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Secret Match Amber James

Comment jouer l'amour et la sensualité sans mélanger réalité et fiction ? D'autant que les secrets, les mensonges et les ...

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Calista rêve d’un miracle de Noël pour sauver le café familial, menacé de fermeture. Mais pour
commencer, elle a droit à une surprise tombée du ciel !
Liam vient d’avoir un accident de voiture, il est blessé et désorienté. Calista n’écoute que son bon cœur
et le recueille chez elle, lui offrant un toit et de quoi se remettre. Mais Liam n’est pas celui qu’elle croit,
et il n’est pas venu dans cette petite ville par hasard… Alors que les sentiments s’en mêlent, les deux
jeunes gens entament une relation mouvementée et basée sur un mensonge inextricable.
Et si la vérité était plus complexe encore que les secrets ?

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Après un début de vie chaotique, consacré à sa mère alcoolique, ses trois petits frères livrés à eux-mêmes
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s’occuper d’elle, enfin. À vingt et un ans, elle décroche une bourse pour entrer à la prestigieuse université
de Columbia, New York.

Les mecs ? Pas envie. Les loisirs ? Pas le temps. Les amis ? Tout juste divertissants. Sourire ? Et puis
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Mais sur le chemin de la réussite, elle va très vite croiser Finn McNeil, le plus célèbre et le plus sexy des
profs de littérature, dont les best-sellers s’arrachent par millions. Thelma se fait alors une promesse : ne
jamais intégrer le Cercle des Étudiantes Transies d’Amour qui gravite autour du Professeur McLove…

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Aaron Scott. Cet homme est aussi beau que mystérieux, et ses yeux brûlants sont la promesse de nuits
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Oui mais il y a un hic : ce fantasme incarné est aussi l’homme que ma meilleure amie Kirsten aime depuis
l’enfance. Jamais je ne trahirai mon amie !
Seulement voilà, entre ma boss tyrannique, une top-modèle turbulente, un chiot hyperactif et les
merveilles de New York, je suis prise dans un tourbillon irrépressible, seuls les bras d’Aaron sont une
certitude. De baisers volés en nuits sensuelles, je brise tous les interdits pour vivre un amour torride.
Mais à jouer avec le feu, on finit par se brûler !

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Amber James
SECRET MATCH

ZLAU_001
I
LA MAGIE DU CINÉMA
1

À proximité de Studio City où j’espère faire des étincelles d’ici vingt petites minutes, j’avise un café
avec terrasse sur Ventura Boulevard. Je m’installe à l’une des rares tables libres. En attendant le Perrier
que je viens de commander, je fouille dans mon sac à main, véritable caverne d’Ali Baba tant il contient
d’objets en tout genre. J’en extirpe mon exemplaire corné du Secret de la lune. J’ai dû lire dix fois ce
roman de Dean Turner. J’adore cette histoire servie par un style incomparable. Tout au long de mes
lectures successives, je n’ai cessé de m’imaginer interprétant le rôle de Blanche Gordon, l’héroïne.
Alors, dès que j’ai su par mon agent qu’un casting devait avoir lieu pour l’adaptation du roman au
cinéma, j’ai envoyé illico ma bande démo à la production.

Et voilà, dans quelques instants ce sera le moment de vérité.

Ma chance, c’est que le réalisateur recherche des acteurs peu connus encore non associés à des
personnages qu’ils ont incarnés. J’y crois donc dur comme fer puisque j’ai simplement joué des rôles
secondaires dans quelques séries. Durant mon enfance, j’ai vu mes parents devenir des comédiens
célèbres et j’ai envie de leur prouver que moi aussi je peux réussir comme eux. J’ai ça dans le sang, ils
m’ont transmis le virus mais je ne veux plus vivre dans leur ombre. Et la cerise sur le gâteau, c’est que
l’adaptation du best-seller de Dean Turner sera réalisée par l’immense Sidney Walberg !

Qui ne voudrait pas tourner avec ce magicien du septième art ?

J’ouvre le roman pour relire le passage correspondant à la scène que je vais jouer, étalant mes feuilles
de notes sur la table. Je connais mon texte par cœur, mais je tiens également à m’imprégner le plus
possible de l’ambiance du livre, car elle est quand même très différente du passage de script plus
découpé et clinique qu’on m’a adressé voici quelques jours. Une chose est sûre, personne ne pourra me
reprocher de ne pas avoir mis toutes les chances de mon côté. Le serveur m’apporte ma boisson et je me
plonge dans le passage du livre dont est extraite ma tirade. En quelques secondes, je suis emportée par
les mots de Turner.

– Vous en êtes à quel passage ?

C’est une voix grave, magnifique, qui vient de m’extirper des profondeurs de ma lecture. Je me
retourne. À deux tables de la mienne, un jeune homme brun ténébreux me fixe intensément. Ses yeux bleus
plongés dans les miens m’empêchent de détourner le regard.

– Au monologue de Blanche qui se dévoile, m’entends-je lui répondre d’une petite voix à la place du
« Pourriez-vous me laisser finir mon livre tranquillement ? » que j’aurais dû lui sortir.

Le beau brun hoche la tête.

– Une des scènes clés du roman ! Mais je ne vous en dis pas plus.
– Vous pouvez, je le relis. Vous, vous l’avez vraiment lu, ou c’est une technique de drague ? lui
demandé-je avec toute l’assurance que je peux insuffler à ma voix.

L’inconnu se lève et s’approche de ma table. Sa stature est carrément imposante, il porte un simple
jean et un T-shirt noir qui moule son large torse. On dirait que chaque muscle de son corps possède une
vie propre. Dans une main il tient la sangle d’un casque de moto, de l’autre il recoiffe ses cheveux d’une
façon très sensuelle. Je bats des paupières en respirant des effluves de son parfum que j’apprécie
d’emblée, à la fois léger et masculin, avec une petite note boisée. Je suis très sensible aux odeurs. J’ai
bien conscience de le détailler de façon légèrement… insistante. Un sourire très doux et néanmoins
redoutable dessine une adorable fossette à la commissure de ses lèvres quand il s’arrête devant moi. Et
l’éclat de ses yeux bleus semble redoubler d’intensité :

– Vous ne me croyez pas ?

Il rit en effleurant sa joue où pointe une barbe de trois jours. C’est un rire qui me chavire, à la fois
chaleureux et doux.

– Je vous assure que je l’ai lu et relu, j’adore cette histoire.


– C’est que je ne pensais pas que les hommes s’intéressaient aux romans de Dean Turner !

L’inconnu écarte les bras en souriant, l’air de dire : « C’est comme ça, j’assume ! » Il est vrai que
même si Le Secret de la lune a surtout touché un lectorat féminin, cette œuvre peut très bien parler à tous.

– Mais qu’est-ce que vous avez aimé dans ce roman ?


– La double vie de Blanche ! dit-il sans hésiter. J’aime l’idée qu’une femme à l’apparence si sage
puisse cacher une telle sensualité.

Au mot « sensualité », je frissonne. Cet homme sexy qui se penche légèrement vers moi quand il me
parle me trouble.

On se calme, ce n’est pas une tentative de drague !

Car pas de doute, il a lu Le Secret de la lune puisque ce n’est qu’au milieu du livre que l’on apprend
la double identité du personnage. Le héros, Matthew, rêve d’un rendez-vous avec la belle mais trop sage
Blanche à qui il voudrait offrir un peu de folie. Mais Matt ne sait pas que cette femme mène en réalité une
double vie ! Croulant sous les dettes laissées par son ex-mari, elle a été obligée de prendre un deuxième
emploi : serveuse de charme dans un bar à clientèle exclusivement masculine. Elle ne couche pas avec
les clients mais utilise son corps et ses charmes pour les faire consommer. Sous le pseudo de Luna, en
raison de son tatouage le long de la colonne vertébrale représentant les différentes phases de la lune, elle
fait tourner bien des têtes.

Voyant que je ne réagis pas, mon inconnu continue, ses yeux bleus toujours plongés dans les miens :

– Mais quand elle est Luna, la serveuse de charme qui use de ses atouts physiques, il reste quand
même quelque chose de Blanche en elle. En fait, je crois que j’aime l’idée qu’une femme peut
parfaitement convenir à un homme sans que lui-même le sache. Même à un mec avec autant de failles que
Matthew… dit-il en s’arrêtant soudain comme s’il en avait trop dit.
Pourquoi ai-je l’impression qu’il parle de lui ?

Son malaise est palpable. Pour que ce moment gênant ne se prolonge pas plus longtemps, je me force à
reprendre la parole.

– Une chose est sûre, vous l’avez lu ! dis-je en souriant. Mais vous savez, Matthew n’est pas le seul à
avoir des failles. Blanche aussi ! Et c’est cette complexité des personnages que j’aime… Sinon, je suis
Laura Sound, ravie de rencontrer un fan de Dean Turner !

Qu’est-ce que je raconte là ?

Bizarre de parler de deux personnages avec tant d’emphase, puis de se présenter à un inconnu… et tout
ça dans la même phrase. Surtout que j’évite généralement de donner mon nom qui provoque des réactions
variées sur le mode : « Quoi, non ? tu es la fille de… ? »

Ça doit être le stress… Et cet incroyable regard bleu !

– Enchanté, Paul Harcourt, dit-il en me tendant la main.

Je soupire, soulagée. Aucune remarque sur mon nom. Soit il a mal compris, soit il ne connaît rien au
cinéma… soit il est poli. Et cela faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi à l’aise ! Il faut dire
que dans le milieu du cinéma, les gens sont souvent plus attirés par votre patronyme et votre physique que
par votre prénom et vos lectures.

Sa main dans la mienne est douce et je sens comme des picotements dans tout mon corps. Je réalise
que depuis qu’il m’a abordée, aucun de nous n’a baissé le regard une seule fois. Quel spectacle donne-t-
on de l’extérieur ? Lui debout à côté de la table, avec un charisme fou, beau et lumineux, parlant avec
passion d’une histoire d’amour, et moi avec mon livre et…

Une alarme se déclenche dans ma tête : un inconnu me fascine et je suis en train d’oublier que j’ai
rendez-vous dans… cinq minutes !

– Oh, là ! m’exclamé-je, là il va vraiment falloir que j’y aille, j’ai un rendez-vous important !

Je me lève d’un bond, ramasse les feuilles qui s’étalent sur la table.

– Désolée, je suis vraiment en retard, lui lancé-je.

J’ai l’impression de prendre la fuite. À regret, mais la fuite quand même. Je me sens bête, ne sachant
quoi ajouter. Lui ne dit rien.

Je traverse la rue avec le sentiment de rater quelque chose. Je n’ose me retourner.

Est-ce qu’il me regarde ?

Quand une main se pose soudain sur mon épaule, je sursaute et me retourne.

– Vous aviez oublié notre livre, dit-il en m’offrant un sourire craquant.


Il n’ajoute rien, se retourne lentement et s’éloigne. Je regarde un instant avec fascination son dos
parfait, ses fesses moulées dans son jean, je respire les effluves de son parfum boisé… avant de mettre le
turbo pour rejoindre l’adresse du studio, à deux rues de là.

Ça n’est peut-être pas mon premier casting, mais cette fois l’enjeu est tout autre : comme si mes rêves
de cinéma pouvaient enfin prendre tout leur sens. Depuis que je me prépare à ce challenge, une seule
question m’obsède : serai-je en mesure de prouver que ce rôle est fait pour moi ?

Jamais eu autant la trouille de ma vie !


2

– Je m’étais enferrée dans ce mensonge, Matthew. Je ne savais pas comment faire, je me sentais
perdue.

La salle d’audition est silencieuse. On n’entend que l’écho de ma voix. Une assistante me filme, le
directeur de casting me regarde, carré dans un fauteuil confortable. Mais je ne vois personne. Je ne suis
plus moi, Blanche est en moi, une larme coule sur ma joue, j’ai mal comme Blanche, je suis passionnée
comme Blanche, je SUIS Blanche ! Et plus rien d’autre ne compte que l’émotion de ce monologue. C’est
comme si un feu me dévorait de l’intérieur. C’est la seconde où tout bascule, quand Blanche comprend
qu’elle n’a pas à se justifier, qu’elle est comme elle est, qu’elle a pris ce job d’entraîneuse dans un
cabaret pour une raison bien précise et que son honneur n’en est nullement sali. Non, je n’ai pas à me
justifier.

– Qu’importe ce que les gens en pensent, j’assume corps et âme…

Je marque une pause, je tremble légèrement, je suis comme ailleurs.

– Jamais je n’aurai honte de ce que j’ai fait. Mon seul regret, Matthew… mon seul regret, c’est de ne
pas avoir eu la force de te parler et que tu le découvres comme ça…

Je m’apprête à poursuivre quand la voix du directeur de casting me ramène soudain à la réalité :

– Merci, mademoiselle, ça suffira. Mon assistante vous rappellera dans quelques jours.

Alors c’est déjà fini ? Entre le moment où je suis entrée dans la pièce et celui où j’ai interprété mon
monologue, m’investissant dans cette phase capitale du roman, il a dû s’écouler dix minutes à peine.

J’acquiesce, laissant peu à peu retomber la pression, me libérant au compte-gouttes de toute la tension
accumulée. Le regard de mes interlocuteurs est assez froid. Je ne peux pas leur en vouloir, ce sont des
professionnels et ils ont plein d’autres filles à faire passer. C’est normal qu’ils ne me proposent pas un
apéro, mais c’est comme ça à chaque casting : j’ai l’impression d’avoir 9 ans et d’attendre la décision du
conseil des professeurs pour savoir si je serai admise dans la classe supérieure. Sauf que c’est mille fois
plus important, il s’agit là de la chance de ma vie, un rôle principal dans un film de Walberg ! Alors j’ai
peur. Mon regard passe du directeur de casting à l’assistante et ainsi de suite. J’essaie de lire quelque
chose dans leurs yeux qui ne laissent malheureusement transparaître aucun indice.

C’est frustrant. Et inquiétant. Mais j’ai tout donné, je n’ai rien à regretter.

Je les salue et je prends congé. Là, juste là, j’ai besoin de retrouver l’air libre pour faire le point.
Sortir du corps de Blanche pour réintégrer celui de Laura Sound.
Dans la vraie vie, sous le soleil de Ventura Boulevard.
3

Tandis que je rejoins ma voiture, je repasse devant le café où j’ai parlé avec le bel inconnu. Je revois
précisément son visage, ses yeux bleus et sa façon de bouger, j’entends sa voix grave et son rire craquant,
je ressens presque sa présence physique si imposante.

Perdue dans mes pensées, je déverrouille ma portière et m’installe au volant de ma Mini Cooper. Je
balance mon sac sur le siège passager, faisant tomber au passage Le Secret de la lune sur le plancher de
la voiture. Je me penche pour le ramasser quand je repère un bout de papier qui en dépasse. Intriguée, je
tire sur cet étrange marque-page. Mon cœur fait un bond en lisant ce qui est inscrit d’une écriture racée
sur la feuille volante.

« Paul Harcourt »

Et son numéro de téléphone.

OK. Je fais quoi là ?

Il est peut-être du genre à multiplier les conquêtes en distribuant son numéro à tout va. Le moment est-
il bien choisi pour m’égarer ? Ne devrais-je pas plutôt me concentrer sur mes projets professionnels ?
Ma dernière histoire d’amour s’est plutôt mal terminée. Depuis, je me méfie un peu des hommes, mais
surtout de moi-même. Je referme le livre, avant de le rouvrir aussitôt.

Est-ce que j’ai vraiment envie de tout contrôler ? Que ferait Blanche à ma place ?

Je ris. Ce n’est pas à Blanche que je devrais penser mais à Luna si je veux lâcher prise. J’inspire un
grand coup et compose le numéro de Paul Harcourt sur le clavier de l’iPhone.

Dès qu’il décroche pour me répondre d’un simple « allô », je suis sous le charme.

***

Il est 20 heures, je viens tout juste de me garer à proximité du bar où Paul m’a donné rendez-vous.

J’ai dû essayer une dizaine de tenues, avant de me décider pour une petite robe en lin orange vif avec
un joli décolleté dans le dos et une paire de ballerines. Sans oublier quelques gouttes de La Petite Robe
Noire de Guerlain, mon parfum préféré. Et voilà, je me tiens à présent timidement sur le seuil d’un bar
design du côté de Hollywood, face à un homme rencontré il y a quelques heures à peine !

Je suis complètement folle !

Hyper séduisant, vêtu d’un pantalon de toile kaki et d’une chemise noire dont les premiers boutons
sont ouverts sur la peau mate de son torse athlétique, Paul m’accueille chaleureusement, m’embrasse sur
les joues…

Évidemment, à quoi je m’attendais ?

Il me sourit et j’ai l’impression d’avoir décroché mon premier rendez-vous amoureux. Je suis tout
excitée. Il me propose sans plus tarder d’aller nous installer dans le bar et me tient la porte en verre
comme un vrai gentleman. Au passage, il pose une main sur mon épaule comme pour me guider. Je
frissonne, je suis fébrile.

Une fois à l’intérieur, il me conduit vers une table à l’écart. C’est un endroit charmant à l’ambiance
lounge et aux éclairages tamisés, doté d’une petite piste de danse où évoluent des filles et des garçons
tous plus beaux les uns que les autres.

– Je suis content que vous soyez venue, dit-il dès que nous sommes assis face à face dans une petite
alcôve, à l’écart de la piste de danse.
– Moi aussi, réponds-je avec l’impression d’être un peu coincée.

Je me filerais des baffes tant le type qui a écrit mes dialogues ne s’est vraiment pas foulé. Je me donne
une contenance en faisant mine de m’intéresser à la carte des cocktails comme s’il s’agissait du dernier
Pulitzer. Je sens son regard posé sur moi. À quoi pense-t-il ? Après une longue hésitation qui m’a semblé
durer un siècle, je porte mon choix sur un « DanceWithMe » tandis que Paul opte pour un…
« KissMeHard » !

Tout un programme !

Je suis encore un peu gênée de ne pas savoir quoi dire, mais il semble tellement à l’aise que je
commence à me détendre. Je sirote mon cocktail en regardant les lèvres de Paul Harcourt qui enserrent la
paille du sien.

– Alors, ce « DanceWithMe » ? demande-t-il en me fixant.


– Pas mal du tout ! Vous voulez le goûter ?
– Est-ce que vous vous rendez compte de ce que cette proposition a de troublant ?

Je rougis, incapable de parler encore une fois. Je sais maintenant pourquoi je ne trouve pas mes mots :
j’ai juste besoin d’un contact physique intense avec lui. Cette évidence me frappe en plein cœur. J’espère
qu’il peut lire dans mes yeux parce que je ne suis pas foutue d’émettre le moindre son.

– Laura, vous êtes une femme sensuelle… et je crois que vous ne vous en rendez même pas compte.
Vous aimez danser ? demande-t-il en désignant la piste où quelques couples évoluent en harmonie.

Il lit dans mes pensées. Paul sait ce dont j’ai envie, j’en suis certaine. Et loin de me paralyser, cette
idée me rassure. Cette rencontre ne s’explique pas, ne répond à aucune règle, à rien de ce que j’ai connu,
je n’ai plus qu’à me laisser porter.

– J’adore, dis-je, retrouvant enfin ma voix.


4

Il se lève et me prend par la main pour me conduire vers la piste de danse. Mon cœur bat fort, tout se
passe si vite et pourtant si naturellement. J’aime sa façon de me guider. Alors que résonnent comme par
magie les premiers accords de « Sexual Healing » de Marvin Gaye, nous nous frayons un passage parmi
les danseurs et nous commençons à danser les yeux dans les yeux. Nos sourires s’accordent et c’est un
enchantement.

Face à moi, Paul bouge comme un dieu. Chacun de ses mouvements est à la fois naturel et sensuel.
Comme si ça ne lui suffisait pas d’être renversant de beauté, il est doué d’un incroyable sens du rythme. Il
se déhanche avec un sex-appeal de folie à quelques centimètres de moi, je reçois des effluves de son
parfum qui ne font que décupler mon trouble grandissant. Nous nous sourions sans cesse et c’est une façon
de communiquer qui me convient à merveille.

Encouragée par le rythme électrisant de cette chanson que j’adore, je ferme les yeux et je me mets à
onduler comme si je dansais seule, pieds nus sur la moquette de mon appartement. Tout mon corps est en
émoi, je sais qu’il me regarde, je pense qu’il me désire, je l’espère de tout cœur et je n’ai envie de rien
d’autre. Quand je soulève enfin les paupières, je constate que ses iris brillent d’un éclat… très
particulier.

Il tend les mains vers moi pour m’inviter à venir contre lui. Et là encore, je ne résiste pas. Ses bras
puissants se resserrent autour de mes hanches et une vague de chaleur fait grimper d’un seul coup ma
température. Son corps est dur, tendu comme un arc, je me love contre lui et je sens une de ses cuisses qui
s’insinue entre les miennes. Et je constate qu’il me désire autant que je le désire. Nous sommes en
parfaite harmonie.

Nous dansons lentement, si collés l’un à l’autre que je me fais la réflexion que c’est sans doute
indécent de se comporter de la sorte dans un lieu public. Mais je m’en fiche. Et quand ses doigts se
glissent dans mes cheveux et que sa voix me chuchote qu’il serait peut-être temps de changer d’endroit, je
réprime un gémissement, lève le visage vers lui et hoche la tête sans dire un mot.

– Tu me plais, murmure-t-il encore à mon oreille.


– Alors emmène-moi, dis-je simplement.

Nous détachons nos corps lentement l’un de l’autre et mon cœur bat très vite lorsqu’il prend ma main
dans la sienne. Nous nous arrêtons quelques secondes à la caisse où il règle nos consommations et nous
quittons précipitamment les lieux comme si un incendie venait de s’y déclarer. Ce qui n’est pas loin de la
vérité, à la différence près que l’incendie, c’est nous !

À l’extérieur, Paul me désigne l’enseigne d’un petit hôtel charmant qui évoque une pension de famille
à une cinquantaine de mètres de là. L’établissement n’a rien d’un palace, mais il possède l’avantage de se
trouver à quelques pas de nos désirs. Il m’interroge du regard, les yeux brillants.
– Je crois que ça devient urgent, concédé-je.

Je n’ai pas peur. Je lui fais confiance, aussi incroyable que cela puisse paraître. Sa main se resserre un
peu plus autour de la mienne et il rit. Nous courons comme des gamins pour rejoindre l’établissement.
Dans le hall, c’est comme si nous venions de remonter le temps. Le décor évoque les années soixante
avec des fauteuils en velours, de la moquette sombre au sol et des appliques murales qui diffusent leur
doux halo aux quatre coins des lieux. Le réceptionniste est un vieil homme qui devait avoir mon âge dans
les années soixante et qui en a sûrement vu d’autres puisqu’il ne s’inquiète pas du fait que nous n’ayons
aucun bagage.

Nous nous dirigeons vers l’ascenseur et nous nous engouffrons dans la minuscule cabine, avant d’en
refermer la grille. Cette situation est affolante. C’est un instant sauvage qui m’excite terriblement.

Sans attendre, Paul glisse ses mains sous ma robe. Ses paumes éprouvent la douceur et la fermeté de
mes fesses, son sexe déjà dur bat contre mon ventre, je m’agrippe à ses épaules en soupirant de bonheur.
Quand la cabine se met à trembler de façon inquiétante en parvenant à notre étage, je gémis presque de
frustration. J’aurais tout donné pour que ce voyage vertical dure des heures. Les mains autour de mon
visage, Paul me dévore des yeux. Ses lèvres frémissent :

– Viens, dit-il avant de m’entraîner le long d’un étroit couloir discrètement éclairé par des lanternes
anciennes.

Nous arrivons devant la porte de notre chambre dont l’ouverture est d’abord récalcitrante.

Je suis dans tous mes états. Paul Harcourt a déclenché en moi un séisme de forte amplitude. Le sang
dans mes veines n’est plus que de la lave en fusion. J’ai l’impression que je pourrais avoir du plaisir, là,
tout de suite, sur-le-champ, s’il me touchait le bout du nez, tant je suis excitée… Furieusement excitée…
Excitée comme jamais. Oui, il suffirait qu’il pose un doigt sur n’importe quelle partie de mon corps pour
que le désir me submerge. Quand la vieille serrure se déverrouille enfin, Paul m’attire dans la chambre,
referme la porte d’un coup de pied et me plaque sans attendre contre la première cloison qui se présente.
Je glisse mes mains sous sa chemise, sa peau est d’une douceur à pousser des cris de guerre. Nous
sommes dans tous nos états.

D’accord, on visitera plus tard !

D’un geste habile, il remonte le bas de ma robe, glisse une main chaude sous l’étoffe de mon string. Je
gémis quand ses doigts s’aventurent sur mon sexe.

Son pouce exerce une pression concentrique sur mon clitoris, tandis que ses autres doigts jouent avec
mes lèvres déjà trempées. Il émet un râle de désir tout en me mordillant le cou. C’est le genre de scène
qu’on voit parfois dans les films, quand une fatale attraction entre deux êtres repousse d’un seul coup les
barrières de la bienséance. Mais là, c’est dans la vraie vie. Et c’est délicieux. Il attise mon désir avec
tant de fougue que je me dresse sur la pointe des pieds pour lui souffler de continuer.

– Tu m’as rendu fou sur la piste de danse, grogne-t-il tout en glissant sans prévenir son majeur dans
mon sexe.
– C’était voulu, dis-je en plaisantant tout en savourant cette délicieuse sensation qu’il me procure déjà.
Il rit tandis que les doigts de son autre main m’agrippent les cheveux avec délicatesse mais fermeté,
puis il me regarde droit dans les yeux tout en me caressant avec vigueur. Si d’habitude j’aime plutôt la
douceur, à ce moment précis Paul Harcourt me donne ce que j’attends vraiment : du plaisir brut, sans
fioritures et sans manières. Il semble capable de ressentir la plus secrète de mes envies, répondre à la
plus infime de mes réactions.

– Je veux que tu jouisses très fort, gronde-t-il. Fais-le pour moi.

Sa façon de me le demander est terriblement excitante. Il penche la tête pour m’embrasser et je


m’agrippe à son cou. Ma langue bataille avec la sienne et c’est incroyablement bon. Je n’ai jamais connu
de baiser aussi passionné. Et ses doigts qui caressent les moindres recoins de mon intimité avec une
maestria et un rythme inimaginables me font décoller peu à peu. Il alterne les cadences, mieux que je ne le
ferais moi-même. C’est… fou. Mon bas-ventre est brusquement secoué de convulsions.

– Oui, tu es encore plus belle quand tu as du plaisir.

Un long gémissement s’échappe d’entre mes lèvres tandis que mon sexe se contracte autour de ses
doigts. Je m’accroche à ses épaules sans le quitter des yeux, ma respiration s’accélère et un orgasme
hallucinant investit le centre de mon être.

Paul se recule et me regarde, encore sous l’emprise du plaisir qu’il vient de me procurer, tout en
défaisant les boutons de sa chemise. Je demeure appuyée contre le mur de la chambre, je me débarrasse
de mes ballerines d’un coup de talon et je pose les doigts sur son torse, dessine les contours de ses tétons.
Je descends lentement vers ses abdominaux tout en admirant les muscles de ses bras qui roulent au
moindre mouvement. Je l’aide enfin à retirer sa chemise, je n’en peux plus d’attendre, je ne cesse de
trembler d’émotion et de désir. Nous nous défions du regard et je me mords la lèvre inférieure quand il
défait la boucle de sa ceinture. Son naturel me fascine, je suis totalement sous le charme. Lorsque son
pantalon rejoint sa chemise, je remarque son désir qui déforme son boxer dont il se débarrasse en me
souriant presque avec insolence.

Quand il libère son sexe déjà dur et dressé, j’émets un gémissement. Je m’agenouille sans réfléchir,
j’ai trop envie. Son membre est à quelques centimètres de ma bouche… N’y tenant plus, je le saisis dans
ma paume et j’en place l’extrémité au bord de mes lèvres. Il soupire de plaisir et tout son corps se
contracte. J’aime aussi son odeur, tout me rend folle chez lui. Je commence à le sucer, augmentant
légèrement la pression de ma main à la base de sa verge.

Mon autre main glisse entre ses cuisses pour éprouver la douceur de ses testicules, remonte le long de
ses fesses, les pétrit tandis que je l’aspire au fond de ma gorge. Il est énorme, je le sens palpiter sous ma
langue et je m’enhardis, entamant un va-et-vient dont je module le rythme au gré de ses réactions. Ses
doigts se perdent dans ma chevelure, l’agrippent avec respect mais fermeté. Je suis déjà disposée à
l’emmener jusqu’au plaisir, à recevoir sa semence, mais il ne semble pas l’entendre ainsi puisqu’il me
relève pour se coller à moi. Son sexe pulse contre mon ventre, ses mains glissent sur mon corps,
caressent mes seins, les pointes dressées de mes tétons. Il m’explore tout en me léchant le cou, la
nuque…, c’est absolument divin. Il y a quelque chose de délicieusement animal dans sa façon d’être.
– Tu es incroyable, souffle-t-il en prenant mon visage entre ses mains.

Je m’apprête à lui répondre que dans le genre il se défend plutôt très bien, mais sa langue qui investit
déjà ma bouche me prive de la parole. Mes ongles griffent ses fesses musclées, j’éprouve le satiné de sa
peau du bout des doigts. Il interrompt notre baiser et m’observe comme s’il me découvrait pour la
première fois. Il y a dans ses yeux un étrange mélange de sauvagerie et de douceur, mais aussi une
tendresse qui me met en confiance. Il m’aide à retirer ma robe et je me retrouve vêtue de mon seul string
noir, face à lui. Il se baisse, fouille dans une poche de son pantalon et en sort un étui à préservatif, avant
de se redresser.

Avait-il déjà tout prévu ? Amène-t-il régulièrement des inconnues à l’hôtel ?

Je n’ai pas le loisir de m’interroger plus longtemps, car Paul passe un doigt sur la soie de mon string :

– Retire-le, murmure-t-il en me fixant sans ciller.

On ne m’a jamais ordonné quelque chose d’aussi sexy.

Son corps chaud qui se presse contre le mien est une sensation extraordinaire. Et quand il me porte
dans ses larges bras jusqu’au grand lit bas qui occupe presque tout l’espace de notre chambre, mon cœur
se met à battre très vite. Il m’installe sur un bord du matelas, se saisit de mes jambes qu’il ouvre avec
délicatesse, s’agenouille sur la moquette pour se placer entre mes cuisses, puis il s’introduit lentement en
moi et je soupire de bonheur. Je me redresse sur les coudes pour l’admirer. Ses lèvres palpitent, ses yeux
bleus cerclés d’un trait noir lui confèrent un regard de félin, et son sourire… est toujours aussi craquant.
Déjà, il m’imprime un va-et-vient régulier qui me tire d’incessants gémissements. Je le sens tellement
bien, il m’investit d’une telle façon que j’ai l’impression de faire l’amour pour la première fois. Il est
fort, énorme, mais je n’ai pas mal, c’est comme si nos sexes étaient faits pour se compléter. Ses coups de
reins répondent aux invitations de mon bassin qui ondule à sa rencontre, comme dans une chorégraphie
parfaitement réglée. Je n’ai jamais eu autant envie de sexe et de plaisir. Il ralentit la cadence pour me
laisser le temps de souffler. Ses lèvres frémissent, ses yeux me dévorent littéralement. Il me dit que je
suis belle sans cesser de me pénétrer.

Il se retire en me souriant et j’en profite pour rouler sur le ventre. Je suis à présent agenouillée sur la
moquette, les fesses offertes. Le reste de mon corps repose sur le confortable matelas. Je me cambre et
quand il me prend à nouveau, je pousse un long gémissement. Mes ongles griffent les draps tandis qu’il
me baise merveilleusement. Ses mains empoignent mes hanches et de tout mon cœur je désire qu’il me
marque, que l’empreinte de ses doigts demeure sur ma peau.

Alors que l’orgasme monte, mon amant ralentit la cadence. Il me relève doucement et m’invite à le
rejoindre sur le matelas. Pleine d’audace, je m’installe sur lui à califourchon en le fixant intensément. Il
gémit de désir et je me mords la lèvre inférieure tant cette façon que nous avons de nous fixer est
galvanisante, quasiment indécente. Ses mains en conque éprouvent la rondeur de mes seins.

– Ils sont beaux, souffle-t-il.


– Mmm, gémis-je à mon tour.

Son gland qui frôle mes lèvres gonflées et mouillées me colle des frissons qui me traversent de part en
part.

Je m’empale sur son membre sans plus attendre. J’ai envie de le chevaucher pendant des heures. Je
monte et descends sur sa verge, il coulisse en moi à merveille. Mes paumes en appui sur son torse,
j’augmente la cadence, dansant littéralement sur son érection qui semble augmenter encore en moi. Sa
respiration s’accélère. Dans ses yeux brillants, je lis l’imminence d’un plaisir qu’il tente de retarder.

Ses iris me lancent des éclairs et là, c’est moi qui le rends fou. Son corps puissant se crispe tandis que
je continue à onduler sur lui. Mon orgasme se déclenche au moment où je sens son plaisir venir. Il s’arc-
boute et j’ai l’impression de décoller, le sexe contracté autour de son membre en pleine éjaculation. Je
me mords la lèvre inférieure, j’aimerais tant ressentir sa chaleur m’envahir et je maudis ce petit
réceptacle de latex qui me prive d’un tel plaisir. Quand son corps s’affaisse, enfin vaincu, je ralentis le
rythme jusqu’à cesser totalement de bouger.

– Toutes les filles sont comme toi sur ta planète ? souffle-t-il en m’offrant un sourire qui tue.
– Et sur la tienne ? répliqué-je du tac au tac.

Nous rions, les yeux dans les yeux. Je me sens bien comme jamais. Je l’observe un instant, toujours
assise sur lui. Il est si beau dans son abandon. Son regard bouleversant me fait complètement craquer. Je
m’allonge alors tendrement contre son torse en sueur et j’écoute battre son cœur à tout rompre tandis que
ses doigts se promènent dans mes cheveux. Je ne pense à rien d’autre qu’à cet instant.
5

Je n’en reviens pas de ce que j’ai fait cette nuit avec Paul. C’est assez nouveau pour moi, c’est pour
tout dire une grande première : rencontrer un homme le matin et le retrouver le soir même dans un bar
pour finir la soirée dans un hôtel au hasard ! C’est pour ça aussi que je suis partie à l’aube, pendant qu’il
dormait. J’avais peur de ce qu’il pourrait nous arriver au réveil. Après l’intensité de nos étreintes, je me
sentais gênée et je ne savais pas trop sur quel pied danser.

En petite culotte et débardeur de coton, installée sur mon canapé, je bois mon café en rêvant encore à
nos folies. Je n’ai jamais éprouvé autant de plaisir dans les bras d’un homme. Si je n’ai pas une grande
expérience en la matière, je peux quand même affirmer que Paul Harcourt est un amant exceptionnel.

La sonnerie de mon portable me fait sursauter. Je prends la communication et mon rythme cardiaque
s’accélère quand je reconnais au bout du fil la voix de l’assistante du directeur de casting :

– Mademoiselle Sound, je suis Bridget White et je vous appelle à propos de votre essai.
– Oui, je vous écoute !
– Nous avons vu beaucoup d’autres comédiennes après votre passage et il se trouve que nous avons
décidé de vous retenir pour le rôle !
–…
– Mademoiselle Sound, vous êtes toujours là ?
– Oh, oui, désolée, c’est juste que j’essaie de réaliser !
– Vous avez été parfaite dans votre scène, confirme Bridget White, et pour le réal vous êtes notre
Blanche !
– C’est génial ! m’exclamé-je, un peu sous le choc.
– C’est encore serré entre deux acteurs pour le rôle de Matthew, ajoute Bridget White. Nous aimerions
que vous reveniez au studio pour faire une lecture en leur compagnie, afin de les départager.
– Oui, bien sûr ! Quand voulez-vous faire ça ?
– Le plus vite possible. Nous avons pensé à cet après-midi, vers 15 heures, si vous n’avez pas d’autre
engagement.
– Non, c’est parfait, dis-je sans hésiter, trop impatiente de découvrir qui sera mon partenaire tout au
long du tournage.
– Super, lâche Bridget. À tout à l’heure !

Fin de la conversation. Je regarde mon iPhone qui tremble entre mes mains, j’ai du mal à respirer. Je
ne réalise pas encore.

Je suis retenue, c’est complètement fou !

Je lève les bras en l’air et je pousse un cri de joie qui ressemble assez à un cri de guerre. Je me
redresse et me mets à danser sur place, ondulant au rythme d’une musique imaginaire. Je vais jouer mon
premier grand rôle !
Je me rue sur mon téléphone pour appeler Thelma. Je continue à me trémousser dans le salon en
attendant que mon amie réponde. Dès qu’elle décroche, j’entonne avec vigueur :

– Thelma, j’ai réussi !

Je suis au bord de l’hystérie et le rire joyeux de Thelma ajoute à mon bonheur.

– Je suis si fière de toi ! s’exclame-t-elle.


– Oui, j’ai de la chance.
– Non, tu es juste la meilleure, tu l’as amplement mérité.
– Merci, Thelma !
– Il faut fêter ça ! dit-elle sur un ton ému. Merde, c’est génial !
– Je t’invite au resto, répliqué-je. Je vais trouver un bel endroit et je t’envoie l’adresse par SMS,
d’accord ?
– Ne fais pas de folie !
– Tsst, ce soir c’est champagne !

C’est un instant de complicité que je grave dans ma mémoire. Depuis notre rencontre, voici deux ans,
dans un petit café du West Side, Thelma est devenue une véritable complice. Elle venait de quitter son
service de néonatalogie après un accouchement délicat à l’hôpital et j’achevais le tournage très éprouvant
d’une série. Nous avons partagé une table et nous sommes devenues les meilleures amies du monde, nous
découvrant les mêmes passions pour le cinéma et la littérature. C’est rare, mais tout a « matché » dès les
premiers mots échangés. Et nous nous complétons : je vis un peu dans les étoiles quand Thelma a la tête
sur les épaules.

Après avoir raccroché, je suis une véritable pile électrique. Je n’arrive à rien faire d’autre que
déambuler dans les 30 mètres carrés de mon appartement. J’ai l’impression d’avoir fait du saut à
l’élastique et mon organisme regorge d’adrénaline. Je pense à mes parents et je crains leur réaction quand
ils connaîtront la nature de certaines scènes du roman de Dean Turner.

Un très bref instant, j’envisage de joindre Paul, mais je me ravise. Je suis partie sans lui dire au
revoir. Nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de parler. Et il ne sait même pas que je suis actrice.
6

Je me recoiffe dans le miroir de l’ascenseur qui mène au studio. Je suis assez tendue à l’idée de
découvrir à quoi ressemblera celui qui me donnera la réplique. Est-ce que Blanche et Matthew seront en
harmonie ? Sauront-ils être fidèles aux personnages du roman de Dean Turner ?

En pénétrant dans la pièce décorée d’affiches de cinéma encadrées où doit se dérouler l’audition,
j’aperçois le directeur de casting installé devant une table à tréteaux. L’air concentré, il prend des notes
sur un carnet. Bridget vient m’accueillir avec un large sourire. À ses côtés se tient un très bel homme dans
la trentaine. Ses yeux noisette sont pétillants, ses cheveux noirs coupés court accentuent la finesse de son
visage dont la peau est presque diaphane. Il est grand, très séduisant, mais bizarrement, je n’imaginais pas
Matthew avec un tel physique.

Enfin, l’essentiel n’est pas de trouver un double de Matt tel que les lectrices se l’imaginent, mais un
acteur qui saura les faire rêver.

Et je ne doute pas que cet homme réponde à ce critère.

Bridget fait les présentations.

– Enchanté, Laura, s’exclame Neil Wharton, le beau trentenaire, en m’adressant un sourire éclatant.
Excusez mon accent, je suis d’origine anglaise.
– Personne n’est parfait ! plaisanté-je pour me donner une contenance. Enchantée également.
– Désolé pour ce retard, mais ma vieille moto a fait des siennes.

Cette voix dans mon dos me fait un effet inimaginable. Je la reconnaîtrais entre mille, et pourtant c’est
impossible, ça ne peut pas être…

– Venez, Paul, je vais vous présenter à Laura Sound et Neil Wharton.

Paul ? Elle a bien dit Paul ?

Je tourne les talons et je tombe littéralement des nues. C’est bien lui ! Nos regards se croisent. Nous
sommes à la fois surpris et gênés.

Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Tandis qu’il serre la main de Neil Wharton et le félicite pour ses prestations dans sa dernière pièce à
Broadway, Bridget s’adresse à eux :

– Donc, comme on vous l’a dit au téléphone, vous allez donner la réplique à Laura Sound que nous
avons retenue pour le rôle de Blanche.
La panique s’empare de moi. Alors il savait ? Mais pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? Je rencontre un mec
dans un café, il remarque mon livre, s’arrange pour m’inviter à boire un verre, on couche ensemble, et
peu après je le retrouve sur un casting ! Ça ne peut pas être une coïncidence. Il savait qui j’étais, ou tout
du moins mon nom lui disait quelque chose, il savait ce que je faisais là. Alors que voulait-il ? Que
j’appuie sa candidature ? Que mes parents l’aident ? Oh, mais même pas en rêve !

S’il savait ce qu’ils pensent de ce genre de films !

À présent, c’est la déception qui me gagne. Je suis à la fois vexée et humiliée. Je repense à mon ex
Dylan qui avait abusé de ma naïveté. Suis-je destinée à attirer les hommes désireux de se servir de la
renommée familiale pour se faire une place au soleil ? Putain de merde !

– Bonjour Laura, murmure-t-il en s’approchant de moi. Je suis…


– Bonjour, le coupé-je brusquement.

S’il croit que je vais faire semblant de ne pas le connaître !

Il semble surpris mais ne se démonte pas pour autant, me sondant de ses yeux bleus.

– Reinhardt me dit que c’est OK, nous allons commencer, propose Bridget. Vous êtes prête, Laura ?

Je détourne les yeux pour me concentrer sur le directeur de casting. Je jurerais qu’il a remarqué cette
gêne entre Paul et moi. J’ai besoin de me calmer. Et je suis impatiente de savoir qui va remporter le droit
d’incarner Matthew à l’écran. J’en arrive à croiser les doigts pour que ce soit Neil Wharton qui soit
choisi. Je ne sais pas ce que cherche Paul, mais j’aimerais bien voir sa tête après ça, son vrai visage !

– Laura, vous commencez avec Neil Wharton, lance Reinhardt. On joue la scène de la rencontre au
musée. Bridget vous a préparé le script.

J’acquiesce, Neil Wharton c’est parfait, je me concentre. Je vais tout faire pour qu’il donne le meilleur
de lui-même et s’impose comme LE Matthew idéal !

– Vous êtes prêts tous les deux ?

Nous acquiesçons. Les dialogues s’enchaînent. Neil est parfait, sa diction est excellente, son phrasé
impressionnant, mais… je ne ressens rien. Il me manque ce petit quelque chose qui m’empêche d’être
Blanche.

Quand l’essai se termine et que Bridget propose à Paul de s’y coller, je deviens soudain très nerveuse.

– On reprend au moment où Matthew demande à Blanche quelle femme elle est réellement, déclare
Reinhardt. C’est quand vous voulez !

Paul s’approche, j’essaie de ne pas être sensible à son regard pénétrant. Heureusement qu’il y a de la
tension dans la scène que nous allons jouer, nous serons ainsi plus facilement dans le bain.

– Qu’as-tu fait d’autre ? Et tu… Et qui es-tu à la fin ? Luna ? Blanche ? Ou Dieu sait qui ?
– Je n’ai fait que t’aimer, le reste ne compte pas. Et si tu m’aimes, il faudra m’accepter entièrement. Tu
sais, Luna n’est pas si différente de Blanche, ce sont deux femmes fières qui assument totalement ce
qu’elles sont. Ce sont deux femmes qui se complètent. J’ai vu ton regard au cabaret, empli de désir. Je
l’ai vu, Matthew ! Ose me dire que Luna ne te plaît pas tout autant !

Matthew se prend la tête entre les mains, fait mine de saisir une flûte de champagne imaginaire qu’il
est censé vider d’un trait, avant de la fracasser sur le sol.

– Ça n’est pas une réponse, Matthew, dis-je en m’approchant de lui.


– Oui, vous me plaisez…

Paul s’interrompt, sa voix se casse. J’ai l’impression qu’il est troublé par la situation, mais je me fais
peut-être un film. Il s’éclaircit à nouveau la voix, avant de reprendre :

– Vous me plaisez toutes les deux !

Ma voix tremble quand je prononce les dernières paroles de Blanche à Matthew qui l’observe,
interdit, comme fasciné par la fièvre qui brûle en elle.

– Alors embrasse-nous, s’il te plaît.

Matthew penche la tête de côté… ou bien est-ce Paul ? Je m’attends presque à ce qu’il s’exécute
lorsque la voix de Bridget nous remercie. Et là, je suis doublement énervée : d’une part, contre moi car je
n’aurais pas dit non s’il avait posé ses lèvres sur les miennes. Et d’autre part, même s’il s’est planté par
rapport à Neil, j’avais vraiment l’impression troublante d’être Blanche face à Matthew. N’importe quoi
tout ça !

Pas question d’être la partenaire d’un type qui a peut-être profité de mon nom pour s’imposer. Et
encore moins de l’embrasser…

– Ça ira comme ça, lâche Reinhardt en refermant son carnet de notes. Merci à vous trois.
7

Une petite demi-heure vient de s’écouler. Comme après un match de boxe, chacun dans son coin, on se
regarde tous les trois. Neil semble très sûr de lui tant il a été bon. Paul, quant à lui, paraît légèrement
soucieux, car contrairement à son concurrent, il a eu du mal à se concentrer. Il a même hésité à plusieurs
reprises.

