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048-49 Elements

Cet article discute de la position de la revue sur le Tiers Monde. Il explique que la revue soutient la cause des peuples du Tiers Monde et leur droit à l'indépendance et l'autosuffisance, et s'oppose à la fois au colonialisme soviétique et américain.

Transféré par

Michel Fritsch
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Cet article discute de la position de la revue sur le Tiers Monde. Il explique que la revue soutient la cause des peuples du Tiers Monde et leur droit à l'indépendance et l'autosuffisance, et s'oppose à la fois au colonialisme soviétique et américain.

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LA REVUE DE LA NOUVELLE DROITE ·

hiver 83-84 - 20 F - n °48-49

TIERS
MONDISME
ET CAUSE DES PEUPLES
1M 2139 -48-49-20 FF 1
BELGIQU E 115 FB - MAROC 18 DH ,
CANADA 2,95 $
Europe - Tiers monde •

éléments pour la
La nouvelle alliance civilisation européenne
LA REVUE CULTURELLE
DE LA NOUVELLE DROITE

E n décembre dernier, les Etats-Unis décidaient de se retirer de l'Unesco afin de protester


contre l'orientation «tiers-mondiste» de cette organisation, orientation pourtant acquise sur
direction:
la base du vote majoritaire- et dont on ne saurait s'étonner, puisque le Tiers monde constitue
la majorité des Etats membres. Cette décision était justifiée, d'après le conservateur Owen Har- Pierre Vial
ries, ancien ambassadeur auprès de l'Unesco, par le fait que cet organisme «attaque l'économie
libérale et les sociétés multinationales, et aussi qu'il cherche à dégrader la notion de droits indivi-
duels en faveur du droit des peuples». L'aveu est révélateur. Les Etats-Unis sont hostiles au droit éditorialiste :
des peuples. Ils en tiennent pour les droits de l'individu abstrait. De l'homme de partout et de Robert de Herte
nulle part.
Nous sommes, quant à nous, pour le Tiers monde. Nous nous en expliquons dans ce numéro.
Nous sommes pour le Tiers monde parce que nous défendons la cause des peuples, et que c'est secrétaires de rédaction :
dans le Tiers monde que la notion de peuple est encore aujourd'hui le mieux perçue et le mieux Eric Lecendreux
défendue. Le thème raciste de la solidarité blanche est inacceptable. Il conduit logiquement à être Joseph Joubert
solidaire de l'Union soviétique en Afghanistan et. de Washington en Amérique centrale. Nous ne
sommes ni du côté -de Pinochet, ni du côté des «somozistes» du Nicaragua, ni du côté des latifun-
diakes de la grosse bourgeoisie qui trahit son peuple pour augmenter ses profits. Nous sommes
contre le colonialisme soviétique tout autant que contre le coca-colonialisme américain. administration :
A ceux qui croient que c'est «faire le jeu des Russes» que de s'opposer aux Américains, il n'est Annie Delmas
que trop facile de retourner l'argument. On ne répétera jamais assez que les pays occidentaux,
à commencer par les Etats-Unis, portent une responsabilité historique écrasante dans l'orientation
à l'Est de certains pays du Tiers monde, qui, désespérant de trouver en Occident un encourage- 13 rue Charles-Lecocq
ment à devenir indépendants, n'ont eu d'autre solution, pour contre-balancer le poids de j'impé- 75737 Paris Cedex 15
rialisme américain, que de se tourner vers les Russes. C'est en soutenant les gouvernements fanto.. Tél. : 530.12.37
ches les plus invraisemblablement corrompus, pour la seule raison que ceux-ci avaient fait acte
d'allégeance vis-à-vis des multinationales, que les Etats-Unis ont poussé des mouvements de légi-
time révolte à regarder avec faveur du côté du communisme. Le libéralisme apparaît, ici encore,
réalisation technique :
comme le meilleur allié de l'Est - comme son repoussoir.
«La Source d'On>
Le cas de Cuba est exemplaire. Quelques jours avant sa mort, John F. Kennedy reconnaissait : à Marsat (Puy-de-Dôme)
«Nous avons sécrété, construit, fabriqué de toutes pièces, sans nous en rendre compte, le mouve-
ment castriste». Ayant abattu le régime de Battista, Castro hésitait encore sur ses orientations.
L'hostilité qu'il rencontra aux Etats-Unis lors de son séjour d'avril1959 ne lui laissa pas le clioix.
Les Etats-Unis ont alors laissé passer une occasion inespérée dans leur histoire de réviser lel)l' poli-
tique. La seule manière de mettre un terme à l' «influence idéologique de l'Est» dans le Tiers monde, Journal bimestriel publié par la
c'est d'aider celui-ci à réaliser son indépendance et son autosuffisance, et ne p~s donner à la criti- Société d'Edition, de Presse et de
que soviétique matière à s'exercer à partir di!S injustices, de la corruption et de la néocolonisation. Publicité, S.A.R.L. au capital de
70 000 F. Siège social : 13 rue
L'[Link] soviétique ne doit pas, au demeurant, être surestimée. Au cours des dix dernières Charles-Lecocq, 75037 Paris
années, l'URSS a perdu de nombreux points d'appui dans le Tiers monde : Egypte, Inde, Soma- Cedex 15. Directeur de la publica-
lie. En décembre 1980, son intervention en Afghanistan lui a aliéné les· sympathies de nombreux tion : Pierre Vial. La reproduction
pays islamiques. Durant l'été 1982, lors de l'attaque israélienne contre le Liban, elle a offert une des textes publiés par Eléments est
véritable démonstration d'impuissance. Presque partout (Zimbabwé, Yémen du Sud, Nicaragua, strictement interdite, sauf autori-
Bolivie), elle s'est révélée incapable de transformer ses alliances en structures organisées. Il est sation particulière ou accord spé-
significatif que, ces dernières années, le Kremlin ait pris parti contre la thèse d'une «équidistance cial. Crédit illustration pour ce
entre les deux blocs» qu'il avait soutenue à l'époque de la conférence de Bandoeng. Victime, lui numéro : Roger-Viollet (8, 9, 10,
aussi, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, il a constaté que le non-alignement n'était 11, 12, 13, 15, 16, 28, 46, 54, 58,
62, 64, 65, 77, 78), Gamma (3, 17,
pas nécessairement une formule pour désigner pudiquement l'alignement sur le bloc socialiste ...
18, 19, 20, 22, 23, 24, 27, 29, 30,
Autour de 1905, le Tiers monde se tournait vers le Japon. Vers 1930, il se tournait vers l'Alle- 32, 40, 73, 74, 78, 81), Sygma (3,
magne. Il s'est tourné ensuite vers les Etats-Unis et l'Union soviétique. Il a chaque fois été déçu. 26, 31, 59, 69, 70, 71, 72, 73, 75,
Il lui reste aujourd'hui à se tourner vers l'Europe, qui, à la recherche elle-même d'une troisième 76, 77, 79, 80, 81), Monier (17, 17,
voie, est potentiellement l'allié de tous les pays qui, dans le monde, cherchent à échapper à l'em- 24, 31, 52, 63), S.I.R.P.A. (7, 11),
prise des superpuissances. Encore faut-il que l'Europe s'en rende compte, qu'elle fasse du dialo- Rush (55), Muscat (53), Usis (21),
gue Nord-Sud un moyen de briser la dialectique Est-Oûest, qu'elle donne l'exemple et aille de l'avant. Archives (4, 5, 6, 10, 13, 14, 15,
Un rêve impossible ? 16, 17, 18, 19, 23, 26, 32, 46, 47,
48, 49, 51, 56, 57, 60, 61, 62, 65,
Robert de HERTE 66, 67, 68, 81, 82).
2

somma1re
Cet enfant immigré perdu
dans les amas d'ordures
de la Courneuve, qui Notre couverture : «La planète bicéphale»,
brandit une poupée de dessin original de Didier Vial, mis en couleurs
Goldorak (l'ultime messie
nippo-occidental), incarne par Ingrid Mabire. Le conflit-
à lui seul la détresse coopération qui caractérise" les relations
matérielle et culturelle
des nouveaux esclaves des entre les deux super-grands laisse aux pays
temps modernes. Déportés. tiers une marge de manœuvre idéologiquement
exploités et laminés infime: l'occidentalisation ou la
spirituellement par
l 'avènement du grand finlandisation. A la recherche d'une troisième
drugstore universel, les voie, des courants se font jour, dans le
enfants du Tiers monde
ont finalement trouvé Tiers monde comme en Europe, qui
• dans le «monde libre» revendiquent tous le droit des peuples à disposer
le plus grand oppresseur
de toute leur histoire. de leur destin, au nom d'un authentique
Celui de la mort tiède différentialisme (notre dossier, pages 5 à 49).
de la diversité des peuples
et des cultures d'une C'est à ce titre qu'une critique fondamentale
planète en péril. de la société multiraciale, héritée d'un siècle de
colonialisme et d'immigration .incontrôlée,
prend toute sa pertinence (page 69).

· HJVER·
- .
l983/84 N° 48

5 Les métamorphoses du colonialisme, par


Alain de Benoist.
15 La difficile naissance du tiers-mondisme, par
A. B.
21 Pour un autre tiers-mondisme, par Robert
de Herte.
Edmond 'Maire savoure avec contentement la fraternité sou- 27 Le développement en question, par R. H.
riante des «beurs» marcheurs, pendant les rares instants de
liberté que lui laisse son poste de chef charismatique de feue 33 Pour le Tiers monde, quelles solutions ? , par
la «deuxième gauche». Toute la démagogie satisfaite d'un socia- Alain de Benoist.
lisme à visage «humain>>, qui masque derrière une prétendue
·générosité les fondements universalistes de sa doctrine (page 69). 47 Colloque du GRECE : la troisième voie.
50 Une histoire de la génétique, par Yves
Derrière la montée de
l'intégrisme musulman et Christen.
du terrorisme iranien, 51 Le centenaire de Mendel, par Y. C.
c'est l'Islam "tout entier 53 Un stoïcien chez les médecins, par Guillaume
qui manifeste sa volonté
de ressourcement culturel Faye.
en tournant simulta- 55 L'espace le plus difficile, par Claudine Glot.
nément le dos aux
modèle-types occidental 57 Un prophète nommé Abellio, par Patrick
et soviétique. Parment.
Formalisation la plus
aboutie d'une prise de 60 Ainsi parlait Zarathoustra, par Robert Dun.
conscience, en voie de 63 Rougier contre la «mystique» démocratique,
généralisation chez la
plupart des peuples du par G. F.
Tiers monde, de la 66 Les voix sauvages, par Annie Rimorini.
nécessité vitale d'imaginer 69 La société multiraciale en question, parG. F.
d'autres modèles de
développement, intégrant 77 L'intégrisme musulman : une vraie révolu-
les particularismes tion culturelle, par Pierre Vial.
culturels (page 77).
3
faits et gestes
qui est en train de s'édifier un nouveau style, que certains
dans l'imagination des jeunes trouvent exaltant, d'autres
générations . A la croisée de la insupportable. En tout cas,
Paganisme science-fiction, de l'art provo- accrochez-vous, ça décoiffe !
cation et des grands mythes (Diffusion: A.E.A.E., B.P .
immergés dans la mémoire 119-16, 75763 Paris Cédex
La présence d'une tradition d'une déchéance, est l'expres- collective, Avant-Guerre crée 16 ; la cassette : 60 francs).
mythique païenne dans les sion de l'importance du cel-
textes médiévaux retient de tisme, et notamment du cel-
plus en plus l'attention des tisme irlandais, dans l'étude
chercheurs. La revue Annales.
Economies. Sociétés. Civilisa-
comparée des sociétés et des
cultures médiévales».
Révolution conservatrice
tions, éditée par Armand D'autre part, la revue
Colin, a ainsi publié dans son Europe (146 rue du Fbg Pois-
numéro de septembre-octobre sonnière, 75010 Paris) a inti- La Burschenschaft Danu- allemandes. Une bonne illus-
1983 une remarquable étude tulé son numéro 654, d'octo- bia et l'Ostpolitischen deuts- tration en est donnée par
de Christian-J. Guyonvarc'h, bre 1983, Le Moyen Age chen Studenten- Verband ont Arnaud lmatz, dans son
La mort de Muirchertach, fils maintenant. On y trouve un organisé à Munich, du 28 au ouvrage José Antonio et la
d'Erc. Texte irlandais du très article de Joël H. Grisward, 30 octobre 1983, un colloque Phalange espagnole (Alba-
Haut Moyen Age :la femme, Uter Pendragon, Artur et sur «Révolution conservatrice tros, 1981), qui, rappelant
le saint et le roi. «Ce texte, l'idéologie royale des Indo- et national-bolchevisme». Un qu'en Espagne la droite libé-
explique Guyonvarc'h, est de Européens. Structure trifonc- sujet qui, très mal connu en rale traitait José Antonio de
la même veine que les !mm- tionnelle et roman arturien. France, retient désormais l'at- «national-bolchevik», rap-
rama ou «Navigations» chris- «Artur, écrit Gris ward, dont tention de nombre d'histo- porte le témoignage de
tianisées : nous avons affaire la conception a nécessité riens, comme l'a montré, en Ramon Serrano Suner, beau-
à la récupération ecclésiasti- l'usage des trois fonctions, janvier-mars 1982, un numéro frère de Franco et qui fut
que totale de schèmes mythi- n'est admis au sacre, donc à de la Revue d'Allemagne con- ministre des Affaires étrangè-
ques et tout est à envisager en la royauté effective, qu'après sacré à «Révolution conserva- res, selon lequel «José Anto-
fonction du changement de qu'il a satisfait à une triple trice et modernité». Il faut nio et Franco n'avaient ni
religion». Jacques Le Goff, épreuve, à trois essais dont ajouter que révolution conser- sympathie ni estime l'un pour
dans une note de présenta- chacun révèle sa compétence vatrice et national-bolche- l'autre. Ils se trouvaient dans
tion, souligne l'intérêt de ce sur un domaine différent de ce visme sont des courants, d'ail- des mondes très éloignés par
texte pour «1' histoire de la même cadre des trois fonc- leurs complexes, qui ont lar- leurs mentalités, leurs sensibi-
christianisation des mondes tions indo-européennes». gement débordé les frontières lités et leurs idéologies».
païens, des processus par les-
quels le christianisme combat,
oblitère et reprend, baptisé, le
vieux fonds païen, histoire des Point virgule
rapports entre culture ecclé-
siastique et mythologie
païenne, une mythologie en
train de subir la première Combat cultur-el et métapo- la directrice littéraire,
phase de sa longue dégrada- litique sont désormais des réa- Mariana de Alburquerque,
tion en folklore( ... ) Ce docu- lités bien vivantes en Espagne. veulent faire de Punto y
ment d'histoire de l'Irlande Le Centra de Estudios Nueva Coma le moyen d'expression
ancienne, cette «annale Cuttura édite en effet une et d'action privilégié d'une
mythique», qui est aussi un revue bimestrielle, Punto y nouvelle droite espagnole
témoignage sur le processus coma, qui porte en sous-titre (Apartado de Correos,
de longue durée d'une évolu- «la force de la culture» et se 50.404, Madrid).

P9U!gJ~A~~lUJ.a
tion culturelle qui est celle Ch. Guyonvarc'h consacre au mouvement des
idées. Remarquablement illus-
trée, cette nouvelle revue a
pour thème central de son
Avant -guerre premier numéro : «liberté et
culture», avec des articles
consacrés à Stéphane
L'équipe d'Avant-Guerre, d'Europe». Sur fond de musi- Lu pasco, Hans J. Eysenck,
qui a fait quelque bruit l'an que composée au synthé- Jacques Monod, Konrad
dernier dans le landerneau des ordinateur, les chasseurs- Lorenz. Le numéro deux sera
radios libres et récidive cette requins de la Fédération consacré aux «nouveaux bar-
année sur les ondes de La voix décollent en rugissant pour bares», le numéro trois à l'Eu-
du lézard (103,9 MHZ), a réa- aller punir un gros avion, rope. Le directeur, Isidro
lisé un sonorama intitulé «obscène et rose», défi au Juan Palacios, le rédacteur en
«Scènes de chasse en ciel monde d'acier et de flamme chef, José Javier Espanza, et
4
-Tiens, mon ga rçon , voici les outils pour travailler
a la route ùe Kabylie. Tu déblaies d'abord ton terrain
avec celui-ci , puis tu continues avec l'autre ; c'est pas
plus malin que ça .

Le Second Empire excepté, la colonisation française fut dominée par l'irrespect du principe des nationalités et l'assimilation de peuples
à vocation dépersonnalisante. Ci-dessus à gauche : officiers de tirailleurs algériens en 1857. A droite : scène de la vie coloniale vers 1860.
Les petits-fils de 1789, pas plus que les «pionniers» américains, ne s'embarrassaient d'humanité. Droits de l'homme contre droits des peuples...

Les 111étalllorphoses du colonialis111e


C ' 1est'Algérie,
au moment de la conquête de
qui commence en 1830 et
de la France. Si nous voulons réellement
saper par la base la société arabe ( ... ) pro-
tout comme un palliatif, une compensation
vis-à-vis de la défaite française devant la
s'achève en 1843, avec la prise de la smala cédons comme les premiers chrétiens : négli- puissance prussienne : en rétablissant, par
d'Abd-el-Kader, que l'on enregistre en geons les puissants, abaissons -les et des conquêtes outre-mer, un ordre politique
France les premières spéculations théoriques adressons-nous aux basses classes. Posons et une grandeur disparues en métropole, il
concernant la colonisation. Fait caractéris- celles-ci sur le pinacle ! » s'agit de lutter contre l'amoindrissement et
tique : les partisans les plus enthousiastes de Le peuplement de l'Algérie commence !'«irrémédiable déchéance» de la France.
l'expansion française sont les socialistes rapidement. En septembre 1848, le gouver- Aussi bien l'idée coloniale va-t-elle se répan-
«utopiques», dont l'attitude contraste alors nement républicain ouvre un crédit de cin- dre assez lentement, à l'initiative d'un mou-
avec celle de certains auteurs libéraux, quante millions pour fonder des «colonies vement d'opinion largement constitué sous
comme Jean-Baptiste Say. Il s'agit notam- agricoles» ; deux mois plus tard, l'Algérie forme de «lobby» (2).
ment des saint-simoniens, qui proposent dès est subdivisée en trois départements français. Le premier grand livre en faveur de la
1833 la départementalisation de l'Algérie, et Dans les Annales algériennes de 1854, Pel- colonisation, De la colonisation chez les peu-
des disciples de Fourier et de Cabet. Ce der- lissier de Reynaud précise que les colons vin- ples modernes, paru en 1874, a pour auteur
nier définit la colonisation comme la «con- rent surtout des grandes villes, et qu'ils Paul Leroy-Beaulieu, jeune publiciste issu
quête de l'univers inculte par l'humanité», «furent recrutés en grande part dans les d'une famille de grands bourgeois de tradi-
tandis que Louis Blanc la justifie au nom du rangs de ceux que nous appelons en France tion orléaniste, qui, quatre ans plus tôt (il
génie «essentiellement cosmopolite de la les socialistes et les communistes». Après la était alors âgé de vingt-trois ans), a reçu un
France». En 1843, Enfantin publie un essai défaite de 1870, de nombreux éléments issus prix de l'Académie des sciences morales et
sur la Colonisation de l'Algérie. Quatre ans de la diaspora alsacienne viendront s'ajou- politiques pour un mémoire sur Le système
plus tard, un candidat «montagnard» à la ter aux anciens «partageux» installés en colonial des peuples modernes. Dans ce livre,
Législative, le Dr Bodichon, voit dans l'im- Algérie aux frais de l'Etat. où il rejoint le point de vue d'un autre libé-
périalisme naissant exactement ce que les Toutefois, à cette date, on ne peut encore ral rallié à l'impérialisme colonial, Prevost-
tiers-mondistes verront plus tard dans la véritablement parler de colonialisme fran- Paradol (La France nouvelle. Chapitre de
décolonisation : un moyen d'œuvrer à la çais. Né au lendemain de l'intervention mili- l'avenir, 1868), Leroy-Beaulieu prononce
révolution. taire contre l'Annam Guillet 1857), celui-ci une vibrante apologie du colonialisme, sous-
«La connaissance de notre histoire et de ne s'élabore guère qu'après 1870. En outre, tendue par une profession de foi dans le pro-
nos aptitudes nationales, écrit-il dans ses comme l'a bien souligné Raoul Girardet (1), grès indéfini de la production et l'accroisse-
Etudes sur l'Algérie et l'Afrique, démontre lorsqu'il se précise, loin de manifester un
jusqu'à l'évidence que la France a reçu le sens d'affirmation conquérante ou une situa- (2) «C'est le parti colonial qui a voulu et qui
mandat de révolutionner le monde( ...) En tion de vitalité particulière, il apparaît sur- a enfanté la France coloniale», affirme
Afrique, nous devons étouffer l'aristocratie Charles-Robert Ageron («France coloniale
partout où elle se présentera. Le maintien de (1) Raoul Girardet, «L'idée coloniale en ou parti colonial ?», PUF, 1978, p. 298). Cf
l'aristocratie arabe de la part du gouverne- France de 1871 à 1962», Table ronde, 1972, aussi Nicole Priollaud et Patrice de Beer
ment algérien est une faute capitale( .. .) En et Poche-Pluriel, 1979. Nous citons ici (éd.), «La France colonisatrice», Liana Levi-
cela il a méconnu le caractère démocratique d'après la seconde édition. Sylvie Messinger, 1983. 5
Le christianisme se coula comme un gant dans l'impérialisme colonial. DécÜ/turer les peu-
ples au nom d'une vérité révélée, n'était pas une nouveauté pour lui. La «mission démo-
cratique universelle» de la France et l'évangélisationjorcéefirent bon ménage. Ci-dessus:
les moines-soldats du cardinal Lavigerie, évêque d'Alger. A droite, Son Eminence. Le
sabre, le goupillon et les principes de 1789 : un cocktail décapant.

ment des richesses, qui s'inspire directement que, implique alors une conception linéaire bulaire courant. Renan déclare que «la con-
de l'optimisme des Lumières. L'ouvrage de l'histoire. Les peuples non occidentaux quête d'un pays de race inférieure par une
s'ouvre d'ailleurs sur une formule sans équi- sont censés être restés à des «stades» histo- race supérieure qui s'y établit pour le gou-
voque : «La fondation des colonies est la riques dépassés. Les «primitifs» représentent verner n'a rien de choquant». En 1908, dans
meilleure affaire dans laquelle on puisse des vestiges «archaïques». La civilisation une lettre pastorale publiée à l'occasion de
engager les capitaux d'un vieux et riche occidentale est la plus «avancée». Les opi- l'annexion du Congo par la Belgique, le car-
pays». C'est très exactement l'opinion de nions varient quant aux chances, pour les dinal Mercier précise : la colonisation
Stuart Mill (Princip/es of Politica/ Eco- (I,Utres peuples, de parvenir à un stade plus «apparaît dans le plan providentiel comme
nomy), que les néomercantilistes répètent en «évolué». L'idée la plus répandue est néan- un acte de charité qu'à .u n moment donné
permanence après 1870 :le commerce colo- moins qu'ils peuvent «progresser», pourvu une nation supérieure doit aux races déshé-
nial est source de profits et de richesses, car qu'on les y aide, ce qui légitime la colonisa- ritées et qui est comme une obligation corol-
il est le seul à offrir à la métropole des tion. Quant à la conviction qu'au progrès laire de la supériorité de sa culture». A son
débouchés assurés. technique, critère principal du degré convent de septembre 1923, le Grand-Orient
L'argument, qui semble évident - mais d'«avancement» d'un peuple, correspond de France assurera «hautement» que l'œu-
qui est loin de correspondre à la réalité (cf. inéluctablement un progrès similaire dans vre coloniale de la Ille République est «au
encadré p. 12) - ,est repris par les hommes l'ordre de la morale, de l'intellect et des fond une œuvre de civilisation». A la cham-
politiques. En 1838, le député Dufaure décla- mœurs, elle est à peu près générale. La colo- bre, le 9 juillet 1925, Léon Blum dira :
rait déjà à la Chambre : «A la France est nisation apparaît ainsi, pour les missionnai- «Nous admettons le droit et même le devoir
échue la sainte mission d'affranchir le com- res, comme une occasion de continuer des races supérieures d'attirer à elles celles
merce de l'Europe des tributs et des avanies l'évangélisation des «païens», et pour les qui ne sont pas parvenues au même degré de
que leur imposaient les barbares». Dans La politiciens, comme un moyen de poursuivre culture et de les appeler aux progrès réalisés
Dépêche coloniale du 29 novembre 1929, le outre-mer l'œuvre d'expansion «démocra- grâce aux efforts de la science ou de l'indus-
directeur de la Ligue maritime et coloniale, tique» commencée en Europe à l'époque de trie». L'unanimité, on le voit, est entière.
Rondet-Saint, écrira : «Il ne faut pas se las- la Révolution. En outre, l'idée est fréquemment exprimée
ser de le répéter :la colonisation n'est ni une L'un des plus véhéments avocats de cette que les colonies sont faites pour accueillir le
intervention philosophique, ni un geste sen- thèse est le républicain Jules Ferry, selon qui «trop plein» de la métropole, selon une for-
timental. Que ce soit pour nous ou pour la France des droits de l'homme a, non seu- mule qu'on trouve déjà chez Cicéron
n'importe quel pays, elle est une affaire. Qui lement le droit, mais aussi le devoir d'assu- (Exhaurire sentinam Urbis). On espère ainsi
plus est, une affaire comportant invariable- mer une «mission démocratique universelle» résoudre le problème de la paupérisation et,
ment à sa base des sacrifices de temps, d'ar- en exportant partout dans le monde le con- subsidiairement, prévenir quelques désordres
gent, d'existences, lesquels trouvent leur jus- tenu des «immortels principes». Cette mis- sociaux. Le colon facilite la tâche du gen-
tification dans la rémunération». sion, déclare Ferry en 1882, consiste «sim- darme. C'est le thème : colonie = soupape
A l'intérêt commercial s'ajoutent d'autres plement à répandre ou à réveiller au sein des de sûreté. En 1879, au cours d'un banquet
arguments, que va bientôt ressasser la litté- autres races les notions supérieures dont commémoratif de l'abolition de l'esclavage
rature coloniale : les impératifs militaires, les nous avons gardé le dépôt». En 1890, (!), Victor Hugo s'écrie : «Versez votre trop-
bienfaits de l'évangélisation, la trempe du «Ferry-Tonkin» -il fut contraint à la plein dans cette Afrique, et du même coup
caractère national, l'extinction du paupé- démission après le désastre de Lang-Son résolvez vos questions sociales !»En 1919,
risme, etc. A partir de 1870, lorsque la doc- (1885)- publie un essai· sur Le Tonkin et Etienne Richet, membre du Conseil supé-
trine de l'impérialisme colonial commence la mère-patrie, où il affirme que les «races rieur des colonies, dira encore : «La ques-
à s'élaborer, aussi bien chez les socialistes supérieures», c'est-à-dire les sociétés occi- tion coloniale est un corollaire de la ques-
que chez les républicains ou les libéraux, dentales parvenues à un haut degré de déve- tion sociale, et celle-ci se résoudra par celle-
c'est surtout le thème de la «mission civili- loppement technique et scientifique, ont le là».
satrice» de la France, expression également devoir d'aider les «races inférieures» à s'en- A la fin du Second Empire, Flaubert écrit
empruntée au langage des Lumières, qui gager à leur suite sur la route du «progrès». dans son Dictionnaire des idées reçues :
devient le maître-mot du discours. Ces termes de «race supérieure» et de «Colonies. S'affliger quand on en parle».
6 L'idéologie dominante, religieuse ou laï- «race inférieure» font alors partie du voca- C'est alors l'opinion de beaucoup de ses
compatriotes. Outre les libéraux de l'école l'administrateur, le médecin ou l'instituteur, nes de l'Afrique du Nord». Aux Français,
manchestérienne, rebelles aux arguments des apporte la justice, l'égalité, l'école, la lutte il demande «le respect absolu de la menta-
néomercantilistes, l'idée coloniale à ses contre les forces d'oppression et de mort. lité, des mœurs et des situations acquises
débuts compte en effet parmi ses adversaires Mais pour les uns comme pour les autres, indigènes». A Alger, en 1865, il déclare aux
la plupart des hommes de droite, qu'il l'Occident représente les "Lumières" face au musulmans : «La France n'est pas venue
s'agisse des monarchistes, des conservateurs "Ténèbres" ... » (op. cit., p. 139). détruire la nationalité d'un peuple». Mais ce
ou encore des bonapartistes . qui, avec Paul Sur place, c'est-à-dire dans les colonies, revirement n'a pas le temps de passer dans
de Cassagnac, dénoncent «la cupidité effré- la doctrine dominante est celle de les faits. Après la chute de l'Empire, le décret
née des chefs républicains qui rêvent de con- l'assimilation- qui se situe dans le prolon- du 24 octobre 1870 prononce le retour à la
cessions de mines et de terrains» (Le Pays, gement de l'idéal révolutionnaire. La Cons- politique d'assimilation. De Ménerville, pré-
29 mai 1883). S'y ajoutent quelques person- titution de l'an III proclame d'ailleurs déjà sident de la Cour d'Alger, précise : «Deux
nalités isolées : Léon Bloy, Anatole France, que «les colonies sont parties intégrantes de sociétés opposées de mœurs, d'idées et de
Jules Vallès, Petrus Borel. la République» ; son rapporteur, Boissy religion, ne peuvent être assimilées que par
Les membres de la Ligue des patriotes se d' Anglas, se prononce pour l'assimilation et l'absorption de l'une par l'autre». Paul Bert,
méfient, eux aussi, de ce qu'ils appellent la assure qu'«il ne peut y avoir qu'une bonne président de la Société protectrice des colons,
«politique de dispersion nationale». Evo- manière d'administrer». Pour la philosophie a cette formule : «Il faut placer l'indigène
quant les conquêtes coloniales des années politique issue des Lumières, tous les hom- dans l'étroite nécessité de s'assimiler ou de
1885, Paul Déroulède écrira en 1905 : «Ces mes étant égaux, tous les peuples sont iden- disparaître». C'est le même Paul Bert qui,
succès qui créaient une diversion étaient aussi tiques : le genre humain marche vers son en 1886, fait afficher à Hanoï la Déclaration
une dispersion. Ils réjouissaient trop les Alle- <<Unité» . Il n'y a dès lors qu'une bonne façon des droits de l'homme traduite en
mands pour ne pas inquiéter les Français. de gouverner ; une bonne loi est par défini- vietnamien ...
Tout en célébrant l'honneur du drapeau, les tion universelle. Leroy-Beaulieu est lui aussi partisan de
patriotes ne pouvaient s'empêcher de pen- Dès 1858, le ministre de l'Algérie et des l'assimilation. La francisation des Arabes lui
ser et de dire bien haut que toutes ces peti- Colonies déclare à propos des indigènes : paraît même très simple : «Il faudrait, écrit-
tes victoires partielles, toutes ces petites guer- «Nous sommes en présence d'une nationa- il, radicalement modifier le système de la
res successives épuisaient autant la France lité armée et vivace qu'il faut éteindre par tribu, de la propriété collective, de la famille
qu'auraient pu le faire la guerre sainte et la 1' assimilation». Son conseiller, Clément polygame. Ces trois points obtenus, il ne res-
victoire libératrice». Telle est encore, en Du vernois, ajoute : «Depuis le jour où l'ar- terait plus que des détails dont on viendrait
1911, l'opinion de Maurice Barrès. Lui aussi mée française a mis le pied sur le territoire à bout avec le temps» (sic).
craint que les entreprises coloniales ne fas- algérien, les Arabes ont été supprimés en tant Devenue la doctrine officielle de la IIIème
sent oublier l'Alsace-Lorraine. Gambetta, que nationalité, et il en sera ainsi jusqu'au République, la politique d'assimilation sera
écrit-il, a «fait de la colonie pour détourner jour où l'armée française abandonnera le sol d'autant plus accentuée que le gouvernement
l'élite de notre armée du Rhin». A cette épo- algérien». du moment se situera plus nettement à gau-
que, comme le remarque Raoul Girardet, le Répudiant les mythes progressistes, le che. (Elle connaîtra son apogée sous le Front
nationalisme se partage nettement entre deux Second Empire va cependant rompre avec populaire, puis à la Libération, entre 1944
courants : un nationalisme de vocation stric- cette politique d'assimilation . Napoléon III, et 1946). Ses partisans la justifient par le
tement continentale et un nationalisme d'ex- qui décide la suppression du ministère de dogme de l'égalité. «Ainsi s'explique, écrit
pansion «impériale». l'Algérie, affirme :«La France, qui sympa- Charles-Robert Ageron, que les hommes de
Fondé en 1892 à la Chambre, sous la pré- thise avec les idées de nationalité, n'a pas le gauche aient toujours été repris par l'idéal
sidence d'Eugène Etienne, le Groupe colo- droit de transformer en Français les indigè- égalitaire de l'assimilation, à chaque fois du
nial compte en 1902, parmi ses deux cents
adhérents, une très forte majorité d'éléments Ci-contre : tirailleur algérien,
«républicains» et «progressistes», prolongée marin et zouave des
sur sa gauche par dix «radicaux» . Un groupe troupes coloniales dans la
analogue, présidé par Jules Siegfried, est deuxième moitié du X!Xème
formé au Sénat en 1898. Sa composition est siècle. Appliqué à l'armée
à peu près identique. En 1904, le radical- . française, qui cessait ainsi
socialiste Doumergue est ministre des Colo- d'être «nationale», l'idéal
nies. Jaurès ironise : «Ce sont deux radi- égalitaire de l'assimilation
caux, MM. de Lanessan et Doumer, qui ont rencontra l'opposition des
le plus longtemps gouverné l'Indochine. ' "______, hommes de droite, qui
C'est le brillant collaborateur de Clémen- accusaient le colonialisme,
ceau, M. Pichon, qui est le résident général phénomène de gauche,
. en Tunisie ! » de disperser les efforts de
Au lendemain de la première Guerre mon- la nation et de mépriser les
diale, l'idée d'une relativité des cultures et autres civilisations. La gauche
d'un pluralisme des civilisations, soutenue «progressiste» ne se dit
surtout par des auteurs «boches»- Oswald tardivement anti-colonialiste
Spengler et le comte de Keyserling - , tou- que pour poursuivre par
che en France très peu de gens. A droite d'autres moyens, le marxisme
comme à gauche, c'est au singulier que se et le néo-colonialisme
pense la «civilisation». La «supériorité de la notamment, le grand
civilisation occidentale», écrit Raoul Girar- rêve d'uniformisation et
det, «se confond, dans l'opinion catholique · -=........!:J d'assujettissement de · tous

et conservatrice, avec celle de la prééminence les peuples dans le creuset


de la seule religion révélée et des concepts d'une civilisation mondiale.
moraux qui lui sont rattachés. Elle se nour-
rit, dans l'opinion républicaine, de la foi
dans la Science, le Progrès, les idéaux de
1789. Pour les autres, l'Occident, incarné par 7
:.: ·. : ·. :: ::·.:::·: ::~ :.:.:·. :. ·.:::: ::.

Le père de la laïcité, Jules Ferry, donna un essor èonsidérable à la


politique coloniale. Il fut contraint de démissionner lors d'une séance
houleuse à la Chambre (ci-contre). Les colonies étaient aussi un moyen
de promotion sociale, comme l'illustre le destin du maréchal de
Saint-Arnaud, ancien garde du corps de Louis XVIII (ci-dessus).

moins qu'il leur fut possible de passer sous ministration directe. Au lieu de dissoudre les critique différencialiste de la colonisation,
silence un anticolonialisme de principe» (op. anciens cadres dirigeants, s'en servir - gou- critique extrêmement en avance sur son
cit., p. 199). A la fin du siècle dernier, des verner avec le mandarin, et non contre le temps, qui condamne avant tout les idées de
professeurs de droit colonial comme Paul mandarin( ...) Donc ne froisser aucune tra- gauche comme propagatrices de l' idéal éga-
Dislère et Arthur Girault sont les grands dition, ne changer aucune habitude, nous litaire de l'assimilation. Cette critique, qui
théoriciens de cette doctrine. Dans ses Prin- dire qu'il y a dans toute société une classe s'appuie sur une condamnation radicale de
cipes de colonisation et de législation colo- dirigeante née pour diriger, sans laquelle on l'égalitarisme pour affirmer que le modèle
niale, publiés en 1894, Girault déclare : ne fait rien». Lors de son second séjour en occidental de civilisation n'est pas nécessai-
«Nous, Français, sommes des Latins (.. .) Algérie, de 1903 à 1910, Lyautey critique rement le meilleur en soi, et qu'il existe pour
Nous ne savons faire, et par suite nous ne violemment l' «exclusivisme colon» et le les sociétés humaines une pluralité de voies
devons faire que l'assimilation» (p . 34). En mépris envers les musulmans qui, plus tard, de développement, est surtout le fait de deux
1923, le Grand-Orient de France prône !'«as- scandaliseront également Montherlant (La auteurs méconnus : Gabriel de Saussure et
similation progressive et complète des indi- rose des sables). En 1918, il ira jusqu'à écrire Gustave Le Bon.
gènes». En 1928, le secrétaire de la fédéra- à son ami Victor Barrucand : «Je crois la Dans son livre sur La psychologie politi-
tion socialiste de Madagascar écrit dans Le situation incurable. Les colons français ont que (Flammarion, 1910), Le Bon reprend,
Populaire : «Il faut assimiler les indigènes une mentalité de pur Boche, avec les mêmes sous la forme d'un texte sur «Les erreurs de
malgaches aux citoyens français». Deux ans théories sur les races inférieures destinées à psychologie politique en matière de coloni-
plus tard, dans le même journal, on trouve être exploitées sans merci. Il n'y a chez eux sation» (pp. 226-284), la matière d'une com-
à propos de l'Algérie la proposition sui- ni humanité ni intelligence». munication présentée au Congrès colonial de
vante :«C'est par les femmes indigènes que A la doctrine du protectorat se rattache 1889. La colonisation telle qu'elle est prati-
nous réaliserons le mieux l'assimilation des la «politique indigène», qui vise surtout à quée en France, affirme-t-il, repose sur une
races, car ce sont les femmes qui éduquent substituer une aide spécifique à une éduca- erreur psychologique majeure, consistant à
les enfants» (9 juin 1930). Le socialiste Mau- tion européenne inadaptée. L'un de ses par- postuler l'unité essentielle du genre humain
rice Violette déclare devant la Ligue des tisans, Chailley-Bert, fondateur de l'Institut et à faire bon marché des «idées héréditai-
droits de l'homme, en février 1931 : «Je ne colonial international, écrit : «Politique indi- res» sur lesquelles se fondent, dans chaque
connais pas d'autre politique coloniale pos- gène veut dire une politique qui reconnaît culture, les institutions et les croyances. Cri-
sible que celle de l'assimilation. Soutenir que une différence de race, de génie, d'aspira- tiquant violemment les illusions universalis-
l'indigène doit, comme on l'a dit, évoluer tions et de besoins entre les habitants indi- tes et le principe d'assimilation, Le Bon
dans sa propre civilisation est une affirma- gènes d'une possession et leurs maîtres euro- - l'un des rares Européens de son temps à
tion que je me refuse à comprendre». péens, et qui conclut de ces différences à la bien connaître la civilisation arabe, qu'il
Les adversaires de l'assimilation, sous la nécessité de différences dans les institutions» décrit comme «une des plus brillantes qu'ait
Illème République, sont fortement minori- (Java et la colonisation hollandaise, 1900). connues l'histoire» et à laquelle il a consa-
taires. Ils sont le plus souvent partisans de En juin 1909, le gouverneur général William cré un livre (Histoire de la civilisation des
la doctrine du «protectorat», dont le prin- Ponty déclare à Dakar : «Nous devons sui- Arabes, Didot, 1884) - s'en prend aux
cipal théoricien, J.M. de Lanessan, fut, vre l'application de la politique des races( .. .) méthodes d' «autocratie jacobine» : «Le
outre un anticlérical ~virulent, gouverneur Nous devons nous appliquer à faire évoluer moindre petit gouverneur, fruit sec de la
général en Indochine de juin 1891 à décem- chaque groupement ethnique dans son pro- politique le plus souvent, se croit un poten-
bre 189<Îi- p~is minist~e de la Marine entre pre milieu, en lui conservant ses particula- tat et se conduit en despote asiatique !» Il
1899 et 1902. rités, ses coutumes propres». Ces opinions réfute également les arguments de Leroy-
Les idées de Lanessan furent reprises par resteront peu entendues. Beaulieu : «Le système politique suivi
Lyautey, qui en exposait ainsi les grandes Beaucoup d'arguments de partisans de la jusqu'ici pour franciser ou conquérir mora-
8 lignes : «Faire du protectorat, et non de l'ad- «politique indigène» sont empruntés à une lement les musulmans est d'une barbarie voi-
sine du procédé des primitifs Américains à musulmans algériens serait bientôt : "L'Al- qui les a produites. On ne saurait interrom-
l'égard de ces Peaux-Rouges qu'on dépouil- gérie aux Arabes ! " » (p . 254). pre brusquement une race sans déterminer
lait de leurs territoires de chasse, en leur lais- La thèse de Gabriel de Saussure, exposée un trouble profond».
sant la pleine liberté de mourir de faim». dans sa Psychologie de la colonisation fran- A gauche, .la critique de la colonisation
Il ajoute : «Depuis la conquête de l' Algé- çaise (Félix Alcan, 1899), est du même genre. apparaît en revanche singulièrement floue.
rie, deux principes fondamentaux, alternés Raoul Girardet la résume en ces termes : «Il A la fin du XIXème siècle, on ne peut guère
suivant les mouvements de l'opinion, sem- s'agit d'un réquisitoire particulièrement enregistrer, dans le mouvement socialiste,
blent avoir exclusivement dirigé notre poli- véhément à l'encontre de nos "errements que les critiques de Jules Guesde et du Parti
tique colonisatrice. L'un consiste à expro- coloniaux", globalement attribués au dog- ouvrier français contre les «flibusteries colo-
prier les Arabes, puis à les refouler dans le matisme jacobin, centralisateur, niveleur et niales», dénoncées comme une forme de
désert ; l'autre à les franciser en leur impo- égalitaire, sur lequel repose, selon l'auteur, !'«exploitation capitaliste». Du côté du
sant nos institutions. Les Arabes ne se sont la conduite de l'administration française en marxisme, les positions adoptées sont très
pas laissés refouler, pour l'excellente raison pays africain et asiatique. Saussure, repre- équivoques .
que le désert ne peut nourrir personne, et nant et développant certaines idées de Gus- Pour Marx, le colonialisme est un phéno-
qu'avant de consentir à mourir de faim, plu- tave Le Bon sur l'hérédité des caractères mène largement positif, au même titre d'ail-
sieurs millions d'hommes commencent géné- mentaux, soutient ce réquisitoire en partant leurs que l'avènement du capitalisme et de
ralement par opposer quelque résistance. Les du principe que, la nature de l'homme la démocratie libérale (4). L'un et l'autre, en
indigènes n'ont pas plus accepté d'être fran- n'étant nullement identique dans l'espace et effet, constituent une étape vers le socia-
cisés que refoulés, parce que jamais jusqu'ici dans le temps, les sociétés humaines ne sont lisme : en désagrégant les structures tradi-
un peuple n'a pu changer sa constitution en aucune façon réductibles, tout au moins tionnelles, ils permettent de sortir définiti-
mentale, pour adopter celle d'un autre. On à court terme, les unes aux autres . Les élé- vement du «mode de production féodal».
continuera la série des ruineuses expériences, ments d'une civilisation se trouvant "intime- Marx se rend très bien compte que labour-
jusqu'au jour où nos gouvernants, enfin ment liés à une certaine constitution men- geoisie, en étendant ses marchés à l' échelle
éclairés, s'aviseront que laisser au pays con- tale héréditaire et stable", les institutions ,
quis ses institutions, ses coutumes, son genre la culture, la langue même des peuples euro- (3) Même opinion chez Gobineau : «le ne
de vie, ses croyances( ... ) est la plus simple, péens ne sauraient être universellement suis pas porté à considérer favorablement
la moins coûteuse et la plus sage des solu- imposées sans de graves dommages pour le cette ardeur extraordinaire qui pousse les
tions» (p. 231). colonisateur comme pour le colonisé. A la nations de l'Occident vers l'Asie. A côté des
Croire qu'on peut transformer un peuple limite, l'assimilation risque même de se faire succès militaires qui ne sont pas douteux, il
en un autre n'est donc qu'une illusion enfan- dans le sens inverse de celui qui se trouve me semble entrevoir, sur d'autres terrains,
tine, une «utopie réalisable seulement dans officiellement préconisé» (op. cit., des échecs non moins amers et dont les con-
les livres» : «Inutile de rechercher la civili- pp . 229-230) (3). séquences font plus que contre-balancer les
sation théoriquement la meilleure pour une De ce point de vue de Saussure et Le Bon avantages de gloire (.. .) L'Asie est un mets
nation, mais bien celle qui lui convient». peut être rapproché celui d'un des fonda- très séduisant, mais qui empoisonne ceux qui
Vouloir former le colonisé à l'européenne a teurs de l'école française de sociologie, Emile le mangent» («Trois ans en Asie», ch. VI,
pour seul effet de le désorganiser mentale- Durkheim. Dans un article non signé inti- !859).
ment, de le «démoraliser», de le «transfor- tulé L'effort colonial, paru dans La Revue (4) Lorsque le jeune Marx parle de «colo-
mer en ennemi acharné de l'Européen, sans de Paris du 15 septembre 1902, celui-ci écri- nies», il s'agit le plus souvent d'allusions aux
élever son niveau intellectuel». Et Le Bon vait en effet : «Il ne faut pas juger les insti- anciennes colonies de peuplement, comme
conclut sur cette prophétie étonnante : «Si tutions d'un peuple par rapport à un idéal les Etats-Unis ou l'Australie. C'est seulement
l'éducation européenne se généralisait dans arbitrairement défini ; elles ne valent que par à partir des «Théories sur la plus-value»
notre colonie méditerranéenne, le cri des la façon dont elles sont adaptées au milieu (1862-1863) qu'il généralise le concept.

