0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
280 vues136 pages

L'Angle Journalistique. (PDFDrive)

Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
280 vues136 pages

L'Angle Journalistique. (PDFDrive)

Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

L'angle journalistique.

Usages identitaires d'une technique et d'un concept en


journalisme local.

Pierre YACGER

Mémoire de master

Sous la direction de : Denis RUELLAN

2009 - 2010
Remerciements

Mes remerciements vont à tous les journalistes qui ont accepté ma présence ou se
sont prêtés au jeu des entretiens, et surtout à Colette David, Stéphane Vernay et Paul
Goupil pour leur aide précieuse.

Merci à Denis Ruellan, pour ses conseils et ses encouragements. A Florence Le


Cam et Roselyne Ringoot, également, qui me donnent goût au monde de la
recherche.

Enfin, je souhaite remercier à Clara pour le temps consacré à la relecture de ce


travail, et pour mille autres choses encore...
Ce travail s’inscrit dans le cadre d’un apprentissage de la recherche. Il est donc
nécessairement inabouti et présente des imperfections et des insuffisances. Par
ailleurs, l'IEP n'entend donner aucune approbation aux informations et aux analyses
contenues dans ce mémoire. Elles doivent être considérées comme relevant de la
seule responsabilité de l'auteur.
L'angle journalistique Pierre YACGER

Sommaire
Introduction............................................................................................................................5
I. Se sentir journaliste : l'angle comme norme professionnelle de rapport au monde..........27
A. Un modèle professionnel de cadrage et de restitution du réel....................................28
1. L'angle peut être défini comme une technique professionnelle..............................28
2. La dimension normative de l'angle.........................................................................32
B. Une norme intériorisée de diverses manières mais qui fait exister le « point de vue »
journalistique...................................................................................................................39
1. La légitimation par la rationalisation du travail......................................................39
2. L'angle dans les discours de légitimation par le rôle social du journaliste.............44
3. L'impossible définition de la pratique angulaire.....................................................51
C. Regards critiques sur un idéal professionnel...............................................................58
1. Une pratique peu valorisée au quotidien.................................................................59
2. Les routines, les contraintes et les directives comme facteurs explicatifs..............63
3. Des identités professionnelles travaillées par la déception.....................................68
II. Se présenter en journaliste : l'angle comme instrument de réglage des relations............73
[Link] enjeu lors de la négociation avec les sources.........................................................75
[Link] mise en scène du professionnalisme...................................................................76
[Link] le journaliste maîtrise la trajectoire de son article........................................79
[Link] les sources influencent la pratique angulaire................................................86
4. Déplacer l'angle pour garder le contrôle.................................................................93
B. Un instrument de réglage des relations au sein de la rédaction..................................96
1. L'angle pour organiser le partage des tâches au sein de la rédaction......................97
2. Le réglage des relations avec les collaborateurs extérieurs et les autres
professionnels...........................................................................................................104
3. Quand les qualités professionnelles sont évaluées à l'aune de l'angle..................109
Conclusion..........................................................................................................................118
Bibliographie......................................................................................................................123
Annexes..............................................................................................................................128
Liste des personnes rencontrées.....................................................................................128
Grille d'entretien avec les journalistes pigistes..............................................................129
« Les bâtiments du futur devront être étanches »..........................................................131
« Vols avec arme : un suspect interpellé lundi »............................................................132
« Polyphonies de mars à la maison de la poésie ».........................................................133
« A la chasse au trésor, un GPS pour boussole »...........................................................134
« Les rois et reines des échecs sacrés à Bréquigny ».....................................................135
Quatre versions d'une même image...............................................................................136

2010 4/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Introduction
Les discours sur le journalisme prolifèrent. Il y a, bien sur, les discours critiques
qui sont probablement aussi vieux que le journalisme lui-même : dans Bel Ami déjà,
Maupassant reprochait au journalisme d'être un tremplin pour les ambitieux plutôt
qu'un vrai métier. Il y a également les discours savant qui se sont multipliés, ces
dernières années. Pour des sociologues, des politistes, des économistes et des
historiens, le journalisme est devenu un champ d'étude à part entière. Autant de
discours mus par une même volonté de connaître, de comprendre ce qui caractérise
cette activité. Qu'est-ce que le journalisme ? Qu'est-ce qui distingue – ou devrait
distinguer - cette activité de production de discours d'autres activités ? Comment
travaillent les journalistes ? Pour répondre à ces interrogations fondamentales, on
analyse les pratiques professionnelles, l'histoire et la composition du groupe ainsi que
les discours de presse. Dès lors, les réponses apportées varient considérablement
d'un auteur, d'une perspective à l'autre. D'autant que le journalisme lui-même évolue
avec le temps.

Nombre des approches sociologiques ont toutefois en commun de mettre


l'accent sur les techniques. Probablement parce que les journalistes eux-mêmes ont
produit de nombreux discours sur trois grandes compétences à maîtriser pour être un
bon journaliste : l'éthique, le talent et les techniques de recueil et de mise en forme de
l'information. Selon les lieux et les moments, ce sera l'un ou l'autre de ces pôles qui
sera plus valorisé. Toutefois, il convient de noter que si la légitimation par la
déontologie ou le talent trouvent leur origine dans les deux espaces sociaux qui ont
vu naître le journalisme : le politique et la littérature; les techniques de travail, elles,
seraient spécifiquement journalistiques dans la mesure où elles auraient été inventées
dans les rédactions et pour les journalistes. Ainsi, les techniques d'écriture et de
collecte de l'information joueraient un rôle central dans la caractérisation du
journalisme, puisqu'elles représenteraient la part de sa définition qui lui appartient en
propre.

Cette définition du professionnalisme par les compétences rejoint en partie la

2010 5/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

définition des professions élaborée par la sociologie fonctionnaliste. Pour ce courant


théorique, une profession se caractérise par quatre critères. D'abord elle détient le
monopole sur l'activité : ainsi seuls des professionnels peuvent exercer la médecine
ou appartenir à la magistrature. Ensuite, elle n'est accessible que sous certaines
conditions (diplôme, concours, etc.). Elle dispose également de valeurs et d'une
éthique clairement affirmées et qui possèdent un rôle contraignant dans la mesure où
il existe des institutions en charge de leur respect, tels les ordres professionnels.
Enfin, une profession est un groupe social « pour soi » dirait Marx, c'est-à-dire que
ses membres s'identifient au groupe et travaillent à le faire exister. Pour les
sociologues fonctionnalistes, les professions ont une raison d'être. Elles sont
indispensables au bon fonctionnement de la société, dans la mesure où leur existence
garantit que les activités sociales les plus délicates (santé, justice, etc.) seront
pratiquées de manière efficiente. Que des institutions soient autorisées à scruter les
qualifications, les compétences et l'éthique des personnes prétendant exercer l'activité
est alors considéré comme un moyen légitime de contrôle et de rationalisation des
activités les plus cruciales.

Et l'information ? Possède-t-elle une fonction si cruciale que le groupe de ceux


qui s'en chargent puisse demander à être reconnu comme une profession ? Dès lors
que l'on associe information et démocratie, la réponse est positive. Or, c'est ce qu'ont
fait nos sociétés depuis le dix-huitième siècle au moins. Géraldine Muhlmann, qui a
travaillé sur le journalisme d'un point de vue de philosophie politique résume bien les
arguments au service de cette thèse: « la démocratie exige, précisément, que les
conflits soient représentés, mis en scène, exprimés symboliquement […] Le
journalisme doit son existence même à cette exigence de représentation qui est à la
source du projet démocratique1 .» Partageant cette conception, nombre de
sociologues anglo-saxons se sont alors attachés à analyser le journalisme au prisme
de la théorie fonctionnaliste afin de comprendre si, effectivement, l'activité
d'informer était monopolisée et régulée. La tâche du sociologue est ici de mesurer,
d'évaluer et de juger le degré de professionnalisme2 auquel sont parvenus ceux qui

1 Muhlmann G., Le Regard du journaliste en démocratie, p.705.


2 L'indice de professionnalisme développé par McLeod et Hawley a, par exemple, inspiré de
nombreux travaux dans le monde anglo-saxon.

2010 6/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

prétendent constituer une profession. Ces études ont donné des résultats contrastés.
Certaines tendent à montrer que le journalisme n'est pas tout à fait une profession,
parce que les praticiens sont soumis à des logiques diverses (commerciales,
éditoriales, politiques) et parce qu'ils ne maîtrisent pas totalement leur espace. Les
logiques d'entreprise, les relations avec les sources, ou les routines entrent
constamment en conflit avec ce qui devrait être une pratique professionnelle de
l'information, c'est-à-dire une pratique régie par des techniques utilisées et utilisables
par les seuls professionnels et mobilisées dans un respect de l'éthique, qui est le
corollaire du rôle social de l'information. Pour d'autres, au contraire, le journalisme
est une profession dès lors que les praticiens développent une fraternité
professionnelle et une conscience d'accomplir une mission de service public. Mais il
n'est pas aisé de trouver une telle unité dans cet univers fragmenté qu'est le
journalisme3. Une dernière catégorie d'auteurs tend à considérer que le journalisme
est plus ou moins professionnalisé selon les époques, et davantage aux Etats-Unis
qu'en France ou l'activité resterait souvent tributaire de ses origines dans les mondes
de la politique et de l'art. La situation en France serait celle d'une
professionnalisation inaboutie, ou – au mieux - plus tardive. Car il existe des indices
de la professionnalisation : le groupe des journalistes, bien qu'éclaté, partage des
normes, des valeurs et a cherché à les faire reconnaître comme professionnelles. On
pensera, par exemple, à la référence à un code déontologique, à des grandes plumes
ou à des luttes passées qui ont aboutit à la définition d'un statut du journaliste
professionnel couronné par la « carte » en 1935. Pour autant, l'activité reste
accessible à ceux qui ne portent pas cette carte. Surtout, l'introduction des manières
de faire spécifiquement journalistiques élaborées aux Etats-Unis durant le dix-
neuvième siècle aurait été plus tardive et partielle. Ces techniques vont de pair avec
l'importance donnée au travail de terrain, au recoupement, aux faits plutôt qu'a leur
commentaire, à l'objectivité, la recherche de l'efficacité etc. Le journalisme français,
au contraire serait tantôt littéraire, tantôt plus éditorialisant. Bref : il serait moins
rigoureusement journaliste. Erik Neveu4 a montré combien cette distinction entre
deux modèles était critiquable en ce qu'elle gomme toutes les nuances qui peuvent

3 Pour un résumé des débats sur le degré de professionnalisation, voir Neveu E., « Sociologie du
journalisme », 2001, pp.18-19
4 Neveu E., [Link]., pp.16-18.

2010 7/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

exister au sein de chacun d'entre eux.

L'exposé de ces thèses permet néanmoins de montrer combien les techniques


pouvaient être jugées importantes pour certains, sociologues et historiens, qui en font
un élément clé du professionnalisme. Toutefois, leur attention ne se porte pas sur
toutes les techniques mais sur les plus formelles, codifiées et transmissibles. Celles
qui semblent le mieux permettre une rationalisation du travail selon des normes
journalistiques : la pyramide inversée, la règle des 5W ou celle de la pyramide
inversée, etc. Ce dernier point pose problème : alors qu'il existe de multiples
manières de pratiquer le journalisme, peut-on considérer que les journalistes
s'accordent sur la définition et l'usage de ces techniques ?

Selon Everett Hughes la sociologie fonctionnaliste des profession présente une


tendance à durcir à outrance la définition des technique. Pour lui, ces savoirs et
savoirs-faire présentés comme nobles ou rigoureux restent souvent introuvables et ne
peuvent donc pas constituer un critère de professionnalisme. Les techniques, en effet,
sont souvent moins codifiées que les praticiens ne l'affirment.

« La nature du savoir, appliqué ou théorique, qui sous-tend les avis et les


actes du professionnel n'est pas toujours très claire; il s'agit souvent d'un
mélange de plusieurs types de savoirs pratiques et théoriques. Mais le
fait que la pratique de la profession repose sur un type de savoir auquel
seuls les membres de la profession ont accès, en vertu de longues études
et d'un long processus d'initiation et d'apprentissage dirigé par des
maîtres qui appartiennent à la profession, est partie intégrante de ce qui
constitue la profession et ses revendications5. »

Contre les approches citées plus haut, Hughes affirme donc qu'une profession est
un enjeu de luttes. Une profession n'existe qu'à partir du moment où les acteurs
exerçant une activité précise ont réussi à obtenir un mandat pour exercer cette
activité, c'est-à-dire la reconnaissance que telle activité ne peut être pratiquée que par
ceux qui sont du métier : ceux qui ont reçu une formation adéquate, voire une
intronisation ou une initiation. Ainsi, pour les interactionnistes, la
professionnalisation est un mouvement social et la profession est un objet
idéologique. La profession n'existe que si elle a été promue, construite par des

5 Hughes E., « Le Regard Sociologique », p.109.

2010 8/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

acteurs. L'interactionnisme propose alors de redéfinir la profession comme

« une activité relationnelle et interactive, c'est-à-dire produite par un


groupe de pairs, orientée vers la création d'un « ordre interne », certes
provisoire mais nécessaire. Ce que Hughes appelle souvent l'ordre de
l'interaction, est, dans le champs professionnel, le résultat contingent de
l'action d'un groupe de travail valorisant le travail bien fait, essayant de
contrôler son territoire et de se préserver de la concurrence.6 »

Dans cette perspective, il convient de chercher à comprendre quelles normes et


valeurs, quelles techniques sont mises en avant par les praticiens dans leur tentative
de normaliser les pratiques.

Plusieurs travaux historiques ont montré que la constitution du groupe


professionnel était inséparable d'une dynamique de codification de ses pratiques. En
Grande Bretagne, la presse a connu une période de forte expansion au dix-neuvième
siècle. La situation était alors caractérisée par la prolifération des entreprises à une
époque où le capital était de plus en plus mobile, et par la faible intervention de l'État
dans le secteur. Dès lors, le marché est devenu très concurrentiel et, pour résister, les
entreprises de presse ont dû rationaliser le travail, le diviser et l'organiser selon des
procédés qui, finalement, donneront naissance à un ordre de discours spécifique7. En
France, l'activité se professionnalise à la toute fin du siècle sous l'influence de
certains journalistes groupés en associations, syndicats et mutuelles. Leur but :
autonomiser leur activité, la faire apparaître comme un métier singulier, irréductible
aux deux formes de prise de parole qui l'inspiraient jusqu'alors : la littérature et la
politique. Obtenir, en somme, la reconnaissance d'un statut. Le mouvement passe
notamment par l'identification aux normes plus factuelles de la presse étasunienne
importées par Le Matin à partir de 18858. Ainsi, les historiens Ferenczi et Chalaby
montrent que la naissance du journalisme est bien un double mouvement de
constitution d'un groupe défini par sa position dans le travail désormais collectif de
production de l'information d'une part, et de création d'un ordre de discours
spécifique d'autre part. Dans ces approche, les techniques participent de la définition
du professionnalisme de deux manières. A la fois élément de rationalisation du travail

6 Dubar C. & Tripier P., « Sociologie des professions », 1998, p.95.


7 Chalaby J., « The invention of journalism », 1998.
8 Ferenczi T., « L'invention du journalisme en France », 1993.

2010 9/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

et facteur de différenciation du discours journalistique par rapport à d'autres discours,


les techniques journalistiques spécifient le rôle du journaliste professionnel et
distinguent son discours.

Toutefois, Denis Ruellan a montré qu'à force de détailler les étapes de la


constitution du groupe professionnel, le risque était d'exagérer sa cohérence. Dans
deux travaux de socio-genèse de la profession9, il montre que le journalistes ont
effectivement construit une identité professionnelle, mais une identité mouvante.
D'abord, les journalistes l'ont construite contre celles des activités proches
(littérature, sciences humaines, etc.) tout en s'inspirant de leurs pratiques. Le second
temps de la professionnalisation fut celui de l'exclusion des amateurs. Détail
intéressant : la volonté de clôture de l'espace professionnel amènera les associations
professionnelles jusqu'à la tentative de création d'un « ordre du journalisme » pour
réguler l'espace professionnel sur le modèle de l'ordre des médecins. Un ordre qui n'a
jamais vu le jour, probablement parce que certains craignaient de ne plus pouvoir
pratiquer d'autres activités, en dehors du journalisme tandis que d'autres
s'inquiétaient d'un risque de normalisation autoritaire des savoir-faire. Au lieu de
cela, le journalisme s'est constitué en « profession de frontière10 », c'est-à-dire une
profession qui définit ses limites de manière suffisamment imprécise pour pouvoir
les repousser. En fait, la frontière fonctionne en sens unique. La définition juridique
du journalisme permet, par exemple, de gêner l'entrée et la reconnaissance de non
professionnels tandis qu'elle n'interdit pas aux journalistes d'exercer d'autres activités
puisque, rappelons-le, la loi de 193511 (voulue par le Syndicat National des
Journalistes) définit le journaliste professionnel de manière tautologique, non
exclusive et fort peu contraignante.

Cette identité professionnelle fluide est un atout. Elle est ce qui a permis au
9 Ruellan D., Le journalisme ou le professionnalisme du flou, 2007 ; Les « pro » du journalisme,
1997.
10 Au sens de la géographie humaine « la frontière n'est pas une limite formelle précisant le
territoire de chaque groupe social ou de chaque Etat, mais un espace neuf (ou considéré
comme tel) à investir, à s'approprier » (Ruellan D., Le journalisme..., p.49)
11 « Est journaliste professionnel toute personne qui a pour activité principale, régulière et
rétribuée, l'exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications
quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses
ressources ». Pour la définition complète du statut, cf. articles L7111-3 à L7111-5 du Code du
travail.

2010 10/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

groupe professionnel, au fil du temps, d'intégrer des pratiques aussi diverses que le
journalisme de radio, les actualités cinématographiques, ou le blogging par exemple.
Ces travaux mènent l'auteur à parler de « professionnalisme du flou » en référence
aux travaux de Luc Boltanski sur les cadres, lequel a montré que ce groupe ne
pouvait exister qu'au prix d'une grande indéfinition. Même chose chez les
journalistes : le groupe est trop hétérogène pour définir des règles strictes. En fait, la
majorité des professionnels a intérêt à définir le groupe contre les amateurs et les
activités proches, afin de se préserver quelques avantages et un prestige symbolique,
mais à ne pas le définir de manière trop précise afin de se ménager la possibilité de
varier ses pratiques ou ses activités tout en restant journaliste. Ainsi,

« ce « flou » ne doit pas être perçu comme un dysfonctionnement car il


offre au groupe des capacités d'amalgame, de souplesse et de réduction
des antagonismes tout à fait efficaces. Ce « flou » s'applique non
seulement aux modalités de production, mais marque aussi profondément
l'identité (juridique et sociologique) et la qualification (formation,
compétence). En définitive, c'est toute la gestion du territoire
professionnel qui est travaillée par l'imprécision et la fluidité.12 »

Dans cette optique, Denis Ruellan reconnaît que le groupe professionnel peut se
constituer sur des techniques ; à ceci près que les seules qui peuvent être productives
à long terme et susciter l'adhésion de tous les professionnels sont relativement
indéfinies, ou très simples. Des techniques floues, en définitive. Par suite, l'auteur a
lancé à plusieurs reprises cette hypothèse : la pratique angulaire, technique souple,
acceptable par tous les journalistes et mobilisable à tous les moments de la
production de l'information serait une technique fondamentale pour le groupe
professionnel. Chercher un angle, c'est choisir de traiter un aspect du sujet en
particulier. Par exemple, si une catastrophe survient, les journalistes pourront choisir
d'en tirer le bilan, d'expliquer ses causes, de faire un reportage sur l'ambiance qui
règne sur les lieux sinistrés ou encore de faire témoigner des victimes. Ce choix
fondamental a des incidences sur toute la production puisque l'angle oriente la
sélection des sources, des questions pertinentes, le tri dans les données recueillies et,
finalement, organise la cohérence du discours d'information. Ainsi, l'angle serait tout
à la fois rationalisation du travail et choix journalistique :

12 Ruellan D. & Thierry D., « Journal local et réseaux informatiques », 1998, p.39.

2010 11/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

L'angle est une prérationalisation, un acte premier par lequel


l'observateur va décider d'isoler, dans l'étendue et la confusion du réel,
une gamme d'aspects, en fonction de deux types de critères : leur
accessibilité [...][et] leur expressivité13.

De plus, il s'agirait d'une technique parfaitement adaptée à la caractéristique


principale de la profession : sa fluidité :

Ce modèle de rationalisation se conçoit comme très peu codifié,


mouvant, capable d'adaptations multiples. Il ne saurait d'ailleurs être
question de le définir plus avant, car c'est justement pour ses qualités
d'adaptabilité qu'il est préféré aujourd'hui, y compris dans les
sanctuaires du dogme passé, les agences d'information (selon des
reporters de l'AFP, les papiers d'angle occupent la moitié, voire les deux
tiers de leur production de terrain, le reste étant consacré aux dépêches
à la rhétorique traditionnelle)14.

Enfin, la pratique angulaire pourrait voir sa pertinence s'accroître grâce à la


concurrence des multiples producteurs d'information en ligne. Le procédé resterait
une compétence spécifiquement journalistique à l'heure où le pouvoir de publier des
informations et de commenter l'actualité s'est répandu :

« Autrement dit, le journaliste n’est pas (ou plus) le maître de la forme


(le journal) et des genres (ici le compte rendu, le reportage, l’interview),
ce que tout un chacun peut désormais avec les outils de capture et de
mise à disposition. Le journaliste est celui qui choisit les angles
pertinents, qui procure les outils de compréhension des faits tombant
désormais en cataracte sur le Web15 »

Denis Ruellan a approfondi ces pistes de travail à travers un article


spécifiquement dévolu à l'étude de la pratique angulaire16. Cependant, la technique
n'a encore jamais fait l'objet d'enquêtes de terrain. Ce mémoire trouve ici sa
justification et son point de départ.

Pour commencer, nous conservons donc cette attention à la pratique angulaire


dans une approche interactionniste. C'est une hypothèse de travail : l'angle, comme
technique simple, serait mobilisé par les membres d'un groupe professionnel fluide

13 Ruellan D., « Le journalisme ou le professionnalisme du flou », 2007, p.137.


14 Ruellan D., ibid., p.142.
15 Ruellan D., « Genres, angle et professionnalisme », 2009, p.39.
16 Ruellan D., « La routine de l'angle », 2006.

2010 12/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

pour éprouver, légitimer et imposer leur professionnalisme sans renier la fluidité des
définitions du journalisme professionnel. C'est une perspective résolument
constructiviste. Le risque, alors, est de faire comme si l'angle n'existait qu'en
discours. Chaque journaliste pouvant revendiquer l'usage de cette technique souple
quelles que soient ses conditions de travail, il convient convient de ne pas éluder une
autre hypothèse : au-delà des discours de légitimation, le procédé angulaire possède
peut-être une réalité dans la pratique quotidienne du journalisme.

Deux éléments au moins incitent à accorder quelque crédit à la parole des acteurs
et à ne pas considérer l'angle comme une simple idéologie professionnelle. Il s'agit
d'utilisations de la technique qui ne correspondent pas à l'usage discursif que les
journalistes semblent faire de la notion. Deux exemples où l'angle est autre chose
qu'un instrument individuel de rationalisation du travail et un critère indigène de
choix. Le premier est détaillé par Jacques Siracusa dans son étude sur les reporters de
télévision17. L'auteur note que l'angle est, finalement, la manière la plus simple que
connaissent les journalistes pour résumer leurs attentes, leurs projets, car un angle
exprime en une phrase de quoi on souhaite parler, et de quelle manière. Alors, il peut
s'agir d'un instrument de coordination : la rédaction décide d'un angle en conférence,
puis elle l'assigne au rédacteur qui devra le suivre une fois sur le terrain. Ensuite, le
rédacteur organisera la collaboration avec ses sources de manière conforme à
l'angle : il préférera untel à untel, orientera ses questions en fonction de l'angle, etc.
Le second exemple montre aussi que l'angle peut constituer une convention
organisant le travail, mais avec les sources, cette fois. Il provient d'un dossier du
magazine Stratégies destiné aux professionnels de la communication :

« Le journaliste attend aujourd'hui du sur-mesure, assurent les


professionnels. «L'émergence en RP [Relations Presse] est plus souvent
une question de pertinence stratégique et de personnalisation de
l'information que d'investissement massif, note Caroline Saslawsky. Lire
une information traitée à l'identique dans tous les médias tend à la
banaliser. Alors que varier les angles en fonction du support et créer de
vraies exclusivités avec un média stratégique peut se révéler nettement
plus efficace.» Ainsi, pour l'association Plan, Ketchum a proposé à un
journaliste de France Soir de parrainer un enfant au Bénin. Résultat : un
reportage qui a fait la une du journal le 24 novembre dernier.18 »

17 Siracusa J., « Le JT, machine à décrire », 2001.

2010 13/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Dans ce second exemple l'angle n'est plus une simple rhétorique indigène, mais
également une technique mobilisable par les sources. Quelles que soient la
pertinence et la représentativité de ces deux exemples, ils suggèrent de considérer la
pratique angulaire du point de vue des relations de travail et non plus à partir des
discours de justification. Ainsi, la question de l'angle peut-être reposée de manière
plus complexe : la pratique angulaire est-elle, en plus d'un instrument de
légitimation, une technique de travail ? Cette technique appartient-elle
spécifiquement au journaliste ? Ne peut-elle pas être lui être disputée par ses
sources ?

L'écueil, c'est alors de se lancer dans un travail mille fois mené : l'étude de l'écart
qui existe d'une règle à son application. Telle perspective n'explique pas. Elle ne
permet pas de comprendre les liens entre une technique et ce que l'on appelle le
professionnalisme. Elle n'est productive qu'à condition de postuler que la pratique
angulaire est en soi un élément de professionnalisme. Or nous souhaitions justement
ré-interroger ce présupposé. Mais comment faire, alors, pour analyser à la fois les
discours sur l'angle et la pratique angulaire ?

La contradiction réside peut-être dans l'usage que nous avons fait du concept de
professionnalisme. La professionnalisation est un processus de long terme, un
mouvement social. Or, nous cherchons à comparer les discours de ceux qui
participent de ce processus avec leurs pratiques de travail, c'est-à-dire avec leurs
manières d'agir dans les interactions quotidiennes. Les journalistes, au quotidien, ne
passent pas leur temps à construire une profession - en témoignent le faible taux de
syndicalisation et l'insuccès des sociétés de rédacteurs. Ils sont engagés dans des
actions dont la temporalité est tout autre : placer un article, choisir un sujet, négocier
la collaboration des sources. Bref : produire un discours d'information. Comment
concilier ces deux temporalités ? La solution est contenue dans une remarque
formulée par Hughes : il ne faut jamais oublier que la professionnalisme est
également un processus identitaire. Car appartenir à une profession, ce n'est pas
seulement chercher à définir ou fortifier le groupe professionnel, c'est également

18 « Faut-il croire les journalistes ? », 2004, source : [Link]


tendances/dossiers/r31925/[Link]

2010 14/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

travailler. Hughes propose alors d'étudier les professions comme n'importe quel
métier. Pour lui, il n'existe pas de différences de nature entre les professions et les
autres activités moins prestigieuses (considérées comme des métiers) qui peuvent
toutes être étudiées de la même manière. Il importe peu, alors, de savoir combien la
profession journalistique est structurée. Les activités de travail – qu'il s'agisse de
professions ou non – doivent être analysées à travers deux dimensions : « à la fois
comme des processus subjectivement signifiants et comme des relations dynamiques
avec les autres 19».C'est-à-dire qu'un travail est d'abord une forme d'accomplissement
de soi. Tout travailleur cherche dans son activité les éléments qui lui permettront de
construire une certaine estime de soi, même les plus humbles.

Il faut donc étudier le journalisme comme un travail, c'est-à-dire comme une


activité relationnelle qui, nécessairement, aura des incidences sur la construction
identitaire des acteurs. Une construction qui se fait pour partie en référence à des
normes professionnelles. Cette redéfinition permet de renouveler encore notre
approche de l'angle en nous incitant à étudier comment la technique permet aux
journalistes de se sentir journalistes et de s'imposer comme tels. Il s'agira alors
d'analyser les usages discursifs de la notion pour comprendre s'ils l'associent au
professionnalisme. Il s'agira encore de voir en quoi la technique permet, dans les
interactions de travail, de définir la place du journaliste.

Ce dont il est question, alors, ce n'est pas de la profession, mais du rôle de


journaliste professionnel tel qu'il est vécu par les acteurs.

C'est probablement autour du politiste Jacques Lagroye que la notion de rôle a été
théorisée de la manière la plus heuristique, à notre sens. La notion renvoie à un
ensemble de manières de se présenter et d'agir liées à une position et qui permettent
de faire exister socialement cette position. Un rôle est toujours défini par des normes
institutionnalisées et des modèles d'incarnation héritées du passés. Ensuite, la
définition du rôle évolue avec les techniques, les mentalités, les normes sociales et
l'attitude de ceux qui l'incarnent. Car le rôle laisse une certaine liberté. Celui de
président de la république, par exemple, est légalement défini, ce qui n'empêche pas

19 Dubar C. & Tripier P., « Sociologie des professions », 1998., p.95.

2010 15/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

l'existence de différentes postures : chaque président, tout en restant dans le cadre


constitutionnel de ses fonctions, s'inspire des manières de faire de certains de ses
prédécesseurs et y ajoute une note personnelle. Tout élu peut jouer son rôle de
diverses manières, et même choisir un rôle parmi un stock de modèles disponibles en
fonction de ses dispositions, mais aussi des attentes qu'il perçoit chez ses
interlocuteurs. Le même élu, en fonction des situations, peut passer d'une figure à
l'autre, par exemple de celle de militant à celle du maire gestionnaire. Cela suppose
un travail d'apprentissage des différentes facettes du rôle et de mise en conformité
des attitudes conflictuelles.

« Au delà de cette diversité des prescriptions de rôle des élus, se dégage


un modèle professionnel relativement homogène. On peut en effet penser
que l'évolution des formes de l'action politique tend à privilégier comme
modèle de justification de leurs actions, de la part des élus, la référence
à des principes autonomes propres au champ politique, cela à travers la
spécification d'une compétence singulière (le savoir-faire gestionnaire) et
de règles éthiques particulières (l'idéal civique) qui légitiment le droit à
exercer la domination politique.20 »

Ainsi, la diversité des prescriptions n'interdit pas de considérer qu'il existe un


modèle dominant de définition du rôle.

La tâche du sociologue est alors de « tenter de comprendre [...]comment des


individus se saisissent de rôles prescrits et se laissent saisir par eux 21» d'une part et
d'analyser la construction sociale des rôles d'autre part. Enfin, il peut étudier la
manière dont un individu combine les différents rôles qu'il se sent obligé d'incarner.
Il s'agit donc d'un travail sur les savoirs-faire, les logiques de compétences et de
légitimation que les individus doivent apprendre à gérer et sur la manière dont ils les
mobilisent pour incarner leur rôle. La technique a son importance, ici. Pour les élus,
il s'agit par exemple de techniques de communication, d'instruments de
gouvernement ou de modèles de gouvernance que les maires vont mettre en scène de
manières différentes selon les situations même si, à un moment donné, il existe un
relatif consensus sur l'importance relative des différentes techniques.

20 Briquet J-L., « Communiquer en actes », 1994, p.26.


21 Lagroye J., « Etre du métier », 1994, p.6.

2010 16/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Transposons au journalisme. Premier point commun entre les deux métiers : dans
le journalisme également il existe une diversité des prescriptions de rôle. D'abord,
l'espace social est des plus complexes puisque la profession de journaliste rassemble
en fait des acteurs exerçant leur travail dans d'innombrables spécialités thématiques
ou fonctionnelles. Le travail du pigiste pour la presse magazine est fort éloigné de
celui du journaliste en poste dans une grande rédaction de la presse d'information
générale. Les conditions de travail d'un cameraman employé par une chaîne
d'information en continu ressemblent peu à celles de la présentatrice d'un journal
radiophonique national. Même au sein d'une même entreprise, les différences
peuvent être énormes : le localier travaillant seul dans la rédaction d'une petite ville
et l'adjoint au chef du service économique sont tous les deux journalistes, ils écrivent
tous les deux pour le même titre, mais quel écart dans les conditions de travail, les
discours développés et les rétributions symboliques ! De plus, un journaliste peut être
confronté à des prescriptions de rôle divergentes selon les moments de sa carrière,
voire même selon les moments de la journée. Cyril Lemieux a montré que les
journalistes professionnels se trouvaient fréquemment confrontés à des quasi-
dilemmes22. Par exemple, un journaliste politique doit savoir créer des liens avec les
élus, déjeuner avec eux, parfois devenir ami s'il veut glaner des informations plus
pertinentes que ce que les institutions livrent officiellement en conférence de presse.
Pourtant, il lui est impossible de faire état publiquement de ces bonnes relations; il
prêterait alors le flanc à des accusations de copinage, de collusion, voire de
corruption. Ainsi, ce qui apparaît au journaliste comme incarnation normale du rôle
de journaliste professionnel dans une situation peut constituer une faute dans d'autres
situations. Les techniques à mobiliser, les valeurs à ne pas oublier et, finalement, les
manières d'être et d'agir socialement acceptables varient considérablement, pour les
journalistes. Pourtant, il existe des points sur lesquels la profession se retrouve : la
poursuite d'objectif communs (la crédibilité en est un) l'affirmation de valeurs (via
l'appel à la déontologie) ou encore le sentiment d'appartenir à un même groupe (face
aux critiques, par exemple : lorsqu'un ministre dénonce les risques pris par deux
reporters de guerre, toute la profession semble s'indigner), etc.

Ainsi, tout journaliste doit mobiliser des techniques légitimes et recourir à des
22 Lemieux C., « Mauvaise presse », 2000.

2010 17/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

manières d'être socialement acceptables, s'il veut être reconnu comme un journaliste
professionnel. Ces techniques, ces normes, ces manières d'être et de faire évoluent.
Dans son travail, le journaliste professionnel doit les connaître afin de mobiliser celle
qui est adaptée à chaque situation, à chaque époque, à chaque entreprise. Il doit aussi
pouvoir les mobiliser discursivement face au sociologue, pour prouver qu'il connait
les tenants et les aboutissants de son rôle. Tenir un rôle, c'est donc agir de manière
conforme à ce rôle, à la fois par ses pratiques et par ses discours. Il faut y voir plus
qu'une contrainte : savoir utiliser les prescriptions de rôle, c'est aussi une ressource.
Car celui qui se coule dans le rôle pourra bénéficier du prestige symbolique, de
l'autonomie professionnelle, voire du pouvoir historiquement acquis par la
profession, par son entreprise de presse, par sa spécialité, etc. Au final, accepter la
prescription de rôle, c'est à la fois se soumettre à une identité professionnelle, faire
sienne cette identité par son incarnation et, parfois, l'imposer à autrui. L'identité
professionnelle est donc un objet complexe. Elle est historiquement construite par les
luttes des acteurs et par leurs résultats. Elle est à la fois collective (c'est l'identité
construite par le groupe) et individuelle (elle est incarnée par des individus). De plus,
toute identité se définit pour soi et pour autrui, et les individus travaillent à faire
coïncider l'image qu'ils se font d'eux-même avec celle qu'ils peuvent renvoyer.
D'autre part, l'identité professionnelle se construit à travers les interactions entre
l'idéal professionnel et la réalité du travail : c'est-à-dire que la pratique s'inspire de
l'idéal et que l'idéal, en retour, est revu à l'aune des pratiques. Enfin, l'identité ne se
résume pas aux représentations dominantes, surtout dans le cas du journalisme où la
majorité des praticiens n'ont aucune prise sur la production des discours. « Ainsi, on
peut définir une identité professionnelle en prenant en compte tous les agents qui
adhèrent à la totalité ou à une partie de la représentation dominante à une époque
donnée, adhésion de droit ou par amalgame identitaire.23 »

Il peut alors s'avérer pertinent d'évaluer dans quelle mesure – et dans quelles
conditions – la pratique angulaire participe bien de la contrainte de rôle du journaliste
professionnel, puisque c'est bien de cela dont il s'agit. Car le procédé angulaire
semble bel et bien pouvoir prétendre rassembler tous les journalistes car - c'est
l'hypothèse de Denis Ruellan - la pratique angulaire serait suffisamment souple pour
23 Ruellan D.& Thierry D., [Link]., p38.

2010 18/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

être revendiquée et mobilisée par des journalistes de tous bords, et pas seulement par
l'un ou l'autre des univers spécialisés de la profession.

