Rapport 2019 Terrorisme
Rapport 2019 Terrorisme
Résumé
Dans le présent rapport, soumis en application de la résolution 73/174 de
l’Assemblée générale et des résolutions 31/3 et 37/27 du Conseil des droits de l’homme, la
Rapporteuse spéciale sur la promotion et la protection des droits de l’homme et des libertés
fondamentales dans la lutte antiterroriste, Fionnuala Ní Aoláin, examine l’incidence que les
mesures et pratiques visant à lutter contre le terrorisme et à prévenir et combattre
l’extrémisme ont sur la protection des droits de l’homme des acteurs de la société civile et
des défenseurs des droits de l’homme. Elle analyse en outre les difficultés liées à la
protection de l’espace civique, causées au niveau mondial par l’application de la législation
et des pratiques antiterroristes. Depuis 2001, l’espace réservé à la société civile n’a cessé de
diminuer à l’échelle mondiale, et ce, manifestement en raison de la multiplication des
mesures de sécurité. La Rapporteuse spéciale présente une évaluation empirique de
l’ampleur de l’utilisation abusive de ces mesures et recense les tendances et caractéristiques
de la pratique des États. Viser la société civile constitue une violation des droits de
l’homme et contribue à l’inefficacité et à la mauvaise application des mesures
antiterroristes. Une telle pratique va à l’encontre des intérêts fondamentaux de tous les
États ; aussi convient-il d’y remédier de toute urgence.
* Le présent document est soumis après la date prévue pour que l’information la plus récente puisse
y figurer.
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1 « People power under attack: a global analysis of threats to fundamental freedoms » (2018).
2 « Survey of trends affecting civic space: 2015-16 », Global Trends in NGO Law, vol. 7, no 4 (2016).
3 « Front Line Defenders Global analysis 2018 » (2019).
4 CIVICUS, « People power », et Première ligne : Fondation internationale pour la protection des
défenseurs des droits de l’homme, « Global analysis 2018 ».
5 Centre for Strategic and International Studies, Counterterrorism Measures and Civil Society:
Changing the Will, Finding the Way (2018).
6 Letta Tayler, « Overreach: how new global counterterrorism measures jeopardize rights » (Human
Rights Watch, 2017).
7 Ce pourcentage ne tient pas compte des communications se rapportant à la fourniture de conseils
juridiques et techniques relatifs aux lois et normes adoptées ou à l’état de projet, ni des
communications habituelles relatives au rapatriement et au procès des combattants étrangers ou aux
suites données à l’étude globale commune, ni des communications institutionnelles à l’intention de
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68 %. Ces données empiriques solides, mesurées entre 2005 et 2018, montrent que le fait de
prendre la société civile pour cible n’est ni fortuit ni marginal dans le cadre des lois et
pratiques antiterroristes. Elles témoignent de la généralisation, à l’échelle mondiale, de
l’utilisation abusive des mesures antiterroristes prises par les États. Cette tendance à la
hausse constatée au cours du mandat concorde avec les résultats de Mapping Media
Freedom, selon lesquels l’utilisation abusive de la législation sécuritaire pour faire taire les
détracteurs des gouvernements augmente : ainsi, parmi les 269 cas signalés en quatre ans,
67 ont eu lieu en 2018, contre seulement 10 en 20148. Dans les affaires dont a été saisie la
fondation Première ligne en 2018, 58 % des défenseurs des droits de l’homme accusés
l’avaient été en application de lois relatives à la sécurité 9 . Plus de 67 % des
communications envoyées au sujet de la société civile en 2018 sous le mandat de la
Rapporteuse spéciale, ont porté sur des allégations de poursuites engagées au titre de la
lutte antiterroriste ou d’accusations pour atteinte à la sécurité au sens large. Sur la base de
ces constatations, un examen approfondi de l’utilisation (et de l’utilisation abusive) des lois
et pratiques antiterroristes à l’échelle mondiale s’impose, tout comme la mise en place de
mécanismes robustes de contrôle et d’établissement des responsabilités pour les violations
des droits de l’homme qui en découlent.
5. Ce n’est pas une coïncidence si l’on assiste, en même temps, à la multiplication des
mesures de sécurité visant à lutter contre le terrorisme et à prévenir et combattre
l’extrémisme violent d’une part, et à l’adoption de mesures qui restreignent l’espace civique
de l’autre10. L’élargissement de l’espace sécuritaire, au détriment de l’espace civique, est
directement lié à la dynamique sécuritaire internationale qui a émergé en 2001, et à
l’intégration de matrices internationales dans les dispositifs antiterroristes mondiaux, afin
d’autoriser et de renforcer les mesures de sécurité.
6. La détermination avec laquelle la communauté internationale a pris des mesures
draconiennes après le 11 septembre 2001 et l’approche globale de la législation
antiterroriste, ne permettant aucunement d’évaluer la nécessité et la proportionnalité des
mesures, ont montré qu’un consensus mondial existait quant à l’impératif du risque zéro en
matière de lutte antiterroriste. En dépit des conseils formulés par l’ancien Secrétaire général
Kofi Annan au Conseil de sécurité, selon qui il fallait s’assurer que les mesures de lutte
contre le terrorisme ne limitent pas indûment les droits de l’homme, ou ne donnent pas à
d’autres un prétexte pour ce faire11, les résolutions contraignantes du Conseil ne donnent
jamais de définition exhaustive du terrorisme et de l’extrémisme violent et n’exigent jamais
que l’incidence des mesures préconisées sur les droits de l’homme soit évaluée en détail12.
