippe, Descamps Florence , Kott Sébastien,
Tallineau Lucille (dir.), L’invention de la gestion des finances publiques, t. 2. Du contrôle de la dépense à
la gestion des services publics (1914-1967), Paris, 2013, pp. 1-14.
5. La Question royale oppose entre 1945 et 1950 les partisans et adversaires du retour sur le trône
du Roi Léopold III, suite à son comportement durant la Seconde Guerre mondiale. Une
consultation populaire est organisée en mars 1950. Si le référendum débouche sur une victoire
globale des partisans du Roi, il confirme également d’importantes variations régionales dans la
perception des événements. Le retour du Roi débouche sur une vague de manifestations et une
situation parfois pré-insurrectionnelle marquée par le décès de 4 manifestants lors d’une
manifestation à Grâce-Berleur en juillet 1950. Cela aboutira au retrait de Léopold III au profit de
son fils Baudoin.

Comptabilités, 14 | 2021
149

6. Sur la situation des archives des polices, lire Campion Jonas (dir.), Les archives des polices en
Belgique, des méconnues de la recherche, Bruxelles, 2009. Dans le cadre des projets Brain de la
politique scientifique fédérale belge, un partenariat regroupant les AGR/AE, l’UGent et
l’UCLouvain (projet Napol-Intel) œuvre à l’ouverture à la recherche des archives de l’état-major
de la gendarmerie et de la Police Générale du Royaume. Ces documents combleront sans aucun
doute des lacunes sur ces questions. Voir http://www.arch.be/index.php?l=fr&m=nos-
projets&r=projets-de-recherche&pr=napol-intel-nationalisation-de-l-information-policiere-en-
belgique-1918-1961-processus-de-democratisation-et-gestion-bureaucratique-des-connaissances,
consulté le 18 juin 2022.
7. Bruxelles, AGR, Archives du Musée et du Centre de documentation de la police fédérale.
8. Davin Louis, « Principes, Structure et Fonctionnement du Budget en Belgique », in
FinanzArchiv / Public Finance Analysis, vol.17, n.2, 1956-1957, pp. 239-249.
9. Ibid.
10. Sur la procédure budgétaire, outre Davin Louis, « Principes, Structure et Fonctionnement du
Budget en Belgique », se reporter à Institut belge de finances publiques, Histoire des finances
publiques en Belgique, Bruxelles, 1950, vol. 1, particulièrement l’article de Matton Henry, « Les
institutions et le régime budgétaire », pp. 97-304. Lire aussi Ministère des Finances, Instructions
générales sur le budget de l’État, Bruxelles, 1943.
11. Sur les sites internet de la Chambre et du Sénat de Belgique ou sur le site http://plenum.be
pour ce qui concerne les débats précédant l’adoption des budgets du corps.
12. En juillet 1928, un élu socialiste souligne la nécessité de disposer d’une gendarmerie une fois
l’ « État socialiste » établi dans le pays. Lorsque des élus catholiques l’interpellent pour dire que
celle-ci serait utile pour poursuivre les communistes, celui-ci rétorque : « Il faudra des
gendarmes pour défendre ce régime contre vous, contre les conservateurs. Il restera, de l'ancien
régime, des banquiers véreux qu'il faudra mettre en prison, en sécurité pour les empêcher de
nuire. Dans ces conditions, vous voyez combien les gendarmes seront utiles, au début du régime
socialiste ». Annales parlementaires, Chambre, séance du 12 juillet 1928.
13. Annales parlementaires, Chambre, séances des 11, 16 et 18 janvier 1951.
14. Wouters Nico, Oorlogsburgemeesters 40/44. Lokaal bestuur en collaboratie in België, Tielt,
2005 et De Fürherstaat. Overheid en collaboratie in België (1940-1944), Tielt, 2006.
15. Davin Louis, « Principes, Structure et Fonctionnement du Budget en Belgique »… Le Bulletin
d’information et de documentation de la Banque nationale de Belgique publie de manière fréquente
des articles revenant sur les modifications de la structuration des budgets de l’État.
16. Sur ces craintes, lire Muller Françoise, Gérard Emmanuel, De Ridder Widukind, Qui a tué Julien
Lahaut ? Les ombres de la guerre froide en Belgique, Waterloo, 2015. Voir aussi les discussions tenues
au Parlement en décembre 1950 qui passent en revue les facteurs de tensions de la période.
17. Les données de l’inflation sont extraites publies par la Banque nationale de Belgique sur
https://stat.nbb.be/?lang=fr, consulté le 26 juin 2020.
18. La comparaison avec d’autres polices reste difficile : les budgets des polices communales sont
par définition des compétences locales, et si des données sont disponibles sur la police judiciaire
près les Parquets (PJP), son cadre restreint (250 hommes en 1919 et 650 en 1947) ainsi que ses
missions limitées (la PJP reste une police de niche, en charge de réprimer le crime) sont des
facteurs qui limitent l’intérêt de la démarche. En 1925, le budget de la PJP représente 0,15% de
celui de l’État. Cinq ans plus tard, c’est 0,4%. Il oscille entre 0,1 et 0,2% jusqu’au début des années
1950. Les chiffres sur la Justice et la PJP sont issus de la thèse en cours de François Welter
(UCLouvain) que nous remercions chaleureusement. Les données sur la Défense nationale sont
tirées de Manigart Philippe, « L’évolution des dépenses militaires en Belgique depuis 1900 »,
Courrier hebdomadaire du Crisp, n.1009, 1983.

Comptabilités, 14 | 2021
150

19. À ce propos, se reporter à l’attitude et aux arguments que développe après 1945 la Fraternelle
de gendarmerie, association de gendarmes retraités prenant en charge la défense d’intérêts
corporatifs. Son bulletin est particulièrement parlant à cet égard.
20. On peut émettre l’hypothèse d’un tournant s’affirmant à partir des années cinquante. L’un
des révélateurs en serait les débats autour du commandant de corps, entre la mise à l’écart du
général Leroy en 1949 et les critiques prononcées sur le style de commandement de son
sucesseur, le général Godfroid. En février 1950, à propos de Godfroid, un sénateur décrit la
gendarmerie de cette façon : « C'est le régime du bon plaisir autocrate doublé d'un dictateur
méchant cherchant son plaisir dans une discipline inhumaine », Annales parlementaires. Sénat,
session ordinaire 1949-1950, 22 et 23 février1950. Voir aussi la session ordinaire 1951-1952, 14
janvier 1951, p. 15 et ss. Ces critiques sont présentes dans le journal corporatif de la Fraternelle de
la gendarmerie belge et donnent lieu à des articles dans l’hebdomadaire Pourquoi pas? (n.1579, 4
mars 1949 et n.1661, 21 juillet 1950).
21. Rapport de M. Devriendt sur le budget de gendarmerie pour 1952, p. 3, document
parlementaire, Sénat, document n.6, Session ordinaire 1951-1952.
22. Manigart Philippe, « L’évolution des dépenses militaires en Belgique depuis 1900 ».
23. Annales parlementaires. Chambre, séance du 14 février 1933.
24. Banque nationale de Belgique, Bulletin d’information et de documentation, t.11, vol.1, n.2, 25
janvier 1936, p. 46.
25. Annales parlementaires. Chambre, séances des 11 février 1898, 28 février 1900.
26. Critiques par ailleurs bien moins nombreuses au XXe siècle qu’avant la reprise de la
responsabilité du casernement par l’État. Pour un exemple révélateur, voir la séance du 19
février 1957 où un député lit à la tribune la lettre d’une femme de gendarme sur les casernes :
« Imaginez que la caserne est bâtie au milieu de ces usines, entre cinq ou six hauts fourneaux,
dans une atmosphère on ne peut plus insalubre, et les bâtiments sont vétustés. Une des ailes a
même servi de logement à Napoléon, ce qui n'est pas peu dire ». Annales parlementaires.
Chambre, séance du 19 février 1957.
27. Nous renvoyons à Majerus Benoit, « La baignoire, le lit et la porte. La vie sociale des objets de
la psychiatrie », in Genèses, n.82, 2011, pp. 95-119.
28. La démonstration de ce député est implacable sur l’ampleur de ces moyens : « Il est prévu
effectivement, à différents postes du budget de la gendarmerie, et depuis quelques années,
diverses sommes pour doter nos gendarmes de grenades, de fusils-mitrailleurs, de canons et
d'autos-mitrailleuses […] Il existe : un groupe d'autos-canons-mitrailleuses comptant 2 officiers,
59 gradés et gendarmes; trois sections de mortiers comptant 3 officiers, 54 gradés et .gendarmes;
six escadrilles d'autos-mitrailleuses comptant 84 gradés et gendarmes, soit au total : 5 officiers et
197 gradés et gendarmes, ce qui représente une dépense annuelle – absolument inutile – de plus
d'un demi-million de francs, sans compter le prix de ces armes, toutes fort coûteuses. Il y a pour
plusieurs centaines de milliers de francs de munitions qui doivent être renouvelées
périodiquement ». Annales parlementaires. Chambre, séance du 30 mars 1933.
29. Aboutissant, en 1933, à l’instauration d’une unité de motards en charge de la police spéciale
de la route.
30. Par exemple, au tout début du mois de janvier 1946, 250 camions d’origine anglaise sont pris
en compte. Bruxelles, AGR, archives du musée de la police et du centre de documentation de la
gendarmerie, notes de corps de la gendarmerie, note n°25/BT, 11/01/1946. Fin 1944, le corps
avait déjà reçu 8 automitrailleuses. D’autres exemplaires seront achetés au début des années 1950
et resteront en service jusqu’en 1968, pour être remplacés par du matériel plus moderne.
31. Campion Jonas, « Gendarmes facing political violence (Belgium, 1918-1940) », in Millington
Chris, Passmore Kevin (dir.), Political Violence and Democracy in Western Europe, 1918-1940
Basingstoke, 2015, pp. 160-173
32. Bruxelles, MRA, Fonds Moscou, 3375, 185 14 A 253.

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151

33. Imputable à la gestion de l’ordre public, mais aussi à l’explosion du trafic automobile privé.
Annales parlementaires. Chambre, séances des 26 janvier 1949 et 28 février 1950.
34. Mouvement qui n’alla pas sans mal, autour de la discipline nécessaire pour ces recrues. Lire
notamment cette explication donnée par le ministre de la Défense au Parlement sur les tensions
au sein du corps : « Enfin, les recrues à l'instruction ont dû être versées dans les cadres effectifs
sans avoir reçu toute la formation désirable. Il n'est donc pas étonnant qu'au début, le nombre
d'infractions à la discipline se soit accru ni que le retour à la discipline stricte d'avant-guerre ait
provoqué des doléances de la part de ceux qui, peut-être, avaient pris l'habitude de certaines
méthodes de facilité ». Annales parlementaires. Sénat, séance du 23 février 1950. Sur cette crise
de la discipline, voir aussi, Bruxelles- Evere, SGRS-archives, CD.060, Corps de Gendarmerie, 1958.
35. « Pour faire son travail de paix, la gendarmerie n'a nullement besoin de véhicules blindés, si
ce n'est pour lutter contre la classe ouvrière » déclare le député communiste Borremans,
demandant la suppression de ce crédit. Annales parlementaires. Chambre, séance du 14 juin 1951.
Le débat revient lors de la séance du 18 mai 1954.
36. Durant l’entre-deux-guerres, des budgets pour des chiens sont déjà prévus. Rappelons que
des chiens policiers sont en service au sein de certaines polices communales depuis la fin du 19 e
siècle.
37. Sans oublier de citer l’omniprésence des couts induits par les chevaux, allant du matériel de
remonte au fourrage et autres rations d’avoine.
38. Voir la thèse déjà citée de François Welter.
39. Somer David, « The Criminology and Forensic Police School: The Twofold Project to
Humanize Judicial Practice and to Implement Technical Police in Belgium », in Campion Jonas,
Rousseaux Xavier (dir.), Policing New Risks in Modern European History, Basingstoke, 2015, pp. 36-56.
40. Bruxelles, MRA, Fonds Moscou, 1777 185 144 363, note du commandant des T. GN.F, n°5412 B/
H, 26/07/1933. Voir également Annales parlementaires. Chambre, séance du 29/03/1933.
41. Dès 1929, l’inspecteur général de la gendarmerie, un officier de l’armée s’oppose au
commandant du corps sur la question. Bruxelles, MRA, Fonds Moscou, 1777 185 144 363, note
n°11/Ciel de l’inspecteur général, 27/08/1929.