– Je tenais à vous féliciter, commence Reinhardt en s’adressant à Neil. Vous étiez d’une justesse
incroyable.

Un sourire victorieux se dessine au coin des lèvres de Neil Wharton. De son côté, Paul semble très
déçu. Ses poings serrés sont comme la preuve qu’il lutte contre une furieuse envie de se mettre en colère.
Il reste digne malgré tout.

– Quant à vous Paul, poursuit Reinhardt, il y a eu ces quelques hésitations flagrantes. Vous n’étiez pas
à l’aise, ça se sentait. C’est regrettable… Mais il se trouve que vous êtes très complémentaire du jeu de
Laura, c’est comme s’il y avait déjà un lien entre vous ! Je pense donc que vous serez le Matthew idéal.

Quoi ? Est-ce que j’ai bien entendu ?

Mon cœur s’affole un peu. Je suis perturbée par les dernières paroles de Reinhardt.

Ça se voit tant que ça ?

J’observe Paul et le sourire révoltant de beauté qui se dessine sur son beau visage.

– Vous voulez dire que… ?

Paul n’a pas l’occasion de poursuivre, car Reinhardt enchaîne :

– Cette petite fêlure propre au personnage du roman, vous la possédez assurément. Il y a en vous une
fragilité qui contraste avec votre apparence physique si imposante.

Reinhardt s’interrompt un instant. On entendrait presque une mouche voler, mais il n’y a pas de
mouche. Juste les battements de mon cœur qui résonnent dans mes oreilles. Je ne suis pas encore sûre
d’avoir bien tout saisi.

– C’est donc vous que nous retenons pour interpréter le rôle de Matthew dans Le Secret de la lune.
Vous serez le partenaire de Laura Sound.
– Quel rebondissement, déclare Paul avec joie, je suis ravi de cette nouvelle !

Neil Wharton s’affaisse sur son siège, le visage décomposé. Il était persuadé d’être finaliste et je
devine qu’il vient de se prendre un coup de massue. Je lui adresse un regard désolé, mais il hausse les
épaules en s’éloignant déjà vers la sortie.

– Ne m’en veuillez pas, Neil, lance Reinhardt, je ne m’inquiète pas pour vous. Il y a des tas d’autres
rôles à votre mesure, car vous avez un sacré talent.

Neil s’immobilise, se retourne, toise un instant Bridget et Reinhardt, avant de se tourner vers Paul et
moi :

– J’ai perdu, c’est le jeu, lâche-t-il en s’efforçant de faire bonne figure. Bonne chance à vous deux !

Tandis qu’il s’éclipse, je regarde Paul à la dérobée en essayant de comprendre ce qu’il nous arrive. Il
y a toujours cette colère en moi : j’ai encore du mal à croire au hasard ! Et même si au fond de moi, je
suis convaincue qu’il fera un Matthew plus vrai que nature, je ne peux pas oublier qu’avant lui d’autres
ont couché avec moi uniquement pour mon nom.

Comme mon ex Dylan…

Ce dernier a profité de la notoriété de mes parents pour obtenir un rôle dans une série à succès, avant
de me quitter. Quand je lui ai demandé de m’expliquer pourquoi, il m’a avoué qu’il n’avait plus besoin de
moi : il avait obtenu ce qu’il voulait et n’envisageait pas une seconde de s’engager avec une femme.

Très honnête, ce mec. Mais il n’empêche que ça fait mal…

Interrompant ces souvenirs douloureux, Bridget nous invite à la rejoindre pour prendre des infos afin
de préparer les contrats définitifs. Elle nous donne enfin le script et le planning de tournage. Reinhardt
nous félicite, puis nous prenons congé d’eux.

Une fois dehors, Paul et moi restons face à face sur le trottoir. Il semble tendu :

– À quoi tu joues depuis tout à l’heure ? demande-t-il d’une voix blanche.


– À ton avis ? lâché-je froidement.
– Écoute, si tu parles du fait qu’on se retrouve partenaires dans un film, je suis désolé, mais je ne
savais pas que…
– Laisse tomber, coupé-je en ramassant mon sac. Tu as beau être canon, tu as beau être très proche de
Matthew physiquement, je ne suis pas persuadée que tu aies suffisamment de talent pour l’interpréter.

C’est sorti tout seul, je n’en pense pas un mot, mais je suis hors de moi, au bord du pétage de plombs.
Je n’allais quand même pas laisser une chance à ce mec qui a eu le culot de me demander à quoi je joue !

Il me regarde un instant sans rien dire. Ses traits se sont durcis, je sens que ma repartie l’a blessé,
mais il se reprend très vite, encaisse avec élégance, esquisse un sourire en haussant les épaules.

– Avant d’être canon comme tu dis, je suis surtout un acteur. Je vis pour ça depuis toujours et tu ne vas
pas tarder à t’en apercevoir. Rendez-vous dans quinze jours !

Sur ces paroles, il tourne les talons et s’éloigne. Je n’ai pas envie de le retenir, je suis toujours
furieuse à l’idée qu’il ait pu se servir de moi. Et je me demande bien comment on va arriver à s’entendre
sur un plateau.

Une fois dans ma voiture, je prends mon courage à deux mains et je passe un coup de fil à mes parents.
Je ne peux pas indéfiniment retarder l’échéance. C’est ma mère qui répond de sa voix chantante. J’ai dans
l’idée que ça ne va malheureusement pas durer. Dès qu’elle connaîtra la nature du projet, je sais qu’elle
ne manquera pas de sérieusement tiquer.

– Bonjour maman, je t’appelais pour t’annoncer que je viens d’obtenir un premier rôle dans un film !
– C’est génial, ma chérie. Raconte-moi ça ! Quel genre de film et quel réalisateur ?

Les choses ne vont pas tarder à se corser.

– C’est une adaptation du roman Le Secret de la lune. Il est en tête des ventes depuis plusieurs mois…

Un silence succède à mes dernières paroles.

– Maman ? Tu es toujours là ?
– D’après ce que j’en sais, c’est un ouvrage avec des scènes un peu osées, non ?
– En effet, réponds-je le plus naturellement possible, mais c’est avant tout une histoire d’amour, même
s’il y a quelques passages érotiques. Mais ça n’est pas un porno. On m’a même spécifié que je ne serais
jamais complètement nue face à la caméra, ce sera précisément suggéré par des jeux de plans. Et ce qui
compte, c’est que non seulement c’est un rôle magnifique à interpréter, mais qu’en plus c’est Sidney
Walberg qui va le réaliser !
– C’est un grand, indiscutablement, concède-t-elle, visiblement impressionnée. J’adore ses films, mais
avec un tel sujet, il va se casser le nez !
– J’ai confiance, maman !
– Ça ne suffit pas, rétorque ma mère. Tu es certaine que tu veux faire ça ?
– Quoi « ça » ? C’est du cinéma, maman, rien que du cinéma. Et le cinéma raconte des choses de la
vie.
– Je dis juste que les histoires de cul n’ont pas grand intérêt, ma fille.
– Là, tu deviens vulgaire, m’emporté-je, ça n’est pas une histoire de cul.
– Désolée, mais nous ne t’avons pas élevée dans l’optique que tu te retrouves un jour livrée aux
regards concupiscents de pervers.
– J’espérais que tu serais heureuse d’apprendre que ma carrière va sans doute décoller.
– Écoute, j’ai toujours refusé la moindre scène un peu tendancieuse et ça ne m’a pas empêchée
d’arriver là où je suis. Avec dignité.

J’accuse le choc. Alors pour elle ça signifie que je vais tout bonnement perdre ma dignité. Je suis
certaine qu’elle n’a même pas lu le livre. Et lui proposer de le faire ne ferait qu’envenimer les choses.
Aussi, j’inspire un grand coup et je dis simplement :

– Désolée de te décevoir, mais je ne veux pas abandonner.


– Très bien, réplique ma mère.

Nous raccrochons sur ce désaccord. Je sais qu’ils veulent me protéger, mais ils pourraient me faire un
peu confiance. Et me soutenir. Cet échange de mots gâche mon plaisir. Je n’ai pas envie de me battre
contre mes parents que j’aime. En revanche, il n’est pas question que je me soumette à leur façon de voir
les choses ! Ils vivent leur vie, travaillent selon leurs propres convictions, et je les respecte pour leurs
choix. Mais ils pourraient accepter le fait qu’il n’y a rien de dégradant à rendre réalistes certaines scènes
qui ont besoin de l’être. Et c’est vraiment, j’en suis certaine, un grand tournant dans mon existence.

C’est plus que ça en fait, c’est un rêve que je veux réaliser. J’aimerais aussi qu’ils soient fiers de moi,
qu’ils comprennent que le temps où je jouais des petits rôles dans des séries est bel et bien révolu.
8

Toute belle avec ses cheveux bruns coiffés en une longue natte, Thelma me regarde, l’air concentré. Je
sais qu’elle est en train d’enregistrer, d’analyser, de synthétiser. Ses grands yeux verts me scannent. Il faut
préciser que je viens de tout lui raconter sans prendre le temps de souffler. J’ai même parlé de ma nuit à
l’hôtel avec Paul Harcourt.

Nous sommes installées à la terrasse d’un petit établissement de West Village avec autour de nous des
couples, des groupes d’amis qui respirent la joie de vivre. Et j’ai l’impression que Thelma et moi
sommes enfermées dans une bulle que rien ni personne ne pourrait pénétrer. Elle pioche un calmar dans
son assiette et porte la fourchette à ses lèvres, avant de suspendre son geste.

– Bon, commence-t-elle, déjà avec tes parents, je suis certaine que ça s’arrangera ! Ils sont maladroits,
mais c’est leur façon de te protéger. Je suis sûre que quand tu crèveras l’écran, ils seront éblouis !
– Ça n’est pas gagné, dis-je, mais je l’espère de tout cœur.
– Quant à ce Paul Harcourt, ajoute Thelma en m’adressant un regard empli de douceur, je comprends
que tu aies des doutes, mais je pense que tu l’as jugé trop vite. C’est peut-être un pur hasard, son casting
était sans doute prévu depuis longtemps. Te découvrir avec ce roman de Dean Turner ne signifiait pas
forcément que tu allais faire un essai pour jouer le rôle de Blanche. Tu m’as dit toi-même que tu ne lui en
as pas parlé au café. Il était sans doute aussi surpris que toi de constater que tu étais sur le coup, non ?
– Si, c’est possible, concédé-je.
– Franchement Laura, ce serait dommage de tout gâcher à cause d’un malentendu. Et honnêtement, c’est
à cause de Dylan que tu as tout de suite imaginé le pire, non ? Tous les mecs ne sont pas comme ton ex,
Laura, ils ne veulent pas tous se servir des autres… enfin j’espère, lâche Thelma en rigolant. Et d’après
ce que j’ai cru comprendre, Paul est loin de te laisser indifférente. Donne-lui une petite chance !

Je hoche la tête et je me calme peu à peu. Thelma n’a pas tort, je m’en rends compte.

C’est peut-être la première fois que j’éprouvais autant de plaisir physique, mais au-delà de ça, même
s’il n’y avait pas eu cette nuit à l’hôtel, j’aurais aimé le revoir. Quand nous nous sommes rencontrés à la
terrasse du café, j’ai eu l’impression que nous pouvions nous entendre sur un plan autre que physique.
Bien avant que nous couchions ensemble, il s’est passé quelque chose entre nous, c’est indéniable.

– Il y a un autre souci, c’est qu’il va devenir mon partenaire sur un plateau !


– Où est le problème ? Vous pouvez choisir de garder cette relation secrète jusqu’à la fin du film. Ou
vous pouvez l’assumer. Mais au pire, un tournage dure quelques semaines, ça vous laissera au contraire
le temps d’apprendre à vous connaître.
– Je ne sais même pas s’il veut qu’on se revoie…, surtout après ce que je lui ai dit ! Et puis imagine
qu’il y ait des interférences entre le tournage et la vraie vie, j’ai peur que ça foute un sacré bordel. Je
risque d’être chamboulée à la fois par mon rôle et par mon éventuelle histoire avec Paul. Et imagine que
ça se passe mal ! Ça pourrait également créer des tensions pendant les prises, qui sait ? Cela mettrait en
péril la qualité de nos jeux respectifs, et pourquoi pas le film tout entier.

Thelma soupire avant de saisir ma main dans la sienne :

– Arrête de sauter tout de suite aux conclusions négatives, ça peut aussi très bien se passer ! Alors,
reste toi-même et choisis un dessert.
9

J’ai passé quinze jours à bosser sur le script, jour et nuit. Je ne suis pratiquement pas sortie de chez
moi. J’ai dîné deux fois avec Thelma. J’ai regardé mille fois mon téléphone pour savoir si Paul avait
tenté de me joindre. J’ai caressé autant de fois l’idée de lui adresser un SMS pour m’excuser de mon
agressivité à son égard, mais je n’en ai rien fait.

Et voilà, le grand moment est arrivé : mon premier jour sur le plateau de tournage d’un grand film !

Je suis excitée, fébrile… et un peu perdue.

Le décor du plateau représente une salle de musée dont les cloisons sont couvertes de toiles rendant
hommage aux artistes marquants de l’art primitif. On se croirait vraiment dans Le Secret de la lune, c’est
assez remarquable !

Des machinistes tirent des câbles aux quatre coins de la pièce, des éclairagistes installent des
projecteurs, un type roux qui doit être assistant à la réalisation parle de cadrages avec un cameraman.

Je suis tout à la fois fascinée par cette ambiance et tendue à l’idée de tourner dans mon premier grand
film. Tout au fond du studio, j’avise un barbu qui doit avoir dans les 40 ans. C’est lui, Sidney Walberg en
chair et en os ! Je l’ai déjà vu dans plusieurs interviews. C’est un homme brillant et talentueux, avec de
nombreux chefs-d’œuvre à son actif et plusieurs nominations aux oscars. C’est une chance pour la jeune
actrice que je suis. Le revers de la médaille, c’est qu’il est également réputé pour son caractère difficile.
C’est un perfectionniste capable de piquer de grosses colères. Je croise les doigts en souhaitant de tout
cœur que cela ne se produise pas sur le tournage de ce film. Il m’aperçoit, m’adresse un signe et replonge
dans ses notes.

C’est la première fois que Walberg travaille avec des inconnus. Il y tenait expressément pour servir le
côté naturel des personnages du roman de Turner. Mais aura-t-il la patience de nous diriger, lui qui a tant
l’habitude des stars qui réagissent au quart de tour ? Supportera-t-il nos hésitations ? Nos défauts de
jeunesse ?

Je prends discrètement mon pouls, il bat très très vite ! Et je ne sais pas vraiment où me mettre en
attendant…

Mon regard scanne le plateau pour essayer de repérer Paul, mais il n’a pas l’air d’être arrivé. Je suis à
la fois impatiente de le retrouver et très inquiète à l’idée de lui donner la réplique. Il va falloir que je me
ferme à tout sentiment personnel, que je devienne Blanche et qu’il soit Matthew.

Il va falloir se plonger dans l’ambiance d’un coup. Passer par tous les registres, de l’amour à la
déception, sans oublier la trahison.
– Vous êtes attendue à l’habillage et au maquillage, me prévient Bridget. La première prise est prévue
pour dans une heure.
– D’accord, dis-je en m’efforçant de paraître calme.

Elle m’adresse un clin d’œil de connivence et rejoint Walberg qui vient de l’appeler.

Tandis qu’on me maquille, la discussion que j’ai eue avec ma mère me revient en mémoire. J’aurais dû
lui expliquer que le plus dur sur ce tournage serait de parvenir à bien jouer les scènes de nudité
émotionnelle. J’aurais dû lui répondre que c’était ça le plus compliqué et non pas de se retrouver en
petite tenue entre les bras d’un homme.

On me passe une robe bustier en satin noir, avec un décolleté audacieux. C’est la tenue que je porte à
l’occasion du vernissage, au terme duquel, seule face à Matthew, Blanche explique pourquoi elle mène
une double vie. Directrice de département dans un musée le jour, entraîneuse de cabaret la nuit. Je me
regarde dans le miroir et je vois une autre personne, je vois Blanche. C’est une sensation étrange. C’est
toujours bizarre d’entrer dans la peau d’un personnage, mais avec Blanche, qui a une double personnalité,
c’est encore plus déstabilisant. Dans mes quelques précédents petits rôles de débutante, j’incarnais une
étudiante amoureuse de son prof de littérature comparée ou encore la énième victime d’un serial-killer,
mais c’était plus léger et je n’étais jamais qu’un des nombreux caractères des séries en question. Là, je
suis LE personnage ! C’est très excitant. Et très flippant !

Fébrile, je rejoins l’équipe et je l’aperçois tout de suite. Beau comme un dieu, Paul arbore un complet
noir très chic, et il affiche un air grave. Je ne sais pas si c’est son état d’esprit parce qu’il m’en veut
encore ou s’il est concentré pour jouer sa scène, mais il est déjà Matthew, effaré par ce qu’il vient de
découvrir à propos de Blanche. J’aurais aimé avoir le temps de lui expliquer ma réaction au casting et de
lui reparler de l’incroyable coïncidence – si c’en était bien une – de notre rencontre. Mais déjà Walberg
s’avance vers nous.

Sa voix profonde résonne dans le studio :

– Puisque Laura Sound et Paul Harcourt sont sur le plateau et que nous allons tourner le premier plan
du Secret de la lune, je tiens à vous dire que je suis ravi de faire ce film avec vous tous. Ça ne va pas
être facile tous les jours, certains d’entre vous me connaissent déjà, mais on va faire du bon travail et on
ira jusqu’au bout. Je déclare le tournage commencé !

Nous applaudissons tous le court discours du Maestro et chacun se met en place.

Quand Walberg nous rejoint, je ressens la même émotion que lors de mon premier jour à l’école
maternelle.

– Vous n’avez pas encore beaucoup d’expérience, commence-t-il, mais j’attends de vous des
prestations de stars. Si vous n’y arrivez pas, c’est que le casting était mauvais !

Bonjour la pression !

Walberg esquisse un sourire malin, avant de poursuivre :


– Tant pis si on doit recommencer trente fois une prise, ça arrive aux plus grands. S’il y a le moindre
souci, n’hésitez pas à m’en parler, d’accord ? Ce qui m’intéresse, c’est cette fraîcheur que vous possédez,
ce naturel nécessaire pour habiter les personnages de Turner. Je vous aiderai à faire sortir les choses,
mais le plus important c’est d’abord d’avoir confiance en vous. La scène que nous allons tourner est
cruciale, ça risque d’être difficile, mais c’est notre défi du jour.

Nous acquiesçons silencieusement, Paul et moi, tous deux fascinés par le charisme de cet homme. Sa
façon de s’exprimer donne vraiment envie de le relever, ce défi.

– Je n’ai pas choisi cette scène au hasard, précise-t-il. Il se trouve que vous connaissez par cœur le
texte appris lors des essais, ce qui vous permettra de concentrer toute votre attention sur vos émotions.
Nous commençons dans quelques minutes. Et je n’ai plus qu’une chose à dire : étonnez-moi, secouez-moi,
faites-moi pleurer. Et merde !

Comme ça, c’est clair !

Après le clap et le traditionnel « moteur, ça tourne », nous entamons la première prise.

– Écoute-moi, Paul, commencé-je. Tu…

La voix de Walberg m’interrompt dans mon élan.

– Laura, lance-t-il sur un ton à la fois calme et ferme, le personnage du roman s’appelle Matthew, pas
Paul.

Paul sourit légèrement. On dirait presque que ça l’amuse. Là encore, je délire peut-être complètement,
mais le fait est qu’il ne se foule pas pour me faciliter les choses. Il est venu pour donner ses répliques et
se déplacer comme prévu sur le plateau, mais il ne fera rien de plus. Pas d’encouragement, pas de
complicité. C’est à moi de gérer mon stress grandissant. Plus les secondes passent, plus j’ai l’impression
de me noyer dans la confusion la plus totale. Ce sentiment est aussi incontrôlable qu’un fou rire,
impossible à réprimer. Sauf que là, j’aurais plutôt envie de pleurer.

– Sois Blanche, me répète Walberg, laisse-toi imprégner. On reprend dans trente secondes, ça va bien
se passer. Pense à Matthew, Matthew, Matthew…

Là, c’est bon, je ne risque pas d’oublier !

On fait déjà une nouvelle prise, j’aimerais demander une pause pour retrouver un peu de
concentration, mais je n’ose pas. Cette fois je ne me trompe pas sur le nom du personnage, mais je bouge
de manière excessive sur le plateau et sors du cadre sans m’en apercevoir.

– Coupez ! lance Walberg. On n’est pas dans une pièce de théâtre, Laura, dit-il avec une pointe
d’agacement dans la voix qui ne fait qu’ajouter à mon malaise. Tes déplacements sont indiqués au sol, tu
dois les mémoriser pour ne pas être hors champ, d’accord ?

J’acquiesce, morte de honte. J’ai l’impression que tous les regards sont braqués sur moi, attendant la
prochaine bourde que je vais bien pouvoir commettre. On devient vite parano dans ce genre de situation
embarrassante. J’ai assuré au moment du casting et je me plante lamentablement le grand jour. Je ne
trouve pas Blanche. On m’a dit souvent que c’était cool de jouer la comédie, qu’on était bien payé à faire
quelques prises avant de rentrer chez soi. J’aimerais retrouver les gens qui m’ont sorti ces conneries, leur
montrer que c’est un métier et que si on n’y arrive pas, c’est une véritable catastrophe.

L’ambiance commence à être électrique. Et Paul attend, il est Matthew, il patiente jusqu’à ce que
Blanche soit enfin disponible.

D’accord, si c’est comme ça, j’arrive !

Je fais le vide autour de moi, le silence qui m’entoure en devient presque oppressant et quelque chose
d’inexplicable se déclenche en moi. Ça vient de loin et me ramène à cette époque où, étudiante en cours
d’art dramatique, je finissais toujours par dépasser mes peurs et mes réticences à me livrer. J’avais alors
l’impression de sortir de moi. Et là soudain, ça revient.

Les mots s’enchaînent, des larmes coulent sur mes joues. Quelqu’un d’autre est en moi et je sais que
c’est Blanche. Et je suis en face de Matthew.

– Oui, je travaille comme entraîneuse dans un cabaret fréquenté par des hommes, mais ça ne fait pas
de moi une putain, Matthew.
– Mets-toi à ma place, j’ai l’impression d’avoir été trompé sur toute la ligne.

Matthew est furieux. Je suis passionnée, révoltée, triste et fière à la fois. Nos caractères s’affrontent,
nos sentiments se heurtent.

– Je te comprends, mais ça n’est qu’une impression, je ne t’ai pas trompé.

J’éprouve soudain le sentiment étrange que c’est à Paul que je parle et que je ne suis plus vraiment
Blanche. Un instant déstabilisée, je me reprends aussitôt, persuadée que mes émotions en tant que Laura
pourront rendre encore plus crédible le personnage de Blanche. Et que Paul et Matthew ne sont qu’une
seule et même personne. Tout va bien, je suis toujours et encore Blanche… Matthew semble hors de lui.
Sa voix me donne des frissons…

– Qu’as-tu fait d’autre ? Et qui es-tu à la fin ? Luna ? Blanche ? Ou Dieu sait qui ?
– Je n’ai fait que t’aimer, le reste ne compte pas. Et si tu m’aimes, il faudra m’accepter entièrement. Tu
sais, Luna n’est pas si différente de Blanche, ce sont deux femmes fières qui assument totalement ce
qu’elles sont. Ce sont deux femmes qui se complètent. J’ai vu ton regard au cabaret, empli de désir. Je
l’ai vu, Matthew ! Ose me dire que Luna ne te plaît pas tout autant !

Matthew se prend la tête entre les mains, avant de saisir une flûte de champagne qu’il vide d’un trait,
avant de la fracasser sur le sol.

– Ça n’est pas une réponse, Matthew, dis-je en m’approchant de lui.


– Oui, vous me plaisez toutes les deux, lâche enfin Matthew.

J’ai un flash de la première fois où nous avons joué cette scène, le jour des essais, quand la voix de
Paul s’était cassée, comme troublée. Là, c’est moi qui suis troublée, et ça m’aide pour ma dernière
réplique. Ma voix tremble quand je prononce les dernières paroles de Blanche à Matthew qui l’observe
interdit, comme fasciné par la fièvre qui brûle en elle.

– Alors embrasse-nous, s’il te plaît.

Je me tais soudain, une larme glisse de ma paupière pour rouler sur ma joue. Les lèvres de Matthew se
posent sur les miennes, son bas-ventre se presse contre mon corps tremblant. Je reconnais le goût de Paul
quand sa langue m’investit. Je manque de reculer d’étonnement : ce n’est pas un baiser de cinéma ! Il
m’embrasse vraiment !

Passé la surprise, je me laisse totalement aller et réponds avec passion. Paul me dévore avec fièvre,
ses deux mains enserrent mon visage comme une invitation à se fondre en lui.

C’est la première fois que l’on s’embrasse depuis la nuit à l’hôtel. Et je suis aussi émue que Blanche.
Aussi émue que Luna. Aussi émue que toutes les femmes qui rêvent d’être embrassées passionnément.

Je réprime un cri de frustration quand la voix de Walberg résonne, me ramenant brutalement à la


réalité :

– COUPEZ ! C’est la bonne.


10

Je m’écroule sur le canapé de mon appartement. J’aimerais bien avoir un petit chat. Je lui trouverais
un nom craquant et il viendrait se blottir contre moi en ronronnant. Il serait une douce présence après
cette journée éprouvante. Walberg semblait satisfait, au final. Et Bridget m’a fait des compliments. Avec
Paul, nous n’avons pas échangé un seul mot, en dehors des dialogues du scénario. Il m’a fuie entre les
prises et à la fin de la journée, il est parti avant que j’aie fini de me changer. J’aurais pourtant voulu
m’excuser car il est clair que je me suis trompée, Thelma avait raison. Dylan m’a fait oublier que je
pouvais être aimée pour autre chose que mon nom.

J’aimerais tellement pouvoir parler avec Paul, ne serait-ce que pour savoir si quelque chose est
possible entre nous.

Comme revivre une autre nuit torride.

Mais je ne peux m’empêcher de douter. Une nuit lui aurait donc suffi ? Ressent-il quelque chose pour
moi quand nous jouons ensemble ? Quand il me regarde ? Je n’en ai pas l’impression. Et pourtant, ce
baiser ! On a tous appris à embrasser « pour de faux » à l’école dramatique, c’est un passage obligé. Il
est forcément passé par là lui aussi, il n’avait a priori aucune raison de le faire « pour de vrai ». Suis-je
la seule à l’avoir tant aimé ? Puis-je croire qu’il y avait quelque chose de Paul dans le désir de
Matthew ?

Fatiguée par toutes ces questions, je me lève pour aller prendre une douche, avant de me préparer à
dîner.

Un quart d’heure plus tard, confortable dans mon peignoir tout doux, je pose sur la table basse
l’assiette où fument mes œufs au bacon. Quoi de mieux qu’un plateau télé pour déconnecter ? Et j’utilise
le meilleur moyen de me détendre quand je suis seule chez moi : j’insère le DVD de Dirty Dancing dans
le lecteur. Je n’ose pas réfléchir au nombre de fois où j’ai visionné ce film. Je me dis toujours qu’il
faudrait songer à passer à autre chose, mais c’est plus fort que moi. C’est comme une berceuse, un rituel
rassurant qui me délivre de toute tension. Qui m’apaise… et m’aide à m’endormir.

Je sursaute en poussant un petit cri presque comique. Mon bras droit est tout ankylosé et j’ai comme un
début de torticolis. L’écran de télé est bloqué sur le menu de Dirty Dancing et dehors, il fait jour !

J’ai fait le tour du cadran !

Ça ne m’arrive pratiquement jamais. Je bénis le ciel que le tournage ne reprenne qu’en début d’après-
midi. Je vais pouvoir bosser un peu le script pour préparer la scène du jour. Mes batteries sont
complètement rechargées, ce qui n’est pas le cas de mon portable qui s’est éteint tout seul. Je le place sur
la station d’accueil reliée à des enceintes, j’attends qu’il se rallume et je choisis une playlist qui démarre
en fanfare avec « Happy » de Pharrell Williams.
Je m’habille en quatrième vitesse avant d’aller m’offrir un petit déjeuner au Lazy Daisy Cafe sur
Wilshire Boulevard, où j’ai mes habitudes. J’ai toujours aimé me retrouver dans ce lieu intime avec sa
terrasse fermée par des grilles ajourées et entourées d’arbustes en pot. Je m’installe à une table sous le
petit store pour me protéger du soleil matinal. Là, en plein cœur de Brentwood, j’ai l’impression d’être
en vacances.

– Un café et un jus d’orange pour Laura, annonce le patron en déposant un plateau sur ma table.

Je le remercie et soupire d’aise en avalant la première gorgée de mon expresso ; il fait un temps
magnifique, la journée s’annonce très belle. J’allume mon MacBook pour consulter ma boîte e-mail et je
remarque une alerte Google. J’en ai installé plusieurs pour suivre ce qui se dit de Dean Turner, du
tournage et de l’adaptation du Secret de la lune. Rien que le titre de l’article me colle des frissons et me
plonge d’emblée dans un profond malaise.

« Chronique d’un flop annoncé »

Je n’en crois pas mes yeux. Ce titre est assassin. Et les caractères qui s’étalent en dessous ne font
qu’enfoncer le clou. Elsa Boyd, l’auteur de l’article, ne mâche pas ses mots. Elle ne me connaît pas, le
tournage du film a à peine démarré, mais je suis déjà « l’erreur du casting ».

Ce sont ses propres mots :

« D’où sort cette jeune actrice qui va travestir le naturel de Blanche Gordon, l’héroïne sublime du
chef-d’œuvre de Dean Turner ? Sous prétexte que c’est une jolie fille qui a dû taper dans l’œil de
Sidney Walberg, a-t-on le droit pour autant de commettre un tel sacrilège ? Laura Sound n’est pas
Blanche Gordon et ne le sera jamais. Grande admiratrice du travail de l’écrivain et très respectueuse
du travail du réalisateur, je suis suffisamment remontée pour vous promettre qu’on n’a pas fini d’en
parler. Ma main à couper que le tournage sera interrompu un beau matin. Laissons à chacun le temps
de réaliser que Le Secret de la lune ne peut pas être réalisé avec une actrice tout juste à sa place dans
le rôle secondaire d’une étudiante à l’université. Elle est vouée à parader de charmante façon dans
des séries pour adolescents. Mais jamais une gosse de stars pistonnée n’arrivera à la cheville de
Blanche Gordon. Les parents de Laura Sound ont fait leurs preuves, ce qui n’est pas encore le cas de
leur rejeton. Il faudra encore un certain temps avant que la jolie blonde… »

Je m’interromps un instant, les mains tremblantes. Quand on fait ce métier, on se prépare forcément à
des déconvenues. Mais l’agressivité et la méchanceté dont fait preuve cette femme dépassent
l’entendement. C’est vrai, j’ai déjà eu des rôles dans des petites séries. Et c’est exact, j’y jouais assez
souvent une étudiante attirée par son professeur. C’est évidemment à ça qu’Elsa Boyd fait référence. En
ce sens, on ne peut pas lui reprocher de raconter n’importe quoi. Elle s’est bien renseignée et ceux qui
liront l’article n’auront qu’à taper « Laura Sound » sur Google pour comprendre qu’elle ne dit pas de
bêtises. Mais suis-je responsable d’être jeune et de ne pas avoir encore interprété un rôle suffisamment
marquant pour faire de moi une actrice reconnue pour son talent ? Et comment peut-elle se permettre
d’affirmer avec tant d’assurance et d’irrespect que je ne serai jamais Blanche Gordon ? Juste une « jolie
blonde » !

Je ferme les yeux et je m’efforce de contenir les larmes de colère et d’incompréhension qui tentent de
forcer la barrière de mes paupières. Je souffre, elle a réussi son coup. Quant à son allusion virulente
concernant la « gosse de stars pistonnée », si elle savait comme elle se fourre le doigt dans l’œil.
J’entends déjà la voix de ma mère :

« Je suis désolée pour toi ma chérie, mais n’oublie pas ce que je pensais de ce rôle dès le début ! »

Et mon père d’enfoncer le clou :

« Tu t’en remettras, mon cœur. Simplement, à l’avenir essaie d’écouter nos conseils. »

Je ravale mes larmes et ma colère. J’ai l’impression que tout le monde autour de moi devine ce qui est
en train de m’arriver. Par bonheur, la photo est d’assez mauvaise qualité. Sur le cliché j’ai l’air d’avoir
14 ans et j’ai les cheveux longs. Rien à voir avec la jeune femme aux cheveux courts que je suis devenue.
C’est déjà ça !

Je constate avec effroi que l’info est déjà en train d’être relayée. Sur Twitter notamment, certains
blogs de fans du best-seller de Dean Turner ont posté des commentaires pour soutenir l’indignation de la
délicieuse Elsa Boyd !

Je relis l’article plus calmement, je prends du recul. Si je me sens encore très vulnérable après la
deuxième analyse de cette mise à mort, je ne veux pas me laisser abattre. La seule réponse que je peux
donner à Elsa Boyd est évidente : prouver qu’elle se trompe sur toute la ligne. Des larmes ou des insultes
n’y pourront rien.

On verra bien si je ne peux pas être Blanche Gordon !

Je suis remontée, mais dans le bon sens du terme. Et s’il y a bien une chose qui me caractérise, c’est
ma ténacité : il faudra se lever de bonne heure pour me contraindre à lâcher l’affaire. Je suis une jolie
blonde, mais je ne suis pas Barbie !
11

Paul est de dos, il ne m’a pas vue. Il tient son portable devant lui et je réalise qu’il relit certains
passages de l’article d’Elsa Boyd.

– C’est instructif, remarque-t-il.

Le technicien hoche la tête. Paul se paye ma tête avec l’équipe ! Je n’en reviens pas.

– La journaliste s’est bien documentée et au moins elle dit qu’elle est jolie, soupire Paul. Tout n’est
pas perdu.

Je suis follement attirée par un mec qui, maintenant c’est clair, ne me considère pas mieux qu’un coup
d’un soir doublé d’une actrice qui n’a pour elle que son physique. Je me rapproche encore d’eux, aussi
nonchalamment que possible.

– C’est de moi que tu parles ? interviens-je brusquement.

Paul se retourne, à peine surpris. Il ne sourit pas mais me fixe de ses yeux bleus si déroutants. Son
regard me fait toujours autant d’effet, sauf que je n’ai pas envie d’y penser à cet instant.

– Alors comme ça, « tout n’est pas perdu » ? l’interrogé-je. Car « au moins », je suis « jolie » ?
– Ce n’est pas ce que j’ai dit. Et puis tu te souviens de ce que tu m’as reproché au casting ?

Le casting…

J’ai l’impression que tout est parti de là, ma colère, son indifférence…

– Alors tout ça c’est parce que je t’ai dit que je te considérais comme un vulgaire canon ? Mais…
– Merci pour le « vulgaire », me coupe-t-il avec un sourire.

Je ne peux m’empêcher de sourire moi aussi. Le technicien s’est éclipsé. Paul s’est légèrement avancé
vers moi et a posé une main sur mon bras. J’ai des frissons. J’ai envie de l’embrasser. Comme à notre
premier rendez-vous, je n’arrive plus à parler. Je lis dans ses yeux du désir. Enfin je crois. Le temps est
suspendu quand soudain une voix que nous connaissons bien nous fait sursauter et reculer.

– C’est quoi ce cirque ? Ça vient d’où, bordel de merde ! On n’a pas besoin de ce genre de publicité !

Comme tout le staff présent sur le plateau, Sidney Walberg n’a pas manqué de découvrir les écrits
d’Elsa Boyd et les répercussions sur les réseaux sociaux. Il n’est pas loin de piquer une de ses colères
qui font sa réputation de génie colérique.

Je rentre la tête dans les épaules. Non seulement je ne peux pas m’excuser auprès de Paul maintenant,
mais je risque aussi de subir les foudres du Maestro qui, étonnamment, se calme assez vite après son
entrée fracassante.

Il nous invite à rejoindre nos places et à ne plus jamais parler de cette « foutue Elsa Boyd » devant lui.
Je suis soulagée et je m’empresse d’obtempérer. Paul m’ouvre la porte du studio et presse le bas de mes
reins pour m’inviter à sortir, pour jouer notre prochaine scène. Je frissonne à son contact.

Plus il me répond, plus je deviens agressive. C’est un peu l’escalade.

Nous sommes en extérieur, la production a fait bloquer la rue devant le studio car nous devons tourner
une scène de nuit dans un taxi. Installés sur la banquette arrière d’un yellow cab, Matthew et Blanche sont
censés aborder le thème de la prochaine exposition au musée. C’est un moment important car il s’agit
d’une discussion professionnelle rendue délicate par l’attirance mutuelle que ressentent Blanche et
Matthew. Ils ne se sont pas encore embrassés, mais ils en rêvent chacun de leur côté. La radio du taxi
diffuse « My Way », ce qui ajoute à l’ambiance intimiste de la scène. Mais nous ne sommes pas dans le
bain. Enfin, surtout moi ! Je suis littéralement incapable d’entrer dans la peau du personnage. Matthew
vient de me présenter le planning de la prochaine exposition, il me demande ce que j’en pense, je suis
censée répondre « c’est une idée intéressante », au lieu de quoi je dis :

– Excuse-moi, je n’y arrive pas.

Et puis j’entends :

– Coupez !

C’est une vraie catastrophe. Ai-je répondu à Matthew ? Ou à Paul ? Je ne sais plus au juste. Je suis
comme paralysée. Est-ce le parfum de Paul qui m’obsède ? Mon envie qu’on se parle enfin ? Tout à
l’heure, j’ai réalisé qu’il n’avait pas oublié un mot de ce que je lui avais dit au casting, et que si on se
parlait, tout n’était peut-être « pas perdu ».

– Ça n’est pas dans le texte, me rappelle Walberg. Concentre-toi un peu, Laura. Oublie cette Elsa
Boyd… et tout le reste !

Elsa Boyd, j’y arrive. C’est pour « tout le reste » que c’est compliqué !

Par la vitre ouverte du yellow cab, je me tourne vers Walberg qui se tient debout près de la caméra.
Les poings sur les hanches, il m’observe comme si j’étais un être venu d’ailleurs. Son regard perçant est
presque… dérangeant. J’aimerais être une petite souris afin de disparaître sur-le-champ sans que
personne ne s’en aperçoive.

– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? demande-t-il. Qu’est-ce que tu « ne peux pas » ?


– Problème de concentration, dis-je en écartant les bras et en rougissant de honte.
– Tu es actrice, Laura, je n’en doute pas, finit-il par déclarer sans la moindre douceur. J’ai visionné
tes essais au casting, ça m’a bouleversé si tu veux savoir, j’ai vu ce que tu étais capable de donner
pendant les premières scènes du tournage, mais là ça ne va pas ! Je te prie instamment de faire le vide
dans ton esprit, de jouer la comédie et l’amoureuse, c’est pour ça qu’on t’a engagée !
Autour de nous, l’équipe est dans ses petits souliers. Ils ont senti le vent tourner et se préparent à
affronter une crise du Maestro. Je croise les doigts pour que cela ne se produise pas.

Mes lèvres frémissent. Il vient de me parler comme à une gamine, sur un ton autoritaire. Mais je ne
peux pas lui donner tort. Je suis carrément déstabilisée, au bord de tout laisser tomber, de m’enfuir. Je
suis envoûtée par le délicieux parfum de Paul dont je sens la présence magnétique à mes côtés. Je n’ose
pas le regarder.

Je prends une longue inspiration. Derrière sa froideur et son agacement, je dois quand même
reconnaître que Walberg m’a fait des compliments : il m’a dit à sa façon qu’il croyait en moi, et c’est ça
que je dois retenir. Quand un génie avoue qu’il a été bouleversé, ça n’est pas rien quand même !

– Je vais le faire, annoncé-je calmement sans quitter Walberg des yeux. Je suis prête.

Je ne sais pas si je l’ai rêvé, mais j’ai cru percevoir comme un éclair de reconnaissance et
d’encouragement dans le regard qu’il m’a offert en retour. Et je ne sais pas non plus où je puise mes
ressources, mais dès que la voix de Walberg prononce « ça tourne », je comprends que tout va bien se
passer. Je sens à quel point je suis faite pour ce métier difficile mais merveilleux. Je constate que cette
formule magique « ça tourne » m’autorise à tout oublier. Exactement comme la veille, il suffit que je sois
à la fois Blanche et Laura, qu’il soit Matthew et Paul, pour que mon jeu s’en ressente, se complexifie et
s’enrichisse de ces différentes émotions.

– Que pensez-vous du thème de cette exposition ? demande Matthew d’une voix si rauque que j’en
frémis.

Je me tourne vers lui, mes mains tremblent tant la proximité de cet homme me déstabilise.

– C’est une idée intéressante, murmuré-je.


– Excusez-moi, Blanche, mais je n’ai pas bien entendu.

Je pose la tête sur son épaule, mes lèvres palpitent, des frissons me parcourent.

– Je disais… prenez-moi dans vos bras, Matthew, j’ai un peu froid.

Sinatra chante le refrain de « My Way », Matthew passe un bras autour de mes épaules, c’est tellement
bon d’être Blanche dans les bras de Paul. Je commence à fredonner en duo avec Sinatra tandis que
Matthew me serre plus fort contre lui.

– Coupez ! Bravo à vous deux !

Je respire enfin. Et je souris à la pensée que lorsque je suis dans le rôle de Blanche et que Paul est
Matthew, alors nous sommes vraiment ensemble. Comme libres et en apesanteur dans un espace où tout
est possible. C’est aussi ça, la magie du cinéma.
12

J’ai toujours apprécié l’atmosphère particulière de Santa Monica. On y trouve de jolies plages et des
petits coins qui ne ressemblent à rien de ce qu’on peut découvrir dans le centre de Los Angeles. C’est le
cas de ce petit restaurant aux allures d’hacienda dans lequel Thelma m’a donné rendez-vous.

Je la rejoins au bar où elle est occupée à discuter avec Terry, un beau gosse qui m’a toujours fait
penser à un pirate des Caraïbes, et qui est accessoirement l’un de ses ex avec qui elle est restée en très
bons termes. Terry est serveur la nuit, surfeur le jour. Il possède une petite maison non loin de la plage et
Thelma a décidé de profiter de deux jours de congé bien mérités pour passer le week-end avec lui, à
surfer et manger du poisson.

Terry nous installe à une table et dès les premières secondes, je me sens bien. C’est toujours comme
ça avec Thelma.

– Et aujourd’hui encore il est parti sans chercher à en savoir plus ? me demande-t-elle.

Je lui ai raconté mon échange avec Paul, la scène que nous avons jouée, l’article…

– Oui, il me fuit chaque fois. Pourquoi ? Je pensais qu’on allait enfin mettre les choses au point, que je
pourrais m’excuser.
– Peut-être qu’il a aussi peur que toi de ce qu’il ressent ?

Si seulement c’était vrai.

– Allez, ne fais pas cette tête, ajoute-t-elle. Il ne pourra pas toujours s’enfuir, et ce jour-là tu pourras
lui dire ce que tu as sur le cœur. Tu verras alors si tu te fais des idées ou si quelque chose est possible !

Elle a raison. Je me rends compte à quel point je suis heureuse de l’avoir rencontrée. Parfois, je me
demande ce que serait ma vie sans elle. Elle rit quand je le lui avoue à mots couverts, puis je lis dans ses
grands yeux verts qu’elle aussi est touchée :

– Je suis certaine que tu te débrouillerais comme un chef. Tu es une battante. Et malgré ta sensibilité,
au-delà de cette fragilité qui te permet de faire ce métier, tu as du caractère. Tu sais ce que tu veux, tu vas
toujours jusqu’au bout. Tu n’as pas obtenu ton rôle pour rien. C’est grâce à toi.

Je crois pouvoir affirmer que nous serons toujours là l’une pour l’autre, dans les moments de bonheur
comme dans les périodes difficiles.

Je sors un petit paquet de mon sac à main et le lui tends :

– C’est pour moi ? demande-t-elle.


– Non, c’est pour ton chef de service à la clinique, mais tu as le droit de l’ouvrir.
Elle rit tandis que ses doigts défont l’emballage avec délicatesse. Il y a ceux qui déchirent le papier
avec une sorte d’impatience incroyable et ceux qui prennent leur temps, procurant à l’instant un petit
caractère sacré. Voilà encore une chose que j’aime chez Thelma : elle savoure la vie, en apprécie chaque
seconde comme pour toutes les stocker dans le film de ses souvenirs.

– Qu’est-ce que ça peut bien être ? ne cesse-t-elle de répéter sur un ton mystérieux qui ajoute à
l’atmosphère.
– Aucune idée. Une casserole ? Un grille-pain ?
– Bonne idée, s’esclaffe-t-elle, le mien déconne complètement. Mais pourquoi tu me fais un cadeau ?
– Pour te remercier de me soutenir, je…
– Oh, non ! m’interrompt Thelma en découvrant soudain le contenu de l’emballage.
– Je le reprends si tu veux, plaisanté-je.
– Jamais de la vie, répond-elle faussement menaçante.

Elle dévisse le capuchon du Montblanc pour en admirer la plume. Ses lèvres frémissent, ses yeux se
troublent, son bonheur transparaît dans le moindre de ses gestes.

– Tu es folle, lâche-t-elle d’une voix étranglée, tu es…


– Il te plaît ?
– Arrête, tu sais parfaitement que j’en rêvais.
– Et tu sais également pourquoi j’ai voulu réaliser ton rêve, hein ?

Elle hoche la tête sans quitter le stylo à plume des yeux. Pour les amateurs, c’est un objet mythique.
C’est plus qu’un stylo, c’est un style et un art de vivre. Surtout à l’époque de l’ordinateur.

