Hernani : Drame de Victor Hugo
Hernani : Drame de Victor Hugo
OU L'HONNEUR CASTILLAN
DRAME
HUGO, Victor
1830
-1-
-2-
HERNANI
OU L'HONNEUR CASTILLAN
DRAME
1830.
-3-
PERSONNAGES
HERNANI.
DON CARLOS.
DON RUY GOMEZ DE SILVA.
DOÑA SOL DE SILVA.
LE ROI DE BOHÈME.
LE DUC DE BAVIÈRE.
LE DUC DE GOTHA.
LE BARON DE LUTZELBOURG.
LE DUC DE LUTZELBOURG.
IAQUEZ.
DON SANCHO.
DON SANCHEZ.
DON MATIAS.
DON RICARDO.
DON GARCI SUAREZ.
DON FRANCISCO.
DON JUAN DE HARO.
DON GIL TELLEZ GIRON.
UN MONTAGNARD.
DOÑA JOSEFA DUARTE, duègne.
UNE DAME.
PREMIER CONJURÉ.
SECOND CONJURÉ.
TROISIÈME CONJURÉ.
CONJURÉS DE LA LIGUE SACRO-SAINTE, ALLEMANDS ET ESPAGNOLS.
MONTAGNARDS, SEIGNEURS, SOLDATS, PAGES, PEUPLE, ETC.
Espagne. — 1519.
-4-
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
Doña Josefa Duarte, vieille, en noir,avec le
corps de sa jupe cousu de jais à la mode
d'Isabelle-la-catholique ; Don Carlos.
Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur une table.
Un nouveau coup.
C'est bien à l'escalier
Dérobé.
Un quatrième coup.
Vite, ouvrons.
Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur
le visage et le chapeau sur les yeux.
Bonjour, beau cavalier.
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10 Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.
Suis-je bien informé ?
DOÑA JOSEPHA.
Vous m'avez défendu de dire deux mots, maître.
DON CARLOS.
Aussi n'en veux-je qu'un. — Oui, non. — Ta dame est bien
Doña Sol De Silva ? Parle.
DOÑA JOSEPHA.
Oui. — Pourquoi ?
DON CARLOS.
Pour rien.
15 Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ?
DOÑA JOSEPHA.
Oui.
DON CARLOS.
Sans doute elle attend son jeune ?
DOÑA JOSEPHA.
Oui.
DON CARLOS.
Que je meure !
DOÑA JOSEPHA.
Oui.
DON CARLOS.
Duègne, c'est ici qu'aura lieu l'entretien ?
DOÑA JOSEPHA.
Oui.
DON CARLOS.
Cache-moi céans.
DOÑA JOSEPHA.
Vous ?
DON CARLOS.
Moi.
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DOÑA JOSEPHA.
Pourquoi ?
DON CARLOS.
Pour rien.
DOÑA JOSEPHA.
Moi, vous cacher !
DON CARLOS.
Ici.
DOÑA JOSEPHA.
Jamais.
DON CARLOS.
Oui, duègne.
L'examinant encore.
Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure
Le manche du balai qui te sert de monture ?
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DOÑA JOSEPHA, joignant les mains avec scandale.
Un homme ici !
DOÑA JOSEPHA.
Ô ciel ! j'entends le pas
De doña Sol. — Seigneur, fermez vite la porte.
Pesant la bourse.
Après tout, ce n'est pas un voleur.
SCÈNE II.
Doña Josefa Duarte, Don Carlos caché ; Doña
Sol, puis Hernani.
DOÑA SOL.
Josefa !
DOÑA JOSEPHA.
Madame ?
DOÑA SOL.
Ah ! je crains quelque malheur.
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DOÑA SOL, courant à lui.
Hernani !
HERNANI.
Doña Sol ! Ah ! c'est vous que je vois
Enfin ! et cette voix qui parle est votre voix !
Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ?
40 J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres !
HERNANI.
Je ne sais.
DOÑA SOL.
Vous devez avoir froid ?
HERNANI.
Ce n'est rien.
DOÑA SOL.
Ôtez donc ce manteau.
HERNANI.
Doña Sol, mon amie,
Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie,
45 Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux
Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux,
Un ange vous dit-il combien vous êtes douce
Au malheureux que tout abandonne et repousse ?
DOÑA SOL.
Ami, vous avez bien tardé ! Mais dites-moi
50 Si vous avez froid.
HERNANI.
Moi ? Je brûle près de toi.
Ah ! Quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes,
Quand notre coeur se gonfle et s'emplit de tempêtes,
Qu'importe ce que peut un nuage des airs
Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs ?
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DOÑA SOL.
Oui, cette heure est à nous.
HERNANI.
Cette heure ! Et voilà tout. Pour nous, plus rien qu'une heure,
60 Après, qu'importe ? Il faut qu'on oublie ou qu'on meure.
Ange ! Une heure avec vous ! Une heure, en vérité,
À qui voudrait la vie, et puis l'éternité !
DOÑA SOL.
Hernani.
HERNANI, amèrement.
Que je suis heureux que le duc sorte !
Comme un larron qui tremble et qui force une porte,
65 Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard
Une heure de vos chants et de votre regard,
Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie
De lui voler une heure ; et lui me prend ma vie !
DOÑA SOL.
Calmez-vous.
Josefa sort. Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.
70 Venez là.
HERNANI.
Il est absent.
DOÑA SOL.
Chère âme,
Ne pensons plus au duc.
HERNANI.
Ah ! Pensons-y, madame !
Ce vieillard ! Il vous aime, il va vous épouser !
Quoi donc ! Vous prit-il pas l'autre jour un baiser ?
75 N'y plus penser !
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DOÑA SOL, riant.
C'est là ce qui vous désespère !
Un baiser d'oncle ! Au front ! Presque un baiser de père !
HERNANI.
Non ; un baiser d'amant, de mari, de jaloux.
Ah ! Vous serez à lui ! Madame. Y pensez-vous ?
Ô l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée,
80 Pour achever sa route et finir sa journée,
A besoin d'une femme, et va, spectre glacé,
Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé !
Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre,
Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre ?
85 Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur !
Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur !
Qui fait ce mariage ? On vous force, j'espère !
DOÑA SOL.
Le roi, dit-on, le veut.
HERNANI.
Le roi ! Le roi ! Mon père
Est mort sur l'échafaud, condamné par le sien.
90 Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien,
Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve,
Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve !
Lui, mort, ne compte plus. Et tout enfant, je fis
Le serment de venger mon père sur son fils.
95 Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles !
Car la haine est vivace entre nos deux familles.
Les pères ont lutté sans pitié, sans remords,
Trente ans ! Or c'est en vain que les pères sont morts,
La haine vit. Pour eux la paix n'est point venue,
100 Car les fils sont debout, et le duel continue.
Ah ! C'est donc toi qui veux cet exécrable hymen !
Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !
DOÑA SOL.
Vous m'effrayez.
HERNANI.
Chargé d'un mandat d'anathème,
Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même !
105 Écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina,
Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrana,
Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille.
Ô défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille,
Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux,
110 Que votre front reluise entre des fronts royaux ;
Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse,
Mainte reine peut-être enviera sa duchesse !
Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus
- 11 -
Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.
115 Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre
Qu'une rouille de sang à cette heure délustre ;
Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis,
Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis,
Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée,
120 Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée.
En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux
Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous.
Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre,
Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.
DOÑA SOL.
125 Je vous suivrai.
HERNANI.
Parmi mes rudes compagnons ?
Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms,
Gens dont jamais le fer ni le coeur ne s'émousse,
Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse ?
Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ?
130 Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit !
Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes :
Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes,
Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu,
La vieille Catalogne en mère m'a reçu.
135 Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves,
Je grandis, et demain, trois mille de ses braves,
Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor,
Viendront... vous frissonnez, réfléchissez encor.
Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,
140 Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves ;
Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,
Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit
Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille,
Les balles des mousquets siffler à votre oreille.
145 Être errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut,
Me suivre où je suivrai mon père, — à l'échafaud.
DOÑA SOL.
Je vous suivrai.
HERNANI.
Le duc est riche, grand, prospère.
Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père.
Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main
150 Trésors, titres, bonheur...
DOÑA SOL.
Nous partirons demain.
Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange
Me blâmer. êtes-vous mon démon ou mon ange ?
Je ne sais, mais je suis votre esclave. écoutez,
Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez,
155 Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? Je l'ignore.
J'ai besoin de vous voir, et de vous voir encore,
- 12 -
Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas
S'efface, alors je crois que mon coeur ne bat pas ;
Vous me manquez, je suis absente de moi-même ;
160 Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime
Vient frapper mon oreille, alors il me souvient
Que je vis, et je sens mon âme qui revient !
DOÑA SOL.
À minuit. Demain. Amenez votre escorte.
Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte.
165 Vous frapperez trois coups.
HERNANI.
Savez-vous qui je suis,
Maintenant ?
DOÑA SOL.
Monseigneur, qu'importe ! Je vous suis.
HERNANI.
Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,
Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme,
Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.
170 Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni ?
DOÑA SOL.
Ô ciel ! Au secours !
HERNANI.
Taisez-vous,
Doña Sol ! Vous donnez l'éveil aux yeux jaloux.
Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu'il advienne,
Ne réclamer jamais d'autre aide que la mienne.
À don Carlos.
Que faisiez-vous là ?
DON CARLOS.
Moi? Mais, à ce qu'il paraît,
180 Je ne chevauchais pas à travers la forêt.
- 13 -
HERNANI.
Qui raille après l'affront s'expose à faire rire
Aussi son héritier !
DON CARLOS.
Chacun son tour, messire !
Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs,
Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs,
185 C'est fort bien. J'aime aussi madame, et veux connaître
Qui j'ai vu tant de fois entrer par la fenêtre,
Tandis que je restais à la porte.
HERNANI.
En honneur,
Je vous ferai sortir par où j'entre, Seigneur.
DON CARLOS.
Nous verrons. J'offre donc mon amour à madame.
190 Partageons, voulez-vous ? J'ai vu dans sa belle âme
Tant d'amour, de bonté, de tendres sentiments,
Que madame, à coup sûr, en a pour deux amants.
Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise,
Pris, je pense, pour vous, j'entre ici par surprise ;
195 Je me cache, j'écoute, à ne vous celer rien ;
Mais j'entendais très mal et j'étouffais très bien ;
Et puis je chiffonnais ma veste à la française.
Ma foi, je sors !
HERNANI.
Ma dague aussi n'est pas à l'aise,
Et veut sortir.
DON CARLOS.
Calmez-vous, Señora.
HERNANI.
Dites-moi votre nom.
- 14 -
DON CARLOS.
Hé ! Dites-moi le vôtre !
HERNANI.
Je le garde, secret et fatal, pour un autre
Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,
Mon nom à son oreille, et ma dague à son coeur !
DON CARLOS.
205 Alors, quel est le nom de l'autre ?
HERNANI.