Nous proposons donc une étude en termes d'usages identitaires d'une technique et
d'un discours sur la technique qui semblent participer de la prescription du rôle de
journaliste professionnel. Cela suppose, en premier lieu, de vérifier cette dernière
hypothèse : en quoi une technique – la pratique angulaire – participe-t-elle d’une
prescription de rôle ? Ensuite, on s'interrogera sur les usages pratiques et discursifs
qui en sont faits pour, finalement, chercher à comprendre ce que ces usages apportent
à l'identité professionnelle journalistique. Autrement dit : en quoi la connaissance et
la mise en œuvre de cette pratique permettent-elles au journaliste de se forger un
idéal du métier et de s'y conformer ainsi qu’aux attentes de ces interlocuteurs sur ce
que doit être un journaliste ?

Telle perspective reste doublement modeste, dans la mesure où elle est


synchronique et centrée sur l'étude d'une seule composante de l'identité
professionnelle : l'angle. Synchronique, elle ignore les processus historiques de
constitution d'une identité professionnelle autant que les cheminements
biographiques. Nous nous intéressons donc à l'identité professionnelle telle qu'elle se
construit pour soi et pour autrui au cours de l'interaction, et non aux fluctuations de
l'identité d'un groupe ou d'une personne dans le temps. Limitée à une dimension du
professionnalisme, elle ne conduit pas à cerner ce qui fait du journalisme un métier à
part, pas plus que nous ne chercherons à typifier, à distinguer différents modèles
professionnels24 ou différents styles de journalistes. Nous constatons qu'il peut exister
des prescriptions de rôles différentes et cherchons à comprendre comment le concept
d'angle et la pratique angulaire peuvent constituer une prescription de rôle et, partant,
agir comme une ressource et une contrainte de rôle pour le journaliste. Cela suppose,
bien sur, de ne pas tenir pour acquis le fait que la pratique angulaire soit une
technique réellement mise en œuvre dans leur pratique quotidienne du métier. Nous
étudierons donc de quelles manières cette technique est mise en œuvre et interprétée
24 Nombre de travaux portant sur la profession proposent déjà des réflexions sur les dimensions
partagées de l''identité professionnelle (Ruellan D., Les pros... ) ou au contraire sur ses
nuances, en tentant des typologies des « modèles professionnels » contemporains (Frisque
C, « L'activité journalistique au quotidien », 2002 ) ou des « systèmes de justification »
historiques (Lemieux C., « Mauvaise Presse », 2000).

2010 19/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

sur le terrain.

La première hypothèse, sans laquelle ce travail n'aurait pu être entamé, est que la
notion d'angle fait sens pour les journalistes d'aujourd'hui. Du moins pour certains
d'entre eux. Cette norme aurait même pris une certaine importance – du moins
symboliquement, car nous ne pouvons pas juger a priori de son usage – parce que la
pratique angulaire normalise potentiellement toutes les étapes de la production de
l'information, du choix d'un sujet à la rédaction en passant par le recueil de
l'information. Cette importance ne vaudrait pas pour toutes les époques, car le
concept d'angle est historiquement situé. Denis Ruellan en trouve les premières
traces dans les années 1920, même s'il ne semble se répandre dans les manuels
qu'après guerre. Nous supposons donc que cette norme a été intériorisée par un grand
nombre de journalistes – du fait de son haut degré d'indéfinition et de généralité -
mais qu'elle se trouve en concurrence avec d'autres normes plus anciennes d'écriture
(les 5W, la pyramide inversée, etc.) et de posture (l'objectivité, l'engagement, la
déontologie, etc.). Cette hypothèse impose d'évaluer la place qu'occupe réellement
l'angle dans les pratiques et les discours. Il faudra alors restituer cette technique par
rapport à d'autres techniques.

Seconde hypothèse : mobiliser la notion d’angle permet au journaliste de


légitimer (pour lui même et pour les autres) son action par le professionnalisme. Ici,
un travail sur les discours tenus par des journalistes sur leur profession s'impose.

Notre ultime hypothèse pose que la pratique angulaire (à la fois technique


journalistique et discours) permet au journaliste de régler ses relations de travail de
manière à conserver une certaine autonomie. En d'autres termes, la pratique angulaire
peut être utilisée par le journaliste dans le but d'enrôler des acteurs qui appartiennent
souvent à d'autres métiers, de les amener à collaborer avec lui sans sortir de son rôle
de journaliste professionnel. En cela, la prescription de rôle par la pratique angulaire
serait une ressource mobilisable par les journalistes au cours de leur travail. Tel
postulat impose d'observer les journalistes au travail et particulièrement dans les
situations d'interaction.

2010 20/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Méthodologie

Nous avons pris le parti de tester ces hypothèses auprès de journalistes de presse
écrite et de télévision. Deux spécialités bien distinctes. Toutefois, la notion d'angle –
nous le disions plus haut – semble être assez floue pour être mobilisée dans des
univers variés. Nous voulions nous en assurer. Par ailleurs, il semblait important de
ne pas nous concentrer sur les spécialités prestigieuses, ni sur les personnes les plus
en vue. Plutôt que d'étudier les journalistes très légitimes, ceux qui sont les plus
fréquemment autorisés à porter une parole publique sur la profession, nous avons
choisi d'enquêter auprès de praticiens en position plutôt basse dans les hiérarchies
professionnelles. Il s'avère pertinent, alors, de travailler sur ceux dont le travail est
parfois dénigré ou jugé peu digne d'intérêt – y compris dans le milieu universitaire ;
des journalistes qui passent certainement moins de temps que les ténors de la presse
parisienne à parler de leur métier et qui, pourtant, sont des « pros ». L'histoire de la
profession, en effet, passe souvent par l'analyse de documents laissés par ses
membres les plus éminents, note Sandine Lévêque25. Cela devrait inciter le chercheur
qui s'intéresse à la dynamique de la professionnalisation à étudier le journalisme
« par le bas », c'est-à-dire la manière dont ceux la majorité silencieuse des praticiens
s'approprie l'identité professionnelle et la nourrit en retour. Si l'on ajoute à ces critère
de choix celui de la proximité et de l'accessibilité du terrain, on aura une idée assez
précise des raisons pour lesquelles ce sont des journalistes locaux qui ont été suivis.

Il serait inutile de chercher ici une conceptualisation particulière autour de ce que


peut-être un journaliste local. Cette étude ne porte pas sur les journalistes locaux, elle
porte sur la manière dont certains journalistes plutôt dominés dans leur espace
professionnel intériorisent, font exister et manifestent leur appartenance à la
profession. Elle vise à comprendre des mécanismes. La construction chez un individu
de l'identité professionnelle est un mécanisme complexe, multifactoriel, qui prend
des formes différentes selon les personnes. Cela justifie le fait que nous ayons parfois
recours à des exemples tirés de la littérature scientifique et qui ne concernent pas
nécessairement des journalistes locaux. Ces exemples nous permettront
d'appréhender les usages de la pratique angulaire dans leur variété. D'autres fois, ils
25 Lévêque S., « Analyser la profession journalistique par le bas », 2004.

2010 21/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

serviront à contextualiser notre propos. Pour autant, nous ne postulons pas que nos
conclusions concernant l'apport de l'angle à la définition du rôle de journaliste local
soient transférables à d'autres spécialités. La profession est aujourd'hui trop éclatée
pour que l'on se permette ce genre de raccourcis.

Paradoxalement, le premier matériau de cet enquête ne concerne pas les


journalistes locaux. Il s'agit d'un corpus de manuels de journalisme édités dans les
années 1990 et 2000. Les discours sur l'angle présents dans ces manuels ont été
relevés et seront utilisés comme une parole indigène, a priori légitime mais pas
forcément représentative des représentations des journalistes locaux. La pédagogie
constituant une forme de normalisation des pratiques, nous espérions tirer de ces
manuels une ou plusieurs définitions de ce que doit être la pratique angulaire mais
sans postuler toutefois qu'elles seraient partagées par tous. Rien n'interdit de penser
que parmi les journalistes locaux, certains n'en aient pas connaissance tandis que
d'autres les rejettent. Une même norme peut de toutes manières donner lieu à des
usages divergents une fois intériorisée.

Afin de ne pas nous contenter de discours normatifs, des observations ont été
réalisées dans trois rédactions : la rédaction locale d' Ouest France à Rennes, la
rédaction produisant les pages communes à toutes les éditions de ce même journal (le
« siège ») ainsi que la rédaction de France 3 Bretagne. Le temps de présence dans les
rédactions s'élève au final à sept jours. Trois jours dans la rédaction locale, trois jours
dans celle de France 3 et une journée au siège d' Ouest France, à raison de huit ou
neuf heures de présence par jour. Ces quelques journées de travail ont permis
d'observer les interactions au sein de la rédaction et en dehors, mais aussi de côtoyer
les journalistes hors de leurs temps de travail : en pause déjeuner, etc. L'observation –
qui n'est pas participante, il s'agissait simplement de suivre les journalistes – avait
pour but de repérer quels usages de la notions d'angle et de la pratique angulaire
pouvaient être fait dans la pratique quotidienne du journalisme local.

Quelques mots sur les entreprises visitées. Ouest France est le premier quotidien
Français en nombre d'exemplaire vendus. Le journal, qui existe depuis la libération
est en situation de quasi monopole sur une grande partie de sa zone de diffusion –

2010 22/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

qui, par ailleurs, s'étend sur 1é départements. Le journal doit une partie de son succès
à son omniprésence, localement (le groupe Ouest France a, au fil du temps, racheté
ou éliminé la plupart de ses concurrents), ainsi qu'à son réseau de rédactions et de
correspondants. A noter, le journal consacre également plus de moyens aux
informations nationales et internationales que les autres titres de la presse
quotidienne régionale. Au final, l'organigramme de l'entreprise est relativement
complexe et très hiérarchisé, avec des correspondants presque partout sur sa zone de
diffusion, une rédaction dans la plupart des villes grandes ou moyennes, une
rédaction plus importante de chaque département, qui monte les pages
départementales, et une rédaction centrale chargée des pages communes à toutes les
éditions ainsi que des pages régionales. La rédaction locale de Rennes produit les
pages locales des éditions Rennes et Rennes 2. Elle est également chargée de
coproduire avec les autres rédactions et de monter les pages communes à toutes les
éditions d'Ille et Vilaine.

L'organigramme de France 3 Ouest est plus complexe encore, dans la mesure où


France Télévision est engagé dans un processus de restructuration qui n'a pas encore
abouti mais à une pour conséquence de multiplier le nombre de chefs, directeurs et
autres responsables, à France 3. Autre tendance : la réduction des temps d'antenne
dévolus aux rédactions locales qui ont perdu plusieurs plages horaires, ces dernières
années. Il ne leur reste plus qu'un journal le midi, un autre le soir et une plage
hebdomadaire de 17 minutes destinée à des reportages. Autre nouveauté : l'incitation
à proposer des « prises d'antennes exceptionnelles » durant les week-end. Il s'agit,
pour une rédaction locale, de couvrir un événement jugé localement plus fédérateur
que le programme diffusé nationalement au même moment. Toutefois, ces « PAO »
ne sont pas décidées par la rédaction, mais à un niveau supérieur de la hiérarchie.
Dans la rédaction située à Rennes collaborent en fait trois rédactions. L'une est
chargée du « midi pile », un journal qui, pour l'essentiel, recycle des sujets produits
pour d'autres journaux. Il y a aussi la rédaction locale, qui couvre la zone de Rennes.
Mais la plus importante est la rédaction du 19/20 Bretagne et de Soir 3. Nos
observations ne concernaient que les journalistes de cette dernière.

Ce travail a été complété par des entretiens semi directifs réalisés après les

2010 23/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

séquences d'observation ou, plus rarement, pendant. Ces entretiens ont été menés
dans le but de recueillir le point de vue des journalistes sur leurs méthodes de travail,
et notamment sur la pratique angulaire. Il s'agissait aussi d'approcher leur vision sur
les interactions de travail dans lesquelles ils s'engagent chaque jour. Le parti pris était
de poser des questions très ciblées, donnant lieu à des entretiens plutôt courts – ne
dépassant pas 50 minutes - dans la mesure où la problématique portait sur une
pratique précise. Tous ont été menés avec une grille d'entretien qui a peu évoluée. La
plupart a été enregistré. Cependant, un certain nombre d'entre eux ne le furent pas,
parce que les conditions ne permettaient pas. Il s'agit de discussions au restaurant,
dans des bars ou en voiture. Les personnes rencontrées appartiennent pour la plupart
aux trois rédactions visitées, mais on y trouvera aussi un journaliste du Mensuel de
Rennes26 et quelques pigistes travaillant épisodiquement pour la presse locale (le plus
souvent à la production de suppléments). Il n'a malheureusement pas été possible de
suivre ces journalistes au travail. Les entretiens ont tout de même été menés parce
qu'il nous a semblé qu'ils apporteraient un éclairage supplémentaire dans la mesure
où les pigistes, bien que travaillant parfois pour les mêmes journaux, ont des contacts
avec leurs pairs sensiblement différents des interactions observables dans les
rédactions. Puisque nous postulons que la pratique angulaire peut constituer un
instrument de réglage des relations de travail, il semblait intéressant d'approcher la
plus grande variété possible de ces interactions, que ce soit par des observations ou
par la parole des acteurs.

L'accès aux différents terrains d'enquête n'a guère présenté de difficultés. Lors de
la première prise de contact avec une rédaction – il s'agissait d'une demande de stage
– le parti pris était de rester évasif sur le sujet de cette étude. Cela avait été conseillé
durant les cours de méthodologie. La recherche était donc présentée aux acteurs
comme un travail sur les « techniques journalistiques ». Dès lors, les inévitables
questions sur ce travail étaient gênantes : il fallait parler l'objet de cette étude pour
justifier la présence d'un observateur dans la rédaction. Cela provoquait une certaine

26 Ce journal, que l'on pourrait qualifier de presse magazine d'information régionale locale réalise
chaque mois des enquêtes qui donnent lieu à plusieurs articles anglés sur des points différents.
Comme, en plus, la rédaction produit des informations « chaudes » sur Internet, on pouvait faire
l'hypothèse que ses journalistes ont développé un rapport particulier et complexe à la pratique
angulaire.

2010 24/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

gène car il était demandé aux journalistes de faire des efforts, d'accepter d'être suivis
toute la journée, tandis que les intentions de l'observateur leurs étaient dissimulées.
Plutôt que de mentir, le thème du mémoire leur a été révélé mais sans que la
problématique ne soit formulée, évidemment. Les journalistes ont donc su que la
recherche portait sur le rôle de la pratique angulaire dans leur travail. Cette nouvelle
posture a immédiatement eu deux effets bénéfiques. D'abord, elle a rassuré les
journalistes. Toute suspicion à disparu puisque la plupart des enquêtés ont, semble-t-
il, considéré la recherche comme presque farfelue, car centrée sur de tous petits
détails. Bref : comme innovensive. Second avantage : force fut de constater que ce
thème – bien que « tout petit 27» ou saugrenu – faisait réagir. Des réactions
d'incompréhension, de surprise ainsi que des jugements critiques du type «vous allez
voir que dans la rédaction, c'est une catastrophe 28». Alors que ce travail fut parfois
déstabilisant à mener; jusqu'à douter de sa pertinence, les nombreuses réactions
provoquées par l'annonce de son sujet ont confirmé l'intérêt d'un travail sur la
pratique angulaire. Le parti pris d'évoquer explicitement le thème de ce travail avec
les journalistes aura donc été productif. A condition, toutefois, d'analyser les effets
que cette posture peut induire. Certains journalistes, en effet, ont présenté une
tendance à sur-valoriser la pratique angulaire, comme s'il leur fallait se justifier
devant l'enquêteur. D'autres fois, au contraire, des sourires ou des allusions appuyées
et parfois ironiques représentent des formes de mise à distance du concept, comme si
celui-ci appartenait plus au sociologue qu'au vocabulaire indigène. La présentation
des résultats des observations tiendra compte de ces phénomènes.

Ce travail se décomposera en deux parties : l'une sur la dimension identitaire de


l'angle, l'autre sur la manière dont les journalistes mobilisent cette pratique dans les
interactions de travail. La première partie se situe dans la continuité des écrits de
Denis Ruellan sur le groupe professionnel des journalistes. Nous essaierons de
montrer que l'angle constitue aujourd'hui une ressource clé pour les journalistes dans

27 « L'angle, c'est tout petit, l'angle » (une journaliste d' Ouest France lors d'un entretien).
28 Un rédacteur en chef, lors de notre premier contact téléphonique.

2010 25/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

certains moments où ils cherchent à légitimer leur action. Nous tâcherons alors de
définir le sens que peut prendre le concept pour les praticiens, mais il nous importe
surtout de montrer que ce concept constitue une ressource leur permettant de définir
pour eux-mêmes et pour autrui ce qu'est un journaliste. En cela, l'angle est un idéal
professionnel. Cependant, l'angle n'est qu'une technique qui ne garanti pas à elle
seule que le travail du journaliste sera conforme aux objectifs qu'il se donne, et les
journalistes locaux sont d'ailleurs aussi prompts à relativiser son usage qu'à le
valoriser.

La seconde partie est plus inspirée par le livre de Jacques Siracusa sur le travail
des reporters de télévision. Un ouvrage dans lequel il montre que l'angle est une
manière de formuler le sujet aisément mobilisable tant par la hiérarchie que par les
exécutants. Nous poursuivrons ces travaux en les ouvrant au journalisme de presse
écrite pour montrer que l'angle permet aux journalistes de coordonner leur action
avec celle de leurs collaborateurs et, si possible, de les enrôler. Ce faisant, la pratique
angulaire définit le rôle des uns et des autres, elle est un élément d'imposition de rôle
qui peut être utilisé par les journalistes afin d'apparaître comme des « pro ». Là
encore, nous montrerons que ces usages de la pratique angulaire dans l'intéraction
sont à relativiser, parce que les journalistes ne disposent souvent pas d'assez de
ressources pour maîtriser parfaitement le procédé angulaire. Du reste, beaucoup
semble délaisser la pratique, du moins en journalisme local.

2010 26/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

I. Se sentir journaliste : l'angle


comme norme professionnelle
de rapport au monde.

Même si certains présentent le travail comme « une valeur en voie de


disparition », force est de constater qu'aujourd'hui encore, tout travail participe de la
construction identitaire de celui qui l'occupe. Parce que le travail est avant tout une
relation sociale, et parce qu'il donne la sensation d'être utile. Il suffit, pour s'en
persuader, de lire les travaux de Christophe Dejours qui montrent combien la
contradiction entre une histoire individuelle porteuse de projets, d’espoirs et de désirs
et une situation de travail qui les ignore est source de souffrances psychiques 29.

Les journalistes, comme tous les travailleurs, construisent en partie leur


identité au travail. L'identité professionnelle peut alors être décrite comme duale,
c'est-à-dire comme individuelle (car résultant de trajectoires biographiques
distinctes) et collective (en ce qu'elle se nourrit de l'appartenance à un groupe qui
possède des normes, des rôles et des valeurs historiquement constituées). Les
identités professionnelles des journalistes locaux se forgent au croisement de
parcours individuels et de normes professionnelles qu'ils partagent pour tout ou
partie. Elles ne sont donc pas figées, calquées sur des normes qui évoluent finalement
lentement. Chaque journaliste va se conformer, pour lui-même et pour autrui, au rôle
de journaliste professionnel, et même si ce rôle est défini par des prescriptions
historiquement situées, un journaliste est aussi capable de le modeler. De plus, les
prescriptions de rôles ne sont pas uniformes. Pour un même journaliste et à un
moment donné, elles varient selon les situations d'interaction. L'identité est donc
également le fruit des ajustements entre les normes, et la pratique professionnelle.

29 Cf. Dejours C., « Travail, usure mentale », 2000.

2010 27/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Nous proposons ici de comprendre si la pratique angulaire participe de ce


processus identitaire. Si oui, dans quelle mesure et à travers quels usages ? Cela
suppose, d'abord, d'analyser l'apport des techniques à l'identité du groupe
professionnel et de déterminer si la pratique angulaire constitue bien une technique.
De fait, il apparaît que cette technique peut même avoir une valeur normative.. Il
faudra, ensuite, faire le bilan de ses usages identitaires. Cela nous mènera aux
conclusions suivantes : l'angle est une norme norme mais ne constitue pas un simple
mythe professionnel dont le but serait de masquer la réalité de l'exercice du travail,
notamment parce que les usages discursifs de la notion d'angle peuvent aussi bien
être normatifs que critiques.

A. Un modèle professionnel de cadrage


et de restitution du réel
Nombre de travaux historiques ou sociologiques convergent sur ce point :
les journalistes, quelle que soit leur spécialité mobilisent un répertoire de techniques :
techniques de mise en forme, d'écriture, de recueil de l'information, etc. Dès lors, il
convient d'étudier les usages discursifs que les professionnels en font : en quoi les
techniques définissent-elles ce qui fait un bon journaliste professionnel et ce qu'il
doit faire ? Les genres, par exemple, sont fréquemment mobilisés comme des
symboles du professionnalisme. Qu'en est-il de la pratique angulaire, qui constitue
une technique de rationalisation du travail, mais une technique plus secrète car moins
mobilisée dans les pratiques ou dans les discours ? Dans ces conditions, peut-elle être
considérée comme une partie intégrante du professionnalisme ?

1. L'angle peut être défini comme une technique


professionnelle
Le rôle des techniques dans la constitution historique du groupe professionnel des
journalistes a été souvent étudié, dans la littérature scientifique. Par contre, les
travaux faisant le lien entre les usages actuels des techniques et les identités
professionnelles contemporaines sont plus rares. Le risque, alors, est de penser que

2010 28/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

les individus construisent leurs identités professionnelles en référence à des normes


immuables conquises par leurs prédécesseurs : les genres journalistiques, les règles
des 5W ou de la pyramide inversée, les codifications de la syntaxe et de la titraille,
etc.

Gérard Cornu et Denis Ruellan30 ont montré que le journalisme faisait un usage
de plus en plus intensif de technologies, mais que la rationalisation du travail
journalistique passait avant tout par des techniques informelles. Les éléments de
rationalisation qui ont peu à peu été introduits dans les processus de production de
l'information sont pour la plupart des techniques informelles, qui vont de la division
du travail aux normes d'écriture. Ces rationalisations s'ancrent dans des logiques
diverses : gestionnaire, marketing, éditoriale, etc. Au final, les techniques
intellectuelles mobilisées par le journaliste sont le fruit de ces différentes influences,
comme l'a montré Jean Chalaby31. Mais du point de vue des rédactions, ces
techniques ont des effets contradictoires : d'un coté elles permettent aux journalistes
de se poser en experts de la production de l'information mais, de l'autre, elles
constituent une source de frustration dès lors que la normalisation par les techniques
est utilisée comme moyen de contrôle par la hiérarchie ou par ceux qui financent le
journal. Ainsi, l'informatisation des salles de rédactions locales semble isoler les
journalistes ou réduire leur autonomie dans certaines situations. Quant aux journaux
télévisés, ils sont parfois composés autoritairement au nom de l'audimat et des envies
d'un public mal connu plutôt que sur des critères journalistiques32.

Alors, Gerard Cornu et Denis Ruellan définissent les savoirs faire mobilisés par
les journalistes comme des techniques intellectuelles. Car rationaliser l'activité
journalistique implique de codifier des tâches diverses (sélection des sujets, collecte
et traitement de l'information, écriture de presse, mise en page, choix des Unes, etc.)
et qui sont largement imprévisibles. Même si certains médias, quotidiens gratuits et
sites d'information en ligne en tête, semblent être capables de trouver l'information et
de la mettre en forme de manière extrêmement standardisée, en reprenant l'AFP à

30 Cornu G. Ruellan D., « Technicité intellectuelle et professionnalisme des journalistes », 1993.


31 Chalaby J., [Link].
32 Neveu E., [Link]., pp.95-103. Sur l'obsession de l'audimat en télévision, cf aussi le documentaire
de William Karel, « Le journal commence à 20 heures », 1999.

2010 29/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

l'aide de logiciels33 ; la règle dans les rédactions semble plutôt être de laisser la place
à l'initiative individuelle. Parce qu'il n'existe pas de définition uniforme des objectifs
à atteindre (satisfaire les envies du lecteur, ne pas se laisser doubler par la
concurrence, etc.) ni des critères de choix les plus importants : ce qui fait la
« valeur » d'une nouvelle, son « actualité », etc.

En quoi des techniques souples, qui laissent une certaine liberté de choix aux
individus, peuvent-elles constituer le socle d'une professionnalisation ? Un récent
ouvrage collectif sur les genres journalistiques a montré que c'était peut-être au
moins autant les usages discursifs des genres que leurs usages pratiques qui en
faisaient des éléments du professionnalisme. Les genres journalistiques ne sont pas
systématiquement utilisés et certaines rédactions locales ne semblent guère valoriser
leur usage34. Par contre, les manuels consacrent souvent de longs développements à
la technique. Pour Roselyne Ringoot et Jean-Michel Utard35, les genres constituent
même des étendards de la profession, ils symbolisent sa rigueur et les discours
indigènes tendent à essentialiser ces techniques, à les réifier. Au contraire, les genres
journalistiques ne sont que la formalisation provisoire d'un processus permanent de
redéfinition du journalisme et de ses pratiques. Les genres sont utilisés en référence à
des idéaux qui évoluent, à des modèles de professionnalisme contradictoires. Ainsi,
les techniques intellectuelles spécifiquement journalistiques (nous ne parlons pas ici
de la division du travail ni des technologies) structurent le travail des praticiens de
manière relativement souple mais sont durcies par les discours dans le but de
légitimer les pratiques professionnelles.

L'angle est-il mobilisé de la même manière pour définir le professionnalisme ?


Une ambiguïté demeure, car la notion est plus secrète, moins valorisée que les
genres. Des différents écrits de D. Ruellan à propos de l'angle, il ressort toutefois que
la pratique angulaire participerait de la rationalisation du travail journalistique. Et ce
à plusieurs niveaux, puisqu'elle régule l'activité dans le sens d'un souci d'efficacité et
33 Cf Augey D., Les journalistes : petits maillons au bout de la chaîne industrielle, 2003 ; Cabrolié
S., «Les journalistes du [Link] et le dispositif technique de production de l'information »,
2010.
34 Gimbert C. & Rochard Y., « Pratiques et limites des genres en presse de proximité »,
2009.
35 Ringoot R. & Utard J-M, « le genre, une catégorisation peu catégorique », 2009.

2010 30/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

de cohérence. Efficacité, d'abord, parce que le journaliste qui choisit à l'avance quel
aspect du sujet il va traiter ne se lance pas sur le terrain à l'aveugle. Son angle l'aide à
sélectionner les interlocuteurs pertinents, les questions à leurs poser et, plus tard, c'est
encore en fonction de son angle qu'il fera le tri dans ses notes ou ses rushes.
Cohérence, ensuite, et à deux niveaux : entre les différents papiers sur un même
thème, tout d'abord, parce qu'en multipliant les angles, la rédaction se donne la
possibilité de gérer le retour d'un sujet sans répéter les mêmes choses. Cohérence
interne aux papiers, ensuite, parce que le fil directeur du papier a pour but d'éviter les
digressions et de permettre d'aller à l'essentiel tout en produisant un texte agréable à
lire. Rappelant les usages des genres journalistiques, la rationalisation du travail par
les angles serait relativement souple : il n'existe pas de recettes pour angler,
seulement quelques critères de choix dont l'importance relative varie selon les
spécialités considérées. Les auteurs distinguent quatre critères présidant aux choix
d'un angle : l'accessibilité (ais-je les moyens de traiter cet aspect du sujet?),
l'adaptation aux intérêts et aux connaissances du public visé, la pertinence et
l'originalité. Ces critères disent bien comment l'angle, en tant que rationalisation du
travail, peut permettre aux journalistes de se présenter comme professionnels. Parce
que, d'une part, l'angle leur permettrait de travailler efficacement et dans le respect de
contraintes éthiques, de temps et de moyens. D'autre part, c'est grâce à l'angle que les
journalistes pourraient produire un discours adapté à leur public. En cela, le discours
journalistique se définit contre d'autres formes d'énonciation : discours profanes et
développés presque sans contraintes, parfois longs ou abscons (l'auto-publication sur
Internet, par exemple) ou discours soumis à des contraintes de précision et de rigueur
qui les rendent inapte à une consommation quotidienne et de masse (discours
scientifiques). Ensuite, l'angle ne serait mobilisable que par des journalistes pour
deux raisons. Première raison : il faut, pour choisir un angle pertinent, savoir évaluer
la pertinence et l'attractivité d'un événement. Ce travail de sélection et de
hiérarchisation serait proprement journalistique car il nécessite une connaissance de
l'actualité, du public et de ses attentes que les journalistes sont seuls à revendiquer.
Seconde raison : la pratique angulaire laisse place à la créativité et au talent qui sont
souvent reconnus comme des qualités professionnelles. Trouver un bon angle, c'est
souvent choisir un éclairage original.

2010 31/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Le paradoxe, c'est que la pratique angulaire reste relativement secrète, confinée


aux salles de rédactions. Jamais le journal ne la mentionne. Les manuels lui
consacrent moins d'espace qu'aux genres. Des genres qui, eux, participent
doublement à l'identité professionnelle : ils codifient les pratiques et sont imposés
discursivement en point de ralliement de la profession. La pratique angulaire ne
participe-t-elle de l'identité professionnelle que par sa capacité à rationaliser le travail
? N'est-elle pas, elle aussi, mobilisable par les journalistes pour définir la profession ?
La faible mobilisation discursive de la technique n'est-elle pas plutôt un signe que les
journalistes la jugent peu importante ?

2. La dimension normative de l'angle

L'angle peut être défini a priori comme une technique souple de rationalisation du
travail. Dès lors, le concept d'angle est un élément mobilisable par tout journaliste
qui veut se revendiquer comme professionnel, ou encore pour ceux qui cherchent à
mettre en avant les qualités du professionnalisme journalistique face à d'autres
discours. Soit. Mais faut-il considérer, pour autant, que les journalistes aient besoin
de ce concept ? Ou qu'ils aient envie de le mobiliser ? Après avoir grossièrement
défini les contours de la notion, il nous faut comprendre ses usages, son implicite et,
finalement, la valeur et la dimension normative associées au concept. Parce qu'il
existe des techniques professionnelles qui, bien que plus ou moins connues, ne font
pas sens pour les praticiens; ou qui leur importent peu. Le code typographique36, par
exemple, concerne les journalistes. Certains le connaissent, mais le chercheur qui
déciderait d'aller interroger des professionnels sur les représentations du code
typographique risque de recueillir peu de réactions, parce que cette technique ne
constitue pas un enjeu. Et même s'il se trouve des journalistes pour se plaindre de
certaines évolutions du code37, les réactions de ce type restent marginales.
Ce n'est donc pas l'usage de la technique qui, en soi, fait le professionnel. Il faut pour
d'abord qu'il y ait des journalistes pour revendiquer sa maîtrise, qu'elle soit

36 Un code est publié chaque année. Il est sous-titré Choix de règles à l’usage des auteurs et des
professionnels du livre. Réactualisé à chaque fois, il contient des indications sur la manière
d'abréger les mots, d'écrire les nombres ou encore sur l'usage des différents types de
caractères.

2010 32/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

considérée comme importante et que, au final, le sociologue puisse l'envisager


comme une norme. Il fallait donc tester la valorisation dont le concept d'angle
pouvait faire l'objet. Ce que nous avons fait à travers deux matériaux : les manuels de
journalisme d'un côté et les entretiens de l'autre.

Avant de parler de l'importance que peut prendre la notion aujourd'hui, il


convient de rappeler que si la notion apparaît assez tôt dans les discours de certains
journalistes, son usage ne s'est répandu qu'après guerre. Pour Denis Ruellan

« La notion d'angle est assez ancienne dans le journalisme français. On


la trouve déjà, assez explicitement, dans les écrits de Robert de Jouvenel,
en 1920, et elle se développe dans les manuels d'après guerre. L'angle
devient une figure rhétorique majeure, à partir des années 1950, dans la
presse magazine d'informations générales (Le Nouvel Observateur,
L'Express, Paris-Match, Le Point, L'Evènement du Jeudi) et dans les
supports spécialisés à finalité grand public, la presse féminine en
particulier.38 »

Dans son article cosigné avec Gérard Cornu, le même auteur précise que
« pratiquement tous les manuels français de journalisme postérieurs aux années
197039 » mentionnent la pratique angulaire. Signe que la pratique angulaire a encore
gagné en importance depuis lors : le CFPJ propose désormais une formation pour
« trouver des angles originaux » et Christian Bobin a tiré un manuel40 de ces séances.

Afin de mesurer l'importance que pouvait revêtir la notion pour les pédagogues
contemporains, nous avons consulté 19 manuels, guides ou livres de pédagogie édités
durant les années 1990 et 2000. Ce corpus n'a pas vocation à être ni exhaustif ni
représentatif. Même s'il était possible de consulter tous les ouvrages du genre, il
resterait de toutes manières difficile de parler de représentativité, car certains d'entre
eux connurent des tirages restreints tandis que d'autres ont été largement diffusés. De

37 « Quand j’ai commencé […] le beau journal qui se tenait, choisissait des caractères à
empattement. Ce qu’on appelle de la famille des elzévirs. Alors que on considère que les gens
sont devenus débiles, il faut des bâtons. Du caractère bâton. Donc il y a tout cet
appauvrissement-là. » Une journaliste pigiste lors d'un entretien, la seule a avoir abordé ce
thème au moment où nous parlions des techniques d'écriture.
38 Ruellan D., « Le journalisme... », p.136.
39 Cornu G., Ruellan D., [Link]., p.149.
40 Bobin C., L’angle journalistique, 2009. Ce guide propose des exercices de créativité que
les journalistes peuvent pratiquer seuls ou – c'est recommandé – à plusieurs. Le but de cet
entrainement est d'apporter de la nouveauté dans leur pratique angulaire.

2010 33/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

même, certains sont réservés à certaines spécialités – voire même à certaines


pratiques très précises : l'interview de télévision, le reportage écrit, etc. - alors que
d'autres s'adressent à tous les journalistes. Une dernière catégorie de manuels vise
plutôt les non journalistes : cadres du privé, chargé de communication, etc. Enfin, il
n'existe aucune donnée sur l'usage qualitatif qui est fait de ces manuels, sur le
nombre de journalistes qui les utilisent ou les ont utilisés, sur leurs éventuelles
préférences. Bref : il s'avère absolument impossible de pondérer les éléments du
corpus par quelques critères que ce soit. Aussi, nous considérerons que chaque
manuel développe un discours singulier, que chacun de ces discours a une ambition
normative, et que l'étude du plus grand nombre possible de ces ouvrages nous permet
d'ébaucher une cartographie des différentes significations que peut prendre la notion
d'angle.

Première constatation : ces ouvrages parlent presque tous de la pratique


angulaire. Même si certains l'abordent de manière laconique, sans jamais la définir, la
plupart lui reconnait une valeur cruciale. Le choix de l'angle serait « capital41 » et
représenterait une « question sans cesse posée dans la vie journalistique de tous les
jours 42» car « tout papier doit être anglé43 ». L'auteur de cette dernière considération
ajoute : « un papier, un angle demeure la règle d'or 44 ». Ailleurs, la recherche et la
détermination d'un angle de vue sont « nécessaires à la rédaction des informations
reçues45 ». Idem pour les pigistes à qui l'on rappelle que « trouver un sujet ne suffit
pas. Il faut impérativement déterminer la façon, l'angle sous lequel vous souhaitez
l'abordez .46» Même idée, ailleurs, et considérant la situation – courante – où le
journaliste dispose de trop d'information par rapport à l'espace qui lui est alloué : « il
faut alors choisir un angle qui sera privilégié47 ».

L'usage fréquent de l'impératif dans ces extraits montre que les pédagogues font
preuve d'une réelle volonté de normaliser la pratique de l'angle. Pour eux, cela se

41 Agnès Y., « Manuel de journalisme », 2002, p99.


42 Boucher J-D, « Le reportage écrit », 1993, p.35.
43 Grevisse B., « Ecritures journalistiques », 2008, p.231.
44 Grévisse B., [Link]., p.97.
45 De Broucker J., « Pratique de l'information et écritures journalistiques », 1995, p67.
46 Nobécourt P. & Cazard X., « Guide de la pige », 1995, p.28.
47 Voirol M, « Guide de la rédaction », 1995, p.18.