– Tu vas vraiment pouvoir commencer ton livre, tu ne peux plus reculer.

Depuis longtemps, Thelma me parle d’écrire un roman nourri des moments magiques et intenses
qu’elle vit dans son service de néonatologie. Elle m’a déjà fait lire certains textes inspirés de son
expérience, tous captivants. Depuis, je ne cesse de l’encourager. Ce cadeau, c’est un symbole, pour
marquer le coup ! Il ne lui reste plus désormais qu’à trouver des plages de temps libre dans son planning
chargé. Je sais qu’elle le fera, car elle a cette énergie en elle. J’aime à penser que ce stylo est comme un
pacte entre nous.

– C’est promis, je vais le faire.


– N’hésite pas à l’échanger si tu préfères un grille-pain ou un robot mixeur ! plaisanté-je.
13

Le décor reconstitué est à tomber par terre. On se croirait vraiment dans un cabaret des années vingt,
c’est carrément magique. L’équipe a dû travailler d’arrache-pied pour réaliser un tel chef-d’œuvre. Les
figurants patientent autour d’un long bar en zinc. Sur une scène décorée de tentures pourpres et de rideaux
à lamelles dorées, des danseuses en tenue très légère et aux coiffures décorées de plumes d’autruche
multicolores s’échauffent avant la représentation qui doit se tenir pendant la scène. Un long fume-cigarette
entre ses doigts et une main sur la hanche, sourire émail diamant, sautoir Belle Époque autour d’un cou
gracile, une meneuse de revue arbore un splendide boa blanc. Dansant d’un pied sur l’autre autour de
tables rapprochées couvertes de nappes gaufrées à carreaux, des serveuses en guêpières font tourner leurs
plateaux entre leurs doigts en attendant le top départ. Un accessoiriste chargé de chaises bistrot empilées
zigzague entre les filles pour compléter le décor. Un de ses collègues termine d’installer des guirlandes
de mini lampions et des lanternes japonaises. À la régie, on teste la musique d’ambiance qui ne sera autre
qu’un air de charleston. C’est une véritable usine à gaz !

Près de l’entrée du Red Kiss, le cabaret du roman de Turner, installé dans un fauteuil enveloppant en
velours rouge, jambes croisées, j’aperçois Paul. Ses yeux sont clos, comme s’il faisait le vide dans son
esprit pour se concentrer. Je suis follement bouleversée par sa présence plus magnétique que jamais. Il
est si beau que je ne parviens pas à détacher mon regard de son profil.

Il doit posséder des antennes ou un petit radar, puisqu’il soulève alors ses paupières et tourne la tête
dans ma direction. Son regard est comme une flèche qui se plante dans la région de mon cœur. Nous nous
observons un long moment, mais quand je m’apprête à le rejoindre, Bridget se place dans mon champ de
vision :

– Bonjour, Laura. L’habilleuse vous attend dans la loge 4 !


– Merci Bridget, j’y vais de ce pas.

Elle s’efface enfin pour vaquer à d’autres occupations, mais Paul a disparu comme par magie. Lui
aussi a dû être appelé pour passer son costume, avant le tournage de notre scène. Il semblerait que
l’équipe entière soit de mèche pour m’empêcher de mettre les choses au point…

Quand l’habilleuse m’aide à passer mon corset noir, je commence à éprouver des sensations bizarres.
Le sentiment grandissant de devenir cette autre femme est palpable. Blanche se transforme en Luna, c’est
à la fois troublant et émouvant. Je me sens un peu serrée dans ce vêtement de torture et j’espère qu’on
n’aura pas trop de prises à faire. Je m’assieds devant le miroir en pied pour enfiler mes bas résille et je
ne me reconnais pas. Je fixe un collier de perles noires autour de mon cou.

C’est normal, je suis Luna !

Souriant à cette pensée, je chausse mes escarpins dont les talons aiguilles doivent avoisiner les dix
centimètres. Je croise les doigts pour ne pas me vautrer sur le plateau au beau milieu de ma scène. Je
pivote pour découvrir sur mon dos le tatouage que m’a apposé la maquilleuse. Il est superbe et représente
les phases de la lune. Ça n’est pas dans cette scène que Matthew le remarque vraiment, mais il faut que le
spectateur puisse découvrir ce signe particulier.

– Superbe, déclare Bridget qui vient de nous rejoindre. Tout va bien, Laura ?
– Un peu comprimée et branlante, plaisanté-je, mais à part ça rien à signaler.

Nous rions, puis elle m’annonce qu’on n’attend plus que moi, qu’il est temps d’entrer en scène.

J’attrape le masque qui recouvrira la moitié supérieure de mon visage et je m’efforce de suivre
Bridget en marchant comme une véritable entraîneuse de bar. Oh, ça n’est pas venu comme ça, c’est même
le résultat d’un long travail. Je me suis d’abord entraînée plusieurs fois avec Thelma. Et autant dire que
nous avons partagé quelques crises de fou rire. Puis Walberg m’a adjoint les services d’un coach, lequel
m’a trouvée plutôt douée. À l’issue d’un cours particulier, le Maestro a renchéri en déclarant que je
tenais le personnage et qu’on allait gagner un temps fou sur le plateau. J’entends encore ses mots qui
m’ont fait sourire :

« Chapeau, Laura ! Vous assurez. En ce qui me concerne, je ne tiendrais pas trois secondes sur des
talons si fins. »

Je me suis figuré Walberg en tenue d’entraîneuse et c’était une vision assez surréaliste. Bref, je suis
prête à jouer mon rôle, j’ai pris le pli !

Les regards convergent sur moi quand je fais irruption dans le décor. J’y lis de l’étonnement et de
l’admiration. Walberg lève un pouce en l’air et je souris pour le remercier. Dans un complet noir qui lui
sied à ravir, Paul est déjà en place, prêt à devenir Matthew au signal du Maestro.

Luna arrive ; Matthew, tu peux te retourner !

S’il y a toujours ce malaise et ce silence palpables entre nous, ce qui commence d’ailleurs à intriguer
certains membres de l’équipe, il faut reconnaître que Paul fait preuve d’un grand professionnalisme. Il se
retourne et passe brusquement de la froideur au désir. En l’espace d’un centième de seconde, il est déjà
dans la peau de Matthew. Son regard est lumineux, enfiévré. Mais est-ce simplement professionnel ? Ou
ma tenue éveillerait-elle en lui quelque désir ? Il faut vraiment que j’arrête de voir Paul en Matthew,
sinon je vais devenir folle.

Je m’installe près du bar où patientent les figurants qui doivent jouer le rôle des clients. Paul fait
quelques pas pour rejoindre ce qui représente l’entrée de l’établissement. Nous sommes prêts.

– Silence…

La voix de Walberg me plonge d’emblée dans un autre monde. Je deviens Luna à mon tour, entraîneuse
dans un cabaret réservé aux hommes. Je place mon masque et me colle à la « proie » que je suis censée
chauffer pour qu’elle consomme un maximum.

– Moteur… Ça tourne !
Un air de charleston emplit soudain l’espace du Red Kiss. Les voix des figurants qui commandent une
boisson au barman fusent en tous sens. J’ondule devant le riche client que j’ai repéré pour l’inciter à
dépenser son argent. Il essaie de passer une main autour de mes hanches, mais j’esquive et j’aperçois
dans le mouvement l’homme que j’aime. Posté à l’entrée du cabaret, c’est Matthew ! D’abord terrifiée de
le découvrir dans cet endroit, j’ai très peur qu’il ne me reconnaisse.

Je ne m’attendais pas à cette visite !

Il ne faut pas que se mélangent mes deux existences. Je m’apprête à quitter la salle pour rejoindre les
coulisses du Red Kiss, puis je me reprends. Matthew m’observe et je comprends enfin qu’il ne m’a pas
reconnue. Et puis je porte ce masque qui me protège et dissimule mon trouble. Quelque chose se produit
en moi : pouvoir observer cet homme dans cet univers particulier sans qu’il sache que c’est moi, Blanche,
est une sensation étrange.

Je danse devant mon client, je sens le regard de Matthew posé sur moi. Je suis partagée entre la
jalousie naissante qu’il désire une autre femme et le sentiment délicieux qu’il ne sait pas que cette autre,
c’est moi. Il s’approche du bar pour commander une boisson. La tête penchée sur le côté, il m’observe
comme si je débarquais d’une planète lointaine. Un instant, j’ai à nouveau peur qu’il ne me reconnaisse, il
est si près, mais c’est impossible avec ce masque, ce maquillage et cette tenue, dans un pareil endroit où
il ne pourrait imaginer la présence d’une fille comme Blanche.

Notre court dialogue à moitié couvert par les cuivres enfiévrés du charleston démarre enfin :

– Comment vous appelez-vous ?


– Luna. Et vous, bel inconnu ?
– Matthew, Matthew Woolseley.
– Je ne vous demandais pas votre CV, dis-je en riant, juste votre prénom ! En tout cas, vous êtes mon
premier Matthew, buvons un verre pour fêter ça !
– Je vous l’offre bien volontiers… si je suis vraiment votre premier Matthew. De toute façon, l’ami
que j’attends n’est pas encore arrivé.

Ses yeux bleus me scrutent comme s’il essayait de deviner quelque chose. A-t-il reconnu mon rire, une
façon de prononcer un mot, un éclat dans mes iris ? Sa façon de prononcer « votre premier Matthew »
était… spéciale. Prise d’un doute, je recule lentement :

– Écoutez, finalement, j’ai à faire. Au revoir, Matthew Woolseley.


– Très bien, dit-il avec une légère nuance de déception dans la voix. Au revoir, Luna.

Je tourne les talons et rejoins les coulisses. Dans mon dos, je sens le poids du regard de Matthew.

– Je suis sûre qu’il a senti quelque chose, murmuré-je pour moi-même tout en accélérant.
– Coupez ! On la refait dans deux minutes.

Sur ces mots, Walberg nous rejoint et pose une main sur mon épaule, avant de m’entraîner à l’écart du
bar.

– C’était très bien, m’assure-t-il, mais si tu pouvais y ajouter une touche d’émotion… Comment dire ?
Le moment où tu as un doute quand Matthew est tout près de toi, je veux que ça se devine dans le moindre
de tes gestes. Les gens qui verront le film devront être comme Matthew et percevoir des détails qui leur
permettront de supposer qu’il y a quelque chose de familier en Luna. Et pour cause puisque c’est Blanche,
tu vois ? Et malgré le masque, il y a tes yeux, ton rire, tes attitudes. Tu comprends ce que je veux dire ?

J’acquiesce, même si je me sens en relative confiance, je vais y arriver. Même si je suis désarçonnée
par la sensation latente que Matthew n’est sans doute pas le seul à avoir reconnu Blanche en Luna. Cette
impression que Paul me cherche également moi à travers ce rôle me rend toute chose. Parce que j’ai
vraiment envie qu’il me trouve…

Qu’on se trouve tous les deux en fin de compte…

– Oui, parfaitement. On la refait, je suis prête.


– Super, sois Luna tout en restant Blanche. Et ça va marcher !

Il pose une main sur mon épaule et m’adresse un regard encourageant. Je reprends place près du bar.
Je regarde Paul qui se tient à une dizaine de mètres, sur les marches du Red Kiss. Il est vraiment
magnétique. Il me regarde aussi mais je crois qu’il est déjà Matthew. Je ferme les yeux un court instant,
puis je les rouvre… Je suis Blanche à mon tour, mais je suis aussi Luna…

C’est compliqué mais c’est très simple !

Déjà, le charleston m’emporte dans ses accords et plus que jamais le regard de Matthew incendie mon
âme. C’est parti !

Quelques prises plus tard, quand Walberg annonce que c’est la bonne, je m’accoude au zinc pour
recouvrer mes esprits. J’ai la sensation d’avoir participé à une course d’endurance tant cette scène était
intense et sensuelle à jouer. Et Paul était vraiment… parfait. J’avais l’impression que nous étions à nous
deux les mots tout en retenue de Dean Turner, que nous prenions vie au rythme de son écriture. Je ferme
les yeux pour me recentrer. C’est toujours étrange cet instant où on quitte la peau d’un personnage pour se
retrouver soi-même.
14

Assise face au miroir de ma loge, je repense à la scène que nous venons de tourner. Je suis contente,
c’était vraiment réussi.

Je sursaute et me lève d’un bond quand la porte s’ouvre brusquement. J’aperçois Paul qui me dévore
des yeux. Il ferme à double tour, avant de se diriger vers moi sans plus tarder. En un éclair, son corps se
plaque contre le mien et nous nous étreignons. C’est comme s’il avait entendu mes prières silencieuses,
comme s’il savait depuis le début que je n’attendais que ça. Je suis au bord de l’implosion, tant je suis
heureuse de le sentir si proche de moi.

– Je regrette ce que j’ai pu te dire, déclaré-je d’emblée en me collant encore plus à lui.
– Tu viens de me voler mon dialogue, plaisante-t-il.
– Il faut que je te dise, j’ai cru que tu savais qui…
– Laura, s’il te plaît, ne dis rien, je crois qu’on n’a pas beaucoup de temps et…

Alors qu’il s’apprête à continuer, il se ravise et plaque ses lèvres sur les miennes. Nos langues
s’enroulent passionnément. Je ressens comme une immense libération qui me donne envie de crier ma joie
et mon bonheur.

Après les dialogues joués des derniers jours, nos frustrations accumulées et l’intensité de la scène que
nous venons d’interpréter, seuls nos corps sont capables de s’exprimer.

Paul interrompt un instant notre baiser, son souffle est court tandis qu’il fait glisser ses doigts sur mon
épaule nue, détaille chaque courbe de mon corps moulé par le corset. Je suis au bord de défaillir tant j’ai
envie de lui.

Déjà ses doigts habiles s’appliquent à défaire les lacets de mon corset.

– Putain, c’est beau, mais c’est l’enfer ! gronde-t-il. Ils faisaient comment à l’époque ?
– Ils prenaient leur temps, dis-je en l’aidant.
– On n’a pas le temps, souffle-t-il, on est dans une loge !

Nous sommes hors de nous, incapables de résister à notre désir. Je m’énerve comme lui contre ce
vêtement sûrement très joli mais pas du tout pratique quand on se sent l’âme sauvage.

Enfin débarrassée de mon carcan, je colle mon corps nu contre la flanelle de son costume. Dans mon
empressement à sentir sa peau contre la mienne, j’arrache un bouton de son gilet et d’autres de sa
chemise. Je plaque enfin mon visage contre son torse, son cœur bat vite, et je respire son parfum que
j’aime. Ses paumes épousent mes courbes avec une sensualité indescriptible. Je ne suis que désir et
frissons. Sa langue m’investit désormais totalement et je savoure le goût de sa bouche, de sa salive qui se
mêle à la mienne. Il m’agrippe avec délicatesse par les hanches pour me soulever, avant de m’asseoir sur
la coiffeuse. Il écarte mes cuisses et se colle à moi.

Je déboucle sa ceinture, fais descendre la fermeture Éclair de son pantalon qui rejoint ses chevilles,
mes doigts se glissent dans l’ouverture de son boxer et je gémis quand je sens sous ma paume son membre
dur comme du bois. Nos respirations sont saccadées, nous sommes affamés, impatients, incapables du
moindre raisonnement. Seul ce désir urgent de sensations anime chacun de nos gestes. Dans notre
empressement, on oublie presque le préservatif. Au dernier moment, Paul se ravise, fouille dans une
poche et en ressort un étui. Il faudrait demander le ralenti pour comprendre comment il s’y prend pour
l’enfiler. En à peine cinq secondes, il est déjà en moi, au fond de moi, et tout mon corps se met à
frissonner. Je m’applique à ne pas gémir trop fort.

Il plonge son visage dans mon cou pour l’embrasser avec passion. Fébriles, avides de sensations, mes
mains épousent le relief de chacun de ses muscles bandés à l’extrême. J’éprouve des paumes toute la
puissance qui bout en lui tandis que sa respiration haletante me rend de plus en plus folle. Des décharges
électriques régulières descendent de ma nuque à mes reins. Sa langue passe d’une pointe à l’autre de mes
seins, dessinant des cercles autour de mes aréoles. Il me connaît tellement alors que nous ne nous
connaissons pas.

Mes tétons sont plus sensibles que jamais, je grogne de plaisir en enroulant ses cheveux soyeux autour
de mes doigts. J’aime tout chez lui, sa peau, sa façon d’être, son assurance teintée de délicatesse, son
odeur, son désir, son naturel pour m’emmener en promenade sur le territoire du sexe. Avec lui, je sais
déjà que je suis prête à toutes sortes d’expériences. J’ai confiance, j’arrive à me laisser aller comme je
ne l’ai jamais fait. Nous sommes dans la loge d’un studio, n’importe qui pourrait débarquer à
l’improviste, mais je m’en fiche. Je crois même que ça m’excite un peu. Je ne me reconnais pas. Ou peut-
être que je découvre qui je suis depuis toujours…

Son pouce titille un instant mon clitoris qui se dresse sous l’effet de cette caresse irrésistible. J’aime
ce tempo qu’il m’impose, à la fois sauvage et délicat.

– Si tu savais comme j’attendais ça, souffle-t-il tout en continuant à me pénétrer. J’y pense tout le
temps depuis cette nuit-là.
– J’y pense tout le temps aussi, dis-je dans un gémissement.

Mes paumes caressent ses fesses, leur imprimant une pression progressive pour l’inviter à m’investir
totalement. J’écarte encore les jambes pour m’ouvrir à lui. Nos regards se percutent et mon cœur
s’emballe. Ses mains se glissent sous mes genoux, soulèvent mes cuisses, et il donne un coup de reins
pour venir tout au fond de moi. Je pousse un cri de bonheur qu’il s’efforce d’étouffer en plaquant sa
bouche contre la mienne.

Je contiens tant bien que mal la marée des gémissements qui se forment au bord de mes lèvres à
mesure qu’il va et vient en moi. Ses mouvements de reins se font de plus en plus intenses. Comme si
c’était encore possible, son membre imposant ne cesse de durcir et mon sexe se contracte autour de cette
virilité inconcevable. Paul me possède littéralement et j’aime ça à la folie. Je suis incapable de contrôler
plus longtemps la mélopée de mes gémissements, l’obligeant à me bâillonner avec la paume tandis qu’il
accélère la cadence.
Toutes ces heures passées à s’éviter s’effacent d’un seul coup, balayées par la violence de nos désirs.
Mes ongles griffent ses fesses musclées pour lui intimer de me prendre encore plus fort. Je glisse sur le
revêtement de la coiffeuse dont les objets divers (brosses, crèmes et autres pots de maquillage) tombent
un à un pour s’écraser sur le sol. La loge s’est transformée en coquille de noix sur les vagues d’un océan
démonté. Je relève les cuisses, en ceins les reins de Paul, accueillant avec délice ses vigoureux coups de
boutoir. Ses doigts agrippent mes cheveux avec douceur mais fermeté. De sa main libre, il s’occupe
encore de mes seins dont les pointes si sensibles sont presque douloureuses. Je voudrais que cet instant
dure infiniment tant nous sommes en osmose. On dirait que nos corps se reconnaissent, qu’entre eux c’est
une histoire pas comme les autres.

Je suis ultrasensible, et le moindre mouvement de reins provoque en moi des décharges électriques
annonciatrices d’un orgasme puissant. Je m’accroche au cou de Paul, hoquette sous sa paume qui se
presse contre mes lèvres, incapable de maîtriser les convulsions qui animent mon bassin. Je croise son
regard et devine dans ses iris la montée d’une jouissance imminente. Je lui plaque à mon tour une main
sur la bouche pour étouffer l’ampleur de son râle, tandis que son plaisir vient par saccades.

La minute qui s’ensuit n’est qu’un mélange de nos soupirs, de nos bras qui s’étreignent, de nos corps
qui frissonnent, dans une osmose qui nous comble de bonheur.

Quand nous nous apaisons enfin, le silence qui succède à notre étreinte est juste troublé par nos
respirations essoufflées. Nous venons de jouir dans ma loge et je peux désormais entendre des membres
de l’équipe qui arpentent le couloir. Plongée dans le regard de Paul, je me demande vraiment ce que nous
allons faire de tout ce désir entre nous.

La réalité nous rattrape bien vite. Quelqu’un frappe à la porte. Je sursaute, frissonne et prie pour que
personne n’entre, ça pourrait être catastrophique pour la suite du tournage.

– Laura, vous êtes là ?


– Un instant, Bridget ! m’exclamé-je d’une voix aussi naturelle que possible.
– D’accord, c’est juste que Walberg aimerait vous parler. Il vous attend sur le plateau.
– Très bien, j’arrive.

Déjà, Paul se rhabille. Je passe un jean et un débardeur. Je me dirige vers la porte.

– Attends une minute avant de sortir, d’accord ?

Il acquiesce. J’aimerais qu’il me rejoigne et vienne m’embrasser, mais il me fait signe de filer. J’ai
l’impression qu’il est comme moi. Nous ne savons pas sur quel pied danser. Dès que nous quittons notre
petit monde de plaisir, nous perdons cette liberté qui nous unit si intensément. Je lui adresse un pâle
sourire et je m’engage dans le couloir.

Une fois de plus, nous n’avons pas vraiment parlé !


15

J’ai espéré un SMS de Paul pendant toute la soirée. J’ai regardé des séries débiles jusqu’à
l’abrutissement. J’ai même souri à la pensée que j’avais moi-même joué dans ce genre de feuilletons. Je
me suis endormie avec des idées étranges. Partagée entre la sensation merveilleuse d’être l’actrice
principale d’un film réalisé par le grand Walberg, les souvenirs de cette étreinte avec Paul et la
frustration de ne pas avoir mis les choses au clair avec lui.

Et cette impression demeure en ce petit matin où nous devons tourner quelques raccords qui pourraient
servir au montage final. Ça n’est pas particulièrement compliqué : deux, trois plans rapprochés, et
quelques panoramiques où notre jeu d’acteur ne sera pas mis à rude épreuve. Et heureusement, car Paul
est d’une humeur massacrante. Son regard bleu est presque noir.

Quand Bridget le rejoint, la pauvre est d’ailleurs la première à en faire les frais.

– Bonjour, Paul, il faut qu’on se dépêche d’aller au maquillage.


– J’ai d’abord besoin d’un café, lâche-t-il sans la moindre douceur dans le ton.
– Oui, mais…
– C’est un problème, si je bois un café ? Le monde va s’arrêter de tourner ?

Bridget soupire, hausse les épaules et s’éloigne, la mine légèrement contrariée par le comportement
agressif de Paul.

La pauvre n’est qu’au début d’une longue liste d’échanges agressifs, confirmant que Paul n’est pas à
prendre avec des pincettes. Il n’est pas plus tendre avec moi, c’est tout juste s’il ne m’ignore pas. Est-ce
à cause de ce qu’il s’est passé dans la loge ? Est-ce qu’il regrette déjà ? Parfois ses yeux semblent me
dire « je suis désolé », j’hésite à le rejoindre pour lui demander ce qui ne va pas, mais j’ai peur de sa
réaction. Quoi qu’il en soit chacun en prend pour son grade : l’habilleuse peut aller se rhabiller, le
machiniste se machiner, c’est du grand n’importe quoi. Quand un éclairagiste lui dit gentiment d’arrêter
les drogues, Paul est au bord d’exploser. Au final, tout le monde le trouve exécrable, et je ne peux pas le
leur reprocher, car il est en train de bloquer le tournage. Quelque chose ne va vraiment pas, il y a comme
de la tristesse dans son regard et tout dans son attitude prouve qu’il n’est pas tout à fait lui-même.

Ça n’est pas juste de la mauvaise humeur…

Alors que je m’apprête à le rejoindre enfin pour m’enquérir de ce qui le contrarie à ce point, comme
surgi de nulle part, Walberg se pointe et prend Paul à partie.

– C’est quoi le problème ? demande-t-il sur un ton aussi peu amène que celui de Paul.
– Aucun problème, lâche ce dernier en le regardant droit dans les yeux.

On dirait presque qu’ils vont se battre. Aucun des deux ne semble vouloir céder.
– J’espère bien qu’il n’y a aucun problème, sauf si tu veux que je te remplace. Il est encore temps, je
préfère tout recommencer plutôt que de continuer avec un acteur instable.
– Bordel, je n’ai rien d’un acteur instable, rétorque Paul avec véhémence. Il y a des matins comme ça,
c’est tout !
– Dans ces cas-là, réveille-toi, prouve-le-moi ! Endosse ce rôle pour lequel tu es payé, fais ton métier
comme moi je fais le mien. J’ai mal dormi cette nuit si tu veux savoir, et je n’engueule pas la terre entière
pour autant.
– Mais putain, j’ai juste un passage à vide !
– Stop, l’interrompt Walberg, on est sur un plateau, pas chez le psy !

D’un côté, je pense que Paul ne l’a pas volé ; il est en train de gâcher le tournage. De l’autre, je me
sens incapable de rester là sans réagir. Je le sens si seul et mal à l’aise. Et j’ai peur qu’il ne commette
l’irréparable. S’il se maîtrise, j’ai lu dans son regard que le coup de poing n’est pas loin.

Je me tourne vers Walberg :

– Je peux lui parler, s’il vous plaît. Juste cinq minutes.

Le Maestro me regarde longuement, soupire et lâche :

– Cinq minutes, déclare-t-il, pas une de plus.

Il tourne les talons et s’éloigne en maugréant. Je me place face à Paul qui fulmine.

– Écoute Paul, on va jouer nos scènes et ensuite on parlera, d’accord ?

Comme il ne réagit pas, j’emploie la méthode électrochoc.

– Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour l’équipe, pour le film. Tout le monde t’attend là-
bas, merde à la fin ! Tu es acteur, Paul, c’est ton métier. Si tu n’es pas doué pour le bonheur, je ne peux
apparemment rien y faire. Mais assume ton rôle !

Je m’en veux déjà d’avoir été si brusque, mais avais-je le choix ? Paul est parfois un roc, il n’y a pas
trente-six mille manières de l’aborder. Son regard passe de la froideur à une certaine douceur
mélancolique qui me bouleverse, puis il hoche la tête en soupirant.

– Allons-y, murmure-t-il enfin.

J’ai envie de sa main dans la mienne, j’ai envie de tendresse et de complicité. Mais il n’est pas prêt à
ça pour le moment.

Je prends sur moi et nous rejoignons l’équipe.

Quand en fin de matinée Walberg annonce que tout est OK, je bénis le ciel que les choses se soient
bien déroulées. Contre toute attente, Paul a joué divinement bien et je me suis laissé porter. Tandis que
l’équipe débriefe, je retrouve Paul qui s’est isolé dans le couloir des loges du studio. Il est fermé, je me
sens mal à l’aise, mais j’ai besoin de lui parler.
– Je voulais te dire… euh, bravo, Paul, tu as vraiment assuré.
– Merci, Laura, répond-il en m’adressant un regard un peu trop grave à mon goût.
– Écoute… quelque chose ne va pas, mais quoi ?
– Ça, c’est mon problème.
– Oui, mais…
– Laisse tomber, me coupe-t-il sur un ton sans appel.

Merde, ça a le mérite d’être clair : Paul ne veut pas discuter. Notre relation se limite à de folles
étreintes suivies d’une abyssale non-communication.

Oh, et puis tant pis pour toi !

J’ai envie de le gifler et de l’embrasser en même temps. Mais je ne fais rien de tout cela. À vrai dire,
je suis vexée. Je me détourne et je rejoins ma loge. Avec Paul, je ne sais jamais où j’en suis et ça devient
épuisant… Tout à l’heure nous avons rendez-vous pour une interview télévisée. Et je croise les doigts
pour qu’il ait réglé ses soucis lui-même puisque je ne peux décidément rien pour lui.
16

La gêne qui s’était installée entre nous s’estompe. Paul semble décidé à faire corps avec moi. Et dans
le public se crée une émulation certaine.

– Vous aimeriez que Laura Wood et Paul Harcourt nous fassent un petit cadeau ? demande le
présentateur Robert Lester sur un ton évoquant un pasteur dans une église.
– Ouiiii !

À ce point, ça n’est plus une réponse, mais une véritable clameur.

– Ce sera une grande première dans l’histoire de VIP Review, reprend Robert Lester, puisque je vais
tout simplement proposer à nos deux futures stars de nous jouer une scène d’anthologie, je veux parler du
moment clé du roman, celui qui a fait fantasmer des milliers de lectrices aux quatre coins du pays.

Je me crispe. S’il pense sérieusement au premier baiser de Blanche et Matthew, ce mec est un fou !
Mais je ne rêve pas, car déjà le public scande :

– Le baiser ! Le baiser !
– C’est délicat de jouer une telle scène sur un plateau télé, rétorqué-je en lançant un coup d’œil à Paul
pour qu’il vienne à mon secours. Il faudra plutôt patienter jusqu’à la sortie du film. Vous ne pouvez pas
nous…

Des encouragements m’interrompent au beau milieu de ma phrase. Tout juste si le public ne se lève
pas. Ce que Robert Lester n’hésite pas à faire :

– Écoutez, je crois qu’il n’y a pas photo, tout le monde attend ce baiser. Pour vous aider, je vais
rejoindre le public. Ça vous permettra d’avoir un peu d’intimité !

D’accord, la production nous a autorisés et encouragés à TOUT faire pour plaire à Robert, et son
émission a beaucoup de poids, mais je trouve qu’il y a quand même des limites.

L’intensité lumineuse baisse, comme pour donner l’illusion d’une scène de cinéma. Sauf qu’il n’y a
aucun décor, pas de musique, rien de tout cela. Et nous n’avons pas dansé Matthew et moi cette salsa
endiablée qui précède le fameux baiser. Surtout, il y a une centaine de spectateurs chauffés par un
animateur voyeur qui attendent qu’on les étonne. Paul se lève soudain pour me rejoindre de sa démarche
aérienne. Je pensais qu’il serait le premier à rendre son micro, mais il a visiblement décidé d’étonner
tout le monde.

À commencer par moi !

Il me tend la main et je choisis de jouer le jeu à mon tour. L’avantage, c’est que Paul et moi nous
sommes déjà embrassés en dehors du tournage. Personne ne le sait et ça devrait nous aider à faire croire
que c’est du pur cinéma. De toute façon nous sommes pris au piège. À moins de décevoir et de faire une
très mauvaise publicité au projet qui semble de plus en plus monopoliser l’attention des médias et des
fans de Turner, nous sommes au pied du mur. Alors plutôt que de se fatiguer à refuser, autant marquer le
coup.

Un peu déstabilisée, je me colle contre le corps de Paul. Une de ses mains se plaque sur mes hanches,
tandis que l’autre saisit délicatement mon visage pour l’attirer vers sa bouche.

– On s’en fiche, souffle-t-il. Imagine qu’on est tous les deux.


– Pas facile, mais je vais essayer.
– Ferme les yeux et oublie tout.

Je n’ai pas le temps de répondre, car déjà les lèvres de Paul se posent sur les miennes. La pression de
sa main sur ma hanche se fait plus ferme. Des frissons me parcourent, je reçois des effluves de son
parfum et c’est comme un déclic.

Mes lèvres s’entrouvrent tandis que la langue de Paul s’y fraie un passage pour aller à la rencontre de
la mienne. Et c’est magique : nous nous embrassons et nos respirations s’accélèrent.

Autour de nous c’est le silence total, c’est comme s’il n’y avait personne. Nous sommes seuls au
monde sur un plateau télé. Chaque fois que nous nous touchons, Paul et moi, il se produit un truc
indescriptible, comme une pure évidence qui autorise toutes les audaces. Car c’en est une, assurément. Je
suis bien dans ses bras, je savoure une fois de plus le goût de sa bouche. Et le désir m’embrase peu à peu.
Sa langue s’enroule autour de la mienne, je suis transportée. Sa façon douce et affolante de m’embrasser
est indescriptible.

Un bruit de toux me dérange dans mes pensées et brise la magie de cet instant. Nous interrompons
notre baiser, nous efforçant de reprendre contenance tandis que les lumières reviennent. Un coup d’œil au
public silencieux me permet de constater qu’ils ont tout bonnement l’air sous le charme. Il y a des visages
ravis, des regards troublés et des sourires entendus. Main dans la main, Paul et moi saluons notre
auditoire comme à la fin d’une représentation théâtrale. Nous sommes accueillis par une salve
d’applaudissements. Robert nous demande de le rejoindre et nous reprenons nos places face à lui. Il a
l’air un peu gêné à présent. Il s’éclaircit la voix :

– Désolé d’avoir brisé votre élan passionnel, mais nous sommes quand même sur un plateau télé !
C’était plus que je n’en demandais, mais vous m’avez bluffé ! Je crois qu’on va pouvoir enterrer la
polémique, vous êtes de merveilleux acteurs. Et ça n’est pas notre public qui dira le contraire.

Tandis que résonnent à nouveau les applaudissements, je songe à ce baiser magnifique. Ça n’était pas
un baiser de comédie, c’était bien au-delà. Pour moi tout du moins, car Paul est à nouveau distant, comme
s’il désirait montrer au public qu’il est bon acteur.

À quoi joue-t-il ? Que me veut-il vraiment ?

J’ai à nouveau la sensation que cette histoire n’est qu’une comédie au sens propre comme au sens
figuré. Je suis perdue…
La voix de Robert nous ramène à la réalité :

– L’émission s’achève, nous allons devoir rendre l’antenne, mais on me donne de belles nouvelles en
régie. Et je peux d’ores et déjà vous annoncer qu’un immense buzz est en marche. Les réseaux sociaux
sont en ébullition, car vous avez fait sensation. Le nombre de vos fans ne cesse de grossir.

Nouveaux applaudissements. En rythme avec les battements de mon cœur. Tout va si vite. C’est à la
fois excitant et… angoissant.

– C’était Robert Lester, pour VIP Review, et je vous donne rendez-vous la semaine prochaine !
II
DOUBLE VIE, DOUBLE JEU
17

Après notre passage hier à VIP Review, un buzz de folie s’est créé sur le Net : les images de notre
baiser passionné ont fait le tour des réseaux sociaux.

Et, à la fin de l’émission, dans les coulisses, Paul m’a embrassée. J’étais sur un petit nuage, heureuse.
Sauf que là tout de suite, devant mon écran de télé, je ne suis plus aussi sûre de moi. Je monte le son :

« Comment ne pas être fier d’incarner le personnage de Matthew dans Le Secret de la lune ? Tourner
avec Walberg est une opportunité de rêve ! Et donner vie à ce personnage complexe dans un film aussi
attendu est aussi impressionnant que stimulant. »

Crispée sur mon canapé, je suis partagée entre l’envie de continuer à regarder cette interview de Paul
sur CBS Los Angeles et celle d’éteindre mon téléviseur. Vêtu d’un polo noir, d’un jean et de Converse,
assis sur un tabouret haut face à Mlle Pukhet, une ravissante chroniqueuse thaïlandaise, il est
outrageusement décontracté, beau comme à son habitude, et sa voix grave me transporte toujours autant.

Pourtant, je ne peux m’empêcher d’être mal à l’aise. Pourquoi ne m’a-t-on pas tenue au courant de
cette émission ? La chaîne s’est-elle laissé influencer par les critiques de l’acariâtre Elsa Boyd, jugeant
qu’il serait préférable de faire l’impasse sur ma participation ? Est-ce une décision de Walberg, du
producteur ? Pourquoi Paul ne m’en a-t-il pas parlé ?

Délaissant ces questions sans réponse, je reporte mon attention sur l’écran. La caméra zoome sur le
visage de Paul. Ses sourires démentiels doivent faire craquer des milliers de jeunes femmes… La
journaliste vient précisément de le questionner à ce propos, et il répond le plus naturellement du monde :

– C’est en effet devenu plus difficile de rester anonyme dans la rue, mais ça me permet de découvrir
d’autres itinéraires un peu moins fréquentés. Et puis je me déplace à moto la plupart du temps, alors
quand je veux passer inaperçu, c’est très pratique.
– Moi aussi je fais de la moto, mais je n’ai pas de horde de fans à mes trousses, minaude Mlle Pukhet,
ce qui fait naître un sourire sur le visage de Paul.

OK, je suis jalouse.

J’éteins la télé sans plus attendre, je n’aime pas être gagnée par le ressentiment. Quelques secondes de
plus et j’aurais commencé à accuser Paul de tous les maux, alors qu’il ne fait rien d’autre que répondre à
des questions. Il défend le film, c’est tout. Et ça n’est pas sa faute s’il plaît aux femmes !

Je ferais mieux de me concentrer sur la scène délicate que nous tournons dans moins d’une heure. Je
récupère mon iPhone en charge sur sa station d’accueil, vérifie mon sac à main et quitte mon appartement.

Dans la Mini Cooper, j’essaie de penser à autre chose en écoutant de la musique. En vain. Rien qu’à la
perspective de ce qui m’attend sur le plateau, je me remets à douter. Paul et moi allons tourner notre
première scène osée. Je vais me dénuder en public pour la première fois, tenter d’exprimer le désir en
plus de l’amour. Serai-je en mesure de bien faire la différence entre ce que j’ai déjà vécu avec lui et ce
que je devrai jouer avec… Matthew ? L’idée que l’équipe nous regarde ajoute à mon trouble.

En arrivant au studio, je croise Paul dans le couloir desservant les loges. Nous sommes seuls, il
s’approche de sa démarche féline, s’immobilise à quelques centimètres de moi. Je respire son parfum et
j’attends qu’il me prenne dans ses bras. J’en ai envie, j’en ai besoin. Mais quelque chose nous retient tous
les deux. Ce n’est ni l’endroit ni le moment. Et ma jalousie, ma rancœur, mes sentiments mêlés doivent
déteindre sur mon attitude. Paul me dévisage silencieusement, avant de m’adresser un léger sourire.

– Tu stresses à l’idée de notre scène ? demande-t-il à voix basse.


– Je ne sais pas… sans doute un peu, avoué-je en détournant le regard.

Mauvaise stratégie. Paul sent que je ne suis pas complètement honnête, et il hausse un sourcil.

– Il y a autre chose ? demande-t-il sur un ton calme.


– Non, tout va bien.

Il plonge son regard dans le mien, pas du tout convaincu. Je ne vais pas lui avouer qu’en plus d’être
stressée, je suis jalouse de toutes les femmes qui peuvent le regarder, que j’ai envie de lui et que c’est de
ça dont j’ai le plus peur. Ce serait avouer à quel point ce que j’éprouve pour lui est fort. Et je ne suis pas
prête à l’accepter. Je ne pense pas que lui non plus le soit, même si je le voudrais très fort.

– Écoute, propose-t-il, le mieux est de faire le vide dans notre esprit. Ça ne devrait pas être plus
difficile que ce baiser dans l’émission d’hier !
– Si tu le dis !

Il ne peut pas s’empêcher de rire, m’entraînant avec lui. Et l’effet est immédiat, presque magique : je
me détends, les problèmes semblent s’envoler, et je suis en confiance !

– Allons retrouver Bridget qui risque de nous annoncer qu’il est justement l’heure de passer au…
déshabillage.

Nous nous séparons devant les loges après un dernier long regard qui me bouleverse. Je me retrouve
face à ma maquilleuse. J’ai beau commencer à la connaître, me déshabiller devant elle est un peu gênant !
Heureusement, elle me met rapidement à l’aise en plaisantant, en me racontant des anecdotes de
précédents tournages, et j’en oublie presque qu’elle applique du fond de teint et de la poudre sur ma
poitrine. Eh oui, face aux caméras, aucun détail ne doit être négligé.

Moins de cinq minutes plus tard, Paul et moi nous tenons face à face, en peignoir. Les mains dans les
poches, il m’adresse une mimique de connivence. Pour l’occasion, Walberg a réduit son équipe afin que
nous soyons aussi à l’aise que possible. Un seul responsable des lumières, deux cameramen, un preneur
de son et les maquilleuses. Les autres ont été priés d’attendre hors du plateau. Il n’empêche qu’il y aura
quand même quelques paires d’yeux pour suivre nos moindres faits et gestes. Et même s’il s’agit de
regards professionnels, cela n’en reste pas moins gênant.
Merde, je dois me détendre un peu !

Ça n’est pas une surprise après tout, je le savais en acceptant de jouer dans ce film. Et ça fait partie du
jeu d’acteur. D’autant plus que je sais comment travaille Walberg : il n’y a jamais rien eu de
pornographique dans son œuvre ; au contraire, les scènes d’amour y sont toujours très belles. Je dois
simplement relever ce défi.

– Nous démarrerons quand vous serez prêts, propose le Maestro avec une gentillesse peu coutumière.

Je le remercie intérieurement de sa délicatesse. Au terme d’un long silence durant lequel nous nous
fixons d’un air entendu, d’un seul et même élan, Paul et moi nous défaisons de nos peignoirs.

Trop bizarre !

Paul se retrouve en caleçon et je suis en nuisette tellement transparente que j’ai vraiment l’impression
d’être nue. S’ils assistaient au spectacle, mes parents sauteraient au plafond avant de faire appel à un
exorciste ! Paul me regarde avec intensité et je revois nos corps emmêlés dans le plaisir. Il faut à tout prix
que j’efface rapidement ces images de mon esprit. Dans ses beaux yeux bleus, je lis qu’il a lui aussi
certains souvenirs torrides en mémoire. Et je dois lutter contre moi-même pour ne pas détailler du regard
son corps ainsi révélé.

Il prend une longue inspiration, se dirige vers le lit où il est censé être étendu. Dans la foulée, il se
défait de son caleçon et s’allonge de côté sur les draps, en rabattant un bout du tissu sur sa hanche de
façon à ce qu’on ne voie pas son sexe. La vue sur ses épaules musclées, son dos sinueux et ses fesses
fermes est imprenable. Walberg veut simplement suggérer, et c’est plus que réussi. Les fans vont devenir
dingues quand elles découvriront Matthew dans le plus simple appareil ! Paul Harcourt risque fort
d’incarner le sex-symbol de toute une génération.

Une accessoiriste passe un coup de brumisateur sur le torse de Paul pour suggérer la sueur. La
maquilleuse lui succède pour déstructurer sa coupe de cheveux. Nous sommes censés avoir fait l’amour
passionnément. Chaque détail compte pour Walberg, il ne laisse absolument rien au hasard. Paul
m’adresse un clin d’œil charmant par-dessus son épaule, signalant qu’il est prêt. Je pivote vers Walberg
pour lui indiquer que nous pouvons commencer. Tout le monde se met en place et la voix du Maestro
résonne enfin :

– Silence… Moteur… Ça tourne !

Le clap me coupe de la réalité et je me retrouve plongée dans Le Secret de la lune. Un verre d’eau à la
main, j’avance lentement vers le pied du lit, admirant le corps dévoilé de mon amant.

– Tu es resplendissante, Blanche.

Le ton chaud de Matthew me met dans tous mes états. Nous venons donc de faire l’amour comme
jamais et j’ai encore envie de lui. Son torse est couvert de sueur, ses cheveux sont ébouriffés, il est beau,
sauvage, terriblement attirant. Je porte le verre à mes lèvres, un filet d’eau s’en échappe, s’écoule le long
de mon menton, glisse sur mon cou pour atteindre mon décolleté. Ça n’était pas prévu, mais Walberg ne
semble pas contrarié puisqu’il laisse tourner.
Matthew se redresse sur un coude :

– Tu me rends complètement fou.

Je gémis, m’agenouille à ses côtés, pose une main sur son torse et descends lentement vers son bas-
ventre.

– Coupez !

Je sursaute, la scène n’est pas du tout finie. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?

Je m’éloigne de Paul pour reprendre ma position hors du champ de la caméra, et me tourne vers le
réalisateur.

– Laura, annonce Walberg, tes gestes sont un peu trop mécaniques. Tu dois être complètement sous le
charme, sensuelle et sauvage à la fois. Ne pense qu’à ça, d’accord ? Tu es largement capable d’y arriver.
Le baiser chez Lester était un exercice mille fois plus périlleux. Alors tu fais pareil, mais en mieux !

Ha ha, facile à dire !

J’acquiesce en me mordant l’intérieur de la joue. C’est à nouveau la complainte familière du


« moteur… ça tourne ! » et on recommence la prise.

Au moment de m’agenouiller au bord du lit, je m’efforce de respecter les consignes de Walberg. Je me


mets dans la peau de Blanche, totalement séduite par Matthew. Mais je repense aussi à cette nuit avec
Paul, je laisse les sensations m’envahir. Nos regards se croisent, je frôle son torse qui frémit sous mes
doigts, puis je me penche vers son bas-ventre avec toute la sensualité possible et imaginable. Les mains
de Matthew se perdent dans mes cheveux. Son souffle s’accélère, il…

– Coupez !

Je relève la tête, totalement troublée. Est-ce que c’était bien ou… ?

– Pour moi, c’est bon ! lance le Maestro. Félicitations, vous n’avez rien à envier aux plus grandes
stars du cinéma, je n’ai jamais tourné une scène de ce type aussi rapidement ! Vous avez quartier libre. On
se retrouve demain matin pour les scènes de plage. Merci à vous deux, c’était parfait.

Et pourtant ! Je n’ai jamais eu autant de mal à faire semblant. Et Paul aussi visiblement, puisqu’il est
contraint de recouvrir son émoi flagrant avec le drap. Je suis la seule à le voir, heureusement. Je croise
son regard, lisant dans ses yeux sa gêne soudaine. C’est une chose d’exprimer son désir dans l’intimité,
entre nous, c’en est une autre quand une équipe de tournage est présente ! C’est bien ce que je me disais.

J’ai beau être sur un plateau et ne faire que mon métier, avec Paul c’est super délicat de jouer la
comédie.

– Ça va ? me souffle-t-il.
– C’est bizarre de faire ça. Et pour toi ?
– Troublant.

