L'Angle Journalistique. (PDFDrive)
L'Angle Journalistique. (PDFDrive)
Pierre YACGER
Mémoire de master
2009 - 2010
Remerciements
Mes remerciements vont à tous les journalistes qui ont accepté ma présence ou se
sont prêtés au jeu des entretiens, et surtout à Colette David, Stéphane Vernay et Paul
Goupil pour leur aide précieuse.
Sommaire
Introduction............................................................................................................................5
I. Se sentir journaliste : l'angle comme norme professionnelle de rapport au monde..........27
A. Un modèle professionnel de cadrage et de restitution du réel....................................28
1. L'angle peut être défini comme une technique professionnelle..............................28
2. La dimension normative de l'angle.........................................................................32
B. Une norme intériorisée de diverses manières mais qui fait exister le « point de vue »
journalistique...................................................................................................................39
1. La légitimation par la rationalisation du travail......................................................39
2. L'angle dans les discours de légitimation par le rôle social du journaliste.............44
3. L'impossible définition de la pratique angulaire.....................................................51
C. Regards critiques sur un idéal professionnel...............................................................58
1. Une pratique peu valorisée au quotidien.................................................................59
2. Les routines, les contraintes et les directives comme facteurs explicatifs..............63
3. Des identités professionnelles travaillées par la déception.....................................68
II. Se présenter en journaliste : l'angle comme instrument de réglage des relations............73
[Link] enjeu lors de la négociation avec les sources.........................................................75
[Link] mise en scène du professionnalisme...................................................................76
[Link] le journaliste maîtrise la trajectoire de son article........................................79
[Link] les sources influencent la pratique angulaire................................................86
4. Déplacer l'angle pour garder le contrôle.................................................................93
B. Un instrument de réglage des relations au sein de la rédaction..................................96
1. L'angle pour organiser le partage des tâches au sein de la rédaction......................97
2. Le réglage des relations avec les collaborateurs extérieurs et les autres
professionnels...........................................................................................................104
3. Quand les qualités professionnelles sont évaluées à l'aune de l'angle..................109
Conclusion..........................................................................................................................118
Bibliographie......................................................................................................................123
Annexes..............................................................................................................................128
Liste des personnes rencontrées.....................................................................................128
Grille d'entretien avec les journalistes pigistes..............................................................129
« Les bâtiments du futur devront être étanches »..........................................................131
« Vols avec arme : un suspect interpellé lundi »............................................................132
« Polyphonies de mars à la maison de la poésie ».........................................................133
« A la chasse au trésor, un GPS pour boussole »...........................................................134
« Les rois et reines des échecs sacrés à Bréquigny ».....................................................135
Quatre versions d'une même image...............................................................................136
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Introduction
Les discours sur le journalisme prolifèrent. Il y a, bien sur, les discours critiques
qui sont probablement aussi vieux que le journalisme lui-même : dans Bel Ami déjà,
Maupassant reprochait au journalisme d'être un tremplin pour les ambitieux plutôt
qu'un vrai métier. Il y a également les discours savant qui se sont multipliés, ces
dernières années. Pour des sociologues, des politistes, des économistes et des
historiens, le journalisme est devenu un champ d'étude à part entière. Autant de
discours mus par une même volonté de connaître, de comprendre ce qui caractérise
cette activité. Qu'est-ce que le journalisme ? Qu'est-ce qui distingue – ou devrait
distinguer - cette activité de production de discours d'autres activités ? Comment
travaillent les journalistes ? Pour répondre à ces interrogations fondamentales, on
analyse les pratiques professionnelles, l'histoire et la composition du groupe ainsi que
les discours de presse. Dès lors, les réponses apportées varient considérablement
d'un auteur, d'une perspective à l'autre. D'autant que le journalisme lui-même évolue
avec le temps.
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prétendent constituer une profession. Ces études ont donné des résultats contrastés.
Certaines tendent à montrer que le journalisme n'est pas tout à fait une profession,
parce que les praticiens sont soumis à des logiques diverses (commerciales,
éditoriales, politiques) et parce qu'ils ne maîtrisent pas totalement leur espace. Les
logiques d'entreprise, les relations avec les sources, ou les routines entrent
constamment en conflit avec ce qui devrait être une pratique professionnelle de
l'information, c'est-à-dire une pratique régie par des techniques utilisées et utilisables
par les seuls professionnels et mobilisées dans un respect de l'éthique, qui est le
corollaire du rôle social de l'information. Pour d'autres, au contraire, le journalisme
est une profession dès lors que les praticiens développent une fraternité
professionnelle et une conscience d'accomplir une mission de service public. Mais il
n'est pas aisé de trouver une telle unité dans cet univers fragmenté qu'est le
journalisme3. Une dernière catégorie d'auteurs tend à considérer que le journalisme
est plus ou moins professionnalisé selon les époques, et davantage aux Etats-Unis
qu'en France ou l'activité resterait souvent tributaire de ses origines dans les mondes
de la politique et de l'art. La situation en France serait celle d'une
professionnalisation inaboutie, ou – au mieux - plus tardive. Car il existe des indices
de la professionnalisation : le groupe des journalistes, bien qu'éclaté, partage des
normes, des valeurs et a cherché à les faire reconnaître comme professionnelles. On
pensera, par exemple, à la référence à un code déontologique, à des grandes plumes
ou à des luttes passées qui ont aboutit à la définition d'un statut du journaliste
professionnel couronné par la « carte » en 1935. Pour autant, l'activité reste
accessible à ceux qui ne portent pas cette carte. Surtout, l'introduction des manières
de faire spécifiquement journalistiques élaborées aux Etats-Unis durant le dix-
neuvième siècle aurait été plus tardive et partielle. Ces techniques vont de pair avec
l'importance donnée au travail de terrain, au recoupement, aux faits plutôt qu'a leur
commentaire, à l'objectivité, la recherche de l'efficacité etc. Le journalisme français,
au contraire serait tantôt littéraire, tantôt plus éditorialisant. Bref : il serait moins
rigoureusement journaliste. Erik Neveu4 a montré combien cette distinction entre
deux modèles était critiquable en ce qu'elle gomme toutes les nuances qui peuvent
3 Pour un résumé des débats sur le degré de professionnalisation, voir Neveu E., « Sociologie du
journalisme », 2001, pp.18-19
4 Neveu E., [Link]., pp.16-18.
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Contre les approches citées plus haut, Hughes affirme donc qu'une profession est
un enjeu de luttes. Une profession n'existe qu'à partir du moment où les acteurs
exerçant une activité précise ont réussi à obtenir un mandat pour exercer cette
activité, c'est-à-dire la reconnaissance que telle activité ne peut être pratiquée que par
ceux qui sont du métier : ceux qui ont reçu une formation adéquate, voire une
intronisation ou une initiation. Ainsi, pour les interactionnistes, la
professionnalisation est un mouvement social et la profession est un objet
idéologique. La profession n'existe que si elle a été promue, construite par des
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Cette identité professionnelle fluide est un atout. Elle est ce qui a permis au
9 Ruellan D., Le journalisme ou le professionnalisme du flou, 2007 ; Les « pro » du journalisme,
1997.
10 Au sens de la géographie humaine « la frontière n'est pas une limite formelle précisant le
territoire de chaque groupe social ou de chaque Etat, mais un espace neuf (ou considéré
comme tel) à investir, à s'approprier » (Ruellan D., Le journalisme..., p.49)
11 « Est journaliste professionnel toute personne qui a pour activité principale, régulière et
rétribuée, l'exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications
quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses
ressources ». Pour la définition complète du statut, cf. articles L7111-3 à L7111-5 du Code du
travail.
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groupe professionnel, au fil du temps, d'intégrer des pratiques aussi diverses que le
journalisme de radio, les actualités cinématographiques, ou le blogging par exemple.
Ces travaux mènent l'auteur à parler de « professionnalisme du flou » en référence
aux travaux de Luc Boltanski sur les cadres, lequel a montré que ce groupe ne
pouvait exister qu'au prix d'une grande indéfinition. Même chose chez les
journalistes : le groupe est trop hétérogène pour définir des règles strictes. En fait, la
majorité des professionnels a intérêt à définir le groupe contre les amateurs et les
activités proches, afin de se préserver quelques avantages et un prestige symbolique,
mais à ne pas le définir de manière trop précise afin de se ménager la possibilité de
varier ses pratiques ou ses activités tout en restant journaliste. Ainsi,
Dans cette optique, Denis Ruellan reconnaît que le groupe professionnel peut se
constituer sur des techniques ; à ceci près que les seules qui peuvent être productives
à long terme et susciter l'adhésion de tous les professionnels sont relativement
indéfinies, ou très simples. Des techniques floues, en définitive. Par suite, l'auteur a
lancé à plusieurs reprises cette hypothèse : la pratique angulaire, technique souple,
acceptable par tous les journalistes et mobilisable à tous les moments de la
production de l'information serait une technique fondamentale pour le groupe
professionnel. Chercher un angle, c'est choisir de traiter un aspect du sujet en
particulier. Par exemple, si une catastrophe survient, les journalistes pourront choisir
d'en tirer le bilan, d'expliquer ses causes, de faire un reportage sur l'ambiance qui
règne sur les lieux sinistrés ou encore de faire témoigner des victimes. Ce choix
fondamental a des incidences sur toute la production puisque l'angle oriente la
sélection des sources, des questions pertinentes, le tri dans les données recueillies et,
finalement, organise la cohérence du discours d'information. Ainsi, l'angle serait tout
à la fois rationalisation du travail et choix journalistique :
12 Ruellan D. & Thierry D., « Journal local et réseaux informatiques », 1998, p.39.
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pour éprouver, légitimer et imposer leur professionnalisme sans renier la fluidité des
définitions du journalisme professionnel. C'est une perspective résolument
constructiviste. Le risque, alors, est de faire comme si l'angle n'existait qu'en
discours. Chaque journaliste pouvant revendiquer l'usage de cette technique souple
quelles que soient ses conditions de travail, il convient convient de ne pas éluder une
autre hypothèse : au-delà des discours de légitimation, le procédé angulaire possède
peut-être une réalité dans la pratique quotidienne du journalisme.
Deux éléments au moins incitent à accorder quelque crédit à la parole des acteurs
et à ne pas considérer l'angle comme une simple idéologie professionnelle. Il s'agit
d'utilisations de la technique qui ne correspondent pas à l'usage discursif que les
journalistes semblent faire de la notion. Deux exemples où l'angle est autre chose
qu'un instrument individuel de rationalisation du travail et un critère indigène de
choix. Le premier est détaillé par Jacques Siracusa dans son étude sur les reporters de
télévision17. L'auteur note que l'angle est, finalement, la manière la plus simple que
connaissent les journalistes pour résumer leurs attentes, leurs projets, car un angle
exprime en une phrase de quoi on souhaite parler, et de quelle manière. Alors, il peut
s'agir d'un instrument de coordination : la rédaction décide d'un angle en conférence,
puis elle l'assigne au rédacteur qui devra le suivre une fois sur le terrain. Ensuite, le
rédacteur organisera la collaboration avec ses sources de manière conforme à
l'angle : il préférera untel à untel, orientera ses questions en fonction de l'angle, etc.
Le second exemple montre aussi que l'angle peut constituer une convention
organisant le travail, mais avec les sources, cette fois. Il provient d'un dossier du
magazine Stratégies destiné aux professionnels de la communication :
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Dans ce second exemple l'angle n'est plus une simple rhétorique indigène, mais
également une technique mobilisable par les sources. Quelles que soient la
pertinence et la représentativité de ces deux exemples, ils suggèrent de considérer la
pratique angulaire du point de vue des relations de travail et non plus à partir des
discours de justification. Ainsi, la question de l'angle peut-être reposée de manière
plus complexe : la pratique angulaire est-elle, en plus d'un instrument de
légitimation, une technique de travail ? Cette technique appartient-elle
spécifiquement au journaliste ? Ne peut-elle pas être lui être disputée par ses
sources ?
L'écueil, c'est alors de se lancer dans un travail mille fois mené : l'étude de l'écart
qui existe d'une règle à son application. Telle perspective n'explique pas. Elle ne
permet pas de comprendre les liens entre une technique et ce que l'on appelle le
professionnalisme. Elle n'est productive qu'à condition de postuler que la pratique
angulaire est en soi un élément de professionnalisme. Or nous souhaitions justement
ré-interroger ce présupposé. Mais comment faire, alors, pour analyser à la fois les
discours sur l'angle et la pratique angulaire ?
La contradiction réside peut-être dans l'usage que nous avons fait du concept de
professionnalisme. La professionnalisation est un processus de long terme, un
mouvement social. Or, nous cherchons à comparer les discours de ceux qui
participent de ce processus avec leurs pratiques de travail, c'est-à-dire avec leurs
manières d'agir dans les interactions quotidiennes. Les journalistes, au quotidien, ne
passent pas leur temps à construire une profession - en témoignent le faible taux de
syndicalisation et l'insuccès des sociétés de rédacteurs. Ils sont engagés dans des
actions dont la temporalité est tout autre : placer un article, choisir un sujet, négocier
la collaboration des sources. Bref : produire un discours d'information. Comment
concilier ces deux temporalités ? La solution est contenue dans une remarque
formulée par Hughes : il ne faut jamais oublier que la professionnalisme est
également un processus identitaire. Car appartenir à une profession, ce n'est pas
seulement chercher à définir ou fortifier le groupe professionnel, c'est également
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travailler. Hughes propose alors d'étudier les professions comme n'importe quel
métier. Pour lui, il n'existe pas de différences de nature entre les professions et les
autres activités moins prestigieuses (considérées comme des métiers) qui peuvent
toutes être étudiées de la même manière. Il importe peu, alors, de savoir combien la
profession journalistique est structurée. Les activités de travail – qu'il s'agisse de
professions ou non – doivent être analysées à travers deux dimensions : « à la fois
comme des processus subjectivement signifiants et comme des relations dynamiques
avec les autres 19».C'est-à-dire qu'un travail est d'abord une forme d'accomplissement
de soi. Tout travailleur cherche dans son activité les éléments qui lui permettront de
construire une certaine estime de soi, même les plus humbles.
C'est probablement autour du politiste Jacques Lagroye que la notion de rôle a été
théorisée de la manière la plus heuristique, à notre sens. La notion renvoie à un
ensemble de manières de se présenter et d'agir liées à une position et qui permettent
de faire exister socialement cette position. Un rôle est toujours défini par des normes
institutionnalisées et des modèles d'incarnation héritées du passés. Ensuite, la
définition du rôle évolue avec les techniques, les mentalités, les normes sociales et
l'attitude de ceux qui l'incarnent. Car le rôle laisse une certaine liberté. Celui de
président de la république, par exemple, est légalement défini, ce qui n'empêche pas
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Transposons au journalisme. Premier point commun entre les deux métiers : dans
le journalisme également il existe une diversité des prescriptions de rôle. D'abord,
l'espace social est des plus complexes puisque la profession de journaliste rassemble
en fait des acteurs exerçant leur travail dans d'innombrables spécialités thématiques
ou fonctionnelles. Le travail du pigiste pour la presse magazine est fort éloigné de
celui du journaliste en poste dans une grande rédaction de la presse d'information
générale. Les conditions de travail d'un cameraman employé par une chaîne
d'information en continu ressemblent peu à celles de la présentatrice d'un journal
radiophonique national. Même au sein d'une même entreprise, les différences
peuvent être énormes : le localier travaillant seul dans la rédaction d'une petite ville
et l'adjoint au chef du service économique sont tous les deux journalistes, ils écrivent
tous les deux pour le même titre, mais quel écart dans les conditions de travail, les
discours développés et les rétributions symboliques ! De plus, un journaliste peut être
confronté à des prescriptions de rôle divergentes selon les moments de sa carrière,
voire même selon les moments de la journée. Cyril Lemieux a montré que les
journalistes professionnels se trouvaient fréquemment confrontés à des quasi-
dilemmes22. Par exemple, un journaliste politique doit savoir créer des liens avec les
élus, déjeuner avec eux, parfois devenir ami s'il veut glaner des informations plus
pertinentes que ce que les institutions livrent officiellement en conférence de presse.
Pourtant, il lui est impossible de faire état publiquement de ces bonnes relations; il
prêterait alors le flanc à des accusations de copinage, de collusion, voire de
corruption. Ainsi, ce qui apparaît au journaliste comme incarnation normale du rôle
de journaliste professionnel dans une situation peut constituer une faute dans d'autres
situations. Les techniques à mobiliser, les valeurs à ne pas oublier et, finalement, les
manières d'être et d'agir socialement acceptables varient considérablement, pour les
journalistes. Pourtant, il existe des points sur lesquels la profession se retrouve : la
poursuite d'objectif communs (la crédibilité en est un) l'affirmation de valeurs (via
l'appel à la déontologie) ou encore le sentiment d'appartenir à un même groupe (face
aux critiques, par exemple : lorsqu'un ministre dénonce les risques pris par deux
reporters de guerre, toute la profession semble s'indigner), etc.
Ainsi, tout journaliste doit mobiliser des techniques légitimes et recourir à des
22 Lemieux C., « Mauvaise presse », 2000.
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manières d'être socialement acceptables, s'il veut être reconnu comme un journaliste
professionnel. Ces techniques, ces normes, ces manières d'être et de faire évoluent.