En outre, de nouvelles entités indissociables des mécanismes mondiaux de lutte antiterroriste
sont apparues après 2001 mais les relations qu’elles entretiennent avec les organismes de
réglementation traditionnels et le contrôle auquel elles sont soumises demeurent opaques et
insuffisamment réglementés. À cet égard, la recommandation 8 du Groupe d’action
financière (GAFI), groupe obscur mais influent, s’est révélée utile pour un certain nombre
d’États en tant que moyen de réduire l’espace de la société civile et de réprimer l’opposition
politique13, et a causé des dommages incalculables à la société civile14.
l’ONU. Ces chiffres concernent uniquement les affaires qui ont été directement soumises à la
Rapporteuse spéciale. D’un point de vue méthodologique, ils reflètent selon toute vraisemblance une
forte sous-déclaration.
8 « Targeting the messenger: journalists ensnared by national security legislation, 2014-18 » (2019).
9 « Global Analysis 2018 ». Il s’agit d’accusations : au titre de dispositions relatives à la sécurité
nationale, à la sécurité de l’État ou à la sédition (17 %) ; pour diffamation, insulte à l’État ou atteinte
à l’unité nationale (17 %) ; pour diffusion de fausses nouvelles, de rumeurs ou de propagande
(14 %) ; pour terrorisme ou appartenance ou soutien à une organisation terroriste (9 %) ; pour
cybercriminalité (1 %).
10 Résolution 68/181 de l’Assemblée générale.
11 Premier débat public du Conseil de sécurité sur la lutte antiterroriste, 18 janvier 2002.
12 En particulier, les résolutions 1373 (2001), 2178 (2014) et 2396 (2017). Voir aussi A/73/361.
13 A/70/371, par. 24.
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7. Pour la société civile, la primauté de la sécurité sur les droits de l’homme au niveau
international s’est traduite par une polarisation de la rhétorique politique : « avec nous ou
avec les terroristes ». Par conséquent, les acteurs de la société civile remettant en question
la légitimité des mesures antiterroristes sont pris pour cibles. Les dispositifs internationaux
laxistes, dont l’application se fait au niveau national, ont donné aux gouvernements les
moyens d’asseoir leur propre pouvoir en faisant taire les voix qui invoquent les droits de
l’homme pour mettre en cause leur légitimité ou leurs politiques. Dans la mesure où les
phénomènes visés ne sont pas ou guère définis, les matrices existantes permettent aux États
de qualifier toute menace à leur égard de terrorisme, d’extrémisme violent, d’extrémisme
ou, de manière plus générale, de menace à la sécurité nationale 15. Dans un article corédigé
par le premier Rapporteur spécial sur la promotion et la protection des droits de l’homme et
des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste, Martin Scheinin, il était écrit que,
pendant un certain temps, le consensus mondial sur la nécessité impérieuse de combattre le
terrorisme était tellement solide que les État autoritaires pouvaient impunément mener à
bien leurs politiques répressives, simplement en qualifiant leurs opposants politiques de
terroristes16.
8. Dans de nombreuses parties du monde, toute expression d’un point de vue contraire
à la position officielle de l’État, dénonciation des violations des droits de l’homme ou
observation sur la manière de mieux agir, conformément aux obligations découlant du droit
international des droits de l’homme, constitue une forme d’activité terroriste, d’extrémisme
violent ou, de manière générale, de « menace pour la sécurité nationale », laquelle englobe
souvent le terrorisme et l’extrémisme. Aucune région du monde n’est épargnée par cette
pratique. Dans certaines régions, les mesures visant à lutter contre le terrorisme, à prévenir
et combattre l’extrémisme violent et à protéger la sécurité nationale font l’objet d’une
instrumentalisation féroce : ainsi, des membres de la société civile sont arrêtés et placés en
détention pour des motifs fallacieux ; certains États vont jusqu’à appliquer la législation
antiterroriste pour faire taire les défenseurs des droits des lesbiennes, gays, bisexuels,
transgenres et intersexes 17 ; d’autres encore surveillent les personnes participant à des
manifestations pacifiques contre les changements climatiques, mènent à leur sujet des
enquêtes pour terrorisme18 ou les qualifient d’« écoterroristes »19. Les journalistes ont été
particulièrement visés par les législations antiterroristes et excessivement sécuritaires 20.
9. Fondées sur les impératifs de sécurité, des mesures énergiques ont été prises pour
réduire au silence, voire étouffer, la société civile. Il est indispensable de saisir la gravité
des effets cumulés et sur le long terme que ces mesures, qui se sont multipliées dans le
cadre des dispositifs de sécurité internationalisés, ont eus sur la société civile, aux niveaux
local, mondial, individuel et collectif, et la façon dont elles ont ébranlé la société civile et
l’espace civique.
10. Les États invoquent souvent la nécessité de lutter contre le terrorisme, de prévenir et
de combattre l’extrémisme violent et de protéger la sécurité nationale pour justifier les
mesures qu’ils prennent contre la société civile. Toutefois, viser les acteurs de la société
civile est totalement incompatible avec une gestion efficace de ces menaces bien réelles.
D’après des études récentes, rien ne prouve que les restrictions d’ordre juridique qui sont
14 Centre for Strategic and International Studies, « Counterterrorism measures and civil society », p. 5.
15 En mars 2002, la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme a exprimé sa
préoccupation face à cette approche et signalé que des préoccupations analogues avaient été soulevées
par 17 titulaires de mandat au titre des procédures spéciales (voir la déclaration liminaire de la
Haute-Commissaire à la cinquante-huitième session de la Commission des droits de l’homme).