Je m’éloigne de lui, enfilant avec reconnaissance le peignoir que me tend la maquilleuse. La scène
terminée, je me sens un peu trop dénudée devant tous ces gens. C’est Walberg qui tend son vêtement à
Paul, qui se rhabille adroitement, avant de m’adresser un long regard.

Une gêne est en train de s’installer entre nous. J’ai de plus en plus peur que ce tournage ne nous
empêche de construire une relation dans la réalité.

Il m’adresse un sourire, salue l’équipe et file dans sa loge, annonçant qu’il a un rendez-vous important.

Qui peut-il bien rejoindre ?

L’image de la belle journaliste thaïlandaise s’affiche en gros plan sur l’écran de mes pensées. Je ferme
les yeux pour ne plus la voir.
18

Ses beaux yeux sont rougis par les larmes. Je n’aime pas quand elle est triste, mais j’imagine
l’ampleur de son désarroi. C’est peut-être la vie, ce sont des choses qui arrivent, mais ne pas réussir à
sauver un enfant est sans doute le plus grand malheur au monde. L’accouchement avait bien commencé,
puis la situation s’est compliquée. Lorsque le bébé est sorti du ventre de sa maman, il ne respirait plus.

– Ça n’est pas la première fois, murmure Thelma, mais c’est chaque fois pareil, j’ai trop de mal à
l’accepter. C’est injuste…
– Oui, tellement injuste, dis-je en prenant sa main dans la mienne. Tu fais un métier merveilleux, mais
parfois la nature est cruelle.
– Elle est dégueulasse surtout ! Tout s’était bien passé pendant neuf mois, la maman était prête, le bébé
voulait venir, ça devait être le plus beau jour du monde… et puis plus rien…

Elle a du mal à contenir ses larmes. Je sais qu’elle lutte pour ne pas trop s’impliquer. Dans le milieu
médical plus que n’importe où ailleurs, il faut parvenir à créer une barrière entre soi et les gens que l’on
côtoie, afin de ne pas se laisser dévorer. Mais c’est parfois compliqué. Surtout quand il s’agit de bébés.
Et tout ce que je pourrais lui dire n’y changerait rien. Je veux juste être là pour Thelma. Et faire en sorte
que la vie continue.

– Mange un peu quand même, non ? proposé-je avec douceur.


– Bof, je n’ai pas trop faim ce soir.
– J’imagine, oui…
– Ne t’inquiète pas, Laura, ça ira mieux demain. C’est mon métier, je dois en assumer les difficultés,
même si c’est toujours une phase douloureuse à supporter.

J’acquiesce en la couvant du regard. J’aimerais posséder une baguette magique, être en mesure
d’effacer en un tournemain cette journée qu’elle vient de vivre.

Et faire resurgir son sourire.

Nous sommes à peu près seules dans la salle du Zen Mei Bistro, ce petit restaurant de Chinatown sur
Yale Street. J’ai choisi cet endroit discret à l’écart de Broadway pour éviter d’être repérée par les
paparazzis et les fans qui se font de plus en plus pressants depuis le buzz de VIP Review. Et je n’avais
pas du tout envie que Thelma soit dérangée par ça.

– Et toi ? demande-t-elle en se mouchant. Comment ça se passe avec Paul ?

Hors de question de l’ennuyer avec les problèmes que je ressasse un peu trop à mon goût. Je choisis
de lui dire que tout va bien. Et le fait est que ça n’est pas un gros mensonge : je tourne pour un grand
réalisateur et mon partenaire à l’écran est également l’homme avec qui j’ai partagé des moments très
intenses. Il y a pire !
– Ça suit son cours, précisé-je, mais ce qui compte c’est que tout se déroule à merveille pour le film.
– En tout cas, je t’admire, je serais incapable de jouer des scènes intimes.
– J’ai bien cru que je n’y arriverais pas, tu sais ! objecté-je.
– C’est pour ça que je suis fière de toi, Laura ! s’exclame Thelma en riant. Malgré les obstacles, tu
t’adaptes et c’est la preuve que tu es vraiment faite pour ce métier.
– Comme toi pour le tien. Imagine tous les petits êtres qui sont venus au monde grâce à toi.
– Grâce à leur maman surtout, répond-elle en me souriant.

Son visage s’éclaire à nouveau, le chagrin s’efface peu à peu. Ça me rassure, ça me fait chaud au
cœur. Je n’aurais pas aimé quitter Thelma en la laissant à de tristes pensées.

– Au fait, j’ai commencé à écrire, murmure-t-elle.


– Je suis impatiente de tenir ton livre entre les mains, si tu savais !
– Patience, ma belle.

Nous finissons par partager une assiette en tirant des plans sur la comète, évoquant le jour où son
premier roman sera publié, puis je la raccompagne à son appartement. Je suis heureuse de voir que la
lumière est revenue dans ses yeux. Elle se relèvera, comme toujours, et je serai là aussi longtemps qu’elle
aura besoin de moi.
19

Venice Beach est magnifique au petit matin. Les bodybuilders dorment encore, la plage est quasiment
déserte. L’air est frais, mais les premiers rayons du soleil dans le ciel immaculé annoncent une belle
journée.

L’équipe déballe et installe le matériel. Il y a déjà des rails sur une bonne vingtaine de mètres qui
serviront à réaliser le long panoramique d’une course en duo, pieds nus sur le sable.

La scène que nous devons tourner risque néanmoins de poser problème : il nous faudra jouer
l’insouciance alors même que nos rapports dans la vie sont empreints d’incertitude. Paul et moi ne
cessons de jongler avec les sentiments, toujours en décalage avec l’histoire de Dean Turner.

Se retrouver en tenue de bain à cette heure est de plus le meilleur moyen d’attraper un rhume !
Heureusement, Bridget est parfaite et m’a tendu un peignoir chaud et moelleux, dans lequel je me suis
emmitouflée pour relire mes répliques. De son côté, Paul ne semble pas affecté par les basses
températures de l’aube : vêtu d’un maillot noir qui moule ses fesses musclées, il scrute l’horizon comme
s’il voulait s’échapper loin d’ici. Il est comme… ailleurs…

Et je ne sais pas où !

Comment parviendrai-je à gambader sur le sable compte tenu de son air si grave qui n’incite pas
vraiment à s’esclaffer au bord de l’eau ? Mais, comme d’habitude, à l’instant même où Walberg annonce
qu’on va faire la prise, un sourire magique se dessine sur le visage de Paul, laissant apparaître ces
fossettes que j’aime tant à la commissure de ses lèvres. J’avais lu un truc sur les capacités de Marlon
Brando à être opérationnel dès qu’on disait : « Ça tourne ! » Il pouvait être d’humeur blagueuse quelques
secondes avant la scène pour incarner comme si de rien n’était un personnage empli de rage la seconde
d’après. Et Paul, à cet instant, me semble de la même trempe que le monstre sacré qui a bercé ma vie de
cinéphile. C’est à la fois impressionnant et troublant. C’est juste difficile de le suivre, mais je suis prête à
relever tous les défis !

Je tends le peignoir à Bridget, soudain impatiente. Dès que le clap résonne, je m’élance sur le sable en
poussant des cris de joie. Et sans la moindre difficulté, je retrouve Blanche. Derrière moi, j’entends le
rire de Matthew qui me court après. Je zigzague pour essayer de le semer.

– Tu ne m’attraperas jamais ! hurlé-je en m’esclaffant.


– C’est ce qu’on va voir ! s’écrie Matthew avec gaieté.
– Ha ha, je…

Matthew me coupe le souffle en me ceinturant. Il émet un grognement victorieux en resserrant son


étreinte. Je pousse un faux cri de terreur. En riant, il me soulève du sol pour me faire virevolter avec lui.
Une deuxième caméra prend le relais afin d’effectuer un plan rapproché. J’ai la tête qui tourne, mais c’est
une délicieuse sensation de vertige. Matthew cesse enfin son manège, me repose sur le sable tout en me
gardant contre lui. Nos respirations se mêlent, nos lèvres se frôlent :

– Qu’est-ce que tu disais, Blanche ? me demande-t-il d’une voix essoufflée.


– Tu as triché ! réponds-je entre deux inspirations.
– Certainement pas ! réplique-t-il. Allez, donne-moi la liste de tes vices une bonne fois pour toutes…
Comme ça, je saurai à quoi m’attendre avec toi…
– Amoureuse, amoureuse, amoureuse…

Nos regards s’illuminent, nos lèvres s’effleurent…

– Coupez !

Walberg demande à la refaire.

– C’était super, mais maintenant que vous êtes essoufflés on devrait obtenir un effet plus réaliste. Eh
oui, en plus d’être maniaque, je suis sadique sur les bords. Vous me dites quand vous êtes prêts ?

Nous rions tous. Je commence à apprécier de plus en plus Walberg. Sa réputation d’ours mal léché est
carrément exagérée. Il n’est certes pas très expansif, mais il sait trouver les mots justes au bon moment.
Ses conseils tombent à point nommé et il n’hésite pas à nous faire comprendre quand il est satisfait d’une
prise. C’est un plaisir d’être dirigée par un tel magicien. Dans son regard, chaque fois, j’ai vu une
étincelle. Le cinéma est toute sa vie. Il ne respire que pour ça. Un sentiment de fierté m’envahit à la
pensée que je suis jeune et que j’ai l’opportunité de tourner avec lui. Je me rends compte de la chance
que j’ai. Alors il peut bien nous imposer des prises à refaire, d’abord c’est le principe, qui plus est je lui
accorde toute ma confiance.

À part ça, le visage de Paul est à nouveau fermé. À croire que dans la vie, il a décidé d’incarner le
beau ténébreux. Il doit avoir un bouton on/off. Là, il est redevenu l’homme grave et inaccessible.

On tourne quatre fois la prise pour apprendre en fin de compte que la première était la meilleure !
Pour sûr, notre réal’ révèle une nature de psychopathe ! Durant l’heure qui vient de s’écouler, Walberg n’a
pas dérogé à la loi des génies, se manifestant par une insatisfaction qui confine parfois à l’obsession.
Aujourd’hui, jusqu’à sa barbe, il me rappelle Kubrick et tout ce qu’on a pu dire sur sa folie et son amour
du septième art.

Quand vient l’heure du déjeuner, chacun retrousse ses manches. Nous étalons de larges nappes sur le
sable, plantons des parasols pour nous protéger du soleil qui se met à taper fort, déballons des
sandwiches et des salades. Pas d’alcool sur le tournage, mais Bridget sort des limonades bien fraîches
d’une glacière. Pour le dessert, Walberg a même prévu des pâtisseries qu’il a fait commander chez un
traiteur. C’est royal !

L’ambiance est tellement conviviale que même Paul y prend plaisir. Comme le soleil à son zénith, un
sourire lumineux éclaire son visage. Ses yeux sont presque rieurs. Autant en profiter ! Je m’installe à ses
côtés, demeure un instant silencieuse, piochant avec gourmandise dans mon assiette.

– Ça te va bien d’être heureux, lâché-je entre deux bouchées. Mille fois mieux que quand tu fais la tête.
Je le taquine, il garde son sourire, mais il n’a pas l’air de vouloir s’appesantir sur le sujet.

– Le bonheur est un truc qui ne se calcule pas.


– Je suis bien d’accord, concédé-je, mais on peut quand même le provoquer, non ?
– C’est vrai. Mais je ne fais pas la tête, rassure-toi. Je réfléchis, répond-il.
– Et on peut savoir à quoi ?
– À des choses et d’autres, lâche-t-il sur un ton énigmatique.

D’accord. Ça ne me regarde pas…

Je n’insiste pas, d’autant plus que Walberg vient d’annoncer d’un air à la fois ravi et habité que la
lumière est parfaite pour réaliser la deuxième scène de la journée.

– Désolé pour le dessert, mais il ne faut pas louper cette occasion. On se dépêche !

Toute l’équipe se lève. Et c’est vrai, la lumière est magnifique, nimbant l’océan de lueurs argentées
qui donnent l’impression de se trouver dans un petit coin de paradis. Tourner en extérieur dépend
fortement des conditions météo et de tels instants sont rares. Je pressens d’emblée que ce sera une très
belle scène.

Dans un tourbillon, Paul et moi sommes maquillés, coiffés, pour une ambiance très différente de la
précédente.

C’est après la course au bord des vagues, sur un ponton : Matthew déclare enfin ses sentiments à
Blanche. Des goélands doivent planer dans le ciel, juste au-dessus de leurs têtes. Un spécialiste des
oiseaux est d’ailleurs déjà en train de préparer les volatiles.

Dès que Walberg lance le top départ, le dresseur lâche les goélands qui commencent à se déployer au-
dessus de nos silhouettes enlacées. Je suis accoudée à une rambarde du ponton, le regard ému par le
spectacle qu’offre la mer d’huile sous le soleil. Sa surface est tellement scintillante que je cligne des
paupières. Je soupire d’aise au contact du corps de Matthew qui se presse dans mon dos. Avant que
Walberg ne lance son traditionnel moteur, je tremblais déjà, lovée dans les bras de Paul. Être ainsi contre
lui m’inspire un désir contre lequel j’ai bien du mal à lutter. Ses mains recoiffent mes cheveux, puis il me
fait pivoter avec une extrême délicatesse pour plonger ses yeux dans les miens. Dans ses pupilles
dilatées, je lis un immense trouble, à en avoir le vertige.

– Blanche, il faut que je te dise quelque chose…

Je demeure silencieuse, j’attends la suite en le dévorant du regard.

– Je n’ai jamais ressenti ça avec aucune autre femme, ce ne sont pas…

Il s’interrompt, pose ses lèvres sur mon front, avant de poursuivre :

– Ce ne sont pas que des mots, j’aimerais d’ailleurs n’avoir pas besoin de parler, car c’est comme une
évidence à mes yeux… tu as changé quelque chose en moi, Blanche. Irrémédiablement. J’étais fermé à
tout, je ne croyais plus en rien. Et puis je t’ai aperçue dans ce musée, j’ai pensé que j’allais exploser,
m’embraser, tant tu irradiais de charme et de beauté.
– Redis-le, murmuré-je en me dressant sur la pointe des pieds pour sentir son souffle caresser mon
front.
– Je t’aime à en mourir, Blanche, je t’aime comme je n’ai jamais aimé.

Ma vue se brouille à ces mots prononcés avec une telle urgence, mon rythme cardiaque s’accélère.

Je presse mon visage contre son torse, son cœur bat fort, je tremble, je suis au bord de défaillir, puis
je lève les yeux vers lui :

– Alors c’est ça aimer ?

Son regard me chavire. Il acquiesce en silence.

– Coupez !

Nous reprenons aussitôt, Walberg souhaitant profiter de la beauté de la lumière, des oiseaux qui
répondent parfaitement à leur dresseur. Et je vis cette seconde prise avec la même émotion.

Lorsque notre réalisateur se déclare satisfait à la sixième prise et appelle Paul auprès de lui, j’essuie
une larme qui coule sur ma joue. Une larme de Blanche ? Ou la mienne ? Je suis tellement désarçonnée
par la performance de Paul. Il était le Matthew du Secret de la lune, il semblait habité par les dialogues
de Dean Turner. Est-ce ce que l’on nomme le feu sacré ? Je me surprends à imaginer qu’un jour peut-être
Paul s’adressera à moi ainsi dans la réalité. Je me mords la lèvre inférieure. Je suis complètement
déstabilisée. Il a tellement bien joué que j’ai l’impression que je n’arriverai jamais à déterminer s’il est
sincère dans la vraie vie.

Le verrais-je alors dans ses yeux ? Le sentirais-je dans ses intonations, puisqu’il a déjà tout donné
dans cette scène ?

Des cris de joie m’extirpent de mes pensées confuses. Je me retourne et j’aperçois Bridget. Elle est la
première à se lancer à l’eau. Nous sommes nombreux à l’imiter. Et bientôt l’équipe au grand complet se
retrouve à chahuter dans les vagues. Assis sur la plage, Paul nous regarde l’air rêveur. Je lui fais signe de
nous rejoindre, mais il ne semble pas disposé à se mouiller.

Je ferme les yeux, je fais la planche, l’étoile de mer, me laissant réchauffer par les rayons du soleil,
bercer par le clapotis de l’eau.

Et si j’étais en fait tombée amoureuse de Matthew ?


20

Conejo Valley est à quarante-cinq minutes de Los Angeles, et Walberg a pris la décision de nous y
réunir dans un hôtel pour quelques jours. Nous nous installons chacun dans nos quartiers du Palm Garden
Hotel, en plein cœur de Thousand Oaks. C’est un endroit très agréable. J’ai la curieuse impression de me
retrouver en colonie de vacances. Nous sommes à quelques pas des vignes où doivent se tourner les
prochaines scènes du film.

Et puis je pense à mes parents. On ne s’est pas donné la moindre nouvelle depuis ce désastreux coup
de fil où j’ai annoncé à ma mère que j’allais interpréter le rôle de Blanche. Et ça me pèse. J’aurais aimé
recevoir un petit message d’encouragement de leur part. Ils me manquent beaucoup.

La scène que nous nous apprêtons à tourner est le fameux moment qui précède le monologue où
Blanche prend la décision de révéler à Matthew sa double vie. C’est un instant clé puisqu’elle comprend
d’un coup qu’elle ne peut plus mentir à Matt. Il lui a dit à quel point il l’aime, et ce depuis leur moment
partagé sur le ponton de Venice Beach. Depuis, les sentiments ont fait leur chemin dans son esprit, et elle
se sent aussi prête que possible. Mais elle va échouer, les mots ne sortiront pas, et cela mènera à la
dispute avec Matthew que nous avons tournée le premier jour. Ce découpage des scènes en vrac est
typique du cinéma, et j’ai un peu l’impression de construire un puzzle ! C’est aussi déstabilisant
qu’amusant.

Quand un minibus affrété par la production nous dépose, Paul et moi, sur les lieux du tournage, nous
découvrons une ravissante propriété viticole dont le gérant nous a ouvert les portes. Il s’agit d’un proche
de Walberg qui, non content d’être un réalisateur hors pair, est également un grand connaisseur et amateur
de vins californiens. Le Maestro nous rejoint aussitôt pour un brief :

– Visualisez la scène, nous explique-t-il. Vous vous promenez main dans la main, on doit sentir le
bonheur rien qu’à votre façon d’enlacer vos doigts. C’est quelque chose de fort depuis la séquence sur le
ponton. La veille, face à la mer, Matthew s’est déclaré à Blanche. Autour de vous, les vignes, au-dessus
le soleil. Et toi Paul, n’oublie pas qu’une nouvelle existence se profile, cette certitude doit se sentir dans
toutes tes attitudes. Ton regard est apaisé… Quant à toi…

Il pose ses larges mains sur mes épaules, tel un père expliquant les choses de la vie à son enfant :

– Toi c’est pareil, Laura, tu es heureuse, mais depuis la déclaration de Matthew, tu t’en veux
terriblement de cacher le secret de ta double vie alors même que Matthew professe les vertus de la
sincérité. Tu ne dois surtout pas surjouer, sois au contraire aussi « intérieure » que possible, insiste
Walberg avec des étincelles dans les yeux. Tu n’as presque pas de dialogue, mais le spectateur doit
pouvoir deviner dans ton simple regard combien tu es torturée par cette situation. C’est une scène
capitale ! S’il n’y a rien de démonstratif, cela doit néanmoins révéler plein de choses sur ce que tu es
réellement. À mesure que Matthew parle d’honnêteté en toute chose, tu dois exprimer le malaise qui
s’empare de toi.
Il s’interrompt, me regarde avec insistance.

– Ça va aller ? demande-t-il.
– Oui, réponds-je en soutenant son regard.

Il passe une main dans sa barbe, m’adresse un sourire et rejoint l’un des trois duos composés chacun
d’un cameraman et d’un cadreur. Je me tourne vers Paul, il est déjà Matthew. Mais comment fait-il à la
fin ? Ça me tue !

Les prises s’enchaînent… Une fois… deux fois… dix fois… Je n’y arrive pas !

Je remercie intérieurement Walberg pour sa patience. Ça va faire plus de deux heures que nous
répétons la même scène. Mon souci principal est que je n’arrête pas de penser à la déclaration d’amour
sur le ponton. C’était tellement bon. Et là, je ne vois que Paul en face de moi, avec toutes les questions
que cela implique, les doutes qui me dévorent insidieusement quant à sa sincérité dans la vraie vie…
Mon problème est lié au fait que j’associe trop Matthew et Paul, et, forcément, je ne suis pas dans le
coup. Je bute sur certains mots, me retrouve en décalage. L’intrigue de ce film a une si grande résonance
avec ce que j’ai vécu et ce que je ressens !

Sauf que ça se passe mieux dans la fiction !

Ce chassé-croisé de sentiments, les vrais et les joués, est de plus en plus délicat à gérer. Au-delà de
ces considérations, même si je n’ose pas l’admettre, je ne suis pas sûre de moi. Et s’il est parfois
constructif de s’interroger sur soi-même, en l’occurrence cela a des répercussions catastrophiques sur
mon jeu. Alors que j’aime de plus en plus ce métier ! Depuis cette rencontre avec Walberg, je suis plus
que jamais convaincue que c’est ce que je souhaite faire dans la vie, mais ce manque de confiance en
moi, associé à mes doutes sur Paul, m’empêche de me concentrer.

– Coupez !

C’est la cinquième fois que Walberg crie ce mot qui me paralyse. Je devine à son ton qu’il est très
contrarié et que la journée est loin d’être terminée. Il me rejoint d’un pas pressé, me saisit par le bras
d’une main ferme et m’entraîne à l’écart.

– Désolé, Laura, mais tu n’y es pas du tout ! m’assène-t-il. Je me trompe ?


– Non, dis-je en rougissant. J’ai du mal, j’avoue.

Comment nier l’évidence ? La mauvaise foi n’est pas mon fort. Et Walberg est parfaitement en droit de
s’agacer de la situation.

– Écoute, tempère-t-il, inutile de s’acharner. Prends une pause, le temps qu’on change les caméras de
place et qu’on règle d’autres objectifs. J’ai une vision différente de cette scène. Ne t’éloigne pas trop,
mais prends ce temps pour te recentrer. OK ?

J’acquiesce. Je suis au bord des larmes, honteuse de ne pas avoir assuré. Je gâche tout à cause de mes
doutes existentiels. Il faut vraiment que je me reprenne.
– Bordel, je crois en toi, ajoute-t-il, avant de prendre congé.

Ces derniers mots sortis du fond du cœur me font du bien. Je vais tout mettre en œuvre pour mériter sa
confiance.
21

Pendant que l’équipe s’active, je m’éloigne un peu sur le domaine. Il est vraiment magnifique ! Les
vignes s’étendent à perte de vue de part et d’autre du manoir, et il me suffit de tourner un coin pour que le
tournage disparaisse, que les bruits s’atténuent. Mais je m’arrête net en découvrant soudain Paul devant
moi.

Assis contre un mur, le visage entre les mains, il semble au trente-sixième dessous. Je le rejoins, me
laisse glisser contre la pierre brûlante pour m’installer à ses côtés. Après un long silence, nos doigts
s’enlacent et j’observe son profil. Il se mord l’intérieur des joues. Il est beau, mais si triste. Et en colère
également. Ça n’est pas de la comédie ni un genre qu’il se donne, j’en mettrais ma main au feu.

– Que se passe-t-il ? murmuré-je.

Il ne répond pas ; inutile d’insister, je commence à le connaître. Même si je ne sais rien de lui. Alors
que je m’apprête à le laisser, quelque chose cède pourtant en moi et je ressens l’importance d’être là pour
lui quelle que soit la situation. C’est comme si je sentais qu’il a juste besoin de tendresse. Je sais que
c’est le meilleur moyen de l’apprivoiser. Je me love contre lui et demeure silencieuse.

Au bout d’un long moment, je propose simplement :

– Si on dînait ensemble ce soir, rien que nous deux ?

Contre toute attente, sa main se resserre un peu plus fort autour de la mienne et il m’offre un pâle
sourire.

– Oui, c’est une bonne idée, répond-il de sa voix grave qui me donne des frissons. En attendant, mieux
vaut retourner sur le plateau ou Walberg va nous envoyer l’armée.

Je préfère largement quand il pratique l’humour, même si je devine qu’il donne surtout le change.

***

Paul vient de garer la voiture de location le long du trottoir d’Agoura Road, dans le centre de Westlake
Village. Nous nous dirigeons tranquillement jusqu’au Mediterraneo, où nous avons réservé une table une
heure plus tôt. Après des prises plutôt réussies, nous sommes repassés à l’hôtel pour prendre une douche
et nous habiller. La température extérieure est un délice. Je ne connaissais pas bien cette région proche de
Los Angeles, mais elle me plaît beaucoup.

– J’adore cet endroit, me confie Paul, ça change un peu de l’agitation de LA !


– Moi aussi, j’apprécie ce calme, c’est reposant.

Il me sourit et j’ai envie de me jeter sur lui. Dans une vitrine j’aperçois notre reflet : moi dans ma
petite jupe en daim, mon débardeur de soie et mes sandales à fines lanières, Paul en jean, T-shirt blanc et
Tod’s. Je me fais la réflexion que nous formons un joli couple. Je souris tristement à cette pensée, car ce
n’est pas le cas pour l’instant.

Force m’est de constater que dans la vraie vie, Paul et Laura se rejoignent uniquement quand il s’agit
de jouer la comédie et quelques fois pour faire l’amour. Il faut attendre des scènes de film pour que
Matthew et Blanche se fassent des déclarations enflammées.

Peut-être que ce soir les choses seront différentes ?

Au seuil du Mediterraneo, un serveur qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Woody Allen nous
installe à une table. Une fois assis, Paul se penche vers moi et murmure avec un sourire diabolique :

– Tu crois que c’est une caméra cachée ?


– Qui sait ? réponds-je en riant. C’est dingue comme il lui ressemble !
– Si c’est son frère, on tient un scoop, réplique Paul en ouvrant la carte des plats.

Sur la terrasse du charmant établissement offrant une jolie vue sur un jardin à la végétation luxuriante,
quelques clients se retournent régulièrement vers nous et je mesure d’un coup l’impact de notre passage à
VIP Review. Je rentre la tête dans les épaules. J’ai toujours rêvé d’être un jour reconnue, et maintenant
que les choses se produisent enfin, je ne sais pas bien comment le gérer.

– Ça fait bizarre, hein ? lâche Paul qui n’a pas manqué de remarquer l’attention qui nous est portée.
– Oui, c’est nouveau, avoué-je. Ça me met un peu mal à l’aise à vrai dire.
– Ne me dis pas qu’on ne se retournait pas sur toi même avant ça, objecte-t-il. Je ne te croirais pas.

Je rougis et, au même moment, une femme élégante nous aborde en souriant :

– Désolée de vous importuner, mais j’ai adoré le baiser chez Lester, c’était magnifique. Vous étiez si
beaux tous les deux, on aurait cru un vrai couple. Puis-je vous demander un autographe ?

Nous accordons une petite dédicace à notre admiratrice, en nous adressant à tour de rôle des regards à
la fois amusés et gênés. Paul est quand même beaucoup plus à l’aise que moi, on dirait qu’il a fait ça toute
sa vie. Notre fan rejoint son mari en agitant sa serviette en papier comme s’il s’agissait d’un trophée. Je
croise les doigts pour que nous ne passions pas la soirée à voir défiler tous les clients du Mediterraneo à
notre table.

Quand arrivent nos entrées, je regarde avec une certaine admiration les gambas dans mon assiette :
elles sont tellement bien présentées que j’ai presque envie de les laisser comme ça, pour ne pas tout
gâcher. Ça fait rire Paul qui donne le top départ en piochant dans mon plat.

– Eh ! m’exclamé-je d’une voix faussement agacée, tu viens de détruire une œuvre d’art.
– Goûte-les plutôt, tu m’en diras des nouvelles. Elles sont succulentes.

Je m’exécute et c’est un vrai régal. Elles sont fraîches, leur chair est tendre, un pur délice. Puis le
silence s’installe à nouveau entre nous, un nuage de tristesse voile une fois de plus le regard de Paul.
Cela ne dure qu’un instant, mais je le vois, sans doute parce que je l’étudie avec attention. Malgré sa
bonne humeur, je sens que quelque chose ne va pas. Je m’éclaircis la voix, me penche un peu vers lui. Les
flammes des photophores font danser des ombres sur son beau visage :

– Si tu as besoin de parler, Paul, je t’écouterai. Quel que soit le sujet.

Sa main glisse vers la mienne, nos doigts se frôlent :

– Merci, souffle-t-il. Je dois t’avouer que c’est compliqué, en ce moment !


– C’est grave ? demandé-je, inquiète.
– Non, s’empresse-t-il de répondre en m’offrant un sourire las. C’est une vieille histoire de conflits
familiaux, mais qui empirent au fil du temps.

Du regard, je l’encourage à continuer.

– Je suis adulte, je ne devrais pas être si affecté par les reproches constants de mes parents. Et puis, ce
film me demande de lutter avec de nouvelles émotions, ajoute-t-il.

Se pourrait-il qu’il parle des émotions que je provoque en lui ?

La façon dont Paul se confie soudain me touche énormément. Je découvre ce côté sensible que je
devinais chez lui, dans certains regards ou certains gestes, cette facette qu’il n’avait cependant pas encore
dévoilée par les mots. Paul et moi ne nous sommes jamais confiés jusqu’à présent. Seuls nos corps
s’exprimaient, mais nous demeurions secrets l’un pour l’autre.

– Tu as quand même de beaux souvenirs avec eux, non ? dis-je pour l’encourager à continuer.
– Je ne sais plus, Laura, c’est si loin. Peut-être quand j’étais tout petit. Mais c’est surtout avec mon
frère que j’ai mes meilleurs souvenirs.
– Ton frère ?
– Oui, mon frère aîné, il a deux ans de plus que moi. Il me soutient depuis le début, il est toujours là
pour moi. En fait, mes parents…

Il s’interrompt un instant, lisse la nappe de ses longs doigts, avant de reprendre :

– Mes parents auraient voulu que je trouve un « vrai » métier ! Le pire, c’est qu’ils vivent à Beverly
Hills et que la plupart de leurs voisins et amis travaillent dans le cinéma. Seulement voilà, on est
banquier, médecin ou entrepreneur dans la famille, et il aurait fallu que je rentre dans le moule Harcourt.
Sauf que je suis acteur, et il faudra bien qu’ils s’y fassent !

J’acquiesce, je le comprends. Je resserre mes doigts autour des siens.

– Il faut voir le bon côté des choses, ajoute Paul.


– Lequel ? demandé-je en le fixant.
– Je veux parler de notre rencontre, de cette façon que tu as eue d’influencer mon jeu.
– J’ai influencé ton jeu, moi ? répété-je, étonnée par cette remarque.
– Oui, j’ai évolué grâce à toi, je ne saurais dire comment exactement. C’est comme si tu me permettais
de… de me laisser aller totalement, de me libérer. Sans toi, ce film n’existerait pas vraiment, c’est une
évidence pour moi.
Il prend ma main entre les siennes, l’embrasse sans me quitter des yeux. Il est tellement craquant et
séduisant.

– Il n’y a pas d’autre Blanche que toi, Laura. Et tu fais si merveilleusement réagir Matthew. Dans le
moindre de tes regards, dans le plus infime de tes gestes…

S’il a décidé de me troubler, c’est réussi. C’est difficile de se retrouver face à un grand acteur dans ce
genre de situation. On se demande forcément s’il s’agit de sincérité ou d’une simple performance. Je me
revois, si déstabilisée après la déclaration d’amour de Matthew à Blanche sur le ponton. Mais là, c’est
différent. Il n’y a pas de caméra et quelque chose dans le regard de Paul me rassure et me bouleverse.

– Quand je parle de Matthew, c’est parce que nous sommes en plein tournage, mais il y a quelque
chose de spécial entre nous, quelque chose que nous écrivons à deux, sans l’aide de Turner…

Je frémis, emportée par ces mots que j’ai tant attendus.

– Et si c’est délicat à vivre, si on est un peu perdus entre la fiction et la réalité, il faut qu’on se fasse
confiance, tu comprends ? Qu’on arrive à se parler, sans se cacher !

J’acquiesce en me mordant la lèvre. C’est le moment de me lancer, de toute façon j’ai besoin de
savoir, d’être rassurée.

– Tu te souviens quand on s’est retrouvés, le jour du casting ?


– Comment l’oublier ? réplique-t-il.
– Je sais, soupiré-je, j’étais désagréable, mais c’était parce que je croyais que tu m’avais séduite dans
le but de booster ta carrière.

Il penche la tête de côté, les sourcils froncés :

– Mais pourquoi tu ne m’as rien dit, Laura ?


– J’étais incapable d’aborder le sujet. Je n’arrêtais pas de penser à ce garçon qui avait profité de mon
nom pour percer dans le métier, j’avais peur que tu ne sois comme lui.
– Et en me voyant débarquer pour les essais, tu as vraiment imaginé que…
– Je suis désolée d’avoir tiré des conclusions trop rapides.

Il recoiffe une mèche de mes cheveux, avant de lâcher avec une sincérité désarmante :

– Personne n’a jamais totalement confiance en soi, tu sais ?


– Alors, comment faire ?
– Il suffit d’avoir confiance en l’autre.

J’ai honte de ce que j’ai pu imaginer concernant sa présence au casting. Surtout depuis qu’il m’a dit à
quel point ses rapports avec ses parents sont conflictuels. Paul se bat depuis des années pour assouvir sa
passion du cinéma, mais ce n’est en aucun cas un opportuniste. Les mots qu’il prononce soudain achèvent
de me convaincre :

– Pour te rassurer définitivement, ajoute-t-il, j’avais déjà passé ma première audition avant de te
rencontrer. Et j’étais aussi surpris que toi de te retrouver pour les essais en couple. Surpris… et ravi !

Nous nous sourions, puis il soulève mon menton avec délicatesse pour me regarder droit dans les
yeux :

– Pendant qu’on y est, as-tu d’autres choses à me dire ?

Je baisse les paupières, je soupire, et je rougis, honteuse. Je repense à l’interview. Je revois les
sourires de Mlle Pukhet. J’ouvre les yeux et je prends mon courage à deux mains :

– Oui, j’étais jalouse que tu fasses cette émission en solo. De la journaliste surtout. Elle te dévorait
des yeux…

Paul se met à rire, de ce rire qui donne envie de croire que tout est possible. Ses yeux brillent et j’ai la
faiblesse d’imaginer que c’est pour moi, rien que pour moi. C’est tellement bon de se laisser un peu aller
après toutes ces heures de tension et de retenue ! Quand il reprend son sérieux, Paul précise :

– Je suis touché que tu sois jalouse, mais tu n’as rien à craindre, Laura. Je ne vois que toi.

Je suis parcourue de frissons, troublée par sa voix rauque. C’est sorti tout seul, il n’a rien calculé et je
suis bouleversée par ce qui ressemble à une petite déclaration.

– Mais quand même…

Il s’interrompt et je reste suspendue à ses lèvres. Il nous verse du vin tout en m’offrant une œillade
renversante, puis il poursuit à voix basse, affichant un petit air canaille :

– Tu trouves vraiment que je suis un acteur médiocre ? me demande-t-il en répétant les mots que je lui
avais dits au casting et qu’il ne semble pas avoir oubliés. Que jamais je ne pourrais incarner le
personnage de Matthew ?
– En fait, j’ai bon espoir, dis-je en plaisantant. Tu n’es pas si mauvais.

J’évite de préciser qu’il est sur la voie royale, qu’il est un Matthew hors du commun. Les mots ne
suffisent pas : ce qu’il peut lire dans mon regard à cet instant exprime avec mille fois plus de justesse et
de finesse ce que je pense de lui.

Nos mains se joignent à nouveau, nos corps se penchent par-dessus la table, nos lèvres se frôlent et
Paul murmure :

– Que dirais-tu d’un dessert ?


– Quel genre de dessert ?
– Partons d’ici, propose-t-il, car je crois qu’il n’est pas sur la carte.

C’est le style de dialogue que pourraient échanger Blanche et Matthew. Sauf que là, c’est vraiment
nous. Et la voix grave de Paul m’électrise. Au même moment, le flash d’un téléphone portable nous
extirpe de notre petit monde à part. Paul se raidit, je lui fais signe de laisser tomber en haussant les
épaules. Il soupire en s’efforçant de se détendre. À nouveau, je comprends que désormais nos moindres
faits et gestes seront interprétés, enregistrés et qu’il faudra apprendre à surfer sur la vague.

– Si on commence à se battre contre ça, on n’a pas fini de s’énerver, dis-je à voix basse.
– Tu as raison, admet-il. On ne va pas se jeter sur tous ceux qui s’amuseront à nous immortaliser.
Passons à autre chose.
– Et on change d’endroit pour le dessert, ajouté-je.

Tout ce qui compte, c’est nous deux et ce plaisir qui nous attend.
22

Tout au long du chemin qui nous conduit à l’hôtel, je ne peux pas m’empêcher de toucher Paul. Je
respire son parfum qui m’envoûte. J’embrasse son cou, le mordille : j’ai faim de lui, faim de nous. Il me
manque même quand il est près de moi, c’est dingue. J’ai envie d’être unique à ses yeux et que nous
puissions toujours céder à nos impulsions pour réaliser nos moindres désirs dans la plus parfaite
harmonie. Ma main caresse son torse sous sa chemise. Sa peau est tellement douce, je ne m’en lasserai
jamais. Je descends vers son bas-ventre, aventure mes doigts entre ses cuisses, éprouvant avec délice le
renflement sous son jean.

Mmm, il est déjà si dur…

Il gémit et j’ai envie de me pencher, de libérer son sexe pour m’occuper de lui. Alors que je m’apprête
à céder à ce désir irrépressible, Paul se gare sur le parking du Palm Garden Hotel. Il coupe le contact, se
tourne vers moi. Son regard m’embrase, ma main caresse toujours son entrejambe, de plus en plus
insistante.

– J’ai envie, là, tout de suite, murmuré-je.


– Nous sommes sur un parking, tu le sais ça ? objecte-t-il en passant un index sur le contour de mes
lèvres.
– C’est un parking privé, répliqué-je du tac au tac. Il n’y a personne, on ne risque rien.

Je dois être folle ! C’est pourtant moi qui me penche pour poser mes lèvres sur son membre chaud que
je viens de libérer. Mais j’assume complètement. Je veux lui donner un plaisir qu’aucune autre ne lui a
jamais donné, qu’il se souvienne de ce moment, longtemps. J’approche ma bouche et Paul se tend à ma
rencontre. J’esquive, j’attends un peu, je fais durer le plaisir, souffle sur l’extrémité de son sexe. Et je
savoure l’impatience de ses doigts dans mes cheveux.

– Tu me rends fou, gronde-t-il de sa voix grave.

C’est la première fois de ma vie que j’aime autant faire ça. Je l’enserre entre mes lèvres, alterne les
rythmes au gré des réactions de son corps, de ses doigts qui se perdent dans mes cheveux. Lentement…
vite et encore plus vite… puis je ralentis, avant d’accélérer à nouveau la cadence. C’est comme si je
sentais exactement ce qu’il aime, comme si nous étions faits pour être ensemble. Ses ondulations et sa
respiration me guident. Il tente un instant de m’arrêter, mais je veux le faire jouir, maintenant.

Son souffle s’emballe, son bassin se soulève. Je guette l’imminence de sa jouissance jusqu’à ce qu’il
se cambre soudain, emporté par son orgasme puissant.

Quand je me redresse enfin, remontant lentement le long de son torse, j’en arrive à croiser ses yeux qui
me dévorent. Ses mains se plaquent de chaque côté de mon visage et il m’embrasse à pleine bouche. Nos
langues se mêlent dans une joute passionnée. C’est un baiser tendre et profond, essoufflé et affamé.
– Tu es incroyable, murmure-t-il.

Nous sortons de la voiture à la hâte, courons vers l’hôtel en tâchant de ne pas faire trop de bruit. Dans
les couloirs je me colle à lui, m’accroche à son cou, chuchote à son oreille.

– Tu penses qu’il est l’heure de dormir ?

Je suis dans tous mes états, ses paumes enserrent mes reins, son souffle tiède me chatouille la nuque.

– Exactement, susurre-t-il, je compte même m’occuper de te border à ma façon.

Je cherche la carte magnétique dans mon sac, la glisse dans le lecteur. Dès que la porte s’ouvre, Paul
me soulève et m’emporte à l’intérieur.

– Déshabille-toi, Laura.

Le ton de sa voix grave m’excite. Je me débarrasse de mes sandales, retire mon débardeur, dégrafe
mon soutien-gorge. Les pointes de mes seins sont dures et douloureuses. Je fais glisser ma petite jupe en
daim le long de mes cuisses, avec mon string. D’un simple regard, Paul m’indique que je dois le lui
donner. Lorsqu’il le glisse dans la poche de son jean, j’ai envie de lui demander s’il envisage de me le
rendre un jour, mais je n’en ai pas le loisir, car il fond sur moi tel un oiseau de proie pour m’envelopper
dans ses bras. Il m’entraîne vers un coin de la chambre, me plaque contre une cloison et me soulève
lentement. Mes pieds ne touchent plus le sol et il m’embrasse partout, lèche chaque parcelle de ma peau.
Je me sens minuscule et légère. Au bout d’un long moment à frissonner sous la caresse de ses baisers
insensés, il me repose, se défait de son T-shirt, dévoilant son torse parfait. Sans me lâcher du regard, il se
débarrasse de ses Tod’s, de son jean et de son boxer. Il fouille dans une poche et en extirpe un préservatif
qu’il déroule sur son membre dressé. Il m’entraîne vers le lit où je m’allonge en gémissant.

En appui sur les coudes, ses doigts jouant dans ma chevelure, il me pénètre avec douceur. Ses yeux me
dévorent tandis qu’il ondule du bassin, allant et venant lentement en moi. C’est fort, délicieux, magique.
J’entoure son visage de mes mains, je lui dis des mots doux, des mots fous :

– J’aime tellement… je… encore, s’il te plaît, plus fort…

Ma voix essoufflée qui le supplie l’excite au plus haut point. Il grogne comme un animal sauvage et me
prend plus vigoureusement. Ses coups de reins se transforment en coups de boutoir qui me tirent
d’intenses gémissements. Je remonte mes jambes, ceins son bassin pour l’inciter à venir encore plus
profondément en moi. Il m’investit et me possède, je suis à lui, livrée, prête à tout, mes ongles griffent ses
fesses pleines et musclées, des mots incompréhensibles s’échappent d’entre mes lèvres. Il fait chaud dans
la chambre, de plus en plus chaud, et nos corps en sueur sont insatiables.

Nous roulons sur le côté et je m’installe à califourchon sur Paul. Cette sensation d’être empalée sur
son membre qui me remplit est enivrante. Les paumes en appui sur son torse, je le chevauche avec
entrain. Les mouvements de mes reins se font de plus en plus furieux. Ses larges mains empoignent mes
hanches. Nous sommes fous, en harmonie parfaite. Ses yeux qui brillent me troublent, m’émeuvent et me
galvanisent. J’accélère la cadence de mes déhanchements. Cet homme me rend complètement dingue. Mes
fesses claquent contre ses cuisses, j’adore ce son, et soudain je perds le contrôle. La houle de plaisir qui
me submerge d’un seul coup est tout simplement inouïe. Nous jouissons tous les deux au même moment.
Nos corps se convulsent, se raidissent, et mon sexe se contracte autour de sa verge qui bat si fort en moi.
C’est un orgasme qui nous coupe le souffle.

Quand, pantelante et sans force, je retombe enfin sur son torse brillant de sueur, j’écoute la musique de
nos cœurs emballés.

– Putain, souffle-t-il.
– Oh oui, putain…
23

Dès que je pose le pied sur le parvis du Palm Garden Hotel, je comprends qu’il se passe quelque
chose d’anormal. Je ne parle pas des courbatures liées à nos délicieuses étreintes nocturnes. Non, c’est
autre chose de beaucoup plus inquiétant. Cet hôtel d’ordinaire si tranquille semble être en effet l’objet
d’un véritable siège. Des flashs crépitent, des micros se tendent, on se croirait à la remise des oscars tant
la foule est dense. Des véhicules à l’effigie de différentes chaînes de télé sont immobilisés dans un
désordre hallucinant. Des cris fusent, des questions se mélangent. Je saisis instinctivement la main de
Paul, comme pour me protéger de cette agitation matinale.

– C’est quoi ça ?
– Il a dû y avoir une fuite, maugrée Paul qui m’entoure de ses bras pour contourner la horde de
paparazzis.

L’un d’entre eux s’agrippe à mon épaule et Paul le repousse sans hésiter dans un geste protecteur :

– Ne la touche pas, c’est compris ?


– Je fais mon boulot, grogne l’autre.
– Ton métier c’est de prendre des photos. Ne m’oblige pas à le répéter.

Il le défie du regard, je sens toute la rage et la puissance qui bouillonnent en lui, puis il s’adresse à
tous ses congénères en élevant le ton :

– Laissez-nous respirer, OK ?

Derrière la nuée des photographes et des journalistes, des fans tendent leurs bras armés de stylos et de
morceaux de papier pour obtenir des autographes. D’autres essaient de s’approcher pour tenter de
réaliser le traditionnel selfie qu’ils s’empresseront de poster sur Facebook, Instagram ou Twitter. C’est
de la folie ! J’entends nos prénoms scandés et je n’en reviens pas que les choses puissent prendre de
telles proportions. Walberg en personne et des membres de l’équipe s’efforcent d’organiser un cordon de
protection pour que nous puissions atteindre le bas des marches de l’hôtel.

Quand nous y parvenons enfin, la voiture de Bridget pile à notre hauteur.

– Montez, dépêchez-vous !

