Tourisme 2013 Part2
Tourisme 2013 Part2
C hapitre 5
Le rôle du tourisme
dans le développement
des territoires
Le tourisme est, comme on l’a vu, une activité économique importante et diverse
par ses acteurs et ses structures. Il est aussi essentiel pour les territoires et les sociétés
aujourd’hui, à toutes les échelles, et pose des défis en termes de développement local
qu’il convient de relever. Cette importance du tourisme s’explique, entre autres, par 163
le contexte de la double reconfiguration des activités classiques et historiquement
porteuses que furent l’agriculture et l’industrie. De plus, loin de seulement y succéder,
le tourisme favorise le renouvellement de ces activités, voire leur procure un second
souffle ou, à tout le moins, un axe de diversification. Elle s’explique également par
le fait que, pour de très nombreux territoires en France et ailleurs, le tourisme et les
activités liées deviennent une activité porteuse de développement et productrice de
richesse là où ils parviennent à croître. Dès lors, elle apparaît comme la panacée. C’est
l’ensemble de ces enjeux que rappelle le conseil économique et social de la région
Provence-Alpes-Côte d’Azur montrant que, même, pour les régions anciennement,
fortement et durablement touristiques, le tourisme reste un enjeu de développement
et qu’il existe encore des marges de progression.
lieux. Le tourisme n’a pas la même empreinte partout, mais il n’est jamais totalement
absent non plus à l’échelle locale, où peuvent s’observer toutes les implications du
développement de cette activité, objectif du présent chapitre.
La première analyse des effets du tourisme sur les territoires est celle de la création
de richesse à l’échelle locale. Cela peut s’observer à l’échelle fine des départements et
des communes par un certain nombre de critères, tout cela ne devant pas occulter les
limites, parfois, de cette dynamique : saisonnalité des emplois, faibles compétences
requises et fluctuations selon le contexte économique global. Toutefois, le tourisme
reste synonyme de richesse pour les sociétés qui souhaitent toutes ou presque capter
les flux et les richesses associés.
Cependant, le tourisme est également un coût qu’il convient d’identifier. Car pour 165
accueillir des habitants temporaires, les touristes, la destination doit être aménagée,
équipée. Cela implique des charges pour les collectivités territoriales.
Avant même de poser la question des recettes, le tourisme est un coût2. Ainsi, en
2010, les dépenses de fonctionnement par habitant des communes touristiques de
moins de 10 000 habitants comparées à l’ensemble des communes métropolitaines
de même taille3 étaient de 1 190 € contre 723 €, l’écart le plus fort concernant
les communes de plus petite taille, où les effets du développement touristique se
font lourdement ressentir sur le budget de la commune (tableau 43). Car l’afflux
saisonnier de population engendre un surcroît de charges, qu’il s’agisse des dépenses
d’entretien ou des frais de personnel à la fois pour l’accueil des touristes ou pour
assurer la sécurité par exemple.
Face à ces surcoûts, comment le tourisme peut-il apporter des revenus susceptibles
de soutenir les autorités en charge des destinations pour assurer l’entretien, l’amé-
nagement et le développement des lieux touristiques ? Quatre taxes directes locales
contribuent à cela : la taxe d’habitation, la taxe foncière sur les propriétés bâties, la
taxe foncière sur les propriétés non bâties et la contribution économique territoriale
2. « Dans [l]es communes [touristiques] de moins de 10 000 habitants, la spécificité touristique peut
être plus marquée que dans les communes de plus grande taille. Dans les très grandes municipalités,
les fonctions urbaines peuvent fortement dissimuler la spécificité touristique. Par contre, plus la
commune est petite et touristique, plus le tourisme peut être visible, voire constituer la mono-
activité économique locale » (Claire de Biasi, Tourisme et finances locales, Direction du tourisme,
Bureau de la stratégie, de la prospective, de l’évaluation et de la recherche, mars 2008, p. 5).
3. Source : Direction générale des collectivités locales (DGCL), Les finances des communes de
moins de 10 000 habitants en 2010, 2012.
Le tourisme , un phénomène économique
(v. chapitre 4)4. Son produit est passé de 103 à 196 millions d’euros entre 1999 et
2010, avec un rythme de croissance annuelle amplifié depuis la loi de finances pour
2002 qui a modifié « le régime des taxes de séjour sur plusieurs points : elle actualise
les tarifs, précise les exonérations applicables, autorise un dégrèvement en cas de
circonstance exceptionnelle et simplifie les procédures de versement »5. Les nouveaux
tarifs entrent en vigueur le 1er janvier 2003, et la taxe croît de 10 millions d’euros
par an en moyenne depuis lors. En 20106, 2 524 communes et 633 groupements de
communes (rassemblant 8 819 communes) la prélevaient. La répartition par régions
montre des écarts très forts : entre l’Île-de-France (près de 52 millions d’euros en
2010) et le Limousin (quelque 730 000 euros) existe un rapport proche de 1 à 100,
la médiane se situant à 3 millions d’euros avec le Nord-Pas-de-Calais. Ici comme
ailleurs, la France des littoraux et des « montagnes à ski » est largement dominante
puisque cinq régions dépassent les 10 millions d’euros : 13 à 14 pour l’Aquitaine et
le Languedoc-Roussillon, 28 pour Rhône-Alpes et PACA.
Dans cette collecte, la logique communale domine à l’échelle nationale avec 81 %
du produit de la taxe en 2010. Toutefois, les régions montrent un profil passant
d’un extrême à l’autre. Si les régions les plus « perceptrices » sont celles où la logique
167
communale est omniprésente (près et plus de 90 % pour les grandes régions évoquées
ci-dessus), le prélèvement de la taxe de séjour par des groupements à fiscalité propre
est assez marqué parfois : environ 30 % pour les Pays de la Loire, la Bretagne, la Basse-
Normandie, Midi-Pyrénées7 ; la situation est à peu près équilibrée en Franche-Comté,
Picardie, Alsace et Champagne-Ardenne ; on constate une domination ailleurs avec le
poids le plus fort en Auvergne (où il atteint près de 62 % du total) et dans le Centre.
À l’échelle départementale en 2005, cette approche s’affine et pointe les mêmes terri-
toires, auxquels s’ajoutent ceux disposant d’équipements ludico-touristiques puissants
à la renommée mondiale comme Disneyland Paris en Seine-et-Marne. Dans tous
les cas, cela désigne les départements où les communes ont une démarche visant à
capter les recettes touristiques, et cela rend compte de la mobilisation des acteurs
locaux qui doivent assurer l’aménagement et la gestion de l’espace local. Comme
l’indique Claire de Biasi, une observation plus fine montrerait que seules quelques
communes assurent l’essentiel des recettes. Il s’agit des plus grandes stations littorales
ou de montagne : celles où le coût du tourisme est le plus élevé. Ainsi, en 2005,
Cannes, Nice et Antibes représentaient près de 70 % de la taxe de séjour des Alpes-
Maritimes, ou encore sept communes de Savoie rassemblaient plus de 58,5 % des
recettes de ce département : de 844 000 euros pour Saint-Bon à 1,8 million d’euros
4. Sur la réglementation applicable à la taxe de séjour et à la taxe de séjour forfaitaire, voir les
articles L. 422-3 et s. du Code du tourisme.
5. Claire de Biasi, Tourisme et finances locales, op. cit., p. 33.
6. Source : Mémento du tourisme 2012.
7. Voir Bertrand Ballet et Françoise Clermont, « En Midi-Pyrénées, 36 000 emplois salariés privés
liés au tourisme », CRT-INSEE Midi-Pyrénées, 6 pages de l’INSEE, n° 100, mai 2007.
Le tourisme , un phénomène économique
À des ressources que peuvent mobiliser les collectivités territoriales s’ajoutent les
possibilités de dotation au niveau national et départemental. D’une part, une par-
tie de la dotation globale de fonctionnement vise à financer les charges spécifiques
liées à la fréquentation saisonnière des territoires. Cette dotation a été modifiée à de
nombreuses reprises. En 2005, son montant s’élevait à 203,5 millions d’euros pour
4 072 communes contre 168 millions d’euros pour 3 873 communes en 1993. La
répartition de cette somme est adaptée à des réalités territoriales très précises qui
différencient les types de lieux et de fréquentation touristique (voir l’encadré ci-des-
sous). Le montant de la dotation par habitant varie selon la taille des communes : de
22,82 € pour les communes de moins de 500 habitants à 30,04 € pour celles de plus
de 10 000 habitants en 2005, le maximum se situant à 35,93 € pour les communes
regroupant entre 5 000 et 7 500 habitants9.
9. Ibid., p. 51-52.
Le tourisme , un phénomène économique
171
La richesse porteuse de développement local doit être abordée également par les
recettes provenant des dépenses des touristes. La consommation touristique exprime
cet apport économique des touristes aux territoires et elle ne cesse de croître : plus
de 30 % entre 1998 et aujourd’hui.