Que t'importe ?
En garde ! Défends-toi !
Ils croisent leurs épées. Doña Sol tombe tremblante sur un fauteuil.
On entend des coups à la porte.
HERNANI, à Josefa.
Qui frappe ainsi ?
DOÑA SOL.
Le duc ! Tout est perdu !
Malheureuse !
HERNANI.
Que faire ?
On frappe.
- 15 -
Doña Josefa fait un pas vers la porte, Hernani l'arrête.
HERNANI.
N'ouvrez pas.
On frappe de nouveau.
DON CARLOS.
Dans l'armoire ?
HERNANI.
Entrez-y, je m'en charge.
Nous y tiendrons tous deux.
DON CARLOS.
Grand merci, c'est trop large.
DON CARLOS.
Bonsoir. Pour moi, je reste ici.
HERNANI.
Ah ! Tête et sang ! Monsieur, vous me paierez ceci !
À doña Sol.
Si je barricadais l'entrée ?
HERNANI.
Que dit-il ?
DOÑA SOL.
Je suis morte !
- 16 -
SCÈNE III.
Les Mêmes, Don Ruy Gomez de Silva, barbe
et cheveux blancs ; en noir, Valets avec des
flambeaux.
DON RUY GOMEZ.
Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit !
220 Venez tous ! Cela vaut la lumière et le bruit.
À Doña Sol.
Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme,
Nous sommes trois chez vous ! C'est trop de deux, Madame.
HERNANI.
Duc...
- 17 -
255 Enfants, l'ennui vous gagne ! à tout prix, au hasard,
Il vous faut un hochet : vous prenez un vieillard !
Ah ! Vous l'avez brisé, le hochet ! mais Dieu fasse
Qu'il vous puisse en éclats rejaillir à la face !
Suivez-moi !
HERNANI.
Seigneur duc...
DOÑA SOL.
Monseigneur...
Il jette son manteau, et découvre son visage caché par son chapeau.
- 18 -
DOÑA SOL.
Le roi !
Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il examine don Carlos,
que doña Sol regarde avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani,
demeuré dans un coin, fixe des yeux étincelants.
DON CARLOS.
290 Belle raison ! Tu viens avec toute une escorte !
Quand un secret d'état m'amène en ton palais,
Duc, est-ce pour l'aller dire à tous tes valets ?
DON CARLOS.
Bon père,
Je t'ai fait gouverneur du château de Figuère ;
295 Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur ?
DON CARLOS.
Il suffit. N'en parlons plus, seigneur.
Donc l'empereur est mort.
DON CARLOS.
Duc, tu m'en vois pénétré de tristesse.
- 19 -
DON RUY GOMEZ.
Qui lui succède ?
DON CARLOS.
Un duc de Saxe est sur les rangs.
300 François Premier, de France, est un des concurrents.
DON CARLOS.
Ils ont choisi, je crois, Aix-La-Chapelle, ou Spire,
Ou Francfort.
DON CARLOS.
Toujours.
DON CARLOS.
Je le sais.
DON CARLOS.
Et puis, on est bourgeois de Gand.
DON CARLOS.
Rome est pour moi.
- 20 -
315 Que je vous plains ! Si jeune, en un tel deuil plongé !
DON CARLOS.
Le Pape veut ravoir la Sicile, que j'ai ;
Un Empereur ne peut posséder la Sicile,
Il me fait empereur ; alors, en fils docile.
Je lui rends Naples. Ayons l'aigle, et puis nous verrons
320 Si je lui laisserai rogner les ailerons.
DON CARLOS.
325 Le Saint-Père est adroit. — Qu'est-ce que la Sicile ?
C'est une île qui pend à mon royaume, une île.
Une pièce, un haillon, qui, tout déchiqueté,
Tient à peine à l'Espagne et qui traîne à côté.
— Que ferez-vous, mon fils, de cette île bossue
330 Au monde impérial au bout d'un fil cousue ?
Votre empire est mal fait : vite, venez ici,
Des ciseaux ! et coupons ! — Très saint-père, merci !
Car de ces pièces-là, si j'ai bonne fortune,
Je compte au saint-empire en recoudre plus d'une.
335 Et, si quelques lambeaux m'en étaient arrachés.
Rapiécer mes états d'îles et de duchés !
DON CARLOS.
Ce roi François premier, c'est un ambitieux !
340 Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux
À l'empire ! A-t-il pas sa France très chrétienne ?
Ah ! La part est pourtant belle, et vaut qu'on s'y tienne !
L'empereur mon aïeul disait au roi Louis :
Si j'étais Dieu le père, et si j'avais deux fils,
345 Je ferais l'aîné dieu, le second roi de France. —
Au duc.
Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance?
DON CARLOS.
Il faudrait tout changer.
La bulle d'or défend d'élire un étranger.
- 21 -
DON RUY GOMEZ.
À ce compte, seigneur, vous êtes roi d'Espagne?
DON CARLOS.
350 Je suis bourgeois de Gand.
DON CARLOS.
L'aigle qui va peut-être éclore à mon cimier
Peut aussi déployer ses ailes.
DON CARLOS.
Mal.
DON CARLOS.
Ils se contenteront d'un espagnol hautain,
Car il importe peu, croyez-en le roi Charles,
Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle.
— Je vais en Flandres. Il faut que ton roi, cher Silva,
360 Te revienne empereur. Le roi de France va
Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse.
Je partirai sous peu.
DON CARLOS.
365 J'ordonne au duc d'Arcos d'exterminer la bande.
DON CARLOS.
Hé ! Quel est ce chef ? Son nom ?
- 22 -
DON RUY GOMEZ.
Je l'ignore. On le dit un rude compagnon.
DON CARLOS.
Bah ! Je sais que pour l'heure il se cache en Galice,
370 Et j'en aurai raison avec quelque milice.
DON CARLOS.
Faux avis ! Cette nuit tu me loges.
Les valets entrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux
haies jusqu'à la porte du fond. Cependant doña Sol s'approche
lentement d'Hernani. Le roi les épie tous deux.
HERNANI, bas.
Demain.
- 23 -
Monsieur ; vous me seriez suspect pour cent raisons,
380 Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons.
Allez. Je daigne encor protéger votre fuite.
DON CARLOS.
Il part. C'est quelqu'un de ma suite.
Ils sortent avec les valets et les flambeaux. Le duc précédant le roi
une cire à la main.
SCÈNE IV.
HERNANI, seul.
Oui, de ta suite, ô roi ! De ta suite ! — J'en suis.
Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis !
385 Un poignard à la main, l'oeil fixé sur ta trace,
Je vais ! Ma race en moi poursuit en toi ta race !
Et puis, te voilà donc mon rival ! Un instant,
Entre aimer et haïr je suis resté flottant,
Mon coeur pour elle et toi n'était point assez large,
390 J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge ;
Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens
Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens !
Mon amour fait pencher la balance incertaine,
Et tombe tout entier du côté de ma haine.
395 Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit !
Va, jamais courtisan de ton lever maudit,
Jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome
Ayant à te servir abjuré son coeur d'homme,
Jamais chiens de palais dressés à suivre un roi,
400 Ne seront sur tes pas plus assidus que moi !
Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,
C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,
C'est quelque mouton d'or qu'on se va pendre au cou ;
Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou !
405 Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines,
C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines,
C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur,
En y fouillant long-temps peut prendre au fond d'un coeur.
Va devant, je te suis. Ma vengeance qui veille
410 Avec moi, toujours marche et me parle à l'oreille !
Va, marche, je suis là, je te pousse, et sans bruit
Mon pas cherche ton pas, et le presse et le suit !
Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête,
Sans me voir immobile et sombre dans ta fête ;
415 La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi,
Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi !
- 24 -
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
Don Carlos, Don Sanchez, Don Matias, Don
Ricardo.
Un patio du palais de Silva. À gauche, les grands murs du palais,
avec une fenêtre à balcon. Au-dessous de la fenêtre, une petite porte.
À droite et au fond, des maisons et des rues. — Il est nuit. — On voit
briller çà et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore
éclairées.
Un patio du palais de Silva. À gauche, les grands murs du palais,
avec une fenêtre à balcon. Au-dessous de la fenêtre, une petite porte.
À droite et au fond, des maisons et des rues. — Il est nuit. — On voit
briller çà et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore
éclairées.
DON SANCHEZ.
Seigneur, reparlons de traître.
Et vous l'avez laissé partir !...
DON CARLOS.
Comme tu dis.
DON MATIAS.
Et peut-être c'était le major des bandits !
DON CARLOS.
Qu'il en soit le major ou bien le capitaine,
Jamais roi couronné n'eut mine plus hautaine.
- 25 -
DON SANCHEZ.
425 Son nom, Seigneur ?...
DON SANCHEZ.
Hernani, peut-être ?
DON CARLOS.
Oui.
DON SANCHEZ.
C'est lui.
DON MATIAS.
C'est Hernani ?
Le Chef !
DON SANCHEZ.
Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez ?
DON CARLOS.
430 Comte de Monterey, vous me questionnez.
DON RICARDO.
Pourquoi pas à toutes deux, Seigneur ?
DON CARLOS.
Comte ! Un digne conseil ! Et qui vous fait honneur !
435 Vous allez droit au but ! Vous avez la main prompte !
DON RICARDO.
Sous quel titre plaît il au roi que je sois comte ?
- 26 -
DON SANCHEZ.
C'est méprise.
DON CARLOS.
Assez !
Bien !
À Ricardo.
J'ai laissé tomber ce titre... Ramassez.
DON MATIAS.
Seigneur,
Allons donc ! Un bâtard ! Comte, fût-on altesse,
On ne saurait tirer un roi d'une comtesse !
DON SANCHO.
445 Il la fera marquise alors, mon cher marquis.
DON MATIAS.
On garde les bâtards pour les pays conquis,
On les fait vicerois. C'est à cela qu'ils servent.
DON CARLOS.
Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent ?...
- 27 -
Enfin, en voilà deux qui s'éteignent !... Allons !
450 Messieurs, que les instants de l'attente sont longs !
Qui fera marcher l'heure avec plus de vitesse ?
DON SANCHO.
C'est ce que nous disons souvent chez votre altesse.
DON CARLOS.
Cependant que chez vous mon peuple le redit.
DON RICARDO.
Minuit bientôt.
DON CARLOS.
Il faut finir
Pourtant ! À tout moment l'autre peut survenir.
DON RICARDO.
Grand merci.
DON CARLOS.
S'il vient, de l'embuscade
Sortez vite, et poussez au drôle une estocade.
Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès,
470 J'emporterai la belle et nous rirons après.
N'allez pas cependant le tuer ! C'est un brave
Après tout ; et la mort d'un homme est chose grave.
- 28 -
SCÈNE II.
Don Carlos, Doña Sol.
DOÑA SOL, au balcon.