Nous nous exécutons sans tarder, trop heureux d’échapper à cet enfer. Sur la banquette arrière, je serre
plus fort la main de Paul. Je n’imaginais pas à quel point de telles situations pouvaient être difficiles à
vivre. Je me vois déjà sortant chaque jour de chez moi avec des photographes et des fans à mes trousses.
J’imagine ce que mes parents ont pu vivre au fil des années. C’est peut-être aussi de ça qu’ils voulaient
me protéger. Je tremble de la tête aux pieds, c’est le contrecoup. Paul me serre contre lui et je croise le
regard de Bridget dans le rétro intérieur.
– Quelqu’un a dû vous repérer hier dans la soirée, dit-elle, je ne vois que ça.

J’acquiesce en me mordant la lèvre inférieure. Depuis l’émission de Lester, ce genre de chose était à
prévoir.

Au domaine viticole, le propriétaire s’arrange pour bloquer l’accès aux lieux, et Walberg organise une
réunion de crise dans l’un des chais de son ami.

Nous sommes tous groupés autour de lui. Installé debout sur un fût de chêne pour être vu et entendu de
chacun, il évoque le chef d’un mouvement rebelle.

– Soyons brefs parce que nous avons du boulot ! lance-t-il. Après ce que nous venons de supporter ce
matin, je tenais simplement à mettre certaines choses au point.

Il s’interrompt un instant, puis il dirige son regard vers Paul et moi :

– Depuis le buzz de VIP Review, il fallait s’attendre à ça. Soit dit en passant, c’est mille fois mieux
que l’indifférence, c’est même une bonne publicité pour nous. Et je me fiche de savoir s’il se passe ou
non un truc entre vous, mais si vous êtes en couple ça ne doit pas interférer sur le tournage. À aucun prix !
Je ne pourrais pas supporter des disputes, des crises de jalousie ou des dissensions susceptibles de nuire
à la qualité du film.

Il se tourne vers l’équipe :

– J’espère être bien clair et j’imagine que vous êtes tous d’accord ?

Chacun acquiesce en silence. J’ai l’impression que tous les regards sont braqués sur nous. En fait, ce
n’est pas une impression et je ne sais plus où me mettre. Paul semble également déstabilisé. Nous
acquiesçons silencieusement. Walberg passe une main dans sa barbe.

– Tout se gère, mais il faut bien s’y prendre. Alors, ne me décevez pas.

Nous adressons un regard entendu à notre réalisateur, mais le fait est que nous sommes tous les deux
perdus. Je me surprends malgré moi à compter les jours qui nous séparent de la fin du tournage.

Le reste de la journée se déroule plutôt bien. Paul et moi nous efforçons d’être professionnels, mais
c’est un exercice éreintant.

Quand j’arrive dans ma chambre en début de soirée, impatiente de prendre un bain pour me détendre,
une nouvelle déconvenue m’attend. À l’instant où je consulte mes e-mails, une alerte Google s’affiche et
je découvre que la charmante Elsa Boyd a décidé de revenir à l’assaut. Sur son blog, un titre agressif
ouvre les hostilités.

« Laura Sound mélange tout »

S’ensuit une longue diatribe selon laquelle je suis une jeune écervelée incapable de faire la part des
choses. Je suis l’actrice en herbe qui confond la fiction et la réalité. Au lieu de me concentrer sur mon
rôle, je suis tombée dans le panneau en m’amourachant de mon partenaire.

« Quel pitoyable vaudeville ! Une fois de plus, Laura Sound prouve qu’elle n’est pas à la hauteur
de la situation. Elle mène une double vie, se livre à un double jeu, et ne réussit rien de tout ça… »

Je m’arrête, c’est inutile d’en lire plus. Cette femme a décidé de m’écraser. Pour elle, tous les moyens
sont bons. Et je dois me faire à l’idée que je n’aurai jamais grâce à ses yeux. Des larmes roulent sur mes
joues lorsque la sonnerie de mon portable retentit.

– Ignore-la, déclare d’emblée Thelma. J’ai tout lu, c’est un torchon !


– Qu’est-ce que je lui ai fait pour qu’elle soit si odieuse ? gémis-je en me pelotonnant dans un fauteuil.
– Tu n’y es pour rien, me rassure Thelma. C’est toujours comme ça quand on est sous les projecteurs.
On se fait autant d’ennemis que d’amis. Ne te laisse pas atteindre. Elle finira par se fatiguer, tu sais.
– Mais quand ? Je craque un peu là, je suis perdue.
– Écoute et réponds à ma question : qui joue un rôle top dans le film d’un des plus grands réalisateurs
de notre siècle ?
– Moi, avancé-je d’une voix timide.
– Exactement, lâche-t-elle avec fougue. Alors le reste, on s’en fout, d’accord ?
– Oui, tu as sans doute raison.
– Je n’ai pas bien entendu, Laura, répète après moi : on s’en fout !
– On s’en fout !
– Bah voilà, conclut-elle en riant. Est-ce que tu te sens mieux ?

Je souris, c’est exactement ce dont j’avais besoin. Un coup de fouet de ma meilleure amie. Et oui, ça
me fait un bien fou.

– Merci d’être là, Thelma.


– Haut les cœurs ! Et maintenant, je file, un petit bébé pointe le bout de son nez !
24

Des limousines se succèdent en file indienne le long du trottoir. Des femmes et des hommes en tenue
de soirée en sortent, des flashs crépitent, c’est l’effusion totale dans ce coin fréquenté de Hollywood.

Paul arbore un smoking qui lui sied à ravir. Quant à moi, je me tortille dans ma robe noire en satin qui
descend jusqu’aux chevilles. Je n’ai pas l’habitude d’être aussi élégante.

– Tu es absolument ravissante, me rassure-t-il en m’offrant un regard sincère.


– L’homme qui m’accompagne n’est pas mal du tout, plaisanté-je.

Nous nous tenons la main pour franchir le seuil de la salle de cinéma où doit être projetée la
prébande-annonce du Secret de la lune. Le tournage n’est pas achevé, mais Walberg a pour principe de
pratiquer ce genre de tests afin de prendre la température. C’est une technique de promotion, et c’est
également un cadeau pour faire patienter les passionnés du roman de Dean Turner. Il n’a pas manqué de
préciser qu’il serait stupide de ne pas surfer sur la vague du buzz qui entoure le projet. Je l’entends
encore marmonner : « Après tout, nous sommes des victimes du marketing, il faut s’y faire. »

Parmi les invités, quelques professionnels triés sur le volet, des journalistes et des fans sélectionnés à
la suite d’un concours. Je remarque également la présence de personnalités, tel Stefen Janekis, le
réalisateur de Translation, un petit chef-d’œuvre qui a reçu de nombreux prix lors de différents festivals
internationaux. Il n’y a pas à dire, Walberg sait s’entourer.

La salle est comble, je suis fébrile. Je croise les doigts…

Quand le générique de présentation apparaît sur l’écran géant, mon cœur fait un bond dans ma poitrine.
Nos deux noms se croisent sur fond de plage au petit matin, puis des séquences s’enchaînent, dans un
savant désordre, pour ne rien dévoiler du projet… quelques dialogues… quelques gros plans… Paul et
moi… enfin, Blanche et Matthew ! Se voir en si grand est à la fois dérangeant et extrêmement émouvant.

Quand la main de Paul frôle la mienne, je mêle mes doigts aux siens, admire son profil magnifique qui
se détache dans la semi-obscurité. Il se tourne vers moi et nos yeux se rencontrent.

– Tu illumines l’écran, souffle-t-il.

Je lui réponds d’un sourire avant que nous nous concentrions à nouveau sur la bande-annonce. Je suis
vraiment bouleversée de me voir avec Paul sur grand écran. Découvrir Blanche et Matthew avec du recul
est une sensation aussi extraordinaire que désarmante.

Quand la salle s’éclaire enfin, c’est un tonnerre d’applaudissements qui nous submerge et se termine
par une standing ovation de plusieurs minutes. C’est la première fois que je vis une telle expérience et,
sans Paul qui me soutient avec assurance, je serais bien capable de m’évanouir. L’enthousiasme des
spectateurs me fait si chaud au cœur que je ne peux pas m’empêcher de verser une larme.

Walberg arrive sur la scène, on lui tend un micro et il s’adresse à l’assemblée :

– Au nom de toute l’équipe, je voulais vous remercier pour cet accueil au-delà de toute espérance.
Quand je pense que ce n’est qu’une bande-annonce, j’imagine avec impatience vos réactions lorsque nous
serons en mesure de vous présenter le film dans son intégralité. Sans Laura Sound et Paul Harcourt, ce
projet n’aurait pas pu se faire !

Merci infiniment, Maestro !

Autour de nous, tous se congratulent. Deux fauteuils plus loin, j’aperçois Bridget qui nous adresse un
grand sourire, un pouce en l’air.

Quand nous sortons de la salle, suivant les invités qui se dirigent vers la réception organisée dans le
salon à côté, je réponds sans hésiter à un appel de mes parents. Mon cœur bat vite, je suis emplie
d’espoir, ça fait des jours qu’entre nous c’est le silence radio. Et je mesure à quel point j’ai besoin de les
entendre. Mon émotion est malheureusement de courte durée. Au bout du fil, la voix de mon père résonne,
plus que glaciale :

– Tu comptes aller jusqu’où, Laura ?


– De quoi parles-tu, papa ?
– Des émissions télé, du délire sur les blogs, de ta vie privée étalée au grand jour !
– Je ne suis pas responsable de…
– Écoute, coupe-t-il, ta mère et moi sommes de plus en plus inquiets de la suite de ta carrière. Nous
sommes convaincus qu’il faudrait que tu rompes ton contrat. Nous pourrons t’y aider, nous avons
suffisamment d’influence.

Je demeure sans voix, le souffle me manque. Je ne suis pas certaine d’avoir bien entendu.

C’est une blague ou quoi ?

– Je suis sérieux, Laura. Ça ne peut pas durer, tu dois te ressaisir, nous ne t’avons pas élevée pour…
– Stop ! m’écrié-je. Je n’arrive pas à croire que tu me sortes des trucs pareils, je sais bien que tout
n’est pas simple autour de ce film, mais Walberg est un grand réalisateur et j’irai jusqu’au bout. Je…

Je m’interromps, car mon père vient tout bonnement de raccrocher.

Au secours, à quoi on joue ?

Je me tourne vers Paul, lui explique en deux mots de quoi il retourne. Je suis sidérée. Et désespérée. Il
me prend dans ses bras pour me réconforter. Je lève les yeux vers lui.

– C’est difficile, Laura. Laisse-leur le temps…


– Le temps de quoi ? répliqué-je aussitôt. C’est ma carrière, ma vie, ils n’ont pas à s’en mêler !
– Tu ne peux pas leur en vouloir d’être inquiets, continue-t-il d’un ton calme qui me hérisse.
– Si ça en vient au point qu’ils mettent en danger mon travail, si, je peux !
– Laura, ce n’est pas forcément une mauvaise chose, continue-t-il. Réfléchis, ils pourraient t’aider à…

Je n’en crois pas mes oreilles ! « Pas forcément une mauvaise chose » ?! Je me dégage de son étreinte
et je fais un pas en arrière, furieuse.

– Je ne veux pas de leur aide. Ni de la tienne. Et si tu penses que m’évincer du tournage n’est pas si
grave, alors nous n’avons plus rien à nous dire.

Je tourne les talons et m’engouffre dans un taxi, sans écouter Paul qui m’appelle, sans le regarder. Si
même lui ne me soutient plus, comment vais-je pouvoir tenir face aux pressions ? Et je ne pense pas
pécher par orgueil en disant que sans moi, il n’y a plus de film ! Ni pour Paul, ni pour Walberg, ni pour
personne !

Mais qu’est-ce qui lui a pris ?!


25

J’attends la fin de la journée avec impatience. Une pause de quarante-huit heures est prévue et je rêve
de m’isoler, à l’écart des gens et des bruits du monde. J’ai toujours tellement de colère en moi, contre
moi, contre Paul et contre mes parents, que quand Walberg crie « Moteur, ça tourne », je suis fin prête
pour notre scène principale.

Le script ne peut pas être plus clair : Matthew n’arrive pas à bien vivre le fait que Blanche mène une
double vie. Il est indécis, ne sait pas comment réagir. Blanche est déçue, elle attend mille fois plus de
l’homme qu’elle aime.

– Alors ce fameux soir sur le ponton, Matthew, c’était du vent ? Des mots magnifiques, mais rien que
des mots…
– Je t’interdis de…
– Tu ne m’interdis rien du tout ! fulminé-je. Tu ne peux pas me donner ton amour et le reprendre quand
ça te chante, sans une explication !

Je suis face à lui, le fusillant du regard. Nous sommes dans son appartement reconstitué sur le plateau
de Studio City. Je me retiens pour ne pas briser le vase Ming qui trône sur un buffet en acajou. J’étouffe.
Je rêve d’amour et de liberté. Et son indécision me tue. Il aime Blanche. Et Luna l’a subjugué. Mais il est
désormais incapable de savoir ce qu’il veut…

– Je t’ai tout révélé, je t’ai confié mes secrets, mon cœur, mon corps et mon âme. Tu tiens tout de moi
entre tes mains, que veux-tu de plus ? m’exclamé-je.

Matthew se passe la main dans les cheveux, perdu, furieux contre moi, contre lui-même et contre la
vie.

– Je veux… Je veux Blanche, je veux Luna, je te veux toi, mais sans plus jamais de Red Kiss. Je ne
peux plus le supporter ! Je veux que tu arrêtes.
– Ce n’est pas à toi de décider de ma vie, Matthew.
– J’ai l’argent nécessaire pour éponger tes dettes.
– Je ne veux pas de ton argent ! Je refuse que tu m’achètes, je ne suis pas ta propriété ! m’écrié-je.
C’est ma vie, mes problèmes et mes dettes, je m’en occuperai. Sans dépendre de toi.
– Alors nous n’avons plus rien à nous dire.

Nous nous regardons en chiens de faïence, des milliers de non-dits passant par nos yeux. La douleur, la
colère, les doutes et l’amour.

– Coupez !

Walberg accourt pour nous féliciter. Il est enchanté.


– C’était merveilleux, vous étiez parfaits.

J’adresse un regard lourd de sens à Paul. Pour sûr, j’étais galvanisée. À force de ruminer sa réaction
hier soir lorsque j’ai évoqué l’état d’esprit de mes parents, je suis entrée sans problème dans la peau du
personnage de Blanche pour cette scène de rupture.

– Nous n’avons pas trop de mérite, lâché-je. N’est-ce pas, Paul ?

Ces mots sont sortis tout seuls. Paul encaisse sans broncher, mais je sais que c’est typiquement le
genre de réaction que Walberg abhorre sur un tournage. Et c’est trop tard, le mal est fait. Le moins que
l’on puisse dire, c’est que ça jette un froid. La seconde prise est bonne, mais je n’ai pas le même feu. Et
Matthew emprunte plus de sentiments à Paul, plus de douleur et de frustration.

Nous réalisons encore quelques courtes scènes destinées à assurer des raccords éventuels et la journée
s’achève enfin.

Loin d’être apaisée, je suis toujours blessée. Et incapable de me reprendre. Je me sens de plus en plus
mal. Je salue Walberg, Bridget et le reste de l’équipe, prétexte une grosse fatigue et file dans ma loge.

Je n’ai qu’une envie : être seule chez moi, à LA. Et ne répondre à personne. À part Thelma.

La réaction de mes parents ne passe pas. Et celle de Paul encore moins.

À quoi on joue ?
26

Je regarde l’écran de mon iPhone : une dizaine d’appels en absence.

Bien sûr, j’étais là, mais chaque fois je n’arrivais pas à prendre la communication. Qu’il s’agisse de
Walberg ou de Paul. La seule personne avec qui j’ai parlé ces dernières heures, c’est Thelma. Quant à
mes parents, c’est le néant total. Je les imagine en train de faire des pieds et des mains pour tenter de
casser mon contrat. Bien sûr, ça me paraît plus qu’improbable, puisque c’est moi qui ai signé et que je
suis majeure et responsable. Mais avec eux, on ne sait jamais. Même si leurs menaces ne me font pas
peur, ils connaissent tout le gratin dans le milieu des producteurs. Bref, je n’ai envie de parler à personne.
Je ne tiens pas non plus à mêler le Maestro à ça. Quant à Paul, il pense que ce n’est pas si grave, que ça
pourrait m’aider… En ce qui me concerne, je ne VEUX pas accepter ce genre de chantage.

Le front posé contre la fenêtre de la cuisine, j’observe les passants qui déambulent sur le trottoir.

J’éprouve du soulagement en écoutant le dernier message vocal de Sidney Walberg dans lequel il
m’explique qu’il a reçu plusieurs appels de mes parents, mais qu’il n’en a cure. Il a le soutien total de la
production qui trouve l’affaire insensée. Quelle que soit leur influence, Walberg s’en contrefiche. Il veut
que je continue, mais il aimerait bien me parler en direct.

Il faut en effet que j’arrête mon petit jeu. Je dois affronter les choses en face. La politique de
l’autruche ne me mènera nulle part. Et quoi qu’il arrive je dois faire preuve de respect vis-à-vis de ce
grand réalisateur qui se bat pour moi.

Je saisis mon portable. Walberg répond à la première sonnerie.

– Quand même, lâche-t-il d’un ton de reproche. À quoi tu joues, Laura ?


– Désolée, vraiment désolée ! Je suis un peu chamboulée par tout ça. Le film, les fans, les paparazzis,
Paul, et mes parents qui s’y mettent.
– Pour le tournage, tout se passe à merveille, me rassure-t-il. J’ai vu les derniers rushes, c’est top !
Quant au reste, tu vas apprendre à gérer, d’accord ?
– Oui, dis-je en m’efforçant d’être aussi convaincue que convaincante.
– Notre seul véritable problème en fin de compte vous concerne tous les deux, Paul et toi. Vous êtes en
couple, ça se voit…

En couple ? Tu parles !

– … Mais vous devez à tout prix régler vos problèmes, les différends, les crises d’identité, etc. Ça
pourrait tout foutre en l’air, voilà le véritable risque. On tient une belle histoire, le film a toutes les
chances de marcher très fort, mais ça ne fonctionnera pas si vous n’y mettez pas du vôtre. Assumez ou
séparez-vous, ça ne regarde que vous et personne d’autre. Mais quelles que soient les difficultés, vous
devez remplir votre contrat, tu comprends ? Vous tournez ensemble, Laura, et ça doit se voir à l’image !
Votre rôle est de crever l’écran !

À peine ai-je raccroché que mon interphone sonne. Pour une fois, je m’empresse de répondre : j’ai
commandé à dîner et je meurs de faim !

Mais lorsque j’ouvre la porte, ce n’est pas mon repas qui se trouve devant moi… Abasourdie, je
m’efforce de me remettre de ma surprise, car je suis face au plus beau livreur de la planète. Sur le seuil
de mon petit appartement, les bras chargés de fleurs parfaitement assorties, Paul en personne me regarde
avec une rare intensité, sans dire un mot.

Les sourcils froncés, il semble attendre un compliment ou un bonjour, bref un signe. Et j’ignore lequel
lui donner. Je veux lui parler, l’embrasser et en même temps, je reste bloquée. Nous nous dévisageons en
silence un moment avant que je ne me décide.

Je recule de quelques pas, désigne la table basse :

– Veuillez poser ce magnifique bouquet, proposé-je. Retirez votre casque et venez vous asseoir.

Il s’exécute en souriant. J’admire son pantalon de toile qui lui tombe parfaitement sur les hanches, sa
chemise Oxford impeccable. Ses cheveux sont légèrement décoiffés. Il est toujours aussi dramatiquement
beau.

Il me rejoint sur le canapé. Il sent tellement bon que je me retiens pour ne pas me jeter sur lui et
respirer chaque parcelle de sa peau mate. Son sourire me réchauffe le cœur.

– Tu vas bien ? demande-t-il.


– Oui, un peu mieux.

Il acquiesce en passant une main dans ses cheveux. Les doigts de son autre main se posent sur mes
genoux. Je porte une jupe courte en lin noir, un chemisier de soie ivoire sans manches. Et je suis pieds
nus. À voir son regard, ma tenue vestimentaire semble lui plaire. Je frissonne au contact de sa paume sur
ma peau.

– Je tenais à te dire que je m’en veux, Laura, commence-t-il. J’ai été maladroit, et tu as tous les droits
de m’en vouloir. Si tu m’avais écouté jusqu’au bout, tu aurais su ce que je voulais te dire ! Cette
intervention de tes parents pourrait t’aider… à t’opposer à eux pour leur prouver que tu n’es plus une
enfant. Je ne t’encourageais pas à partir : tu es indispensable à ce film, à cette histoire. Walberg le sait,
moi aussi. Quant à tes parents, attends qu’ils aient vu le film, ils comprendront tout de suite que tu es une
sublime actrice.

Il me prend dans ses bras, me serre fort contre lui. L’écho de ses derniers mots résonne encore en moi,
et je me détends enfin.

– C’est ça dont j’ai besoin, murmuré-je en respirant son parfum. Je suis désolée.

Je me rends soudain compte que je n’ai pas créé d’ambiance musicale et que je ne lui ai pas offert
quelque chose à boire, je manque à tous mes devoirs.
Je me lève sans plus attendre, me dirige vers l’iPhone posé sur la station d’accueil et sélectionne une
playlist.

Je me tourne à nouveau vers lui tandis que résonnent les premières notes de « Small Time Shot Away »
par Massive Attack.

Il s’approche dans la clarté orangée de cette fin de journée, se colle à moi, pose ses mains sur mes
épaules nues, et j’ai la sensation qu’un court-circuit se propage dans tout mon être. C’est comme ça avec
Paul : il me touche et je disjoncte. Je lève les yeux vers son visage lumineux, me dresse sur la pointe des
pieds pour embrasser son menton où pointe une barbe de trois jours.

Il rit et me soulève pour m’asseoir sur une petite table ronde dans un coin du salon. Il passe ses mains
dans mes cheveux et m’embrasse à pleine bouche. Je savoure son goût tandis que nos langues bataillent
avec délice. Déjà mes doigts s’attachent à déboutonner sa chemise. J’ai besoin de sentir sa peau contre la
mienne. Je remonte les paumes jusqu’à ses larges épaules, puis descends le long de ses biceps qui roulent
au moindre mouvement. Mes cuisses enserrent ses hanches.

Le rythme lancinant de Massive Attack correspond à l’atmosphère qui nous enveloppe. Il y a des
morceaux de musique comme ça, des titres qui donnent envie de faire l’amour, de se noyer corps et âme
dans le plaisir.

Quand Paul s’agenouille sans prévenir, je pousse un long gémissement. Je sais déjà ce qui m’attend et
j’en frémis d’avance. Ses doigts agiles font descendre mon string le long de mes jambes qu’il écarte avec
douceur mais fermeté. Il m’offre un regard brûlant, avant de poser sa bouche sur mes lèvres humides. Mes
mains s’aventurent dans sa chevelure soyeuse. Son souffle tiède à l’intérieur de mes cuisses me tire des
soupirs incontrôlables. Et lorsque son pouce décrit des mouvements concentriques autour de mon clitoris,
je me cambre à sa rencontre. Je perds aussitôt mes repères, incapable de déterminer si c’est sa langue ou
si ce sont ses doigts qui pénètrent lentement mon intimité. Je gémis sous l’effet de cette savante caresse.
Mon bassin est agité de contractions rythmées par les attentions qu’il me prodigue avec une sensualité
indécente. Le son de ses lèvres tout contre mon sexe est terriblement excitant. Et voir sa tête entre mes
cuisses tremblantes est un spectacle hallucinant. De temps à autre, il m’adresse un regard enfiévré. Ce
qu’il me fait avec sa bouche et ses doigts me rend folle et me conduit irrémédiablement vers le plaisir.
Mes mains agrippent ses cheveux lorsque je sens grandir en moi cette vague de jouissance qui me fait
déjà tanguer.

Sous sa langue agile et insatiable, je me cambre, les reins parcourus d’une délicieuse et irrésistible
onde de chaleur. Mon sexe se contracte autour de ses doigts.

Quand il se redresse lentement en me regardant dans les yeux, je suis fascinée par son visage
magnifique. Ses mâchoires carrées frémissent, ses iris bleus brillent d’un éclat inconcevable. Il approche
ses lèvres de mes oreilles, pose ses mains sur mes épaules. Je suis à bout de souffle et toute frissonnante.
Je presse mon visage contre son torse en émettant un long soupir.

Nos parfums se mélangent, nos respirations s’accordent. Je me sens bien, je suis là où je dois être,
près de Paul, dans ses bras, tout contre lui. Tout en lissant mes cheveux, il promène son regard aux quatre
coins de l’appartement.
– J’adore ton petit appartement.

Son sourire est renversant et j’ai l’impression d’être la fille la plus chanceuse au monde. J’embrasse
ses yeux à tour de rôle, caresse ses joues, dessine de l’index le contour de sa bouche. J’ai terriblement
envie de le sentir en moi. Je me mords la lèvre inférieure, avant de murmurer :

– Tu veux voir les autres pièces ?


– Il y en a beaucoup d’autres ? demande-t-il d’une voix rauque.
– À vrai dire, juste une… ma chambre !

Nos sourires se mêlent tandis que nos yeux s’allument. Au même moment les premiers accords de
« Kiss Kiss » de Parov Stelar jaillissent des enceintes. Je défie Paul du regard. Je déboutonne mon
chemisier et il semble se régaler de ce spectacle improvisé. Je laisse tomber mon vêtement au sol. Je n’ai
pas mis de soutien-gorge et je passe un doigt sur mes tétons tout en reculant de quelques pas. Avec Paul,
je me sens étrangement libre de mes mouvements, disposée à l’aguicher comme je ne l’ai jamais fait avec
personne. Je me découvre et j’aime cette sensation. Je n’éprouve pas cette gêne ou cette retenue qui me
freinait avec les quelques petits amis que j’ai connus avant lui. Notre histoire a beau être compliquée,
certaines choses se passent naturellement entre nous.

C’est comme une évidence qui nous relie.

– Pour info, il fait très chaud dans ma chambre, annoncé-je d’une voix suave.

Tout sourire, il se débarrasse de sa chemise en me rejoignant, avançant avec souplesse, comme au


ralenti. Il commence à déboucler sa ceinture, avant de s’interrompre :

– Il fait chaud à ce point-là ? dit-il l’air interrogateur.


– Terriblement, lâché-je en laissant tomber ma jupe au sol.

Ses yeux me dévorent, j’y lis tout l’effet que je lui fais. Il ne tarde pas à m’imiter. Je suis en train
d’onduler nue sur le seuil de ma chambre. Je recule en dansant, grimpe sur le lit et continue à me
déhancher en le provoquant.

– Tu es insupportablement belle, gronde-t-il en s’approchant.


– Je suis ravie de vous plaire, monsieur Harcourt.

Quand nos corps se rejoignent, nous frémissons de la tête aux pieds. Je me sens minuscule dans ses
bras. Et j’ai aussi l’impression d’être une princesse tant ses gestes sont délicats. Il y a ce beau mélange
de tendresse et de sauvagerie dans nos désirs et notre plaisir.

– Je n’ai pas pensé à prendre de préservatif, me souffle-t-il. À l’origine, j’étais simplement venu
livrer des fleurs.

Je souris, je suis contente qu’il n’ait rien prémédité. Je disparais dans la salle de bains et reviens avec
une solution à notre problème.

– Tu avais donc tout prévu, plaisante-t-il.


– J’en ai toujours, au cas où un livreur se pointerait avec des fleurs.
– La boîte est neuve, remarque-t-il en passant une main dans ses cheveux, apparemment j’ai l’honneur
d’être le premier.

J’acquiesce et lui tends un étui.

– Voilà pour commencer. L’appartement n’est pas bien vaste, mais c’est au cas où tu aurais envie de
revoir certaines pièces.

Son sourire ravageur me fait fondre. Nous sommes face à face et nus depuis plusieurs minutes et rien
ne m’a jamais semblé aussi naturel. Sauf que là, nous avons assez parlé. Il est grand temps de poursuivre
notre visite.

Je me colle dans le dos de Paul tandis qu’il place son préservatif. Je respire le parfum de sa peau, je
ne m’en lasserai jamais.

Il se tourne lentement vers moi, garde mon visage entre ses mains, me regarde un long moment comme
s’il voulait me faire une déclaration d’amour. Je revois un instant Matthew sur le ponton. Et c’est
exactement le même regard. Sauf que là… c’est Paul ! Ça n’est pas une scène de tournage, c’est chez moi.
Il se passe une main dans les cheveux, comme seul Paul sait le faire. C’est aussi mon prénom qu’il
prononce, pas celui de l’héroïne du roman de Dean Turner.

Je m’accroche à ses épaules, il place ses mains sous mes fesses pour me soulever et je guide son sexe
vers le mien où il coulisse avec douceur. L’accord parfait, tout simplement !

Je lui mords le cou tout en m’empalant encore et encore sur son imposante virilité. Il est si dur, si
énorme, si magique ! Nos lèvres se rejoignent, nos langues s’enroulent. L’homme le plus beau de la
planète me baise debout et je prends un malin plaisir à devenir sauvage. J’aime tellement l’idée qu’on se
possède mutuellement. Nous sommes aussi insatiables l’un que l’autre. Est-ce parce que nous craignons
de devoir ensuite faire face à la réalité ? Cette réalité si bouleversée par le tournage d’une fiction qui
déchaîne les passions dans tous les sens du terme… Cette réalité où tout se mélange : nous, Blanche et
Matthew, notre relation, notre désir d’intimité et les fans qui commencent à se déchaîner, sans oublier les
médias ? Je ne sais pas, je m’en fiche. Là, juste là, j’ai juste envie qu’on se fasse l’amour, éperdument,
qu’on se baise, intensément. Et là, juste là, je savoure cette sensation de lave en fusion qui m’investit
tandis que son sexe coulisse en moi sans pitié. Je le sens si bien, je le sens palpiter, je me contracte et nos
corps tremblent l’un contre l’autre.

– Paul, c’est… trop bon…


– Tu me plais tellement, gronde-t-il tout en continuant à me faire monter et descendre sur son membre
tendu.

Le temps s’écoule à l’infini, je suis comme dans un manège où c’est sans cesse le dernier tour. Nous
avons écouté en entier ma playlist qui doit compter une bonne quinzaine de titres puisque « Kiss Kiss »
de Parov Stelar résonne à nouveau dans les enceintes. Avec Paul, ça ne s’arrête jamais. Et je jouis encore
dans ses bras. Tout mon être est secoué de convulsions tandis qu’il vient par saccades qui me comblent.
Nos étreintes irréelles sont tellement ancrées dans le réel. Nous sommes vraiment ensemble dans ces cas-
là, Paul et moi, nous sommes nous-mêmes, débarrassés des masques et des artifices.

Mmm, je voudrais que cette nuit dure toujours…


27

Paul nous prépare un deuxième café. Il vient de remonter avec des viennoiseries et des jus de fruit. Les
notes enjouées de « L’Amour » par Rouge Rouge nous bercent. Je grave cette image dans mon esprit. Quel
bonheur de voir cet homme sublime dans mon petit appartement. Je crois presque rêver et pourtant c’est
en train d’arriver. Nous venons de passer notre première nuit complète ensemble, petit déjeuner inclus et
sans évasion à l’aube ! Nous n’avons pas vraiment dormi, mais je m’en fiche, je me sens plus en forme
que si j’avais fait le tour de l’horloge.

La vie est belle ce matin. Il n’y a aucune gêne entre nous, aucune tension, et ça, c’est nouveau. Paul
dépose une tasse sur la table basse devant laquelle je suis à genoux. Il m’offre un sourire à tomber.

– C’est doux d’être avec toi comme ça, lâche-t-il de sa voix si grave que j’ai encore envie de lui.

Oui, « doux » est le mot juste ! J’éprouve l’impression délicieuse que nous sommes ensemble pour la
première fois.

– Je suis heureuse, murmuré-je.

Paul se rapproche de moi et m’entoure de ses bras.

– Moi aussi, souffle-t-il en me caressant les cheveux.

Des frissons me parcourent. Je suis bien, là, tout contre lui.

– Il va falloir que je repasse chez moi pour me changer, tu sais.


– On se retrouve sur le plateau ?

Il acquiesce et m’embrasse tendrement. Je perds mes doigts dans sa chevelure. Nous retardons
l’instant où nous devrons nous quitter pour entrer à nouveau dans la vie. Je me mords la lèvre inférieure
lorsqu’il récupère son casque, puis je l’accompagne jusqu’à la porte.

***

Je sens le regard de Paul qui assiste au maquillage de mon tatouage. Je comprends ce qu’il ressent. Je
me transforme au fil des secondes, je deviens Luna pour la prochaine scène du film. Et c’est un sentiment
très étrange. Je lis la fascination dans ses yeux brillants. Il est vrai que ce tatouage est magnifique.

Quand nous rejoignons le plateau où l’équipe a reconstitué la sortie du Red Kiss et un trottoir où se
tournera la séquence du jour, Walberg se dirige vers Paul, l’air soucieux :

– Tu tiens toujours à le faire ? insiste-t-il.


Paul acquiesce sans hésiter.

– J’en ai besoin pour être vraiment dans l’ambiance.


– De quoi parlez-vous ? m’étonné-je.
– C’est Paul, répond Walberg, il ne veut pas être doublé pour la scène de bagarre au Red Kiss !
– Tu es sûr de toi ? m’inquiété-je en me tournant vers lui.
– Détendez-vous, s’exclame-t-il en riant, c’est juste une bagarre, je ne vais pas sauter d’un immeuble
en flammes.

Je souris intérieurement. C’est bien un truc de mec d’avoir envie de jouer au justicier avec ses poings.
Cela dit, Paul n’aura pas besoin d’en rajouter, car il est suffisamment convaincant naturellement. J’espère
simplement qu’il ne fera pas mal au figurant !

– Bon, je n’y vois pas d’inconvénient, tempère Walberg, après tout, ça n’est pas une scène
excessivement dangereuse et j’ai vu dans ton CV que tu pratiques la boxe depuis plusieurs années. Mais
on va tout de même faire une répétition.

Walberg appelle le figurant qui nous rejoint. Ils se mettent tous deux en position, et la démonstration
commence, sous la supervision de Walberg et du cascadeur qui était censé doubler Paul.

Chaque fois qu’ils miment l’action, j’ai l’impression que Paul porte vraiment son coup, mais il est
tellement précis qu’il ne touche jamais le visage de son adversaire, lequel semble tout à fait rassuré. Je
suis fascinée par tant de maîtrise. Je ne connaissais pas cette facette de lui, une de plus à ajouter à sa
riche collection de nuances. Walberg lui-même est impressionné :

– Excellent, Paul, on va pouvoir prendre place !

Dans cette séquence, un client passablement éméché m’approche de trop près. Matthew est sur le
trottoir. Il a beau être amoureux de Blanche et commencer à construire quelque chose avec elle, il est
troublé par Luna, incapable de se défaire de sa fascination. Il y a de la colère en lui, il est perdu. Alors
quand il voit ce type ivre m’importuner, son sang ne fait qu’un tour, il est jaloux et monte au créneau.

S’ensuit une violente bagarre.

– Tout le monde est prêt ? demande Walberg.

Après quelques mises au point, il réclame le silence pendant que Paul et moi nous concentrons. En
haut des marches du Red Kiss, je me prépare à rejoindre la rue pour trouver un taxi et rentrer chez moi.

– Moteur… Ça tourne !

Un bras s’enroule autour de mes hanches. L’haleine du client pue l’alcool et je tente de le repousser
gentiment.

– Laissez-moi tranquille.
– Lâche-toi un peu, réplique-t-il d’une voix pâteuse, t’es une pute oui ou non ?
– Non. Pour la dernière fois, laissez-moi tranquille.
Je regarde autour de moi pour vérifier que le videur est dans les parages, je ne vois personne. Et le
type n’a pas l’air décidé à lâcher l’affaire. Je m’efforce de garder mon calme, mais je suis fatiguée, j’ai
envie de rentrer chez moi. Et quand il fait mine d’approcher son visage du mien, je commence à me sentir
mal.

– Donne-moi ta bouche, ma jolie.


– Ça suffit maintenant, je…
– Putain, arrête ton cirque, t’es qu’une…

Il n’a pas le temps de finir sa phrase, car un poing vient de s’abattre sur sa mâchoire et il s’écroule à
genoux. Il s’accroche à mon manteau et je manque m’effondrer à mon tour. C’est là que je reconnais
Matthew. Il m’adresse un bref regard pour vérifier que je n’ai rien, puis il saisit au col mon agresseur et
l’oblige à se relever. Je suis fascinée par la force qu’il dégage. Et effrayée par la violence qui bout en lui.

– Tu vas rentrer chez toi, articule-t-il avec colère.

Ils se défient un instant, puis le type semble comprendre que Matthew ne plaisante pas, car il
commence à battre en retraite. Pour la forme, il repousse Matthew en marmonnant :

– D’accord, j’te laisse avec ta pute.

Le poing de Matthew jaillit aussitôt et l’indélicat s’écroule net. Matthew recule d’un pas et là tout va
très vite : son pied ripe sur la dernière marche du Red Kiss ; déséquilibré, il part à la renverse, essaie en
vain de se rattraper.

Sous mes yeux effarés, il dévale l’escalier en roulé-boulé. Un instant, j’imagine que ça fait partie de la
scène parce que Walberg n’a pas crié « coupez », mais c’est une impression de courte durée. En bas des
marches, Paul ne bouge plus et c’est anormal.

Mon cœur bat à tout rompre. J’entends enfin le traditionnel « coupez » et je me précipite en bas des
marches, suivie par plusieurs membres de l’équipe.
28

Je tombe à genoux devant le corps de Paul allongé sur le sol. Je me penche sur lui pour vérifier qu’il
respire encore. Des larmes coulent sur mes joues, je n’ai jamais eu aussi peur. Je suis déjà en train
d’imaginer le pire quand il revient lentement à lui. Du sang poisse son arcade et un sourire désolé dessine
une fossette à la commissure de ses lèvres.

Il saigne, mais il sourit ! Il n’est pas mort, un mort ne sourit pas !

– Désolé, murmure-t-il en prenant appui sur un coude.


– Tu m’as… merde, tu m’as fait si peur, j’ai cru que…
– Je n’ai rien, m’interrompt-il gentiment, c’était juste une cascade imprévue.

Walberg et Bridget l’aident à se relever. On vérifie sa blessure, c’est une coupure peu profonde à
l’arcade.

– Tout va bien ? demande Walberg.


– Impeccable, déclare Paul. On la refait si vous voulez ?

Je suis partagée entre l’envie de rire et de crier. J’ai l’impression que Paul ne se rend pas compte que
j’ai frôlé l’arrêt cardiaque.

– C’était la bonne, affirme Walberg en lui tapotant l’épaule. On a laissé tourner la caméra et je pense
qu’on va pouvoir garder la séquence complète. Ça ajoute à l’intensité de la scène et ça permettra
d’intégrer ta blessure dans les plans qu’il nous reste à réaliser.

Une fois de plus, Walberg réagit avec son sens artistique. S’il a pris la décision de laisser tourner et
qu’il juge intéressant d’intégrer cet impondérable dans le montage final, c’est son choix autant que son
droit. Le seul truc qui m’agace au plus haut point et qui me rend presque dingue, c’est que personne n’a
l’air de réaliser que Paul aurait pu tout aussi bien se briser la colonne vertébrale.

– Compte tenu des événements, on arrête pour aujourd’hui ! Paul, je vais te faire apporter du
désinfectant et un pansement par Bridget. Et n’oubliez pas que demain vous devrez tous les deux faire
face aux dix fans que la production a sélectionnés.

J’avais complètement zappé cette histoire de concours organisé par l’éditeur de Dean Turner. En fait,
je n’ai pas du tout la tête à ça. Pour l’instant, la seule personne qui m’importe, c’est Paul !

– Ça ne serait pas plus raisonnable de le conduire à l’hôpital pour vérifier qu’il n’a rien ? proposé-je.
– Il n’y a pas de problème, Laura, je vais juste me désinfecter et me changer.

Je me réfugie à mon tour dans ma loge. Je me regarde dans le miroir de ma coiffeuse pendant cinq
bonnes minutes avant de me rendre compte que j’ai besoin de voir Paul. Il m’a vraiment flanqué la
trouille de ma vie en dévalant toutes ces marches. Je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer en train de
souffrir. Il n’est pas du genre à se plaindre. Je veux vérifier que tout va bien.

Le sourire qu’il m’offre lorsque je le rejoins me rassure.

– Ça me va ? demande-t-il en me désignant le pansement sur sa blessure.


– Arrête un peu, dis-je en souriant timidement, tu m’as fait flipper, tu sais ?

Paul se lève et vient vers moi pour me prendre dans ses bras. Je suis toute tremblante, ce qu’il ne
manque pas de remarquer :

– Tu as peur à ce point-là pour moi ? souffle-t-il à mon oreille.


– Bien sûr, j’ai cru que…

Je n’ai pas l’occasion de poursuivre, car ses lèvres se sont plaquées sur les miennes.

Je me laisse aller à ce baiser langoureux. Et comme d’habitude, nous nous étreignons. Nos mains se
glissent sous les vêtements, nos respirations s’accélèrent et nous nous déshabillons à la hâte. Ce besoin
mutuel d’être peau contre peau est irrépressible. Nous nous allongeons à même le sol de la loge et nous
nous caressons avec passion. Mes doigts coulissent autour du membre dressé de Paul, tandis que les siens
s’immiscent en moi avec délicatesse. Son pouce titille mon clitoris et je suis déjà dans tous mes états.

Il s’écarte juste le temps d’attraper un préservatif, mais c’est déjà trop long, je m’impatiente ! Quand il
me pénètre dans un mélange de douceur et d’empressement, je m’accroche à son cou que j’embrasse et
lèche éperdument. Je ceins son bassin de mes cuisses pour m’ouvrir à lui et le recevoir pleinement.

– Laura, murmure-t-il d’une voix chaude, je…


– Dis-moi, soufflé-je, dis-moi, Paul…
– C’est fou ce truc entre nous… J’en ai tellement besoin…
– Oui, moi aussi, je ne pourrais jamais… m’en passer…

Un coup de reins vigoureux m’interrompt.

– Mmm, encore…

Paul ne se fait pas prier. C’est vraiment plus fort que nous, cette façon de se révéler l’un à l’autre. Je
gémis de plus en plus sous ses assauts répétés. Il cogne au fond de moi et j’en redemande. Je sens son
érection augmenter, c’est délicieux. Mes mains caressent la peau satinée de ses fesses musclées et je
l’encourage avec des mots qui sortent de ma gorge sans préméditation :

– C’est trop bon, Paul…


– Merde, Laura…
– Plus fort !

Je suis hors de moi, comme chaque fois, j’ordonne et je supplie, Paul devient fou. Il accélère la
cadence de ses va-et-vient, toujours en rythme avec mon désir, comme si mon plaisir passait avant le
sien. Cette attention qu’il me porte, même dans les moments les plus intenses, me fascine et m’excite.

Je m’accroche à ses larges épaules dont les muscles sont tendus à l’extrême, m’arc-boute tandis qu’il
suce mes tétons avec une avidité indescriptible, puis sa langue dessine des cercles autour de mes aréoles.

Cet homme découvre mon corps et l’explore, il l’apprend par cœur. Il devine la moindre de mes
réactions, me connaît mieux que moi-même, et je ressens mille sensations. Des ondes électriques me
traversent de part en part, me chatouillent les reins, avant de converger vers mon bas-ventre. J’ai du mal à
respirer, m’efforce de ne pas crier mon plaisir pour ne pas ameuter tout le studio.

– C’est fou, je… que je…

Tout se mélange, je délire, je suis comme immergée dans un autre monde où la jouissance me prive de
certaines facultés. Je perds les pédales et c’est comme un long vertige auquel je m’abandonne corps et
âme. Son souffle excité et ses mots prononcés d’une voix si sexy me galvanisent.

– Encore ? demande-t-il hors d’haleine.


– Oui, encore, gémis-je.
– Comme ça, Laura ?
– Mmm, oui…

Ses mains glissent le long de mes reins, je me cambre et je frissonne, puis ses paumes épousent la
rondeur de mes fesses tandis qu’il me prend encore plus fort. J’étouffe des petits cris incontrôlables dans
son cou. Je songe aux marques qu’il laissera sur ma peau, j’ai envie que chaque parcelle de mon
épiderme garde en mémoire ses caresses. J’éprouve le poids de son torse musclé qui me plaque au sol et
je commence à jouir. Il me bâillonne de la paume. Je me convulse sous lui. Nos cœurs battent à mille à
l’heure, nos corps en sueur glissent l’un contre l’autre, puis c’est le silence juste troublé par nos souffles
emmêlés.

Allongés sur le dos, main dans la main, nous reprenons peu à peu nos esprits.

Dans les couloirs des voix se répondent. Je reconnais celle de Bridget qui discute avec un technicien.

Nous sommes fous, n’importe qui pourrait nous surprendre ! Nos regards se croisent, on se sourit et je
devine que Paul vient de penser à la même chose.
29

Le lendemain, l’atmosphère qui règne dans le studio est frénétique. Pas question cette fois de prendre
du bon temps dans une loge. Paul et moi sommes littéralement assiégés par les gagnants du concours. Ils
veulent des autographes, des selfies, nous posent mille questions à la seconde. C’est un échantillon assez
représentatif de nos fans. Âgés de 18 à 25 ans, des filles pour la plupart, ils donnent l’impression que
c’est le plus beau jour de leur vie.

