LES INSCRIPTIONS CORPORELLES ENFANTINES : UNE SAGA
FAMILIALE ?
Élisabeth Darchis
ERES | « Enfances & Psy »
2006/3 no 32 | pages 94 à 104
ISSN 1286-5559
ISBN 2749205980
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Élisabeth Darchis-Bayart
Les inscriptions corporelles
enfantines :
une saga familiale ?
Élisabeth Darchis-Bayart « Tous les enfants dessinent sur leur peau », avance
une mère en thérapie. Et cela me fait toujours penser aux
est psychologue clinicienne, tatouages des peuples primitifs, ces traces inscrites sur la
peau qui, dans de nombreuses cultures et depuis la nuit
thérapeute conjugale et familiale des temps, se donnent à voir pour s’identifier, distinguer
psychanalytique, membre de la un rang ou manifester une appartenance.
Les dessins et les traces que l’enfant fait sur son corps
SFTFP . Elle exerce dans une évoquent en effet parfois de véritables tatouages, rappe-
maternité AP / HP à Colombes (92) lant les coutumes de certaines cultures qui inscrivaient
l’histoire des ancêtres sur leur peau. La trace que l’enfant
et enseigne dans le cadre du dépose sur son épiderme, plutôt que sur un support exté-
rieur comme le papier, relate l’appropriation au plus près
master 2 de psychologie de l’intimité corporelle – peut-être dans un besoin de se
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relier au corps familial ou de renforcer une enveloppe
de l’enfant et de l’adolescent singulière ? Afin de comprendre ce qui pousse aux ins-
criptions corporelles enfantines, il nous est apparu néces-
à la faculté de Paris-X
saire de rappeler d’abord rapidement la fonction tradi-
(Nanterre). tionnellement dévolue au tatouage, pour revenir sur le
chemin de l’activité graphique qui progresse chez l’en-
fant suivant son développement et ses aléas.
LE TATOUAGE, UNE PRATIQUE IDENTITAIRE PARADOXALE
Cette pratique très ancienne qu’est le tatouage a
souvent été condamnée par les pouvoirs en place, par les
religions chrétienne, juive ou musulmane notamment, qui
considéraient le tatouage comme une marque du démon.
De nos jours, le tatouage est encore largement pratiqué,
surtout chez l’adolescent qui cherche sa nouvelle identité
en construction. Les transformations corporelles et psy-
chiques, dans ce passage d’un état à un autre, bouleversent
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Les inscriptions corporelles enfantines : une saga familiale ?
le jeune qui affronte la perte et l’expérience sensorielle nouvelle.
La pratique du tatouage s’approche ici du rituel de passage et de
consolidation identitaire. Les pratiques de marques indélébiles sur
le corps sont des tentatives pour ne pas quitter l’état ancien et aussi
paradoxalement pour s’engouffrer dans l’avenir.
Dans la pratique du tatouage, la problématique de la perte est
massive : combien d’amoureux ont fait tatouer un nom ou un
symbole de leur lien : « Je l’ai dans la peau. » Mais c’est parfois
aussi tout un groupe sociétal ou un village qui inscrivent dans une
marque indélébile un monument ou une figure légendaire pour se
souvenir. Citons la pratique actuelle de certains habitants bos-
niaques de Mostar qui arborent volontiers fièrement un tatouage
représentant leur pont détruit par les forces serbes et croates en
1993. Le nouveau pont reconstruit en 1998 n’effacera jamais le
sang qui a coulé sur ses pierres, mais le tatouage gravé sur le
corps, souvent à l’endroit du cœur, permet de le conserver pour
toujours dans leur chair.
En ce sens, le tatouage voire le piercing se réfèrent à une his-
toire individuelle et à celle d’un petit groupe de pairs. C’est une
histoire que l’on porte sur soi, qui renvoie au corps propre et, para-
doxalement, c’est un signe de la « groupalité » qui réunit et relie
à une communauté nouvelle ou marginale. L’adolescent lutte pour
ne pas rester dépendant du groupe ancien et son comportement
redit inconsciemment son besoin d’attaches. Il utilise fréquem-
ment cette pratique avec des pairs pour mieux quitter père et mère.
