Poeti 143 0305
Poeti 143 0305
Le Seuil | Poétique
2005/3 - n° 143
pages 305 à 321
ISSN 1245-1274
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Patrizio Tucci
Mallarmé palimpseste
Lecture de « Tristesse d’été »
«Tristesse d’été» compte parmi les textes les moins obscurs de Mallarmé,
et aussi – précisément pour ce motif, peut-être – parmi les moins étudiés. Les
meilleures observations, très concises, sont celles qui ont été formulées par Jean-
Pierre Richard, lequel juge «admirable» le distique final du second quatrain1, et
par Pierre-Olivier Walzer, selon qui ce sonnet est un «admirable poème2». Les
deux critiques n’ont tenu compte que de la version définitive, parue de façon
posthume parmi les Poésies de l’édition Deman (1899). Il en subsiste toutefois une
plus ancienne, sensiblement différente. Je rappelle que, dans sa nouvelle version (je
la nomme B par commodité), le sonnet avait été imprimé pour la première fois
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ici à leur degré extrême. L’analyse de A aura recours comme il se doit à «Vere
novo…», qui selon l’intention originelle du poète constituait le premier élément
d’un couple indivisible, doté d’un titre unique, un oxymoron, dans l’une et l’autre
formulation («Soleils malsains» / «Soleils mauvais»): un titre qui rappelle le
«soleil noir» de «El Desdichado» de Gérard de Nerval4, mais aussi l’«or [enten-
dons: le soleil] néfaste» du «Sonnet allégorique de lui-même», première version
de «Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx» (M, t. I, p. 99). «Tristesse d’été»
est d’ailleurs lui aussi un oxymoron, mais la situation négative à laquelle le syn-
tagme fait allusion semble être d’une nature autre que celle de «Soleils malsains» /
«Soleils mauvais», où l’on perçoit, en particulier dans «malsains», une nuance
morale.
Dernière remarque avant d’entrer dans le vif du sujet: dans les pages qui sui-
vent, mon intention n’est pas de me livrer à une critique des variantes (même s’il
en est forcément question), non pas tant parce que les modifications qui ont pris
place de A à B dépassent largement l’espace réduit au sein duquel évolue habituel-
lement ce type de critique, mais parce que la perspective qui est la mienne ne
reconnaît pas en B un texte ultime vers lequel tendraient téléologiquement toutes
les phases de l’élaboration, aussi bien sur le plan de l’architecture externe que sur
celui du sens. Il ne s’agit pas non plus de soumettre «Tristesse d’été» à un exercice
de critique génétique proprement dite (une critique dont on sait par ailleurs la
sympathie prépondérante pour les textes en prose5), pour des raisons analogues à
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celles que je viens de donner. S’il est vrai, en effet, que la critique génétique consi-
me semble non seulement plus correct du point de vue philologique, mais égale-
ment plus rentable, de lire d’abord la seconde «Tristesse d’été», en cherchant à
pratiquer une approche «ingénue» du texte, c’est-à-dire une étude de sa physio-
nomie extérieure et de son contenu en soi, comme s’il n’existait aucune autre ver-
sion (mais tout en sachant pertinemment qu’il subsiste dans notre mémoire des
sédiments de la première, et que ceux-ci influencent la lecture de la seconde);
d’examiner ensuite la «Tristesse» la plus ancienne, toujours de façon ingénue,
autant que possible, et en association à «Vere novo…» qui, conformément à la
primitive et impérative prescription de Mallarmé, constituait l’antécédent printa-
nier de la tristesse d’été; puis à nouveau B, en évaluant la quantité et la qualité de
la distance qui sépare les deux versions. Nous essaierons aussi de comprendre pour
quelle raison «Vere novo…», après le remaniement du second volet du diptyque,
ne s’impose plus comme premier volet. L’hypothèse opposée, selon laquelle ce ne
serait pas le remaniement de «Tristesse d’été», mais celui du sonnet jumeau qui se
situerait à l’origine de la séparation, doit être immédiatement écartée, car «Vere
novo…» n’a subi que des retouches de détail (une seule étant d’une certaine
consistance), même lorsqu’il prit le titre de «Renouveau». Il s’agira enfin de déter-
miner selon quelles formes et dans quelle mesure la connaissance de l’avant-texte
– ou de l’auto-hypotexte, comme Gérard Genette suggère de le nommer7 – est
susceptible de modifier l’interprétation de B.