Jules Guesde est un des rares socialistes à s'élever contre la colonisation


(ci-conjre) . Les socialistes français, en se convertissant au marxisme, en
épousèrent les thèses pro-colonialistes. A l'inverse, Gustave Le Bon élabore
une critique différencialiste aux accents prophétiques, qui condamne l'égalitarisme
et le modèle occidental de développement à prétention universelle (ci-dessous).

9
Pour l'auteur du «Capital»,
la bourgeoisie colonialiste
contribue à la désagrégation
des sociétés et prépare
la révolution sociale.
Iconoclastes, les disciples
de Karl Marx reviendront
sur cette analyse. Lénine
réconcilie la révolution
coloniale et la révolution
prOlétarienne. Dirigeant
du PCF, Jacques Doriot
(ci-contre) multiplie les
interventions contre la
politique coloniale de la
France et appelle les
Marocains à l'insurrection.

mondiale, met en œuvre les mêmes procé- celui de la classe ouvrière des métropoles», 1929). Le 4 février 1925, Doriot intervient
dés qui ont abouti, en Europe, à l'effrite- ce qui revient à faire dépendre l'émancipa- à la Chambre : «Abd El-Krim lutte pour la
ment des sociétés organiques, et il s'en féli- tion des pays colonisés de la révolution pro- paix, il veut la paix. Je déclare au nom de
cite. «Tous les phénomènes destructeurs» létarienne dans les pays colonisateurs. mon parti que, nous qui reconnaissons le
que la libre concurrence a fait naître à l'in- Toutefois , dès l'année suivante, au Hème droit à l' insurrection des ouvriers français,
térieur des frontières nationales, écrit-il, se Congrès de l'Internationale (Moscou, 1920), nous reconnaissons aussi aux indigènes le
reproduiront «dans des proportions plus une thèse quelque peu différente est adop- droit de se dresser contre les colonisateurs»
gigantesques sur le marché mondial». La tée. Le colonialisme est qualifié de «soutien (5) . A la même époque, la propagande con-
bourgeoisie, en cela, se montre «éminem- du capitalisme». Il s'agit de la reprise de tre l'occupation de la Ruhr met en vedette
ment révolutionnaire» . «Le système protec- l'idée de Lénine selon laquelle la plus-value le communiste Mahmoud Ben Lakhal, con-
tionniste, observe également Marx, est en obtenue par l'exploitation des marchés colo- damné à cinq ans de réclusion par le tribu-
général conservateur, tandis que le système niaux prolonge l' agonie du capitalisme. La nal militaire de Mayence pour son action
du libre-échange est destructeur. Il dissout multiplication des troubles dans les pays auprès des troupes nord-africaines canton-
les anciennes nationalités et pousse à l'ex- colonisés facilite donc la tâche du commu- nées sur la rive droite du Rhin.
trême l'antagonisme entre la bourgeoisie et nisme international. Dans cette optique, les Parallèlement, de jeunes intellectuels colo-
le prolétariat. En un mot, il hâte la révolu- colonies représentent même le «maillon fai- nisés transplantés dans le milieu universitaire
tion sociale» (Discours sur le libre-échange, ble» du capitalisme. Révolution proléta- (ou professionnel) parisien s'efforcent, au
1848). En juillet 1853, dans une série d'arti- rienne et révolution coloniale peuvent désor- contact du PC, de jeter les bases théoriques
cles publiés par le New York Daily Tribune, mais aller de pair. Mais il ne s'agit encore d'un anticolonialisme conséquent. Tel est le
Marx loue ainsi la colonisation indienne que d'une position assez vague. Le rôle des cas du groupe qui, en 1921, lance l'Union
d'avoir désorganisé les communautés villa- partis communistes dans les pays coloniaux intercoloniale et le journal Le Paria
geoises de l'Inde. «Les Anglais, souligne-- n'est guère précisé. La question qui se pose, (1921-1926) . D'autres revues éphémères,
t-il, sont les premiers conquérants de l'Inde notamment, est de savoir si les mouvements publiées par des Maghrébins ou des Antil-
qui lui aient été supérieurs». anticoloniaux peuvent être soutenus même lais, apparaîtront par la suite : Légitime
Ce sont en fait surtout les disciples de lorsqu'ils sont d'inspiration «nationale» ou défense (1932), L'Etudiant noir (1934), etc.
Marx qui jetteront les bases de l'anticolonia- «bourgeoise». Ainsi que l'avait prévu Gustave Le Bon, ces
lisme de gauche. En 1916, dans L 'impéria- En France, dès 1922, la SFIO condamne intellectuels, formés à l'européenne, retour-
lisme, stade suprême du capitalisme, ouvrage comme une «erreur absolue» le mot d'ordre neront rapidement contre l'Occident les
dans lequel il reprend des arguments déjà d'indépendance de l'Afrique du Nord lancé «munitions» et le savoir que celui-ci leur
exposés par le marxiste britannique John par l'Internationale. Quant au parti commu- aura communiqués. Le «voyage en France»
Atkinson Hobson (L'impérialisme, 1902), niste, l'anticolonialisme y apparaît en liai- sera pour eux l'occasion d'une prise de cons-
Lénine affirme que le colonialisme résulte de son avec une théorie proprement occidentale cience radicale, et leurs organisations cons-
la nécessité, pour la bourgeoisie, d'agrandir de la révolution et s'exprime le plus souvent titueront Je vivier militant de nombre de
ses marchés afin d'enrayer la «baisse tendan- par le canal de l'antimilitarisme : les colo- mouvements nationalistes et indépendantis-
cielle» du taux de profit. Ce point de vue, nies sont des «terres à galons et à biribis». tes d'outre-mer : Etoile nord-africaine, Parti
qui généralise les idées de Marx sur la pau- Le travail anticolonialiste du PCF sera en annamite de l' indépendance, etc.
périsation, équivaut en fait à une sérieuse fait très limité dans le temps. Le 10 février 1927, à Bruxelles, est créée
«révision» du marxisme, Karl Marx, qui prê- En 1925-1926, le PC intervient avec vio- une Ligue contre l'impérialisme et l'oppres-
tait peu d'attention aux aspects «impérialis- lence au moment de la révolte du Rif menée sion coloniale, dont la présidence es't con-
tes» de l'expansion du capital, s'étant en par Abd El-Krim . Significativement, cette
effet refusé à mettre en rapport l'avènement campagne est menée de pair avec celle qui
du marché mondial avec la tendance à la vise depuis 1923 à l'évacuation des troupes (5) Devenu le chef du PPP, Jacques Doriot
paupérisation qu'il pensait constater par françaises d'occupation stationnées dans la abandonnera totalement son point de vue.
ailleurs . Ruhr (et qui comprennent d'ailleurs de nom- «Il faut donner une âme impériale aux Fran-
En mai 1919, l'Internationale, qui tient breux éléments «coloniaux»). Le dirigeant çais de la métropole (. . .) Le problème fon-
son 1er Congrès à Moscou, déclare que «l' af- du parti le plus actif dans ce domaine est J ac- damental reste celui de la mise en valeur de
franchissement des colonies n'est conceva- ques Doriot, qui va bientôt publier Les colo- notre empire», affirme en 1938 son adjoint,
10 ble que s'il s'accomplit en même temps que nies et le communisme (Aubier-Montaigne, Victor Arrighi.
fiée à Einstein. 175 délégués, représentant Leiris, Robert Delavignette, Robert Louzon Bernard Lecache, dénoncera !'«antisémi-
134 organisations différentes, figurent au et Jean-Paul Finidori (qui rejoignent le tisme» de l'Etoile nord-africaine, l'un des
congrès constitutif. En réalité, la Ligue ne groupe de La Révolution prolétarienne), premiers mouvements d'émancipation natio-
comptera jamais plus de quatre cents Charles-André Julien (exclu du PC en 1923 nale au Maghreb.
adhérents. en raison de son appartenance à la Ligue des Cette même année 1931, Joseph Folliet
En 1928, le VIème Congrès de l'Interna- droits de l'homme et à la franc-maçonnerie), fait paraître sa thèse de théologie sur Le droit
tionale, définissant les grandes lignes d'une Daniel Guérin (rallié au trotskysme), certains de colonisation (Bloud et Gay). Il s'agit
stratégie «dure», dite «classe contre classe», syndicalistes révolutionnaires, des surréalis- d'une tentative très poussée pour définir les
souligne à nouveau la nécessité d'intégrer la tes, des marginaux révolutionnaires de la bases théologiques et morales d'une coloni-
lutte anticolonialiste au mouvement révolu- SFIO, etc. sation légitime et limitée dans le temps. Fol-
tionnaire du prolétariat mondial, mais mar- Cela fait au total peu de monde. En 1931, liet rejoint deux autres auteurs chrétiens, le
que en même temps, de la façon la plus année durant laquelle se tient la grande P . Delos (L'expansion coloniale est-elle légi-
nette, la nécessité de donner la priorité au Exposition coloniale de Vincennes, le mou- time ?) et le P. Bruno de Solages (Devoirs,
combat contre la «bourgeoisie». Une «ligne vement d'expansion coloniale fait quasiment droits et responsabilités des puissances colo-
de classe» coupe ainsi chaque mouvement l'unanimité. Les termes «France d'outre- nisatrices), pour fonder le droit de coloni-
anticolonial : l'axe de la lutte anti- mer» et «Empire français» sont entrés lar- sation sur un principe énoncé au XVème siè-
impérialiste se situe exclusivement dans le gement dans le langage courant. Albert Sar- cle par le dominicain espagnol Francisco de
domaine social, et non plus dans le domaine raut, qui publie Grandeur et servitude colo- Vittoria, le jus communicationis ou droit aux
national. L'application de cette tactique niales (1931), est l'une des personnalités les «relations» nécessaires à 1' existence et au
«classiste» entraîne un net isolement du plus en vue du parti radical. La contre- bien de la «communauté humaine toute
PCF, et une rupture avec bon nombre d'or- exposition organisée par la Ligue contre entière». Selon ce principe, aucun peuple ne
ganisations nationalistes. Dès 1928, le PC l'impérialisme («La vérité sur les colonies») peut moralement prétendre disposer pour lui
rompt avec le Parti annamite de l'indépen- est un total fiasco. seul de richesses naturelles dont pourraient
dance, accusé de donner la priorité à la «lutte En mai 1931, à Vichy, la Ligue des droits profiter les autres peuples. Il s'ensuit que
des races» . A partir de 1933, la Ligue con- de l'homme tient son congrès sur le thème : l' «humanité» a droit à toutes les richesses
tre l'impérialisme dépérit. Le parti commu- «La colonisation et les droits de l'homme». de la terre. «Nul peuple, écrit le P. Delos,
niste abandonne presque totalement son Le point de vue anticolonialiste de Félicien ne peut, sous prétexte qu'il est le premier
«travail colonial». Challaye est mis en minorité, au profit de occupant et qu'il s'est approprié une portion
«Les colonies, constate Claude Liauzu, ne la thèse colonialiste «démocratique» soute- des biens de la terre, se fermer aux concours
sont jamais entrées dans les catégories révo- nue par Albert Bayet et Maurice Viollette, extérieurs qui s'offrent pour activer l'exploi-
lutionnaires du communisme. En raison, à tous deux membres éminents du parti radi- tation bienfaisante des ressources naturelles,
l'évidence, du gommage à peu près total de cal. A cette occasion, Bayet déclare que le mettre en valeur les terres incultes, accroî-
la question nationale : le fonds culturel asia- colonialisme se situe dans la droite ligne des tre par des progrès techniques la producti-
tique ou arabo-musulman reste entièrement principes de 1789, et que «la France vité générale. Apporter ce concours est un
ignoré et la revendication de l'indépendance moderne, fille de la Renaissance, héritière du droit humain, fondé sur la destination uni-
tend à se restreindre à la lutte des classes» XVIIIème siècle et de la Révolution, repré- verselle des biens terrestres, sur l'ordre natu-
(Aux origines des tiers-mondismes. Coloni- sente dans le monde un idéal qui a sa valeur rel et providentiel». On ne saurait légitimer
sés et anticolonialistes en France, 1919-1939, propre, et qu'elle peut et doit répandre dans plus habilement la dépossession. Delos, Fol-
L'Harmattan, 1982, p . 55). l'univers». «Le pays qui a proclamé les liet et leurs émules feront écoles . En 1957
C'est la raison pour laquelle l'anticolonia- droits de l'homme, ajoute-t-il (.. .) a, de par encore, le P. Ducatillon légitimera la pré-
lisme, pendant l'entre-deux guerres, est sur- son passé, la mission de répandre où il le sence française outre-mer par les mêmes
tout le fait d'individualités isolées, dont cer- peut les idées qui ont fait sa propre gran- arguments (Patriotisme et décolonisation,
taines évolueront vers des formes diverses de deum. Trois ans plus tard, la Ligue des Desclée et Cie) (6).
«protogauchisme» : Marcel Griaule, Michel droits de l'homme, appuyée par la LICA de En 1935, Staline, inquiet de la montée des

Ci-contre : officier méhariste entre les deux guerres ; ci-dessous :


l'Exposition coloniale de 1931. Le colonialisme fait alors l'unanimité
chez tous les défenseurs des droits de l'homme et de la démocratie.

Il
La colonisation
a-t-elle été une bonne affaire ?
elon une croyance très répandue, l'Occident se serait prodigieusement enrichi
S grâce à la colonisation et, dans une large mesure, c'est à l'expansion colo-
niale qu'il devrait l'essentiel de son développement industriel. Cette thèse a été
avancée aussi bien par des partisans de l'impérialisme colonial que, sur le versant
critique, par des défenseurs du Tiers monde. Frantz Fanon écrit par exemple :
«L'Europe est littéralement la création du Tiers monde. Les richesses qui l'étouf-
fent sont celles qui ont été volées aux peuples sous-développés» (Les damnés de
la terre, Maspéro, 1961, pp. 75-76).
Cette idée que la colonisation fut avant tout une «bonne affaire» est aujourd'hui
très discutée. L'opinion dominante est que les avantages matériels de la colonisa-
tion ont le plus souvent été compensés par des dépenses sur place, militaires, admi-
nistratives et autres, et des investissements coûteux parfois considérables. L'Es-
pagne et le Portugal, les deux grandes puissances coloniales de l'époque classique,
sont aussi les pays d'Europe occidentale dont le décollage économique a été le plus
difficile et le plus tardif. Au XIXème siècle, les deux principaux pays coloniaux,
la France et l'Angleterre, sont ceux qui ont enregistré le taux de croissance le plus
bas pour le commerce extérieur et la production industrielle ; en 1913, leur pro-
duction ne représentait respectivement que 17 O?o et 7.% de la production mon-
diale, alors que celle de l'Allemagne était de 22 % . L'Allemagne, qui ne posséda
jamais beaucoup de colonies- pour beaucoup d'observateurs, ce fut là sa grande
chance -, commença à dépasser l'Angleterre •comme puissance industrielle dès
le XIXème siècle, quand l'empire anglais était à son apogée. Un auteur comme
Paul Bairoch conclut : «Il n'y a pas eu de réel bénéfice sur le plan macroéconomi-
que pour les divers pays possédant un empire colonial» (Le Tiers monde dans l'im-
passe, Gallimard, 1971, pp. 158-159).
L'idée selon laquelle la colonisation serait la cause essentielle du «retard» du
Tiers monde n'est pas plus convaincante. On ne peut nier que, ponctuellement,
les exportations de produits manufacturés européens à destination des colonies,
au XIXème siècle notamment, aient entraîné la détérioration et le déclin des arti-
sanats locaux. Le cas de l'Inde, inondée de textiles anglais, est particulièrement
bien connu. Mais tous les pays du Tiers monde n'ont pas été colonisés. Leur situa-
tion présente ne diffère pourtant pas sensiblement de celle des autres. Tel est le
cas de la Thaïlande, du Nigéria et de l'Iran. Aucune preuve déterminante, à ce
jour, n'a donc été apportée à l'appui de. la thèse selon laquelle les pays du Tiers
monde, s'ils n'avaient pas été colonisés, se seraient «développés» normalement.
Il y a d'ailleurs quelque paradoxe à soutenir que, sans contact avec la civilisation
occidentale, les pays du Tiers monde auraient réalisé d'eux-mêmes une «révolu-
tion» industrielle et technologique qu'on s'accorde en général à considérer comme
caractéristique du mode de développement européen.
Enfin, ce n'est pas l'Europe, mais l'Islam, qui a inventé la colonisation. Cinq
siècles avant l'essor de l'impérialisme occidental, les missionnaires musulmans sil-
lonnaient l'Afrique, tandis que les marchands arabes établissaient dès le Xème siècle
des comptoirs coloniaux au Ghana, en Tanzanie, au sud du Niger, etc. Le com-
merce des esclaves battait aussi son plein : au Xlème siècle, on comptait déjà quinze
grands marchés d'esclaves établis en Afrique noire par les Arabes, dans une zone
allant à l'Ouest jusqu'au Niger, à l'Est jusqu'à Madagascar. «Le mécanisme de
colonisation par les Arabes servira de modèle aux Européens», constate Jacques
Ellul (La subversion du christianisme, Seuil, 1984, p. 133). Dans leurs entreprises
de colonisation, Arabes et Européens bénéficièrent par ailleurs constamment de
l'appui des élites noires (cf. Henri Brunschwig, Noirs et Blancs dans l'Afrique noire
française, Flammarion, 1983).
A. B.

12
fascismes, répudie brutalement la stratégie sente. Paradoxalement, c'est la propagande de la France occupée. Pour les hommes de
«classe contre classe» et adopte une tactique hitlérienne qui, dans les années précédant Vichy, il est un mythe compensateur, comme
de front commun avec les partis «bourgeois» immédiatement la seconde Guerre mondiale, en 1870, par rapport à l'humiliation de la
de gauche. Ce qui pouvait rester d'antico- va reprendre à son compte quelques uns des défaite. C'est d'ailleurs Vichy qui décide, en
lonialisme au sein du PCF se trouve de ce principaux thèmes anticolonialistes et tenter mars 1941, la construction du chemin de fer
fait désintégré. Le PC, convaincu de la de les utiliser contre les puissances occiden- transsaharien. La même année, un Comité
nécessité du ralliement «patriotique», lance tales. Et ce sont les dictatures fascistes qui France-Empire est créé à Lyon. Le 25 mai
un nouveau slogan : «Union des peuples vont alors se donner pour tâche d'aider et 1945, Gaston Monnerville déclare à l'Assem-
colonisés avec la France». Le tiers-mondisme de stimuler les mouvements anticolonialis- blée consultative : «Sans l'Empire, la France
futur devra s'élaborer en dehors de tes coloniaux» (op. cit., pp. 206-207). ne serait aujourd'hui qu'un pays libéré.
1' Internationale. A peine installé, le Front populaire inten- Grâce à son empire, la France est un pays
Raoul Girardet explique : «Le maintien de sifie la propagande coloniale et crée un vainqueur».
l'indépendance nationale des démocraties Comité de la France d'outre-mer. Le minis- On Je voit, la cause des colonisés n'a pas
occidentales étant maintenant considéré tre des Colonies dans le cabinet Daladier eu en France, jusqu'en 1945, beaucoup de
comme nécessaire à la défense de la cause n'est autre que Georges Mandel. En mai défenseurs . La gauche et l'extrême gauche,
de la libération prolétarienne incarnée par 1936, la Ligue contre l'impérialisme est quand elles ont donné dans l'anticolonia-
l'URSS, tout ce qui paraît susceptible de «liquidée», puis remplacée par une Associa- lisme, l'ont surtout fait à des fins tactiques
compromettre et d'affaiblir cette indépen- tion pour la défense et l'émancipation des «européocentriques». Les principes de 1789
dance peut être «objectivement» défini peuples opprimés, dont les organisations et l'idéologie des droits de l'homme ont été
comme contraire aux intérêts de la révolu- nationalistes se détournent rapidement. Au constamment invoqués, non pour critiquer
tion. Il s'ensuit que Je soutien aux mouve- IXème congrès du PCF, qui se tient à Arles la colonisation, mais pour la légitimer. Les
ments nationalistes doit être momentané- en décembre 1937, Maurice Thorez déclare : seuls auteurs qui se sont prononcés nette-
ment interrompu et les mots d'ordre de la «Si la question décisive du moment, c'est la ment contre elle, Gustave Le Bon et Gabriel
lutte "anti-impérialiste" provisoirement lutte victorieuse contre le fascisme, l'intérêt de Saussure notamment, l'ont fait à partir
abandonnés, comme ne répondant plus aux des peuples coloniaux est dans l'union avec d'une critique différencialiste de la notion
données particulières de la situation pré- le peuple de France». En 1939, un sondage d'«humanité», étendue à toute forme d'uni-
d'opinion montre que les sentiments «colo- versalisme et d'égalitarisme. Ces deux
(6) L'idée que les pays en voie de dévelop- nialistes» sont surtout répandus chez les auteurs apparaissent ainsi comme les précur-
pement ne sont «pas vraiment» propriétai- ouvriers (7) . seurs d'un anticolonialisme positif adapté à
res de leurs ressources naturelles, affirma- Pendant la guerre, !'«étroite union de la notre temps. Sans reconnaissance de la spé-
tion violant de façon flagrante le principe de métropole et de la France d'outre-mer» est cificité des peuples, il n'aurait jamais pu y
la souveraineté des gouvernements et des exaltée, dans des termes fort semblables, à avoir de droit des peuples à disposer d'eux-
Etats, a resurgi en Occident lors de la crise Londres comme à Vichy. Pour la France mêmes.
pétrolière. On a vu par exemple Raymond libre, l'Empire constitue une plate-forme
Alain de BENOIST
Bourgine prendre position pour un coup de naturelle en vue d'une reconquête militaire
main militaire occidental dans le golfe Per-
sique, afin d'enlever aux pays arabes leur (7) Cf. le livre du trotskyste Jacob Moneta,
«droit à l'abus» (cf «Chantage au pétrole», «Le PCF et la question coloniale,
in «Valeurs actuelles», 7 octobre 1974). 1920-1965», Maspéro, 1971.

Le colonialisme, c'est
aussi l'exotisme à bon
marché pour petits blancs
frustrés (à gauche). En
1935, Maurice Thorez,
(ci-contre, en bas), en
bon VRP du stalinisme,
renoue avec la très
réformiste SFIO de Léon
Blum (ci-dessus). La
stratégie de front commun
avec les partis bourgeois
de gauche a complètement
éliminé toutes velléités
anti-impérialistes.
13
faits et gestes\
L 'introduction aux sciences lité prérévolutionnaire.
humaines, est aujourd'hui
Pierre-Yves Trémois mieux connue grâce à certains • Après Barrès, Pagnol,
Flaubert, Brasillach, Dumas,
textes posthumes, publiés de
1977 à 1982 dans les dix- Céline et quelques autres, le
huitième et dix-neuvième Club de l'Honnête homme (32
volumes de ses œuvres com- rue Rousselet, 75007 Paris)
plètes. Une abondante littéra- s'intéresse à Sacha Guitry,
ture spécialisée est désormais dont il va publier, en douze
consacrée à Dilthey, et les volumes, le théâtre complet.
congrès portant sur son œuvre Cette édition, étabii_e d'après
se multiplient. les archives de l'auteur, com-
prendra plusieurs pièces
• Heinrich Meier a publié un inédites.
commentaire du Discours sur • Les éditions Feltrinelli, de
l'inégalité de Jean-Jacques Milan, ont publié en 1983
Rousseau (Schoningh Verlag, I.:Uomo. La sua natura ed il
580 p.), destiné surtout au suo posto nef mondo dJ\rnold
public universitaire spécialisé Gehlen (459 p., 40 000 lires).
en sciences politiques et scien- L'ouvrage le plus important
ces sociales. Heinrich Meier de Gehlen avait été déjà
replace l'ouvrage de Rousseau publié en Italie en 1940, mais
dans le mouvement des idées la récente réédition concerne
Pierre-'yves Trémois de l'Europe moderne, en sou- le texte profondément rema-
lignant le rôle métapolitique nié et augmenté, depuis, par
qu'a pu jouer un tel livre dans le maître de 1' «anthropologie
la mise en place d'une menta- philosophique».
I..:Hôtel des Monnaies (11 Nietzsche n'est jamais loin).
quai Conti, 75006 Paris), Qui a jamais mieux exprimé, à
expose les œuvres de Pierre- travers le regard de l'homme
Yves Trémois. Une rétrospec- sur son lointain ancêtre ba-
tive qui permet d'admirer les bouin, l'étonnement et l'humi- Anthropologie
multiples facettes du talent de lité devant les origines, mais
Trémois : gravures, dessins, aussi l'orgueil et la fierté d'un
peintures, mais aussi - et c'est inépuisable potentiel humain ?
peut-être moins connu - Energie, volonté, vision aristo-
médailles, monnaies et sculp- cratique du monde, magnifica-
tures (d'une fascinante somp- tion païenne du corps et de la
tuosité). Une œuvre tout à la beauté humaine, cette œuvre
fois enracinée dans une tradi- est exemplaire et tranche sur la
tion mythique et en quête de médiocrité et la grisaille trop
renouvellement, de dépasse- fréquentes de l'art contem-
ment permanent (l'ombre de porain.

Edition
Le nouveau rédacteur en pement des reche!ches préhis-
• Une nouvelle édition des la naissance de Wilhelm Dil- chef de la revue L 'Anthropo- toriques, de plus en pllfS axées
œuvres complètes de Joseph they les éditions Vandenhoeck logie (éditée par Masson), sur l'étude paléoécologique de
de Maistre, contenant les et Ruprecht (Postfach 3753, Henri de Lumley, veut en l'homme fossile, la revue pré-
publications posthumes et la 3400 Gottingen) ont publié le faire «la grande encyclopédie sentera des synthèses origina-
correspondance inédite, premier volume d'un internationale de la préhis- les sur l'homme préhistorique
paraîtra l'an prochain chez Annuaire Dilthey (Dilthey- toire». Fondée en 1890, et son environnement dans les
Georg Olms, à Hildesheim Jahrbuch für Philosophie L'Anthropologie, qui fut un principales régions du globe.
(RFA). Il s'agit d'un reprint und Geschichte der Geistes- temps dirigée par Henri Val- Ces travaux intégreront l'en-
de l'édition française parue à wissenschaften). Très critique lois (dont le livre Les races semble des données stratigra-
Lyon entre 1884 et 1886 (qua- à l'égard des sciences exactes, humaines, PUF, 1963, reste phiques et géochronologi-
torze tomes en sept volumes). la pensée de Dilthey, qui s'ins- un précieux instrument de tra- ques, paléontologiques et
crit dans le courant néo- vail), va connaître un nouvel paléobotaniques, anthropolo-
• A l'occasion du cent- vitaliste et néo-romantique, et essor. «Tenant compte, écrit giques, typologiques et
cinquantième anniversaire de dont l'œuvre maîtresse est Henri de Lurnley, du dévelop- palethnographiques».
14
L"EMPIJtE FI{ANÇAIS
"<2co.ll4fe auX j~

L'ignorance et le refus du passé historique des peuples colonisés (ci-dessus,


à gauche) a provoqué-- une vive réaction anti-impérialiste : ci-contre, des
Algériens détruisent un monument à la gloire de la présence française.
Mais le fait de déchirer les images d'Epinal du colonialisme de la I/Ième
République n'a pas permis pour autant de redonner une identité à ces peuples.
Un drapeau ou un hymne national ne suffisent pas à faire une nation. Ci-
dessus, à droite: le 7ème sommet des non-alignés à New Delhi, en mars 1983.


La difficile naissance
du tiers-mondisme
e 8 mai 1945, l'annonce de la victoire colonies pour l'excellente raison que «la meilleur style jacobin : «Des Flandres au
L alliée sur l'Allemagne hitlérienne est nation française en lutte contre les trusts( ... )
veut instaurer une démocratie véritable, qui
Congo, il y a une seule loi, une seule nation,
un seul Parlement. C'est la Constitution et
accueillie en Algérie par de violentes émeu-
tes, qui ensanglantent la région de Constan- ne pourra qu'apporter la démocratie aux c'est notre volonté». Parallèlement, il orga-
tine. Deux ans plus tard, la révolte des Mal- populations coloniales». Le mois suivant, le nise la répression et institue l'internement
gaches (29-30 mars 1947) est réprimée dans PC dénonce l'insurrection de Constantine administratif des suspects. Dans France-
un bain de sang. Le 10 avril1947, le sultan comme une «provocation d'agents hitlé- Observateur du 20 octobre 1955, Roger Sté-
du Maroc rompt avec sa politique d'allé- riens» et réclame pour les meneurs un châ- phane rapporte avec quel «mépris condes-
geance traditionnelle vis-à-vis de la France. timent «impitoyable». En juin, le secrétaire cendant» il accueille alors ceux qui viennent
En Indochine, les troubles sont constants du parti communiste algérien déclare au protester auprès de lui contre l'usage de la
depuis 1941. La décolonisation commence Xème Congrès : «Ceux qui veulent se sépa- torture . De janvier 1956 à mai 1957, minis-
mal. rer de la France sont des agents conscients tre de la Justice dans le gouvernement Guy
Pendant la guerre d'Indochine, le parti ou inconscients du colonialisme». La poli- Mollet, il poursuit dans la même voie. De
communiste, évincé du gouvernement en mai tique de Front populaire est plus que jamais nombreux militants algériens sont guilloti-
1947, poursuit avec virulence une action à l'ordre du jour. nés, ainsi que le communiste Yveton. Mit-
favorable au Viêtminh, qui sert les intérêts La même fermeté règne au parti socialiste. terrand ne se classe pas parmi les adversai-
soviétiques. Il ne s'agit toutefois pas de tiers- Le 12 novembre 1954, Pierre Mendès- res de la peine de mort ! C'est également lui
mondisme. La campagne contre la guerre France, qui vient de négocier les accords de qui signe les «décrets scélérats» du 17 mars
d'Indochine, qui atteint son point culminant Genève mettant fin à la guerre d'Indochine, 1956, qui défèrent les nationalistes du FLN
en 1950-1951 , a plutôt un caractère antimi- et d'accorder à la Tunisie son autonomie devant des cours martiales. En octobre 1956,
litariste ; elle présente à cet égard une cer- interne, déclare solennellement à l' Assem- il est évidemment, comme Jean-Marie Le
. taine analogie avec la campagne de 1925, au blée nationale : «Les départements d' Algé- Pen, l'un des partisans de l'intervention
moment de la guerre du Rif. rie constituent une porte de la République française à Suez.
En ce qui concerne l'Afrique du Nord, française. Ils sont français depuis longtemps En mars 1956, le groupe parlementaire
l'attitude du PC est tout à fait différente. Le et d' une manière irrévocable( ...) Plusieurs communiste n'hésite pas , de son côté, à voter
droit des peuples coloniaux à disposer d'eux- députés ont fait des rapprochements entre l'octroi au gouvernement Guy Mollet de
mêmes est reconnu du bout des lèvres, mais la politique française en Algérie et en Tuni- «pouvoirs spéciaux» destinés à accentuer la
la revendication d'indépendance est condam- sie. J'affirme qu'aucun rapport n'est plus lutte contre la rébellion algérienne.
née fermement, comme contraire aux inté- erroné, qu'aucune comparaison n'est plus Quelques mois plus tôt, cependant, un
rêts des colonisés : l'indépendance est un fausse. Ici, c' est la France». événement très important s'est produit. Il
droit, mais il vaut mieux ne pas en faire Ministre de l'Intérieur, François Mitter- s'agit de la conférence de Bandoeng, en
usage . En avril 1945, Henri Lozeray expli- rand condamne avec une extrême violence Indonésie, qui, du 18 au 24 avril 1955, a
que dans les Cahiers du communisme qu'une l'insurrection qui vient d'éclater dans les réuni les représentants de vingt-neuf jeunes
séparation d'avec la métropole nuirait aux Aurès. Le 12 novembre, il s'écrie dans le Etats afro-asiatiques et jeté les bases du 15
«non-alignement». On peut dater de la tenue moment où la guerre d'Algérie se transforme C'est par l'intermédiaire du tiers-
de cette conférence l'émergence du tiers- en guerre civile, comporte une retentissante rnondisme que de nombreux intellectuels de
mondisme occidental. préface de Jean-Paul Sartre, où celui-ci pro- gauche commencent à se dégager de l'em-
A partir de 1956-1957, apparaissent, en pose aux intellectuels de prendre fait et cause prise du parti communiste, dont la pratique
marge de la guerre d'Algérie, un certain pour le Tiers monde et de participer à !'«his- est de plus en plus souvent perçue comme
nombre de petits groupes qui s'efforcent de toire de l'homme» en se déclarant concrète- «bourgeoise», «opportuniste» ou «chau-
mobiliser l'opinion contre l'usage de la tor- ment solidaire de ceux qui la font (2). Analy- vine». Le modèle soviétique ayant com-
ture. L'action de ces mouvements, qui se sant les textes de Fanon, Raoul Girardet en mencé à s'effriter après la publication du
développe en dehors des partis (et se heurte soulignera le caractère «soréliem>. D'autres rapport Khrouchtchev, le Tiers monde offre
souvent à l'hostilité du PC), s'accentue après auteurs ont également noté le caractère des modèles de rechange. Cuba, l'Algérie,
le retour aux affaires du général de Gaulle, romantique et tragique de la pensée de les mouvements de libération afro-asiatiques
puis se radicalise en réaction contre !'«acti- Fanon (cf. Philippe Lucas, Sociologie de bénéficient d'un soutien massif de la part de
visme» des partisans de 1'Algérie française Fanon. Contribution à une anthropologie de l'intelligentsia. Mais c'est surtout la Chine
(barricades d'Alger en janvier 1960, putsch la libération, SNED, 1971). qui vient au premier plan, suscitant l'admi-
d'avril 1961, constitution de l'OAS). C'est Dès lors, le tiers-mondisme bat son plein. ration de deux catégories bien distinctes : les
l'époque du Comité Maurice-Audin, de Parallèlement, la vogue de l'ethnologie vieux staliniens, qui n'ont pas accepté la
Jeune Résistance, de Vérité-Liberté, l'épo- (Claude Lévi-Strauss), l'essor du structura- «déstalinisation» (et qui se retrouveront au
que aussi des «porteurs de valises», des lisme, la publication des travaux des grands Parti communiste marxiste-léniniste de
réseaux d'aide au FLN. En septembre 1960, islamisants (Jacques Berque, Louis Massi- France), et les jeunes rnilitimts, q "ui espèrent
les poursuites engagées contre le réseau gnon), les études sur la psychologie du colo- voir Pékin devenir la capitale d'une nouvelle
animé par l'écrivain Francis Jeanson, disci- nisé (Albert Memrni), contribuent à jeter les internationale révolutionnaire .
ple de Jean-Paul Sartre, aboutissent à la bases intellectuelles du mouvement. Le conflit ouvert au début des années
publication d'un célèbre «Manifeste», dans La guerre du Vietnam, à partir de
lequel 121 intellectuels déclarent justifiées 1961-1962, prend le relais du mouvement. (1) Parmi les signataires de ce manifeste, qui
l'insoumission militaire et l'aide aux com- Aux Etats-Unis, le mouvement pacifiste associe tous les grands noms de l'extrême
battants algériens (1). A l'Université se cons- débouche sur une révolte de la jeunesse, qui gauche tiers-mondiste, on trouve évidem-
titue le Front universitaire antifasciste se cristallise d'abord en Californie (univer- ment Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet,
(FUA), dont beaucoup d'animateurs se sité de Berkeley), avant de gagner l'Europe. Madeleine Rebérioux, Siné, François Mas-
retrouveront plus tard dans les organisations Au tiers-mondisme politique, qui entretient péro, Robert Barral, mais aussi Pierre Bou-
gauchistes. L'avocat Jacques Vergès lance la une aura de romantisme autour des mouve- lez, Maurice Blanchot, Claude Sautel, Fran-
revue Révolution. Chez Maspéro paraît la ments de guérilla en Amérique Latine, çois Truffaut, Jacqueline Marchand (actuel-
revue Tricontinentale, d'inspiration cubaine, s'ajoute un intérêt pour les métaphysiques lement à «Raison présente») Jean-François
qui sera bientôt interdite. orientales, qui coïncide avec la montée des Revel (actuellement au «Point»), Dominique
L'auteur le plus représentatif (et aussi le sectes et la diffusion de la drogue. A la Fernandez (actuellement à «L'Express»),
plus intéressant) de ce nouveau courant est recherche d'une simplicité purificatrice, les Geneviève Dormann (actuellement au
l'Antillais Frantz Fanon, qui publie notam- jlower people vont se retaper l'âme dans des «Figaro-Magazine»), Claude Roy (ancienne-
ment L'an V de la révolution algérienne ashrams à l'authenticité plus ou moins cer- ment à «Je suis partout»), etc.
(Maspéro, 1959) et, quelques semaines avant taine. Les Californiens, les Suédois, les (2) Cf également : Jean-Paul Sartre, «Situa-
sa mort, Les damnés de la terre (Maspéro, Anglais, les Allemands sont légion dans les tion V. Colonialisme, anticolonialisme»,
1961). Ce dernier ouvrage, mis en vente au parages de Katmandou. Gallimard, 1964.