2010 34/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

justifie par le fait que l'angle constitue un enjeu journalistique important (pour
susciter l'intérêt du lecteur, pour être pertinent ou encore pour stimuler la créativité).
La plupart des manuels cherchent à propager l'usage - et le « bon » usage - de la
pratique angulaire, car ils l'associent intimement à l'idée de professionnalisme. Le
travail d'angulation ferait – en partie – le journaliste. Une croyance présente dans
presque tous les manuels mais à des degrés divers. Parfois, elle semble latente tandis
que d'autres auteurs la résument plus explicitement, tel Jean-Luc Martin-Lagardette :
« Il y a de multiples façons d'aborder un événement. Les bons journalistes sont ceux
qui savent trouver un angle original, mais aussi adapté et attractif.48 » Celui qui va le
plus loin dans l'association entre pratique angulaire et professionnalisme est Jacques
Mourinquand. Sous sa plume, la technique acquerrait presque une dimension
ontologique, notamment lorsqu'il écrit que « l'angle est [...]l'instrument essentiel du
travail journalistique, celui dont on se sert sans cesse dans une enquête 49» avant
d'ajouter que « rechercher un sujet d'enquête ou son angle, c'est une attitude50 ».

Même les manuels destinés aux communicants reconnaissent que le journaliste se


définit notamment par sa capacité à angler. Ainsi, parmi sa liste de réponses à la
question « qu'est-ce qu'un journaliste ? », P. Bachmann indique qu' « un journaliste
choisit des angles » et ajoute « en règle générale, tous les journalistes disposent des
mêmes informations au même moment. […] C'est la manière de traiter cette
information qui les différencie.51 »

Après l'étude des manuels, les premiers contact avec des journalistes ont achevé
de nous persuader de l'intérêt de notre objet d'étude. Prenons ce rédacteur en chef à
France 3, par exemple. Suite à une demande de stage par courrier électronique, il
téléphone. La discussion démarre : il pose quelques questions et, très vite, s'étonne
du thème de ce mémoire :

« Alors vous travaillez sur l'angle. Ah, vous allez voir que c'est pas
fameux dans la rédaction ! C'est une catastrophe ! Les journalistes
partent toujours sur le terrain sans avoir d'angle de défini. Mais enfin,
vous verrez... »
48 Martin-Lagardette J-L., « Le guide de l'écriture journalistique », 2009, p.52.
49 Mourinquand J., « L'enquête », 1994, p30.
50 Mourinquand J., [Link]., p.33.
51 Bachmann P, « Communiquer avec la presse », 1994, p.32.

2010 35/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Indéniablement, ce journaliste a intériorisé l'angle comme une norme. Il cherche


même probablement à relativiser les critiques que le sociologue pourra émettre au
sujet de la pratique des journalistes en lui montrant son recul critique de ce qui, à ses
yeux, peut constituer un critère d'évaluation de son travail52.

Lors des entretiens, ensuite, ce phénomène s'est répété : les enquêtés ont tous
valorisé le procédé angulaire. D'abord, les journalistes ont confirmé la précocité de
son apprentissage lors de la socialisation à la profession. Nombre de journalistes et
de stagiaires racontent que la pratique angulaire leur a été enseignée dès le début de
la formation. Pour certains, l'apprentissage s'est même fait avant, lors des premiers
contacts avec le milieu, comme cette pigiste :

« - Vous a-t-on parlé de l'angle au cours de votre formation ?


- Oui, beaucoup. Mais c'était pas une découverte, parce qu'avant l'école
j'avais fait beaucoup de stages. On ne nous a jamais parlé des piges, par
contre. Mais de l'angle, oui.53 »

La familiarité avec le procédé angulaire est plus ancienne que celle avec les
genres, par exemple. Une pigiste indique d'ailleurs que « dans les cours de rédaction
pure, c'est un peu la première pierre de l'édifice, quoi ». Les manuels suivent le
même ordre, puisqu'ils abordent le procédé angulaire avant les autres techniques.
Comme si le procédé pouvait être considéré comme une première définition du rôle
de journaliste.

Ensuite, la plupart des enquêtés ont parlé de leur travail en insistant sur leur
connaissance de la pratique angulaire. Évidemment, la situation les y invitait : ils
savaient que l'enquête porterait sur les techniques journalistiques ou sur les angles.
Dans tous les cas, des questions concernaient précisément la pratique angulaire. Si
l'enquêteur s'était contenté de questionner les journalistes sur leurs pratiques sans
mentionner le concept d'angle, certains n'en auraient probablement pas parlé. Mais il
s'agissait, précisément, de les faire réagir sur le sujet afin de voir s'ils

52 Ce regard critique n'est pas celui de la majorité des rédacteurs en chef de rédactions locales
(presse ou télévision), à notre sens. Le responsable que nous citons ici était entré en fonctions
quelques semaines seulement avant la période d'observation, ce qui explique peut-être sa
facilité à prendre du recul par rapport à un état de fait dont il pouvait ne pas s'estimer
entièrement responsable.
53 Journaliste pigiste, lors d'un entretien.

2010 36/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

l'appréhendaient comme une norme professionnelle. Autrement dit : face aux


questions, allaient-ils se montrer attentifs à se couler dans ce qu'ils estiment être une
présentation socialement acceptable de soi ? Ne pouvaient-ils pas, au contraire,
relativiser la notion ou s'en désintéresser ? Là encore, nos interlocuteurs ont montré
avec une belle unanimité que l'angle possédait une grande importance, pour eux.
Dans leurs réponses, on retrouve l'idée selon laquelle l'angle en tant que technique,
« c'est ça qui fait la richesse d'un article 54». Allant plus loin, un responsable
hiérarchique me dira que l'angle « c'est plus qu'une technique de rédaction. C'est
aussi ce que le journal veut dire ce jour-là sur le sujet55 ». Quelles que soient les
fonctions qu'ils occupent, les journalistes rencontrés mettent en avant l'importance de
cette pratique. Et ce, jusqu'au dessinateur de presse : « le plus important dans un
dessin de presse, c'est peut-être pas la créativité, c'est d'abord l'angle. L'angle sert à
orienter la lecture. C'est l'axe de la vérité, même si on l'habille d'humour. Malgré
tout, c'est l'angle qui amène le sens au dessin. 56» Notons que l'entretien avec ce
dessinateur a été réalisé de manière plus informelle que les autres, et il ne connaissait
pas le thème de ce mémoire. Aussi, le mot « angle » est venu spontanément à ses
lèvres.

Un localier d' Ouest France mérite d'être largement cité, tant son discours semble
résumer tout ce qui a été écrit plus haut :

« L'enseignement que l'on reçoit nous entraîne à, effectivement, travailler


un angle. Pourquoi ? Parce que, et là, la pratique le démontre, la non
prise en considération d'un angle quand il s'agit de rédiger un article de
presse expose l'auteur à l'éparpillement, qui peut être extrêmement
néfaste pour le lecteur qui, au bout de l'article, va se poser la question :
mais où il voulait en venir, le journaliste ? Et même, peut être – ce qui
serait plus grave – où voulait en venir l'interviewé ? Donc la définition
de l'angle, c'est – pour moi en tous cas – la garantie de la rigueur. 57 »

De tels propos dans la bouche d'un journaliste qui a fait toute sa carrière dans des
rédactions locales prouvent que les pédagogues ou les grandes plumes ne sont pas les
seuls à parler de professionnalisme. Ils montrent aussi combien l'angle peut être

54 Une journaliste pigiste.


55 Un rédacteur en chef adjoint à Ouest France.
56 Dessinateur de presse, Ouest France.
57 Journaliste localier proche de la retraite, rédaction locale de Rennes

2010 37/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

intériorisé comme une norme, comme une norme-clé, même. Une compétence
indispensable pour penser ce qui fait le journaliste professionnel et ce que doit faire
ce même journaliste pour être un « bon » journaliste.

Ces discours normatifs ne sont-ils pas des artefacts éloignés des représentations
indigènes ?Les journalistes rencontrés partagent avec les rédacteurs de manuels une
certaine contrainte de rôle. Comme le pédagogue, praticien à qui l'on demande s'il lui
semble important, pour un journaliste, de bien penser à son angle58 perçoit une
attente quand à son rôle. Quelle que soit la posture du sociologue, en effet, telle
question pousse le journaliste à se justifier. C'est pour lui le moment de montrer qu'il
sait ce qu'est un bon journaliste. Et force est de constater que, sommés de légitimer
leur travail, celui que l'on questionne sur l'angle comme celui que l'on ne questionne
pas (l'auteur de manuels) tombent d'accord sur un point : l'angle est important, ou
devrait l'être, dans l'exercice de la profession. On objectera peut-être que la cette
unanimité résulte probablement d'une imposition de problématique. Autrement dit,
puisque le sociologue commence à parler d'angle, ses interlocuteurs entrent dans son
jeu et développent les justifications qui leur semblent appropriées même si, au
quotidien, elles n'ont pas grand sens. D'abord, il convient de remarquer que
l'entretien portait sur diverses pratiques et notamment sur l'usage des genres. Or, les
questions portant sur cette dernière technique n'ont jamais entrainé de longs
développements, et encore moins de jugements de valeur. Selon les journalistes, les
genres sont mobilisés, mais il serait bon de les utiliser plus afin d'améliorer le plaisir
de lecture. Leur discours sur ce thème va rarement plus loin. Jamais les enquêtés
n'ont valorisé la centralité et la nécessité des genres de la même manière que le
procédé angulaire.

D'autre part, il est évident que les journalistes rencontrés n'auraient peut-être pas
employé le mot « angle » si le sociologue ne l'avait prononcé le premier. Mais il
convient de noter qu'une fois le terme formulé, tous s'accordent à lui reconnaître un
statut à part dans les techniques professionnelles. Les travaux sur le journalisme, les
manuels et les entretiens réalisés pour ce mémoire convergent donc pour montrer que
l'angle est défini par les journalistes comme une technique particulièrement
58 Cette question appartient à notre guide d'entretien dont un copie figure en annexe.

2010 38/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

importante. Cette notion largement chargée symboliquement est donc utilisable et


utilisée comme un moyen de légitimation du travail des journalistes pour l'extérieur.

B. Une norme intériorisée de diverses


manières mais qui fait exister le « point
de vue » journalistique.

Après avoir montré que les journalistes locaux comme les manuels associaient la
pratique angulaire au professionnalisme en faisant de la première une compétence clé
du second, il convient d'entrer plus finement dans ces discours de légitimation. Pour
quoi les journalistes considèrent-ils cette pratique comme si importante ? Quelles
sont les arguments de cette légitimation de leur travail par la techniques ? Une partie
des discours s'attache à montrer que la pratique angulaire peut être mobilisée dans le
but de rationaliser le travail de production de l'information. Les argumentations se
déploient ensuite à deux niveaux : la pratique angulaire permettrait aux journalistes
de construire leur autonomie pour, finalement, pouvoir assumer le rôle social qui leur
est dévolu : produire un discours d'information pour leur public tout en respectant les
règles d'éthique (malgré les contraintes productives). Toutefois, il convient de ne pas
sur-interpréter ces discours des légitimations car ils ne renvoient pas à une définition
durcie et partagée de la technique. La pratique angulaire semble en fait avoir été
intériorisée de multiples manières. Même dans les discours indigènes, elle ne
constitue pas un mythe unifié.

1. La légitimation par la rationalisation du travail.


En observant de plus près les discours des journalistes à propos de l'angle, il apparaît
que si la notion leur permet bien de mettre en avant leur professionnalisme, il n'existe
pas pour autant de définition unifiée de l'angle comme technique. Pas plus qu'il
n'existe de consensus sur l'usage qui doit en être fait. Toutefois, la plupart des
journalistes appréhendent l'angle comme une technique de rationalisation du travail,

2010 39/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

même si les modalités de cette rationalisation varient, d'un acteur à l'autre.

D'abord, l'angle permettrait de gérer les contraintes d'espace, surtout si le journaliste


doit faire court. Trouver un angle et un seul lui permet alors de produire un petit
sujet ou un papier59 court en peu de temps, puisque choisir un angle revient à ne
présenter qu'un seul aspect du phénomène. Dans le cas d'articles longs également, le
travail d'angulation est valorisé, puisqu'il donnera sa cohérence au papier. Les
journalistes ne tombent d'ailleurs pas d'accord : pour certains, il est plus facile
d'angler un papier ou un sujet courts tandis que pour d'autres, cela relève de la
gageure car il faut de l'espace et du temps pour angler convenablement.

La pratique angulaire doit aussi permettre d'intégrer les goûts du public et son plaisir
de lecture dans la production de l'information. Une journaliste commencera d'ailleurs
par me dire « pour moi, l'angle c'est surtout pour le lecteur. Pour qu'il sache où on
va.60 ». Un article bien anglé est réputé plus agréable à lire. Mais les attentes du
lectorat, le journaliste peut-il vraiment les connaître ? A Ouest France, le service
Recherche et Développement produit des données assez précises sur les habitudes et
les préférences des lecteurs. Mais la plupart du temps, les rédactions imaginent plutôt
ces attentes en référence à des critères généraux comme l'originalité, la proximité,
l'actualité, etc. Pour prendre en compte son lectorat, le journaliste doit alors choisir
ses sujets et ses angles en fonction de ces critères :

« Sur la masse d'informations qu'il a recueillies, [le journaliste] en


choisit une seule. Celle qu'il juge la plus actuelle , la plus importante, la
plus intéressante, la plus significative. Ou celle qui démontre le mieux
l'idée qu'il veut transmettre. Autour d'elle, comme autour d'un axe ou
d'une colonne vertébrale, il organise tout son texte.61 »

Ces critères peuvent apparaître comme relativement subjectifs, donc peu


aptes à rationaliser la production. Dans la rhétorique professionnelle, au contraire, il
s'agit de données relativement formalisées, partageables et dont le but ultime serait la
satisfaction du public. Évidemment, cette satisfaction n'est jamais connue

59 Termes indigènes. Le mot « papier » renvoie à un article de presse écrite tandis que « sujet »
fait référence à la production des journalistes de télévision.
60 Cheffe de service, Ouest France.
61 Martin Lagardette J-L, « Le guide... », p.50.

2010 40/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

précisément, mais elle reste un objectif pour les rédactions. Ces critères doivent être
intégrés à la pratique angulaire, comme l'exprime Jean-Luc Martin-Lagardette. En
cela, la pratique angulaire permet au journaliste de travailler de manière
professionnelle, c'est-à-dire non pas en fonction de ses envies propres – d'ailleurs
« la sélection est parfois douloureuse à effectuer62 » - mais en imaginant les envies
d'autrui – en l'occurrence, le lecteur. Cette capacité à mettre sa subjectivité de côté est
souvent présentée comme une compétence professionnelle et « la bonne rédaction
est celle qui se conforme à la bonne manière. La bonne manière est définie par la
commande.63 » Pour les journalistes, cette acceptation des contraintes et des
commandes, cette prise en compte du public représentent des moyens de se
différencier des amateurs dont l'importance pourrait s'accroitre face au succès des
blogs, wiki et autres sites personnels. Des formules de commentaire et d'auto-
publication à travers lesquelles des amateurs expriment un besoin de subjectivité et
de créativité plus qu'ils n'utilisent les normes professionnelles du journalisme.
D'ailleurs, le journalisme citoyen et le blogging donnent lieu à bien peu de
reportages, mais plutôt à des articles de commentaire64.

Puisque l'écriture de presse suppose d'opérer des tris, des sélections, alors un
travail d'angulation bien mené doit avoir lieu assez tôt afin que le journaliste ne
recueille que les données dont il peut avoir besoin. Pour les articles longs et les
dossiers, il lui est particulièrement important de savoir ce qu'il cherche car le nombre
d'informations à récolter et de personnes à rencontrer est souvent grand. Ainsi, au
Mensuel de Rennes,

« La question des angles, elle se pose même avant [le choix des genres].
Elle se pose en conférence de rédaction, quand on discute des sujets,
quand un journaliste propose un sujet, ou alors quand on lui propose de
faire un sujet. Alors, soit le sujet est tellement bon et il est tellement déjà
cadré que l’angle s’impose de lui-même. Soit on décide de travailler un
sujet. Il y a tel journaliste qui va se mettre sur tel sujet, et il va faire tout
son travail de défrichage, revue de presse, entretiens exploratoires, etc.,
etc. Pour pouvoir, à ce moment là, dégager un angle. Et ça c’est aussi le
boulot du rédacteur en chef : de veiller à ce qu’il y ait toujours un angle
dans les papiers qu’on propose, quoi. Et de toujours être en contact avec

62 Ibid., p.50.
63 Broucker J.? « Pratique de l'information et écritures journalistiques », 1995, p.65.
64 Aubert A., « La société civile et ses médias », 2009.

2010 41/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

le journaliste, au fur et à mesure qu’il produit son article pour veiller à


ce que le papier soit anglé, tout simplement, et que ça ne parte pas dans
tous les sens.65 »

Là encore, il s'agit bien d'une rationalisation du travail, puisque le but de la


pratique angulaire telle que la conçoit ce journaliste est de produire rapidement (en
ne recueillant que l'information pertinente) sans perdre de vue les objectifs du journal
(produire des articles attractifs, originaux, etc.)
Les stratégies éditoriales sont également à prendre en compte, pour le journaliste. Ce
qu'il peut faire en choisissant ses angles. Toute réflexion sur les angles semble
d'ailleurs aller de pair avec une réflexion sur les choix éditoriaux. Quel traitement de
l'information le journal veut-il privilégier ? Quel positionnement (éthique, politique,
éditorial) veut-il adopter ? Les angles font partie de la stratégie des titres face à la
concurrence : une grève ne sera jamais traitée de la même manière par l'Humanité et
par le Figaro. Les deux titres lui consacreront éventuellement le même espace, mais
il est peu probable qu'ils le traitent sous le même angle. De plus, le travail
d'angulation ne poursuit pas les mêmes objectifs d'un titre à l'autre. Parfois, le fait
même de proposer des angles variés, précis ou originaux peut constituer une stratégie
de distinction, dans un titre ou dans une rubrique. Pour B. Grévisse, « multiplier les
angles, les styles d'écriture, sans faire croire qu'un mode d'organisation de
l'information est le seul à être valide, est aussi une technique d'édition66 ». Une
pigiste illustre ce parti-pris par l'exemple :

« La Maison Écologique demande aux journalistes d'angler. Ce sont les


seuls qui me demandent avec autant d'insistance d'angler [Puis, en
parlant d'une rubrique qui décrit une maison en particulier] Ils insistent
beaucoup sur le fait qu'il faut angler le portrait de la maison. Alors ça
peut paraître bizarre, mais c'est ce qui donne le côté unique à la
revue.67 »

Autre contrainte, le retour d'un sujet. Lorsqu'un thème est abordé plusieurs
fois dans le même journal sous forme de dossier ou dans différentes éditions, la
pratique angulaire permet de varier les informations que l'on apportera sur le sujet.

65 Journaliste du Mensuel de Rennes, à propos des enquêtes publiées par son journal sur
plusieurs pages et qui, souvent, donnent lieu à une série d'articles.
66 Grévisse B., « Écritures journalistiques », 2008, p.85.
67 Journaliste pigiste.

2010 42/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

En général, un sujet récurrent sera d'abord traité sous un angle du type « bilan » ou
« les enjeux » puis, au fil du temps, des angles plus précis, plus originaux, plus
locaux et davantage centrés sur des individus apparaitront. Plusieurs manuels citent
cet usage de la pratique angulaire. Une journaliste l'illustre par l'exemple. Après un
tremblement de terre en Inde, Ouest France avait publié le témoignage d'une petite
fille ayant survécu au drame :

« Un bon papier, bien anglé. Mais on a pu le publier parce qu'avant on


avait déjà parlé du tremblement de terre pendant deux jours. Le premier
jour, tu ne peux pas. Il faut d'abord donner l'info. Et puis il y a le
problème de la distance, aussi. C'est difficile d'angler quand tu n'as que
les dépêches, quand tu es loin.68 »

Varier les angles permet de ne pas lasser le lecteur. Cela incite les journalistes à faire
preuve de créativité, à ne pas se contenter d'angles du type « bilan » ou « causes -
conséquences ». D'ailleurs, jamais on ne parle de « bon angle » ou de sujet « bien
anglé » pour ce type de cadrages. Ces approches ont été naturalisées, comme si elles
s'imposaient d'elles-même. Avant une réforme, on présente ses enjeux, après une
catastrophe, on en tire le bilan. C'est dans l'ordre des choses. Les angles qui
interviendront après cette phase de présentation générale, au contraire, peuvent être
plus valorisés. Et plus valorisants pour le journaliste, en ce qu'ils lui donnent
l'occasion de faire preuve d'originalité. Car les techniques intellectuelles mobilisées
par le journalisme ont ceci de particulier qu'elles valorisent le talent : il ne suffit pas
de savoir ce qu'est un angle pour trouver « le bon angle » et connaître les règles
d'écriture ne fait pas de vous un auteur agréable. Il ne s'agit cependant pas seulement
de créativité, mais également de compétitivité : Jacques Siracusa note, après
Althéide, que l'éventail des traitements proposés sur un sujet est une conséquence
directe de la concurrence que se livrent les médias. Alors, plus un sujet est visible
dans l'espace public, plus ses modes de traitement seront variés, chaque média
cherchant à apporter une nouveauté – par rapport à ce qu'il a déjà produit et par
rapport à ses concurrents. « De ce point de vue, un reportage télévisé sur une
compétition d'échecs ressemble davantage à un sujet sur la pétanque ou la pelote
basque qu'à un autre sur le football.69 »

68 Journaliste du service économique et social, Ouest France.


69 Siracusa J., [Link]., p.164.

2010 43/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

2. L'angle dans les discours de légitimation par le rôle


social du journaliste.
Ainsi, les discours sur l'angle renvoient à l'idéal du professionnel maîtrisant
les techniques, mais pas seulement. Car le journaliste idéal n'est pas un simple
technicien. C'est aussi un auteur et, en cela, il possède une responsabilité. S'il signe
un article, il doit pouvoir répondre de chacune des informations qui y figurent.
Comment les journalistes assument-ils ce rôle ? La rhétorique professionnelle
consistera, le plus souvent, à évoquer les instruments classiques de la régulation
professionnelle : la déontologie, le travail collectif et la relecture, le devoir de vérifier
ses informations, etc. Au cours de notre étude, il est apparu également que la pratique
angulaire pouvait constituer, aux yeux des journalistes, un moyen de tenir ce rôle
d'auteur. Car l'angle peut être défini avant l'entrée sur le terrain et guider tout le
travail du journaliste, de la définition du sujet jusqu'à sa publication. Or, le discours
d'information est toujours difficile à maîtriser, car le journaliste n'est pas son seul
producteur. Avant que son signataire ne finalise un papier ou un sujet, celui-ci aura
souvent été influencé par le rédacteur en chef, des collègues, des techniciens, des
sources, des monteurs, des secrétaires d'édition, etc. Pour penser les vicissitudes de la
carrière d'un article, il est possible de la comparer à ce que Strauss nomme les
trajectoires de maladies.

« Le terme de trajectoire a pour les auteurs la vertu de faire référence


non seulement au développement physiologique de la maladie de tel
patient mais également à toute l'organisation du travail déployée à suivre
ce cours, ainsi qu'au retentissement que ce travail et son organisation ne
manquent pas d'avoir sur ceux qui s'y trouvent impliqués.70 »

De même, chaque article suit une trajectoire propre : du choix du sujet à son
écriture, de multiples orientations et réorientations peuvent être opérées. Celles-ci
peuvent être le fait de contingences (contraintes matérielles et temporelles, qualité
des témoignages obtenus, etc.) ou de l'activité volontaire ou non d'acteurs
appartenant à diverses professions et qui ont chacun leurs intérêts propres. Mieux que
n'importe quelle technique, la définition d'un angle peut permettre au journaliste de
maîtriser autant que possible cette trajectoire, étant donné que l'angle est peut-être le
70 Strauss A., « La trame de la négociation », p.143.

2010 44/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

seul élément qui peut l'orienter à chacune de ses étapes. Lors d'un reportage, par
exemple, un angle choisi très tôt permettra au journaliste de trouver une
documentation précise, de choisir les interlocuteurs pertinents, de ne leur poser que
des questions ciblées et de sélectionner ce qui, dans leurs réponses, présente un
intérêt pour les développements. C'est-à-dire que la pratique angulaire introduit une
cohérence dans le processus d'élaboration de chaque article. Cela donne au
journaliste une longueur d'avance sur ses sources qui, elles, ne peuvent influer que
sur une seule de ces étapes – en théorie, du moins.

Toutefois, l'angle n'est jamais fixé une fois pour toutes, et les journalistes
comme les manuels s'accordent à valoriser la souplesse et l'adaptabilité du
journaliste.

« Sénèque il va dire qu'on n'arrive au port que si on sait où on va, non ?


Il y a un truc comme ça... Bon, en même temps ça ne doit pas vous
empêcher de rester ouvert, parce que des fois on a des surprises en court
d'enquête. Donc ça, ça peut être marrant. Mais l'angle, c'est quand même
le fil que vous allez dérouler. [...]C'est quand même bien parce que, je
vous dis, ça permet de construire un peu votre plan d'enquête. Sachant
que, je vous le répète, il ne faut pas être rigide. Il faut savoir être ouvert
à des trucs qui, en route, peuvent remettre en cause la question.71 »

Lorsqu'un angle parvient à orienter la trajectoire d'un article de bout en bout,


alors le journaliste apparaît comme le maître de cette trajectoire. Mais si, une fois sur
le terrain, il s'aperçoit que son angle de départ n'était peut-être pas le meilleur, alors
les normes professionnelles l'incitent à en changer, à donner une impulsion pour
réorienter la trajectoire de manière à en rester maître sans pour autant distordre la
réalité. Les discours sur l'angle développent fréquemment cette double injonction :
l'angle doit être affirmé et tenu, mais le journaliste doit aussi pouvoir prendre la
décision de le changer. Dans ce changement aussi, le choix de l'angle – du nouvel
angle – est réputé permettre au journaliste de rester celui qui gère la trajectoire.

On comprend alors pourquoi l'angle est revendiqué comme une technique


proprement journalistique : parce que certains journalistes la considèrent comme
l'élément qui leur permettra de maîtriser la trajectoire de leurs sujets, quelles que

71 Une journaliste pigiste.

2010 45/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

soient les contingences de la production. Si l'on reconnaît que cette technique est
mobilisable par les autres acteurs intervenants sur cette trajectoire, alors le journaliste
perd l'instrument qui lui permettait d'assumer la responsabilité de ses propos. Voici
pourquoi certains mettent un point d'honneur à distinguer l'angle, technique
journalistique, du message essentiel, auquel doit penser toute personne qui cherche à
communiquer quelque chose. Nombreux sont les manuels et les journalistes
rencontrés qui emploient les deux termes. Deux notion qui sont présentées comme
distinctes, mais semblent séparées par une frontière bien mince. Pour Yves Agnés,
par exemple, prendre conscience de son message essentiel est une nécéssité du
journalisme mais aussi de tous les instruments de communication. Ainsi, les sources
peuvent définir et peaufiner leur message essentiel. Le journaliste, lui, doit aller plus
loin :

« Le principe fondateur de l'écriture journalistique est donc de compléter


la sélection des informations par le choix d'un message essentiel, dont va
découler l'angle (ou l'axe) de l'article dans lequel vont s'organiser, grâce
au plan, les informations retenues. Le titre de l'article, le chapeau, le
début de l'article, devront s'inscrire strictement dans cet angle. »

Les discours sur la profession s'attachent parfois à distinguer l'angle du


message essentiel, mais aucune définition claire n'existe qui permettent de
différencier dans l'absolu les deux notions. La distinction proposée par Yves Agnès
peut d'ailleurs sembler quelque peu obscure. Le clivage est plus clair lorsque l'angle
retenu par le journaliste est clairement différent du message essentiel proposé par la
source. Pour Cégolène Frisque, « les procédés angulaires peuvent faire l'objet
d'usages multiples, voire contradictoires » selon les postures journalistiques. Un
communiqué de presse sera ainsi retravaillé par certains de manière à proposer un
message attractif ou par d'autres dans le but de donner un point de vue critique. Ainsi,
l'angle est dans un cas une technique de valorisation des propos et dans l'autre un
outil de mise à distance de la parole des sources. Dans tous les cas, Cégolène Frisque
fait de l'angle une technique qui sert les objectifs du professionnel : mettre en valeur
une parole ou la commenter. En se concentrant sur les déplacements d'angle opérés
par les journalistes, ce point de vue nous semble ignorer d'autres usages de la
pratique angulaire que nous développerons dans la seconde partie de ce travail.

2010 46/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Malgré ces idéaux d'autonomie, la figure du journaliste qui apparaît dans


les discours sur la pratique angulaire est aussi celle d'un professionnel modeste et
conscient de ne pouvoir à lui seul exprimer objectivement la réalité. Il sait qu'il lui
faudra faire des choix. « Informer c'est choisir72 » note Yves Agnés dans son manuel :
l'information procède d'une série de choix opérés par la rédaction, par le lecteur, et
par le journaliste. « La pratique professionnelle est d'ailleurs une succession de
choix personnels73 ». L'angle est justement une invitation à prendre conscience de ces
choix pour les assumer.

« Donc la définition de l'angle, c'est – pour moi en tous cas – la garantie


de la rigueur. Ça c'est important. Je traite un sujet, si je veux le traiter
rigoureusement il faut que j'admette que je ne peux pas le traiter dans
toute sa circonférence. Je suis un journaliste, moi, je ne suis pas un
romancier ou en tous cas un écrivain74 ».

Christian Bobin est plus explicite encore : « un bon angle est d'abord une
bonne question posée dans un contexte donné : en termes de moments, de valeurs et
de lectorats.75 » Mais c'est peut-être Denis Ruellan qui résume le mieux ces
représentations, quand il avance que c'est dans l'angle – plutôt que dans l'objectivité -
que le journaliste d'aujourd'hui situe la plus value apportée par son travail :

« L'angle serait une manière journalistique de poser de bonnes questions


et d'y apporter rapidement des réponses dont la présentation simplifiée
non seulement facilitera la compréhension, mais aussi signifiera au
lecteur leurs caractères provisoires et éphémères.76 »

L'angle est alors plus qu'une rationalisation du travail par la technique, il


constitue le socle d'une réflexivité sur la pratique et dans la pratique dans la mesure
ou le travail d'angulation est un temps consacré à la prise de conscience de ses choix.
On pourrait extrapoler en comparant le travail d'angulation avec celui de
problématisation. Le premier permettrait au journaliste de construire son point de vue
de manière relativement consciente. Le procédé angulaire, en effet, introduirait une
certaine lucidité sur la nature du travail journalistique qui ne peut être exhaustif et

72 Agnès Y., « Manuel de journalisme », 2002, p.92.


73 Ibid., p.93.
74 Journaliste dans une rédaction locale, Ouest France.
75 Bobin C., L'angle journalistique, 2009, p.21.
76 Ruellan D., « Le journalisme ou... », p.142.

2010 47/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

reste nécessairement soumis à des contraintes (temporelles, notamment). En cela, le


travail d'angulation aurait quelque chose de comparable avec la problématisation.
Seule une différence de degrés les séparerait. Dans une tentative pour définir ce
qu'est « la perspective journalistique », Thierry Watine indique que pour produire
« une information socialement utile et éthiquement responsable », le journaliste doit
s'inscrire dans une démarche « consciente de ses propres effets d'angle77 ». Il ajoute :

« Politiques, juristes, scientifiques ou même journalistes sont tous sous


l'emprise de mécanismes qui, jusqu'à un certain point, déterminent la
perspective et sont à l'origine de biais inévitable : « on n'échappe pas au
travail de construction (…) il n'y a pas d'objet qui n'engage un point de
vue. » Selon Bourdieu, les positivistes se trompent lourdement en
opposant réalité et construction. La seule vraie différence, croit-il, se
situe entre ceux qui construise sans le savoir... et ceux qui, sachant qu'ils
construisent, s'efforcent de maîtriser les effets de cette construction.78 »

Il nous importe peu de savoir si, dans l'absolu, le journalisme et la sociologie relèvent
d'une même démarche tout en se situant à différents degrés de réflexivité. Nous ne
souhaitons pas nous inscrire dans les querelles entre ceux qui reprochent au
journaliste de n'être pas conscient de ses effets de construction et ceux qui, au
contraire, considèrent qu' « un sociologue est tout simplement un reporter plus
scientifique, plus précis, plus responsable79 ». D'un côté, les intellectuels rêvent le
journaliste à leur image : plus intéressé par la rigueur que par les envies du public, de
l'autre les journalistes revendiquent une connaissance des méthodes de recueil de
l'information et des logiques de médiatisation dont les chercheurs devraient s'inspirer.
Il convient de noter que les journalistes et les intellectuels sont engagés depuis
longtemps dans une lutte pour le prestige symbolique, lutte de laquelle ne sont pas
absents la fascination réciproque80 et les enrichissement mutuels81.

Nous nous contenterons de noter que la pratique angulaire, par son effet
normatif, invite les journalistes à penser la construction de leur discours. Cette prise

77 Watine T., « Entre réalité, vérité et objectivité : la « perspective » journalistique », 2004, p.26.
78 Ibid., p.29.
79 Park R., cité par Plenel E., « Actualité de Park », 2008, p.10.
80 Sur le sujet, lire Rieffel R., «Journalistes et intellectuels : une nouvelle configuration culturelle »,
1992 et Lavoinne Y., « Le journaliste, l'histoire et l'historien », 1992.
81 Voir notamment Ruellan D., « Le journalisme ou... », 2007.

2010 48/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

de distance peut être individuelle ou collective. Collective, c'est souvent une


réflexivité qui s'ignore, dans la mesure où la régulation se fait par la multiplicité des
regards. C'est alors le travail collectif qui garantit que le point de vue final sera
professionnel, et non pas strictement personnel – et potentiellement erroné. Dans les
rédactions où l'on pratique beaucoup le journalisme assis, l'angulation est souvent
présentée comme un long processus informel dont la collégialité garantit la rigueur.
Au siège d' Ouest France, par exemple, on explique que « c'est des ajustements
permanents et qui se font par la force de l'habitude, c'est pas très spectaculaire »82.
Pour d'autres journalistes, qui ont en commun de partager une vision exigeante du
métier, l'angulation est une démarche personnelle. S'il se contente d'égrainer des
informations sans réflexion sur ce qui doit être mis en valeur, le travail journalistique
n'est que routine – donc inutile. Une journaliste m'explique par exemple que les
portraits doivent être anglés, parce que « quand tu vas voir quelqu'un, il faut dire ce
que tu en as retenu. Sinon, il n'y a pas besoin de journalistes. Tu vas voir Wikipédia
et tu as toutes les infos. Le journaliste, il a un point de vue.83 » Une pigiste rencontrée
en entretien ne dit pas autre chose : «Il y a des fois où on laisse un peu de côté cette
notion d'angle, et on se rend compte que c'est dommage puisque c'est ça qui fait la
richesse d'un article, en fait.» Dans cette perspective, le travail journalistique
n'apporterait une plus value qu'à condition de présenter un point de vue construit.

On rejoint alors le troisième niveau de légitimation utilisé par les


journalistes lorsqu'ils parlent de l'angle : cette technique leur permettrait de se
conformer à leur rôle social : produire un discours d'information avec un point de vue
journalistique. Car l'angle est souvent associé à l'idée de point de vue, qu'il s'agisse
d'un point de vue personnel – c'est-à-dire original – ou d'un point de vue
professionnel. A ce sujet, la rhétorique professionnelle ne saurait être plus explicite
que sous la plume du pédagogue J-D. Boucher :

« Ainsi, on raconte « sous un certain angle », c'est-à-dire : d'un certain


point de vue. Le journaliste porte son regard dans une direction précise.
Il s'y tient. On ne balaie pas. On focalise. Le sujet est souvent imposé par
l'évènement, les circonstances. En revanche, on choisit l'angle.84 »

82 Journaliste au service Économique et Social , Ouest France.


83 Journaliste au service des Informations générales, Ouest France.
84 Boucher J-D., « Le reportage écrit », 1993, p.36.

2010 49/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Ainsi, l'angle est à la fois la base du point de vue journalistique sur le monde
et la liberté du journaliste. Un papier anglé propose un regard à la fois professionnel
et individuel. Dès lors, le journaliste qui se fixe pour but de proposer une information
à la fois pertinente et éthique ne trouverait que des avantages dans ce concept.
L'angle serait pour lui un moyen d'être doublement fidèle à son identité, c'est-à-dire
d'être à la fois un journaliste et un journaliste singulier. Ainsi, la technique angulaire
autorise le journaliste à se dire auteur sans renier sa volonté de se présenter en
technicien de l'information et inversement. Or, l'attention à la dimension autoriale de
la profession est intégrée très tôt dans les discours sur le professionnalisme. On la
retrouve par exemple dans la loi du 29 mars 1935, qui représente une conquête
syndicale et permet la clôture des frontières de la profession.. L'article L.761-9
dispose en effet :

« Le droit de faire paraître dans plus d'un journal ou périodique les


articles ou autres œuvres littéraires ou artistiques dont les personnes
mentionnées à l'article L.761-2 [c'est-à-dire les journalistes
professionnels] sont auteurs est obligatoirement subordonné à une
convention expresse précisant les conditions dans lesquelles la
reproduction est assurée ».

