Chimie intégrative : conception fonctionnelle
Chimie intégrative : conception fonctionnelle
Chimie intégrative :
interdisciplinarité en sciences
chimiques
par Rénal BACKOV
Rénal BACKOV est enseignant chercheur On retrouve par exemple cet aspect avec le car-
à l’université Bordeaux I. Il effectue ses travaux bone, où fullerènes et nanotubes (mono et multi-
de recherche au Centre de Recherche Paul Pascal feuillets) présentent des propriétés divergeant de
(CRPP UPR CNRS 8641) où il est responsable celles de ses formes allotropiques de base comme
de l’équipe Chimie Intégrative et Matériaux Multi- le graphite ou le diamant. Un autre exemple est
Echelles (CIMMEs). celui de la notion de « clef/serrure » observée
en chimie moléculaire.
[email protected]
Jouant sur la nature des composés, sur leurs for-
mes, leurs textures et structures intimes, les chimis-
1. Contexte tes visent à concevoir des entités de plus en plus com-
plexes, multiéchelles, multifonctionnelles, et parfois
Historiquement, les sciences chimiques se sont inté-
même capables de développer un certain degré d’au-
ressées en premier lieu à la composition de la matière
tonomie, à l’instar des organismes du monde du
plutôt qu’à sa forme. Ce n’est qu’au XIXe siècle
vivant [1] [2].
qu’émergeait la notion d’isomérie où la formule déve-
loppée des molécules remplaçait rapidement la simple La genèse de telles architectures complexes peut
formule brute. Aujourd’hui, la notion de forme revêt être illustrée avec une certaine simplicité par la
une importance considérable en science chimique. méthodologie globale décrite par la figure 1.
-10
1 Å = 10 m
2
Mésostructure (de 20 Å à 50 nm)
Microstructure (de 1 à 20 Å)
1
Cette figure 1 met en évidence l’existence d’une d’architectures complexes. Ces approches ont donc
microstructure basée sur la connectivité de motifs transdisciplinaires par nature et couplent synthèse
moléculaires de base, première étape constitutive chimique, physico-chimie des fluides complexes, phy-
d’une architecture complexe. Les motifs moléculaires sique et biologique. C’est de cette transversalité, et
peuvent être de nature diverse : donc du caractère interdisciplinaire associé, qu’é-
— monomères organiques capables de se merge le concept de « chimie intégrative » [7] [8].
polymériser ; Dans les lignes suivantes, nous donnons tout
ORMOSIL : Organically — alkoxydes ou ORMOSILs (respectivement pré- d’abord quelques exemples précis de composés com-
Modified Silanes curseurs métallo-organiques de sols inorganiques ou plexes élaborés, et d’autres propriétés obtenues, par
hybrides organiques-inorganiques capables de s’hy- cette approche transverse, avant de définir la chimie
drolyser et de se condenser) ; intégrative sur un plan conceptuel et d’en dégager les
— molécules capables de s’autoorganiser aux plus perspectives ou challenges avenirs.
grandes échelles par l’intermédiaire de liaisons faibles
(précurseurs d’édifices de coordination à caractères
supramoléculaires) [3] ;
2. Exemples d’architectures
— sels minéraux, etc. monolithiques
En second lieu, cette microstructure peut s’organiser tridimensionnelles à porosité
à l’ échelle mésoscopique de 20 Å à une cinquan- hiérarchisée
taine de nanomètres, autour de l’utilisation d’emprein-
tes (ou de moules). Ces empreintes sont le plus sou- 2.1 Mousses et structuration
vent de nature organique (biologique ou non) et
2.1.1 Exemple d’une approche bottom-up
organisées par l’intermédiaire de liaisons faibles. On partant de l’échelle moléculaire
parle alors de mésophases lyotropes ou de cristaux
liquides lyotropes organisés en phases lamellaires, Les mousses sont des systèmes thermodynamiques
micellaires hexagonales ou vermiculaires. Par ailleurs, métastables (mûrissement d’Ostwald, coalescence et
ces mésophases lyotropes, qui ne sont autres que des drainage détériorent leur texture) structurées par des
édifices supramoléculaires, peuvent être substituées bords de Plateau, nœuds et films (figure 2). Ces
ou couplées avec des polymères autoorganisés ou des mousses peuvent servir d’ empreintes à un minéral
moules polymériques colloïdaux. Dès lors, nous com- en croissance (polymère inorganique). La mor-
prenons que les modes de synthèse des microstructu- phologie d’une cellule de mousse dépend fortement
res doivent préserver les empreintes mésoscopiques de la fraction volumique en eau de celle-ci [9] et se
de nature organique. Les synthèses doivent donc être met en évidence par la relation suivante :
effectuées à des températures proches de l’ambiante r = 0,171ðr / LbP Þ2 + 0,256ðr / LbP Þ3
en utilisant par exemple des procédés de « chimie
douce » [4] [5] [6], de chimie minérale, de chimie des avec LbP longueur des bords de Plateau,
polymères ou de chimie supramoléculaire, cela pour ne a épaisseur des bords de Plateau,
pas dégrader l’empreinte organique mésoscopique.