À l’échelle des régions, elle est d’ampleur variée, passant de 930 à 13 690 millions
d’euros du Limousin à l’Île-de-France en 2012. Outre l’espace francilien, deux
autres régions dominent largement : Provence-Alpes-Côte d’Azur et Rhône-Alpes
(respectivement 12 et 10 milliards). Ce volume va de pair avec le poids de l’activité
touristique pour PACA (11,4 % du PIB régional) ou le Languedoc-Roussillon, qui
cumule montant de la consommation (6,8 milliards d’euros) et place dans le PIB
régional (15 %), mais cela est sans commune mesure avec la Corse, où la consom-
mation touristique est faible mais représente 36 % du PIB régional. Par rapport au
nombre d’habitants, PACA, Languedoc-Roussillon et Aquitaine apparaissent là
encore très marquées par l’activité touristique, avec des recettes supérieures à 2 000
euros par résident. Dans cette catégorie, on trouve également des destinations où le
montant de la consommation est réduit mais son poids important : Corse, Basse-
Normandie et Auvergne.
Le tourisme , un phénomène économique
mais également les habitants : « ceci tend à montrer que les espaces peu avantagés
sur le plan productif et situés à l’écart des dynamiques de la métropolisation ne sont
pas pour autant condamnés à rester à l’écart des logiques de développement car s’ils
se révèlent moins attractifs à l’égard des entreprises, ils le sont par contre beaucoup
plus à l’égard des consommateurs temporaires que sont les touristes et ils apparaissent
ainsi comme les principaux bénéficiaires des déplacements de consommation générés
par les mobilités touristiques »14.
En revanche, les grandes régions productives au cœur de la métropolisation sont
les plus pénalisées par les déplacements de consommation. La situation de l’Île-de-
France se révèle ainsi exceptionnelle relativement au reste du territoire national. En
effet, même si Paris et sa région restent la principale destination en France pour les
touristes non résidents et une destination non négligeable pour les touristes résidents
(48,8 millions de nuitées, soit 5 % des nuitées totales des Français sur l’ensemble du
territoire national en 2011), cela ne compense pas les départs et, de fait, les dépenses
touristiques franciliennes sur le reste du territoire. Les habitants de la région parisienne
représentent un tiers des nuitées françaises pour voyages personnels et ils dépenseraient
9 milliards d’euros chaque année, soit « l’équivalent des transferts de revenus générés
173
par les migrations de retraite entre les régions françaises sur la période 1990-1999 »15
ou encore celui des transferts publics de l’État vers les Régions. Au final, le solde
touristique (réceptions - émission de touristes) francilien est très fortement négatif
(- 221 millions de nuitées en 2011). De même, certains territoires restent à l’écart
de ces dynamiques, comme le Nord et l’Est de la France, où les recettes touristes
limitées ne permettent pas de compenser les dépenses effectuées par les résidents
lors de leurs vacances hors région.
Dès lors, le déplacement temporaire des consommateurs dans le cadre de leur mobilité
touristique serait un formidable outil de cohésion territoriale par la redistribution
de richesses des espaces centraux vers les espaces périphériques.
Le tourisme est également une activité d’importance par les emplois qu’il procure.
En dépit des aléas économiques, il se distingue par la remarquable croissance qui le
caractérise à l’échelle de tous les territoires (v. chapitre 4). L’ensemble des statistiques
départementales disponibles montrent en effet une progression d’emplois très nette,
à la différence des autres secteurs d’activité. Par exemple, en région Provence-Alpes-
Côte d’Azur, ce secteur est un créateur net d’emplois qui se situe au 4e rang depuis
plusieurs années. La progression d’emplois enregistrée a été de 14 000 en 2005, de
20 000 en 2006, de 29 000 emplois salariés en 2007 et de 4 000 en 2008 ; de même,
en Alsace, l’indice de croissance est passé de 100 à 106 pour l’hébergement et la
restauration entre 2000 et 2010, alors qu’il diminue à 98 pour les autres secteurs16.
En Bretagne, la croissance a été importante en vingt ans : + 147 %.
Mais cette croissance quantitative ne signifie pas forcément une affirmation du poids
des emplois touristiques dans les départements car elle connaît une faible évolution
entre 2003 et 2011. Ainsi, pour l’ensemble des territoires, on reste sur un statu quo :
42 départements ont une fluctuation située entre + 0,2 et - 0,2 %, dont 16 stables
(croissance 0). Toutefois, de fortes variations existent parfois, comme en Île-de-
France, où tous les départements ont vu le poids des emplois touristiques salariés
s’accentuer, alors que dans le Haut-Rhin et le Lot, la diminution a été marquée :
respectivement - 2,4 et - 3,4 %.
Quoiqu’il en soit, on identifie plus d’un million d’emplois directs salariés aujourd’hui
en France, soit 4,4 % de l’emploi salarié total. Les différences départementales sont
saisissantes, allant de 1 200 salariés dans la Creuse à près de 150 000 à Paris, soit
un écart de 1 à 125, la médiane se situant à 6 600 emplois salariés. Des logiques
départementales apparaissent très nettement.
Paris concentre un volume d’emplois très supérieur au deuxième département fran-
çais, les Alpes-Maritimes (41 000 emplois). La région parisienne dans son ensemble
caracole en tête : plus de 15 000 actifs salariés dans chaque département, à l’exception
du Val-d’Oise et de l’Essonne (autour de 10 000 chacun). On retrouve également tous
les autres territoires connus pour l’accueil des touristes : les Alpes du Nord, avec la
Savoie (22 000 salariés) et la Haute-Savoie (21 000), mais aussi le littoral méditerranéen
azuréen (plus de 90 000) ou le Languedoc-Roussillon, avec la domination de l’Hérault
(20 000 emplois). Dans l’ensemble, les zones littorales rassemblent toujours plus de
Tableau 46.- La part de l’emploi salarié touristique par rapport à l’emploi salarié total dans les
« zones touristiques » (2005-2009) (en %)
Départements Zones touristiques/pays d’accueil % des emplois Source
salariés touristiques
Haute-Corse Vicolais 74,0 INSEE-DADS 2005
Corse-du-Sud Grand Sud 42,0 INSEE-DADS 2005
Puy-de-Dôme Sancy Volcan 22,7 INSEE_DADS 2007
Morbihan Littoral rural 16,0 INSEE-DADS 2007
Calvados Côte Fleurie/Pays d’Auge 14,5 INSEE-DADS 2009
Finistère Littoral rural Sud 12,0 INSEE-DADS 2007
Manche Baie du Mont-Saint-Michel, littoral Manche 8,0 INSEE-DADS 2009
Orne Bagnoles de l’Orne 6,3 INSEE-DADS 2009
Seine-Maritime Dieppe-Terroir de Caux 5,8 INSEE-DADS 2009
Puy-de-Dôme Combrailles 4,8 INSEE_DADS 2007
Côtes-d’Armor Littoral urbain 4,0 INSEE-DADS 2007
Puy-de-Dôme Livradois-Forez 3,0 INSEE_DADS 2007
Ille-et-Vilaine Intérieur rural 2,5 INSEE-DADS 2007
Seine-Maritime Le Havre 0,9 INSEE-DADS 2009
DADS : déclarations annuelles des données sociales.
Sources : directions INSEE des régions concernées.
Le tourisme , un phénomène économique
La Bretagne est un bon exemple, avec Rennes, qui rassemble près de 10 000 emplois
(20 % du total régional) devant les « littoraux urbains » bretons, qui concentrent 20 %
supplémentaires. Si les littoraux ruraux, c’est-à-dire les plages, rassemblent 18 750
emplois, l’intérieur rural ne concentre plus que 8 150 emplois salariés (16 % du total
régional). Mais ces volumes ne disent rien du poids des emplois touristiques dans les
espaces concernés, toutes les situations pouvant exister. En revanche, le tableau 46
montre des pourcentages très contrastés d’une zone touristique à l’autre : de 0,9 %
à 74 % du total des emplois, montrant alors que le tourisme n’est pas partout une
activité structurante en termes d’emploi et que son importance peut être assez sou-
vent moyenne voire basse.
C’est pourquoi les cas de figure corses exposés sont des exceptions qu’il convient
d’expliquer : « Le Grand Sud, comme la Balagne, autre destination très prisée des
vacanciers, se caractérise par une forte dépendance de l’emploi au tourisme. […] .
Cette dépendance est même ressentie hors saison. En effet, ces territoires salarient
hors saison davantage de personnel que ne l’exigerait a priori leur seule population
résidente […]. D’une part, la structure commerciale est dimensionnée pour faire
face à l’afflux très important de touristes en été. Ceci induit la présence d’une main-
176
d’œuvre incompressible à l’année. C’est en particulier le cas des grandes surfaces
du Grand Sud. D’autre part, la forte activité saisonnière peut permettre à certains
chefs d’entreprise de se salarier à l’année, même si l’établissement est fermé au public
pendant la période hivernale. C’est le cas pour certains restaurateurs. De plus, les
résidences secondaires peuvent aussi être temporairement habitées hors saison, leurs
occupants participant alors à l’économie de ces bassins. Encore plus dépendant du
tourisme mais de plus petite taille, le Vicolais abrite un patrimoine naturel excep-
tionnel : les Calanches de Piana et la réserve de Scandola figurant au patrimoine
mondial de l’Unesco mais aussi, à l’intérieur, les Gorges de la Spelunca. De plus,
la quasi-totalité des communes appartient au Parc naturel régional de Corse. Si ce
petit territoire de 600 km2 et de 4 000 habitants rassemble 7 % des emplois liés au
tourisme, ses 1 000 emplois représentent les trois quarts des postes salariés du secteur
privé au cours de l’année 2005. Installé à Cargèse, le Club Méditerranée en salarie
une part notable. »17.
