Explication linéaire : le portrait d’Acis, livre V, fragment 7,
Montrer comment le moraliste dresse un portrait satirique des Précieux
Introduction
Le livre V des Caractères est consacré principalement à l’art de la conversation. Jean de La Bruyère y
propose des portraits savoureux de ses contemporains, en particulier des courtisans de Versailles ; Il
fait aussi preuve de moraliste en dispensant des conseils au lecteur. Avec le portrait d’Acis, La
Bruyère s’attaque à un vice à la mode parmi mes courtisans de louis XIV. Certains se plaisent en effet,
par prétention, à pousser les subtilités du langage à un tel degré de raffinement et d’extravagance
qu’ils en deviennent parfaitement incompréhensibles. On les nomme « les Précieux ».
1 Nous analyserons la construction de ce portrait satirique, présenté sous la, forme d’un dialogue.
2 Nous montrerons l’efficacité de cette caricature du type social du Précieux.
3 Nous étudierons enfin la portée réflexive du propos du moraliste.
Développement
Un dialogue sur le vif
la forme du dialogue et le discours direct donnent de la vivacité au texte
o Procédé littéraire In media res : Le portrait commence au milieu d’une conversation fictive
entre La Bruyère et son interlocuteur. Cela donne une dimension vivante, théâtrale de ce
début de portrait.
In media res : (du latin signifiant littéralement « au milieu des choses » est un procédé littéraire qui
consiste à placer le lecteur, ou le spectateur, sans beaucoup de préalables au milieu de l'action, les
évènements qui précèdent n'étant relatés qu'après coup).
o La Bruyère commence par des questions directes marquants son incompréhension face à des
propos précédents non mentionnés « que dites-vous ? / « vous plairez-t-il de
recommencer ? », ce qui crée un effet d’attente sur le lecteur, ce qui pique sa curiosité.
o Les multiples interrogations au début du texte participent au fait que le texte soit animé et
vivant.
o L’utilisation du présent de l’indicatif : « suis » / « devine » / « voulez » / « il pleut » / « il
neige » / « trouvez » / « désirez » : le texte est ainsi plus vivant et donne une vivacité
particulière au récit, plus que ne le font le passé simple.
La Bruyère se met en scène dès ces premières lignes et la place laissé à la parole d’Acis ?
o C’est le moraliste qui parle en premier et on ne sait pas encore à qui : il est fréquent que La
Bruyère prenne la parole à la première personne dans son livre
o Opposition Vous/Je
o Nous sommes au milieu d’une conversation ce qui correspond bien au titre du livre V « De la
société et de la conversation ». Ainsi, La Bruyère illustre son sujet de façon concrète. : une
mise en abyme.
o Pendant ces 6 premières lignes, La Bruyère ne fait pas entendre la voix du Précieux, mais il
feint l’entendre (multitude de phrases interrogatives) et la fait deviner au lecteur, ce qui est
une façon très habile de s’en moquer par l’absence. Ainsi il met en valeur la simplicité et la
clarté du langage (caractéristiques du classicisme)
o Toutes les répliques d’Acis sont ainsi passées sous silence par un effet d’ellipse : « j’y suis
encore moins » : le comparatif « moins » suggère qu’une deuxième formulation a été
proposée par Acis. Outre l’ellipse, La Bruyère prive encore Acis de sa voix par des jeux de
reformulation et de discours narrativisé : « vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid » / « vous
voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige » qui privent le lecteur d’entendre la tournure
langagière mise en cause par le moraliste. D’une manière plaisante et amusante, La Bruyère
se joue du beau parleur qui, dans cet extrait, en est pour ses frais puisque jamais il ne
parvient à faire entre sa voix.
Mise en abyme : En littérature, la mise en abyme est un procédé consistant à placer à l'intérieur de
l'œuvre principale (récit ou pièce de théâtre) une œuvre qui reprend de façon plus ou moins fidèle
des actions ou des thèmes de l'œuvre principale
Les procédés stylistiques utilisés par La Bruyère qui soulignent le décalage comique entre le
langage pompeux du Précieux et le contenu, à peu près vide, de son propos
o La gradation : « je n’y suis pas » / « j’y suis encore moins » / « je devine enfin ». Ceci
suppose que c’est un propos difficile à suivre, peut être abstrait, qui nécessite une certaine
finesse d’esprit et une grande intelligence.
o « Vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid » : ainsi on découvre le nom de l’interlocuteur et
le sujet de la remarque qui semblait incompréhensible mais qui n’était pas énoncé au début
du fragment.
o La répétition du verbe dire « me dire » / « disiez-vous ». Le moraliste de ne fait parler Acis
directement mais traduit en termes simples son propos précèdent qui semblait complexe.