Dans son travail, le journaliste professionnel doit les connaître afin de mobiliser celle
qui est adaptée à chaque situation, à chaque époque, à chaque entreprise. Il doit aussi
pouvoir les mobiliser discursivement face au sociologue, pour prouver qu'il connait
les tenants et les aboutissants de son rôle. Tenir un rôle, c'est donc agir de manière
conforme à ce rôle, à la fois par ses pratiques et par ses discours. Il faut y voir plus
qu'une contrainte : savoir utiliser les prescriptions de rôle, c'est aussi une ressource.
Car celui qui se coule dans le rôle pourra bénéficier du prestige symbolique, de
l'autonomie professionnelle, voire du pouvoir historiquement acquis par la
profession, par son entreprise de presse, par sa spécialité, etc. Au final, accepter la
prescription de rôle, c'est à la fois se soumettre à une identité professionnelle, faire
sienne cette identité par son incarnation et, parfois, l'imposer à autrui. L'identité
professionnelle est donc un objet complexe. Elle est historiquement construite par les
luttes des acteurs et par leurs résultats. Elle est à la fois collective (c'est l'identité
construite par le groupe) et individuelle (elle est incarnée par des individus). De plus,
toute identité se définit pour soi et pour autrui, et les individus travaillent à faire
coïncider l'image qu'ils se font d'eux-même avec celle qu'ils peuvent renvoyer.
D'autre part, l'identité professionnelle se construit à travers les interactions entre
l'idéal professionnel et la réalité du travail : c'est-à-dire que la pratique s'inspire de
l'idéal et que l'idéal, en retour, est revu à l'aune des pratiques. Enfin, l'identité ne se
résume pas aux représentations dominantes, surtout dans le cas du journalisme où la
majorité des praticiens n'ont aucune prise sur la production des discours. « Ainsi, on
peut définir une identité professionnelle en prenant en compte tous les agents qui
adhèrent à la totalité ou à une partie de la représentation dominante à une époque
donnée, adhésion de droit ou par amalgame identitaire.23 »
Il peut alors s'avérer pertinent d'évaluer dans quelle mesure – et dans quelles
conditions – la pratique angulaire participe bien de la contrainte de rôle du journaliste
professionnel, puisque c'est bien de cela dont il s'agit. Car le procédé angulaire
semble bel et bien pouvoir prétendre rassembler tous les journalistes car - c'est
l'hypothèse de Denis Ruellan - la pratique angulaire serait suffisamment souple pour
23 Ruellan D.& Thierry D., [Link]., p38.
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être revendiquée et mobilisée par des journalistes de tous bords, et pas seulement par
l'un ou l'autre des univers spécialisés de la profession.
Nous proposons donc une étude en termes d'usages identitaires d'une technique et
d'un discours sur la technique qui semblent participer de la prescription du rôle de
journaliste professionnel. Cela suppose, en premier lieu, de vérifier cette dernière
hypothèse : en quoi une technique – la pratique angulaire – participe-t-elle d’une
prescription de rôle ? Ensuite, on s'interrogera sur les usages pratiques et discursifs
qui en sont faits pour, finalement, chercher à comprendre ce que ces usages apportent
à l'identité professionnelle journalistique. Autrement dit : en quoi la connaissance et
la mise en œuvre de cette pratique permettent-elles au journaliste de se forger un
idéal du métier et de s'y conformer ainsi qu’aux attentes de ces interlocuteurs sur ce
que doit être un journaliste ?
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sur le terrain.
La première hypothèse, sans laquelle ce travail n'aurait pu être entamé, est que la
notion d'angle fait sens pour les journalistes d'aujourd'hui. Du moins pour certains
d'entre eux. Cette norme aurait même pris une certaine importance – du moins
symboliquement, car nous ne pouvons pas juger a priori de son usage – parce que la
pratique angulaire normalise potentiellement toutes les étapes de la production de
l'information, du choix d'un sujet à la rédaction en passant par le recueil de
l'information. Cette importance ne vaudrait pas pour toutes les époques, car le
concept d'angle est historiquement situé. Denis Ruellan en trouve les premières
traces dans les années 1920, même s'il ne semble se répandre dans les manuels
qu'après guerre. Nous supposons donc que cette norme a été intériorisée par un grand
nombre de journalistes – du fait de son haut degré d'indéfinition et de généralité -
mais qu'elle se trouve en concurrence avec d'autres normes plus anciennes d'écriture
(les 5W, la pyramide inversée, etc.) et de posture (l'objectivité, l'engagement, la
déontologie, etc.). Cette hypothèse impose d'évaluer la place qu'occupe réellement
l'angle dans les pratiques et les discours. Il faudra alors restituer cette technique par
rapport à d'autres techniques.
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Méthodologie
Nous avons pris le parti de tester ces hypothèses auprès de journalistes de presse
écrite et de télévision. Deux spécialités bien distinctes. Toutefois, la notion d'angle –
nous le disions plus haut – semble être assez floue pour être mobilisée dans des
univers variés. Nous voulions nous en assurer. Par ailleurs, il semblait important de
ne pas nous concentrer sur les spécialités prestigieuses, ni sur les personnes les plus
en vue. Plutôt que d'étudier les journalistes très légitimes, ceux qui sont les plus
fréquemment autorisés à porter une parole publique sur la profession, nous avons
choisi d'enquêter auprès de praticiens en position plutôt basse dans les hiérarchies
professionnelles. Il s'avère pertinent, alors, de travailler sur ceux dont le travail est
parfois dénigré ou jugé peu digne d'intérêt – y compris dans le milieu universitaire ;
des journalistes qui passent certainement moins de temps que les ténors de la presse
parisienne à parler de leur métier et qui, pourtant, sont des « pros ». L'histoire de la
profession, en effet, passe souvent par l'analyse de documents laissés par ses
membres les plus éminents, note Sandine Lévêque25. Cela devrait inciter le chercheur
qui s'intéresse à la dynamique de la professionnalisation à étudier le journalisme
« par le bas », c'est-à-dire la manière dont ceux la majorité silencieuse des praticiens
s'approprie l'identité professionnelle et la nourrit en retour. Si l'on ajoute à ces critère
de choix celui de la proximité et de l'accessibilité du terrain, on aura une idée assez
précise des raisons pour lesquelles ce sont des journalistes locaux qui ont été suivis.
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serviront à contextualiser notre propos. Pour autant, nous ne postulons pas que nos
conclusions concernant l'apport de l'angle à la définition du rôle de journaliste local
soient transférables à d'autres spécialités. La profession est aujourd'hui trop éclatée
pour que l'on se permette ce genre de raccourcis.
Afin de ne pas nous contenter de discours normatifs, des observations ont été
réalisées dans trois rédactions : la rédaction locale d' Ouest France à Rennes, la
rédaction produisant les pages communes à toutes les éditions de ce même journal (le
« siège ») ainsi que la rédaction de France 3 Bretagne. Le temps de présence dans les
rédactions s'élève au final à sept jours. Trois jours dans la rédaction locale, trois jours
dans celle de France 3 et une journée au siège d' Ouest France, à raison de huit ou
neuf heures de présence par jour. Ces quelques journées de travail ont permis
d'observer les interactions au sein de la rédaction et en dehors, mais aussi de côtoyer
les journalistes hors de leurs temps de travail : en pause déjeuner, etc. L'observation –
qui n'est pas participante, il s'agissait simplement de suivre les journalistes – avait
pour but de repérer quels usages de la notions d'angle et de la pratique angulaire
pouvaient être fait dans la pratique quotidienne du journalisme local.
Quelques mots sur les entreprises visitées. Ouest France est le premier quotidien
Français en nombre d'exemplaire vendus. Le journal, qui existe depuis la libération
est en situation de quasi monopole sur une grande partie de sa zone de diffusion –
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qui, par ailleurs, s'étend sur 1é départements. Le journal doit une partie de son succès
à son omniprésence, localement (le groupe Ouest France a, au fil du temps, racheté
ou éliminé la plupart de ses concurrents), ainsi qu'à son réseau de rédactions et de
correspondants. A noter, le journal consacre également plus de moyens aux
informations nationales et internationales que les autres titres de la presse
quotidienne régionale. Au final, l'organigramme de l'entreprise est relativement
complexe et très hiérarchisé, avec des correspondants presque partout sur sa zone de
diffusion, une rédaction dans la plupart des villes grandes ou moyennes, une
rédaction plus importante de chaque département, qui monte les pages
départementales, et une rédaction centrale chargée des pages communes à toutes les
éditions ainsi que des pages régionales. La rédaction locale de Rennes produit les
pages locales des éditions Rennes et Rennes 2. Elle est également chargée de
coproduire avec les autres rédactions et de monter les pages communes à toutes les
éditions d'Ille et Vilaine.
Ce travail a été complété par des entretiens semi directifs réalisés après les
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séquences d'observation ou, plus rarement, pendant. Ces entretiens ont été menés
dans le but de recueillir le point de vue des journalistes sur leurs méthodes de travail,
et notamment sur la pratique angulaire. Il s'agissait aussi d'approcher leur vision sur
les interactions de travail dans lesquelles ils s'engagent chaque jour. Le parti pris était
de poser des questions très ciblées, donnant lieu à des entretiens plutôt courts – ne
dépassant pas 50 minutes - dans la mesure où la problématique portait sur une
pratique précise. Tous ont été menés avec une grille d'entretien qui a peu évoluée. La
plupart a été enregistré. Cependant, un certain nombre d'entre eux ne le furent pas,
parce que les conditions ne permettaient pas. Il s'agit de discussions au restaurant,
dans des bars ou en voiture. Les personnes rencontrées appartiennent pour la plupart
aux trois rédactions visitées, mais on y trouvera aussi un journaliste du Mensuel de
Rennes26 et quelques pigistes travaillant épisodiquement pour la presse locale (le plus
souvent à la production de suppléments). Il n'a malheureusement pas été possible de
suivre ces journalistes au travail. Les entretiens ont tout de même été menés parce
qu'il nous a semblé qu'ils apporteraient un éclairage supplémentaire dans la mesure
où les pigistes, bien que travaillant parfois pour les mêmes journaux, ont des contacts
avec leurs pairs sensiblement différents des interactions observables dans les
rédactions. Puisque nous postulons que la pratique angulaire peut constituer un
instrument de réglage des relations de travail, il semblait intéressant d'approcher la
plus grande variété possible de ces interactions, que ce soit par des observations ou
par la parole des acteurs.
L'accès aux différents terrains d'enquête n'a guère présenté de difficultés. Lors de
la première prise de contact avec une rédaction – il s'agissait d'une demande de stage
– le parti pris était de rester évasif sur le sujet de cette étude. Cela avait été conseillé
durant les cours de méthodologie. La recherche était donc présentée aux acteurs
comme un travail sur les « techniques journalistiques ». Dès lors, les inévitables
questions sur ce travail étaient gênantes : il fallait parler l'objet de cette étude pour
justifier la présence d'un observateur dans la rédaction. Cela provoquait une certaine
26 Ce journal, que l'on pourrait qualifier de presse magazine d'information régionale locale réalise
chaque mois des enquêtes qui donnent lieu à plusieurs articles anglés sur des points différents.
Comme, en plus, la rédaction produit des informations « chaudes » sur Internet, on pouvait faire
l'hypothèse que ses journalistes ont développé un rapport particulier et complexe à la pratique
angulaire.
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gène car il était demandé aux journalistes de faire des efforts, d'accepter d'être suivis
toute la journée, tandis que les intentions de l'observateur leurs étaient dissimulées.
Plutôt que de mentir, le thème du mémoire leur a été révélé mais sans que la
problématique ne soit formulée, évidemment. Les journalistes ont donc su que la
recherche portait sur le rôle de la pratique angulaire dans leur travail. Cette nouvelle
posture a immédiatement eu deux effets bénéfiques. D'abord, elle a rassuré les
journalistes. Toute suspicion à disparu puisque la plupart des enquêtés ont, semble-t-
il, considéré la recherche comme presque farfelue, car centrée sur de tous petits
détails. Bref : comme innovensive. Second avantage : force fut de constater que ce
thème – bien que « tout petit 27» ou saugrenu – faisait réagir. Des réactions
d'incompréhension, de surprise ainsi que des jugements critiques du type «vous allez
voir que dans la rédaction, c'est une catastrophe 28». Alors que ce travail fut parfois
déstabilisant à mener; jusqu'à douter de sa pertinence, les nombreuses réactions
provoquées par l'annonce de son sujet ont confirmé l'intérêt d'un travail sur la
pratique angulaire. Le parti pris d'évoquer explicitement le thème de ce travail avec
les journalistes aura donc été productif. A condition, toutefois, d'analyser les effets
que cette posture peut induire. Certains journalistes, en effet, ont présenté une
tendance à sur-valoriser la pratique angulaire, comme s'il leur fallait se justifier
devant l'enquêteur. D'autres fois, au contraire, des sourires ou des allusions appuyées
et parfois ironiques représentent des formes de mise à distance du concept, comme si
celui-ci appartenait plus au sociologue qu'au vocabulaire indigène. La présentation
des résultats des observations tiendra compte de ces phénomènes.
27 « L'angle, c'est tout petit, l'angle » (une journaliste d' Ouest France lors d'un entretien).
28 Un rédacteur en chef, lors de notre premier contact téléphonique.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
certains moments où ils cherchent à légitimer leur action. Nous tâcherons alors de
définir le sens que peut prendre le concept pour les praticiens, mais il nous importe
surtout de montrer que ce concept constitue une ressource leur permettant de définir
pour eux-mêmes et pour autrui ce qu'est un journaliste. En cela, l'angle est un idéal
professionnel. Cependant, l'angle n'est qu'une technique qui ne garanti pas à elle
seule que le travail du journaliste sera conforme aux objectifs qu'il se donne, et les
journalistes locaux sont d'ailleurs aussi prompts à relativiser son usage qu'à le
valoriser.
La seconde partie est plus inspirée par le livre de Jacques Siracusa sur le travail
des reporters de télévision. Un ouvrage dans lequel il montre que l'angle est une
manière de formuler le sujet aisément mobilisable tant par la hiérarchie que par les
exécutants. Nous poursuivrons ces travaux en les ouvrant au journalisme de presse
écrite pour montrer que l'angle permet aux journalistes de coordonner leur action
avec celle de leurs collaborateurs et, si possible, de les enrôler. Ce faisant, la pratique
angulaire définit le rôle des uns et des autres, elle est un élément d'imposition de rôle
qui peut être utilisé par les journalistes afin d'apparaître comme des « pro ». Là
encore, nous montrerons que ces usages de la pratique angulaire dans l'intéraction
sont à relativiser, parce que les journalistes ne disposent souvent pas d'assez de
ressources pour maîtriser parfaitement le procédé angulaire. Du reste, beaucoup
semble délaisser la pratique, du moins en journalisme local.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
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L'angle journalistique Pierre YACGER
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Gérard Cornu et Denis Ruellan30 ont montré que le journalisme faisait un usage
de plus en plus intensif de technologies, mais que la rationalisation du travail
journalistique passait avant tout par des techniques informelles. Les éléments de
rationalisation qui ont peu à peu été introduits dans les processus de production de
l'information sont pour la plupart des techniques informelles, qui vont de la division
du travail aux normes d'écriture. Ces rationalisations s'ancrent dans des logiques
diverses : gestionnaire, marketing, éditoriale, etc. Au final, les techniques
intellectuelles mobilisées par le journaliste sont le fruit de ces différentes influences,
comme l'a montré Jean Chalaby31. Mais du point de vue des rédactions, ces
techniques ont des effets contradictoires : d'un coté elles permettent aux journalistes
de se poser en experts de la production de l'information mais, de l'autre, elles
constituent une source de frustration dès lors que la normalisation par les techniques
est utilisée comme moyen de contrôle par la hiérarchie ou par ceux qui financent le
journal. Ainsi, l'informatisation des salles de rédactions locales semble isoler les
journalistes ou réduire leur autonomie dans certaines situations. Quant aux journaux
télévisés, ils sont parfois composés autoritairement au nom de l'audimat et des envies
d'un public mal connu plutôt que sur des critères journalistiques32.
Alors, Gerard Cornu et Denis Ruellan définissent les savoirs faire mobilisés par
les journalistes comme des techniques intellectuelles. Car rationaliser l'activité
journalistique implique de codifier des tâches diverses (sélection des sujets, collecte
et traitement de l'information, écriture de presse, mise en page, choix des Unes, etc.)
et qui sont largement imprévisibles. Même si certains médias, quotidiens gratuits et
sites d'information en ligne en tête, semblent être capables de trouver l'information et
de la mettre en forme de manière extrêmement standardisée, en reprenant l'AFP à
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L'angle journalistique Pierre YACGER
l'aide de logiciels33 ; la règle dans les rédactions semble plutôt être de laisser la place
à l'initiative individuelle. Parce qu'il n'existe pas de définition uniforme des objectifs
à atteindre (satisfaire les envies du lecteur, ne pas se laisser doubler par la
concurrence, etc.) ni des critères de choix les plus importants : ce qui fait la
« valeur » d'une nouvelle, son « actualité », etc.