RÉSUMÉS
L’article aborde l’évolution des moyens financiers consacrés à l’exercice d’une des fonctions
régaliennes par excellence, la sécurité publique. À partir des budgets débattus et votés par le
Parlement belge au profit de la gendarmerie entre 1919 et 1957, nous proposons une relecture de
l’histoire et des évolutions de ce corps et des attentes placées en lui par les autorités politiques
en matière d’exercice de la sécurité. L’article revient également sur les enjeux méthodologiques
de l’usage de données budgétaires pour une histoire des polices et de leurs missions à l’époque
contemporaine.

This article discusses the evolution of the budgets allowed to the exercise of one of the most
important State functions: public order, security and safety. By working on the Gendarmerie
budgets debated and voted by the Belgian Parliament between 1919 and 1957, we propose a new
reading of the history and evolution of this police force. We highlight the expectations placed on
it by the political authorities with regard to the exercise of public safety. The article also

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152

discusses methodological stakes about using budgetary data to write a modern history of the
police and their missions.

El artículo trata de la evolución de los medios financieros dedicados al ejercicio de una de las
funciones regias por excelencia, la seguridad pública. A partir de los presupuestos debatidos y
votados por el Parlamento belga para la gendarmería entre 1919 y 1957, proponemos una
relectura de la historia y la evolución de este cuerpo y de las expectativas depositadas en él por
las autoridades políticas en materia de seguridad. El artículo también aborda los retos
metodológicos de la utilización de datos presupuestarios para una historia de la policía y sus
misiones en la época contemporánea.

Der Artikel befasst sich mit der Entwicklung der finanziellen Mittel, die für die Ausübung einer
der hoheitlichen Funktionen par excellence, der öffentlichen Sicherheit, aufgewendet werden.
Ausgehend von den Budgets, die das belgische Parlament zwischen 1919 und 1957 für die
Gendarmerie diskutiert und verabschiedet hat, werden die Geschichte und die Entwicklung der
Gendarmerie und die Erwartungen der politischen Behörden an die Gendarmerie im Hinblick auf
die Ausübung der Sicherheit neu bewertet. Der Artikel geht auch auf die methodologischen
Herausforderungen ein, die sich aus der Verwendung von Haushaltsdaten für eine Geschichte der
Polizei und ihrer Aufgaben in der heutigen Zeit ergeben.

INDEX
Keywords : Budget, parliament, Belgium, Accounting, gendarmerie, public security, safety
Schlüsselwörter : Haushalt, Parlament, Belgien, Rechnungswesen, Gendarmerie, Öffentliche
Sicherheit
Palabras claves : Presupuesto, parlamento, Bélgica, contabilidad, gendarmería, seguridad
pública
Mots-clés : Budget, parlement, Belgique, Comptabilité, gendarmerie, sécurité publique

AUTEUR
JONAS CAMPION
Centre interuniversitaire d’études québécoises, Université du Québec à Trois-Rivières (CIEQ/
UQTR)
[email protected]

Comptabilités, 14 | 2021
153

Varia

Comptabilités, 14 | 2021
154

Comptabilité et profit : comment


saisir les pratiques comptables de
l'époque Moderne
Accounting and profit -making: how to approach accounting practices in the
Early Modern era
Contabilidad y beneficios: cómo entender las prácticas contables de la era
moderna
Buchhaltung und Gewinn: Wie man die Buchführungspraktiken der Moderne
erfassen kann

Pierre Gervais

Introduction
1 Dans le long et récurrent débat sur le lien entre développement de la comptabilité en
Europe et le développement du capitalisme, quel que soit le sens que l'on donne à ce
dernier terme1, les différents camps en présence sont dans l'ensemble d'accord pour
identifier un moment de transition à la modernité. Ce moment est caractérisé par un
usage nouveau des livres comptables d'agents économiques privés 2, marchands,
artisans, propriétaires terriens, industriels, etc. En grande partie grâce à l'utilisation de
la comptabilité en partie double, ces livres de compte privés deviennent alors des outils
permettant de « favoriser la bonne gestion et aider la prise de décision », suivant la
formule consacrée chez les auteurs anglophones.3 Pour les tenants de ce que les
historiens de la comptabilité résument souvent du nom de « thèse Sombart-Weber »,
c'est même justement grâce à cette évolution que le capitalisme s'est développé.
Werner Sombart a en effet le premier avancé l'idée que la comptabilité en partie double
avait joué un rôle central dans l'avènement du capitalisme en autorisant le suivi du
« cycle complet du capital dans une entreprise », tandis que Max Weber a précisé cette
hypothèse un peu plus tard en soulignant l'importance du calcul du taux de rendement

Comptabilités, 14 | 2021
155

du capital investi, qui concrétisait les avantages potentiels de ce suivi du cycle du


capital.4
2 Historiennes et historiens de la comptabilité ne parviennent cependant pas plus à
trouver un terrain d'accord sur la chronologie de cette transition que leurs collègues
économistes. L'émergence de la comptabilité « moderne », ou « capitaliste » si l'on
préfère, se trouve remontée tantôt aux origines même de la partie double autour de
Luca Pacioli au XVe siècle, voire plus tôt, tantôt au contraire retardée jusqu'à l'extrême
fin de l'époque moderne, voire au XIXe siècle, avec d'âpres controverses sur la présence
éventuelle entre ces deux dates de comptabilités annonçant plus ou moins les temps
nouveaux. S'il y a à peu près consensus sur l'existence d'un changement de paradigme
entre le XIIIe et le XVIe siècle, le débat, comme en économie, porte surtout sur le
caractère continu ou non de l'évolution de l'outil comptable depuis cette époque, et en
corollaire sur la présence ou non de comportements gestionnaires « capitalistes » avant
la révolution industrielle. Jusque dans les années 1970, il était plutôt admis qu'une telle
comptabilité « moderne » n'était apparue qu'au XVIIIe siècle, voire au XIXe, après une
période de stagnation.5 À partir des années 1990, une école « révisionniste » a au
contraire imposé une narration fondée sur l'émergence progressive de la comptabilité
moderne comme outil d'accompagnement de l'activité économique depuis le bas
Moyen-Âge.6 Mais depuis une vingtaine d'année, cette chronologie « continue » a été à
son tour critiquée, et l'accent mis à nouveau sur la fin du XVIIIe siècle, voire le siècle
suivant.7 Il existe enfin des positions intermédiaires, comme celle de Rob Bryer pour la
Grande-Bretagne, plaçant la transition au capitalisme plutôt au XVIIe siècle, ou l'analyse
foucaldienne de Hoskins, Keith W., et Richard H. Macve. 8 L'opposition entre
changement et continuité a par ailleurs engendré des débats secondaires autour de la
nature et de l'importance de la transition « paciolienne » du bas Moyen Âge. 9
3 Pour compléter ce paysage historiographique déjà fort compliqué, il faut également
prendre en compte les divers débats autour de la distinction souvent faite entre
comptabilités financières, plutôt commerciales et en partie double, et comptabilités de
coût, plutôt associées aux grosses unités de production comme les forges ou les grands
domaines. Ces dernières étaient traitées, non en partie double, mais en « charge et
décharge », suivant des principes hérités du Moyen Âge. L'évolution de ces
comptabilités particulières n'en génère pas moins les mêmes discussions quant aux
temporalités observables. La mise en place d'une comptabilité de coûts « moderne », à
visée de contrôle des coûts, serait tantôt le fait des grands propriétaires en particulier
britanniques à partir du XVIIe, voire du XVIe siècle, ou bien plutôt un résultat de
l'émergence de grandes unités de production quasi industrielles au XVIIIe siècle, alors
que pour d'autres auteurs elle n'atteint sa maturité qu'avec les nouvelles techniques de
contrôle des coûts développées lors de la révolution industrielle du XIXe siècle. En-
dehors de quelques ouvrages de synthèse,10 les recherches en ce domaine ont
longtemps été dominées par des études de cas, soit d'entreprises, soit de manuels
contenant des avis sur la question, et relevaient plutôt dans l'ensemble d'une recherche
des origines. Elles posaient souvent en principe la continuité ultérieure des
développements observés, sans que l'apparition du contrôle des coûts soit
problématisée au-delà d'une simple recherche d'efficience.11 D'autres approches plus
récentes en revanche pointent la difficulté qu'il y a à réduire l'histoire du contrôle des
coûts à une progression linéaire, et le présent article s'inscrit plutôt dans cette
direction générale.12 Ce débat ne recoupe cependant que jusqu'à un certain point celui

Comptabilités, 14 | 2021
156

décrit dans le paragraphe précédent, puisque l'émergence d'un objectif de contrôle des
coûts, quelle que soit la façon dont on la date, peut être pensée aussi bien comme une
rupture décisive que comme un prolongement naturel du moment paciolien (étant
entendu que ce terme est utilisé ici pour décrire le phénomène général de naissance de
la partie double, qui ne se réduit pas, bien sûr, à la publication par Luca Pacioli de la
Summa Arithmetica en 1494).
4 Le présent article n'a pas la prétention de trancher entre tous les éminents travaux
consacrés à ces questions, mais propose beaucoup plus modestement une approche
inverse. Si l'on abandonne la recherche des traces de progrès et de modernité, quel que
soit le sens que l'on peut donner à ces termes, quels types de sources peut-on s'attendre
à rencontrer vers la fin de la période Moderne, au XVIIIe siècle, alors que les pratiques
sont consolidées et relativement unifiées, et quelles sont les particularités de ces
sources ? Il s'agit donc plutôt ici de se demander ce qui caractérise ces comptabilités de
l'époque moderne, ce qui constitue leur état normal en somme, sans vouloir
nécessairement les mettre en perspective de manière évolutive. Une telle approche
aboutit nécessairement à des résultats assez restreints, au plus petit dénominateur
commun des comptabilités employées avant le XIXe siècle. Il peut cependant servir à
encadrer les recherches, en soulignant ce qu'il est probable de trouver, et en creux ce
que la recherche en histoire de la comptabilité risque de ne rencontrer que rarement.
Pas de révélation particulière dans les lignes qui vont suivre, donc, mais quelques
réflexions sur ce qui caractérise en pratique une source de l'époque moderne, et
quelques indications sur les conclusions que l'on peut en tirer.