– Paul, oh ! Paul, une autre s’il te plaît, supplie une jolie brune vêtue d’un short en jean qu’elle a dû
piquer à sa sœur cadette. Et si tu peux tirer la langue, ce serait super cool !
– Laura, tu es magnifique, me déclare une fille aux yeux translucides et aux cheveux orange. As-tu un
secret beauté à me confier ? Je le publierai sur mon blog…

Nous répondons tant bien que mal à leurs attentes et nous prêtons de bonne grâce à ces petites mises en
scène. C’est comme un rayon de soleil dans leur vie, la possibilité de toucher du doigt ce qu’ils
considèrent comme un rêve. Et je les comprends : c’était pareil pour moi aussi, avant de vivre ce rêve en
tournant avec Walberg.

Sans doute remarquée pour son bagout et sa beauté, l’une de nos fans a été désignée pour faire un
speech de remerciement. C’est une grande blonde dotée de jambes interminables et d’une poitrine
généreuse. Je note le regard que lui portent certains techniciens : on se croirait dans un dessin animé de
Tex Avery tant leurs yeux sont exorbités.

– Je m’appelle Andrea, j’ai 19 ans et je voulais vous dire que… c’est le plus beau jour de ma vie !
Voir Blanche et Matthew en chair et en os, c’est trop génial ! Merci !

Les fans applaudissent ce discours d’anthologie.

S’ensuivent alors des séances de photos individuelles. Chaque fan a l’occasion de poser avec Paul ou
moi, ou nous deux, selon leur préférence. Sans grande surprise, la plupart des filles choisissent Paul seul.
Collées contre lui, une main sur son torse ou sur son épaule… elles touchent littéralement leur rêve du
doigt ! Et Paul, très gentleman, se prête au jeu de bonne grâce.

Loin d’être jalouse, je suis plutôt amusée. D’autant que j’ai aussi mon petit succès !

En fin de matinée, le photographe de plateau réunit toute l’équipe pour réaliser un portrait de groupe
destiné à illustrer un article de presse. Et quand Bridget annonce enfin qu’un buffet nous attend, je
commence un peu à respirer. Les fans se sont réunis pour discuter entre eux et comparer leurs clichés
respectifs. J’imagine déjà leurs profils Facebook, leurs comptes Instagram ou Twitter, garnis d’images
agrémentées de commentaires croustillants.

Nous trinquons avec Bridget.


– Vous vous en sortez à merveille, déclare-t-elle. C’est toujours un exercice délicat d’être à la fois
proche de ses admirateurs tout en imposant une distance raisonnable.
– Oui, c’était assez intense, avoué-je à Bridget.
– On n’est pas encore très habitués, ajoute Paul, mais on a fait de notre mieux.

Bridget nous laisse parce que Walberg a besoin d’elle et peu à peu, après les derniers au revoir, les
fans quittent le plateau. Paul passe une main dans mes cheveux, se penche vers moi et murmure :

– Que dirais-tu d’un petit break en privé, dans ma loge ?


– C’est une très bonne idée. Éclipsons-nous discrètement.

Il rit, je frémis, et nous prenons la poudre d’escampette. Dans le couloir, Paul saisit ma main et nous
courons vers sa loge. Il ouvre la porte à la hâte et m’attire dans son repaire. Il se fige soudain, écrasant
presque mes phalanges sous l’effet de la surprise, et mon cœur loupe un battement.

– Merde, qu’est-ce que tu fais là ? résonne la voix grave de Paul.

Face à nous, Andrea est allongée sur son lit, lascive… et complètement nue !
III
À QUOI ON JOUE ?
30

Nous restons un instant silencieux tous les trois, incapables de réagir. Paul reprend ses esprits le
premier et se retourne aussitôt. Je suis partagée entre le fou rire, devant cette scène surréaliste, et l’envie
d’étrangler cette midinette, qui a tout de même la décence de rougir. Elle ramène rapidement le drap sur
elle et jette un regard nerveux au dos de Paul, dont les épaules se sont raidies.

Je sens que s’il s’écoutait, cette gamine se retrouverait catapultée devant toute l’équipe seulement
vêtue du drap.

Je pose une main apaisante sur son bras avant de reporter mon attention sur Andrea, qui semble
soudain moins sûre d’elle. Je lui adresse un regard ferme et récupère ses affaires au pied du lit avant de
les lui tendre.

– Tu ferais mieux de te rhabiller Andrea, lui suggéré-je.


– Mais je…, commence Andrea.
– Oui, de te rhabiller et de disparaître, assène Paul.

Je réprime le rire qui monte en moi, la scène est tout de même incroyable : Paul essaie de faire preuve
d’autorité alors qu’il a le dos tourné, moi je regarde ailleurs tandis qu’Andrea se rhabille.

– Ça te fait rire, Laura ? me demande Paul.

Comment a-t-il su ?

Même sans voir mon visage, Paul semble deviner la moindre de mes émotions, ça me ferait presque
peur.

– Avoue que c’est plutôt drôle, non ? réponds-je sur un ton léger. Andrea ne pensait probablement pas
à mal et puis elle ne recommencera pas après ça, n’est-ce pas ?

La gamine hoche la tête.

– Elle acquiesce, Paul, commenté-je en réalisant qu’il ne peut pas voir Andrea.
– Tu ne te rends pas compte, Laura. Imagine que je sois rentré seul dans ma loge et que quelqu’un ait
vu Andrea dans cette… cette… Tu sais de quoi on pourrait m’accuser ?

À cet instant, je réalise qu’effectivement, il risquait probablement plus que si c’était moi qui avais
découvert un fan nu dans ma loge. Ce ne serait pas la première fois qu’un acteur serait accusé de profiter
de sa notoriété pour séduire des jeunes femmes. Et, même s’il est innocent, l’opinion publique aurait vite
choisi son camp…

– Ce n’est pas ce que je voulais, je le jure ! s’exclame Andrea avec sincérité.


– Je n’en doute pas, lui répond Paul calmement.

Je suis impressionnée par son self-control.

– Excuse-moi, je n’y avais pas pensé, murmuré-je.


– Les rumeurs peuvent faire mal, j’en sais quelque chose, ajoute-t-il si bas que je ne suis pas sûre
d’avoir bien entendu.

Que veut-il dire ? Ou plutôt, que ne dit-il pas ?

Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur le sujet car Paul reprend vite le contrôle de la situation :

– Si tu as fini, Andrea, pars tout de suite s’il te plaît. Je ne t’en veux pas mais ne recommence jamais
ça.

Le simple ton de sa voix suffit à faire son effet. Enfin, un effet très différent sur Andrea et sur moi…
L’ado se ratatine avant de filer et de claquer la porte de la loge, tandis que je sens monter en moi une
vague de désir. L’autorité naturelle de Paul me fait frissonner ! J’apprécie aussi le fait qu’il n’ait pas
profité de son pouvoir pour humilier l’adolescente mais qu’il ait préféré lui donner une leçon.

À elle, comme à moi…

Je me colle contre son dos, entourant sa taille de mes bras, et il entrelace ses doigts aux miens.

– Et sinon… ça t’arrive souvent ? demandé-je malicieusement pour détendre l’atmosphère.


– Oh, pas assez ! répond-il théâtralement, ce qui lui vaut un pincement de ma part. Je plaisante !

Il se retourne pour me faire face et dépose un léger baiser sur mes lèvres.

– En tout cas, je suis heureux que tu ne m’aies pas fait de scène, ajoute-t-il.
– D’abord, tu n’y peux rien ! répliqué-je. Ensuite, si je dois faire un esclandre chaque fois qu’une fille
tente de te séduire, je ne suis pas sortie de l’auberge.
– Je pourrais te renvoyer le compliment, murmure-t-il.
– Sauf que pour l’instant, je n’ai pas trouvé de fan en tenue d’Adam dans ma loge.
– Tu veux qu’on aille vérifier ? plaisante-t-il.
– Et on comptera les points ! ajouté-je en tirant la langue.

À ce moment-là, Bridget toque à la porte et se penche par l’embrasure :

– Tout va bien ?
– Impeccable, répond Paul.
– Super. Si vous pouvez nous rejoindre sur le plateau, Walberg voudrait vous présenter Dean Turner. Il
vient d’arriver dans nos studios, sa maison d’édition l’a invité à l’occasion de l’opération fans. Ensuite,
on enchaînera sur deux scènes de groupe au musée.
– Dean Turner est vraiment là ?! m’exclamé-je.

Paul et moi échangeons un regard aussi incrédule qu’enthousiaste. Je ne pensais pas avoir un jour
l’occasion de le rencontrer ! Celui qui a créé Blanche et Matthew, Luna, les mystères, l’amour, celui dont
les mots ont enchanté tant d’heures de lecture… Il est si secret qu’on ne le voit jamais dans les médias. Il
n’accorde que de rares interviews et s’arrange toujours pour qu’aucune photo de lui ne soit publiée dans
la presse.

Sa bio indique qu’il vit dans les Keys, un endroit paradisiaque, où il a d’abord écrit des romans
policiers sans grande originalité, avant de croiser le regard envoûtant d’une femme de passage dont le
tatouage de lunes sur le bras l’a inspiré. De là est né Le Secret de la lune, et Turner a été le premier
surpris de son succès.

– Il est impatient de vous rencontrer ! ajoute Bridget avec un clin d’œil.


– Nous aussi ! s’exclame Paul.
31

Excités comme des enfants à Noël, nous nous empressons de rejoindre le plateau. L’équipe est
rassemblée devant une caméra, probablement pour visionner des rushes des dernières scènes. Lorsque
nous nous approchons, tous se retournent.

– Ah, Paul, Laura ! s’exclame Walberg avec un immense sourire. Venez, que je vous présente !

Le petit groupe s’écarte et je me retrouve soudain face à un très bel homme de 50 ans. Brun aux yeux
bleus, carrure de footballeur américain, il est tout sauf ordinaire. Il me décoche un sourire éclatant, avant
de me faire un baisemain.

Très classe !

Il serre la main de Paul et nous félicite pour notre travail.

– Sidney vient de me montrer quelques rushes. Et j’ai visionné la prébande-annonce. C’est très réussi.
À vrai dire, j’avais peur d’être un peu trahi, c’est souvent le cas dans une adaptation, mais le Maestro a
su s’entourer d’une belle équipe.
– Merci, monsieur Turner, réponds-je avec un sourire. Et je dois dire que c’est un honneur de vous
rencontrer !
– Nous sommes tous les deux très heureux de donner vie à vos personnages, ajoute Paul avec un franc
sourire.
– Et vous le faites à merveille, dit l’écrivain. Mais je vous en prie, appelez-moi Dean !

Nous discutons un instant, puis je me rends compte que le regard de Dean semble s’appesantir sur moi.
Un peu gênée, je sens mes joues s’enflammer et Paul se rapproche légèrement de moi.

– Pardon ! s’exclame aussitôt Dean. Je suis profondément impoli mais, Laura, je dois dire que je suis
fasciné : vous êtes tellement Blanche ! C’est comme si elle prenait vie sous mes yeux et qu’elle s’était
échappée de mon roman. C’est une expérience étonnante pour un auteur !

Je suis à la fois flattée et gênée, mais le Maestro intervient soudain, m’empêchant de répondre.

– Et vous allez avoir l’occasion de voir Blanche s’incarner plus encore sous vos yeux ! s’exclame le
réalisateur. Que diriez-vous de rester pour le tournage de la prochaine scène ?
– Avec grand plaisir, répond Dean.

Walberg prend Paul à l’écart un instant, à quelques pas de nous, et je me retrouve alors seule avec
Dean.

– Laura, je ne trouve pas les mots, me dit-il avec un charmant sourire. Je vais devoir offrir une caisse
de champagne à Walberg : il a trouvé la personne parfaite pour incarner Blanche.
– Merci ! réponds-je, ravie. C’est un personnage complexe et passionnant ! Puis-je vous demander
comment vous avez eu l’idée de sa passion pour les arts primitifs ?

Dean se lance alors dans le récit d’un voyage en Australie avec un enthousiasme presque enfantin, et je
reste suspendue à ses lèvres, fascinée.

Il finit par s’interrompre et éclater de rire.

– Mais je parle, je parle, et vous avez du travail ! Que diriez-vous de m’accompagner après pour le
déjeuner ? Je pourrai tout vous révéler de Blanche et Matthew !

Je suis tentée d’accepter sur-le-champ, bien sûr ! Comment refuser un déjeuner avec mon auteur
favori ? Mais je devine que sa proposition n’est pas innocente.

– Je… oui, bien sûr, mais…

Ne me laissant pas terminer ma phrase, Bridget nous rejoint et nous annonce qu’il faut que nous nous
changions et nous maquillions.

Lorsque je sors de ma loge, je laisse Laura derrière moi pour rejoindre Matthew dans l’un des
couloirs du musée.

Mais lorsque Walberg crie « action », l’exercice se révèle plus complexe que d’habitude. J’ai
conscience du regard de Dean qui suit chacun de mes mouvements et lorsque je risque un regard vers lui
entre deux prises, il semble subjugué. Voilà qui fait du bien à mon cœur d’actrice ! Quand le créateur de
votre personnage croit la voir jaillir des pages, c’est que vous faites bien votre boulot.

Malheureusement, Paul ne semble pas partager ma joie. Je le sens se crisper un peu plus à chaque
minute. Son jeu reste impeccable, il est pro, mais je vois brûler un feu inquiétant dans ses yeux.

Nous finissons par boucler cette scène au bout de cinq prises.

Quand enfin le Maestro s’estime satisfait, je n’ai pas le temps de souffler que Dean me rejoint :

– Toujours d’accord pour déjeuner ensemble ?


– Je…, commencé-je.
– Je ne vous dérange pas, j’espère ? demande soudain Paul.
– Paul ! m’exclamé-je.
– Monsieur Turner, m’ignore Paul, je suis désolé mais Laura n’est pas disponible ! Si vous suivez
l’actualité du tournage comme vous dites le faire, vous devez être au courant. Et votre statut d’auteur à
succès ne vous donne pas tous les droits ! Vous débarquez sur ce plateau en conquérant et vous croyez
pouvoir prendre tout ce qui vous plaît ?!

Je reste abasourdie par le ton glacial et la véhémence de Paul qui a parlé haut et fort, et je vois au loin
Walberg et Bridget qui froncent les sourcils. Effectivement, s’en prendre à Dean Turner n’est pas une
bonne idée ! Et que Paul ne me laisse pas le temps de m’exprimer me rend folle !
– Paul, arrête ça immédiatement ! m’exclamé-je. Viens avec moi !

J’attrape la main de Paul et l’entraîne un peu plus loin, sous le regard mi-amusé, mi-surpris de Dean.

– Laura, je…, tente-t-il.


– Tu te tais et tu m’écoutes ! fais-je d’une voix basse mais furieuse. Dean est mon auteur favori, et l’un
des tiens aussi, je te le rappelle ! Je discutais avec lui, de Blanche et de Matthew, et que tu lui manques
de respect à ce point est inadmissible ! Surtout devant l’équipe ! Et tu ne vas pas en plus prendre des
décisions à ma place !
– Il t’a dévorée des yeux pendant tout le tournage ! Et je l’ai entendu t’inviter à déjeuner ! Je n’ai
même pas réussi à jouer correctement, ça me rend fou que tu acceptes comme ça alors que je croyais
que…
– Et si tu m’en avais laissé le temps, tu m’aurais entendue lui demander que tu nous accompagnes !
rétorqué-je. Est-ce que je pleure quand une bombe sexuelle se désape dans ta loge ? Non, j’ai confiance !
Et si Dean m’invite à déjeuner, qu’il ait une idée derrière la tête ou non, on s’en fout ! Tu pourrais me
faire confiance pour savoir que je ne te trahirai pas, merde ! Et tu n’avais pas à lui manquer de respect à
ce point !

Paul serre un instant les dents, et nous nous affrontons du regard, jusqu’à ce que je le sente se détendre
légèrement. Il a du mal à me croire, je le vois au fond de ses yeux. Mais pourquoi faut-il qu’il n’ait pas
confiance comme ça, pourquoi maintenant alors que tout allait mieux ?

Je ne pensais pas que Paul avait lui aussi un problème avec la jalousie. De mon côté, j’ai changé. Je
ne croyais pas être capable de réagir aussi sereinement face à une femme nue dans sa loge, et pourtant je
l’ai fait, je n’ai pas tout de suite pensé au pire comme j’aurais pu.

Je le comprends mais en même temps je ne veux pas l’excuser. J’ai envie de l’étrangler et de
l’embrasser en même temps. Et son air confus ne m’aide pas vraiment à prendre une décision !

Soudain, quelqu’un s’éclaircit la voix derrière nous.

– Excusez-moi de vous interrompre, commence Dean.

Nous nous tournons vers lui, gênés, et il nous adresse un sourire.

– Je suis désolé d’avoir causé cette scène. Paul, j’ignorais que Laura était avec vous. Je ne pensais
pas que les rumeurs people étaient fondées. Il est vrai que je suis fasciné, et impressionné, et que j’aurais
été ravi d’avoir une chance avec vous, Laura. Mais je m’incline !

Paul et Dean échangent un regard, et quelque chose semble passer entre eux, comme une complicité
virile. Mon amant se détend et finit par tendre la main à Dean. Il ne sourit pas, et je sens que cela lui
demande un énorme effort, mais au moins il essaie de se rattraper.

– Veuillez m’excuser, dit-il. Et toi aussi Laura, je crois que je viens de découvrir la jalousie
maladive…
– Vous êtes tout pardonné ! répond gracieusement l’écrivain. Mais Laura, si les choses tournaient mal
avec Paul…
– Je vous appellerai, c’est promis ! réponds-je en riant.

Paul salue alors Dean et s’éloigne. Je le regarde partir, les épaules tendues et la démarche raide. Il
essaie de me prouver quelque chose, je le sais. Il me laisse seule avec son rival, il ne me surveille pas, il
me laisse ma liberté. Et je n’ai qu’une envie : aller le retrouver.

– Allez-y, me souffle Dean. Je n’en serai pas vexé, je vous le promets ! Et que diriez-vous de reporter
ce déjeuner à une prochaine fois ? Paul sera naturellement le bienvenu !

Je lui adresse un sourire lumineux avant de m’élancer derrière Paul, qui a disparu derrière le décor. Il
se retourne au son de mes pas et, loin des regards, il saisit mon visage entre ses mains. Il plonge son
regard dans le mien, me faisant frissonner. J’ouvre la bouche pour parler, mais il ne m’en laisse pas le
temps : ses lèvres s’emparent des miennes dans un baiser enflammé qui me coupe le souffle. Pas besoin
de mots ni de long discours : nous nous comprenons d’une étreinte.
32

En me changeant dans la loge à la fin de cette longue journée, je reçois un SMS de Thelma qui me
demande ce que je fais ce soir. Je compose ma réponse sans réfléchir :

[J’aimerais te présenter Paul. Un petit resto à trois, ça te dirait ?]

La réponse fuse :

[Yes !!!]

Je souris à la pensée que Paul ne soit pas encore au courant. Sans plus me poser de questions, je lui
écris :

[Je dîne ce soir avec Thelma. Veux-tu te joindre à nous ?]

Il n’est qu’à deux pas de moi dans sa propre loge mais j’ai envie d’avoir sa réponse tout de suite,
comme une adolescente face à son premier amour, impatiente de tout. Ce que je suis, sans aucun doute. Je
croise les doigts pour qu’il accepte.

[J’aimerais beaucoup, mais j’ai déjà un engagement au WP24, avec mon frère…]
[Vous voulez nous rejoindre là-bas à 20 h ?]

[Oui, compte sur nous. À tout à l’heure ☺]

Waouh, alors là c’est un grand jour. Je vais présenter l’homme qui me plaît à ma meilleure amie. Et je
vais rencontrer son frère !

***

Paul et moi nous sommes séparés le temps de rentrer nous détendre un peu et nous préparer pour cette
soirée. Évidemment, nous n’avons pas arrêté de nous envoyer des textos, comme s’il nous était
impossible de rester loin l’un de l’autre.

J’immobilise la Mini Cooper sur Olympic Boulevard, devant l’immeuble du Ritz-Carlton au sommet
duquel se niche le fameux WP24. Le voiturier ouvre ma portière et je lui laisse la place.

Je rejoins Thelma sur le trottoir. Elle est tout bonnement renversante dans sa robe noire à fines
bretelles. Juchée sur des talons de huit bons centimètres, elle ressemble à un top model.

Elle lisse un bord de mon chemisier gris perle et recule de quelques pas :

– J’adore cette jupe fourreau, on dirait une actrice des années cinquante, genre Grace Kelly dans un
film de Hitchcock.

Grace Kelly ! Rien que ça ?

– Et toi tu pourrais être en première page de Vogue, ma chère !

Nous rions et nous dirigeons vers l’entrée du Carlton.

Parvenues au dernier étage, nous rejoignons la vaste salle du restaurant où un serveur nous conduit
jusqu’à la table réservée par Paul et son frère. Il y a des baies vitrées partout, offrant une vue magnifique
sur les immeubles et les rues de Downtown Los Angeles. C’est un endroit plutôt chic au décor à la fois
épuré et chaleureux.

Paul se lève dès qu’il nous aperçoit et son frère l’imite aussitôt. Je suis subjuguée par leur
ressemblance. En dehors du fait que l’un a les cheveux bruns et l’autre châtains, les frères Harcourt sont
presque identiques ! Sauf que je ne vois que Paul, son charisme, son sourire et ce regard qui me fait
chavirer.

Paul m’accueille aussitôt d’un tendre baiser qui me fait fondre. Nous ne craignons plus les paparazzis,
et dans ce restaurant chic et discret, nous devrions être à l’abri. Nous échangeons un long regard. C’est
fou, nous nous sommes quittés il y a quelques heures à peine, mais cela me semble avoir été une éternité !

Paul se tourne vers son frère, qui s’avance aussitôt.

– Laura, je te présente Alban.


– C’est donc toi, Laura ! s’exclame l’homme, les yeux pétillants. Il ne parle que de toi depuis quelques
semaines !
– Et Laura ne parle que de Paul, je crois qu’ils sont fichus ! renchérit Thelma avec un clin d’œil.
– Merci de ton soutien ! réponds-je. Paul, Alban, voici ma meilleure amie, Thelma.

Lorsque Paul tire ma chaise afin que je m’installe, Thelma m’adresse discrètement un pouce levé.
C’est tout bon, elle approuve !

Nous discutons de choses et d’autres tout en étudiant la carte dont les plats semblent terriblement
appétissants.

– C’est le restaurant préféré d’Alban, nous explique Paul.


– Vous allez voir, la cuisine est irrésistible ! Wolfgang Puck, le maître de ces lieux, est un chef réputé,
poursuit Alban, on s’est rencontrés à l’université.
– Alban travaille dans un grand restaurant, ajoute Paul, et il va bientôt ouvrir le sien.
– Quel genre de restaurant ? demande Thelma.
– Quelque chose d’intime, répond Alban avec un air inspiré qui laisse à penser que ce projet lui tient
particulièrement à cœur. Un lieu où on aura l’impression d’être chez soi, à la différence près qu’il n’y
aura qu’à mettre les pieds sous la table.
– Alors je serai ta première cliente, lui assure-t-elle.

Je suis ravie que Thelma s’entende bien avec Alban, elle est un peu comme une sœur pour moi.
Paul nous sert du vin et nous trinquons.

– À nous, déclare-t-il en faisant tinter son verre contre le mien.

Oui, à nous…
33

Aujourd’hui, nous tournons la rencontre de Blanche et Matthew au musée. Les techniciens règlent les
derniers détails du décor. Nous saluons toute l’équipe ainsi que les figurants qui attendent près de la
scène. Walberg nous réunit Paul et moi dans un coin tranquille du studio pour nous adresser ses
recommandations.

– C’est l’ouverture du roman, précise-t-il, alors j’insiste sur le fait qu’elle est extrêmement importante.
Le spectateur devra croire à une rencontre coup de foudre, avec les piques, la gêne et la maladresse. Je
vais vous laisser vous concentrer, on attendra le temps qu’il faut. L’essentiel c’est de réussir une prise
d’enfer, d’accord ?

Nous acquiesçons.

– Parfait, conclut le Maestro. Prévenez-moi dès que vous êtes prêts. De mon côté, je dois régler un
problème de doublures lumières.

Je le regarde s’éloigner, toujours aussi fière de travailler avec lui. Même si j’ai parfois du mal à
m’acclimater aux différentes ambiances et étapes inhérentes à un tournage. D’une part, il va falloir
interpréter l’agacement alors que tout se passe bien en ce moment entre Paul et moi. D’autre part, c’est
assez déroutant de jouer des scènes dans le désordre, surtout quand on connaît l’histoire par cœur. C’est
presque la fin du tournage et nous en sommes à réaliser la séquence de rencontre qui marque le début du
livre et que l’on découvrira également dès les premières minutes de film. Je vais finir par m’habituer,
mais c’est quand même troublant d’être obligée de jongler perpétuellement avec les sentiments.

Les figurants sont en place, nous signalons à Walberg que nous sommes prêts. Il lève un pouce en l’air,
nous adresse un sourire. Le silence se fait, l’adrénaline monte.

– Moteur… Ça tourne !

Et c’est parti… Je suis déjà dans la peau de Blanche Gordon. À une dizaine de mètres, j’aperçois
Matthew Woolseley en tenue de soirée. C’est la première fois que je le vois. Mais je ne suis pas très à
l’aise. J’ai l’habitude d’être assez discrète et effacée, ce qui n’empêche nullement Matthew de me
détailler de la tête aux pieds avec un air conquérant. S’il pense me faire perdre le contrôle, il se fourre le
doigt dans l’œil !

Quand mon tour vient de faire un petit discours, je prends la parole devant les invités :

– Bonsoir à toutes et à tous, je suis Blanche Gordon, la future responsable de l’aile consacrée aux arts
primitifs. Je tenais à remercier le directeur du musée de la confiance qu’il m’accorde et je voulais
assurer M. Woolseley, le généreux donateur qui a permis l’ouverture de ce nouveau secteur, de ma plus
profonde gratitude.
Les invités à ce vernissage particulier applaudissent. Je continue mon discours pendant quelques
minutes encore, détaillant avec passion ce que j’envisage pour ce projet qui me tient à cœur. À nouveau,
je suis applaudie et je souris à toutes les personnes présentes. Je me mêle à la foule pour laisser le
directeur du musée s’exprimer à son tour. Dans mon champ de vision, j’aperçois Matthew Woolseley qui
s’approche, affichant un sourire éclatant. Ses beaux yeux brillent. Il est vraiment séduisant, mais son air
suffisant m’insupporte. Le regard qu’il pose sur moi me donne l’impression d’être une proie. Et sa voix
grave et sûre de lui me met très mal à l’aise :

– Félicitations, mademoiselle Gordon. Votre discours était impressionnant.


– Ravie que vous l’ayez apprécié, réponds-je, aussi neutre que possible.
– Vous me feriez un grand honneur si vous acceptiez de dîner avec moi.
– Ne m’en veuillez pas, mais c’est impossible. J’ai beaucoup de travail. Et mes soirées sont très
occupées, monsieur Turner.

Matthew esquisse un sourire, mais… ce n’est pas ce qu’il est censé faire ! Que se passe-t-il ? Paul
aurait-il oublié sa réplique ?

– Il me faudra donc affronter M. Harcourt pour le plaisir de votre compagnie ? lâche Paul avec un clin
d’œil.

Il s’incline, saisit mes doigts et me fait un baisemain. Toute l’équipe éclate de rire, même Walberg, et
je prends conscience de mon lapsus. Joli rattrapage de la part de Paul !

– On la gardera pour le bêtisier ! s’exclame Walberg.


– C’est vraiment obligatoire ? gémis-je, mi-amusée, mi-mortifiée.

Walberg hoche la tête et je cache un instant mon visage dans l’épaule de mon amant, secoué par un fou
rire.

– Ça suffit ! protesté-je.

Mais il coupe court à mes protestations en déposant un baiser aérien sur mes lèvres. Comment
pourrais-je rester agacée contre lui ?

– Allez, on reprend ! lance Walberg en tapant dans ses mains. On se concentre… Moteur… Action !

Nous reprenons la scène, et cette fois je m’en sors haut la main. C’est bien Matthew Woolseley dont je
décline l’invitation, et non mon auteur favori !

– Ne m’en veuillez pas, mais c’est impossible. J’ai beaucoup de travail. Et mes soirées sont très
occupées, monsieur Woolseley.
– Elles le seront encore plus avec moi, poursuit-il en accentuant son sourire.

Il a l’air de plus en plus sûr de lui, à tel point que je le trouve non seulement arrogant, mais presque
insupportable de suffisance.

Non c’est non, tu comprends ça, Casanova ?


S’il n’était pas le généreux donateur du musée, je lui répliquerais sèchement d’apprendre à respecter
la décision d’une femme. En l’occurrence, je me compose un sourire de circonstance et lui réponds :

– C’est très aimable à vous, mais je ne peux vraiment pas.

Nous échangeons un long regard, lourd de sens.

– Coupez !

Paul et moi nous étreignons naturellement. C’est comme un besoin irrépressible contre lequel nous
aurions lutté durant toute la prise. Le silence nous entoure. Je jurerais que chacun peut entendre battre nos
cœurs.
34

Je me prépare dans ma loge. Dans moins d’une heure, nous tournons une scène de bar au Red Kiss,
d’où ma tenue des plus sexy. Bas résille, corset, talons hauts, bref je suis cette véritable entraîneuse
qu’incarne Luna dans Le Secret de la lune.

Quelqu’un toque à la porte, j’ouvre et découvre Paul, qui reste sans voix, comme subjugué par une
apparition.

Un silence lourd et électrique s’étire entre nous… Puis, comme poussés par un même élan, nous nous
jetons l’un sur l’autre. C’est sauvage, brut, sans délicatesse. Le désir nous emporte, et Paul a à peine la
présence d’esprit de fermer la porte de la loge. Je suis déjà en train de déboutonner sa chemise, de tirer
sur sa boucle de ceinture. Je le veux nu, tout de suite !

– Je fais de mon mieux ! grogne-t-il contre mes lèvres.

Apparemment, j’ai parlé à voix haute… J’enfouis mes doigts dans ses cheveux, tirant légèrement
dessus lorsque ses dents viennent taquiner ma gorge.

– Tu me rends fou ! souffle-t-il en se débarrassant de sa chemise. On n’avait pas dit « plus dans la
loge » ?
– Tu veux sortir dans le couloir ?!
– Oui… enfin non, réplique Paul, qui semble si impatient qu’il en perd ses mots.

Et enfin, enfin ! je sens sa peau nue sous mes mains. Je caresse son torse, griffe son dos et ses épaules,
l’attire plus encore contre moi. Je sens son érection, chaude et dure contre mon ventre. Je commence à
onduler contre son corps, attisant plus encore son désir et le mien.

Soudain, ses mains agrippent ma taille et m’immobilisent.

– Arrête ! souffle Paul. Ou ce sera terminé bien trop vite.


– Alors prends-moi maintenant ! réponds-je en plaquant ma main sur son sexe.

Un grondement sourd lui échappe. Il m’emporte dans un nouveau baiser passionné, déchaîné, où
chacun lutte pour la dominance et refuse de céder. Puis il me retourne brusquement, me plaque contre la
coiffeuse et se colle à mon dos. J’entends son pantalon s’ouvrir, le déchirement d’un préservatif, et enfin !
ses doigts brûlants écartent la dentelle de mon string noir, puis il me pénètre d’un coup. Je pousse un cri
qu’il étouffe de la paume.

Il commence à aller et venir en moi à un rythme effréné. Je gémis éperdument sous sa main. Ça
m’excite qu’il me bâillonne et me pilonne dans cette urgence affolante. Sous ses assauts, la coiffeuse sur
laquelle il me prend sans répit tangue comme une coquille de noix. Tous les pots de maquillage tombent
les uns après les autres mais je m’en moque. Son corps m’enveloppe complètement, son sexe m’emplit et
son déchaînement de passion furieuse répond au mien.

Il entoure ma taille de son bras et me relève, cambrée contre lui, basculant ma tête contre son épaule
sans cesser de me bâillonner. Sous ce nouvel angle, la pénétration est plus profonde, plus complète, je
sens son souffle saccadé sur ma peau, sa chaleur et sa force…

C’en est trop, mon corps cède et le plaisir m’envahit, me faisant exploser de jouissance.

Tendu comme un arc, chacun de ses muscles bandés à l’extrême, Paul demeure au fond de moi pour
accompagner mon orgasme qui semble vouloir s’étirer à l’infini.

– Oui, comme ça, murmure-t-il à mon oreille dans un souffle emballé. Comme ça, jouis comme ça.

Et sa voix continue à m’exciter, prolongeant ma jouissance d’une façon merveilleusement indécente. Il


s’arrête enfin, demeure lové contre moi et dépose un baiser sur mon épaule.

– C’était… waouh, lâche-t-il, comme sonné.


– Comme tu dis, soufflé-je en entrelaçant mes doigts aux siens.

Après une telle frénésie, la tendresse nous semble naturelle.

Quelqu’un toque à la porte. Nous retenons notre souffle. Et je reconnais la voix de Pablo, le chef
machiniste.

– Laura ? Bridget me fait dire qu’on vous attend sur le plateau. Et si vous voyez Paul, prévenez-le. Je
ne le trouve nulle part. D’accord ?
– Parfait, Pablo, lancé-je sur un ton aussi naturel que possible. J’arrive dans cinq minutes.
– Nous sommes les rois du timing, plaisante Paul en se détachant délicatement de moi. Et tu es une
sacrée comédienne. « Parfait, Pablo, j’arrive dans cinq minutes ! » m’imite-t-il sur un ton amusé.
– Arrête, fais-je d’une voix faussement vexée, je ne parle pas comme ça.

Nous nous esclaffons, avant de reprendre notre sérieux.

– Je ferais bien de filer en douce, on se retrouve là-bas ? Ça ira ? demande-t-il en se passant la main
dans les cheveux pour se recoiffer. Je suis présentable ?
– Je dirais même plus que présentable, mais je te conseille de remonter la fermeture Éclair de ton
pantalon.

Il rit et nous nous embrassons, puis il disparaît comme un collégien s’échappant du dortoir des filles.

Décidément, ce tournage me plaît de plus en plus !


35

À l’abri dans la limousine, Paul serre ma main dans la sienne.

– Prête ? demande-t-il.

Je me tourne vers lui, aussi enthousiaste que stressée. Dire qu’il est beau ne lui rendrait pas justice.
Vêtu d’un costume noir qui épouse ses épaules carrées et souligne les muscles de son torse, d’une
chemise immaculée rehaussée d’un nœud papillon de soie noire, Paul est tout simplement époustouflant.

– Si je dis non, on peut repartir chez moi ? demandé-je.

Paul se penche vers moi et dépose un baiser sur mes lèvres.

– Ce n’est pas l’envie qui m’en manque, assure-t-il. Tu es somptueuse.

Son regard descend lentement le long de mon corps, illuminé de soie rouge. J’ai longuement hésité
avant de choisir cette robe moulante au décolleté discret, mais fendue jusqu’à la hanche. Mais les regards
brûlants de Paul depuis qu’il m’a découverte ainsi vêtue m’ont largement rassurée !

– Allez viens, reprend-il. Je veux montrer au monde entier que nous sommes ensemble !

Son enthousiasme presque enfantin me fait rire. Il ouvre la portière de la limousine, et les flashes se
mettent aussitôt à crépiter. Je le suis et je me retrouve sur le tapis rouge, entourée d’appareils photo et de
visages avides.

– Laura, s’il vous plaît, rapprochez-vous de Paul !

Avec plaisir !

– Laura, un sourire !

Dans le brouhaha des éclats de voix des photographes, parmi la foule qui nous encercle, nous nous
frayons un chemin, Paul et moi, jusqu’à l’entrée du Blue Moon Palace, une salle de réception de
Hollywood. Walberg et la production y ont organisé une grande soirée de promotion. Je n’ai jamais
compté autant de tenues de gala au mètre carré. L’issue du tournage est proche, il reste un seul plan à
réaliser. Et Walberg, fidèle à sa réputation de génie superstitieux, a ressenti le besoin de fêter ça. Est-ce
pour faire monter la pression ? Est-ce pour remercier l’équipe de tout le travail accompli jusqu’ici ?

Des badauds se massent autour des cordons de sécurité, la marée des fans est en liesse. C’est
impressionnant et, pour tout dire, un peu inquiétant. J’éprouve la sensation qu’on pourrait se faire dévorer
tant l’atmosphère est électrique.
Paul m’entraîne à sa suite dans le bâtiment, et nous soufflons un instant dans le hall.

– C’est de la folie ! m’exclamé-je.


– Bienvenue dans le monde des stars ! répond Paul avec un clin d’œil.

Main dans la main, nous pénétrons dans la salle luxueuse. Les lumières sont tamisées, les bijoux des
femmes scintillent, les robes et les costumes se mêlent en un ballet infini de discussions et de rencontres.
J’aperçois des grands noms du cinéma : acteurs, réalisateurs, stars, scénaristes…

Walberg, vêtu d’un beau costume anthracite, nous aperçoit et nous fait de grands signes. Souriants,
nous nous dirigeons vers lui et nous faisons régulièrement arrêter en chemin. J’ai la tête qui tourne, mais
je suis ravie.

Seule ombre au tableau : mes parents ne viendront pas. Ils m’ont adressé un SMS pour me dire qu’ils
comptaient bien boycotter l’événement. Mais je suis du genre optimiste. Jusqu’au bout j’ai pensé qu’ils
bluffaient ! Ils ne peuvent pas indéfiniment me bouder et gâcher mon plaisir.

Merde, je suis leur fille unique !

Je repousse ma déception au fond de mon esprit pour saluer Walberg et Bridget, resplendissante en
robe patineuse émeraude. Certes, notre relation est avant tout professionnelle, mais j’en viens à les
considérer comme des amis. Nous avons vécu bien des choses ensemble !

– En tout cas, déclare Walberg, vous êtes le roi et la reine de cette soirée ! Tous les yeux sont tournés
vers vous !

Effectivement, nous sommes la cible de bien des regards… Je suis à la fois flattée et intimidée, et plus
qu’heureuse d’avoir Paul à mes côtés ! Je me tourne vers lui, et remarque alors ses mâchoires serrées ;
ses yeux lancent des éclairs.

Surprise, je suis la direction de son regard… et découvre un couple aux cheveux gris, très classe et
distingué, qui se dirige vers nous avec Alban. Mon Dieu… je vais rencontrer les parents de Paul ! Je
serre ses doigts entre les miens pour lui signifier mon soutien, et j’affiche un sourire qui masque
difficilement ma nervosité.

– Père, mère, les salue Paul.

Chacun lui offre deux baisers aériens, distants et froids.

– Permettez-moi de vous présenter Laura Sound, ma compagne à l’écran comme dans la vie. Laura, je
te présente mes parents, Margaret et Peter Harcourt.
– C’est un plaisir, dis-je en leur souriant.

Chacun m’adresse un signe de tête sans répondre, et je sens Paul se crisper plus encore près de moi.
Heureusement, Alban s’ avance pour me saluer chaleureusement.

– Thelma… n’est pas là ? murmure-t-il.


Je le savais !

– Elle a été retenue à l’hôpital, réponds-je. Mais je suis sûre qu’un dîner l’aiderait à oublier sa longue
journée…
– Je note ! dit Alban avec un clin d’œil.

Paul adresse un regard reconnaissant à son frère. Au moins un membre de sa famille qui reste positif !
Ses parents regardent autour d’eux comme s’ils étaient tombés au milieu de la pire des rave parties.

– Cet étalage de fric est abject, déclare son père. Et tous ces excités, regarde-moi ça, je mettrais ma
main à couper qu’ils ont les narines tapissées de coke.
– Papa, ça suffit ! intervient Alban. Ne gâche pas tout !
– On a le droit de dire que c’est un drôle de milieu, rétorque leur mère sur un ton indigné.

Je reste soufflée par leur attitude. Comment peuvent-ils se comporter ainsi, et non rayonner de fierté
pour leur fils ?

– Vous avez bien entendu le droit de penser ce que vous voulez, interviens-je froidement. Mais
permettez-moi de vous dire ce que je pense à mon tour : vous êtes irrespectueux, et vous ne méritez pas
d’avoir comme fils un homme aussi talentueux, généreux et aimant que Paul. Bonne soirée.

Et sur ces mots, sans me soucier de leurs mines ébahies, je me détourne et j’entraîne Paul à ma suite.
Je ne m’arrête qu’une fois derrière un poteau, encore sous le choc de ce que je viens de dire. Comment va
réagir Paul ? Je viens tout de même d’insulter ses parents…

Je me tourne vers lui, un peu inquiète… et ses lèvres se posent aussitôt sur les miennes pour me
donner un baiser passionné.

Bon… il n’est pas fâché !

Lorsqu’il s’écarte, il plonge son regard dans le mien. Il semble chercher quelque chose en moi, et pose
sa main sur ma joue.

– Bon…, commencé-je, un peu gênée. On attendra peut-être un peu avant d’aller fêter Noël avec tes
parents…
– Putain, qu’est-ce que je t’aime ! s’exclame-t-il soudain.

J’ai bien entendu ?!

– Tu es merveilleuse, tu es impressionnante, tu es parfaite… Je t’aime, Laura !


– Moi aussi, je t’aime, réponds-je, bouleversée.

Je l’attire contre moi pour l’embrasser, folle de bonheur… lorsque nous sommes interrompus par
l’irruption d’Alban.

– Laura, c’était du grand art ! s’écrie-t-il. Je ne les ai jamais vus se faire moucher comme ça, c’était
merveilleux ! Paul, tu as intérêt à ne pas la laisser filer !
– Je n’en ai pas l’intention, dit-il.

Mon cœur se gonfle de joie. Tout est parfait !


36

Deux jours plus tard

Je ne suis pas vraiment tranquille. Il faut avouer que se retrouver face à quelqu’un qui semble vous en
vouloir à mort pour des raisons inexplicables n’est pas très agréable. Or, je me tiens à deux mètres à
peine d’Elsa Boyd, la bloggeuse qui s’efforce de me descendre depuis que le tournage a débuté.

Elle me regarde sans rien dire depuis près d’une minute, attendant que son assistant finisse de fixer le
caméscope sur son trépied. Elle poste régulièrement une interview filmée sur son blog. Et je suis selon
elle la personnalité du mois ! J’ai d’abord eu du mal à croire sa bonne foi. J’ai même pensé refuser son
invitation, mais Paul m’a justement prévenue que lui tourner le dos constituerait le meilleur moyen de me
prendre un nouveau coup de massue. Walberg et la production étaient d’accord, et m’ont poussée à
accepter. J’ai cédé. Paul m’a accompagnée jusque chez elle et m’a serrée dans ses bras avant de me
rassurer en me disant que tout allait bien se passer.

J’espère qu’il a dit vrai !

Il ne pouvait malheureusement pas rester m’attendre, mais il m’a promis de me rejoindre ce soir pour
un dîner en tête à tête.

– Vous êtes prête, Laura ?


– Quand vous voudrez, Elsa !

Je l’observe. Elle doit avoir la trentaine. C’est une petite rousse aux yeux marron qui ne semble pas
aussi méchante qu’elle pourrait le laisser croire dans ses articles acerbes. Elle a même un sourire assez
sympathique. Est-ce bon signe ? Je n’en sais rien, je préfère rester sur mes gardes.

– D’abord, je tenais à m’excuser de mon agressivité à votre égard, commence-t-elle d’une voix plutôt
douce. C’était un peu exagéré.
– Je suis d’accord…

Je m’interromps. Je n’en reviens pas, on est en train de partir sur de bonnes bases ! Sans être
foncièrement rancunière, j’ai tout de même envie de lui voler dans les plumes, mais à quoi bon ? Si elle
est disposée à faire un effort, je dois également être capable d’empathie.

– En tout cas, ça fait plaisir à entendre, ajouté-je.


– Alors, on oublie tout, d’accord ?
– Marché conclu !

Comme quoi, tout peut arriver. Et c’est comme un petit miracle qui se produit, car les questions
s’enchaînent dans une relative harmonie.
– Je suis impatiente de voir le film à présent, déclare Elsa Boyd. J’aimerais savoir comment s’est
déroulé le tournage de la scène de la rencontre au musée, quand Matthew, fasciné par Blanche, l’invite à
dîner. Dans le roman, elle le trouve de prime abord plutôt arrogant ?
– Agaçant, c’est le moins qu’on puisse dire.
– Et c’est plus tard que vous découvrez qu’il est en fait celui qui peut vous révéler.
– Oui au début, je me protège. Et puis après, je me laisse aller, je ne veux plus lutter.
– Ça a dû être délicat de passer par tous ces états, non ?
– C’est certainement le plus dur. Jouer les scènes dans le désordre et s’efforcer d’être juste à chaque
fois. Il faut perpétuellement jongler. Mais j’adore ça.
– Surtout que travailler avec Sidney Walberg doit être riche d’enseignements ?
– C’est un vrai bonheur !
– On dit pourtant de Walberg qu’il est caractériel et tyrannique.
– Oh, c’est une légende, il n’est rien de tout ça, croyez-moi. C’est un passionné et je me souviendrai
longtemps de ce tournage. Walberg peut même être très prévenant. Et c’est un merveilleux directeur
d’acteurs. Ça n’est pas pour rien qu’on le surnomme le Maestro.
– Vous rejoignez donc le club de ceux qui le considèrent comme un génie ?
– Oui, et c’est plus que mérité !
– Et les fans ? Comment ça se passe avec eux ?
– Je n’ai pas encore l’habitude, mais je suis chaque fois stupéfaite de voir tous ces gens qui nous
soutiennent. Merci à eux d’ailleurs !

Les questions ne sont pas le moins du monde agressives. Je me sens de plus en plus détendue. Même
quand Elsa aborde le sujet de mon cachet, je reste le plus honnête possible.

– Disons que je vais sans doute pouvoir m’offrir une maison, il est donc évident que je suis gâtée par
la vie.