r courbure des bords de Plateau,
Enfin, et en considérant toujours l’illustration de la
figure 1, micro- et mésostructures peuvent s’organiser r fraction volumique en eau d’une
en macrostructure. Cette macrostructure émanant, mousse.
par exemple, de la texture des fluides complexes en
utilisant des empreintes thermodynamiques métasta- Mûrissement d’Ostwald : la pression de
bles, comme des mousses, des émulsions, des instabi- Laplace régnant au sein de petites bulles d’une
lités hydrodynamiques, des phénomènes de sépara- mousse est supérieure à celle des grandes. Pour
tions de phases, etc. équilibrer le potentiel chimique du gaz au sein
Ces texturations aux échelles méso- et macrosco- des bulles (et tendre vers l’équilibre thermody-
pique peuvent être modulées par l’application de namique du système), du gaz va migrer des
champs externes, magnétique, électrique ou mécanique petites bulles vers les grandes. Ainsi, les petites
dans le cas d’un cisaillement imposé. En outre, il existe bulles tendent à être consommées par les gran-
deux modes d’obtention d’édifices complexes (figure 1). des, ce qui se traduit par une tendance à l’ho-
mogénéité en taille des bulles d’une mousse
— premièrement une approche « bottom-up » avec le temps. Il est à noter que ce mûrissement
partant de l’unité moléculaire, s’organisant vers les d’Ostwald est applicable également aux émul-
échelles supérieures ; sions, et dans certains cas au procédé de crois-
— en outre, une autre méthodologie « bottom-up » sance de particules.
mettant en avant l’utilisation de briques élémentaires
nanométriques préconstruites qui sont dans une & Ainsi avec un squelette à base de SiO2, une
seconde étape organisées aux échelles supérieures,
mousse sèche (à fraction volumique en eau faible) est
on parle alors de « nano-tectonique ».
associée à une structure alvéolaire polygonale
En déclinant les différentes approches de synthèse (figure 2a), alors qu’une mousse humide (à fraction
(organique, minérale, hybride organique-inorganique, volumique en eau élevée) est composée de cellules
supramoléculaire) avec la versatilité des différents sphériques (figure 2c). Les effets d’empreintes, asso-
modes d’organisation à différentes échelles, nous ciés à la courbure des bords de plateau de mousses
nous rendons compte du formidable potentiel de air-liquide, sont mis en évidence (sur les figures 2b et
modes de construction permettant de combiner de d), les bords de Plateau étant considérés comme des
manière rationnelle formes et fonctionnalités réacteurs où sera confiné une réaction sol-gel [10].
100
90 Avant
traitement
thermique
400 µm 400 µm 80
70
a image MEB d’une mousse b image MEB du monolithe
non calcinée SiO2 - TTAB après calcinations à 650 °C 60 Après
obtenue avec un flux de traitement
mouillage nul (mousse sèche) 50 thermique
40
30
20
10
0,00 0,05 0,10 0,15 0,20 0,25 0,30 0,35 0,40
400 µm Débit de mouillage (g·s–1)
c image MEB d’une mousse d image MEB du monolithe e évolution globale de l’épaisseur
non calcinée TiO2–TTAB après calcinations à 650 °C des bords de plateau avec le flux
obtenue avec un flux de de mouillage Q
mouillage Q = 0,156 g . s–1
(mousse humide)
Figure 3 – Evolution de l’épaisseur des bords de plateau en fonction du débit de mouillage Q pour le même verre
fritté de bullage ayant une taille moyenne de pores centrée sur 130 mm
mousses sont des régions où le drainage n’est pas [18]. Pour contrôler la taille des macrocellules, on peut
négligeable, avec une zone d’écoulement principal au jouer avec la fraction volumique en huile des émulsions.