Les formes multiples de la comptabilité à l'époque


moderne
5 Commençons par souligner un état de fait: jusqu'au XIXe siècle, la comptabilité, même
prise au sens très large d'une simple activité d'enregistrement de transactions
monétarisées ou non, était une activité rare, réservée à une élite restreinte. Une
première limite évidente était celle de l'alphabétisation. Jusqu'après 1800, entre un
tiers et deux tiers de la population française, suivant les régions, ne maîtrisait pas
suffisamment l'écrit pour compter quoi que ce soit.13 Mais même dans les pays
protestants, dans lesquels la lecture individuelle obligatoire de la Bible imposait un
taux d'alphabétisation plus élevé, la grande majorité de la population n'utilisait pas
l'outil comptable, dans la mesure où elle n'avait pas grand-chose à compter. Au XVIIIe
siècle, on peut estimer à 70 % la proportion de français à bas revenus et sans aucune
fortune personnelle, pour qui tenir une comptabilité n'avait pas d'utilité pratique. 14
Mais beaucoup d'agriculteurs aisés, des artisans, voire des membres du bas clergé, de la
petite noblesse et de la bourgeoisie des villes ne tenaient pas de comptabilité formalisée
non plus. Ils se contentaient au mieux d'enregistrer une partie de leurs transactions
dans des « livres de raison ». Ceux-ci, en dépit de l'origine latine de leur nom, liber
rationum ou « livres des comptes », ne contenaient le plus souvent que des indications
chiffrées éparses, enregistrées au fur et à mesure des événements qui les avaient
générées (d'où leur nom en anglais, day book, que l'on pourrait traduire par « livre des
jours »). Ces données étaient de plus fréquemment mêlées à des remarques familiales
ou personnelles sans rapport avec une comptabilité quelconque.15

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157

La partie simple

6 Dans l'ensemble, il n'est pas déraisonnable de supposer que moins et sans doute
beaucoup moins d'un dixième de la population avait recours à une comptabilité, au
sens d'un enregistrement suivi, et visant au moins en partie à l'exhaustivité, d'un
ensemble de transactions en valeur générées par une activité spécifique. Mais même à
l'intérieur de cette sphère restreinte, toutes les comptabilités ne se ressemblaient pas,
et la plupart étaient loin de fonctionner comme une comptabilité en partie double
moderne. La plupart des comptabilités d'artisans et de commerçants étaient dites « en
partie simple ». Elles se limitaient à enregistrer chaque transaction en « doit » et
« avoir », au débit ou au crédit de la personne à qui l'on achetait ou vendait: par
exemple, « Doit X tant pour telle marchandise », « Avoir de Y pour telle marchandise à
lui achetée ». Les formes variaient, du simple brouillard plus ou moins bien tenu où
chaque acte d'achat ou de vente était enregistré chronologiquement, avec le montant,
le nom de la personne avec qui la transaction avait eu lieu, et la date de cette
transaction, à des systèmes plus complexes dans lesquels les transactions étaient
reportées sur un « Grand livre », dans lequel elles étaient reclassées au nom de chaque
partenaire, avec un index qui permettait de retrouver facilement un compte personnel
donné, après quoi il suffisait de totaliser débits et crédits pour chaque compte ainsi
ouvert pour savoir qui devait quoi à qui.16 Ce système permettait donc seulement
d'inventorier les dettes et les créances des personnes avec qui l'on faisait affaire, mais
n'enregistrait rien de plus, et ne pouvait en aucun cas permettre de faire un véritable
bilan ou un calcul de profit. Logiquement, les comptabilités en partie simple
n'incluaient presque jamais les ventes au comptant, qui ne généraient ni dettes, ni
avoirs, et n'avaient donc pas besoin d'être enregistrées.
Figure 1. Structure d'une comptabilité en partie simple. A. Le Journal : enregistrement d'une livraison
de draps en date du 6 septembre 1752

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158

Source : Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle, 49 B 561 : Journal des ventes de Germain


Empereur (octobre 1752/juillet 1756) ; 49 B 567 : Grand Livre des ventes de Germain Empereur
(années 1750). © Julien Villain. Cf. également Villain, Julien, « Les activités commerciales des
marchands-magasiniers » lorrains (années 1750 et 1760) : espaces et filières d’un commerce de gros
et de demi-gros au XVIIIe siècle », dans Maitte, Corine, Philippe Minard et Matthieu De Oliveira éds., La
gloire de l’industrie. Faire de l’histoire avec Gérard Gayot, Rennes, 2012.
Figure 2. Structure d'une comptabilité en partie simple. B. Le Grand livre: avoir reporté au crédit du
compte des fournisseurs, Martinet & Aubanel

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Source : Archives Départementales de Meurthe-et-Moselle, 49 B 561 : Journal des ventes de Germain


Empereur (octobre 1752/juillet 1756) ; 49 B 567 : Grand Livre des ventes de Germain Empereur
(années 1750). © Julien Villain. Cf. également Villain, Julien, « Les activités commerciales des
marchands-magasiniers » lorrains (années 1750 et 1760) : espaces et filières d’un commerce de gros
et de demi-gros au XVIIIe siècle », dans Maitte, Corine, Philippe Minard et Matthieu De Oliveira éds., La
gloire de l’industrie. Faire de l’histoire avec Gérard Gayot, Rennes, 2012.

La comptabilité en charge et décharge

7 Pour la minorité d'acteurs économiques européens qui entreprenaient de suivre de


manière plus systématique du point de vue comptable l'ensemble de leurs activités,
deux grands systèmes de comptabilité coexistaient: le système en partie double devenu
dominant aujourd'hui, apparu vers la fin du Moyen-Âge en Italie 17, et le système dit
« en charge et décharge » (ou « recettes et dépenses »), qui a également survécu jusqu'à
l'époque contemporaine, en particulier dans nombre de comptabilités publiques, à
commencer par la France. Ce dernier système était un héritage des comptabilités
médiévales qui permettaient de contrôler les régisseurs gérant les grands domaines
seigneuriaux et royaux. Il enregistrait pour une période donnée, en les répartissant par
« chapitres », tout ce qui était reçu, d'une part, y compris le fonds initial, tout ce qui
était dépensé, d'autre part, un peu comme un compte de caisse enregistre toutes les
rentrées et sorties d'argent, mais de façon plus large, en incluant les crédits accordés
ou les dettes contractées, ainsi que tous les versements ou débours en nature. Le
compte « en finances », ou état général, produit en fin de parcours permettait de
« rendre compte » très précisément de l'emploi des ressources confiées à la personne
gestionnaire, en inventoriant tous les flux entrant et sortant. En revanche il n'incluait
pas, par définition, le capital fixe, et ne permettait donc pas de calculer le retour sur
investissement. Pour des entreprises devant partager des profits entre actionnaires ou
partenaires, un tel compte n'était donc pas satisfaisant, et devait être complété par des
calculs supplémentaires. Mais malgré cette faiblesse, et du fait de l'efficacité de cet
outil en termes d'enregistrement des flux gérés par des gestionnaires délégués, et donc
de reddition de comptes, le système en charge et décharge resta jusqu'au 19 e siècle

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160

celui quasi universellement adopté par les institutions, qu'elles soient seigneuriales,
étatiques ou locales, ainsi que par les propriétaires fonciers et les gestionnaires de
grandes entreprises minières et métallurgiques. Il resta aussi très majoritairement le
choix des autres grandes entreprises industrielles, souvent financées par des membres
de la noblesse ou de la finance d'État pour qui cette approche comptable allait de soi de
toute façon. En dehors du grand négoce donc, la partie double ne connut guère
d'expansion significative avant la Révolution industrielle que dans l'industrie textile du
XVIIIe siècle, du fait de la présence massive d'investisseurs marchands rompus à cette
technique. 18
Figure 3. État général d'une comptabilité en charge et décharge de régisseur de grand domaine en
Grande-Bretagne, 1737

Source : “Page from estate account and rental for the manor of Dracklow and Rudheath, Cheshire",
1736 (Pl E 4/1/20/1), University of Nottingham manuscripts and Special Collections, accessible à
https://www.nottingham.ac.uk/manuscriptsandspecialcollections/researchguidance/accounting/
household.aspx

La partie double

8 La société de l'époque moderne n'accordait donc en définitive qu'une place fort


restreinte à cette technique de la partie double, qui focalise pourtant une bonne partie
de l'histoire de la comptabilité depuis ses origines et est censée avoir été l'un des
fondements du capitalisme.19 Cette fascination historiographique peut se comprendre:
au-delà des différents modes de présentation, la partie double dès ses débuts peut être
présentée comme une façon de catégoriser, classer et synthétiser les mouvements de
valeur en entrée et sortie, de manière vérifiable (l'ensemble des écritures doit aboutir à
l'équilibre dans un bilan) et analytiquement complète (là encore dès ses débuts, la
comptabilité en partie double permettait de repérer les sources de profits et de pertes
grâce à la construction d'un compte du même nom; et l'inventaire des actifs était

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161

également possible par l'intermédiaire du bilan, y compris dans ses dimensions de


capital fixe). Pourtant, malgré ses potentialités techniques, son usage est resté comme
nous venons de le voir assez rare jusqu'au XIXe siècle. Il était surtout caractéristique des
grands négociants, des compagnies à charte créées par les États européens pour
exploiter commercialement leurs colonies et leurs comptoirs dans d'autres continents,
et d'une façon générale des partenariats commerciaux importants. 20
9 La divergence profonde entre la domination de la partie double dans l'historiographie
de l'époque moderne et sa place très limitée dans la pratique vient en partie de l'accent
mis par l'historiographie en question sur les développements théoriques. Ceux-ci sont
en effet mesurés par l'historiographie à l'aune des manuels de comptabilité, de plus en
plus nombreux après 1600. Ces manuels reflétaient effectivement l'état de l'art à un
moment donné, et permettent effectivement de dater les innovations et évolutions
importantes. Mais ils ne fournissent en revanche que peu d'indications sur l'extension
des pratiques de comptabilité en partie double sur lesquelles ils se focalisent. Souvent
rédigés par des praticiens ou des marchands, sans doute plutôt utilisés par des tuteurs
enseignants,21 ils n'étaient néanmoins normatifs que pour un nombre limité de règles
de base, notation par ordre chronologique des écritures dans un Journal, selon la forme
consacrée « Débiteur X doit à Créancier Y », puis double report de cette écriture de base
dans les deux comptes correspondant Débiteur X et Créancier Y d'un Grand Livre, avec
les crédits sur la page de droite et les débits sur la page de gauche, et solde de chaque
compte par addition et soustraction des crédits et débits. Le bilan, c'est-à-dire le total
des soldes à l'actif et au passif, devait être équilibré, avec autant de débits que de
crédits pour l'ensemble des comptes, capital et profits (ou pertes) compris. 22 Mais en
pratique, et nous reviendrons plus bas sur ce point, les utilisateurs se dispensaient
souvent de bilan, et n'appliquaient pas toujours les règles ; en un sens, les manuels de
comptabilité étaient aux comptes de l'époque moderne ce que le Code de la route est
aux comportements des conducteurs...
Figure 4. Structure d'une comptabilité en partie double. A. Le Journal : un exemple d'achat de
marchandises par vente, crédit et troc tiré d'un manuel de 1709

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Source : Ricard, Samuel, L'art de bien Tenir les Livres de compte en partie double, Amsterdam, 1709,
« Journal A » folio 10 ; « Grand Livre ou Livre de raison A », folios 4, 9 ; « Grand Livre ou Livre de raison
A », folios 10, 32. J'utilise un manuel ici pour des raisons de facilité de lecture. Après deux ans
d'activité, tous les comptes du Journal sont clôturés en débit et crédit à la fin du Grand livre (« Journal
A », folios 85 à 87 ; « Grand livre A », folio 32), puis rouverts dans le Journal suivant. Ce bilan permet de
saisir l'état des actifs et du passif dans une forme très proche de celle du XXIe siècle, et le compte
Gains et pertes permet d'identifier l'origine des profits et des pertes, mais malgré la date du 31
décembre, la clôture semble associée à une nécessité pratique (journal rempli et obligation d'en
commencer un nouveau), plus qu'à des objectifs de gestion que Ricard ne mentionne nulle part. D'une
façon générale, la présence d'un bilan est caractéristique des manuels de l'époque, mais se rencontre
beaucoup plus rarement dans la pratique.
Figure 5. Structure d'une comptabilité en partie double. B. Le Grand livre : report en partie double du
troc de marchandises porté au Journal

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Source : Ricard, Samuel, L'art de bien Tenir les Livres de compte en partie double, Amsterdam, 1709,
« Journal A » folio 10 ; « Grand Livre ou Livre de raison A », folios 4, 9 ; « Grand Livre ou Livre de raison
A », folios 10, 32. J'utilise un manuel ici pour des raisons de facilité de lecture. Après deux ans
d'activité, tous les comptes du Journal sont clôturés en débit et crédit à la fin du Grand livre (« Journal
A », folios 85 à 87 ; « Grand livre A », folio 32), puis rouverts dans le Journal suivant. Ce bilan permet de
saisir l'état des actifs et du passif dans une forme très proche de celle du XXIe siècle, et le compte
Gains et pertes permet d'identifier l'origine des profits et des pertes, mais malgré la date du 31
décembre, la clôture semble associée à une nécessité pratique (journal rempli et obligation d'en
commencer un nouveau), plus qu'à des objectifs de gestion que Ricard ne mentionne nulle part. D'une
façon générale, la présence d'un bilan est caractéristique des manuels de l'époque, mais se rencontre
beaucoup plus rarement dans la pratique.