Si les emplois du tourisme ne sont jamais négligeables numériquement et occupent
une place importante dans la dynamique économique et sociale des destinations,
il convient d’aborder l’une des critiques formulées : le caractère saisonnier de cette
activité (V. supra). À y regarder de plus près, la saisonnalité des emplois est une réalité
qu’il convient de préciser. À partir des statistiques disponibles18, il existe bien une
saisonnalité des emplois touristiques sur l’ensemble du territoire français, avec des
écarts importants selon les départements : en Haute-Corse, le rapport entre la haute
17. Christophe Rafraf, « 14 700 emplois liés au tourisme en Corse », INSEE Corse, Quant’île, n° 1,
octobre 2007, p. 4-5.
18. Réflexion menée à partir de 59 départements pour lesquels les statistiques étaient proposées
dans leurs publications INSEE entre 2007 et 2012.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
saison et la basse avoisine les 5, alors qu’il n’est que de 1,3 pour la Marne, la médiane
étant à 1,7. Ceci montre que le tourisme propose a minima 30 % d’emplois en plus
pendant la saison touristique, ce qui est considérable. Mais existe-t-il pour autant
une corrélation forte entre intensité du développement touristique et saisonnalité
des emplois ?
La réponse est difficile à produire. En effet, sont regroupés dans les mêmes logiques
des départements aux histoires et structures touristiques très variées. Ainsi, la plu-
part des départements touristiques ont un rapport, entre la haute et la basse saison,
supérieur ou égal à 2 : la Somme, avec ses parcours de « mémoire » de la Première
guerre mondiale, est à 2,2, et le Morbihan à 2,4 ; l’Hérault, avec les stations de la
mission Racine19, Montpellier et son arrière-pays montrent une fluctuation de 1
à 2,1, comme la Manche mais aussi comme l’Oise, caractérisée par la présence du
parc Astérix (V. infra). De même, les Alpes-Maritimes, le Nord et la Nièvre ont un
taux de saisonnalité des emplois très proche : respectivement 1,73, 1,71 et 1,7, alors
que le nombre des emplois y est très différent : 40 000, 22 000 et 2 500. Dès lors,
cet indicateur montre la transformation des territoires par le tourisme et le fait que
l’ampleur de cette saisonnalité peut être « identique » toutes choses égales par ailleurs.
177
Si Lille, Nice ou Montpellier se caractérisent par des logiques d’intégration spatiale
forte, il n’en est pas de même pour la Nièvre ou la Somme (sauf en saison touristique,
où le territoire s’anime, avec une croissance d’emplois voisine d’autres départements
fortement touristiques). Le tourisme apparaît alors comme un phénomène de cohé-
sion territoriale et un phénomène intégrateur : tous les territoires sont concernés.
Localement, cette saisonnalité signifie donc soit l’emploi de populations présentes
sur place, soit la venue de nouveaux actifs, le temps de la saison. À l’échelle nationale,
cette logique concerne les stations et les espaces peu urbanisés, peu peuplés et est
bien moins visible dans les espaces urbains d’importante, où la population active
Tableau 47.- Répartition des emplois saisonniers durant l’année 2005 en Corse
selon la catégorie et le lieu de résidence au 1er janvier 2006 (en %)
Continent Corse Ensemble
Total (dont femmes) Total (dont femmes) Total (dont femmes)
Cadres, professions intermédiaires,
714 (34,3) 485 (39,8) 1 199 (36,5)
chefs d’entreprise salariés
Employés 1 938 (51,3) 5 088 (61,0) 7 026 (58,4)
Ouvriers 761 (12,0) 1 514 (21,5) 2 275 (18,3)
Ensemble 3 413 (39,0) 7 087 (51,1) 10 500 (47,2)
Source : Christophe Rafraf, « 14 700 emplois liés au tourisme en Corse », INSEE Corse, Quant’île, n° 1,
octobre 2007, p. 5, d’après données INSEE, DADS 2005.
19. L’État français a décidé en 1963 de lancer une mission d’aménagement, la Mission inter-
ministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon, qui a créé sept
stations touristiques dont le Cap d’Agde (commune d’Agde), laquelle est aujourd’hui la première
de France pour la capacité d’hébergement. Cette mission est souvent nommée du nom de son
responsable, Pierre Racine.
Le tourisme , un phénomène économique
présente peut largement suffire à l’accueil des touristes. Ici, le cas de la Corse est
exemplaire au regard de cette mobilité saisonnière des actifs du tourisme : ce sont plus
de 10 000 personnes qui viennent sur l’île, dont un tiers du continent, provoquant
ainsi de véritables « migrations ». Celles-ci concernent tous les types de métiers et
des niveaux variés de qualifications, les plus importantes (cadres, professions inter-
médiaires…) dépassant 36 % de l’ensemble.
n Le renouveau économique
des territoires par le tourisme
En France, en dépit d’une histoire touristique ancienne, tout l’espace n’est pas tou-
ristique, et il existe de nombreuses actions et stratégies locales pour développer des
projets qui favorisent cette « mise en tourisme ».
Une des actions possibles est l’investissement des campagnes avec la création de
parcs. Celle-ci peut prendre deux formes : les parcs à thème et les parcs naturels ou
les espaces classés. Ainsi, un espace est délimité et dédié à un usage de tourisme et de
loisirs selon des logiques très différentes. Comme souvent, les uns sont plus porteurs
de développement d’emplois et de richesse que les autres, ainsi que le montrent
plusieurs exemples.
En 2007, deux événements importants se déroulent en Picardie : l’ouverture d’un
nouveau Center Parc (le domaine du Lac d’Ailette à quelques kilomètres au sud de
Laon), et celle du Parc Astérix pendant les fêtes de Noël, pour la première fois depuis
son inauguration. Par cette double nouveauté, le pays du Laonnois-Soissonnais
devient la quatrième zone touristique de Picardie et le département de l’Aisne gagne
600 emplois entre 2003 et 2007 pour atteindre 4 600 emplois dédiés au tourisme
(entre 2007 et 2009, l’emploi salarié y aurait crû de 2,5 %, soit la croissance la plus
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
élevée des départements de la région)20. D’autre part, l’Oise renforce sa position dans
sa partie sud-est, où « l’emploi salarié touristique se maintient au-dessus de 3 500
jusqu’en décembre, [soit] 1 000 de plus qu’au début de l’année [2007]21 ». À cela
s’ajoute le rôle grandissant de l’aéroport de Beauvais-Tillé (dont le trafic passagers
est passé de 2,5 à 3,7 millions entre 2008 et 2011), permettant au Beauvaisis de voir
ses emplois dédiés au tourisme passer de 1 900 en 2003 à 2 500 en 2007, du fait tant
des activités aéroportuaires elles-mêmes que des activités qui en découlent comme
l’hébergement, la restauration et le commerce. Si l’on observe une croissance forte
des emplois dans la restauration (+ 31 %) comme partout en France (+ 25 %) entre
2003 et 2007, la progression des actifs dans l’hébergement tient aux trois nouveautés
évoquées, mais le Center Parc apparaît comme leader dans le processus et contribue
à lui seul à l’augmentation des emplois touristiques en Picardie.
Pour les parcs naturels (PN ou PNR), les analyses ne sont pas tout à fait identiques.
Dans la région Centre, la Sologne est marquée par le tourisme avec 1 700 emplois,
soit 9,1 % des emplois de la zone en 2003. L’activité de chasse n’est pas sans effet,
mais la présence de Center Parcs à Chaumont-sur-Tharonne non plus. Dès lors, il
se distingue de l’ensemble de la région, où les emplois salariés touristiques ne repré-
179
sentent que 3,3 % du total. Dans le PNR Perche, les chiffres sont plus bas, même
en-deçà du niveau régional : 2,7 % des emplois. Toutefois, c’est plus que dans les
autres départements sur les territoires desquels s’inscrit le PNR : 2,4 % en Eure-et-
Loir et 2,6 % dans l’Orne, indiquant ainsi une spécificité du parc du point de vue
des emplois touristiques22.
Mais d’autres actions conduisent à mettre plus largement en valeur les destinations
rurales. Ici, le recours aux pratiques de sports de pleine nature est souvent détermi-
nant. Le cas de la montagne ardéchoise est un bon exemple d’un espace touristique
à l’écart des grandes concentrations touristiques, du marché, du marketing… mais
qui suscite la venue de touristes23. Deux pratiques dominent : la randonnée (35 %
20. Source : Claire Hénocque, Christian Batardière et alii, « Les emplois touristiques en Picardie
en 2009. Le tourisme ne connaît pas la crise », INSEE Picardie Analyses, n° 66, juillet 2012.