La reconnaissance groupale des membres porte d’ailleurs plus sur
la pratique, même si chacun arbore un tatouage différent.
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Cette activité perdure chez l’adulte et nous parle du paradoxe
du lien. Alliance, union, communauté, affiliation… le tatouage à
la fois rassemble, attache profondément, de manière pratique-
ment indélébile, mais il différencie aussi le sujet qui se réappro-
prie sur le corps ce qu’il ne veut ou ne peut pas perdre. La peau
reste un organe de contact : mouvante, vivante et chaude, elle dia-
logue dans nos profondeurs avec l’autre. Elle a en mémoire des
traces du groupe originaire. Michel Serres dans Les cinq sens.
Philosophie des corps mêlés (1985) nous décrit ainsi la peau et
ses tatouages : « Voici sur la peau en surface l’âme changeante,
ondoyante et fugace, l’âme striée, nuée, tigrée, zébrée, bariolée,
tourbillonnaire, incendiée ; voilà le tatouage […], il faudrait pour
chaque épiderme un tatouage différent ; il faudrait qu’il évolue
avec le temps […] La peau historiée porte et montre l’histoire
propre ou visible, usure, cicatrices des blessures, plaques durcies
par le travail, rides et sillons des anciennes espérances, taches,
boutons, eczéma, psoriasis, envie ; là s’exprime la mémoire. »
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Le corps support d’expression
L’inscription corporelle agie chez l’enfant évoque des pra-
tiques de tatouage. Nous allons voir que les dessins sur la peau
semblent être une tentative d’expression des traces profondes
liées à l’intimité du groupe d’origine, et peut-être à des blessures
collectives familiales, voire sociétales, et plus anciennement tri-
bales ou claniques.
S’approprier sur sa peau la mémoire ancienne est une évolu-
tion qui cherche le chemin de l’individuation mais qui n’oublie
pas nos origines groupales, où le peau à peau nous a parlé dou-
cement, intimement, mais parfois violemment. De nos jours, la
pratique du tatouage peut-elle se lire aussi en rapport avec cette
problématique de l’insécurité de l’enveloppe familiale généra-
tionnelle et des défaillances de contenance ? Est-ce une tentative
d’autonomisation dans un contexte de liens encore très prégnants
issus du groupe d’origine ? Peut-être faut-il pour certains naître
et renaître dans la douleur pour être accueilli par des pairs ?
LE DÉVELOPPEMENT PSYCHIQUE
ET L’ÉVOLUTION DE LA TRACE CHEZ L’ENFANT
Dans les différents stades classiques du dessin chez l’enfant,
les traces sont d’abord fortuites, puis faites de façon intention-
nelle, lorsque l’enfant relie son geste à la trace qu’il laisse. À
partir de l’âge de 2 ans, il s’aperçoit qu’il peut engendrer des
marques. Il tente de les reproduire et trouve un grand plaisir à
créer ; il éprouve une toute-puissance à poser son empreinte, à
observer et diriger cette nouvelle activité sur le monde. Dans
cette évolution, l’enfant qui produit sa trace en dehors est capable
d’observer de ses propres yeux les effets produits sur une surface
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extérieure hors du corps. Auparavant, il existait seulement dans le
regard de la mère, alors qu’à ce stade, c’est surtout une valorisa-
tion de son agi sur le monde qu’il quête quand il dessine.
L’enfant laisse d’abord avec fierté, exaltation, voire provoca-
tion, ses traces dans les matières malléables, le sable ou sa
bouillie par exemple. Il peut enduire son corps, ou tacher ses
vêtements de confiture ou de chocolat. Les murs de la maison ou
le corps de la poupée peuvent recevoir des traces, comme parfois
son propre corps ou le corps des autres. La socialisation canalise
ces expériences et le geste graphique se précise, les déborde-
ments se réduisent et les traces sont déposées avec des instru-
ments proposés par les adultes : crayon, feutre, peinture…, sur
des supports autorisés : tableau, papier… Le tracé est en rapport
avec l’évolution et le grandissement. Il part à la conquête d’autres
contacts, d’autres surfaces que le « peau à peau » avec la mère.