centre des films, des zones de régénération marginale A basses fractions volumiques en huile (vinaigrette), la
(courant de Marangoni) et des zones de pincement aux viscosité associée aux émulsions est faible et lors du
pourtours de ces derniers. Ces observations ont, au- procédé d’émulsification, les gouttes sont faiblement
delà des observations en microscopie à balayage, été cisaillées et de grandes tailles. A hautes fractions volu-
observées en microscopie à force atomique (AFM) [11]. miques en huile (mayonnaise), la viscosité des émul-
sions est forte, induisant un fort cisaillement sur les
Courants de Marangoni : si l’interface entre gouttes qui, de ce fait, sont bien plus petites. Cette phé-
deux fluides présente un gradient ou une inho- noménologie est décrite sur la figure 5a. Après minéra-
mogénéité de tensions superficielles, des cou- lisation de la phase continue, on observe bien une dimi-
rants de convection peuvent apparaître, appelés nution du diamètre des macropores lorsque la fraction
dans ce cadre « Courants de Marangoni ». volumique en huile (rh) de l’émulsion mère (et donc sa
viscosité) augmente (figure 5b). Cette macroporosité,
et en particulier la taille des fenêtres qui joignent deux
2.2 Emulsions et structuration macropores, a été évaluée par des mesures de porosité
2.2.1 Exemple d’une approche Bottom-up à intrusion de mercure. Il est à noter, que deux types de
partant de l’échelle moléculaire fenêtres sont observées :
Cette recherche s’articule toujours autour d’une — celles qui joignent deux cellules par connectivité
interface entre chimie douce et matière molle. Ici, intrinsèque (flèche noire, figure 5g) ;
l’empreinte macroscopique n’est plus une mousse — celles qui ne sont que la jonction externe de cel-
mais une émulsion directe concentrée (dispersion lules accolées (flèche blanche, figure 5g).
d’huile dans de l’eau). Les gouttes d’huile vont servir On peut constater qu’une augmentation de la frac-
à créer les macrocellules alors que la réaction d’hydro- tion volumique de 0,67 à 0,70 entraîne une augmen-
lyse-condensation sera confinée dans le milieu tation de la taille des fenêtres de jonction (extrinsè-
continu aqueux. ques et intrinsèques) en accord avec l’augmentation
& Ce procédé de synthèse a permis la réalisation des de la taille des macropores. Dans cette fourchette de
premiers HIPE (High Internal Phase Emulsion) à base fraction volumique, l’augmentation de viscosité n’est
de silice que nous avons dénommés « Si-HIPE ». Tous pas encore assez grande pour entraîner un fort cisail-
les objets synthétisés ont un caractère monolithique lement des cellules macroscopiques et donc une
a b
c f i
d g j
e h k
Figure 4 – Billes de silice organisées aux grandes échelles via la texture d’une mousse
2,5 20
d (µm)
1,5
10
1
5
0,5
0 0
10 20 30 40 50 60 70
Fraction massique de tensioactif (NP 10)
dans la phase continue (%)
d ρh = 0,67 e ρh = 0,67
a
8
d (µm)
6
NP10 nonoxynole-10,
surfactant non ionique de
type Tergitol 4
0
0 1 000 2 000 3 000
Taux de cisaillement (s–1)
b f ρ h = 0,70 g ρh = 0,70
3
d (µm)
0
0 0,2 0,4 0,6 0,8 1
Fraction volumique en huile
c h ρh = 0,73 i ρ h = 0,73
Figure 5 – Évolution de la taille moyenne des gouttes d d’une émulsion et visualisation en MEB de différentes
tailles de macropores obtenues à partir d’émulsions à fractions volumiques rh distinctes
augmentation de la teneur en huile accroît la taille fluides, induisant ainsi un cisaillement des flui-
des gouttes. En passant à des fractions volumiques des, associé à un taux de cisaillement g_ .
supérieures à 0,70, la viscosité augmente et le cisail-
lement entraîne une diminution de la taille des cellu- g_ = dV / dx
les et donc des fenêtres de jonction. Les matériaux avec dV variation de la vitesse d’écoulement, dx
Si-HIPE ont des masses volumiques proches de cer- distance à l’interface entre les deux fluides.
tains aérogels 0,08 g·cm3 avec des surfaces mésopo-
reuses de l’ordre de 800 m2·g–1 de caractère
vermiculaire. & Nous avons démontré précédemment (§ 1) que la
Dans ces travaux, l’effet du pH sur la texture des combinaison entre chimie sol-gel, mésophases lyotro-
macropores a été étudié, et un modèle de morphosyn- pes et systèmes thermodynamiques métastables pou-
thèse a été proposé [18]. vait conduire à des procédés de morphogenèse ration-
nels d’architectures inorganiques. En fait, ces
approches ne sont pas exclusives à la chimie inorga-
Taux de cisaillement : si deux fluides sont en
nique, mais ont d’abord été proposées pour la mise en
écoulement coaxial avec des vitesses d’écoule-
forme de polymères styrène-divinyle benzène [21]
ment différentes, de l’interface entre les deux
fluides va émerger un gradient de vitesse des (figure 6a) et ont été récemment étendues aux
composés hybrides organiques-inorganiques [22].
