Enfant
dans une famille
alcoolique
L’alcoolisme est une maladie qui touche
toute la famille.
Plus les liens avec le malade sont étroits,
plus la souffrance est grande.
Addiction Suisse,
Lausanne 2011
En collaboration avec le GREA, la Croix Bleue, Ingrado et
Fachverband Sucht.
Une souffrance souvent oubliée
Addiction Suisse estime que plusieurs dizaines de milliers d’enfants Jusqu’à présent, on a accordé peu d’attention aux enfants vivant
et adolescents grandissent avec un parent alcoolique en Suisse. avec un parent alcoolique. Aujourd’hui encore les problèmes d’al-
Pour un enfant, vivre avec un parent alcoolique, c’est vivre dans cool dans la famille restent tabous. Pourtant, pour pouvoir s’en
un climat familial tendu, conflictuel, imprévisible ou incohérent, sortir, il faut briser le silence et mettre fin au sentiment d’impuis-
face à un parent que l’on aime et redoute simultanément. C’est sance qui entoure la souffrance et empêche de parler. Nous avons
être confronté au quotidien à la peur, à la honte, à la culpabilité, tous la responsabilité d’offrir un climat social qui permette aux
à l’insécurité et à l’isolement. Pourtant, par loyauté vis-à-vis de sa parents concernés de chercher de l’aide et du soutien pour assumer
famille, parce qu’il aime et veut protéger le malade, l’enfant tait la leur tâche éducative.
situation et porte cette souffrance parfois toute sa vie.
Cette brochure décrit la situation des enfants, des adolescents et
des adultes de familles alcooliques et montre comment l’alcoolisme
affecte l’enfant. Elle propose des conseils à l’entourage et à tout
un chacun pour aider ces enfants à se développer le plus har-
monieusement possible malgré la maladie de leur parent. Comme
les difficultés et les besoins sont différents selon les âges, trois
périodes de vie sont développées dans cette brochure: l’enfance,
l’adolescence et l’âge adulte.
Facteurs protecteurs consommateur ou avec un autre adulte de confiance ainsi que la
Les enfants de parents alcooliques courent un risque plus grand de préservation d’une structure journalière (heures de repas, de cou-
développer eux-mêmes plus tard des problèmes de dépendance à cher, …) et de rituels familiaux (activités, fêtes) sont des éléments
l’alcool. On estime que ce risque est jusqu’à six fois plus élevé que qui ont une influence positive et un effet protecteur pour l’enfant.
pour des enfants vivant dans une famille sans problème d’alcool. Il
faut souligner que tous les enfants d’alcooliques ne développent pas Le droit d’être aidé
à l’âge adulte des problèmes de dépendance et/ou des problèmes Quel que soit son âge, et même adulte, l’enfant d’un parent alcoo-
psychologiques. lique a besoin d’aide, que son parent ait ou non entrepris lui-même
une démarche de soin. On peut penser que si le parent arrête de
Certains facteurs protecteurs, comme par exemple une bonne es- boire, s’il décède ou si l’enfant quitte sa famille, tout s’arrange. La
time de soi, des capacités à résoudre les difficultés et à demander souffrance et les ressentiments restent présents; l’enfant, quelle
de l’aide, faire des projets, avoir des centres d’intérêts personnels, que soit sa situation, doit pouvoir se déculpabiliser et recevoir un
peuvent jouer un rôle important dans le développement de l’enfant. soutien, adapté à son âge, d’une personne de confiance ou d’un
On constate également qu’une relation stable avec le parent non- professionnel.
Une enfance dans la peur et le silence
«Les enfants n’ont rien remarqué» Combien de parents pensent, à L’enfant s’efforce de tout faire pour éviter de provoquer une scène,
tort, que cacher le problème évite à l’enfant d’en souffrir. se sentant responsable de certaines consommations.«Si je travaillais
Car l’enfant ne souffre pas seulement de l’alcoolisme du parent mieux à l’école, tout irait mieux; si je n’avais pas refusé de rendre
consommateur mais aussi de l’ambiance qui règne à la maison. tel ou tel service, rien ne se serait passé…».