16 Martin Scheinin et Mathias Vermeulen, « Unilateral exceptions to international law: systematic legal
analysis and critique of doctrines that seek to deny or reduce the applicability of human rights norms
in the fight against terrorism », document de travail du département de droit de l’Institut universitaire
européen (2010).
17 Centre for Strategic and International Studies, « Counterterrorism measures and civil society », p. 6.
18 Adam Federman, « Revealed: FBI kept files on peaceful climate change protesters », Guardian,
13 décembre 2018.
19 Justine Calma et Paola Rosa-Aquino, « The term ‘eco-terrorist’ is back and it’s killing climate
activists », Grist, 2 janvier 2019.
20 Mapping Media Freedom, « Targeting the messenger ».
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12. Par-delà la rhétorique politique, des études récentes 27 montrent que la société civile
est nécessaire pour canaliser le mécontentement et permettre une coopération constructive
avec les États, ainsi que pour affaiblir directement les facteurs poussant les individus vers le
terrorisme et l’extrémisme violent et les conditions propices au terrorisme, telles que
définies dans la Stratégie antiterroriste mondiale de l’ONU et dans les programmes des
Nations Unies visant à prévenir et combattre l’extrémisme violent28. Lorsque des acteurs de
la société civile sont présents dans des zones où l’État ne peut ou ne veut gouverner, ils
jouent souvent un rôle d’intermédiaire du fait de leur crédibilité et de leur accès auprès des
communautés les plus isolées. Ils peuvent véritablement contribuer à la paix et au
développement, notamment à l’application du Programme de développement durable à
l’horizon 2030, et formuler clairement les sources de griefs considérées comme des
éléments poussant à la violence terroriste et extrémiste. Étant donné que dans certaines
régions le recrutement est très localisé, les acteurs de la société civile peuvent, par leurs
connaissances extrêmement précieuses sur les éléments moteurs et les tendances au niveau
local, combler les lacunes des gouvernements en proposant d’autres voies et en mettant en
place des initiatives locales répondant aux besoins spécifiques de la communauté
concernée.
13. En outre, il ne fait désormais plus aucun doute que l’action du gouvernement peut
considérablement favoriser le recrutement 29 . En exigeant la transparence des États et
l’établissement effectif des responsabilités lorsque des acteurs tant étatiques que non
étatiques commettent des violations des droits de l’homme, la société civile peut rétablir la
confiance du public dans la lutte antiterroriste menée aux niveaux national et international,
ainsi que la confiance fondamentale, mais fragile, entre les personnes, les communautés et
21 Jeong-Woo Koo et Amanda Murdie, « Liberty or security: do civil society restrictions limit
terrorism? », article du blog du Centre for Strategic and International Studies, 4 juin 2018.
22 Ibid.
23 Voir [Link]/en/counterterrorism/hlc/[Link].
24 Voir [Link]/counterterrorism/ctitf/sites/[Link]/files/Finland-
[Link].
25 Voir [Link]/en/counterterrorism/hlc/[Link].
26 Ibid.
27 Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), Journeys to Extremism in Africa:
Drivers, Incentives and the Tipping Point to Recruitment (2018).
28 Résolution 2178 (2014) du Conseil de sécurité, Plan d’action du Secrétaire général pour la prévention
de l’extrémisme violent (A/70/674).
29 Institute for Economics and Peace, Global Terrorism Index (2017).
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les autorités pour combattre le terrorisme. La société civile peut également contribuer
efficacement à canaliser les griefs et le désespoir exploités par les groupes terroristes et
extrémistes violents, en proposant des solutions pacifiques et en améliorant les relations
entre l’État et les citoyens.
14. La répression de la société civile dans le but de prévenir des menaces terroristes
perçues entraîne des effets négatifs de loin supérieurs aux avantages. Pour être efficace, une
stratégie de lutte antiterroriste doit renforcer la société civile, et non l’affaiblir. Il apparaît
de plus en plus clairement que l’instrumentalisation des programmes visant à lutter contre
le terrorisme et à prévenir et combattre l’extrémisme violent entraîne une perte de confiance
dans les autorités publiques. A contrario, la société civile peut apparaître comme un acteur
impartial. Une société civile forte, résiliente et dynamique est à la fois le signe d’une
société ouverte et inclusive et un rempart contre les pratiques répressives et l’impunité de
l’État. Limiter les moyens d’action de la société civile est inclairvoyant, inefficace et inutile
et peut constituer en soi un facteur de violence.
15. Dans le présent rapport, la Rapporteuse spéciale examine le cadre international
(partie II) et la façon dont il permet l’élaboration et la multiplication de mesures restrictives
au niveau national (partie III). Elle se penche ensuite sur les effets spécifiques que toutes
ces mesures combinées ont sur la société civile (partie IV), notamment l’absence de
mécanismes d’établissement des responsabilités, permettant de traiter comme il convient les
conséquences cumulées de l’utilisation abusive des dispositifs de sécurité aux fins de
restriction de l’espace civique. Elle termine par une série de conclusions et de
recommandations (partie V).
A. Conseil de sécurité
1. Aspect procédural
17. Pour aucune de ses résolutions relatives à la lutte antiterroriste et à la prévention et
répression de l’extrémisme violent, le Conseil de sécurité n’a dialogué avec la société civile
pour en déterminer les effets juridiques, politiques, sociaux et culturels 31. La résolution
2178 (2014) est la première à évoquer la société civile dans son dispositif 32 . Dans sa
résolution 2396 (2017), le Conseil a reconnu le rôle que pouvaient jouer les organisations
de la société civile, notamment dans les domaines de la santé, de la protection sociale et de
l’éducation, pour ce qui est de contribuer à la réadaptation et la réinsertion de combattants
terroristes étrangers et de leur famille, et a encouragé les États Membres à prendre
l’initiative de collaborer avec elles dans ce contexte.