En quoi des techniques souples, qui laissent une certaine liberté de choix aux
individus, peuvent-elles constituer le socle d'une professionnalisation ? Un récent
ouvrage collectif sur les genres journalistiques a montré que c'était peut-être au
moins autant les usages discursifs des genres que leurs usages pratiques qui en
faisaient des éléments du professionnalisme. Les genres journalistiques ne sont pas
systématiquement utilisés et certaines rédactions locales ne semblent guère valoriser
leur usage34. Par contre, les manuels consacrent souvent de longs développements à
la technique. Pour Roselyne Ringoot et Jean-Michel Utard35, les genres constituent
même des étendards de la profession, ils symbolisent sa rigueur et les discours
indigènes tendent à essentialiser ces techniques, à les réifier. Au contraire, les genres
journalistiques ne sont que la formalisation provisoire d'un processus permanent de
redéfinition du journalisme et de ses pratiques. Les genres sont utilisés en référence à
des idéaux qui évoluent, à des modèles de professionnalisme contradictoires. Ainsi,
les techniques intellectuelles spécifiquement journalistiques (nous ne parlons pas ici
de la division du travail ni des technologies) structurent le travail des praticiens de
manière relativement souple mais sont durcies par les discours dans le but de
légitimer les pratiques professionnelles.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
de cohérence. Efficacité, d'abord, parce que le journaliste qui choisit à l'avance quel
aspect du sujet il va traiter ne se lance pas sur le terrain à l'aveugle. Son angle l'aide à
sélectionner les interlocuteurs pertinents, les questions à leurs poser et, plus tard, c'est
encore en fonction de son angle qu'il fera le tri dans ses notes ou ses rushes.
Cohérence, ensuite, et à deux niveaux : entre les différents papiers sur un même
thème, tout d'abord, parce qu'en multipliant les angles, la rédaction se donne la
possibilité de gérer le retour d'un sujet sans répéter les mêmes choses. Cohérence
interne aux papiers, ensuite, parce que le fil directeur du papier a pour but d'éviter les
digressions et de permettre d'aller à l'essentiel tout en produisant un texte agréable à
lire. Rappelant les usages des genres journalistiques, la rationalisation du travail par
les angles serait relativement souple : il n'existe pas de recettes pour angler,
seulement quelques critères de choix dont l'importance relative varie selon les
spécialités considérées. Les auteurs distinguent quatre critères présidant aux choix
d'un angle : l'accessibilité (ais-je les moyens de traiter cet aspect du sujet?),
l'adaptation aux intérêts et aux connaissances du public visé, la pertinence et
l'originalité. Ces critères disent bien comment l'angle, en tant que rationalisation du
travail, peut permettre aux journalistes de se présenter comme professionnels. Parce
que, d'une part, l'angle leur permettrait de travailler efficacement et dans le respect de
contraintes éthiques, de temps et de moyens. D'autre part, c'est grâce à l'angle que les
journalistes pourraient produire un discours adapté à leur public. En cela, le discours
journalistique se définit contre d'autres formes d'énonciation : discours profanes et
développés presque sans contraintes, parfois longs ou abscons (l'auto-publication sur
Internet, par exemple) ou discours soumis à des contraintes de précision et de rigueur
qui les rendent inapte à une consommation quotidienne et de masse (discours
scientifiques). Ensuite, l'angle ne serait mobilisable que par des journalistes pour
deux raisons. Première raison : il faut, pour choisir un angle pertinent, savoir évaluer
la pertinence et l'attractivité d'un événement. Ce travail de sélection et de
hiérarchisation serait proprement journalistique car il nécessite une connaissance de
l'actualité, du public et de ses attentes que les journalistes sont seuls à revendiquer.
Seconde raison : la pratique angulaire laisse place à la créativité et au talent qui sont
souvent reconnus comme des qualités professionnelles. Trouver un bon angle, c'est
souvent choisir un éclairage original.
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L'angle peut être défini a priori comme une technique souple de rationalisation du
travail. Dès lors, le concept d'angle est un élément mobilisable par tout journaliste
qui veut se revendiquer comme professionnel, ou encore pour ceux qui cherchent à
mettre en avant les qualités du professionnalisme journalistique face à d'autres
discours. Soit. Mais faut-il considérer, pour autant, que les journalistes aient besoin
de ce concept ? Ou qu'ils aient envie de le mobiliser ? Après avoir grossièrement
défini les contours de la notion, il nous faut comprendre ses usages, son implicite et,
finalement, la valeur et la dimension normative associées au concept. Parce qu'il
existe des techniques professionnelles qui, bien que plus ou moins connues, ne font
pas sens pour les praticiens; ou qui leur importent peu. Le code typographique36, par
exemple, concerne les journalistes. Certains le connaissent, mais le chercheur qui
déciderait d'aller interroger des professionnels sur les représentations du code
typographique risque de recueillir peu de réactions, parce que cette technique ne
constitue pas un enjeu. Et même s'il se trouve des journalistes pour se plaindre de
certaines évolutions du code37, les réactions de ce type restent marginales.
Ce n'est donc pas l'usage de la technique qui, en soi, fait le professionnel. Il faut pour
d'abord qu'il y ait des journalistes pour revendiquer sa maîtrise, qu'elle soit
36 Un code est publié chaque année. Il est sous-titré Choix de règles à l’usage des auteurs et des
professionnels du livre. Réactualisé à chaque fois, il contient des indications sur la manière
d'abréger les mots, d'écrire les nombres ou encore sur l'usage des différents types de
caractères.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Dans son article cosigné avec Gérard Cornu, le même auteur précise que
« pratiquement tous les manuels français de journalisme postérieurs aux années
197039 » mentionnent la pratique angulaire. Signe que la pratique angulaire a encore
gagné en importance depuis lors : le CFPJ propose désormais une formation pour
« trouver des angles originaux » et Christian Bobin a tiré un manuel40 de ces séances.
Afin de mesurer l'importance que pouvait revêtir la notion pour les pédagogues
contemporains, nous avons consulté 19 manuels, guides ou livres de pédagogie édités
durant les années 1990 et 2000. Ce corpus n'a pas vocation à être ni exhaustif ni
représentatif. Même s'il était possible de consulter tous les ouvrages du genre, il
resterait de toutes manières difficile de parler de représentativité, car certains d'entre
eux connurent des tirages restreints tandis que d'autres ont été largement diffusés. De
37 « Quand j’ai commencé […] le beau journal qui se tenait, choisissait des caractères à
empattement. Ce qu’on appelle de la famille des elzévirs. Alors que on considère que les gens
sont devenus débiles, il faut des bâtons. Du caractère bâton. Donc il y a tout cet
appauvrissement-là. » Une journaliste pigiste lors d'un entretien, la seule a avoir abordé ce
thème au moment où nous parlions des techniques d'écriture.
38 Ruellan D., « Le journalisme... », p.136.
39 Cornu G., Ruellan D., [Link]., p.149.
40 Bobin C., L’angle journalistique, 2009. Ce guide propose des exercices de créativité que
les journalistes peuvent pratiquer seuls ou – c'est recommandé – à plusieurs. Le but de cet
entrainement est d'apporter de la nouveauté dans leur pratique angulaire.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
L'usage fréquent de l'impératif dans ces extraits montre que les pédagogues font
preuve d'une réelle volonté de normaliser la pratique de l'angle. Pour eux, cela se
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L'angle journalistique Pierre YACGER
justifie par le fait que l'angle constitue un enjeu journalistique important (pour
susciter l'intérêt du lecteur, pour être pertinent ou encore pour stimuler la créativité).
La plupart des manuels cherchent à propager l'usage - et le « bon » usage - de la
pratique angulaire, car ils l'associent intimement à l'idée de professionnalisme. Le
travail d'angulation ferait – en partie – le journaliste. Une croyance présente dans
presque tous les manuels mais à des degrés divers. Parfois, elle semble latente tandis
que d'autres auteurs la résument plus explicitement, tel Jean-Luc Martin-Lagardette :
« Il y a de multiples façons d'aborder un événement. Les bons journalistes sont ceux
qui savent trouver un angle original, mais aussi adapté et attractif.48 » Celui qui va le
plus loin dans l'association entre pratique angulaire et professionnalisme est Jacques
Mourinquand. Sous sa plume, la technique acquerrait presque une dimension
ontologique, notamment lorsqu'il écrit que « l'angle est [...]l'instrument essentiel du
travail journalistique, celui dont on se sert sans cesse dans une enquête 49» avant
d'ajouter que « rechercher un sujet d'enquête ou son angle, c'est une attitude50 ».
Après l'étude des manuels, les premiers contact avec des journalistes ont achevé
de nous persuader de l'intérêt de notre objet d'étude. Prenons ce rédacteur en chef à
France 3, par exemple. Suite à une demande de stage par courrier électronique, il
téléphone. La discussion démarre : il pose quelques questions et, très vite, s'étonne
du thème de ce mémoire :
« Alors vous travaillez sur l'angle. Ah, vous allez voir que c'est pas
fameux dans la rédaction ! C'est une catastrophe ! Les journalistes
partent toujours sur le terrain sans avoir d'angle de défini. Mais enfin,
vous verrez... »
48 Martin-Lagardette J-L., « Le guide de l'écriture journalistique », 2009, p.52.
49 Mourinquand J., « L'enquête », 1994, p30.
50 Mourinquand J., [Link]., p.33.
51 Bachmann P, « Communiquer avec la presse », 1994, p.32.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Lors des entretiens, ensuite, ce phénomène s'est répété : les enquêtés ont tous
valorisé le procédé angulaire. D'abord, les journalistes ont confirmé la précocité de
son apprentissage lors de la socialisation à la profession. Nombre de journalistes et
de stagiaires racontent que la pratique angulaire leur a été enseignée dès le début de
la formation. Pour certains, l'apprentissage s'est même fait avant, lors des premiers
contacts avec le milieu, comme cette pigiste :
La familiarité avec le procédé angulaire est plus ancienne que celle avec les
genres, par exemple. Une pigiste indique d'ailleurs que « dans les cours de rédaction
pure, c'est un peu la première pierre de l'édifice, quoi ». Les manuels suivent le
même ordre, puisqu'ils abordent le procédé angulaire avant les autres techniques.
Comme si le procédé pouvait être considéré comme une première définition du rôle
de journaliste.
Ensuite, la plupart des enquêtés ont parlé de leur travail en insistant sur leur
connaissance de la pratique angulaire. Évidemment, la situation les y invitait : ils
savaient que l'enquête porterait sur les techniques journalistiques ou sur les angles.
Dans tous les cas, des questions concernaient précisément la pratique angulaire. Si
l'enquêteur s'était contenté de questionner les journalistes sur leurs pratiques sans
mentionner le concept d'angle, certains n'en auraient probablement pas parlé. Mais il
s'agissait, précisément, de les faire réagir sur le sujet afin de voir s'ils
52 Ce regard critique n'est pas celui de la majorité des rédacteurs en chef de rédactions locales
(presse ou télévision), à notre sens. Le responsable que nous citons ici était entré en fonctions
quelques semaines seulement avant la période d'observation, ce qui explique peut-être sa
facilité à prendre du recul par rapport à un état de fait dont il pouvait ne pas s'estimer
entièrement responsable.
53 Journaliste pigiste, lors d'un entretien.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Un localier d' Ouest France mérite d'être largement cité, tant son discours semble
résumer tout ce qui a été écrit plus haut :
De tels propos dans la bouche d'un journaliste qui a fait toute sa carrière dans des
rédactions locales prouvent que les pédagogues ou les grandes plumes ne sont pas les
seuls à parler de professionnalisme. Ils montrent aussi combien l'angle peut être
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L'angle journalistique Pierre YACGER
intériorisé comme une norme, comme une norme-clé, même. Une compétence
indispensable pour penser ce qui fait le journaliste professionnel et ce que doit faire
ce même journaliste pour être un « bon » journaliste.
Ces discours normatifs ne sont-ils pas des artefacts éloignés des représentations
indigènes ?Les journalistes rencontrés partagent avec les rédacteurs de manuels une
certaine contrainte de rôle. Comme le pédagogue, praticien à qui l'on demande s'il lui
semble important, pour un journaliste, de bien penser à son angle58 perçoit une
attente quand à son rôle. Quelle que soit la posture du sociologue, en effet, telle
question pousse le journaliste à se justifier. C'est pour lui le moment de montrer qu'il
sait ce qu'est un bon journaliste. Et force est de constater que, sommés de légitimer
leur travail, celui que l'on questionne sur l'angle comme celui que l'on ne questionne
pas (l'auteur de manuels) tombent d'accord sur un point : l'angle est important, ou
devrait l'être, dans l'exercice de la profession. On objectera peut-être que la cette
unanimité résulte probablement d'une imposition de problématique. Autrement dit,
puisque le sociologue commence à parler d'angle, ses interlocuteurs entrent dans son
jeu et développent les justifications qui leur semblent appropriées même si, au
quotidien, elles n'ont pas grand sens. D'abord, il convient de remarquer que
l'entretien portait sur diverses pratiques et notamment sur l'usage des genres. Or, les
questions portant sur cette dernière technique n'ont jamais entrainé de longs
développements, et encore moins de jugements de valeur. Selon les journalistes, les
genres sont mobilisés, mais il serait bon de les utiliser plus afin d'améliorer le plaisir
de lecture. Leur discours sur ce thème va rarement plus loin. Jamais les enquêtés
n'ont valorisé la centralité et la nécessité des genres de la même manière que le
procédé angulaire.
D'autre part, il est évident que les journalistes rencontrés n'auraient peut-être pas
employé le mot « angle » si le sociologue ne l'avait prononcé le premier. Mais il
convient de noter qu'une fois le terme formulé, tous s'accordent à lui reconnaître un
statut à part dans les techniques professionnelles. Les travaux sur le journalisme, les
manuels et les entretiens réalisés pour ce mémoire convergent donc pour montrer que
l'angle est défini par les journalistes comme une technique particulièrement
58 Cette question appartient à notre guide d'entretien dont un copie figure en annexe.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Après avoir montré que les journalistes locaux comme les manuels associaient la
pratique angulaire au professionnalisme en faisant de la première une compétence clé
du second, il convient d'entrer plus finement dans ces discours de légitimation. Pour
quoi les journalistes considèrent-ils cette pratique comme si importante ? Quelles
sont les arguments de cette légitimation de leur travail par la techniques ? Une partie
des discours s'attache à montrer que la pratique angulaire peut être mobilisée dans le
but de rationaliser le travail de production de l'information. Les argumentations se
déploient ensuite à deux niveaux : la pratique angulaire permettrait aux journalistes
de construire leur autonomie pour, finalement, pouvoir assumer le rôle social qui leur
est dévolu : produire un discours d'information pour leur public tout en respectant les
règles d'éthique (malgré les contraintes productives). Toutefois, il convient de ne pas
sur-interpréter ces discours des légitimations car ils ne renvoient pas à une définition
durcie et partagée de la technique. La pratique angulaire semble en fait avoir été
intériorisée de multiples manières. Même dans les discours indigènes, elle ne
constitue pas un mythe unifié.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
La pratique angulaire doit aussi permettre d'intégrer les goûts du public et son plaisir
de lecture dans la production de l'information. Une journaliste commencera d'ailleurs
par me dire « pour moi, l'angle c'est surtout pour le lecteur. Pour qu'il sache où on
va.60 ». Un article bien anglé est réputé plus agréable à lire. Mais les attentes du
lectorat, le journaliste peut-il vraiment les connaître ? A Ouest France, le service
Recherche et Développement produit des données assez précises sur les habitudes et
les préférences des lecteurs. Mais la plupart du temps, les rédactions imaginent plutôt
ces attentes en référence à des critères généraux comme l'originalité, la proximité,
l'actualité, etc. Pour prendre en compte son lectorat, le journaliste doit alors choisir
ses sujets et ses angles en fonction de ces critères :
59 Termes indigènes. Le mot « papier » renvoie à un article de presse écrite tandis que « sujet »
fait référence à la production des journalistes de télévision.
60 Cheffe de service, Ouest France.
61 Martin Lagardette J-L, « Le guide... », p.50.
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précisément, mais elle reste un objectif pour les rédactions. Ces critères doivent être
intégrés à la pratique angulaire, comme l'exprime Jean-Luc Martin-Lagardette. En
cela, la pratique angulaire permet au journaliste de travailler de manière
professionnelle, c'est-à-dire non pas en fonction de ses envies propres – d'ailleurs
« la sélection est parfois douloureuse à effectuer62 » - mais en imaginant les envies
d'autrui – en l'occurrence, le lecteur. Cette capacité à mettre sa subjectivité de côté est
souvent présentée comme une compétence professionnelle et « la bonne rédaction
est celle qui se conforme à la bonne manière. La bonne manière est définie par la
commande.63 » Pour les journalistes, cette acceptation des contraintes et des
commandes, cette prise en compte du public représentent des moyens de se
différencier des amateurs dont l'importance pourrait s'accroitre face au succès des
blogs, wiki et autres sites personnels. Des formules de commentaire et d'auto-
publication à travers lesquelles des amateurs expriment un besoin de subjectivité et
de créativité plus qu'ils n'utilisent les normes professionnelles du journalisme.
D'ailleurs, le journalisme citoyen et le blogging donnent lieu à bien peu de
reportages, mais plutôt à des articles de commentaire64.
Puisque l'écriture de presse suppose d'opérer des tris, des sélections, alors un
travail d'angulation bien mené doit avoir lieu assez tôt afin que le journaliste ne
recueille que les données dont il peut avoir besoin. Pour les articles longs et les
dossiers, il lui est particulièrement important de savoir ce qu'il cherche car le nombre
d'informations à récolter et de personnes à rencontrer est souvent grand. Ainsi, au
Mensuel de Rennes,
« La question des angles, elle se pose même avant [le choix des genres].