Le tiers-mondisme a longtemps été un thème porteur .----- - -- - - , ..........,..,............,


pour les intellectuels d'extrême gauche, massivement
reconvertis aujourd'hui dans la vieille logique des frantz .
fanon
«blocs». A droite : Jean-Paul Sartre, un œil sur
l'existentialisme, l'autre sur le tiers-mondisme :
surtout ne pas rater le train de l'histoire en sociologie
d ' ru1e révolution
marche. Autant d'élucubrations et de folklores fl' an Y d~ 1• r/yiJlutlon :6/girfrnnt)

ethnocentriques, qui ont souvent largement contribué


à masquer la réalité la plus authentique (ci-dessous).

16
Louis Althusser, peu avant son internement
psychiatrique en 1980 (en haut). Dans les années
1960, il inspira les critiques «à la chinoise»
des jeunes marxistes-léninistes envers Aragon
(ci-contre) et Roger Garaudy. Ce dernier,
ancien stalinien repenti, s'est reconverti dans un
prêchi-prêcha humanitaire à faible tirant d'eau depuis
qu'il s'est acheté une panoplie complète de
Fou d'Allah . Ci-dessus: Mao Zedong en 1946.

soixante entre la direction du PCF et l'Union ses de Gramsci, mais au rebours de celles de Balbutiant dans l'entre-deux guerres, le
des étudiants communistes (UEC), en par- Marx) l'importance critique des facteurs cul- tiers-mondisme ne s'est donc affirmé avec
ticulier dans les secteurs littéraires parisiens turels par rapport aux structures politiques. une certaine ampleur qu'à partir des années
(Ecole Normale supérieure et Sorbonne), En dépit de son caractère incontestable- cinquante. Cet essor est le reflet d'une con-
donne naissance en 1966 à la Jeunesse com- ment novateur- c'est dans ses rangs que joncture. Après les événements de 1945, l'an-
muniste révolutionnaire (JCR), qui évoluera se retrouvent en 1968-1970 quelques uns des tifascisme européen a perdu une large par-
rapidement vers le trotskysme, et surtout aux esprits les plus originaux de la jeune géné- tie de sa raison d'être. Sur le plan sociologi-
cellules marxistes-léninistes, transformées ration-, ce courant prochinois s'avère éga- que, l'intégration de la majorité de la popu-
plus tard en UJCML (Union des jeunesses lement riche en illusions lyriques. A la fin lation, notamment ouvrière, au mode de vie
communistes marxistes-léninistes), dont les des années soixante, le maoïsme est à l'or- «bourgeois» s'est confirmée. Dans les années
membres, proches de Louis Althusser, cri- dre du jour. «Son apparition, écrit Pascal trente, l'Ecole de Francfort fut la première
tiquent à la «chinoise» les thèses d'Aragon Bruckner, est l'équivalent d'un nouvel évan- à tirer la leçon de cette «défaillance» de la
et de Garaudy, ainsi que le «révisionnisme» gile : le Messie est redescendu sur terre en conscience révolutionnaire de l'ex -
du PC en matière littéraire. (Le texte de Mao la personne de Mao et chaque jour nous prolétariat. Autour de 1950, le mouvement
Zedong, Sur la Littérature et l'art, qui date apporte les preuves et les signes de la divi- massif de décolonisation, associé à l'émer-
de 1942, a été traduit en France en 1965). nité de notre idole rouge» (Le sanglot de gence du Tiers monde comme puissance poli-
Le modèle chinois exerce une séduction l'homme blanc. Tiers monde, culpabilité, tique, a paru offrir un terrain de rechange
d'autant plus grande qu'en avril 1966 com- haine de soi, Seuil, 1983, p. 52). Dans l'ima- à l'idée de révolution . Un double mouve-
mence en Chine la Grande Révolution cul- ginaire de l'ultra-gauche, le voyage en Chine ment s'est alors opéré :du centre vers la péri-
turelle prolétarienne (GRCP), qui, de pair remplace le «voyage en URSS» des années phérie, avec le report sur les pays non déve-
avec l'affaire vietnamienne, va durant quel- vingt. Retour de pélerinage, récits et loppés .des espérances révolutionnaires en
ques années totalement dominer l'actualité comptes-rendus donnent lieu à un océan de voie d'extinction en Occident ; de la périphé-
politico-idéologique en Asie. sottises, remarquable anthologie du délire rie vers le centre, avec le report sur les popu-
En même temps qu'il cristallise officiel- intellectuel occidental, où s'illustrent tout lations européennes des préoccupations
lement la naissance d'une Nouvelle gauche, particulièrement Michelle Loi (L'intelligence «ethnographiques» dont les populations
le mouvement de mai 1968 est lui-même for- au pouvoir, Maspéro, 1973), Marie- «primitives» faisaient autrefois l'objet. Le
tement marqué par les deux grands courants Antoinette Macciocchi (De la Chine, Seuil, tiers-mondisme, à cet égard, va logiquement
qui se réclament de l'exemple chinois :d'un 1974), Jambet et Lardreau, Philippe Sollers, de pair avec le réveil du régionalisme
côté, le PCMLF de Jacques Jurquet et Régis etc. européen.
Bergeron, de l'autre le courant multiforme Le modèle chinois sera progressivement Quand on analyse plus profondément le
qui, à partir de l'UJCML, donnera succes- «démythologisé», à partir de 1975-1976, tant tiers-mondisme de l'époque, on s'aperçoit en
sivement naissance au groupe Gît-le-Cœur, dans sa composante «révolutionnaire» que fait qu'il cristallise deux attitudes différen-
au groupe Vive la Révolution, aux «mao- dans sa composante «culturelle», du fait de tes (mais appelées à se mêler) : le messia-
spontex» de la Gauche prolétarienne (Geis- l'évolution de la politique intérieure chinoise nisme révolutionnaire de l'ultra-gauche,
mar, Le Bris, Le Dantec), etc. Les observa- (élimination de Lin Piao, mort de Mao potentiellement démobilisée par l'embour-
teurs de l'époque feront d'ailleurs le paral- Zedong). Dans le même temps, la publica- geoisement réformiste des prolétariats occi-
lèle entre la révolution culturelle chinoise et tion de quelques ouvrage~ -.,ritiques (Simon dent_aux, et un courant d ' «indignation» et
la mini-révolution culturelle de la Sorbonne Leys, Pasqualini, Broyelle) achèvera de met- de protestation morale lié à l'apparition et
et de l'Odéon, parallèle qui, en outre, illus- tre un terme à une étonnante décennie de à l'essor du progressisme chrétien. Parallè-
tre dans les deux cas (en accord avec les thè- sinophilie révolutionnaire. lement, on assiste à un double phénomène 17
de transfert : pour le tiers-mondisme révo- selon Thomas d'Aquin, l'état d'«extrême l'ultra-gauche plaçait naguère dans les pro-
lutionnaire, le colonisé prend le relais du pro- nécessité» légitime la «rapine», c'est-à-dire létariats occidentaux. Convertis au réfor-
létariat, en même temps qu'il actualise le le vol assorti de violences. misme, ceux-ci ne semblen.t plus avoir
thème du «bon sauvage» ; pour le tiers- De façon plus générale, la «faim dans le comme ambition que d'accéder le plus rapi-
mondisme «humanitaire», il prend la place monde» constitue un sujet d'indignation iné- dement possible au mode bourgeois de con-
du pauvre de l'Evangile, de l'humilié, du puisable. Images et descriptions larmoyan- sommation marchande. Dès lors, le prolé-
Juste . souffrant des Ecritures. tes à l'appui, la famine du Tiers monde n'en tariat se trouve exclu du mécanisme de la
Au moment de la guerre d'Indochine, puis finit pas d'interpeller la conscience malheu- révolution mondiale et perd - révision
de la guerre d'Algérie, le courant humani- reuse. Le Tiers monde devient un Goulag de importante - le rôle moteur que lui avait
taire prend la forme d'une protestation la digestion, un «Buchenwald permanent». attribué Marx. Raoul Girardet parle très jus-
morale contre l'armée et contre la répression. C'est ce que Pascal Bruckner appelle le tement de «transfert, à l'intérieur de certai-
Après l'universalisme chrétien qui inspirait «syndrome de Calcutta». Il instaure, à nes consciences, des ferveurs militantes et de
la colonisation, le pastoralisme chrétien ins- partir d'un matraquage répété, un réquisit l'éternelle espérance révolutionnaire du pro-
pire la décolonisation. Désormais, il ne s'agit universel de sympathie compatissante, de létariat au Tiers monde, de la classe ouvrière
plus de convertir, mais de s'humilier. Le solidarité souffrante, de culpabilité paraly- des pays industrialisés aux peuples coloni-
colonisé n'est plus un «primitif» qu'il fau- sante. Les frontières n'existent plus. On est sés luttant pour leur indépendance».
drait «amener à la civilisation», mais un solidaire de toute souffrance, de tout La doctrine doit alors être sérieusement
exemple de hauteur morale dont les «civili- homme, de toute (bonne) cause. On s'épuise révisée . La notion de «classe», en particu-
sés» ont beaucoup à apprendre. (Les mots à se sentir concerné par une myriade d'évé- lier, subit une curieuse métamorphose. A
«primitifs» et «civilisés» s'écrivent réguliè- nements qui traversent la conscience sans l'échelle de la planète,le Tiers monde est glo-
rement avec des guillements, quand ils ne jamais l'épuiser. balement assimilé au «prolétariat», l'Occi-
s'échangent pas purement et simplement L'Eglise elle-même réadapte son discours. dent tout entier devenant la «bourgeoisie».
entre eux). Inlassablement, Pierre-Henri Encycliques et conciles définissent les gran- Le Tiers monde, autrement dit, prend la
Simon, Louis-Martin Chauffier, Jules Roy, des lignes de l'aggiornamento. Une Associa- place du tiers-état. Dans l'optique tiers-
Georges Montaron, André Mandouze, tion des théologiens du Tiers monde voit le mondiste, la contradiction majeure n'oppose
Robert Barrat, en appellent à la conscience jour à Dar es Salaam en 1976. LeP. Bruno plus les capitalistes et les ouvriers à l'inté-
universelle. Chenu explique : «Etre noir est une façon rieur de chaque pays. Elle sépare les pays
De la solidarité morale, on passe à la soli- de mettre en valeur la création de Dieu, d'af- dominés (dits «pays prolétaires») et les pays
darité concrète. C'est la théologie de la libé- firmer la beauté du monde. Et si l'homme impérialistes, toutes classes confondues. Ce
ration. Le recours à la violence cesse de faire est à l'image de Dieu, il doit y avoir en Dieu n'est qu'à titre secondaire que les travailleurs
problème, en raison du prestige qui auréole quelque chose qui correspond à la négritude de chaque pays du Tiers monde sont appe-
la figure du partisan depuis les maquis de la humaine. Il n'est dès lors pas scandaleux, lés à se dresser contre les bourgeoisies qui
seconde Guerre mondiale. C'est là d'ailleurs, même si c'est un peu ironique, de confesser les exploitent (et qui, souvent, «collaborent» .
dans la lutte au coude à coude des partisans que Dieu est noir. Le Seigneur est à la source avec les puissances occidentales).
communistes et des chrétiens à l'enseigne de de l'humanité noire et il combattra à ses Cette représentation du Tiers monde en
l'antifascisme, que s'est nouée l'alliance d'où côtés pour l'affranchir de toute servitude. La «prolétariat mondial» permet du même coup
est sorti le progressisme chrétien. Par exten- théologie de la négritude est aussi une théo- de mettre en accusation les gauches euro-
sion, les militants des mouvements afro- logie de la libération». péennes, acquises au réformisme bourgeois,
asiatiques de libération deviennent autant de Le tiers-mondisme révolutionnaire est à ainsi que l'Union soviétique qui devient,
«résistants». Le cas échéant, on rappelle l'origine d'une tout autre nature. Il exprime selon les auteurs, une «caricature» d'Etat
quelques enseignements oubliés par l'Eglise : avant tout, on l'a dit, la fin des espoirs que socialiste, une superpuissance impérialiste,

Le colonialisme occidental s'est longtemps abreuvé aux sources de l'universalisme


chrétien, qui professait la nécessité morale de convertir les populations dites
«primitives» afin de les «amener à la civilisation» (ci-dessous : le père Ribaud
en 1927, devant sa chapelle en Malaisie). Aujourd'hui, la montée du progressisme
chrétien a contribué, à l'inverse, à soutenir la décolonisation au nom du
pastoralisme évangélique, à base de misérabilisme larmoyant et d'autoculpabilisation
incapacitante (ci-contre : la misère des enfants Touareg au Sahel, en 1974).

18
Depuis bientôt trente ans, un grand nombre d'Etats d'Afrique, d'Asie
et d'Amérique Latine ont jeté les bases du «non-alignement», essayant
de définir une troisième voie, entre les modèles collectiviste et
occidental. En haut: le sommet des non-alignés à Colombo en 1976.
Ci-contre: le pape Wojtila Jer et Kurt Waldheim discutant du «machin»
(l'ONU). Ci-dessus: une conférence des pays arabes à Alger en 1973.

le pays des «nouveaux tsars», etc. Les par- s'avère incapable de dépasser la contradic- que et véritable Eglise». Mgr Pierre Eyt, rec-
tis communistes sont ainsi doublement répu- tion existant entre l'affirmation monothéiste teur de l'Institut catholique, ajoute : «L'uni-
diés : comme virtuellement réformistes et et la prise en compte de systèmes culturels versalité est une note si fondamentale de la
comme émanations plus ou moins diffuses différents, dont la religion spécifique cons- révélation et de la foi chrétiennes qu'il est
des intérêts propres à l'appareil soviétique titue la clé de voûte. absolument impossible de l'en abstraire( ... )
d'Etat. Lors de son premier voyage en Afrique, L'unité du Christ, l'unité de l'Eglise, l'unité
Ces deux grandes attitudes trouvent leurs en février 1982, Jean-Paul II affirme que de l'histoire et du monde constituent un élé-
limites dans leur propre approfondissement. l'Eglise «vient apporter le Christ, et non pas ment décisif et inséparable du message chré-
Tout décidé qu'il puisse être à «décoloniser la culture d'une autre race». Mais en même tien». La pluralité des cultures est évidem-
le message chrétien» et à substituer une cer- temps, il déclare : «Il faut s'en tenir au patri- ment peu de choses face à cette fièvre de
taine «tiers-mondisation de la foi» à la moine identique, essentiel, constitutionnel de !'unique ...
croyance sectaire, figée dans les manuels la même doctrine du Christ professée par la La transformation du Tiers monde en
depuis la Contre-Réforme, le christianisme tradition authentique et autorisée de l'uni- «classe planétaire» n'est pas plus convain- 19
nomie marchande qui voudrait ne connaî-
tre que des facteurs de production et des
coûts comparatifs» (France catholique,
23 octobre 1981). C'est par la nation que les
pays du Tiers monde cherchent à s'affirmer
dans le monde . C'est pour faire reconnaître
leur indépendance, notion politique par
excellence, que les colonisés ont engagé la
lutte.
Les écrits de Frantz Fanon sont exemplai-
res à cet égard. L'an V de la révolution algé-
rienne devait d'ailleurs à l'origine s'intitu-
ler Réalité d 'une nation. S'il s'adresse en
priorité à la paysannerie des pays sous-
développés, Fanon ne perd jamais de vue la
dimension essentiellement nationale de sa
revendication. S'il critique la «bourgeoisie»
dans le Tiers monde, ce n'est pas dans le sens
que Staline, par exemple, donne à ce terme
dans son essai sur Le marxisme et la ques-
tion nationale, mais parce qu'il voit bien que
c'est la «caste bourgeoise» qui fait obstacle
à la naissance et à l'établissement de la
Un exemple typique de nation. De même, s'il fait l'apologie de la
développement économique «violence salvatrice», c'est que celle-ci lui
«à l'occidentale» (ci- apparaît comme le seul moyen pour les colo-
dessus) : le complexe nisés de retrouver leur identité collective. Et
pétrochimique d'Arzew en s'il critique le concept de «négritude», c'est
Algérie, livré «clef-en- pour lui opposer systématiquement une idéo-
main» comme une bétaillère logie de libération nationale. «Dans un pays
de série. Ci-contre : colonisé, écrit-il, le nationalisme le plus élé-
M Amadou Matar M'Bow, mentaire, le plus brutal, le plus indifféren-
directeur général de cié est la forme la plus fervente, la plus effi-
l'Unesco, grand chantre cace de défense de la culture nationale( ... )
incontesté du dialogue La nation n'est pas seulement condition de
Nord-Sud et du Nouvel la culture, de son effervescence, de son
renouvellement, de son approfondissement.
l'information. A droite : Elle est aussi son exigence» (Les damnés de
un ouvrier mineur indien. la terre, op. cit., pp. 175-183). On ne sau-
rait mieux dire (4).
A. B.
cante. Le Tiers monde ne forme une «classe» peuvent prendre possession de leur destin .
qu'en surface, conceptuellement. Dans la La libération de l'espace géographique, en
pratique, il correspond à des réalités natio- d'autres termes, dévoile du même coup un
nales, populaires et culturelles dont le carac- espace historique. Une nouvelle alliance peut (3) ë'est bien plutôt, comme on l'a vu,
tère «interclassiste» ne fait aucun doute. On alors être conclue entre le peuple et le sol. l'idéologie des droits de l'homme qui a été
a beau jouer du vocabulaire, parler de la Le colonisé peut aménager son espace de vie constamment utilisée pour légitimer, sous la
«colonisation des travailleurs» ou rapporter en fonction de ses normes culturelles spéci- I/Ième République notamment, l'impéria-
indifféremment le concept d'aliénation à la fiques . Il peut réintégrer sa personnalité, lisme colonial.
condition coloniale ou à la condition reprendre possession de son âme. «Dans la (4) Campant sur des positions colonialistes
ouvrière, il n'en reste pas moins vrai que l'on lutte pour l'indépendance, écrit Jacques Ber- que beaucoup de ses «ancêtres idéologiques»
se trouve devant des données radicalement que, le peuple fait ressurgir le fond de lui- avaient pourtant récusées, la droite française
différentes . même, l' oublié et l'éludé (...) De moins en est restée bien entendu parfaitement sourde
La décolonisation ne s'est opérée ni au moins conditionné par l'Autre, il ose de plus à ces leçons de nationalisme, associées à des
nom des droits de l'homme ni au nom de en plus être lui-même» (Dépossession du notions qui auraient pu lui être familières.
l'émancipation du «prolétariat mondial» (3). monde, Seuil, 1964). L'extrême droite, à la même époque, récuse
Elle s'est opérée au nom du droit des peu- A la suite de la Révolution, le XIXème siè- le terme de «nationalisme» appliqué au Tiers
ples à disposer d'eux-mêmes, ce qui est une cle avait vu éclore le principe des nationali- monde. Dans «Le nationalisme et la ques-
nuance considérable. Les colonisés n'affir- tés. La seconde moitié du XXème siècle aura tion coloniale» (Librairie française, 1961),
ment pas leur droit à l'indépendance en tant vu l'idée de nation s'étendre à l'ensemble de Jacques Plancard d'Assac s'emploie labo-
qu'individus abstraits . Ils l'affirment à partir la planète. A peine décolonisé, le Tiers rieusement à distinguer le «nationalisme»,
d'une appartenance et d,un héritage spéci- monde se constitue en effet en nations, c'est- qui impliquerait la préexistence d'une nation
fiques. Ils l'affirment au nom d'une iden- à-dire en unités politiques associant des hom- historique, et le «nationalitarisme», qui cher-
tité collective, qui légitime pour un peuple mes sur la base d'une appartenance et d'une cherait à en «inventer» une. Ce raisonne-
le droit de se constituer en nation. Si les colo- origine communes. «Contre les séquelles ment, qui tend à nier le passé historique des
nisés veulent disposer en toute souveraineté colonialistes, observe François Perroux, les peuples colonisés et à considérer les nations
de leur terre, c'est que celle-ci leur appar- pays en voie de développement se constituent européennes comme ayant existé de tous
tient, qu'ils y étaient avant les colonisateurs, ou se confirment en nations. La nation res- temps, n'a évidemment pas la moindre
20 qu'ils y sont chez eux, et que c'est là qu'ils surgit, malgré l'escamotage tenté par l'éco- valeur.
Garden-party à La Havane, avec le Soviétique Mikoyan, Che Guevara et Fidel Castro, en février 1960. Aujourd'hui, le tiers-mondisme
de gauche s'est effondré sur la scène idéologique après l'échec de ses modèles. La soviétisation générale des décolonisés n 'a pas eu lieu,
mis à part quelques tyrannies incapables d'organiser efficacement les pays sur lesquels elles se sont apesanties. Une fois de plus, l'analyse
marxiste' s'est révélée fausse : le Tiers monde a préféré le nationalisme, qui préserve l'identité des peuples, à l'Internationale.

Pour un autre tiers-mondisme


L' époque coloniale paraît aujourd'hui
bien loin. Elle a débouché sur peu de
pas survécu à la chute de Ben Bella. «Che»
Guevara est mort dans les maquis de Boli-
vraiment révélé de gauche. Au grand déses-
poir de l'intelligentsia occidentale, mais sans
choses. Le rapatriement massif de plusieurs vie. L'intégration de Cuba dans le bloc sovié- que la droite, remâchant ses nostalgies et ses
centaines de milliers d'Européens d'Algérie tique a dépossédé la guérilla sud-américaine rancœurs habituelles, ait su en tirer plus
n'a entraîné aucun bouleversement politique de son auréole romantique. Les massacres intelligemment la leçon. Au sud de la pla-
majeur. L'entreprise de l'OAS s'est révélée du Cambodge ont refroidi l'ardeur des nète, le peuple et la nation restent des valeurs
d'une prodigieuse stérilité, surtout si on la anciens adversaires de l'intervention améri- sûres ; les concepts marxistes se révèlent ina-
compare à d'autres aventures «activistes» du caine au Vietnam. A la fin de la Révolution déquats pour analyser la réalité politique et
XXème siècle (cf. les «corps-francs» du Bal- culturelle, la Chine, sortant de son isole- sociale de la plupart des pays en voie de déve-
tikum). L'indépendance des pays du Tiers ment, a énoncé la théorie des «trois mondes» loppement. En outre, l'hostilité envers les
monde n'a produit ni les miracles espérés à et proposé à l'Europe de «gagner en puis- impérialismes se prolonge souvent dans une
gauche, ni les catastrophes annoncées à sance» pour affaiblir les deux Grands ; mais violente critique du sionisme, ce qui renforce
droite. Les anciennes colonies n'ont, dans l'Europe n' a pas saisi cette chance. Le les positions d'un certain nombre d'intellec-
l'ensemble, pas basculé dans le camp du maoïsme est mort avec son fondateur ; au tuels pro-arabes (Montaron, Monteil, Ver-
marxisme-léninisme, contrairement aux pré- fil des années, les «révisionnistes» ont été gès, etc.), mais en conduit beaucoup d'au-
dictions de ceux pour qui tout s'explique par réhabilités les uns après les autres, tandis que tres à prendre leurs distances vis-à-vis des
la «main de Moscou». En fin de compte, Pékin reprenait la voie d'un stalinisme réa- nations nouvelles (1).
comme l'écrit Raoul Girardet, «dans beau- liste et froid. Les modèles d'hier sont deve- Hier, une fraction de l'extrême gauche se
coup de milieux, un assez morne désintérêt nus des antimodèles. La désillusion, puis détournait du prolétariat parce que celui-ci
est venu succéder à l'enthousiasme des heu- l'indifférence, ont succédé au déferlement ne se comportait pas selon ses désirs. Les
res de lutte» (L'idée coloniale en France de des solidarités naguère frémissantes. Le tiers- mêmes, aujourd'hui, se détournent du Tiers
1871 à 1962, Poche-Pluriel, 1979, p. 403). mondisme est aujourd'hui couramment monde parce que celui-ci ne s'est pas mis à
Le mouvement de mai 1968 a commencé répudié comme «ultime ersatz de l'eschato- leur école. Cela donne lieu à des «révisions»
à se désagréger dès 1974-1975. A partir de logie socialiste» (Claude Liauzu) . déchirantes et, comme d ' habitude, à des
1978-1979, le tiers-mondisme de gauche s'ef- Il faut bien dire que le Tiers monde, une livres . Une fois de plus, l'opinion doit pren-
fondre à son tour. Le modèle algérien n'a fois son indépendance acquise, ne s'est pas dre en charge les troubles de conscience 21
Après s'être vautrée dans le masochisme anti-occidental, la gauche
tiers-mondiste (ci-contre : manifestation socialo-communiste en 1971),
se rallie maintenant à l'humanitarisme pro-occidental, sur fond ·assez de crimes
d'américanisme et de droits de l'homme. Pour ou contre, on ne sort pas na\teaux
de la logique occidentale, qui fait peu de cas des particularismes
ethniques, linguistiques et culturels de l'Europe et des pays tiers.
agresseurs u.s.
Ci-dessous : Indira Gandhi, Zail Singh et Fidel Castro lors du
septième sommet des non-alignés à New Delhi, au mois de mars 1983. solidarité avec
\es [Link]\~s
œ1ndocll1ne

d'une intelligentsia, qui mobilise tantôt pour haine de soi, au masochisme et à la culpabi- ceux-là même qu'elle infériorise - alors
faire partager ses enthousiasmes, tantôt pour lité tous azimuts. Un certain tiers-mondisme, qu'elle est rejetée par un tiers-mondiste aussi
faire partager ses doutes, sans pour autant en effet, a constamment eu comme ressort véhément que Frantz Fanon («Il n'y a pas
jamais parvenir à convaincre. une détestation profonde de la culture euro- de fardeau blanc. Les Blancs n'ont pas à
Mais le fait nouveau est que les dissidents péenne (professée par ses propres héritiers). payer aujourd'hui la traite des Noirs qu'ils
de la gauche orthodoxe, lorsqu'ils entrent en «Il suffisait, écrit Bruckner, d'être non euro- ont commise autrefois»).
dissidence, ne «tombent» plus du côté du péen pour avoir le droit de son côté, il suf- Pascal Bruckner n'a pas de mal à mon-
tiers-mondisme et du révolutionnarisme, fisait d'être européen ou d'être soutenu par trer que pareille attitude sécularise les doc-
mais, à l'inverse, dans le camp du libéralisme une puissance européenne pour apparaître trines chrétiennes de faute originelle, de cul-
pro-américain, de la sociale-démocratie et de comme suspect». Prenant le relais de la haine pabilité et de rachat-rédemption, en même
l'idéologie des droits de l'homme. Chute en du «bourgeois», la haine de l' Occident cons- temps qu'elle se situe dans la droite ligne des
forme de régression, qui voit toute une intel- tituait une sorte de passeport intellectuel : spéculations rousseauistes sur le «bon sau-
ligentsia échaudée et frileuse se replier dans «La règle de ce masochisme était simple : ce vage» non encore corrompu par la civilisa-
une nouvelle forme d'humilité théorique qui qui vient de nous est mauvais, ce qui vient
la met à l'unisson du «recentrage» sociolo- d'autrui est parfait». La valorisation de (1) Les sympathisants du sionisme ont été,
gique qu'elle dénonçait autrefois. l'Autre se bâtissait par dévalorisation de soi. pour les mêmes raisons, parmi les premiers
C'est dans ce contexte qu'il faut situer Aragon ne disait-il pas, dès 1925 : «Nous à se détacher du modèle soviétique. Le dis-
l'offensive antitiers-mondiste que l'on voit sommes les défaitistes de l'Europe( ...) Nous crédit dans lequel est tombée l'URSS leur
se dérouler actuellement, offensive lourde sommes ceux-là qui donnons toujours la doit beaucoup ; leur rôle est important dans
d'équivoques et d'affirmations inaccepta- main à l'ennemi» ? Dans sa préface aux la dénonciation du «fascisme rouge». La
bles. On peut en trouver le point de départ Damnés de la terre, Jean-Paul Sartre écrit : · question du sionisme joue un rôle similaire
dans un article publié en juin 1978, dans les «Ayez le courage de lire Fanon : pour cette dans la critique de gauche du Tiers monde.
colonnes du Nouvel observateur, par J ac- raison qu'il vous fera honte et que la honte, Dans le camp libéral, certains auteurs,
ques Julliard (Le Tiers monde et la gauche, comme disait Marx, est un sentiment révo- comme A. James Gregor, n'hésitent pas à
Seuil, 1979). lutionnaire». La «misère absolue» du Tiers considérer les idéologies politiques du Tiers
Le livre publié récemment par Pascal monde est «d'abord notre faute», expliquait monde (socialismes africains, communisme
Bruckner, Le sanglot de l'homme blanc. plus récemment Michel Bosquet dans Le cubain, populismes sud-américains) comme
Tiers monde, culpabilité, haine de soi (Seuil, Nouvel observateur (5 septembre 1981). les héritiers directs des fascismes européens.
1983), se situe dans la même ligne. La criti- Cette attitude se ramène à un racisme Pascal Bruckner, auteur de plusieurs ouvra-
que de Bruckner est d'abord une autocriti- inversé. Prétendre que l'Occident a toujours ges écrits en collaboration avec Alain Fin-
que :!'«aveuglement collectif» qu'il dénonce tort, qu'il est «génocidaire par essence» - kielkraut, ne craint pas d'affirmer que
est celui dont il fut lui-même victime «l'Occident, dit plaisamment Bruckner, «l'anti-américanisme est un phénomène très
jusqu'en 1977. Il n'en est que plus révélateur. serait cruel et allergique aux autres comme proche de l'antisémitisme» (sic). Il ne pré-
Certaines parties de l'ouvrage sont perti- l'asthmatique aux poils de chat»-, que les cise toutefois pas comment son pro-
nentes. Même si le tiers-mondisme, y com- fautes qu'il a commises se transmettent de américanisme et son hostilité pour le Tiers
pris dans ses formulations les plus contes- génération en génération de façon quasiment monde doivent être interprétés.
tables, n'a jamais été seulement un «concert héréditaire, bref, que l'Occident est consti- (2) Tel est, entre autres, le raisonnement de
de pleureuses» et une autoflagellation col- tutivement maléfique, revient à dire de ce Christian Delacampagne, selon qui le
lective, Bruckner n'a pas tort lorsqu'il stig- dernier qu'il est inférieur de toute éternité racisme occidental provient «de la structure
matise les extraordinaires naïvetés de l'intel- (2). La seule différence avec le racisme clas- même de la culture européenne» («L 'inven-
22 ligentsia tiers-mondiste, sa propension à la sique est que la théorie est soutenue ici par tion du racisme», Fayard, 1983).
tion. La décolonisation fournit aux intellec- n'est-ce pas d'abord tirer gloire de ce qu'on ver cette position critique qu'ils chérissent
tuels l'occasion de se racheter en s'identifiant est capable de le faire ? Celui qui est capa- tant». D'ailleurs, le lieu de leur action n'a
à la lutte des colonisés : «Ainsi la naissance ble de se décrire comme le pire n'est-il pas, jamais cessé d'être l'Occident. A peine a-t-il
du Tiers monde comme force politique a-t- en cela justement, secrètement le meilleur ? rédigé sa préface aux Damnés de la terre que
elle engendré cette nouvelle catégorie : le Supériorité de celui qui s'abaisse, qui s'hu- Jean-Paul Sartre retourne à la rédaction de
militantisme expiatoire» (op . cit., p. 13). milie, qui se martyrise lui-même ! Dans l'es- son Flaubert. «Sartre, écrit Bruckner,
Cette «conscience malheureuse», tendue par prit de l'Evangile, les derniers sur terre décrète l'Occident pourri et, du fond de ce
un espoir ou une volonté de rachat, est à l'in- seront les premiers au royaume des cieux. constat, ne s'occupe plus que de l'Occident
verse du complexe d' Oedipe : ce n'est pas S'adorer ou se haïr, n'est-ce pas tout uni- ( ... )Celui qui dévergonda une grande part
le «meurtre du père» qui est en cause, mais ment ne penser qu'à soi ? «Entre l'un qui de son talent dans l'esthétique de la violence
le meurtre commis par le père sur ses fils affirme : nous leur apportons la civilisation, et du stalinisme fit preuve, vis-à-vis du Tiers
«sauvages» qu'il s'agit de venger (3). observe Bruckner, et l'autre qui répond : mond~;,.non seulement éf~. èiogniatisme, mais
Bruckner n'a pas tort non plus lorsqu'il nous leur inculquons l'enfer, le résultat est aussi d'inconséquence (... ) Ce démarcheur
décèle, sous l'altruisme tiers-mondiste, une le même : les codes symétriques de la flétris- du Tiers monde n'acceptait ce dernier qu'à la
forme assez perverse d'égocentrisme. «La sure et de la béatitude indiquent une ferme- condition qu'il remplisse le cadre familier de
promotion exorbitante de l'Autre, écrit-il, ne ture dramatique à l'Autre». la victime dont on n'a rien à apprendre. Ce
saurait dissimuler que la conscience tiers- Les militants tiers-mondistes sont «allés au théoricien de l'engagement tous azimuts, ce
mondiste était, avant tout, amoureuse de sa Tiers monde» comme les missionnaires du maniaque de la pétition n'avait de goût véri-
propre image ; elle détournait les traits les siècle dernier «allaient aux indigènes» : pour table que pour les hommes de sa tribu . Inter-
plus singuliers des cultures indigènes pour les les «évangéliser» et les convertir - dans un nationaliste convaincu, il cachait mal un pro-
ramasser, les comprimer dans un schéma qui contexte éminemment moral. Dans leur cri- vincialisme feutré» (op. cit., p. 73).
lui convenait. On croyait se dépayser. On se tique de l'Occident, c'est encore à des con- Tout cela est vrai. Mais il n'en reste pas
projetait». cepts occidentaux qu'ils avaient recours. Et moins que le propos de Pascal Bruckner est
Le Tiers monde transformé en miroir, la ce sont ces concepts qu'ils «essayaient» sur éminemment ambigu. Se situant dans la tra-
conscience malheureuse devient spéculaire : le Tiers monde, «comme les marchands d'ar- dition libérale, celle de Hannah Arendt
le Sud constitue l'Occident en creux. Epou- mes essayaient leur matériel dans les guer- notamment (dont le point de vue est
sant moins les causes qu'ils défendent que res d'outre-mer» (Bruckner). aujourd'hui récusé par une vaste majorité de
les chimères de leur mauvaise conscience, les Les tiers-mondistes «vomissent le Nord et politologues), il s'en prend, au travers du
militants tiers-mondistes peuvent bien s'hu- le bafouent, observe encore Bruckner, mais tiers-mondisme, à l'idée même de révolution,
milier et décréter leur culture exécrable jus- c'est afin de mieux l'affirmer et de conser- et, à partir d'une critique qui ne manque pas
que dans son essence, ce sont toujours eux
- les héritiers de cette 'même culture - qui Le «Che» (ci-contre),
énoncent le discours, fixent la route à sui- révolutionnaire authen-
vre et proposent au monde leurs schémas. tique trahi par les siens,
ou comment une révo-
Hier, l'impérialisme occidental disait aux lution dégénère en
colonisés ce qu 'était la «civilisation». Les <<fast food»
tiers-mondistes, désormais, leur disent qu'ils idéologique.
doivent s'engager sur une autre voie - mais A gauche: le «Groucho
le discours va toujours dans le même sens. Marx» de La Havane
En fin de compte, les militants tiers- ·fait admirer aux
mondistes ne sont préoccupés que d'eux- masses opprimées
mêmes. Tout comme leurs pères, mais par les petits souvenirs qu'il
des chemins contraires, ils veulent avoir a rapportés iie son
dernier « week end» à
bonne conscience. Jusque dans leur discours Manhattan.
anti-occidental, il se glisse une forme insi- Ci-dessous :
dieuse d'autoglorification. L'Occident, après la révolution culturelle
tout, n'est-il pas le seul à pouvoir se mettre chinoise. Impensable
en cause lui-même ? Prôner la haine de soi, aujourd'hui...