30 A/73/361.
31 Ibid.
32 Dans sa résolution 1624 (2005), le Conseil a souligné l’importance du rôle de la société civile,
entre autres acteurs, dans les initiatives destinées à renforcer le dialogue, favoriser une meilleure
compréhension mutuelle et promouvoir la tolérance et le vivre ensemble.
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18. La Rapporteuse spéciale met en garde contre le danger d’associer la société civile
aux programmes sécuritaires menés à l’initiative des États aux niveaux national et
international, de n’encourager la collaboration avec la société civile que sur des thèmes
précis et de permettre que des groupes essentiels, notamment les femmes, soient
instrumentalisés et responsabilisés aux seules fins du renforcement des programmes de
sécurité. Le Conseil de sécurité devrait en revanche promouvoir et valoriser le rôle clef de
la société civile en tant que moteur de changement et rappeler aux États qu’ils ont
l’obligation de la respecter et de la protéger.
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clairement défini et que les États auront toute latitude pour définir le terrorisme et
l’extrémisme violent dans leur législation nationale, des risques continueront de peser sur la
société civile et les défenseurs des droits de l’homme.
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manière plus ferme. Dans sa résolution 72/284, dernière en date à s’intituler « Examen de la
Stratégie antiterroriste mondiale des Nations Unies », l’Assemblée générale encourage la
société civile à collaborer avec les États et les organismes des Nations Unies afin de
renforcer la mise en œuvre de la Stratégie « selon qu’il convient », et encourage les États
Membres et l’Équipe spéciale de lutte contre le terrorisme à collaborer davantage avec la
société civile. Les ONG ont à juste titre exprimé leur profonde déception de ce que, à une
époque où l’espace civique s’érode partout dans le monde, l’examen ne reconnaisse pas le
rôle essentiel que joue la société civile dans la protection contre les pratiques antiterroristes
abusives et dans l’élimination des conditions qui favorisent le terrorisme. Les États peuvent
et doivent mieux faire et s’assurer que l’ONU fasse de même48.
29. La titulaire du mandat est vivement préoccupée par l’adoption, par l’Assemblée
générale et le Conseil des droits de l’homme, de résolutions sur les effets du terrorisme sur
la jouissance des droits de l’homme49. Ces résolutions instrumentalisent les victimes afin de
justifier des mesures antiterroristes plus fortes et affaiblissent ainsi le système international
dans son ensemble 50 . Il est d’autant plus préoccupant de constater que l’Assemblée a
fusionné cette nouvelle série de résolutions et les résolutions qui ont trait à la protection des
droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste en une nouvelle
résolution sur le terrorisme et les droits de l’homme 51 . La nouvelle résolution
« rationalisée » conserve certains éléments essentiels relatifs à la société civile énoncés
dans la résolution 72/180, à savoir le fait que les États doivent protéger l’action de la
société civile et veiller à ce que les mesures visant à lutter contre le terrorisme n’entravent
pas les activités et la sécurité des organisations de la société civile et soient conformes à
leurs obligations au titre du droit international. Malheureusement, certains des principaux
éléments relatifs aux droits de l’homme, présents au stade de l’élaboration des résolutions
sur la protection des droits de l’homme, n’ont pas été gardés. Compte tenu des mesures très
variées qui peuvent toucher les acteurs de la société civile, l’Assemblée doit combler les
lacunes qui ont résulté de la fusion des résolutions.
48 « Global Group of NGOs Deplore Lack of Attention to Human Rights in Latest Review of UN’s
Global Counterterrorism Strategy by UN Member States », 11 juillet 2018.
49 Par exemple, résolution 72/246 de l’Assemblée générale et résolution 31/30 du Conseil des droits
de l’homme.
50 Art. 19, « UNHRC 31: Egypt-led terrorism’ resolution is a danger to human rights », 31 mars 2016.
51 Résolution 73/174.
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52 Le GAFI a publié 40 recommandations non contraignantes, ainsi que des notes interprétatives, des
meilleures pratiques et un manuel à l’intention des pays et des évaluateurs.
53 D’après la première version (2012) de la note interprétative de la recommandation 8, il avait été
« démontré que les terroristes et les organisations terroristes utilisent le secteur des organisations à but
non lucratif pour se procurer des fonds et les faire circuler, pour s’assurer un appui logistique, pour
encourager le recrutement de terroristes et pour soutenir par tout autre moyen les organisations
terroristes et leurs activités ».
54 Voir note interprétative (2012), point 5 b) vii).
55 A/70/371, par. 22 à 24 et 26.
56 Voir [Link].
57 Le Forum s’est fixé pour objectif principal d’appuyer la mise en œuvre de la Stratégie, notamment le
pilier relatif aux droits de l’homme, même si dans la pratique, on ne voit pas exactement comment il
s’acquitte de cette tâche.
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58 Parmi les exemples récents, on peut citer celles figurant dans les communications adressées
aux représentants du Guatemala, du Honduras et de Sri Lanka. Pour de plus amples informations
sur l’ensemble des communications envoyées dans le cadre du mandat, voir
[Link] Pour les exemples mentionnés ici,
voir GTM 3/2018, HND 8/2016 et LKA 3/2016.