Cette disposition reconnaît explicitement le journaliste comme un auteur


responsable et propriétaire de sa production. Les journalistes sont d'ailleurs
également soumis à la loi du 11 mars 1957 sur le propriété intellectuelle85.

Les identités professionnelles des journalistes sont donc duales en ce


qu'elles oscillent entre l'envie d'être un auteur libre et la présentation de soi en
technicien de l'information, capable de rationaliser son travail afin de proposer
rapidement des documents pertinents à un public donné. C'est un journaliste libéré
des contraintes qui exprime le mieux cette tension. Serge Michel, dans son
introduction à l'ouvrage Bondy Blog, est en effet traversé par la tentation
d'abandonner l'un de ces deux pôles pour n'être plus qu'une plume. Il vente les
mérites du statut de blogger qui « affranchit de toutes contraintes », une situation qui
« a vite fait de réveiller le journaliste qui sommeille au fond de chaque

85 Sur le journaliste défini comme un auteur et sur les aménagements de la loi concernant la
propriété intellectuelle, cf. Mathien M., « Les journalistes et le système médiatique », 1992, p19.

2010 50/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

journaliste.86 » Un rêve partagé par beaucoup de ses confrères ?

Mais revenons aux discours sur l'angle. Au final, les journalistes y


développent tout l'arsenal des idéaux qui servent à légitimer leur profession :
technicité, indépendance et rôle social. L'angle, en tant que technique, leur
permettrait de rationaliser la production de l'information tout en stimulant leur
créativité. Plus : une angulation efficace garantirait leur autonomie en ce que l'angle
les autorise à se dire les seuls maîtres de la trajectoire d'un article – ou en tous cas les
plus conscients de cette trajectoire dans sa globalité. La technique garantirait aussi
l'autonomie du journaliste et, au final, c'est elle qui lui permettrait de porter un regard
doublement singulier sur le monde, un regard à la fois professionnel (donc singulier,
car différent des regards d'historiens, de sociologues, profanes, etc.) et personnel
(donc singulier car l'angle est, précisément, ce qui distingue deux articles sur le
même sujet et permet à leurs auteurs de se dire responsables de chacun d'eux). Bref,
le travail d'angulation permettrait aux journalistes d'aujourd'hui de continuer à
proposer un point de vue professionnel tout en restant modestes sur la portée de ce
discours. Un point de vue journalistique, dès lors, ce serait à la fois le point de vue
d'un auteur qui a choisi d'isoler un élément de la réalité et le point de vue d'un
professionnel qui dispose de techniques lui permettant d'opérer ses choix, au premier
rang desquels se trouve la pratique angulaire.

3. L'impossible définition de la pratique angulaire.


Les discours des pédagogues d'un côté et ceux des journalistes locaux de
l'autre semblent dessiner un définition très générale et, pourtant, cohérente de
l'angle : l'angle serait un idéal professionnel, une technique présente à tous les
niveaux et une condition de possibilité d'un point de vue journalistique. Dès lors, le
sociologue pourrait voir en cet idéal un mythe. Le rôle de ce mythe ? Mettre en
conformité les idéaux professionnels (de maîtrise des techniques, de déontologie et
86 « Comment expliquer notre bonheur à Bondy ? Avant tout par la liberté du blogger, laquelle a
vite fait de réveiller le journaliste qui sommeille au fond de chaque journaliste. Écrire sans délai
particulier des sujets savoureux mais qui ne figureraient pas toujours dans un reportage
traditionnel, créer pièce par pièce sa propre narration, publier à flux tendu plusieurs fois par
jour, sans angle déterminé à l'avance, sans éditeur qui cherche à lire par-dessus votre épaule,
pour une audience large et réactive mais si mal définie qu'elle nous affranchit de toute
contrainte ». Michel S., « Des voix dans le 9-3 », 2006, pp.15-16.

2010 51/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

d'expression d'un talent propre) avec la pratique. Or, de multiples éléments incitent à
penser que les conditions de travail des journalistes sont fort éloignées de leurs
idéaux. Car les journalistes, pour la plupart d'entre eux, sont soumis à un nombre
croissant de contraintes productives. Certains auteurs, tels François Ruffin, Alain
Accardo ou Michel Mathien avancent alors l'idée qu'une partie au moins des idéaux
journalistiques aurait moins pour fonction de guide les pratiques que de rendre
acceptables les contraintes de production aux principaux intéressés ou d'empêcher les
lecteurs d'en prendre conscience. Le premier explique que les registres de la passion
et de la vocation servent à rendre acceptable des horaires impossibles87. Selon Alain
Accardo et Gilles Ballastre, les pigistes, eux, feraient de nécessité vertu en avançant
leur adaptabilité, leur réactivité et leur capacité à produire vite comme des qualités
professionnelles; alors même que ces compétences peuvent aussi être présentées
comme l'intériorisation par les journalistes eux-mêmes de logiques de marché et la
négation de leur autonomie88. Quand à Michel Mathien, il parle d'une « idéologie
défensive » qui « a pour vertu majeure de cacher la réalité de l'aliénation
professionnelle au public et, dans les apparences, aux professionnels eux-mêmes.89 »
L'angle ne constitue-t-il alors qu'un simple cache-misère.

Aborder la pratique angulaire comme un « mythe interne » à l'univers de la


presse à la manière de Jacques Le Bohec aurait quelque pertinence. Pour cet auteur,
les mythes sont des croyances puissantes, malgré leurs incohérences par rapport à la
réalité du travail journalistique, car « toutes ces maximes sont imposées
quotidiennement aux journalistes de base sur le mode de l'évidence incontestable, à
prendre ou à laisser si on veut passer pour un bon professionnel auprès de ces
collègues de travail.90 » De même, les discours sur la pratique angulaire peuvent
enchanter les conditions de travail, notamment celles des journalistes les plus
exposés aux contraintes nouvelles. Les pigistes, par exemple, qui ont du apprendre à
démarcher les rédactions pour vendre leurs productions. L'angle leur permet d'être
performants dans cette activité commerciale. Comme le procédé angulaire est
valorisé par la profession, la mobilisation discursive de cette technique leur permet

87 Ruffin F., « Les petits soldats du journalisme », 2003.


88 Accardo A. (dir.), « Journalistes précaires », 1998.
89 Mathien M., « Les journalistes et le système médiatique », 1992, p.128.
90 Le Bohec J., « Les mythes professionnels du journalisme », 2000, p.38.

2010 52/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

de rendre compatible l'idéal professionnel et l'impératif commercial. Le Guide de la


pige magnifie cette situation où le journaliste doit sans cesse être créatif :

« Les pigistes acquièrent un rôle vital pour le fonctionnement du journal.


Disponibles, ils répondent aux besoins ponctuels de main d'œuvre des
rédactions. Et surtout, ils leur apportent les idées qu'elles n'ont pas eues;
un nouveau regard, source de réflexion, d'innovation, de dynamisme.91 ».

Pour aider les journalistes à apporter cette touche de nouveauté, le manuel insiste sur
« un choix décisif : l'angle » :

« Le plus souvent, c'est dans l'idée même de l'angle que réside l'intérêt
du sujet. Son originalité permet d'écrire un papier sur le thème le plus
éculé.92 »

Dans ce cas, certains pigistes peuvent utiliser l'angle comme un moyen de


réenchanter leur situation en considérant qu'un usage fréquent de la pratique
angulaire manifeste, en soi, leur professionnalisme. D'autres journalistes soumis à de
nouvelles contraintes peuvent faire un même usage de la notion. Les producteurs
d'information en ligne, par exemple. En effet, au [Link] :

« la sélection et la mise en ligne des dépêches est donc la tâche


principale des journalistes en poste sur le desk, qui s'opère via le système
de gestion de contenu. Il s'agit d'un travail sédentaire, éloigné des
représentations professionnelles valorisées du journalisme
d'investigation93 ».

Comment faire de la compilation de dépêches, du tri des nombreuses


informations publiées sur le web des tâches nécessitant la qualification de
journalistes professionnels ? En invoquant l'angle, bien sur. L'angle comme principe
de tri des données en fonction des attentes du lectorat; l'angle comme expertise
différenciant le professionnel du profane de plus en plus appelé à publier.
Au-delà de ce travail de desk, les journalistes web, ce sont aussi ces reporters au
statut indéfini qui doivent apprendre à accomplir simultanément des tâches de plus
en plus nombreuses. Au [Link], chacun d'entre eux doit produire des vidéos, des

91 Nobécourt P. & Cazard X., « Guide de la pige », 1995, p.26.


92 Ibid., p28.
93 Cabrolié S., « Les journalistes du [Link] et le dispositif technique de production de
l'information », 2010, p.88.

2010 53/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

enregistrements sonores et des textes au cours de tournages qu'ils n'ont pas toujours
la possibilité de négocier. Parfois, en effet, ils doivent se contenter du temps d'un
rendez-vous pris par un journaliste de la rédaction papier pour officier. Là encore,
[Link]é indique que c'est dans la liberté de choisir leurs angles que ces
journalistes trouvent une satisfaction94.

Ainsi, la pratique angulaire peut être présentée comme un moyen de mettre


en conformité des pratiques fortement contraintes avec la part d'idéologie
professionnelle incorporée par chaque journaliste. Pour autant, il ne faut pas figer la
définition de la pratique angulaire en en faisant un simple mythe à déconstruire. Cela
reviendrait à postuler que les mythes professionnels ne servent qu'à nier une réalité
que les journalistes eux-même ne sauraient voir. Encore une fois, rappelons que les
identités se construisent sur l'intériorisation de normes professionnelles (des
« mythes », parfois), mais aussi sur les interactions entre ces différentes normes et la
pratique quotidienne. Les identités professionnelles des journalistes ne sont pas
toutes entières contenue dans leurs mythes. Et force est de constater que l'angle
comme mythe, idéologie professionnelle ou norme est mobilisé de mille manières...

Cette étude ne vise donc pas à définir un mythe, ses fonctions et ce en quoi
il diffère de la réalité. Accepter comme un mythe unifié le concept d'angle, ce serait
lui accorder trop d'importance. Car les journalistes rencontrés ne manifestent jamais
une vision si globale de l'angle que celle qui a été présentée plus haut. Cette
définition (l'angle comme technique de rationalisation permettant au journaliste de
maîtriser la trajectoire de son article et de proposer un point de vue journalistique) est
intéressante pour comprendre comment l'angle participe au travail de légitimation
mais ne doit pas être confondue avec les définitions intériorisées du concept. La
première, complexe et cohérente, est entièrement construite par le sociologue. C'est
une définition mosaïque composée en juxtaposant les multiples définitions locales.
Car dans les faits, l'angle est défini de manière si simple que même ceux qui
s'accordent sur son aspect normatif l'interprètent diversement. La définition proposée
par Erik Neveu, par exemple, est intéressante en ce qu'elle dit bien à quel point le
concept d'angle est rudimentaire, au point de relever presque plus du bon sens que de
94 Ibid., p.92 et suivantes.

2010 54/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

la technique : l'angle c'est une « manière d'aborder un sujet, d'en valoriser une
dimension spécifique (ex : souligner l'impact écologique ou les problèmes de
contrôle des navires lors du naufrage d'un pétrolier).95 » Une définition simple est la
seule valide, pour le concept d'angle, parce qu'ainsi on ne s'interdit pas de mesurer la
plasticité des manières de l'intérioriser et le mettre en œuvre. Parce qu'il est
impossible de mettre en cohérence des discours à ce point divergents sans produire
un artefact.

Détaillons les différentes acceptions du concept. Premier point de discorde :


tout papier possède-t-il de fait un angle qui pourrait se déduire de sa lecture (quand
bien même le journaliste n'aurait pas réfléchi à la question) ? Denis Ruellan a
proposé une typologie des angles, en partant du principe que tout article choisissait
une manière d'aborder la réalité et une seule – même si le parti pris est de la présenter
sous différents aspects, en adoptant un angle « bilan » ou « causes-conséquences »,
par exemple. Les journalistes rencontrés, au contraire, ne déclarent pas connaître et
mobiliser un répertoire préconstitué d'angles. Et les manuels qui détaillent
précisément les différents genres journalistiques ne précisent jamais quelles pratiques
précises se trouvent derrière la notion d'angle. Ils ne proposent ni typologies ne
descriptions des manières de faire. Par contre, pédagogues et enquêtés tombent
généralement d'accord pour reconnaître des angles plus ou moins bons, les meilleurs
étant les plus originaux, les plus adaptés à leur public, etc.

Second problème : les journalistes peuvent-ils produire sans cadrer, sans


choisir d'angle ? Certains répondent que oui, « c'est tous les jours, pour n'importe
quel sujet96 » tandis que la plupart expliquent que la technique est fréquemment
délaissée « Moi je trouve ça dommage, mais c'est vrai qu'on ne s'en préoccupe pas
toujours97 ». Si, l'on demande si tout papier doit être anglé, les réponses varient plus
encore. Elles vont du très normatif « Tout papier doit être anglé98 » à sa mise en
doute

« - Parfois il ne faut pas angler. Moi au début – et pendant longtemps- je


95 Neveu E., « Sociologie du journalisme », 2009, p.7.
96 Rédacteur en chef d'une rédaction locale, Ouest France
97 Rédactrice, France 3 Bretagne.
98 Grévisse B., « Écritures journalistiques », 2008, p.231.

2010 55/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

croyais sincèrement qu'on pouvait angler tous les papiers.


- Non, on ne peut pas.
- En fait, on a une obligation d'informer. On ne peut pas angler
précisément si les gens n'ont pas l'info, le contexte.99 »

A propos des informations qui ne semblent pas s'organiser suivent un angle,


deux conceptions s'opposent. Pour les premiers, un discours qui n'est pas anglé c'est
un discours qui n'a pas de fil directeur ni de message essentiel. Le résultat d'un
manque de professionnalisme, en quelque sorte. Une journaliste déplore ce fait : « il
y en a beaucoup qui ne savent pas ce qu'est un angle, surtout dans la vieille
génération. Mais pas seulement.100 » Pour d'autres, un papier non anglé, c'est un
papier pour lequel le journaliste a préféré ne pas choisir d'angle un peu personnel ou
original, parce que la priorité est de donner un contexte, un bilan, etc. «Quand tu as
un ministre qui annonce des mesures. Souvent ça part dans tous les sens. Mais il faut
en parler.101 » Pour cette journaliste, ce que Denis Ruellan considère comme un angle
spécifique (le bilan) n'en constitue pas un, puisque c'est un cadrage qui s'impose de
lui même, en quelque sorte. Dans certains papiers, le journaliste n'a pas envie de
profiter de la liberté que lui offre la pratique angulaire. Dans ces situations où le
cadrage des faits semble aller de soi, beaucoup de journalistes préfèrent ne pas parler
d'angle, dans la mesure où le choix n'est pas personnel. Un pédagogue fait de même :
B. Grévisse, qui considère que « « Angler » son sujet, ou son papier, équivaut à
éviter de traiter d'un thème général102 ».

Face à un concept qui semble prendre des acceptions si différentes selon les
interlocuteurs, le sociologue doit-il trancher ? Pas nécessairement. Toutefois, nous
souhaitons préciser un peu notre définition : puisque la pratique angulaire semble
prendre des sens si différents selon les acteurs, il ne s'agit pas d'un mythe ni d'une
idéologie, mais plutôt d'une norme. Parce qu'à notre sens, le concept de norme est
plus apte à rendre compte de la diversité des usages. Le mythe ne peut être que
partagé, transmis tandis que la norme doit être intériorisée ou appliquée pour

99 Entretien avec deux journalistes du service société d' Ouest France.


100Rédactrice, France 3.
101Journaliste du service Société, Ouest France.
102Grévisse B., [Link]., p.231.

2010 56/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

exister103, et elle peut l'être de diverses manières. Bien que la pratique angulaire ait
pu être diversement intériorisée, elle n'en existe pas moins comme norme. Car il
s'agit d'une norme simple, transmise tôt dans la socialisation et donc susceptible de
redéfinitions locales. La définition de l'angle n'est pas durcie par les discours,
contrairement à celle des genres journalistiques. Mais même ainsi, même floue, elle
reste une norme très souvent associée au professionnalisme. Bref : la pratique
angulaire permet aux journalistes de mettre en conformité le discours sur leurs
pratiques avec les attentes qu'ils perçoivent quant à leur rôle. En parlant d'angle, les
journalistes se sentent journalistes, ils réactivent des idéaux professionnels pour eux
mêmes et pour les autres. Que ces idéaux varient sensiblement d'un individu à l'autre
importe peu; c'est le mécanisme, qui compte.
Cependant, il convient de noter que cet usage discursif de l'angle, au-delà de son but
identitaire, peut produire des effets sociaux immaitrisés. A force de faire du
journaliste le maître de son article et des journalistes les seules personnes aptes à
juger la qualité d'une information – car l'angle n'est jamais mis en avant, dans un
article, il faut le rechercher activement pour pouvoir le déduire de la lecture – ce
discours risque d'ériger les praticiens en seuls responsables des erreurs et
approximations qui affleurent régulièrement dans la presse. A l'instar, du discours sur
la déontologie, finalement. A ce sujet Benoit Grévisse note en effet :

« En niant l'effectivité des contraintes hiérarchiques, ce discours


journalistique exonère les responsables de médias, pourtant supposés en
tirer un profit supérieur. Mais il coupe également le journaliste du lien
qui l'unissait au public. En affirmant la seule régulation par les pairs,
cette vulgate journalistique de l'indépendance oblige les professionnels à
porter seuls la charge de la responsabilité médiatique. Cette rhétorique
ne tient pas compte de l'évolution historique. Elle ignore
l'industrialisation de la presse, le poids de plus en plus prégnant de la
finance et le recul de l'opinion comme de l'information, au profit de la
communication.104 »

Concernant les discours sur la pratique angulaire, le risque existe de sur-valoriser

103Du reste, la notion de mythe telle que définie par les anthropologues et reprise par les politistes
est très critiquée depuis les années 1980. On lui reproche de postuler une croyance unanime
des populations concernées et de réduire à outrance les fonctions sociales du mythe. Cf Veyne
P. « Les grecs ont-ils cru à leurs mythes? », 1983 & Detienne M. « Invention de la mythologie »,
1981.
104 Grevisse B., « Légitimité, éthique et déontologie », 2003, p.227.

2010 57/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

le rôle du journaliste dans l'entreprise de presse en lui offrant à lui et à lui seul la
capacité de produire un point de vue. Le risque inverse existe, pour le sociologue :
exagérer la cohérence de la norme. Cela reviendrait à nier la diversité des usages et la
réflexivité des acteurs. L'angle, au contraire, est une technique simple, un mot d'ordre
dont tous les usages – discursifs comme pratiques – restent possible. Y compris des
usages critiques. Ne pas trop prendre au sérieux le discours de ceux qui affirment
« l'angle c'est notre choix. Notre responsabilité105 » et relativiser le pouvoir de la
norme, c'est le programme de notre troisième partie.

C. Regards critiques sur un idéal


professionnel

Évoquer le point de vue journalistique, c'est supposer que le discours


d'information reflète ce point de vue et lui seul, que les acteurs concourant à sa
production ne peuvent l'influencer qu'à condition d'être journalistes. Un postulat trop
lourd, de toute évidence. Un postulat qui doit nous interroger. Les journalistes tentent
d'imposer l'angle comme ciment d'un point de vue professionnel, l'angle ne peut-il
pas être mobilisé par d'autres acteurs, à d'autres fins ? Dans ce cas, considérer
l'article, le sujet ou la photo comme porteurs du point de vue du journaliste n'a plus
guère de sens. Même chose si l'on parvient à montrer que la trajectoire de ces
produits est façonné par des contraintes, des choix, des négociations qui parasitent le
travail de l'angle. Il faut donc poser cette question : l'angle, pratique idéale et
indispensable, est-elle défendue pas les journalistes et par leurs supérieurs ?

Lors des entretiens, les journalistes se sont presque tous montrés critiques à
l'égard de leurs propres pratiques. Rares sont ceux qui se sont contentés d'une
présentation idéale de leur profession. Au contraire, la plupart d'entre eux a
explicitement reconnu ne pas utiliser la pratique angulaire de manière conforme aux
idéaux. A l'exception peut-être de celle de Chantepie, les rédactions semblent peu
valoriser le procédé angulaire, à en croire les enquêtés qui s'empressent d'apporter

105 Bobin C., « L'angle journalistique », 2009, p.36.

2010 58/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

des explications au phénomène... Ou de relativiser l'importance du procédé


angulaire.

1. Une pratique peu valorisée au quotidien.


Jusqu'ici, nous travaillons sur la figure du journaliste idéal telle qu'elle apparaît
dans les discours des professionnels lorsqu'ils parlent de l'angle. Or, les discours
recueillis portent souvent un point de vue critique sur les pratiques, en relevant la
distance qui sépare la norme de son application. Et beaucoup regrettent que la
pratique angulaire ne soit pas plus valorisée, au quotidien.

En premier lieu, il convient de noter que les rédactions ne font pas toutes le
même usage de la technique. Car tous les journalistes s'accordent à reconnaître que,
pour angler, il faut du temps. Le choix d'un angle est, en effet, un temps de réflexion,
dont les certains pédagogues106 disent qu'il sera plus efficace s'il est collectif. Encore
faut-il trouver un moment pour cela. Et, de fait, les journalistes qui semblent le plus
utiliser cette technique sont ceux qui disposent du plus de temps (tous les journalistes
qui travaillent sur des sujets « magazine », et notamment les pigistes) ou ceux dont le
travail est le plus collectif (les journalistes des pages nationales, à Ouest France). Le
journal Ouest France est particulièrement intéressant, parce que très hiérarchisé. Les
journalistes travaillant à Chantepie, rédigent les pages communes à toutes les
éditions. Ils se situent en haut de la hiérarchie et s'identifient parfois plus volontiers à
la presse nationale qu'à la presse régionale. Ces journalistes mettent en avant leur
pratique angulaire dans une stratégie de distinction par rapport à ceux qui travaillent
dans des rédactions locales. A la question : débat-on des angles lors des conférences
de rédaction? un membre de la rédaction en chef répond que :

« Ça peut arriver. Normalement, l'angle ça se traite au sein des services,


je veux dire : c'est une relation directe […] En même temps, je parle des
pages du début, qui sont quand même différentes des pages locales ou il
y a quand même moins de discussion, moins de traitement journalistique
au sens fort. »

Certains journalistes en viennent donc à considérer qu'à Chantepie, où le

106 Bobin C, « L'angle journalistique », 2009 ; Boucher J-D, « Le reportage écrit », 1994.

2010 59/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

fonctionnement de la rédaction est plus collégial, la pratique angulaire sera exploitée


de manière plus professionnelle. La « relation directe » de la pratique angulaire au
siège s'oppose ici à une situation jugée plus routinière, où il y à « moins de
discussion ». La distinction passe aussi par des choix éditoriaux. D'abord, il y a le
choix de publier dans les dernières pages des informations plus « magazine », c'est-à-
dire plus axée sur la culture, les loisirs et la mode que sur l'actualité chaude. Ces
pages sont préparées par le service dit « de la fin de journal » à Chantepie. Une
journaliste de ce service m'explique que, pour ces sujets détachés de l' « actu », le
travail d'angulation est essentiel :

« - Quelles sont les exigences spécifiques de ces pages ?


- Alors on en arrive aux angles (rires) [...]Il faut essayer d'attirer le
lecteur, et de le retenir. A travers, justement, des images fortes, un style
un petit peu musclé. Proposer quelque chose de différent. Surprendre.
C'est un petit peu les angles qu'on... Ouais, ce qu'on essaie de faire en
priorité dans ces pages-là : surprendre, donner des infos insolites, des
portraits décalés. »

Aussi, cette journaliste dit insister beaucoup sur l'importance des angles, lorsqu'elle
discute avec des collaborateurs occasionnels (ponctuellement, des localiers écrivent
des portraits ou des chroniques pour la page Télévisions). Elle dit leur demander des
efforts, comme si le travail d'angulation original n' appartenait qu'au siège, comme
s'il fallait sortir les localiers de leur routine.

Et force est de constater que dans la rédaction locale de Rennes, les pratiques sont
différentes. Pour le chef de rédaction, la priorité est ailleurs, et il insiste plus sur
l'importance des genres journalistiques. Là encore, il applique une stratégie
éditoriale. Une stratégie matérialisée par les « filets bleus » surmontant un nombre
croissant d'articles et dont le but est d'indiquer le genre utilisé. Par exemple :
« reportage » ou « profil », etc. Il a été décidé de recourir le plus souvent possible
aux genres journalistiques pour rendre le journal plus attractif. L'idée principale de la
réforme : éviter ces papiers standardisés, strictement informatifs et routiniers, qui ont
été baptisés d'un nom infamant : les POF. « La direction a fait la chasse au pof (le
papier Ouest France) : un papier standard en 80 lignes. C’est même devenu un

2010 60/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

épouvantail.107 » Un membre de la rédaction en chef explicite la démarche :

« Ça c'est pas un jus de crane de directeurs de journaux. On sait que...


Enfin, on sait... On a des indications assez fermes sur ce qui arrête
ordinairement les lecteurs dans les pages. […] Le traitement des
informations par les genres vivants, l'infographie – qui s'est imposée
depuis une quinzaine d'années ici – les papiers découpés – ceux qu'on
appelle pucés, avec des débuts en gras ou des petits signes... Bon bah
toutes ces choses là permettent une mise à disposition du sujet plus
rapide pour le lecteur. »

Une réforme qui produit des effets, puisque l'usage des genres est largement répandu
dans les pages locales et activement encouragé dans la rédaction rennaise. Lors de la
conférence de rédaction, le rédacteur en chef suggère souvent l'usage de tel ou tel
genre en même temps qu'il attribue des sujets. Mais certains regrettent que cette
insistance sur la forme inhibent la réflexion sur ce qu'ils considèrent comme le fond
et qui peut être résumé par l'angle.

« -On parle de quoi sur un sujet ?


- De « Pourquoi ? Comment ? » de « Trois questions à »... [deux genres
propres à Ouest France et très employés]
- De genres, donc.
- De genres, ouais. C'est vrai que ça se fait plus comme ça. Des fois on
précise avant d'aller sur le terrain, mais quand on va sur le terrain, des
fois on se rend compte qu'un autre genre pourrait aller mieux : un
reportage ou un pourquoi ? Comment ?, enfin... Après, on voit un peu,
mais c'est vrai que c'est un peu rangés dans des cases. La recherche
d'angle est limite toute faite, quoi.108 »

Lors d'un entretien, un autre localier confirme cette impression : « la majeure partie
des papiers que nous écrivons ne sont pas anglés. Il faut le redire.109 » Lors des
observations il apparut que dans cette rédaction, l'angle était peu valorisé : le mot ne
fut quasiment pas prononcé en trois jours alors même que chacun savait que mon
travail portait sur ce thème, tandis que l'on a beaucoup parlé des genres
journalistiques, que ce soit avant l'entrée sur le terrain ou après publication. Un
matin, par exemple, le premier commentaires du rédacteur en chef sur la production
de la veille est : « C'est très bien, ce canard, on a un retour des genres

107 Journaliste retraité d'Ouest France.


108 Une jeune journaliste récemment entrée dans la rédaction locale de Rennes.
109 Un journaliste proche de la retraite, qui a fait toute sa carrière à Ouest France.

2010 61/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

rédactionnels ».

A Ouest France, l'angle est donc plus ou moins mis en avant selon les rédactions et
les services. Un membre de la rédaction en chef explique cet état de fait par des
raisons matérielles :

« Le début et la fin de journal font objet d'un travail fond / forme plus
important. Si vous voulez, on y consacre plus d'énergie, de temps, il y a
plus de gens pour une page qu'il n'y en a pour une page locale, si vous
voulez. Donc il faut juger ça aussi en fonction de l'énergie et des moyens
mis à disposition. »

Il est vrai que les localiers sont souvent plus pressés par le temps : ils produisent
fréquemment plusieurs articles par jour et ont rarement la possibilité de préparer un
papier sur plusieurs jours. Dans ces conditions, il est plus difficile de réfléchir à ses
angles.

A France 3 non plus, la pratique angulaire ne satisfait guère les journalistes. Une
rédactrice explique : « l'angle, c'est une catastrophe » avant de critiquer ses pairs :
« il y en a beaucoup qui ne savent pas ce qu'est un angle. » Au moment du bilan de
la période d'observation le rédacteur en chef lui-même présente la pratique angulaire
comme un problème :

« Tu vois, c'est dommage mais c'est vrai que l'angle on n'en parle
presque pas. Même en conf de rédaction on ne prend pas le temps. Et
c'est dommage, parce que l'angle c'est essentiel. Manon, par exemple,
elle est partie ce matin avec deux angles. C'est pas possible d'avoir deux
angles.110 »

Tous ces propos révèlent, en négatif, à quel point la norme entourant le procédé
angulaire a été intériorisée.

Le point de vue des pigistes ne diffère pas fondamentalement. Pour eux, les
rédactions mettent plus ou moins en avant la pratique angulaire dans leurs
commandes. Cela varie en fonction des stratégies éditoriales, des rubriques mais
également au gré des personnalités. Interrogée sur ce dont elle discute avec les
110 Rédacteur en chef, France 3 Bretagne. Retranscription de mémoire d'un court échange au
détour d'un couloir.

2010 62/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

responsables éditoriaux au moment de vendre un article, une pigiste dresse cet état
des lieux :

« On discute surtout du sujet, ouais. Après, il y en a qui disent « trouvez


un angle plus intéressant » ou « proposez un autre angle » ou « le sujet
est bien mais il faudrait un angle un peu plus... » Mais c'est vrai que
souvent, c'est quand même laissé un peu de côté, quoi. Dans pas mal de
titres. Bon, il y y a des articles courts, aussi. Normalement, même une
brève a un angle, on nous dit bien... Mais pff ! Dans des articles courts,
souvent l'angle il passe un peu à la trappe. C'est vraiment de l'info brute,
un peu mise en forme. »

Dans tous ces témoignages, une nouvelle composante du discours sur l'angle apparaît
: le regard critique sur ses propres pratiques. Ce regard critique n'est pas également
présent chez tous les journalistes. Ceux qui se situent en situation précaire sont les
plus enclins à relever ce qui, dans la profession et dans leurs propres pratiques, n'est
pas conforme à leurs objectifs. Ces journalistes, ce sont les stagiaires, les rédacteurs
de France 3 dont la situation est plutôt instable (changements incessants à tous les
niveaux de la hiérarchie et remise en cause des statuts sont à l'ordre du jour depuis
quelques années), et surtout les pigistes. Par contre, les journalistes dont la situation
est plus stable – qui sont aussi ceux qui disposent des meilleures conditions de travail
– sont moins enclins à formuler des critiques. Il s'agit, d'abord des responsables
éditoriaux qui se sentent obligés, de par leur rôle, de transmettre une vision officielle
de leurs activités. Il s'agit aussi des journalistes du siège, à Ouest France.

2. Les routines, les contraintes et les directives comme


facteurs explicatifs
Les journalistes interrogés sur l'angle sont couramment frustrés et la plupart
développent un discours critique. Alors qu'ils reconnaissent une valeur normative au
procédé angulaire, nombreux sont ceux qui constatent que la technique est, somme
toute, peu valorisée dans les rédactions. Beaucoup reconnaissent, sur ce point, une
part de responsabilité individuelle. Mais les logiques d'entreprises sont également
montrées du doigt, en ce qu'elles contraignent le travail et freinent l'épanouissement
d'un point de vue professionnel chez les journalistes. Dernières cibles des critiques :
les rédacteurs en chef, qui n'insisteraient guère sur la pratique.

2010 63/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Certains se sont remis en question, lors des entretiens. Ils reconnaissent ne pas
saisir toutes les opportunités de mettre en conformité leur action avec leurs idéaux
professionnels. Le poids des habitudes et des routines, de même que leur faible
motivation sont invoqués comme facteurs explicatifs de ce qu'ils présentent par
ailleurs comme une anomalie. C'est du désengagement de certains journalistes dont il
est question ici : pigistes obligés d'accepter de produire des papiers qui ne les
intéressent pas, localiers qui trouvent leur travail trop répétitif, professionnels de
toutes les entreprises inquiets pour leurs statuts et démotivés par des contraintes
nouvelles, etc.
Beaucoup d'entre eux travaillent parfois à minima. Une pigiste, par exemple,
reconnaît qu« il y a des fois où on laisse un peu de côté cette notion d'angle, et on se
rend compte que c'est dommage. » Une autre pigiste, qui fait également des
remplacements pour le Télégramme de Brest tous les ans à la même période et dans
la même rédaction, est encore plus franche :

« Dès que le papier est un peu plus intéressant, ben on a un peu plus
envie de s'y intéresser et, du coup, de réfléchir un peu plus à ce qu'on va
mettre. Mais c'est vrai que dès que c'est des trucs qu'on a fait dix fois, qui
reviennent tous les ans à la même époque, ce genre de chose... Alors que
justement, ce serait l'occasion de trouver un angle différent à chaque
fois, sur le marronnier de la Saint Valentin, machin. Ce serait intéressant
de trouver un angle différent à chaque fois. Mais bon, il y a une petite
flemme intellectuelle, aussi, je pense. Qui prend le dessus, quoi. Surtout
en locale. »

Toutefois, les journalistes donnent le plus souvent des explications externes. Les
contraintes de production, notamment. D'abord, il y a – de plus en plus fréquents – le
manque de temps et d'espace :

« L'angle reste, quand même, prégnant dans nos articles pour peu qu'on
veuille prendre le temps d'y réfléchir. Malheureusement on n'a pas
toujours le temps. Vous avez passé un peu de temps à la rédaction, vous
avez vu à quel rythme on est soumis. Et puis peut-on parler d'angle, aussi
– parce qu'il faut être clair – peut-on parler d'angle dans un papier de 30
lignes, 40 lignes ? Ce qu'on nous demande de plus en plus d'écrire...111 »

111 Un localier, lors d'un entretien. A noter : la taille des articles a récemment diminué lorsque
Ouest France – après bien d'autres titres – a augmenté la taille de ses caractère afin d'aérer sa
mise en page.

2010 64/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Beaucoup indiquent qu'il devient matériellement plus difficile d'angler pour des
journalistes sommés de produire plus en moins de temps. Une localière , par
exemple, sourit à l'évocation du sujet : « l'angle, mais c'est tout petit, l'angle ». En
tant que syndicaliste,ses priorités sont ailleurs :

« J'ai eu un succès fou aux assises du journalisme à Strasbourg quand


j'ai parlé de journalisme Vishnu. Parce que le journaliste de PQR, il doit
tout faire. Avant, il devait déjà être bon journaliste et bon photographe.
Maintenant on lui demande aussi d'être bon en interviews [c'est-à-dire de
savoir enregistrer des interventions orales pour les diffuser sur le site
Internet du journal] et en vidéo. C'est plus quatre bras qu'il lui faut, c'est
six bras ! »

Ces arguments ont été entendus à plusieurs reprises, lors des entretiens ou des
observations. Et le constat concerne l'ensemble de la presse112. Nombre de
journalistes ont l'impression que leur travail est sans cesse parasité par les nouvelles
tâches qu'on leur confie. Aux pigistes pour la presse écrite, il est désormais demandé
de prendre des photos car les journaux sont de moins en moins prêts à payer pour
obtenir des photographies de presse, quitte à perdre en qualité. Les localiers, en plus
de la photo et du texte, doivent aussi capturer des interviews et des vidéos afin de
nourrir le site Internet du journal113. Dans le passé, ces derniers avaient déjà vu le
nombre de leurs tâches s'accroitre au moment de l'informatisation des journaux.
Quand aux journalistes de télévision, ils regrettent la disparition des preneurs de sons
et certains craignent que les conditions de travail dans le secteur ne convergent vers
le modèle des chaînes d'information en continu. Un contre-modèle absolu, qui sert de
repoussoir tant les conditions de productions sont tendues dans ces médias : les
journalistes travaillent par équipes de deux114 et couvrent un territoire immense. Ils
doivent tout faire : conduire, écrire les reportages, les filmer et enregistrer le son, et
même le montage. Même si les journalistes rencontrés ne connaissent pas ces
conditions extrêmes, beaucoup mettent en avant la multiplication des tâches comme

112 Cf Neveu [Link]., p.76 pour une réflexion sur le compactage des formats.
113 Dans le même esprit, S. Cabrolié décrit le « reporter « homme orchestre » qui assume la prise
de vue, la gestion des interviews, le montage et l'édition des vidéos » pour le site web du
Parisien. Cabrolié S., « Les journalistes du [Link] et le dispositif technique de production de
l'information », 2010, p.92.
114En général, les équipes de la télévision se composent de deux ou trois personnes : un
rédacteur, un Journaliste Reporter d' Images (le cameraman) et un preneur de son (cette
dernière fonction tend à disparaître). Les sujets sont finalisés dans la rédaction avec l'aide de
monteurs qui travaillent sur plusieurs sujets chaque jour.