Elsa adresse un signe à son assistant pour qu’il arrête l’enregistrement.

– J’ai tout ce qu’il me faut, m’annonce-t-elle. Merci beaucoup d’avoir joué le jeu. L’interview sera en
ligne sur mon blog dans quelques heures.

Je me lève et je la remercie.

À l’extérieur, je me sens étrangement bien. Et légère. En fin de compte, tout s’arrange toujours dans la
vie ! Et c’est d’un pas énergique que je me dirige vers le studio. Aujourd’hui, j’ai quelques scènes en
solo à tourner avant que Paul n’arrive pour une scène entre Matthew et Blanche. Une nouvelle scène
intime, voilà qui promet ! Mais je me sens invincible, tout semble me sourire !

Je lève le pouce quand Bridget me demande comment s’est passée l’interview, puis je me dépêche
d’aller me changer. Je dois être en tenue de Luna, pour une scène de dispute avec mon chef du Red Kiss
qui me reproche la bagarre que nous avons déjà tournée. Les filles ont interdiction de faire venir leur
amoureux au club, elles doivent sembler appartenir à tout le monde et à personne à la fois.

Je me prépare mentalement à cette scène pendant que la maquilleuse appose soigneusement le tatouage
le long de mon dos. Et soudain, Walberg fait irruption dans ma loge. Ses yeux brillent de fureur, ses
lèvres ne forment qu’une seule ligne et il serre les poings. Abasourdie, je reste immobile un instant avant
de me rendre compte que cette fureur est dirigée… contre moi.

Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche que Walberg fait sortir la maquilleuse d’un signe de tête, avant
de faire entrer Bridget. Celle-ci fuit mon regard et pose sans un mot un ordinateur devant moi. Une page
Internet est ouverte sur le blog d’Elsa Boyd, Dans la peau des stars, où est annoncée mon interview.

– Mais qu’est-ce que… ? commencé-je, perdue.

Walberg m’intime le silence d’un geste, et je suis prise de sueurs froides. J’avais entendu parler des
colères légendaires du Maestro, je croyais en avoir été témoin, mais je me trompais lourdement…
37

– Lance la vidéo, lâche-t-il d’un ton glacial.

Un peu tremblante, j’obtempère. Et là, le monde s’écroule.

– On dit pourtant de Walberg qu’il est caractériel et tyrannique.


– Je suis d’accord !
– Et les fans ? Comment ça se passe avec eux ?
– Agaçant, c’est le moins qu’on puisse dire !
– On parle d’un gros cachet pour le rôle que vous interprétez. Vous confirmez ?
– Oui, et c’est plus que mérité !

Je ne peux pas en entendre plus. Elsa Boyd a tout bonnement monté les images à sa façon et c’est
tellement bien fait qu’à part moi je suis certaine que tout le monde n’y verra que du feu. L’entretien est
sorti du contexte, elle a jonglé avec mes réponses pour me faire paraître vénale, arrogante et
désagréable !

– Tu m’expliques ? lâche Walberg, les bras croisés et le regard plus noir que jamais.
– Je vous jure que je n’ai jamais dit ça ! m’exclamé-je. Enfin, si, ce sont mes mots et ma voix, mais je
n’ai pas… Ce n’est pas…
– Inutile de chercher à te justifier, me coupe Walberg en levant la main. Je m’en moque. Tu es là pour
faire ton boulot, pour mériter ton cachet justement, et je te demanderai à l’avenir de garder ton opinion
pour toi au lieu de l’étaler dans les médias. On t’attend sur le plateau dans dix minutes.
– Mais je…

Walberg ne me laisse pas le temps de terminer et il quitte ma loge après un dernier regard. Plus que la
colère, c’est la déception que j’y lis qui m’anéantit.

– Bridget…, tenté-je lorsqu’elle récupère son ordinateur.

Mais elle évite soigneusement mon regard et déguerpit. Je me retrouve seule dans ma loge, sonnée et
au bord des larmes. Que vais-je pouvoir faire ? Cette fois, Elsa risque bien de réussir son coup !

J’attrape mon téléphone. Paul pourra certainement m’aider ! J’entends la tonalité… et je tombe sur son
répondeur. Je rappelle aussitôt.

– Allez, décroche, décroche, décroche !

Mais une fois de plus, je tombe sur sa messagerie. Cette fois, je craque et je fonds en larmes, laissant
un message incompréhensible. Deux coups discrets sont alors frappés à ma porte. Mon cœur s’envole un
instant, espérant Paul… mais c’est ma maquilleuse. Neutre, ni compatissante ni accusatrice, elle me tend
un mouchoir et commence à rattraper les dégâts. Quoi qu’il arrive, je dois aller sur ce plateau et jouer
mon rôle.

The show must go on !


38

Ce tournage a été le plus éprouvant de toute ma carrière. L’équipe entière me regardait avec dédain et
froideur, et je me rends compte que si Walberg m’est toujours apparu froid et ferme, il avait constamment
un mot gentil ou encourageant à la bouche. Là, j’ai l’impression de me ratatiner sous son regard glacial, il
m’aboie ses ordres et ne laisse passer aucune erreur, il n’a aucune patience. Je refoule constamment mes
larmes face à cette injustice, ce qui étrangement me donne d’autant plus de crédibilité pour ma scène.

Et je m’échappe dès que possible. Je ne prends même pas le temps de me changer, j’ai besoin d’air. Je
m’emmitoufle dans un peignoir et je sors sur le parking privé, levant le visage vers le soleil.

Un grondement de moteur puissant retentit soudain et j’ouvre les yeux pour voir arriver Paul sur son
monstre de chrome, vêtu de cuir et plus beau que jamais. Mais là, j’ai plus envie de hurler que de
l’embrasser. Où était-il quand j’avais besoin de lui ?

Il retire son casque et se précipite vers moi à peine le moteur coupé. Et à voir son visage affolé, il a
reçu mon message.

– Laura ! s’exclame-t-il en arrivant à ma hauteur. Que s’est-il passé ? Je n’ai rien compris à ce que tu
disais ! Je suis arrivé aussi vite que possible. Parle-moi !

Et juste comme ça, ma colère s’évanouit, je me laisse aller dans ses bras, contre son torse chaud,
ferme et rassurant. Et entre deux sanglots, je lui déballe toute l’histoire. Je sens Paul se crisper peu à peu
contre moi, mais il ne dit rien jusqu’à ce que j’aie terminé.

– Ne t’inquiète pas, souffle-t-il ensuite. On va commencer par aller voir Walberg, et je vais lui
expliquer ce qui s’est passé durant l’interview d’Elsa. Je demanderai à un de mes amis informaticiens de
décortiquer la vidéo pour révéler les montages. On va s’en sortir. Toi et moi, ensemble. D’accord ?

Je hoche la tête, soulagée de ne plus être seule face à ce coup monté. Je me dégage un peu lorsqu’un
technicien de plateau s’approche, gênée d’être vue dans cet état. Mais il n’a d’yeux que pour Paul.

– Espèce de connard ! siffle-t-il en le bousculant.

Abasourdis, nous le regardons partir et je retiens Paul, prêt à se jeter sur lui. Il ouvre la bouche mais
la sonnerie de son téléphone l’en empêche.

– Allô, Alban ? dit-il sans me quitter des yeux. Oui… Le blog d’Elsa, oui, je l’ai vu. Et Laura aussi,
Walberg lui a hurlé dessus pour l’interview, on va… Comment ça, l’article sur moi ? Il n’y en a pas, de
quoi… ?

Intriguée, je prends mon téléphone dans la poche de mon peignoir et me connecte sur le blog. En
capitales rouges sur fond blanc clignote le mot « EXCLUSIF ! » Une photo de Paul avec Andrea enroulée
autour de son torse comme une liane illustre ses propos que je découvre avec horreur :

« Je l’aimais tellement fort. L’acteur comme l’homme, de la même façon. N’ayons pas honte de le
dire, j’étais fan et… amoureuse. Sauf que je viens de découvrir que c’est un homme impitoyable.
Envers les femmes en particulier. Au point d’entraîner l’une d’elles vers la mort. Il y a cinq ans de
cela, à l’époque où Paul Harcourt jouait sur scène à West End, il aurait entraîné l’une de ses
partenaires, une certaine Sandra Winston, jeune comédienne douée et pleine d’avenir, dans des soirées
douteuses où la drogue circulait librement. Elle serait finalement décédée des suites d’une overdose.
Paul Harcourt, suspect numéro un dans cette affaire, a d’abord été interrogé avant d’être finalement
relaxé. De l’avantage de faire partie d’une bonne famille où les avocats influents sont légion. Penser
qu’il joue actuellement le rôle de Matthew Woolseley, personnage phare du dernier best-seller de
Dean Turner, me paraît désormais une odieuse anomalie. Je vous suis depuis toujours, monsieur
Harcourt, mais là vous êtes allé trop loin. Tandis qu’une jeune femme est morte et enterrée, vous
paradez et profitez de la vie sous la lumière des projecteurs. En témoigne cette photo de vous et de
cette fille dans la fleur de l’âge. Est-elle majeure ? S’agit-il de votre prochaine victime ? Et qu’en
pense la pauvre Laura Sound ? Est-ce déjà fini entre vous ? Pour finir, sachez qu’il faut être un
monstre pour continuer à vivre après avoir brisé le destin d’une innocente… »

Je tremble de la tête aux pieds. Je n’arrive pas à croire ce que je viens de lire. Si elle ment, ce que
j’espère de tout cœur, cette fille est bonne à enfermer. Mais si c’est la vérité, alors c’est la fin de tout ! Je
ne sais plus où j’en suis.

Je lève les yeux vers Paul, terrifiée.


39

– Paul, est-ce que c’est… ?


– Pas maintenant ! me coupe Paul en composant un numéro.
– Mais enfin tu… ?
– Bordel, fais-moi un peu confiance ! Tu exiges ma confiance et mon soutien, je voudrais que tu me
rendes la pareille ! Ce n’est pas trop demander, si ? Laisse-moi tordre le cou à Elsa et ensuite, je
t’expliquerai ! Mais il faut que tu sois avec moi.

Je reste un instant muette, pétrifiée. Et c’est la douleur que je lis dans ses yeux qui me décide. Je pose
une main tremblante sur sa joue.

– Je suis avec toi. Mais il me faudra des explications, soufflé-je.

Il embrasse la paume de ma main et pousse un profond soupir.

– Et tu les auras. Je te le promets.

***

J’immobilise la Mini Cooper au pied de l’observatoire Griffith et je coupe le contact. C’est un très bel
endroit situé dans le quartier de Los Feliz. Après l’appel incendiaire de Paul à Elsa, qui lui a juré de lui
envoyer une armée d’avocats aux trousses, nous sommes allés trouver Walberg et Bridget. La
conversation a été houleuse, longue et ardue, mais ils ont semblé se ranger de notre côté. Ils ont annulé les
dernières heures de tournage, désireux de régler ces histoires explosives. Je sais que nous avons perdu
leur confiance, au moins en partie, et ça me tue. Mais ce n’est pas le moment de m’en soucier. Un
problème à la fois. Ma priorité, maintenant, c’est d’écouter ce que Paul a à me dire. Il m’a quittée au
studio pour aller rencontrer les avocats, me donnant rendez-vous ici au coucher du soleil. Et me voilà.

Adossé à un mur de pierre, les mains dans les poches de son jean, le zip de son blouson de cuir
remonté jusqu’au cou, il scrute l’horizon. Une ride soucieuse lui barre le front. Je le trouve beau, mais
comme en pleine souffrance. Et quand son regard rencontre le mien, j’y lis un mélange de soulagement et
de colère rentrée.

– Merci d’être venue.

Je ne dis rien, je l’observe avec attention. Je suis prête à lui laisser tout le temps dont il aura besoin,
mais je veux qu’il m’explique.

– J’étais un jeune comédien, commence-t-il.

Je suis suspendue à ses lèvres, avec la sensation déstabilisante que je pourrais tout aussi bien chuter
dans le vide d’un instant à l’autre.
– À l’époque, je vivais à Londres du côté de Covent Garden, poursuit-il d’une voix posée, et je jouais
mon premier rôle important dans une pièce de théâtre. J’étais très proche d’une comédienne de la troupe.
Elle s’appelait Sandra Winston. Elle me donnait la réplique à de nombreuses reprises. Nous étions
jeunes, le succès nous souriait, et nous avions accès aux fêtes les plus débridées. C’est là que nous avons
commencé à toucher à la drogue. Je voulais essayer, mais j’ai très vite compris que ça n’était pas mon
truc. J’ai arrêté presque aussitôt, mais Sandra n’arrivait pas à décrocher. Je l’accompagnais pour la
surveiller, pour l’empêcher d’aller trop loin. Bien sûr, elle ne m’écoutait pas, pourtant j’étais persuadé
que je devais jouer mon rôle d’ange gardien.
– Tu ne pouvais pas la détourner de ces soirées ?
– J’ai essayé, Laura, qu’est-ce que tu crois ? Mais Sandra n’était pas du genre à tenir compte de mes
conseils. Elle me trouvait coincé et prétendait que je l’empêchais de s’épanouir. Je n’ai pas lâché
l’affaire pour autant. Je restais près d’elle. J’ai même tenté de l’envoyer en cure de désintoxication. Et
c’est là qu’elle a commencé à s’éloigner, m’accusant de l’avoir trahie et s’arrangeant pour échapper à ma
vigilance. Un soir, elle s’est rendue à une fête en catimini. Je n’étais au courant de rien. Le lendemain j’ai
appris qu’elle avait fait une overdose au beau milieu d’une piste de danse. Et je…

Paul s’interrompt, la voix étranglée, le souffle court. C’est comme s’il revivait ces instants
dramatiques, des années plus tard.

– Je me sens coupable, Laura.

Je le prends aussitôt dans mes bras et il enfouit son visage dans mon cou, un peu tremblant. Je resserre
l’étreinte de mes bras autour de lui.

– Tu n’es pas responsable, Paul. Il n’y a rien de plus difficile que d’empêcher quelqu’un de faire ce
qu’il veut. Surtout quand cette personne est sous l’emprise de la drogue.
– Oui, mais j’aurais pu faire plus, être ferme, l’obliger à se soigner.
– Elle n’aurait pas forcément accepté, Paul. On peut veiller sur les autres, mais on ne peut pas leur
interdire de vivre leurs propres expériences. Tu n’es pas coupable.
– Mes parents ont l’air de penser que si, en tout cas. Ils désapprouvent d’autant plus mon choix de
carrière, et ils me le font savoir dès que l’occasion se présente. Ils me reprochent d’être une mauvaise
influence, et ils sont persuadés que je risque de retomber dans la drogue à tout instant. Mais ils ne me
croyaient pas à l’époque, et ils ne me croient pas plus aujourd’hui… C’est pour ça que j’ai été si mal
certains jours de tournage, et que j’ai eu peur des rumeurs concernant Andrea…
– Paul, regarde-moi, dis-je fermement en saisissant son visage entre mes mains.

J’attends un instant qu’il plonge son regard dans le mien avant de reprendre :

– Tes parents ne te voient pas à ta vraie valeur. Tu es un homme merveilleux, talentueux et généreux,
Paul. Rien ne pourra jamais détruire cela.

J’ignore combien de temps nous restons ainsi immobiles, et peu importe. Je suis prête à attendre une
éternité, à tout donner pour le soutenir.

– Merci, Laura, finit-il par dire en se détachant légèrement.


– Je t’aime, réponds-je avant de l’embrasser.

Nous sommes peut-être un petit couple minuscule dans l’immensité de l’univers. Et pourtant, à cet
instant, dans ce cadre grandiose où l’on peut prendre de graves décisions, je nourris des rêves de
grandeur et de bonheur avec cet homme à part qui me donne envie de vivre à fond.

Envie de vivre et d’aimer…


40

Voilà une semaine qu’Elsa a failli réussir à détruire nos carrières. Et aujourd’hui, assise sur mon
canapé, je dois bien dire que je bois du petit-lait. Elsa a été condamnée pour mensonges et diffamation à
notre encontre, et forcée de publier un long démenti sur son blog, avec interdiction de poster dessus
ensuite. En voilà une qui va rester muselée un long moment !

J’ai même reçu un long message d’excuses de Walberg. Bien évidemment, je lui ai aussitôt pardonné.
Comment en vouloir au Maestro d’avoir douté de moi, quand toutes les preuves m’accusaient ?

Mais un détail nous intéresse dans l’article d’Elsa ce soir : apprendre qui l’a renseignée sur le passé
de Paul. Et soudain, un nom nous saute aux yeux : Neil Wharton.

– Quel enfoiré ! s’exclame Paul en bondissant sur ses pieds.

Je suis sans voix. Je regarde Paul faire les cent pas devant moi. C’est donc Neil qui a fourni l’histoire
à Elsa Boyd ? Par jalousie ? Pour se venger de ne pas avoir été retenu au casting ? Mais comment peut-on
aller si loin ?

– Je n’en reviens pas ! enrage Paul.


– Je suis désolée, dis-je en me levant. Mais tu sais quelle sera ta plus belle victoire ?

Paul s’arrête et hausse un sourcil. Je me blottis contre lui, les mains dans ses cheveux tandis que ses
bras entourent ma taille.

– Tu vas devenir un acteur célèbre, au talent reconnu. Et que retiendra-t-on de Neil ? Qu’il est
vindicatif et sournois.

Paul se détend contre moi, et un sourire apparaît sur ses lèvres.

– J’aime ta façon de penser, déclare-t-il.


– Passons à autre chose ! Et tu sais quoi ?
– Dis-moi.
– Je t’invite à dîner !
– Et où ça, mademoiselle ? demande-t-il en faisant courir ses mains sur mes bras nus, ce qui a pour
effet de m’électriser.
– Ici ! Je suis une spécialiste des pâtes à la carbonara et j’ai une bouteille de blanc au frais pour
trinquer à la dernière scène que nous tournerons demain. Si ça te convient ?
– Comment refuser une telle proposition ?
– Bonne réponse !

Je file en riant vers la cuisine pour préparer notre repas quand je m’arrête soudain et pivote pour
regarder Paul droit dans les yeux. Il me fixe d’un air interrogateur.

– Je peux te poser une question ?


– Même plusieurs, plaisante-t-il.
– C’est à propos du tatouage de Blanche…
– Tu parles des phases de la lune ?
– Oui, ça correspond beaucoup à mon avancée dans la vie depuis quelque temps. C’est comme un
signe. J’envisage sérieusement de me faire tatouer le même à la fin du tournage. Mais je voulais savoir ce
que tu en penses.

Le regard de Paul s’éclaire. Je sens qu’il est troublé, touché par le fait que son avis m’importe.

Il s’approche de sa démarche aérienne, affichant un beau sourire. Il s’immobilise à quelques


centimètres de moi. Son souffle me chatouille le front, je lève les yeux vers lui tandis qu’il ajoute :

– Je trouve que ce tatouage te va à merveille. Mais je…

Ses doigts se perdent un instant dans mes cheveux et je frissonne :

– … enfin, j’aimerais que tu me montres à nouveau ton dos nu pour que je me fasse une idée. Ça me
permettrait de mieux visualiser. Si tu n’y vois pas d’inconvénient, bien sûr ?

Sans dire un mot, je me débarrasse de mon petit débardeur et je me tourne lentement pour lui dévoiler
mon dos.

Ses lèvres se posent aussitôt sur ma nuque, ses doigts courent déjà sur ma peau, son bas-ventre se
presse contre mes reins. Je me cambre pour mieux éprouver l’intensité de son désir.

Tant pis pour les pâtes à la carbonara, elles attendront un peu !


41

– Cette journée n’est pas comme les autres. Nous venons de passer plusieurs semaines tous ensemble
et tout à l’heure, d’un coup, chacun repartira dans son coin. C’est le moment que je déteste dans un
tournage. Chaque fois, c’est comme une famille dont les membres se séparent. Mais nous resterons en
contact et qui sait ? nous aurons sans doute l’occasion de travailler ensemble sur d’autres projets.

La voix de Walberg laisse transparaître son émotion. Je ressens tout ce qu’il vient de dire. Je suis à la
fois heureuse d’être allée jusqu’au bout de mon premier grand film et mélancolique à l’idée que
l’aventure se termine. D’un autre côté, nous devons jouer ce moment très intense et romantique, lorsque
Matthew Woolseley demande Blanche Gordon en mariage.

Tout autour de nous, un silence religieux se fait.

La scène est censée se dérouler dans une impasse, à la tombée du soir.

L’équipe a recréé une ambiance fantastique. Walberg tient à ce que ce plan soit tourné en décor, pour
ne pas entendre les bruits de la ville. Il désire que cet instant soit surréaliste, presque irréel. L’idée de
l’impasse vient de Dean Turner. Il s’est d’ailleurs expliqué lors d’une de ses rares interviews à propos
du choix d’un tel lieu pour une demande en mariage. Et il en ressortait que l’amour triomphe de tout, du
moindre obstacle qu’il s’agisse d’un mur, d’un sens unique… ou d’une impasse. La passion de Blanche et
Matthew est plus forte que l’adversité ! Dans la scène précédente, Matthew et moi marchions
tranquillement dans la rue. Nous ne parlions pas. Nous avancions main dans la main parmi le flot des
passants, avec la bande-son du tintamarre des klaxons dans Los Angeles en proie aux embouteillages.
Puis, sans prévenir, Matthew m’a attirée dans une impasse.

Et maintenant, c’est à nous de jouer pour le raccord. On se regarde, tout le monde est prêt. J’inspire un
grand coup… et je pars retrouver Blanche.

– Le Secret de la lune, dernière !

Le clap résonne, la voix de Walberg ouvre le bal :

– Action !

Matthew se tourne brusquement vers moi. Le silence est tel qu’on entend nos respirations.

– Matthew, tout va bien ? demandé-je, soudain un peu inquiète.


– Oui… Non… Enfin, c’est…

Mon amant s’embrouille, ses joues se colorent de rouge, ses yeux dansent d’un point à l’autre, sans
jamais se fixer. Il est touchant et attendrissant, mais je ne comprends pas ce qui lui arrive ! Cet homme
puissant, implacable, sûr de lui et si séduisant semble soudain aussi perdu qu’un enfant.

Je pose une main sur son bras et une main sur sa joue, tournant son visage vers le mien. Je reste
silencieuse, l’interrogeant du regard.

– Je… pardon, je devrais le faire mieux, j’aurais dû préparer, et je l’ai un peu fait, mais pas
complètement, et là, tu… et je… J’ai craqué, je ne peux plus attendre, mais je ne veux pas que tu croies
que…

Je l’interromps d’un baiser ardent, avant de me détacher. Il cligne un instant des yeux, puis m’adresse
un sourire lumineux.

– Veux-tu m’épouser ?

La réponse jaillit aussitôt de mes lèvres comme de mon cœur :

– Oui !

Matthew me soulève dans ses bras et me fait tournoyer, ivre de bonheur.

Nos lèvres s’approchent, se frôlent, et nous nous embrassons passionnément.

– Coupez ! annonce Walberg sur un ton victorieux.

Mais Paul et moi continuons à nous embrasser, comme contaminés par la passion de Blanche et
Matthew. Il nous faut une bonne minute pour comprendre que la prise est terminée. Quand nos lèvres se
séparent, des hourras joyeux accueillent notre retour à la réalité. C’était la première prise, mais je sais
qu’il n’y en aura pas d’autres. Je le ressens au plus profond de moi.

Le Maestro nous rejoint à pas pressés. C’est un sourire d’enfant qui illumine son visage. Son regard
passe de Paul à moi et ainsi de suite. Nous demeurons silencieux un long moment, mesurant le sens de
l’instant que nous venons de partager. Quand il s’éclaircit enfin la voix, Walberg nous fait simplement le
plus beau des compliments.

– Vous étiez en état de grâce, ce que vous venez de me donner, c’est incroyable. Merci infiniment de
m’avoir offert un de mes plus beaux jours de tournage.

Toute l’équipe applaudit à nouveau. Leur admiration est palpable. Paul et moi sommes tous deux
bouleversés. Moi aussi je me souviendrai de ce jour comme l’un des plus réussis de ma vie d’actrice. Il
efface toutes les heures de doutes et de déconvenues.

Le pop caractéristique d’un bouchon de champagne qui décolle nous fait tous sursauter et nous
trinquons au dernier plan de ce grand film que sera Le Secret de la lune.

Quand d’un seul coup, sans prévenir, Sidney me serre très fort dans ses bras, je sais enfin que nous
avons accompli quelque chose de très beau.
42

Je m’accroche à Paul. C’est la première fois que je me retrouve sur sa moto. C’est une vieille Triumph
Bonneville, une pièce de collection dont le ronronnement du moteur est envoûtant. C’est également la
première fois que je vais découvrir sa maison ! Non loin de Venice Beach, il ralentit devant une vieille
villa au charme indescriptible.

– Bienvenue chez nous, annonce-t-il de sa voix grave tout en béquillant la Triumph.

Chez nous ?

Mon cœur bat à tout rompre, je ne suis pas certaine d’avoir bien entendu. Comme s’il lisait dans mes
pensées, Paul me tend des clés.

– C’est un double, c’est pour toi.


– Mais je…
– Tu n’es pas obligée d’accepter, m’interrompt-il avec douceur. Mais quand même, j’adorerais que tu
sois d’accord. J’attendais depuis des semaines pour te le proposer. J’ai imaginé que c’était une belle
façon de marquer la fin du tournage. Je…

Il m’enlace et son rire de bonheur me comble.

Quand il me dépose au sol, sa main serre fort la mienne et il me conduit vers « notre » maison. Non
loin, j’entends les mouettes et le bruit des vagues qui s’échouent sur la plage. Paul pousse un petit portail
de bois peint et m’invite à passer le seuil.

C’est un havre de paix, au bord d’un canal, à deux pas de Venice Beach, avec un joli jardin planté de
palmiers. Je me sens d’emblée à l’aise dans cet endroit à part. Je pousse un cri de joie en apercevant un
jacuzzi entouré d’hibiscus. Je me tourne vers Paul.

– Serais-tu disposé à me faire visiter les lieux avant que je ne prenne ma décision finale ? lui
demandé-je sur un ton taquin. Ce jacuzzi, par exemple, j’aimerais beaucoup que tu m’expliques ses
différentes fonctions.

Son sourire s’illumine tandis que je commence à déboutonner mon chemisier. Il essaie de s’approcher,
mais je recule tout en poursuivant mon effeuillage.

– Très bien, gronde-t-il, puisque c’est comme ça !

À la vitesse de l’éclair il se débarrasse de son T-shirt, de ses Tod’s, déboucle sa ceinture pour faire
glisser son pantalon jusqu’à ses chevilles. D’un geste habile, il l’envoie balader à quelques mètres de là.
Les mains sur les hanches, vêtu de son seul boxer noir déformé par son érection, il m’observe avec un air
amusé, puis se déshabille complètement, avant d’entrer dans le jacuzzi :

– Suivez le guide, la visite va commencer !

Mmm, sublime, le guide !

J’admire ses fesses musclées, la peau mate de son large dos. Je dégrafe mon soutien-gorge, fais glisser
mon shorty le long de mes jambes et emboîte le pas à mon guide pas comme les autres.

Il met en marche les jets de massage et choisit une playlist sur l’installation audio intégrée. James
Brown entame bientôt le premier couplet de « People get up and drive your funky soul », une chanson que
j’adore depuis toujours. Une chanson pour danser… et pour faire l’amour. Ce qui tombe bien, car le
corps de Paul se presse déjà contre le mien. Ses mains courent sur mes hanches, je m’accroche à son cou,
glisse ma langue entre ses lèvres. Les caresses combinées des jets d’eau et de ses paumes me rendent
folle. Tandis que nos langues bataillent, une de ses mains s’insinue entre mes cuisses, ses doigts
coulissent dans ma fente, son pouce titille mon clitoris avec ce talent qui n’appartient qu’à lui.

– Je te présente le jacuzzi, dit-il d’une voix rauque sans cesser de stimuler mon sexe.

Il rit, avant de me mordiller le lobe de l’oreille. Je pousse un gémissement. Paul sait déjà parfaitement
que c’est une zone érogène chez moi. Il pourrait me lécher simplement là, et me faire jouir de la simple
caresse de son souffle chaud.

– Tu aimes ça ? gronde-t-il.

Sa bouche se plaque sur mon oreille qu’il suce avec avidité. Je me tords de plaisir sous l’effet de ce
baiser particulier. Entre mes cuisses, c’est un mélange de sensations indescriptibles. Je me laisse aller,
incapable de me contrôler plus longtemps. Je m’abandonne et je me donne. Sans cesser d’aller et venir
avec ses doigts en moi, il saisit mon visage de son autre main et me fixe avec ses yeux magnifiques et
brillants :

– Je veux te voir jouir, Laura. Regarde-moi.

Je halète sous sa caresse impitoyable dont la savante alternance de rythmes me met de plus en plus
hors de moi. Ma respiration s’emballe et mon corps se convulse infiniment tandis que mon sexe se
contracte autour de ses doigts magiques qui m’entraînent vers la jouissance. Il ne cesse de me regarder.

Mon être tout entier est comme sous l’emprise d’une décharge électrique, je me cambre en gémissant
et je commence à jouir. Mes ongles griffent son dos, ses yeux dans les miens sont le plus beau des
spectacles et ne font qu’accentuer l’intensité de mon orgasme. J’ai l’impression d’avoir décollé dans un
autre univers, où chaque millimètre carré de mon être est à fleur de peau. De longues minutes
hallucinantes s’écoulent, avant que je ne commence à atterrir, le souffle court, exténuée par la violence
inouïe de mon plaisir.

Ça, c’est une visite !

– Viens, me dit-il, avant de m’aider à sortir du jacuzzi.


Comme je me sens toute flageolante, avec l’impression de ressentir comme des échos de ma
jouissance, il me prend dans ses bras comme si j’étais une jeune mariée et m’emporte vers la villa. Je
suis toute nue, toute mouillée, toute frémissante. Je sais que la visite n’est pas finie. J’ai encore besoin de
réfléchir en fait ! Je souris à cette pensée. Accrochée à son cou, je murmure de ma voix la plus suave :

– Elle est grande ta maison ?


– Elle possède un certain nombre de pièces, répond-il d’une voix si chaude que je suis parcourue
d’une nouvelle vague de frissons.
43

Six mois se sont écoulés depuis la visite particulière de notre maison à Venice Beach.

Je n’ai pas vu le temps passer.

J’ai déjà vécu tant de moments merveilleux avec Paul. Entre nous chaque jour est une fête. Et c’est
presque surpris que nous nous retrouvons en ce début de nouvelle année dans la salle bondée de
Broadway où doit se tenir la projection en avant-première du Secret de la lune. Il y a des acteurs, des
écrivains, un photographe célèbre pour ses portraits de stars, des journalistes télé, quelques personnalités
politiques, des fans…

Nous jouons des épaules, enfin surtout Paul, pour tenter de gagner nos places au premier rang.

– Tu es magnifique, chuchote-t-il en dessinant le contour du tatouage qui orne mon dos au décolleté
vertigineux. J’aimerais t’entraîner dans un coin pour…

Il s’interrompt soudain, avant de souffler :

– Oh, mais regarde, ça devrait te faire plaisir.

Je braque mes yeux sur le secteur indiqué et une vive émotion m’envahit. Parmi les personnalités de
tous bords conviées à l’occasion de cette soirée exceptionnelle, j’aperçois en effet mes parents très
souriants en pleine conversation avec Sidney Walberg, lequel m’adresse un bref clin d’œil de
connivence.

Entraînés par le rythme de « Stomp » des Brothers Johnson, nous nous frayons un passage au cœur de
la foule des invités en tenue de gala. Certaines femmes très chics et glamour se retournent sur Paul et
j’éprouve un immense sentiment de fierté lorsqu’il me serre un peu plus fort encore contre lui.

Vêtue d’une splendide robe très près du corps, la ravissante Thelma me fait des grands signes pour me
signaler sa présence. Je note que son autre main étreint celle d’Alban. Ils filent le parfait amour depuis
trois mois. Je n’ai jamais vu ma meilleure amie aussi radieuse que depuis sa rencontre avec le frère aîné
de Paul. Ils vont vraiment bien ensemble et je suis heureuse pour eux. Nous les rejoignons, je serre fort
Thelma contre moi, tandis que les deux frères se donnent l’accolade.

– Les parents sont là ? demande Paul avec une certaine appréhension.


– Non seulement ils sont venus, le rassure Alban, mais je les ai surpris en train de parler de toi avec
beaucoup de fierté.

La main de Paul resserre son étreinte autour de mes phalanges. Je sais à quel point cette déclaration le
touche.
Avant la projection, Dean Turner, superbe dans son smoking blanc, monte sur l’estrade de la scène,
saisit le micro qu’on lui tend et s’éclaircit la voix :

– Comme chacun sait, je suis un sauvage. Je m’arrange toujours pour rester caché, c’est ma façon
d’être heureux. Mais cette fois je ne pouvais pas me défiler. Quand un réalisateur de la trempe de Sidney
Walberg décide d’adapter un de vos romans, la moindre des choses est de venir le saluer en public pour
le remercier. J’ai eu la chance de voir le film en projection privée il y a moins de vingt-quatre heures, et
je puis vous garantir que je suis le plus heureux des écrivains. C’est si rare de réussir une adaptation que
je tenais à le crier haut et fort : vous êtes un génie, monsieur Walberg.

Des applaudissements emplissent la salle.

– Pour finir, je tiens à féliciter Laura Sound et Paul Harcourt. Leur interprétation de mes personnages
est absolument bouleversante. Et je ne serais pas surpris qu’ils obtiennent l’oscar du plus beau couple de
cinéma. Je leur souhaite à tous les deux de très belles choses, que leur vie soit comme un film, c’est-à-
dire toujours magique.

Tout le monde rit, avant d’applaudir. Paul et moi nous levons pour saluer le discours du grand
romancier. Sidney Walberg monte à son tour sur scène et entoure les épaules de Dean Turner :

– Merci à vous, Dean ! Et merci à vous tous d’avoir répondu à mon invitation. Merci à mon équipe
géniale, merci à Paul et Laura qui sont dans mon cœur pour longtemps. Je ne suis pas doué pour les longs
discours, alors j’espère simplement que vous aimerez ce film que j’ai tant aimé réaliser.

Il exécute une révérence sous les applaudissements.

Quand le noir se fait enfin dans la salle et qu’apparaît le générique du film, je retiens ma respiration.
La bande-son est parfaitement choisie, les notes de « Baby I’m Yours » par Breakbot et Irfane sont
envoûtantes. Je pose la tête contre l’épaule de Paul et je me laisse transporter.

Deux heures plus tard, j’efface discrètement une larme d’émotion qui glisse sur ma joue, puis je sens
les lèvres de Paul se poser sur les miennes. Nous sommes sur un nuage, dans notre bulle, et nous ne
remarquons même pas que les lumières se rallument. Seul le silence épais qui s’ensuit nous permet de
comprendre que tout le monde nous regarde. Mon visage s’empourpre tandis que Paul laisse échapper un
petit rire, puis il prend ma main dans la sienne pour m’aider à me lever.

Sous les applaudissements, il m’entraîne à sa suite pour gagner la scène, juste devant l’écran.

Pitié, pas de discours, je suis nulle pour ça…

Sans lâcher ma main, il s’empare du micro qu’on lui tend.

– Bonsoir, dit-il de sa voix grave qui électrise déjà la salle. Je voulais dire à Sidney Walberg que je
l’admire et que je suis fier d’avoir tourné avec lui. Quant à vous, monsieur Turner, votre livre m’a offert
le bonheur d’interpréter un rôle de rêve pour un acteur. Merci pour ça, de tout cœur. Merci à toute la salle
d’avoir été avec nous ce soir pour le lancement de ce grand film, poursuit-il. Et bien sûr, merci à toi,
Alban, mon grand frère et complice de toujours. Rendez-vous tout à l’heure en famille et entre amis dans
son tout nouveau restaurant. Et que chacun se le dise, Restaurant H, oui c’est le nom de son petit lieu
magique, ouvre ses portes au public à la fin du mois. Si vous aimez la bonne cuisine, alors c’est la future
meilleure adresse de Los Angeles.

Des applaudissements fusent à nouveau, puis Paul ajoute ce que je redoutais le plus :

– Je laisse maintenant la parole à Laura Sound.

J’ai l’impression d’être cramoisie tant je suis mal à l’aise dans ce genre de situation. Devant des
centaines de personnes qui applaudissent et attendent que je dise quelque chose d’intelligent. Tout se
mélange dans ma tête. Je suis émue, heureuse, bouleversée et un peu perdue. Je m’accroche au sourire
renversant de Paul comme à une bouée. Et je me lance :

– Bonsoir tout le monde, je nourris cet espoir d’être meilleure actrice que spécialiste en discours.
Merci Sidney de tout mon cœur. Merci à vous aussi, Dean. Merci au public et aux fans d’êtres si présents.
Merci à mes parents d’être là ce soir.

Je me mords la lèvre inférieure quand je les aperçois me faire un petit signe. Je suis trop loin pour
bien distinguer les choses, mais je crois qu’ils pleurent tous les deux.

Je pousse un petit cri lorsque Paul me prend sans prévenir dans ses bras pour me serrer contre lui. Et
quand il s’agenouille à mes pieds, mon cœur se met à battre la chamade. Il me prend délicatement le
micro des mains, dirige son regard magnifique vers moi :

– Tu étais Blanche, j’étais Matthew. Et maintenant que ces deux héros ont trouvé leur bonheur, j’ai
pensé que c’était peut-être à notre tour de le faire dans la vraie vie. Je ne pensais pas te le demander
devant tout le monde mais je crois que nous avons besoin de le dire à tous. Laura, à notre première
rencontre, tu m’as d’abord traité de « vulgaire canon » et tu as cru que je voulais me servir de toi. J’ai
espéré que tu changes d’avis, enfin pas sur le côté canon évidemment, dit-il en riant pour masquer sa
nervosité, et j’ai l’espoir que depuis j’ai pu te prouver que j’étais quelqu’un qui méritait de t’aimer.

Je vacille. Est-il vraiment… ?

– Veux-tu m’épouser, Laura ?

J’oublie la salle, les spectateurs, les flashs, les regards… Plus rien ne compte que Paul, et l’amour qui
brille dans ses yeux, sa main tendue et la magnifique bague de diamant qui brille dans sa paume.

– Oui ! m’exclamé-je.

Paul m’adresse un sourire lumineux et glisse la bague à mon doigt. Je ne sais plus si je dois rire,
pleurer ou crier ; mes émotions sont si fortes que je suis submergée. Paul se relève et je lui saute au cou.
Il m’attrape, comme toujours, et me serre contre lui.

– Je t’aime ! soufflé-je contre sa bouche.

Pour toute réponse, Paul plaque ses lèvres sur les miennes et nous nous embrassons. Je n’ai jamais
entendu un tel tonnerre d’applaudissements. J’ai la sensation de léviter à plusieurs mètres du sol. Ma vie
est un vrai film d’amour.

FIN
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EXTRAIT DE
SECRET GAMES
1. Une mariée sous la pluie

La voiture derrière moi lance des appels de phares frénétiques depuis cinq bonnes minutes.

C’est quoi, son problème ?

Je roule trop vite ?

Je suis en robe de mariée ?

J’ai oublié de rabattre la capote de la voiture alors qu’il pleut à verse ?

Et alors ?

Un peu de tout ça, je suppose. Afin de m’en débarrasser, je braque brutalement pour prendre la
première sortie. Un camion me klaxonne tout en m’aspergeant d’une énorme gerbe d’eau. Suffoquée, je
lâche le volant pour adresser un doigt d’honneur à son train arrière. D’accord, je suis déjà trempée, mais
à ce rythme-là, je ne vais pas tarder à avoir besoin d’un masque et d’un tuba ! Je regrette vite mon coup
de colère : les pneus arrière de Scarlett dérapent et je rétablis ma trajectoire d’extrême justesse.

Journée de merde.

Dire que c’était censé être celle de mon mariage !

J’inspire à fond pour chasser cette pensée et j’appuie rageusement sur la pédale de l’accélérateur.
Rien de tel que la vitesse pour chasser le spleen et la colère. Un parfum frais, terre mouillée et pin,
balaye mon visage. Scarlett bondit en direction de la forêt.

Oui, ma voiture a un nom.

Je me la suis payée moi-même avec l’argent dont j’ai hérité à la mort de mon grand-père maternel.
Mes parents estiment qu’une décapotable rouge vif n’est pas une voiture convenable pour une jeune fille
de bonne famille. Un acte de rébellion peut-être mineur, mais ô combien jouissif !

Une nouvelle bouffée de colère me brouille la vue et je prends mon virage trop large. Les roues de
Scarlett mordent sur le bas-côté. Je rectifie aussitôt ma trajectoire, mais le destin s’acharne : une grosse
pierre dépasse du sol, à peine deux mètres devant moi. Trop près pour que je puisse l’éviter. Je ferme les
yeux au moment où le côté avant de la voiture percute l’obstacle de plein fouet. Le cri d’agonie du métal
me donne la chair de poule.

– Merde, non !

J’appuie à mort sur le frein. Scarlett s’immobilise dans une ultime gerbe d’eau et une forte odeur de
brûlé. Le silence, une fois que j’ai coupé le moteur, est assourdissant. J’appuie mon front contre le volant,
déversant tout bas une litanie de jurons.

Des rigoles d’eau glacée glissent de mon chignon à moitié défait dans mon dos nu. Je me redresse sur
mon siège, les membres ankylosés par la conduite, le froid et l’humidité. Combien de temps ai-je roulé ?
Où suis-je exactement ? L’asphalte de la route semble être la seule trace de civilisation à des miles à la
ronde. Pas un poteau électrique, pas une clôture, encore moins d’habitation. Tout autour de moi, de grands
arbres s’égouttent en silence sous la pluie.

Premier point : évaluer les dégâts.

Mon jupon se prend dans la portière lorsque je descends. Le craquement du tissu me procure une sorte
de joie sombre. Qu’il se déchire, tant mieux ! Cette robe m’encombre, de toute façon. Je vacille sur mes
talons hauts tandis que j’examine ma voiture blessée. Mes connaissances en mécanique se limitent à
vérifier de temps en temps la jauge d’essence, mais l’angle que forme la roue avant gauche avec la
carrosserie ne m’a pas l’air normal. Je m’agenouille pour regarder en dessous. Des morceaux de métal
tordus pendent tels des bras désarticulés. Soudain, les larmes me montent aux yeux. Scarlett ne
m’emmènera plus nulle part aujourd’hui, ma fuite est terminée. Tant que la vitesse m’emportait, la colère
était mon carburant, je me sentais invincible. Clouée au sol, tout me retombe dessus. Je me laisse glisser
le long de la portière, sans me soucier de salir ma robe détrempée.

J’essuie l’eau sur mon visage. Rester là, sous la pluie, n’arrangera rien. À moins que je me fasse
dévorer par un ours. Y a-t-il des ours dans la région de San Francisco ? Peu importe. Je tends le bras
pour attraper la pochette restée au pied du siège conducteur. Une jolie petite pochette, blanche avec un
fermoir doré. Assortie à ma robe. L’ennui, c’est qu’on ne met pas grand-chose dedans : mon téléphone
portable, du mascara et un tube de rouge à lèvres, c’est tout. Mes mains tremblent tellement que je dois
m’y prendre à dix reprises pour défaire le fermoir. Quand j’ouvre mon téléphone, l’écran se couvre de
gouttelettes. Vingt-huit appels en absence, quinze SMS… et la batterie qui n’a plus qu’une barre.
Magnifique.

Je ne veux parler à personne, de toute façon. La seule personne dont j’ai besoin, c’est un garagiste.

Courbée en deux sur mon appareil, pour le protéger de la pluie, je lance le service de géolocalisation.
Le garage le plus proche se trouve à vingt bornes, à Palo Alto. Pourvu que la batterie tienne le temps de
passer l’appel !

– Allô, vous êtes bien au garage Garcia. Que puis-je pour vous ?

Je bloque sur la voix. On dirait une enfant ! C’est quoi ce garage ? Tant pis, je n’ai pas le temps d’en
essayer un autre. Je parle à toute vitesse :

– Bonjour, je suis en panne sur…

Je jette un coup d’œil paniqué à mon écran.

– Sur Starwood Drive, à côté de la réserve de la Honda Creek.


– Quel genre de panne ? poursuit la petite voix, très professionnelle malgré tout.
– Euh… J’ai une roue enfoncée et euh, des trucs cassés sous la carrosserie.
– C’est quel type de voiture ?

Malgré la situation, je ne peux retenir la pointe de fierté dans ma voix quand je réponds :

– Une Chrysler Viper.

J’entends un sifflement à l’autre bout du fil. Puis :

– Vous avez une assurance ?

Je m’apprête à répondre par l’affirmative, quand je me ravise. Si je donne l’adresse de mon assureur,
il faudra remplir des papiers et tout le monde saura où je me trouve en moins de temps qu’il n’en faut
pour réciter les conditions particulières. Or, pour l’instant, j’ai plutôt envie de disparaître.

– Non, je… J’ai de quoi payer.

Je me préoccuperai des conséquences de mon mensonge quand j’aurai retrouvé la civilisation. Quitte à
abandonner Scarlett…

Non, ça, ça me briserait le cœur. Enfin, ce qu’il en reste.

– Nous vous envoyons quelqu’un, poursuit la petite voix. Êtes-vous seule ?


– Euh, oui. Et, attendez ! Je n’ai presque plus de batterie, vous ne pourrez pas me rappeler !
– Très bien. À tout à l’heure !