Ceci crée un décalage comique par la banalité du propos (temps qu’il fait) et le propos
précédent qui est supposé être très compliqué. D’ailleurs ce procédé est répété 4 fois :
« vous voulez me dire » / « vous voulez m’apprendre » / « vous me trouvez bon visage » /
« vous désirez de m’en féliciter ». Ce qui induit un comique de répétition.
o C’est comme si La Bruyère donnait une leçon de langage à Acis, pour lui apprendre à parler
simplement, et il répète pour cela des phrases très simplistes « il pleut, il neige », c’est
comme une satire comique du langage Précieux en utilisant un langage à l’opposé.
o « Je vous trouve bon visage ; mais, répondez-vous, cela est bien uni… ». La parole est donnée
à Acis mais sous forme d’une objection rapportée par La Bruyère et introduite par la
conjonction de coordination « Mais ». Ainsi le Précieux (Acis) se défend et justifie son
langage impénétrable par deux raisons :
« Cela est bien uni et bien clair ». Ces deux adjectifs sont péjoratifs selon le précieux
car le langage simple manque de raffinement, de recherche selon lui et ainsi il est
plat et ordinaire.
« Qui ne pourrait pas en dire autant ». Ainsi on voit la volonté des Précieux de se
distinguer des hommes qu’ils jugent inférieurs par leur langage obscure, compliqué,
presque codé.
o La dernière réplique se termine par une phrase du moraliste (La Bruyère) qui a le dernier mot
et se termine par une question rhétorique : « est-ce un si grand mal d’être entendu quand on
parle, et de parler comme tout le, monde ? ». Ainsi il fait un éloge de la fonction première du
langage qui est de communiquer clairement sa pensée pour être compris. Cette dernière
phrase fait la transition ave la deuxième partie du texte où La Bruyère va donner une valeur
plus générale à sa satire.
La question rhétorique (interrogation oratoire) est une "fausse question" qui n'attend pas de
réponse et qui permet d'affirmer un point de vue et d'éveiller la curiosité. Elle sert à provoquer
l'auditeur et a donc un effet immédiat... surtout si elle est drôle ou caustique.
Satire : Ouvrage libre de la littérature latine, qui critiquait les mœurs publiques. Poème où l'auteur
attaque les vices, les ridicules de ses contemporains
La caricature du Précieux
En quoi la formule d’Acis : « Acis, vous et vos semblables, les diseurs de Phébus » participe-t-
elle de la construction d’une caricature ? vous pouvez effectuer une recherche sur Phébus
pour vous aider à répondre.
o Le pronom personnel « vous » ouvre car il désigne Acis et ses semblables, il prend un sens
collectif.
o Le caractère satirique apparait alors « les diseurs de Phébus ». La métaphore fait référence
aux devins d’Apollon qui s’exprimait de manière très obscure, incompréhensible. Phébus est
le nom latin d'Apollon dans la mythologie romaine. Signifiant « le brillant », il est le dieu du
soleil. Un « Phébus » désigne par ailleurs une figure de style qui consiste à obscurcir un
propos en en travaillant trop la forme. On voit à quel point l’expression « diseurs de Phébus
», par cet effet de polysémie, constitue une périphrase efficace pour décrire les Précieux.
o Périphrase (Expression par plusieurs mots d'une notion qu'un seul mot pourrait exprimer) ironique
et caricaturale dans laquelle La Bruyère se moque de toutes ces périphrases inventées par les
précieux pour désigner les choses de façons métaphorique et détournée.
Les procédés d’écriture utilisés par La Bruyère qui retardent le moment de son attaque
contre le manque d’esprit des précieux
o La satire est amenée comme une révélation et elle est donnée en 2 temps :
Une formule dans le sens négatif avec « une chose vous manque ». Ainsi La
Bruyère crée un nouvel effet d’attente en retardant cette révélation.
Mais aussi en la présentant comme une surprise avec la suite de la formule
qui est « je vais vous jeter dans l’étonnement ».
o C’est une attaque brève mais incisive qui marque les esprits par la reprise de la même
formule « une chose vous manque » et le pronom démonstratif « C’» pour « c’est l’esprit ».
C’est ainsi une satire de la sottise des précieux car avoir de l’esprit désigne cette capacité à
manier habilement le langage dans la conversation, à avoir le sens de la répartie fine. Le
propos est blessant, il attaque l’intelligence de la personne.
o L’auteur ajoute une seconde attaque : « il y a en vous une chose de trop », qui est le
deuxième défaut mis en lumière « l’opinion d’en avoir plus que les autres ». La satire de la
prétention, de la suffisance des précieux. Après avoir insisté sur ce qu’il manque à Acis, il
insiste sur ce qu’il y a en trop chez elle.
La structure des phrases donne l’impression que le moraliste porte une série de coups à
Acis et les présentatifs et le champ lexical de la communication contribuent également à
cette attaque
o « Voilà la source » arrive comme le résultat de toute une argumentation précédente et
menée par La Bruyère pour convaincre. Le présentatif « voilà » donne un ton solennel, de
vérité comme une sentence.