(3) Atteinte apparemment dans ses senti-


ments bibliques, Elisabeth Badinter, dans
«Le Nouvel observateur» du 29 juillet 1983,
s'est déclarée indignée que Bruckner tente
ainsi de «déculpabiliser» l'Occident. «La
déculpabilisation, écrit-elle, est un processus
d'une grande dangerosité politique(... ) Vla-
dimir Jankélévitch aimait à répéter que la
conscience morale ne peut naître qu'avec
l'émergence du sentiment de culpabilité(.. .)
En période de crise... il nous faut encore plus
de mémoire et de culpabilité (. . .) La société .
doit lutter en même temps contre les pulsions
primitives de l'homme et les effets pervers
de la vie sociale. Pour ce faire, la culpabi-
lité a toujours été son arme la plus efficace».
A ce raisonnement stupéfiant, Pascal Bruck-
ner n'a pas eu de mal à répondre en distin-
guant culpabilité et responsabilité :«Coupa-
ble n'est pas synonyme de concerné» («Le
Nouvel observateur», 5 août 1983). 23
Tous les peuples du monde doivent être convertis au démocratisme
occidental: tel est le dogme ethnocide, issu du messianisme judéo-
chrétien (ci-dessus, la secte de l'abbé de Nantes) qui aliène
l'indépendance de toutes les nations du Sud. Cette mystique
totalitaire s'incarne aussi bien dans sa version socialiste,
brutale et grossière (ci-contre : Jack Lang sablant le champagne
avec le propréteur soviétique Castro), que dans sa forme
libérale, plus subtile (en haut à droite : Sedar Senghor, grand
chantre de la «civilisation de l'universel», avec deux de ses amis).

de justesse, fait passer un message rigoureu- cificité culturelle ne peut rentrer en violation nialisme occidental, Bruckner se réclame
sement inacceptable. avec ce droit» (p. 255). Cette affirmation . d'ailleurs explicitement de l'«européocen-
Son véritable adversaire n'est pas tant le dogmatique, d'origine judéochrétienne, trisme», position dont on saisit toute la por-
tiers-mondisme que le relativisme culturel. constitue le noyau-clé du livre. On est en pré- tée lorsqu'il précise que, pour lui, la culture
S'en prenant successivement au linguiste sence d'un choix de valeurs - et de rien européenne, «en dépit (sic) de ses expressions
Sapir, à Lévi~Strauss, à Victor Segalen, à d'autre. latines, anglo-saxonnes, celtes, nordiques,
Malinowski, à Guénon, à Pierre Clastres, à L'universalisme, dans ces conditions, se juives, orientales ou slaves, baigne au tronc
Robert Jaulin et à Marshall Sahlins, il refuse démasque aussitôt comme contrainte de commun (!) du judéochristianisme, de la
de façon radicale d'admettre que l'homme l'unique, c'est-à-dire comme européocen- Renaissance et des Lumières» (op. cit.,
n'est homme qu'à l'intérieur de la culture qui trisme : «Une seule règle devrait, dans le pp. 207-108) (4).
le spécifie. Le concept de droit à la différence domaine moral, régler les échanges entre le Le livre de Bruckner s'achève dans un
n'a, à ses yeux, «aucune vérité en lui-même» Nord et le Sud : tout ce qui est bon pour l'un aimable délire, où se mêlent l'apologie du
(p. 51). Pour lui, c'est le droit «naturel» qui est bon pour l'autre» (p. 248). La vieille «vagabondage» et du métissage culturel («la
fonde la singularité collective, non l'inverse. mécanique messianique se remet en route. condition de métèque et de bâtard culturel,
«En aucun cas, affirme-t-il, la célébration Si l'homme se définit d'abord par l'univer- hier anomalie des annexions coloniales, doit
de la différence en tant que norme suprême sel, s'il existe d'abord essentiellement, c'est-
ne peut fonder une mesure d'évaluation» à-dire désinséré des appartenances et des (4) Bruckner, qui n'en est pas à une contra-
(p. 199). Opinion qui le conduit à des affir- héritages (sans lesquels, pourtant, il ne serait diction près, justifie cet européocentrisme en
mations assez malhonnêtes, comme celle qui rien), alors la même Loi s'applique à tous. faisant remarquer que, jusqu'à présent, seule
consiste à écrire que le droit à la différence «Il n'y a pas d'au-delà de la démocratie», l'Europe a été capable de se remettre en
interdit la communication entre les cultures affirme Bruckner, affirmation de la même cause et de se critiquer elle-même. «Etre
ou, pis encore, justifie la politique d'apar- veine que : «il n'y a pas d'au-delà de la foi européen, écrit-il, c'est toujours, d'une
theid - comme si ce qui caractérisait essen- dans le Christ», «il n'y a pas d'au-delà de manière ou d'une autre, être l'ennemi de soi-
tiellement l'apartheid était la séparation, et la vérité scientifique du matérialisme histo- même» (p. 263) ! L'inconvénient est que,
non la domination d'une communauté par rique», etc. Tous les peuples du monde doi- d'un bout à l'autre de son livre, ce qu'il
une autre. vent donc être convertis au démocratisme reproche au tiers-mondisme, c'est précisé-
Bruckner est en fin de compte un occidental, et ce qui, dans les cultures par- ment d'avoir généralisé cette attitude. Si l'on
métaphysicien. Au-delà des hommes con- ticulières, s'y oppose doit être supprimé. comprend bien le raisonnement, les Occiden-
crets, il pose un homme abstrait, à l'essence Comme l'a bien vu W.W. Rostow, «l'his- taux auraient tort de penser contre eux-
unique et universelle. Il croit que les «grands toire pré-industrielle de chaque société mêmes lorsqu 'ils sont favorables au Tiers
principes» sont au-dessus des différences affecte sa capacité d'évoluer vers la démo- monde, mais ils auraient raison d'inciter les
particularisantes concrètes. L'essence de cratie» (Les étapes du développement poli- pays du Tiers monde à penser contre eux-
l'homme prime son existence réelle, hic et tique, Seuil, 1975, p. 257). L'unification de mêmes en suivant leur exemple. A la p. 264,
nunc. «Si, en tout homme, écrit-il, il faut la planète à l'enseigne du démocratisme occi- Bruckner écrit: «A l'exemple du Vieux
postuler l'humanité (sic) pour chercher dental implique donc la désagrégation des Monde, aucun peuple aujourd'hui ne peut
ensuite le Chinois, le Grec, le Yéménite, cela structures traditionnelles. Dans le discours plus échapper au devoir de penser contre lui-
veut dire qu'à tout ordre social existant, on de Bruckner, comme dant tout discours uni- même» (sic). Mais, cinq pages plus loin, il
peut opposer un ensemble d'exigences dédui- versaliste, les différences culturelles ne sont cite Nietzsche : «Il faut craindre celui qui se
tes du concept d'humanité comme la réalité admises ... que pour autant qu'elles ne font hait lui-même, car nous serons les victimes
dernière et ultime. Chacun porte en lui la pas obstacle à l'instauration de la loi unique. de sa vengeance» («Aurore»). On est en
24 même essence indéformable et aucune spé- Légitimant l'universalisme et le néocolo- pleine incohérence.
devenir aujourd'hui la norme de l'homme nialisme, pour la simple raison qu'il n'y a C'est dans cette dernière perspective que
contemporain»), un coup de chapeau à la pas de principe moral universel - et que, semble se situer l'excellente résolution sou-
langue anglaise («aujourd'hui, chaque Euro- comme par hasard, ceux qui sont déclarés mise à l'ONU, en 1947, par le bureau exé-
péen est un peu citoyen d'Albion»), des pro- tels sont presque toujours des principes occi- cutif de l'American Anthropological Asso-
pos confus sur le nécessaire refus des «iden- dentaux. En dernière analyse, tout plaidoyer ciation : «1) L'individu réalise sa personna-
tifications obligées», la «prime aux paren- universaliste dissimule un occidentalocen- lité par la culture. Le respect des différen-
tés approximatives» et aux «identités d'em- trisme plus ou moins avoué. ces individuelles entraîne donc un respect des
prunt», la «beauté du métis», etc. On On peut distinguer grossièrement quatre différences culturelles ; 2) Le respect de ces
apprend au passage que «l'exil est positions principales concernant les rapports différences entre cultures est validé par le fait
aujourd'hui une modalité de l'enracine- Occident/Tiers monde. La première consiste scientifique qu'aucune technique d'évalua-
ment» (p. 291), et que la solution finale aux à postuler dans l'absolu une supériorité de tion quantitative des cultures n'a été décou-
problèmes du dialogue Nord-Sud réside dans l'Occident. S'exprimant de façon brutale verte . Les buts qui guident la vie d'un peu-
le tourisme de masse. Celui-ci, certes, accen- dans le racisme classique, elle a, de façon ple sont évidents par eux-mêmes dans leur
tue le déracinement et la désintégration des plus diffuse, formé le fond de bonne cons- signification pour ce peuple et ne peuvent
cultures. Mais il faut savoir ce que l'on veut : cience sur lequel s'est inscrit l'impérialisme être dépassés par aucun point de vue, y com-
«Il n'y a pas de demi-mesures : ou l'on colonial. Elle est bâtie sur la dévalorisation pris par celui des pseudo-vérités éternelles ;
prône le cloisonnement et l'on trace des fron- de l'Autre et, symétriquement, sur la surva- 3) Les standards et les valeurs sont relatifs
tières rigides, infranchissables, entre le Nord lorisation de soi. La secopde position est à la culture dont ils dérivent, de telle sorte
et le Sud ; ou l'on appuie la libre circulation celle d'un certain tiers-mondisme européen (et que toutes les tentatives pour formuler des
des idées et des hommes, le brassage des peu- · aussi de certaines formes d'«antiracisme») : postulats qui dérivent des croyances ou des
pies, quel qu'en soit le prix» (p. 300). Con- c'est celle de la Selbsthass («haine de soi»). codes moraux d'une culture doivent être reti-
clusion : «Le meilleur vecteur de l'amitié Elle est bâtie sur le symétrique inverse : rées de l'application de toute déclaration des
entre les peuples, c'est encore et toujours le dévalorisation de soi et survalorisation de droits de l'homme à l'humanité toute
charter» . La critique du tiers-mondisme l'Autre ; le Tiers monde est considéré entière».
débouche ainsi sur l'idéologie du Club Médi- comme objectivement supérieur à l'Occi- Tiers-mondisme d'hier et antitiers-
terranée : amour universel et bonnes dent. La troisième position consiste à poser mondisme d'aujourd'hui se rejoignent dans
affaires . le Tiers monde et l'Occident à «égalité», en le même moralisme. Il était hier moral de
A l'inverse de Bruckner, nous affirmerons dévaluant leurs différences et leurs person- soutenir le Tiers monde ; il ne serait
que l'homme n'existe en tant qu'homme que nalités réciproques, celles-ci étant ramenées aujourd'hui plus moral de le soutenir, parce
spécifié par sa culture. L'existence à des conditions économiques transitoires ou qu'il n'a pas compris les leçons - occiden-
«humaine» est indissociable de 1' «existence à des mœurs culturelles pesant de peu de tales - de l'idéologie des droits de l'homme,
culturelle» réelle . Chaque société forme un poids par rapport aux grands principes uni- du démocratisme universel et du progrès. Il
tout organique solidaire, combinant la repré-, versels . C'est la position du libéralisme et de est temps d'en finir avec le moralisme,
sentation d'une particularité et l'idée d'une l'idéologie des droits de l'homme. Il est aisé comme avec l'universalisme. Il est temps de
légitimité. Le mode d'être au monde fonde de montrer qu'elle se ramène à l'occidenta- jeter les bases d'un tiers-mondisme réaliste,
le droit de le transformer. Le droit à l'iden- locentrisme de la position i. fondé sur l'intérêt mutuel, le respect des dif-
tité collective commande toutes les autres La quatrième position pose l'égalité dans férences, la conviction que !'«humanité»
notions. Au moment où le déclin du tiers- la différence . Toutes les cultures du monde n'est riche que de sa diversité, et le refus de
mondisme de gauche s'accompagne d'un se voient reconnaître leur droit à l'existence, toutes les formes, ouvertes ou inavouées, de
regain d'universalisme abstrait, il y a urgence celui-ci étant indissociable du maintien des colonisation.
d'un nouveau tiers-mondisme fondé, non sur particularités socioculturelles collectives. Il
Robert de HERTE
. le rejet de la culture européenne, mais sur n'y a pas d'au-delà de la pluralité des cultu-
la reconnaissance de la personnalité et de la res. L'«humanité» est une notion zoologi-
légitimité de toutes les cultures. que ou un concept vide de sens. Toute forme
Cette position constitue le fondement de d'universalisme est rejetée.
la tolérance, de la coexistence et du dialo-
gue. Ce n'est pas l'affirmation de la spéci-
ficité culturelle comme instance ultime de ce

Olivier
que l'on peut connaître de l'homme qui
méne au despotisme, mais bien au contraire
l'assujettissement de toutes les cultures à un
principe unique universel, quel qu'il soit. 1
L'universalisme suppose en effet comme sa
condition propre la transparençe de l'être à
autrui. C'est là sa tare irrémédiable. La
recherche des conditions de réalisation de ia
«transparence» aboutit à la dépersonnalisa-
CARRE
tion et au vide. Si, dans l'histoire, l'Occident
a trop souvent été culturicide, ce n'est pas
en raison de la structure même de son être,
«manhattan))
mais parce qu'il a adhéré à différentes for-
mes d'idéologie universaliste, où le primat
sans cesse répété de l'Unique et du Même a Velin: 50 f.
toujours eu concrètement pour effet d'étein- Velin d'Arche : 80 f .
dre les différences individuelles et collecti- Port et emballage (tube carton) : 10 F
ves au-dessus desquelles il prétendait se
A.E .A.E. B.P. 119-16
situer. Chaque fois que l'on affirme qu'il
75763 PARIX Cèdex 16
existe un principe moral universel au-dessus
des différences culturelles, on plaide direc-
tement ou indirectement pour un néocolo~ 25
faits et gestes
vailles, uniques en leur genre, tes par hasard, par des éco-
bouleversent la préhistoire de liers, dans le Nord du Cau-
Fidélité wagnérienne l'Asie du Nord-Est, où seuls case. Elles portent des images
des hommes connaissant le de mammouths, d'éléphants,
réaction aux interprétations feu et les vêtements pouvaient de chevaux, de taureaux, de
pseudo-modernistes et néo- s'établir. Enfin, des pierres rennes, et même des scènes de
marxistes de l'œuvre de gravées datant d'au moins chasse sur lesquelles sont figu-
Wagner, le festival de Bay- 12 000 ans ont été découver- rés des hommes.
reuth a déjà arrêté son pro-
gramme de 1984. En plus du
Ring, dirigé par Georg Solti,
dans une mise en scène de
Le sexe de Dieu
Peter Hall, les « Bayreu-
thiens» pourront voir Les Vaste offensive féministe églises non catholiques) vient
Maîtres-Chanteurs de Nurem- aux Etats-Unis pour éliminer donc de publier un recueil de
berg, mise en scène de Wolf- des textes chrétiens toute con- textes bibliques soigneuse-
gang Wagner et direction de notation supposée sexiste. ment épurés de toute allusion
Horst Stein, Le vaisseau fan- Autrement dit, il paraît outra- phallocratique . Dans la
tôme (Peter Schneider et geant pour les femmes que Genèse, Dieu ne dit plus «Fai-
Harry Kupfer) et Parsifal tout ce qui concerne Dieu soit sons l'homme à notre image»,
René Kollo, chanteur (James Levine et Gotz Frie- relié au sexe masculin. Avec mais «Faisons l'humanité à
d'opéra de renommée interna- drich). Dates du festival : du la compréhension de certains notre image» ; le Christ, par-
tionale, a provoqué un éclat 25 juillet au 29 août. catholiques - le pape Jean- lant de Dieu, précise soigneu-
à la Scala de Milan en résiliant A l'issue du festival de Paul rer n'a-t-il pas assuré que sement : «Dieu, mon Père et
un contrat qui portait sur cinq 1983, Georg Solti, bravant Dieu est «autant mère que ma Mère». Dieu androgyne ?
représentations du Lohengrin l'hostilité affichée de certains père» -, le Conseil national Les féministes chrétiennes
de Richard Wagner. «La mise journalistes, a tranquillement des églises des Etats-Unis tourmentées trouveraient une
en scène, a-t-il expliqué, n'est déclaré : <de ne veux plus ni (organisation œcuménique réponse apaisante dans certai-
pas de mon goût. J'ai été cho- voir ni entendre une interpré- regroupant la plupart des nes traditions païennes.
qué par le fait qu'on ait pu tation politique de l'opéra.
transformer une œuvre Nous sommes venus à Bay-
d'opéra classique en un mor-
ceau de haine anti-allemande.
reuth pour faire un Ring qui
ne comporte pas autre chose Instructif unanimisme
Le chœur entier portait des que ce que le compositeur a
casques militaires et n'appa- écrit. Je veux voir une fois
dans ma vie un Ring wagné- Invité au dîner-débat orga- diants juifs de France sur le
raissait sur la scène qu'en
rien, romantique et natura- nisé par Tribune juive pour thème «l:Europe et Israël :
défilant au pas de parade» .
liste, et non pas un Ring fêter son numéro 800, Pierre politique et culture». Person-
Pendant que s'esquisse ainsi,
marxiste». Mauroy a déclaré : «Entre le nalités de l'opposition (Alain
de façon grandissante, une
message biblique que nous Poher, Simone Veil) et de la
avons en commun et qui sert majorité sont tombées d'ac-
Archéologie de fondement à toute la cul-
ture occidentale et les objec-
cord sur les conclusions de
Max Gallo : «Le monothé-
tifs que nous poursuivons, il isme judaïque est un facteur
Une sene d'importantes restes découverts en Sicile y a une similitude profonde». constitutif de l'esprit euro-
découvertes archéologiques comprennent quatre molaires Lui ont fait écho les orateurs péen». Le porte-parole du
ont été faites récemment. Au dont les formes correspondent du colloque organisé quelques gouvernement a ajouté : «Le
cours de fouilles effectuées très exactement à celles des jours plus tard, le 19 décem- combat d'Israël est indicatif
dans le Sud de la Sicile, près hominiens vivant en Afrique bre 1983, au palais du Luxem- du nécessaire combat contre le
d'Agrigente, un fragment de il y a plus de 3 millions d'an- bourg, par l'Union des étu- paganisme renaissant».
crâne d'Australopithecus gra- nées, dont les restes ont été
cilis, vieux d'au moins 3,5 désormais précisément identi-
millions d'années, a été mis au fiés. Par ailleurs, des ébauches
jour. Cette découverte remet de pierres taillées, racloirs et
en question les théories clas- couteaux en quartzite rose ont
siques sur l'apparition des été découverts en Yakoutie,
premiers hommes en Europe dans le Nord-Est de la Sibé-
et l'évolution de l'homme en rie. Remontant au paléolithi-
général. On estimait en effet, que supérieur (500 000 à 1
il y a peu, que les premiers million d'années) - un site,
«Européens», des Homo erec- daté par la méthode paléo-
tus, étaient arrivés d'Afrique magnétique, remonte à envi-
il y a environ 700 000 ans. Les ron 700 000 ans -, ces trou-
26
Le système qu'elle soit capitaliste ou socialiste, a
sa prétention utopique à instaurer un modèle universel de développement. Pire : le Tiers
monde est actuellement entré dans la spirale sans fin de la paupérisation. Ci-contre : chasse
au rat en Egypte; ci-dessus : bidonville à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.

Le développement en question
es chiffres sont parlants. En 1980, deux réside dans l'endettement des PVD, qui a séquences d'une répudiation de ce qui leur
L milliards d'individus disposaient d'un
revenu moyen équivalent à 1 500 F par an,
connu en dix ans une progression stupé-
fiante . Il était de 68 milliards de dollars en
est dû (1). Or, à l'heure actuelle, aucune pro-
jection sérieuse ne permet d'envisager la
soit 600 F de plus qu'en 1955 . Dans le même 1971. En 1981, il atteignait déjà façon dont les PVD pourraient, dans les
laps de temps, le revenu moyen en Europe 517 milliards. Il est évalué aujourd'hui à années qui viennent, assurer le service de leur
a progressé de plus de 30 000 F, atteignant 750 milliards (1000 milliards, disent certains, dette. Les solutions qui ont été avancées ici
désormais plus de 60 000 F par an. A l'heure si l'on inclut les crédits à court terme) . A eux et là (2) sont peu convaincantes. Le Tiers
actuelle, le nombre de personnes en état de seuls, 21 pays du Tiers monde représentent monde se trouve ainsi victime de l'usure de
sous-alimentation chronique est d'environ 85 %de la dette . Depuis 1978, le service de fait qui résulte de la loi inexorable des inté-
450 millions. Il excèdera 500 millions dans cette dette est devenu écrasant, tant en rai- rêts composés (3) .
dix ans. Le fossé entre Nord et Sud ne se son de l'inflation et de l'importance crois-
réduit pas. Au cours du dernier quart de siè- sante des taux d'intérêt réels que du recours (1) Depuis 1982, environ la moitié des prêts
cle, il a plus que doublé. forcé à des prêts à court terme et à taux bancaires aux PVD ont d'ailleurs été des
Publié par la Banque mondiale, le dernier variables auprès des banques commerciales prêts imposés, dans le cadre des mesures
Rapport sur le développement dans le monde (au lieu des prêts internationaux à long terme mises au point notamment par le FMI. On
(1983) signale qu'en 1982 et 1983, tous les et à taux fixes). En 1982-1983, le montant note par ailleurs un ralentissement des prêts
pays du Tiers monde (à l'exception de la du rééchelonnement des principales dettes a bancaires et des investissements directs dans
Chine et de l'Inde) ont vu leur situation se avoisiné quelque cent milliards de dollars. les PVD: JO milliards de dollars en 1983,
détériorer. En Amérique latine, la chute du En 1983, les PVD ont dû verser aux banques contre 13 milliards en 1982.
niveau de vie individuel a été de 14 OJo en internationales 21 milliards de dollars de (2) Parmi les propositions qui ont été faites,
trois ans. En 1982, la croissance moyenne plus qu'ils ne leur en ont emprunté à moyen on peut citer les prêts consentis aux pays
des pays en voie de développement (PVD) et long terme . dans leur devise propre (afin de les garantir
a été de 2 %, contre 5 à 6 % dans les années Les conséquences sont graves. Le ratio du contre les effets de change négatifs), la prise
soixante-dix. Le taux d'augmentation du service de la dette des 21 pays les plus endet- en charge de «plans de redressement» par le
. revenu par tête dans le Tiers monde était de tés est trois fois supérieur au 25 % avec les- FMI, la création d'organismes internatio-
1,2 % par an entre 1900 et 1913 ; il est quels, de l'avis général, ils pourraient encore naux chargés du rachat des créances bancai-
tombé à 0,6 % à partir de 1929. Faute de faire face à la situation. (Encore ce ratio de res, avec un paiement en obligation émises
financements, la consommation énergétique 75 % n'est-il qu'une moyenne : il atteint à un taux d'intérêt fixe très bas, l'indexation
des pays du Tiers monde a régressé en 1982. 130 % pour le Mexique, 155 % pour l'Ar- du principal de la dette sur les taux d'infla-
Dans l'ensemble de ces pays, la population gentine !). Quant aux établissements crédi- tion, etc. La plupart de ces solutions impli-
rurale augmente en moyenne de 1 % par an, teurs, pour la plupart d'entre eux, la mobi- quent une limitation considérable de la sou-
celle des bidonvilles de 9 à 12 %. lisation de la totalité de leurs ressources pro- ' veraineté, et donc de la liberté, des pays
L'aspect le plus dramatique de la situation pres ne permettrait pas d'éponger les con- concernés. 27
Ci-dessus: instruction publique en Algérie en 1858, pour les musulmans de tous âges. La
France, «nouvelle patrie» des A lgériens. Sous-entendu : l'appartenance arabo-musulmane,
tenue pour peu civilisée, doit disparaître. Le même racisme implicite anime aujourd'hui
les apôtres de l'intégration des immigrés. Ci-contre: Jules Ferry (1832-1896), une grande
figure du progressisme égalitaire, fondateur de l'école laïque et universelle, et théoricien
de l'infériorité congénitale des cultures d'outre-mer, qu'il fallait «civiliser», «instruire»
et «développer» pour satisfaire le vieux fantasme pédagogique hérité de la philosophie
des Lumières. La chasse aux cultures était ouverte. Elle n'a toujours pas été fermée.

L'évolution de la situation a fait naître Basic Books, New York) critique le tiers- développé». Le Tiers monde serait «en
chez beaucoup d'observateurs un certain mondisme économique au nom d'un isola- retard». Pour combler ce retard, il lui faut
découragement. On peut en faire remonter tionnisme américain qui ne s'embarrasse pas se «développer», tâche qui implique l'adop-
l'origine au «cartiérisme» : en août et sep- de scrupules. Certains de ses arguments tion des structures de croissance économi-
tembre 1956, dans les colonnes de Paris- seront repris par John K. Galbraith, dans sa ques de l'Occident- et, bien entendu (mais
Match, le journaliste Raymond Cartier Théorie de la pauvreté de masse (Gallimard, c'est un point sur lequel nos auteurs sont
dénonce la «coûteuse philanthropie» repré- 1980). plus discrets), l'adoption du mode de vie qui
sentée par l'aide au Tiers monde et lance le En France, deux livres récents se situent va de pair avec ces structures. Cela revient
slogan :«La Lozère plutôt que le Zambèze». dans cette vague de critique du Tiers monde : très exactement à faire, comme à l'époque
On est alors en pleine vague poujadiste. celui de Carlos Range!, L'Occident et le Tiers de Jules Ferry, du progrès techno-
Quelques années plus tard, le débat rebon- monde. De la fausse culpabilité aux vraies économique le critère principal du degré
dit avec les ouvrages plus mesurés de René responsabilités (Laffont, 1982), et celui d'«avancement» de chaque peuple et de cha-
Dumont (L'Afrique noire est mal partie, d'Yves de Montenay et du Club de l'Hor- que pays. Se bornant à remplacer le mot
Seuil, 1962) et d'Edouard Bonnefous (Les loge, Le socialisme contre le Tiers monde
milliards qui s'envolent. L'aide française aux (Albin Michel, 1983) .
pays sous-développés, Fayard, 1963). Ces deux ouvrages sont d'inspiration typi- (4) La comparaison avec les premiers ouvra-
A date plus récente, la critique a gagné les quement libérale. De facture assez médiocre, ges publiés par le Club est à cet égard très
pays anglo-saxons. En 1972, Peter T. Bauer, le livre de Carlos Range! apparaît comme un révélatrice. Dans «Les racines du futur»
professeur à la London School of Econo- véritable catalogue d'erreurs et de lieux com- (Masson, 1977), le Club dénonçait avec
mies, publie un livre qui fait grand bruit : muns : un exemple typique du mode de pen- vigueur /'«invasion culturelle américaine»,
Dissent on Development (Harvard University sée de l'auteur est sa définition du Tiers qui «conforte le triomphe des valeurs mar-
Press, Cambridge). Il reproche notamment monde, comme l'ensemble des pays que leur chandes et accentue les phénomènes de rup-
à l'aide au Tiers monde d'encollrager indi- «manque de confiance en eux-mêmes et, de ture de tradition» (pp. 91-92) :«La faiblesse
rectement la formation d'économies centra- ce fait, en leurs possibilités de développe- idéologique et la pauvreté culturelle qui
lisées et politiquement contrôlées. Il récidi- ment dans le monde tel qu'il est» (sic, p. 62) caractérisent la société marchande améri-
vera avec Ul). essai paru en 1978, Equality, rend susceptibles d'adopter une idéologie de caine se sont progressivement imposées en
the Third .World and Economie Delusion style tiers-mondiste. Le livre de Montenay Europe, etc.» (p. 69). Dans «Le socialisme
(Weidenfeld & Nicolson, London), puis en est à peu près du même niveau. A côté de contre le Tiers monde», l'américanisation
1980, avec un article du Times écrit en col- notations assez justes (sur l'immigration, sur des mœurs est au contraire qualifiée de
laboration avec Basil Yearney. En 1977, la colonisation, qui «ne mérite ni l'excès «futile et superficielle». La «mentalité an ti-
Robert W. Tucker (lnequality of Nations, d'honneur qu'on lui décernait hier, ni l'ex- économique» est violemment critiquée. Le
cès d'indignité qui semble de règle paradigme de l'individualisme méthodolo-
aujourd'hui», sur les erreurs du socialisme, gique, selon lequel la propension naturelle
(3) Par comparaison, on doit souligner ici etc.), il se borne à reprendre l'orthodoxie de tout individu est de chercher «rationnel-
que les Etats-Unis sont eux-mêmes fortement libérale la plus plate, et semble marquer de lement» à maximiser en permanence ses inté-
endettés, ce qui montre que l'endettement façon explicite le ralliement du Club de rêts, est présenté comme une évidence
n'est pas en soi un signe d'incapacité éco- l'Horloge au paradigme de l'Homo œcono- (p. 72). Le point de vue de François Perroux,
nomique. Mais ils le sont ... dans leur pro- micus (4). cité constamment et toujours élogieusement
pre monnaie. L'endettement des PVD est, L'idée dominante est que l'essentiel des dans les ouvrages précédents, est désormais
lui, un endettement en dollars. Chaque rem- problèmes auxquels se heurte le Tiers monde contredit quasiment à chaque page. Les
boursement représente donc un crédit pour résulte de son moindre «développement», «solutions» proposées sont l'extension du
l'économie américaine. A la limite, les PVD c'est-à-dire de sa situation économique. On marché, le développement du libre-échange
contribuent à payer la dette des Etats-Unis ne dit plus, désormais, que le Tiers monde et !'«étude des meilleurs mécanismes d'en-
28 à la place de ces derniers. e&t «moins civilisé» ; on dit qu'il est «moins richissement» (p. 276).
«progrès» par celui de «développement», la tion non linéaire de l'histoire- propre aux traditions, de la structure sociale, de la
théorie libérale constitue le dernier avatar de sociétés organiques traditionnelles . L'indus- croyance religieuse, de la structure de la
l'idéologie du progrès, qui a longtemps trialisation coïnciderait avec une «maturité» famille, des élites, etc. L'inconvénient,
formé le soubassement de l'ethnocentrisme. caractérisée par la montée de l'individua- comme l'observe avec humour Thomas Mol-
Cette idéologie, exprimée précédemment sur lisme et du démocratisme. Rostow, en d'au- nar, c'est que, «si l'on établit la culpabilité
le mode politique ou psychologique (Lévy- tres termes, incite les habitants du Tiers de tous ces éléments de situation, on arrive
Bruhl), est simplement reformulée sous un monde à se conduire en «individus» selon à la conclusion qu'un pays sous-développé
angle économique. Il n'y a qu'un mode d'ac- le modèle libéral, c'est-à-dire à se désinsé- ne peut sortir de son état précisément parce
cès à la modernité, qu'une façon de se «déve- rer de leurs appartenances culturelles, à rom- qu'il est sous-développé !» (Tiers monde:
lopper», qui est la façon occidentale. En pre avec leur milieu ancestral, et par suite idéologie, réalité, PUF, 1982, p. 63). Con-
empruntant la voie du développement, tous à hâter la désagrégation de leur société. clusion proprement désespérante, et qui ne
les ·peuples passeront par les mêmes «stades» Affirmer que les pays du Tiers monde peu- laisse le choix qu'entre deux attitudes : con-
histor'iques. vent adopter le mode de développement occi- sidérer à perpétuité le Tiers monde comme
Le néocolonialisme consiste ici à faire dental sans pour autant rompre avec leur cul- inférieur du point de vue économique (ce
croire aux peuples du Tiers monde qu'ils ture, c'est en effet faire bon marché du très dernier étant en même temps présenté
«résoudront leurs problèmes» en s'occiden- évident effet de rétroaction exercé par le comme le critère décisif de «progrès»), ou
talisant, c'est-à-diJ,:.e en adoptant des métho- mode de développement sur la culture. s'efforcer de transformer (par quels
des de développement propres à l'idéologie Lorsqu'on examine les travaux qui se sont moyens ?) les structures organiques du Tiers
occidentale, lesquelles ne peuvent que les efforcés d'identifier les «causes du sous- monde, ce qui, les dépossédant de leur iden-
amener à répudier un peu plus encore le développement», on constate du reste que tité, revient à en faire des «Occidentaux de
mode de vie et les structures sociales spéci- les facteurs culturels sont cités beaucoup plus seconde zone».
fiques qui sont les leurs. La colonisation fréquemment que les facteurs proprement Dans la pratique, les auteurs libéraux s'ef-
avait déjà en partie dépossédé les peuples du économiques, qu'il s'agisse des mœurs, des forcent de masquer le problème, en se bor-
Tiers monde de ces structures et de ce mode
de vie. Le néocolonialisme prolonge, en l'ag- Le néo-colonialisme donne à croire au Tiers monde que son «bien-être» dépend d 'un choix
gravant, ce processus. Avec un but profond, d'industrialisation à l'occidentale. On connaît déjà les résultats (ci-dessous : les petits chif-
qui n'a toujours pas changé : en faisant fonniers du Caire). La seule solution porteuse d'avenir réside dans l'auto-développement :
entrer tous les pays dans le «marché» mon- en bas, recherche alimentaire visant à substituer le mil au blé importé.
dial, il s'agit toujours de faire augmenter
unilatéralement les profits.
Cette vision du «développement» est sous-
tendue par la vieille conception linéaire de
l'histoire, segmentée en «stades» homogènes
et chapeautée par l'idée d'une accession
finale unitaire de l'humanité tout entière à
un mode de vie instauré sur les débris des
cultures sociales, l'érosion des différences et
la généralisation de l'anomie sociale.
L'un des derniers théoriciens de cette
vision linéaire du développement est l'éco-
nomiste américain W. W. Rostow (Les éta-
pes de la croissance économique, Seuil,
1952 ; Les étapes du développement politi-
que, Seuil, 1975), selon qui tous les peuples
sont appelés à passer par les mêmes stades,
avant de venir s'aligner sur le modèle
«ultime» de consommation de masse que
constituent, bien entendu, les Etats-Unis.
Cette aperception réductrice de l'histoire de
l'humanité s'accompagne d'une définition
de la politique comme «manifestation de
l'économie de bien-être», c'est-à-dire d'une
définition de la politique en termes purement
économiques de mobilisation et d'allocation
des ressources.
W.W. Rostow ne manque pas, à ce pro-
pos, de reprendre à son compte la définition
donnée par Adam Smith des trois «tâches
du gouvernement» : sécurité, croissance et
bien-être, maintien de l'ordre constitution-
nel. On remarque qu'Yves de Montenay se
rallie à ce tableau d'un Etat libéral, à la fois
gendarme et veilleur de nuit, notamment
pour mettre en accusation les «prétentions»
à la souveraineté et à l'indépendance des
Etats du Tiers monde.
Rostow, toujours suivi par Montenay, fait
étroitement coïncider le «démarrage» ou le
«décollage» économique avec un rejet du
«carcan cyclique» - en clair, une con cep- 29
' !

La voie de l'industrialisation libérale s'est révélée désastreuse pour te Tiers monde,


(ci-contre : sidérurgiste algérien), tout autant que la consommation des produits
occidentaux (ci-dessus à droite). A l'inverse, on voit naître en Afrique des tentatives
de vie autarcique : ci-dessus à gauche, laboratoire de recherche pour la conservation
des aliments produits sur place, afin de limiter les importations. Les thèses archaïques
sur l'intégration du Tiers monde dans le marché mondial ont entamé leur déclin.

nant, pour évoquer la dimension culturelle, politique, s'appuie fréquemment lui aussi sur où toutes les cultures doivent adopter fina-
à des formules aussi vagues que rassurantes. des tyrannies militaires et des despotismes de lement un développement uniforme sous-
Yves de Montenay, par exemple, s'interro- castes bourgeoises corrompues. Carlos Ran- tendu par la même idéologie du progrès ? Ou
geant sur le caractère «culturicide» de l'in- ge!, de son côté, souligne que l'économie de bien est-ce une autre conception ?
fluence occidentale, s'efforce d'un bout à marché «enrichit» (matériellement) les mas- C'est la notior; même de «développement»
l'autre de son livre d'en atténuer la gravité ses ; mais il passe sous silence les conséquen- qui doit être mise en question. Les esprits
et l'importance. Parallèlement, il affirme ces dramatiques qu'entraîne dans beaucoup sont aujourd'hui si bien conditionnés que la
qu'en dépit de la diversité des situations dans de pays du Tiers monde le libre jeu des lois situation de l'Occident est considérée comme
le Tiers monde, «la similitude des problèmes du marché- et se garde bien d'évoquer le la seule <<normale», tandis que le «retard»
de développement est partout bien réelle» prix à payer dans le domaine culturel et spi- du Tiers monde est perçu comme anormal
(p. 17). Bref, les différences culturelles ne rituel pour obtenir cet enrichissement. (et par suite voué à disparaître). Or, c'est
sont admises que du bout des lèvres, à titre L'une des thèses du Club de l'Horloge est plutôt l'inverse qui est la réalité. Le «déve-
de distractions exotiques probablement. que «le socialisme est surtout coupable( .. .) loppement» est un fait historique très loca-
L'accent mis sur l'individu est révélateur. La parce qu'il est, par lui-même, un frein au lisé et très récent ; il résulte, non d'une évo-
culture, en effet, n'est pas une donnée indi- développement» (Antoine Cassan, Le Tiers lution «naturelle», mais d'un choix idéolo-
viduelle, mais une donnée collective : on monde survivra-t-il au socialisme ?, in La gique fait par les Occidentaux à un moment
peut être individuellement cultivé, on est col- Pressefrançaise.l? juin 1983). Cette critique donné de leur histoire. Comme l'a souligné
lectivement culturé. Plus direct, Carlos Ran- purement économiste du socialisme trouve Jean-Louis Haroue! (Essai sur l'inégalité,
ge! n'hésite pas, lui, à écrire : «A l'origine sa limite dans le fait que, selon Carlos Ran- PUF, 1984), jusqu'à la révolution indus-
de toutes les situations de retard ou de pau- ge!, le principal avantage du marché est de trielle, ce que nous appelons aujourd'hui
vreté, on retrouve des caractères indigènes réaliser plus sûrement .. . les objectifs socia- «sous-développement» a été l'état normal de
(sic) présents bien avant tout contact avec listes. «Non seulement, écrit Range!, l'éco- toute l'humanité. Au XVIIIème siècle, la
l'Occident, et qui ont joué comme des for- nomie capitaliste s'est révélée beaucoup plus France était encore dans l'état de bien des
ces d'inertie pour empêcher ou freiner une productive et créatrice dans tous les domai- pays «sous-développés» d'aujourd'hui, et ce
modernisation pourtant désirée et désira- nes que les économies socialistes, mais on a n'est guère qu'à partir de la seconde partie
ble». Propos qui rejoint la dédaigneuse opi- pu constater que, dans les pays où elle a pu du XIXème siècle qu'elle peut être considé-
nion de Pascal Bruckner : «En opposant fonctionner assez longtemps et dans des con- rée (selon les critères actuels) comme un pays
rageusement son héritage religieux à la pen- ditions pas trop défavorables (?), la démo- «développé». Le «retard» du Tiers monde
sée scientifico-technique, le Tiers monde cratie s'est acclimatée sous des formes diver- doit donc être mis ·en perspectiv-e. L 'Inéga-
reste bien le dernier bastion des pensées ses, et un certain nombre d'aspirations que lité économique Nord-Sud n'a pas pour
mortes» ! le socialisme théorique avait inscrites à son cause le sous-développement du Tiers
Chez Carlos Range! comme chez Monte- programme ont commencé d' y être monde, mais au contraire le brusque «déve-
nay, on retrouve donc le même postulat satisfaites» ! loppement» des Occidentaux. Dans le passé,
d'«universalité» d'un modèle qui est en fait En fait, c'est comme toujours aux princi- le «retard» occidental - le non-
purement occidental. Très logiquement, ce pes qu'il faut en revenir. Quelle conception développement- n'a empêché ni l'émer-
postulat va de pair avec une apologie du libé- de l'homme adopte-t-on ? Est-ce l'économie gence de la civilisation ni la floraison des
ralisme. A juste titre, Montenay attire l'at- qui doit être posée comme facteur détermi- cultures.
tention sur les méfaits du socialisme et sur nant de la destinée humaine, et l'enrichisse- . Le développement occidental, en outre, a
le fait que celui-ci sert bien souvent d'alibi ment matériel comme causè essentielle du été payé d'un prix qu'il n'est pas interdit de
aux dictatures ; mais il ne dit pas un mot sur bonheur ? Quelle conception de l'histoire considérer comme excessif par rapport aux
30 les méfaits du libéralisme, qui, sur le plan pose-t-on ? Est-ce une con_ception linéaire, profits obtenus : ruine des modes de vie tra-
ditionnels, éclatement des corps sociaux, lement des conditions matérielles d'exis- colonisation, du climat, de l'étendue du ter-
effondrement des identités collectives, tence), au nom de quoi va-t-on pouvoir ritoire, des ressources naturelles, etc. sont
anonymat, massification, perte de sens, etc. déclarer que les pays du Tiers monde sont fort peu convaincants. L'interrogation
Sans tomber dans l'imagerie rétrospective, «en retard» par rapport à nous ? débouche ainsi sur une impasse. C'est que
il n'est pas exagéré de dire que la vie était «Nous ne comprendrons rien à ce qui se tout simplement la question est mal posée.
autrefois plus «dure», mais moins problé- passe dans le monde non occidental si nous Ce n'est pas sur les causes du sous-
matique qu'aujourd'hui. Les hommes des y cherchons exclusivement le désir de bien- développement qu'il faut s'interroger,
pays riches sont-ils actuellement plus «heu- être», écrit Thomas Molnar. Raisonner en comme si celui-ci était l'état «anormal» des
reux» ? La façon dont ils se comportent fonction d'un désir <<Universel» de dévelop- choses, mais bel et bien sur les causes du
incite au scepticisme. La réponse, de toutes pement (économique), c'est en effet, une fois développement - qui représente, lui, le véri-
façons, dépend déjà d'un choix de valeurs. de plus, prêter au Tiers monde un mode de table fait d'exception. Et la réponse à cette
«Non, vraiment, ajoute Jean-François pensée spécifique de l'Occident à un moment question apparaît clairement lorsqu'on
Haroue!, le développement et l'élévation des donné de son histoire. C'est aussi se condam- regarde l'histoire de l'Occident. Les pays
niveaux de vie ne font pas le bonheur. On ner à ne pas comprendre sa situation réelle. occidentaux se sont «développés» parce
peut même dire qu'à bien des égards ils le Les observateurs n'ont cessé depuis des qu'ils ont adhéré à une idéologie du déve-
défont. Telle est la grande désillusion qui décennies de se demander quelle est la cause loppement, induite, à partir de la Renais-
attend le Tiers monde» (op. cit., p. 255) . du sous-développement. Or, les facteurs les sance, par la pensée mécaniste, rationaliste,
Les experts s'affrontent aujourd'hui pour plus souvent évoqués, qu'il s'agisse de la économiste, individualiste et égalitaire. Dès
déterminer les meilleurs moyens permettant
au Tiers monde de se «développer» selon les
critères occidentaux. Mais cette notion de
«développement» n'est-elle pas elle-même un
vestige du colonialisme ? L'idée selon
laquelle le Tiers monde doit entrer dans la
logique du marché occidental n'est-elle pas
le dernier avatar de la prétention de l'Occi-
dent à se déclarer «supérieur» ? On ne peut
éviter de se poser ces questions, surtout lors-
que l'on voit la façon dont la prédication
libérale aboutit à remettre en cause, au nom
d'arguments «économiques», la souverai-
neté politique que le mouvement de décolo-
nisation a dû concéder aux pays du Tiers
monde. En amenant les PVD à la consom- Par l'homogénéisation des modes de
mation de masse, en homogénéisant leurs consommation, le marché mondial a
habitudes de consommation, le libéralisme laminé les cultures et hypothéqué
contribue à l'effritement des différences, à un possible équilibre des mœurs au
l'abaissement des frontières, en même temps sein de chaque communauté. HLM,
qu'il neutralise une éventuelle hostilité des rideaux à fleurs et télévision : la
pays tiers envers les superpuissances, et rencontre du malheur et de la solitude
notamment envers les Etats-Unis, régulière- pour ces femmes musulmanes
ment présentés comme les principaux dispen- (ci-dessous). Ci-contre : ouvriers en
sateurs du bien-être de masse. prière à Djeddah. Le choc de l'Islam
Mais voici encore quelques questions et du mythe du développement.
«scandaleuses». Que gagne-t-on au juste à Ci-dessus : Lévi-Strauss.
se «développer» ? En quoi le «développe- Son itinéraire l'a finalement
ment» constitue-t-il un critère du degré mené au différencialisme.
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d'«avancement» d'une société ? En quoi une
société économiquement développée (la
nôtre, par exemple) vaut-elle mieux qu'une
société non développée (la société médiévale
ou les sociétés antiques, par exemple) ?
Pourquoi toutes les cultures devraient-elles
se fixer comme objectif une croissance quan-
titative continue ? Quels sont les effets
qu'une telle croissance exerce sur la qualité
de la vie ? Quelle est la nature de l' «évi-
dence» selon laquelle toutes les sociétés doi-
vent chercher à s'enrichir ? A toutes ces
questions, la réponse n'est pas si évidente.
Elle est lourde de présupposés idéologiques.
A l'inverse : si l'on s'oppose à l'égalita-
risme et à l'idéologie du progrès, si l'on con-
sidère que l'accumulation des richesses maté-
rielles n'entraîne pas d'amélioration notable
dans l'ordre de la valeur morale, ni dans la
valeur des cultures, ni dans le bonheur réel
(c'est-à-dire si l'on considère que le «bon-
heur» ou la joie ne dépendent pas principa- 31
crire une réalité objective, reflètent en fait
une profonde subjectivité culturelle.
Karl Marx, estimant que les cultures
humaines étaient élaborées sur la base de l'ac-
tivité pratique et de l'intérêt utilitaire, croyait
pouvoir affirmer le primat du système de
production comme condition radicale d'in-
telligibilité de la réalité sociale historique.
Sahlins montre, lui, que l'utilité et la dési-
rabilité d'un objet ne découlent pas plus de
ses propriétés physiques que la valeur qu'on
peut lui attribuer dans l'échange. «La valeur
d'usage, écrit-il, n'est pas moins symbolique
ni moins arbitraire que la valeur d'échange
(.. .)La raison pour laquelle les Américains
estiment le chien non comestible et le bœuf
comestible n'est pas plus perceptible aux sens
que ne l'est le prix de la viande». C'est des
facteurs culturels, en d'autres termes, que
dépend, non seulement la production, mais
la conception même de la chose économique.
Ce que Marx croyait être un fondement éco-
nomique, une infrastructure indépassable
(par rapport à laquelle la culture ne serait
qu'une excroissance provisoire), se révèle
être <<Un schéma symbolique d'activité pra-
tique, et pas seulement le schéma pratique
de l'activité symbolique». Non seulement les
particularités culturelles ne sont pas des réa-
lités plus arbitraires ou plus contingentes que
les «lois» économiques, mais c'est bien plu-
tôt à de telles «contingences» que doivent
Karl Marx (ci-dessus) : l'un des principaux être ramenées toutes les formes de préten-
responsables de l'occidentalisation du monde. due «rationalité» objective.
Ses thèses ont objectivement renforcé la Bref, Marx a hérité du postulat d'objec-
logique techno-économique du capitalisme tivité universelle à fondement économique
mondial. Les vraies causes du sous- qui caractérise le libéralisme bourgeois, et il
développement sont dans le concept même de l'a, non seulement conservé, mais encore
développement et dans l'incompatibilité accentué en prétendant lui donner une assise
de son idéologie naïvement progressiste avec «scientifique». «Le matérialisme historique,
les diverses mentalités et traditions écrit Marshall Sahlins, est véritablement une
des peuples et des cultures du monde. conscience de soi de la société bourgeoise,
Le Tiers monde et le gâchis (ci-contre) : des mais une conscience qui ne sort pas, semble-
réserves de coton égyptien dévorées par les rats. t-il, des conditions de cette société». Le
En haut : une victime innocente du tiers- marxisme n'est qu'une forme sophistiquée
mondisme libéral et marxiste, héritier des de la pensée utilitariste et universaliste bour-
anciennes illusions sotériologiques. geoise, qui postule l'existence de «lois» éco-
nomiques valables en tous temps et en tous
lors, la réponse à la première question avec le «réel» saisi objectivement. De ce lieux.
s'éclaire : si les pays du Tiers monde ne se point de vue, Claude Lévi-Strauss n'a pas Dans la mythologie du développement, le
sont pas «développés», c'est qu'ils n'ont pas tort d'écrire : «L'idéologie marxiste, com- mythe égalitaire pèse évidemment d'un poids
adhéré à cette idéologie (exception faite des muniste et totalitaire, est une ruse de l'his- particulièrement lourd. C'est lui qui sous-
castes dirigeantes occidentalisées). Et l'on ne toire pour promouvoir l'occidentalisation tend la croyance selon laquelle tous les pays
voit pas en vertu de quelle «nécessité histo- accélérée de peuples restés en dehors jusqu'à doivent parvenir au même «stade», après
rique», ils devraient maintenant y adhérer. une époque récente» (entretien avec Le avoir adopté le même référentiel de valeurs.
Ainsi que l'a remarqué l'écrivain indien Monde, 21-22 janvier 1979). Quand on y regarde de plus près, on cons-
Claude Alvarès, la technologie n'est pas uni- Se situant lui aussi dans une perspective tate que l'entrée «dans une histoire dominée
verselle. Chaque peuple vit à l'intérieur de de relativisme culturel, qui sur certains par l'idée de progrès» n'avait rien de fatal
son propre système technologique, du sim- points rejoint le structuralisme, perspective pour le Tiers monde (J~an-Louis Haroue!,
ple fait qu'il a toujours produit et consommé consistant à poser les cultures comme se suf- op. cit., p. 208). Elle n'a toujours rien de
selon une «technique» découlant de ses fisant à elles-mêmes, comme ne traduisant fatal aujourd'hui. A l'époque de la Révolu-
structures socioculturelles spécifiques et de constitutivement aucun «manque» appelé à tion française, on disait aux Juifs : «Pour
son mode d'appréhension du monde. Il n'y être comblé de manière hétéronornique, cesser d'être persécutés, cessez d'être Juifs».
a pas non plus de modèle de développement l'ethnologue Marshall Sahlins, dans Au On dit aujourd'hui au Tiers monde : «Pour
universel. Et cela vaut pour le marxisme tout cœur des sociétés. Raison utilitaire et raison · cesser d'être pauvres, devenez des Occiden-
autant que pour le libéralisme, puisque ces culturelle (Gallimard, 1980), montre très taux». C'est le même raisonnement. Les
deux idéologies ont en commun la même pré- bien, non seulement que le «développement» Juifs ont su résister aux sirènes de l'assimi-
tention à l'objectivité, la même tendance à n'est pas une loi universelle, mais encore que lation. Il reste au Tiers monde à refuser à
énoncer des lois «générales», la même toutes les «croyances économiques» occiden- son tour d'y céder.
32 croyance en la coïncidence de leur théorie tales, libérales ou marxistes, loin de trans- R. H.
ORIENTATION