10 En tout état de cause, les formes multiples de la comptabilité de l'époque moderne


doivent nous inciter avant tout à faire preuve de prudence, et de précision, dans l'étude
des sources comptables. En pratique, les fonds d'archives occidentaux du XVIIIe siècle
recèlent une très vaste gamme de livres de compte plus ou moins détaillés, en partie
simple, double, ou charge et décharge, ou suivant des formules plus ou moins hybrides
et idiosyncratiques. La première règle à suivre est donc d'analyser soigneusement la
structure des écritures comptables pour reconstituer la façon dont chaque comptabilité
fonctionnait, et à quelle famille elle appartenait – partie simple, charge et décharge,
partie double... Ce travail préalable de critique de la source est d'autant plus nécessaire
que les descriptions d'archives sont parfois trompeuses, et le vocabulaire utilisé par les
acteurs eux-mêmes souvent peu précis; un marchand pouvait fort bien décider
d'appeler « brouillard » un livre de comptes qui fonctionne en réalité comme un
journal, tout en se dispensant de référencer dans ledit journal/brouillard les pages du
Grand livre sur lequel il reportait les transactions...23 Seule l'étude attentive non
seulement des différentes écritures – en doit et avoir, en partie double avec créditeur et
débiteur, en recettes et dépenses – mais aussi de leur enchaînement – le vocabulaire
des écritures est-il en adéquation avec la suite des transactions enregistrées ? Cette
suite est-elle en cohérence avec le modèle comptable censé être utilisé ? – permet de
conclure, et encore pas toujours, à l'utilisation de tel ou tel modèle de comptabilité.

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164

11 De plus, et peut-être surtout, aucun livre de compte ne doit être considéré a priori
comme plus qu'un fragment plus ou moins complet d'une activité plus large. Ceci
implique de réfléchir à sa durée, à son auditoire-cible, à ses objectifs, aux activités qu'il
couvrait, etc. Ce n'est pas seulement une question de conservation, même si bien sûr
beaucoup de comptabilités n'ont survécu qu'en partie. Les acteurs de l'époque
n'hésitaient nullement à choisir de comptabiliser une partie seulement de leur activité,
pour des raisons diverses, et bien loin de ce que préconisaient les manuels. À titre
d'illustration, citons cet épicier de Boston, qui, à la réception d'un assortiment expédié
de Londres en février 1753, décida de créer une comptabilité en partie double complète,
tenue dans un journal et un grand livre dont chacun ne fait que quelques pages,
uniquement pour suivre de près le profit généré par cet unique achat, dont le contenu
mit six années à être entièrement écoulé. Il y avait une logique à ce choix: les produits
importés de Londres étaient très chers par rapport aux produits locaux que notre
épicier vendait d'habitude, et ce dernier voulait probablement être sûr que le jeu en
valait la chandelle. Il ne s'agissait pas forcément de faire un bénéfice, des produits
exotiques pouvaient servir de produits d'appel, mais si la perte avait été trop
importante, il n'y aurait sans doute pas eu d'autre commande. En tout état de cause, les
comptes nous offre l'enregistrement complet des ventes de thé, de fromage importé
d'Angleterre, d'huile d'olive, de raisins secs, de poivre et de noix de muscade, mais ne
contiennent aucune trace de tous les autres produits vendus, et un épicier de Boston
dans les années 1750 en vendait bien d'autres.24 Il ne s'agit en rien d'un cas
exceptionnel; quantité de comptabilités étaient ouvertes uniquement pour rendre
compte d'une seule expédition ou voyage, ou d'un investissement particulier, d'une
« aventure » selon le terme de l'époque, dont il était souhaitable (voire indispensable,
dans le cas d'investisseurs multiples) d'enregistrer de manière comptable le résultat, ou
tout au moins le déroulement.25

La comptabilité en partie double à l'époque moderne :


une « modernité » trompeuse
12 Usage peu répandu parmi les acteurs économiques, modèles incertains et multiples,
vocabulaire flottant, application inégale des règles de l'art, domaine d'enregistrement à
géométrie variable et le plus souvent très partiel par rapport à l'ensemble d'une
activité, tout cela constitue un premier ensemble de difficultés lorsque l'on étudie la
comptabilité moderne, quelle que soit la source. Mais une difficulté plus particulière à
la comptabilité de l'époque moderne en général, et plus particulièrement pour la partie
double, est son apparente transparence, la similitude du vocabulaire employé avec celui
de la comptabilité contemporaine, la récurrence de notions familières: crédit et débit,
recettes, dépenses, bilan, solde de comptes, profit, perte... L'importance d'une approche
critique est alors décuplée, justement parce qu'il paraît naturel, sémantiquement tout
au moins, d'assimiler les processus de l'époque aux nôtres. Une bonne partie de
l'historiographie incite d'ailleurs à s'engager dans cette direction, en faisant du passé
un « prologue »26 du présent, une période de préparation et d'acquisition de méthodes
peu à peu perfectionnées et universalisées. Il serait injuste de parler de positivisme,
dans la mesure où depuis les années 1990 au moins il y a consensus autour de l'idée que
chaque état de ce développement répondait aux besoins propres des acteurs à un
moment donné. Mais le principe même d'une sorte d'évolution biologique, de sélection

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naturelle d'outils de plus en plus élaborés, découle logiquement de la narration


continue privilégiée dans l'historiographie. Elle conduit à assimiler les états antérieurs
à leur descendance postérieure, le passage des uns à l'autre s'effectuant par
amélioration et complexification plutôt que par rupture. Dans ce schéma, les mots et
les outils restent à peu près les mêmes. Mais c'est précisément par rapport à cette
vision naturalisante du vocabulaire et de la pratique comptables de l'époque Moderne
que le présent article voudrait introduire une distance, et ce sur plusieurs points
correspondant à des fonctions centrales dans la comptabilité aujourd'hui, mais qui
n'opéraient pas forcément de la même manière vers 1700.27

L'introuvable bilan

13 Une première de ces fonctions qui semblent évidentes aujourd'hui est la construction
d'un bilan permettant à la personne propriétaire de la comptabilité de connaître son
actif et son passif, de suivre l'évolution de son capital, et (pour les détenteurs de
capitaux investis) de calculer le retour sur investissement généré par l'activité menée,
dans un temps donné. De fait, en apparence, les bilans de l'époque Moderne ne sont
guère différents des nôtres. Les comptes débiteurs, argent liquide, créances, inventaire,
capital fixe, apparaissent bien côté débit, à l'actif, et la somme de leurs valeurs doit
correspondre côté crédit au passif, constitué du montant du capital investi par le ou les
propriétaires, augmenté des dettes contractées, et d'un éventuel profit (ou le cas
échéant diminué d'une perte). De surcroît, l'obligation d'un bilan régulier était
effectivement mise en avant tant par les manuels de l'époque que par les autorités, en
particulier en France où l'Ordonnance du Commerce de 1673 rendait ce bilan en
principe obligatoire tous les deux ans ; les contrats privés de partenariat pouvaient
inclure aussi une obligation de ce genre. Et pourtant, les bilans sont en réalité
extrêmement rares. L'écrasante majorité des acteurs économiques, même ceux
utilisant la partie double, opéraient pendant des années sans confectionner le moindre
bilan ; les seules exceptions à ce qui est quasiment une règle en pratique sont les
partenariats, compagnies par action et autres « aventures », qui réclamaient un calcul
des profits pour les redistribuer, soit périodiquement, soit à la dissolution. Mais même
dans ce cas les bilans étaient souvent très espacés dans le temps.
Figure 6. Structure d'une comptabilité en partie double. C. Gains et pertes et Bilan ; une information
dispersée dans le Grand livre

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Source : Ricard, Samuel, L'art de bien Tenir les Livres de compte en partie double, Amsterdam, 1709,
« Journal A » folio 10 ; « Grand Livre ou Livre de raison A », folios 4, 9 ; « Grand Livre ou Livre de raison
A », folios 10, 32. J'utilise un manuel ici pour des raisons de facilité de lecture. Après deux ans
d'activité, tous les comptes du Journal sont clôturés en débit et crédit à la fin du Grand livre (« Journal
A », folios 85 à 87 ; « Grand livre A », folio 32), puis rouverts dans le Journal suivant. Ce bilan permet de
saisir l'état des actifs et du passif dans une forme très proche de celle du XXIe siècle, et le compte
Gains et pertes permet d'identifier l'origine des profits et des pertes, mais malgré la date du 31
décembre, la clôture semble associée à une nécessité pratique (journal rempli et obligation d'en
commencer un nouveau), plus qu'à des objectifs de gestion que Ricard ne mentionne nulle part. D'une
façon générale, la présence d'un bilan est caractéristique des manuels de l'époque, mais se rencontre
beaucoup plus rarement dans la pratique.

14 Cet apparent désintérêt pour le résultat comptable peut s'expliquer en partie par la
difficulté de valoriser les différents éléments du bilan. Les ventes et achats à crédit en
représentaient une bonne partie, et leur statut de dette privée non garantie rendait
leur valeur réelle souvent très incertaine. Les marchandises en stock pouvaient se
révéler de mauvaise qualité, ou leur prix de marché changer brusquement. Les effets de
commerce, émis sous seing privé, pouvaient perdre toute valeur du jour au lendemain
si leur émetteur traversait une mauvaise passe et faisait banqueroute. La monnaie
métallique était rare, et même elle était sujette à rognage et contrefaçon. Seuls les
biens fonciers avaient une valeur relativement stable, et encore à condition de ne pas
être situés dans les colonies ou les périphéries, auquel cas ils devenaient au contraire
objets de spéculations très risquées. Enfin, les temporalités fluctuantes des paiements
induisaient des coûts cachés supplémentaires, qui étaient compensés de manière très
variable par des intérêts pas toujours exigés, pas toujours versés, et étroitement limités
par l'usage et les notions de « juste prix ». Symptôme répandu de toutes ces
incertitudes, toutes sortes de transactions, et plus encore les inventaires après décès,
les liquidations de partenariats ou d'aventures, ou les banqueroutes, donnaient souvent
lieu à d'âpres contestations fondées sur des évaluations contradictoires, qui pouvaient
aboutir à des procès laissant leur règlement final en suspens pendant des années. 28

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La comptabilité de coût manque aussi à l'appel