Elle se pose en conférence de rédaction, quand on discute des sujets,
quand un journaliste propose un sujet, ou alors quand on lui propose de
faire un sujet. Alors, soit le sujet est tellement bon et il est tellement déjà
cadré que l’angle s’impose de lui-même. Soit on décide de travailler un
sujet. Il y a tel journaliste qui va se mettre sur tel sujet, et il va faire tout
son travail de défrichage, revue de presse, entretiens exploratoires, etc.,
etc. Pour pouvoir, à ce moment là, dégager un angle. Et ça c’est aussi le
boulot du rédacteur en chef : de veiller à ce qu’il y ait toujours un angle
dans les papiers qu’on propose, quoi. Et de toujours être en contact avec
62 Ibid., p.50.
63 Broucker J.? « Pratique de l'information et écritures journalistiques », 1995, p.65.
64 Aubert A., « La société civile et ses médias », 2009.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Autre contrainte, le retour d'un sujet. Lorsqu'un thème est abordé plusieurs
fois dans le même journal sous forme de dossier ou dans différentes éditions, la
pratique angulaire permet de varier les informations que l'on apportera sur le sujet.
65 Journaliste du Mensuel de Rennes, à propos des enquêtes publiées par son journal sur
plusieurs pages et qui, souvent, donnent lieu à une série d'articles.
66 Grévisse B., « Écritures journalistiques », 2008, p.85.
67 Journaliste pigiste.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
En général, un sujet récurrent sera d'abord traité sous un angle du type « bilan » ou
« les enjeux » puis, au fil du temps, des angles plus précis, plus originaux, plus
locaux et davantage centrés sur des individus apparaitront. Plusieurs manuels citent
cet usage de la pratique angulaire. Une journaliste l'illustre par l'exemple. Après un
tremblement de terre en Inde, Ouest France avait publié le témoignage d'une petite
fille ayant survécu au drame :
Varier les angles permet de ne pas lasser le lecteur. Cela incite les journalistes à faire
preuve de créativité, à ne pas se contenter d'angles du type « bilan » ou « causes -
conséquences ». D'ailleurs, jamais on ne parle de « bon angle » ou de sujet « bien
anglé » pour ce type de cadrages. Ces approches ont été naturalisées, comme si elles
s'imposaient d'elles-même. Avant une réforme, on présente ses enjeux, après une
catastrophe, on en tire le bilan. C'est dans l'ordre des choses. Les angles qui
interviendront après cette phase de présentation générale, au contraire, peuvent être
plus valorisés. Et plus valorisants pour le journaliste, en ce qu'ils lui donnent
l'occasion de faire preuve d'originalité. Car les techniques intellectuelles mobilisées
par le journalisme ont ceci de particulier qu'elles valorisent le talent : il ne suffit pas
de savoir ce qu'est un angle pour trouver « le bon angle » et connaître les règles
d'écriture ne fait pas de vous un auteur agréable. Il ne s'agit cependant pas seulement
de créativité, mais également de compétitivité : Jacques Siracusa note, après
Althéide, que l'éventail des traitements proposés sur un sujet est une conséquence
directe de la concurrence que se livrent les médias. Alors, plus un sujet est visible
dans l'espace public, plus ses modes de traitement seront variés, chaque média
cherchant à apporter une nouveauté – par rapport à ce qu'il a déjà produit et par
rapport à ses concurrents. « De ce point de vue, un reportage télévisé sur une
compétition d'échecs ressemble davantage à un sujet sur la pétanque ou la pelote
basque qu'à un autre sur le football.69 »
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De même, chaque article suit une trajectoire propre : du choix du sujet à son
écriture, de multiples orientations et réorientations peuvent être opérées. Celles-ci
peuvent être le fait de contingences (contraintes matérielles et temporelles, qualité
des témoignages obtenus, etc.) ou de l'activité volontaire ou non d'acteurs
appartenant à diverses professions et qui ont chacun leurs intérêts propres. Mieux que
n'importe quelle technique, la définition d'un angle peut permettre au journaliste de
maîtriser autant que possible cette trajectoire, étant donné que l'angle est peut-être le
70 Strauss A., « La trame de la négociation », p.143.
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seul élément qui peut l'orienter à chacune de ses étapes. Lors d'un reportage, par
exemple, un angle choisi très tôt permettra au journaliste de trouver une
documentation précise, de choisir les interlocuteurs pertinents, de ne leur poser que
des questions ciblées et de sélectionner ce qui, dans leurs réponses, présente un
intérêt pour les développements. C'est-à-dire que la pratique angulaire introduit une
cohérence dans le processus d'élaboration de chaque article. Cela donne au
journaliste une longueur d'avance sur ses sources qui, elles, ne peuvent influer que
sur une seule de ces étapes – en théorie, du moins.
Toutefois, l'angle n'est jamais fixé une fois pour toutes, et les journalistes
comme les manuels s'accordent à valoriser la souplesse et l'adaptabilité du
journaliste.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
soient les contingences de la production. Si l'on reconnaît que cette technique est
mobilisable par les autres acteurs intervenants sur cette trajectoire, alors le journaliste
perd l'instrument qui lui permettait d'assumer la responsabilité de ses propos. Voici
pourquoi certains mettent un point d'honneur à distinguer l'angle, technique
journalistique, du message essentiel, auquel doit penser toute personne qui cherche à
communiquer quelque chose. Nombreux sont les manuels et les journalistes
rencontrés qui emploient les deux termes. Deux notion qui sont présentées comme
distinctes, mais semblent séparées par une frontière bien mince. Pour Yves Agnés,
par exemple, prendre conscience de son message essentiel est une nécéssité du
journalisme mais aussi de tous les instruments de communication. Ainsi, les sources
peuvent définir et peaufiner leur message essentiel. Le journaliste, lui, doit aller plus
loin :
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Christian Bobin est plus explicite encore : « un bon angle est d'abord une
bonne question posée dans un contexte donné : en termes de moments, de valeurs et
de lectorats.75 » Mais c'est peut-être Denis Ruellan qui résume le mieux ces
représentations, quand il avance que c'est dans l'angle – plutôt que dans l'objectivité -
que le journaliste d'aujourd'hui situe la plus value apportée par son travail :
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Il nous importe peu de savoir si, dans l'absolu, le journalisme et la sociologie relèvent
d'une même démarche tout en se situant à différents degrés de réflexivité. Nous ne
souhaitons pas nous inscrire dans les querelles entre ceux qui reprochent au
journaliste de n'être pas conscient de ses effets de construction et ceux qui, au
contraire, considèrent qu' « un sociologue est tout simplement un reporter plus
scientifique, plus précis, plus responsable79 ». D'un côté, les intellectuels rêvent le
journaliste à leur image : plus intéressé par la rigueur que par les envies du public, de
l'autre les journalistes revendiquent une connaissance des méthodes de recueil de
l'information et des logiques de médiatisation dont les chercheurs devraient s'inspirer.
Il convient de noter que les journalistes et les intellectuels sont engagés depuis
longtemps dans une lutte pour le prestige symbolique, lutte de laquelle ne sont pas
absents la fascination réciproque80 et les enrichissement mutuels81.
Nous nous contenterons de noter que la pratique angulaire, par son effet
normatif, invite les journalistes à penser la construction de leur discours. Cette prise
77 Watine T., « Entre réalité, vérité et objectivité : la « perspective » journalistique », 2004, p.26.
78 Ibid., p.29.
79 Park R., cité par Plenel E., « Actualité de Park », 2008, p.10.
80 Sur le sujet, lire Rieffel R., «Journalistes et intellectuels : une nouvelle configuration culturelle »,
1992 et Lavoinne Y., « Le journaliste, l'histoire et l'historien », 1992.
81 Voir notamment Ruellan D., « Le journalisme ou... », 2007.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Ainsi, l'angle est à la fois la base du point de vue journalistique sur le monde
et la liberté du journaliste. Un papier anglé propose un regard à la fois professionnel
et individuel. Dès lors, le journaliste qui se fixe pour but de proposer une information
à la fois pertinente et éthique ne trouverait que des avantages dans ce concept.
L'angle serait pour lui un moyen d'être doublement fidèle à son identité, c'est-à-dire
d'être à la fois un journaliste et un journaliste singulier. Ainsi, la technique angulaire
autorise le journaliste à se dire auteur sans renier sa volonté de se présenter en
technicien de l'information et inversement. Or, l'attention à la dimension autoriale de
la profession est intégrée très tôt dans les discours sur le professionnalisme. On la
retrouve par exemple dans la loi du 29 mars 1935, qui représente une conquête
syndicale et permet la clôture des frontières de la profession.. L'article L.761-9
dispose en effet :
85 Sur le journaliste défini comme un auteur et sur les aménagements de la loi concernant la
propriété intellectuelle, cf. Mathien M., « Les journalistes et le système médiatique », 1992, p19.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
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L'angle journalistique Pierre YACGER
d'expression d'un talent propre) avec la pratique. Or, de multiples éléments incitent à
penser que les conditions de travail des journalistes sont fort éloignées de leurs
idéaux. Car les journalistes, pour la plupart d'entre eux, sont soumis à un nombre
croissant de contraintes productives. Certains auteurs, tels François Ruffin, Alain
Accardo ou Michel Mathien avancent alors l'idée qu'une partie au moins des idéaux
journalistiques aurait moins pour fonction de guide les pratiques que de rendre
acceptables les contraintes de production aux principaux intéressés ou d'empêcher les
lecteurs d'en prendre conscience. Le premier explique que les registres de la passion
et de la vocation servent à rendre acceptable des horaires impossibles87. Selon Alain
Accardo et Gilles Ballastre, les pigistes, eux, feraient de nécessité vertu en avançant
leur adaptabilité, leur réactivité et leur capacité à produire vite comme des qualités
professionnelles; alors même que ces compétences peuvent aussi être présentées
comme l'intériorisation par les journalistes eux-mêmes de logiques de marché et la
négation de leur autonomie88. Quand à Michel Mathien, il parle d'une « idéologie
défensive » qui « a pour vertu majeure de cacher la réalité de l'aliénation
professionnelle au public et, dans les apparences, aux professionnels eux-mêmes.89 »
L'angle ne constitue-t-il alors qu'un simple cache-misère.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Pour aider les journalistes à apporter cette touche de nouveauté, le manuel insiste sur
« un choix décisif : l'angle » :
« Le plus souvent, c'est dans l'idée même de l'angle que réside l'intérêt
du sujet. Son originalité permet d'écrire un papier sur le thème le plus
éculé.92 »
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L'angle journalistique Pierre YACGER
enregistrements sonores et des textes au cours de tournages qu'ils n'ont pas toujours
la possibilité de négocier. Parfois, en effet, ils doivent se contenter du temps d'un
rendez-vous pris par un journaliste de la rédaction papier pour officier. Là encore,
[Link]é indique que c'est dans la liberté de choisir leurs angles que ces
journalistes trouvent une satisfaction94.
Cette étude ne vise donc pas à définir un mythe, ses fonctions et ce en quoi
il diffère de la réalité. Accepter comme un mythe unifié le concept d'angle, ce serait
lui accorder trop d'importance. Car les journalistes rencontrés ne manifestent jamais
une vision si globale de l'angle que celle qui a été présentée plus haut. Cette
définition (l'angle comme technique de rationalisation permettant au journaliste de
maîtriser la trajectoire de son article et de proposer un point de vue journalistique) est
intéressante pour comprendre comment l'angle participe au travail de légitimation
mais ne doit pas être confondue avec les définitions intériorisées du concept. La
première, complexe et cohérente, est entièrement construite par le sociologue. C'est
une définition mosaïque composée en juxtaposant les multiples définitions locales.
Car dans les faits, l'angle est défini de manière si simple que même ceux qui
s'accordent sur son aspect normatif l'interprètent diversement. La définition proposée
par Erik Neveu, par exemple, est intéressante en ce qu'elle dit bien à quel point le
concept d'angle est rudimentaire, au point de relever presque plus du bon sens que de
94 Ibid., p.92 et suivantes.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
la technique : l'angle c'est une « manière d'aborder un sujet, d'en valoriser une
dimension spécifique (ex : souligner l'impact écologique ou les problèmes de
contrôle des navires lors du naufrage d'un pétrolier).95 » Une définition simple est la
seule valide, pour le concept d'angle, parce qu'ainsi on ne s'interdit pas de mesurer la
plasticité des manières de l'intérioriser et le mettre en œuvre. Parce qu'il est
impossible de mettre en cohérence des discours à ce point divergents sans produire
un artefact.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Face à un concept qui semble prendre des acceptions si différentes selon les
interlocuteurs, le sociologue doit-il trancher ? Pas nécessairement. Toutefois, nous
souhaitons préciser un peu notre définition : puisque la pratique angulaire semble
prendre des sens si différents selon les acteurs, il ne s'agit pas d'un mythe ni d'une
idéologie, mais plutôt d'une norme. Parce qu'à notre sens, le concept de norme est
plus apte à rendre compte de la diversité des usages. Le mythe ne peut être que
partagé, transmis tandis que la norme doit être intériorisée ou appliquée pour
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exister103, et elle peut l'être de diverses manières. Bien que la pratique angulaire ait
pu être diversement intériorisée, elle n'en existe pas moins comme norme. Car il
s'agit d'une norme simple, transmise tôt dans la socialisation et donc susceptible de
redéfinitions locales. La définition de l'angle n'est pas durcie par les discours,
contrairement à celle des genres journalistiques. Mais même ainsi, même floue, elle
reste une norme très souvent associée au professionnalisme. Bref : la pratique
angulaire permet aux journalistes de mettre en conformité le discours sur leurs
pratiques avec les attentes qu'ils perçoivent quant à leur rôle. En parlant d'angle, les
journalistes se sentent journalistes, ils réactivent des idéaux professionnels pour eux
mêmes et pour les autres. Que ces idéaux varient sensiblement d'un individu à l'autre
importe peu; c'est le mécanisme, qui compte.
Cependant, il convient de noter que cet usage discursif de l'angle, au-delà de son but
identitaire, peut produire des effets sociaux immaitrisés. A force de faire du
journaliste le maître de son article et des journalistes les seules personnes aptes à
juger la qualité d'une information – car l'angle n'est jamais mis en avant, dans un
article, il faut le rechercher activement pour pouvoir le déduire de la lecture – ce
discours risque d'ériger les praticiens en seuls responsables des erreurs et
approximations qui affleurent régulièrement dans la presse. A l'instar, du discours sur
la déontologie, finalement. A ce sujet Benoit Grévisse note en effet :
103Du reste, la notion de mythe telle que définie par les anthropologues et reprise par les politistes
est très critiquée depuis les années 1980. On lui reproche de postuler une croyance unanime
des populations concernées et de réduire à outrance les fonctions sociales du mythe. Cf Veyne
P. « Les grecs ont-ils cru à leurs mythes? », 1983 & Detienne M. « Invention de la mythologie »,
1981.
104 Grevisse B., « Légitimité, éthique et déontologie », 2003, p.227.
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le rôle du journaliste dans l'entreprise de presse en lui offrant à lui et à lui seul la
capacité de produire un point de vue. Le risque inverse existe, pour le sociologue :
exagérer la cohérence de la norme. Cela reviendrait à nier la diversité des usages et la
réflexivité des acteurs. L'angle, au contraire, est une technique simple, un mot d'ordre
dont tous les usages – discursifs comme pratiques – restent possible. Y compris des
usages critiques. Ne pas trop prendre au sérieux le discours de ceux qui affirment
« l'angle c'est notre choix. Notre responsabilité105 » et relativiser le pouvoir de la
norme, c'est le programme de notre troisième partie.
Lors des entretiens, les journalistes se sont presque tous montrés critiques à
l'égard de leurs propres pratiques. Rares sont ceux qui se sont contentés d'une
présentation idéale de leur profession. Au contraire, la plupart d'entre eux a
explicitement reconnu ne pas utiliser la pratique angulaire de manière conforme aux
idéaux. A l'exception peut-être de celle de Chantepie, les rédactions semblent peu
valoriser le procédé angulaire, à en croire les enquêtés qui s'empressent d'apporter
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En premier lieu, il convient de noter que les rédactions ne font pas toutes le
même usage de la technique. Car tous les journalistes s'accordent à reconnaître que,
pour angler, il faut du temps. Le choix d'un angle est, en effet, un temps de réflexion,
dont les certains pédagogues106 disent qu'il sera plus efficace s'il est collectif. Encore
faut-il trouver un moment pour cela. Et, de fait, les journalistes qui semblent le plus
utiliser cette technique sont ceux qui disposent du plus de temps (tous les journalistes
qui travaillent sur des sujets « magazine », et notamment les pigistes) ou ceux dont le
travail est le plus collectif (les journalistes des pages nationales, à Ouest France). Le
journal Ouest France est particulièrement intéressant, parce que très hiérarchisé. Les
journalistes travaillant à Chantepie, rédigent les pages communes à toutes les
éditions. Ils se situent en haut de la hiérarchie et s'identifient parfois plus volontiers à
la presse nationale qu'à la presse régionale. Ces journalistes mettent en avant leur
pratique angulaire dans une stratégie de distinction par rapport à ceux qui travaillent
dans des rédactions locales. A la question : débat-on des angles lors des conférences
de rédaction? un membre de la rédaction en chef répond que :
106 Bobin C, « L'angle journalistique », 2009 ; Boucher J-D, « Le reportage écrit », 1994.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Aussi, cette journaliste dit insister beaucoup sur l'importance des angles, lorsqu'elle
discute avec des collaborateurs occasionnels (ponctuellement, des localiers écrivent
des portraits ou des chroniques pour la page Télévisions). Elle dit leur demander des
efforts, comme si le travail d'angulation original n' appartenait qu'au siège, comme
s'il fallait sortir les localiers de leur routine.