La maîtrise du geste permet la socialisation des graffitis infantiles
et cette production témoigne du chemin vers l’autonomie.
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Les inscriptions corporelles enfantines : une saga familiale ?
Le geste d’avant en arrière travaille à la séparation des corps
et des psychés mère-bébé, comme le jeu de la bobine décrit par
Freud, où l’enfant lance une bobine et la fait revenir grâce au fil
qu’il garde à la main. Ce jeu figure la capacité à s’éloigner de la
mère, mais également la sécurité puisque l’on peut la retrouver.
Ces activités favorisent l’individuation psychique et la construc-
tion d’un corps différencié. Avec la constitution de l’image cor-
porelle apparaît la boucle, le rond dans le dessin du bonhomme
têtard, qui relate le chemin de la psyché groupale au corps soma
individuel. L’image corporelle peut se représenter dans son unité
et témoigne de la capacité à être autonome. L’enfant peut dessi-
ner dehors sa figure de dedans.
LES SOURCES CORPORELLES DE LA TRACE
« L’enfant dessine sur la feuille la mémoire de ses origines »
(Anzieu et coll., 1996). L’activité graphique a ses racines dans le
corps groupal mère-bébé, dans le corps familial d’autrefois. Le
tracé garde plus ou moins fortement l’empreinte de la première
ambiance familiale originaire, du noyau indifférencié primaire
alimenté dans les familles de génération en génération. Les ori-
gines gestuelles et corporelles du dessin sont reliées aux sensa-
tions et éprouvés archaïques datant de l’indistinction primitive
avec le corps maternel. Au départ, une enveloppe commune unit
l’enfant et le groupe familial. La psyché immature du bébé est
contenue dans celle de ses parents qui le nourrissent, l’apaisent.
Ce stade renvoie, notamment, aux concepts d’illusion 1 de D.W.
Winnicott et à la fonction alpha 2 de W.R. Bion, qui accueille,
contient et transforme les violences fondamentales et les explo- 1. Le bon développement
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sions vitales internes. Elle protége aussi l’enfant des violences de l’enfant est tributaire
externes non gérables par lui-même, les transforme en éléments d’une « phase d’illusion »,
acceptables pour lui. La peau commune du groupe mère-bébé, avec la toute-puissance
véritable moi-peau psychique (Anzieu, 1985), contient et ras- omnipotente qui lui
semble le groupe mère-bébé en un seul être unique, comme le procure une sécurisation
font les bras d’une mère. essentielle pour aborder la
deuxième phase, celle de
La peau est un lieu d’exercice des échanges affectifs et émo- la « désillusion néces-
tionnels de la famille, et ces expériences participent à la constitu- saire » et du renoncement,
tion de l’enveloppe psychique individuelle. Cette contenance afin d’accéder à l’indivi-
imprègne l’enfant au plus profond de lui. Progressivement, il duation.
s’approprie cette intimité familiale de la petite enfance grâce à 2. La fonction alpha
maternelle, avec ses capa-
l’intériorisation du groupe. La « phase d’illusion » donne une
cités de contenance et de
sécurisation, une maturation et un investissement de la réalité qui transformation des vécus
lui permettent de sentir qu’il n’est plus seulement un avec la mère archaïques infantiles, pro-
nourricière, mais qu’il est un être séparé et unifié dans une cor- tège l’enfant en favorisant
poréité et un psychisme singuliers, une identité propre. Il acquiert dans un premier temps
la capacité à se désillusionner et à vivre psychiquement en dehors l’illusion nécessaire.
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Le corps support d’expression
de l’objet pour atteindre le stade de l’intimité différenciée. Avec
la capacité d’être seul, le sujet peut rencontrer un autre séparé,
différent de lui et il est capable de produire, de créer en son nom
propre.