Est-ce vous, Hernani ?
DOÑA SOL.
Je descends.
Entrouvrant la porte.
Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s'avance
précipitamment vers elle. Doña Sol, laissant tomber sa lampe.
Dieu ! Ce n'est point son pas !
DOÑA SOL.
Ce n'est point sa voix ! Ah ! Malheureuse !
DON CARLOS.
Eh ! Quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse ?
C'est toujours un amant, et c'est un amant roi !
DOÑA SOL.
Le roi !
DON CARLOS.
Souhaite, ordonne. Un royaume est à toi !
Car celui dont tu veux briser la douce entrave
480 C'est le roi ton seigneur ! C'est Carlos ton esclave !
- 29 -
DON CARLOS.
Le juste et digne effroi !
Ce n'est pas ton bandit qui te tient ; c'est le Roi !
DOÑA SOL.
Non ! Le bandit, c'est vous ! N'avez-vous pas de honte !
Ah ! Pour vous au visage une rougeur me monte !
485 Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit ?
Venir ravir de force une femme, la nuit !
Ah ! Qu'Hernani vaut mieux cent fois ! Roi, je proclame
Que si l'homme naissait où le place son âme,
Si le coeur seul faisait le brigand et le roi,
490 À lui serait le sceptre et le poignard à toi.
DOÑA SOL.
Oubliez-vous que mon père était comte ?
DON CARLOS.
Je vous ferai Duchesse.
DON CARLOS.
Hé bien !... Partagez donc et mon trône et mon nom.
Venez. — Vous serez reine, impératrice...
DOÑA SOL.
Non.
C'est un piège. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise,
500 S'agit-il pas de vous ? S'il faut que je le dise,
J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,
Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,
Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l'année,
Partageant jour à jour sa pauvre destinée,
505 Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur,
Que d'être impératrice avec un empereur.
DON CARLOS.
Que cet homme est heureux !
- 30 -
DOÑA SOL.
Quoi ! Pauvre, proscrit même !
DON CARLOS.
Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puisqu'on l'aime !
Moi je suis seul !... Un ange accompagne ses pas !
510 Donc vous me haïssez ?
DOÑA SOL.
Je ne vous aime pas.
DOÑA SOL.
Ô ciel ! Quoi ! Vous êtes altesse,
Vous êtes roi ! Duchesse, ou Marquise, ou Comtesse,
Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour
Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour ;
515 Mais mon proscrit ! Qu'a-t-il reçu du ciel avare ?
Ah ! Vous avez Castille, Aragon et Navarre,
Et Murcie et Léon, dix royaumes encor,
Et les Flamands, et l'Inde avec les mines d'or !
Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,
520 Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche !
Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi,
Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi ?
DON CARLOS.
Viens, je n'écoute rien, viens ! Si tu m'accompagnes,
Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes !
525 Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis !
DOÑA SOL.
Pour mon honneur
Je ne veux rien de vous, que ce poignard, Seigneur !
DON CARLOS.
La belle !
Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle.
- 31 -
DOÑA SOL.
Pour un pas je vous tue et me tue...
DON CARLOS.
Taisez-vous.
DON CARLOS.
Madame, à cet excès ma douceur est réduite !
J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite.
SCÈNE III.
Don Carlos, Doña Sol, Hernani
HERNANI, surgissant tout-à coup derrière lui.
Vous en oubliez un !
DOÑA SOL.
535 Hernani ! Sauvez-moi de lui !
HERNANI.
Soyez tranquille.
DON CARLOS.
Monterey ! Que font donc mes amis par la ville ?
Avoir laissé passer ce chef de bohémiens !
Appelant.
Monterey !
HERNANI.
Vos amis sont au pouvoir des miens.
Et ne réclamez pas leur épée impuissante :
- 32 -
540 Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante.
Soixante dont un seul vous vaut tous quatre.
Ainsi, Vidons entre nous deux notre querelle ici.
Quoi ! Vous portiez la main sur cette noble fille !
C'était d'un imprudent, Seigneur Roi de Castille,
545 Et d'un lâche !
HERNANI.
Il raille !... Oh ! Je ne suis pas roi ;
Mais quand un roi m'insulte et pour surcroît me raille,
Ma colère va haut et me monte à sa taille !
Et prenez garde ! On craint, lorsqu'on me fait affront,
550 Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front !
Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre.
DON CARLOS.
Monsieur !
HERNANI.
Ce soir pourtant, toute haine avait fui !
Tout ce que je cherchais, c'est elle... ah Dieu ! C'est lui !
Don Carlos, te voilà pris à ton propre piège,
560 Ni fuite ni secours : je te tiens et t'assiège !
Seul, entouré partout d'ennemis acharnés,
Que vas-tu faire ?
HERNANI.
Va, va, je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe.
Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'échappe.
565 Tu ne seras touché par un autre que moi.
Défends-toi donc.
DON CARLOS.
Je suis votre Seigneur le Roi.
Frappez : mais pas de duel.
- 33 -
HERNANI.
Seigneur, qu'il e souvienne
Qu'hier encor ta dague a rencontré la mienne.
DON CARLOS.
Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom,
570 Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon,
Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.
HERNANI.
Peut-être.
DON CARLOS.
Pas de duel. Assassinez moi : faites !
HERNANI.
Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés ?
Ah, te défendras-tu ?
DON CARLOS.
Vous m'assassinerez.
Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d'aigle sur lui.
575 Ah ! Vous croyez, bandits, que vos brigades viles
Pourrons impunément s'épandre dans mes villes ?
Que teint de sangs, chargés de meurtres, malheureux !
Vous pourrez, après tout, faire les généreux !
Et que nous daignerons, nous, victimes trompées,
580 Anoblir vos poignards du choc de nos épées ?...
Non, Le crime vous tient. Partout vous le traînez.
Nous, des duels avec vous ! Arrière ! Assassinez.
HERNANI.
Va-t'en donc.
DOÑA SOL.
Mon Hernani !
DON CARLOS.
C'est bien : dans quelques heures
585 Je serai, moi le roi, dans le palais ducal.
Mon premier soin sera de mander le fiscal !
- 34 -
A-t-on fait mettre à prix votre tête ?
HERNANI.
Oui.
DON CARLOS.
Maître,
Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître.
Je vous en avertis. Partout je vous poursuis,
590 Je vous fais mettre au ban du royaume.
HERNANI.
J'y suis.
Déjà.
DON CARLOS.
Bien !
HERNANI.
Mais la France auprès l'Espagne,
C'est un port.
DON CARLOS.
Je vais être empereur d'Allemagne.
Je vous fais mettre au ban de l'Empire.
HERNANI.
À ton gré.
J'ai le reste du monde, où je te braverai.
595 Il est plus d'un asile où ta puissance tombe.
DON CARLOS.
Et quand j'aurai le monde?
HERNANI.
Alors j'aurai la tombe.
DON CARLOS.
Je saurai déjouer vos complots insolents.
HERNANI.
La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents,
Mais elle vient.
- 35 -
Et que si je serrais cette main trop loyale,
J'écraserais dans l'oeuf ton aigle impériale !
DON CARLOS.
605 Faites.
HERNANI.
Va t'en, va t'en ;
DON CARLOS.
Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,
610 Ne demandez un jour ni grâce, ni merci.
Il sort.
SCÈNE IV.
Hernani, Doña Sol.
DOÑA SOL, saisissant la main d'Hernani.
Maintenant, fuyons vite.
DOÑA SOL.
Que dites-vous ?
HERNANI.
Ce roi que je bravais en face,
620 Va me punir d'avoir osé lui faire grâce.
Il fuit ; déjà peut-être il est dans son palais ;
Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets,
Ses seigneurs, ses bourreaux...
- 36 -
DOÑA SOL.
Hernani ! Dieu ! Je tremble !
Eh bien ! Hâtons-nous donc alors, fuyons ensemble !
HERNANI.
625 Ensemble ! Non, non ; l'heure en est passée !
Hélas ! Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas,
Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable,
J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable,
Ma montagne, mon bois, mon torrent ; — ta pitié
630 M'enhardissait, — mon pain de proscrit, la moitié
Du lit vert et touffu que la forêt me donne ;
Mais t'offrir la moitié de l'échafaud !
Pardonne, Doña Sol ! L'échafaud, — c'est à moi seul !
DOÑA SOL.
Pourtant
Vous me l'aviez promis !
DOÑA SOL.
Souffre que je te suive.
HERNANI.
Ah ! Ce serait un crime
Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abîme !
645 Va ; j'en ai respiré le parfum ! C'est assez !
Renoue à d'autres jours tes jours par moi froissés !
Épouse ce vieillard ! C'est moi qui te délie ;
Je rentre dans ma nuit. Toi, sois heureuse, oublie !
DOÑA SOL.
Non, je te suis, je veux ma part de ton linceul !
650 Je m'attache à tes pas.
- 37 -
Avoir donné sa vie et se voir repoussée !
Et n'avoir, après tant d'amour et tant d'ennui,
Pas même le bonheur de mourir près de lui !
HERNANI, hésitant.
655 Je suis banni, je suis proscrit ! Je suis funeste!
DOÑA SOL.
Ah ! Vous êtes ingrat !
DOÑA SOL.
Lève-toi ! Fuis ! Grand Dieu ! Saragosse
S'allume !
DOÑA SOL.
C'est la noce des morts ! La noce des tombeaux !
- 38 -
HERNANI, se recouchant sur le banc de pierre.
675 Viens dans mes bras.
Hernani se lève.
LE MONTAGNARD.
Au secours !...
HERNANI, au montagnard.
Me voici ! C'est bien !
HERNANI, au montagnard.
Ton épée...
À doña Sol.
Adieu donc !
DOÑA SOL.
C'est moi qui fais ta perte !
680 Où vas-tu ?
HERNANI.
Dieu ! Laisser mes amis ! Que dis-tu ?
Tumulte et cris.
DOÑA SOL.
Ces clameurs.
Retenant Hernani.
Me brisent. Souviens-toi que si tu meurs, je meurs !
- 39 -
DOÑA SOL.
Mon époux ! /on Hernani ! Mon maître !
DOÑA SOL.
C'est le dernier peut-être.
- 40 -
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
Doña Sol, blanche et debout près d'une table,
Don Ruy Gomez de Silva, assis dans un grand
fauteuil ducal en bois de chêne.
LE CHÂTEAU DE SILVA. Dans les montagnes d'Aragon. La galerie
des portraits de famille de Silva ; grande salle, dont ces portraits
entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et
d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte
gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète, toutes ces
armures de siècles différents.
DOÑA SOL.
Certes, il est bon et pur, monseigneur ; et peut-être
700 On le verra bientôt.
- 41 -
Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.
705 Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux
De soi. Dérision ! Que cet amour boiteux
Qui nous remet au coeur tant d'ivresse et de flamme,
Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme !
Quand passe un jeune pâtre, — oui, c'en est là ! — souvent,
710 Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,
Lui, dans son pré vert, moi dans mes noires allées,
Souvent je dis tout bas : Ô mes tours écroulées,
Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais !
Oh ! Que je donnerais mes blés et mes forêts,
715 Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,
Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines ;
Et tous mes vieux aïeux qui bientôt me verront,
Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front ! —
Car ses cheveux sont noirs ; car son oeil reluit comme
720 Le tien. Tu peux le voir et dire : ce jeune homme !
Et puis, penser à moi qui suis vieux. — Je le sais !
Pourtant, j'ai nom Silva, mais ce n'est plus assez.
Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime !
Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même !
725 Mais à quoi vais-je ici rêver ? Moi, jeune et beau !
Qui te dois de si loin devancer au tombeau !
DOÑA SOL.
Qui sait ?
DOÑA SOL.
745 Hélas !
- 42 -
750 L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir.
C'est une oeuvre sacrée, et qu'à bon droit on loue,
Que ce suprême effort d'un coeur qui se dévoue,
Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour,
Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour !
755 Ah ! Tu seras pour moi cet ange au coeur de femme,
Qui, du pauvre vieillard réjouit encor l'âme,
Et de ses derniers ans lui porte la moitié,
Fille par le respect et soeur par la pitié.
DOÑA SOL.
Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre,
760 Monseigneur ! Ce n'est pas une raison pour vivre
Que d'être jeune. Hélas ! Je vous le dis, souvent
Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,
Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,
Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.
DOÑA SOL.
Il sera toujours temps.
LE PAGE.
Monseigneur, à la porte,
Un homme, un pèlerin, un mendiant, n'importe,
Est là qui vous demande asile.
LE PAGE.
C'en est fait d'Hernani ; c'en est fait du lion
De la montagne.
- 43 -
DON RUY GOMEZ, au page.
Quoi ?
LE PAGE.
La troupe est détruite.
780 Le roi, dit-on, s'est mis lui-même à leur poursuite.
La tête d'Hernani vaut mille écus du roi,
Pour l'instant ; mais on dit qu'il est mort.
Elle sort.
SCÈNE II.
Don Ruy Gomez, Le Page.
DON RUY GOMEZ, au page.
Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne.
- 44 -
SCÈNE III.
Don Ruy Gomez de Silva, Hernani.
HERNANI, s'arrête sur le seuil de la porte.
Monseigneur,
Paix et bonheur à vous !
HERNANI, s'inclinant.
Oui.
HERNANI.
Non, j'ai pris une autre route.
On se battait par là.
HERNANI.
Je ne sais.
HERNANI.
Seigneur, quel est cet homme ?
HERNANI.
Je n'y vais pas.
- 45 -
DON RUY GOMEZ.
Sa tête est à qui veut la prendre.
HERNANI, à part.
805 Qu'on y vienne !
HERNANI.
Seigneur,
Je vais à Saragosse.
HERNANI.
Oui, Duc, de Notre-Dame.
HERNANI.
Del Pilar.
HERNANI.
Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,
Voir Notre-Dame au fond du sombre corridor,
Luire en sa châsse ardente, avec sa chape d'or ;
815 Et puis m'en retourner.
HERNANI, hésitant.
Mon nom ?...
- 46 -
HERNANI.
Oui, duc.
SCÈNE IV.
Les Mêmes, Doña Sol, Pages, Valets, Femmes.
DON RUY GOMEZ, continuant.
Voici ma Notre-Dame, à moi ! L'avoir priée
Te portera bonheur.
Au duc.
Qu'on cherche. Vous vouliez savoir si je me nomme
Perez ou Diégo ? Non ! Je me nomme Hernani !
830 C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni,
C'est un nom de proscrit. — Vous voyez cette tête ?
Elle vaut assez d'or pour payer votre fête !
Aux valets.
Je vous la donne à tous ! Vous serez bien payés !
- 47 -
Prenez : liez mes mains, liez mes pieds, liez !
835 Mais, non : c'est inutile ; une chaîne me lie
Que je ne romprai point.
HERNANI.
Votre hôte est un bandit.
DOÑA SOL.
Oh ! Ne l'écoutez pas.
HERNANI.
J'ai dit ce que j'ai dit.
HERNANI.
Qu'importe ?
Livrez-moi !
Au Duc.
Elle est moins belle
Que la vôtre, seigneur ; mais n'est pas moins fidèle :
845 La mort ! — Aucun de vous ne fait un pas encor ?
- 48 -
HERNANI, aux valets.
Mes amis, mille carolus d'or !
Aux valets.
Vous aussi vous tremblez ! Ai-je assez de malheur !
À doña Sol.
Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure.
Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château,
J'en vais fermer la porte.
Il sort.
HERNANI.
Oh ! Pas même un couteau !
Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour
suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties, revient
vers Hernani avec anxiété.
- 49 -
SCÈNE V.
Hernani, Doña Sol.
Hernani, immobile, considère avec un regard froid l'écrin nuptial
placé sur la table. Puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument.
HERNANI.
Je vous fais compliment ! Plus que je ne puis dire
860 La parure me charme, et m'enchante, et j'admire !
Examinant le coffret.
Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau !
Il n'oserait tromper, lui, qui touche au tombeau.
HERNANI.
Elle m'a pardonné,
875 Et m'aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même,
Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime ?...
Oh ! Je voudrais savoir, ange au ciel réservé,
Où vous avez marché, pour baiser le pavé !
DOÑA SOL.
Croire que mon amour eût si peu de mémoire !
880 Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,
Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré,
Rapetisser un coeur où son nom est entré !
- 50 -
HERNANI.
Hélas ! J'ai blasphémé !... si j'étais à ta place,
Doña Sol, j'en aurais assez ; je serais lasse
885 De ce fou furieux, de ce sombre insensé
Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé !
DOÑA SOL.
Ah ! Vous ne m'aimez plus !
HERNANI.
Oh ! Mon coeur et mon âme
C'est toi ! L'ardent foyer d'où me vient toute flamme,
C'est toi ! Ne m'en veux pas de fuir, être adoré !...
DOÑA SOL.
890 Je ne vous en veux pas, seulement j'en mourrai.
HERNANI.
Mourir ! Grand Dieu ? Pour moi ? Se peut-il que tu meures ?
HERNANI.
Ah ! L'amour serait un bien suprême
Si l'on pouvait mourir de trop aimer !
DOÑA SOL.
Je t'aime !
905 Monseigneur ! Je vous aime, et je suis toute à vous.
- 51 -
HERNANI.
Oh ! Qu'un coup de poignard de toi me serait doux !
HERNANI.
Eh bien ! Qu'il nous unisse,
Tu le veux !... qu'il en soit ainsi ! J'ai résisté !
Tous deux dans les bras l'un de l'autre se regardent avec extase,
sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leurs regards.
Don Ruy Gomez entre, et s'arrête comme pétrifié sur le seuil.
SCÈNE VI.
Hernani, don Ruy Gomez, doña Sol.
DON RUY GOMEZ, immobile et croisant les bras.
910 Voilà donc le paiement de l'hospitalité !
Voilà ce que céans notre hôte nous apporte !
Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.
930 Ô vous ! Tous les Silva qui m'écoutez ici,
Pardon si devant vous, pardon si ma colère
Dit l'hospitalité mauvaise conseillère !
— Oh ! Je me vengerai !
- 52 -
HERNANI.
Ruy Gomez De Silva,
Si jamais vers le ciel noble front s'éleva,
935 Si jamais coeur fut grand, si jamais âme haute,
C'est la vôtre, seigneur ! C'est la tienne, ô mon hôte !
Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai
Rien à dire, sinon que je suis bien damné !
Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme ;
940 Oui, j'ai voulu souiller ton lit ; oui, c'est infâme !
J'ai du sang ; tu feras très bien de le verser,
D'essuyer ton épée, et de n'y plus penser.
DOÑA SOL.
Seigneur, ce n'est pas lui ! Ne frappez que moi-même !...
HERNANI.
Attendez, doña Sol ; car cette heure est suprême.
945 Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi,
Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici.
Duc ! Crois aux derniers mots de ma bouche : j'en jure,
Je suis coupable ; mais sois tranquille, — elle est pure.
DOÑA SOL.
Ah ! Moi seule ai tout fait ; car je l'aime.
À Hernani.
Tremble donc.
LE PAGE.
C'est le roi, monseigneur, en personne,
Avec un gros d'archers et son héraut qui sonne.
DOÑA SOL.
Dieu ! Le roi ! Dernier coup !
- 53 -
LE PAGE, au duc.
Il demande pourquoi
La porte est close, et veut qu'on ouvre.
DOÑA SOL.
955 Il est perdu !
Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait,
et le dernier à gauche. Il presse un ressort ; le portrait s'ouvre
comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur.
Le duc se tourne vers Hernani.
HERNANI.
Ma tête
Est à toi, livre-la, Seigneur, je la tiens prête.
Je suis ton prisonnier.
LE PAGE, entrant.
Son altesse le Roi !
- 54 -
SCENE VII.
Don Ruy Gomez, doña Sol voilée, don Carlos,
suite.
Le roi s'approche de doña Sol ; elle se réfugie vers Ruy Gomez.
DON CARLOS.
D'où vient donc aujourd'hui,
Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ?
960 Par les saints ! Je croyais ta dague plus rouillée !
Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point,
Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !
Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.
C'est s'y prendre un peu tard pour faire le jeune homme !
Avons-nous des turbans ? Serait-ce qu'on me nomme
965 Mahom ou Boabdil, et non Carlos, répond !
Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?
- 55 -
DON CARLOS.
Fort bien ! Je veux sa tête ou bien la tienne.
980 Entends-tu, mon cousin ?
Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.
Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi
et doña Sol l'observent en silence, et agités d'émotions contraires,
enfin le duc relève son front, prend la main du roi, le mène devant le
plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du
spectateur.
À un autre.
Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l'honneur !
Toute noble maison tient à Silva, seigneur.
995 Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.
Manrique nous envie et Lara nous jalouse.
Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois
Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !
Vasquez, qui soixante ans garda la foi jurée...
- 56 -
C'est mon père ; il fut grand, quoiqu'il vînt le dernier.
Les maures de Grenade avaient fait prisonnier
Le comte Alvar Giron son ami ; mais mon père
Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre,
1005 Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron,
Qu'à sa suite il traîna, jurant par son patron
De ne point reculer que le comte de pierre
Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière ;
Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.
Don Ruy Gomez s'incline devant le roi, lui prend la main et le mène
devant le dernier portrait, derrière lequel est caché Hernani. Doña
Sol le suit des yeux avec anxiété.
Ce portrait, c'est le mien. Roi don Carlos, merci !
Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici :
1015 « Ce dernier, digne fils d'une race si haute,
Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »
DON CARLOS.
Duc, ton château me gêne, et je le mettrai bas !