Voici les deux versions, dans l’ordre annoncé:
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Tristesse d’Eté.
Variantes: Titre. Ed. photolithographiée (1887): Tristesse d’Eté | Sonnet – 2. Le Parnasse contem-
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porain (30 juin 1866) , «Vers et prose» (1893): Pour l’or – 2-3. 1887: langoureux, Et – 3. 1887:
Et consumant – 5. 1866, 1893: Flamboiement – 6. 1866, 1887: peureux, – 9. Maquette (1894)
des Poésies (1899): la chevelure – 11. 1887: pas!; Poésies (1899): pas – 12. 1887: paupières,
Variantes: 1. Ms. Aubanel (1864): Soleil; ms. Doucet MNR 38 (1864): soleil sur – 1-2. Ms.
Doucet 1864: endormie A – 4. Ms. Aubanel: S’évapore – 6. Ms. Doucet 1865: fievreux –
11. Ms. Aubanel: Et jouir du Néant où l’on ne pense pas?
Je commence donc par B, et relève que la seule variante d’une certaine consis-
tance8 se situe au vers 2: «pour l’or» du Parnasse contemporain et de Vers et Prose,
contre «en l’or» de la version définitive comme, précédemment, dans l’édition
photolithographiée. Mallarmé a par conséquent hésité entre les deux leçons, réta-
blissant tantôt l’une tantôt l’autre lors des trois impressions faisant suite à la pre-
mière. La discordance entre elles est effectivement assez considérable, aussi bien au
niveau logique qu’au point de vue poétique. Dans le cas de «en l’or», le soleil évo-
qué dans les premières syllabes du sonnet accomplit une action où l’or dont il est
question joue un rôle secondaire et n’est rien de plus que l’indication d’une qualité
physique, la nuance de blondeur des cheveux de la femme endormie. «Pour l’or»
constitue par contre une sorte d’action votive de la part du soleil, associé au «je»
dans la vénération de cette femme – dont le soleil est par ailleurs le complice, aug-
mentant comme il le fait son pouvoir de séduction (v. 3-4): en l’honneur de l’or
de ses cheveux… Dans l’une et l’autre leçon, les cheveux de la «lutteuse» subissent
une variation d’état (ils sont d’abord secs puis mouillés) à la suite de l’irradiation
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sphérique (je dirai plus loin ce qui me semble être sa signification) est justement
ser»). Au dernier vers de ce sonnet, le «je» affirmait avoir, quand il dormait seul,
non pas «peur de mourir», mais «peur de penser», une crainte qui paraît bien
plus compromettante que l’autre, car elle est liée non pas à un sort collectif et
inéluctable, mais aux abîmes de la personne et de la conscience.
Le second tercet donne le «je» amoureux comme déterminé à boire le «fard»
que le soleil continue à faire fondre sur le visage de la femme endormie, à condi-
tion que ce poison fasse accéder le cœur frappé par l’amour à l’insensibilité de
l’azur et des pierres. On pourrait toutefois attribuer au «si» sur lequel débute le
vers 13 une valeur causale, une valeur que cette conjonction a très souvent en fran-
çais préclassique et qu’il n’a jamais perdue. La langue de Mallarmé, on le sait, n’est
pas hostile aux archaïsmes – un exemple entre mille: la «faim qui d’aucuns fruits
ici ne se régale» évoquée dans «Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos», où
«aucun» est accordé au pluriel selon un usage périmé (au vers suivant, l’adjectif
«docte», du syntagme «leur docte manque», fait peut-être précisément allusion à
cette construction archaïsante22). Dans une telle perspective, la proposition «si ce
poison…» perd son caractère d’hypothèse enveloppée de doutes et se transforme en
certitude: le «je» amoureux boira le poison non pas si, mais parce que celui-ci pro-
met de rendre son cœur aussi insensible que l’azur et les pierres. Et le fard constitue
effectivement un «poison» dans la mesure où, en fondant, et en montrant par
conséquent les formes réelles des choses destituées de leurs apparences trompeuses,
il peut intoxiquer mortellement la passion amoureuse. Il va de soi que cette expli-
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cation de «poison» reste plausible même si l’on conserve à «si» sa valeur hypo-
Si tel est l’horizon, avec toutes ses ambiguïtés, de la première version de «Tris-
tesse d’été» considérée comme un système autonome et autosuffisant, certains de
ses éléments acquièrent des contours mieux définis à la lumière de «Vere
novo…», qui en est le complément indispensable. Je transcris le texte selon la der-
nière version antérieure à la séparation:
Variantes: 3. Lettre à H. Cazalis, Sens 4 juin 1862 (coll. A. Rodocanachi): Dans mon être où, de
l’aube, un sang; ms. Aubanel 1864: sang morne – 4. ms. Aubanel, ms. Doucet 1864: bâillement
– 7. ms. 1862: Et, morne, j’erre – 12. ms. Aubanel: m’abîmant, que; ms. 1862: que le Néant
s’élève – 14. ms. 1862, ms. Aubanel: des oiseaux en fleur gazouillent du soleil!; ms. Doucet 1864:
des oiseaux.