Lorsque la contenance familiale est favorable au développe-
ment de l’enfant, celui-ci reçoit une sécurité qui lui permet de
s’autonomiser sans crainte. Et les vécus familiaux et génération-
nels favorables à son développement procurent des émotions
esthétiques qui imprègnent positivement ses créations. Mais l’in-
corporation ou l’encryptage des événements transgénérationnels
non métabolisés et non symbolisés, que la famille n’a pas élabo-
rés, peuvent produire aussi des symptômes ou des créations
portant la trace des épreuves et des angoisses : « L’art, les expres-
sions marginales graphiques, artistiques, résonnent avec les trau-
matismes, les souffrances anciennes et infantiles, comme avec les
traces destructrices », souligne S. Tisseron dans La psychanalyse
des images (1997), qui ajoute : « Le dessin trace le chemin de
l’autonomisation corporelle et témoigne du développement de
l’enfant avec ses aléas, ses retards ou ses angoisses. »
RETOUR DES ÉPROUVÉS SUR LE CORPS
Dans notre pratique d’analyste auprès des familles, nous ren-
controns parfois des inscriptions sur le corps des enfants. Cette
pratique semble être une étape nécessaire pour quelques enfants
chez qui les marques, taches ou décalcomanies s’exposent à notre
regard. Parfois, nous pouvons entendre cela comme des
brouillages parasites destinés à nous empêcher de penser – au
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même titre que l’agitation chez ces enfants. Mais on peut aussi
les percevoir comme un progrès sur le chemin de l’indifférencia-
tion à la différenciation, de la psyché groupale vers l’individu. Ce
chemin particulier vers la symbolisation peut être un premier
stade de la mise en corps du dessin. Ce tracé vogue vers une
recherche d’identité dans les tempêtes angoissantes de la sépara-
tion d’avec le groupe d’origine.
Lorsque cette pratique insiste bruyamment en complément de
symptômes comme les retards de langage, l’inhibition massive
ou les angoisses de séparation, ces inscriptions corporelles témoi-
gnent alors d’un trouble de l’autonomisation. La trace collée à la
peau est en difficulté pour se déposer à l’extérieur de soi. Elle
semble intensément reliée au corps et ne peut se séparer de lui.
Parfois elle s’y incruste jusqu’à blesser le corps de l’enfant. Dans
ce tableau, la trace et le corps, comme le moi et l’objet, parais-
sent encore confondus. Le corps de l’enfant semble porter les
marques familiales de blessures et deuils enfouis. Comme s’il
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Les inscriptions corporelles enfantines : une saga familiale ?
devenait le support de sensations et d’éprouvés que la famille a
eu du mal à contenir ou transformer.
Les ressentis corporels résonnent avec les souffrances, les
événements traumatiques, les deuils, les ruptures ou les acci-
dents… Le corps et la peau, en résonance avec le moi-peau
familial, expriment en miroir les traumatismes familiaux.
L’enveloppe psychique du groupe, marqué, blessé, se manifeste
dans et sur le corps de l’enfant, avec des blessures à répétition,
des traces de mutilations ou des maladies comme l’eczéma, mais
également dans la pratique criarde d’inscriptions fascinantes ou
dérangeantes faites sur la peau par l’enfant lui-même avec des
feutres, de la peinture, des matières diverses ou d’autres objets
parfois plus ou moins dangereux. Le corps semble alors crier les
souffrances familiales, les blessures groupales innommables et
les traumatismes inélaborables.
Dans des familles avec de fortes angoisses de séparation
consécutives à ces traumatismes transgénérationnels, la tendance
à l’indifférenciation lutte contre la désunion, et des défenses bien
connues se mettent en place : le fonctionnement confusionnel et
la « parentalité confuse » (Decherf et Darchis, 2000) pour ne pas
se séparer, ou la mise à distance de ses besoins ou des besoins de
l’autre (comme dans l’anorexie, le repli ou le déplacement bouli-
mique et toxicomaniaque) pour ne pas risquer de revivre la perte.
Ces symptômes peuvent se poursuivre ou exploser seulement à
l’âge adulte ; car ce qui a été enfoui serre le cœur et le corps au
plus près : « Ce sont les souffrances du cœur que je trace sur mon
corps », dit une femme qui se griffe les bras jusqu’au sang, et qui
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s’entaille la peau au couteau et au cutter.