DON CARLOS.
Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace,
1020 Et je ferai semer du chanvre sur la place.
Aux portraits.
N'est-il pas vrai, vous tous ? Duc ! Cette tête est nôtre,
Et tu m'avais promis...
Se découvrant.
- 57 -
1025 Je donne celle-ci. Prenez-la.
DON CARLOS.
Ma bonté
Est à bout ! Livre-moi cet homme !
DON CARLOS.
Je suis le roi.
DON CARLOS.
Prière,
Menace, tout est vain ! Livre-moi le bandit,
Duc ! Ou, tête et château, j'abattrai tout.
DON CARLOS.
1035 Hé bien donc ! Au lieu d'une, alors j'aurai deux têtes.
Au duc d'Alcala.
Jorge, arrêtez le duc.
DOÑA SOL.
Altesse, tu n'as pas le coeur d'un espagnol !
- 58 -
DON CARLOS, troublé et chancelant.
Madame, pour le roi, vous êtes bien sévère.
DON CARLOS.
Oui, vous.
DON CARLOS.
Choisis : doña Sol, ou le traître.
Il me faut l'un des deux.
DOÑA SOL.
Sauvez-moi, monseigneur !
- 59 -
La tête de mon oncle ou l'autre !... moi plutôt !
Au roi.
Je vous suis.
DOÑA SOL.
Prince, un joyau précieux.
CARLOS, souriant.
Ah ! Voyons.
DOÑA SOL.
Vous verrez.
Il court au roi.
1065 Laisse-moi mon enfant ! Je n'ai qu'elle, ô mon roi !
Il fait un pas vers la porte masquée. Doña Sol le suit des yeux ; il se
retourne encore vers les portraits.
Ah ! Voilez-vous ! Votre regard m'arrête.
- 60 -
Tu le veux ?...
DON CARLOS.
Oui.
DOÑA SOL.
Dieu !
DON CARLOS.
Ta nièce !
Il suit de l'oeil le roi qui se retire avec doña Sol, puis il met la main
sur son poignard.
Dieu vous garde, Seigneur !
- 61 -
SCÈNE VIII.
Don Ruy Gomez, Hernani.
DON RUY GOMEZ.
Sors.
Hernani paraît, don Ruy lui montre les deux épées sur la table.
Choisis. Don Carlos est hors de la maison,
Il s'agit maintenant de me rendre raison.
Choisis, et faisons vite. Allons donc, ta main tremble !
HERNANI.
Un duel ! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.
HERNANI.
Vieillard !
HERNANI.
Mourir, oui. Vous m'avez sauvé malgré mes voeux ;
1080 Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.
HERNANI.
Oh ! C'est à toi, seigneur, que je fais la dernière.
HERNANI.
Non, non, à toi ! Vieillard,
Frappe-moi. Tout m'est bon, dague, épée ou poignard !
1085 Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie !
Duc ! Avant de mourir, permets que je la voie !
- 62 -
HERNANI.
Au moins permets que j'entende sa voix,
Une dernière fois ! Rien qu'une seule fois !
HERNANI.
Oh ! je comprends, seigneur, ta jalousie.
1090 Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie.
Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans le vouloir,
S'il le faut, je l'entende ? Et je mourrai ce soir.
L'entendre seulement ! Contente mon envie !
Mais, Oh ! qu'avec douceur j'exhalerais ma vie,
1095 Si tu daignais vouloir qu'avant de fuir aux cieux
Mon âme allât revoir la sienne dans ses yeux !
— Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père.
Tu me prendras après.
HERNANI.
Je n'ai rien entendu.
HERNANI.
À qui livrée ?
HERNANI.
Vieillard stupide ! Il l'aime !
HERNANI.
Il nous l'enlève ! Il est notre rival.
- 63 -
HERNANI.
Écoute.
La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route.
Je t'appartiens, tu peux me tuer. Mais veux-tu
M'employer à venger ta nièce et sa vertu ?
Ma part dans ta vengeance ! Oh ! Fais-moi cette grâce !
1110 Et s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse !
Suivons le roi tous deux ! Viens, je serai ton bras,
Je te vengerai, duc ; après, tu me tueras.
HERNANI.
Oui, duc.
HERNANI.
La tête de mon père.
- 64 -
ACTE IV
SCÈNE I.
Don Carlos, Don Ricardo, grands manteaux.
Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne à
Aix-La-Chapelle ; de grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros
piliers bas. Pleins cintres. Chapiteaux d'oiseaux et de fleurs. À droite
le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze basse et
cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire
l'inscription : Karolo Magno. Il est nuit, on ne voit pas le fond du
souterrain ; l'oeil se perd dans les arcades et les piliers qui
s'entrecroisent dans l'ombre.
DON CARLOS.
C'est ici que la ligue s'assemble ?
Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble ?
Ah ! Monsieur l'électeur de Trèves ! C'est ici ? Vous leur
prêtez ce lieu ? Certes, il est bien choisi !
1125 Un noir complot prospère à l'air des catacombes ;
Il est bon d'aiguiser les stylets sur des tombes.
Pourtant, c'est jouer gros : la tête est de l'enjeu,
Messieurs les assassins ! Et nous verrons. - Pardieu,
Ils font bien de choisir pour une telle affaire
1130 Un sépulcre ! Ils auront moins de chemin à faire.
À don Ricardo.
Ces caveaux sous le sol s'étendent-ils bien loin ?
DON RICARDO.
Jusques au château fort.
DON CARLOS.
C'est plus qu'il n'est besoin.
DON RICARDO.
D'autres, de ce côté, vont jusqu'au monastère
D'Altenheim...
- 65 -
DON CARLOS.
Où Rodolphe extermina Lothaire.
1135 Bien. Une fois encor, Comte, redites-moi
Les noms des conjurés, où, comment et pourquoi.
DON RICARDO.
Gotha.
DON CARLOS.
Je sais pourquoi le brave duc conspire.
Il veut un allemand d'Allemagne à l'empire.
DON RICARDO.
Hohenbourg.
DON CARLOS.
Hohenbourg aimerait mieux, je croi,
1140 L'enfer avec François que le ciel avec moi.
DON RICARDO.
Don Gil Tellez Giron.
DON CARLOS.
Castille et Notre-Dame !
Il se révolte donc contre son roi, l'infâme ?
DON RICARDO.
On dit qu'il vous trouva chez Madame Giron,
Un soir que vous veniez de le faire baron.
1145 Il veut venger l'honneur de sa tendre compagne.
DON CARLOS.
C'est donc qu'il se révolte alors contre l'Espagne ?
Qui nomme-t-on encore ?
DON RICARDO.
On cite avec ceux-là
Le révérend Vasquez, évêque d'Avila.
DON CARLOS.
Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme ?
DON RICARDO.
1150 Puis Guzman De Lara, mécontent, qui réclame
Le collier de votre ordre.
DON CARLOS.
Ah ! Guzman De Lara !
Si ce n'est qu'un collier qu'il lui faut, il l'aura.
- 66 -
DON RICARDO.
Le duc de Lutzelbourg. Quant aux plans qu'on lui prête...
DON CARLOS.
Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête.
DON RICARDO.
1155 Juan De Haro, qui veut Astorga.
DON CARLOS.
Ces Haro
Ont toujours fait doubler la solde du bourreau.
DON RICARDO.
C'est tout.
DON CARLOS.
Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte,
Cela ne fait que sept, et je n'ai pas mon compte.
DON RICARDO.
Oh ! Je ne nomme pas quelques bandits, gagés
1160 Par Trève ou par la France...
DON CARLOS.
Hommes sans préjugés
Dont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle,
Tourne aux plus gros écus, comme l'aiguille au pôle !
DON RICARDO.
Pourtant j'ai distingué deux hardis compagnons,
Tous deux nouveau-venus ; un jeune, un vieux.
DON CARLOS.
Leurs noms ?
DON RICARDO.
Le plus jeune a vingt ans.
DON CARLOS.
C'est dommage.
DON RICARDO.
Le vieux, soixante au moins.
- 67 -
DON CARLOS.
L'un n'a pas encor l'âge,
Et l'autre ne l'a plus. Tant pis. J'en prendrai soin,
Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin !
Mais... serai-je empereur, seulement ?
DON RICARDO.
Le collège,
1170 À cette heure assemblé, délibère.
DON CARLOS.
Que sais-je ?
Ils nommeront François premier, — ou leur saxon,
Leur Frédéric-Le-Sage ! - Ah ! Luther a raison,
Tout va mal ! Beaux faiseurs de majestés sacrées !
N'acceptant pour raisons que les raisons dorées !
1175 Un saxon hérétique ! Un comte Palatin
Imbécile ! Un primat de Trèves, libertin !
— Quant au roi de Bohême, il est pour moi. — des princes
De Hesse, plus petits encor que leurs provinces !
De jeunes idiots, des vieillards débauchés !
1180 Des couronnes, fort bien ! Mais des têtes ?... Cherchez.
Des nains ! Que je pourrais, concile ridicule,
Dans ma peau de lion, emporter comme Hercule !
Et qui, démaillotés du manteau violet,
Auraient la tête encor de moins que Triboulet !
1185 — Il me manque trois voix, Ricardo ! Tout me manque !
Ah ! Je donnerais Gand, Tolède et Salamanque,
Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix,
Pour trois voix, s'ils voulaient ! Vois-tu, pour ces trois voix ;
Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre,
1190 Je les donnerais ! — Sauf, plus tard, à les reprendre !
DON RICARDO.
Seigneur, vous m'avez tutoyé,
Saluant de nouveau.
Me voilà grand d'Espagne.
- 68 -
DON RICARDO.
Moi, j'espère
Qu'ils prendront votre altesse.
DON RICARDO.
Si c'est le duc de Saxe, un seul coup de canon ;
1205 Deux, si c'est le français ; trois, si c'est votre altesse.
DON CARLOS.
Et cette doña Sol ! Tout m'irrite et me blesse !
Comte, si je suis fait empereur, par hasard,
Cours la chercher. Peut-être on voudra d'un César !
DON RICARDO.
Mais, je crois,
Dans une heure au plus tard.
DON CARLOS.
Oh ! Trois voix ! Rien que trois !
Mais écrasons d'abord ce ramas qui conspire,
Et nous verrons après à qui sera l'empire. Va-t'en. C'est
1215 l'heure où vont venir les conjurés.
Ah !... la clef du tombeau !...
- 69 -
DON CARLOS, le congédiant.
Fais tout ce que j'ai dit ! Tout.
DON CARLOS.
Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas ?
Ricardo s'incline et sort. Don Carlos resté seul tombe dans une
profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine,
il la relève et se tourne vers le tombeau.
SCÈNE II.
DON CARLOS.
Charlemagne, pardon ! Ces voûtes solitaires
Ne devraient répéter que paroles austères.
Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement
Que nos ambitions font sur ton monument.
1225 — Ah ! C'est un beau spectacle à ravir la pensée,
Que l'Europe, ainsi faite, et comme il l'a laissée !
Un édifice, avec deux hommes au sommet.
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.
Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,
1230 Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ;
Mais le peuple a parfois son pape ou son César,
Tout marche, et le hasard corrige le hasard.
De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate.
Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate,
1235 Double sénat sacré, dont la terre s'émeut,
Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut.
Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose,
Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,
Se fait homme ; — saisit les coeurs, creuse un sillon ; -
1240 Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;
Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave,
Et tous les rois soudain verront l'idée esclave,
Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont,
Surgir, le globe en main, ou la tiare au front !
1245 — Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre
Que par eux et pour eux. Un suprême mystère
Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,
Leur fait un grand festin des peuples et des rois.
Le monde, au-dessous d'eux, s'échelonne et se groupe.
1250 Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.
L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont.
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire,
- 70 -
1255 L'univers ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur !
— L'empereur ! L'empereur ! Être empereur ! — Ô rage,
Ne pas l'être-et sentir son coeur plein de courage !
Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau,
1260 Qu'il fut grand ! De son temps c'était encor plus beau !
Ô quel destin ! — pourtant cette tombe est la sienne !
Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ?
Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi !
Avoir été colosse et tout dépassé ! Quoi !
1265 Vivant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne !
Quoi ! Pour titre César et pour nom Charlemagne !
— Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila,
Aussi grand que le monde !... — Et que tout tienne là !
Ah ! Briguez donc l'empire et voyez la poussière
1270 Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière
De bruit et de tumulte. — Élevez, bâtissez
Votre empire, et jamais ne dites : « c'est assez ! »
Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,
Voilà le dernier terme !... — Oh ! L'Empire ! L'Empire !
1275 Que m'importe ? J'y touche et le trouve à mon gré.
Quelque chose me dit : « tu l'auras ». Je l'aurai !
Si je l'avais !... — ô ciel ! être ce qui commence !
Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !
D'une foule d'états l'un sur l'autre étagés
1280 être la clef de voûte, et voir sous soi rangés
Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ;
Voir au-dessous des rois les maisons féodales,
Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;
Puis, évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ;
1285 Puis, clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes,
Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, — les hommes.
Les hommes ! — c'est-à-dire une foule, une mer,
Un grand bruit ; pleurs et cris : parfois un rire amer. Ah ! Le
peuple ! — océan ! Onde sans cesse émue,
1290 Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue !
Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau !
Miroir où rarement un roi se voit en beau !
Ah ! Si l'on regardait parfois dans ce flot sombre,
On y verrait au fond des empires sans nombre,
1295 Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux
Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus !
Gouverner tout cela ! Monter, si l'on vous nomme,
A ce faîte ! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme !
Avoir l'abîme là ! — Malheureux ! Qu'ai-je en moi ?
1300 être empereur ! Mon dieu ! J'avais trop d'être roi.
Certes, il n'est qu'un mortel de race peu commune
Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune.
Mais moi ! Qui me fera grand ? Qui sera ma loi ?...
Qui me conseillera ?
- 71 -
1310 Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose
Y toucher ; apprends-moi ton secret de régner,
Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner,
N'est-ce pas ? — ombre auguste ! Empereur d'Allemagne,
Oh ! Dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne !
1315 Parle, — dût en parlant ton souffle souverain
Me briser sur le front cette porte d'airain !
Ou, si tu ne dis rien, laisse, en ta paix profonde,
Carlos étudier ta tête comme un monde.
Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant !
1320 Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant !
Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille !...
Bruit de pas.
On vient ! Qui donc ose, à cette heure,
Hors moi, d'un pareil mort éveiller la demeure ?
Qui donc ?... le bruit s'approche.
Ah ! J'oubliais ! Ce sont mes assassins !
SCÈNE III.
Les conjurés. Ils vont les uns aux autres, en se prenant la main, et en
échangeant quelques paroles à voix basse.
DEUXIEME CONJURÉ.
Qui vive ?
DEUXIEME CONJURÉ.
Per angusta.
PREMIER CONJURÉ.
Les saints
1330 Nous protègent !
TROISIÈME CONJURÉ.
Les morts nous servent !
- 72 -
PREMIER CONJURÉ.
Dieu nous garde !
DEUXIEME CONJURÉ.
Qui vive ?
DEUXIEME CONJURÉ.
Per angusta.
TROISIÈME CONJURÉ.
Qui vive ?
TROISIÈME CONJURÉ.
Per angusta.
PREMIER CONJURÉ.
C'est bien, nous voilà tous. Gotha,
Fais le rapport. Amis, l'ombre attend la lumière.
- 73 -
PREMIER CONJURÉ.
Il aura le tombeau.
TOUS.
Que ce soit !
PREMIER CONJURÉ.
Mort à lui.
LE DUC DE GOTHA.
Qu'il meure !
TOUS.
Qu'on l'immole !
LE DUC DE LUTZELBOURG.
Sa mère est espagnole.
LE DUC DE GOTHA.
Il n'est plus espagnol et n'est pas allemand.
Mort !
UN CONJURÉ.
Si les électeurs allaient en ce moment
Le nommer empereur ?
PREMIER CONJURÉ.
Lui ! Jamais !
PREMIER CONJURÉ.
1345 S'il a le saint empire, il devient, quel qu'il soit,
Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt.
LE DUC DE GOTHA.
Le plus sûr, c'est qu'avant d'être auguste, il expire !
- 74 -
PREMIER CONJURÉ.
On ne l'élira point.
TOUS.
Il n'aura pas l'empire...
PREMIER CONJURÉ.
Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul ?
TOUS.
1350 Un seul !
PREMIER CONJURÉ.
Combien faut-il de coups au coeur ?
TOUS.
Un seul.
PREMIER CONJURÉ.
Qui frappera ?
TOUS.
Nous tous.
PREMIER CONJURÉ.
La victime est un traître.
Ils font un empereur, nous, faisons un grand-prêtre.
Tirons au sort.
TOUS.
Quel nom ?
- 75 -
PREMIER CONJURÉ, à haute voix.
Hernani !
HERNANI.
Non, sur ma vie !
Oh ! Ne m'enviez pas ma fortune, seigneur !
C'est la première fois qu'il m'arrive bonheur !
HERNANI.
Non !
LE DUC DE GOTHA.
Ton bras porterait un coup moins affermi,
Vieillard !
À Hernani.
Tu m'appartiens !
HERNANI.
Ma vie à vous, la sienne à moi.
HERNANI.
Quoi !
La vie ! — Eh, que m'importe ! Ah ! Je tiens ma vengeance.
Avec Dieu, dans ceci je suis d'intelligence !
J'ai mon père à venger... peut être plus encor !
— Elle, me la rends-tu ?
- 76 -
DON RUY GOMEZ.
Jamais ! Je rends ce cor.
HERNANI.
1375 Non !
HERNANI.
Duc ! Laisse-moi ma proie.
- 77 -
SCÈNE IV.
Don Carlos, Hernani, don Ruy Gomez, les
conjurés.
DON CARLOS.
Messieurs, allez plus loin ! L'empereur vous entend.
Aux conjurés.
J'illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie,
Regardez !
Aux soldats.
Venez tous, car le crime est flagrant.
DON CARLOS.
Connétable d'Espagne !
Amiral de Castille, ici ! Désarmez-les.
DON CARLOS.
Alcade : Nom de certains magistrats en
Espagne. [L]
Je te fais alcade du palais.
- 78 -
DON CARLOS.
Qu'ils entrent.
Bas à Ricardo.
Doña Sol !
SCÈNE V.
Don Carlos, le duc de Bavière, le roi de
Bohême, Hernani, Ruy Gomez, les conjurés.
LE DUC DE BAVIÈRE.
Sire ! Roi des romains !
Majesté très sacrée ! Empereur ! Dans vos mains
Le monde est maintenant, car vous avez l'empire.
Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire !
1410 Frédéric, duc de Saxe, y fut d'abord élu ;
Mais, vous jugeant plus digne, il n'en a pas voulu. Venez
donc recevoir la couronne et le globe.
Le saint empire, ô roi, vous revêt de la robe ;
Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand !
DON CARLOS.
1415 J'irai remercier le collège en rentrant.
Allez, messieurs ; merci, mon frère de Bohême,
Mon cousin de Bavière ; allez ! J'irai moi-même.
LA FOULE.
Vivat ! Vivat !
- 79 -
SCÈNE VI.
Les mêmes, Ricardo, doña Sol.
DOÑA SOL, conduite par Ricardo.
Des soldats ! L'Empereur !... Ô ciel ! Coup imprévu !
Hernani !...
HERNANI, à part.
Doña Sol !
HERNANI.
Madame...
À l'Empereur.
- 80 -
Le bleu manteau des rois pouvait gêner vos pas.
Le pourpre vous va mieux, le sang n'y paraît pas !
À don Carlos.
Puisqu'il s'agit de hache ici ; puisqu'Hernani,
Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni ;
Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive ;
Puisqu'il faut être grand pour mourir, — je me lève !
1445 Dieu, qui donne le sceptre et qui te le donna,
M'a fait duc de Ségorbe et duc de Cardona,
Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte
De Gor, seigneur de lieux dont j'ignore le compte.
Je suis Jean D'Aragon, grand-maître d'Avis, né
1450 Dans l'exil, fils proscrit d'un père assassiné
Par sentence du tien, roi Carlos de Castille.
Le meurtre est entre nous affaire de famille.
Vous avez l'échafaud, nous avons le poignard.
Donc le ciel m'a fait duc, et l'exil montagnard.
1455 Mais puisque j'ai sans fruit aiguisé mon épée
Sur les monts, et dans l'eau des torrents retrempée,
Aux prisonniers.
Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race,
1460 Place à Jean D'Aragon ! Ducs et comtes, ma place !
- 81 -
Je suis Jean D'Aragon, roi, bourreaux et valets !
Et si vos échafauds sont petits, changez-les !
DOÑA SOL.
Ciel !
DON CARLOS.
En effet, j'avais oublié cette histoire.
HERNANI.
Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire.
1465 L'affront que l'offenseur oublie en insensé,
Vit, et toujours remue au coeur de l'offensé !
DON CARLOS.
Donc, je suis, c'est un titre à n'en point vouloir d'autres,
Fils de pères qui font choir la tête des vôtres ?
À Hernani.
Tes autres noms, don Juan ?
HERNANI.
Qui parle ainsi ? Le roi ?
DON CARLOS.
Non, l'empereur.
- 82 -
HERNANI, les yeux au ciel.
1480 Juste dieu !
Tenant embrassée.
Oh ! Ma haine s'en va !
HERNANI.
Je n'ai plus que de l'amour dans l'âme,
Doña Sol !
HERNANI.