schéma (abba abba cdc dee pour le premier sonnet, abab abab ccd ede pour le
second), ils paraissent coulés dans le même moule. L’un et l’autre ont pour incipit
l’article «le» suivi d’un substantif, l’un et l’autre commencent aux vers 3 et 7 par
une conjonction de coordination («et»), au vers 5 par la lettre «d» – tandis que le
troisième mot est dans un cas comme dans l’autre l’adjectif «blanc» (même s’il est
antéposé et au pluriel dans le premier sonnet, postposé et au singulier dans le
second) –, au vers 12 par le pronom «je». D’autres liens sont noués, ou avaient été
noués puis coupés, entre les deux poèmes, le plus voyant d’entre eux étant précisé-
ment ce «soleil» inscrit jusque dans leur titre commun, qui figure comme dernier
substantif de «Vere novo…» et comme premier de «Tristesse d’été». Mais il faut
mentionner aussi les «parfums» des arbres et du maquillage, pleins de dangers,
l’occurrence dans un texte comme dans l’autre de «mon être» (auquel A ajoute le
qualificatif «tout»), «le Néant», présent dans la première rédaction connue
de «Vere novo…» (lettre à Cazalis), remplacé ensuite par «mon ennui» (v. 12),
l’adjectif «morne», qui occupe une position où il est mis en relief dans A (v. 8),
et qui apparaissait aussi dans les versions de «Vere novo…» de la lettre à Cazalis et
du manuscrit Aubanel (1864), respectivement au vers 7, rapporté au sujet parlant,
et au vers 3, rapporté à son sang.
Sous leur aspect thématique, les deux sonnets forment une sorte de cycle des
saisons, dont l’automne seul est exclu. Ce que représente l’hiver pour le «je» dont
nous suivons les évolutions de printemps et d’été, c’est ce qui nous est dit, en effet,
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tique, est celle qui conduit (ou reconduit) à l’impassibilité, préservant l’âme des
différentes contingences de la vie et des instincts.
l’ensemble.
Le sonnet refondu – nous l’avions dit dès l’abord – ne peut certes pas être consi-
«mon cœur»; qui plus est, la référence à «tout mon être», impliquant à la fois
l’âme, le cœur et les sens, s’est évanouie. La contiguïté spatiale et les forts liens
intertextuels de «Vere novo…» et de A sous-entendaient en outre une continuité
logique entre les deux textes, en sorte que le second conservait en filigrane le
conflit entre l’art et la vie mis en lumière par le premier. Dans la nouvelle version,
l’accent ne porte plus sur les conséquences funestes provoquées par des poussées
extérieures (le soleil torride, un amour fébrile) sur un «être» qui souhaite au
contraire l’insensibilité, le détachement, l’apathie, nécessaires à la lucidité devant
présider à un art non passionnel, froid et parfait comme le cristal. L’élément essen-
tiel est l’amour, et l’on comprend pourquoi il n’y avait plus de raisons d’associer
«Vere novo…» à «Tristesse d’été». Le seul résidu de la perspective de A, qui met
en cause, à côté de l’amour, la «vie» même, embrassant la totalité de la personne,
c’est la référence, par ailleurs non motivée, au «Néant».