Et force est de constater que dans la rédaction locale de Rennes, les pratiques sont
différentes. Pour le chef de rédaction, la priorité est ailleurs, et il insiste plus sur
l'importance des genres journalistiques. Là encore, il applique une stratégie
éditoriale. Une stratégie matérialisée par les « filets bleus » surmontant un nombre
croissant d'articles et dont le but est d'indiquer le genre utilisé. Par exemple :
« reportage » ou « profil », etc. Il a été décidé de recourir le plus souvent possible
aux genres journalistiques pour rendre le journal plus attractif. L'idée principale de la
réforme : éviter ces papiers standardisés, strictement informatifs et routiniers, qui ont
été baptisés d'un nom infamant : les POF. « La direction a fait la chasse au pof (le
papier Ouest France) : un papier standard en 80 lignes. C’est même devenu un
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Une réforme qui produit des effets, puisque l'usage des genres est largement répandu
dans les pages locales et activement encouragé dans la rédaction rennaise. Lors de la
conférence de rédaction, le rédacteur en chef suggère souvent l'usage de tel ou tel
genre en même temps qu'il attribue des sujets. Mais certains regrettent que cette
insistance sur la forme inhibent la réflexion sur ce qu'ils considèrent comme le fond
et qui peut être résumé par l'angle.
Lors d'un entretien, un autre localier confirme cette impression : « la majeure partie
des papiers que nous écrivons ne sont pas anglés. Il faut le redire.109 » Lors des
observations il apparut que dans cette rédaction, l'angle était peu valorisé : le mot ne
fut quasiment pas prononcé en trois jours alors même que chacun savait que mon
travail portait sur ce thème, tandis que l'on a beaucoup parlé des genres
journalistiques, que ce soit avant l'entrée sur le terrain ou après publication. Un
matin, par exemple, le premier commentaires du rédacteur en chef sur la production
de la veille est : « C'est très bien, ce canard, on a un retour des genres
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L'angle journalistique Pierre YACGER
rédactionnels ».
A Ouest France, l'angle est donc plus ou moins mis en avant selon les rédactions et
les services. Un membre de la rédaction en chef explique cet état de fait par des
raisons matérielles :
« Le début et la fin de journal font objet d'un travail fond / forme plus
important. Si vous voulez, on y consacre plus d'énergie, de temps, il y a
plus de gens pour une page qu'il n'y en a pour une page locale, si vous
voulez. Donc il faut juger ça aussi en fonction de l'énergie et des moyens
mis à disposition. »
Il est vrai que les localiers sont souvent plus pressés par le temps : ils produisent
fréquemment plusieurs articles par jour et ont rarement la possibilité de préparer un
papier sur plusieurs jours. Dans ces conditions, il est plus difficile de réfléchir à ses
angles.
A France 3 non plus, la pratique angulaire ne satisfait guère les journalistes. Une
rédactrice explique : « l'angle, c'est une catastrophe » avant de critiquer ses pairs :
« il y en a beaucoup qui ne savent pas ce qu'est un angle. » Au moment du bilan de
la période d'observation le rédacteur en chef lui-même présente la pratique angulaire
comme un problème :
« Tu vois, c'est dommage mais c'est vrai que l'angle on n'en parle
presque pas. Même en conf de rédaction on ne prend pas le temps. Et
c'est dommage, parce que l'angle c'est essentiel. Manon, par exemple,
elle est partie ce matin avec deux angles. C'est pas possible d'avoir deux
angles.110 »
Tous ces propos révèlent, en négatif, à quel point la norme entourant le procédé
angulaire a été intériorisée.
Le point de vue des pigistes ne diffère pas fondamentalement. Pour eux, les
rédactions mettent plus ou moins en avant la pratique angulaire dans leurs
commandes. Cela varie en fonction des stratégies éditoriales, des rubriques mais
également au gré des personnalités. Interrogée sur ce dont elle discute avec les
110 Rédacteur en chef, France 3 Bretagne. Retranscription de mémoire d'un court échange au
détour d'un couloir.
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responsables éditoriaux au moment de vendre un article, une pigiste dresse cet état
des lieux :
Dans tous ces témoignages, une nouvelle composante du discours sur l'angle apparaît
: le regard critique sur ses propres pratiques. Ce regard critique n'est pas également
présent chez tous les journalistes. Ceux qui se situent en situation précaire sont les
plus enclins à relever ce qui, dans la profession et dans leurs propres pratiques, n'est
pas conforme à leurs objectifs. Ces journalistes, ce sont les stagiaires, les rédacteurs
de France 3 dont la situation est plutôt instable (changements incessants à tous les
niveaux de la hiérarchie et remise en cause des statuts sont à l'ordre du jour depuis
quelques années), et surtout les pigistes. Par contre, les journalistes dont la situation
est plus stable – qui sont aussi ceux qui disposent des meilleures conditions de travail
– sont moins enclins à formuler des critiques. Il s'agit, d'abord des responsables
éditoriaux qui se sentent obligés, de par leur rôle, de transmettre une vision officielle
de leurs activités. Il s'agit aussi des journalistes du siège, à Ouest France.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Certains se sont remis en question, lors des entretiens. Ils reconnaissent ne pas
saisir toutes les opportunités de mettre en conformité leur action avec leurs idéaux
professionnels. Le poids des habitudes et des routines, de même que leur faible
motivation sont invoqués comme facteurs explicatifs de ce qu'ils présentent par
ailleurs comme une anomalie. C'est du désengagement de certains journalistes dont il
est question ici : pigistes obligés d'accepter de produire des papiers qui ne les
intéressent pas, localiers qui trouvent leur travail trop répétitif, professionnels de
toutes les entreprises inquiets pour leurs statuts et démotivés par des contraintes
nouvelles, etc.
Beaucoup d'entre eux travaillent parfois à minima. Une pigiste, par exemple,
reconnaît qu« il y a des fois où on laisse un peu de côté cette notion d'angle, et on se
rend compte que c'est dommage. » Une autre pigiste, qui fait également des
remplacements pour le Télégramme de Brest tous les ans à la même période et dans
la même rédaction, est encore plus franche :
« Dès que le papier est un peu plus intéressant, ben on a un peu plus
envie de s'y intéresser et, du coup, de réfléchir un peu plus à ce qu'on va
mettre. Mais c'est vrai que dès que c'est des trucs qu'on a fait dix fois, qui
reviennent tous les ans à la même époque, ce genre de chose... Alors que
justement, ce serait l'occasion de trouver un angle différent à chaque
fois, sur le marronnier de la Saint Valentin, machin. Ce serait intéressant
de trouver un angle différent à chaque fois. Mais bon, il y a une petite
flemme intellectuelle, aussi, je pense. Qui prend le dessus, quoi. Surtout
en locale. »
Toutefois, les journalistes donnent le plus souvent des explications externes. Les
contraintes de production, notamment. D'abord, il y a – de plus en plus fréquents – le
manque de temps et d'espace :
« L'angle reste, quand même, prégnant dans nos articles pour peu qu'on
veuille prendre le temps d'y réfléchir. Malheureusement on n'a pas
toujours le temps. Vous avez passé un peu de temps à la rédaction, vous
avez vu à quel rythme on est soumis. Et puis peut-on parler d'angle, aussi
– parce qu'il faut être clair – peut-on parler d'angle dans un papier de 30
lignes, 40 lignes ? Ce qu'on nous demande de plus en plus d'écrire...111 »
111 Un localier, lors d'un entretien. A noter : la taille des articles a récemment diminué lorsque
Ouest France – après bien d'autres titres – a augmenté la taille de ses caractère afin d'aérer sa
mise en page.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Beaucoup indiquent qu'il devient matériellement plus difficile d'angler pour des
journalistes sommés de produire plus en moins de temps. Une localière , par
exemple, sourit à l'évocation du sujet : « l'angle, mais c'est tout petit, l'angle ». En
tant que syndicaliste,ses priorités sont ailleurs :
Ces arguments ont été entendus à plusieurs reprises, lors des entretiens ou des
observations. Et le constat concerne l'ensemble de la presse112. Nombre de
journalistes ont l'impression que leur travail est sans cesse parasité par les nouvelles
tâches qu'on leur confie. Aux pigistes pour la presse écrite, il est désormais demandé
de prendre des photos car les journaux sont de moins en moins prêts à payer pour
obtenir des photographies de presse, quitte à perdre en qualité. Les localiers, en plus
de la photo et du texte, doivent aussi capturer des interviews et des vidéos afin de
nourrir le site Internet du journal113. Dans le passé, ces derniers avaient déjà vu le
nombre de leurs tâches s'accroitre au moment de l'informatisation des journaux.
Quand aux journalistes de télévision, ils regrettent la disparition des preneurs de sons
et certains craignent que les conditions de travail dans le secteur ne convergent vers
le modèle des chaînes d'information en continu. Un contre-modèle absolu, qui sert de
repoussoir tant les conditions de productions sont tendues dans ces médias : les
journalistes travaillent par équipes de deux114 et couvrent un territoire immense. Ils
doivent tout faire : conduire, écrire les reportages, les filmer et enregistrer le son, et
même le montage. Même si les journalistes rencontrés ne connaissent pas ces
conditions extrêmes, beaucoup mettent en avant la multiplication des tâches comme
112 Cf Neveu [Link]., p.76 pour une réflexion sur le compactage des formats.
113 Dans le même esprit, S. Cabrolié décrit le « reporter « homme orchestre » qui assume la prise
de vue, la gestion des interviews, le montage et l'édition des vidéos » pour le site web du
Parisien. Cabrolié S., « Les journalistes du [Link] et le dispositif technique de production de
l'information », 2010, p.92.
114En général, les équipes de la télévision se composent de deux ou trois personnes : un
rédacteur, un Journaliste Reporter d' Images (le cameraman) et un preneur de son (cette
dernière fonction tend à disparaître). Les sujets sont finalisés dans la rédaction avec l'aide de
monteurs qui travaillent sur plusieurs sujets chaque jour.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
115 « Comme les photographes, les journalistes savent qu'il vaut souvent la peine de tourner un
moment autour d'un objet avant de décider de la manière qui en rendra le mieux l'effet : c'est
affaire de point de vue, de focale, d'éclairage. L'objet est là : sous quel angle le saisir et le
rapporter ? », DeBrouker J., [Link]., p67.
116Sur la manière dont les élus ont appris à poser pour les journalistes locaux et sur la façon dont
ces attitudes sont rendues plus difficiles par la présence d'un photographe, voir J Le Bohec,
« les rapports entre élus et localiers », 1994.
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Une journaliste travaillant depuis 20 ans pour France 3 et qui a connu plusieurs
rédactions explique :
« Moi j'ai été intégrée à Amiens, avec un des rares red'chefs qui soient
vraiment pointilleux, qui avait réfléchi dès le matin à la hiérarchie de son
journal, à l'angle des sujets. Mais la plupart du temps, les rédacteurs en
chef abdiquent. »
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Ce schéma explicatif a déjà été entendu ailleurs. Dans un travail mené en 2004
sur les rédactions Lannionnaises de Ouest France et du Télégramme de Brest117,
Christophe Gimbert et Yvon Rochard montraient que les genres académiques étaient
peu mobilisés, dans les rédactions locales. Et d'avancer trois explications : les
habitudes, les contraintes (notamment l'exigence d'écrire court) et le relatif manque
de préconisations venant de la rédaction en chef à ce propos. Les mêmes arguments
sont aujourd'hui mobilisés dans les rédactions que nous avons visitées pour expliquer
le relatif désinvestissement de la pratique angulaire. Toutefois, la comparaison des
usages des genres à Lannion en 2004 et à Rennes en 2010 laisse supposer que, toutes
choses égales par ailleurs (les contraintes et les routines évoluant lentement),
l'implication des hiérarchies peut suffire à impulser l'usage d'une technique dans la
rédaction, puisque la rédaction rennaise publie chaque jour plusieurs « filets bleus »
tandis que les journalistes lannionnais semblaient s'en désintéresser, en 2005.
117 Gimbert C. & Rochard Y., « Pratiques et limites des genres en presse de proximité », 2009.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
problème, à mon sens. » Même réaction chez ce localier « L'angle, pour moi c'est
nécessaire. Alors dans la pratique, c'est pas forcément une réussite tous les jours. »
Second indice de ce regard critique porté sur les pratiques : l'emploi du conditionnel.
Une pigiste, par exemple, reconnaît : « bon ben c'est vrai que ce ne serait pas idiot
d'avoir réfléchi deux secondes avant à quel angle pour savoir quelles questions
poser et qu'elle [l'attachée de presse] ne nous ressorte pas son petit discours bien
formaté avant. C'est vrai que moi je ne le fais pas systématiquement.118 »
Il faut toutefois relativiser la portée de ces critiques: parmi les journalistes qui
développent un discours critique, seule une localière a choisi l'engagement syndical.
C'est-à-dire que le mal-être provoqué par ce sentiment de désajustement ne semble
provoquer que rarement la révolte. Contrairement aux pigistes rencontrés par l'équipe
d'Alain Accardo, les journalistes dont nous avons recueilli la parole n'ont pas non
plus fait état de souffrance, lorsqu'ils parlaient de leur pratique angulaire, mais
simplement d'insatisfaction. Comment comprendre, alors, que la constatation du
décalage entre l'idéal et la pratique ne produise pas des identités souffrantes ?
D'abord, il faut noter que le doute fait partie de l'identité professionnelle des
journalistes. Il y a, d'abord, le doute pour soi du journaliste confronté au conflit entre
ses envies, ses idéaux et ses conditions de travail. Géraldine Muhlmann a fait de
Lincoln Steffens l'idéal type de ces angoisses : un journaliste tiraillé entre l'envie de
tout dire et les contraintes, entre sa volonté de dévoilement et la nécessite de rester
lisible par un large public119. Notre enquête montre que l'identité des journalistes
locaux aussi peut se construire sur ce type de remise en question. Interrogés sur
l'angle, beaucoup montrent des signes d'insatisfactions et tentent de les expliquer par
les contraintes productives. Il y a, ensuite, le doute pour autrui. La capacité à porter
un regard critique sur soi et sur les pratiques journalistiques semble faire partie de la
prescription de rôle et aucun des journalistes rencontrés ne tient à apparaître comme
un individu vivant dans les mythes.
118Journaliste pigiste.
119 Pour lui, « le journalisme est confronté à un mensonge au regard de ses propres ambitions,
parce qu'il doit ménager la curiosité de son lectorat. Tous les journalistes, semble dire Steffens,
connaissent ce mensonge, et l'impossibilité de le dépasser. » Muhlmann G., « Une histoire
politique du journalisme », 2004, p.113.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
« C'est pour ça que votre travail m'a étonné, parce que l'angle, je dirais
que ça roule. Ça va tout seul. Non, les vrais problèmes sont statutaires.
Les techniques, après, c'est facile. »
Voici pourquoi cette technique semble être moins mobilisée dans les faits que dans
les discours. Les journalistes locaux ne font pas de la pratique angulaire un bastion
ou l'instrument d'une reconquête. Ils la relativisent. Rappelons une fois encore les
expressions de surprises, les sourires et même les rires des professionnels apprenant
qu'un étudiant préparait un mémoire sur l'angle. Les discours critiques des
journalistes sur leur travail, qui semblent tenir une grande place dans les rédactions
observées, portent fréquemment sur tout autre chose le plus souvent sur la surcharge
de travail, parfois sur les relations avec certaines sources, ou sur les problèmes avec
la hiérarchie. Mais de l'angle, on parle finalement peu, en dehors des entretiens. Et
lorsqu'un apprenti sociologue probablement farfelu propose aux journalistes de parler
de la pratique angulaire, ils sont plus prompts à s'autocritiquer, à dénigrer leur
hiérarchie ou à s'en prendre aux contraintes qu'à présenter une vision enchantée
d'eux-mêmes. En cela, l'angle comme idéal professionnel ne constitue pas un mythe
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mobilisé par les journaliste dans un mouvement de déni de la réalité de leur travail.
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cours du travail, dans l'interaction avec les autres acteurs. Il convient donc d'étudier
si cette norme souple participe plus efficacement de la prescription de rôle, à ce
niveau.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
C'est entendu : l'angle est mobilisé par les journalistes dans un but biographique,
c'est-à-dire pour définir « l'image de soi que l'on donne à voir à travers le journaliste
que l'on veut être120 ». Mais l'image que les journalistes ont d'eux-même ne se dessine
pas seulement dans les moments où ils livrent un discours sur leur profession. C'est
un processus continu. L'identité professionnelle se construit à chaque moment de
l'activité, c'est-à-dire aussi et surtout dans les temps de travail. Pour les journalistes,
ces temps de travail sont, en grande partie, des temps d'interaction. Le journaliste est
en contact avec ses sources, mais pas seulement, puisqu'il entretien aussi des
relations avec les autres employés de l'entreprise de presse, avec la hiérarchie, avec
ses pairs, voire même avec le public.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
un instrument de réglage des relations. Son travail invite à penser une fois encore la
souplesse des instruments journalistiques et la richesse de leurs usages :
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La relation entre le journaliste et ses source est un point crucial, dans les travaux
sur le journalisme, parce qu'il s'agit d'un enjeu important. Qui influence l'autre ?