1490 Ah ! Vous êtes César !
DON CARLOS.
De ta noble maison,
Don Juan, ton coeur est digne...
- 83 -
Par saint Étienne, duc, je te fais chevalier.
Il le relève et l'embrasse.
Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier !
1495 Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême,
Les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime !
Ah ! Tu vas être heureux ; moi, je suis empereur.
Aux conjurés.
Je ne sais plus vos noms, messieurs ; haine et fureur,
Je veux tout oublier. Allez : je vous pardonne !
1500 C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne.
DON CARLOS.
Et moi !
HERNANI.
Qui donc nous change tous ainsi ?
TOUS.
Vive Allemagne !
Honneur à Charles-Quint ! Honneur à Charlemagne !
1505 Laissez-nous seuls tous deux.
- 84 -
SCÈNE VII.
DON CARLOS, seul, s'inclinant devant le tombeau.
Es-tu content de moi ?
Ai-je bien dépouillé les misères du roi ?
— Ah ! J'étais seul, perdu, seul devant un empire ;
Tout un monde qui hurle, et bouillonne, et conspire ;
Le danois à punir ; le saint père à payer ;
1510 Venise, Soliman, Luther, François premier ;
Mille poignards jaloux, luisant déjà dans l'ombre ;
Des pièges, des écueils, des menaces sans nombre,
Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois,
Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois ;
1515 Je t'ai crié : « par où faut-il que je commence ? »
Et tu m'as répondu : « mon fils, par la clémence ! »
- 85 -
ACTE V
LA NOCE
SCÈNE I.
Don Sanchez, don Matias, don Ricardo, don
Francisco, don Garcie-Suarez.
A Saragosse. Une terrasse du palais d'Aragon. Au fond la rampe
d'un escalier qui s'enfonce dans le jardin. A droite et à gauche deux
portes donnant sur cette terrasse que ferme au fond du théâtre une
balustrade surmontée de deux rangs d'arcades moresques, au-dessus
et au travers desquelles on voit les jardins du palais, les jets d'eau
dans l'ombre, les bosquets avec des lumières qui s'y promènent, et au
fond les faîtes gothiques et arabes du palais illuminé. Il est nuit. On
entend des fanfares éloignées. Des masques en domino, épars, isolés
ou groupés, traversent çà et là la terrasse. Sur le devant du théâtre
un groupe de jeunes seigneurs, leurs masques à la main, riant et
causant à grand bruit.
DON GARCIE.
Ma foi ! Vive la joie et vive l'épousée !
DON GARCIE.
Et fait bien ! On ne vit jamais noce aux flambeaux
1520 Plus gaie, et nuit plus douce, et mariés plus beaux !
DON MATIAS.
Bon empereur !
DON SANCHEZ.
Marquis, certain soir qu'à la brune
Nous allions avec lui tous deux cherchant fortune ;
Qui nous eût dit qu'un jour tout finirait ainsi ?
Aux autres.
Écoutez l'histoire que voici :
- 86 -
1525 Trois galants, un bandit que l'échafaud réclame,
Puis un duc, puis un roi, d'un même coeur de femme
Font le siège à la fois. L'assaut donné, qui l'a ?
C'est le bandit.
DON FRANCISCO.
Mais rien que de simple en cela.
L'amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne,
1530 Sont jeux de dés pipés : c'est le voleur qui gagne.
DON RICARDO.
Moi, j'ai fait ma fortune à voir faire l'amour.
D'abord comte, puis grand, puis alcade de cour,
J'ai fort bien employé mon temps, sans qu'on s'en doute.
DON SANCHEZ.
Le secret de monsieur, c'est d'être sur la route
1535 Du roi...
DON RICARDO.
Faisant valoir mes droits, mes actions.
DON GARCIE.
Vous avez profité de ses distractions.
DON MATIAS.
Que devient le vieux duc ? Fait-il clouer sa bière ?
DON SANCHEZ.
Marquis, ne riez pas ! Car c'est une âme fière.
Il aimait doña Sol, ce vieillard ! Soixante ans
1540 Ont fait ses cheveux gris, un jour les a faits blancs.
DON GARCIE.
Il n'a pas reparu, dit-on, à Saragosse ?
DON SANCHEZ.
Vouliez-vous pas qu'il mît son cercueil de la noce ?
DON FRANCISCO.
Et que fait l'empereur ?
DON SANCHEZ.
L'empereur aujourd'hui
Est triste. Le luther lui donne de l'ennui.
DON RICARDO.
1545 Ce luther ! Beau sujet de soucis et d'alarmes !
Que j'en finirais vite avec quatre gens d'armes !
- 87 -
DON MATIAS.
Le Soliman aussi lui fait ombre.
DON GARCIE.
Ah ! Luther,
Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter,
Que me font ces gens là ? Les femmes sont jolies,
1550 La mascarade est rare, et j'ai dit cent folies.
DON SANCHEZ.
Voilà l'essentiel.
DON RICARDO.
Garcie a raison : — moi,
Je ne suis plus le même un jour de fête, et croi
Qu'un masque que je mets me fait une autre tête,
En vérité !
DON FRANCISCO.
Croyez-vous ?
DON GARCIE.
Hé ! Sans doute.
DON FRANCISCO.
Tant mieux ! L'épousée est si belle !
DON RICARDO.
Que l'empereur est bon ! — Hernani, ce rebelle,
Avoir la toison d'or ! -marié, pardonné !
1560 Loin de là, s'il m'eût cru, l'empereur eût donné
Lit de pierre au galant, lit de plume à la dame.
- 88 -
DON RICARDO, s'approchant.
1565 Que dites-vous là ?
À don Ricardo.
Il me chante un sonnet de Pétrarque à sa belle.
DON GARCIE.
Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs,
Les femmes, les habits de toutes les couleurs,
Ce spectre, qui, debout contre une balustrade,
Domino : coiffure des prêtres pendant
l'hiver. C'est une pièce de draps qui
1570 De son domino noir tachait la mascarade ?
leur couvre la tête, qui leur serre le
visage, et descend jusqu'au dessous des
épaules. [F]
DON RICARDO.
Oui, pardieu !
DON GARCIE.
Qu'est-ce donc ?
DON RICARDO.
Mais, sa taille, son air...
C'est don Francasio, général de la mer.
DON FRANCISCO.
Non.
DON GARCIE.
Il n'a pas quitté son masque !
DON FRANCISCO.
Il n'avait garde.
C'est le duc de Soma qui veut qu'on le regarde.
1575 Rien de plus.
DON RICARDO.
Non. Le duc m'a parlé.
DON GARCIE.
Qu'est-ce alors
Que ce masque ? — Tenez, le voilà.
- 89 -
DON SANCHEZ.
Si les morts
Marchent, voici leur pas.
DON MATIAS.
Si c'est le diable, il trouve à qui parler, pardieu !
DON FRANCISCO.
La vision est sombre autant qu'on le peut dire.
DON GARCIE.
Baste ! Ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire.
DON SANCHEZ.
1585 Quelque mauvais plaisant !
DON GARCIE.
Ou si c'est Lucifer
Qui vient nous voir danser, en attendant l'enfer,
Dansons !
DON SANCHEZ.
C'est à coup sûr quelque bouffonnerie.
DON MATIAS.
Nous le saurons demain.
- 90 -
DON SANCHEZ, rêvant.
C'est un plaisant drôle !... c'est singulier.
Marquise, dansons-nous celle-ci ?
LA DAME.
Mon cher comte,
Vous savez, avec vous, que mon mari les compte.
DON GARCIE.
Raison de plus ! Cela l'amuse apparemment.
C'est son plaisir ; il compte, et nous dansons.
DON MATIAS.
Voici les mariés... silence !
SCÈNE II.
Hernani, doña Sol, Sanchez, Matias, Ricardo,
Francisco.
HERNANI, saluant.
Chers amis !
Aux seigneurs.
Partons, il est minuit.
- 91 -
SCÈNE III.
Hernani, doña Sol.
DOÑA SOL.
Ils s'en vont tous, Enfin ! C'est qu'il est tard, ce me semble.
HERNANI.
1600 Ange ! Il est toujours tard pour être seuls ensemble.
DOÑA SOL.
Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur,
Que toute cette joie étourdit le bonheur ?
HERNANI.
Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave ;
Il veut des coeurs de bronze et lentement s'y grave.
1605 Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs ;
Son sourire est moins près du rire que des pleurs !
DOÑA SOL.
Dans vos yeux, ce sourire est le jour.
HERNANI.
Oh ! Je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure.
Fais ce que tu voudras, je ne demande rien.
1610 Tu sais ce que tu fais ! Ce que tu fais est bien.
Je rirai, si tu veux, pour te plaire... - Mon âme
Brûle ? Eh ! Dis au volcan qu'il étouffe sa flamme,
Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts,
Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.
DOÑA SOL.
1615 Oh ! Que vous êtes bon pour une pauvre femme,
Hernani de mon coeur !...
HERNANI.
Quel est ce nom, Madame ?
Oh ! Ne me nomme plus de ce nom, par pitié !
Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié !
Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve,
1620 Un Hernani dont l'oeil avait l'éclair du glaive,
Un homme de la nuit et des monts, un proscrit,
Sur qui le mot vengeance était partout écrit,
Un malheureux traînant après lui l'anathème !
Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j'aime
1625 Les jeux et les festins, je suis noble espagnol,
Je suis Jean D'Aragon, mari de doña Sol !
- 92 -
Je suis heureux !
DOÑA SOL.
Je suis heureuse !
HERNANI.
Que m'importe
Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte ?
Voici que je reviens à mon palais en deuil.
1630 Un ange du seigneur m'attendait sur le seuil !
J'entre, et remets debout les colonnes brisées,
Je rallume les feux, je rouvre les croisées,
Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour ;
Je ne suis plus que joie, enchantement, amour !
1635 Qu'on me rende mes tours, mes vassaux, mes bastilles,
Mon panache, mon siège au conseil des Castilles,
Vienne ma doña Sol, rouge et le front baissé,
Qu'on nous laisse tous deux, et le reste est passé !
Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence,
1640 J'efface tout, j'oublie ! — ou sagesse ou démence,
Je vous ai, je vous aime et vous êtes mon bien !
HERNANI.
Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte.
DOÑA SOL.
Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe ?
1645 Puis, est-ce le velours ou le satin encor ?
Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or.
Il veut l'entraîner.
Vous êtes noble et fier, monseigneur... — tout à l'heure !
Un moment ! Vois-tu bien, c'est la joie ! Et je pleure !
À la balustrade.
Viens voir la belle nuit, — mon duc, rien qu'un moment !
1650 Le temps de respirer et de voir seulement !
Tout s'est éteint, flambeaux, et musique de fête.
Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !
Dis, ne le crois-tu pas ? Sur nous, tout en dormant,
La nature à demi veille amoureusement.