21. Claire Hénocque et Marie-Christine Sinoquet, « En 2007, l’emploi touristique est impacté par
l’ouverture du Center Parcs », INSEE Picardie Analyses, n° 57, 2011, p. 2.
22. Alexandre Giraud, « En région Centre, le tourisme génère 26 000 emplois salariés », INSEE
Centre Info, n° 143, juin 2007. Voir aussi « Le tourisme en région Centre, un potentiel d’emplois à
valoriser », INSEE Centre Info, n° 181, octobre 2012.
23. Les résultats suivants ci-après proviennent de l’enquête réalisée en 2007-2008 par le cabinet
Figesma auprès des pratiquants de sports de nature dans le cadre d’une étude commanditée par
la Direction régionale et départementale de la jeunesse et des sports de la région Rhône-Alpes, en
étroite collaboration avec la DDJS (Direction départementale de la jeunesse et des sports) Ardèche,
le PNR (parc naturel régional) Monts d’Ardèche, le CREPS (Centre de ressources, d’expertise et
de performance sportives) Rhône-Alpes, la Fédération des parcs naturels régionaux de France, la
MITRA (Mission d’ingénierie touristique Rhône-Alpes), la DEATM (Direction études aménagement
touristique montagne), le CROS (Comité régional olympique et sportif) Rhône-Alpes, le Syndicat
mixte de la Montagne Ardéchoise et l’association Loisirs Nature Ardèche (http://www.drdjs-rhone-
alpes.jeunesse-sports.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_MONTARDECHOISE.pdf).
« Au total, 2 986 questionnaires ont été administrés entre juin 2007 et juin 2008 auprès des prati-
quants touristes et excursionnistes. Les entretiens ont été réalisés en face à face, aléatoirement
en semaine et en week-end, sur 14 micro-territoires de la région Rhône-Alpes. Cette analyse porte
sur 193 enquêtes du territoire de la Montagne Ardéchoise (Ardèche) » (ibid., p. 4).
Le tourisme , un phénomène économique
24. Source : Atout France, Spécial économie du vélo. Étude complète, 2009.
25. Ibid.
26. Source : DGCIS, « Séjours à vélo des tours-opérateurs en France en 2011. La part des opé-
rateurs français augmente dans un marché en progression », décembre 2011.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
27. Ibid.
28. Source : Atout France, Spécial économie du vélo. Étude complète, op. cit.
29. Ibid., p. 508.
Le tourisme , un phénomène économique
Conseil pour Bourgogne Tourisme32, celle-ci prend cinq formes, sans compter les
chantiers navals : la location de bateaux habitables, la plaisance privée, les bateaux-
promenade, les péniches-hôtels et les paquebots fluviaux. Ces activités produisent
de fortes retombées économiques à l’échelle régionale et locale : on les estime à près
de 40 millions d’euros pour 2009, sans compter les pré-séjours et post-séjours des
clients mais également les dépenses des plaisanciers louant un bateau ailleurs qu’en
Bourgogne mais empruntant les voies navigables de cette région. On atteint 38,5
millions d’euros si l’on considère l’ensemble de ces dépenses liées aux produits tou-
ristiques. À l’échelle des territoires, la Saône-et-Loire domine très largement avec
44 % des recettes, la Côte-d’Or et l’Yonne dépassant les 20 %.
Dans la location des bateaux habitables, l’Yonne, le Canal du Centre (Saône-et-
Loire) et le Canal du Nivernais (Nièvre et Yonne) se partagent à part égale 75 %
des recettes. ; le dernier quart s’émiette entre la Saône et le Canal de Bourgogne (8
à 9 % chacun), la Petite Saône, le Canal latéral à la Loire/canal de Briare (Nièvre)
et la Seille (3 à 4 % chacun). Cette activité assure 41,5 % des recettes du tourisme
fluvial en région. Pour la plaisance privée, 60 % des recettes reviennent à la Saône,
avec des capacités d’accueil importantes et un fort transit Nord/Sud. Les bateaux-
183
promenade sont dominés par la Canal du Centre et la Saône : 60 % du total, suivis
par le Canal du Nivernais et l’Yonne (16-17 % chacun). Ici, la diversité des produits
est forte, comme le montrent les croisières sur le Vagabondo (120 places-croisières et
80 places-croisières en repas) à Saint-Jean de Losne (Côte-d’Or) : croisière « petit-
déjeuner », « goûter » ou « repas » (3, 5 ou 7 heures) : de 44,50 à 85,50 € par personne
en 2012. Le Canal de Bourgogne concentre 70 % des recettes des péniches-hôtels car
toutes les sociétés opérant en région y ont leur siège. Enfin, les paquebots fluviaux se
concentrent exclusivement sur la Saône, seule voie d’eau dont le gabarit autorise leur
navigation ; ils représentent la deuxième activité de plaisance avec 15,7 % des recettes.
Par ailleurs, le tourisme valorise les activités traditionnelles bien portantes ou en diffi-
culté relative qui trouvent dans ce type de diversification des marges de croissance et
de développement inattendues sans être toujours très fortes. L’œnotourisme est l’une
de ces facettes de l’alliance entre exploitation viticole, mise en avant d’un terroir et
tourisme, alliance dans l’air du temps. Tous les vignobles français et mondiaux sont
touchés par cette « touristification » de la vigne, et l’Aquitaine n’est qu’un exemple
parmi d’autres. On a estimé à 3,3 millions le nombre de visiteurs dans le vignoble
aquitain entre mai et septembre 2009, dont 30 % de locaux, 43 % de touristes
français et 27 % d’étrangers33. Si l’attrait œnotouristique n’est jamais déterminant
(seul 1 séjour sur 10 est spécifiquement effectué en vue de la découverte de la vigne
et du vin), il est un « plus » d’importance dans la volonté de fréquenter une région
32. Bourgogne tourisme, Tourisme fluvial en Bourgogne. Panorama et poids économique des
entreprises de la plaisance fluviale en Bourgogne en 2009, 2010.
33. Source : Brigitte Bloch, « Les œnotouristes des routes des vins en Aquitaine », Mission des
offices de tourisme et pays touristiques d’Aquitaine (MOPA), Rencontre technique « Routes des
vins et signalétique », Léognan, 20 octobre 2011.
Le tourisme , un phénomène économique
viticole, avantage comparatif de poids face à d’autres destinations. Les objectifs pre-
miers cités par les touristes sont doubles : d’une part, la visite des villages viticoles
et la découverte des paysages, et, d’autre part, la dégustation, l’achat de vin associés
à la visite des caves. Au final, chaque visiteur dépense 93 € en moyenne, dont plus
de la moitié dans l’achat de vin ; cela représente le double de la dépense touristique
estivale classique, estimée à 49 € sur la côte landaise. Cela s’explique, entre autres,
par le recours à l’hôtellerie comme mode d’hébergement dominant (30 %). Au sein
de la région, le Médoc, le Libournais et Bordeaux représentent 50 % des séjours
régionaux où domine une clientèle économiquement bien dotée : 42 % de cadres
et professions intellectuelles supérieures et 44 % disposant d’un budget mensuel de
3 000 à 4 999 € (contre 36 % pour l’ensemble des touristes).
184
n Une offre adaptée au sein des destinations
34. Philippe Duhamel (dir.), Équipe MIT (« Mobilités, itinéraires, territoires », université Paris VII-
Denis Diderot), Tourismes 3. La révolution durable, op. cit.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
35. Philippe Moisset (présid.), La diversification des activités des stations thermales, op. cit., p. 6.
Le tourisme , un phénomène économique
36. Jean-René Morice, Hélène Désiré-Pébarthe et Philippe Violier, « Itinéraires de lieux touristiques
du littoral atlantique », Norois, n° 206, 2008/1, p. 9-20 (p. 18).
37. Atout France/DATAR, « Tableau de bord équilibré d’une destination touristique française.
Destination : Saint-Jean-de-Monts », 1er août 2011.
38. Source : http://www.saint-jean-de-monts.com/ (consultation le 18 juin 2012).
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
indépendants et de 46 % à 82 % pour les hôtels de chaîne sur l’année. Là, une activité
annualisée s’amorce réellement ;
187
– enfin, toutes les activités proposées (salons, événements sportifs…) sont à destination
des résidents et des populations proches, faisant de Saint-Jean-de-Monts comme un
pôle de loisirs départemental voire régional.
Toute cette politique de diversification permet de renforcer le rôle-clé du tourisme
dans cette station avec une croissance des emplois touristiques directs de 43 %
entre 1999 et 2010 et de 37 % pour ceux indirectement touristiques, tandis que les
autres activités connaissaient une croissance très limitée, voire étaient légèrement
en déclin. Ce niveau de croissance des emplois touristiques est même supérieur à
la moyenne vendéenne et régionale des Pays de la Loire. Ces emplois touristiques
directs représentaient 23 % du total en 2011 contre 20 % en 1999 et l’on atteint
67 % si l’on y ajoute les emplois indirects (60 % en 1999). Effet de cette politique ?
