Prudence en comptabilité : coûts historiques vs justes valeurs
Prudence en comptabilité : coûts historiques vs justes valeurs
Principe de prudence
et conventions de mesure
en comptabilité
Par Sophie Giordano-Spring
Professeur des Universités,
Cet article situe le principe de prudence dans les Université de Montpellier
comptabilités en coûts historiques et en justes valeurs.
Le lien entre les principes comptables et les modes
d’évaluation autorisés caractérisent en partie le cadre
conceptuel d’un référentiel.
Si le référentiel comptable français ne propose pas de cadre
conceptuel explicite, les principes généraux qu’il impose en
véhiculent son contenu implicite. La publication récente du
framework révisé de l’IASB invite à réinterroger ces notions
par comparaison au système comptable français.
E
n premier lieu nous rappellerons les Après quelques décennies, le rejet du le dirigeant intéressé au suivi de la perfor-
vertus attendues des comptabilités en principe de mort à la faveur d’un principe mance de son exploitation. L’objectif assigné
coûts historiques et en justes valeurs, de continuité d’exploitation, fait évoluer la au compte de résultat est de permettre
telles que conçues à l’origine, ainsi que les notion de valeurs actuelles. La valeur actuelle de contrôler la gestion de l’activité par le
raisons de l’introduction progressive du prin- pertinente est celle que prend le bien dans dirigeant et d’en informer les tiers au sens
cipe de prudence. Par la suite, nous mettons l’usage qu’en fait l’exploitant. Celle-ci étant large. Les états financiers contribuent ainsi
en perspective ces notions dans le contexte par définition subjective et contextuelle, la à un objectif ultime de reddition, au sens de
français actuel, en faisant écho aux précisions brèche est ouverte pour une estimation à « rendre des comptes à ».
apportées par le nouveau cadre conceptuel partir de l’actualisation de flux de profits
Grâce au compte de résultat, il s’agit de
international. escomptés.
savoir si les revenus dégagés par l’activité
Dans la 2e moitié du 20e siècle, une version courante dépassent période après période
Vertus et limites plus sophistiquée de l’approche amène à les dépenses encourues. Il importe donc de
des modèles comptables considérer que les dirigeants doivent en conserver la trace des transactions réalisées
en « coût historique » versus permanence tenter de convertir les valeurs et des dépenses effectivement engagées
« juste valeur » subjectives des actifs dans lesquels ils dans le processus de production. L’approche
Vertus attendues investissent en valeurs de marché. Les plus est ainsi fondée sur une « théorie de la tran-
de la comptabilité ou moins-values latentes prennent toute saction ». Concernant les actifs immobilisés
en justes valeurs leur place dans le bilan. En conséquence, le qui sont utilisés sur plusieurs périodes, la
Au début du 20e siècle, une des premières résultat de la période intègre les variations de charge d’amortissement constitue le
approches théoriques comptables proposée justes valeurs afin de permettre de reboucler montant de la prestation consommée sur
en France puis en Allemagne est d’inspira- le bilan. l’exercice. De facto, le bilan n’est qu’un docu-
tion juridique, avec l’objectif de protéger ment de stockage de données historiques.
Cette première approche est qualifiée de
les créanciers du risque d’insolvabilité des C’est là, la logique d’ensemble de l’école
dualiste, un même jeu d’états financiers
moniste : « pour calculer le bon résultat, un
entités présentant les comptes. Dans cette devant satisfaire tout à la fois les utilisateurs
seul bilan est possible ». Le bilan doit rester
perspective, un bilan en valeurs actuelles (ou internes (dirigeants) et externes (créanciers
le « serviteur » du compte de résultat et non
de réalisation) est préconisé. Il s’agit d’offrir financiers de toutes sortes).
le « maître ». Intégrer de la juste valeur dans
une information comptable pertinente pour
les bilans conduirait à réévaluer les charges
les créanciers, soucieux de connaître le Vertus attendues
ou produits de l’exercice et fausserait le suivi
montant récupérable à la clôture. Dans cette de la comptabilité
des consommations effectives.
perspective, les valeurs actuelles doivent en coûts historiques
être le plus objectives possibles, c’est-à-dire L’approche précédente a trouvé une critique Dans toute la mesure du possible donc, il
issues de marchés actifs observables. C’est forte chez les tenants de l’école « moniste ». convient de ne pas s’éloigner des données
la théorie de la valeur fondée sur un principe Selon cette seconde approche, le compte historiques, c’est-à-dire des valeurs internes
de mort de l’entité à la clôture. de résultat doit informer prioritairement à l’entreprise qui ont subi la sanction du
passés qui ont fait entrer l’actif ou le passif actuelles pour présenter les comptes ? Dans reprises. Il y était question d’asymétrie et de
dans le patrimoine. Notons qu’en matière le nouveau cadre conceptuel de l’IASB, la ne reconnaître que les gains qui ont effecti-
d’instrument financier, la notion de coût his- prudence est au service de la « neutralité » vement été réalisés...
torique amorti (obligatoire pour les créances et se définit comme la précaution apportée
et dettes par exemple) correspond à une dans les jugements effectués par le mana-
valeur comptable calculée qui tient compte
du taux d’intérêt effectif et s’éloigne ainsi
gement dans un contexte d’incertitude.