Si les marques sur le corps sont entendues comme une trace
historique transgénérationnelle, une saga familiale, une enve-
loppe groupale qui relate les souffrances familiales, ces récits
deviennent des premières expressions, encore primitives certes,
car du côté de la sensation-inscription, mais néanmoins sur le
chemin de l’appropriation individuelle. Si l’investissement de
l’enveloppe est compris comme un besoin de sécurisation, une
nécessité de s’approprier une contenance afin de construire son
identité, alors cette pratique prend du sens.
Ces premières tentatives de figuration vont vers l’autonomi-
sation, même si elles sont encore chargées des éprouvés fami-
liaux en difficulté d’élaboration. L’irreprésentable familial tente
de se frayer un chemin dans ces signifiants primitifs issus du
groupe familial. Bien souvent, une aide thérapeutique permet une
élaboration et le travail d’autonomisation.
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Le corps support d’expression
SENSATIONS ET COLLAGES CORPORELS : UN CAS CLINIQUE
Je vais présenter quelques moments d’une thérapie familiale
psychanalytique avec une famille qui présente des angoisses de
séparation intenses et une difficulté d’autonomisation à l’égard
des familles d’origines. Nous allons observer deux symptômes
particuliers : le comportement de collage familial et puis, deux
ans plus tard, des inscriptions corporelles enfantines.
La demande de cette famille, originaire d’Amérique, concerne
d’abord l’aîné, Mathias, 3 ans et demi, qui se colle et se cram-
ponne à sa mère depuis la naissance de la petite sœur, Camille. Il
est angoissé, inhibé de façon massive et totalement silencieux à
l’école. À une journée de déguisements, il s’est mis à hurler
devant les masques. Ce qui se déroule sous mes yeux, dès les pre-
mières séances, présente des scènes étonnantes qui, dans mon
contre-transfert, me mettent mal à l’aise : Mathias tente, dans un
comportement fouisseur, d’aller se nicher contre la peau et le sein
dans le chemisier maternel, ou bien il s’enfonce la tête la pre-
mière sous les jupes de la mère, en se tamponnant entre les
cuisses. Il cache sa tête comme une autruche et se réfugie souvent
dans le canapé, derrière le dos et les fesses de la mère, en la pres-
sant pour ne faire qu’un avec elle. Durant le premier entretien, à
peine vais-je apercevoir son visage. Il ne parle pas, mais semble
écouter fortement. Et parfois sa main passe devant la bouche de
sa mère, qu’il bâillonne afin de la faire taire, ou devant les yeux
pour qu’elle ne voie rien. La mère réagit peu et le père laisse faire
au début, en regardant d’un air béat le comportement de collage
de l’enfant dont il semble bénéficier par identification.
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Les objets de médiation utilisés au départ – par exemple, le
jeu du « coucou le voilà », quand je vois dépasser un morceau de
Mathias, ou la pâte à modeler, les dessins collectifs ou le miroir –
pourront participer au décollage progressif de Mathias et à son
individuation. Et au bout de nombreuses séances, lorsque tout le
groupe familial se regarde avec Mathias dans le miroir, je pense
aux travaux de S. Tisseron (1997) qui explique que le miroir
semble « avoir une fonction de matrice symbolique de la repré-
sentation unifiée du corps ». Il joue un rôle dans la constitution
de l’identité d’un enfant « et, comme celui d’une photographie, il
rassemble dans une image les morceaux séparés d’un corps fami-
lial […] Cette expérience n’est pas seulement scopique, mais elle
est aussi relationnelle ».
Mais c’est surtout la compréhension des angoisses familiales
et des traumatismes transgénérationnels qui permettra l’évolution
de l’enfant et de la famille ainsi que l’éclairage des comporte-
ments défensifs familiaux. La peur de se séparer s’exprimait dans
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Les inscriptions corporelles enfantines : une saga familiale ?
le lien indifférencié où mère et enfant ne faisaient qu’un, dans le
fantasme d’une peau commune protégeant de la séparation. Le
corps à corps, quasi incestuel, l’inhibition et le gros retard de
langage de l’enfant seront peu à peu compris comme des symp-
tômes en rapport avec les blessures groupales innommables et
inélaborables survenues respectivement dans les deux familles :
des ruptures familiales ou des deuils d’enfants non faits, comme
lors d’une maladie incurable ou d’un accident mortel de voiture.