15 Contrairement donc à la comptabilité financière d'aujourd'hui, la comptabilité de


l'époque Moderne ne visait pas nécessairement à établir le bilan d'une activité donnée.
Mais, de manière tout aussi déconcertante, elle n'incluait souvent pas non plus l'autre
versant de l'activité comptable d'aujourd'hui, la comptabilité de gestion et ses objectifs
de contrôle des coûts. Cette deuxième fonction comptable là encore paraît aujourd'hui
aller de soi pour tout acteur économique rationnel: suivre les charges et les produits
aussi précisément que possible, pour aboutir à un compte de résultat permettant
d'avoir une vision précise des coûts et des revenus, d'identifier du même coup les
sources de profits et de pertes, et donc d'aider à la gestion et à la prise de décision, en
particulier par l'intermédiaire du contrôle des coûts, pour améliorer la rentabilité.
Comme nous l'avons vu plus haut, la comptabilité en charge et décharge de l'époque
Moderne était mieux armée pour réaliser ce programme, et aboutissait en tout cas à
enregistrer les coûts. Mais ce qui est frappant, c'est l'absence générale de traces
d'utilisation gestionnaire de ces calculs menés dans le cadre du travail comptable,
absence sensible même lorsque la comptabilité en charge et décharge était employée.
Une telle absence de suivi des coûts peut se comprendre pour des négociants; comme
l'a expliqué Basil Yamey dans un article pionnier, le degré d'incertitude et les
fluctuations rapides prévalant sur les marchés de l'époque Moderne ne rendait pas
forcément le contrôle des coûts très utile.29 Mais même dans les unités de production
importantes dans lesquelles les coûts étaient suivis de très près, ni les manuels ni les
archives ne révèlent de processus par lequel cette information sur les coûts aurait servi
de base à un contrôle de gestion continu, au sens où il est pratiqué de nos jours. Il
arrivait que des décisions gestionnaires soient prises dans une visée explicite de
réduction des coûts, mais les calculs sur lesquels ces décisions s'appuyaient étaient très
souvent prospectifs, et même lorsqu'ils utilisaient des chiffres issus du processus
comptable, cette utilisation restait strictement ponctuelle. Et bien sûr, la comptabilité
en charge et décharge pouvait servir de base à un calcul de coût, mais pas à des calculs
de rentabilité, en l'absence de mesure du capital investi. 30

La non-mesure du profit

16 Qu'en est-il de ces calculs de rentabilité en partie double ? Il faut souligner qu'à chaque
fois qu'un bilan était réalisé, et à condition de suivre quelques règles simples, le compte
de profits et pertes impliqué par la partie double pouvait permettre d'aboutir à une
vision d'ensemble de la rentabilité des différentes activités de la personne propriétaire.
Une fois créée une architecture de compte cohérente qui reflétait ces activités, et si ce
que nous appellerions aujourd'hui les frais généraux étaient correctement répartis
entre ces comptes, un bilan marchand aurait pu contenir le gain ou la perte sur chaque
article dont le compte était clos en profits et pertes, et certains manuels de
comptabilité de l'époque en font effectivement la remarque.31 Mais là encore, la
pratique est décevante; non seulement la majorité des acteurs ne faisaient que peu ou
pas de bilans, mais même la minorité qui soldait l'ensemble des comptes de loin en loin
ne semblait pas intéressée par cette possibilité. Il suffit pour s'en convaincre de faire la
liste des obstacles que certaines pratiques comptables fort répandues faisaient naître
en ce domaine. Beaucoup de marchandises étaient réparties entre différents comptes, y
compris une multitude de comptes d'aventures ou en commission. Les achats et les

Comptabilités, 14 | 2021
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ventes ne répertoriaient quasiment jamais les provenances, ce qui rendait impossible


une traçabilité des marchandises fournies, et donc de leur rentabilité, en fonction des
fournisseurs. Nombre de comptes étaient soldés au fil de l'eau, dans un compte
temporaire de profits et pertes qui était lui-même clos au moment du bilan dans un
compte plus général, ce qui faisait disparaître de ce dernier ces comptes soldés au
préalable. Enfin la répartition, non seulement des frais généraux, mais même des
charges directes sur les marchandises était faite le plus souvent sans aucun souci de
précision, et certainement sans chercher à préciser les marges bénéficiaires générées
sur des types particuliers de marchandises. Les clôtures de compte et calculs de profit
imposés par l'existence de partenaires auxquels il fallait restituer leur part desdits
profits ne modifiaient que marginalement cette situation. Les informations compilées
pour ces clôtures de compte ne produisaient qu'un bénéfice net total (ou une perte
nette...), là encore sans inclure la possibilité de retracer les sources de ce bénéfice ou de
cette perte. Les comptabilités pré-modernes ne visaient donc pas plus à fournir une
base comptable au travail de gestion qu'à suivre la situation financière de leur
propriétaire, ou à lui permettre de contrôler et réduire ses coûts; c'est du moins ce qui
se dégage de la pratique des acteurs.

Pourquoi compter ? Compter quoi ?

17 Ce qui conduit à se demander à quoi servaient ces comptabilités au juste. Pour le


comprendre, et bien saisir ce qu'il est possible d'en apprendre, il faut s'adapter à cette
époque révolue et à son vocabulaire, en commençant par réévaluer le rapport au profit
que ces comptabilités manifestaient. Dans les entreprises incluant plusieurs
investisseurs (compagnies du grand commerce colonial, bien sûr, mais aussi
« aventures » maritimes, entreprises minières, projets d'infrastructure requérant des
capitaux importants, mais aussi tout partenariat en phase de liquidation, par exemple),
le recours fréquent et nécessaire à des calculs de bénéfices pour redistribuer les profits
calculés entre partenaires nous conduit naturellement à supposer que de tels calculs
portaient bien sur tout le « profit » de l'entreprise, et étaient la norme à l'époque. En y
regardant de plus près, en réalité, les acteurs de l'époque Moderne étaient loin de
limiter leur notion du « profit » à un résultat comptable. D'abord, qu'il s'agisse
d'individus ou de partenariats, institutionnalisés sous forme de société ou de
compagnie ou simplement de facto, l'activité reposait quasi intégralement sur des flux
de « crédit », dans son double sens d'avance monétarisée et de capital réputationnel
exploitable. De plus, elle s'insérait dans des réseaux de partenaires et de sous-traitants
dont la solidité et le bon fonctionnement étaient indispensable à sa perpétuation. Enfin
et surtout, dès qu'un processus de commercialisation était en jeu, l'accès au marché
devenait la variable essentielle et cet accès était l'objet d'un contrôle collectif qui
représentait le plus souvent la principale source de profit marchand, et qui n'était par
définition pas mesurable. Si les producteurs pouvaient encore raisonnablement
calculer un profit comptable en fin de cycle, celui-ci ne pouvait l'être que de manière
approximative du fait de toutes les incertitudes pesant sur la valorisation de leurs
actifs ; en revanche, les marchands étaient avant tout dépendant de leur situation de
crédit et de leur bonne insertion dans des filières et des cartels qui leur donnaient accès
à de nouvelles occasions de profit et à l'information, au crédit et aux correspondants
indispensables pour concrétiser celles-ci. Ces véritables actifs intangibles, n'existant en
un sens que de manière potentielle, étaient aussi peu quantifiables qu'ils étaient

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importants, et le calcul d'un profit strictement comptable dans ces conditions n'était
pas forcément très utile.32
18 Si l'on prend ce contexte en compte, l'utilisation de la partie double prend un sens tout
autre que celui d'un outil de mesure du profit. Cette technique était en effet
remarquablement bien adaptée à l'enregistrement et au suivi d'une multitude de flux
de crédits, matérialisés par les comptes personnels ouverts aux cercles de partenaires
en affaire avec le propriétaire des comptes. La double écriture garantissait l'exactitude
des transferts de valeur entre les différents comptes « en nature » contenant les actifs
physiques possédés par le marchand (les « effets effectifs », pour reprendre le
vocabulaire d'un des auteurs de manuels de comptabilité les plus connus au XVIIIe siècle,
Mathieu de La Porte). Le compte « profits et pertes », avec le cas échéant quelques
autres « comptes du chef » (on les appellerait aujourd'hui « comptes d'opérations »)
enregistrant des dépenses diverses, agissait comme un outil de nettoyage des
transactions qui n'étaient ni à porter au crédit ou au débit de partenaires, ni à inclure
dans la valorisation desdits effets effectifs. Ces opérations soldées en profits et pertes
étaient même qualifiées de « fictives » (fictitious) par John Mair, un autre auteur célèbre
de manuels du XVIIIe siècle, britannique cette fois, parce qu'elles ne faisaient
qu'augmenter ou diminuer le capital, sans modifier la structure de crédits et débits
décrite par le reste de la comptabilité, et dont la description exacte était au fond le
véritable objet de cette dernière.33
19 Un acteur économique modeste pouvait se contenter d'enregistrer ses créditeurs et ses
débiteurs sur un simple livre de raison, ou à la rigueur dans une comptabilité en partie
simple, d'autant que les incertitudes de valorisation, ainsi que les systèmes d'échange
maussiens complexes qui encadraient les relations de crédit ainsi créées, autorisaient
en pratique un certain laxisme dans les comptes.34 Mais un opérateur commercial
important traitant de grosses sommes, avec des centaines de partenaires, devait
pouvoir à tout moment établir la situation de crédit de chacun de ceux-ci, et suivre de
très près la sienne propre. À partir du moment où chaque relation de crédit devenait un
partenariat plus ou moins éphémère et plus ou moins important, la partie double
fournissait le canevas commun, l'« artefact cognitif »35 permettant d'organiser ces
relations et d'enregistrer leur histoire avec précision et exactitude. Là était sa fonction
principale, et c'est ce qu'il faut garder en tête lorsque l'on évalue de telles
comptabilités à l'époque Moderne.

Conclusion
20 Tout ce qui précède ne signifie pas qu'aucun calcul de coût n'est possible, aucune
mesure du profit, aucune estimation de retour sur investissement accessibles avant le
XIXe siècle par l'intermédiaire des livres de compte. L'hypothèse de départ pourtant,
particulièrement et de manière paradoxale pour des comptabilités en partie double, est
que l'objectif de leur propriétaire n'était pas de se livrer à des opérations de ce genre,
mais d'enregistrer des flux de crédits entrant et sortant. Cet enregistrement permettait
de suivre au plus près les relations bilatérales avec les partenaires, et de pouvoir établir
à tout moment une position de crédit, générale ou partielle. Les flux de crédit
structuraient en effet des filières informelles d'accès et de contrôle à des segments de
marché (hautement segmentés, compte tenu des conditions de l'époque, ce qui facilitait
leur monopolisation), dans lesquels toute une série d'échanges informels de type don/

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contre-don maussien permettait de faire circuler l'information, le capital et les


marchandises. Parce qu'elle offrait un support permettant d'enregistrer avec précision
l'histoire de ces multiples flux, et des partenariats auxquels ils correspondaient, la
comptabilité en partie double constituait un véritable outil de gouvernance collective.
Et parce que les coûts, y compris le coût des crédits au sens étroit d'« avance d'argent »,
n'avaient de sens que par rapport aux bénéfices tirés de la relation correspondante, le
profit final n'était, littéralement, pas calculable. Sa composante essentielle, la
consolidation et l'extension de la position de la personne propriétaire des comptes dans
le réseau des partenariats à l'intérieur duquel elle opérait, n'apparaissait nullement de
manière comptable.
21 Pour le dire autrement, le profit ou la perte strictement comptable pouvait dissimuler
un résultat « réel » diamétralement opposé. Une perte temporaire consentie ouvrait
des perspectives de collaborations et de riches profits dans l'avenir, par exemple, alors
qu'un comportement rentable mais considéré comme trop opportuniste par un
partenaire conduisait au contraire à une rupture et la perte d'occasions futures
d'opérations communes. En définitive, chaque compte racontait une histoire dont le
sens débordait largement la comptabilité. Tel personnage au compte perpétuellement
dans le rouge pouvait être en réalité un officiel dont l'appui était indispensable pour
obtenir l'accès à un marché colonial, et qui coûtait en réalité bien moins qu'il ne
rapportait; tel compte de marchandise en commission en apparence inactif renvoyait à
un stock au cœur d'une bataille spéculative à l'issue encore incertaine entre cartels
d'acheteurs et de vendeurs, dans le cadre de laquelle l'absence de transaction
manifestait une stratégie délibérée de refus de vente.36 L'étude des comptabilités de
l'époque doit donc autant que possible être contextualisée, l'idéal étant de disposer de
la correspondance commerciale du propriétaire, ce qui est malheureusement rarement
le cas.
22 La priorité donnée à l'enregistrement des flux de crédit explique aussi certaines
particularités de détail des comptabilités en partie double de l'époque Moderne,
surprenantes en apparence seulement. L'objectif n'étant pas de déterminer le profit ou
les coûts, le compte de profits et pertes servait le plus souvent d'outil de nettoyage des
comptes; il permettait d’évacuer de la comptabilité les éléments qui fausseraient
l’analyse du crédit, et c'était son rôle essentiel. Il était en revanche peu utilisé pour
mesurer la rentabilité d'une opération. En effet, la détermination quantitative du profit
pour une relation ou activité particulière n’avait pas d’intérêt stratégique dans un
marché fluctuant, dans lequel chaque cas faisait sens dans un contexte précis (filières/
cartels). Un tel calcul ne s'imposait qu'en cas de partage des bénéfices à un instant
donné, donc dans une situation soit de partenariat institutionnalisé avec des
investisseurs passifs recevant régulièrement ou non des dividendes, soit d'arrêt et de
liquidation de la relation ou de l'activité en question. Enfin, pour des marchands, les
coûts ne valaient guère la peine d'être précisément calculés, puisqu'ils étaient
généralement transférables en aval, vers l'acheteur, dans une situation où la
concurrence était, au mieux limitée, et les profits dérivés avant tout de position de
marché. De ce fait, la traçabilité des marchandises ne présentait pas forcément un
grand intérêt non plus, en l'absence de comptabilité de coût, et il ne faut pas forcément
s'attendre à des informations sur ce point ; la dimension essentielle à contrôler était
celle des qualités, plus que des coûts, et ce contrôle avait lieu hors comptabilité. D'une
façon générale, d'éventuels bilans ou calculs de coût présents dans les sources