Même très jeune, il sent les tensions et en souffre sans comprendre A la maison, tout se vit dans l’insécurité, l’instabilité, au jour le jour
ce qui se passe. et souvent dans l’urgence. Les promesses sont rarement tenues,
L’enfant est souvent livré à lui-même et doit effectuer certaines les avis changent, les limites fluctuent. Tout s’organise autour des
tâches qui ne sont pas de son âge: s’occuper de ses frères et sœurs, consommations ou des non-consommations. On ne peut rien pré-
assumer des responsabilités à la place de ses parents, prendre le voir et, ne sachant jamais ce qui se passe à la maison, l’enfant n’ose
rôle d’un parent. Il s’investit parfois d’une mission de surveillance pas inviter des camarades, ni faire des projets avec eux.
du parent malade ou est parfois chargé, par l’autre parent, de le Il vit dans la honte et la culpabilité et essaie de cacher tout cela par
contrôler. loyauté vis-à-vis de sa famille.
L’enfant est témoin, parfois victime, de scènes de violence verbale
et/ou physique. Il vit dans la crainte des conflits, mais aussi la peur
de ne pas être aimé, l’appréhension de perdre son parent malade
ou d’être abandonné par l’autre parent.
Signes pouvant indiquer que l’enfant est en situation de - Renforcer son estime de lui-même, lui donner un espace où il a
détresse: le droit d’être un enfant, l’aider à développer des compétences
Problèmes de sommeil, difficultés de concentration, hyperactivité, pour faire face aux difficultés (résolution de conflits).
retard de croissance, anxiété, dépression, isolement, troubles de - Permettre à l’enfant de développer un attachement émotionnel
comportements (agressivité, délinquance), problèmes scolaires, etc. stable en dehors de la famille (adulte de confiance).
- Lui donner des conseils pour sa sécurité: que faire, à qui deman-
Que faire pour aider un enfant vivant dans une famille der de l’aide, quand (par ex. noter sur un papier un numéro de
alcoolique? téléphone d’urgence en cas de besoin).
- Parler de la maladie du parent, avec des mots simples, confirmer - En cas de violence, ne pas hésiter à dénoncer la situation aux
l’enfant dans son propre jugement qu’il vit dans une situation autorités compétentes (services de protection de la jeunesse).
difficile dont il n’est pas responsable (par ex. «ce n’est pas ta
faute»): l’enfant ne peut pas soigner son père ou sa mère, ni le Qui peut aider?
ou la faire arrêter de boire. Un adulte de confiance, un grand-parent, une tante, un oncle, un
- Donner à l’enfant la possibilité de parler de ses sentiments, de ami de la famille, un enseignant, un psychologue, un médecin,
ses peurs, de ses soucis, de la honte et de la culpabilité. un éducateur, un service de consultation spécialisé dans les pro-
- Rassurer l’enfant: il n’est pas seul à vivre cette situation et c’est blèmes d’alcool, un assistant social du service de protection de la
déjà réconfortant pour lui. Lui proposer de rencontrer d’autres jeunesse, un groupe d’entraide (par ex. Alateen), une ligne d’aide
enfants (groupe d’entraide, par ex. Alateen), l’accompagner dans (par ex. tél. 147), un site Internet avec forum: www.papaboit.ch,
cette démarche. www.mamanboit.ch.
- Lui offrir un cadre de vie structuré et rassurant (par ex. heures
régulières de repas, de coucher, etc. ).
L’adolescence entre haine et amour
«Je me souviens qu’une fois, vers 12 ans, j’avais demandé à ma teur. Il souffre des excès de son parent alcoolique mais il souffre
mère de le quitter… Mon plus grand rêve c’était d’avoir un autre aussi souvent de ne pas comprendre l’attitude de l’autre parent. Il
père …» se sent responsable de la situation, impuissant et n’ose rien dire.
Pour l’adolescent, il est douloureux de supporter les comportements
A l’adolescence, la logique de l’évolution veut que les jeunes s’éloi- aberrants, les propos incohérents, les excès en tout genre; à cela
gnent de leurs parents. Mais comment prendre de la distance s’ajoute aussi la crainte que les autres se rendent compte de la
lorsqu’on vit dans une famille alcoolique dont on se sent responsable? situation, la peur d’être rejeté ou pris en pitié.
L’adolescent est sans cesse confronté à des comportements impré- Ces adolescents présentent souvent un important déficit de l’estime
visibles: promesses non tenues, punitions et récompenses arbi- de soi, un immense besoin de contrôle, un déni de leurs propres
traires. Entre les humeurs extrêmement fluctuantes de ses parents besoins et de leurs émotions, des doutes sur leurs capacités, des
et ses propres émotions changeantes à l’adolescence, le jeune ne difficultés de communication, la difficulté de faire des choix, la peur
sait plus où il en est: il est déchiré entre colère et déception, amour de réussir, sans oublier un risque élevé de développer eux-mêmes
et haine. Il est pris dans un terrible conflit de loyauté et vit au des problèmes de consommation d’alcool.