Comment ? Cette relation intrigue aussi par sa complexité, puisqu'elle met en relation
deux types d'acteurs engagés dans deux logiques professionnelles distinctes. Deux
acteurs qui ont besoin l'un de l'autre et qui, le plus souvent, ont intérêt à créer les
conditions d'une collaboration durable, notamment lorsque le nombre de sources
comme de médias est réduit, par exemple dans le cas de la presse régionale124 ou dans
celui de la presse spécialisée125. Il existe de nombreuses formalisations théoriques de
cette relation. Ce travail s'inspire de l'analyse en termes d'exploitation réciproque des
journalistes et des sources, proposée par Cégolène Frisque :
« On propose donc ici de penser les relations entre les journalistes et les
sources comme un échange qui s’inscrit dans le temps et non uniquement
ponctuel ; comme ayant une forte dimension collective, liée aux
propositions respectives des institutions, et pas seulement individuelle ;
comme plastiques et évolutives selon la dynamique de la situation, en
non figées ; comme fondée sur l’activité tactique des acteurs et leurs
anticipations, et non entièrement déterminées par des facteurs
structuraux ; et finalement comme une exploitation réciproque des
acteurs, et non comme une coopération concurrentielle. 126»
Telle formulation nous semble bien résumer l'ensemble des dimensions à prendre en
compte lorsque l'on analyse cette relation : le temps court de l'interaction et le temps
124 La thèse de Cégolène Frisque explore bien la diversité des relations entre les localiers et leurs
sources, ces relations dépendant d'attitudes passées, d'anticipations, de logiques
professionnelles concurrentes, mais aussi de la posture des uns et des autres. Frisque C,
« L’activité journalistique au quotidien : Travail relationnel, identitaire et rédactionnel des
journalistes de la presse quotidienne régionale », 2002.
125 Pour une analyse de la manière dont magistrats et journalistes spécialisés dans la justice
stabilisent leurs relations, on pourra lire Civard Racinais A.., « Le journaliste, l'avocat et le
juge. », 2003.
126Frisque C., [Link]., p.74.
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long de relations de travail suivies, ainsi que les différents facteurs de dépendance
réciproque des acteurs..
La pratique angulaire produit des effets contrastés dans cette relation puisque, on l'a
vu, elle constitue une prescription de rôle, c'est-à-dire qu'elle est à la fois une
contrainte et une ressource pour le journaliste. La maîtrise de l'angle lui permet de
mettre en scène son professionnalisme – notamment face au profane – et de maîtriser
la trajectoire de son sujet. En même temps, les sources peuvent exploiter une
technique qui est souvent devenue routinière pour tenter d'imposer des angles
répondant à leurs intérêts. Un jeu s'engage alors, dans lequel le journaliste a la
possibilité d'abandonner la pratique angulaire ou bien déplacer l'angle dans le but de
récupérer le contrôle de la trajectoire de son article.
D'abord, le fait d'avoir travaillé un angle permet au journaliste d'avoir une vision
plus ou moins générale de son sujet ou, au minimum, de montrer qu'il le maîtrise.
127 Pour des exemples de ce type nombreux et précis, voir Lemieux C., Mauvaise Presse, 2000.
Selon cet auteur, la plupart des fautes professionnelles reprochées aux journalistes sont le
résultat de confusion entre les trois « grammaires » qui régissent la manière d'être des
journalistes. Ces grammaires correspondent schématiquement à la manière socialement
acceptable de se comporter en public, à celle d'agir en privé et à la capacité à développer un
discours réflexif sur soi et ses pratiques. Un journaliste professionnel doit savoir mobiliser l'une
ou l'autre en fonction des situations d'interaction.
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132 Montant H., « L'interview écrite et le portrait », 1995, p.24. Peu avant le passage cité, cet
auteur indique qu'une interview doit posséder un angle, mais que celui-ci peut évoluer si des
réponses imprévues surgissent.
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D'autres fois, au contraire, la collaboration avec les sources ne s'est pas réalisée avec
le bon angle, ce qui demande un surcroit de travail au journaliste. C'est par exemple
le jeune journaliste cité plus haut qui prépare un article sur les besoins de bénévoles
en vue d'une course de rollers. Le rendez-vous avec le responsable associatif est
expéditif car le journaliste n'a pas besoin de beaucoup d'informations, croit-il. La
suite lui prouvera le contraire car à son retour dans les locaux du journal, le rédacteur
en chef lui demandera de produire un grand article sur quatre colonnes pour présenter
l'évènement. Le journaliste se rend bien compte, alors, que l'information qu'il a
recueillie sera à peine suffisante, pour ce travail. Il glisse d'ailleurs « je ne sais pas ce
que je vais raconter, sur le sujet de tout à l'heure. Stéphane m'a mis soixante lignes.
Je suis dans la merde. […] J'aime pas ça, tirer à la ligne ! » Autre exemple, qui
concerne une pigiste, cette fois : la journaliste est partie en Iran pour réaliser des
reportages, dont elle n'a pas réussi à vendre certains.
« Je m'étais dit : les sujets sur l'Iran que je n'ai pas vendus, je vais
essayer de les retravailler avec un autre angle. […] Et en fait je me suis
rendu compte que je manquais d'infos. En retravaillant mes angles, je me
suis dit « ouais c'est bien joli mais j'ai pas assez d'infos pour proposer ce
sujet-là. » Bon, j'ai toujours des contacts sur place, je pourrais les
rappeler. Mais c'est vrai que plus on prépare avant... Enfin, si j'avais su
que j'allais proposer ces sujets-là, j'aurais posé d'autres questions, sur
place.137 »
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Dans tous ces exemples, le journaliste utilise le procédé angulaire à discrétion. Mais
en général, les sources cherchent à défendre leurs intérêts. Alors le travail
d'angulation est plus exigeant, il demande une certaine vigilance car les
interlocuteurs du journaliste cherchent à éluder certaines informations ou à ne
valoriser que les aspects qui les avantagent. « C'est vrai que ce ne serait pas idiot
d'avoir réfléchi deux secondes à quel angle pour savoir quelles questions poser et
qu'elle [l'attaché de presse] ne nous ressorte pas son petit discours tout bien formaté
avant.138 » reconnaît un pigiste, suivant en cela les conseils de bien des pédagogues
tel Henry Montant pour qui « il ne s'agit pas d'arriver telle une oie blanche, devant
le spécialiste qui s'avisera aussitôt de votre ignorance et en abusera.139 »
Un journaliste qui énonce précisément ses attentes dès le début peut tester les
réactions de la source : il doit convaincre son interlocuteur de parler, mais il lui faut
également se faire une idée du discours que celui-ci tiendra s'ils se rencontrent, et de
la pertinence de ce positionnement par rapport à ses objectifs. Prenons un exemple,
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observé à France 3 Bretagne. Les deux journalistes en charge d'un sujet ont eu des
difficultés à enrôler des collaborateurs, parce que leur angle ne suscitait par les
réactions auxquelles ils s'attendaient. Un matin, le rédacteur en chef confie à une
rédactrice le soin de préparer un sujet sur l'arrêté de catastrophe naturelle qui venait
d'être rendu suite aux fortes neiges de l'hiver en Côtes d'Armor. Il souhaite diffuser
des réactions d'agriculteurs qu'il imagineheureux d'enfin pouvoir obtenir des
indemnisations. Jour 1 : la rédactrice appelle un exploitant qui a déjà été indemnisé et
qui, c'est logique, ne voit pas l'intérêt d'un tel sujet. « Oh putain, je le sens pas ce
truc, il ne veut pas nous voir. Je pense qu'il n'a pas compris ». Elle appelle donc un
second agriculteur, déjà indemnisé, lui aussi :
« -Il y en a beaucoup de vos confrères qui sont bien assurés ? Parce que
dans ce cas, j'imagine que l'arrêté de catastrophe naturelle, on s'en fout !
- Ouais, ça ne va pas changer grand chose. »
Cette fois, la rédactrice à compris qu'avec un tel angle, elle aurait du mal à
convaincre ses interlocuteurs de lui accorder un peu de leur temps. Elle reprend son
téléphone et appelle un nouvel exploitant. Pendant que son téléphone sonne, elle
lance, un peu paniquée : « qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter de plus ? » La
tentative échoue et le sujet sera abandonné. Jour 2 : un autre rédacteur reprend le
même sujet. Après quelques coups de téléphone, il trouve un maire qui semble avoir
très envie de parler. Rapidement, celui-ci déplore le fait que l'état de catastrophe
naturelle n'ait pas été déclaré aussi vite qu'en Vendée après le passage de la tempête
Xintia. Le journaliste, agacé, lui répond, « moi ce qui me gêne dans la comparaison
avec la Vendée, c'est qu'il y a quand même eu 53 morts, quoi ! » Il finit par
raccrocher en disant qu'il verrait ce qu'il pourrait faire. Puis il va voir le rédacteur en
chef et lui explique qu'il ne « sent pas » cet élu et qu'il craint un discours impossible
à diffuser. Il finit par convaincre son supérieur que le sujet doit être abandonné faute
d'interlocuteurs pertinents. Cet exemple montre bien l'importance de l'angle lorsqu'il
s'agit de convaincre un individu de parler aux médias et de négocier les termes de
cette collaboration. Ainsi, l'angle est un élément central de prescription des rôles de
source et du journaliste, dans la mesure ou c'est à travers l'angle que le journaliste et
son interlocuteur vont négocier – avant même l'entrée sur le terrain – les attentes
quant au rôle de la source et l'objet de leur rencontre.
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« comme une sorte de savoir secret, dont ils seraient les détenteurs dans
la situation [et qui] est disponible comme ressource mobilisable pour
qualifier et imposer à la fois les besoins de l'équipe et la nature de la
performance de leur hôte.142 »
Le « journal » tenu par Gilles Ballastre lors de son exercice du métier de journaliste
reporter d'images (JRI) témoigne de la manière dont les journalistes ont naturalisé
l'aspect technique de leur travail et tâchent de l'imposer comme tel à leurs
interlocuteurs:
« Je place les enfants autour de la table pour faire quelques images. Ils
font semblant de faire leurs devoirs avec leur mère. A.B. [la mère] me
fait remarquer que France 3, qui vient juste de passer, a fait la même
demande.143 »
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Souvent, les professionnels de la communication vont plus loin : ils tâchent d'intégrer
les routines productives journalistiques dans leurs pratiques. Les manuels de
communication enseignent d'ailleurs qu'il est important de différencier les lignes
éditoriales des différents titres. Plutôt que d'envoyer des dossiers de presse en masse,
il est conseillé d'anticiper la manière dont chaque rédaction désirera traiter une
information donnée et de produire des discours ciblés. Aussi vont-ils parfois chercher
à proposer un angle, c'est-à-dire une manière de dire le propos qui mette en forme
leur message essentiel tout en collant à la ligne éditoriale et aux contraintes des
journalistes. Cette stratégie est efficace dans deux situations : quand le journaliste
accepte que l'on « simplifie » son travail, d'abord, et quand il n'est pas en mesure
d'aller chercher ailleurs son information, ensuite.
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D'autres fois, ceux qui sollicitent la presse se font plus directifs. Une
stratégie bien connue consiste par exemple à livrer une information importante juste
avant l'heure du bouclage, de manière à ce que les journalistes n'aient pas le temps de
la recouper ou de changer d'angle. Ils doivent alors se résoudre à la publier telle
quelle ou à la divulguer plus tard, c'est-à-dire après leurs concurrents.
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annonce une affaire « un peu plus importante que d'habitude ». Et de raconter, avec
force détails, les aventures d'un jeune braqueur et les péripéties de l'enquête. La
narration semble savamment calculée. Elle respecte la chronologie des évènements,
tâche de ménager un certain suspense. Surtout, le policier valorise la caractère
exceptionnel de cette enquête, les « investigations poussées », le « travail
scientifique ». Il s'identifie à tous les policiers de terrain pour incarner son propos :
« nous, en tous cas localement, on ne lâche rien ». A un moment, son adjoint entre
dans la pièce. Il jette un regard sur les journalistes présents et ironise. « C'est parfait
ça : la police scientifique, une enquête longue et minutieuse » dit-il en riant. On ne
pouvait pas mieux résumer l'assurance de communicants qui prétendent comprendre
les routines journalistiques suffisamment pour les utiliser à leur profit. Le premier
locuteur reprend le fil de son histoire, il raconte la fin de la traque et la capture du
suspect, puis les journalistes posent quelques questions. Le représentant d' Ouest
France le fait de manière très agressive. En sortant, il retrouve son confrère du
Télégramme de Brest et tous deux critiquent abondamment la mise en scène pour une
affaire qu'ils jugent somme toute peu importante :
Mais avant tout, ils déplorent que la communication soit menée ainsi : un blocage des
informations pour commencer (ils n'avaient jamais entendu parler de cette affaire)
puis la divulgation de la totalité de l'affaire dramatisée. Bref : on leur livre un récit
clés en mains et ils n'ont guère la possibilité d'enquêter de leur côté, étant donné que
l'heure du bouclage est proche. Ils se sentent instrumentalisés. Sur le chemin du
retour, le localier continue à pester. « Tu vois, si il avait laissé filer le faits divers, ça
aurait eu plus de retentissement, localement. Là c'est nul : ils ont attrapé le mec,
c'est pas un gros butin... » Quoi qu'il en soit, il se met au travail dès son retour à la
rédaction, toujours en se plaignant. Depuis son bureau, il lance à la cantonade : « t'as
qu'à demander à Pierre, c'était affligeant! ». L'article paraitra dès le lendemain, sur
quatre colonnes et sans photographie (c'est la taille maximum pour un article, en
pages locales). Ce texte reproduira la construction narrative employée par le policier
et la renforcera par un ton épique. On peut lire, par exemple : « il avait la police aux
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trousses depuis plus d'un an » ou « la police ne perd pas de temps. Elle a raison.151 »
Cet exemple représente un cas probant de sujet fourni clés en mains à un journaliste.
Un journaliste qui n'a rien d'un naïf et qui, d'ailleurs, vit mal cette situation. Mais un
journaliste qui choisit de parler tout de même du sujet qu'on lui propose et de ne pas
remettre en cause l'angle assorti, parce qu'il n'a pas les ressources pour en proposer
un autre. D'abord, l'information reste « intéressante », et personne n'envisage de ne
pas la diffuser, dans la rédaction. Ensuite, il n'a pas le temps de chercher d'autres
interlocuteurs. De plus, il n'en a probablement pas la volonté car les relations de la
rédaction avec le policier cité plus haut sont déjà critiques et le rédacteur en chef
craint la rupture : les journalistes doivent donc donner des gages de bonne volonté en
publiant ce que la police veut voir publié. Le rédacteur en chef, de son côté, fera
également un geste en rencontrant le communicant de la police afin de le rassurer.
151 « Vols avec armes : un suspect interpellé lundi », article publié dans Ouest France daté du 18
février 2010, édition de Rennes. Article reproduit en annexe p132.
152 Article publié dans Ouest France daté du 18 février 2010, édition de Rennes, et reproduit en
annexe p.131.
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ne savait par quel côté l'aborder. Pour résoudre ce problème, la journaliste s'en est
tenue à la consigne donnée par le rédacteur en chef : produire un reportage. Aussi,
l'article raconte de manière assez détaillée le déroulement du test d'étanchéité auquel
elle a assisté. Le premier axe de son travail pourrait donc être résume par la question
comment s'est déroulé le test à Acigné ? Elle en ajoute ensuite une autre, plus
technique (à quoi servent ces tests ?). A la lecture, il semble donc qu'elle ait choisi
deux angles, mais de notre observation, nous retirons plutôt l'impression d'un travail
orienté par le genre « reportage » et ses impératifs (livrer des descriptions, des
impressions, rapporter des propos...) que par les angles. Toujours est-il que ce travail
a été jugé positivement par la rédaction et, le lendemain, la jeune journaliste a reçu
les félicitations du rédacteur en chef et l'approbation de ses confrères. Il devait donc
être conforme à certains critères indigènes de jugement. Cet exemple révèle une
contradiction dans le procédé angulaire tel que la rédaction le définit. L'angulation
est présentée comme un travail intervenant à plusieurs reprises, pourtant, ce travail
est au final presque invisible. Ou plutôt, on ne peut parfois que le déduire du
document final, ce qui ne restitue rien du parcours ayant mené à cet angle. Dès lors,
rien n'indique que ce qui apparaît comme un angle ait été pensé comme tel par le
journaliste.