59 A/HRC/16/51, par. 26.
60 Voir, par exemple, PAK 4/2016, CHL 2/2018, PHL 5/2018, PAK 11/2016, SAU 12/2017 et
TUR 3/2018.
61 RUS 19/2018, RUS 15/2018, CHN 21/2018 et TUR 12/2018.
62 Peter R. Neumann, « Countering Violent Extremism and Radicalisation that Lead to Terrorism: Ideas,
Recommendations, and Good Practices from the OSCE Region », International Centre for the Study
of Radicalisation, 2017.
63 A/70/371.
64 CCPR/CO/79/RUS, par. 20 et 21.
65 A/HRC/28/66/Add.1, par. 49 et 67 à 69, A/HRC/22/51, par. 53, A/HRC/16/53/Add.1, par. 100 et
E/CN.4/2005/61/Add.1, par. 152.
66 Conseil de l’Europe, « L’utilisation de la législation antiterroriste à mauvais escient menace la liberté
d’expression », 4 décembre 2018.
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les journalistes d’investigation, les chercheurs universitaires et les défenseurs des droits de
l’homme77.
41. Les lois qui érigent en infraction le fait d’avoir des contacts ou de correspondre avec
des groupes hostiles à l’État ou d’organiser des sit-in, manifestations ou réunions
susceptibles de nuire à l’unité ou à la stabilité de l’État limitent directement la liberté
d’association et de réunion. Les définitions du terrorisme qui incluent les dommages
matériels, notamment causés aux biens publics, portent aussi gravement atteinte au droit à
la liberté de réunion, car en l’absence d’autres qualifications, elles peuvent être utilisées
contre les participants à des mouvements sociaux ayant entraîné des dommages matériels
involontaires78.
77 OL GBR 7/2018.
78 Première ligne : Fondation internationale pour la protection des défenseurs des droits de l’homme,
« Global Analysis 2018 », p. 7.
79 A/HRC/38/34, par. 28 et 29. Voir aussi, Ben Hayes, « Counter-Terrorism, “Policy Laundering” and
the FATF: Legalising Surveillance, Regulating Civil Society », Transnational Institute/Statewatch,
2012.
80 A/HRC/23/39, par. 8 à 18. Voir aussi la Déclaration sur le droit et la responsabilité des individus,
groupes et organes de la société de promouvoir et protéger les droits de l’homme et les libertés
fondamentales universellement reconnus, art. 13.
81 A/HRC/23/39, par. 20. Voir aussi RUS 2/2018 et RUS 15/2018.
82 A/70/371, par. 31 à 44.
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44. Ce phénomène touche typiquement les activités humanitaires destinées à sauver des
vies, comme l’aide alimentaire et l’assistance médicale83. Selon le Secrétaire général, les
États ne peuvent pas empêcher les tentatives de dialogue des organismes humanitaires avec
les groupes armés, dans le but de mieux protéger les civils, et ce, même avec les groupes
interdits par certaines législations nationales84. Les dispositions relatives au soutien matériel
peuvent également avoir une incidence sur le travail des acteurs de la société civile qui
tentent, notamment, de rassembler des données factuelles et des preuves aux fins de
poursuites, de promouvoir le droit au développement ou d’apporter une assistance aux
migrants.
45. Portées par le discours sécuritaire omniprésent, des lois de plus en plus
déséquilibrées, qui étouffent et oppressent directement ou indirectement la société civile,
sont apparues ces dernières années. Sans nécessairement viser une menace terroriste
directe, elles sont destinées à protéger la sécurité nationale, y compris par l’exercice de
pouvoirs d’urgence.
46. De nombreux États ont adopté des lois qui invoquent tout simplement la sécurité
nationale, l’intérêt national ou l’ordre public, des catégories excessivement larges qui
permettent souvent à la loi d’englober des actes érigés en infractions du seul point de vue
subjectif de leur incidence potentielle, notamment les actes qui « compromettent la sécurité
nationale ainsi que la stabilité politique et sociale » et qui « mettent en danger le système
politique, économique et social ». De nombreuses activités menées par les organisations de
la société civile, défenseurs des droits de l’homme, journalistes, blogueurs et opposants
politiques relèveront de ces lois, dont l’objectif principal est de criminaliser l’expression
légitime d’opinions et de pensées.
47. Dans certains États, l’utilisation des pouvoirs d’urgence s’est accompagnée d’une
sévère répression de la société civile. En Turquie, après la déclaration de l’état d’urgence,
des informations ont fait état, pour la seule année 2017, de l’arrestation et du placement en
détention de 300 journalistes, au motif allégué que leurs publications contenaient une
tendance à l’apologie du terrorisme et d’autres « infractions verbales » similaires ou qu’ils
« appartenaient » à des organisations armées et « soutenaient un groupe terroriste »85.
48. Les États recourent de plus en plus à des mesures administratives pour faire face aux
diverses menaces terroristes et relatives à la sécurité. Les nombreuses lois promulguées
après l’adoption de la résolution 2178 (2014) du Conseil de sécurité pour réduire la menace
que représentent les combattants terroristes étrangers prévoient des interdictions de voyager
et la déchéance de la nationalité. Selon certaines informations, en l’absence d’une définition
du terrorisme, les États ont pu imposer une interdiction de voyager à des travailleurs
humanitaires, des agents du personnel médical, des militants pacifiques, des défenseurs des
droits de l’homme, des membres de partis politiques, des militants de mouvements de
jeunesse, des personnes associées à des ONG et des universitaires, et ce, souvent sans
justification ni possibilité de recours judiciaire86.