quotidien soucis et stress. D’autres événements peuvent s’ajouter:
les enfants de parent alcoolique sont confrontés plus souvent que
les autres à des disputes entre leurs parents et à leur séparation
ou divorce, ce qui implique souvent des déménagements et des
changements d’école. L’adolescent doit parfois s’interposer dans
un conflit, prendre la défense de l’alcoolique ou celle de l’autre
parent, devenir confident et/ou soutien du parent non-consomma
Toi tu t’es pas levé à une
heure du matin à l’âge de
10 ans en voyant ta mère se
bourrer la gueule. C’est pas
toi qui t’es tapé ton frangin
dans ton pieu pendant des
années, c’est pas toi qui t’es
tapé des heures et des heures
de ménages, de bouffes, de
lessives patati patata, qui t’es
empêché de sortir pour qu’il
y ait toujours quelqu’un pour
ton frère ...
jeune fille, 16 ans
Comportements pouvant signaler une difficulté impor- - L’aider à développer des moyens pour gérer son stress et pour
tante dans la famille: distinguer les petits et les grands problèmes.
Désordre alimentaire, plaintes physiques fréquentes (maux de tête, - Lui permettre de sortir du silence, l’aider à se libérer du poids du
de ventre …), problèmes de sommeil, anxiété, peurs, dépression, secret et de l’isolement (par ex. «tu as le droit de dire ce que tu
troubles du comportement, abus d’alcool ou d’autres drogues, vis, il y a d’autres jeunes qui vivent la même situation que toi»).
isolement, problèmes scolaires ou professionnels, fugue, compor- - Lui proposer de l’accompagner dans un groupe d’entraide ou
tement de délinquance, etc. auprès d’un service spécialisé afin de chercher de l’aide pour lui-
même.
Que faire pour aider un adolescent vivant dans une famille
alcoolique? Qui peut aider?
- Donner des informations sur l’alcool, la consommation modérée, Un adulte de confiance, un grand-parent, une tante, un oncle, un
l’abus et la dépendance. ami de la famille, un enseignant, un psychologue, un médecin,
- Parler de ce qui se passe, du processus de la maladie, du déni de un éducateur, un service de consultation spécialisé dans les
l’alcoolique, de la codépendance des proches, des émotions que problèmes d’alcool, un assistant social du service de protection
vit le jeune (peur, ressentiment, ras le bol, honte, colère, décep- de la jeunesse, un groupe d’entraide (par ex. Alateen), une ligne
tion, impuissance, désespoir ...). d’aide (par ex. tél. 147), un forum sur Internet (www.papaboit.ch,
- Aider le jeune à reconnaître ses propres besoins et à les satisfaire www.mamanboit.ch).
(par ex. «tu as le droit de sortir, de t’amuser…»).
- Renforcer son estime et sa confiance en lui-même et en ses ca-
pacités.
L’âge adulte et le fardeau du passé
«Je suis fille d’une mère alcoolique et c’est l’année passée que Elle développe un fort besoin de contrôle: tout prévoir, tout an-
j’ai compris que je ne pouvais rien faire pour elle. Malgré cela j’ai ticiper pour se sécuriser et se rassurer. Il lui est difficile de faire
peur de devenir moi-même alcoolique plus tard et j’ai peur que confiance, et elle se sent mal adaptée dans ses relations aux autres,
tout ce que j’ai vécu durant l’enfance me retombe dessus. Pour incapable de nouer et de maintenir des relations solides. Après avoir
le moment tout va«bien», je réussis mes études, j’ai des amis pris soin de ses parents durant son enfance et/ou son adolescence,
etc. Les seules répercussions sur ma vie est que j’ai peur d’aimer, la personne adulte continue souvent de porter secours aux autres.
je suis très méfiante et pas mal stressée. J’ai pas encore réussi à
en parler à mes amis par honte, par crainte qu’ils me regardent On constate que ces personnes ont un risque important de déve-
différemment (pitié) ». lopper des maladies psychiques telles que dépression ou angoisses
(jeune femme, 20 ans) ainsi qu’un risque plus élevé de souffrir de problèmes d’abus d’alco-
ol ou de dépendance. Mais grandir dans une famille alcoolique peut
Il ne suffit pas de devenir adulte pour oublier les sentiments qui aussi laisser un héritage positif. Beaucoup d’adultes ayant grandi
nous ont marqués durant notre enfance et/ou notre adolescence. dans une telle famille ont, par exemple, une grande sensibilité pour
La personne adulte qui a vécu avec un parent alcoolique a souvent les rapports humains. Certains montrent une volonté particulière,
une image négative d’elle-même et une faible estime de soi. Inté- une combativité, de l’empathie, du courage et de l’optimisme ainsi
rieurement elle ne se sent jamais à la hauteur et est très critique et qu’une grande inventivité pour faire face aux situations les plus
exigeante vis-à-vis d’elle-même. Elle doute souvent de son propre diverses.
jugement, a de la peine à exprimer son opinion ou à prendre une
décision. Il lui faut en faire beaucoup plus pour en faire assez.