80
60
40
20
0
0 200 400 600 800 1 000 1 200 1 400 1 600
Temps (min)
Figure 6 – Matériaux alvéolaires comportant des nanoparticules métalliques dédiées aux réactions de catalyse
hétérogène [8]
À titre d’exemple, des composés polymériques fibres observée en microscopie électronique à trans-
macrocellulaires portant des fonctions mercapto ou mission (MET) est de fait constituée de nanorubans
amino ont été associés à des nucléations hétérogènes de V2O5 alignés les uns par rapport aux autres parallè-
de nanoparticules de palladium [23] ou d’or (figure lement à l’axe principal de la fibre (figure 7c, encas-
encastrée 6a [24]). Ces architectures polymériques trée). Cet alignement unidirectionnel aux grandes
L’écriture Pd@polyHIPE
signifie que les nanopar-
portant des nanoparticules de palladium stabilisées échelles de sous unités anisotropes nanométriques se
ticules de palladium sont (baptisées Pd@polyHIPE), possèdent des compéten- met en évidence en microscopie optique entre polari-
générées au sein des ces de catalyse hétérogène pour le couplage carbone- seur et analyseur croisés. La biréfringence observée
architectures poreuses carbone de type Suzuki-Myaura du même ordre de est maximale lorsque la fibre est orientée à 45 du
de polyHIPE. grandeur que le fameux composé palladium sur char- polariseur et de l’analyseur (figure 7d) et devient mini-
bon, avec l’avantage d’être monolithiques et donc faci- male lorsqu’elle est en position parallèle à l’analyseur
lement séparables des produits issus de la catalyse, ou au polarisateur (figure 7e).
induisant ainsi une aisance dans leur réutilisation. Par diffusion de lumière aux petits angles, on peut,
En outre, de nouveaux composés hybrides organi- quantifier le paramètre d’ordre par mesure de l’angle
ques-inorganiques, baptisés Pd@Organo-Si(HIPE) moyen des nanorubans avec l’axe de la fibre à une
[25] (figure 6b) ont permis d’atteindre des rendements valeur de 17 (figure 7). Sur le plan des propriétés,
de 97 % envers la réaction de couplage carbone-car- ces fibres se sont révélées comme de très bons détec-
bone de Heck pendant 7 cycles (figure 6c) avec des teurs de vapeurs d’alcool, capables de détecter
fréquences de cycles de l’ordre de 140 h-1. 0,1 ppm d’éthanol en 16 s à 40 C, cette sensibilité
étant associée à une très bonne sélectivité. Cette pro-
priété de détection de vapeurs alcooliques est induite
Couplage carbone-carbone de type Suzuki-
par des réactions d’oxydoréduction de surface qui exal-
Myaur ou Mizoroki-Heck : les réactions de
tent les propriétés de transport électronique du V2O5.
couplage carbone – carbone de type Suzuki-
Afin de maîtriser le degré d’alignement des nanorubans
Myaura ou Mizoroki-Heck mettent en jeu, par
de V2O5 au sein des fibres, il faut extruder des fibres
exemple, la réactivité d’halogénures d’aryle et
sous différents cisaillements pour pouvoir contrôler
de styrène pour donner des stilbènes, composés
l’orientation moyenne des sous-unités constitutives
de base de l’industrie pharmacologique. Ces
(figure 7d). On peut mésurer les caractéristiques
réactions sont catalysées par la présence de
mécaniques de ces fibres (modules d’Young et balance
nanoparticules de palladium.
plastique/élastique) ainsi que leurs temps de détec-
tions de vapeurs d’alcool [28]. En vue de mieux appré-
hender les corrélations entre porosité des fibres, ali-
3. Exemples gnement des rubans et les propriétés qui en
de morphosynthèses découlent, on peut faire varier le degré d’alignement
des nanorubans (en modifiant le cisaillement imposé
chimiques en flux coaxiaux sur le goutte extrudée), le taux de porosité (avec le
Dans les paragraphes précédents ont été mention- taux de nanoparticules de latex incorporées aux fibres,
nés quelques exemples de morphosynthèse muti- nanoparticules post-calcinées pour induire la porosité).