Présentatif : Mot, expression servant à présenter, à mettre en situation le nom désignant une
personne ou une chose
o La Bruyère adopte un ton sévère avec une énumération de groupes nominaux péjoratifs qui
servent d’exemples pour son argumentation : « votre pompeux galimatias » / « vos phrases
embrouillées » / « vos grands mots qui ne signifient rien ». Il fait le blâme d‘Acis et de son
langage (généraliser à tous les précieux) et ainsi il met en valeur la prétention et la vanité des
personnes qui pensent qu’elles ont plus d’esprit que les autres. Le modèle à suivre serait
celui de « l’honnête homme » (langage clair)
o Champs lexicaux de la communication : « galimatias » / « phrases » / « mots » qui sont
associés à des adjectifs péjoratifs et dévalorisants : « pompeux » / « embrouillées » /
« grands » / « rien ». Ces associations insiste explicitement sur le caractère
incompréhensible et prétentieux du langage des précieux. C’est le paroxysme de sa satire.
Le conseil du moraliste
La Bruyère rend sensible au lecteur la vie mondaine de Versailles et l’intimité des courtisans
o La bruyère dans cette dernière partie se met en scène avec Acis, dans un contexte mondain
ou les courtisans se rendent visite pour converser, ce qui correspond aux caractéristiques des
mœurs de la vie de la Cour à Versailles : « abordez » / « vous entrez dans cette chambre »
o Il précise ses actions et ses gestes avec précision « je vous tire par votre habit et vous dis à
l’oreille » et cela montre son manque d’assurance à la Cour, il fait les choses avec discrétion
et cela pour exprimer son conseil comme un secret au creux de l’oreille.
o Son conseil est délivré au discours direct mais amené comme une confidence.
o Tout se passe comme si le lecteur était invité à entrer lui-même dans cette chambre à
Versailles et à fréquenter au plus près les courtisans, par un effet de zoom presque
cinématographique associé aux perceptions sensorielles : la vue : « vous entrez », le toucher :
« je vous tire par votre habit », l’ouïe : « [je] vous dis à l’oreille ».
La leçon transmise par La Bruyère et en quoi la tonalité injonctive employée sert elle son
objectif.
o Le moraliste souffle au creux de l’oreille d’Acis et, par le procédé de la double énonciation,
livre des conseils au lecteur.
o Emploi de l’impératif : « ne songez point » / « n’en n’ayez point » / « ayez ». Ce style
injonctif donne raison au moraliste et non au précieux. Les négations totale « ne..point »
insistent sur le fait que le précieux doit adopter une conduite radicalement inverse de celle
qu’il a habituellement.
o L’expression « c’est votre rôle » suggère la comédie que jouent souvent les courtisans pour
être bien vus. Le précieux doit donc changer de rôle. Cette expression fait aussi référence au
théâtre.
Le coup final porté par le moraliste à Acis
o « Si vous pouvez » /. « Peut être » / « croira » vont dans le sens de l’hypothèse et ainsi
marque la défiance de La Bruyère sur la capacité d’Acis à changer, ce qui est chute cruelle. En
effet, c’est un conseil catégorique, mais avec l’incertitude qu’Acis y parviendra.
o « Alors » est un adverbe qui montre que jusqu'à là on pense qu'Acis n'a pas d'esprit
o L’incise « si vous pouvez » est une mise au défi sarcastique : en sont-ils seulement capables ?
o La pointe finale est le coup de grâce ironique porté au précieux, car elle souligne sa bêtise,
qu’il va pouvoir cacher sous une apparence d’homme d’esprit. Il ne deviendra pas un homme
d’esprit, il en aura seulement l’apparence. Ce sont les mots « peut-être » et « croira-t-on »
qui pose la suggestion mais avec encore beaucoup d’incertitude. Le moraliste l’a
définitivement dégradé et a eu le dernier mot : celui d’un véritable homme d’esprit, qui
termine par un bon mot, une pointe particulièrement piquante.
Conclusion
Dans ce fragment, le moraliste dépeint un type social caractéristique de la société du XVIIe siècle : le
précieux. Dans une saynète digne d’une farce, La Bruyère caricature à travers Acis la mode
versaillaise qui consiste à déployer un langage si affecte qu’il en devient incompréhensible. Se
mettant lui-même en scène, le moraliste défie verbalement le pédant Acis, jouant sur son terrain du
bel esprit, et l’achève à coups de bons mots. On touche là à un aspect paradoxal de l’écriture de La
Bruyère : si les courtisans sont sa cible préférée, c‘est avec leurs propres armes mondaines qu’il les
attaque. La préciosité, mouvement littéraire qui compte des plumes modernes et de premier ordre,
comme Mlle de Scudéry ou de Mme de La Fayette, a beaucoup souffert des caricatures faites à son
sujet au XVIIe siècle, et dont la plus fameuse reste celle mise en scène par Molière dans « Les
précieuses ridicule », en 1659.
Question de grammaire :
Relevez sans le fragment 7 toutes les propositions interrogatives, puis donnez la valeur de chacune
d’elles.
— « Que dites-vous ? », « comment ? », « vous plairait-il de recommencer ? » (l. 40-41): demande de
reformulation du propos pour en rendre le contenu plus explicite, plus clair et compréhensible.
— « Que ne disiez-vous, il fait froid» (l. 42): reproche implicite.
— « Qu’importe, Acis, est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout
le monde?» (l. 47-48): question rhétorique, valeur pleinement affirmative.
— « Peut-être alors croira-t-on que vous en avez » (l. 58-59): expression du doute et de l’incertitude