Le revenu moyen des ménages à Saint-Jean-de-Monts est passé de 13 840 à 22 000 €
entre 2000 et 2008, indiquant sans doute le développement de la résidentialisation
dans la station (V. supra).
un peu plus longue avec l’hiver où les Alpes-Maritimes se distinguent très nettement
par la présence de touristes tout au long de l’année, comme à Paris.
L’observation des emplois à l’échelle régionale le montre également. Plusieurs ana-
lyses peuvent être énoncées. En particulier, l’écart entre les deux mois extrêmes s’est
considérablement réduit : en Bretagne, d’un rapport de 1 à 7 (de 7 000 en janvier
à 50 000 en août) en1995, on est passé du simple au double (de 34 000 à 75 000)
en 2011. En 1995, les vacances scolaires se distinguaient très nettement à Pâques
et à la Toussaint et les mois de juin et septembre se matérialisaient par des creux
d’emplois avant la reprise. Aujourd’hui, la courbe est lissée, avec une progression
régulière de janvier à juin accentuée à Pâques. Après l’envolée de l’été, le mois de
septembre est aussi important que le mois de juin, et plus important que Pâques, à
la différence de 1995.
n Éléments de définition
Cette économie présentielle (encadré) donne une nouvelle chance à certains territoires
ou assure la vivacité d’autres car les logiques de développement ne sont plus centrées
sur les activités productives mais sur la localisation des consommateurs et la structure
des revenus. Cela induit une nouvelle approche de la richesse et du développement
des territoires, comme nous l’avions évoqué pour la consommation touristique
nette (V. supra) : « Tandis que la production se concentrait dans les métropoles, la
population – et avec elle les revenus – ne cessaient de se déployer. La géographie de
la croissance s’est ainsi peu à peu déconnectée de la géographie du développement.
Certes, la richesse est bel et bien créée plus massivement en Île-de-France au début
des années 2000 qu’au début des années 1980, mais cette richesse circule41. Les
41. Laurent Davezies, La République et ses territoires. La circulation invisible des richesses, coll.
« La République des idées », Seuil, Paris, 2008 (NDE).
Le tourisme , un phénomène économique
dépenses des touristes, les salaires des navetteurs [personnes résidant dans un lieu
différent de celui où elles travaillent], les retraites, les traitements des fonctionnaires,
les diverses allocations, prestations et minima sociaux sont autant de revenus qui
alimentent les économies locales indépendamment de leur capacité productive.
Ainsi, le développement économique d’un territoire dépend de sa capacité à capter
ces flux de revenus, tout autant qu’à créer de la richesse. »42.
42. Magali Talandier et Philippe Estèbe, L’intercommunalité : évaluer l’efficacité d’un objet insti-
tutionnel inédit, Acadie, Paris, octobre 2010, p. 37.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
(*) Extrait de : Clément Gass, « Grand Sud-Est : l’économie présentielle stimulée par
la croissance démographique et le tourisme », INSEE Rhône-Alpes, La Lettre Analyses,
n° 131, septembre 2010, p. 4.
43. Nous renvoyons ici à tous les travaux sur les migrations liées à la retraite et sur l’évolution
démographique des destinations touristiques, trop nombreux pour être évoqués ici.
44. Christophe Terrier (dir.), Mobilité touristique et population présente : les bases de l’économie
présentielle des départements, op. cit.
Le tourisme , un phénomène économique
très éclairante des mobilités porteuses. Le pic de présence est généralement l’été avec
54 départements où domine le mois d’août, et l’hiver pour 19 autres. Ces derniers
connaissent deux mobilités différenciées : d’une part, une fréquentation touristique
des sports d’hiver pour la Savoie ou l’Isère mais aussi le Puy-de-Dôme, alors que
les Pyrénées sont fréquentés davantage l’été tout comme la Savoie, et, d’autre part,
celle des réunions familiales au moment de Noël, période de fréquentation maximale
pour 15 départements. Enfin, le printemps est dominant pour 12 départements, ce
qui rend compte des logiques de longs week-ends dans des départements proches
de Paris comme ceux de la Bourgogne.
Figure 17. - La fréquentation touristique réelle dans les territoires : une approche par l’équiva-
lent habitant permanent (EHP) (2005)
Fréquentation touristique
totale en équivalent habitant
permanent (EHP)
192
200 000
100 000
50 000
25 000
+ Paris
Var
224 400
213 100
- Haute-Marne
Terr. de Belfort
7 400
3 000
Source : Christophe Terrier (dir.), Mobilité touristique et population présente : les bases de l’économie présentielle
des départements, direction du Tourisme, Paris, 2006, p. 8.
Source : Clément Gass, « Grand Sud-Est : l’économie présentielle stimulée par la croissance démographique et le
tourisme », INSEE Rhône-Alpes, La Lettre Analyses, n° 131, septembre 2010.
S’il est évident que les grandes destinations touristiques sont concernées par cette
économie présentielle, les espaces ruraux n’en sont pas à l’écart, bien au contraire.
Touristes, migrants pendulaires, retraités… sont autant de populations qui fréquentent,
séjournent et décident de vivre dans les campagnes françaises, des lieux attrayants et
jugés de qualité. Et cette dynamique s’accompagne d’un « équivalent habitant perma-
nent » qui, sans mobiliser les mêmes volumes que le littoral, la montagne touristique
ou les métropoles, reste important voire considérable rapporté à la situation locale.
Entre les nouveaux habitants aux pratiques de loisirs développées et les touristes, la
« richesse » des territoires ruraux s’accroît, comme le montre la répartition des revenus
basiques dans les bassins de vie ruraux.
Le secteur basique
Le concept de la théorie de la base (Sombart, 1916), revisité par Davezies
(2003) (*), est l’une des rares approches qui permettent de considérer conjoin-
194
tement ces différents aspects du développement local (moteurs productifs et
non productifs ; impact de la consommation sur le développement). Le secteur
basique désigne l’ensemble des revenus qu’un territoire capte de l’extérieur. Le
secteur domestique répond à la demande locale de biens et services. Véritable
moteur de l’économie locale, le secteur basique induit, par un jeu de multipli-
cateur, l’essor du secteur domestique et assure le dynamisme économique et
démographique des territoires.
Davezies (2003) propose de distinguer quatre types de revenus basiques ou bases :
– la base productive privée est constituée des revenus (salaires ou bénéfices)
perçus par les habitants des territoires, grâce à l’implantation d’entreprises qui
produisent et exportent en dehors de la zone étudiée ;
– la base résidentielle regroupe les revenus captés par les territoires grâce à leurs
« atouts » résidentiels. Il s’agit plus précisément des salaires « rapatriés » au lieu de
domicile par les migrants alternants ; des retraites ; des dépenses des touristes ;
– la base publique est constituée des traitements des trois fonctions publiques :
fonction publique d’État, hospitalière et territoriale ;
– la base sanitaire et sociale comprend l’ensemble des revenus de transferts :
minima sociaux, allocations chômage, allocations familiales, allocations de
logement, indemnités journalières, remboursements de soins de santé.
(*) Werner Sombart, Der moderne Kapitalismus, Duncker & Humblot, Munich-Leipzig,
1916 ; Laurent Davezies, La diversité du développement local dans les villes fran-
çaises, Rapport à la DATAR, L’Œil-Créteil, université Paris XII, Créteil, 2003 (NDE).
Extrait de : Magali Talandier, « Une autre géographie du développement rural : une
approche par les revenus », Géocarrefour, vol. 83/4, 2008, p. 259-267 (p. 261-262).
46. Magali Talandier, « Le tourisme, moteur de la revitalisation des espaces ruraux français ? »,
Cahier Espaces, n° 98, septembre 2008, p. 132-138.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
Comme le montrent les résultats des travaux de Magali Talandier, les revenus moteurs
du développement territorial ne sont pas exclusivement dépendants de la produc-
tion et de l’exportation, mais aussi et peut-être surtout des dépenses réalisées par les
habitants (temporaires et permanents) dans les campagnes et de la capacité des lieux
à capter ces populations par leur attrait résidentiel et récréatif (tourisme et loisirs).
Sur l’ensemble des bassins ruraux, le tourisme occupe une place importante, proche
de celle des retraites, à l’exception du rural isolé, où il domine assez nettement (de
10 points – tableau 49 –). Ainsi, contre toute attente, le tourisme contribue à l’inté-
gration des territoires ruraux et cela permet de comprendre « comment des espaces
dénués d’atouts métropolitains ont pu, au cours des dernières décennies, voir leurs
emplois progresser rapidement, le revenu des populations s’améliorer, la population
s’installer »47.
Tableau 49.- Répartition des revenus basiques dans les bassins de vie ruraux français
en 2004-2005 (en %)
Bassins de vie ruraux polarisés par une commune… Ensemble
des bassins
Pôle rural Du rural sous faible Du rural isolé 195
de vie
influence urbaine
Base productive, secteur privé 14,1 12,1 10,7 19,7
Base résidentielle, dont : 61,3 65,0 67,5 49,0
– salaires des navetteurs 16,2 23,0 11,0 12,9
– retraites 23,9 24,7 23,7 23,2
– dépenses touristiques 21,2 17,3 32,7 13,0
Base publique (traitement 5,1 4,0 4,0 9,1
des fonctionnaires)
Base sanitaire et sociale, dont : 19,5 18,9 17,8 22,2
– revenus sociaux 11,3 11,7 10,5 11,9
– remboursements des soins 8,2 7,2 7,3 10,4
de santé
Total 100,0 100,0 100,0 100,0
Source : Magali Talandier, « Une autre géographie du développement rural : une approche par les revenus »,
Géocarrefour, vol. 83/4, 2008.