Je repose le téléphone sur mes genoux, incertaine. Cette situation a quelque chose de surnaturel. À qui
ai-je parlé au juste ? Va-t-on vraiment venir me chercher ? Regardons les choses en face : je suis
vraiment dans la mouise. Sans Scarlett et sans téléphone, je me retrouve complètement isolée au milieu de
nulle part. Si je dois passer la nuit ici… Un violent frisson me secoue. Je ne sais même pas allumer un
feu ! D’ailleurs, avec ce qu’il tombe, il serait vite noyé. Ou alors, je flanquerais le feu à la forêt avec la
chance que j’ai. Je me redresse en chancelant et je hurle à l’adresse des séquoias :

– Je déteste la Californie !

C’est injuste, d’accord, mais ma situation aussi est injuste ! Je n’ai plus de voiture, plus de batterie,
plus d’argent et plus d’avenir. En plus, il pleut et la nuit va bientôt tomber. Je ne vois pas comment les
choses pourraient être pires !

D’habitude, je conserve dans le coffre de Scarlett une trousse de première nécessité : couverture,
bouteille d’eau, kit de secours… Sait-on jamais ! Mais, manque de chance, en prévision du mariage, je
l’avais briquée à fond, intérieur compris. Il ne reste même pas une boîte de mouchoirs, seulement les
rubans de tulle accrochés aux rétroviseurs qui font grise mine. Assise sur le siège arrière, je grelotte de
froid dans mes vêtements mouillés.

Qui a dit qu’il faisait chaud, en Californie, au mois de juin ?


Après l’adrénaline de la course en voiture, le temps semble s’écouler plus lentement qu’une rivière
prise par les glaces. Mon esprit revient malgré moi à la scène qui a fait basculer ma vie du conte de fées
au road-movie échevelé.

Je leur faisais confiance, merde.

Je tire sur un volant de dentelle qui se déchire dans un craquement soyeux. J’ai toujours détesté cette
robe. Trop voyante, trop volumineuse, trop chargée en frous-frous. Dans la boutique où nous l’avons
achetée, j’avais craqué pour un fourreau de soie crème brodé d’oiseaux en vol. Bien sûr, ma mère s’est
opposée à ce que je l’achète :

– C’est une tenue de cocktail, Leah, pas une robe de mariée ! D’ailleurs, avec tes hanches, je doute que
tu rentres dedans.

Démoralisée par ce coup bas, je l’ai laissée me transformer en meringue géante. J’aurais dû me douter
que cette robe allait me porter la poisse. Elle a bien rempli son office ! Me voilà condamnée à attendre la
prochaine voiture qui passera. Ou le prochain ours. Le prochain élan. Un carrosse, ce serait trop
demander ? Ma marraine fée fait vraiment mal son boulot !

Quand le bruit d’un moteur troue le silence, j’hésite entre sauter au bord de la route en agitant mon
étole ou me cacher sous mon siège. D’un côté, qui dit moteur, dit humain, dit aide potentielle. Bon point.
Mais avec la chance que j’ai aujourd’hui, je vais tomber sur un psychopathe. Mauvais point. La vue de la
dépanneuse, avec son crochet à l’arrière, me donne envie de pleurer de soulagement.

Je n’ai jamais vu de plus beau véhicule. À part Scarlett, évidemment.

D’accord, il ne paye pas de mine avec les éraflures qui zèbrent sa carrosserie, mais ce sont des
blessures de guerre, la preuve qu’il fait bien son travail ! Et puis, j’adore la peinture sur le côté de la
cabine : la silhouette étoilée d’un homme de profil, un genou à terre, brandit d’une main une clé de
mécanicien, de l’autre un pneu de voiture, tel un trophée de guerre offert aux cieux. Original…

Je m’extirpe du siège arrière en m’efforçant de ne pas trop penser à l’allure que je dois avoir, en robe
de mariée déchirée et trempée. La dépanneuse s’arrête à mon niveau, la porte s’ouvre et la foudre me
tombe sur la tête.
2. A la rescousse

Je ne sais pas comment j’avais imaginé mon dépanneur. Sans doute à l’image du garagiste habituel de
Scarlett, un homme d’un certain âge, bedonnant, qui m’appelle toujours « ma petite ». L’homme qui se
tient devant moi semble tout droit sorti d’un gang de motards : peau mate, regard ténébreux, biceps
tatoués, carrure de boxeur. Je frissonne. De froid, bien sûr. Ou de peur. Ou parce que ma robe fume sous
son regard de braise. Je ne sais plus très bien où j’en suis. La faute à la foudre. C’est dangereux, les
orages. Ceci dit, les bad boys aussi. Comme les panthères. Sexy, mais dangereux.

Je crois que j’ai de la fièvre.

Quel âge a-t-il ? Pas plus de trente. À peu près comme moi, quoi. Mais il a beaucoup plus de
tatouages. Je suis du regard les oiseaux qui s’envolent sur son biceps gauche, non sans admirer au
passage la façon dont les muscles roulent sous sa peau.

Ça fait très chevalier blanc au secours de la princesse en détresse, ça, les muscles.

Et, avec ma robe de mariée, je peux tout à fait postuler pour le rôle de la princesse. Enfin, une
princesse un peu défraîchie. En fait, il me regarde plutôt comme s’il avait vu un fantôme ! Je dois
davantage ressembler à l’auto-stoppeuse des légendes urbaines, avec cette robe blanche. Mais je suis
loin de me sentir aussi puissante…

Il passe une main dans ses cheveux pour en chasser les gouttes et, sans doute, la surprise due à mon
accoutrement. Un sourire insolent étire ses lèvres, comme s’il avait lu dans mes pensées :

– Vous avez demandé un carrosse de secours ? demande-t-il d’une voix grave, chaude et légèrement
teintée d’accent latino.

Je frissonne de nouveau. Il a lu dans mes pensées ? Est-ce qu’il se moque de moi ? En tout cas, sa voix
est aussi troublante que le reste de sa personne. Ne me fiant pas à la mienne, je lui désigne Scarlett du
menton. Aussitôt, il s’agenouille près de la voiture pour estimer les dégâts. J’admire la façon dont ses
mains glissent sur le capot de Scarlett, comme s’il examinait une bête blessée. Quand il se retourne vers
moi, je sursaute, comme prise en faute. Ce qui me vaut un autre sourire mi-enjôleur, mi-amusé :

– Désolé, annonce-t-il. L’essieu avant est brisé.

Un essieu brisé, c’est grave, non ?

– Euh… Alors je ne peux pas repartir tout de suite ?

Comme si je ne le savais pas ! Je me mettrais des baffes…

D’un autre côté, la situation me semble bien moins dramatique depuis qu’il est arrivé. Je dois couver
le syndrome de la princesse. Il reprend d’une voix douce, rassurante :

– Je vais vous remorquer. Allez vous mettre à l’abri dans la cabine, en attendant que je charge votre
voiture. Vous n’avez pas de vêtements de rechange ?

Je secoue négativement la tête. Le moteur de la dépanneuse tourne toujours. La perspective de me


mettre au chaud me donne la chair de poule. Mon sauveur pose une main brûlante sur mon épaule pour me
guider. J’ai l’impression d’être foudroyée pour la seconde fois. Mais finalement, c’est une impression
plutôt agréable. Quand il me prend par la taille pour m’aider à grimper sur le siège passager, je suis
tentée de me blottir dans ses bras.

Besoin de réconfort.

– Désolé, princesse, fait-il en riant, mon camion n’a rien d’un carrosse.
– Je ne suis pas une princesse, protesté-je sans conviction.

En vérité, j’aime bien qu’il me traite avec tant d’égards. Ma réponse le fait rire de nouveau.

– Laissez-moi rêver un peu. Je n’ai pas tous les jours l’occasion de secourir une jeune femme en robe
de bal.

Je tire sur mes jupons trempés pour m’installer le plus confortablement possible sur le siège. Une
petite flaque se forme déjà à mes pieds. Je grimace :

– Si je suis une princesse, alors je suis Cendrillon. Ma robe ne tardera pas à redevenir un haillon.
– Dans ce cas, n’oubliez pas de me laisser une de vos chaussures, plaisante-t-il.

Nos regards se croisent et font jaillir une étincelle. Mon chevalier servant se penche pour prendre
quelque chose derrière mon siège. Son parfum épicé remplit mes poumons. Délicieux. J’en veux un plein
flacon, pour me réconforter les soirs de blues.

– Prenez ça, dit-il en me tendant une couverture en polaire ornée de flocons de neige. Vous avez l’air
d’avoir besoin de vous réchauffer.

Le contact de ses doigts contre ma peau, tandis qu’il m’aide à m’emmitoufler dans le tissu doux et
chaud, me surprend. Il y a un tel contraste entre son allure de bad boy et la délicatesse de ses gestes !

Je peux bien m’autoriser, pour un soir, à jouer les princesses en détresse, non ?

– Un café ? me propose-t-il, une fois bordée. Il n’est pas fameux, mais au moins, il est chaud.

J’ai horreur du café en temps ordinaire, mais là, j’ai tellement froid que je pourrais boire de l’eau de
vaisselle pourvu qu’elle soit brûlante. Orion me tend le gobelet avant de retourner s’occuper de Scarlett.
Son départ me fait frissonner, malgré la chaleur du breuvage entre mes doigts.
3. Le loup et la grenouille

Le front collé contre la vitre, je le regarde arrimer ma voiture à un treuil pour la hisser sur la plate-
forme. Je soupire. Ma pauvre Scarlett ! J’espère qu’elle sera réparable. Dire qu’elle est tout ce qui me
reste serait un peu mélodramatique, mais c’est un peu ce que je ressens : Scarlett est mon repère dans un
monde qui vient de basculer sens dessus dessous. Elle, et cet homme que je connais depuis dix minutes à
peine, mais qui exerce déjà sur moi une étrange fascination. La pluie colle ses vêtements à sa peau, me
laissant tout le loisir d’admirer la façon dont ses muscles roulent sous l’effort. Il n’a pas un physique de
sportif, mais un corps naturellement sculpté par une vie active que bien des hommes rêveraient d’avoir…
et des femmes, de découvrir.

Je m’administre une claque mentale. Ma situation est déjà bien compliquée, elle ne s’arrangera pas en
admirant les fesses du mécanicien, aussi bien dessinées soient-elles. En même temps… J’avale une
gorgée de café en grimaçant. Le regarder travailler me réchauffe autant que la boisson, alors je peux bien
en profiter un peu, non ?

Je me rejette en arrière au moment où il revient vers la cabine. Une bouffée d’air froid entre en même
temps que lui. L’espace confiné me paraît soudain bien plus petit, rempli de sa présence charismatique. Il
passe une main dans ses cheveux pour en chasser de nouveau les gouttes d’eau et m’adresse un sourire
qui me va droit au cœur.

– Mission accomplie ! Je m’appelle Orion Serval, au fait, dit-il en me tendant l’autre main.

Orion. C’est original. Décidément, cet homme a quelque chose d’unique.

Le contact de ses doigts, chauds et rugueux, contre les miens, me procure une sensation de bien-être
immédiat. Je bredouille en réponse :

– Euh… Merci. Je…

Je ne veux pas lui dire mon vrai nom. Plus exactement, à ce moment précis, je refuse d’être Leah
Wynn. Leah ne se promènerait pas en robe de mariée sous la pluie. Elle n’aurait pas eu d’accident. Le
destin sourit toujours à Leah.

– Je m’appelle Isabel Andrews.

Ces deux noms figurent bien sur mes papiers d’identité. Ce n’est donc pas tout à fait un mensonge.
Orion lâche ma main pour mettre le contact.

– Joli prénom, princesse. Tu t’es égarée sur la route du bal ?

Très drôle. S’il savait…


J’en ai ras le bol de cette robe trempée et des souvenirs qui y sont attachés. J’ai tellement hâte de
changer de peau ! Du coup, je réponds, sur le ton de la confidence :

– En réalité, je ne suis pas une princesse. Je suis une grenouille transformée contre mon gré.
– Et tu cherchais à retourner à la rivière, d’où l’état de ta robe. Tout s’explique, commente Orion,
hilare, en braquant le volant. Mais il n’était peut-être pas nécessaire d’emmener ta voiture. Chrysler ne
produit pas encore de modèles amphibies.

Je ne peux pas m’empêcher de rire à mon tour. S’il cherchait à me changer les idées, il a réussi.

– Alors, princesse, reprend-il, si tu n’as pas de château, où mon modeste carrosse peut-il te
raccompagner ?

S’il plaisante toujours, je vois passer l’ombre d’une inquiétude dans son regard. Mon cœur fond à
l’idée qu’il se préoccupe vraiment de mon sort. Je proteste, davantage pour me donner le temps de
réfléchir, que par réelle conviction :

– Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler princesse !

Il lève les mains en signe de reddition.

– Très bien ! Ne t’inquiète pas, je vais trouver autre chose.

Son sourire en coin ne me dit rien qui vaille. Je m’empresse de prendre les devants :

– Pas non plus Grenouille. En fait, Isabel me convient très bien.


– Isabel, répète-t-il, songeur, les yeux fixés sur la route.

La façon dont il prononce ces trois syllabes me donne la chair de poule. Je m’emmitoufle plus serré
dans la couverture.

Du calme, il n’y a pas d’allusions cachées, je me fais des idées. Ou pas. Ai-je envie de flirter ? Non,
je ne devrais pas. Mais j’en ai envie. Argh !

– Alors Isabel, reprend-il, si nul château ne t’attend, c’est au Grand Méchant Loup de te ramener au
garage ?

Je produis un son étouffé, à mi-chemin entre le rire et le sanglot.

Le Grand Méchant Loup ? Il est sérieux, là ?

Il hausse les épaules en me souriant :

– Soyons lucides, je n’ai pas le profil du Prince Charmant.


– Tant mieux !

Le cri m’a échappé.


C’est vrai, le Prince Charmant, j’ai cru l’avoir rencontré, mais il n’était pas exactement comme je
l’avais imaginé.

Orion éclate de rire. J’adore son rire. Il vibre en moi comme la corde d’une guitare, chassant la
sinistre mélodie de la tristesse.

– J’ai toujours pensé que le Prince Charmant était un crâneur égocentrique.


– Parfaitement. Cela ne signifie pas que le loup soit inoffensif pour autant.
– Rassure-toi, je ne mords pas. Écoute, je vais déjà nous ramener au garage. Ça te laisse le temps de
réfléchir.

La dépanneuse s’engage dans la descente. J’appuie mon front contre la vitre. Dehors, la pluie continue
de tomber ; avec la nuit, la forêt s’obscurcit, se peuple d’ombres inquiétantes. La cabine m’apparaît
comme une bulle rassurante. Je demande, par acquit de conscience :

– Y a-t-il des ours, dans le coin ?

Orion se penche vers moi sous prétexte de regarder par la vitre. Je retiens ma respiration ; son parfum
a quelque chose d’enivrant. Il m’adresse un clin d’œil avant de reprendre sa place derrière le volant.

– Tu as peur ?
– Pas du tout !

Pas quand je suis accompagnée d’un mec musclé, couvert de tatouages… et sexy. Bref.

Orion m’adresse un sourire narquois, comme s’il savait très bien ce que je pensais. Il poursuit :

– En principe, les ours ne s’aventurent pas jusqu’ici. Il faut remonter jusqu’au Yosemite. Tu connais ?

Je secoue la tête. Le Yosemite manque de villégiatures de luxe au goût de mes parents. Je connais si
peu mon propre pays ! À présent que me voilà en fuite, pourquoi n’en profiterais-je pas pour m’offrir un
tour d’horizon ? Je déclare, sincère :

– J’aimerais bien.
– La couleur de ta voiture ferait fuir tous les ours, raille Orion.

Je me redresse sur mon siège pour le fusiller du regard.

On ne critique pas Scarlett !

– Ma voiture est parfaite !


– Je ne dis pas le contraire. Tu l’adores, hein ?

J’enroule une mèche de cheveux autour de mon doigt, un tic quand je suis gênée.

– Scarlett me rappelle mon grand-père. Il adorait les belles voitures.

Il aimait aussi répéter « femme au volant, mort au tournant ». Paix à son âme.
J’espère qu’il ne m’en veut pas trop de l’usage que j’ai fait de son argent et que son fantôme ne
reviendra pas me le reprocher.

– Scarlett ? relève Orion en riant.


– Quoi ?

Donner un surnom à sa voiture n’est pas si inhabituel, quand même. S’il a un garage, il doit en voir
passer d’autres ! Comme il continue à rire, je lance un coup de poing vengeur dans son épaule. Pas fort,
mais assez pour me laisser apprécier la fermeté de ses muscles. Je frémis. Il arrête de rire pour me
regarder d’un air moqueur :

– Ça fait très petit chaperon rouge.


– Et je devrais avoir peur du loup ?
– Les contes nous calomnient injustement. Après tout, c’est le chasseur qui avait un fusil.
– C’est vrai.
– Alors, chaperon, d’où viens-tu comme ça ?

La question a été posée sur un ton léger. L’attention d’Orion se concentre sur la route. J’observe son
profil à la dérobée, l’arête bien marquée du nez, les lèvres charnues… Je frissonne sous ma couverture.
Son parfum m’entoure comme des bras bienveillants. Je n’ai jamais rencontré d’homme comme lui. Ceux
que je connais portent des costumes taillés sur mesure, pas des tatouages. Chris serait horrifié de me voir
en ce moment…

Non, pas lui !

Je m’éclaircis la gorge.

– Je viens de Chicago. Et ne m’appelle pas petit chaperon !


– Tu es dure avec moi, proteste Orion en riant. Donc, tu viens du Nord, reine des neiges ?

Je le frappe de nouveau. Son biceps se contracte sous mes doigts.

– Aucun surnom de conte de fées ! Oui, je viens du Nord. Je rêvais depuis longtemps de faire la route
66.

J’aime tellement rouler, cheveux au vent, au milieu de la nature que nous oublions trop souvent dans
nos grandes villes ! Là, je me sens libre. Enfin, quand je n’ai pas un passager qui passe son temps à
récriminer contre l’état des routes, le manque de connexion et la qualité déplorable des restaurants. Le
visage d’Orion s’éclaire. De taquin, son sourire se fait sincère… Et plus craquant encore, si c’est
possible.

– Je comprends ça, commente-t-il. Avec mon meilleur ami, quand nous avions dix-huit ans, nous
l’avons remontée à moto. Ça reste un de mes plus beaux souvenirs.

Puis, le pli malicieux se forme de nouveau à la commissure de ses lèvres.

– Nous avons croisé un ours, d’ailleurs. Il a dévoré toutes nos provisions durant la nuit. Josh était
furieux parce qu’il avait éraflé la peinture de sa précieuse bécane en fouillant dans les sacoches.
– Vous dormiez sous la tente ?
– Nous étions jeunes et fauchés. Et nous avions l’esprit d’aventure !

Je me prends à imaginer à quoi aurait ressemblé mon périple en compagnie d’Orion, sous la tente. La
perspective de rencontrer un ours ne me paraît plus si effrayante, vue sous cet angle !

– Et donc, continue mon chauffeur, la robe de mariée est ta tenue de conduite habituelle ?
– Pas la tienne ?

Il rit. Je frissonne de nouveau. Je devrais lui demander de continuer à rire, juste pour me réchauffer.

– Je ne suis pas certain que les dentelles m’aillent bien.


– Ce n’est pas mon style non plus.
– Alors quel est ton style, mariée rebelle ?

Je lui lance un regard d’avertissement.

– Laisse tomber les surnoms.


– Seulement si tu réponds à ma question.
– Eh bien…

Mon style ? Excellente question.

Si je devais décrire ce que je porte d’ordinaire, je dirais « bon chic bon genre ». Jupes droites et
twin-set en mohair, ce genre de chose. Mais est-ce que j’aime vraiment, ça… Je hausse les épaules.

– Jean et T-shirt, rien de sensationnel. J’aime les vêtements pratiques.


– Tu travailles ?
– Je suis encore étudiante.

Orion me jette un rapide coup d’œil.

– Oh, une intellectuelle ?


– Tu dis ça comme si c’était une tare !

Il effleure mon bras de ses doigts en un geste d’excuse.

– Désolé. Ce n’était pas une critique. J’ai moi-même une sœur à l’université. Elle étudie la sociologie,
et toi ?

Je lâche la première chose qui me passe par la tête.

– La littérature.

Le reste me vient avec une facilité déconcertante.

– Mes parents étaient libraires à Chicago. Ils sont décédés il y a deux ans dans un accident d’avion.
Je ne sais pas ce qui indignerait le plus mon père dans cette phrase : que je le fasse passer pour un
petit commerçant ou que j’insinue que l’avion n’est pas un mode de transport parfaitement sûr.

– Mes condoléances, dit Orion d’une voix grave.

Une pointe de remords me traverse. J’aurais peut-être dû éviter de tuer (virtuellement) mes parents. En
même temps, je ne veux pas qu’il croit quelqu’un m’attend. Je hausse les épaules :

– Je n’ai pas de chance avec la famille. Cet été, je suis partie en road-trip avec mon fiancé et il m’a
plaquée en plein essayage de robe de mariée.

J’ai tenté de le dire sur le ton de la plaisanterie, mais ma voix a tremblé sur la fin. Orion serre les
mâchoires. Ses poings se crispent sur le volant, faisant ressortir la tête de tigre rugissant tatouée sur le
dos de sa main droite. Quand il la tend vers moi, je sursaute, nerveuse. Mais il se contente de tirer un
mouchoir en tissu de la boîte à gants pour me le donner. Je le retourne entre mes doigts, incrédule. Qui
utilise encore des mouchoirs en tissu, de nos jours ? Il dégage un léger parfum de lavande et dans le coin,
le chasseur stylisé rappelle celui qui décore la cabine du camion. J’y enfouis mon visage, pressant très
fort sur mes paupières pour endiguer mes larmes.

– Tu veux que j’aille lui casser la figure ?

Je risque un œil par-dessus le bord du mouchoir. Il a l’air mortellement sérieux. Et dangereux. Le tissu
se froisse sous mes doigts.

Je ne le connais pas, après tout. Qui me dit que je n’ai pas affaire à un gangster ? Et je suis seule
avec lui…

Je resserre la couverture autour de mes épaules et je me tasse contre la vitre. Orion secoue la tête. Son
visage se détend en un franc sourire tandis que je me traite mentalement de paranoïaque.

S’il m’avait voulu du mal, il aurait eu cent fois l’occasion de le faire.

Il tapote mon genou d’un geste rassurant quoique légèrement moqueur.

– Ne t’inquiète pas, ma belle, lance-t-il, insistant sur les derniers mots avec un sourire en coin. Je
rugis mais ne mords pas. Mes petites sœurs sont plus dangereuses que moi !
– Je t’ai déjà dit d’arrêter avec les surnoms ! lui rappelé-je.

Mais je ne peux pas m’empêcher de sourire. Au fond, ce petit jeu m’amuse autant que lui. J’ajoute,
véhémente :

– Je ne suis pas « ta » belle, ni celle de personne !


– À tes ordres, fiera ! répond-il, narquois.

Je le regarde d’un air méfiant.

Que signifie fiera ?


Je savais que j’aurais dû prendre espagnol, à la fac, au lieu de mandarin sous prétexte que Star Flights
a de gros contrats avec la Chine. Je cache mon trouble derrière le mouchoir qu’il m’a généreusement
prêté.

J’espère que ça ne veut pas dire « chérie » ou quelque chose du genre.

En même temps… Est-ce que ça me dérangerait tant que ça ? L’effronterie fait partie de son charme.
Ce n’est pas sérieux, mais qu’un homme aussi sexy flirte avec moi regonfle mon ego quelque peu
malmené. Le tableau général n’est pas tellement brillant, alors autant profiter de la chance qui l’a mis sur
mon passage. Emmitouflée dans la couverture qui porte son odeur, je me laisse hypnotiser par le tigre
tatoué sur le dos de sa main tandis qu’il nous conduit à travers le crépuscule.
4. Quatre roues et un toit

La nuit tombe quand nous arrivons au garage Garcia. L’obscurité grandissante donne une allure plus
lugubre encore au terrain vague jonché de pièces détachées qui l’entourent. On dirait un manoir hanté. Ou
le repère d’un tueur en série. Je resserre la couverture autour de moi et je me tasse sur mon siège.

Je peux peut-être passer la nuit dans la cabine ?

Orion se tourne vers moi, un bras sur le volant. Mon attitude frileuse lui arrache un sourire, mi-
moqueur mi-attendri.

– Le coin craint moins que le décor ne peut le laisser penser, promet-il.

Comme pour démentir ses propos, des aboiements furieux s’élèvent derrière les rideaux de fer de
l’atelier. Je sursaute ; la pochette qui contient mon téléphone désormais hors d’usage m’échappe et roule
à mes pieds. Cette fois, le sourire d’Orion devient carrément railleur :

– Du calme fiera. Ce n’est que Ringo, le chien de garde.

Ringo ? Il a vraiment un problème avec les surnoms.

En attendant, ledit Ringo continue d’aboyer comme un enragé. Je demande d’une voix prudente :

– Et… Il sait que je suis invitée ?


– Tant que tu es avec moi, tu n’as rien à craindre, assure-t-il en se penchant pour ramasser ma
pochette, qu’il pose sur mes genoux. Viens, je vais te présenter.

Il ouvre la portière et saute à terre. Bêtement, j’attends qu’il ouvre la porte de mon côté. Fichue
éducation !

Mais Orion se dirige vers le garage sans se retourner. Je bataille un moment contre la portière avant de
réussir à l’ouvrir, puis manque basculer hors de la cabine. Ma Scarlett est bien plus basse que cet énorme
engin ! Mes talons aiguille vacillent sur le revêtement de béton inégal. Ce garage n’a décidément rien à
voir avec la forteresse de verre et de chrome qui prend d’ordinaire mon bijou en charge. La pluie, tombée
sur le terrain encore chaud de soleil, exacerbe les odeurs : huile de moteur, essence, terre mouillée et
rouille. Curieusement, le résultat n’est pas déplaisant. Quand je pense aux désodorisants à la vanille ou à
la rose dont ma mère truffe notre maison, j’arrive même à la trouver agréable.

Je pose une main sur le rideau de fer pour me stabiliser. Le métal encore tiède me donne envie de me
coller à lui pour me sécher. Un peu plus loin, une vitre s’illumine. Je longe les ateliers fermés pour me
diriger vers un cube de béton qui semble avoir été collé à la va-vite au bâtiment principal. Ses murs de
ciment brut sont couverts de graffitis et ses deux fenêtres, munies de solides barreaux. La porte, un bloc
métallique digne d’un coffre-fort, est restée entrouverte. Une main malhabile y a tracé les lettres
« Accueil » au marqueur noir.

Il ne compte pas sur la présentation pour attirer le client.

Au moment de franchir le seuil, une masse sombre et poilue me percute. Perdant l’équilibre, je tombe
à la renverse. L’épaisseur de ma robe, plus celle de la couverture que j’ai toujours sur les épaules, a beau
amortir le choc, celui-ci m’arrache tout de même un cri. D’autant que la bête qui vient de me bousculer
bondit sur moi, me soufflant son haleine fétide au visage, ses immenses crocs jaunâtres à quelques
millimètres de ma joue. Mon cœur s’arrête de battre.

– Ringo !

Orion surgit à la suite de son chien, qu’il retient par le harnais. Soulagée, mais mortifiée, je me
redresse en position assise. Je préfère ne pas imaginer l’état de ma robe, couverte de taches d’huile et de
traces de pattes du chien.

– Désolé, s’excuse Orion en me tendant la main pour m’aider à me relever. Ringo est parfois trop
enthousiaste.

Je m’efforce de contenir mes tremblements. Entre ma robe humide et le contrecoup de l’émotion, le


résultat n’est pas une grande réussite. Je tente de plaisanter, d’une voix chevrotante :

– Il n’essayait pas de me manger ?


– Il est très bien nourri, juré, répond-il en riant. Ringo, donne la patte pour t’excuser !

L’animal obéit avec un enthousiasme comique. Son train arrière fait trembler le sol en s’affaissant,
puis il lève une patte avant noire et poilue, aussi grosse que celle d’un ours. Je tends la main avec
précaution.

– Bonjour, Ringo.

Sa patte est plus large que ma paume. Il tire une langue démesurée en me regardant, sa queue poilue
battant la mesure comme un tambour.

D’où sort cet animal ?

Il est trop grand, trop noir, trop poilu, trop… tout. On dirait le fruit d’un croisement improbable entre
un ours, une panthère noire et un loup.

Je récupère ma main avec précaution avant de commenter :

– Je croyais que les ours ne descendaient pas jusqu’ici ?


– Va savoir d’où il vient, répond Orion. Je l’ai adopté dans un refuge.
– Tu as un faible pour les monstres ?

Il caresse affectueusement le crâne hirsute de la bête, qui en bave de bonheur.


– Il fait peur, c’est sa principale qualité. Parce que, ne le lui répète pas, mais il ne vaut rien comme
chien de garde.
– Il m’a quand même sauté dessus ! lui rappelé-je.
– Parce que tu lui plais. Ce chien a bon goût.

Comme pour confirmer, Ringo entreprend de me lécher les pieds. Dissimulant le trouble que les
paroles d’Orion ont provoqué en moi, je repousse la bête en riant.

– Alors, fiera, demande Orion, désinvolte, as-tu décidé où passer la nuit ?


– Euh…

Me voiler la face plus longtemps est inutile : je n’en ai pas la moindre idée.

Il rajuste d’une main la couverture qui glisse de mes épaules. Ses doigts sont brûlants. Pour la
première fois depuis notre rencontre, il évite de me regarder.

– Tu connais quelqu’un, dans le coin ?


– Euh… Pas vraiment.
– Tu as de quoi te payer l’hôtel ?

Je tortille une mèche de cheveux entre mes doigts. Me voilà au pied du mur. Lui dire que je n’ai pas
d’argent, c’est avouer que je ne peux pas payer les réparations de Scarlett. Autant me tirer une balle dans
le pied.

Orion regarde le chien au lieu de s’adresser directement à moi. La Bête a délaissé mes pieds pour
mâchonner un bout de la couverture.

– Écoute, fiera, j’ai bien compris que c’était compliqué. Alors, voilà ce que je te propose. Au-dessus
de ce garage, il y a un appartement inoccupé, mais encore parfaitement fonctionnel. J’y dors parfois
quand j’ai vraiment trop de boulot et la flemme de rentrer chez moi. Il est tard, je suis crevé, toi aussi. Va
donc prendre une douche, retirer ta robe trempée et te reposer. On reparlera de tout ça demain, OK ?

Je demeure abasourdie.

Sérieusement ? On dépasse le simple dépannage, là !

– Je… Je ne peux pas accepter, c’est…


– J’ai une sœur de ton âge, dit Orion en relevant la tête. Je détesterais la savoir seule et sans abri.

Son regard sombre plonge dans le mien. Il a l’air honnête et sincère (en plus de sexy, charmant et
renversant). Son offre me permettrait de me poser, réfléchir à ce que je vais faire, à présent que ma folle
équipée a été brisée. D’ailleurs, quel autre choix ai-je ? Téléphoner à mes parents pour les supplier de
venir à mon aide ?

Plutôt crever.

Me voyant hésiter, Orion plonge une main dans la poche de son blouson. Je ne peux m’empêcher de
sourire en le voyant sortir un porte-clés à l’effigie du bonhomme de neige du dernier Disney… Ignorant
mon air narquois, il détache du trousseau une clé cuivrée qu’il me tend.

– C’est la seule clé de l’appartement. Ferme la serrure et tu seras tranquille.

Le métal porte encore la chaleur de son corps. Je referme les doigts dessus, déjà plus qu’à moitié
convaincue.

– Et toi ? demandé-je.

J’ai peur de me retrouver sans lui. Et en même temps, j’ai peur qu’il ne me propose cet arrangement
que pour passer la nuit avec moi. Sa réponse dissipe toute ambiguïté :

– Je rentre chez moi, affirme-t-il en souriant. Ou, si tu as peur de rester seule ici, je peux dormir dans
le canapé de mon bureau. J’y fais bien la sieste de temps en temps, il sera parfait pour une nuit !

Je fais tourner la clé entre mes doigts.

Pourquoi fait-il tout ça pour moi ?

Je n’ose pas lui dire franchement que je souhaite qu’il reste, alors je demande, à propos du canapé :

– Ce n’est pas trop inconfortable ?


– Quand on grandit avec six sœurs, fiera, on apprend à vénérer le sommeil quand on peut le trouver !

Je ne peux m’empêcher de rire. Son attitude décontractée rend tout tellement naturel ! J’en oublie qu’il
y a deux heures à peine, nous ne nous connaissions même pas. Il éloigne Ringo de ma couverture
mâchouillée avant d’ajouter :

– Il y a de l’eau chaude pour la douche.


– Vendu !

On m’achète peut-être à bon marché, mais depuis des heures que je porte cette robe trempée, une
douche chaude figure mon idée présente du paradis. J’esquisse un geste pour me jeter au cou de mon
sauveur, puis me ravise : mieux vaut ne pas trop m’exposer à la tentation. À la place, je lui adresse un
sourire rayonnant.

– Merci mille fois !


5. Défaire les noeuds

Les marches qui mènent à l’appartement ressemblent davantage à une échelle qu’à un véritable
escalier. J’ai ôté mes talons pour éviter de tomber et je monte nu-pieds, mes escarpins à la main. En haut,
la porte est recouverte d’un immense poster représentant la voûte céleste.

– Attention, me prévient Orion, ce n’est pas très bien rangé.

Il écarte une planche de skate du pied pour pouvoir entrer. L’intérieur sent la même odeur épicée que
celle qui imprègne ma couverture. Un parfum qui dit « bienvenue, tu es en sécurité ». Pour la première
fois depuis que j’ai pris la fuite, mes épaules se détendent. Un abat-jour en forme de lune éclaire une
vaste pièce en désordre : des vêtements traînent sur le dos du canapé et des chaises, la table basse
disparaît sous les magazines de moto et une collection de bouteilles vides trône sur le buffet. Des dessins
d’enfants recouvrent le mur, du côté contigu à la porte d’entrée. Je m’arrête devant la galerie : beaucoup
de motos, des chats, des étoiles et quelques princesses.

– Tu as des enfants ? demandé-je.

Je n’y avais même pas pensé. Mais à la réflexion, la petite voix qui m’a répondu tout à l’heure était
peut-être celle de sa fille !

Est-ce que je l’arrache à sa famille, ce soir ?

Il me rassure d’un éclat de rire.

– Le ciel m’en préserve, j’ai déjà bien assez à faire avec six sœurs ! Et toi ?
– Je suis enfant unique.

Il m’ôte délicatement la couverture mouillée des épaules. Ses doigts chatouillent mon cou.

– Je parlais des enfants, précise-t-il, amusé.


– J’ai seulement vingt-deux ans !

Bien trop jeune pour avoir des enfants. Nous n’avions même pas évoqué le sujet, avec Chris.

Le souvenir de mon ex-fiancé me fait éternuer. Orion décroche un vieux blouson en cuir de sa patère
dans l’entrée et me le pose sur les épaules, avant de me guider doucement à l’intérieur de la pièce. Il
remarque :

– Ma mère s’est mariée à dix-huit ans. À vingt-deux ans, elle avait déjà deux enfants.

Sa voix vibre de tendresse à l’évocation de sa mère. Chaque fois que je pense à la mienne, j’ai plutôt
l’impression de me heurter à une banquise. Je m’éclaircis la gorge :
– Je te rappelle que je ne suis pas encore mariée.
– On vit très bien sans, me rassure Orion. Personnellement, je compte bien ne jamais me passer la
corde au cou !

Je hoche la tête, ce qui fait tomber l’une des dernières épingles à cheveux qui retenaient mon chignon.

À la lumière des derniers événements survenus dans ma vie, je ne peux qu’approuver cette
philosophie.

Orion me frotte le dos pour me réchauffer. Je me rends compte que je claque des dents. Pourtant, je ne
fais aucun effort pour arrêter, tant que je peux sentir sa main sur moi…

– Je te présente les lieux et je te laisse prendre une douche chaude, tu as l’air d’en avoir besoin, dit-il
en me souriant.

Son bras reste autour de mes épaules, tandis qu’il me fait faire le tour du propriétaire.

Qui a besoin d’une douche pour se réchauffer quand on peut avoir un sexy bad boy à la place ?

– Ici, tu as le coin cuisine, commence-t-il. Les placards doivent contenir de quoi te préparer un petit
déjeuner, surtout si tu aimes les Lucky Charms.
– Toujours tes sœurs, je suppose ? lancé-je en souriant.

Les fameuses céréales avec morceaux de guimauve ne font pas très viril. Mais à la façon dont Orion
marmonne « bien sûr », sans me regarder, je me demande s’il n’est pas un amateur secret. Je glousse à
cette perspective.

– Le lit est ici, dit-il en écartant un rideau sur l’un des côtés du studio. Les draps sont propres, sers-toi
comme tu veux dans les placards. La salle de bains est juste à côté.
– Merci.

Il plonge une main dans sa poche pour en sortir la clé.

– Elle est à toi. Fais-en bon usage.


– Et, euh… Tu restes ici ?

À présent que le moment de la séparation est venu, je flippe. Je n’ai jamais vécu seule. Je n’ai quitté
mes parents que pour aller à l’université, dans un appartement que je partageais avec trois colocataires.
Alors, me retrouver dans un studio inconnu, au-dessus d’un garage, dans une ville dont j’ignore tout…
Certes, je ne connais pas très bien Orion non plus, mais jusqu’à présent, il a été parfait.

– Tu as peur, fiera ? demande-t-il avec un sourire insolent qui me donne aussitôt l’envie de nier.

Mais le pragmatisme l’emporte sur ma fierté. Après tout, je suis déjà perdue, fauchée et dépendante de
sa générosité, un peu plus un peu moins…

– Un peu, admets-je.
– Je te l’ai dit, fiera, je dors dans le bureau, juste en bas. Personne ne montera sans passer devant
moi… et Ringo.
– Ah oui, Ringo. Me voilà parfaitement rassurée.

Il éclate de rire devant mon manque de conviction.

– Va déjà prendre une douche. Je vais nous préparer un truc chaud à boire, en attendant. Le monde te
paraîtra moins sombre une fois réchauffée. Tiens, si tu as besoin de vêtements secs, regarde dans le
placard à droite du lit.

Je suis docilement ses instructions, heureuse qu’il ne file pas tout de suite. L’armoire contient des
bleus de travail, des T-shirts plus ou moins déchirés et tachés, des sweat-shirts à capuche bien trop
grands pour moi… Et toute une collection de caleçons.

– Désolé, lance Orion derrière moi, ce sont mes vêtements de travail. Au moins, ils sont secs.

Je pioche un peu au hasard dans ce qui me paraît être de plus petite taille. De toute façon, il n’y a
guère de chance que les vêtements du magnifique spécimen masculin qu’est Orion conviennent à mon
mètre soixante. J’aurai donc l’air ridicule, mais au sec.

La salle de bains, entièrement tapissée de tessons de verre émeraude et bleu marine, comporte un
grand miroir sur le mur opposé à la douche. Je m’y dévisage d’un œil critique. Mon savant chignon s’est
écroulé sur mes épaules, me conférant l’allure d’une folle échappée de l’asile. Mon mascara a tenu bon,
en revanche, un point pour la publicité. Je frotte mes lèvres pour en retirer les dernières traces de rouge.
En ce qui concerne la robe… La seule chose positive à en dire, c’est qu’elle ne ressemble plus à une
meringue. Son tissu détrempé de pluie pend lamentablement sur les armatures. Des traces de boue
maculent les jupons, la dentelle déchirée pendouille sur mes mollets. Je tire un coup sec pour l’enlever.
Le satin de la jupe de dessus se fend de haut en bas.

Tu parles de qualité !

Perdu pour perdu, j’élargis la déchirure pour me défaire de la robe de dessus. Adieu broderies, tulle
et jupons ! Je me sens plus légère sans les sept (sept !) épaisseurs de taffetas. Reste la pièce maîtresse du
dispositif : la robe de dessous et son fichu corset.

Je n’y arriverai jamais toute seule.

L’évidence me frappe de plein fouet. Mes demoiselles d’honneur s’y sont mises à deux, ce matin, pour
nouer les dizaines de lacets qui forment un motif complexe dans le dos. Aucune chance que je puisse les
défaire sans aide.

Pourquoi ai-je écouté cet enfoiré quand il m’a dit que c’était sexy ?

Je n’aurais jamais dû l’écouter pour quoi que ce soit.

Bon, il me reste une chance de m’en sortir : normalement, Orion est encore là. Même si lui demander
ce service me met encore plus mal à l’aise que le jour où j’ai dû aller acheter des capotes à la pharmacie.
Je prends une grande inspiration avant de sortir de la salle de bains. Une délicieuse odeur de chocolat
flotte dans la pièce principale. Mon estomac approuve en gargouillant bruyamment. Debout derrière le
comptoir de la cuisine à l’américaine, Orion me tourne le dos. Il bat quelque chose dans un bol et le
mouvement fait ressortir ses biceps. Je me fige, saisie de l’envie irrationnelle de poser une main dans son
dos pour sentir ses muscles rouler sous mes doigts. C’est pourtant lui qui doit me déshabiller, non
l’inverse. Hélas. Je me sentirais bien moins gênée si les rôles étaient inversés.

Absorbée par le spectacle, je pose le pied sur un objet pointu. La douleur m’arrache un flot de jurons
qui, en d’autres temps et d’autres lieux, m’auraient valu d’aller me laver la bouche au savon. Orion se
retourne, d’abord surpris, inquiet, puis moqueur à mesure qu’il devient évident que je ne suis pas
gravement blessée.

– Joli vocabulaire, lance-t-il. J’en ai même appris quelques-uns !


– J’ai marché sur… un tournevis ?

Il contourne le comptoir pour venir ramasser l’objet du délit.

– Désolé, ma sœur Inès adore bricoler mais elle n’a pas hérité du gène du rangement… Comment va
ton pied ?

Le contact de ses doigts sur ma cheville me fait frissonner de la tête aux pieds. Plus que jamais, lui
demander de m’aider avec les lacets me paraît une mauvaise idée.

– Ça va, dis-je en reculant d’un pas. En fait, il me faudrait un couteau. Et ton aide.
– Pour prendre une douche ? demande Orion en levant un sourcil.
– Pour couper les lacets de cette fichue robe !

Il se redresse et pose une main sur ma hanche pour me faire pivoter, dos à lui. Mon souffle se bloque
dans ma gorge. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me touche de façon si naturelle. Pour ma part, ce que je
ressens est tout sauf naturel. Ou au contraire, trop naturel. Je ne sais plus. Mes pensées tournent en rond,
affolées. Ce ne sont pas les réflexions éclair du type « il sent bon » ou « ses mains sont chaudes » qui
vont m’aider. Afin de dissimuler mon trouble, je penche la tête vers l’avant pour dégager ma nuque et
ramène la lourde masse de mes cheveux mouillés sur ma poitrine. Un sifflement lui échappe.

– Joli travail.
– Ça va se voit que ce n’est pas toi qui le portes !
– Les broderies ne sont pas mon style, répond-il d’un ton exagérément sérieux.

Un rire retenu me chatouille les lèvres. Puis les doigts d’Orion effleurent ma peau, envoyant une
étincelle électrique le long de ma colonne vertébrale. Je serre les mâchoires. Ce que j’éprouve est
beaucoup trop soudain, inattendu, puissant… inconvenant !

– Détends-toi, fiera, me conseille la voix chaude d’Orion. La pluie a resserré les lacets, tu dois
étouffer là-dedans.

Je hoche la tête, incapable de parler, quoique pas forcément pour les raisons qu’il imagine. Son pouce,
légèrement rugueux mais délicieusement chaud, appuie à la base de ma nuque tandis qu’il tire sur les
lacets. Je retiens ma respiration.

Ma nuit de noces aurait-elle commencé ainsi ?

Les doigts d’Orion caressent ma peau sur le passage du lacet. Le fait-il exprès ? Est-il aussi troublé
que moi ? Un puissant frisson me fait involontairement reculer.

– Pardon, s’excuse-t-il. Je t’ai fait mal ?


– Non, euh… C’est juste un peu serré.
– Un véritable engin de torture, approuve-t-il en riant. Et la pluie n’a rien arrangé. Mais ne t’inquiète
pas, à présent que le premier est venu, le reste sera plus facile.

Je croise mes bras sur mes seins pour retenir le corsage alors qu’il s’attaque au lacet suivant. Chaque
contact entre sa peau et la mienne, chaque effleurement augmente mon émoi. Je me prends soudain à
souhaiter qu’il y ait davantage de lacets.

C’est officiel, j’ai la fièvre.

Son souffle chaud chatouille ma peau nue. Je le sens hésiter au moment où il arrive aux derniers trous.
Les doigts crispés sur le tissu de mon corsage, j’attends la suite. Ses mains reprennent leur travail, tirant
plus fort sur les lacets. Ceux-ci tombent à une vitesse décevante.

– Ton fiancé est un abruti, fiera ! décrète Orion avant de s’écarter de moi.

Je baisse la tête. Nous sommes au moins d’accord sur ce point. Pour le reste… Je n’ose pas regarder
dans sa direction, de peur que mon visage ne trahisse mon trouble.

– Je suis d’accord avec toi. Merci pour ton aide, dis-je avant de m’élancer vers la salle de bains à
toute vitesse.

Arrivée sur le seuil, je craque. Tenant le corsage contre ma poitrine d’une main, je retiens de l’autre la
masse de mes cheveux et risque un rapide coup d’œil vers Orion. Il me regarde comme si j’étais la
première femme qu’il voyait de sa vie. Mes genoux faiblissent. Avant qu’ils ne me trahissent tout à fait, je
claque la porte de la salle de bains derrière moi. Puis, j’ouvre la douche en grand. Sur l’eau froide.

À suivre,
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reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les
articles 425 et suivants du Code pénal. »

© EDISOURCE, 100 rue Petit, 75019 Paris

Novembre 2016

ISBN 9791025734223

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