Comptabilités, 14 | 2021
171

devraient toujours être soigneusement analysés et comparés aux écritures d'origine,


car des surprises sont possibles, et rien ne certifie que ces calculs étaient cohérents, ou
n'incluaient pas des raccourcis qui nous paraîtraient aujourd'hui hasardeux.
23 La situation était quelque peu différente pour les producteurs, en tout cas ceux qui
estimaient utile de suivre leurs coûts, en particulier les propriétaires de grosses unités
de production avec un capital immobilisé important et le cas échéant des actionnaires
multiples. Mais justement, dans la quasi-totalité des cas ces producteurs n'avaient pas
non plus recours à la partie double, et employaient la comptabilité en charge et
décharge pour suivre leurs recettes et leurs dépenses. Comme cette dernière ne
permettait généralement pas de calculer le retour sur investissement, il faut supposer
que les producteurs aussi considéraient un tel exercice comme peu utile, peut-être
parce qu'il n'avait de sens que dans la mesure où il leur aurait été possible d'agir sur les
coûts pour augmenter les marges bénéficiaires. Dans un univers où les producteurs
étaient preneurs de prix beaucoup plus qu'ils ne les fixaient, une telle stratégie
n'apparaissait que rarement; il faudra attendre le XIXe siècle et la Révolution
industrielle pour voir émerger un recours systématique au contrôle des coûts pour
faire face à la concurrence (et voir émerger simultanément une comptabilité de coûts à
visée gestionnaire).37 Quant au reste des acteurs économiques, tout aussi peu capables
de jouer un rôle dans la fixation des prix que limités dans leur accès au marché, au
capital et aux réseaux de crédit et d'information, ils pouvaient se satisfaire de
comptabilités très rudimentaires, pour ceux du moins qui avaient un usage régulier de
l'écrit. Comme il est d'usage de le rappeler en histoire de la comptabilité, les techniques
comptables de chaque époque correspondent aux nécessités du temps, mais il faut
garder à l'esprit à quel point les nécessités perçues à l'époque moderne n'étaient pas les
nôtres, malgré des ressemblances apparentes, et combien leur compréhension, leur
reconstitution à vrai dire, est un préalable indispensable pour quiconque veut
comprendre les techniques comptables de cette période et leurs utilisateurs.

NOTES
1. Les opinions sur ce qu'est au juste le capitalisme et quand il émerge sont très diverses ; cf.
entre autres Allen, Robert C., Global economic history: a very short introduction, Oxford, 2011 ;
Beckert, Sven et Rockman, Seth (éds.), Slavery’s capitalism: a new history of American economic
development, Philadelphie, 2016 ; Findlay, Ronald et O’Rourke, Kevin H., Power and plenty: trade,
war, and the world economy in the second millennium, Princeton, 2007 ; Hodgson, Geoffrey M.,
Conceptualizing capitalism: institutions, evolution, future, Chicago, 2015 ; McCloskey, Deirdre N.,
Bourgeois equality: how ideas, not capital or institutions, enriched the world, Chicago, 2016 ; Mokyr, Joel,
The Gifts of Athena: historical origins of the knowledge economy, Princeton, 2002 ; Pomeranz, Kenneth,
The Great Divergence: China, Europe and the making of the modern world economy, Princeton, 2000 ; et
Wood, Ellen Meiksins, The origin of capitalism: a longer view, Londres, 2002. Je ne discuterai pas
cette question ici : voir Gervais, Pierre, Les origines de la révolution industrielle aux États-Unis : entre
économie marchande et capitalisme industriel, 1800-1850, Paris, 2004; Gervais, Pierre, « Capitalism and

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172

(or) Age of Commerce: the peculiarities of market exchange in the Early Modern era », XVII-XVIII.
Revue de La Société d’études Anglo-Américaines Des XVIIe et XVIIIe Siècles, n° 77, décembre 2020.
2. L'accent mis ici sur la pratique de l'échange commercial nous semble la seule façon de tracer
une frontière aussi peu arbitraire que possible entre ce que l'on appellerait aujourd'hui
comptabilités « publiques » et « privées ». La frontière est floue à l'époque moderne ; la
comptabilité de la East India Company britannique au XVIIIe siècle, par exemple, pourrait très bien
être considérée comme relevant d'une activité étatique ou para-étatique. Mais l'échange
marchand est central dans les comptabilités des grandes compagnies commerciales comme dans
celles d'opérateurs économiques plus humbles, alors que les comptabilités institutionnelles non
commerciales (appelons-les ainsi faute de mieux) sont plutôt structurées autour de prélèvements
institutionnels, même si dans nombre de cas les deux approches sont combinées. Pour ces
comptabilités, voir les numéros précédents de la présente revue, en particulier les volumes 3
(2012), 10 (2019) et 11 (2019).
3. « [It] promotes good management and assists decision making » Steven Toms. « Double entry
and the rise of capitalism: keeping a sense of proportion ? » Accounting History Review, vol. 26, n°
1, janvier 2016, p. 25.
4. Cf. Sombart, Werner, « L’entreprise comme unité comptable [Werner SOMBART, Der moderne
Kapitalismus- München 1916-1927, Tome II - Livre 1 - 2° section : Les systèmes économiques - 10”
chapitre : Les entreprises capitalistes - parag. III : L’entreprise comme unité comptable
(pp. 110-125)] » Cahiers d’histoire de la comptabilité, vol. 2, 1992, p. 19–28 ; Weber, Max. Histoire
économique: esquisse d’une histoire universelle de l’économie et de la société, Gallimard, 1991. Cf. aussi
Chiapello, Eve, et Yuan Ding, « Searching for the accounting features of capitalism: an illustration
with the economic transition process in China », Cahier de Recherche du Groupe HEC Paris, n° 817,
avril 2005 ; Chiapello, Eve, « Accounting and the birth of the notion of capitalism », Critical
Perspectives on Accounting, vol. 18, n° 3, mars 2007, p. 263-96; Derks, Hans, « Religion, capitalism
and the rise of double-entry bookkeeping », Accounting, Business and Financial History, vol. 18, n° 2,
juillet 2008, p. 187-213 ; Toms, J. Stevens, « Capitalism », dans Edwards, J. R., et Stephen P. Walker,
The Routledge Companion to Accounting History, 2009, en particulier p. 345 ; Toms, J. Steven,
« Calculating profit: a historical perspective on the development of capitalism », Accounting,
Organizations and Society, vol. 35, n° 2, février 2010, p. 205-21 ; et plus récemment O’Sullivan, Mary,
« The intelligent woman’s guide to capitalism », Enterprise & Society, vol. 19, n° 4, décembre 2018,
p 751-802.
5. Cf. par exemple De Roover, Raymond, « New perspectives on the history of accounting », The
Accounting Review, vol. 30, n° 3, juillet 1955, p. 405-20 ; Pollard, Sidney, The Genesis of Modern
Management: A Study of the Industrial Revolution in Great Britain, Harmondsworth, 1968 [1965] ; ou
Chandler, Alfred D., et Herman Daems, « Administrative coordination, allocation and monitoring:
a comparative analysis of the emergence of accounting and organization in the U.S.A. and
Europe », Accounting, Organizations and Society, vol. 4, n° 1-2, janvier 1979, p. 3-20.
6. Cf. Boyns, Trevor, et J. R. Edwards, A history of management accounting: the British experience.
Routledge, 2013, en particulier p. 4 ; Edwards, John Richard, Graeme Dean, et Franck Clarke,
« Merchants’ accounts, performance assessment and decision making in mercantilist Britain »,
Accounting, Organizations and Society, vol. 34, n° 5, juillet 2009, p. 551-70; Dean, Graeme, Frank
Clarke et Francesco Capalbo, « Pacioli’s double entry – part of an intellectual and social
movement », Accounting History Review, vol. 26, n° 1, janvier 2016, p. 5-24 ; et Tyson, Thomas N.,
David Oldroyd et Richard K. Fleischman, « Was America born capitalist? A counter view », Critical
Perspectives on Accounting, vol. 24, n° 4-5, juin 2013, p. 379-96 (répondant aux articles de Rob Bryer
cités ci-après n. 7 ; voir aussi Fleischman, Richard K., et al., « America’s “exceptional” transition
to capitalism: a counter view », Critical Perspectives on Accounting, vol. 24, n° 7-8, novembre 2013,
p. 616-26).