Cette auteure complète cette première approche par une typologie réalisée à partir
d’analyses multivariées, afin d’identifier la structuration des revenus basiques. Parmi
les variables de poids dans l’explication de la distribution spatiale des revenus, le
tourisme est discriminant pour quatre des six types identifiés (figure 5.11). Les types
intitulés « Retraites et agriculture » et « Retraite et tourisme » rassemblent 30 % de la
population étudiée. Bien qu’ils apparaissent comme davantage pénalisés socialement,
les premiers sont en lien avec le tourisme par l’existence « d’activités productives
spécifiques basées sur une ressource territorialement ancrée ». Les seconds ont une
dimension touristique plus forte et se distinguent par « de meilleurs taux d’équipement
47. Magali Talandier, « Richesse et développement des territoires », Pour, n° 199, février 2009,
p. 53-59.
Le tourisme , un phénomène économique
196
Source : Magali Talandier, « Une autre géographie du développement rural : une approche par les revenus », Géo-
carrefour, vol. 83/4, 2008, p. 259-267.
Le cas des espaces ruraux analysés ici est un exemple original qui illustre parfaitement
la relation entre tourisme et développement local en situation rurale. Même si elle
ne constitue pas une panacée49, cette économie résidentielle participe pleinement
de la revitalisation de larges pans de l’espace rural français ; « plus précisément, c’est
l’attractivité auprès des retraités et des touristes qui semble porteuse du dynamisme
de l’emploi local et des revenus »50. De même, les campagnes qui investissent ou
réinvestissent dans des savoir-faire locaux, les développent et conduisent des poli-
tiques et des actions centrées sur ces spécificités parviennent également à renouer
avec le développement, tout particulièrement dans le lien qui peut se constituer
alors avec et par le tourisme.
48. L’ensemble de ces citations est extrait de : Magali Talandier, « Une autre géographie du dévelop-
pement rural : une approche par les revenus », Géocarrefour, vol. 83/4, 2008, p. 259-267 (p. 265).
49. Pour une réflexion critique, v. Magali Talandier et la conclusion de son article précité « Richesse
et développement des territoires ».
50. Magali Talandier, « Une autre géographie du développement rural : une approche par les
revenus », art. cit., p. 266.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
Hérité du vaste empire colonial français, cet ensemble d’îles et de territoires épar-
pillés à travers les trois grands océans totalise quelque 2,7 millions d’habitants pour
120 000 km². Ce qu’on appelait, jusqu’à la révision constitutionnelle du 28 mars
2003, les DOM-TOM (départements d’outre-mer et territoires d’outre-mer), et
nomme désormais DROM-COM (départements et régions d’outre-mer-collecti- 197
vités d’outre-mer), est constitué de treize entités aux statuts différents. On compte
tout d’abord cinq départements et régions d’outre-mer (DROM) : la Guadeloupe,
la Guyane, la Martinique, la Réunion et Mayotte (depuis avril 2011). Ils ont une
histoire commune, marquée par l’esclavage, jusqu’en 1848, et l’assimilation complète
à la Métropole en 1946. Les 1,8 million de Martiniquais, Réunionnais, Guyanais
ou Guadeloupéens jouissent des mêmes prestations sociales et des mêmes dispositifs
de lutte contre le chômage, la pauvreté ou la précarité que les Métropolitains. Au
regard du droit de l’Union européenne, les DROM, hormis Mayotte, font partie des
régions ultrapériphériques (RUP), sous le régime de l’intégration, et sont insérés dans
l’espace communautaire. Cet ensemble est complété par une série de collectivités
diverses, dans lesquelles les lois édictées en Métropole ne sont applicables que s’il
existe une mention spéciale. Elles sont regroupées, depuis 2003, sous l’appellation
de collectivités d’outre-mer (COM), à l’exception de la Nouvelle-Calédonie, qui, par
l’accord de Nouméa (1998) et la loi organique du 19 mars 1999, est devenue une
collectivité sui generis. Pour la plupart, elles ne sont qu’associées à l’Union européenne,
qui les a rassemblées sous l’appellation de Pays et territoires d’outre-mer (PTOM).
À l’exception de la Nouvelle-Calédonie, l’outre-mer est dans une situation économique
délicate : le chômage touche ainsi plus d’un actif sur quatre dans les DROM. Ces
économies ultramarines ont des balances commerciales structurellement déficitaires,
avec des taux de couverture de leurs échanges extrêmement bas et qui continuent de
se dégrader. Contrairement aux petits États et territoires insulaires environnants, les
DROM et les COM ont des économies peu ouvertes, avec des taux d’exportation
modestes et une très faible spécialisation. Sans compétitivité, leurs marchés intérieurs
sont protégés par des taxes à l’importation élevées et soutenus par des politiques de
transfert et de défiscalisation.
Le tourisme , un phénomène économique
Engagé relativement tôt dans le tourisme par l’intermédiaire des Français qui l’ont
introduit dans leur empire colonial, au XIXe siècle, l’outre-mer a perdu, ces dernières
décennies, l’avance qu’il possédait sur nombre de ses voisins (Cuba, République
198 dominicaine…). Alors que ceux-ci connaissent une mise en tourisme rapide, celui-là
marque le pas dans ce domaine, avec, ces dernières années, moins de 2 millions de
touristes, dont la moitié aux Antilles.
Par ailleurs, on constate que les destinations ultramarines sont progressivement
décrochées. Leur croissance est sensiblement plus lente que celle de leurs voisins, ce
qui correspond à une perte de parts de marché. Au « tourisme de séjour » se rajoute
essentiellement la croisière, pour laquelle la Caraïbe est le premier bassin du monde.
Les croisiéristes y sont de plus en plus nombreux (3,8 millions en 1980 et plus de
20 millions en 2011) et ont dépassé les touristes de séjour (quelque 17 millions en
2011). Or dans un contexte si favorable et dynamique, la Guadeloupe et la Marti-
nique ont connu, depuis 1996, une baisse de 85 % des croisiéristes.
Les destinations d’outre-mer se sont dés-internationalisées ces dernières décennies et
leur attraction se limite de plus en plus au cadre national, ce qui est symptomatique
de la concurrence accrue des autres destinations tropicales environnantes. Par exemple,
la part des Nord-Américains dans les « touristes de séjour » est passée en Guadeloupe
de 50 % en 1967 à moins de 5 % aujourd’hui. On observe la même dégringolade en
Martinique : 49 % en 1970 et 1,9 % en 2006 ! En abandonnant les deux DROM
pour d’autres destinations antillaises bien plus dynamiques et compétitives, ces
touristes ont laissé la place aux Métropolitains, désormais majoritaires, en dépit
51. Geoffrey Bertram et Ray F. Watters, « The MIRAB Economy in South Pacific Microstates »,
Pacific Viewpoint, vol. 26, n° 3, 1985, p. 497-519.
52. Jerome L. McElroy, “Small Island Tourist Economies Across the Life Cycle”, Asia Pacific
Viewpoint, vol. 47, n° 1, avril 2006, p. 61-77 et “Tourism Development in Small Islands Across the
World”, Geografiska Annaler, vol. 85, n° 4, décembre 2003, p. 231-242.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
Plusieurs auteurs admettent que les îles non indépendantes disposent d’un avantage
majeur sur les îles souveraines dans le développement touristique53. Les facilités
de déplacement, comme l’absence de visa ou l’utilisation de la même devise, sont
évoquées, de même que l’importance des investissements en infrastructures de trans-
port et de télécommunication. Or force est de constater que l’outre-mer français
53. Geoffrey Bertram, “On the Convergence of Small Island Economies with Their Metropolitan
Patrons”, World Development, vol. 32, n° 2, février 2004, p. 343-364. Geoffrey Bertram et Bernard
Poirine, “Island Political Economy”, in Godfrey Baldacchino (dir.), A World of Islands: An Island
Studies Reader, Institute of Island Studies, University of Prince Edward Island, Charlottetown
(Canada), 2007, p. 325-377. Bernard Poirine, “Should We Hate or Love MIRAB ?”, The Contem-
porary Pacific, vol. 10, n° 1, 1998, p. 65-105.
Le tourisme , un phénomène économique
Les destinations d’outre-mer sont parmi les moins compétitives. L’hébergement, les
excursions et la restauration offrent un mauvais rapport qualité/prix. Le shopping
est limité et cher. La vie nocturne est presque nulle et les activités proposées aux
touristes sont réduites. L’accueil est loin d’être toujours bon, comme le montrent
les rares enquêtes de satisfaction. Les îles concurrentes voisines disposent d’un parc
hôtelier plus récent et d’une animation de qualité pour un coût bien moins élevé. À
cela se rajoute un grand nombre de conflits sociaux, souvent durs, qui paralysent ces
contrées et prennent parfois en otage les touristes et les croisiéristes. De surcroît, les
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
54. W. Max Corden et J. Peter Neary, “Booming Sector and Des-Industrialisation in a Small Open
Economy”, Economic Journal, vol. 92, n° 368, décembre 1982, p. 825-848.