Pour le Tiers monde,


quelles solutions ?
Si plusieurs déf"mitions du Tiers monde s'affrontent, la réalité du néo-colonialisme est, eUe, indiscutable. Face à
l'exploitation dont il est victime, queUes solutions pour le Tiers monde ? La NouveUe droite répond, en appllqu~JU.t
à cette question sa méthode de réflexion :aUer à la racine des situations, en faire en quelque sorte l'analyse généa-
logique, puis proposer des réponses qui prennent en compte la réalité des faits, la diversité des situations, la légiti-
mité et les exigences de la cause des peuples.

C ' estSauvyen 1951 que l'économiste Alfred


utilise pour la première fois
les NPI du reste ; le jeu des PMD et des
PMA sera souvent de s'allier pour des
ministration, sans publier les spéculateurs.
Le pouvoir d'achat des rares consommateurs
l'expression de «Tiers monde». Celle-ci, qui actions d'intérêt commun. Cette stratégie des sociétés en voie de développement, part
se généralise à partir de l'époque de la guerre ternaire ne ressemble pas du tout à la lutte non négligeable des ressources économiques
froide, a connu depuis lors un beau succès. de deux camps bien tranchés» (France catho- locales, est ainsi consacré à l'achat de pro-
Elle n'en est pas moins très équivoque, dans lique, 23 octobre 1981). duits alimentaires au détriment de la produc-
la mesure où elle sous-entend une certaine On remarque tout de suite le caractère tion locale, ce qui accentue la pauvreté des
homogénéité des régions et des pays qu'elle purement économiste de ces dénominations. artisans et des paysans. Marginalement,
est censée désigner. Or, cette homogénéité Or, on ne doit pas oublier que la division l'aide permet aux castes dirigeantes de se pré-
n'existe pas. L'Inde n'est pas l'Indonésie, économique «Nord/Sud» masque une autre munir contre les légitimes réactions que
l'Argentine n'est pas le Brésil. Le dévelop- division, à caractère politique : d'un côté le pourraient provoquer les aspects les plus
pement n'est pas non plus la richesse : l'Irak, camp des superpuissances (Etats-Unis et contestables de leurs politiques.
l'Arabie séoudite, l'Indonésie, le Nigéria, Union soviétique), de l'autre le camp des
.voire le Mexique, sont des pays riches, mais «non alignés», qu'ils soient «développés» ou
non développés. L'expression «Nord/Sud»
est tout aussi floue : il y a des pays prospè-
non. En ce sens, une autre définition du
«Tiers monde» pourrait regrouper tous les
L'hypocrisie
res dans l'hémisphère Sud (Australie, Afri-
que du Sud) et des pays misérables dans l'hé-
pays non alignés sur les deux Grands ou sus-
ceptibles de le devenir.
du système
misphère Nord. Longtemps, l'idée dominante a été qu'il
fallait «aider» le Tiers monde. L'«aide au L'aide occidentale, par ailleurs, profite
développement» est devenue un des thèmes largement aux pays donateurs, qui épongent
classiques du discours des politiciens. On a ainsi leurs surplus de production, en même
Question de bientôt déchanté. A l'heure actuelle, l'un des temps qu'ils donnent l'occasion à leurs
rares points sur lesquels s'accordent tous les industries agro-alimentaires de prendre pied
définitions observateurs est que l'aide étrangère aux sur de nouveaux marchés. En 1966, le minis-
pays du Tiers monde ne contribue pratique- tre américain du Commerce déclarait ingé-
ment jamais au développement. Charles nument: «Je pense que le programme ali-
D'autres formules ont été employées. Condamines résume ainsi les critiques : mentaire pour la paix a été lancé en premier
Pierre Moussa distingue les «nations opulen- «Très souvent, (l'aide) ne profite pas aux lieu comme moyen d'écouler nos stocks
tes», les «nations émergentes» et les «nations plus défavorisés ; elle bouleverse les habitu- excédentaires. Nous lui avons donné ce nom
prolétaires». Jacques Lesourne définit le des alimentaires des gens ; elle décourage les parce que c'était un bon slogan politique
Tiers monde comme l'ensemble des pays producteurs locaux ; elle encourage la cor- dans ce pays».
«qui ne sont pas adaptés à la mutation de ruption, le clientélisme et les traits d'in- Dans le Tiers monde, de nombreuses voix
l'ère industrielle». Le directeur de la Ban- fluence ; elle dévalorise les produits natio- se sont élevées pour critiquer l' «aide» occi-
que mondiale, Alden W. Clausen, distingue naux ; elle prépare la pénétration des mar- dentale. Dans Présence africaine (mars
entre de grandes «zones économiques». chands de grains et de moulins ; elle engen- 1964), un intellectuel africain, Basile-Juléat
Quant à la formule «pays sous-développés», dre une mentalité d'assisté, augmente la Fouda, écrit : «A la longue, avec cette aide
jugée péjorative, elle a généralement cédé le dépendance et est utilisée comme moyen de au Tiers monde techniquement inférieur,
pas à «pays en voie de développement», pressions dans les négociations internationa- l'Afrique noire doit-elle renoncer à son
expression employée comme par antiphrase les» (Le Monde, 29 décembre 1983). humanisme d'intériorité ? L'Afrique noire
et dont l'optimisme est loin de refléter la L'aide alimentaire, qui est généralement doit-elle devenir l'héritier présomptif de la
réalité. une aide en nature (blé et lait en poudre), civilisation occidentale ?» Même observation
Plus rigoureusement, à l'intérieur des a représenté en 1981 un total de 3,5 milliards chez Antoine Kakou : «L'aide économique
«pays en voie de développement» (PVD), de dollars. Mais cette aide est rarement dis- reste assez souvent moyen de pression, de
qu'ils opposent globalement aux «pays déve- tribuée sur place. Dans 90 OJo des cas, elle est corruption et de mise en tutelle(...) La domi-
loppés» (PD), les spécialistes distinguent vendue par le gouvernement du pays qui en nation économique entraîne avec elle une
trois grandes catégories : les «nouveaux pays bénéficie, lequel utilise le plus souvent les domination socioculturelle et politique( ... )
industriels» (NP!), comme le Brésil ou l'Ar- fonds ainsi recueillis pour combler le défi- L'installation de la société industrielle dans
gentine, les «pays moyennement dévelop- cit de son commerce extérieur ou de son bud- les sociétés du Tiers monde ne peut que per-
pés» (PMD) et les «pays les moins avancés» get. De ce fait, l'aide profite d'abord à ceux turber le mode d'organisation sociale adapté
(PMA). «Le jeu des grandes puissances, qui ont les moyens de l'acheter : couches à une économie traditionnelle( ...) La civili-
remarque François Perroux, est de détacher salariées des grandes villes, membres de l'ad- sation industrielle répand ses valeurs et avec
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une rapidité incroyable ses antivaleurs (...) la mesure où le contrôle des naissances par
Les avantages de la société industrielle sont des méthodes artificielles (autoritaires ou
non) ~ge des conditions d'hygiène, d'ai-
confondus avec les modes de vie occiden-
taux. Les conséquences de cet effet d'imita- Trop d'enfants ? sance matérielle et d'alphabétisation, qui le
tion sont nombreux au plan économique : rendent inapplicable dans les pays où il serait
la production traditionnelle, l'artisanat per- apparemment le plus justifié. Enfin, la
dent leurs débouchés ; les importations sont Pour certains auteurs, la cause de la réduction de la natalité se heurte souvent à
gonflées dangereusement et répondent à la famine, voire du sous-développement, serait des préventions culturelles et religieuses très
course au bien-être occidental au détriment essentiellement démographique. La coloni- légitimes : avoir un grand nombre d'enfants
de l'équipement des pays sous-développés. sation ayant brisé les équilibres entre ressour- constitue, dans les pays pauvres, une assu-
Et, à cette allure, ces pays ne pourront ces et volume de population assurés antérieu- rance pour l'avenir. On n'élèvera donc pas
jamais sortir de leur sous-développement» rement par la sélection naturelle, les effets le niveau de vie en réduisant la natalité, mais
(Tam- Tam. revue des étudiants africains, positifs du développement auraient été annu- on fera baisser la natalité en améliorant le
janvier-juin 1968). lés par une croissance démographique trop niveau de vie.
n est évident que l'aide occidentale est par rapide. C'est notamment l'opinion de Jean- Un autre problème préoccupant tient au
nature ethnocentrique. Elle impose un Louis Harouel : «Sans la rapidité de la crois- fait que l'aide est loin de compenser les per-
modèle de développement. Elle reflète des sance démographique, le niveau de vie des tes causées au Tiers monde par la détériora-
habitudes alimentaires qui sont propres aux habitants du Tiers monde aurait pu augmen- tion des termes de l'échange, c'est-à-dire par
Occidentaux. Elle suscite des désirs, voire des ter à un rythme très élevé» (Essai sur l'iné- la baisse du pouvoir d'achat international
besoins de consommation qui ne sont pas galité, PUF, 1984, p. 227). autorisé par les exportations en provenance
accordés aux impératifs locaux. «Le jour où Cette opinion est très discutable. On cons- des pays pauvres. Ce problème est celui de
tous les peuples de la terre seront convain- tate d'abord qu'en Europe, la révolution l'échange inégal, sujet très controversé et
cus que, pour être civilisés, il faut manger industrielle anglaise a coïncidé àvec une véri- qu'il importe d'aborder avec une grande
comme les Blancs, écrit encore Charles Con- table explosion démographique : entre 1730 prudence.
damines, le manque de blé sera effectivement et 1850, la population de l'Angleterre triple
devenu synonyme de famine. Ce jour là
approche, et ce n'est pas par hasard. L'aide
pratiquement, passant d'un peu plus de six La théorie
millions d'habitants à près de dix-huit mil-
alimentaire en précipite l'avènement. Tant
pis pour le mil, le sorgho, les patates dou-
lions. D'autre part, dans le Tiers monde, si de l'échange inégal
ce raisonnement était juste, les pays dont le
ces, le maïs ou les haricots noirs. Puisque les taux de croissance démographique est le plus En dépit des critiques dont elle a fait l'ob-
prix et les débouchés sont mieux garantis élevé devraient être aussi ceux dont le déve- jet, généralement de la part des tenants du
pour le cacao, le coton ou le soja, les pay- loppement économique est le plus lent (et .libéralisme (1), la théorie de l'échange iné-
sans qui restent n'ont qu'à produire ce que vice-versa). Or, il n'en est rien. Dans le pelo- gal correspond à une réalité certaine. La
l'Etat exporte sur le marché international ton de tête des pays ayant le meilleur taux thèse classique est que la valeur des expor-
plutôt que ce dont les populations ont besoin de croissance par habitant (5 OJo et plus), on tations des pays du Tiers monde progresse
et peuvent elles-mêmes créer !» (art. cit.). trouve la Chine et le Mexique, pays à démo- moins vite que la valeur des produits qu'ils
En fait, contrairement à une idée très graphie très forte, tandis que dans le groupe doivent importer. Mais en fait, l'échange
répandue, les pays pauvres n'ont pas besoin, des pays ayant le taux de croissance le plus inégal résulte de bien d'autres facteurs, ainsi
sinon à titre ponctuel et transitoire, des pro- faible, on trouve des pays à démographie qu'on le verra plus loin.
duits occidentaux. L'aide alimentaire les moyenne ou basse, comme le Rwanda, L'échange inégal a été analysé en termes
transforme en assistés permanents, et nUit Madagascar, le Chili, le Ghana, etc. marxistes par Arrighi Emmanuel (L'échange
à leurs intérêts profonds. C'est ce que cons- Dans la revue Population (novembre- inégal, Maspéro, 1969), qui fait appel au
tate François Perroux : «La population d'un décembre 1977), Alfred Sauvy a montré schéma des prix de production énoncé par
PVD, aidée par une politique de maitrise qu'en réalité, il n'existe guère de corrélation, Marx et l'applique à la formation des prix
sociale des désirs d'achat nocifs, est sur la positive ou négative, entre le volume de au niveau international. Son raisonnement
voie de la libération quand elle renonce aux population (et son taux d'accroissement) et est le suivant : les pays occidentaux expor-
mimétismes de la modernité et de la mode le niveau de la production. Le Brésil, dont tent des produits «contenant» de moins en
importée» (France catholique. 23 octobre le taux de natalité est nettement plus élevé moins d'heures de travail (à cause de la com-
1981). que ceux de l'Argentine ou du Chili, connaît position organique et des taux de salaires éle-
Prôner une «alphabétisation» à l'occiden- un taux de croissance supérieur à ces deux vés), alors qu'ils importent pour le même
tale n'est pas mieux inspiré. Là, c'est la pré- derniers pays. La Corée du Sud se développe prix des marchandises qui (pour les raisons
vention des Occidentaux contre «les enfants rapidement, tandis que la ..Birmanie stagne, inverses) en «contiennent» de plus en plus.
qui travaillent» qui se révèle ethnocentrique. alors que ces deux pays ont des taux de nata- L'échange inégal résulterait ainsi d'un trans-
«L'école n'a de sens et d'utilité, observe lité comparables. Dans bien des cas, c'est le fert de valeur dont l'origine résiderait dans
Michel Bosquet, que si elle mène de pair for- pays dont la croissance démographique est les différences de salaires. Cette analyse se
mation intellectuelle et travail pratique ; la plus haute qui se développe le plus heurte à diverses objections, dont la moin-
c'est-à-dire si le besoin d'apprendre, d'en rapidement. dre n'est pas l'opinion de Marx lui-même.
savoir plus, naît d'une tâche immédiatement Ce n'est pas la surpopulation qui provo- On sait que Marx postule une relation
intelligible, en prise sur le milieu local, dans que la famine, mais bien la famine qui pro-
laquelle les écoliers sont engagés collective- voque la surpopulation, en vertu d'un méca- (1) Cf. notamment Pascal Salin, «Echange
ment avec leurs ainés» (Critique du capita- nisme, probablement acquis au cours de inégal et illusion scientifique». in «Commen-
lisme quotidien, Galilée, 1973). Proposition l'évolution, qui veut que la sous- taire», printemps 1982. Dans les pays anglo-
qui rejoint l'idée de René Dumont, visant à alimentation stimule la fécondité, tandis que saxons. la théorie de l'échange inégal a sur-
créer dans le Tiers monde des «fermes- la natalité est automatiquement ralentie dans tout été critiquée par Paul Samuelson. Pour
écoles» où, dès l'âge de dix ans, les enfants des conditions d'abondance relative. le point de vue contraire, cf. Pierre Jalée,
pourraient étudier une partie de la journée Mettre l'accent sur [Link]é revient en «Le pillage du Tiers monde», Maspéro,
et travailler aux champs pendant une àutre. outre à tomber dans tin cercle vicieux, dans 1965.
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entre le capital circulant, le capital fixe, la les économies nationales. La spécialisation, course sans fin : on exporte par exemple
masse des salaires et le capital total. Les pro- en effet, déséquilibre la production à un dou- pour payer la facture pétrolière, après quoi
portions entre ces variables sont censées ble titre. D'une part, la priorité est réguliè- la relance augmente le déficit du commerce
engendrer de la plus-value, laquelle serait rement donnée aux «besoins» du marché extérieur, d'où une nouvelle période d'aus-
soumise à une concurrence qui, à terme, extérieur au détriment des besoins intérieurs. térité, etc. C'est la politique classique de stop
entraînerait l'égalisation, puis le déclin des D'autre part, et surtout, la DIT pousse à la and go. D'autre part, en encourageant les
taux de profit. Cette affirmation n'a, à ce monoculture, ce qui place les pays produc- pays tiers à se spécialiser dans l'exportation
jour, jamais reçu la moindre confirmation teurs dans une totale dépendance, économi- vers les marchés occidentaux, l'Occident se
empirique. («Les études monographiques, que et alimentaire, et par suite politique : un prépare à subir une concurrence qui accen-
économiques et historiques, donnent tort à pays privilégiant de façon excessive une pro- tuera à la fois sa propre dépendance et le
Marx», précise Perroux). A première vue, duction devient totalement dépendant des chômage dans les pays qu'il comprend (2) .
la théorie de l'échange inégal, telle qu'elle .acheteurs de cette production. Il en résulte C'est en fonction du théorème de Ricardo,
est exposée par Emmanuel, semble étendre une infériorisation permanente des pays du auquel se rallie explicitement le Club de
aux rapports Nord/Sud la thèse marxiste de Tiers monde, puisque ce sont les grands l'Horloge (Le socialisme contre le Tiers
la paupérisation des rapports sociaux. Or, Etats céréaliers (Etats-Unis et Canada prin- monde, Albin Michel, 1983, p. 185), que les
Marx, qui adhérait à une conception linéaire, cipalement) qui maîtrisent la culture et le Occidentaux cherchent actuellement à «res-
non dialectique, du développement mondial, marché des principales denrées de base et tructurer» l'économie mondiale, notamment
n'a jamais soutenu ce point de vue. «Le pays produisent au «moindre coût» dans la plu- en déplaçant vers le Tiers monde les unités
le plus développé industriellement, écrit-il, part des secteurs-clés. La spécialisation, dans de production, afin de continuer à bénéfi-
ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur ces conditions, ne peut qu'avoir pour con- cier d'une main d'œuvre peu coûteuse, ce qui
l'échelle industrielle l'image de leur propre séquence l'inégalité de l'échange. permet du même coup de «tenir» des ét'o-
avenir (Le Capital). Lorsqu'il parle de nomies nationales transformées en autant de
«développement inégal», il a donc seulement fabriques et de «filiales».
en vue l'inégal échelonnage des différents
pays sur un même vecteur de développe-
Réalités du Une conséquence directe de cette situation
est la multiplication des investissements
ment. La notion même de «développement»
est d'ailleurs, à ses yeux, moins une notion
néo-colonialisme étrangers, qui restreignent l'indépendance
politique des pays du Tiers monde, et le
économique, qu'une notion relevant de la développement des multinationales, qui
conception matérialiste de la philosophie de Dans les pays du Tiers monde entrés dans exercent sur les nations de moyenne impor-
l'histoire, laquelle, dit Engels, est censée la DIT, les meilleures terres et la plus grande tance, et plus encore sur celles du Tiers
dévoiler la «loi du développement de l'his- partie des ressources rares (eau, énergie) sont monde, une emprise de structure considéra-
toire humaine». ainsi attribuées aux cultures d'exportation, ble. Héritières de l'institution la plus carac-.
C'est seulement Lénine qui, en 1915, au détriment des cultures vivrières. «Dans téristique du mercantilisme, les compagnies
énonce la «loi du développement inégal». de nombreux pays, explique André Grjebine, concessionnaires des colonies (qui avaient
Mais cette formule ne s'applique pas, chez les paysans sont prisonniers de véritables cer- elles-mêmes succédé aux compagnies à
lui, aux pays du Tiers monde. Elle vise seu- cles vicieux : pour résister à la concurrence monopole de l'Ancien régime), les multina-
lement à justifier la possibilité d'une révo- des grandes plantations, ils se modernisent tionales ont pris depuis quinze ans une
lution socialiste dans un pays «bourgeois» et donc s'endettent. Pour rembourser ces importance grandissante. A l'heure actuelle,
à structure agraire. «L'inégalité du dévelop- dettes, ils doivent renoncer à l'agriculture de les échanges internationaux représentent à
pement économique politique, écrit Lénine, subsistance - qui permettait au moins de eux seuls l'équivalent de la production mon-
est une loi absolue du capitalisme. Il s'en- survivre- et se consacrer aux cultures d'ex- diale, et les livraisons entre filiales d'un
suit que la victoire du socialisme est possi- portation. Ces paysans sont finalement con- même groupe d'un pays à l'autre représen-
ble, au début, dans un petit nombre de pays traints de quitter leur lopin de terre pour aller tent la moitié des échanges recensés. Le com-
capitalistes ou même dans un seul pays capi- grossir les immenses bidonvilles qui se sont merce entre firmes se substitue progressive-
taliste pris à part» (A propos du mot d,or- formés autour de la plupart des villes du ment au commerce entre nations. «La Ban-
dre «Etats-Unis d,Europe», 5 septembre Tiers monde» (entretien avec Paris-Match). que mondiale, où les intérêts nord-
1915). Les rares pays qui tirent un avantage . de américains sont prépondérants, signale
En réalité, la véritable cause de l'échange la DIT, comme la Corée du Sud, n'échap- Michel Bosquet, a toujours eu tendance à
inégal - cause qui n'est pratiquement pent pas à la dépendance ; en outre, leur financer avant tout les projets rentables aux
jamais abordée par Arrighi Emmanuel - est croissance reste fragile, car elle est en per- yeux des multinationales, et cette tendance
l'adoption par les pays occidentaux du théo- manence menacée par la spécialisation. «Des s'est encore accentuée depuis l'installation
rème des coûts comparatifs (ou théorie des nations qui ne seraient que les ateliers et les de Reagan à la Maison-Blanche» (Le Nou-
avantages comparatifs) de Ricardo, qui fait filiales d'une superpuissance, constate vel observateur, 5 septembre 1981). Les mul-
de l'échange le mécanisme le plus simple et encore Perroux, ne participeraient pas à un tinationales représentent à cet égard un vec-
le plus général du développement. marché, elles deviendraient les robots d'un teur privilégié du néocolonialisme. Peu de
Cette théorie des avantages comparatifs, système intégré». Cette dépendance,
intégralement reprise par les économistes lorsqu'elle est perçue, suscite des réactions (2) Les exportations de produits manufac-
libéraux, est à l'origine de la division inter- politiques souvent violentes. Il en résulte une turés du Tiers monde vers l'Occident restent
nationale du travail (DIT). On pose en prin- instabilité qui aggrave encore la situation. pour l'instant d,un volume assez faible:
cipe que chaque pays doit se spécialiser dans Pour assurer la sécurité de leurs approvision- trois petits pays, Taïwan, Hong-Kong et la
la production dont le coût relatif est pour nements, les pays occidentaux sont en effet Corée du Sud, représentent à eux seuls près
lui le plus bas - thèse prolongée par celle contraints d'accentuer une emprise de type de la moitié du total. Dans ce domaine, qui
de Hecksher et Ohlin, selon qui chaque pays néocolonialiste. Cette spirale sans fm aboutit est appelé à se développer, la DIT semble
doit orienter sa production en fonction de à une détérioration générale des rapports favoriser les pays du Tiers monde. En pra-
la rareté relative des facteurs de production Nord/Sud. tique, ces exportations profitent surtout aux
dont il est doté. Dans les faits, cette théo- L'insertion des pays industrialisés dans la multinationales, qui font produire par les
rie, qui traite de la planète comme d'un mar- DIT les rend d'ailleurs eux aussi vulnérables. travailleurs du Tiers monde ce dont les Occi-
ché homogène, a pour résultat de fragiliser Tout d'abord, elle les engage dans une dentaux ont besoin à meilleur prix.
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choses, fmalement, ont changé depuis l'épo- ces derniers, structurellement faibles, «per- férente selon les objectifs que l'on choisit de
que où Montesquieu écrivait : «L'objet des dent une partie de leur substance au béné- poser comme prioritaires : égalité des reve-
colonies est de faire le commerce dans de fice de leurs puissants partenaires». Le pos- nus, indépendance politique, importance du
meilleures conditions qu'on ne le fait avec tulat libéral selon lequel l'accroissement du surplus à investir, etc. En ce sens, on peut
les peuples voisins, avec lesquels les avanta- libre-échangisme international favoriserait le dire que tout système de prix reflète indirec-
ges sont réciproques» (L'esprit des lois). développement économique de tous les pays tement des options politiques fondamenta-
qui y prennent part reste donc à ce jour non les. «Changer de politique, note François
démontré. Partant, c'est nécessairement changer la
Le credo Le libre-échangisme mondial est d'autant cohérence des prix intérieurs qui ne seront
plus nocif pour les pays du Tiers monde que artificiels que par rapport à un autre système
libre-échangiste ceux-ci sont en général dans l'incapacité de politique».
constituer des réserves ou de capitaliser les Au XIXème siècle, l'Allemagne est deve-
Pour justifier la mise en œuvre de la théo- ressources qui leur permettraient de partici- nue une grande puissance parce qu'elle a
rie de Ricardo, les auteurs libéraux soutien- per valablement à l'échange. Pauvres, endet- refusé le «loi des coûts et avantages compa-
nent, on le sait, qu'il ne peut pas y avoir tés, ces pays ne peuvent libérer la fraction rés» de Ricardo, et qu'elle a adopté les prin-
d'échange inégal lorsque le mécanisme des de revenu national qui pourrait accroître leur cipes d'«économie nationale» énoncés par
prix (la «main invisible») joue librement : le capital global, développer leurs investisse- Friedrich List. Le Portugal qui s'était, lui,
marché étant un lieu de concurrence pure et ments, élargir et diversifier leur production. soumis aux thèses de Ricardo, est resté un
p'àrfaite, l'égoïsme de tous- la recherche Quant aux rares pays qui disposent d'un tel pays semi-développé. Il est donc tout natu-
par chaque individu de son meilleur surplus, leur situation n'est pas meilleure, rel qu'aujourd'hui, de nombreux économis-
intérêt- fmit par profiter à chacun. Yves car, trop souvent, ce surplus, au lieu d'être tes du Tiers monde prennent à leur tour leurs
de Montenay écrit : «Le jeu économique investi, est consommé et stérilisé par des cas- distances vis-à-vis d'un système de libre-
n'est pas habituellement un jeu à somme tes bourgeoises parasitaires, séduites par la échange international, dont François Per-
nulle où ce qui est gagné par les uns est perdu consommation ostentatoire occidentale, qui roux, après bien d'autres auteurs, a démon-
par les autres. C'est un jeu où la collectivité cherchent par tous les moyens à placer leurs tré la malfaisance.
des joueurs tout entière est gagnante et où capitaux à l'étranger. Dans le Tiers monde, le schéma libéral de
chacun peut espérer un bénéfice sans, pour concurrence pure et parfaite et d'équilibre
autant, priver son voisin de toute perspec- par le marché est tout aussi inadapté et
tive de gain». Et il ajoute, très logiquement :
«La véritable question devient, dès lors, la
Paradoxes et incongru que le schéma marxiste de lutte des
classes. Parler d'universalité des «échanges»,
suivante : quelles règles du jeu faut-il adop-
ter pour rendre le gâteau le plus gros possi-
absurdités comme si ces derniers avaient la même signi-
fication sur les marchés occidentaux et sur
ble ? La théorie économique et l'expérience ceux de Tananarive manifeste une ignorance
now ont enseigné la principale d'entre elles : A l'heure actuelle, les dix principaux pays extrême de la diversité culturelle et anthro-
permettre aux produits de s'échanger libre- débiteurs - ils représentent à eux seuls 40 OJo ·pologique humaine. De même, ramené au
. ment» (Le socialisme contre le Tiers monde, de la dette extérieure du Tiers monde - Tiers monde, le postulat de l'Homo œcono-
op. cit., pp. 61-62). sont, dans l'ordre, l'Argentine, le Brésil, le micus s'avère grotesque. Parler de !'«indi-
Passons sur l'assimilation abusive de la Chili, la Corée du Sud, l'Indonésie, le Mexi- vidu» en soi, en s'imaginant que !'<<individu»
théorie libérale à la <<théorie économique» que, le Nigéria, le Pérou, les Philippines et de Lagos ou de New Delhi a nécessairement
tout court. On constate que ce credo libre- le Vénézuéla. Or, ces pays sont, non pas les le même comportement que celui de Londres
échangiste passe totalement sous silence les plus pauvres, mais bien les plus intégrés au ou de New York- qu'il poursuit «ration-
effets de l'agrandissement du «gâteau» sur système de libre-échange international. nellement» son meilleur intérêt personnel -,
les différences de taille existant entre les La loi des avantages comparatifs énoncée est d'une extraordinaire sottise. Au
«parts». Or, par rapport au volume total des par Ricardo se trouve ainsi à l'origine de cet XVITième siècle, on affrrmait qu'une bonne
échanges, le commerce extérieur des PVD extraordinaire paradoxe qui veut que des institution est «bonne partout».
n'a cessé de décliner entre 1950 et 1970, avec pays où l'on meurt de faim soient aussi des Aujourd'hui, on prétend que le mode de
une très forte détérioration des termes de pays exportateurs de nourriture. Le Brésil, développement occidental peut s'acclimater
l'échange, notamment une baisse de la valeur qui compte 40 OJo de sous-alimentés, est en sous toutes les latitudes. C'est toujours la
relative du pétrole et des matières premiè- même temps le deuxième exportateur mon- même idée qui réapparaît, portée par le
res. Ce commerce, comportant pour l'ins- dial de nourriture 1 C'est que, plutôt que de même courant ethnocentrique, universaliste
tant très peu de produits manufacturés, se concentrer leurs efforts sur la demande inté- et égalitaire.
fait à environ 75 OJo avec les pays de l'OCDE rieure et la consommation locale, ces pays L'alternative «marché ou planification»,
-et, pour une large part, par l'intermé- (africains en particulier) s'acharnent à occu- de même, ne peut pas être posée dans des
diaire des multinationales, dont l'immense per les créneaux qui leur ont été «affectés», pays du Tiers monde où la notion de «mar-
majorité (638 sur les 650 plus grandes) ont e~ vendant du cacao, du café, du thé, des ché» ne correspond le plus souvent à rien.
leur siège aux Etats-Unis. arachides, du coton, etc., sur les marchés Comme l'observe Edouard Bonnefous, «les
Sans souscrire aux thèses les plus extrémis- internationaux. Au total, l'Europe importe pays du Tiers monde se caractérisent souvent
tes sur l'échange inégal, on obser-ve que les du Tiers monde deux fois plus de nourriture par l'aspect dualiste de leur économie. Il
échanges entre partenaires de niveau et de qu'elle ne lui en fournit ... existe d'une part un secteur d'économie de
structure économiques très différents sont Il est par ailleurs absurde de parler de subsistance, sans échanges et sans marché.
presque toujours préjudiciables aux pays «coûts de production» en soi, ou de critiquer D'autre part, on trouve un secteur évolué où
dont le niveau est le plus bas - alors que dans l'abstrait les «prix artificielS». Les coûts la loi est faite par un groupe puissant tourné
la concurrence intrasectorielle, entre pays à de production doivent toujours se calculer vers l'extérieur. Ici aussi le marché n'existe
niveau de développement comparable, en relation avec un système de prix et de pas, et ce seul secteur moderne est en fait
s'avère le plus souvent très stimulante. Fran- salaires qui dépend lui-même de la nature des indépendant de la vie du pays» (Les milliards
çois Perroux remarque ainsi que «l'inégalité économies dominantes à l'intérieur de la qui s'envolent. L'aide française aux pays
structurelle est source de dommages cumu- zone économique considérée. De plus, ces sous-développés, Fayard, 1963, p. 158). Dès
latifs pour les pays sous-dé~eloppés», et que coûts ont une signification totalement dif- lors, «avant de se fier au libre jeu de ses
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mécanismes, il faut établir le marché et cela Les pays du Tiers monde, enfin, ont une
ne peut être que le résultat de la planifica- Communauté production principalement agricole et une
tion» (ibid.). Cela implique que l'Etat dis- population en large majorité rurale. Il faut
pose de l'autorité suffisante. Prôner «moins
d'Etat» dans les pays du Tiers monde, en
et société tenir compte de cette réalité, qui fait des
PVD les «campagnes de la planète». Dans
s'imaginant favoriser ainsi le marché, a donc ces pays, l'agriculture doit être développée
toutes chances d'aboutir au résultat inverse. Dans des sociétés traditionnelles, restées en priorité, et lorsqu'il y a industrialisation,
Comme le disait très bien N'Krumah : «Il le plus souvent organiques et «compactes», celle-ci doit toujours être couplée avec la pro-
faut d'abord conquérir le royaume politique, comme le sont les sociétés du Tiers monde, duction agricole. Comme l'écrit François
le reste sera donné par sucroît». où l' «individu» n'est presque jamais appré- Perroux, «industrialisation est un objectif
Les Etats-Unis, dont les rapports avec le hendé en dehors de ses appartenantes et où vague tant que l'on n'a pas distingué l'in-
Tiers monde sont totalement influencés par la dissociation de la communauté et de la dustrialisation qui absorbe et domine l'agri-
leurs présupposés idéologiques, et notam- société reste embryonnaire, vouloir tenir un culture d'avec celle qui participe activement
ment par la croyance - symbolisée par la discours égalitaire appuyé sur l'individua- au développement de l'agriculture et des
publication en 1776, l'année même de leur lisme, l'idéologie des droits de l'homme et populations qui en vivent» (art. cit.). Cela
indépendance, de La richesse des nations le démocratisme universel, n'a aucun sens. implique notamment d' «inverser la relation
d'Adam Smith - que l'émancipation poli- Thomas Molnar a bien relevé les trois de pouvoir qui soumet l'agriculture à l'in-
tique va de pair avec l'adoption des princi- grandes composantes de la majorité des régi- dustrie, pour orienter l'industrie vers le ser-
pes d'économie libérale, commettent une mes du Tiers monde : un «socialisme» sans vice de l'agriculture, les actions de l'une sur
grave erreur lorsqu'ils favorisent systémati- grâl}Qï:appof.t avëcles'séiciaiismes occiden- l'autre devant être en fin de compte récipro-
quement l'initiative privée dans des pays qui taux («il s'agit beaucoup moins d'un système ques» (ibid.).
ne peuvent préserver leur indépendance économique que d'un ensemble mal défini de
qu'en ayant recours à des entités industriel-
les publiques.
structures de classe à révolutionner, en même Les normes
temps que d'un retour aux sources de la tra-
Pierre Moussa explique très justement :
«Il faut comprendre que, dans un grand
dition»), un parti unique destiné à garan- de l'Occident
tir l'unité nationale, et une «conscience eth-
nombre de pays sous-développés, parce que nique» pour cimenter le tout. Ces trois com- L'économie mondiale apparaît élU-
le secteur privé national est rudimentaire, le posantes, souligne-t-il, «constituent un jourd'hui totalement modelée par le sys-
mot privé tend à être considéré comme ensemble cohérent, peut-être même indisso- tème occidental, qui a élaboré les règles
synonyme d'étranger. L'étatisme doit sou- luble». Le parti unique, en particulier, n'a du jeu, installé les structures qui le servent
vent être interprété comme une réaction que très rarement dans le Tiers monde la et mis en œuvre les unités privées ou publi-
purement et simplement nationale dans des résonance totalitaire qu'on est habitué à lui ques dont les activités régissent les échanges.
nations où - à la limite -l'Etat est la seule donner dans les pays occidentaux. Sa légiti- Ce modèle est, comme le dit Perroux, impli-
personne morale non étrangère. (C'est ainsi mité vaut celle du pouvoir royal dans la citement normatif. Fondé sur un schéma de
que, à la différence de ce qu'on peut obser- France d'Ancien régime. Le système de parti concurrence pure et parfaite, prétendant que
ver dans les pays industrialisé[Link] nationali- unique est avant tout un moyen de cimen- l'échange est avantageux pour tous et que
sation y est, comme le mot semble l'indiquer ter l'unité nationale, en sanctionnant une l'extension du marché apporte automatique-
toujours, d'inspiration nationaliste par appartenance commune, qui peut être reli- ment un avantage maximal à chacun, il pos-
essence). Il est notable que ce trait fonda- gieuse, culturelle ou ethnique. (Dans la tule l'interdépendance universelle des varia-
mental de la psychologie du Tiers monde Constitution algérienne figure cette clause : bles économiques et traduit l'équilibre géné-
échappe à beaucoup d'Américains» (Les «La souveraineté nationale populaire est la ral dans une mécanique démarquée de
Etats-Unis et les nations prolétaires, Seuil, source de toute référence idéologique»). Lagrange (1758). Or, il s'agit là d'une vue
1965, p. 69). Moussa rappelle d'ailleurs que Molnar écrit à ce propos : «Le modèle de l'esprit. Les conditions sous lesquelles
«cette attitude intransigeante a déjà conduit soviétique est ici rejeté en même temps que cette construction «idéale» est obtenue sont
les Etats-Unis, dans plusieurs cas, à des le modèle libéral, même si le parti unique en effet antagoniques de la réalité.
erreurs politiques graves. C'est ainsi qu'en semble rapprocher le modèle soviétique du «Pour le malheur de cette thèse, écrit
refusant de financer en Inde le complexe tiers-modèle. N'oublions pas que le parti François Perroux, le marché ne fonctionne
sidérurgique de Bokaro parce qu'il était en unique est un phénomène général de ce siè- jamais sans organisation». D'une part, le
contradiction avec le principe sacré de la cle, et qu'il est aussi la version modernisée marché n'est pas une solution universelle :
libre entreprise, les Etats-Unis ont fourni à de la société tribale, de la communauté il ne peut être extrapolé sous forme de para-
l'URSS une exceptionnelle occasion, qui fut archaïque. Il se conçoit facilement comme digme. Rassemblant des unités où la déci-
saisie, de prendre en main la réalisation cadre de la cohésion étatique, dans une situa- sion appartient aux seuls propriétaires du
d'une affaire dans des conditions très favo- tion où la nation existe à peine et où les for- capital en quête de profit, il ne peut, par
rables à S!i propagande» (ibid., p. 73). ces centrifuges l'emporteraient rapidement nature, servir les besoins des populations
L'hypothèse classique consistant à privi- sur une construction étatique fragile. Le démunies de pouvoir d'achat. D'autre part,
légier les profits dans l'espoir qu'ils seront système de parti unique se présente alors son bon fonctionnement exige lui-même des
réinvestis se heurte, dans le Tiers monde, au comme une solution en vue de maintenir la interventions publiques visant les capitaux
fait qu'une part considérable de ces profits cohésion» (Tiers-monde : idéologie, réalité, fixes et les institutions.
ne sont tout simplement pas réinvestis. Le PUF, 1982, pp. 42-43). Le postulat d' «autorégulation» du mar-
président de la Banque mondiale, Al den W. ché est équivoque. Une concurrence parfaite
Clausen, n'en continue pas moins de soute- (3) Certains pays se demandent en fait, non où l'agent se dissoudrait dans des sosies
nir prioritairement les projets privés, «tou- sans raison, si les réticences de la Banque indiscernables les uns des autres aboutirait,
jours en appliquant les stricts critères de ren- mondiale à l'endroit de l'aide aux investis- non à !'«équilibre» optimal, mais à l'iner-
tabilité du marché», écrit Montenay (qui se sements publics ne s'expliquent pas surtout tie. «Si l'on prend en compte la concurrence
félicite que, «d'une manière générale, la par une volonté de limiter la concurrence que monopolistique des industries et des grou-
Banque mondiale ait fortement accentué ces les produits manufacturés du Tiers monde pes d'industries tendant au profit d'affaires,
dernières années son discours libéral>">, op. commencent à faire, dans certains secteurs, écrit François Perroux, il est clair que le mar-
cit., p. 191) (3). aux produits occidentaux. ché ne trouve sa régulation que dans le cadre
37
d'une société ou d'une discipline sociale. Où Dans la théorie libérale, tous les agents nier ait été l'interdiction de commémorer le
que ce soit, sous quelque régime qu'on l'en- économiques se ressemblent. Aucun ne pos- martyre de l'imam Hussein, ancêtre de l'Is-
visage, l'économie n'est jamais entièrement sède de pouvoir vis-à-vis des autres ; tous lam_chiite, interdiction qui, en 1978, fut res-
régulée par l'économie, elle l'est par des trouvent leur juste place dès que le système sentie comme une nouvelle preuve de «tra-
valeurs qui la dépassent. Au nom d'un sens». des prix joue librement. Or, il est clair que hison» d'un souverain «vendu aux
L'«équilibre» du marché ne peut donc être chaque acteur économique peut en réalité Occidentaux».
assuré par le marché lui-même ; il l'est obli- exercer une influence ou une domination sur
gatoirement par hétéronomie.
En se refusant à prendre en compte les
son environnement (composé de choses et
d'autres agents), et qu'il vise tout naturelle-
Primat de
incidences économiques des phénomènes
non marchands, et en s'obstinant à évacuer
ment à le faire. L'idée que l'économie n'est
qu'un art de l'enrichissement de tous, et que
la nation
totalement la notion de pouvoir de ses analy- les seuls phénomènes économiques dignes de Unité politique associée à une histoire
ses, la théorie libérale du libre-échange géné- ce nom sont les activités du marché, appa- commune, et le plus souvent à une identité
ralisé aboutit à masquer des phénomènes de raît aujourd'hui complètement dépassée. culturelle distincte, la nation représente sur
dominance, générateurs d'effets asymétri- L'économie est une technique à vocation le plan d'une théorie économique sérieuse
ques aux conséquences extrêmement lourdes. scientifique d'aménagement des rapports une structure de structures, un ensemble de
Concrètement, elle sert les intérêts des puis- humains par le moyen de choses qualifiables sous-ensembles homogènes, industries ou
sances économiques dominantes et sert et comptabilisables ; elle ne saurait s'assimi- régions, arbitrés par l'Etat. Comme telle, elle
d'alibi à un système où la concurrence joue, ler à un déplacement de choses sous l'action constitue une réalité avec laquelle toute
non pas tant au profit de la qualité ou de de forces neutres considérées pour les besoins analyse économique doit compter. «Le
l'efficacité, que de la seule puissance- dont de l'analyse comme des forces physiques ou temps n'est plus, explique Perroux, où l'éco-
elle feint précisément de ne pas reconnaître mécaniques. Contrairement à ce qu'affir- nomie de la planète était interprétée comme
l'existence. ment les libéraux, la relation de pouvoir, un marché mondial en voie de réalisation où,
Théorie allant de l'influence à la domination, est
inhérente à l'économie elle-même (cf. Fran-
à son terme, un optimum se réaliserait
comme en tout autre marché par l'égalisa-
non libérale de çois Perroux, Pouvoir et économie, Bordas,
1973). De même, dans les relations interna-
tion des utilités et des productivités margi-
nales. Dans cette vue, les nations «sont»
l'équilibre général tionales, le déploiement continuel des rap-
ports de luttes-concours et de conflits-
comme si elles «n'étaient pas» :le réduction-
nisme classique en fait des combinaisons de
Au vieux schéma d'un équilibre général coopérations est la règle. «Il est inadmissi- coûts et des provisions de facteurs, référés
fondé sur la concurrence parfaite, François ble, déclare Perroux, de soutenir que la aux marchandises et aux individus soumis à
Perroux oppose une théorie généralisée de mécanique des prix et du marché domine la loi du prix de concurrence (complète), par-
l'équilibre général qui, au contraire de la sans appelles hommes. Ceux-ci jouent tou- tout souverain. Mais, dans la vie internatio-
doctrine libérale, prend systématiquement en jours un rôle différent suivant leur place nale aussi, nous vivons l'âge des oligopoles :
compte les phénomènes non marchands, le dans la hiérarchie sociale, leur compétence le commerce extérieur est dominé par les
jeu des monopoles et des oligopoles, les iné- et leur capacité. Le pouvoir, l'exercice asy- grandes unités et leurs groupes(... ) Les par-
galités et les asymétries, etc. Dans cette théo- métrique d'une influence ou d'une domi- ties organisées et structurées du tout mon-
rie, les agents sont capables de modifier leur nance sur autrui est omniprésent dans l'éco- dial sont agencées de façon telle que les mar-
environnement, les équilibrages se faisant, nomie contemporaine (... ) Les plans des chés, leurs formes et leur fonctionnement,
à titre toujours provisoire, par actions et agents humains ne sont pas entre eux spon- dépendent des sociétés>> (A la recherche d'un
réactions, activités et contre-activités. La tanément compatibles. Les intérêts matériels nouvel ordre économique international, in
thermodynamique de l'école de Prigogine, divergent». Défense nationale, mai 1977).
avec sa théorie des structures constructives- Tendant à ignorer systématiquement la La mise au point d'un nouvel ordre inter-
dissipatives, joue ici un rôle de modèle (4). valeur de tout ce qui, sur le marché, n'a pas national exige donc une révision drastique
Dans Pour une philosophie du nouveau de prix, la théorie libérale évacue les réali- de l'analyse économique habituellement
développement (Aubier-Unesco, 1981), tés culturelles et nationales, qui, dans le Tiers dominante appliquée aux nations. La nation
François Perroux applique sa théorie aux monde, sont pourtant fondamentales. Dans n'est pas une réalité mineure, transitoire, une
relations entre les nations riches et les nations l'optique classique, les firmes ne s'analysent sorte d'accident ou de «désordre», par oppo-
pauvres, apportant ainsi sa contribution à par définition qu'à travers le concept d'es- sition à l'équilibre idéal réalisé par un «mar-
la définition, recherchée depuis 1974, d'un pace économique : espace de leurs implan- ché pur» nécessairement transnational, mais
«nouvel ordre économique international» tations, espace de leurs décisions, etc. L'idée une modalité fondamentale de la synergie
(5). Ce qui le conduit à réhabiliter systéma- sous-jacente (que l'on retrouve également entre des hommes et un milieu territorial,
tiquement la notion de pouvoir. dans le marxisme) est que les transforma- historique et culturel déterminé.
tions de l'infrastructure économique, c'est- Par suite, l'exigence de souveraineté natio-
(4) Cf. François Perroux, «Unités actives et à-dire des forces productives et des relations nale formulée par les jeunes pays du Tiers
mathématiques nouvelles. Révision de la de production, transformeront comme il monde doit être reconnue comme légitime.
théorie de l'équilibre économique général», convient les «superstructures» de la religion, Car c'est seulement en assurant leur indépen-
Dunod, 1975. de la culture et des mœurs. dance et en se soustrayant à l'emprise de
(5) Sur cette question, cf. le rapport de la Cette affirmation qui, sur le court terme, l'étranger que les nations nouvelles pourront
commission présidée par Willy Brandt, correspond malheureusement à une certaine aussi se dégager des situations qui les oppri-
«Nord/Sud, un programme de survie» (Gal- réalité, a quand même subi récemment quel- ment. Comme l'écrit Thomas Molnar:
limard, 1980); le livre de Pierre Uri et de ques retentissants démentis. La montée de «Contrairement aux prévisions des experts
ses collaborateurs, <<Aider le Tiers monde à l'intégrisme islamique en est un exemple. Les qui lient le démarrage du Tiers monde à l'at-
se nourrir lui-même» (Economica, 1981) ; libéraux sont bien incapables de compren- teinte d'un niveau de vie rapproché de celui
ainsi que les essais de M.J. Nusbauer, «L'en- dre pourquoi, en Iran, les «individus» ont de l'Occident, je crois que ce démarrage aura
jeu du dialogue Nord/Sud» (Economica, rejeté l'idéal de «modernisation» imposé par lieu une fois que le colonialisme aura disparu
1981), et Abdelkader Si-Ahmed, le Shah. Et comment il se fait que l'épisode de l'horizon et avec lui le désir d'imiter l'Oc-
«Nord/Sud: les enjeux» (Publisud, 1981). ayant le plus contribué à la chute de ce der- cident» (op. cit., p. 12).
38
Une telle perspective conduit à remettre nisme d'orientation autarcique, peut à la fois trait une organisation plus cohérente dÙ
en cause un système monétaire international sauvegarder l'indépendance réelle de ces système généralisé des préférences (SGP),
bâti sur la prépondérance du dollar, c'est- pays, permettre la modernisation de leurs par l'instauration de systèmes régionaux
à-dire sur la possibilité pour les Etats-Unis structures dans le respect de leur personna- soustraits «aux impérialismes et à la pseu-
de se procurer les biens et les services pro- lité, et permettre en même temps l'indispen- doneutralité des envahissements de l'esprit
duits par les autres pays en émettant leur sable accumulation de capital nécessaire au marchand» (Perroux).
propre monnaie, tout en répandant dans le «décollage», ainsi que le réinvestissement sur Il est certain que, dans de très nombreux
monde, selon leurs intérêts du moment, la place des profits dégagés sur le marché inté- pays, la consommation intérieure pourrait
déflation ou l'inflation. Depuis les accords rieur (6). déjà être parfaitement assurée par la produc-
de Bretton Woods, le monde vit dans un La constitution de ces zones autocentrées tion nationale si la classe bourgeoise, fasci-
chaos monétaire dont la source principale est implique l'abandon d'une optique basée sur née par le modèle occidental, n'imposait pas
l'étalon-dollar, lié à une économie géante qui la loi ricardienne des avantages comparatifs son propre type de consommation. En outre,
a toujours été mauvaise distributrice de devi- au profit de modèles fondés sur les préféren- le relèvement global du niveau de consom-
ses. Quant aux Droits de tirage spéciaux ces natjonales de structure, où l'optimisation mation nationale permettrait d'envisager une
(DTS), qui sont avant tout un moyen de gon- s'établit à partir de critères politiques autant progression immédiate de la production elle-
fler les réserves internationales, ils consti- qu'économiques. Partout où cela est possi- même. «Si par exemple, écrit encore Fran-
tuent une arme aux mains des grandes puis- ble, la concurrence intrasectorielle devrait çois Partant, les Congolais retrouvaient un
sances qui s'en servent pour financer leurs être substituée à la concurrence intersecto- type de consommation conforme à leurs pos-
déficits, ce qui contribue à l'inflation. Cette rielle, le commerce extérieur étant d'autant sibilités immédiates de production, ils ne
situation forme la toile de fond des rapports moins aliénant que «les importations et les construiraient plus d'immeubles en béton
Nord/Sud. En ce sens, il n'est pas exagéré exportations sont comparables et peuvent armé ou recouverts de tôles ondulées, n'uti-
de dire que l'essor du Tiers monde est lié à être remplacées sans difficultés excessives, les liseraient plus de tissus synthétiques et ne
la révision de l'actuel système monétaire premières par une production nationale, les mangeraient plus de beurre. Cela ne signi-
international. secondes par une consommation nationale» fie pas qu'ils seraient plus mal logés, habil-
(André Grjebine, La nouvelle économie lés ou nourris que leurs voisins et que les peu-
L'autarcie des internationale. De la crise mondiale au déve-
loppement autocentré, PUF, 1980). En d'au-
ples riches. L'usage de la tôle ondulée est
l'exemple même de l'absurde déplacement
grands espaces tres termes, il faut partir, non de l'«offre
mondiale», mais de la demande domestique
du «besoin» vers le produit importé. La tôle,
outre sa laideur, ne convient pas au climat
de chaque pays, et privilégier les échanges africain. Elle pourrait avantageusement être
Le dialogue Nord/Sud est en fait voué à entre pays parvenus à des stades de dévelop- remplacée par des produits locaux (bois
l'échec aussi longtemps qu'il sera patronné ·pement comparables, c'est-à-dire ayant des traité, bagasse agglomérée, tuiles, briques
par les superpuissances et dominé par le néo- affinités réelles, des structures comparables creuses, etc.), dont la production ne peut être
colonialisme occidental. La création d'un et des intérêts communs. techniquement et économiquement envisa-
nouvel ordre mondial exige des réformes de Le prix de vente d'un produit est par suite gée que si elle est massive( ... ) Mais l'immeu-
structures, et non pas seulement des aména- à établir d'abord en fonction du marché inté- ble en béton, le plus souvent à usage de
gements de structures en place. Elle exige, rieur, et non en fonction de la «situation éco- bureaux (ou pour loger les assistants tech-
non seulement un abandon de la théorie éco- nomique mondiale». François Partant écrit niques).n'est pas moins inadapté au climat.
nomique dominante, une révision du système à ce propos : «Il n'est pas essentiel qu'un Source de sujétions techniques et commer-
monétaire et la réinsertion du fait national pays, au démarrage de sa reconstruction éco- ciales (climatisations, ascenseurs, etc.), il est
dans une nouvelle perspective d'allocation nomique, produise dans les mêmes condi- inutile dans un pays où la faible concentra-
des ressources, de la production et de la tions qu'un pays étranger présenté comme tion urbaine ne justifie pas les constructions
répartition, mais aussi une restructuration concurrent, mais il est indispensable que sa en hauteur» (op. cit., p. 136).
des espaces politiques, économiques et production nationale soit absorbée par son
sociaux mondiaux.
Tandis que le Club de l'Horloge se pro-
marché national. Quant aux exportations,
stricte couverture des importations indispen- Un exemple:
nonce pour la multiplication des investisse-
ments privés dans le Tiers monde, qui limi-
sables, elles seront en cas de besoin subven-
tionnées par la consommation intérieure» le Japon
tent inexorablement l'indépendance des pays (La guérilla économique. Les conditions du
d'accueil, François Perroux écrit : «Pour développement, Seuil, 1976, p. 138). Quant à l'aide occidentale, elle n'a de sens
préserver les chances de libération des PVD, Les accords de Lomé fournissent un assez que si elle permet de tisser le réseau d'une
il est essentiel d'évacuer l'idée d'un espace bon exemple de ce que pourrait être économie véritablement nationale ou régio-
mondial susceptible d'être organisé par des l'embryon d'une «zone autocentrée». La nale. «Ce sont les paysans du Tiers monde
recettes simples, applicables partout dans des formation généralisée de telles zones permet- qui peuvent et doivent nourrir les peuples du
conditions analogues». Comment «casser» Tiers monde. S'il s'agit de vaincre la faim,
cet espace mondial ? En poussant les pays (6) Signalons à ce propos que l'un des pre- .ce sont leurs efforts qu'il faut soutenir», sou-
du Tiers monde à former de grandes zones miers théoriciens du modèle autarcique, ligne très justement Charles Condamines (Le
de développement autocentrées, correspon- Johann Gottlieb Fichte («L'Etat cqmmercial Monde, art. cit.). Il ajoute : «Le problème
dant à des affinités historiques et culturel- fermé», 1800), l'auteur des «Discours à la de la faim est celui de l'autosuffisance, de
les, zones suffisamment vastes et diversifiées nation allemande», peut aussi être considéré l'indépendance alimentaire» (Le Nouvel
pour permettre un échange cohérent des comme un théoricien de ce qu'on appelle observateur, 13 janvier 1984). Il fàut, autre-
capitaux et des techniques. aujourd'hui le développement. Cf. à ce sujet ment dit, aider le Tiers monde à s'aider lui-
Seul un développement économique auto- Stan Standaert, «Fichte as a Development même.
centré, associant de façon préférentielle les Economist», in «Cultures et développe- Le Japon, pays du «Tiers monde» devenu
économies nationales de pays ayant une ment», XIV, 1982, 4, 681-694. (Standaert à la fois riche et développé, constitue à cet
demande domestique voisine et appartenant rappelle toutefois que pour Fichte, l'autar- égard un excellent exemple, non pour les rai-
aux mêmes zones historiques, culturelles et cie n'est qu'un stade de transition vers le sons qui le font regarder avec faveur par les
géopolitiques, assis sur un fort protection- « Vernunftstaat», l'Etat rationnel). (suite page 45)
39
Sept thèses
sur
le Tiers monde
Le «Tiers monde» est une expression équivoque, qu'il faut rejeter l'idéal du développement à l'occidentale et tenter de met-
1 ) employer avec précaution. Elle désigne une réalité fon-
damentalement hétérogène. La définition qui en est le plus sou-
tre au point des modèles originaux _de croissance et de
«modernisation».
vent donnée est d'ordre économique : le Tiers monde serait 5) La décolonisation reste à faire. Aux formes anciennes de
formé de l'ensemble des pays pauvres, par opposition au monde domination ont succédé des formes nouvelles de colonialisme.
développé . Mais on peut aussi donner une définition politique La dépendance économique et énergétique, notamment, aliène
du Tiers monde. Celui-ci regrouperait l'ensemble des pays la souveraineté politique des pays du Tiers monde, dont les
potentiellement non alignés sur les superpuissances. En ce sens, structures sociales se trouvent également menacées par l'uni-
l'Europe ferait aussi partie du Tiers monde. versalisation du mode de vie occidental. L'Europe, à cet égard,
2) Vis-à-vis du Tiers monde (au sens classique), l'Europe ne n'est pas dans une situation très différente. Les équilibres que
porte pas de culpabilité particulière. Economiquement, la colo- la société marchande a détruits dans le Tiers monde, elle a
nisation n'a pas été une «bonne affaire». Elle n'explique pas d'abord commencé par les rompre au sein même de la culture
plus le développement des pays occidentaux qu'elle n'explique européenne, où elle s'est constituée sur et par la ruine des modes
le sous-développement des pays du Tiers monde. La responsa- de vie organiques enracinés. La décolonisation reste à faire par-
bilité de la déculturation produite par la colonisation ne revient tout dans le monde, dans le Tiers monde comme chez nous.
pas à l'Europe, mais à une idéologie universaliste que l'Occi- 6) Le Tiers monde est actuellement le seul endroit ou peu-
dent a adoptée à un moment donné de son histoire et dont il vent s'élaborer, se réaliser et se tester des formes politiques nou-
est le premier à avoir souffert. La colonisation est une page velles, c'est-à-dire des formes de troisième voie. Thomas Mol-
définitivement tournée de notre histoire. Il n'y a pas lieu d'avoir nar le constate avec juste raison : «Nous n'avons pas pris
à son endroit de rancœur, de crispations, de culpabilité ou de jusqu'ici le Tiers monde pour ce qu'il est et sera, un monde
nostalgie. autre que ne le sont l'Occident libéral-démocratique et l'Est
3) L'approche purement économiste des problèmes du Tiers communiste» (Tiers monde: idéologie, réalité, PUF, 1982,
monde est erronée. Elle réduit outrageusement le problème : pp. 8-9). Seul le Tiers monde a donné, depuis 1945, l'exemple
greffée sur l'idéologie du «progrès», elle masque dans les faits de formules politiques, économiques et sociales différentes. Sa
une nouvelle forme de colonialisme. Proposer aux pays du Tiers faiblesse économique contraste à cet égard avec sa puissance
monde, pour combler leur «retard», d'adopter le modèle occi- politique potentielle. Le Tiers monde doit être encouragé à reje-
dental de développement revient à les déposséder de leur iden- ter, de pair, le socialisme marxiste et le libéralisme occidental.
tité, à les transformer en Occidentaux de seconde zone, et fina- Frantz Fanon n'avait pas tort de dire que «le Tiers monde est
lement à les vouer à un sous-développement réel permanent. aujourd'hui en face de l'Europe comme une masse colossale
L'aide au Tiers monde n'a de sens que si elle vise à créer sur dont le projet doit être d'essayer de résoudre les problèmes aux-
piace des conditions de développement respectant les spécifici- quels l'Europe n'a pas su apporter de solution». Le Tiers monde
tés collectives et les cultures différenciées. Le Tiers monde doit représente une chance capitale de sortir du dilemme Est-Ouest
être aidé à s'aider lui-même, notamment par la création de gran- et de préserver ainsi l'avenir de la diversité collective humaine.
des zones de développement autocentrées. La réalisation d'un 7) Seule l'Europe a politiquement intérêt à l'essor du Tiers
tel objectif implique l'abandon des schémas marxistes et libé- monde. Dans les conditions géostratégiques présentes, tout pays
raux dominants, et la révision de la dogmatique du libre- non aligné du Tiers monde est l'allié naturel d'une Europe dont
échangisme international. La production des pays du Tiers la vocation, face aux superpuissances, ne peut être que de cons-
monde doit être orientée, en priorité, non vers des exportations tituer une «troisième voie» et d'offrir une alternative aux idéo-
destinées à satisfaire la demande du «marché mondial», mais logies dominantes. Le «tiers-mondisme» doit recevoir une nou-
vers la satisfaction de la demande intérieure. velle définition et un nouvel élan. Avant d'être un devoir moral
4) La pauvreté des pays du Tiers monde, présentée ou un impératif économique, il est pour l'Europe une néces-
aujourd'hui comme une situation d'exception, a été jusqu'à une sité politique vitale. L'aide européenne au Tiers monde doit aller
période récente l'état normal de tous les pays occidentaux. Cette en priorité aux pays qui refusent l'alignement sur les deux
pauvreté, si elle fait le malheur du Tiers monde, constitue aussi Grands. L'Europe et le Tiers monde constituent ensemble,
pour celui-ci une occasion de ne pas commettre les fautes que potentiellement, une troisième force . A l'aide économique de
l'Europe a commises sous l'influence des idéologies universa- l'Europe vers le Tiers monde doit répondre une aide politique
listes occidentales. Les pays du Tiers monde ont la chance de du Tiers monde pour l'Europe. Les intellectuels de gauche se
posséder, en général, des sociétés organiques encore vivantes . tournaient hier vers le Tiers monde pour hâter le déclin de la
Sans en rester nécessairement à des formes traditionnelles d'exis- culture européenne. Nous nous tournons aujourd'hui vers lui
tence, ils doivent être encouragés à inventer des formes d'ac- pour qu'il nous aide à la sauver.
cès à la modernité qui leur soient propres . Le Tiers monde doit A. B.
40
milieux libéraux (des entreprises sans syndi- libre échange Nord/ Sud et le protection-
cats ni contestation !), mais parce que ce nisme, mais entre un protectionnisme sau-
pays a su se développer selon une voie ori- vage, au coup par coup, comme celui dans
ginale, et sans abandonner sa personnalité. lequel nous nous engageons actuellement, et
Le fait d'avoir été, autour de 1870, le seul un protectionnisme organisé au niveau des
pays politiquement structuré et possédant un grandes régions du monde afin de favoriser
bon niveau technique qui n'était pas intégré le développement autocentré de chacune
dans le réseau des échanges internationaux d'elles» (Paris-Match, entr. cit.).
mis en place par la révolution industrielle,
a déjà constitué pour lui un avantage (cf.
P aul Bairoch, Le Tiers monde dans l'im-
passe, Gallimard, 1971, p. 149). Après 1945,
les Japonais ont développé leur stratégie en
Les pathologies
s'appuyant sur deux règles : 1) ne pas impor-
ter les produits qui ne sont pas indispensa-
de l'aliénation
bles à la croissance de l'industrie locale ;
2) ne pas importer les produits qui sont ou L'aliénation peut se définir de trois
peuvent être produits sur place (même s'ils façons : par une dégradation de la cons-
sont plus chers). Grâce à ce protectiom1isme cience (acception psychopathologique),
ponctuel, visant à assurer l'indépendance par une perte de propriété (conception juri-
économique et politique nationale, l'indus- dique) et par un «oubli» de ce qui fonde une
trie japonaise, ayant assuré la reconquête de spécificité collective donnée (cf. Joseph
son marché intérieur, a pu se lancer à l'as- Gabel, Sociologie de l'aliénation, PUF,
saut du marché mondial avec le succès que 1970) . En pratique, ces trois aspects sont
l'on connaît. Ce qui montre que le dévelop- souvent liés. Pas de perte d'identité sans
pement autocentré n'est pas incompatible, dégradation de la conscience : toute aliéna-
à terme, avec une expansion des échanges
extérieurs.
tion implique une mystification (parfois sans
mystificateur conscient) intégrée, introjectée
Alain Griofftray
LA fUAIJDE
Le développement autocentré fait horreur et acceptée- une «fausse conscience». Dans
aux libéraux, qui condamnent le protection- le cas du Tiers monde, l'aliénation, sous l'ef-
nisme. Pourtant, ces mêmes libéraux seront fet du colonialisme et, plus encore, du néo-
contraints à des mesures protectionnistes
lorsqu'ils devront faire face à la concurrence,
colonialisme, peut être définie comme une
«dialectique de dépossession et de reprise en
ELE(TORALE DE
LAGAU[UE
à large échelle, des produits manufacturés possession légitime avec ses incidences sur
fabriqués dans les pays du Tiers monde à des la personnalité historique» (Gabel) . Au néo-
conditions défiant toute concurrence (ainsi colonialisme répond en effet, comme terrain
que l'insertion dans la DIT les incite à le favorable, une identification, rétroactive ou
faire) . Faute d'avoir accepté le protection- non, mais toujours dépersonnalisante, de
nisme dans le Tiers monde - et faute l'ex-colonisé avec l'ex-colonisateur.
d'avoir compris qu'il n'y a aucune commune Au XIV ème siècle, le grand historien Ibn
mesure entre la concurrence intrasectorielle Khaldoun observait déjà : «Les vaincus veu-
et la concurrence intersectorielle-, les Occi- lent toujours imiter le vainqueur dans ses
dentaux devront y venir eux-mêmes ! traits distinctifs, dans son vêtement, sa pro-
Aussi, comme le déclare André Grjebine : fession et toutes ses conditions d'existence
«Plutôt que de faire des promesses que nous et de coutumes». Le Tiers monde sera vain-
ne tiendrons pas, il est préférable de décou- queur quand il ne sera plus à l'école de l'Oc-
rager les pays qui s'engagent maintenant cident. Il faut, pour cela, qu'il prenne véri-
dans un développement fondé sur les expor- tablement conscience de ce qui le fonde et
tations. Il faut leur dire nettement qu'ils ne le distingue en propre. «L'affirmation par
doivent pas se faire d'illusions et que les pays un peuple de sa propre identité est l'un des
occidentaux prendront, tôt ou tard, des ressorts et des couronnements de son déve-
mesures de protection pour peu que la con- loppement endogène» (Perroux).
currence des pays à main d'œuvre bon mar-
ché s'aggrave. Le choix n'est pas entre un Alain de B_E NOIST