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87 HCDH, « UN human rights expert says Facebook’s “terrorism” definition is too broad »,
(3 septembre 2018).
88 A/70/371, par. 42 à 44.
89 Voir, par exemple, Collectif de développement et secours Syrien, « Défense d’aider ? Comment
les institutions financières françaises entravent l’action humanitaire en Syrie » (2018).
90 Martin Arnold et Sam Fleming, « Regulation: banks count the risks and rewards », Financial Times,
13 novembre 2014.
91 A/HRC/23/39/Add.1, par. 84.
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53. Les acteurs de la société civile issus de tous les pans de la société − universitaires,
éminents défenseurs des droits de l’homme, comme Amal Fathy, membre de la
Commission égyptienne des droits et des libertés 92, Cemil Tekeli, professeur de droit à
l’Université Medeniyet à Istanbul et membre de la Commission internationale de juristes 93,
Taner Kilic, Président de la section turque d’Amnesty International 94 et Saeed Baloch,
secrétaire général de Pakistan Fisherfolk Forum et membre de la Commission des droits de
l’homme du Pakistan 95, ainsi que des personnes travaillant pour des ONG nationales et
internationales, des blogueurs, écrivains, juristes, traducteurs, médecins, artistes et
réalisateurs de films, comme Oleg Sentsov96, des représentants de groupes autochtones ou
de minorités, des syndicalistes et des réfugiés, ainsi que des groupes entiers comme les
femmes et les gays, lesbiennes, bisexuels, transgenres et intersexes, des groupes religieux et
autochtones, voire la population entière de certains pays 97 − font de plus en plus l’objet de
mesures de harcèlement multiples, mesures liées de façon générale à la lutte antiterroriste.
Il est à noter que de nombreuses allégations traitées dans le cadre du mandat montrent que
les mesures dirigées contre les membres de la société civile se superposent, se recoupent et
se répètent. L’effet cumulatif exponentiel qui en résulte contribue à discréditer la société
civile dans son ensemble.
I. Campagnes médiatiques
54. Dans le cadre d’efforts concertés pour réduire la société civile au silence, des
restrictions prévues par la loi ont parfois été renforcées par des campagnes de diffamation
menées par le gouvernement, par l’intermédiaire de médias contrôlés par l’État ou
moyennant des déclarations de fonctionnaires, y compris de chefs d’État 98 , destinées à
délégitimer la société civile et à ternir la réputation de ses acteurs, en les qualifiant à la
légère de « terroristes », sous-entendant ainsi qu’ils sont des « menaces pour la sécurité
nationale » ou des « ennemis de l’État », et même en faisant pression auprès d’autres États
ou dans le cadre d’instances internationales. De telles méthodes rendent tous les acteurs de
la société civile plus vulnérables et contribuent à les faire percevoir comme des cibles
légitimes de violations, de la part d’acteurs étatiques et non étatiques99.
J. Harcèlement physique
55. Une multitude d’acteurs de la société civile font de plus en plus souvent l’objet de
violations graves de leurs droits intangibles. De nombreuses communications reçues par la
titulaire du mandat font état de torture100, détention arbitraire101 parfois suivie d’expulsion
illégale 102 , mise au secret 103 et disparition forcée 104 , y compris par des services secrets
agissant en territoire étranger 105 . Des mesures extrêmement graves, comme la détention
collective, touchent des groupes religieux ou minoritaires entiers, et donc aussi les membres
de la société civile106.
92 EGY 14/2018
93 ISR 5/2018
94 TUR 1/2018.
95 PAK 4/2016.
96 RUS 16/2018.
97 USA 2/2017.
98 PHIL 4/2018.
99 A/HRC/13/22, par. 27.
100 RUS 16/2018. Voir aussi A/HRC/WGAD/2017/46.
101 RUS 15/2018, RUS 22/2018 et RUS 17/2018. Voir aussi A/HRC/WGAD/2018/29.
102 GAB 2/2018
103 ARE 1/2018 et CHN 15/2018. Voir aussi A/HRC/WGAD/2018/11 et A/HRC/WGAD/2017/83.
104 ISR 5/2018.
105 TUR 6/2018, KSV 1/2018 et KSV 2/2018.
106 CHN 21/2018.
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K. Harcèlement judiciaire
56. Des procédures pénales fallacieuses sont de plus en plus souvent engagées contre
des acteurs de la société civile au titre de lois relatives à la sécurité 107. Dans de nombreux
cas, il apparaît que des accusations sont portées au titre d’une loi relative à la sécurité, dans
le but de légitimer d’autres mesures prises à l’encontre d’acteurs de la société civile,
comme des perquisitions de domicile, des arrestations, des placements en détention
(souvent de longue durée) et des interdictions de voyager.
L. Persécution de groupes
57. De nombreuses allégations reçues par la titulaire du mandat font état de persécutions
et répressions systématiques à l’encontre de certaines minorités religieuses et ethniques,
notamment les Ahmadis, les Dalits, les Ouïghours, les Kazakhs, les membres de l’église de
scientologie et les Témoins de Jéhovah, victimes de restrictions injustifiées de leurs droits à
la liberté de religion ou de conviction, et à la liberté d’expression ou de réunion pacifique.