Cependant, si les traumatismes sont retrouvés, ils se disent
encore de façon gelée et clivée, avec au départ une mise à dis-
tance des affects, des émotions et des douleurs. On pourrait
reprendre une phrase de F. Aubertel et F. André Fustier (1997) :
« La famille semble prisonnière de modalités de communication
et de transmission qui empêchent la construction d’une histoire
parce que des événements irreprésentables, donc inintégrables
dans une chaîne de sens, sidèrent les capacités d’élaboration de la
famille. Elle est en difficulté de s’autocontenir. »
MÉMOIRE DANS LA PEAU :
LA SUITE D’UNE HISTOIRE FAMILIALE TRAUMATIQUE
Dans un autre temps de la thérapie, c’est la rentrée scolaire en
CP pour Mathias, l’aîné de 6 ans, qui va bien maintenant.
Épanoui et sérieux, il a progressé et semble transformé : il parle
clairement, de façon posée, et sait même manier un peu l’hu-
mour. Mais ce sont les comportements de Camille, sa sœur, 2 ans
et demi, qui débordent les parents depuis la rentrée des vacances
et la naissance d’un troisième enfant : « Elle a des comporte-
ments bizarres et fait des crises de désobéissance et des colères.
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Elle se met en danger et a fait une chute dans un escalier cet été
après la naissance du bébé, ce qui a provoqué beaucoup d’effroi
familial. Et surtout, elle se déshabille et se crayonne entièrement
de feutres sur le corps. »
Camille est une belle enfant, souriante, qui dit oui à tout en
hochant de la tête, mais elle présente un gros retard de langage
qui rappelle celui de son frère au même âge. Elle s’assoit comme
à l’école, en écoutant avec les bras croisés ou en serrant sa
poupée. Elle regarde jouer son frère ou elle va dans un coin s’oc-
cuper avec de petits jouets.
Les traces que Camille inscrit sur son corps sont reprises ver-
balement à partir des photos amenées par les parents à la séance
suivante. Les crayonnages de feutres tracés dans tous les sens
sont impressionnants et très colorés, surtout en rouge, noir ou
marron. Ils recouvrent presque toutes les parties du corps, et
surtout le visage, la bouche, le nombril et les jambes. Cela repré-
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Le corps support d’expression
sente une image d’enfant blessé : « un enfant blessé avec plein de
sang », diront plusieurs collègues. La famille rationalise : « On
lui a expliqué comment un corps fonctionnait. Elle a voulu repré-
senter les fluides dans son corps. » Mathias, faisant allusion à la
chute dans l’escalier, explique : « Moi, je n’ai pas vu de sang
couler quand elle est tombée », et il ajoute « elle croyait que l’on
n’allait pas la voir faire ça ».
Ces inscriptions corporelles me semblent être une étape plus
évoluée par rapport aux comportements de collage du frère au
même âge. Cette forme de communication muette est déjà dans un
niveau de figuration, même s’il est très primaire et qu’il se situe
encore dans le champ du sensorimoteur. La naissance du troisième
enfant a réveillé inconsciemment les angoisses familiales de mort
et de séparation. Si Mathias avait soutenu la famille en se collant
pour ne pas être séparé, Camille, elle, trace sur sa peau les peurs de
la famille au plus près du corps – afin de ne pas se séparer comme
lors des événements d’autrefois. Le moi-peau de Camille semble
relater les douloureux traumatismes transgénérationnels et com-
mémorer l’histoire d’enfants autrefois blessés ou décédés que les
familles respectives avaient gardée secrète.
Camille dessinera ensuite sur un support papier des « bobos,
trous », en crayonnant dans tous les sens les blessures de la
poupée (crayonnée aussi et couverte de pansements sparadrap).