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45
lecture
* Robert Brasillach, «Comme Tout Giono est désormais longe diverses études sur le façon dont il fut résolu. Un
le-temps passe», P lon, 320 p., dans la «Pléiade». Volume christianisme et la peur en bel exemple d'évolution du
65 F 1 La création du monde, établi sous la direction de Occident. mythe à l'histoire - et retour
la nuit de Tolède, les chas- Pierre Ricatte, comprenant (réédition).
seurs d'images, le royaume «Deux cavaliers de l'orage»,
* Snorri Sturluson, «La Saga
de Saint Olàf», Payot, 316 p., · * Pierre Vadeboncœur,
des aveugles. Le plus beau «Le déserteur», «Enne-
120 F 1 L'histoire vraie «Trois essais sur l'insigni-
roman de Brasillach. monde», «L'iris de Suse»,
d'Olàf Haraldsson, mort en fiance. Suivis de : Lettre à la
* Colin Renfrew, «Les origi- etc. France», Albin Michel,
1030 à Stiklarstadir, sous les
nes de l'Europe», Flamma- * Raymond Abellio, «Visages coups des Anglo-Danois. Un 175 p., 55 F 1 Un écrivain
rion, 338 p ., 130 F 1 Les pre- immobiles », Gallimard, joyau des sagas royales de québécois dénonce l'impéria-
mières cultures protohistori- 503 p ., 120 F 1 Entre New Norvège (traduction et préJ lisme américain (le «degré
ques européennes doivent être York, le Brésil et l'Angola, sentation de Régis Boyer). zéro de la culture»), la barba-
«vieillies» de plus de vingt siè- l'histoire invisible des décen- rie technof!:lorphe, la perte de
cles. Une révision capitale liée nies à venir se tisse de façon l'âme et la ruine accélérée des
à l'utilisation du radio- implacable. Terrorisme inter- identités. Une réponse magis-
carbone. national et femme ultime : trale aux tenants du
c'est le roman du «Huitième «cosmopolitisme».
* Michel Vovelle, «La mort et
jour» .. * Giovanni Busino, «Pareto,
l'Occident, de 1300 à nos
jours», Gallimard. 800 p., * Michel Ostenc, «Intellec- Croce, les socialismes et la
300 F 1 La mort individuelle tuels italiens et fascisme, sociologie», Droz (11 rue
au miroir du regard européen. 1915-1929», Payot, 340 p., Massot, Genève), 203 p. 1
Sur un sujet déjà abondam- 120 F 1 L'évolution significa- Soixante ans après la mort de
ment traité, une nouvelle tive de D'Annunzio, Mari- Pareto, huit textes pour mieux
somme magistrale. netti, Ungaretti, Pirandello et comprendre sa pensée. Sur
Malaparte. Rupture et conti- Sorel, Croce, Piaget, le
* Thomas Mann, «Mario et le nuité au sein du fascisme ita- «doute méthodologique» et
magiCien » , Flammarion, * Edward Gibbon, «Histoire
lien : une étude minutieuse et !'«impertinence de la
192 p., 24 F 1 L'hypnose du déclin et de la chute de
remarquablement documen- sociologie».
politique et les puissances de l'empire romain», 2 vol.,
tée. * Yannick Bourdoiseau (éd.),
l'irrationnel : une réédition Laffont-Bouquins, 3268 p. 1
qui s'imposait. Mais l'intro- De Trajan au dernier empe- «Les superfemmes», Nr. spé-
duction du communiste reur de Byzance, une œuvre cial du «Crapouillot», 72,
André Gisselbrecht est plutôt fondamentale dont le texte novembre-décembre 1983,
tendancieuse. intégral n'avait pas été réédité 82 p ., 20 F 1 Les femmes au
en français depuis près d'un pouvoir, les nouvelles séduc-
* Louis Dumont, «Essais sur siècle. Les responsabilités trices, le féminisme en panne
l'individualisme. Une pers- chrétiennes sont clairement sèche. Textes vivants et sou-
pective anthropologique sur établies. vent drôles, par Alain de
l'idéologie moderne», Seuil, Benoist, Alphonse Boudard,
272 p., 79 F 1 Herder et * Martine Kahane et Nicole
Wild, «Wagner et la France», Jean Bourdier, Sophie Huet,
Fichte, le totalitarisme hitlé- etc.
rien, les leçons de Marcel Herscher, diff. Flammarion,
Mauss, etc. Malgré une con- 176 p., 150 ill., 195 F 1
clusion ambiguë, un livre-clé Wagnérophobie et wagnéro-
pour comprendre la genèse * Jean Mabire, «Rohm», manie : un siècle de rapports
politique et religieuse de l'in- Fayard, 400 p. 1 Officier de passionnés entre Wagner et les
dividualisme occidental. tradition devenu révolution- Français. En marge de l'expo-
naire, il fabriqua un chef de sition de l'Opéra de Paris
* Alexandre Zinoviev, «Ni parti, puis un chef d'Etat, (octobre 1983-janvier 1984).
liberté, ni égalité, ni frater- avant d'être victime des «pur-
* Marguerite Yourcenar, «Le
nité», L'Age d'homme ges» de juin 1934. La pre-
temps, ce grand sculpteur»,
(Métropole 10, 1003 Lau- mière grande biographie fran-
Gallimard, 242 p., 75 F 1
sanne), 144 p ., 65 F 1 Le çaise de l'ancien chef de la
Bède le Vénérable, Dürer et
totalitarisme soviétique, «dic- SA .
les «fêtes de l'an qui tourne»
tature de tous sur chacun», (de la glose de Noël aux feux
l'idéologie occidentale comme
* Jean Delumeau, «Le péché * Clément Rosset, «La force
et la peur. La culpabilisation de solstice). Une suite de
source d'incompréhension, méditations de haute volée sur majeure» , Minuit, lOS p.,
en Occident, Xlllème- 40 F 1 En l'absence de toute
l'égalitarisme comme danger. le sens du «passé» dans tout
XVIIIème siècles», Fayard, raison crédible, il n'y a que la
Le plus original et le plus présent.
744 p ., 160 F 1 En «indivi- joie qui tienne, précisément
lucide des exilés soviétiques.
dualisant» la peur, le christia- * Georges Dumézil, «Du parce qu 'elle se passe de rai-
* Jean Giono, «Oeuvres nisme a pu présenter le salut mythe au roman», PUF, son. Un essai sur l'allégresse,
romanesques VI», Gallimard- comme la seule issue possible. 208 p., 39 F 1 Le mystère de dans la ligne de Nietzsche et
Pléiade, 1248 p., 270 F 1 Un travail essentiel, qui pro- la Saga de Hadingus, et la de Cioran .
46
«Face au vide intellectuel, la
troisième voie». Tel était le
thème du XVI/ème colloque du
Groupement de recherche et
d'études pour la civilisation
européenne, qui s'est déroulé le
dimanche 27 novembre 1983 au
palais des Congrès de Versailles.
Avec la participation d'Anne
Jobert, Guillaume Faye, Armin
Mahler, Claude Normand,
Pierre Vial et Alain de Benoist.
Alors que les intellectuels de
gauche, gagnés par le doute,
n'ont plus de modèles
de référence, et que la droite
s'aligne sur un américanisme
dominateur, le G.R.E. C.E.
revendique pour l'Europe
une troisième voie, un
espace de liberté échappant au
duopole soviéto-américain.

G.R.E.C.E. •
• la troisième voie
Ci-contre : une partie de l'assistance se
presse devant les stands où sont vendues les
nombreuses publications de la Nouvelle droite. Plus
de 1500 personnes ont assisté à ce XVI/ème colloque
du G.R.E. C.E., qui s'est imposé comme une
des plus importantes manifestations culturelles
et intellectuelles de l'année 1983 en France.
Au moment même où les éternels rabâcheurs des
· idéologies officielles font salle vide, faute
d'avoir quelque chose de neuf à raconter...

,.
de Benoist, rédacteur en chef de la revue «Nouvelle école».
Montrant les racines chrétiennes et aristotéliciennes de la pensée «dualiste», où il
décèle l'origine de l'individualisme et de l'égalitarisme, Alain de Benoist a opposé
à cette «logique binaire de l'exclusion» la «logique du tiers-inclus». «Aux tenants
des concepts absolus, a-t-il déclaré, nous opposerons une réalité sans cesse chan-
geante (... ) Aux terroristes intellectuels qui nous somment de choisir entre ceci et
cela(... ) nous répondrons par une autre formule : ni ceci, ni cela. Ou encore : ceci
et cela à la fois. Bref, nous nous efforcerons de penser simultanément ce qui jusqu 'à
présent n'a été conçu que séparément». Appliquant ce principe de «conciliation des
contraires» à l'anthropologie, à l'histoire, à la société, Alain de Benoist a défini
les bases d'une authentique pensée antitotalitaire contemporaine : «Contre l'absolu
de l'humanité et l'absolu de l'individu, contre l'humanisme sans rivages et
l'ethnocentrisme occidental, nous choisissons la cause des peuples et le droit des
peuples à persister dans leur être historique et culturel».
Pierre Vial (en haut à droite) a
opposé aux projets planétaires du
cosmopolitisme marchand et de
1'internationalisme communiste,
le «recours aux empires». Le retour, en
cette fin glauque du XXème siècle,
de l'idée impériale, pour prendre la
relève des totalitarismes univer-
salistes, apparaît d'une singulière
modernité. L'idée d'Empire est
le modèle, pour Pierre Vial, que Dans son intervention, Guillaume Faye
l'Europe doit défendre comme (ci-contre) a proposé ce que pourrait
alternative à la civilisation mondiale être, sur les plans géopolitique
actuelle. Restaurer le souveraineté et économique, une «troisième voie»
dans un monde dépolitisé par les pour l'organisation du monde, rejetant
technostructures, réhabiliter la à la fois les deux universalismes
spiritualité après le règne du frères : l'occidental et le
matérialisme de masse, réinventer communiste. Guillaume Faye a défendu
la diversité des peuples aujourd'hui la thèse des «espaces économiques
laminés par l'Etat mondial en autocentrés», correspondant à de
construction : telles sont les promesses grandes régions du monde - dont
d'une idée neuve, l'Empire. Pierre l'Europe - homogènes politiquement
Vial conclut ainsi : «L'avenir, un et culturellement. Il a conclu par
proche avenir, peut sonner le glas l'avertissement d'un effondrement
de l'Europe. Il peut être aussi pour prochain de la civilisation de Yalta :
elle le temps d'une renaissance «Soyons prêts. Ne sentez-vous
ou, plutôt, d'une «seconde naissance». pas comme le parfum des derniers jours ?
Le temps nous est compté pour semer Nous traversons l'époque trouble de
dans les esprits des Européens (... ) l'interrègne, qui a maintenant un nom :
la volonté de bâtir une puissance avant-guerre». Le peuple allemand ressent
impériale, avant qu'il ne soit trop tard». aujourd'hui l'urgence de ce rejet
des blocs. Est venu en témoigner
l'historien et philosophe
Armin Mohler (en bas à gauche).
L'Allemagne, a-t-il expliqué, prend
aujourd'hui conscience qu'elle a
perdu la guerre, qu'elle est dépecée
en quatre morceaux et que son
statut humiliant de déversoir des
USA et de futur champ de bataille
des deux impérialismes ne peut plus
durer. Armin Mohler ne place
ses espoirs ni dans une droite
exsangue et nostalgique, ni dans
!'«establishment» de politiciens
fondamentalement anti-européens,
mais dans la jeunesse allemande.
A l'heure où les Américains sont toujours
considérés comme nos seuls véritables
amis, pour les jeunes, il n'en va plus de même :
l'[Link] principal, c'est le condominium
américano-soviétique. Pour Mohler
comme pour le G.R.E.C.E., l'axe franco-
allemand fera naître l'Europe.