Comptabilités, 14 | 2021
173

7. Cf. Toms, J. Steven, « Calculating profit... », loc. cit. ; Bryer, Rob, « Americanism and financial
accounting theory – part 1: was America born capitalist? », Critical Perspectives on Accounting,
vol. 23, n° 7-8, December 2012, p. 511-55, et « Americanism and financial accounting theory – part
2: the ‘modern business enterprise’, America’s transition to capitalism, and the genesis of
management accounting », Critical Perspectives on Accounting, vol. 24, n° 4-5, juin 2013, p. 273-318;
Gervais, Pierre, « Why profit and loss didn’t matter: the historicized rationality of Early Modern
commerce », in P. Gervais, Y. Lemarchand et D. Margairaz eds., Merchants and profit in the Age of
Commerce, 1680–1830, Abingdon [G-B.], 2014, p. 33-52, et « From ‘Pure Satisfaction and Curiosity’ to
the ‘Particular Gain or Loss upon Each Article’: Early Modern philosophies of accounting in
English accounting textbooks », Accounting History Review, septembre 2020, p. 1-27 ; Goldthwaite,
Richard, « The practice and culture of accounting in Renaissance Florence », Enterprise & Society,
vol. 16, n° 3, septembre 2015, p. 611-47 (une des rares études de la question parue hors des revues
spécialisées en histoire de la comptabilité ; citons aussi Lamoreaux, Naomi R., « Rethinking the
transition to capitalism in the Early American Northeast », The Journal of American History, vol. 90,
n° 2, septembre 2003, p. 437-61, et Vickers, Daniel, « Errors expected: The culture of credit in
rural New England, 1750-1800 », The Economic History Review, vol. 63, n° 4, novembre 2010,
p. 1032-57).
8. Cf. Bryer, Robert A., « The history of accounting and the transition to capitalism in England.
Part one: theory », Accounting, Organizations and Society, vol. 25, n° 2, 2000, p. 131-62, et « The
history of accounting and the transition to capitalism in England. Part two: evidence »,
Accounting, Organizations and Society, vol. 25, n° 4-5, 2000, p. 327-81 ; Hoskin, Keith V., et Richard
Macve, « Accounting and the examination: a genealogy of disciplinary power », Accounting,
Organizations and Society, vol. 11, n° 2, janvier 1986, p. 105-36.
9. Pour une évaluation haute de cette importance, cf. par exemple Zan, Luca, et Kent G. Deng,
« Micro foundations in the Great Divergence debate: opening up the perspective », Accounting
History, vol. 22, n° 4, novembre 2017, p. 530-53, et a contrario Alan Sangster, « The genesis of
double entry bookkeeping », The Accounting Review, vol. 91, n° 1, janvier 2016, p. 299-315, ainsi que
« Pacioli’s lens: God, Humanism, Euclid, and the rhetoric of double entry », The Accounting Review,
vol. 93, n° 2, mars 2018, p. 299-314, qui distingue nettement les acquis de la Renaissance italienne
de ceux de la comptabilité pendant et depuis la Révolution industrielle.
10. Garner, S. Paul, Evolution of cost accounting to 1925, University [Ala.], 1954 ; Boyns, Trevor, John
R. Edwards et Marc Nikitin, The Birth of industrial accounting in France and Britain, New York, 1997 ;
Fleischman, Richard K., et Lee D. Parker, What is past is prologue: cost accounting in the British
industrial revolution, 1760-1850, New York, 1997 ; Boyns et al., A history of management accounting..,
op. cit., 2013 ; et Lemarchand, Yannick, Du dépérissement à l’amortissement : enquête sur l’histoire d’un
concept et sa traduction comptable, Nantes, 1993, de portée bien plus générale que son titre ne
l'indique.
11. Cf. par exemple Tyson, Thomas N., « Mercantilism, management accounting or
managerialism? Cost accounting in Early nineteenth-century US textile mills ». Accounting,
Business & Financial History, vol. 8, n° 2, juillet 1998, p. 211-29 ; Oldroyd, David, « Through a glass
clearly: management practice on the Bowes family estates c.1700-70 as revealed by the
accounts », Accounting, Business & Financial History, vol. 9, n° 2, juillet 1999, p. 175-201 ; Carvalho,
Jose, Lucia Rodrigues et Russell Craig, « Early cost accounting practices and private ownership:
The Silk Factory Company of Portugal, 1745-1747 ». Accounting Historians Journal, vol. 34, n° 1,
janvier 2007 ; King, P. W., « Management, finance and cost control in the Midlands charcoal iron
industry », Accounting, Business & Financial History, vol. 20, n° 3, novembre 2010, p. 385-412 ; Ding,
Ying Yong, et Sam McKinstry, « Paper trails: the development of management accounting at Alex.
Cowan & Sons Ltd, Penicuik, 1779–1965 », Accounting History, vol. 18, n° 1, février 2013, p. 99-119 ;
Moussalli, Stephanie D., et al. « Pierre Boucher and the 1803 edition of La Science Des Négocians:
accounting in the Republic », Accounting, Business & Financial History, vol. 19, n° 3, novembre 2009,

Comptabilités, 14 | 2021
174

p. 353-6 ; Edwards, John. « Accounting on English landed estates during the agricultural
revolution — a textbook perspective », Accounting Historians Journal, vol. 38, n° 2, janvier 2011,
p. 1-45.
12. Cf. entre autres Bryer, Robert A., « A Marxist accounting history of the British industrial
revolution: a review of evidence and suggestions for research », Accounting, Organizations and
Society, vol. 30, n° 1, janvier 2005, p. 25-65, et « Capitalist Accountability and the British
Industrial Revolution: The Carron Company, 1759–circa. 1850 », Accounting, Organizations and
Society, vol. 31, n° 8, novembre 2006, p. 687-734 ; Toms, Steven, et Richard K. Fleischman,
« Accounting Fundamentals and Accounting Change: Boulton & Watt and the Springfield
Armory », Accounting, Organizations and Society, vol. 41, février 2015, p. 1-20; Victor, Sandrine,
« Quantifier, compter, se tromper : le quotidien comptable des fabriques en Catalogne à la fin du
Moyen Âge », Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités, n° 7, août 2015 ; Jéhanno, Christine,
« Les comptes médiévaux avaient-ils vocation à être exacts ? Le cas de l’Hôtel-Dieu de Paris »,
Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités, n° 7, 2015 ; Gervais, Pierre, et Martin Quinn,
« Costing in the early industrial revolution: gradual change to cost calculations at US cloth mills
in the 1820s », Accounting History Review, vol. 26, n° 3, septembre 2016, p. 191-217 ; Lemarchand,
Yannick, « Revisiting the birth of industrial accounting in France, a return to the actors
involved », Accounting History Review, vol. 26, n° 3, septembre 2016, p. 351-71, et « The birth of
industrial accounting in France: some curious paradoxes », Accounting History Review, vol. 29, n° 2,
mai 2019, p. 221-41
13. Grevet, René. L’avènement de l’école contemporaine en France : (1789-1835). Villeneuve d'Ascq :
Presses universitaires du Septentrion, 2001, Chapitre VII, accessible à https://
books.openedition.org/septentrion/5183, consulté le 12 juillet 2021
14. Morrison, Christian, et Wayne Snyder, « Les inégalités de revenus en France du début du
XVIIIe siècle à 1985 », Revue économique, vol. 51, n° 1, janvier 2000, p. 119-54 ; chiffres dérivés des
tableaux p. 123 et 125.
15. La diversité du contenu des livres de raison, et la part relativement faible d'indications
comptables qu'ils contiennent, sont bien reflétées dans l'inventaire partiel de ces sources
compilé par les Archives Nationales en 1953 ; cf. « Fichier des livres de raison. Transcription
dactylographiée des fiches conservées à la section des Archives privées », accessible à http://
www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/AP-pdf/Livres-de-raison.pdf, consulté le 13
juillet 2021.
16. Le vocabulaire même était flottant : la frontière entre le carnet de notes éparses et le journal
suivi en partie simple était floue, les deux pouvaient être baptisés "livre de raison", et ce dernier
terme était aussi parfois appliqué au Grand livre (c'est le cas dans le manuel de comptabilité de
Gaignat de l'Aulnais, C.-F., Guide du commerce, Paris, 1771, p. 45). Il n'est donc pas surprenant que
l'appellation "livre de raison" soit utilisée encore aujourd'hui par les archivistes de manière assez
générique pour toute une variété d'objets comptables, comme le fichier des archives nationales
référencé dans la note précédente en donne une bonne illustration.
17. Ce qui ne signifie pas que de tels systèmes de comptabilité n'ont été développés qu'en
Europe ; cf. par exemple Yuan, Weipeng, Richard Macven et Debin Ma, « The development of
Chinese accounting and bookkeeping before 1850: insights from the Tŏng Tài Shēng business
account books (1798–1850) », Accounting and Business Research, vol. 47, n° 4, juin 2017, p. 401-30.
Tous les systèmes italiens ne se ressemblaient d'ailleurs pas, et la partie double ne fut que
progressivement amenée au niveau de standardisation qui prévalait au XVIIIe siècle. Cf.
Lemarchand, Yannick, « Partie double », dans Bensadon, Didier, Nicolas Praquin, et Béatrice
Touchelay, éds, Dictionnaire historique de comptabilité des entreprises, Villeneuve d'Ascq, 2016, p.
392.
18. La présente revue contient de nombreuses analyses des fonctions sociales de la comptabilité
en charge et décharge au Moyen Âge, qui soulignent à quel point y voir une forme « archaïque »

Comptabilités, 14 | 2021
175

serait une erreur ; cf. par exemple Chenard, Gaël, « Que compte le prince : réflexions sur le rôle
de la comptabilité dans la gestion domaniale sous Louis IX », Comptabilité(S). Revue d’histoire des
comptabilités, n° 13, septembre 2020. Certaines de ces comptabilités intégraient d'ailleurs des
techniques inspirées de la partie double, comme par exemple dans le cas de la ville de Palerme,
étudiée par Macrì, Geltrude, « The Supervision of the city financial administration. The audit in
Palermo under the Spanish Monarchy », Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités n° 3,
janvier 2012. Pour une introduction générale aux comptabilités institutionnelles, cf. dans ce
même numéro Dubet, Anne, et Marie-Laure Legay, « Éditorial – L’État et ses comptes : construire
une histoire du contrôle à l’époque moderne », Comptabilité(S). Revue d’histoire des comptabilités,
n° 3, janvier 2012. Sur l'époque moderne proprement dit, cf. les travaux de Lemarchand, Yannick,
Du dépérissement à l'amortissement.., op. cit., p. 160-77; « Double entry versus charge and discharge
accounting in eighteenth-century France », Accounting, Business & Financial History, vol. 4, n° 1,
1994, p. 119-4 ; « Style mercantile ou mode des finances. Le choix d’un modèle comptable dans la
France d’Ancien Régime », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 50, n° 1, février 1995, p. 159-82 ;
et pour un résumé son article intitulé « Recettes et dépenses », dans Bensadon, Didier, et al., éds,
Dictionnaire historique de comptabilité des entreprises. op. cit., p. 398-400. Pour d'autres exemples
français de ce type de comptabilité, cf. Baker, Charles Richard, « From care of the poor to the
Great Confinement: an exploration of hospital accounting in France », Accounting History Review,
vol. 26, n° 3, septembre 2016, p. 259-84. Pour ses influences tardives, cf. par exemple Lemarchand,
Yannick, « The dark side of the result: self-financing and accounting choices within nineteenth-
century French industry », Accounting, Business & Financial History, vol. 3, n° 3, janvier 1993,
p. 303-35.
19. Cf. note 4 supra.
20. Cf. Lemarchand, Yannick, « Style mercantile ou mode des finances », loc. cit., p. 162-64 ; à
noter d'ailleurs que la comptabilité en charge et décharge était parfois introduite même dans de
grandes compagnies marchandes, dans la mesure où le contrôle étatique de ces compagnies la
rendait sans doute indispensable.
21. Sur l'usage des manuels et les enseignements que l'on peut en tirer pour l'époque, cf. Jeannin,
Pierre, « Les manuels de comptabilité », dans Marchands d’Europe : pratiques et savoirs à l’époque
moderne, Jacques Bottin et Marie-Louise Pelus-Kaplan éds., Presses de l’Ecole normale supérieure,
2002, p. 341-51, ainsi que « Les manuels de pratique commerciale imprimés pour les marchands
français (XVIe-XVIIIe siècles) », ibid., p. 377-95, et également « La profession de négociant entre le
XVIe et le XVIIIe siècle », ibid., p. 281-308; Hoock, Jochen, et Pierre Jeannin, « Une enquête en cours,
la bibliographie analytique des manuels et traités à l’usage des marchands, 1470-1820 », Histoire &
Mesure, vol. 1, n° 2, 1986, p. 85-97 ; Lemarchand, Yannick, « ‘À la conquête de la science des
comptes’, variations autour de quelques manuels français de tenue de livres », Ars Mercatoria. Eine
analytische Bibliographie, Band 3: Analysen (1470-1700), Jochen Hoock, Pierre Jeannin et Wolfgang
Kaiser éds., Paderborn, 2001, p. 91-129; McWatters, Cheryl, et Yannick Lemarchand, « Accounting
representation and the slave trade: the Guide du Commerce of Gaignat de L’Aulnais », Accounting
Historians Journal, vol. 33, n° 2, janvier 2006, p. 1-37; Edwards, John Richard, « A business
education for ‘the Middling Sort of People’ in mercantilist Britain », The British Accounting Review,
vol. 41, n° 4, décembre 2009, p. 240-55, ainsi que « Accounting education in Britain during the
Early Modern period », Accounting History Review, vol. 21, n° 1, mars 2011, p. 37-67 ; McWatters,
Cheryl, et Yannick Lemarchand, « Accounting as story telling: merchant activities and
commercial relations in Eighteenth Century France », Accounting, Auditing & Accountability Journal,
vol. 23, n° 1, janvier 2010, p. 14-54 ; Rodrigues, Lúcia Lima, Hernâni O. Carqueja et Leonor
Fernandes Ferreira, « Double-entry bookkeeping and the manuscripts dictated in the Lisbon
School of Commerce », Accounting History, vol. 21, n° 4, novembre 2016, p. 489-511 ; et Mari, Libero
Mario, Francesca Picciaia, et Alan Sangster, « Manzoni’s sixteenth-century ‘Quaderno Doppio’: the