Le tourisme , un phénomène économique
fut beaucoup plus limité, le grand commerce étant jugé par l’oligarchie sucrière, et
anciennement esclavagiste, moins risqué et plus rentable. Toutefois, cette économie
de transferts publics ne fait pas que des heureux. Les sociétés d’outre-mer sont plus
inégalitaires que la société métropolitaine, avec d’un côté des personnes bien payées
et ayant des emplois protégés et, de l’autre, des individus aux salaires beaucoup plus
bas ou au chômage.
Depuis les années 1960, le tourisme est considéré par les gouvernements successifs
comme un des outils les plus efficaces pour sortir l’outre-mer de l’assistanat. En
1965, une mission interministérielle pour le développement du tourisme dans les
DOM-TOM fut créée, qui dota la Martinique et la Guadeloupe, dans le cadre du
VIe Plan (1971-1975), d’une infrastructure hôtelière de standard international, mais
rapidement, ces destinations se trouvèrent concurrencées par les îles voisines. Rapports
parlementaires, études de l’Institut d’émission des départements d’outre-mer et de
l’Institut d’émission d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française et Wallis-
et-Futuna) ou avis ou rapports du Conseil économique et social55 ont sensibilisé à
de nombreuses reprises les autorités sur l’intérêt d’un développement touristique et
les a alertées sur les difficultés rencontrées par ce secteur.
202
Pour lutter contre la faible compétitivité de l’outre-mer, les pouvoirs publics ont
opté pour une politique de défiscalisation. À défaut de s’attaquer frontalement au
cercle vicieux de la vie chère en agissant sur la formation des prix et en réduisant
les sur-rémunérations, ce qui demande un certain courage, le tourisme a été un des
secteurs où les investissements vont être partiellement défiscalisés, à partir de 1986
(loi Pons). En Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie, un dispositif local est
venu se rajouter aux mesures nationales, soit un cumul qui permet de défiscaliser
jusqu’à 70 % des investissements !56 Loin de lutter contre le syndrome néerlandais,
cette politique a eu des effets pervers et n’a pas favorisé un développement cohérent
du tourisme. L’offre hôtelière s’est trouvée déconnectée de la demande, avec, géné-
ralement, une croissance de la capacité d’hébergement très supérieure à celle de la
fréquentation et rendant caduques les analyses quantitatives reposant partiellement
sur la capacité d’accueil. Car les capitaux défiscalisés ont été détournés des vrais
investissements touristiques pour se concentrer sur des projets hôteliers masquant
des opérations immobilières, dans un contexte de forte urbanisation, de croissance
démographique et de pénurie de logements. Parce que la sortie de défiscalisation
n’a pas été encadrée, les investisseurs particuliers, à l’issue de la période avantageuse
fiscalement (cinq à dix ans), ont cherché à revendre leur lot. Construits en copro-
priétés, les hôtels ont été transformés en résidences privées, le cas le plus spectaculaire
étant Saint-Martin, où le nombre de chambres est passé de 3 170 en 1996 à 1 729
au 31 décembre 2011.
55. Voir Cécile Felzines, Le tourisme, perspective d’avenir de l’outre-mer français, Conseil éco-
nomique et social, Paris, 2007.
56. Voir à ce sujet : Cour des comptes, Rapport public annuel 2012, p. 73 et s.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
rendre plus compétitive cette destination, puisque, détachée depuis cette date du
DROM guadeloupéen pour devenir une collectivité d’outre-mer (COM), elle peut
désormais fixer elle-même des règles en matière fiscale, cadastrale, d’accès au travail
des étrangers ou de tourisme. La frontière y est à peine matérialisée ; il n’y a ni poste
de douane, ni contrôle de police ; hommes et marchandises la traversent librement.
Or elle sépare deux systèmes administratifs dissemblables : celui des Antilles néer-
landaises, très libéral, et celui de la France, plus directif. Les Français ne cessent de
dénoncer le laxisme de Sint Maarten en matière de lutte contre l’immigration, la
contrefaçon, les capitaux douteux ou le trafic de drogue. Résidents, investisseurs,
touristes et croisiéristes tirent parti de tout cela, exploitant les contrastes en tout
genre, y compris en matière d’évolution du dollar, en usage côté néerlandais, et de
l’euro, en usage côté français. Les bas salaires de Sint Marteen constituent un avan-
tage décisif pour les structures d’hébergement néerlandaises. En devenant beaucoup
plus autonome, Saint-Martin cherche à arrêter le glissement de l’hôtellerie et de la
restauration vers le secteur néerlandais, la partie française devant se contenter de
plus en plus des day-trippers57. Jusqu’à présent, chacun a essayé d’externaliser chez le
voisin les inconvénients d’un développement touristique débridé et d’internaliser ses
204 avantages. La partie néerlandaise capte la majorité des bénéfices par l’hébergement,
les casinos, l’animation nocturne et le shopping, la partie française se contentant de
l’excursionnisme. Le nouveau statut sera-t-il en mesure d’atténuer le désavantage
concurrentiel de Saint-Martin ?
Le cas de la Polynésie française nous pousse à la circonspection car, en dépit de son
autonomie politique renforcée, cette COM continue de vivre essentiellement des
transferts publics. À l’arrêt définitif des essais nucléaires (1996), l’État s’engagea à
maintenir pendant dix ans le niveau des flux financiers qui résultaient de l’activité
du Centre d’expérimentation du Pacifique. Un « Programme stratégique pour le
renforcement de l’autonomie économique et financière de la Polynésie française »
fut approuvé par l’Assemblée territoriale et un Fonds pour la reconversion écono-
mique de la Polynésie française (FREPF) fut créé, consacré surtout au financement
de grands travaux d’infrastructures, favorables au développement du tourisme en
particulier. L’objectif était, à terme, de rendre la Polynésie française moins dépendante
des transferts publics. Or, en 2002, une nouvelle convention remplaça celle de 1996
et l’État s’engagea à maintenir de manière permanente, et non plus pour dix ans, ce
flux financier. La rente atomique continue donc de perdurer.
En fait, c’est plus la distance à la Métropole que le statut qui joue dans la distinction
entre les DROM et les deux collectivités françaises du Pacifique, car l’élément-clé est
la part des Métropolitains parmi les touristes : très majoritaires dans les DROM, ils
représentent moins du tiers des arrivées en Polynésie française et en Nouvelle-Ca-
lédonie, à 24 heures d’avion de l’Europe, ce qui les conduit à rester plus longtemps
sur place (près de 20 jours en Polynésie française et plus de 25 jours en Nouvelle-
57. Jean-Christophe Gay, Les cocotiers de la France. Tourismes en outre-mer, coll. « Belin Sup
Tourisme », Belin, Paris, 2009.
Le rôle du tourisme dans le développement des territoires
services, les prestations sociales ou les salaires artificiellement élevés peuvent être
progressivement remis en cause par la dégradation des finances publiques du pays.
Du coup, la question du développement ou de la relance du tourisme en outre-mer
revient avec de plus en plus d’insistance, car si les coupes claires dans le budget de
l’État n’ont pour le moment que modérément touché l’outre-mer, il apparaît que la
France n’a plus les moyens de maintenir un tel assistanat.
Le pouvoir d’achat élevé de cette population ultramarine explique qu’à côté d’un
flux international, le seul comptabilisé dans les statistiques, il ne faille pas omettre
le tourisme intérieur, grand oublié des études comparées sur les îles intertropicales
et qui a pris beaucoup d’ampleur avec la motorisation des ménages, l’augmentation
du temps libre et la multiplication des chambres d’hôtes ou des gîtes, fréquentés
tout particulièrement par les résidents d’origine métropolitaine. Mieux payée qu’en
Europe, souffrant parfois d’un certain confinement insulaire, attirée par le shopping
et les vastes horizons, une partie de la population d’outre-mer a également une grande
mobilité touristique internationale.
Le tourisme est aux yeux des autorités la voie privilégiée pour sortir une partie de
206 l’outre-mer du modèle MIRAB, mais la route est encore longue et Bora Bora ou
Saint-Barthélemy, qui relèvent complètement du modèle SITEs, risquent de rester
encore longtemps des cas isolés.
C onclusion
Conclusion
Cet ouvrage l’a montré, le tourisme constitue une activité économique majeure en
France puisque, au-delà d’une délimitation floue, il emploie directement et indi-
rectement 10 % de la population active, représente près de 140 milliards d’euros de
consommation annuelle et se traduit par une balance (différence entre les dépenses
des touristes non résidents sur le territoire national et celles, hors de l’Hexagone, effec-
tuées par les personnes qui résident en France) positive pour environ 8 à 10 milliards
d’euros chaque année, c’est-à-dire plus que certaines branches considérées comme
des points forts de l’économie, l’agroalimentaire notamment. 207
Cette place n’est pas « naturelle », contrairement à ce que tendraient à laisser penser
des discours teintés de nationalisme et hérités de la construction de l’identité nationale
qui insistent sur la beauté et l’harmonie des paysages de l’Hexagone – forme parfaite !