« L’exercice de la prudence signifie que les
***
En guise de conclusion, il importe de noter
de la conception française. L’IASB précise actifs et les revenus ne sont pas surestimés
une fois de plus qu’il n’existe pas de modèle
que le coût historique peut être pertinent et que les passifs et les charges ne sont pas
pour les utilisateurs des états financiers, plus comptable universel et que celui-ci n’est pas
sous-estimés. De la même manière, l’exercice
particulièrement lorsque la transaction est de la prudence ne permet pas une sous-esti- neutre dans le fonctionnement économique.
récente. mation les actifs et les revenus, ni une sures- La délégation du pouvoir comptable de
timation des passifs ou des charges » (§2.16). l’Europe à l’IASB en matière de comptes
Tout autre mode d’évaluation est une valeur
Marquant encore plus sa différenciation avec consolidés rend la compréhension des cadres
actuelle (current value) qui se distingue du
l’approche en coûts historiques, l’IASB stipule conceptuels respectifs utile aux producteurs
coût historique en ce sens que la valeur est
que « l’exercice de la prudence n’implique et utilisateurs des états financiers.
non réalisée par l’entité. Cette valeur actuelle
pas un besoin d’asymétrie, par exemple,
reflète les changements intervenus depuis
une nécessité systématique de preuves plus
la précédente mesure effectuée et peut
convaincantes à l’appui de la reconnaissance
correspondre à trois notions :
des actifs ou produits que la comptabilisation
• la juste valeur : prix qui serait perçu de la
de passifs ou de charges. Une telle asymétrie
vente d’un actif ou payé pour transférer
n’est pas une caractéristique qualitative des
un passif dans une transaction entre parti-
informations financières utiles » (§2.17).
cipants de marché à la date de la mesure.
Selon l’IASB, l’intérêt de ce mode d’évalua- Le principe de prudence ici est donc adapté
tion est prédictif car il reflète les attentes aux conventions de mesure autorisées dans
des participants de marché à propos le référentiel IFRS. Ni optimisme, ni pessi-
des montants, échéances et incertitudes misme excessif pour permettre aux données Pour aller plus loin
sur les flux de trésorerie. Les produits et en valeurs actuelles de jouer à plein le rôle Colasse, B. (2009). « Cadres comptables
charges issues de ces évaluations peuvent qui leur est dévolu. conceptuels». In Encyclopédie de Compta-
bilité, Contrôle de Gestion et Audit,
également avoir une valeur prédictive. En p. 104-114, Economica, Paris.
Les vertus prêtées à ces valeurs actuelles
ce sens, et c’est une pierre angulaire du
doivent permettre à l’utilisateur des états Giordano-Spring S. et Pierrot-Platet F.
cadre de pensée de l’IASB, ces évaluations
financiers, à savoir les créanciers financiers (2018), « La comptabilité internationale
peuvent aider à apprécier l’efficience et est-elle fondée sur une conception
et investisseurs, une évaluation en continue
l’efficacité du management, responsable de l’entreprise ? La révision du cadre
des décisions prises par le management. conceptuel IFRS à l’aune des théories
de l’utilisation des ressources qui lui sont
La comptabilité est conçue comme l’outil comptables » in Chapellier P. et al.,
confiées ;
prioritaire du contrôle des managers par les Comptabilités et Société, Editions EMS.
• la valeur d’usage : issue d’une actualisation
apporteurs de capitaux de l’entité. Selon le Giordano-Spring S., Martinez I., Vidal O.
des flux de trésorerie attendus de l’actif.
cadre conceptuel 2018 de l’IASB, les conven- (2015), « Coûts historiques vs. justes
Dans le cas d’un passif, il s’agit de la valeur valeurs pour mesurer le résultat
tions de mesure du système comptable sont
actuelle des flux de trésorerie à décaisser comptable? Les arguments comparés
au service d’une conception orientée de la des professionnels du chiffre »,
pour éteindre la dette (fulfilment value). Là
reddition (stewardship), axée sur la capacité Comptabilité Contrôle Audit, 21 (3), 119-
encore, l’intérêt de ces valorisations sont
du management à utiliser les ressources qui 148.
leur dimension prédictive ;
lui ont été confiées pour créer du revenu Giordano-Spring S. et Lacroix M.
• le coût actuel : coût d’un actif équivalent
qui reviennent in fine aux apporteurs de (2007), « Juste valeur et reporting de
à la date de mesure, tenant des coûts de la performance : débats conceptuels et
capitaux.
transactions à encourir (valeur de rempla- théoriques », Comptabilité Contrôle Audit,
cement). Quand les prix varient de manière Il est intéressant de noter enfin que le terme numéro thématique « Mondialisation et
significative, les marges déterminées à « conservatism », habituellement utilisé pour Normes comptables », p.77-95.
partir des coûts actuels peuvent être plus traduire la notion de prudence comptable Gilbert G. (2012), Que reste-t-il du
informatives que celles fondées sur les en anglais, est absent du nouveau cadre principe de prudence ? Evolution
historique et questionnement, RFC
coûts historiques. conceptuel IASB. Les autres acceptions du
n° 454, Mai.
principe de prudence avancées par l’EFRAG
IASB (2018), Conceptual Framework
Quid du principe de prudence ? Quelle en 2013 pour contribuer à la réflexion sur
for Financial Reporting, March.
compatibilité avec le recours à des valeurs le cadre conceptuel n’ont pas non plus été