échelle donnant lieu à des architectures complexes
poreuses. Comme annoncé ultérieurement, dans une Cette étude a permis de mettre en évidence un
approche « bottom-up », on peut, soit partir de l’état fort effet coopératif entre porosité des fibres et
moléculaire, soit de briques nanométriques précons- alignement des nanorubans sur les propriétés
truites dans une approche à caractère « nanotecto- de détection d’alcool et sur les propriétés méca-
nique ». Ces deux approches peuvent être abordées niques de ces fibres, mettant en avant une nou-
avec des méthodologies mettant en jeu l’écoulement velle fois l’importance des corrélations entre
coaxial de fluides qui se substitue à des empreintes textures et propriétés [29].
thermodynamiques métastables.
Cette mise en forme d’objets par procédé d’extru-
3.1 Extrusion et fibres de V2O5 sion peut être miniaturisée et être associé à la notion
Sous certaines conditions de synthèse, la texture de de « mise en forme confinée » de deux fluides co-
gel de V2O5 est associée à la présence de rubans nano- axiaux, par association avec un nouvel outil de type
métriques de V2O5 [26]. Du fait de la forte anisotropie « millifluidique ».
de forme de ces nanorubans, il est possible de les ali-
gner au sein d’une fibre macroscopique par un procédé 3.2 Millifluidique : exemple de mise
d’extrusion (figure 7a) [27], comme il a été possible de en forme confinée
le faire pour les nanotubes de carbone [30]. La plupart des objets réalisés à partir d’émulsions tra-
Dans ce procédé, un gel de V2O5 est extrudé par une ditionnelles (non confinées) sont de formes sphériques.
seringue dans un bécher en rotation contenant une Cette spécificité est imposée par une minimisation des
solution d’alcool polyvinylique (PVA) à 1 % en masse énergies aux interfaces et interdit quasiment la forma-
environ. Une fibre composite peut alors être extraite tion d’objets anisotropes. Cette difficulté inhérente aux
du bécher (figure 7b). Après séchage, les fibres ainsi systèmes en volume peut être contournée en utilisant
réalisées possèdent de très bonnes propriétés mécani- un procédé de confinement de type microfluidique [30]
ques avec un module d’Young longitudinal de l’ordre et être étendue aux grandes échelles avec l’utilisation de
de 17 GPa et une faible plasticité, alors que l’anisotro- l’outil millifluidique [31] [32] [33]. En combinant un
pie des briques élémentaires permet la réalisation de générateur de gouttes en continu, par l’intermédiaire
nœuds, mettant ainsi en évidence une certaine plasti- de l’injection de deux fluides coaxiaux, il est possible
cité transversale (figure 7c). La mésostructure de ces de générer des objets discrets où formes et degré
250
200
150
100
50
0
80 120 160 200 240 280
c fibre faisant un nœud (figure encastrée : cisaillement moyen imposé Angle (°)
mésostructure d’une fibre observée cisaillement fort imposé
par MET cisaillement faible imposé
On constate que la largeur de raie à mi-hauteur
diminue quand le cisaillement imposé augmente,
ce qui suggère un alignement optimisé des nanorubans
par rapport à l’axe principal de la fibre.
d’anisotropie sont contrôlés avec une très grande préci- limitant le caractère monodispersé des objets créés,
sion (figure 8) [31]). Le volume des objets ainsi réalisés ouvrant ainsi la possibilité de produire en continu des
est imposé pendant l’étape de formation de la goutte en objets micrométriques ou millimétriques extrêmement
contrôlant essentiellement le débit de la phase dispersée bien calibrés en taille et en forme. Les particules finales
QD par rapport à celui de la phase continue Qc, alors que possèdent des tailles caractéristiques de 50 mm à quel-
le caractère anisotrope est imposé par l’utilisation de ques millimètres avec une distribution de tailles infé-
nodules de constriction. Dans cet exemple, la méthode rieure à 2 %. On peut coupler cette approche milliflui-
globale consiste en la réalisation d’un train de gouttes dique procédé sol-gel pour aboutir à des céramiques
monodispersées en taille et forme qui seront dans une microporeuses calibrées dont la taille et la forme sont
seconde étape polymérisées sous rayonnement UV. calibrées à la demande (figures 8g à j) [32]. Au-delà,
et dans une démarche plus complexe, les premières
Contrairement aux émulsions « traditionnelles » sta- macroémulsions triples ont été obtenues par intégra-
tiques, cette méthodologie dynamique ne nécessite tion de plusieurs flux coaxiaux et on utilise actuelle-
aucune stabilisation de l’interface huile/eau pour inhi- ment ces systèmes comme microréacteurs où les réac-
ber les effets de coalescence. Cet effet est extrême- tions chimique peuvent être séquencées et ségréguées
ment important car désormais, il n’y a plus de facteur avec un excellent contrôle [33].