Puis aux séances suivantes, elle formera des ronds pour chaque
membre de la famille. Le rond qui la représente a une encoche :
« trou », dit-elle. La chute de Camille dans l’escalier sera dessi-
née et les effrois familiaux énoncés. « Je savais qu’à 2 ans et
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demi, il allait lui arriver quelque chose », dit la mère, qui asso-
ciera par la suite avec un des traumatismes de son enfance : le
décès d’une première sœur âgée de 2 ans et demi.
Progressivement, l’indicible pourra prendre sens. L’histoire
générationnelle, impossible auparavant à évoquer, pourra se frayer
un chemin et se déployer dans des représentations, des jeux, dans
l’arbre généalogique ; les dessins collectifs et surtout les rêves
seront partagés. La contenance thérapeutique accompagnera la
régression de la famille et la mise en sens des éprouvés, dans un
travail de transformation vers d’autres niveaux de symbolisation.
Peu à peu, les parents verbaliseront les détresses de leur enfance
réciproque. La parole pourra reprendre les vécus d’autrefois afin de
les différencier d’avec les événements présents. La mère notam-
ment se souviendra avec émotion de l’accident de voiture survenu
quand elle était petite, avec sa deuxième sœur blessée mortelle-
ment à ses côtés, et puis de l’enterrement dans les jours qui suivent,
« comme si c’était hier ». Personne ne lui avait expliqué quoi que
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Les inscriptions corporelles enfantines : une saga familiale ?
ce soit : « Les enfants ne doivent pas voir cela », avait-on dit
dans cette famille triste et endeuillée. Cette prise de conscience
familiale sera permise notamment par le travail d’élaboration et
la compréhension des symptômes chez les enfants, en particulier
le collage et les dessins sur la peau. Ce matériel, non élaboré au
départ, exprimait et témoignait en fait des angoisses de séparation
individuelles, familiales et générationnelles. Le chemin sera
encore long et quand la TFP 3 se termine, Mathias, 8 ans, et 3. Thérapie familiale psy-
Camille, 5 ans vont très bien, leurs parents aussi. chanalytique.
BIBLIOGRAPHIE
ANZIEU, A. et coll. 1996. Le travail du dessin en psychothérapie de l’enfant, Paris,
Dunod.
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RÉSUMÉ Mots-clés :
Les inscriptions corporelles que l’enfant fait sur son corps évoquent Inscriptions
parfois de véritables tatouages, rappelant les coutumes de certaines corporelles, traces
cultures qui inscrivaient l’histoire des ancêtres sur leur peau. La enfantines, tatouages,
trace et le dessin que l’enfant dépose sur son épiderme, plutôt que angoisse de
sur un support extérieur comme le papier, relatent le difficile séparation,
chemin de l’individuation par rapport au groupe familial. Les indifférenciation,
angoisses de séparation issues de traumatismes familiaux entravent autonomisation.
l’autonomie et conduisent les enfants à des tentatives d’appropria-
tion au plus près de leur intimité corporelle, peut-être dans un
besoin à la fois de se relier au corps familial et de renforcer une
enveloppe singulière. De nos jours, la pratique du tatouage peut-
elle se lire aussi en rapport avec cette problématique de l’insécurité
de l’enveloppe générationnelle et des défaillances de la conte-
nance ? Est-ce une tentative d’autonomisation dans un contexte de
liens issus des groupes ancestraux et encore très prégnants ?
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00 Enf&Psy n°32 3/10/06 17:55 Page 104
Le corps support d’expression
Key words: SUMMARY
Body inscriptions, The body inscriptions that the child draws on his body recall
children drawing, sometimes real tatoos. It is a reminder in some ways of customs
tatoo, séparation of cultures which inscribed the history of their ancestors on their
anxieties, adherence, skin. The mark and the drawing the child sets down on his skin
autonomisation rather than on a sheet of paper express the difficult way to
become a unified human being with regards to the family unit.
The separation anxieties resulting from family traumas impede
autonomy and lead children to appropriation attempts closest to
corporal bodily, may be with a need to bind themselves with the
family unit and to reinforce a singular appearance.
Nowadays, can tattooing also be linked to this problem of insecu-
rity of generational appearance and lack of boundaries ?
Is it an attempt at autonomy in a relational context deriving from
ancestral units which remain uptodak ?
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