48
Ci-contre : une vue de la tribune pendant
l'intervention d'Armin Mohler. Ci-dessous :
Anne Jobert, physicienne grenobloise. Pour
définir la «tierce voie en sciences», au-
delà du scientisme rationaliste et stérile
et du dogmatisme des pensées magiques, elle
s'est appuyée sur les nouvelles conceptions
contemporaines, et a présenté une vision
moderne de la science, singulièrement proche
des polythéismes antiques. Retour du tragique,
mental faustien, pensée aléatoire :
la nouvelle science devient, pour Anne
Jobert, conforme à cette vision païenne du
monde que réhabilite la Nouvelle droite, et
qui sera peut-être celle du XX/ème siècle.

Me René Kichenin (ci-contre), bâtonnier


de l'Ordre des avocats à l'Ile de La
Réunion, où le G.R .E.C.E. poursuit son
action culturelle en collaboration avec
les diverses communautés ethniques, a
envoyé aux participants du Colloque un
long message de sympathie, où il déclare
notamment : «En défendant les valeurs
culturelles dans chaque pays, le G.R.E. C.E.
a le mérite de répondre à l'espoir de
ceux qui n'avaient rencontré autour d'eux
qu'incompréhension et intolérance. Son
action doit réussir. C'est la raison pour
laquelle elle doit déborder le cadre
européen, car elle peut avoir une vocation
Le GRECE proposa mondiale dans la diversité qu'elle défend
partout et la vérité culturelle qu 'elle
des <<.munitions)) à la droite désire promouvoir (... ) C'est en toute
conscience que nous, communauté tamoule,
PRèS l'arrivée de la. gau- et dirigée -par un Etat léger mais participons aux efforts faits par le
A che au pouvQir, le
GRECE, qui se situe de-
fort, planificateur, qui n'inter-
vient pas dans l'économie mais
puis quinze ans à l'avant-garde qui la dirige. .»
. G.R.E.C.E. en ce sens, et nous lui
adressons notre sympathie pour les idées
qu'il exprime avec justesse et courage».
du combat intellectuel de la
droite contre les valeurs défen- La presse nationale, présente en nombre
dues par la gauche, avait dressé
un implacable constat de carence
idéoiQgique à n:~ncontre de l'an-
cienne majorité. ~ vecteur du
G.R.E.C.E.: au Colloque, en a largement rendu compte.
En bas à gauche : les articles du «Monde»
et du «Quotidien de Paris». Au fil des
courant de pensée de la nouvelle
droite espérait alors que l'oppo-
sition, tirant des enseignements à la recherche ans, devant la progression continue du
G.R.E.C.E., la presse reconnaît qu'en
dehors des partis et des vieilles familles
de sa défaite, puiserait dans ses
travaux PQur .[Link] son ar-
senal idéologique. Il s'était ac-
cordé deux ans de' réflexion, lais-
de la troisième v de droite et de gauche, de jeunes esprits
et de nouvelles tendances, venus de tous
La nature, c'est bien connu, a horreur du v: les horizons, se rassemblent autour des
sant la pOssibilité à ceux de ses
membres qui le souhaitaient de champ des idées semble ne pas échapper : idées et des projets du G.R.E. C.E. et de
tllter de l'action politique directe.
Ces expériences n'ont pas été . règle ... Aussi n'est-il pas étonnant que l'opp la Nouvelle droite. Face aux pensées
concluantes. Deux ans après, le tente d'assurer son réarmement culturel. Hél vieillies, aux étiquettes dogmatiques,
GRECE établit un constat tout «néo-libéralisme>> est bien à court d'idées réel aux pièges des engagements politiciens,
aussi négatif : «Le vide intellec-
tuel l'ensemble de l'dven- novatrices, imitant d'ailleurs en cela les c~ l'audace des idées mobilise de plus en plus.
ta/1 f'V"!Il'fVV manifestes d'« ors >> s'obstinant à prb
à
49
Darwin (à droite) et Lyssenko (au centre) : deux figures antinomiques, qui incarnent le vieil affrontement entre l'esprit de recherche
et le dogmatisme. Dans son récent ouvragé (à gauche), Denis Buican met en évidence l'opposition de ces deux mentalités inconciliables.

Une histoire de la génétique


omment Darwin et Mendel se sont-ils Plus tard, les chercheurs français ralliés quants de l'affaire et notamment ceux qui
C imposés en France ? On savait que cela
ne s'était pas fait sans difficulté. Denis Bui-
à l' évolutionnisme préfèreront Lamarck à suivirent la parution de son Eternel retour
Darwin, (ce fut le cas de Félix Le Dantec, de Lyssenko. Nous étions alors en 1978. Et
can explique, dans son dernier ouvrage, tout puis d'Etienne Rabaud), ou se tiendront à il s'est trouvé au moins un lyssenkiste
le détail de la question. Le professeur Bui- égale distance des deux (comme Yves notoire, M. Ernest Kahane, pour apporter
can, chercheur d'origine roumaine, enseigne Delage). la preuve de la survivance de cette forme
l' histoire des sciences à Paris. Il est l'auteur L'homme qui donna à la biologie fran- d'anti-biologisme. M. Kahane, qui fut un
de deux ouvrages remarqués : L'éternel çaise une dimension moderne fut Lucien vigoureux défenseur du charlatan soviétique,
retour de Lyssenko (Copernic, 1978) et Sur- Cuénot (1866-1951), qui appliqua les lois de attaque D. Buican en le traitant même de
être-Génétique et avenir de l'homme (Serge Mendel au monde animal. Véritable pion- lyssenkiste, parce qu'il ose jeter le discrédit
Fleury, 1983). Il publie aujourd'hui, dans la nier, Cuénot se heurta au milieu scientifique sur l'édition de l'ouvrage d'Engels Dialecti-
collection «Histoires» dirigée par Pierre en place. Jean Rostand l'avait déjà signalé, que de la nature, datée de 1975, et compor-
Chaunu, une Histoire de la génétique et de et Buican revient sur ce point. tant encore des notes de bas de pages par-
l'évolutionnisme en France (PUF). A une époque où les choses n'étaient pas faitement lyssenkistes dues à l'éditeur. Ces
L'épisode de l'entrée de Charles Darwin encore très claires, Cuénot rejeta la théorie notes, fait remarquer Kahane, datent en fait
à l'Académie des Sciences de Paris donne le de l'hérédité de l'acquis, malgré les offensi- de 1953 ! Certes, mais elles n'en n'ont pas
ton de l'ouvrage lui-même. En 1870 et 1872, ves de Le Dantec et de Rabaud. Buican moins été publiées telles quelles en 1975.
la candidature du théoricien de la sélection insiste sur les ravages causés par la forte per- Cela dit, on comprend que M. Kahane se
naturelle fut présentée. Mais en vain : on lui sonnalité du lamarckiste Rabaud. «Si les sente en situation difficile : car ce qu'il
préféra des biologistes aujourd'hui oubliés. dégâts, humains et matériels, dit-il à ce sujet, oublie de dire dans sa critique de Buican,
Le savant français Milne Edwards, qui pré- n'atteignirent point les désastres produits c'est qu'il est, au moins en partie, l'auteur
senta la candidature de Darwin à la section dans le système soviétique à cause du lyssen- des dites notes ! Conclusion de D. Buican :
de zoologie, se garda d'ailleurs bien de sou- kisme, c'est dû au fait que le système politi- «La démonstration est faite que malheureu-
tenir sa théorie évolutionniste. Il salua les que français - de structure libérale - ne sement, le lyssenkisme est toujours malfai-
talents d'observateur du chercheur britanni- permit pas la concentration de tout le pou- sant et toujours présent dans les milieux
que, tout en manifestant sa réserve à l'égard voir scientifique dans un monolithisme dic- communistes».
du théoricien hardi. L'affaire rejaillit le tatorial. Mais si la «génétique» de Rabaud On le voit, la génétique classique ne s'est
29 juillet 1878 à la section botanique de n'aboutit pas à des effets si négatifs que la pas développée sans difficultés en France. Et
l'Académie. On préféra l'Américain Asa nouvelle biologie «prolétarienne», son cela à cause du dogme de l'hérédité des
Gray (qui correspondit longtemps avec Dar- influence nocive ne resta guère indiscerna- caractères acquis et des réticences idéologi-
win) à l'auteur de l'Origine des espèces. ble». Après · Rabaud, d'au.t res néo - ques . Le mérite de Denis Buican est de le
Enfin, nouvelle élection le 5 août 1878 : lamarkistes, comme Paul Wintebert, Albert montrer sans ambiguïté. Son livre n'est donc
Charles Darwin est alors élu. L'Académie Vandel et Paul Brie~ reviendront sous des pas seulement un excellent document de tra-
n'en considérait pas moins, par l'intermé- formes variées à la théorie de l'hérédité de vail : il est éminemment salubre dans un
diaire du rapporteur Duchartre, qu'elle se l'acquis . Mais il était déjà trop tard. Le néo- milieu idéologiquement très perturbé.
tenait «sur le pied d'une réserve complète darwinisme continua de progresser.
Pourtant, l'affaire Lyssenko donnera
Yves CHRISTEN
relativement à certaines théories de
M. Ch. Darwin qui ont amené, on peut le encore aux biologistes marxistes , Marcel
dire, une véritable révolution dans la Science Prenant et Jeanne Levy en tête, l'occasion
moderne». Nous sommes, rappelons-le, en de quelques prises de positions folles. Denis
1878 : l'Origine des espèces est paru depuis Buican se trouve ici sur son terrain de pré-
50 19 ans déjà ! dilection. Il retrace les épisodes les plus mar-
Gregor Mendel (à gauche) est mort il y a cent ans. Ce moine
d 'origine silésienne est le père de la génétique, l'une
des sciences-clefs d'aujourd 'hui et, plus encore sans
doute, de demain . Ses travaux sur l'hybridation des petits
pois, inlassables autant que discrets, ont mis en évidence
les lois de l'hérédité. A partir de la base historique
que constituent les lois de Mendel, la biologie moléculaire
est parvenue à élucider la structure des gènes, en aboutissant
à la découverte capitale de la double hélice de l'ADN
(acide désoxyribonucléique). Malgré les blocages de principe
en jonction desquels, menant avec l'énergie du désespoir
un combat d 'arrière-garde, certains idéologues chagrins
essayent encore de nier l'importance des facteurs génétiques
dans le développement des espèces animales, les
manipulations génétiques mobilisent aujourd'hui
un grand nombre de chercheurs.

Le centenaire de Mendel
chercheurs, et le moine Mendel put y mener effectivement venu, et aujourd'hui plus que
1tait1l'affaire
n'y a pas si longtemps, à l'occasion de
Lyssenko, le poète Aragon invi-
tous les intellectuels à faire le bon choix
une activité scientifique normale : expérien-
ces, congrès, voyages, etc .. .
jamais.
L'apport de Mendel, ce que le biologiste
entre un communiste et un moine. Le moine, Sommet de cette carrière scientifique : les moléculaire et Prix nobel de médecine James
contre lequel Lyssenko développait une théo- deux articles publiés en allemand par Gre- Watson appelle «la conception mendelienne
rie approximative, est aujourd'hui fêté par gor Mendel (Gregor était son prénom en reli- du monde», c'est d'avoir compris que l'hé-
tous : Gregor Mendel est en effet mort il y gion, mais il s'appelait en réalité Johann) en rédité se transmet grâce à des sortes d'ato-
a juste cent ans. 1866 et en 1869. Il y expliquait, à travers mes , que l'on désignera sous le nom de
Certes, les centenaires revêtent toujours l'exemple des petits pois, les lois de l'hybri- gènes. Ces gènes se transmettent, inchangés,
un côté quelque peu pompeux, mais le cas dation. En clair, les lois de l'hérédité con- d'une génération à l'autre . C'est pourquoi
de Mendel mérite d'être situé plutôt à part. nues sous le nom de lois de Mendel. Bien même lorsqu'ils sont masqués chez un indi-
A cause de la personnalité du savant en ques- qu'il ait communiqué ses résultats à des vidu, ils peuvent se remanifester chez ses des-
tion . A cause, aussi, de la prééminence savants connus, Mendel ne reçut que très peu cendants (phénomènes des générations sau-
actuelle de la science à laquelle il a donné d'échos en réponse à ses recherches. On tées) . L'individu n'est donc pas une sorte de
naissance : la génétique. pense que Darwin en eut vaguement connais- mélange de différents caractères (avant Men-
Premier aspect, donc, l'homme Mendel : sance, mais sans plus. delle modèle de l'hérédité qui prévalait était
un moine qui naquit en 1822 dans une Il fallut attendre le début du xxe siècle précisément celui de l'hérédité par mélange :
famille de paysans silésiens. S'il est bien sou- pour que trois chercheurs, Hugo de Vriès en à chaque génération il y avait mélange, à la
vent un peu absurde de relier toujours ori- Hollande, Erich Tschermak en Autriche, et façon du café au lait) mais une mosaïque de
gine sociale et destinée, dans ce cas, force Carl Correns en Allemagne, redécouvrent les gènes distincts.
est d'admettre que Mendel devenu savant lois de Mendel puis le nom de leur premier C'est cette individualisation des gènes qui
garda son caractère agraire. Il passera auteur, auquel ils rendirent hommage, pour leur confère leur existence propre et auto-
34 années de sa vie (1854-1888) à cultiver et que le moine de Brno soit enfin reconnu rise à définir les lois de leur transmission.
à hybrider des petits pois et d'autres végé- comme un précurseur. Bien que d'une nature Exemple de ce phénomène : le croisement de
taux. Dans son petit jardin de 35 rn sur 7 rn, modeste, il semble que Mendel ait souffert petits pois ronds et de petits pois ridés donne
il ne planta pas moins de 27 000 plantes et de son vivant de cette absence de notoriété des hybrides ronds qui, croisés entre eux,
observa quelques 300 000 graines. Le tout (cependant, et les spécialistes de l'histoire des donnent un quart de grains ridés. Le carac-
dans le cadre austère du monastère de Brno, sciences le montrent aujourd'hui, il n' a pas tère ridé a donc été masqué à la première
en Tchécoslovaquie. Cet établissement était été totalement ignoré). Devant un ami, il génération, mais il n'a pas disparu. En outre,
alors fréquenté par des ecclésiastiques- aurait lancé : «Mon temps viendra». Il est les proportions obtenues (3/ 4 de grains 51
ronds, 1/4 de ridés) permettent de dresser domaines, notamment en ce qui concerne la exister entre eux (Mendel ne les soupçonnait
des lois : il y a chez l'hybride un gène pour plupart des maladies. En effet, à côté des pas). Mais l'essentiel subsiste : l'individua-
le caractère ridé et un pour le caractère rond. maladies proprement génétiques, on décou- lité des gènes. On en revient toujours à la
L'individu de seconde génération ayant une vre qu'il en existe un grand nombre pour les- théorie de la mosaïque de gènes contre celle
chance sur quatre d'obtenir les deux gènes quelles les facteurs génétiques jouent un rôle de l'hérédité sur le mode du café au lait. La
codant pour le caractère ridé, il y aura donc de prédisposition. Tel est le cas des maladies sociobiologie, bien qu'elle apparaisse peut-
un quart de graines ridées. Un autre quart liées aux antigènes HLA. Ces derniers inter- être plus influencée par Darwin et sa théo-
sera purement rond et la moitié restante viennent dans le rejet des greffes : s'ils dif- rie de la sélection naturelle que par Mendel,
composée d'hybrides (qui apparaissent fèrent entre greffon et greffé, le rejet sera est en fait tout aussi fondamentalement
comme ronds ainsi que le montrent les résul- plus rapide. Ce sont donc des marqueurs mendelienne.
tats de la première génération). génétiques de l'individu, mais on sait aussi Autre triomphe posthume du moine de
Par la suite, on comprendra plus claire- qu'ils confèrent une plus ou moins grande Brno : les manipulations génétiques. Alors
ment que pour chaque caractère, l'individu résistance aux malades. Le cas du cancer est qu'une certaine intelligentsia s'acharne
possède deux gènes dits allèles dont l'un pro- tout aussi fascinant. Au cours de l'année encore à véhiculer l'idée que les gènes sont,
vient de la mère et l'autre du père. Il en écoulée, l'essentiel de la recherche fonda- sinon inexistants, du moins sans importance,
résulte que chaque parent ne transmet que mentale en cancérologie a précisément con- des chercheurs font désormais travailler les
la moitié de son patrimoine génétique. C'est sisté en l'étude des gènes du cancer (les onco- gènes (et produire) de la matière (des médi-
ce qui explique que les parents et les enfants gènes). Il en existe un grand nombre- la caments, des engrais, etc.). Exactement
ne possèdent qu'une partie de leur stock liste s'accroît sans cesse - et les spécialis- comme l'atome produit de l'énergie. Dès
génétique en commun. Et aussi que les indi- tes discutent de la nécessité de la modifica- lors, comment nier non seulement leur exis-
vidus ont une quantité d'hérédité constante : tion de un, deux ou trois oncogènes pour que tence mais aussi leur prééminence ?
si chaque parent donnait tout, les enfants se forme un cancer. Est-ce à dire que la vision mendelienne du
auraient deux fois plus de gènes, les petits- Les maladies mises à part, on sait déjà monde s'est définitivement imposée? Ce
enfants quatre fois plus et ainsi de suite. d'assez longue date que les principales n'est pas sûr. Car si sur le plan scientifique
Plus tard, on apprit aussi que les gènes caractéristiques humaines, l'intelligence en les choses sont claires, sur le plan du discours
sont portés par des bâtonnets appelés chro- particulier, sont pour une large part généti- socialement admis, elles sont bien moins évi-
mosomes (il en existe 23 paires chez quement déterminées. dentes. Certes, Mendel va être confirmé sur
l'homme) situés dans le noyau des cellules . Enfin, triomphe manifeste de la vision son piédestal : centenaire oblige. Certes, les
Plus tard encore, la biologie moléculaire mendelienne du monde associée à celle de médias n'ignorent plus ni les gènes, ni
élucida la structure des gènes : une double Darwin : la sociobiologie. Cette nouvelle l'ADN, ni les manipulations de l'hérédité.
hélice d'ADN (acide désoxyribonucléique) et science a abouti à la notion de gène égoïste. Mais toutes les conclusions sont-elles tirées ?
expliqua comment ils fonctionnent. Cette dernière implique que les gènes essaient Manifestement, non.
Aujourd'hui, si des mystères subsistent avant tout de se répandre au mieux, d'assu- On voit encore des auteurs peu familiari-
évidemment, le tout forme un ensemble très rer leur survie, éventuellement même aux sés avec les données scientifiques continuer
cohérent dont les lois de Mendel constituent dépens des autres gènes. Bien entendu, les de répandre des théories objectivement pro-
la base historique. gènes d'un même organisme ont intérêt à ches de celles de Lyssenko. On ne dit plus
Mieux, et c'est peut-être là l'essentiel, les vivre en bonne intelligence afin de ne pas comme le charlatan soviétique que les gènes
gènes apparaissent comme de plus en plus nuire à leur hôte et de ce fait à eux-mêmes . n'existent pas, qu'il s'agit d'une vision idéa-
importants à cause de leur rôle dans tous les Bien entendu aussi, des interactions peuvent liste ou bourgeoise. On reconnaît leur exis-
tence mais on s'efforce de la rendre
Ci-contre : Albert Jacquard. insignifiante.
S'il était un des sept nains Telle est en France la démarche d'un com-
de Blanche neige, il s'appellerait mentateur tel que M. Albert Jacquard. Les
sûrement «Grincheux». Depuis gènes existent, reconnaît-il d'emblée en quel-
des années, il s'épuise dans ques lignes, mais il explique ensuite sur des
le rôle de sapeur Camembert dizaines de pages qu'ils ne servent à rien
de l'Inquisition contre la d'essentiel ou même d'important. Dans cette
satanique Nouvelle droite, dont interprétation, les gènes n'ont droit qu'à une
les succès le rendent ... grincheux. existence de principe, et ce qui revêt une
Grand spécialiste français des importance authentique est naturellement
gaffes médiatiques, ce généticien d'un tout autre domaine. On substitue donc
très prisé des milieux télévisuels à la négation brutale d'un Lyssenko l'éva-
«progressistes» comparait cuation vers l'insignifiant.
récemment les immigrés à des Théoriquement, cette opinion est intena-
«chiens battus» (sic). Très ble : il est incontestable que les facultés les
fier de son label affirmé plus évoluées de l'humanité ont quelque
d'antiraciste professionnel, chose à voir avec la génétique. Très vraisem-
Albert Jacquard défend la thèse blable également, et l'Américain Edward
insoutenable du caractère Wilson l'explique dans son dernier ouvrage
strictement individuel des (le Feu de Prométhée, Mazarine), que la cul-
spécificités génétiques. ture humaine soit, elle aussi, liée à l'évolu-
Objectivement contraires au tion génétique. Mais si les faits sont là, ils
«droit à la différence», ses ne sont pas encore connus ou reconnus de
thèses ont au moins le mérite tous. C'est pourquoi, s'il n'y a pas lieu de
d'égayer les longues soirées réhabiliter Mendel, il convient encore et tou-
d'hiver de nombreux spécialistes. jours de donner à la vision mendelienne du
monde toute son importance.

52 Y. C.
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Dans son «Ce que je crois», Pierre Debray-Ritzen livre sans fausses pudeurs la trame de ses fidélités et de ses combats. Résultat : une bonne
bouffée d'air vif et décapant, qui balaye d'un grand souffle de rigueur les monothéismes papiste, marxiste ou freudien et leurs ayatollahs.

Un stoïcien chez les médecins


e qu'il croit ? Une fois de plus (1), logie, l'astrologie, la ... science économique cause de l'autisme infantile, j'ignore la cause
C Pierre Debray-Ritzen va traumatiser les
mannequins des prêt-à-porter idéologiques :
(il a bien raison) et - bien sûr - la psycha-
nalyse, cette imposture de la Confrérie du
du Big Bang (... )j'ignore pourquoi je fus
appelé à vivre, j'ignore si cette question a un
il ne «croit» pas. Ni aux divinités uniques, Divan, dont il a déboulonné jadis les idoles sens. Et je me demande s'il convient de spé-
ni aux mystiques des idéologues, ni aux (2) et dont il démontre aujourd'hui qu'elle culer sur ce que l'on ignore». Spéculer sur
logorrhées des charlatans freudomorphes. «n'existe plus» face aux découvertes de la ce que l'on ignore, c'est pour Debray-Ritzen
Dans son étonnant Ce que je crois que lui · psychiatrie médicale authentique. le propre de l'hallucination métaphysique,
a commandé Grasset - et qui est un des Debray-Ritzen dénonce les «doctrines reli- du fanatisme mystique, le contraire de l'es-
meilleurs de toute la collection - il expose gieuses qui ont accouché d'utopies idéolo- prit scientifique, le propre des ayatollahs,
avec une sereine insolence ce qu'il admet, ce giques» . Ces doctrines, fondées sur le culte qu'ils soient papistes, marxistes ou freu-
qu'il n'admet pas, ce qu'il ignore, ce qu'il des «divinités uniques, Yahvé, puis Dieu le diens. Et de fait, depuis deux mille ans, la
aime, ce qu'il n'aime pas, ce qu'il craint et Père, puis Allah» ont abouti aux fanatismes volonté de puissance et de connaissance de
ce dont il rêve. messianiques et aux idéologies égalitaires l'esprit scientifique européen s'est toujours
Qu'admet-il ? Les règles du savoir de modernes «de Robespierre aux prélats socia- accompagnée d'une paradoxale modestie.
Francis Bacon et la méthode expérimentale listes». Comme Louis Dumont et toute Pourtant, avec une sympathique et ironi-
de Claude Bernard, l'évolution naturelle, les l'école moderne de sociologie, Debray- que immodestie, Debray-Ritzen se dit appar-
acquis de la physique, de la médecine et de Ritzen attribue aux religions monothéistes la tenir à l'espèce mutante et débutante des tri-
la biologie, la structure hiérarchique du cer- parenté des dogmes totalitaires qui, du sapiens (homo sapiens sapiens sapiens) dont
veau, la dérive des galaxies et le Big Bang, marxisme au freudisme, bafouent l'expé- la raison domine le cerveau ancien, siège de
la chaîne de 1' ADN, le code génétique et les rience (de la physique, de la biologie, de la pensée magique.
inégalités entre les hommes. Bref des «révé- l'histoire) «au nom de la Loi». C'est tou- Celle-ci demeurait innocente quand les
lations» d'un tout autre ordre que celles des jours la même histoire racontée par Nietzs- messies ne disposaient pas des puissances de
«religions révélées», qu'il n'admet pas. Il che : la haine du réel, la haine de la vie au la technologie et des appareils économiques
n'admet pas l'orgue à logos des héritiers de profit de la construction d'arrière-mondes . planétaires. «Aujourd'hui, les politiciens nous
la pensée magique ; il n'admet pas plus l'ho- Paroles païennes, paroles de sagesse : détestent, nous autres médecins, me dit un
méopathie, l'acupuncture, la radiesthésie, le «souvent il me faut ignorer ( ... )j'ignore la jour en souriant Debray-Ritzen ; et c'est bien
thermalisme, la pédagogie, la parapsycho- durée de la Pax atomica ( ... ) j'ignore la normal : nous obtenons des résultats, nous. 53
En moins d'un siècle, nous avons bouleversé Ritzen est de nature esthétique : culte de la vertébrés supeneurs (effets d'une guerre
dans '1e bon sens les conditions de vie de nos beauté, du plaisir, de l'émotion artistique. thermonucléaire générale), aux maîtres des
congénères. Eux, qu'ont-ils fait ? Contem- Et, comme une légère ivresse : sans jamais mémos, aux trisapiens, personnalités mutan-
plez l'ampleur de leur ignorance et de leurs perdre la lucidité, la distance. tes qui nous permettraient de poursuivre
échecs». Qu ' aime-t-il ? L'art, les exaltations de la l'aventure de notre évolution. C'est là le
Certes on peut reprocher à Pierre Debray- vie, les plaisirs mesurés des sens et de l'es- «rêve» de Debray-Ritzen .. .
Ritzen un certain messianisme «scientiste», prit, l'aventure de la connaissance scientifi- Sans le savoir peut-être, Debray-Ritzen est
une méfiance envers l'histoire et l'irration- que et le vin léger au déclin du jour. Voilà faustien, grand péché pour notre temps
nel qui font pourtant partie des comporte- qui relève d'une conception esthétique de hanté de petites choses et de rêveries minus-
ments humains observables et indéracinables l'existence à l'opposé des jésuitismes et des cules. Faustien, parce qu'il mêle étrangement
- sauf à nous mutiler du cerveau ancien -, fanatismes de la pensée magique, qu'il science et poésie, savoir rationnel et lyrisme :
on peut sourire de son rejet des «idéologies» n'«aime pas» :pas plus que les «petits mar- Pythagore et Lucrèce tout ensemble ... A
alors même qu'il en professe une et que nul quis et les kapos de la culture», qu'Amnesty Athènes, dans la chaleur odoriférante d'une
ne peut échapper à un système arbitraire de international («amnesy international») ou taverne, au cœur d'une de ces nuits d'été
valeurs ; mais tout cela fait partie du «per- que l'ignorance fanatique des pédagogues et grecques qui virent naître, entremêlées,
sonnage», dont le rationalisme au fond n'a des politiciens égalitaires qui, au rebours de science et philosophie, Debray-Ritzen me
rien de mystique et de monothéiste, mais toute expérience, conduisent le monde vers · disait ne pas aimer les philosophes. Il a rai-
s'apparente à la sagesse des patriciens païens. ce que Debray-Ritzen «craint» :le règne de son, ils ont tué la philosophie, la seule vraie,
Ce qui fait dire que la pensée de Debray- la «Grande Barbarie», préfiguré par le 1984 celle qui affirmait précisément que l'homme
Ritzen participe d'un paganisme aristocra- d'Orwell et peut-être déjà inscrit dans l'im- était un demi-dieu.
tique, c'est que, comme chez Xénophon, plosion de l'Occident libéral face aux prin-
Guillaume FAYE
Lucrèce ou tant d'autres sages de l' Anti- cipats totalitaires et aux guerres nucléaires.
quité, le goût pour la «rationalité», pour En gnostique authentique, Debray-Ritzen
l'objectivité, l'observation s'accompagne estime que notre espèce a prolongé les gènes
d'une puissante affectivité . Mais - point de l' évolution phylogénétique par les
capital -celle-ci est contrôlée ; elle ne s'ac- mémos, transmetteurs «culturels» d'infor-
commode pas d'une religiosité fanatique, mation, dont l'informatique constitue un des
d'une mystique ; comme les anciennes «reli- meilleurs exemples. Mais notre destin, moins (1) Cf notamment sa «Lettre ouverte aux
gions de la Cité», dans lesquelles les dieux programmé, devient alors plus ambitieux et parents des petits écoliers», Albin Michel,
étaient des allégories auxquelles on ne plus fragile :l'homo sapiens doit s'en remet- 1978.
«croyait» guère, la poétique et la mobilisa- tre, pour éviter que les pensées magiques ne (2) Cf Pierre Debray-Ritzen, «La scolasti-
tion affective à laquelle appelle Debray- détruisent toute son espèce et, avec elle, les que freudienne», Fayard, 1972.

Debray-Ritzen se définit lui-même comme un mutant de l'espèce des


«trisapiens», pour lesquels l'esprit de connaissance l'emporte
sur le sectarisme étriqué qui caractérise les croyants de la
branche des monovalents. C'est pour cette raison qu'il a toujours
combattu les coupeurs de têtes égalitaires, dont les grandes idées
«généreuses» et «progressistes» mènent inéluctablement des errances
«éclairées» de la Déclaration universelle des droits de l'homme
aux errances saumâtres de 1793 et de sa Convention terroriste
(ci-contre : modèle réduit d'une guillotine). Esthète lucide, il
appelle de ses vœux le retour des hommes-dieux (ci-dessous : Le
héros demi-dieu, illustration allégorique réalisée par Maillart) .

54
1

./

Dans «La route bleue», parue récemment chez Grasset, Kenneth White s'affirme comme le poète du chaos originel. Il nous dit que la poésie
est probablement la voie la plus sûre, la voie sacrée de la connaissance : «L'imaginaire, c'est le réel pour moi. C'est ça le problème. L 'imagi-
naire, c'est vraiment le lieu par lequel on peut communiquer. On ne fuit pas le réel. On fuit le vacarme qui vous empêche de voir le réel».

L'espace le plus difficile


igreurs semi-politiques et vanités para- donnant naissance à un langage mort par d' outre-espace qui relie l'enseignement des
A mondaines ! Dans une certaine frange
de l'intelligentsia, le procès de Kenneth
avance, White s'efforce à une connaissance
substantielle du monde, comme «l'intuition
livres thibétains à la pensée pré-socratique,
le zen à la plus ancienne mystique celtique :
White était instruit depuis quelque temps des choses qui surgit quand nous nous trou- «une espèce de crête entre savoir et non-
déjà et sa cause entendue. Le goût proclamé vons unis au tout». Il cherche cet éclat d'un savoir».
du maire de Paris pour ce «vagabond des instant, éclair fugace d'où naît la certitude White, qui aime employer le terme de
limbes» (incandescents) fut la providence de d'une éternité retrouvée : dans le balance- poète-chercheur et, mieux encore, celui
tous ceux qu'irritaient les choix du poète. Le ment d'un bouleau ou l'élan d'une cime, il d'homme de lumière se veut aussi un
prix Médicis étranger attribué à La route se recrée, même essence que le végétal et le «nomade intellectuel» ; parce que plus on
bleue est venu comme un froid du grand minéral. «En tant que poète, je me sens en s'aventure en dehors de son monde culturel,
nord glacer l'ironie des rires jaunes. contradiction avec l'histoire et la civilisation. mieux on se retrouve à la fin, différent sans
«On me considère toujours comme un La civilisation est pour les prêtres, les ingé- doute, mais enrichi. Il faut être «prêt à aller
Ecossais. Pourtant je suis esquimau, par nieurs et les hommes d'affaire- pour tous loin, physiquement et mentalement, afin de
naturalisation. Et cette nationalité elle-même ceux que vous voudrez ; elle n'est pas pour se situer dans le monde d'une manière dif-
n'est qu'une convention de passeport ; en les hommes vivants. La civilisation est un férente, à la fois plus jouissive et plus claire».
fait, je suis hyperboréen». Souffle de givre · refus de la terre ; par ce refus, elle escamote Errance inclassable qui va et vient du physi-
en serre tropicale ; irruption de l'ours blanc les fondements mêmes de l'existence. De là, que au métaphysique, du concret à l'abstrait,
dans l'obscur où psychologisent les âmes en parmi un ramassis de fabrications, sa pau- de l'Orient à l'Occident. «Rien à voir avec
berne. Rappel de l' élémentaire : «J'aime le vreté existentielle. La poésie, c'est la pléni- la recherche d'un gourou, et il n'est pasques-
contact avec les éléments, le granit, le tude existentielle». L'écriture elle aussi se tion de se convertir à quoi que ce soit. Je ne
rivage ... Il faut être prêt à se laisser traver- dépouille de ses artifices ; économie d'effets propose pas la substitution d'un prêtre en
ser par le monde, que ce soit celui du bois pour générer une intensité essentielle. Les safran à un prêtre en noir. .. Non, il s'agit
derrière chez soi ou celui d'un autre mots les plus simples prennent la limpidité d'explorer des manières de penser. .. Je suis
continent». et la dureté du diamant : roc et vent, prière occidental, je vais donc vers l'Orient».
A l'opposé de la conscience abstraite, qui et recueillement, vif argent et flot puissant. Attention ! Il ne s'agit pas non plus d'asia-
ne voit la nature et l'esprit, le sujet et l'ob- Contact avec les éléments, fusion au monde tiser ou d'américaniser l'Europe :«Il s'agit,
jet, la chose et la pensée qu'en opposition, d'où sourd un paganisme d'outre-temps et tout en ne perdant pas le centre, d'élargir le 55
cercle». Cela pourrait déboucher sur de nation, aux chantres de la détresse culturelle, organisee comme «l'inimense et raisonné
l'éclectisme pur si notre barbare cultivé ne à la soupe humaniste. Ouvrir un nouvel dérèglement de tous les sens». White se lit
partageait avec Henry Corbin cette intuition espace dans la littérature européenne. «On comme on suit un chemin, avec le désir de
que «l'Orient que cherche la mystique, appelle beaucoup de choses modernes qui reconnaître le monde, mais il nous fait sui-
Orient non situable sur nos cartes, est dans sont simplement emmerdantes ... Il faut aller vre les lignes de crête les plus fondamenta-
la direction du Nord, au-delà du Nord. De au-delà de la personne et des problèmes. les. Telles physiciens des hautes énergies, il
ce nord cosmique choisi comme point Vers un monde». Gagner «l'espace le plus entend mettre en branle des forces qu'on
d'orientation, seule une marche ascension- difficile». «J'échapperai ; je sentais que le croyait épuisées mais qui simplement ne
nelle peut rapprocher». Pourtant, White ne sens de ma vie serait tourné vers le dehors, savaient plus à quelle source alimenter leur
se présente pas comme un mystique. Tout vers ailleurs, vers la lumière», constate à vigueur. L'homme avait trop cru qu'il
au plus, se propose-t-il de reprendre contact vingt ans Paul Morand, élevé jusqu'alors n'existait qu'en lui-même : «L'humanisme,
avec le monde, de le voir à nouveau avec des dans le Paris noir de Zola, les bitumes de c'est l'homme entre les hommes, une sorte
yeux neufs :«Poète est celui qui rompt pour Whistler, parmi les paysans noirs de Mau- de complaisance interhumaine, tout pour
nous l'accoutumance» disait Perse. Poète passant... «et soudain, tout était blanc !». l'humanité .. . ». Or on est lié à l'extérieur, à
aussi celui qui cherche une cohérence :co hé- «Nous en sommes tous, du Pays Noir, l'univers ; l'homme n'existe que par rapport
renee entre différentes cultures, recours à des répond l'Ecossais. Quelques-uns d'entre à la terre. Il lui faut retrouver la poésie, qui
traditions multiples, voilà le chemin qui bien nous essaient d'entrer au Pays Blanc». Et le nous lie au cosmos et nous rappelle les
au-delà des injonctions cosmopolicières per- rythme de ses ouvrages ponctue la marche dimensions de l'être humain qui ne sont pas
met d'échapper à la modernité obligée. «J'ai vers le territoire mental où l'espace est enfin absorbées par la fonction intra-sociale.
essayé d'explorer plusieurs lieux de culture ouvert. Après Dérives, Terre de diamant, Maha-
dans l'espace et dans le temps, et je crois Monde blanc, route bleue, l'accumulation mudra ou La figure du dehors, La route
avoir trouvé des cohérences surprenantes». des références de tous ordres, hors des con- bleue semble conclure l'exploration des espa-
Victor Segalen et Ezra Pound, déjà, tentè- ventions littéraires, participe à la construc- ces mentaux de Kenneth White. Sous les
rent d'apprivoiser ces sommets étrangers tion du paysage intellectuel et leur abon- échafaudages idéologiques abattus, le poète
dont se détournent les regards trop frileux ; dance paradoxale s'oppose à la nudité a retrouvé le chaos originel. Le champ est
Perse aussi, qui saluait les chercheurs, les recherchée. Paysage naturaliste et intellec- dégagé, quelque chose semble possible main-
trouveurs de raisons pour s'en aller ailleurs. tue! à la fois, «presqu'inconcevable dans le tenant : «Nous avons des philosophes qui ne
Sortir. S'extraire de la marée noire, du contexte philosophique dont nous avons sont pas simplement des philosophes, des
cauchemar mégapolitain, des jeux sociaux ; hérité» ; voyage intérieur où l'errant se rince scientifiques qui ne sont plus simplement des
tordre le cou aux exhibitionnistes de l'alié- l'âme, réveille son énergie dans une dérive scientifiques et des poètes qui ne sont pas
L'arbre, symbole de vie. «Je crois, écrit White, qu'il faut être à l'écoute poétique de seulement des poètes» ! La future vigueur
la nature... Je suis pour la convergence, par exemple de la physique et de la poésie». existe, le monde peut redevenir blanc. Mais
vide de sens. Ce sera alors le temps de «com-
mencer à recommencer». Qui fera naître
d'autres formes, une autre musique ? Qui
mettra en fusion ces blocs erratiques ?

Poésie
En toute candeur, Mercure de France, 1964.
Mahamudra, le grand geste, Mercure de
France, 1979.
Ode fragmentée à la Bretagne blanche, Bor-
deaux, William Blake & co, 1980.
Le grand rivage, Le nouveau commerce,
1980.
Scènes d'un monde flottant, Alfred Eibel,
Lausanne, 1976 ; nouvelle édition revue et
augmentée, Grasset, 1983.
Terre de diamant, Alfred Eibel, Lausanne,
1977 ; nouvelle édition revue et aug!llentée,
Grasset, 1983.
Récits
Les limbes incandescents, Denoël, col. Les
lettres nouvelles, 1976.
Dérives, Lettres nouvelles/Maurice Nadeau,
1978.
Lettres de Gourgounel, Les Presses d'au-
jourd'hui, 1979.
L'Ecosse avec Kenneth White, Flammarion,
1980.
Le visage du vent d'Est, Les Presses d'au-
jourd'hui, 1980.
La route bleue, Grasset, 1983.
Essais
Segalen. théorie et pratique du voyage, Paris
et Lausanne, Alfred Eibel, 1979.
56 La figure du dehors, Grasset, 1982.
Depuis 1945, l'œuvre romanesque de Raymond Abellio s'attache à dévoiler le sens profond des événements qui agitent le monde contem-
porain. Après avoir prédit la fin des idéologies et l'effacement de l'Europe dans le concert des nations, il se plaît aujourd'hui à nous
livrer sa lecture du terrorisme présent, mais surtout à venir, comme stade ultime du nihilisme. L'homme désespérant de tout dans un
monde qui n'a plus de sens ne peut que vouloir détruire le monde lui-même ... Une éclairante prophétie à méditer.