Il s’agit notamment de la dissolution ou fermeture de leurs sociétés, organisations ou
entités, de restrictions imposées à certaines pratiques, de harcèlement systématique des
ministres du culte, des dirigeants, des représentants et des membres, de restrictions
imposées au droit de pratiquer sa religion et à la liberté de réunion pacifique, ainsi que de
diverses mesures administratives imposées de façon discriminatoire 108 . Le Rapporteur
spécial sur la liberté de religion ou de conviction a fait observer que certains
gouvernements invoquaient des raisons de sécurité pour officiellement interdire des
groupes religieux ou confessionnels et ériger l’appartenance à ces groupes en infraction
pénale. Les critères pour ce faire ne semblent pas toujours ni très clairs ni étroitement liés à
des éléments prouvant que le groupe participe à des actes de violence ou incite à les
commettre ou leur fournisse un appui matériel 109.
58. Des groupes autochtones comme les Mapuche ont été visés 110 et, à une occasion, la
Rapporteuse spéciale sur les droits des peuples autochtones, Victoria Tauli Corpuz a été
qualifiée de terroriste dans un document émanant d’un gouvernement111. De telles tactiques
sont utilisées contre des militantes et défenseuses des droits de l’homme. Des femmes ont
fait l’objet de menaces de mort et d’attaques personnelles et ciblées de la part de
représentants gouvernementaux ce qui a entraîné, dans certains cas, des attaques physiques
contre d’éminentes défenseuses des droits de l’homme et leurs biens112. Les défenseurs des
droits de l’homme font l’objet de représailles lorsqu’ils s’adressent au Conseil des droits de
l’homme ou s’expriment ailleurs sur la scène internationale au sujet de la situation des
droits de l’homme dans leur pays113.
107 Voir, par exemple, ARE 1/2018, DNK 2/2018, EGY 14/2018, NIC 4/2018, NIC 5/2018, IND
21/2018, TUR 7/2018, TUR 11/2017, RUS 14/2018, RUS 15/2018, RUS 16/2018, RUS 17/2018,
RUS 19/2018, RUS 22/2018, SAU 11/2018, SAU 14/2018, TUR 13/2017, TUR 1/2018, TUR 3/2018,
TUR 4/2018, TUR 7/2018 et TUR 14/2018.
108 BHR 5/2016, PAK 11/2016, RUS 19/2018, RUS 22/2018, SAU 14/2018 et CHN 21/2018.
109 A/73/362, par. 20.
110 CHL 2/2018 et CHL 3/2018.
111 PHL 5/2018.
112 NIC 4/2018.
113 NIC 5/2018 et PHL 5/2018.
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A. Effet dissuasif
60. L’espace civique est directement touché lorsque des définitions trop générales des
termes terrorisme et contre-terrorisme sont invoquées pour arrêter des membres pacifiques
d’organisations de la société civile, les placer en détention et engager des poursuites à leur
encontre. Il est également mis sous pression lorsque ces organisations sont fermées, ne
peuvent s’enregistrer ou obtenir un financement ou doivent satisfaire à des exigences
bureaucratiques excessives. Le seul fait que ces mesures existent et sont utilisées contre
certains acteurs de la société civile suffit non seulement à réduire au silence ceux qui sont
directement visés mais également à informer tous les autres qu’ils courent un risque s’ils
poursuivent leurs activités. En conséquence, l’infrastructure de l’espace civil s’affaiblit et
l’engagement diminue dans les endroits où il est le plus nécessaire 114. Les organisations
féminines, qui sont en général plus petites et moins formelles, ont été beaucoup plus
touchées par les exigences administratives accrues115.
B. Stigmatisation
C. Marginalisation financière
62. Lorsque les règles antiterroristes des institutions financières touchent les
organisations de la société civile, le risque physique encouru par le personnel et les bureaux
augmente parce que de plus grandes quantités d’espèces sont transportées et utilisées pour
permettre la poursuite des activités 116 . Dans les cas où des services financiers ont été
refusés ou ont pris du retard, des ONG ont été obligées de réduire voire cesser leur activité.
Lorsque des comptes bancaires sont refusés ou fermés, la réputation de l’ONG concernée
en souffre sérieusement. Les effets de ces mesures se répercutent plus loin en touchant, sur
le terrain, des organisations partenaires qui reçoivent les fonds avec du retard et ne peuvent
payer les salaires ni aider les bénéficiaires qui en ont besoin. De nombreux exemples
montrent clairement que de telles mesures touchent de manière disproportionnée les
organisations caritatives musulmanes ou actives dans des régions ou pays à majorité
musulmane117.
63. Le fait que l’extrémisme violent soit au centre des préoccupations internationales
signifie que les programmes, politiques et activités destinés à le prévenir et à le combattre
sont désormais une priorité pour les donateurs. De nombreuses organisations humanitaires,
de défense des droits de l’homme et de développement ont été obligées d’augmenter la part
114 Kate Mackintosh et Patrick Duplat, Study of the Impact of Donor Counter/Terrorism Measures on
Principled Humanitarian Action (2013), p. 72 et 84.
115 Duke Law International Human Rights Clinic and Women Peacemakers Program, « Tightening the
Purse Strings: What Countering Terrorism Financing Costs Gender Equality and Security » (2017).
116 A/70/371, par. 42.
117 A/HRC/6/17, par. 42 et A/73/314, par. 40.
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des programmes et le nombre d’activités qui y sont consacrées. Il en résulte un risque réel
de voir la société civile associée à un programme imposé au sommet afin de servir des
objectifs politiques ou sécuritaires118.
E. Sécuritisation
F. Exclusion
65. Les États qui adoptent des politiques répressives à l’encontre de la société civile au
niveau national semblent vouloir les étendre plus largement et s’emploient activement à
faire taire les critiques et oppositions sur la scène internationale, y compris à l’ONU. Pour
ce faire, ils influencent, refusent ou limitent l’accès d’acteurs de la société civile aux
organes, organismes, processus et réunions de l’ONU qui portent sur la lutte antiterroriste.