2010 65/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

un facteur déstabilisant. Ayant à satisfaire trop d'objectifs à la fois, les journalistes


ont du mal à se concentrer sur leurs angles, qu'il s'agisse de l'angle de la prise de vue
ou de l'angle de l'article.

A ce stade, il est éclairant de comparer les pratiques angulaires journalistiques


avec celles des photographes travaillant dans les mêmes rédactions. D'abord, les deux
métiers mobilisent la notion d'angle, ce qui n'aura échappé ni au pédagogue Jean de
Broucker115 ni aux journalistes interrogés. Souvent au cours de cette enquête, le
travail du journaliste aura été comparé à celui du photographe, et particulièrement
lorsque les journalistes désiraient mettre en avant les difficultés de la pratique
angulaire. La qualité du point de vue – journalistique comme visuel – est remise en
cause dès lors que ces deux tâches sont concentrées dans les mains d'un seul
journaliste. Lorsqu'il accompagne un journaliste, un photographe professionnel
utilise tout le temps dont le reporter a besoin pour observer, écouter et poser des
questions afin de travailler son image. Cela lui permet de faire des réglages, de
choisir ses angles de prises de vue et – pourquoi pas – de prendre un cliché de son
interlocuteur dans une pose spontanée, sans mise en scène116. Bref : le photographe
est en mesure de composer une photographie selon des normes professionnelles de
qualité et d'expressivité qui n'appartiennent qu'aux métiers de la photographie. Le
journaliste qui prend une photo, au contraire, le fait après avoir recueilli les notes
suffisantes à la production de son article. Il ne s'attarde pas. Il décide rapidement de
son cadrage, sans avoir la connaissance technique du photoreporter, ni même la
légitimité à prendre des clichés « sur le vif », dans certains cas. Il demandera donc
souvent à ses interlocuteurs de poser et s'en remettra à une ligne graphique dont le
but est peut-être moins de construire une ligne éditoriale que de faciliter la tâche aux
journalistes comme aux sources. Pour les journalistes, choisir l'angle d'un papier est
une compétence journalistique, de même qu'il n'appartient qu'au photographe de
déterminer l'angle de la prise de vue. Or, le mélange des fonctions risque d'entrainer

115 « Comme les photographes, les journalistes savent qu'il vaut souvent la peine de tourner un
moment autour d'un objet avant de décider de la manière qui en rendra le mieux l'effet : c'est
affaire de point de vue, de focale, d'éclairage. L'objet est là : sous quel angle le saisir et le
rapporter ? », DeBrouker J., [Link]., p67.
116Sur la manière dont les élus ont appris à poser pour les journalistes locaux et sur la façon dont
ces attitudes sont rendues plus difficiles par la présence d'un photographe, voir J Le Bohec,
« les rapports entre élus et localiers », 1994.

2010 66/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

un brouillage des discours, une incapacité à respecter les règles de la photographie et


celle de l'écriture journalistique.

Si de nouvelles contraintes de temps et d'espace se diffusent dans toutes les


sphères de la profession, les difficultés matérielles à manier la pratique angulaire ne
sont pas ressenties de la même manière par tous les journalistes. Les pigistes et les
localiers les invoquent très souvent. Beaucoup plus que les membres de la rédaction
de Chantepie, qui semblent plus satisfaits de leurs conditions de travail (mais sont
aussi moins enclins à reconnaître l'emprise de routines, par exemple). Les
journalistes de télévision, qui connaissent probablement les contraintes productives
les plus strictes, n'évoquent pas ou peu ces contraintes comme des freins à la pratique
angulaire. Car en télévision, l'angle se décide surtout en conférence de rédaction.
C'est alors l'attitude des rédacteurs en chef qui est en cause.

Une journaliste travaillant depuis 20 ans pour France 3 et qui a connu plusieurs
rédactions explique :

« Moi j'ai été intégrée à Amiens, avec un des rares red'chefs qui soient
vraiment pointilleux, qui avait réfléchi dès le matin à la hiérarchie de son
journal, à l'angle des sujets. Mais la plupart du temps, les rédacteurs en
chef abdiquent. »

Ce genre de critiques n'est cependant pas réservé aux responsables éditoriaux en


poste à la télévision. Car de tels propos sont également formulés dans la rédaction
locale de Rennes dans laquelle le rédacteur en chef, très impliqué dans la promotion
des genres, valorise peu la pratique angulaire. Parfois, les formateurs font l'objet des
mêmes reproches. Un journaliste ayant fait des stages au mensuel du Golfe du
Morbihan avant d'entrer en formation de journalisme dans l'IUT de Tours raconte :

« J'ai fait mes stages avant de commencer ma formation de journaliste.


Donc on m'a appris ce qu'était un angle avant... Ben on me l'a appris
concrètement sur le terrain, dans une rédaction, avant que je l'apprenne
en cours. Et paradoxalement moi j'ai pas trouvé qu'on insistait beaucoup
là-dessus dans ma formation. Après, ce qu'il faut dire aussi, c'est que les
formations de journalistes ne sont pas toutes de même niveau. Elles ne
sont pas toutes non plus d'une rigueur exceptionnelle. »

2010 67/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Ce schéma explicatif a déjà été entendu ailleurs. Dans un travail mené en 2004
sur les rédactions Lannionnaises de Ouest France et du Télégramme de Brest117,
Christophe Gimbert et Yvon Rochard montraient que les genres académiques étaient
peu mobilisés, dans les rédactions locales. Et d'avancer trois explications : les
habitudes, les contraintes (notamment l'exigence d'écrire court) et le relatif manque
de préconisations venant de la rédaction en chef à ce propos. Les mêmes arguments
sont aujourd'hui mobilisés dans les rédactions que nous avons visitées pour expliquer
le relatif désinvestissement de la pratique angulaire. Toutefois, la comparaison des
usages des genres à Lannion en 2004 et à Rennes en 2010 laisse supposer que, toutes
choses égales par ailleurs (les contraintes et les routines évoluant lentement),
l'implication des hiérarchies peut suffire à impulser l'usage d'une technique dans la
rédaction, puisque la rédaction rennaise publie chaque jour plusieurs « filets bleus »
tandis que les journalistes lannionnais semblaient s'en désintéresser, en 2005.

3. Des identités professionnelles travaillées par la


déception
Si l'angle constitue une invitation à la réflexivité dans l'action, les questions
posées par le sociologue sur les pratiques incitent, elles, à une réflexivité sur l'action.
Amenés à commenter leur travail, rares sont les journalistes locaux qui semblent se
satisfaire de leur pratique angulaire. Au contraire, l'insatisfaction est peut-être le trait
le plus saillant des entretiens. La plupart des journalistes rencontrés se retrouvaient
face à un désajustement entre leurs idéaux et leurs pratiques. Ce décalage travaille les
identités professionnelles de différentes manières.

A peine avertis du thème de ce mémoire, beaucoup on réagit de manière à


montrer qu'ils étaient conscients de ne pas travailler de manière canonique. Les
réponses aux questions sur l'angle commençaient fréquemment par des
considérations très générales et éminemment critiques. A France 3, par exemple, le
rédacteur en chef a d'emblée expliqué que « c'est une catastrophe ! Les journalistes
partent toujours sur le terrain sans avoir d'angle de défini ». En entretien, une
rédactrice travaillant sous sa direction abonde dans son sens « l'angle, c'est un vrai

117 Gimbert C. & Rochard Y., « Pratiques et limites des genres en presse de proximité », 2009.

2010 68/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

problème, à mon sens. » Même réaction chez ce localier « L'angle, pour moi c'est
nécessaire. Alors dans la pratique, c'est pas forcément une réussite tous les jours. »
Second indice de ce regard critique porté sur les pratiques : l'emploi du conditionnel.
Une pigiste, par exemple, reconnaît : « bon ben c'est vrai que ce ne serait pas idiot
d'avoir réfléchi deux secondes avant à quel angle pour savoir quelles questions
poser et qu'elle [l'attachée de presse] ne nous ressorte pas son petit discours bien
formaté avant. C'est vrai que moi je ne le fais pas systématiquement.118 »

Il faut toutefois relativiser la portée de ces critiques: parmi les journalistes qui
développent un discours critique, seule une localière a choisi l'engagement syndical.
C'est-à-dire que le mal-être provoqué par ce sentiment de désajustement ne semble
provoquer que rarement la révolte. Contrairement aux pigistes rencontrés par l'équipe
d'Alain Accardo, les journalistes dont nous avons recueilli la parole n'ont pas non
plus fait état de souffrance, lorsqu'ils parlaient de leur pratique angulaire, mais
simplement d'insatisfaction. Comment comprendre, alors, que la constatation du
décalage entre l'idéal et la pratique ne produise pas des identités souffrantes ?

D'abord, il faut noter que le doute fait partie de l'identité professionnelle des
journalistes. Il y a, d'abord, le doute pour soi du journaliste confronté au conflit entre
ses envies, ses idéaux et ses conditions de travail. Géraldine Muhlmann a fait de
Lincoln Steffens l'idéal type de ces angoisses : un journaliste tiraillé entre l'envie de
tout dire et les contraintes, entre sa volonté de dévoilement et la nécessite de rester
lisible par un large public119. Notre enquête montre que l'identité des journalistes
locaux aussi peut se construire sur ce type de remise en question. Interrogés sur
l'angle, beaucoup montrent des signes d'insatisfactions et tentent de les expliquer par
les contraintes productives. Il y a, ensuite, le doute pour autrui. La capacité à porter
un regard critique sur soi et sur les pratiques journalistiques semble faire partie de la
prescription de rôle et aucun des journalistes rencontrés ne tient à apparaître comme
un individu vivant dans les mythes.

118Journaliste pigiste.
119 Pour lui, « le journalisme est confronté à un mensonge au regard de ses propres ambitions,
parce qu'il doit ménager la curiosité de son lectorat. Tous les journalistes, semble dire Steffens,
connaissent ce mensonge, et l'impossibilité de le dépasser. » Muhlmann G., « Une histoire
politique du journalisme », 2004, p.113.

2010 69/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Toutefois, beaucoup de journalistes retravaillent leurs identités professionnelles


pour ne pas en rester à cet état insatisfait. Alors, ils relativisent la portée de la notion
d'angle. Certains laissent même le concept de côté. En fait, et le plus souvent, les
journalistes relativisent cet écart entre la norme et les pratiques. Ils se posent en
professionnels maitrisant la norme mais impliqués dans des situations trop
complexes pour bien la mettre en œuvre. C'est par exemple cette pigiste qui
explique :

« C'est pour ça que votre travail m'a étonné, parce que l'angle, je dirais
que ça roule. Ça va tout seul. Non, les vrais problèmes sont statutaires.
Les techniques, après, c'est facile. »

C'est donc bien cette impression de ne pas être, matériellement, en capacité de


développer un point de vue à la fois personnel et professionnel sur le monde qui
explique probablement pourquoi certains minimisent si souvent le rôle de la pratique
angulaire : elle ne leur suffit pas pour affirmer tel point de vue, elle n'est donc pas
essentielle. Dès lors, certains tentent de faire comprendre qu'ils délaissent la pratique
angulaire, certes, mais que cela ne relève pas d'un manque de volonté et qu'il ne faut
y voir aucune trace d'incompétence. Fatalistes, ils présentent ce délaissement comme
un abandon résultant de contingences : pas assez de temps ni d'espace, etc.

Voici pourquoi cette technique semble être moins mobilisée dans les faits que dans
les discours. Les journalistes locaux ne font pas de la pratique angulaire un bastion
ou l'instrument d'une reconquête. Ils la relativisent. Rappelons une fois encore les
expressions de surprises, les sourires et même les rires des professionnels apprenant
qu'un étudiant préparait un mémoire sur l'angle. Les discours critiques des
journalistes sur leur travail, qui semblent tenir une grande place dans les rédactions
observées, portent fréquemment sur tout autre chose le plus souvent sur la surcharge
de travail, parfois sur les relations avec certaines sources, ou sur les problèmes avec
la hiérarchie. Mais de l'angle, on parle finalement peu, en dehors des entretiens. Et
lorsqu'un apprenti sociologue probablement farfelu propose aux journalistes de parler
de la pratique angulaire, ils sont plus prompts à s'autocritiquer, à dénigrer leur
hiérarchie ou à s'en prendre aux contraintes qu'à présenter une vision enchantée
d'eux-mêmes. En cela, l'angle comme idéal professionnel ne constitue pas un mythe

2010 70/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

mobilisé par les journaliste dans un mouvement de déni de la réalité de leur travail.

Cela permet de comprendre pourquoi la pratique angulaire semble si peu mobilisée


jusque dans des situations où il serait possible de la mettre en œuvre. Lors de notre
passage à la rédaction de Rennes, par exemple, les journalistes n'étaient guère
contraints par le temps. Durant les vacances scolaires du mois de février, en effet, il
n'y eut pas beaucoup d'actualité chaude. Mais la rédaction n'en a pas profité pour
produire des articles sous des angles originaux, ou pour proposer des sujets inédits.
Au contraire, les journalistes se sont contentés de pester contre la rareté des sujets
intéressants et ont travaillé comme d'habitude, c'est-à-dire en se concentrant sur les
genres. Rappelons encore une fois les propos de cette pigiste qui travaille parfois en
rédaction locale, car ils illustrent bien cet oubli du procédé angulaire : « Ce serait
intéressant de trouver un angle différent à chaque fois. Mais bon, il y a une petite
flemme intellectuelle, aussi, je pense. Qui prend le dessus, quoi ».

L'angle semble plutôt être un idéal paradoxal : à la fois parfaitement englobant ,


appelé à un grand avenir et partagé par tous, mais facilement laissé de côté par
certains. En d'autres termes, l'angle participe d'une prescription de rôle agréable pour
le journaliste qui, en parlant de la pratique angulaire, fait vivre nombre d'idéaux
professionnels. Mais cette technique, à la fois faiblement codifiée, non contraignante
et surtout peu valorisée leur semble de peu de poids face à des phénomènes
d'imposition de rôle plus désagréables. Les journalistes mobilisent la pratique
angulaire pour définir ce qu'ils sont, mais cette définition passe aussi par la
constatation du décalage entre les idéaux et la pratique. Et le procédé angulaire ne
permet pas, à lui seul, de combler ce fossé. Dès lors, certains l'abandonnent quelque
peu. On touche ici à la limite des techniques définies de manières souples et des
normes non contraignantes. On comprend alors pourquoi une technique qui résume
tous les idéaux journalistiques ne semble pourtant pas centrale dans la construction
identitaire des journalistes locaux. Toutefois, l'identité se construit également au

2010 71/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

cours du travail, dans l'interaction avec les autres acteurs. Il convient donc d'étudier
si cette norme souple participe plus efficacement de la prescription de rôle, à ce
niveau.

2010 72/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

II. Se présenter en journaliste :


l'angle comme instrument de
réglage des relations

C'est entendu : l'angle est mobilisé par les journalistes dans un but biographique,
c'est-à-dire pour définir « l'image de soi que l'on donne à voir à travers le journaliste
que l'on veut être120 ». Mais l'image que les journalistes ont d'eux-même ne se dessine
pas seulement dans les moments où ils livrent un discours sur leur profession. C'est
un processus continu. L'identité professionnelle se construit à chaque moment de
l'activité, c'est-à-dire aussi et surtout dans les temps de travail. Pour les journalistes,
ces temps de travail sont, en grande partie, des temps d'interaction. Le journaliste est
en contact avec ses sources, mais pas seulement, puisqu'il entretien aussi des
relations avec les autres employés de l'entreprise de presse, avec la hiérarchie, avec
ses pairs, voire même avec le public.

En fait, les journalistes au travail se trouvent fréquemment dans la même situation


que les artistes étudiés par Becker121 ou les médecins des ouvrages de Strauss : forcés
de collaborer avec d'autres acteurs - professionnels ou non – qui ne sont souvent pas
des journalistes. Dans ces conditions, la coopération ne peut s'effectuer que si des
points d'achoppement émergent : les différentes parties doivent se mettre d'accord sur
certains buts à atteindre, sur les techniques ou le vocabulaire à mobiliser, sur le rôle
de chacun, etc. Les acteurs ont besoin de conventions, qui sont en fait des formes de
normalisation du travail et d'ajustement des attentes réciproques122. Par exemple,
Johanna Siméant a montré que la déontologie n'était pas simplement un élément
central de l'identité professionnelle journalistique, mais également ce qu'elle nomme

120 Fintz M., « Les usages biographiques du journalisme », 2004, p.167.


121 Becker H., « Les mondes de l'art », 2006.
122 Howard Becker consacre tout un chapitre des « Mondes de l'art » à l'étude des différentes
formes de conventions. Il en distingue deux grands types: celle qui permettent de former un
public et celles qui permettent de produire une œuvre. Seule les secondes nous intéressent ici.

2010 73/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

un instrument de réglage des relations. Son travail invite à penser une fois encore la
souplesse des instruments journalistiques et la richesse de leurs usages :

« Car dans le journalisme, « apprendre la déontologie », c'est avant tout


apprendre à régler ses relations avec les autres dans une pratique aux
contours mal définis. C'est pourquoi la déontologie est rarement
explicitée chez les journalistes, sinon de manière négative, en opposition
aux pratiques d'autres groupes professionnels ou en référence à « ce qu'il
ne faut pas faire ». Aussi serait-il réducteur de limiter la déontologie aux
usages discursifs qui en sont fait, tant ils paraissent la cantonner à une
rhétorique légitimatrice semblable à celle de l'objectivité ou du
professionnalisme.123 »

De même, l'angle, comme norme, indique au journaliste comment il doit se


comporter dans l'interaction, c'est une prescription de rôle. Mais la norme est souple,
adaptable. En cela elle permet au journaliste de faire un pas vers l'autre, de ne pas
rester engoncé dans des idéaux professionnels qui seraient définis de manière stricte
L'étude du réglage des relations par la déontologie peut nous inspirer en ce qu'elle
propose de dépasser les conceptions figées du professionnalisme. Comme la
déontologie, le procédé angulaire est une assez simple à saisir pour constituer une
convention. C'est-à-dire que l'angle – la question qui résume l'article en préparation –
est ce dont on va parler pour travailler ensemble, ce qui pourra être négocié. Nous
postulons qu'un accord se réalise fréquemment sur la nécessité d'obtenir, au final, un
sujet avec un bon angle et que, par suite, la détermination de cet angle deviendra un
enjeu de lutte. Tout simplement parce que ce que les journalistes nomment « angle »
est en fait la manière la plus simple de résumer leur position sur le sujet : en une
phrase, l'angle donne déjà un parti pris. Bien plus que le genre, en général. C'est
pourquoi les sources et les rédactions en chef peuvent être intéressées à la définition
de l'angle. Il convient de comprendre comment le journaliste s'organise pour tenir son
rôle – ou pas – dans cette lutte. La seconde partie portera donc sur ces deux usages
de la pratique angulaire : l'angle permet au journaliste de collaborer avec d'autres
acteurs, mais il peut aussi participer dans l'interaction d'une prescription de rôle. Les
considérant inextricablement liés, nous avons pris le parti de présenter ensemble ces
deux usages de l'angle d'abord dans la relation avec les sources puis dans les relations

123 Siméant J. « Déontologie et crédibilité : le réglage des relations professionnelles au Centre de


formation des journalistes », 1992, p.37.

2010 74/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

de travail avec d'autres journalistes.

A. Un enjeu lors de la négociation avec


les sources

La relation entre le journaliste et ses source est un point crucial, dans les travaux
sur le journalisme, parce qu'il s'agit d'un enjeu important. Qui influence l'autre ?
Comment ? Cette relation intrigue aussi par sa complexité, puisqu'elle met en relation
deux types d'acteurs engagés dans deux logiques professionnelles distinctes. Deux
acteurs qui ont besoin l'un de l'autre et qui, le plus souvent, ont intérêt à créer les
conditions d'une collaboration durable, notamment lorsque le nombre de sources
comme de médias est réduit, par exemple dans le cas de la presse régionale124 ou dans
celui de la presse spécialisée125. Il existe de nombreuses formalisations théoriques de
cette relation. Ce travail s'inspire de l'analyse en termes d'exploitation réciproque des
journalistes et des sources, proposée par Cégolène Frisque :

« On propose donc ici de penser les relations entre les journalistes et les
sources comme un échange qui s’inscrit dans le temps et non uniquement
ponctuel ; comme ayant une forte dimension collective, liée aux
propositions respectives des institutions, et pas seulement individuelle ;
comme plastiques et évolutives selon la dynamique de la situation, en
non figées ; comme fondée sur l’activité tactique des acteurs et leurs
anticipations, et non entièrement déterminées par des facteurs
structuraux ; et finalement comme une exploitation réciproque des
acteurs, et non comme une coopération concurrentielle. 126»

Telle formulation nous semble bien résumer l'ensemble des dimensions à prendre en
compte lorsque l'on analyse cette relation : le temps court de l'interaction et le temps
124 La thèse de Cégolène Frisque explore bien la diversité des relations entre les localiers et leurs
sources, ces relations dépendant d'attitudes passées, d'anticipations, de logiques
professionnelles concurrentes, mais aussi de la posture des uns et des autres. Frisque C,
« L’activité journalistique au quotidien : Travail relationnel, identitaire et rédactionnel des
journalistes de la presse quotidienne régionale », 2002.
125 Pour une analyse de la manière dont magistrats et journalistes spécialisés dans la justice
stabilisent leurs relations, on pourra lire Civard Racinais A.., « Le journaliste, l'avocat et le
juge. », 2003.
126Frisque C., [Link]., p.74.

2010 75/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

long de relations de travail suivies, ainsi que les différents facteurs de dépendance
réciproque des acteurs..

La pratique angulaire produit des effets contrastés dans cette relation puisque, on l'a
vu, elle constitue une prescription de rôle, c'est-à-dire qu'elle est à la fois une
contrainte et une ressource pour le journaliste. La maîtrise de l'angle lui permet de
mettre en scène son professionnalisme – notamment face au profane – et de maîtriser
la trajectoire de son sujet. En même temps, les sources peuvent exploiter une
technique qui est souvent devenue routinière pour tenter d'imposer des angles
répondant à leurs intérêts. Un jeu s'engage alors, dans lequel le journaliste a la
possibilité d'abandonner la pratique angulaire ou bien déplacer l'angle dans le but de
récupérer le contrôle de la trajectoire de son article.

1. La mise en scène du professionnalisme


Sur le terrain, les journalistes cherchent à se conformer à la contrainte de rôle qu'ils
perçoivent. Il existe des manières socialement acceptables d'être un journaliste
professionnel au travail. Des normes qui varient selon les époques, selon les
spécialités, et même selon les situations et les individus. Cyril Lemieux a également
montré que la manière socialement acceptable d'être un journaliste n'est pas la même
en privé – c'est-à-dire dans la rédaction, dans les couloirs des administrations ou dans
des restaurants parisiens – et en public – à la télévision, à la radio ou dans les
journaux127. Le propos n'est pas, ici, d'égrener les différentes contraintes de rôles ou
d'en proposer une typologie. Ce qui nous occupe, c'est la manière dont la pratique
angulaire permet aux journalistes de se présenter comme des professionnels (ou pas)
dans leurs différentes interactions de travail.

D'abord, le fait d'avoir travaillé un angle permet au journaliste d'avoir une vision
plus ou moins générale de son sujet ou, au minimum, de montrer qu'il le maîtrise.
127 Pour des exemples de ce type nombreux et précis, voir Lemieux C., Mauvaise Presse, 2000.
Selon cet auteur, la plupart des fautes professionnelles reprochées aux journalistes sont le
résultat de confusion entre les trois « grammaires » qui régissent la manière d'être des
journalistes. Ces grammaires correspondent schématiquement à la manière socialement
acceptable de se comporter en public, à celle d'agir en privé et à la capacité à développer un
discours réflexif sur soi et ses pratiques. Un journaliste professionnel doit savoir mobiliser l'une
ou l'autre en fonction des situations d'interaction.

2010 76/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

« - Arriver avec un angle, ça facilite la travail ?


- Oui. Ça permet de travailler plus vite. De prendre moins de notes. […]
Cette rencontre, vous l'aviez préparée, pour ne pas parler de la pluie et
du beau temps. J'aurais l'impression de me foutre de la gueule des gens
si je n'ai rien préparé.128 »

Cette comparaison entre l'entretien sociologique et l'interview journalistique fut


proposée plusieurs fois, lors des entretiens. Elle montre la volonté qu'ont certains
journalistes d'apparaitre comme rigoureux – du moins dans certaines situations, car
tous avouent partir souvent sur le terrain sans préparation. Par contre, avoir préparé
son angle permet non seulement au journaliste de rationaliser son travail de terrain
mais également de se donner une contenance. Nombre de recherches mettent en
avant la crédibilité des informations comme objectif poursuivi par tous les
journalistes. Ajoutons que cette quête de crédibilité commence dès l'interaction avec
les sources. Les journalistes sont préoccupés par l'image que leurs écrits renvoient
d'eux, mais également par l'image qu'ils peuvent présenter lorsqu'ils sont sur le
terrain. Cégolène Frisque montre combien il est important pour certains localiers de
savoir se montrer incisifs lorsqu'ils se trouvent face à certaines de leurs sources
(notamment les élus). Dans les rédactions qu'elle a visité, il y a d'ailleurs une
controverse à ce sujet. Certains, en effet, semblent interpréter cette manière de poser
les questions comme un pur travail de posture. Face à ceux qui imposent des
questions parfois dérangeantes et n'hésitent pas à les marteler « d’autres journaliste
dédaignent le questionnement et l’insistance, trouvant cela inutile et considérant
129
qu’il s’agit d’un moyen de se faire valoir plus que d’obtenir des réponses » . On
retrouve ce phénomène de mise en scène de soi de manière exacerbée dans bien des
interviews politiques de radio130 ou de télévision. Cyril Lemieux ajoute que le
manque de distance vis à vis des hommes politiques constitue souvent une faute
professionnelle, pour les interviewers131. La manière ostentatoire de montrer son

128Une journaliste pigiste, lors d'un entretien.


129 Frisque C, [Link]., p.174.
130 Pour un exemple récent, on repensera à l'insistance avec laquelle les interviewer de France
Inter, Thomas Legrand et Nicolas Demorand, ont essayé de faire prononcer le mot « rigueur » à
des membres du gouvernement à qui l'on avait manifestement interdit de le formuler.
131 Observant une émission politique, [Link] étudie comment le journaliste travaille à
manifester son indépendance pour le public. Il ajoute que cela a son importance, car « les
infractions à la règle de la conservation d'initiative sont bien souvent au fondement des
reproches de collusion ou de manque d'équité qui frappent les passages des hommes
politiques à la télévision. » (Lemieux, [Link]., p.269)

2010 77/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

indépendance se veut donc une manifestation du professionnalisme. Or, telle attitude


est largement facilitée par le fait que le journaliste, ayant définit son angle, soit en
mesure de poser des questions précises. C'est parfois en référence à l'angle qu'un
journaliste va « recadrer » un interlocuteur enclin aux digressions. De manière
générale, explique un manuel dévolu à l'interview, « préparer son questionnaire
libère l'esprit, éloigne la peur du trou noir, donne la plan de l'entretien et prouve à
votre interlocuteur que vous connaissez la question.132 »

La scène suivante se passe le matin, dans un bar. Il s'agit de la conférence de presse


d'une association de soutien aux sans papiers. A part le localier d'ouest France,
d'autres journalistes sont présents. L'un, très jeune, pose sur la table un petit
dictaphone qu'il laissera allumé durant toute la durée de la conférence. C'est un
bénévole à Canal B. Un autre journaliste, plus âgé, travaille pour RCF. Lui
n'enregistre rien, mais il prend des notes. Il ne sort son matériel d'enregistrement qu'à
la fin de la conférence, et pose quelques questions à la porte-parole de l'association
afin de lui faire répéter ou préciser les points de son discours qu'il juge les plus
importants. Ces questions préparées durant la conférence lui permettent de
n'enregistrer que très peu de paroles. Son travail de dérushage sera certainement bien
plus court que celui du jeune reporter. Cet exemple suggère que, selon leurs manières
de travailler, les journalistes ne renvoient pas la même image. Alors même que leurs
productions seront peut-être de qualité égale, le second journaliste a pu apparaitre
comme plus efficace que le premier , davantage professionnel, en somme .Cela reste
toutefois une hypothèse, qui revient à supposer que les sources du journaliste aient
partagé notre ressenti du moment (qui doit beaucoup à des préjugés).

Finalement, la productivité du travail journalistique pourrait en partie dépendre de la


capacité des professionnels à mettre en scène leur professionnalisme. C'est du moins
l'idée qu'avancent deux pigistes, pour qui avoir un angle permet d'être jugée crédible
et, donc, d'obtenir des réponses intéressantes. Pour la première, « il n'y a rien de pire
que de poser des questions débiles. L'interlocuteur, il voit tout de suite qu'on ne

132 Montant H., « L'interview écrite et le portrait », 1995, p.24. Peu avant le passage cité, cet
auteur indique qu'une interview doit posséder un angle, mais que celui-ci peut évoluer si des
réponses imprévues surgissent.

2010 78/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

connait pas le sujet.133 » La seconde est plus explicite encore :

« - Une fois sur le terrain, l'angle, ça permet de travailler mieux ?


- Ça permet de poser les bonnes questions, déjà. Ça permet de poser les
questions, donc je pense d'être peut-être pas plus pertinent, mais
pertinent plus rapidement. Alors d'abord ça conforte l'interlocuteur :
alors voilà, on sait pourquoi on est là, on sait ce qu'on va lui
demander134. »

Tout journaliste a besoin, pour s'assurer la collaboration de ses sources, de s'imposer


en professionnel crédible. Outre sa réputation ou celle de son journal, les techniques
de rationalisation du travail lui permettent de produire une image de soi en
professionnel compétent. Le procédé angulaire faisant partie de ces techniques, il est
un élément qui permet au journaliste de s'imposer comme professionnel, mais un
élément parmi d'autres et le mot ne semble guère employé dans les relations des
journalistes et leurs sources. Du reste, la présentation de soi des journalistes passe par
la mise en œuvre informelle de multiples techniques dont les usages sont
inextricablement liés à des objets, à des attitudes, au contexte etc.. On ne saurait
donc évaluer précisément en quoi la pratique angulaire joue plus en faveur d'une
prescription de rôle que l'usage de technologies (appareil photo, dictaphone
sophistiqué, etc.), de genres journalistiques, de discours théorique ou même que
l'arrivée dans une voiture décorée du logo de l'entreprise de presse.

2. Quand le journaliste maîtrise la trajectoire de son article.


Comme facteur de rationalisation du travail, l'angle n'est jamais aussi efficace que
dans les situations où le journaliste est libre de mener son travail comme il le
souhaite. Cela arrive le plus souvent lorsqu'il rencontre des profanes, c'est-à-dire des
sources qui ne sont pas professionnelles, qui n'ont pas l'expérience des médias ou qui
ne manifestent pas un grand intérêt pour la médiatisation. L'exemple de la remise de
médailles aux jeunes joueurs d'échecs est, à ce titre, très éclairant. La scène se passe
un vendredi durant les vacances scolaires et le protagoniste en est un journaliste

133 Une autre journaliste pigiste, lors d'un entretien.


134 Une troisième journaliste pigiste, lors d'un entretien.

2010 79/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

stagiaire employé à la rédaction locale de Rennes pour remplacer des journalistes


partis en congés. Après deux semaines dans la capitale bretonne, ce vendredi est son
dernier jour de travail, et il est pressé de prendre son train pour rentrer à Toulouse.
Mais il a une journée chargée : trois articles à écrire, alors même qu'il souhaitait
partir tôt. Il enchaîne ses papiers et lorsque, vers dix sept heures, vient le moment
d'aller assister à la remise des médailles, il n'a rien préparé. Mais il sait ce qu'il
cherche. En voiture, il détaille son programme : il fera un bilan de la compétition qui
vient de s'achever qu'il illustrera par quelques photos de jeunes médaillés. A notre
arrivée, l'un des bénévoles se dirige vers nous, ne sachant manifestement pas trop
comment nous aider. Le journaliste lui explique ce qu'il compte faire puis pose
quelques question. Bientôt, le début de la cérémonie les interrompt. Sur scène, l'un
des organisateurs fait le bilan du tournoi. Le journaliste, lui, prend en note quelques
unes de ses paroles, mais très peu : des chiffres, des félicitations, des noms et des
remerciements principalement. Puis, lorsque les enfants commencent à monter sur
scène, il en photographie quelques uns. Lorsqu'il pense avoir assez d'images, la
cérémonie est loin d'être finie. Il se tourne vers moi « c'est bon, on y va », et nous
partons. Son article135, rapidement écrit publié le lendemain sur quatre colonnes et
avec des photographies sera fidèle au programme qu'il s'était fixé.

Cet exemple montre un journaliste qui maîtrise la totalité de la trajectoire de son


article : depuis le choix initial de l'angle jusqu'à la rédaction, il organise tout son
travail de manière cohérente et ne rencontre aucune contingence : contretemps,
opposition, imprévus, etc. Pourtant, l'angle fut choisit de manière routinière et
totalement désengagée. En effet, ce journaliste n'était pas intéressé par le sujet. Du
reste, il ne semblait pas accorder une grande importance à la pratique angulaire lors
de ses stages en locale, dans la mesure où il ne préparait jamais vraiment ses sujets.
« Je préfère voir sur le terrain. C'est comme si je me mettais à la place du lecteur
lambda et que j'essayais de voir ce qui est intéressant136. » Ce stagiaire pressé et
faiblement engagé (il ne souhaite pas travailler dans la presse quotidienne régionale)
a toutefois pu maîtriser le processus de production de son article grâce à l'angle qu'il
avait défini : ici, la conscience de ce fil directeur lui a permis de travailler rapidement
135 « Les rois et reines des échecs sacrés à Bréquigny », Ouest France, 20 & 21 février 2010,
édition de Rennes, article reproduit en annexe p135.
136 Lors d'une discussion en voiture, la veille.

2010 80/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

et d'organiser efficacement la collaboration avec les sources. Mais cela ne fut


possible que dans la mesure où ses interlocuteurs n'ont pas tenté de négocier les
termes de la collaboration. D'ailleurs, pour l'essentiel, cette collaboration s'est faite à
distance, le journaliste placé dans le public se contentant de recueillir ce qui se disait
sur la scène.

D'autres fois, au contraire, la collaboration avec les sources ne s'est pas réalisée avec
le bon angle, ce qui demande un surcroit de travail au journaliste. C'est par exemple
le jeune journaliste cité plus haut qui prépare un article sur les besoins de bénévoles
en vue d'une course de rollers. Le rendez-vous avec le responsable associatif est
expéditif car le journaliste n'a pas besoin de beaucoup d'informations, croit-il. La
suite lui prouvera le contraire car à son retour dans les locaux du journal, le rédacteur
en chef lui demandera de produire un grand article sur quatre colonnes pour présenter
l'évènement. Le journaliste se rend bien compte, alors, que l'information qu'il a
recueillie sera à peine suffisante, pour ce travail. Il glisse d'ailleurs « je ne sais pas ce
que je vais raconter, sur le sujet de tout à l'heure. Stéphane m'a mis soixante lignes.
Je suis dans la merde. […] J'aime pas ça, tirer à la ligne ! » Autre exemple, qui
concerne une pigiste, cette fois : la journaliste est partie en Iran pour réaliser des
reportages, dont elle n'a pas réussi à vendre certains.

« Je m'étais dit : les sujets sur l'Iran que je n'ai pas vendus, je vais
essayer de les retravailler avec un autre angle. […] Et en fait je me suis
rendu compte que je manquais d'infos. En retravaillant mes angles, je me
suis dit « ouais c'est bien joli mais j'ai pas assez d'infos pour proposer ce
sujet-là. » Bon, j'ai toujours des contacts sur place, je pourrais les
rappeler. Mais c'est vrai que plus on prépare avant... Enfin, si j'avais su
que j'allais proposer ces sujets-là, j'aurais posé d'autres questions, sur
place.137 »

Voici donc un contre-exemple de la manière dont l'angle peut servir à rationaliser le


travail de recueil de l'information en enrôlant des sources. Dans cette situation, au
contraire, le procédé angulaire a été mis en œuvre. Mais comme l'angle choisi n'était
pas adapté aux attentes des rédactions, le travail de terrain en devient presque
inexploitable et l'intervention des sources perd de son sens.