Le texte définitif est en somme un «admirable» – c’est bien le mot – et complexe
poème d’amour. Mais il faut rappeler que Mallarmé, dans une lettre à Eugène Lefé-
bure du 18 février 1865 «et jours suivants», reprochait précisément à son ami
de faire de l’amour le centre de gravité et le but unique de ses vers. Baudelairien
fervent, le jeune poète observe que «s’il n’est pas relevé par un condiment étrange,
la lubricité, l’extase, la maladie, l’ascétisme, ce sentiment, indéfini, ne me semble
pas poétique». L’amour en tant que tel est un sentiment «trop naturel» (comme
la beauté féminine sans fard, pourrait-on insinuer) pour qu’il procure «une sensa-
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tion aux poètes blasés qui lisent les vers»: leur en parler revient un peu à offrir de
Université de Padoue
NOTES
plètes, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1945), par C. P. Barbier et C. G. Millan (Poésies,
Paris, Flammarion, 1983), par P. Citron (Poésies, Paris, Imprimerie nationale, coll. «Lettres françaises»,
1987) et par B. Marchal (Œuvres complètes, 2 vol., Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1998-
2003): cette dernière (M, dorénavant, avec l’indication du volume et des pages) est l’édition de référence de
la présente étude.
4. Voir dans G. de Nerval, Œuvres, éd. H. Lemaitre, Paris, Garnier, 1986 [1966], le texte (p. 693) et les
références à Jean-Paul Richter, et surtout à William Blake (p. XXV ss., 694).
5. Voir M. Collot, «Genèse en vers, genèse en prose. L’exemple de Supervielle», in I sentieri della crea-
zione / Les sentiers de la création, sous la direction de M. T. Giaveri et A. Grésillon, Reggio Emilia, Diabasis,
1994, p. 119 ss.
6. Même si Gianfranco Contini, dans son célèbre essai «Sulla trasformazione dell’ “Après-midi d’un
faune”» (1948), in Varianti e altra linguistica. Una raccolta di saggi (1938-1968), Turin, Einaudi, 1970,
p. 53-67, compare quant à lui mot à mot la version définitive du «Faune» avec le «Monologue» qui se
situe en amont, et même si Paul Bénichou, analysant les deux versions du «Pitre châtié» (1864, 1887),
commence au contraire par la plus ancienne (Selon Mallarmé, Paris, Gallimard, 1995, p. 83-92).
7. In Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982, p. 261.
8. «La chevelure» (v. 9) de la maquette de 1894 (tout comme «enemie» au v. 3) me semble être une
simple coquille. Bertrand Marchal a néanmoins adopté cette leçon, sans motiver son choix (M, t. I, p. 13).
9. «A un mendiant», effectivement remplacé par «A un pauvre».
10. Voir J.-P. Richard, op. cit., p. 109, auquel fait écho le bref commentaire au texte de B. Marchal (M,
t. I, p. 1158). Mais il est difficile de suivre l’éditeur quand il attribue au soleil la «métamorphose psycho-
logique» de la femme: «éteignant l’ardeur guerrière […] de l’amour, il la transforme en une langueur
triste».
11. Les citations proviennent de Ch. Baudelaire, Œuvres complètes, C. Pichois (éd.), Paris, Gallimard,
«Bibliothèque de la Pléiade», 1975-1976 (dorénavant B), t. I, p. 278. Avant d’être recueilli parmi les Petits
Poèmes en prose, ce texte avait été publié dans La Presse le 26 août 1862.
12. Le Moniteur universel, 31 octobre 1856, texte partiellement reproduit in Théophile Gautier, Voyage
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27. «La logique même de son esthétique symboliste l’a amené à ne plus exprimer que le second terme de
la comparaison. La poésie classique, si claire à cause de cela, mais si monotone, les exprime tous les deux.
Victor Hugo et Flaubert les unissent en une seule métaphore complexe. Mallarmé les désunit à nouveau et
ne laisse voir que la seconde image, celle qui a servi à éclairer et à poétiser la première» (R. de Gourmont,
Stéphane Mallarmé, in Promenades littéraires, 4e série, Paris, Mercure de France, 1912, p. 6-7).
28. «L’oubli puissant habite sur ta bouche, / Et le Léthé coule dans tes baisers» (Les Fleurs du mal, 1857,
XXX; B, t. I, p. 156).
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