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En disposant ce praticable à bonne distance, les organisateurs ont ôté aux journalistes
la possibilité de choisir leur angle. Cette emplacement imposé leur offrant malgré
tout l'occasion de produire une photo correspondant aux attentes de leurs rédactions,
tant sur le plan de l'expressivité que sur le plan formel, ils ont choisi de rester et de
tous produire la même photo. L'anecdote jette une lumière crue sur l'ambiguïté de la
notion d'angle, elle symbolise les limites de la pratique angulaire. D'abord, l'angle est
une technique professionnelle qui n'est pas d'une haute complexité. Dès lors, une
personne n'appartenant pas à la profession peut anticiper sur ce que les journalistes
appelleront le « bon » angle. Dans le cas de l'image de la poignée de main le travail
d'angulation a été mené par des communicants, mais de manière si conforme aux
critères du professionnalisme journalistique que les photoreporters l'ont accepté en
masse. Cette situation questionne notre définition de la pratique angulaire. Jusqu'ici,
celle-ci appartenait au journaliste par ses deux aspects : l'aspect technique et l'aspect
153 Le concept a été formulé en 1952 et a connu une grande postérité chez les photo-reporters.
Partant du principe que la photographie est le seul média à saisir un instant, H. Cartier Bresson
invite les reporters à passer beaucoup de temps sur le terrain pour ne faire que peu de photos.
Cela leur permet de s'imprégner d'une ambiance et, finalement, de saisir intuitivement l'instant
décisif, le moment ou la scène à représenter sera la plus porteuse de sens.
154 Roskis E., « Grandeur et décadence du photojournalisme », 2003, p.16. A titre d'exemple, voir
« Quatre versions d'une même image » en annexe, p.136.
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autorial. Or, dans le cas de l'image de la poignée de main, les reporters ont abdiqué
de leur dimension d'auteur. Ils se sont contentés d'une pure intervention formelle : la
capture d'une image déjà cadrée. Dans cette situation, les sources ont su faire leur
profit du prestige symbolique construit par les photoreporters en incitant ces derniers
à produire une belle photo qui, mieux que n'importe quel discours, porte le message
essentiel défini par la Maison Blanche : l'espoir de paix renait sous la houlette du
président étatsunien.
Le premier cas est le plus connu : un journaliste, gêné par l'attitude de ses
interlocuteurs peut choisir de les médiatiser, mais sans reprendre leur message
essentiel. Parfois, même, l'angle choisi sera si éloigné que ce message sera totalement
contredit par l'article. C'est une solution peu coûteuse, que la rédaction pourra mettre
en œuvre si elle n'anticipe et ne craint pas une rupture des relations avec l'émetteur
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Le second cas est celui d'un journaliste dont la posture n'a rien de critique.
Au contraire, il souhaite valoriser le propos de son interlocuteur. Dans la typologie de
Cégolène Frisque, cette posture concerne les journalistes ambitieux ou les
journalistes institutionnels. devant un discours qu'il juge trop obscur, ou peu
cohérent, le journaliste propose un angle qui lui semble plus apte à mettre en valeur
le propos de ses sources. Il retravaille alors ce propos, non pas au nom de son
indépendance, mais en vertu de sa connaissance supposée de son lectorat. L'un
d'entre eux livre à la chercheuse :
Une éventualité qui semble rarement mise en œuvre, ce qui relativise une
fois encore les usages de la pratique angulaire en presse locale : aucun journaliste n'a
155 Frisque C., [Link]., p.781.
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fait usage ni mentionné cette pratique lors de nos observations. Dans les situations –
fréquentes – ou le journaliste souhaite diffuser le propos de celui qu'il rencontre, son
intervention se fait plus sur la mise en forme que sur l'angle du sujets.
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l'interaction.
Les sources ne sont pas les seules à interagir avec les journalistes. Dans leur activité
professionnelle, ces derniers ont également affaire à leurs pairs, à des collaborateurs
appartenant à d'autres profession et à leurs supérieurs. Pour éprouver son
professionnalisme, tout journaliste a besoin d'être reconnu par ces différents acteurs.
En quoi la pratique angulaire aide-t-elle les journalistes à incarner leur rôle dans ces
interactions ? L'une des caractéristiques principales de cette technique, on l'a vu, est
sa simplicité. Chacun peut comprendre ce qu'est un angle. Mieux : parler de l'angle
est souvent un moyen fort synthétique de résumer son intention, puisque l'angle est la
question qui apporte sa cohérence à l'article, celle à laquelle chaque paragraphe
apportera un élément de réponse. Bref : son fil directeur. Pour présenter son sujet à
un rédacteur en chef ou à un monteur, quoi de plus simple pour le journaliste que
d'énoncer son angle ? Dès lors, l'angle peut être vu comme une convention au sens de
Becker. Les conventions sont des règles plus ou moins explicites, des techniques et
des savoirs faire qui rendent possible la collaboration de personne appartenant à des
professions différentes. A propos des conventions utilisées dans les mondes de l'art,
l'auteur observe que « ce savoir facilite l’exécution du travail, mais il n’est pas
nécessaire de le posséder pour comprendre les œuvres elles-mêmes.156 » Une
définition qui rappelle, précisément, nos développements précédents sur la pratique
angulaire qui semble alors posséder toutes les caractéristiques d'une convention
productive. Nous travaillerons à situer cette convention, cet instrument de réglage
dans le travail des journalistes et des collaborateurs. Qui peut légitimement formuler
un angle ou le critiquer ? Dans quelles conditions ? Cette redéfinition met en lumière
un nouvel usage de la pratique angulaire : le réglage des relations de travail avec les
pairs. En organisant le partage des tâches au sein de la rédaction, entre le bureau et le
156 Becker H., « Les Mondes de l'art », 2006, p.85.
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Dans cette rédaction, tous les journalistes en présence peuvent s'estimer reconnus
comme des « bons » professionnels (cette rédaction se situe en haut de la hiérarchie
des rédactions de l'entreprise) et cette reconnaissance est peu souvent remise en
cause par des profanes, dans la mesure où ils n'ont que peu de contacts professionnels
avec d'autres acteurs. De plus, leur travail est largement collectif et nombre de leurs
papiers n'étant pas signés, le procédé angulaire n'a pas pour but ultime d'exprimer la
créativité ou le point de vue d'un auteur en particulier. Ici, la définition de l'angle
comme convention prend tout son sens : c'est grâce à un angle grossièrement défini
que le chef de service essaiera de négocier plus d'espace lors de la seconde
conférence de rédaction. C'est aussi au nom de l'angle retenu que deux journalistes
planchant sur deux articles portant sur le même sujet vont décider à qui il échoit de
développer tel ou tel aspect. D'autres fois, au contraire, un journaliste verra son
espace se réduire. Va alors s'engager une réflexion sur le nouvel angle à adopter.
Dans ces conditions, le travail d'angulation est avant tout un travail de partage des
tâches et l'angle un instrument d'ajustement de la production aux attentes de la
rédaction en chef, à l'action des collègues et aux vicissitudes de l'actualité.
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Ces débats montrent bien à quel point la conférence de rédaction est le moment où se
dessinent les premiers contours des angles qui seront retenus. Pourtant, ils sont à
relativiser. Les journalistes, en effet, échangent rarement autant sur un même sujet.
En fait, la plupart des chefs de service annoncent un fait et l'espace dont ils estiment
avoir besoin. Sans développer d'angle. La récurrence du terme d'angle dans
l'échanges cité plus haut est peut-être un peu forcée, d'ailleurs; induite par la présence
d'un observateur présenté quelques minutes auparavant comme quelqu'un qui
« travaille sur l'angle. » Dès lors, les journalistes cités plus haut ont peut-être
tendance à verbaliser plus qu'ils ne le font au quotidien. Cependant, ces échanges qui
stylisent les usages du procédé angulaire en conférence ne sont pas factices : au
quotidien, les journalistes débattent parfois de l'angle, mais pas pour chaque sujet et
rarement aussi explicitement.
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disposent chaque journaliste, chaque chef de service, par rapport à ce partage des
tâches. La confiance mutuelle et la proximité physique dans laquelle travaillent les
journalistes autorise la remise en cause d'un angle adopté plus tôt.
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Ensuite, chaque sujet est attribué à une équipe, c'est-à-dire à un rédacteur et à un JRI
qui, parfois, seront accompagnés d'un preneur de son. Le rédacteur dispose de peu de
temps pour accéder à ses sources. Il se met immédiatement en recherche
d'interlocuteurs dont la parole lui semble crédible, diffusable et de lieux qui offrent la
possibilité de « faire des images ». ce qu'il recherche : des sources à la fois
accessibles, pertinentes et télégéniques. Cette phase de préparation est largement
organisée par des routines : n'ayant guère le temps d'innover, les journalistes
contactent souvent les mêmes acteurs, des personnes occupant toujours un peu les
mêmes fonctions, ou encore des locuteurs déjà entendus ailleurs (dans la presse
écrite, le plus souvent). Mais le sujet se construit également au regard de l'angle
retenu. Aussi, il lui faut trouver des interlocuteurs dont le propos va s'intégrer à cet
angle. Une fois les sources trouvées l'équipe part sur le terrain. Dès lors, « la mise
en œuvre de la commande n'est souvent qu'une simple illustration de l'angle défini
au bureau161 ». Les rédacteurs en chef et les présentateurs ont besoin, pour construire
le journal, de connaître précisément le contenu des reportages. Or, ceux-ci ne seront
parfois montés que quelques minutes avant leur diffusion. C'est pourquoi les équipes
sont tenues de respecter l'angle qui a été fixé. Pour Siracusa, l'angle constitue donc
un « fil d'Ariane entre le bureau et le terrain ». Une ancienne présentatrice du « Midi
pile », le journal régional de la mi-journée, explique que la mise en œuvre du procédé
angulaire facilite la transmission des sujets. Si la présentatrice ne connait pas les
angles des sujets qu'elle devra annoncé, il devient compliqué pour elle d'écrire ses
lancements. Encore faut-il que les journalistes aient défini leurs angles :
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choix aux journalistes d'en proposer un (qu'il pourra, en théorie, accepter ou refuser,
mais en pratique sa réaction dépendra de l'heure à laquelle la proposition lui est faite)
ou de partir sur le terrain sans angle défini. Étant donné les contraintes de temps et le
faible engagement des journalistes dans une situation ou les hiérarchies sont décriées,
les réformes craintes et leurs statuts menacés, beaucoup travaillent de manière
routinière, sans se référer à un angle défini. Une rédactrice m'explique par exemple
pourquoi les manifestations constituent un sujet de manifestation : accessibles, elles
ne nécessitent pas de s'éloigner de Rennes et permettent de produire rapidement un
sujet avec des images de foule et des « sonores163 »:
« même s’il [le chef de service] impose rarement ses propres choix
autoritairement, il peut néanmoins guider ou limiter les orientations du
journaliste. Cette influence semble d’ailleurs plus forte à Ouest France,
où les angles de traitement sont parfois discutés en conférence de
rédaction le matin, tandis qu’à Vendée-Matin, l’équipe se contente de
163 Un « sonore » est un plan inséré dans un reportage et dans lequel on entend les paroles d'une
personne qui, généralement, apparaît à l'écran.
164 Un « off » est un sujet sans bande son et dont le commentaire sera lu par le présentateur.
165 La même rédactrice que précédemment.
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intuitive mais jamais clairement énoncé, notamment dans les rédactions locales de la
PQR et à France 3 Bretagne.
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correspondants locaux. Tout simplement parce que les papiers qui leur sont
commandés ne s'y prêtent pas.
170 Chef du service politique, lors d'un entretien. Ce service couvre à la fois l'actualité politique
nationale et internationale, c'est donc lui qui a le plus souvent recours à la collaboration de
correspondants à l'étranger. Parfois, il commandera également des sujets aux quatre « grands
reporters » qui, eux, appartiennent à la rédaction mais travaillent toujours à l'extérieur.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Ici, c'est la rédaction qui décide explicitement d'un angle précis et le journaliste qui
doit organiser le travail de recueil de l'information comme celui de l'écriture autour
de cet axe, sous peine de devoir reprendre son article.
171 Lors d'un entretien. Au moment de notre passage, cette journaliste remplaçait le chef du
service alors en congés.
172 La rédaction de France 3 mobilise beaucoup plus ce service que les rédactions d' Ouest
France, notamment parce que le journal télévisé est grand consommateur d'archives.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
fille dans les arbres, un dialogue entre une fille et sa mère, une autre interview d'un
autre enfant plus drôle, une jolie maman qui chute, etc... Plus tard encore, avec le
monteur, le rédacteur répète qu'il veut des images pour « l'ambiance », mais le JRI a
filmé tant de plans qui plaisent aux deux hommes, que le premier angle (les aides
financières) passera par pertes et profit. Malgré tout, le sujet – qui a été monté avec
soin et en musique – attirera à l'équipe quelques louanges de la part des collègues. La
trajectoire de ce sujet avait commencé par la détermination d'un ou plutôt de deux
angles par le rédacteur et s'achèvera par l'abandon de l'un de ces angles sans même
que l'équipe ne semble s'en apercevoir. Les producteurs de l'information, ici, sont
concentrés sur différentes logiques d'actions qui s'entrecroisent (proposer une
information nouvelle, tourner de belles images, monter un sujet agréable à regarder,
etc.) et dont l'une au moins a été plus puissante que le procédé angulaire.
La situation des pigistes est comparable à celle des correspondants avec qui
ils partagent la nécessité de produire des articles pour des rédactions avec qui ils
n'ont que de très courts contacts. Comment se négocient les termes de la
collaboration, alors ?
Une fois de plus, l'angle représente un point d'achoppement. D'un coté les
pigistes cherchent à vendre des sujets qui doivent être les plus attractifs possibles.
Pour cela, ils ont besoin de définir l'angle afin de montrer que le point de vue qu'ils
173 Le conducteur est un court document écrit servant à l'archivage des sujets. Il donne
succinctement sa durée, son auteur, son thème, ses sources, sa date, etc.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
proposent sur tel ou tel événement est original, éclairant ou adapté à la ligne
éditoriale du journal. Un exemple étonnant montre bien que l'angle synthétise et
concentre ce qui peut faire l'intérêt d'un papier pour une rédaction : une pigiste confie
qu'il est parfois dangereux de livrer trop précisément son projet. La rédaction pourrait
le reprendre à son compte.
Lorsque le pigiste n'est pas à l'origine du traitement d'un sujet, ce sont les
responsables éditoriaux qui commandent des papiers. Mais ils n'indiquent pas
systématiquement un angle, à en croire les pigistes174. Alors, c'est au pigiste de
prendre l'initiative de choisir un angle adapté à la ligne éditoriale du journal. Le plus
simple, pour lui, reste donc de recueillir le plus d'informations possibles auprès des
rédacteurs en chef avant de partir sur le terrain. Quitte à se retrouver, parfois, avec un
angle difficile à tenir. Selon ses délais et la confiance que lui accorde la rédaction, il
pourra éventuellement changer d'angle. Parfois même, un nouvel angle lui servira à
renégocier les termes du contrat et éventuellement obtenir plus d'espace – ce qui est
important, pour un journaliste payé à la quantité produite. Mais souvent, les
commandes portent sur des papiers courts, ou très descriptifs et ne laissent de toutes
manières pas beaucoup de champ à la créativité.
Qu'il y ait formulation préalable de l'angle ou non, les pigistes savent qu'il
est important pour eux de savoir mettre en œuvre le procédé. Pas capital, non,
« parce que justement, le temps étant imparti on ne vous demande pas d'être
génial », mais tout de même important. Parce qu'un angle original permet au
journaliste de se faire remarquer, de vendre son sujet. De même, le respect de l'angle
174 Nous n'avons pas interrogé les journalistes d'ouest France au sujet de leur rapports avec les
pigistes pour la simple raison que ceux que nous avons rencontré ne font pas appel aux
pigistes. Ce sont principalement les deux (petits) services en charge des suppléments et du
Dimanche Ouest France qui achètent des piges.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
imposé est parfois indispensable, s'ils veulent être recontactés par la rédaction. Bref :
les pigistes savent que leur compétence sera jaugée, entre autres, à l'aune de leur
pratique angulaire. Et cela compte, pour des journalistes en situation précaire...
« Bon, avec les gens qu'on connait bien, c'est plus vraiment des synopsis.
C'est vraiment deux lignes. Après, quand je démarche des nouveaux
titres, là je fais des vrais synopsis, quoi : sujet, angle, plusieurs angles
possibles, des fois... Des vrais synopsis.177 »
Il y a là une contrainte de rôle : il faut savoir angler, même s'il n'est pas
toujours nécessaire d'angler. Parmi tous les journalistes, les pigistes sont à la fois les
plus précaires et ceux qui ont le moins de contacts avec les rédactions. Ils constituent
donc d'excellents révélateurs de la manière dont l'angle peut servir à évaluer le travail
d'un professionnel. Mais les autres journalistes, se jugent-ils, de même, à l'aune de
cette technique ?
175 Une pigiste, lors d'un entretien et à propos d'un supplément pour Ouest France qu'elle a
cosigné avec une autre pigiste.
176 Un synopsis est le résumé d'un article qui peut être déjà écrit ou encore à l'état de projet.
Cette synthèse doit mettre en valeur les qualités de l'article car son but est de le vendre. Il n'y a
pas vraiment de règles d'écriture du synopsis, même si le « Guide de la pige » fournit une
méthode, la pratique semble en général plus informelle et moins structurée que dans le manuel.
177 Une journaliste pigiste, lors d'un entretien.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
manière collective et peu conflictuelle. Cette manière de procéder n'est possible que
dans une rédaction ou les délais de production ne sont pas très courts (ici, les
journalistes ont souvent une bonne partie de la matinée pour penser à leurs sujets).