137 Une journaliste pigiste lors d'un entretien.

2010 81/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Dans tous ces exemples, le journaliste utilise le procédé angulaire à discrétion. Mais
en général, les sources cherchent à défendre leurs intérêts. Alors le travail
d'angulation est plus exigeant, il demande une certaine vigilance car les
interlocuteurs du journaliste cherchent à éluder certaines informations ou à ne
valoriser que les aspects qui les avantagent. « C'est vrai que ce ne serait pas idiot
d'avoir réfléchi deux secondes à quel angle pour savoir quelles questions poser et
qu'elle [l'attaché de presse] ne nous ressorte pas son petit discours tout bien formaté
avant.138 » reconnaît un pigiste, suivant en cela les conseils de bien des pédagogues
tel Henry Montant pour qui « il ne s'agit pas d'arriver telle une oie blanche, devant
le spécialiste qui s'avisera aussitôt de votre ignorance et en abusera.139 »

Le journaliste qui a mobilisé le procédé angulaire tôt dans le processus de


production possède un avantage sur ses interlocuteurs : il est le seul à avoir la
conscience de l'ensemble de la trajectoire de son article ; il connait l'espace qui lui
sera alloué, le jour de parution, le titre et la rubrique, les exigences de la rédaction en
chef et, finalement, le fil directeur qu'il déroulera. Ses interlocuteurs, même
professionnels peuvent avoir une connaissance générale de sa personnalité, de la
ligne éditoriale du titre et de ses contraintes mais ne disposent pas de toutes les
informations qui ont amené le journaliste au choix de son angle. Celui-ci va alors
pouvoir assigner un rôle à ses sources. Une fois son angle défini ou prédéfini, le
journaliste choisira des locuteurs pertinents et, lors du premier contact, leur
expliquera ce qu'il attend d'eux.

« Et puis quand vous sollicitez quelqu'un pour lui parler, justement,


l'avantage d'avoir pré anglé c'est que déjà, à la prise de rendez-vous,
vous dites pourquoi vous venez. […] Si la personne sait déjà qu'elle ne
veut pas répondre à vos questions, elle vous le dira, en général140 »

Un journaliste qui énonce précisément ses attentes dès le début peut tester les
réactions de la source : il doit convaincre son interlocuteur de parler, mais il lui faut
également se faire une idée du discours que celui-ci tiendra s'ils se rencontrent, et de
la pertinence de ce positionnement par rapport à ses objectifs. Prenons un exemple,

138 La même journaliste pigiste.


139 Montant H., [Link]., p.21
140 Une journaliste pigiste, lors d'un entretien

2010 82/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

observé à France 3 Bretagne. Les deux journalistes en charge d'un sujet ont eu des
difficultés à enrôler des collaborateurs, parce que leur angle ne suscitait par les
réactions auxquelles ils s'attendaient. Un matin, le rédacteur en chef confie à une
rédactrice le soin de préparer un sujet sur l'arrêté de catastrophe naturelle qui venait
d'être rendu suite aux fortes neiges de l'hiver en Côtes d'Armor. Il souhaite diffuser
des réactions d'agriculteurs qu'il imagineheureux d'enfin pouvoir obtenir des
indemnisations. Jour 1 : la rédactrice appelle un exploitant qui a déjà été indemnisé et
qui, c'est logique, ne voit pas l'intérêt d'un tel sujet. « Oh putain, je le sens pas ce
truc, il ne veut pas nous voir. Je pense qu'il n'a pas compris ». Elle appelle donc un
second agriculteur, déjà indemnisé, lui aussi :

« -Il y en a beaucoup de vos confrères qui sont bien assurés ? Parce que
dans ce cas, j'imagine que l'arrêté de catastrophe naturelle, on s'en fout !
- Ouais, ça ne va pas changer grand chose. »

Cette fois, la rédactrice à compris qu'avec un tel angle, elle aurait du mal à
convaincre ses interlocuteurs de lui accorder un peu de leur temps. Elle reprend son
téléphone et appelle un nouvel exploitant. Pendant que son téléphone sonne, elle
lance, un peu paniquée : « qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter de plus ? » La
tentative échoue et le sujet sera abandonné. Jour 2 : un autre rédacteur reprend le
même sujet. Après quelques coups de téléphone, il trouve un maire qui semble avoir
très envie de parler. Rapidement, celui-ci déplore le fait que l'état de catastrophe
naturelle n'ait pas été déclaré aussi vite qu'en Vendée après le passage de la tempête
Xintia. Le journaliste, agacé, lui répond, « moi ce qui me gêne dans la comparaison
avec la Vendée, c'est qu'il y a quand même eu 53 morts, quoi ! » Il finit par
raccrocher en disant qu'il verrait ce qu'il pourrait faire. Puis il va voir le rédacteur en
chef et lui explique qu'il ne « sent pas » cet élu et qu'il craint un discours impossible
à diffuser. Il finit par convaincre son supérieur que le sujet doit être abandonné faute
d'interlocuteurs pertinents. Cet exemple montre bien l'importance de l'angle lorsqu'il
s'agit de convaincre un individu de parler aux médias et de négocier les termes de
cette collaboration. Ainsi, l'angle est un élément central de prescription des rôles de
source et du journaliste, dans la mesure ou c'est à travers l'angle que le journaliste et
son interlocuteur vont négocier – avant même l'entrée sur le terrain – les attentes
quant au rôle de la source et l'objet de leur rencontre.

2010 83/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Parfois, des journalistes maintiennent un angle décidé au bureau et qui,


manifestement, est éloigné de la réalité. Alors, la pratique angulaire devient un
instrument puissant d'imposition de rôle pour la source, dans la mesure où les
journaliste attribuent à des individus des rôles qui correspondent moins à leur vécu
qu'à des choix éditoriaux. Les témoignages ne manquent pas sur ces journalistes
cherchant à recueillir des propos introuvables ou des images ne cadrant pas avec les
faits, surtout à la télévision. Jacques Siracusa, par exemple, rappelle que ces
impositions de rôle, les équipes de télévision les justifient par deux impératifs :
l'angle et le dispositif technique. Et de citer en exemple le cas d'un artisan à qui l'on
demande de faire semblant de travailler à son vitrail dans une pose impossible pour
faire une belle image141. Selon lui, les professionnels mettent en scène leur
connaissance (supposée) du public et leur maîtrise technique

« comme une sorte de savoir secret, dont ils seraient les détenteurs dans
la situation [et qui] est disponible comme ressource mobilisable pour
qualifier et imposer à la fois les besoins de l'équipe et la nature de la
performance de leur hôte.142 »

Le « journal » tenu par Gilles Ballastre lors de son exercice du métier de journaliste
reporter d'images (JRI) témoigne de la manière dont les journalistes ont naturalisé
l'aspect technique de leur travail et tâchent de l'imposer comme tel à leurs
interlocuteurs:

« Je place les enfants autour de la table pour faire quelques images. Ils
font semblant de faire leurs devoirs avec leur mère. A.B. [la mère] me
fait remarquer que France 3, qui vient juste de passer, a fait la même
demande.143 »

En presse écrite également, on observe que les journalistes mobilisent l'angle et


d'autres techniques pour imposer un rôle à leurs interlocuteurs, notamment au
moment de la photographie. Dans cette situation, le journaliste est en position de
force – du moins face à des profanes, parce qu'avec les élus, la relation est plus
conflictuelle – dans la mesure ou il peut se présenter comme le maître des techniques
de médiatisation, à l'instar du JRI. Au nom d'impératifs techniques ou de sa ligne

141 Siracusa J., [Link]., p.149.


142 Ibid., p.144.
143 Ballastre G., « Journal d'un JRI », 1995, p.114.

2010 84/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

éditoriale, il exerce une certaine violence symbolique. Devant l'objetcif du


photographe, une responsable associative reconnaît par exemple que la pose, « ce
n'est pas le moment le plus agréable144 ». Les sources, qu'elles aient intérêt à être
médiatisées (c'est le cas de cette femme) ou non (les enfants cités par G. Ballastre)
doivent parfois prendre sur eux et accepter l'imposition d'un propos et d'un dispositif
technique. Cette imposition n'est toutefois pas toujours efficace. Mais elle l'est
d'autant plus que la source trouve un intérêt à communiquer et qu'un accord peut se
faire sur la signification à donner à la rencontre. C'est-à-dire que le journaliste peut
parvenir à baliser le rôle de la source jusque dans des situations où cette dernière a
organisé la rencontre, à condition qu'elle reconnaisse au journaliste une expertise et
respecte ses choix. La jeune femme qui n'aime pas être prise en photo, par exemple,
avait sollicité un rendez-vous avec le journal pour parler d'un festival de poésie : elle
est à l'initiative de l'article mais accepte cependant de se plier au règles édictées par
le professionnel. Dans toutes ces situations, le diptyque angle et dispositif technique
permet au journaliste de contrôler la trajectoire de son sujet, en assignant un rôle à
ses interlocuteurs.

Ainsi, la pratique angulaire et les dispositifs techniques permettent aux journalistes


de régler leurs relations avec les sources à leur avantage. Du point de vue du produit
final, les interventions de ces dernières ne prennent leur sens que par rapport à un
angle, du moins si le propos est anglé. Cela est particulièrement vrai dans les
enquêtes, les reportages et tous les sujets faisant intervenir plusieurs personnes. Le
plus souvent, le journaliste aura le loisir de changer l'angle en cours de route, s'il
trouve que cela doit être fait. Dès lors, et quelles qu'aient pu être les relations entre le
journaliste et les sources qu'il a déjà rencontré, les propos de ces dernières peuvent
prendre un tout autre tour. Ou être abandonnés. Lorsque le journaliste dispose de
suffisamment de temps pour rencontrer plusieurs interlocuteurs et pour choisir de
réorienter la trajectoire de son article, il est donc le maître du rôle que celles-ci
tiendront dans le discours. Les faits et les discours recueillis sur le terrain ne prennent
sens qu'après avoir été modelés par des choix éditoriaux symbolisés par l'angle et le
dispositif technique.
144 Responsable d'une structure associative face à un journaliste de la rubrique culture, lors de
notre stage à la locale de Rennes. Celui-ci venait faire un article sur le festival de poésie qu'elle
avait contribué à organiser. Article reporduit en annexe, p.133.

2010 85/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

3. Quand les sources influencent la pratique angulaire


Cependant les sources ont bien souvent leur propre opinion sur la manière dont il
faut mettre en mots et en images l'information. Elles ne se contentent alors pas de
faire confiance au professionnalisme du journaliste et commencent à négocier la
manière dont leur propos sera médiatisé. Cette négociation portera, justement, sur
l'angle dans la mesure où tous les acteurs du champ de la communication utilisent la
notion de « message essentiel », c'est-à-dire que pour communiquer une idée, ils ont
besoin de définir précisément ce qui en constitue le cœur. Dès lors, ils souhaiteront
que le produit journalistique reproduise ce message essentiel. Par exemple les
sources des journalistes locaux répètent souvent explicitement ce qui, dans leur
propos, est central. Et de suggérer que l'article soit centré sur ces quelques points,
tout en laissant le journaliste libre de choisir s'il reprendra ce message essentiel ou
non.

Souvent, les professionnels de la communication vont plus loin : ils tâchent d'intégrer
les routines productives journalistiques dans leurs pratiques. Les manuels de
communication enseignent d'ailleurs qu'il est important de différencier les lignes
éditoriales des différents titres. Plutôt que d'envoyer des dossiers de presse en masse,
il est conseillé d'anticiper la manière dont chaque rédaction désirera traiter une
information donnée et de produire des discours ciblés. Aussi vont-ils parfois chercher
à proposer un angle, c'est-à-dire une manière de dire le propos qui mette en forme
leur message essentiel tout en collant à la ligne éditoriale et aux contraintes des
journalistes. Cette stratégie est efficace dans deux situations : quand le journaliste
accepte que l'on « simplifie » son travail, d'abord, et quand il n'est pas en mesure
d'aller chercher ailleurs son information, ensuite.

En proposant un angle pour un article ou un angle de prise de vues, les


sources cherchent à profiter des contraintes de temps et de moyens qui s'imposent
aux journalistes. Il s'agit de leur proposer un produit de meilleure qualité (selon
certains critères journalistiques concernant la forme des discours d'information) que
ce qu'ils auraient pu produire avec les seuls moyens dont ils disposent. Si le message
essentiel proposé par les communicants est présenté de manière attractive

2010 86/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

(journalistiquement parlant), alors il sera davantage repris. Citant une entreprise de


travaux publics qui paie aux journalistes locaux un survol de sa nouvelle autoroute en
hélicoptère, Cégolène Frisque note que « les techniques et stratégies de
« communication » des organismes publics et privés peuvent être analysés comme un
moyen de faciliter le travail des journalistes et parallèlement comme la traduction
d’une volonté de contrôle.145 ». Dans cet exemple, le baptême de l'air est à la fois un
don appelant à un éventuel contre-don et une manière d'offrir aux journalistes la
possibilité de réaliser des images exceptionnelles, qu'ils n'auraient eu les moyens de
capturer. Ainsi, les communicants accroissent leurs chances de bénéficier de
recensions favorables dans la presse et sont quasiment assurés que, de toutes
manières, les journaux parleront extensivement de l'inauguration. Même si les
articles ne sont pas très favorables, il y a fort à parier que les images capturées depuis
l'hélicoptère seront exploitées.

D'autres fois, ceux qui sollicitent la presse se font plus directifs. Une
stratégie bien connue consiste par exemple à livrer une information importante juste
avant l'heure du bouclage, de manière à ce que les journalistes n'aient pas le temps de
la recouper ou de changer d'angle. Ils doivent alors se résoudre à la publier telle
quelle ou à la divulguer plus tard, c'est-à-dire après leurs concurrents.

Un nombre croissant d'institutions, d'organisations et d'entreprises parvient à


maîtriser totalement sa communication. C'est le cas, par exemple, de la Police
nationale. Dans la rédaction locale de Rennes comme dans beaucoup d'autres, la
« tournée » quotidienne des faits-diversifiers est un rituel : le journaliste appelle la
Police, la Gendarmerie et les pompiers pour connaitre ce qui peut être rapporté. S'il y
a un évènement digne d'intérêt, le journaliste se déplace et peut souvent glaner
quelques informations auprès de fonctionnaires ou consulter procès verbaux et
mains courantes. Cependant, ces informations sont généralement très lacunaires et à
peine suffisantes pour produire un article146. Il appartient donc aux faits-diversiers
d'entretenir un réseau d'informateurs afin d'obtenir des compléments d'information.

145 Frisque C., [Link]., p.125.


146 Pour les différentes étapes du traitement d'un même fait divers et la difficulté à travailler à
partir des seuls éléments fournis par la Police cf. Bigot-Legros G., «Métamorphose d'un faits
divers », 1996.

2010 87/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Cependant, la parole des policiers se raréfie. Depuis quelques années, en effet, la


communication semble progressivement verrouillée par les procureurs et les
commissaires qui, souvent, réclament le silence à leurs subordonnés. Les
témoignages publiés par B. Vital-Durand dans son manuel destiné aux faits-
diversiers147 de même que les réactions recueillies lors de notre enquête se rejoignent
sur la dénonciation d'un « assèchement » des sources traditionnelles . Yannick
Guérin, fait-diversier pour Ouest France explique :

« La « tournée » s'est beaucoup réduite. Avant, on allait partout, on avait


même accès directement au panier où étaient déposées les petites
plaintes. On échangeait des informations sur les affaires en cours.
Maintenant, c'est fermé. Les parquets ont repris les choses en main. […]
En presse locale, le procureur sait d'où viennent les infos qu'on publie,
alors les policiers sont prudents, ils se taisent148 »

Cette stratégie permet aux procureurs et aux commissaires d'imposer leurs


conditions à la médiatisation d'un événement149. Dans certains cas, leur prétention à
maîtriser la communication va jusqu'au « bidonnage », c'est-à-dire qu'ils
reconstituent des interventions pour les caméras150. Durant une observation, un
journaliste en charge des affaires de justice et des faits divers se rend vers dix-sept
heures à l'hôtel de Police de Rennes pour une conférence de presse. C'est un
journaliste d'expérience dont on dit les réseaux d'informateurs extrêmement étendus.
Aussi, il supporte mal d'être convoqué de la sorte. En route, il parle de
instrumentalisation du faits-divers depuis « le règne de Sarko 1er ». Sur place, la vue
d'une caméra de France 3 confirme ses craintes : il s'agit bien d'une conférence de
presse officielle. Alors même qu'il semble connaître le bâtiment, on nous demande
d'attendre un peu qu'une assistante prenne en charge le groupe des journalistes.
Visiblement, ce n'est pas dans ses habitudes et il glisse discrètement « putain, on
touche le fond, là ! c'est quoi ce bordel ? » Nous arrivons avec les reporters de
France 3 dans une salle où des journalistes sont déjà installés. La conférence
commence alors. C'est le responsable de la communication qui prend la parole et

147 Vital-Durand B., « La pratique du faits divers », 2009.


148 Ibid, p.24.
149 Si les usages politiques des statistiques de la délinquance ont été largement étudiées, un
travail sur instrumentalisation des faits divers reste à mener, à notre sens.
150 Yves Agnès cite plusieurs exemples de ce type, cf. Agnès Y., « Le Grand bazar de l'info »,
2005, p.26.

2010 88/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

annonce une affaire « un peu plus importante que d'habitude ». Et de raconter, avec
force détails, les aventures d'un jeune braqueur et les péripéties de l'enquête. La
narration semble savamment calculée. Elle respecte la chronologie des évènements,
tâche de ménager un certain suspense. Surtout, le policier valorise la caractère
exceptionnel de cette enquête, les « investigations poussées », le « travail
scientifique ». Il s'identifie à tous les policiers de terrain pour incarner son propos :
« nous, en tous cas localement, on ne lâche rien ». A un moment, son adjoint entre
dans la pièce. Il jette un regard sur les journalistes présents et ironise. « C'est parfait
ça : la police scientifique, une enquête longue et minutieuse » dit-il en riant. On ne
pouvait pas mieux résumer l'assurance de communicants qui prétendent comprendre
les routines journalistiques suffisamment pour les utiliser à leur profit. Le premier
locuteur reprend le fil de son histoire, il raconte la fin de la traque et la capture du
suspect, puis les journalistes posent quelques questions. Le représentant d' Ouest
France le fait de manière très agressive. En sortant, il retrouve son confrère du
Télégramme de Brest et tous deux critiquent abondamment la mise en scène pour une
affaire qu'ils jugent somme toute peu importante :

«- Tout ça pour quoi... 6000 euros.


- Ouais, ça va pas faire parler dans les chaumières ! »

Mais avant tout, ils déplorent que la communication soit menée ainsi : un blocage des
informations pour commencer (ils n'avaient jamais entendu parler de cette affaire)
puis la divulgation de la totalité de l'affaire dramatisée. Bref : on leur livre un récit
clés en mains et ils n'ont guère la possibilité d'enquêter de leur côté, étant donné que
l'heure du bouclage est proche. Ils se sentent instrumentalisés. Sur le chemin du
retour, le localier continue à pester. « Tu vois, si il avait laissé filer le faits divers, ça
aurait eu plus de retentissement, localement. Là c'est nul : ils ont attrapé le mec,
c'est pas un gros butin... » Quoi qu'il en soit, il se met au travail dès son retour à la
rédaction, toujours en se plaignant. Depuis son bureau, il lance à la cantonade : « t'as
qu'à demander à Pierre, c'était affligeant! ». L'article paraitra dès le lendemain, sur
quatre colonnes et sans photographie (c'est la taille maximum pour un article, en
pages locales). Ce texte reproduira la construction narrative employée par le policier
et la renforcera par un ton épique. On peut lire, par exemple : « il avait la police aux

2010 89/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

trousses depuis plus d'un an » ou « la police ne perd pas de temps. Elle a raison.151 »
Cet exemple représente un cas probant de sujet fourni clés en mains à un journaliste.
Un journaliste qui n'a rien d'un naïf et qui, d'ailleurs, vit mal cette situation. Mais un
journaliste qui choisit de parler tout de même du sujet qu'on lui propose et de ne pas
remettre en cause l'angle assorti, parce qu'il n'a pas les ressources pour en proposer
un autre. D'abord, l'information reste « intéressante », et personne n'envisage de ne
pas la diffuser, dans la rédaction. Ensuite, il n'a pas le temps de chercher d'autres
interlocuteurs. De plus, il n'en a probablement pas la volonté car les relations de la
rédaction avec le policier cité plus haut sont déjà critiques et le rédacteur en chef
craint la rupture : les journalistes doivent donc donner des gages de bonne volonté en
publiant ce que la police veut voir publié. Le rédacteur en chef, de son côté, fera
également un geste en rencontrant le communicant de la police afin de le rassurer.

Parfois, l'angle ne constitue plus qu'une simple intervention formelle du


journaliste. Le lecteur, le téléspectateur attentifs perçoivent un angle, mais celui-ci
n'est pas le produit d'un choix opéré par le journaliste. Ici, il faut rappeler la fluidité
de la notion d'angle. L'angle n'est jamais mentionné, dans le journal ou dans le
journal télévisé. On peut, bien sur, le déduire de la lecture. Mais cet angle reconstitué
par le récepteur, est-il le même que l'angle imaginé par le journaliste ? Un papier peut
sembler bien anglé - au sens où il est cohérent, agréable à lire et où il ne traite que
d'un sujet – sans que son auteur n'ait réfléchi à son angle. Même pour le sociologue
menant une observation ethnographique, la distance est faible entre un angle choisi
de manière routinière et un article produit sans aucun travail de l'angle. Quant au
lecteur, il lui est absolument impossible de choisir entre les deux. Prenons cet article
intitulé « les bâtiments du futur devront être étanches152 » et publié dans l'édition
rennaise d'Ouest France daté du 18 février 2010, par exemple. Il a été rédigé durant
notre période d'observation. Le sujet : la présentation d'une nouvelle technique de
mesure de la déperdition de chaleur des bâtiments, a été attribué par le rédacteur en
chef à une jeune journaliste qui suit une formation en alternance. Mais elle trouvait le
sujet trop technique, difficile à valoriser. Gênée par la complexité de son sujet, elle

151 « Vols avec armes : un suspect interpellé lundi », article publié dans Ouest France daté du 18
février 2010, édition de Rennes. Article reproduit en annexe p132.
152 Article publié dans Ouest France daté du 18 février 2010, édition de Rennes, et reproduit en
annexe p.131.

2010 90/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

ne savait par quel côté l'aborder. Pour résoudre ce problème, la journaliste s'en est
tenue à la consigne donnée par le rédacteur en chef : produire un reportage. Aussi,
l'article raconte de manière assez détaillée le déroulement du test d'étanchéité auquel
elle a assisté. Le premier axe de son travail pourrait donc être résume par la question
comment s'est déroulé le test à Acigné ? Elle en ajoute ensuite une autre, plus
technique (à quoi servent ces tests ?). A la lecture, il semble donc qu'elle ait choisi
deux angles, mais de notre observation, nous retirons plutôt l'impression d'un travail
orienté par le genre « reportage » et ses impératifs (livrer des descriptions, des
impressions, rapporter des propos...) que par les angles. Toujours est-il que ce travail
a été jugé positivement par la rédaction et, le lendemain, la jeune journaliste a reçu
les félicitations du rédacteur en chef et l'approbation de ses confrères. Il devait donc
être conforme à certains critères indigènes de jugement. Cet exemple révèle une
contradiction dans le procédé angulaire tel que la rédaction le définit. L'angulation
est présentée comme un travail intervenant à plusieurs reprises, pourtant, ce travail
est au final presque invisible. Ou plutôt, on ne peut parfois que le déduire du
document final, ce qui ne restitue rien du parcours ayant mené à cet angle. Dès lors,
rien n'indique que ce qui apparaît comme un angle ait été pensé comme tel par le
journaliste.

Il y a un écueil, donc, à se cantonner à l'étude des aux discours indigènes,


fussent-ils critiques. Le risque, alors, est de croire qu'il suffit qu'un article, un sujet
ou une photographie mobilisent la pratique angulaire pour que leur action soit
conforme aux canons de la profession. Considérons que le choix d'un angle par un
photo-reporter constitue, symboliquement, le même geste que le choix d'un angle par
un journaliste de presse écrite ou de télévision. En effet, en choisissant son angle, le
photographe mobilise des techniques de cadrage intériorisées lors de sa formation ou
transmises par des pairs, mais il fait aussi des choix d'auteur : le moment de la prise
de vue, l'angle, l'exposition, la focalisation, etc. Prenons cette photographie de la
poignée de main entre Itzhak Rabin et Yasser Arrafat prise le 13 septembre 1993 à
Washnigton. Une image réussie, tant sur le plan formel que par l'intensité de ce
qu'elle exprime , puisque l'on y voit les représentants de deux nations ennemies se
serrer la main à l'issue d'une conférence de paix en un geste dominé par la présence

2010 91/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

christique du président des états-unis. Debout au centre de l'image il semble


engendrer la réconciliation et la contenir dans ses bras ouverts. Bill Clinton lui-même
a expliqué à plusieurs reprise combien le symbole avait été mis en scène. Des
négociations entre les trois hommes ont été indispensables pour parvenir à cette
image. Mais cela n'enlève rien à la force de la photographie, qui pourrait presque
passer pour un exemple canonique de la théorie de l'instant décisif formulée par
Henry Cartier Bresson153. Le photographe, en effet, semble avoir été placé au bon
endroit et au bon moment. Bref, il a su produire une image avec un angle quasiment
parfait, en un geste témoignant d'un grand professionnalisme. A ceci près que l'angle
n'a pas été choisi par le photographe mais par la Maison Blanche. En effet,

« il existe plus de deux cents versions photo et vidéo que rien de


substantiel ne distingue, tout simplement parce qu'elles furent produites
par deux cents photographes et cinéastes qui avaient acceptés d'être
cantonnés sur un même praticable n'offrant la possibilité que d'un seul
cadrage.154 »

En disposant ce praticable à bonne distance, les organisateurs ont ôté aux journalistes
la possibilité de choisir leur angle. Cette emplacement imposé leur offrant malgré
tout l'occasion de produire une photo correspondant aux attentes de leurs rédactions,
tant sur le plan de l'expressivité que sur le plan formel, ils ont choisi de rester et de
tous produire la même photo. L'anecdote jette une lumière crue sur l'ambiguïté de la
notion d'angle, elle symbolise les limites de la pratique angulaire. D'abord, l'angle est
une technique professionnelle qui n'est pas d'une haute complexité. Dès lors, une
personne n'appartenant pas à la profession peut anticiper sur ce que les journalistes
appelleront le « bon » angle. Dans le cas de l'image de la poignée de main le travail
d'angulation a été mené par des communicants, mais de manière si conforme aux
critères du professionnalisme journalistique que les photoreporters l'ont accepté en
masse. Cette situation questionne notre définition de la pratique angulaire. Jusqu'ici,
celle-ci appartenait au journaliste par ses deux aspects : l'aspect technique et l'aspect

153 Le concept a été formulé en 1952 et a connu une grande postérité chez les photo-reporters.
Partant du principe que la photographie est le seul média à saisir un instant, H. Cartier Bresson
invite les reporters à passer beaucoup de temps sur le terrain pour ne faire que peu de photos.
Cela leur permet de s'imprégner d'une ambiance et, finalement, de saisir intuitivement l'instant
décisif, le moment ou la scène à représenter sera la plus porteuse de sens.
154 Roskis E., « Grandeur et décadence du photojournalisme », 2003, p.16. A titre d'exemple, voir
« Quatre versions d'une même image » en annexe, p.136.

2010 92/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

autorial. Or, dans le cas de l'image de la poignée de main, les reporters ont abdiqué
de leur dimension d'auteur. Ils se sont contentés d'une pure intervention formelle : la
capture d'une image déjà cadrée. Dans cette situation, les sources ont su faire leur
profit du prestige symbolique construit par les photoreporters en incitant ces derniers
à produire une belle photo qui, mieux que n'importe quel discours, porte le message
essentiel défini par la Maison Blanche : l'espoir de paix renait sous la houlette du
président étatsunien.

4. Déplacer l'angle pour garder le contrôle


Toutefois, les sources ne maîtrisent pas absolument les effets de leurs stratégies,
surtout en presse locale car un préfet n'a bien évidemment pas les mêmes moyens de
communication que la Maison Blanche. Pour autant, il reste difficile pour un
journaliste de ne pas publier une information qui pourrait être jugée pertinente pas
ses confrères. En effet, chaque rédaction juge souvent son travail à l'aune de la
production de ses concurrents et les journalistes craignent toujours de passer à côté
d'une information, permettant ainsi à leurs confrères de sortir un scoop. Que peut
faire, dans ces conditions, le journaliste auquel on propose un sujet important « clés
en main », avec un angle, des images ou des petites phrases préparés à l'avance ?
Refuser le sujet ? A ses yeux, cela risquerait de constituer une faute professionnelle.
Le publier tel quel ? Là encore, son attitude peut entrer en conflit avec l'image qu'il
se fait de lui. Il reste un moyen d'aborder le sujet sans paraphraser ses promoteurs, un
moyen qui peut facilement être mis en œuvre : le déplacement d'angle. Cette stratégie
permet au journaliste de se conformer à l'idée qu'il se fait de son rôle dans deux
situations. Il y a, évidemment, du journaliste critique qui refuse l'angle qu'on lui
propose. Mais Cégolène Frisque a montré que les journalistes moins critiques
pouvaient, eux aussi, utiliser cette méthode. Avec d'autres objectifs, toutefois.

Le premier cas est le plus connu : un journaliste, gêné par l'attitude de ses
interlocuteurs peut choisir de les médiatiser, mais sans reprendre leur message
essentiel. Parfois, même, l'angle choisi sera si éloigné que ce message sera totalement
contredit par l'article. C'est une solution peu coûteuse, que la rédaction pourra mettre
en œuvre si elle n'anticipe et ne craint pas une rupture des relations avec l'émetteur

2010 93/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

du message. Le journal Libération, par exemple, pratique ce genre de déplacements


dans une rubrique intitulée « désintox ». Plutôt que de commenter une mesure de
lutte contre l'insécurité, le journal critiquera les statistiques sur le phénomène; au lieu
de présenter le contenu d'une réforme, il insistera parfois sur ce qu'elle doit aux
pressions de certains lobbies, etc. Dans le vocabulaire indigène, cela s'appelle
« mettre en perspective », c'est-à-dire replacer l'information dans un cadre plus large
afin d'en changer le sens ou de donner des moyens de compréhension
supplémentaires. Grâce à son travail sur les journalistes de presse quotidienne
régionale en Vendée, Cégolène Frisque a montré que ces usages de la pratique
angulaire existent en PQR. Elle souligne toutefois leur rareté, rappelant que cette
presse tous publics et dont le destin est lié à celui de ses lecteurs mais aussi de ses
sources est globalement réticente à s'engager dans des polémiques. Les observations
menées lors de notre enquête pas plus que les entretiens n'ont révélé de pratiques du
genre.

Le second cas est celui d'un journaliste dont la posture n'a rien de critique.
Au contraire, il souhaite valoriser le propos de son interlocuteur. Dans la typologie de
Cégolène Frisque, cette posture concerne les journalistes ambitieux ou les
journalistes institutionnels. devant un discours qu'il juge trop obscur, ou peu
cohérent, le journaliste propose un angle qui lui semble plus apte à mettre en valeur
le propos de ses sources. Il retravaille alors ce propos, non pas au nom de son
indépendance, mais en vertu de sa connaissance supposée de son lectorat. L'un
d'entre eux livre à la chercheuse :

« Tenez, j'ai passé vingt minutes à retraiter un communiqué


complètement délirant. […] Alors j'ai fait ça, j'ai passé vingt minutes là-
dessus, parce que je ne voulais pas passer deux cent lignes sur les
nominations de porte-drapeaux. Je considère que ça intéresse les gens
puisqu'au moins certains d'entre eux, les anciens combattants. Donc les
nominations de porte-drapeaux, ça valait le coup de les présenter, mais il
fallait que ça reste dans des limites acceptables de châsse, de place,
quoi.155 »

Une éventualité qui semble rarement mise en œuvre, ce qui relativise une
fois encore les usages de la pratique angulaire en presse locale : aucun journaliste n'a
155 Frisque C., [Link]., p.781.

2010 94/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

fait usage ni mentionné cette pratique lors de nos observations. Dans les situations –
fréquentes – ou le journaliste souhaite diffuser le propos de celui qu'il rencontre, son
intervention se fait plus sur la mise en forme que sur l'angle du sujets.

Dans ces deux attitudes, on retrouve l'angle comme manière de se positionner en


professionnel mais aussi la complexité de ce qui fait la définition du
professionnalisme. Puisque celui qui déplace l'angle au nom de son sens critique
pense agir en tant qu' auteur tandis que le journaliste qui déplace l'angle pour
valoriser un propos agit en technicien de la médiatisation. Déplacer un angle permet
ainsi aux journalistes de respecter l'une ou l'autre face du rôle : sa dimension
autoriale et sa dimension technique.

Ainsi, dans la relation des journalistes avec leurs sources, l'angle et le


dispositif technique constituent deux puissants éléments de prescription des rôles de
journaliste et de source, que les journalistes peuvent mobiliser pour rationaliser leur
travail, mais aussi pour apparaître comme des professionnels – les deux éléments
étant, en fait, indissociables. Toujours mobilisés conjointement, ils permettent au
journaliste d'enrôler des acteurs, de leur attribuer un rôle dans le discours qu'il
construit. ,Cependant, ces deux techniques ne sont pas suffisamment sophistiquées
pour n'appartenir qu'aux seuls professionnels. Au contraire, les professionnels de la
communication ainsi que certains profanes ont développé une vraie connaissance de
ces outils. Et particulièrement du procédé angulaire, qui est fort simple à mettre en
œuvre. Les effets de cette simplicité sont donc ambigus : d'un côté, le procédé
angulaire constitue une technique rapidement mobilisable par le journaliste qui ne
souhaite pas être dominé par le discours de sources qui, parfois, ont davantage de
moyens que sa rédaction. D'un autre côté, le procédé angulaire est une technique si
simple qu'elle peut être mise en œuvre par des acteurs qui ne possèdent pas les
ressources (matérielles et symboliques) des journalistes. Aussi la négociation et le
conflit qui sous-tendent toujours la relation du journaliste à ses sources ne portent pas
seulement sur le message essentiel de l'article, mais aussi – et de plus en plus – sur
l'angle et les techniques de mise en forme du discours. Alors, l'angle et les dispositifs
techniques ne sont plus de simples techniques professionnelles, ils constituent aussi
des points d'achoppement autour duquel vont se négocier les rôles de chacun dans

2010 95/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

l'interaction.

B. Un instrument de réglage des


relations au sein de la rédaction

Les sources ne sont pas les seules à interagir avec les journalistes. Dans leur activité
professionnelle, ces derniers ont également affaire à leurs pairs, à des collaborateurs
appartenant à d'autres profession et à leurs supérieurs. Pour éprouver son
professionnalisme, tout journaliste a besoin d'être reconnu par ces différents acteurs.
En quoi la pratique angulaire aide-t-elle les journalistes à incarner leur rôle dans ces
interactions ? L'une des caractéristiques principales de cette technique, on l'a vu, est
sa simplicité. Chacun peut comprendre ce qu'est un angle. Mieux : parler de l'angle
est souvent un moyen fort synthétique de résumer son intention, puisque l'angle est la
question qui apporte sa cohérence à l'article, celle à laquelle chaque paragraphe
apportera un élément de réponse. Bref : son fil directeur. Pour présenter son sujet à
un rédacteur en chef ou à un monteur, quoi de plus simple pour le journaliste que
d'énoncer son angle ? Dès lors, l'angle peut être vu comme une convention au sens de
Becker. Les conventions sont des règles plus ou moins explicites, des techniques et
des savoirs faire qui rendent possible la collaboration de personne appartenant à des
professions différentes. A propos des conventions utilisées dans les mondes de l'art,
l'auteur observe que « ce savoir facilite l’exécution du travail, mais il n’est pas
nécessaire de le posséder pour comprendre les œuvres elles-mêmes.156 » Une
définition qui rappelle, précisément, nos développements précédents sur la pratique
angulaire qui semble alors posséder toutes les caractéristiques d'une convention
productive. Nous travaillerons à situer cette convention, cet instrument de réglage
dans le travail des journalistes et des collaborateurs. Qui peut légitimement formuler
un angle ou le critiquer ? Dans quelles conditions ? Cette redéfinition met en lumière
un nouvel usage de la pratique angulaire : le réglage des relations de travail avec les
pairs. En organisant le partage des tâches au sein de la rédaction, entre le bureau et le
156 Becker H., « Les Mondes de l'art », 2006, p.85.