Certes, elle est liée pour une part à une situation au cœur d’un espace densément
peuplé, riche, et le développement des mobilités comme la construction de l’Union
européenne y ont aussi fortement contribué. Certes, la configuration du territoire,
la présence des côtes ensoleillées et des hautes montagnes, n’y sont pas non plus
étrangères. Mais aussi et surtout, ce poids a été progressivement construit par les
acteurs qui ont su saisir les opportunités, mettre en œuvre les outils, les stratégies
et les politiques pour accueillir sur le territoire les touristes étrangers comme les
Français des différentes régions.
Cette puissance du tourisme se traduit dans sa capacité à modeler l’espace car si, pour
une part, celui-ci a investi les métropoles et notamment Paris, devenue la première
destination du monde, il a aussi permis l’intégration de régions délaissées et dépeu-
plées. Que seraient les côtes – en dehors des grands ports – et les hautes montagnes
sans le sursaut initié par le tourisme qui a rendu ces régions habitables et prêtes à
une diversification économique aujourd’hui bien engagée ?
Le déni de cette réalité doit être questionné. Pourquoi, dans l’un des pays les plus
touristiques au monde, cette pratique sociale demeure-t-elle galvaudée et ses effets
minorés ? Pourquoi est-il nécessaire, pour la rendre acceptable, de l’anoblir en
l’affublant de qualificatifs (tourisme culturel, tourisme rural, tourisme actif…) qui
ne reflètent que très partiellement la réalité et la diversité des pratiques, tandis que
les plus fréquentes (aller à la plage, se reposer, bronzer) sont stigmatisées ?
G lossaire
A nnexe 1
Glossaire
Consommation touristique intérieure (CTI) Enquête auprès des visiteurs venant de l’étran-
La consommation touristique intérieure est le ger (EVE)
concept central du compte satellite du tourisme L’enquête DGCIS-Banque de France auprès
(CST) rénové. des visiteurs venant de l’étranger (EVE) permet
L’agrégat mesure : la consommation des visi- de suivre les comportements touristiques sur
teurs (touristes et excursionnistes) français ou le territoire français des personnes résidant à
étrangers ; au cours ou en vue des voyages l’étranger. L’enquête est réalisée auprès des
qu’ils ont effectués en France ou à partir du touristes et des excursionnistes à leur sortie
territoire français ; et réalisée auprès des four- du territoire métropolitain. 80 000 personnes
sont interrogées chaque année, par vague tri- 209
nisseurs de services et de biens de consom-
mation résidant en France. Il distingue : la mestrielle.
consommation touristique interne, qui mesure
la consommation des visiteurs résidant en Enquête sur le Suivi de la demande touristique
France ; la consommation touristique récep- (SDT) des personnes résidant en France
trice, qui mesure la consommation des visiteurs
Réalisée depuis 1990, l’enquête sur le Suivi
résidant à l’étranger.
de la demande touristique (SDT) permet de
suivre l’évolution des comportements touris-
Dépense touristique intérieure (DTI) tiques des personnes résidant en France. Elle
La dépense touristique intérieure est la part est réalisée mensuellement par voie postale,
de la consommation touristique intérieure par TNS-Sofres pour la DGCIS, auprès d’un
acquise contre paiements effectués, soit par panel de 20 000 personnes représentatif de
les visiteurs eux-mêmes (cas le plus fréquent), la population résidant en France âgée de 15
soit par d’autres agents agissant en leur faveur. ans et plus.
Ce dernier cas recouvre notamment : Le SDT permet d’estimer les taux de départ,
– les dépenses des entreprises et des adminis- les volumes de séjours, les destinations et les
trations relatives aux frais de déplacements principales caractéristiques des déplacements
professionnels de leurs employés. Il s’agit natu- touristiques des personnes habitant en France.
rellement des déplacements professionnels qui
ont lieu hors de l’environnement habituel des Hébergement touristique
employés, excluant donc les déplacements
On entend par hébergement touristique toute
domicile-travail quotidiens ;
installation qui, régulièrement ou occasionnel-
– les financements, totaux ou partiels, par des lement, pourvoit à l’hébergement de touristes
administrations ou des associations sans but comme les hôtels, campings, hébergement
lucratif dans le cadre de leur politique sociale, en meublés de courte durée, résidences de
comme, par exemple, dans les transports ferro- tourisme, centres de villégiatures, centres de
viaires, les réductions des tarifs aux personnes vacances pour enfants et adolescents, auberges
invalides ou aux familles nombreuses ; de jeunesse et refuges....
– les voyages offerts par des parents ou amis.
Le tourisme , un phénomène économique
A nnexe 2
Bibliographie
A nnexe 3
Tableaux
1. Les mobilités du quotidien et du hors quotidien, p. 18
2. Durée légale des congés annuels et leur utilisation dans quelques pays en 2009, p. 18
3. Formalités administratives applicables aux touristes de l’Union européenne
pour plusieurs destinations, p. 19
215
4. La mobilité touristique : une mobilité spécifique dans le champ des mobilités
hors quotidiennes, p. 20
5. Évolution du nombre de voyages internationaux selon les régions de destination
de l’OMT (1980-2011), p. 33
6. Les départs de voyageurs dans le monde en 2009 (en milliers) (50 premiers pays), p. 35
7. Les arrivées de voyageurs dans le monde en 2011 (en milliers) (50 premiers pays), p. 35
8. Les destinations hors de la métropole des personnes résidant en France en 2011, p. 36
9. Évolution du classement des 15 premières destinations du monde selon la part
des voyageurs accueillis entre 1950 et 2010, p. 38
10. Les arrivées de touristes étrangers en France selon le continent et le pays d’origine
en 2011 (résultats provisoires), p. 40
11. Répartition régionale de la fréquentation des hôtels par les résidents et les non-résidents
en 2011, p. 44
12. Répartition régionale de la fréquentation des campings par les résidents
et les non-résidents en 2011 (nombre d’emplacements loués et nombre moyen
de nuitées par location), p. 45
13. Les « habitués du non-départ » en 2009 : groupes surreprésentés, p. 55
14. Évolution des prix des services touristiques entre 2006 et 2010 (en %), p. 56
15. Dépenses des ménages pour les loisirs (en milliards d’euros) (1990-2005), p. 58
16. Les pistes d’économies budgétaires des ménages en matière de vacances
(2009-2010), p. 58
17. Taux de départs en vacances pour motifs personnels et courts séjours selon la profession
et catégorie socioprofessionnelle (PCS) (2010-2011) (en %), p. 60
Le tourisme , un phénomène économique
Figures
1. Les espaces-temps des loisirs et des tourismes en Europe, d’après Rémy Knafou, p. 22
2. La croissance exponentielle des voyages internationaux (1980-2011), p. 31
217
3. Répartition des voyages internationaux selon les régions-continents , p. 33
4. Voyages en France pour motifs personnels des personnes qui résident en France en 2011
(en % des nuitées), p. 42
5. Schéma global de prise de décision de vacances, p. 52
6. Modèle d’inventaire des acteurs du tourisme à partir des pratiques des touristes, p. 78
7. Le « millefeuille » : les organismes institutionnels en charge du tourisme aux différents
niveaux de l’organisation de l’État en France en 2012, p. 96
8. Les mondes du tourisme, d’après Pascal Cuvelier (1998), p. 109
9. La filière tourisme traditionnelle, p. 127
10. La dynamique des lieux touristiques, p. 133
11. Le diamant de Michael Porter : la compétitivité des entreprises enracinée
dans leur territoire, p. 139
12. La dynamique des clusters tourisme, p. 141
13. Évolution de la balance du tourisme de la France de 1948 à 2010, p. 156
14. Évolution des soldes comparés de différents postes de la balance commerciale
de 2009 à 2011 (en milliards d’euros, à prix courant), p. 156
15. Les recettes du tourisme international en 2000 et 2010 (en Md$), p. 157
16. La taxe de séjour des communes par département en 2005, p. 168
17. La fréquentation touristique réelle dans les territoires : une approche par l’équivalent
habitant permanent (EHP) (2005), p. 192
18. Évolution du nombre d’emplois présentiels entre 1975 et 2006, p. 193
19. Bassins ruraux et dépenses touristiques : une typologie, p. 196
Le tourisme , un phénomène économique
Encadrés
Les définitions du tourisme, p. 15
Les statistiques de l’OMT, p. 30
La pratique des sports par les Français, p. 67
Les Galeries Lafayette, premier établissement touristique en France ?, p. 80
Rattachement ministériel du tourisme depuis 1981, p. 84
Clubs de destinations et de filières d’Atout France (2012), p. 88
La création et la distribution des voyages, p. 109
Les guides touristiques, p. 110
Les gîtes et chambres d’hôtes, p. 112
La classification, p. 114
Les principaux acteurs de l’industrie hôtelière, p. 117
La création et la distribution des voyages, p. 126
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