Caractéristiques pouvant être observées chez des adultes - Apprendre à se laisser aller, se détendre et s’amuser.
ayant vécu un problème d’alcool dans leur famille: - Se donner du temps pour s’occuper de soi: par ex. écouter de la
- pas de vision claire sur ce qui est «normal» dans une relation, musique, se délasser dans un bain, aller au cinéma.
- peine à aller au bout des choses, - Fixer des priorités au quotidien, distinguer les petits et les grands
- auto-évaluation très critique, problèmes.
- incapacité à se faire plaisir, - Apprendre à recevoir et pas uniquement à donner.
- problèmes à entretenir des relations intimes,
- tendance à se sur-responsabiliser ou au contraire à se laisser Qui peut aider?
totalement prendre en charge, Le conjoint/la conjointe, un membre de la famille, un ami, un mé-
- difficulté à entretenir une relation «normale» avec l’alcool. decin, un psychologue, un groupe d’entraide (par ex. Al-anon), un
service de consultation spécialisé dans les problèmes d’alcool, un
Que faire lorsqu’on a vécu dans une famille alcoolique? psychothérapeute, etc.
- Se donner la possibilité de parler de son enfance, d’analyser et
de trier les événements.
- Reconnaître ce qui est difficile, ce qui fait souffrir, où sont ses
propres limites.
- Apprendre à se faire confiance, à identifier ses besoins et à y
répondre.
- Développer sa capacité à exprimer ses sentiments et ses opinions.
Aider: quelques conseils indispensables Dès lors il ne faut pas hésiter à chercher soi-même de l’aide et des
• Ne pas fermer les yeux conseils auprès de spécialistes afin de partager cette responsabilité.
Lorsqu’on observe certains signes montrant qu’un enfant est en
situation de détresse, même si on ne se sent pas vraiment com-
pétent, il est nécessaire d’intervenir. Dans un premier temps on Autres informations
peut transmettre aux parents ses observations et leur faire part Livre d’images: «Boby», Addiction Suisse (Fr. 6.- + frais d’envoi)
de notre souci pour l’enfant, sans forcément faire un lien avec un
Brochures:
problème d’alcool.
– «Parent avant tout – Parent malgré tout. Comment aider votre
• Construire une relation de confiance enfant si vous avez un problème d’alcool dans votre famille.»,
Un enfant a besoin de pouvoir construire une relation de confi- Addiction Suisse
ance avec un adulte. Savoir que quelqu’un est là, sur qui on peut – «Alcoolisme: les proches sont aussi touchés», Addiction Suisse
compter, en qui on peut avoir confiance est un soutien indispen- Ces deux brochures peuvent être téléchargées gratuitement sur
sable pour l’enfant. Il pourra petit à petit se confier, parler de ce le site www.addictionsuisse.ch ou être commandées à Addiction
qu’il vit et de ses sentiments. Suisse (voir adresse ci-dessous).
• Ne pas juger les parents
Sur www.papaboit.ch et www.mamanboit.ch, les enfants et les ado-
Il faut être particulièrement attentif à ne pas mettre l’enfant dans lescents trouvent des réponses à leurs questions, des adresses ainsi
une situation de conflit de loyauté vis-à-vis de sa famille. Au qu’un forum de discussion.
contraire, il faut lui expliquer combien sa démarche de briser le
Pour toute autre question ou information, vous pouvez vous
silence est nécessaire pour lui-même mais aussi pour son parent.
adresser à Addiction Suisse, tél. 021 321 29 76.
• Se faire soi-même aider par des professionnels
Devenir une personne de confiance, c’est prendre une responsa-
bilité importante vis-à-vis de l’enfant. Parler d’un problème de Addiction Suisse Tél. 021 321 29 11
Av. Louis-Ruchonnet 14 Fax 021 321 29 40
dépendance est un sujet sensible qui demande une préparation. Case postale 870 CCP 10-261-7
CH-1001 Lausanne www.addictionsuisse.ch