q Lumière UV
Qc
Qd
2 mm 2 mm 2 mm
Qc q
Lumière UV
Qd
2 mm 2 mm 2 mm
Phase aqueuse
5 mm 5 mm 5 mm
Figure 8 – Outils millifluidiques utilisés pour la mise en forme d’objets de taille et d’anisotropie contrôlées
4. Exemples d’objets
nanométriques
à architectures complexes (bande plasmon de surface
de nanoparticules d’or non
Les modes de synthèse mentionnés dans ce dossier agrégées)
ne sont pas dédiés exclusivement à la réalisation de
monolithes, mais peuvent également être utilisés
Absorbance
pour texturer des objets nanométriques et c’est que
nous allons voir dans les paragraphes suivants.
5. Conclusion
Des morphogenèses chimiques En considérant les exemples proposés dans ce
aux applications dossier et d’un point de vue purement contemplatif,
il est évident qu’une approche transverse vis-à-vis
Une application rationnelle du concept de chi- de compétences en science chimique permet de
mie intégrative autorise la texturation de la ciseler la matière à toutes ses échelles. Ce qui doit
matière à toutes les échelles. De ces texturations primer dans une démarche associée au concept de
multiéchelles ressortent des applications multi- chimie intégrative n’est pas l’existence d’un
ples. Par exemple, les mousses de SiO2 ou de domaine de compétence spécifique pré-établi, mais
nanotubes de carbone, au-delà de leur utilité bien une fonction ou polyfonctionnalité à atteindre
comme isolant acoustique ou thermique, peu- dont doit dépendre les compétences (ou expertises)
vent servir comme matrices pour le développe- nécessaires à mettre en œuvre. En ce sens, la chi-
ment cellulaire. Les mousses de TiO2 (sous mie intégrative apparaît comme une sorte « de boîte
forme anatase) ont des applications dédiées à outils » où l’on peut puiser avec pragmatisme les
essentiellement à la purification de l’air (photo-
instruments nécessaires à la réalisation d’édifices
catalyse) et à des cellules solaires tridimension-
complexes aux propriétés pré-établies. Elle associe
nelles (cellules photovoltaïques). Toutes les
les éléments de base de la chimie traditionnelle
architectures poreuses texturées à base
d’émulsions ont des applications dédiées soit à (composition, concentration, température et pres-
la catalyse hétérogène (réaction d’hydrogéna- sion), toujours extrêmement précieuse, avec la
tion, réaction de couplage carbone-carbone de notion de réacteurs confinés organisés à différen-
type Zusuki-Myaura et autre couplage de Mizo- tes échelles, ces réacteurs multi-échelles pouvant
roki-Heck), à la décontamination des eaux, à être associés à des modes d’action partitifs ou
l’imbibition de composés BXT (benzène, xylène, coopératifs.
toluène), etc. Comme nous l’avons énoncé, les La chimie intégrative, en plein essor, devra relever
fibres de V2O5 sont d’excellents senseurs d’al- un certain nombre de challenges. Le premier sera de
cool mais elles peuvent être utilisées également
concevoir une transposition didactique destinée aux
comme matériau d’électrode (cathode de batte-
plus jeunes. Cette tâche devra être réalisée par le
rie lithium ou biosenseur). Les coques, multi-
biais d’un enseignement plus intégré (moins tubu-
parois et plus récemment des particules
cœur-écorces cire@SiO2 à rupture thermosti- laire) des sciences chimiques, peut être en fin de
mulée ont des applications pour le relargage licence III, certainement en Masters I et II. Le second
contrôlé de principe actif. Cela ne constitue que enjeu sera de répondre aux critères de « chimie
quelques exemples restreints mais la genèse verte », [39] en essayant, tant que faire se peut, de
d’architectures complexes à applications novatri- minimiser la consommation d’énergie, d’atomes et
ces est en pleine expansion [40]. de solvants utilisés pendant les processus de
synthèse.
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