1655 Pas un nuage au ciel ! Tout, comme nous, repose. Viens,
respire avec moi l'air embaumé de rose !
Regarde : plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
La lune tout à l'heure à l'horizon montait
Tandis que tu parlais ; — sa lumière qui tremble
1660 Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble,
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant !
Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment.
- 93 -
HERNANI.
Ah ! Qui n'oublierait tout à cette voix céleste !
Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste.
DOÑA SOL.
1665 Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.
Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond ?
Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse,
S'élevant tout-à-coup, chantât ?...
HERNANI, souriant.
Capricieuse !
Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants !
DOÑA SOL.
1670 Le bal ! Mais un oiseau qui chanterait aux champs !
Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse,
Ou quelque flûte au loin...! Car la musique est douce,
Fait l'âme harmonieuse, et comme un divin choeur,
Éveille mille voix qui chantent dans le coeur !
1675 Oh ! Ce serait charmant !
DOÑA SOL.
Un ange a compris ma pensée...
— Ton bon ange, sans doute ?
HERNANI, amèrement.
Oui, mon bon ange !
À part.
Encor !...
HERNANI.
N'est-ce pas ?
DOÑA SOL.
Seriez-vous dans cette sérénade
1680 De moitié ?
- 94 -
HERNANI.
De moitié, tu l'as dit.
DOÑA SOL.
Bal maussade !
Ah ! Que j'aime bien mieux le cor au fond des bois !...
Et puis, c'est votre cor ; c'est comme votre voix.
Le cor recommence.
HERNANI, à part.
Ah ! Le tigre est en bas qui hurle et veut sa proie !
DOÑA SOL.
Don Juan, cette harmonie emplit le coeur de joie !...
HERNANI.
Le vieillard !
DOÑA SOL.
Dieu ! Quels regards funèbres !
Qu'avez-vous ?
HERNANI.
Le vieillard qui rit dans les ténèbres !...
— Ne le voyez-vous pas ?
DOÑA SOL.
Où vous égarez-vous ?
1690 Qu'est-ce que ce vieillard ?
HERNANI.
Le vieillard !
DOÑA SOL.
À genoux
Je t'en supplie, oh ! Dis ! Quel secret te déchire ?
Qu'as-tu ?
HERNANI.
Je l'ai juré...!
- 95 -
DOÑA SOL.
Juré !
HERNANI, à part.
Qu'allais-je dire ?
Épargnons-la...
Haut.
Moi, rien ! De quoi t'ai-je parlé ?
DOÑA SOL.
Vous avez dit...
HERNANI.
Non, non ; j'avais l'esprit troublé...
1695 Je souffre un peu, vois-tu ! N'en prends pas d'épouvante.
DOÑA SOL.
Te faut-il quelque chose ? Ordonne à ta servante !
Le cor recommence.
DOÑA SOL.
Tu souffres donc bien ?
HERNANI.
Une blessure ancienne, et que j'ai cru fermée,
1700 Se rouvre...
à part.
Éloignons-la.
Haut.
— Doña Sol, bien aimée,
Écoute : ce coffret qu'en des jours moins heureux
Je portais avec moi...
DOÑA SOL.
Je sais ce que tu veux.
Eh bien, qu'en veux-tu faire ?
- 96 -
HERNANI.
Un flacon qu'il renferme
Contient un élixir qui pourra mettre un terme
1705 Au mal que je ressens... va !
DOÑA SOL.
J'y vais, Monseigneur.
SCÈNE IV.
HERNANI, seul.
Voilà donc ce qu'il vient faire de mon bonheur.
Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille !
Oh ! Que la destinée amèrement me raille !
SCÈNE V.
Hernani, Le Masque.
LE MASQUE, d'une voix sépulcrale.
« Quoi qu'il puisse advenir,
Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l'heure,
S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure,
Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins !
Tout sera fait. » — Ce pacte eut les morts pour témoins :
1715 Hé bien ! Tout est-il fait ?
LE MASQUE.
Dans ta demeure
Je viens, et je te dis qu'il est temps. C'est mon heure.
Je te trouve en retard.
- 97 -
HERNANI.
Bien. Quel est ton plaisir ?
Que feras-tu de moi ? Parle.
LE MASQUE.
Tu peux choisir
Du fer ou du poison. Ce qu'il faut, je l'apporte.
1720 Nous partirons tous deux.
HERNANI.
Soit.
LE MASQUE.
Prions-nous ?
HERNANI.
Qu'importe !
LE MASQUE.
Que prends-tu ?
HERNANI.
Le poison.
LE MASQUE.
Bien ! Donne-moi ta main.
HERNANI.
Oh ! Par pitié ! Demain !
— Oh ! S'il te reste un coeur, duc, ou du moins une âme ;
Si tu n'es pas un spectre échappé de la flamme ;
1725 Un mort damné, fantôme ou démon désormais ;
Si Dieu n'a point encor mis sur ton front : « jamais ! »
Si tu sais ce que c'est que ce bonheur suprême
D'aimer, d'avoir vingt ans, d'épouser quand on aime ;
Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras,
1730 Attends jusqu'à demain. — Demain tu reviendras !
LE MASQUE.
Simple qui parle ainsi ! Demain ! Demain ! — tu railles !
Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles !
Et que ferais-je, moi, cette nuit ? J'en mourrais.
Et qui viendrait te prendre et t'emporter après ?
1735 Seul descendre au tombeau ! Jeune homme, il faut me suivre !
- 98 -
HERNANI.
Eh bien, non ! Et de toi, démon, je me délivre !
Je n'obéirai pas.
LE MASQUE.
Je m'en doutais. — Fort bien.
Sur quoi donc m'as-tu fait ce serment ? Ah, sur rien.
Peu de chose après tout ! La tête de ton père.
1740 Cela peut s'oublier, la jeunesse est légère.
HERNANI.
Mon père ! — mon père !... ah ! J'en perdrai la raison !...
LE MASQUE.
Non, ce n'est qu'un parjure et qu'une trahison.
HERNANI.
Duc !...
LE MASQUE.
Puisque les aînés des maisons espagnoles
Se font jeu maintenant de fausser leurs paroles,
1745 Adieu !...
HERNANI.
Ne t'en va pas.
LE MASQUE.
Alors...
HERNANI.
Vieillard cruel !
Il prend la fiole.
Revenir sur mes pas à la porte du ciel !...
Rentre doña Sol, sans voir le masque qui est debout près de la rampe
au fond du théâtre.
- 99 -
SCÈNE VI.
Les mêmes, doña Sol.
DOÑA SOL.
Je n'ai pu le trouver, ce coffret !
HERNANI, à part.
Dieu ! C'est elle !
Dans quel moment !
DOÑA SOL.
Qu'a-t-il ? Je l'effraie, il chancelle
À ma voix ! — Que tiens-tu dans ta main ? Quel soupçon !
1750 Que tiens-tu dans ta main ? Réponds.
HERNANI.
Grand dieu !
HERNANI.
Ah ! J'ai dû te le taire.
J'ai promis de mourir au duc qui me sauva.
Aragon doit payer cette dette à Silva.
DOÑA SOL.
1755 Vous n'êtes pas à lui, mais à moi. Que m'importe
Tous vos autres serments.
DOÑA SOL.
Quel serment ?
HERNANI.
J'ai juré.
- 100 -
DOÑA SOL.
Non, non ; rien ne te lie ;
1760 Cela ne se peut pas ! Crime, attentat, folie !
HERNANI.
Laissez-moi, doña Sol, il le faut.
Le duc a ma parole, et mon père est là haut !
DOÑA SOL.
Pardonnez !... nous autres espagnoles,
1780 Notre douleur s'emporte à de vives paroles,
Vous le savez. Hélas ! Vous n'étiez pas méchant !
Pitié ! Vous me tuez, mon oncle, en le touchant !
Pitié ! Je l'aime tant !...
- 101 -
HERNANI.
Tu pleures !
DOÑA SOL.
Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures !
1785 Non, je ne le veux pas. à don Ruy. faites grâce aujourd'hui ;
Je vous aimerai bien aussi, vous.
Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son
bras.
DOÑA SOL.
Oh ! Pas encor ! Daignez tous deux m'entendre.
DOÑA SOL.
Un instant, monseigneur !... mon don Juan ! Ah ! Tous deux
1790 Vous êtes bien cruels ! — Qu'est-ce que je veux d'eux ?
Un instant ! Voilà tout... tout ce que je réclame !...
Enfin on laisse dire à cette pauvre femme
Ce qu'elle a dans le coeur !... — oh ! Laissez-moi parler...
DOÑA SOL.
Messeigneurs ! Vous me faites trembler !
1795 Que vous ai-je donc fait ?
HERNANI.
Ah ! Son cri me déchire.
- 102 -
Je l'ai.
HERNANI.
Duc, arrêtez.
À doña Sol.
Hélas ! Je t'en conjure,
Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ?
1805 Veux-tu que partout j'aille avec la trahison
Écrite sur le front ? Par pitié, ce poison,
Rends-le-moi ! Par l'amour, par notre âme immortelle...
Elle boit.
Tiens maintenant.
DOÑA SOL.
1810 Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part.
DOÑA SOL.
Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne,
Toi !... tu n'as pas le coeur d'une épouse chrétienne,
Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.
Mais j'ai bu la première et suis tranquille. -va !
1815 Bois si tu veux !
- 103 -
HERNANI.
Hélas ! Qu'as-tu fait, malheureuse ?
DOÑA SOL.
C'est toi qui l'as voulu.
HERNANI.
C'est une mort affreuse !...
DOÑA SOL.
Non. — Pourquoi donc ?
HERNANI.
Ce philtre au sépulcre conduit.
DOÑA SOL.
Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?
Qu'importe dans quel lit !
HERNANI.
Mon père, tu te venges
1820 Sur moi qui t'oubliais !
DOÑA SOL.
Que fais-tu ?
HERNANI.
Qu'as-tu fait ?
- 104 -
DOÑA SOL.
Viens, ô mon jeune amant,
1830 Dans mes bras.
HERNANI.
Non !
DOÑA SOL.
Voilà notre nuit de noce commencée !
Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?
HERNANI.
Ah !
HERNANI.
Désespoir !
Ô tourment ! Doña Sol souffrir, et moi le voir !
DOÑA SOL.
1835 Calme-toi. Je suis mieux. — Vers des clartés nouvelles
Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
Un baiser seulement, un baiser !
Ils s'embrassent.
- 105 -
DOÑA SOL, d'une voix également éteinte.
Rien, plus rien.
HERNANI.
Vois-tu des feux dans l'ombre ?
DOÑA SOL.
1845 Pas encor.
Il tombe.
Elle retombe.
Il se tue.
FIN
- 106 -
- 107 -
PRESENTATION des éditions du THEÂTRE CLASSIQUE
- 108 -