Comptabilités, 14 | 2021
176

evolution of accounting education towards modern times », Accounting History, vol. 25, n° 4,
novembre 2020, p. 580-601.
22. Sur l'unification des pratiques comptables au XVIe siècle, cf. par exemple Yamey, Basil S.,
« Daniel Harvey’s ledger, 1623–1646, in context », Accounting, Business & Financial History, vol. 20,
n° 2, juillet 2010, p. 163-76, en particulier p. 166. Un argument central des tenants d'un progrès
continu de la comptabilité est précisément le fait que mathématiquement, l'ensemble des
possibilités techniques de la partie double repose encore aujourd'hui sur cette équation
comptable élaborée en pratique dès le bas Moyen Âge, avec le total des débits (ce qui a été reçu et
à servi à acquérir ou à fonctionner) côté actifs qui doit être rigoureusement égal au total des
crédits (ce qui a été fourni comme moyens, soit par le capital, soit par des dettes contractées)
côté passif, en ajoutant côté capital les éventuels profits (ou en en soustrayant les éventuelles
pertes).
23. Exemple fourni par Flesher, Dale L., Almand, Andrew D., et Barfitt, Laurie A., « John Stillé, Jr.:
accounting records of a successful 18th-century Philadelphia merchant », Accounting Historians
Journal, vol. 46, n 1, juin 2019, p. 35-56.
24. Green Family of Boston, Mass. Papers, 1752-1870, Folio vol. « A », Joseph Green, « Ledger,
1753-1761 », American Antiquarian Society, Worcester (Mass.).
25. Cf. la description par Michèle Lacombe-Saboly de la comptabilité d'un marchand toulousain
au XVIe siècle, comptabilité de plus atypique car ressemblant à un modèle hanséatique dit « de
facteur » sans tout-à-fait y correspondre (Lacombe-Saboly, Michèle, « Pratiques comptables et
associations entre marchands aux XVIe et XVII e siècles : une étude en Midi toulousain » ,
Comptabilité Contrôle Audit, vol. 4, n° 1, 1998, p. 5-24). Il y a là une parfaite illustration des
difficultés d'interprétation de l'outil comptable à l'époque moderne.
26. Cf. le titre d'un des ouvrages-phare de l'école révisionniste, celui de Richard K.Fleischman et
Lee D. Parker, What is past is prologue, op. cit.
27. Analyse très similaire à celle de Johnson, Roxanne T., « In search of E. I. DuPont de Nemours &
Company: the perils of archival research », Accounting, Business & Financial History, vol. 10, n° 2,
juillet 2000, p. 129-68, qui pointe plus l'imprécision des écritures que l'ambiguïté des termes,
mais le raisonnement est le même.
28. Sur tous ces points, voir Gervais, Pierre, « Crédit et filières marchandes au XVIII e siècle »,
Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n° 4, décembre 2012, p. 1011-48, ainsi que « In union
there was strength. The legal protection of eighteenth-century merchant partnerships in
England and France », Market ethics and practices, c.1300-1850, Simon Middleton et James E. Shaw
éds., Abingdon, 2017, p. 166-83.
29. Yamey, Basil S., « The ‘particular gain or loss upon each article we deal in’: an aspect of
mercantile accounting, 1300-1800 », Accounting, Business & Financial History, vol. 10, n° 1, mars
2000, p. 1-12. Cf. aussi Gervais, Pierre, « Why profit and loss didn’t matter... », loc. cit.
30. L'importance des « budgets estimatifs » dans le processus de gestion des grosses unités de
production a été observée dans des branches et des espaces régionaux très différents, mais
l'élément commun est la déconnexion d'avec le processus d'enregistrement comptable. Cf. par
exemple Arribet-Deroin, Danielle, « Comptes réels, comptes simulés. Émergence de la pratique du
“budget estimatif” dans les grosses forges du XVIe siècle », Comptabilité(S). Revue d’histoire des
comptabilités, n° 3, 2012 [en ligne] ; et Gervais, Pierre, et Martin Quinn, « Costing in the early
industrial revolution... », loc. cit. La recherche de calculs de coûts servant de base à des décisions
gestionnaires a été l'une des grandes entreprises de l'approche « révisionniste » des années 1990 ;
cf. les travaux de Boyns, Edwards, Fleischman, Parker ou Tyson cités note 10 et 11. Mais en dépit
des efforts déployés, les résultats restent modestes, avec au mieux quelques dizaines de cas de
contrôle des coûts pour l'ensemble de la période Moderne, le plus souvent sans conséquences
gestionnaires évidentes.

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31. Edwards, John Richard, et al., « Merchants’ accounts, performance assessment and decision
making... », loc cit. ; Gervais, Pierre, « From ‘Pure Satisfaction and Curiosity’... », loc. cit.
32. Ces éléments sont développés dans Gervais, Pierre, « Capitalism and (or) Age of
Commerce... », loc. cit. ; voir également « Crédit et filières marchandes au XVIIIe siècle... », loc. cit,
ainsi que « Early Modern merchant strategies and the historicization of market practices »,
Economic Sociology_the European Electronic Newsletter, vol. 15, n° 3, 2014, p. 19-29 [en ligne]. URL :
https://econsoc.mpifg.de/16993/econ_soc_15-3.pdf.
33. Lemarchand, Yannick, « ‘À la conquête de la science des comptes’... », loc. cit., en particulier p.
1123-125; Gervais, Pierre, « Why profit and loss didn’t matter... », loc. cit, en particulier p. 38-39,
43-44.
34. Cf. Christine Jéhanno, « Les comptes médiévaux avaient-ils vocation à être exacts ?... », loc.
cit., à rapprocher de ce qu'observait dans un contexte très différent Daniel Vickers, « Errors
expected... », loc. cit.
35. Lemarchand, Yannick, Cheryl McWatters et Laure Pineau-Defois, « The current account as
cognitive artefact: stories and accounts of La Maison Chaurand », dans Merchants and profit in the
Age of Commerce, 1680–1830, op. cit., p. 13-31.
36. Exemples tirés de Gervais, Pierre, « Crédit et filières marchandes au XVIIIe siècle », loc. cit, et
« Facing and surviving war: merchant strategies, market management and transnational
merchant rings », Merchants in times of crises (16th to mid-19th century), Andrea Bonoldi, Markus A.
Denzel, Andrea Leonardi et Cinzia Lorandini éds., Stuttgart, 2015, p. 79-94.
37. Cf. sur ce point Gervais, Pierre, Les origines de la révolution industrielle, op. cit.

RÉSUMÉS
Les comptabilités de l'époque Moderne sont l'objet de vifs débats, particulièrement par rapport à
une possible « mentalité capitaliste » (la « thèse Sombart-Weber », d'après le lien fait par Max
Weber et Werner Sombart entre comptabilité et capitalisme). La diversité des modèles, livres de
raison, partie simple, charge et décharge, partie double, et surtout la multiplicité des pratiques,
imposent une approche critique des sources. Malgré la modernité apparente du vocabulaire, la
partie double en particulier, associée au monde marchand alors que les producteurs
manufacturiers et les propriétaires fonciers utilisaient plutôt le système en charge et décharge,
est en réalité un outil spécifique à la période. Les acteurs de l'époque, loin de se focaliser sur les
bilans, calcul de coûts, mesures du profit et autres retours sur investissement, l'utilisaient avant
tout pour gérer des flux de crédit multiformes, qui structuraient l'activité marchande en
garantissant la circulation de l'information et la perpétuation de réseaux cartellisés contrôlant
des segments de marché.

The accounting methods used in the Early Modern period are hotly debated, particularly from
the point of view of a possible «capitalist spirit» (the so-called «Sombart-Weber thesis», linking
accounting and the development of capitalism). Because of the diversity of these methods, from
day books to single-entry and double-entry book-keeping as well as charge and discharge, and
the even wider range of practices, each source needs to bee critically examined. Double-entry
bookkeeping in particular, a method linked to the merchant world since manufacturers and large
landholders tended to rely on charge and discharge, was actually used in ways specific to the
period, in spite of the apparent modernity of the vocabulary. It did not focus on balance sheets,

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cost accounting, profit calculations or returns on investment, but was rather a tool allowing its
users to manage the highly complex credit flows which structured merchant activity, thus
allowing for the proper circulation of information, and underpinning the cartels and networks
which controlled market segments and generated merchant profit.

Los métodos contables utilizados en la Edad Moderna son objeto de un intenso debate, sobre todo
desde el punto de vista de un posible "espíritu capitalista" (la llamada "tesis Sombart-Weber",
que vincula la contabilidad con el desarrollo del capitalismo). Debido a la diversidad de estos
métodos, desde los libros diarios hasta la contabilidad por partida simple y doble, así como los
cargos y descargos, y a la gama aún más amplia de prácticas, es necesario examinar críticamente
cada fuente. En particular, la contabilidad por partida doble, un método vinculado al mundo
mercantil, ya que los fabricantes y los grandes terratenientes solían recurrir al cargo y al
descargo, se utilizaba en realidad de forma específica para la época, a pesar de la aparente
modernidad del vocabulario. No se centraba en los balances, ni en la contabilidad de costes, ni en
el cálculo de los beneficios, ni en el rendimiento de las inversiones, sino que era una herramienta
que permitía a sus usuarios gestionar los complejísimos flujos de crédito que estructuraban la
actividad mercantil, permitiendo así la correcta circulación de la información, y apuntalando los
cárteles y las redes que controlaban los segmentos del mercado y generaban el beneficio
mercantil.

Die Buchführung in der Moderne ist Gegenstand heftiger Debatten, insbesondere im Hinblick auf
eine mögliche "kapitalistische Mentalität" (die "Sombart-Weber-These", nach der von Max
Weber und Werner Sombart hergestellten Verbindung zwischen Buchführung und Kapitalismus).
Die Vielfalt der Modelle - livre de raison, partie simple, charge et décharge, partie double - und
vor allem die Vielzahl der Praktiken erfordern einen kritischen Umgang mit den Quellen. Trotz
der scheinbaren Modernität des Vokabulars ist insbesondere die partie double, die mit der
Handelswelt in Verbindung gebracht wird, während Manufakturproduzenten und Grundbesitzer
eher das charge et décharge-System verwendeten, in Wirklichkeit ein zeitspezifisches
Instrument. Die damaligen Akteure konzentrierten sich nicht auf Bilanzen, Kostenberechnungen,
Gewinnmessungen und andere Investitionsrenditen, sondern nutzten es vor allem zur
Verwaltung der vielfältigen Kreditströme, die die Markttätigkeit strukturierten, indem sie den
Informationsfluss und den Fortbestand von kartellisierten Netzwerken, die Marktsegmente
kontrollierten, sicherstellten.

INDEX
Schlüsselwörter : Buchhaltung, Neuzeit, Kapitalismus, Belastung und Entlastung, Doppelte
Buchführung, Händler, segmentierte Märkte, Kredit, Monopole
Keywords : accounting, bookkeeping, Early Modern era, capitalism, charge and discharge,
double-entry, merchants, segmented markets, credit, monopolies
Palabras claves : contabilidad, Edad Morderna, capitalismo, cargo y descargo, partida doble,
comerciantes, mercados segmentados, crédito, monopolios
Mots-clés : comptabilité, époque moderne, capitalisme, charge et décharge, partie double,
marchands, marchés segmentés, crédit, monopoles

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AUTEUR
PIERRE GERVAIS
Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, EA 4399 CREW
[email protected]

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