De plus, elle repose aussi sur la confiance réciproque dans le professionnalisme des
confrères. Les journalistes de Chantepie qui s'estiment mutuellement et sont peu
confrontés au regard de profanes ressentent probablement moins le besoin de mettre
en scène leur professionnalisme que ceux employés dans d'autres rédactions. Un
journaliste du service politique et social résume parfaitement cette idée :
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Pour les chefs, un bon journaliste doit savoir respecter un angle, car, comme l'indique
Jacques Siracua :
A France 3 Bretagne, les reporters disposent d'un peu plus d'autonomie. Ou plutôt :
ils ne sont pas liés par l'angle au même niveau que ne l'était Gilles Ballastre, pour la
simple raison que le procédé angulaire se fait discret, dans la rédaction. Il serait
même presque inexistant : en conférence de rédaction, les échanges sont expéditifs :
le rédacteur en chef ou les rédacteurs proposent des sujets, parfois assortis d'une
petite valorisation, mais la discussion s'arrête souvent avant l'angle. Cela est à relier à
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L'angle journalistique Pierre YACGER
la faible légitimité du rédacteur en chef. Celui-ci, en effet, n'est entré en poste que
trois semaines avant la période d'observation, et certains journalistes ont une attitude
frondeuse (cela semble être une constante, dans cette rédaction réputée instable).
Aussi, le nouveau responsable semble travailler à imposer son autorité petit à petit,
sans y être vraiment parvenu au moment de l'observation180. Cependant, rien
n'indique que ses prédécesseurs n'aient été plus attentifs aux angles. Il s'agirait même
d'un défaut structurel, dans les rédactions, à en croire l'ancienne présentatrice citée
plus haut :
« Moi j'ai été intégrée à Amiens, avec un des rares red'chefs qui soient
vraiment pointilleux, qui avait réfléchi dès le matin à la hiérarchie de son
journal, à l'angle des sujets. Mais la plupart du temps, les rédacteurs en
chef abdiquent. »
Ils « abdiquent » soit parce qu'ils ne prennent pas le temps de définir ce qu'est un
angle, soit parce qu'ils ne savent pas ce qu'est un angle, selon cette journaliste. Quand
à ses pairs, « il y en a beaucoup qui ne savent pas faire un sujet anglé ». Cette charge
montre que si les rédacteurs sont jugés sur leur capacité à travailler suivant un angle
(y compris par leurs pairs), le professionnalisme des rédacteurs en chef est évalué par
certains journalistes autour de la capacité des supérieurs à définir des angles.
Dans les rédactions locales de presse écrite, l'angle ne représente pas non
plus une forte contrainte de rôle. Les angles restant peu discutés, ce critère n'est pas
prioritaire, dans l'évaluation du travail. Et de manière générale, les localiers se
sentent en relative sécurité, où en tous cas moins évalués que d'autres journalistes.
Deux jeunes journalistes dont le premier est pourtant en situation précaire (employé
avec un CDD de six mois) expliquent :
« -Angler c'est indispensable. Pour nous pas autant [que pour les
pigistes], parce qu'on est salariés.
- Ouais, les pigistes, il faut qu'ils écrivent sexy. Nous c'est pas toujours la
peine.181 »
180 Les temps de convivialité hors des murs de l'entreprise (pauses café ou déjeuner) furent des
moments privilégiés pour observer les échanges entre journalistes à propos de leurs conditions
de travail. Des journalistes qui se montrent partagés quand au rédacteur en chef : certains lui
laissant le bénéfice du doute tandis que d'autres critiquent déjà son action.
181 Deux jeunes journalistes travaillant à la rédaction locale de Rennes lors d'un entretien informel
et collectif.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
« Bizarre » : la non prise en compte de l'angle par ses chefs semble jeter un
petit discrédit sur la qualité de leur action, pour cette jeune journaliste. La charge est
limitée, toutefois, car le rédacteur en chef en question est très légitime, auprès de ses
subalternes. Ici, l'angle participe donc d'une prescription de rôle assez molle : les
journalistes et leurs supérieurs peuvent ne pas ou peu utiliser la technique, mais son
utilisation est toujours valorisée par leurs pairs comme un surcroit de
professionnalisme tandis que l'absence de pratique angulaire peut concourir à
discréditer un professionnel – ce qui est plus rare. Une journaliste de Ouest France,
par exemple, lance ironiquement « ah ! J'aimerais bien savoir ce qu'il a à dire sur
l'angle, lui ! 183» à propos d'un autre localier que nous venions de nommer. Comme si
celui qu'elle semble juger mauvais professionnel ne pouvait avoir d'avis sur la
question.
Ainsi, l'angle participe d'une contrainte de rôle pour toutes les spécialités
journalistiques rencontrées : puisqu'il permet de répartir les tâches et de débattre du
contenu et du positionnement des discours d'information, l'angle sert aussi à juger le
travail effectué. Cependant, ce critère d'évaluation est d'une importance très variable
selon les rédactions, les spécialités journalistiques et l'état des carrières individuelles.
182 Une jeune localière qui suit une formation en alternance.
183 Localière de la rédaction de Rennes, lors d'un entretien.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Une réserve toutefois : l'angle n'est pas absolument indispensable, dans les
rédactions, et les journalistes peuvent travailler sans angle, ce qui est plutôt
dévalorisé mais courant. De plus, cet instrument de réglage des relations semble
souvent moins important qu'un second outil : la hiérarchie de l'information. Il ne
peut donc s'agir du principal critère de réglage des relations de travail : de nombreux
travaux ont montré que les journalistes dans leur ensemble tendaient généralement à
observer un consensus sur ce qui fait la « valeur » d'une information et son
« actualité ». Ce concept, l'actualité, renvoie à une chronologie des faits mais il est
aussi un principe de hiérarchisation de ces faits. Imaginons que Johnny Halliday
sorte un disque le même jour qu'un groupe de rock alternatif. L' « actu », pour un
journaliste, c'est plus souvent la parution du premier album que celle du second.
Avoir intériorisé les hiérarchies de l'information est probablement plus important,
pour un journaliste professionnel, que de faire preuve d'une grande capacité à
maîtriser les techniques. Alors même que les critères de la « newsworthyness » (la
valeur d'une information) ne sont ni identifiés par les journalistes ni même
dénombrables185, cette hiérarchie de l'information constitue souvent un fondement du
réglage des relations de travail. C'est en fonction d'elle qu'est construit le journal et
que les journalistes sélectionnent les faits et l'espace qui leur sera alloué. Parfois, il
sera décidé sans aucun débat de traiter d'un sujet quel que soit l'angle retenu. Ainsi
certains évènements sont jugés incontournables en dehors de toute considération sur
le positionnement journalistique à adopter : élections, catastrophes de grande
ampleur ou très spectaculaires, etc. D'autres fois, un article déjà prêt est sacrifié parce
184 Siracusa J, [Link]., p138.
185 Cf. Neveu E., [Link]., p.53.
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qu'un événement imprévu semble jugé prioritaire par la rédaction. De même, il est
important pour les non-journalistes qui doivent coopérer avec des rédactions de
maîtriser cette hiérarchie. Les sources par exemple, savent qu'il y a des périodes plus
« creuses » que d'autres et qu'un petit festival de poésie rennais n'a presque aucune
chance d'être médiatisé s'il tombe en même temps que les Transmusicales ou que le
festival Travelling. Et jusqu'au dessinateur de presse186 et aux documentalistes187
doivent être au courant de l' « actualité » s'ils veulent être en mesure de répondre
rapidement aux demandes des journalistes. Cette prégnance des hiérarchies de
l'information est manifeste, dans les rédactions visitées. Les journalistes – entre eux
comme avec des non-journalistes – parlent bien plus de la « valeur » d'un fait que de
l'angle sous lequel ils vont le traiter.
186 Lors d'un entretien, le dessinateur d'Ouest France indique qu'il a « la démarche du
journaliste », qu'il « baigne dans l'actu » et que cela lui permet de gagner du temps . « Il faut
faciliter la tâche des journalistes, parce que ce sont des gens très pressés. »
187 Lu dans un rapport de stage au service documentation d' Ouest France : « Il est dans les
missions fondamentales du documentaliste de presse d'être toujours au courant de l'actualité ».
Bailleul C., « Compte rendu d'expérience en milieu professionnel », 2008, p.19.
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L'angle, on l'a dit, est un idéal paradoxal : à la fois partageables par tous et
souvent relativisé; à la fois ambitieux et insuffisant. Le procédé angulaire comme
pratique quotidienne possède lui aussi quelque chose d'ambigu. Il permet de
rationaliser le travail en organisant le choix des sujets pertinents, la collecte de
l'information, l'écriture et surtout en permettant aux différents acteurs de collaborer.
L'angle facilite donc le travail de production de l'information à différents niveaux.
Savoir angler, et bien angler est aussi une qualité professionnelle. Pourtant, la
technique semble faible. Parfois, les journalistes la délaissent totalement. D'autres
fois, ils la mettent en œuvre de manière si informelle que l'observateur ne saurait la
distinguer précisément, dans l'entrelacs des routines et des techniques. Et analyser les
discours d'information ne suffit pas à comprendre ce que représente le procédé
angulaire, dans le travail des journalistes. La typologie des angles proposée par Denis
Ruellan est intéressante pour comprendre des régularités discursives, mais elle ne
restitue rien du travail quotidien de production de l'information.
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L'angle journalistique Pierre YACGER
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L'angle journalistique Pierre YACGER
Conclusion
Au terme de ce travail, rappelons une fois encore qu'il serait illusoire d'essayer de
définir la pratique angulaire autrement que par sa principale caractéristique : sa
simplicité. L'angle est un procédé rudimentaire. C'est aussi une technique
transmissible et transmise qui, grâce à la fluidité de ses définitions prend des
significations extrêmement différentes en fonctions des situations. Bref : le procédé
angulaire autorise des usages pratiques, discursifs et biographiques fort différents. La
plupart de ces usages ont toutefois en commun de participer d'une prescription de
rôle. Ils permettent aux journalistes de manifester, imposer ou éprouver leur
professionnalisme dans des situations fort variées. En parlant de la pratique
angulaire, ils se positionnent par rapport à une norme professionnelle, une norme
englobante qui concerne potentiellement tous les journalistes. Dans l'interaction, la
technique est à la fois une contrainte et une ressource qui contribue à faire exister,
pour eux-même et pour les autres, le rôle de journaliste professionnel. Pourtant, cette
norme ambitieuse, cette technique professionnelle souple sont peu mobilisées, en
journalisme local. Les praticiens relativisent sa pertinence, ils l'utilisent peu tandis
que leurs sources, elles, peuvent exploiter le procédé angulaire pour servir leurs
intérêts. Comme technique professionnelle, le procédé angulaire semble finalement
trop faible pour mettre en adéquation les pratiques et l'idéal. A en croire les
journalistes locaux, elle serait insuffisante pour leur permettre d'être sur le terrain les
professionnels qu'ils rêvaient de devenir, au début de leurs carrières. D'où une large
tendance des journalistes à la laisser de côté dans la pratique comme dans leur
construction identitaire.
Une technique floue, qui n'est pas définie précisément et encore moins
contraignante est-elle efficace ? C'est finalement de cela, dont il est question ici. Pour
Denis Ruellan, cette fluidité représente un atout, historiquement. La profession
n'aurait pu apparaître ni se développer si ses frontières avaient été infranchissables.
De même, des pratiques trop fortement codifiées auraient mis en péril l'unité de ce
groupe qui regroupe des acteurs aux savoirs-faire, aux conditions de travail et aux
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objectifs bien différents. Qu'en est-il aujourd'hui ? Erik Neveu188 craint que le
mouvement ne puisse s'inverser. La fluidité des normes et des statuts serait en passe
de constituer des brèches dans l'identité du groupe professionnel. Des failles dans
lesquelles les actionnaires des entreprises de presse d'un côté et les professionnels de
la communication de l'autre s'engouffreraient pour exploiter les journalistes. Pour
modifier les pratiques professionnelles dans une sens qui leur convienne mieux. C'est
le journalisme de communication. Ce sont également ces manières de produire
l'information dominées par un objectif de rentabilité. Ce sont encore des dévoiement
des idéaux professionnels qui sont permis par la plasticité des normes, des pratiques
et des statuts journalistiques.
Notre enquête montre que la réponse à ces interrogations ne peut être que
nuancée. Le procédé angulaire participe de la prescription de rôle; c'est donc à la
fois une ressource et une contrainte, pour les journalistes. Dans certains situations,
les sources savent en profiter. Mais il faut rappeler que cette technique, avant d'être
mobilisable par les communicants, est également négligée par beaucoup de
journalistes locaux. Or, elle possède en elle les ressources qui peuvent permettre aux
journalistes de préserver leur singularité, leurs idéaux et leur autonomie. Face à des
sources, si bien organisées soient-elles, le déplacement d'angle reste toujours
possible. Confrontés aux phénomènes d'autopublication, les journalistes restent plus
pertinents s'ils sont capables de produire un discours à la fois cohérent, neuf et adapté
à leurs publics et contraintes de production (alors que les amateurs en restent souvent
à un discours plutôt subjectif). Encore faut-il que les journalistes aient les moyens
d'utiliser le procédé angulaire, qu'ils disposent d'assez de temps, d'espace et de
garanties statutaires. Encore une fois : la technique n'est que technique. Elle n'est pas
188 Neveu E., [Link]., p.21.
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Peut-on conclure définitivement, ici ? En d'autres termes : a-t-on fait le tour des
usages discursifs, identitaires et pratiques du procédé angulaire et du concept
d'angle ? Ce travail en expose une grande diversité. En outre, notre approche présente
l'avantage de ne pas figer la définition de la technique ni la liste de ses usages et
manifestations. Pourtant, elle ignore totalement la complexité du groupe
professionnel et le fait que les identités professionnelles et les méthodes dépendent à
la fois de conditions de travail qui peuvent être fort différentes et de dynamiques
internes au groupe professionnel.
Pour aller plus loin, il conviendrait donc d'élargir l'étude des usages de la notion à
d'autres espaces de la profession. Dans un groupe si complexe que celui des
journalistes, il en existe probablement des usages stratégiques, liés à des luttes
internes. La dimension conflictuelle des professions est d'ailleurs au cœur des
préoccupations de la sociologie intéractionniste. Anselm Strauss, par exemple,
propose d'analyser les groupes professionnels au prisme des segments qui les
composent. Les segments, ce sont
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mobilisée par certains segments. Si oui, le font-ils dans le cadre d'une stratégie de
distinction ? Quelles sont, par ailleurs, les conditions de possibilité de l'usage de la
pratique angulaire ?
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L'angle journalistique Pierre YACGER
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Boucher J-D., Le reportage écrit, éditions du CFPJ, 1993.
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Grevisse B., Ecritures journalistiques, De Boeck, 2008.
Hoffbeck G., Ecrire pour un journal, Dunod, 2001.
Martin-Lagardette J-L., Le guide de l’écriture journalistique, La découverte,
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Montant H., L’interview écrite et le portrait, éditions du CFPJ, 1995.
Morel P., La communication d'entreprise, Unibert, 2009.
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Vital-Durand B., La pratique du faits divers, éditions du CFPJ, 2009.
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Autres documents
Bailleul C., « Compte Rendu d'expérience en milieu professionnel », Rennes 2,
UFR de Lettres.
Gerverau L. (dir.), Dictionnaire mondial des images, Nouveau Monde éditions,
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Karel W., Le journal commence à 20 heures, Paris, Naive éditions, 1999.
« Comment accrocher les journaliste », in Stratégies, février 2004.
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Annexes
Liste des personnes rencontrées
Lors d'entretiens enregistrés
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Parcours
Quelle est votre formation initiale ? Pourquoi le journalisme? Quel a été votre
parcours depuis ? Pour quels médias travaillez-vous actuellement ? Quels sont les
genres journalistiques que vous mobilisez le plus souvent, dans ces journaux ?
Avez-vous eu des cours, des formations, des enseignements à propos de l’angle ?
Pour vous, qu’est-ce qu’un angle ? Une technique que l’on peut employer ou non ?
Un point de vue, qui est présent dans chaque article, qu’on le veuille ou non ? Durant
quelles phases de travail le fait-on intervenir ? Est-il important, pour un journaliste,
de bien penser à son angle ? Et pour un pigiste : quelles spécificités ? Le pigiste doit-
il développer des qualités singulières, qui ne sont peut-être pas celles des autres
journalistes ?
Travail de terrain
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Dans quelles situations vos questions sont-elles prévues avant d’arriver sur le
terrain ? Vous arrive-t-il d’être perdu parce que le discours de votre interlocuteur est
trop compliqué, trop désordonné ? Comment réagit-on, dans cette situation ?
A l’inverse, comment réagissez-vous face à un interlocuteur qui semble avoir un
discours tout préparé et qui souhaite vous l’imposer ?
Arrive-t-il fréquemment que vous ne parveniez pas à obtenir des réponses aux
questions que vous vous posez ?
Écriture
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Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 18 février 2010, en
page 9 (rubrique « Rennes »).
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Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 18 février 2010, en
page 10 (rubrique « Rennes »).
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Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 18 février 2010, en
page 15 (rubrique « Sortir »).
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Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 23 février 2010, en
page 11 (rubrique « Rennes »).
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Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée des 20 et 21 février
2010, en page 12 (rubrique « Rennes »).
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