2010 96/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

terrain, et entre la rédaction et ses collaborateurs extérieurs, la pratique angulaire


participe de différentes prescriptions du rôle du journaliste au travail.

1. L'angle pour organiser le partage des tâches au sein de


la rédaction
Dans la rédaction de Chantepie, le travail est à la fois plus collectif et plus
sédentaire que dans les rédactions locales. En effet, les journalistes passent souvent
toute la journée dans la salle de rédaction, et leur temps de travail est ponctué de
nombreuses réunions. Ils œuvrent donc collectivement et principalement entre
journalistes car leur travail de desk se passe la plupart du temps de photographes, de
cameramen, de monteurs, et même parfois de sources dans la mesure ou les pages
communes à toutes les éditions sont constituées d'une part importante de compilation
de dépêches et d'informations éparses. Dans ce cadre, la rédaction semble faire un
usage singulier de l'angle. A Chantepie, en effet, l'angulation semble être un
processus collectif, permanent, presque invisible et peu hiérarchisé.

Collectif et peu hiérarchisé, le processus l'est dans la mesure où les angles se


déterminent à la fois au sein des services et en conférence de rédaction. Ces
conférences réunissent les chefs de service sous l'autorité d'un membre de la
rédaction en chef. Aussi, les deux arènes de discussion de l'angle mettent en présence
des acteurs presque égaux, du point de vue statutaire : journalistes spécialisés et chef
de service d'un côté; chefs de service et représentant de la hiérarchie en chef de
l'autre. De plus, le rédacteur en chef adjoint que nous avons rencontré valorise un
traitement de l'angle au sein des services et relativise l'intervention de la rédaction en
chef, à ce niveau : « normalement, l'angle ça se traite au sein des services, je veux
dire. C'est une relation directe. La rédaction en chef, elle n'est pas en première ligne
là-dessus. » C'est un travail d'angulation impliquant la participation de tous, un
travail continu et peu hiérarchisé, qui est promut ici. Une opération presque invisible,
aussi, dans la mesure où les journalistes prononcent rarement le terme d'angle alors
même qu'ils échangent fréquemment sur la meilleure façon de traiter un sujet, les
sources à choisir, les éléments à inclure ou à exclure, etc.

2010 97/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Dans cette rédaction, tous les journalistes en présence peuvent s'estimer reconnus
comme des « bons » professionnels (cette rédaction se situe en haut de la hiérarchie
des rédactions de l'entreprise) et cette reconnaissance est peu souvent remise en
cause par des profanes, dans la mesure où ils n'ont que peu de contacts professionnels
avec d'autres acteurs. De plus, leur travail est largement collectif et nombre de leurs
papiers n'étant pas signés, le procédé angulaire n'a pas pour but ultime d'exprimer la
créativité ou le point de vue d'un auteur en particulier. Ici, la définition de l'angle
comme convention prend tout son sens : c'est grâce à un angle grossièrement défini
que le chef de service essaiera de négocier plus d'espace lors de la seconde
conférence de rédaction. C'est aussi au nom de l'angle retenu que deux journalistes
planchant sur deux articles portant sur le même sujet vont décider à qui il échoit de
développer tel ou tel aspect. D'autres fois, au contraire, un journaliste verra son
espace se réduire. Va alors s'engager une réflexion sur le nouvel angle à adopter.
Dans ces conditions, le travail d'angulation est avant tout un travail de partage des
tâches et l'angle un instrument d'ajustement de la production aux attentes de la
rédaction en chef, à l'action des collègues et aux vicissitudes de l'actualité.

L'observation dans cette rédaction eu lieu à un moment ou les aéroports de toute


l'Europe étaient fermés et le trafic aérien paralysé par un nuage de cendres. Ce jour-
là, l'éruption a déjà fait les grands titres du journal de la veille et figure en tête de
liste des thèmes de discussions, en conférence de rédaction du matin. C'est la cheffe
du service Société qui l'introduit : « Nous, l'actu est dominée par le nuage. Il y a une
montée de la contestation sur : est-ce qu'il fallait tout fermer [les aéroports] ? Ça
c'est peut-être un des angles majeurs. […] Il y a aussi un angle éco sur les pertes. »
Les journalistes engagent une discussion sur la pertinence de cet aspect et concluent
qu'ils faut parler de l'aspect économique du problème, mais sans exagérer les pertes.
La cheffe de service prend en note « donc c'est bien de relativiser ». Elle propose
aussi des témoignages de personnes bloquées à l'étranger. La réaction des autres
chefs de service ne se fait pas attendre :

« - Oh, les galères [d'usagers] on en a eu assez !


- Moi je donne les angles, là, c'est tout !
- Mais vu la place je pense que c'est pas l'angle le plus pertinent »

2010 98/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Ces débats montrent bien à quel point la conférence de rédaction est le moment où se
dessinent les premiers contours des angles qui seront retenus. Pourtant, ils sont à
relativiser. Les journalistes, en effet, échangent rarement autant sur un même sujet.
En fait, la plupart des chefs de service annoncent un fait et l'espace dont ils estiment
avoir besoin. Sans développer d'angle. La récurrence du terme d'angle dans
l'échanges cité plus haut est peut-être un peu forcée, d'ailleurs; induite par la présence
d'un observateur présenté quelques minutes auparavant comme quelqu'un qui
« travaille sur l'angle. » Dès lors, les journalistes cités plus haut ont peut-être
tendance à verbaliser plus qu'ils ne le font au quotidien. Cependant, ces échanges qui
stylisent les usages du procédé angulaire en conférence ne sont pas factices : au
quotidien, les journalistes débattent parfois de l'angle, mais pas pour chaque sujet et
rarement aussi explicitement.

A quatorze heures se tient une réunion informelle au sein de chaque service.


Dans cette rédaction, le rythme de travail est un peu décalé, et c'est seulement dans
cette réunion de quatorze heures qu' « on réparti le boulot. Là, du coup, on a une
vision plus précise de ce que nous [au sein du service] on a à fournir, et on attribue
à chacun un boulot 157». A propos du nuage de cendres, les journalistes du service
Société décident ce jour-là de traiter trois angles : l'aspect économique, la polémique
sur la fermeture des aéroports qui s'éternise et l'évolution de l'éruption. Ces choix
sont validés par une seconde réunion des chefs de service, à quatorze heures trente.
Ensuite, les journalistes peuvent se mettre au travail. Lorsqu'il a été décidé de
produire plusieurs articles sur un même sujet, les journalistes doivent se répartir les
informations disponibles. Ils le font en se référant aux angles. Ce jour-là, par
exemple, un échange a lieu sur l'opportunité de parler des pertes économiques pour
les compagnies aériennes dans le papier qui traite de la polémique dans la mesure ou
il y a déjà un article sur les conséquences de l'arrêt du trafic. Ainsi, le procédé
angulaire participe une nouvelle fois de la rationalisation du travail dans la rédaction
de Chantepie, en permettant aux journalistes de se répartir les différentes tâches.

Au-delà de cette collégialité, le rédacteur en chef adjoint, les chefs de


service et les journalistes rencontrés insistent tous sur l'autonomie relative dont
157 Adjoint du chef de service politique et social, lors d'un entretien

2010 99/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

disposent chaque journaliste, chaque chef de service, par rapport à ce partage des
tâches. La confiance mutuelle et la proximité physique dans laquelle travaillent les
journalistes autorise la remise en cause d'un angle adopté plus tôt.

« Ici, les angles se discutent au moment où on décide du sujet. Après, ça


peut varier. On peut partir sur un angle en se disant « bah oui, là c'est
ça » et puis le collègue qui va se plonger dedans va se rendre compte
qu'en fait le problème c'est pas celui-là, c'est autre chose. Donc qu'il faut
changer d'angle. […] Enfin moi, ce que j'aimerai bien faire comprendre,
c'est que c'est un truc qui progresse par petites touches, tout au long de
la journée.158 »

Les autres rédactions observées se sont organisées différemment. Alors que


le fait de pratiquer un journalisme assis et de multiplier les réunions permet aux
journalistes de Chantepie de rediscuter les angles ou de négocier les espaces alloués à
chacun à l'aune des angles retenus, ces rédactions envoient chaque jour leurs
membres sur le terrain. Elles sont aussi davantage contraintes par le temps, pressées
de boucler plus tôt (à France 3 Bretagne, les sujets doivent être montés avant 19h).
Enfin, elles emploient également plus de jeunes journalistes et de pigistes, ont plus
fréquemment recours au CDD, etc. Dès lors, les rédacteurs en chef font moins
confiance à ces « ajustements permanents qui se font par la force de l'habitude159 » et
la division du travail est plus stricte.

Jacques Siracusa note qu'à la télévision comme souvent en presse écrite,


c'est au cours de la conférence de rédaction que l'équipe définit le sens à donner aux
différents évènements du jour. La conférence est le moment où sont choisis les sujets
retenus, et la manière dont ils seront traités. Ces choix peuvent être débattus mais la
voix du rédacteur en chef (ou de ses adjoints) fait autorité, et c'est souvent lui qui, le
premier, sélectionne les sujets. Observant les conférences de rédaction dans une
télévision locale, le chercheur note :

« un rédacteur en chef adjoint présente les sujets du jour (selon une


quantité relativement stable) et justifie brièvement l'intérêt de chacun,
l'angle (la perspective) adopté et l'ordre de grandeur du temps qui leur
sera accordé.160 »

158 Adjoint du chef de service économique et social, lors d'un entretien


159 Ibid.
160 Siracusa J., [Link]., p.48.

2010 100/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Ensuite, chaque sujet est attribué à une équipe, c'est-à-dire à un rédacteur et à un JRI
qui, parfois, seront accompagnés d'un preneur de son. Le rédacteur dispose de peu de
temps pour accéder à ses sources. Il se met immédiatement en recherche
d'interlocuteurs dont la parole lui semble crédible, diffusable et de lieux qui offrent la
possibilité de « faire des images ». ce qu'il recherche : des sources à la fois
accessibles, pertinentes et télégéniques. Cette phase de préparation est largement
organisée par des routines : n'ayant guère le temps d'innover, les journalistes
contactent souvent les mêmes acteurs, des personnes occupant toujours un peu les
mêmes fonctions, ou encore des locuteurs déjà entendus ailleurs (dans la presse
écrite, le plus souvent). Mais le sujet se construit également au regard de l'angle
retenu. Aussi, il lui faut trouver des interlocuteurs dont le propos va s'intégrer à cet
angle. Une fois les sources trouvées l'équipe part sur le terrain. Dès lors, « la mise
en œuvre de la commande n'est souvent qu'une simple illustration de l'angle défini
au bureau161 ». Les rédacteurs en chef et les présentateurs ont besoin, pour construire
le journal, de connaître précisément le contenu des reportages. Or, ceux-ci ne seront
parfois montés que quelques minutes avant leur diffusion. C'est pourquoi les équipes
sont tenues de respecter l'angle qui a été fixé. Pour Siracusa, l'angle constitue donc
un « fil d'Ariane entre le bureau et le terrain ». Une ancienne présentatrice du « Midi
pile », le journal régional de la mi-journée, explique que la mise en œuvre du procédé
angulaire facilite la transmission des sujets. Si la présentatrice ne connait pas les
angles des sujets qu'elle devra annoncé, il devient compliqué pour elle d'écrire ses
lancements. Encore faut-il que les journalistes aient défini leurs angles :

« Là où on voit tout de suite si les journalistes ont un angle ou pas, c'est


quand on fait un plateau et qu'ils viennent apporter leur lancement. S'ils
se perdent, s'ils donnent toute l'info, c'est qu'ils n'ont pas d'angle162 »

Lorsqu'une information sur un sujet en préparation est transmise du


rédacteur en chef au rédacteur, ou du rédacteur au présentateur, c'est souvent de
l'angle dont on parle. Cette prescription du rôle de rédacteur est un trait commun à
bien des rédactions mais n'a pas vraiment été retrouvée à France 3 Bretagne, dans la
mesure où le responsable éditorial ne définit que rarement les angles et laisse le

161 Ibid., p.136.


162 Rédactrice à France 3 Bretagne lors d'un entretien.

2010 101/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

choix aux journalistes d'en proposer un (qu'il pourra, en théorie, accepter ou refuser,
mais en pratique sa réaction dépendra de l'heure à laquelle la proposition lui est faite)
ou de partir sur le terrain sans angle défini. Étant donné les contraintes de temps et le
faible engagement des journalistes dans une situation ou les hiérarchies sont décriées,
les réformes craintes et leurs statuts menacés, beaucoup travaillent de manière
routinière, sans se référer à un angle défini. Une rédactrice m'explique par exemple
pourquoi les manifestations constituent un sujet de manifestation : accessibles, elles
ne nécessitent pas de s'éloigner de Rennes et permettent de produire rapidement un
sujet avec des images de foule et des « sonores163 »:

« On fait toujours les manifs parce qu'on fait quatre plans et on a un


sujet. Mais une manif, ça vaut quoi ? Ça vaut un off164, pas plus. Ou alors
ça aurait mérité un vrai sujet anglé, pour expliquer un peu le problème.
Mais on n'a pas eu le temps165. »

Ainsi, le procédé angulaire ne semble pas constituer un instrument majeur


de réglage des relations au sein de la rédaction, à France 3 Bretagne. Et ce malgré
l'attachement de certain à la valeur pédagogique ou informative supérieure des
« vrais sujets anglés. »

Dans la rédaction locale d' Ouest France à Rennes, la situation semble


sensiblement identique, avec un procédé angulaire qui reste somme toute peu utilisé.
En conférence de rédaction, les angles sont peu évoqués et le rédacteur en chef
attribuera plus volontiers à chaque sujet un espace et un genre plutôt qu'un angle. Et
si la pratique angulaire reste observable dans les conférences de rédaction rue du Pré
Botté, ce n'est peut-être pas le cas dans toutes les rédactions locales. Cégolène
Frisque qui, pour écrire sa thèse, a pratiqué des observations dans différentes locales
vendéennes remarque que :

« même s’il [le chef de service] impose rarement ses propres choix
autoritairement, il peut néanmoins guider ou limiter les orientations du
journaliste. Cette influence semble d’ailleurs plus forte à Ouest France,
où les angles de traitement sont parfois discutés en conférence de
rédaction le matin, tandis qu’à Vendée-Matin, l’équipe se contente de
163 Un « sonore » est un plan inséré dans un reportage et dans lequel on entend les paroles d'une
personne qui, généralement, apparaît à l'écran.
164 Un « off » est un sujet sans bande son et dont le commentaire sera lu par le présentateur.
165 La même rédactrice que précédemment.

2010 102/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

répartir les sujets, chacun étant ensuite complètement autonome, sous


réserve du contrôle ultime du directeur départemental.166 »

A la rédaction Ouest France de Rennes également, le rédacteur en chef donne parfois


des indications sur les angles. Nous avons par exemple pu observer de quelle
manière il a fait réécrire un article à un jeune stagiaire allemand. Celui-ci avait
proposé de présenter une sorte de chasse au trésor qui se pratique avec un GPS. Un
loisir qui se développe partout dans le monde et dont on trouve des organisateurs en
Bretagne. Au départ, le reportage reprenait le point de vue de ses sources, puisqu'il
les présentait sous leurs pseudonymes, insistait sur l'aspect autogéré et dématérialisé
du phénomène qui, bien que proposant de découvrir un territoire, se pense avant tout
comme un mouvement coopératif transnational basé sur les nouvelles technologies.
Cette approche ne satisfit pas le rédacteur en chef. « Si tu veux, on n'a pas d'accroche
locale, ça pourrait être publié à Paris, à Marseille... Pour mon lecteur, tu vois, il faut
vraiment qu'on ait une accroche locale167 ». Le journaliste se remet donc au travail
avec l'aide d'un journaliste d'ouest France, ce qui lui permet de proposer une nouvelle
version de son article qui sera publiée et dont l'angle pourrait être résumé ainsi : les
manifestations locales d'un phénomène nouveau168. Cette réorientation a demandé du
travail au journaliste, dans la mesure où il a du reprendre contact avec ses sources
pour obtenir quelques informations supplémentaires. Dans cet exemple, c'est donc
bien sur le cadrage choisi par le journaliste que le rédacteur en chef est intervenu
(sans prononcer le mot « angle »), parce qu'il jugeait son premier choix trop étranger
à la ligne éditoriale du journal. Mais ces réorientations sont marginales, dans la
rédaction rennaise.

L'angle est donc le moyen le plus simple de résumer un projet


journalistique, puisque un angle donne le fil conducteur du discours ; un fil
conducteur qui doit avoir pris en compte les contraintes de production et de diffusion.
En cela, il permet de répartir les tâches et d'indiquer ce que chacun aura à faire et ce
que la rédaction attend de lui précisément... A condition d'être défini, parce que les
journalistes semblent souvent travailler en suivant un angle ébauché de manière
166 Frisque C, [Link]., p.267.
167 Rédacteur en chef, rédaction locale de Rennes.
168 « A la chasse au trésor, un GPS pour boussole », article publié dans Ouest France, édition de
Rennes, le 23 février 2010 et reproduit en annexe p.134.

2010 103/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

intuitive mais jamais clairement énoncé, notamment dans les rédactions locales de la
PQR et à France 3 Bretagne.

2. Le réglage des relations avec les collaborateurs


extérieurs et les autres professionnels
Les entreprises de presse étant pratiquement toutes entrées dans une période
de rigueur financière et de rationalisation des processus de productions, les
rédactions font de plus en plus fréquemment appel à des collaborateurs extérieurs :
pigistes ou correspondants. Ces travailleurs doivent produire pour le journal mais
n'ont que peu de relations avec les rédactions, et ces contacts s'opèrent souvent à
distance, par téléphone où courrier électronique. Le procédé angulaire représente
souvent la clé de voute de ces échanges, dans la mesure où l'angle résume en
quelques mots la position d'un journal ou d'un rédacteur sur un sujet. En une phrase,
un angle donne le sujet de l'article et le point de vue adopté pour le traiter. C'est
pourquoi l'angle est également utilisé en télévision pour régler les relations entre le
journaliste et les autres professionnels qui participent avec lui à la production d'un
sujet.

Il y a deux types de correspondants, en presse quotidienne régionale. Les


premiers, nombreux, couvrent les actualités jugées peu importantes sur des zones
géographiques restreintes à un canton ou un quartier : ce sont les correspondants
locaux de presse. Ils trouvent dans cette activité un complément de revenu mais n'ont
pas le statut de journalistes professionnels. Les exigences à leur égard ne sont pas les
mêmes que pour les journalistes, notamment en ce qui concerne leur indépendance et
leur maîtrise des technique. C'est là une spécificité de la presse régionale, qui donne
parfois plus d'espace aux productions de ces correspondants qu'aux papiers signés
par des journalistes professionnels, au sein d'un journal169. Quoiqu'il en soit, il n'est
pas demandé à ces correspondants de faire preuve de créativité, ni même de varier les
genres journalistiques. Et leurs livraisons, presque toujours courtes, sont souvent des
comptes rendus, des bilans ou des articles annonçant un événement à venir. Dans ces
conditions, la pratique angulaire semble jouer un rôle peu important, pour les
169 Cf Ruellan D., « L'information locale sans journalistes? », 1999.

2010 104/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

correspondants locaux. Tout simplement parce que les papiers qui leur sont
commandés ne s'y prêtent pas.

Les correspondants à l'étranger, en revanche, sont tous des journalistes


professionnels. Si les rédactions locales n'ont jamais recours à leurs services, les
services de la rédaction de Chantepie, par contre, leur passent des commandes. Et
dans ce cas, l'angle semble bien être le moyen le plus efficace pour exprimer une
attente. Là encore, il existe deux manières de parler de l'angle : l'une est informelle
tandis que l'autre est plus précise.
Pour certains, l'angulation semble être un processus informel et plutôt informulé : de
discussions routinières se dégage, effectivement, ce que l'on pourrait appeler un
angle. Au service politique, par exemple :

« Quand on travaille avec nos correspondants, on leur demande


d'apporter un peu de valeur ajoutée. Là, effectivement, ça nous arrive de
parler d'angle. Tout le temps, d'ailleurs. On ne fait que ça à longueur de
journée, en leur demandant d'aller chercher de la matière dans la rue, ou
de rencontrer quelqu'un en particulier qui peut nous éclairer sur tel ou
tel sujet, telle question.170 »

Dans ces échanges, les journalistes ne déterminent pas nécessairement la question


précise qui orientera toute l'écriture du papier. La rédaction donne à ses
collaborateurs des indications, des orientations, mais ne propose pas toujours un
angle à proprement parler. C'est pourtant à l'issue de ce contact qu'un angle pourra
être choisi.

Une journaliste du service de la fin de journal, au contraire, présente l'angle


comme la formulation pointue de ses attentes : à propos du journaliste qui a écrit un
portrait de Joakim Noah, elle explique :

« Nous, on lui a demandé un papier légèrement décalé. Pas trop sportif,


justement. Essayons de présenter ce gars-là dans sa vie, sa famille, avec
ses copains. […] C'est pas tout à fait ce qu'on attendait, au bout du
compte, ce papier-là. […] On lui a fait pas mal réécrire son papier hier.

170 Chef du service politique, lors d'un entretien. Ce service couvre à la fois l'actualité politique
nationale et internationale, c'est donc lui qui a le plus souvent recours à la collaboration de
correspondants à l'étranger. Parfois, il commandera également des sujets aux quatre « grands
reporters » qui, eux, appartiennent à la rédaction mais travaillent toujours à l'extérieur.

2010 105/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

D'abord il était un petit peu trop long. On lui a demandé de réécrire un


petit peu. On le trouvait, justement, trop sportif, trop écrit sous l'angle
sportif. Nous on aurait aimé plus de choses, encore une fois, sur la
personnalité du gars. Il est pas mal, hein [le papier]. Il est pas mal...
Mais c'est un petit peu dans ce sens là que nous, on va essayer de
pousser les gens : faire un portrait un peu décalé?171 »

Ici, c'est la rédaction qui décide explicitement d'un angle précis et le journaliste qui
doit organiser le travail de recueil de l'information comme celui de l'écriture autour
de cet axe, sous peine de devoir reprendre son article.

Le cas de collaborations avec des journalistes de rédactions locales qui,


exceptionnellement produisent des articles pour les pages « toutes éditions » se
rapproche du travail avec les correspondants à l'étranger, puisqu'à ces journalistes, les
services de Chantepie demandent des « éclairages », c'est-à-dire des papiers centrés
sur une manifestation locale d'un phénomène national. Là encore, c'est autour d'un
angle formulé plus ou moins précisément que s'organise la collaboration.

Les rédacteurs de la télévision, eux, doivent régler leurs relations de travail


avec d'autres personnels : JRI, monteurs, preneurs de son, documentalistes172, etc. Le
plus simple alors, pour le journaliste qui doit expliquer ce qu'il souhaite faire et
s'assurer la collaboration de ces professionnels, est de livrer son angle. Cependant,
ces professions ont aussi leurs logiques propres. Des logiques qui, parfois modifient
le sens du reportage sans que personne n'ait rediscuté de son angle. Prenons
l'exemple de ce reportage sur un parc d'activités. Celui-ci vient d'ouvrir et propose
des parcours dans les arbres. Durant le trajet, le journaliste annonce à l'équipe
« alors, l'angle c'est des enfants qui s'amusent et un topo sur les aides pour que ceux
qui n'ont pas les moyens puissent venir. » Il propose deux fils conducteurs clairement
énoncés. Sur place, le rédacteur commence par interroger une employée face à la
caméra. Ses questions portent sur ces fameuses aides sociales. Ensuite, il laisse son
caméraman tourner des images « d'ambiance ». Celui-ci filme beaucoup de choses,
parfois sur les conseils du rédacteur : une interview d'enfant, l'avancée d'une petite

171 Lors d'un entretien. Au moment de notre passage, cette journaliste remplaçait le chef du
service alors en congés.
172 La rédaction de France 3 mobilise beaucoup plus ce service que les rédactions d' Ouest
France, notamment parce que le journal télévisé est grand consommateur d'archives.

2010 106/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

fille dans les arbres, un dialogue entre une fille et sa mère, une autre interview d'un
autre enfant plus drôle, une jolie maman qui chute, etc... Plus tard encore, avec le
monteur, le rédacteur répète qu'il veut des images pour « l'ambiance », mais le JRI a
filmé tant de plans qui plaisent aux deux hommes, que le premier angle (les aides
financières) passera par pertes et profit. Malgré tout, le sujet – qui a été monté avec
soin et en musique – attirera à l'équipe quelques louanges de la part des collègues. La
trajectoire de ce sujet avait commencé par la détermination d'un ou plutôt de deux
angles par le rédacteur et s'achèvera par l'abandon de l'un de ces angles sans même
que l'équipe ne semble s'en apercevoir. Les producteurs de l'information, ici, sont
concentrés sur différentes logiques d'actions qui s'entrecroisent (proposer une
information nouvelle, tourner de belles images, monter un sujet agréable à regarder,
etc.) et dont l'une au moins a été plus puissante que le procédé angulaire.

Autre moment de collaboration avec l'extérieur facilité par la pratique


angulaire, à France 3 : l'archivage des reportages. Désormais, les services de
documentation ne se contentent plus de conserver en interne les vidéos
accompagnées de leurs conducteurs173. Grâce au logiciel Mona Lisa, ces conducteurs
sont mis à disposition de tous les journalistes du groupe France Télévisions. Pour que
ce système de partage soit efficace, il faut que les journalistes renseignent les
différents champs du logiciel, au premier rang desquels figure l'angle. Beaucoup de
journalistes ne remplissent pas ce champ, probablement parce qu'ils n'ont pas changé
leurs habitudes de travail, mais aussi parce qu'ils n'ont pas toujours d'angle en tête.

La situation des pigistes est comparable à celle des correspondants avec qui
ils partagent la nécessité de produire des articles pour des rédactions avec qui ils
n'ont que de très courts contacts. Comment se négocient les termes de la
collaboration, alors ?

Une fois de plus, l'angle représente un point d'achoppement. D'un coté les
pigistes cherchent à vendre des sujets qui doivent être les plus attractifs possibles.
Pour cela, ils ont besoin de définir l'angle afin de montrer que le point de vue qu'ils

173 Le conducteur est un court document écrit servant à l'archivage des sujets. Il donne
succinctement sa durée, son auteur, son thème, ses sources, sa date, etc.

2010 107/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

proposent sur tel ou tel événement est original, éclairant ou adapté à la ligne
éditoriale du journal. Un exemple étonnant montre bien que l'angle synthétise et
concentre ce qui peut faire l'intérêt d'un papier pour une rédaction : une pigiste confie
qu'il est parfois dangereux de livrer trop précisément son projet. La rédaction pourrait
le reprendre à son compte.

« Quand j'essaie de vendre un sujet, j'essaie – là, oui – de vendre un


angle. Et j'essaie surtout d'en dire le moins possible. Parce que je me suis
fait couillonner, quand même, hein ! Piquer des idées.[Elle cite un long
reportage sur une association qu'elle avait proposé au journal La Vie]En
fait je me suis fait piquer le sujet parce que moi j'avais proposé de faire
ça sur les Côtes d'Armor parce que j'étais en Bretagne, et en fait ils ont
trouvé la même association en région parisienne. Donc c'est pour ça,
j'aime pas trop... Faut appâter, mais pas donner toutes ses sources. »

Lorsque le pigiste n'est pas à l'origine du traitement d'un sujet, ce sont les
responsables éditoriaux qui commandent des papiers. Mais ils n'indiquent pas
systématiquement un angle, à en croire les pigistes174. Alors, c'est au pigiste de
prendre l'initiative de choisir un angle adapté à la ligne éditoriale du journal. Le plus
simple, pour lui, reste donc de recueillir le plus d'informations possibles auprès des
rédacteurs en chef avant de partir sur le terrain. Quitte à se retrouver, parfois, avec un
angle difficile à tenir. Selon ses délais et la confiance que lui accorde la rédaction, il
pourra éventuellement changer d'angle. Parfois même, un nouvel angle lui servira à
renégocier les termes du contrat et éventuellement obtenir plus d'espace – ce qui est
important, pour un journaliste payé à la quantité produite. Mais souvent, les
commandes portent sur des papiers courts, ou très descriptifs et ne laissent de toutes
manières pas beaucoup de champ à la créativité.

Qu'il y ait formulation préalable de l'angle ou non, les pigistes savent qu'il
est important pour eux de savoir mettre en œuvre le procédé. Pas capital, non,
« parce que justement, le temps étant imparti on ne vous demande pas d'être
génial », mais tout de même important. Parce qu'un angle original permet au
journaliste de se faire remarquer, de vendre son sujet. De même, le respect de l'angle

174 Nous n'avons pas interrogé les journalistes d'ouest France au sujet de leur rapports avec les
pigistes pour la simple raison que ceux que nous avons rencontré ne font pas appel aux
pigistes. Ce sont principalement les deux (petits) services en charge des suppléments et du
Dimanche Ouest France qui achètent des piges.

2010 108/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

imposé est parfois indispensable, s'ils veulent être recontactés par la rédaction. Bref :
les pigistes savent que leur compétence sera jaugée, entre autres, à l'aune de leur
pratique angulaire. Et cela compte, pour des journalistes en situation précaire...

3. Quand les qualités professionnelles sont évaluées à


l'aune de l'angle
C'est un nouvel usage de la pratique angulaire qui affleure, alors : dans
certaines situation, l'angle permet de fixer les attentes de performance et d'évaluer le
travail des journalistes. Il est clair que les pigistes, s'ils veulent apparaître comme des
professionnels crédibles, ont besoin de manifester leur maitrise de la pratique
angulaire, au moins dans certains cas. « Il faut angler, évidemment. [cette fois-là] on
ne nous l'a pas demandé, mais peut-être que si on ne l'avait pas fait, on nous l'aurait
reproché.175 » D'ailleurs, plus ils ont besoin de se faire connaître, plus leurs
synopsis176 seront détaillés, et plus ils travailleront les angles :

« Bon, avec les gens qu'on connait bien, c'est plus vraiment des synopsis.
C'est vraiment deux lignes. Après, quand je démarche des nouveaux
titres, là je fais des vrais synopsis, quoi : sujet, angle, plusieurs angles
possibles, des fois... Des vrais synopsis.177 »

Il y a là une contrainte de rôle : il faut savoir angler, même s'il n'est pas
toujours nécessaire d'angler. Parmi tous les journalistes, les pigistes sont à la fois les
plus précaires et ceux qui ont le moins de contacts avec les rédactions. Ils constituent
donc d'excellents révélateurs de la manière dont l'angle peut servir à évaluer le travail
d'un professionnel. Mais les autres journalistes, se jugent-ils, de même, à l'aune de
cette technique ?

La rédaction de Chantepie utilise le procédé angulaire de manière collégiale.


L'angle y sert à la fois à expliquer un sujet et à répartir les tâches. Il est décidé de

175 Une pigiste, lors d'un entretien et à propos d'un supplément pour Ouest France qu'elle a
cosigné avec une autre pigiste.
176 Un synopsis est le résumé d'un article qui peut être déjà écrit ou encore à l'état de projet.
Cette synthèse doit mettre en valeur les qualités de l'article car son but est de le vendre. Il n'y a
pas vraiment de règles d'écriture du synopsis, même si le « Guide de la pige » fournit une
méthode, la pratique semble en général plus informelle et moins structurée que dans le manuel.
177 Une journaliste pigiste, lors d'un entretien.

2010 109/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

manière collective et peu conflictuelle. Cette manière de procéder n'est possible que
dans une rédaction ou les délais de production ne sont pas très courts (ici, les
journalistes ont souvent une bonne partie de la matinée pour penser à leurs sujets).
De plus, elle repose aussi sur la confiance réciproque dans le professionnalisme des
confrères. Les journalistes de Chantepie qui s'estiment mutuellement et sont peu
confrontés au regard de profanes ressentent probablement moins le besoin de mettre
en scène leur professionnalisme que ceux employés dans d'autres rédactions. Un
journaliste du service politique et social résume parfaitement cette idée :

« Le boulot, justement, il est toute la journée, si tu veux. Donc c'est des


ajustement permanents. Et puis en gros ici [au siège] les gens sont quand
même des bons pros et puis qui ont quand même pas mal de bouteille : ils
ont déjà fait un certain nombre de trucs. Donc si tu veux, ça roule,
quoi. »

Comme, en plus, ces journalistes envisagent les angles comme de la


responsabilité collective de leurs services, ils n'évaluent pas vraiment le travail de
leurs pairs à l'aune de leur capacité à maîtriser la technique. D'ailleurs, le retour
critique sur le travail de chacun semble très routinier, à en croire cette journaliste du
service Société : « c'est dommage que dans cette maison on ne s'interroge pas plus
sur le fond. Dans les conf', on ne fait pas de critiques sur le fond. On dit qu'on est
contents d'en avoir parlé, c'est tout. Sans rentrer dans les détails. » Par contre,
lorsqu'il s'agit de juger de la qualité d'une commande passée à l'extérieur, alors le
respect de l'angle entre en compte. Sur le portrait de Joakim Noah, par exemple, celle
qui l'a demandé juge que :

« C'est pas tout à fait ce qu'on attendait, au bout du compte, ce papier-là.


A la réunion, Jean-Bernard Cazalet disait « on n'apprend pas grand
chose de plus mais il est sympa ». C'est vrai que le papier est sympa. [...]
On lui a demandé de réécrire un petit peu. On le trouvait, justement, trop
sportif, trop écrit sous l'angle sportif.[…] Nous on aurait aimé plus de
choses, encore une fois, sur la personnalité du gars ».

Mais c'est encore à la télévision que l'angle tient le plus la fonction de


critère d'évaluation du travail. L'angle y est un moyen de répartir les tâches entre les
journalistes, mais il s'agit aussi d'une technique de contrôle des équipes. Dès lors,
savoir respecter un angle fait partie des compétences professionnelles des rédacteurs.

2010 110/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Pour les chefs, un bon journaliste doit savoir respecter un angle, car, comme l'indique
Jacques Siracua :

« Du point de vue des responsables, il est en effet beaucoup plus aisé


d'évaluer un travail qui demande explicitement au rédacteur une réponse
précise à une question précise, définie à priori, que d'évaluer la qualité
d'un sujet élaboré à partir des aléas du terrain ou laissé à l'appréciation
de l'équipe. La discipline est d'ailleurs une composante du
professionnalisme.178 »

Pour les journalistes de télévision, la capacité à produire un sujet suivant un angle


représente donc une puissante prescription de rôle. Une prescription qui, plus que les
routines, permet de comprendre pourquoi les rédacteurs produisent si souvent des
reportages qui peuvent sembler éloignés de la réalité. Partis avec une commande, les
journalistes se sentent parfois obligés d'ignorer les nouveaux aspects d'un problème
qui surgissent sur le terrain, à moins que ceux-ci ne soient particulièrement
spectaculaires. Gilles Ballastre évoque dans son journal ce problème qui, pour
certains, devient un dilemme :

« Nous arrivons dans un grand bureau vide. Deux transitaires s'y


trouvent, inoccupés depuis bientôt une semaine. […] Ils nous parlent de
leur inquiétude de l'avenir. Ils se sentent les victimes d'une situation
hypocrite. Ils font les frais d'un baroud d'honneur du gouvernement et
constatent en plus que cela ne sert à rien, si ce n'est à sacrifier leur
emploi.
Leur histoire nous intéresse à moitié. Nous écoutons par politesse, mais
nous ne sommes pas vraiment là pour prendre en compte leurs
problèmes. Nous sommes venus pour filmer le détournement des mesures
gouvernementales, c'est-à-dire des arrivées de poisson hors CEE dans la
zone de Capécure. Et si nous ne pouvons pas en filmer, notre reportage
tombe à l'eau.179 »

A France 3 Bretagne, les reporters disposent d'un peu plus d'autonomie. Ou plutôt :
ils ne sont pas liés par l'angle au même niveau que ne l'était Gilles Ballastre, pour la
simple raison que le procédé angulaire se fait discret, dans la rédaction. Il serait
même presque inexistant : en conférence de rédaction, les échanges sont expéditifs :
le rédacteur en chef ou les rédacteurs proposent des sujets, parfois assortis d'une
petite valorisation, mais la discussion s'arrête souvent avant l'angle. Cela est à relier à

178 Ibid., p.137.


179 Ballastre G., « Journal d'un JRI », 1995, p.175.

2010 111/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

la faible légitimité du rédacteur en chef. Celui-ci, en effet, n'est entré en poste que
trois semaines avant la période d'observation, et certains journalistes ont une attitude
frondeuse (cela semble être une constante, dans cette rédaction réputée instable).
Aussi, le nouveau responsable semble travailler à imposer son autorité petit à petit,
sans y être vraiment parvenu au moment de l'observation180. Cependant, rien
n'indique que ses prédécesseurs n'aient été plus attentifs aux angles. Il s'agirait même
d'un défaut structurel, dans les rédactions, à en croire l'ancienne présentatrice citée
plus haut :

« Moi j'ai été intégrée à Amiens, avec un des rares red'chefs qui soient
vraiment pointilleux, qui avait réfléchi dès le matin à la hiérarchie de son
journal, à l'angle des sujets. Mais la plupart du temps, les rédacteurs en
chef abdiquent. »

Ils « abdiquent » soit parce qu'ils ne prennent pas le temps de définir ce qu'est un
angle, soit parce qu'ils ne savent pas ce qu'est un angle, selon cette journaliste. Quand
à ses pairs, « il y en a beaucoup qui ne savent pas faire un sujet anglé ». Cette charge
montre que si les rédacteurs sont jugés sur leur capacité à travailler suivant un angle
(y compris par leurs pairs), le professionnalisme des rédacteurs en chef est évalué par
certains journalistes autour de la capacité des supérieurs à définir des angles.