Il est préoccupant de constater que certains États invoquent des sympathies pour le
terrorisme comme un motif express pour exclure et faire taire certains membres de la
société civile en mettant un terme à leur demande d’accréditation auprès de l’ONU ou en
obtenant de force le retrait de cette accréditation120.
66. En dépit des conséquences graves que les mesures adoptées à tous les niveaux (du
niveau mondial au niveau local) ont sur la société civile, l’absence d’établissement des
responsabilités pour les violations qui se produisent semble totale, tandis que très peu de
mécanismes sont en mesure de dénoncer les violations commises par les États et compenser
les graves lacunes apparues depuis 2001.
67. Le Comité du Conseil de sécurité créé par la résolution 1373 (2001) concernant la
lutte antiterroriste (le Comité contre le terrorisme) pourrait contribuer à atténuer l’effet que
les matrices antiterroristes nationales ont sur la société civile, mais il ne l’a pas encore fait
de façon convaincante. Certes, des résolutions récentes du Conseil mentionnent plus
systématiquement les droits de l’homme, mais plusieurs questions subsistent : comment
sont contrôlés (s’ils le sont) les effets des mesures antiterroristes sur la société civile ? La
question de l’application abusive de la définition du terrorisme est-elle sérieusement
traitée ? Quels mécanismes existent, le cas échéant, pour empêcher les États de se servir
abusivement des mesures antiterroristes contre les acteurs de la société civile et les
défenseurs des droits de l’homme ?
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68. Il est frappant de constater que l’engagement accru en faveur des droits de l’homme,
sur papier, de la part du Comité contre le terrorisme s’est accompagné d’une plus grande
opacité. Les rapports de pays étaient affichés sur son site Web jusqu’en 2006, lorsqu’ils
sont devenus confidentiels. Des résolutions du Conseil de sécurité qui prônent
apparemment une augmentation de la transparence − comme la résolution 2395 (2017) dans
laquelle le Conseil donne pour instruction à la Direction exécutive du Comité contre le
terrorisme de mettre à disposition un certain nombre de documents (à l’exclusion des
rapports) dans l’ensemble du système des Nations Unies, sauf si les États Membres
concernés demandent expressément que certaines informations demeurent confidentielles,
et de diffuser les résultats de ses travaux au-delà du système des Nations Unies, notamment
auprès de la société civile, « selon qu’il convient » et « en consultation avec le Comité » −
contiennent des réserves qui signifient clairement que la transparence reste discrétionnaire.
Il demeure malaisé de déterminer si les droits de l’homme sont désormais vraiment pris en
considération.
69. En tant qu’organe subsidiaire du Conseil de sécurité et premier point de contact pour
les États, le Comité contre le terrorisme doit davantage prendre l’initiative d’une
collaboration transparente avec les gouvernements, en assumant davantage la responsabilité
de la façon dont les États se servent des résolutions du Conseil pour violer les droits de
l’homme à l’échelle nationale. Il faut trouver un mécanisme efficace et transparent pour
poser des questions aux gouvernements qui insistent sur l’efficacité de leur législation
antiterroriste alors qu’il ressort des faits observés que cette législation est utilisée
abusivement. Le Comité doit également collaborer davantage avec l’ensemble du dispositif
de protection des droits de l’homme de l’ONU au moment de l’établissement des rapports
et avant toute visite d’État. La proximité avec de dispositif, qui a permis la création de liens
solides et une collaboration étroite avec des acteurs de la société civile à tous les niveaux,
devrait contribuer ce que les perspectives de la société civile soient réellement prises en
compte.
70. La création envisagée d’une unité de la société civile au sein du Bureau de lutte
contre le terrorisme est une façon importante d’institutionnaliser l’engagement pour une
plus grande collaboration, engagement que les entités du Pacte mondial de coordination
contre le terrorisme ont pris et qui est inscrit dans le sixième examen de la Stratégie
antiterroriste mondiale de l’ONU. La représentation de la société civile au sein de l’unité
devra être inclusive, légitime, variée et indépendante. Le processus d’inclusion doit être
rigoureux et transparent.
V. Conclusions et recommandations
71. Comme le montre la proportion de communications que la Rapporteuse
spéciale a envoyées aux États, entre autres points, la nécessité de lutter contre le
terrorisme, de prévenir et combattre l’extrémisme violent et de protéger la sécurité
nationale, de façon générale, a été invoquée abusivement par un certain nombre
d’États dans le but de fermer l’espace civique.
72. La titulaire du mandat fait les recommandations ci-après.
73. Les Nations Unies, en particulier le Conseil de sécurité, le Comité contre le
terrorisme et sa Direction exécutive, le Bureau de lutte contre le terrorisme et l’équipe
spéciale de lutte contre le terrorisme, ainsi que l’Assemblée générale et le Conseil des
droits de l’homme doivent, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et de la
prévention et répression de l’extrémisme violent, collaborer véritablement et en
amont, de manière efficace et constructive, avec des acteurs locaux et internationaux,
variés et indépendants, qui soient largement représentatifs de la société civile. En
particulier :
a) La contribution de la société civile doit être sollicitée pour l’élaboration
de toutes les résolutions relatives à la lutte contre le terrorisme et à la prévention et
répression de l’extrémisme violent, et ce, afin qu’elle donne un avis, évalue la
stratégie, et donne des informations sur les conséquences négatives que les mesures
proposées pourraient avoir sur la société civile ;
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