Dans les rédactions locales de presse écrite, l'angle ne représente pas non
plus une forte contrainte de rôle. Les angles restant peu discutés, ce critère n'est pas
prioritaire, dans l'évaluation du travail. Et de manière générale, les localiers se
sentent en relative sécurité, où en tous cas moins évalués que d'autres journalistes.
Deux jeunes journalistes dont le premier est pourtant en situation précaire (employé
avec un CDD de six mois) expliquent :

« -Angler c'est indispensable. Pour nous pas autant [que pour les
pigistes], parce qu'on est salariés.
- Ouais, les pigistes, il faut qu'ils écrivent sexy. Nous c'est pas toujours la
peine.181 »

180 Les temps de convivialité hors des murs de l'entreprise (pauses café ou déjeuner) furent des
moments privilégiés pour observer les échanges entre journalistes à propos de leurs conditions
de travail. Des journalistes qui se montrent partagés quand au rédacteur en chef : certains lui
laissant le bénéfice du doute tandis que d'autres critiquent déjà son action.
181 Deux jeunes journalistes travaillant à la rédaction locale de Rennes lors d'un entretien informel
et collectif.

2010 112/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Toutefois, les journalistes et leurs supérieurs ont parfois recours à cette


notion pour s'évaluer réciproquement. Le rédacteur en chef, par exemple, valorise
parfois à postériori l'angle d'un article qui lui semblerait intéressant. La conférence
commence toujours par la lecture du journal, une lecture pendant laquelle il peut
faire allusion aux angle. Par exemple, à un stagiaire : « Tu aurais pu faire un papier
anglé. Je te filerais une charte, là-dessus. » Réciproquement, le fait que cet homme
ne propose que rarement des angles pour insister plutôt sur les genres est dévalorisé
par certains de ses subordonnés :

« -Et l'angle, le plus souvent, tu dirais que ça se trouve sur le terrain ou


dans la rédaction ?
- Normalement, tu dois le trouver avant.
- Mais je voulais dire : concrètement, au quotidien.
- Tu vois, ici c'est bizarre parce que tu te demandes comment tu vas
traiter le sujet. Pas forcément avec quel angle mais avec quel genre.182 »

« Bizarre » : la non prise en compte de l'angle par ses chefs semble jeter un
petit discrédit sur la qualité de leur action, pour cette jeune journaliste. La charge est
limitée, toutefois, car le rédacteur en chef en question est très légitime, auprès de ses
subalternes. Ici, l'angle participe donc d'une prescription de rôle assez molle : les
journalistes et leurs supérieurs peuvent ne pas ou peu utiliser la technique, mais son
utilisation est toujours valorisée par leurs pairs comme un surcroit de
professionnalisme tandis que l'absence de pratique angulaire peut concourir à
discréditer un professionnel – ce qui est plus rare. Une journaliste de Ouest France,
par exemple, lance ironiquement « ah ! J'aimerais bien savoir ce qu'il a à dire sur
l'angle, lui ! 183» à propos d'un autre localier que nous venions de nommer. Comme si
celui qu'elle semble juger mauvais professionnel ne pouvait avoir d'avis sur la
question.

Ainsi, l'angle participe d'une contrainte de rôle pour toutes les spécialités
journalistiques rencontrées : puisqu'il permet de répartir les tâches et de débattre du
contenu et du positionnement des discours d'information, l'angle sert aussi à juger le
travail effectué. Cependant, ce critère d'évaluation est d'une importance très variable
selon les rédactions, les spécialités journalistiques et l'état des carrières individuelles.
182 Une jeune localière qui suit une formation en alternance.
183 Localière de la rédaction de Rennes, lors d'un entretien.

2010 113/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Concernant le rôle de l'angle dans le travail quotidien des rédactions, nous


souscrivons donc à la définition donnée par Jacques Siracusa et proposons même de
l'ouvrir au journalisme de presse quotidienne régionale et au travail de pigiste :

« L'angle est une mise en forme elliptique des besoins de la rédaction.


C'est un instrument indigène (non présenté au public) reliant les
supérieurs et leurs subordonnés, qui rend possible un échange minimum
et rapide à travers la hiérarchie (et la bureaucratie) professionnelle.
C'est un intermédiaire relativement stable au cours du temps, nécessaire
pour définir des objectifs quotidiens, répartir les missions, le personnel
et le matériel et évaluer le travail réalisé.184 »

Une réserve toutefois : l'angle n'est pas absolument indispensable, dans les
rédactions, et les journalistes peuvent travailler sans angle, ce qui est plutôt
dévalorisé mais courant. De plus, cet instrument de réglage des relations semble
souvent moins important qu'un second outil : la hiérarchie de l'information. Il ne
peut donc s'agir du principal critère de réglage des relations de travail : de nombreux
travaux ont montré que les journalistes dans leur ensemble tendaient généralement à
observer un consensus sur ce qui fait la « valeur » d'une information et son
« actualité ». Ce concept, l'actualité, renvoie à une chronologie des faits mais il est
aussi un principe de hiérarchisation de ces faits. Imaginons que Johnny Halliday
sorte un disque le même jour qu'un groupe de rock alternatif. L' « actu », pour un
journaliste, c'est plus souvent la parution du premier album que celle du second.
Avoir intériorisé les hiérarchies de l'information est probablement plus important,
pour un journaliste professionnel, que de faire preuve d'une grande capacité à
maîtriser les techniques. Alors même que les critères de la « newsworthyness » (la
valeur d'une information) ne sont ni identifiés par les journalistes ni même
dénombrables185, cette hiérarchie de l'information constitue souvent un fondement du
réglage des relations de travail. C'est en fonction d'elle qu'est construit le journal et
que les journalistes sélectionnent les faits et l'espace qui leur sera alloué. Parfois, il
sera décidé sans aucun débat de traiter d'un sujet quel que soit l'angle retenu. Ainsi
certains évènements sont jugés incontournables en dehors de toute considération sur
le positionnement journalistique à adopter : élections, catastrophes de grande
ampleur ou très spectaculaires, etc. D'autres fois, un article déjà prêt est sacrifié parce
184 Siracusa J, [Link]., p138.
185 Cf. Neveu E., [Link]., p.53.

2010 114/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

qu'un événement imprévu semble jugé prioritaire par la rédaction. De même, il est
important pour les non-journalistes qui doivent coopérer avec des rédactions de
maîtriser cette hiérarchie. Les sources par exemple, savent qu'il y a des périodes plus
« creuses » que d'autres et qu'un petit festival de poésie rennais n'a presque aucune
chance d'être médiatisé s'il tombe en même temps que les Transmusicales ou que le
festival Travelling. Et jusqu'au dessinateur de presse186 et aux documentalistes187
doivent être au courant de l' « actualité » s'ils veulent être en mesure de répondre
rapidement aux demandes des journalistes. Cette prégnance des hiérarchies de
l'information est manifeste, dans les rédactions visitées. Les journalistes – entre eux
comme avec des non-journalistes – parlent bien plus de la « valeur » d'un fait que de
l'angle sous lequel ils vont le traiter.

Toutefois, il faut noter que ce qui fait la « valeur » d'une information et


l'angle choisi pour la traiter sont souvent deux dimensions inséparables de l'approche
journalistique. Dans la mesure où, pour évaluer l'importance un sujet, les
professionnels ont précisément recours à la pratique angulaire. Rares sont les faits
jugés intéressants en soi et il faut souvent présenter un sujet sous son jour le plus
neuf, les plus proche ou le plus amusant (par exemple) pour qu'il prenne toute sa
valeur, aux yeux des journalistes. L'angle constitue donc l'une de ces routines
entremêlées qui permettent aux journalistes de faire le tri dans le chaos de
l'information.

186 Lors d'un entretien, le dessinateur d'Ouest France indique qu'il a « la démarche du
journaliste », qu'il « baigne dans l'actu » et que cela lui permet de gagner du temps . « Il faut
faciliter la tâche des journalistes, parce que ce sont des gens très pressés. »
187 Lu dans un rapport de stage au service documentation d' Ouest France : « Il est dans les
missions fondamentales du documentaliste de presse d'être toujours au courant de l'actualité ».
Bailleul C., « Compte rendu d'expérience en milieu professionnel », 2008, p.19.

2010 115/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

L'angle, on l'a dit, est un idéal paradoxal : à la fois partageables par tous et
souvent relativisé; à la fois ambitieux et insuffisant. Le procédé angulaire comme
pratique quotidienne possède lui aussi quelque chose d'ambigu. Il permet de
rationaliser le travail en organisant le choix des sujets pertinents, la collecte de
l'information, l'écriture et surtout en permettant aux différents acteurs de collaborer.
L'angle facilite donc le travail de production de l'information à différents niveaux.
Savoir angler, et bien angler est aussi une qualité professionnelle. Pourtant, la
technique semble faible. Parfois, les journalistes la délaissent totalement. D'autres
fois, ils la mettent en œuvre de manière si informelle que l'observateur ne saurait la
distinguer précisément, dans l'entrelacs des routines et des techniques. Et analyser les
discours d'information ne suffit pas à comprendre ce que représente le procédé
angulaire, dans le travail des journalistes. La typologie des angles proposée par Denis
Ruellan est intéressante pour comprendre des régularités discursives, mais elle ne
restitue rien du travail quotidien de production de l'information.

Bref : le procédé angulaire est fort utile : en tant qu'élément de


rationalisation du travail il permet l'enrôlement des collaborateurs potentiels; et c'est
souvent autour d'un angle que se négocient les rôles des différents protagonistes.
Cette technique constitue donc dans l'interaction un élément puissant de définition du
rôle de journaliste, pour lui-même et pour autrui. A travers le procédé angulaire, les
sources comme ses supérieurs peuvent lui imposerr un rôle, mais c'est également un
moyen pour lui de prouver sa compétence, de s'imposer comme professionnel. C'est
aussi une technique souple, ce qui implique deux choses. D'abord, ses usages peuvent
être extrêmement variés – de sa mise en œuvre consciente et appliquée jusqu'à son
absence. Ensuite, la fluidité de ses définitions rend le procédé angulaire difficilement
identifiable, dans le travail quotidien des journalistes. Comme, en plus, la technique
et son utilisation n'ont jamais été durcies par les discours indigènes (les discours de
légitimation comme les échanges de travail), le procédé angulaire constitue un objet
évanescent, qui échapperait immédiatement au chercheur qui souhaiterait le définir
formellement et définitivement..

2010 116/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

2010 117/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Conclusion
Au terme de ce travail, rappelons une fois encore qu'il serait illusoire d'essayer de
définir la pratique angulaire autrement que par sa principale caractéristique : sa
simplicité. L'angle est un procédé rudimentaire. C'est aussi une technique
transmissible et transmise qui, grâce à la fluidité de ses définitions prend des
significations extrêmement différentes en fonctions des situations. Bref : le procédé
angulaire autorise des usages pratiques, discursifs et biographiques fort différents. La
plupart de ces usages ont toutefois en commun de participer d'une prescription de
rôle. Ils permettent aux journalistes de manifester, imposer ou éprouver leur
professionnalisme dans des situations fort variées. En parlant de la pratique
angulaire, ils se positionnent par rapport à une norme professionnelle, une norme
englobante qui concerne potentiellement tous les journalistes. Dans l'interaction, la
technique est à la fois une contrainte et une ressource qui contribue à faire exister,
pour eux-même et pour les autres, le rôle de journaliste professionnel. Pourtant, cette
norme ambitieuse, cette technique professionnelle souple sont peu mobilisées, en
journalisme local. Les praticiens relativisent sa pertinence, ils l'utilisent peu tandis
que leurs sources, elles, peuvent exploiter le procédé angulaire pour servir leurs
intérêts. Comme technique professionnelle, le procédé angulaire semble finalement
trop faible pour mettre en adéquation les pratiques et l'idéal. A en croire les
journalistes locaux, elle serait insuffisante pour leur permettre d'être sur le terrain les
professionnels qu'ils rêvaient de devenir, au début de leurs carrières. D'où une large
tendance des journalistes à la laisser de côté dans la pratique comme dans leur
construction identitaire.

Une technique floue, qui n'est pas définie précisément et encore moins
contraignante est-elle efficace ? C'est finalement de cela, dont il est question ici. Pour
Denis Ruellan, cette fluidité représente un atout, historiquement. La profession
n'aurait pu apparaître ni se développer si ses frontières avaient été infranchissables.
De même, des pratiques trop fortement codifiées auraient mis en péril l'unité de ce
groupe qui regroupe des acteurs aux savoirs-faire, aux conditions de travail et aux

2010 118/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

objectifs bien différents. Qu'en est-il aujourd'hui ? Erik Neveu188 craint que le
mouvement ne puisse s'inverser. La fluidité des normes et des statuts serait en passe
de constituer des brèches dans l'identité du groupe professionnel. Des failles dans
lesquelles les actionnaires des entreprises de presse d'un côté et les professionnels de
la communication de l'autre s'engouffreraient pour exploiter les journalistes. Pour
modifier les pratiques professionnelles dans une sens qui leur convienne mieux. C'est
le journalisme de communication. Ce sont également ces manières de produire
l'information dominées par un objectif de rentabilité. Ce sont encore des dévoiement
des idéaux professionnels qui sont permis par la plasticité des normes, des pratiques
et des statuts journalistiques.

Le procédé angulaire n'est pas à l'abri de ces processus. Le risque : que la


technique ne constitue plus qu'une facette d'un journalisme de mise en forme, intégré
dans le continuum des métiers de la communication. Une technique floue est-elle
suffisante pour que les journalistes continuent à travailler selon leurs idéaux ? Leur
permet-elle de préserver leurs identités professionnelles héritières de l'histoire
distinctes de celles des communicants et des patrons de presse ?

Notre enquête montre que la réponse à ces interrogations ne peut être que
nuancée. Le procédé angulaire participe de la prescription de rôle; c'est donc à la
fois une ressource et une contrainte, pour les journalistes. Dans certains situations,
les sources savent en profiter. Mais il faut rappeler que cette technique, avant d'être
mobilisable par les communicants, est également négligée par beaucoup de
journalistes locaux. Or, elle possède en elle les ressources qui peuvent permettre aux
journalistes de préserver leur singularité, leurs idéaux et leur autonomie. Face à des
sources, si bien organisées soient-elles, le déplacement d'angle reste toujours
possible. Confrontés aux phénomènes d'autopublication, les journalistes restent plus
pertinents s'ils sont capables de produire un discours à la fois cohérent, neuf et adapté
à leurs publics et contraintes de production (alors que les amateurs en restent souvent
à un discours plutôt subjectif). Encore faut-il que les journalistes aient les moyens
d'utiliser le procédé angulaire, qu'ils disposent d'assez de temps, d'espace et de
garanties statutaires. Encore une fois : la technique n'est que technique. Elle n'est pas
188 Neveu E., [Link]., p.21.

2010 119/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

neutre, puisqu'elle est à la fois chargée symboliquement et productrice d'effets, mais


elle n'est pas non plus tyrannique. Seuls ses usages comptent, et force est de constater
qu'à Ouest France et à France 3 Bretagne, les usages identitaires et pratiques de la
notion sont plutôt timides. La norme a été intériorisée et constitue une prescription de
rôle. Mais comme certains la considèrent insuffisante pour garantir l'autonomie du
journaliste tandis que d'autres la trouvent trop contraignante (ce sont ceux qui parlent
des routines ou de la « flemme intellectuelle »), elle est peu mise en œuvre.

Peut-on conclure définitivement, ici ? En d'autres termes : a-t-on fait le tour des
usages discursifs, identitaires et pratiques du procédé angulaire et du concept
d'angle ? Ce travail en expose une grande diversité. En outre, notre approche présente
l'avantage de ne pas figer la définition de la technique ni la liste de ses usages et
manifestations. Pourtant, elle ignore totalement la complexité du groupe
professionnel et le fait que les identités professionnelles et les méthodes dépendent à
la fois de conditions de travail qui peuvent être fort différentes et de dynamiques
internes au groupe professionnel.

Pour aller plus loin, il conviendrait donc d'élargir l'étude des usages de la notion à
d'autres espaces de la profession. Dans un groupe si complexe que celui des
journalistes, il en existe probablement des usages stratégiques, liés à des luttes
internes. La dimension conflictuelle des professions est d'ailleurs au cœur des
préoccupations de la sociologie intéractionniste. Anselm Strauss, par exemple,
propose d'analyser les groupes professionnels au prisme des segments qui les
composent. Les segments, ce sont

« des groupements qui émergent à l'intérieur d'une profession. […] Les


segments ne sont pas des parties absolument stables, définies pour
l'éternité, du corps professionnel. Ils sont soumis plus ou moins
continuellement à des changements. Ils prennent forme et se développent,
se modifient et disparaissent 189».

Dès lors, le processus de professionnalisation est « l'agrégation de segments


poursuivant des objectifs divers, plus ou moins subtilement maintenus sous une

189 Bucher R., Strauss A. « La dynamique des professions », p.82.

2010 120/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

appellation commune à une période de l'histoire.190 » Cette approche propose donc


de ne pas considérer ce qui fait une profession de toute éternité, mais plutôt
d'analyser les mécanismes qui, à un moment donné, rassemblent des acteurs en une
profession. Les auteurs proposent de focaliser l'analyse sur différents critères, comme
les méthodologies, les valeurs ou les modes d'organisation. Ces critères ne permettent
pas, en soi, de saisir une quelconque essence du professionnalisme. Il désignent les
points sur lequel les professionnels vont débattre et, finalement, se rassembler en une
profession sur la base d'accords qui n'ont rien de définitif. Sandrine Lévêque191 a
montré la fertilité de cette approche dans le cas d'une analyse du groupe
professionnel des journalistes. Un groupe dont la complexité n'est plus à démontrer.
Tous les journalistes pouvant être considérés comme des spécialistes (du point de vue
fonctionnel ou thématique) il devient de plus en plus difficile d'analyser le groupe
comme un bloc monolithique. Bien que partant d'une perspective bourdieusienne,
Dominique Marchetti192 en arrive aux même conclusions : il faut étudier les sous-
espaces du journalisme individuellement, et penser les relations qu'ils entretiennent
entre eux.

A cause de contraintes de temps, la présente étude s'est concentrée sur des


journalistes locaux. Elle ne permet donc pas de comprendre en quoi les différents
segments de la profession peuvent se rassembler ou, au contraire, se distinguer à
propos du procédé angulaire. Son but n'était évidemment pas de bâtir un propos
valable pour tout le journalisme. Il s'agissait, pour commencer, de repérer en quoi la
technique participait de la définition des identités professionnelles de journalistes
locaux confrontés à des conditions de travail relativement différentes. Rien de plus. A
l'avenir, il nous semble qu'un travail sur le procédé angulaire devrait étudier ses
usages dans différents sous-univers de la profession, afin de les relier à des
contraintes, des positions, des stratégies, des luttes internes, des influences
réciproques, etc. Dans le but, également, de comprendre comment ces utilisations
contradictoires peuvent modifier la signification du procédé angulaire, ou la manière
dont il est mis en œuvre. Il s'agit de comprendre si la notion possède la même
signification pour l'ensemble des professionnels ou si, au contraire, elle est plus
190 Ibid., p.69.
191 Lévêque S., [Link]., 2004.
192 Marchetti D., « Les sous champs spécialisés du journalisme », 2001.

2010 121/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

mobilisée par certains segments. Si oui, le font-ils dans le cadre d'une stratégie de
distinction ? Quelles sont, par ailleurs, les conditions de possibilité de l'usage de la
pratique angulaire ?

Ce travail aura souvent amusé les journalistes et beaucoup le trouvaient


saugrenu. « Vous allez vraiment écrire 50 pages sur l'angle ! Ça ne va pas être
facile !193 », nous a dit une pigiste avec un air désolé de ne pouvoir aider plus. Au
terme de ce travail, il apparait au contraire que le sujet était plus ambitieux que ce
que nous imaginions et que beaucoup reste à faire pour comprendre d'un point de vue
dynamique quel peut être l'apport du procédé angulaire aux identités professionnels
des journalistes.

193 Une journaliste pigiste, lors d'un entretien.

2010 122/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Bibliographie
Apports théoriques
 Becker H., Les Mondes de l’art, Flammarion, 2006.
 Bucher R., Strauss A., « La dynamique des professions » in : Strauss La trame
de la négociation, L’Harmattan, 2004.
 Briquet J-L., « Communiquer en actes. Prescriptions et exercice quotidien du
métier politique » in : Politix, Vol 7, n°28, 1994, pp. 16-26.
 Dubar C. & Tripier P., Sociologie des professions, Armand Colin, coll. « U »,
1998.
 Hughes E., Le regard sociologique, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en
Sciences Sociales, 1996.
 Lagroye J., « Etre du métier » in : Politix, Vol 7, n°28, 1994, pp. 5-15.
 Le Breton D., L’interactionnisme symbolique, Presses Universitaires de France,
2004.
 Lévêque S., « Analyser la profession journalistique « par le bas ». La profession
journalistique à l’épreuve de la sociologie intéractionniste des professions. », in :
Legavre (dir.), La presse écrite : objets délaissés, L’Harmattan, 2004.
 Strauss A., La trame de la négociation, L’Harmattan, 1992.

Sur le groupe professionnel des


journalistes
 Accardo A. (dir.), Journalistes précaires, le Mascaret, 1998.
 Ballastre G., « Précarité et fabrication de l’information » in Accardo A. (dir.),
Journalistes précaires, le Mascaret, 1998.
 Bourdon J., « Une identité professionnelle à éclipses », in : Politix, Vol 5, n°19,
1992.
 Chalaby J., The invention of journalism, MacMillan Press LTD, Londres, 1998.
 Ferenczi T., L'invention du journalisme en France. Naissance de la presse
moderne à la fin du XIXe siècle, Plon, 1993.
 Grévisse B., « Légitimité, éthique et déontologie » in : Hermès n°35, 2003,
pp.223-230.
 Kovach B. & Rosenstiel T., The elements of journalism, New York, Three rivers

2010 123/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

press, 2001.
 Le Bohec J., Les mythes professionnels des journalistes, L’Harmattan, 2000.
 Lemieux C., Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail
journalistique et des ses critiques, Métailié, 2000.
 Leteinturier C., « L’hétérogénéité des journalistes » in : Hermès n°35, 2003, pp.
35-48.
 Marchetti D., « Les sous-champs spécialisés du journalisme », Réseaux n°111,
2002.
 Mercier A., « Présentation générale. Regard sociologique sur le métier et regard
critique sur ses pratiques » in : [Link] (dir.) Les journalistes, CNRS éditions,
2009.
 Muhlmann G., Une histoire politique du journalisme, Presses Universitaires de
France, 2004.
 Neveu E., Sociologie du journalisme, La découverte, coll. « Repères », 2001.
 Ruellan D., Le journalisme ou Le professionnalisme du flou, presses
Universitaires de Grenoble, 2007.
 Ruellan D., Les « pro » du journalisme. De l’état au statut, la construction d’un
espace professionnel, Presses universitaires de Rennes, 1997.
 Ruellan D., « L’information locale sans journalistes ? » in C. Delporte (dir.)
Médias et villes, Publication de l’Université François-Rabelais, Tours, 1999.
 Ruellan D. & Thierry D., Journal local et réseaux informatiques. Travail
coopéraif, décentralisation et identité des journalistes, L'Harmattan, 1998.
 Ruffin F., Les petits soldats du journalisme, Les Arènes, 2003.

Sur la travail quotidien des journalistes


 Agnès Y., Le grand bazar de l'info. Pour en finir avec le maljournalisme,
éditions Michalon, 2005.
 Ballastre G., « Journal d’un JRI ou Les Sherpas de l’information » in Accardo
A. (dir.), Journalistes au quotidien, le Mascaret, 1995.
 Bigot-Legros G., “Métamorphose d’un fait divers. Ethnographie de la presse
locale”, in Réseaux, 1996, volume 14, n°75.
 Cabrolié S., «Les journalistes du [Link] et le dispositif technique de
production de l'information », in : Réseaux vol 2-3, 2010.
 Civard-Racinais A., Le journaliste, l’avocat et le juge. Les coulisses d’une
relation ambiguë, L’Harmattan, 2003.
 Frisque C., L’activité journalistique au quotidien Travail relationnel et
rédactionnel des journalistes de Presse Quotidienne Régionale, thèse pour le

2010 124/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

doctorat de Science Politique, 2002,l’Université Paris-X Nanterre (dir. Michel


Dobry).
 Gimbert C. & Rochard Y., « Pratiques et limites des genres en presse de
proximité » in Utard & Ringoot (dir.) Les genres journalistiques, L’Harmattan,
2009.
 Lacan J-F., «Journal d’un chien » in Lacan, Palmer, Ruellan : Les journalistes,
stars, scribes et scribouillards, Syrus, 1994.
 Le Bohec J., « Les rapports entre élus et localiers. La photographie de presse
comme enjeu de pouvoir », in Politix, vol 7, n°28, 1994.
 Michel S., « Introduction : des voix dans le 9.3 » in Bondy Blog, Seuil, 2006.
 Ruellan D., « La routine de l’angle », Questions de communication, n°10,
Presses Universitaires de Nancy, 2006.
 Siracusa J., Le JT, Machine à décrire, De Boeck, 2001

Sur le journalisme situé par rapport aux


activités qui lui sont proches
 Aubert A., La société civile et ses médias, Le Bord de l'eau, 2009.
 Augey D., « Les journalistes : petits maillons au bout de la chaîne industrielle »
in : Hermès n° 35, 2003, pp. 73-79.
 Becker H., « Sociologie visuelle, photographie documentaire et
photojournalisme » in : Communications, 71, 2001.
 Cornu G. & Ruellan D., « Technicité intellectuelle et professionnalisme des
journalistes », Réseaux, Vol. 11, n°62, 1993.
 Labasse B., « Quand le cadre fait le tableau : référentiels cognitifs et perception
de l’actualité » in Les Cahiers du Journalisme, printemps 2004.
 Lavoinne Y., « Le journaliste, l’histoire et l’historien. Les avatars d’une identité
professionnelle » (1935-1991) » in : Réseaux, Volume 10, n°51, 1992.
 Mathien M., Les journalistes et le système médiatique, Hachette, 1992.
 Muhlmann G., Le Regard du journaliste en démocratie, thèse pour le doctorat
de Science Politique, 2001 (dir. M. Abensour).
 Park R., Le journaliste et le sociologue, Seuil / Presses de Sciences Po, 2008.
 Plenel E., « Actualité de Park » in Park R., Le journaliste et le sociologue,
Seuil / Presses de Sciences Po, 2008.
 Rieffel R., « Journalistes et intellectuels : une nouvelle configuration
culturelle ? » in : Réseaux, Volume 10, n°51, 1992.
 Ringoot R. & Utard J-M., “Le genre : une catégorisation peu catégorique” in

2010 125/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Utard & Ringoot (dir.) Les genres journalistiques, L’Harmattan, 2009.


 Roskis E., « Tant de clichés et si peu d’images » in Le Monde Diplomatique,
janvier 2003.
 Ruellan D., « Les frontières d’une vocation » in Lacan, Palmer, Ruellan : Les
journalistes, stars, scribes et scribouillards, Syrus, 1994.
 Ruellan D., « Genres, angle et professionnalisme » in Utard & Ringoot (dir.)
Les genres journalistiques, L’Harmattan, 2009.
 Siméant J., « Déontologie et crédibilité. Le réglage des relations
professionnelles au CFJ », in Politix Vol.5, n°19, 1992.
 Watine T., « Entre réalité, vérité et objectivité : la « perspective » journalistique », in
Les Cahiers du journalisme, Printemps 2004.

Pédagogie – Manuels
 Guide du correspondant local, éditions du CFPJ, 1993.
 Agnès Y., Manuel de journalisme, La découverte, coll. « Repères », 2002.
 Bachmann P., Communiquer avec la presse, éditions du CFPJ, 1994.
 Bobin C., L’angle journalistique, éditions du CFPJ, 2009.
 Boucher J-D., Le reportage écrit, éditions du CFPJ, 1993.
 Charon Y., L’interview à la télévision, CFPJ éditions, 1991.
 Da Lage O., Obtenir sa carte de presse et la conserver, Guide Légipresse, 2003.
 De Broucker J., Pratique de l’information et écritures journalistiques, CFPJ
éditions, 1995.
 Furet C., Le titre, CFPJ éditions, 1995.
 Grevisse B., Ecritures journalistiques, De Boeck, 2008.
 Hoffbeck G., Ecrire pour un journal, Dunod, 2001.
 Martin-Lagardette J-L., Le guide de l’écriture journalistique, La découverte,
2009.
 Montant H., L’interview écrite et le portrait, éditions du CFPJ, 1995.
 Morel P., La communication d'entreprise, Unibert, 2009.
 Mourinquand J., L’enquête, éditions du CFPJ, 1994.
 Nobécourt P. & Cazard X., Guide de la pige, Entrecom, 1995.
 Rouez J., L’écrit web, éditions du CFPJ,
 Sallinen D., Les clés pour publier en ligne, Victoires editions, 2007.
 Vital-Durand B., La pratique du faits divers, éditions du CFPJ, 2009.
 Voirol M., Guide de la rédaction, éditions du CFPJ, 1995.

2010 126/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Autres documents
 Bailleul C., « Compte Rendu d'expérience en milieu professionnel », Rennes 2,
UFR de Lettres.
 Gerverau L. (dir.), Dictionnaire mondial des images, Nouveau Monde éditions,
2006.
 Karel W., Le journal commence à 20 heures, Paris, Naive éditions, 1999.
 « Comment accrocher les journaliste », in Stratégies, février 2004.

2010 127/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Annexes
Liste des personnes rencontrées
Lors d'entretiens enregistrés

 Marion Ablain, journaliste, Ouest France.


 Carole André, journaliste pigiste.
 Hervé Babonneau, adjoint du responsable du service économique, Ouest France.
 Clothilde Cheron, journaliste pigiste.
 Paul Goupil, rédacteur en chef adjoint, Ouest France.
 Anne-Laure Grosmolard, journaliste pigiste.
 Nicolas Legendre, journaliste, Le Mensuel de Rennes.
 Edouard Maret, journaliste, Ouest France.
 Thierry Richard, chef du service politique, Ouest France.
 Pascale Vergereau, journaliste, Ouest France.
 Nolwenn Weiler, journaliste pigiste, Ouest France.

Lors d'entretiens non enregistrés mais au cours desquels des notes


ont été prises

 Isabelle Bordes, journaliste, Ouest France.


 Emmanuel Chaunu, dessinateur de presse, Ouest France.
 Colette David, journaliste au service Informations Générales, Ouest France.
 Catherine Jaunau, rédactrice, France 3 Bretagne.
 Tanguy Loisel, journaliste, Ouest France.
 Gilles Raoult, rédacteur, France 3 Bretagne.
 Isabelle Rettig, rédactrice, France 3 Bretagne.
 Michel Rouger, retraité d' Ouest France.
 Claire Thévenoux, cheffe du service Informations générales, Ouest France.
 Xavier Thierry, journaliste, Ouest France.
 Stéphane Vernay, rédacteur en chef de la rédaction locale de Rennes, , Ouest
France.

2010 128/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Grille d'entretien avec les journalistes


pigistes

Parcours

Quelle est votre formation initiale ? Pourquoi le journalisme? Quel a été votre
parcours depuis ? Pour quels médias travaillez-vous actuellement ? Quels sont les
genres journalistiques que vous mobilisez le plus souvent, dans ces journaux ?
Avez-vous eu des cours, des formations, des enseignements à propos de l’angle ?
Pour vous, qu’est-ce qu’un angle ? Une technique que l’on peut employer ou non ?
Un point de vue, qui est présent dans chaque article, qu’on le veuille ou non ? Durant
quelles phases de travail le fait-on intervenir ? Est-il important, pour un journaliste,
de bien penser à son angle ? Et pour un pigiste : quelles spécificités ? Le pigiste doit-
il développer des qualités singulières, qui ne sont peut-être pas celles des autres
journalistes ?

Travail de préparation à l'entrée sur le terrain

Est-ce toujours à vous de proposer des sujets ? Comment les choisissez-vous :


cherchez vous à voir l’intérêt d’un thème en soi, ou faut-il directement penser à la
manière dont on va le vendre ?
Dans quels cas est-ce que vous vous renseignez sur les sujets avant d’aller sur le
terrain ? Est-ce qu’il y a des fois ou vous partez sans avoir aucune idée de ce que
vous allez rapporter ? Comment décide-t-on des sources à rencontrer ?
Est-ce que, parfois, il vaut mieux partir sans angle défini ? Pourquoi ? Avant d’aller
sur le terrain, diriez-vous que définir un angle, c’est formuler une question – et une
seule – ainsi qu’une ébauche de réponse ?

Travail de terrain

Prenez-vous beaucoup de notes ?

2010 129/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Dans quelles situations vos questions sont-elles prévues avant d’arriver sur le
terrain ? Vous arrive-t-il d’être perdu parce que le discours de votre interlocuteur est
trop compliqué, trop désordonné ? Comment réagit-on, dans cette situation ?
A l’inverse, comment réagissez-vous face à un interlocuteur qui semble avoir un
discours tout préparé et qui souhaite vous l’imposer ?
Arrive-t-il fréquemment que vous ne parveniez pas à obtenir des réponses aux
questions que vous vous posez ?

Écriture

Comment apprend-on l’écriture journalistique ? Est-ce que cela peut se


transmettre ? Y a-t-il des règles ?
Est-ce qu’il y a des « trucs » pour écrire efficacement ? Je pense par exemple aux
genres : est-ce que ça aide, est-ce que cela permet de trouver de l’inspiration ?
Est-ce qu’utiliser un genre précis implique nécessairement d’angler de telle ou telle
manière ? Est-ce que cela dispense d’angler ? Y a-t-il des types d’angles ?
A quel moment intervient le synopsis ? Le synopsis vous aide-t-il angler votre papier,
à faire simple ou à identifier votre fil directeur ?

2010 130/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

« Les bâtiments du futur devront être


étanches ».

Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 18 février 2010, en
page 9 (rubrique « Rennes »).

NB : Cet article était originellement signé. Le nom de l'auteur a été effacé.

2010 131/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

« Vols avec arme : un suspect interpellé


lundi »

Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 18 février 2010, en
page 10 (rubrique « Rennes »).

NB : Cet article était originellement signé. Le nom de l'auteur a été effacé.

2010 132/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

« Polyphonies de mars à la maison de la


poésie »

Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 18 février 2010, en
page 15 (rubrique « Sortir »).

NB : Cet article était originellement signé. Le nom de l'auteur a été effacé.

2010 133/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

« A la chasse au trésor, un GPS pour


boussole ».

Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée du 23 février 2010, en
page 11 (rubrique « Rennes »).

NB : Cet article était originellement signé. Le nom de l'auteur a été effacé.

2010 134/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

« Les rois et reines des échecs sacrés à


Bréquigny ».

Article publié dans l'édition rennaise d' Ouest France datée des 20 et 21 février
2010, en page 12 (rubrique « Rennes »).

NB : Cet article était originellement signé. Le nom de l'auteur a été effacé.

2010 135/136
L'angle journalistique Pierre YACGER

Quatre versions d'une même image

2010 136/136

Vous aimerez peut-être aussi