Un prophète nomme"" Abellio


omme tous les authentiques créateurs, de 1945 sort exsangue d'un conflit qui fut Il preCisera plus tard sa pensée dans
C Raymond Abellio se tient à l'écart des
coteries d' une intelligentsia dont le champ
tout autant celui des hommes que des idées. Assomption de l'Europe (3) : «L'Europe
Dans Les yeux d'Ezechiel, Abellio résume actuelle, devant sa crise, mais non encore
d'expérience ne dépasse que rarement Saint la situation intellectuelle du monde d'alors : réellement en elle, se tient aujourd'hui à ce
Germain-des-Prés. La critique, quant à elle, «La démocratie est un dévergondage senti- stade de l'alexandrinisme où meurent les
se montre prudente face à une œuvre dont mental, le fascisme un dévergondage pas- anciens dieux, sans que les nouveaux soient
elle ne saisit pas toujours la portée (1). Enfin, sionnel, le communisme un dévergondage encore apparus». Autrement dit, l'Europe
idéologie aidant, nombreux sont ceux qui intellectuel. Aucun camp ne peut plus est en pleine catharsis. Dans ce roman
préfèrent se taire. Certes, Raymond Abel- gagner». Cela ne veut pas dire pour autant touffu, au lyrisme flamboyant, qu'est La
lio a de quoi dérouter . Comment classer un que nous en ayons fini avec le marxisme qui, fosse de Babel, Abellio va reprendre cette
homme qui passe avec talent de la philoso- au-delà de la simple idéologie, demeure une problématique mais en l'élargissant cette fois
phie au roman, des mathématiques à l'as- méthode moulant l'intelligence et un mode à la planète entière. Dans cet affrontement
trologie et qui, de surcroît, étudie depuis plus d'action sur le réel. Dans Visages immobi- Est-Ouest, ce que voit poindre Raymond
de trente ans la Kabbale juive, la Gîta hin- les , Abellio fait dire à l'un de ses personna- . Abellio, dans une perspective très «dumézi-
doue et le Yi King chinois. Homme d'action ges :«Le marxisme est l'arme totale . Savez- lienne», c'est le retour des castes. «En con-
dans sa jeunesse (2), c'est aujourd'hui un vous pourquoi ? Parce qu'il ne fait appel
homme de connaissance qui s'attache, à qu'aux passions les plus élémentaires, qui ne (1) A «L 'Express», sévit par exemple un per-
l'image d'un Ernst Jünger ou d'un Martin se nourrissent que d'agressivité et qu'ainsi, sonnage qui est à la critique ce que le
Heidegger, à décrypter, en son essence, la plus on lui dispute la place, plus on l'atta- phylloxera est à la vigne. Abellio, d 'un trait,
réalité du monde contemporain. Visages que, et plus il se fortifie . Ceux qui se disent est réduit à l'état d'illuminé - ce qui est bien
immobiles (Gallimard, 1983), qui vient de les plus anti-marxistes sont pour lui les meil- commode.
paraître, clôt un cycle commencé en 1946 par leurs auxiliaires». Dans Les yeux d'Ezechiel, (2) Pour ce qui est de l'itinéraire d'Abellio,
Les yeux d'Ezechiel sont ouverts (Gallimard) le thème central c'est l'Europe. Cette Europe voir l'article d'Alain de Benoist, «La seconde
·et poursuivi en 1962 par La josse de Babel qui, pour Abellio, est seule porteuse d'ave- naissance d'Abellio, in «Eléments», Nr. 39,
(Gallimard). Visages immobiles est dans le nir, face au passé de l'Amérique et de la Rus- été 1981.
droit fil des deux autres romans : prophéti- sie qu'il juge négatif. Mais avant d'en arri- (3) Le Portulan-Flammarion, 1954; réédi-
que. Le mot peut paraître fort . Mais com- ver là, avant que l'Europe soit de nouveau tion dans la collection Champs, Nr. 49,
ment qualifier autrement une œuvre qui ne le lieu des forces vives de l'intelligence, elle Flammarion, 1978. Voir également l'article
s'attache à la réalité que pour en dévoiler le doit se consumer en une apocalypse, qui d'Alain de Benoist, «Sur l'Europe de Ray-
sens caché. marquera non sa fin mais sa vraie mond Abellio», in «Cahiers de l'Herne»,
Rappelons rapidement les faits. L'Europe Renaissance . Nr. 36, 1979, 329 et ss. 57
cachés de l'Orient viennent tranquillement
chez nous proclamer la faillite de la raison,
la vanité du mental, les illusions de l'intel-
lect, au moment même; notez-le, où l'Orient
tout entier est en train de s'armer des fruits
de cette raison et de cet intellect qu'il a reçus
de nous et qu'il va tourner contre nous ... Cet
Occident masochiste n'est pas le nôtre (...)
Véritable Babylone des temps C'est nous qui rendrons un jour à l'Orient
modernes, New York la compréhension de ses doctrines et non
(ci-contre) est bien le l'inverse ... Et il faut enfin remettre à leur
symbole de cet Occident dont place, qui est la dernière, tous les esthètes
les valeurs se diluent dans irresponsables et dégénérés qui prolifèrent
un moralisme de pacotille et sur cette confusion, les philosophes de l'ab-
dont le dollar sert désormais surde et les adorateurs de l'échec, qui insul-
d'unique monnaie d'échange. tent à la véritable solitude en menant pour
Ville aux mille visages, lieu la plupart une vie dorée».
de rencontre forcé de tous Visages immobiles reprend cette problé-
les déracinés d'un monde en matique d'une apocalypse vécue comme une
dérive, il est très assomption. La régénérescence par le feu, la
significatif que la bourse régénérescence par la destruction de cette
de Wall Street soit Babylone des temps modernes qu'est la ville
aujourd'hui le lieu même de New York. A travers ce roman philoso-
de sa puissance et de son phique et ses personnages, plus que jamais
destin. En oubliant que les archétypaux, Abellio nous livre sa lecture du
peuples ont une âme, les monde d'aujourd'hui . Aquileus, un jeune
USA créent une situation architecte, projette de construire une gigan-
plus explosive qu'une tesque cité anti-atomique sous la ville de New
problématique guerre nucléaire York, destinée à jouer, en prévision du pro-
entre l'Est et l'Ouest. chain déluge, le rôle de l'arche abyssale .
Pirenne, le chef d'un réseau terroriste au ser-
vice de la Chine, voit dans les fouilles pré-
paratoires tenues secrètes, la possibilité de
déclencher un nouveau terrorisme de masse,
en injectant dans les canalisations d'eau
potable un poison mortel qui détruirait ainsi
quatre à cinq millions de New-Yorkais.
D'emblée est posée toute la problématique
du terrorisme, le phénomène politique
majeur de ces dix dernières années. Pour
Abellio, le terrorisme actuel est un terrorisme
passionnel. Il est relié à des intérêts soit
nationalistes soit messianiques. La réduction
de ses causes entraînera nécessairement une
réduction de ses effets. Le terrorisme à venir
sera autrement plus redoutable car il sera
formité avec les plus anciens enseignements réintègrera l'intelligence dans l'unité de intégralement nihiliste.
et au-delà de la quatrième caste dite des l'être, étant entendu que tout l'enseignement Dans une interview à Paris Match, Abel-
«hommes d'exécution» et qui forme le peu- occidental, depuis Descartes, repose juste- lio déclarait : «Je suis persuadé que le ter-
ple, les technocrates se trouvent dès lors ment sur cette séparation même de l'intelli- rorisme individuel aidé bien entendu de
constituer la troisième caste, celle des «hom- gence. Pour en arriver là, il faudra être capa- façon occulte par certains Etats, peut dans
mes de gestion», tandis que nos militants ble de manier une autre logique, de faire un avenir proche prendre des formes de des-
forment la deuxième, celle des «hommes de éclater les barrières factices qui séparent tous truction si massives que ses effets seront ceux
puissance» proprement dits( ... ), le moment les «étants», pour reprendre une terminolo- d'une véritable guerre intercontinentale. Il
n'étant pas venu des «hommes de connais- gie heideggerienne. Plus pragmatiquement, existe actuellement une forme de nihilisme
sance» de la première caste, invisible aux dans Lafosse de Babel, Abellio résume cela encore plus absolu que tout ce que l'on a pu
yeux de la politique d'aujourd'hui». en faisant dire à Poliakine, l'attaché de l'am- connaître, qui transforme toute passion et
Car là est pour Abellio le problème essen- bassade soviétique : «Depuis cinquante ans, tout désespoir en lucidité destructrice et se
tiel : l'émergence de ce qu'il nomme les par des voies patientes et presque occultes, retourne finalement contre soi. C'est une
«hommes de connaissance». A Jacques l'intelligence occidentale va vers son couron- attitude suicidaire où l'homme qui veut
Chancel (Radioscopie, 16 septembre 1970) nement, son martyre, et sa divination .. . mais s' anéantir puisqu'il n'a plus aucune valeur
qui lui demandait ce qu'il fallait entendre par presque personne ne le sait en Occident, sauf à laquelle se raccrocher, veut entraîner le
cette expression, il répondit : «C'est nous. Une sorte de conjuration universelle monde entier dans sa propre mort. Cette atti-
l'homme qui cherche un système interdisci- appuyée par les chrétiens eux-mêmes a créé tude se tient bien au-delà des catégories habi-
plinaire de connaissances ( ... ) Ce besoin de et répandu le mythe de la décadence de l'Oc- tuelles de la droite et de la gauche. Il ne s'agit
connaissance me paraît exprimer actuelle- cident, comme si la corruption des formes plus alors des idéologies. Le drame se joue
ment le dernier besoin de l'Occident en tant sociales n'était pas un phénomène naturel et au niveau de l'ontologie, c'est-à-dire de l'être
qu'entité géopolitique. C'est cela qui carac- équitable lorsque l'intelligence de quelques ( ... ) C'est l'apparente absurdité du specta-
térisera l'Occident à son terme». Cet individus perdus dans ces formes cherche la cle que donne le monde actuel, son absence
58 «homme de connaissance», c'est celui qui liberté des sommets. Et tous ces agents de fin ou de raison qui conduit l'intelligence
à se retourner contre soi». crédits et de services parfois considérables, Moi je dis qu'un Dieu qui est en face de quel-
Le philosophe Drameille, dans Visages de ne pas sortir de sa zone d'influence déter- que chose n'est pas Dieu. Il faut se délivrer
immobiles, ne dit rien d'autre quand il minée à Yalta par Roosevelt et Staline». de ce Dieu-là ! Je dis l'homme avec en lui
s'adresse à Domenech, le prêtre défroqué La situation explosive que les USA créent, la déité de Dieu». Et d'ajouter : «Ce n'est
passé à la révolution : «Comme le feu luci- pour partie, à leur insu tient peut-être moins sûrement pas l'Eglise de Dieu ni celle de
férien ( .. .) le vrai terrorisme trouve sa fin à leurs visées messianiques qu'à la solitude Marx qui m'intéressent, mais celle de la déité
dans la consomption de tout, y compris de de l'homme soudain privé de destin. Or cette de Dieu, c'est-à-dire la négation de toute
soi au double sens du mot «fin». Et c'est en solitude, provoquée par l'arasement et la Eglise». Parole prophétique ? Dans ce
effet de cela qu'il s'agit, rien moins que la banalisation des cultures, s'étend de plus en monde qu'a déserté toute spiritualité, ce ne
fin cataclysmique de l'histoire, la destruction plus à la terre entière. La religion elle-même sont plus les idées et encore moins les idéo-
du corps de l'histoire. Ces gens là n'ont en n'est plus opérante dans la mesure où au des- logies qui «manipulent» l'homme mais bien
fait qu'un seul besoin, conscient ou non : tin collectif se substitue désormais le destin le plus froid de tous les monstres froids, le
faire éclater le non-sens de tout ce qui a un individuel. Exception faite, peut-être, d'un Système. Dès lors le seul recours de l'homme
corps». Santafé, le sergent recruteur de Tiers monde, car la «dissolution des cons- est bien l'homme au sein d'un espace com-
Pirenne, autre archétype de ces terroristes à ciences individuelles y laisse espérer un pro- munautaire enfin retrouvé. Déité de Dieu en
venir, avoue :«Je ne veux pas de fanatiques, digieux réveil de la: conscience collective». l'homme : n'est-ce pas justement la condi-
mais des nihilistes, c'est-à-dire des hommes Voire ! Aussi n'est-ce pas sans raison tion sine qua non par laquelle nous retrou-
qui n'aient plus aucune valeur à défendre, qu'Abellio situe une parti de l'action au Bré- verons le chemin du sacré et la possibilité de
aucune idéologie, aucune morale, et qui se sil, où l'Eglise prend de plus en plus des dis- voir surgir les nouveaux dieux ? Si la parole
soient dits une fois pour toute : ce monde tances avec Rome. Mais de quelle religion d'Abellio est prophétique, alors nous som-
détruit toutes les raisons de vivre, notre seule peut-il bien s'agir se demande Abellio ? Le mes au seuil de cette Apocalypse qui est aussi
raison de vivre est donc de détruire ce père Veira, père missionnaire, va nous livrer pour nous Renaissance.
monde». Et quel plus bel objectif, pour ces un élément de réponse :«L'Eglise tradition-
révolutionnaires, que la ville de New York, nelle nous dit : l'homme en face de Dieu. Patrick P ARMENT
ville cosmopolite, succube et tentaculaire où
grouillent tous les déchets de l'humanité,
toutes les cultures résiduelles dépouillées de
leur âme. Ville symbole également d'un con-
tinent qui n'aspire qu'au gouvernement
occulte du monde. Raymond Abellio est on
ne peut plus clair à ce sujet : «Faites une
enquête auprès des Français, même cultivés.
Vous n'en trouverez pas un sur mille qui
connaisse l'existence du «Council of Foreign
Relations» (CFR) qui constitue depuis un
demi-siècle le gouvernement invisible des
Etats-Unis, non plus que sa récente émana-
tion, la «Trilaterale Commission», dite plus
simplement la Trilatérale, qui aspire à la
direction occulte du monde. Créé dans les
années 20 par des amis de ce généreux uto-
piste qu'était le président Wilson, le CFR,
société élitiste de mille huit cent membres,
a contrôlé aux USA, depuis 1933, toutes les
élections présidentielles. Deux principes de
base : le «mondialisme» d'une part, c'est- Si l'Europe se doit de vivre une
à-dire la disparition progressive des souve- apocalypse pour enfin retrouver un
rainetés nationales et la création d'une auto- destin, il n'est pas certain que celle-ci
rité planétaire ; le «socialisme fabien» d'au- soit nucléaire. L'Europe et le Tiers
tre part, c'est-à-dire un type d'organisation monde vivent un drame similaire :
planifiée typiquement anglo-saxonne refu- celui de l'homme déculturé soudain
sant à la fois l'anarchie libérale et la violence privé de destin. Dans un tel monde, où
communiste. En fait, au service du capital ni la raison ni les dieux n'offrent de
hégémonique américain, la conjonction clas- motifs suffisants pour espérer, le
sique, en pays protestant, mais cette fois à nihilisme le plus absolu peut soudain
l'échelle d'un Empire universel, du mora- se trouver au service du terrorisme le
lisme abstrait et du pouvoir de l'argent : plus froid, le plus redoutable, car le
pour la Haute Banque démocratique et chré- moins idéologique. Il devient alors
tienne, quand ils se réhaussent d'intentions tentant pour un peuple qui n'a plus que
pieuses, les coups les plus tordus sont per- le désespoir pour horizon de
mis. Fondée en 1972 par David Rockefeller, vouloir se perdre lui-même. Mais, nous
la Trilatérale a élargie l'action du CFR aux dit Raymond Abellio, il est aussi des
trois continents industrialisés, d'où son apocalypses qui ont pour nom
nom : au groupe euro-américain est venu Renaissance.
s'agréger le puissant ensemble japonais.
Toujours en vue de l'édification du monde,
il s'agit de ménager l'avenir d'une politique
de concertation et de paix avec la Russie
soviétique à qui l'on demande, en espérant
sa prochaine conversion, et en échange de 59
La nouvelle traduction du célèbre «Zarathoustra» de Nietzsche (ci-contre), redonne
au texte du philosophe au marteau (ci-dessus, vu par Redon) toute sa puissance déca-
pante. A l'heure où Nietzsche doit en avoir assez de se retourner dans sa tombe à
l'écoute du discours de ses récupérateurs, à l'heure aussi où ses prophéties sur le
déclin de l'Europe se réalisent, il était urgent de présenter au public français qui a
toujours été le meilleur amateur de Nietzsche, son plus grand texte dans une version
plus fidèle que les précédentes, et surtout assortie d'explications «pédagogiques».

Ainsi parlait Zarathoustra


J ' aidanshésitécettelongtemps avant de me lancer
périlleuse entreprise, cons-
che nous montre l'Etat comme l'œuvre de
fauves blonds qui posent leurs griffes puis-
rente contradiction est facile à résoudre dans
la vision païenne du «divin immergé dans la
cient du risque plus ou moins justifié de me santes sur des populations supérieures en matière» : la Volonté ou Père est devenue
voir reprocher la substitution de mes inter- nombre, mais inorganiques. Ces fauves sont Loi, l'Amour ou Mère est devenue Energie,
prétations aux visions de Nietzsche. des «artistes involontaires et inconscients l'Intelligence, ou Fils est [Link]'Forme. En
J'ai commencé à étudier Nietzsche il y a qui, comme l'artiste au masque d'airain se développant sa conscience, le concret se divi-
près de 50 ans et je me suis heurté comme savent d'avance absous par leur œuvre nise ; et la mort de Dieu et des dieux ne con-
tous les lecteurs aux difficultés de l'œuvre. comme la mère par son enfant» . Et dans cerne que les projections imparfaites que les
J'en ai triomphé non à travers mes propres Ainsi parlait Zarathoustra nous trouvons le humains ont fait du divin qu'ils portent en
interprétations, mais en éclairant Nietzsche texte de la nouvelle idole, l'Etat présenté eux. Le «potier maladroit qui se venge sur
par Nietzsche .. Car, comme tous les grands comme le plus froid de tous les monstres les pots qu'il a lui-même ratés» ne peut lais-
prophètes, Nietzsche contient de graves con- froids, le fourre-tout des superflus , de tous ser aucun doute sur ce point.
tradictions apparentes. les mensonges, de toutes les turpitudes. Aucun penseur n'a porté la femme aussi
Car il y a deux Nietzsches, chacun soumis Comment concilier les deux ? Voilà un bel haut que Nietzsche, aucun autre vu comme
aux limitations et équivoques du langage. Il exemple de l'insuffisance des mots. Car le lui quelles effroyables mutilations de laper-
y a le philosophe discursif et il y a le vision- mot «Etat» recouvre aussi bien la fondation sonnalité les religions du désert lui avaient
naire. Seul le second est intégralement d'un Lycurgue que les paniers de crabes con- infligées . Et pourtant nous lisons aussi que
Nietzsche ; ceci n'est pas mon choix person- temporains. La contradiction apparente ne ce sont «des oiseaux ou des chattes, dans le
nel, mais résulte du fait contrôlable par cha- vient pas de Nietzsche, mais de l'ambiva- meilleur cas des vaches», qu'il est «partisan
cun que le visionnaire affleure sans cesse lence de certains mots. de la femme-objet, de la femme-propriété» ,
sous le raisonneur et fait monter le style au Dans Ainsi parlait Zarathoustra nous et il invoque à son appui «l'insondable
niveau prophétique, niveau qui revient lisons que Dieu est mort, et aussi que tous sagesse des instincts de l'Asie». Pourquoi
comme les vagues d'un océan. les dieux sont morts. Et pourtant les mots nier qu'il y a nécessairement une guerre des
Le visionnaire aussi est double : il contient de «divin» et de «dieu» doivent revenir plus sexes comme il y a une guerre des généra-
l'aigle et le serpent. Le serpent est le regard de 100 fois. Le Gai Savoir précise : «le vous tions ? Pourquoi le sexe échapperait-il à cette
perçant du psychologue du démasquage qui ai dit jadis que Dieu est mort ; mais il ne fait loi universelle de la guerre qui est aussi celle
nous déshabille de toutes nos comédies ; l'ai- que changer de peau et vous le retrouverez de la sélection, du tropisme contre la dégé-
gle embrasse d'un seul regard notre passé le bientôt par-delà le bien et le mal». Irréduc- nérescence ? La guerre nietzschéenne ne con-
plus lointain et nos avenirs insoupçonnés. tible pour une cervelle manichéenne issue des tient ni mépris, ni haine ; elle n'exclut pas
60 Dans la Généalogie de la morale, Nietzs- théologies des religions du désert, cette appa- la symbiose avec l'adversaire. Ce que Nietzs-
che méprise chez la femme est le fruit de la
distorsion chrétienne de la personnalité fémi-
nine, de sa culpabilisation.
On a fait de Nietzsche le prophète du
National-Socialisme. Cela montre d'une part
l'ignorance des lignes de force de la philo-
sophie allemande, d'autre part l'ignorance
de l'œuvre de Nietzsche elle-même. Il y a
incontestablement des textes dont les divers
fascismes ont pu s'inspirer. Mais le livre Au
fil de l'épée du Général de Gaulle en con-
tient aussi. Les consignes d'Aaron aux Juifs
pour accomplir le génocide et l'asservisse-
ment des Chananéens sont d'une netteté et
d'une précision insurpassées, sans le moin-
dre complexe ou prudence de langage. Et le
«doux Jésus» lui-même nous dit : «Ceux qui
ne sont pas avec moi sont contre moi». Nous
lisons dans Luc : «Et ceux qui ne veulent pas
que je règne sur eux, amenez-les moi et
étranglez-les devant moi». Quant à Paul de
Tarse (Corinthiens), il veut que les coupa-
bles de liberté sexuelle «soient livrés à Satan
pour la destruction de la chair afin que l'es-
prit soit sauvé au jour du Seigneur Jésus».
Quand on lit les textes sacrés des religions
du désert, on y trouve d'irremplaçables per-
Ies. Je n'ai pourtant jamais entendu dire que
quelqu'un ait demandé l'interdiction de ces
textes pour raison de provocation au meur-
tre ou de discrimination raciale . Je n'ai Pour Nietzsche, le christianisme est le grand responsable du nihilisme et de l'athéisme qui
jamais lu nulle part que l'Inquisition et les inondent l'Occident moderne. Ci-dessus: !'«amour» chrétien vu comme une imposture, par
génocides du Nouveau Monde avaient leur J.F. A/laux. Les totalitarismes et le matérialisme actuels ont emprunté au christianisme ses
source dans les deux Testaments et les Epi- utopies, son refus de la vie, ses arrière-mondes et sa morale de la honte et du ressentiment.
tres. Alors qu'on en finisse avec des accu- Zarathoustra enseigne alors le «renversement des valeurs» par le recours au paganisme.
sations stupides et malhonnêtes contre
Nietzsche.
Certains sont allés jusqu'à faire de Nietzs- Marcel Pagnol, la Croisade sans croix d'Ar- brante de l'irresponsabilité dans la procréa-
che le prophète du nihilisme. Là le contre- thur Koestler ? Pas un de ces auteurs n'était tion et à multiplier ainsi le nombre des affa-
sens est vraiment grotesque, car il est le seul nietzschéen et ils furent pourtant des hom- més endémiques.
en son temps à avoir vu le nihilisme, mais mes de bonne volonté qui cherchaient une Nous préférons la poigne des créateurs,
en dénonciateur, non en promoteur de celui- issue pour eux-mêmes et les autres ; mais même si elle a des griffes, aux relents de moi-
ci. Il est le seul à avoir proposé des remèdes tous restèrent englués dans les séquelles de sissures de la bienfaisance. Nous ne redou-
qui ne sont pas un retour en arrière ou une leur judéo-chrîstianisme, source du nihilisme tons pas les créateurs, car Nietzsche nous a
illusion socialiste de paradis sur terre . Il a contemporain. appris par quel total renoncement à soi-
été le seul à avoir su valoriser la souffrance, Nietzsche a démasqué dans toute son même il faut passer avant d'atteindre la
le mal, l'absurde, le hideux et même le vil œuvre, mais avec une particulière netteté et pureté dans la volonté créatrice. La compré-
comme des phases nécessaires du double virulence dans L 'anti-chrétien le caractère hension de son œuvre exige une ascèse.
devenir ; du devenir de liquidation du caduc, foncièrement nihiliste du christianisme, reli- Parmi les grands esprits de ce siècle qui en
et du devenir de création du supérieur. Il a gion de la fatigue de vivre, du ressentiment compte beaucoup, malgré ses turpitudes,
su nous donner «la volonté capable de vou- envers tous les êtres de vigueur et de bonne c'est un homme d'action capable d'hé-
loir en arrière et d'assurer la rédemption du venue, religion de prédicateurs de la mort roïsme, Saint-Exupéry, qui, dans La citadelle
passé» en nous réconciliant avec ce passé et dont il faut s'écarter, mais qu'il ne faut pas a esquissé le plus clairement le créateur de
un présent «humains, trop humains» comme gêner dans leur tâche, car «le monde est plein culture animé de «l'amour au-dessus de sa
avec des phases indispensables de la marche de ceux à qui il faut prêcher la mort» ... «ou pitié», de l'amour nietzschéen.
vers les degrés supérieurs de conscience, de la vie éternelle, pour moi c'est la même Ceux qui gardent en eux des échos élevés
beauté et de puissance. chose» ajoute Nietzsche. du christianisme trouveront dans mes com-
Où est le nihilisme ? Dans le pourrisse- L'inversion subversive et perfide des mentaires des mises en parallèle du message
ment capitaliste de la société chrétienne qui valeurs naturelles par le christianisme heurte nietzschéen avec les plus hauts et les plus
enseigne : «Tout est à vendre, ce n'est toutes les lois de la nature, lois qui sont le durs (oui : durs) éléments du message chré-
qu'une question de prix», ou chez Nietzsche grand livre de la révélation du «divin tien. Entre les Evangiles et le christianisme
qui enseigne :«Tout ce qui a un prix n'a que immergé dans la matière». L'inversion de historique il y a souvent de criantes disso-
peu de prix» ? Est-ce Nietzsche ou le pour- l'inversion chrétienne opérée par Nietzsche nances. Nous n'avons jamais dit que tout
rissement d'une société détruite par les con- remet les choses à l'endroit. Nous retrouvons était à rejeter dans le bi-millénaire judéo-
tradictions internes dues à une morale chré- l'amour réel contre le blasphème chrétien, chrétien. Mais il y faut un discernement aigu
tienne socialement inapplicable qui motive l'amour créateur et joyeux, et non la grimace pour ne pas se laisser réinoculer le microbe
la vague de drogue, le marasme scolaire ? d'écœurante suaverie des gueules de carême, nihiliste : le discernement nietzschéen.
Qui nous a valu une cascade d'œuvres ouver- ou la folie des miséricordieux qui va se
tement nihilistes comme La nausée de J.-P. répandre dans le Tiers monde où elle ne réus-
Sartre, L'étranger de Camus, le Topaze de sif qu'à contre-carrer une mortalité équili- Robert DUN 61
lectures
* Bernard Bonilauri, «La gne qui est devenue prus- Une grande épopée médiévale «Arme de guerre» au profit
désinformation scolaire. Essai sienne, mais la Prusse qui est française en collection de de Guillaume le Conquérant,
sur les manuels d'enseigne- devenue allemande. Gneise- poche (présentation de Miche- un document exceptionnel sur
ment», PUF, 160 p. , 65 F 1 nau, Fontane, Moltke, Nie- line de Combarieu du Grès et la civilisation normande au
Des manuels pour désappren- kisch, Ludendorff: une pas- Jean Subrenat). Moyen Age. Analyse minu-
dre. Un exemple caractéristi- sionnante galerie de portraits. tieuse de chaque scène.
que de subversion culturelle, * Jacqueline de Romilly,
dont les origines remontent «Perspectives actuelles sur
* Louis Guitard, «Mon Léon
bien au-delà de 1981. Blum», Regirex-France (62
l'épopée homérique», PUF,
rue Ampère, 75017 Paris),
* Louis Rougier, «La mysti- 48 p., 36 F 1 Le temps des
313 p., 89 F 1 La démystifi-
que démocratique. Ses origi- dieux et des héros. Une mise
cation d'un «saint laïque» par
nes, ses illusions», Albatros au point méthodique et pré-
(21 rue Cassette, 75006 Paris), cise sur un sujet toujours un réquisitoire serein. De
280 p ., 90 F, préface d'Alain controversé. nombreux documents, et des
enseignements valables pour
de Benoist 1 Du messianisme * George Orwell, « 1984», la compréhension du socia-
prophétique d'Israël jus- Gallimard, 376 p., 89 F 1
lisme actuel.
qu'aux socialismes contempo- Une lecture qui s'impose pour
rains, la «croyance en l'éga- toute l'année en cours. Petit * Michel Haar (éd.), Martin
lité naturelle de tous les hom- jeu subsidiaire : identifier Heidegger, L'Herne, 513 p.,
mes» n'a cessé de constituer «Big Brothen>aujourd'hui. * Alexandre Soljénitsyne, 240 F 1 Un «cahier» très
le cœur des doctrines démo- «Nos pluralistes», Fayard,
cratique. Réédition d'un
* Pierre Aubé, «Les empires 80 p., 35 F 1 L'auteur de
attendu, qui va vite devenir un
normands d'Orient, XIème- ouvrage de référence. Avec
ouvrage introuvable paru en «L'archipel Goulag» répond des textes de Heidegger, un
XIIIème siècles», 388 p. ,
1929. aux Occidentaux et aux dissi- entretien avec Jünger et des
93 F 1 L'extraordinaire saga
des «Nordmen francisés» par- dents qui l'ont attaqué. Un contributions de Walter Bie-
fragment essentiel d'une auto- rne/, Jean Baufret, Henri
tis conquérir les portes de
biographie à paraître (qui sera Birault, Jean-Michel Palmier,
l'Orient méditerranéen.
Ouvrage dédié à la mémoire la suite du «Chêne et le etc.
veau»).
de Jacques Benoist-Méchin.
"' Michel Poniatowski, «Let-
* Yves Lacoste (éd.), «Géo- * Louis Corman, «Caractéro- tre ouverte au président de la
politiques allemandes», Nr. logie et morphopsychologie»,
République», Albin Michel,
spécial de «Hérodote», 28, PUF, 186 p., 70 F 1 La
192 p., 45 F 1 Il faudra vingt
Maspéro (1 place Paul Pain- caractérologie de Heymans-
ans à la France pour se remet-
levé, 75005 Paris), 155 p., Le Senne avait un peu négligé
tre du naufrage socialiste.
40 F 1 La question pacifiSte et les conflits de la personnalité.
Dans un style «grand public»,
le problème des euromissiles Très bons chapitres sur les
des arguments souvent
replacés dans une juste pers- grands hommes et sur les
* Arthur de Gobineau, «Oeu- convaincants.
pective. Articles sur Ratzel et «passionnés».
vres II», Gallimard-Pléiade,
1392 p., 280 F 1 Après le pre-
Haushofer, tentative de * Marc Eigeldinger, «Lumiè-
«réhabilitation idéologique de res du mythe», PUF, 222 p.,
mier volume, qui contenait l'espace géopolitique prus-
!'«Essai sur l'inégalité», un 135 F 1 Vilipendé par les
sien». rationalistes et malmené par
second tome tout aussi riche
et passionnant. Belle édition * Hervé Coutau-Bégarie, «Le les critiques, le mythe litté-
critique établie sous la direc- phénomène Nouvelle His- raire doit retrouver sa place
tion de Jean Gaulmier. toire. Stratégie et idéologie f!ntre le langage et l'être. Une
des nouveaux historiens»,
étude «solaire» centrée sur
* Friedrich Nietzsche, «Ainsi Economica (49 rue Héricart, Rimbaud, Baudelaire et
parlait Zarathoustra», Livre- 75015 Paris), 354 p., 125 F 1 André Breton.
Club du Labyrinthe (13 rue Le succès de l'école des * Agnès Rebattet, «Le nou-
Charles Lecocq, 75015 Paris), «Annales», résultat exem- veau génie français», Balland,
280 p., 120 F, préface de plaire d'une conquête du pou- 360 p. 1 La France est au pre-
Pierre Vial 1 Traduuiun nou-
voir intellectuel. Points forts mier rang, mais les Français * Robert Brasillach, «Notre
velle, qui serre au plus près la et limites : un bilan remarqua- ne le savent pas. De l'aéro-
pensée niet<Schéenne. Chaque avant-guerre», Plon, 364 p.,
blement documenté. nautique aux télécommunica- 75 F 1 Parues en 1941, les
chapitre est suivi d'un com-
* «Les quatre fils Aymon ou tions, tous les domaines où la mémoires de Brasillach, du
mentaire de Robert Dun.
Renaud de Montauban», France peut rivaliser avec les lycée Louis-le-Grand jusqu 'à
* Sebastian Haffner et Wolf- Gallimard-Folio, 345 p., Etats-Unis ou le Japon. «le suis partout». «Immense
gang Venohr, «Profils prus- 27 F 1 La populaire histoire * Michel Parisse, «La tapisse- et rouge», le fascisme comme
siens», Gallimard, 301 p., des «quatre fils Aymon, prin- rie de Bayeux. Un documen- mal du siècle (postface rédigée
92 F, préface de Michel Tour- ces des Ardennes, très nobles taire du Xlème siècle » , aux armées en 1939-1940).

62
nier 1 Ce n'est pas l'Alterna- et très vaillants chevaliers». Denoël, 144 p., 140 F 1
••
Pour le philosophe Louis Rougier (ci-dessus), mort en octobre 1982, la conception «mystique» de la démocratie, d'origine biblique, débouche
sur le totalitarisme et le matérialisme. Il lui oppose la vision hellénique de la démocratie, libertaire et aristocratique.

Contre la «ntystique» déntocratique


ubliée pour la première fois en 1929, métaphysique de l'égalité naturelle trouve XVIIIème siècle qui transforment en mysti-
P La mystique démocratique de Louis
Rougier, qui était devenue introuvable et que
son origine dans le «mysticisme justicialiste
des prophètes d'Israël», préoccupés par un
que démocratique, de nature politique, la
mystique égalitaire des protestants, des juris-
le Livre-Club du Labyrinthe vient de réédi- retour utopique à «un état de faible diffé- tes naturalistes et des cartésiens. Animés par
ter, n'a pas pris une ride. Rougier se place rentiation sociale». le souhait idyllique de reconstituer sociale-
dans cet essai à la pointe de ce mouvement Ce prophétisme biblique s'est répandu au ment !'«état de nature», ils déduisent de
de contestation de la philosophie politique XVIIème siècle grâce aux juristes de l'école l'existence de «droits naturels et imprescrip-
égalitaire et «moderne» - c'est-à-dire issue du «Droit naturel» (Pufendorf, Grotius, tibles de l'homme» la nécessité de réaliser
des révolutions française et américaine - etc.), très florissante dans les pays protes- l'égalité sociale conçue comme justice. Pour
qui agita l'entre-deux guerres. Après le for- tants. Inspirée par le rationalisme chrétien, Rougier, cette philosophie, qui fonda la
midable recul de la pensée politique au cours cette école professait que la Nature, dispo- Révolution française et la démocratie occi-
des trente ans qui suivirent la deuxième sant chez tous les hommes une raison sem- dentale, est régressive puisqu'elle nie l'expé-
guerre mondiale, nous sommes confrontés blable, appelait les politiques à uniformiser rience (biologique, anthropologique, sociale)
en ce début des années quatre-vingt à la en conséquence les conditions de gouverne- au profit de la raison, le fait au profit du
même crise de la démocratie qu'au seuil des ment. Ces préjugés furent encore renforcés droit, le réel au nom de l'idéal supranaturel.
années trente. Et notre philosophie politique par la croyance cartésienne en !'«égalité de Elle s'avère également injuste, quoiqu'elle
n'a pas avancé d'un pouce. Retournons donc raison» de tous les hommes issue de l'ensei- se réclame d'une justice désincarnée et abso-
à la case départ et relisons Rougier. gnement chrétien des «vérités innées» révé- lue. En effet, la «justice démocratique» éta-
Pour ce dernier, une mystique est une lées par Dieu à toutes ses créatures. La phi- blie par la Révolution française sur des prin-
croyance qui n'est défendable ni en raison losophie de Descartes, qui est une des prin- cipes entachés du communisme de Gracchus
ni en expérience, et regroupe des idées-force cipales origines de la philosophie des Lumiè-
quasi-religieuses aptes à mobiliser les mas- res, s'avère, à l'inverse de celle de Bacon,
ses par les préjugés collectifs qu'elles flat- fondamentalement régressive : elle laïcise la
tent. Comme ceux du communisme ou du pensée aprioriste des théologiens, à une épo- (1) Rougier analysa dans son œuvre d'autres
fascisme, les principes de l'idéologie démo- que où l'Europe découvre la pensée expéri- «mystiques» : «La mystique soviétique»
cratique relèvent d'une telle mystique (1). mentale. C'est donc une philosophie obsu- (1934) et «Les mystiques économiques»
Ces principes s'organisent autour de la rantiste et non «progressiste» qui inspire (1938), parues, comme «La mystique démo-
croyance en !'égalité naturelle de tous les l'égalitarisme des XVIIème et XVIIIème siè- cratique», chez Flammarion. Alain de
hommes et s'appuient sur la foi dans le cles, et qui fonde la pensée démocratique des Benoist expose dans sa préface la nature phi-
dogme des droits naturels dont chaque Lumières. losophique et politique de cette originale
homme bénéficierait de naissance. La Ce sont, en effet, les encyclopédistes du «critique des mystiques». 63
La Déclaration des droits de
l'homme (à droite) de 1789,
par ses contradictions et
ses dogmes, contient en
germe les principes du com-
munisme de Gracchus Babeuf
(ci-contre) et, en dépit de -
son inspiration tyrannicide,
est à la base philosophique
des tyrannies modernes, de
la Terreur au Goulag. La
passion mystique de
l'Egalité, de la Justice et
de la Liberté détruisent
les libertés, les droits
et la société civile.
Les Tables de la Loi
dépossèdent les peuples de
leurs lois et les hommes
de leurs droits.

Babeuf, en visant une impossible égalité babouvisme, la mystique démocratique Pour les calvinistes et les juristes protes-
réelle des conditions qui équivaut à une uni- aboutit à l'inverse de la vraie démocratie : tants, l'État n'était plus qu'un «contrat
formisation des besoins et des statuts, érige au communisme. D'ailleurs, la démocratie social, analogue à celui que conclurent entre
la mystification collective en règle de gou- libérale, note prémonitoirement Rougi er , eux les pélerins du Mayflower>>. Quant à la
vernement. Le drame de la mystique démo- donne naturellement lieu au socialisme : «Le religion, débarrassée de la sacralité païenne
cratique n'est pas de rechercher la «démo- capitalisme réalise peu à peu les vœux du dont l'entourait Je catholicisme médiéval,
cratie», mais de la fonder sur des chimères, socialisme, moins la misère». elle devint un covenant analogue à un con-
de déduire abusivement l'égalité sociale de Bien avant Louis Dumont, Rougier vit que trat commercial, opérant ainsi un retour à
l'égalité civile. Assimilant la justice à la pro- capitalisme et socialisme, puisant aux mêmes la conception hébraïque des rapports avec
messe d'une égalité socio-économique, tirée sources individualistes de la mystique démo- Dieu, qui ne pouvait déboucher que sur
du dogme théologique de l'égalité naturelle, cratique, réalisent «le primat de l'économi- l'athéisme de l'évangélisme laïcisé. Calvinis-
plutôt que de la comprendre comme l'éga- que (.. ) qui caractérise le monde moderne tes et puritains, en opérant un retour à la
lité civile des chances, elle donne lieu à l'in- issu de la Réforme». Cette dernière, et non Bible dont le catholicisme médiéval s'était
justice de l'inégalité économique et de la hié- point la décadence romaine ou la Révolu- évadé, actualisèrent sous forme du capita-
rarchie marchande comme seuls critères de tion, inaugura la «grande coupure» d'où lisme marchand et de l'égalitarisme démo-
distinction sociale de fait. sont nés les temps modernes, égalitaires et cratique de masse les principes de l'hé-
En outre, par ses contradictions internes, économistes . La Réforme, en abolissant la braïsme. La fonction marchande, le salariat,
la Déclaration des droits de l'homme, «vide distinction du spirituel et du temporel, en laï- le travail intéressé, l'enrichissement plai-
de sens» et «symbole des Apôtres de la reli- cisant dans le social les idéaux bibliques, a saient à Dieu et, en outre, étaient démocra-
gion démocratique» , peut à la fois favori- renversé les sociétés organiques, qualitatives tiques puisque tout le monde pouvait s'y
ser l'anarchie et la tyrannie. Les dogmes et dominées par l'ordre spirituel, au profit adonner : tel fut le message central du cal-
mystiques des droits de l'homme ont, en d'une civilisation quantitative. Nos démocra- vinisme, dont la société des Etats-Unis
effet, brisé la «représentation des corps ties libérales ont non seulement uniformisé d'Amérique fut la première application his-
sociaux» qu'assuraient les sociétés organi- les sociétés et autoritairement régenté la vie torique. Les arts libéraux et désintéressés, de
ques et hiérarchisées, mais n'ont pas pu et les fortunes des citoyens, par le biais de caractère «aristocratique», des civilisations
empêcher la naissance des syndicats, des l'Etat moderne, plus puissamment que les européennes traditionnelles tombèrent en
groupes de pression, des associations, empereurs romains ou les princes monarchi- désuétude.
reconstituant ainsi un néo-féodalisme chao- ques, mais elles ont porté au pouvoir les La modernité issue de cette mystique
tique, plaie des sociétés modernes à la fois valeurs absolutistes des classes marchandes. démocratique et de cette légitimation reli-
hyper-individualistes et déchirées en factions «Les démocraties deviennent par un proces- gieuse du mercantilisme réalise ainsi l'essence
rivales . De même, l'égalité civile et juridi- sus inévitable des ploutocraties» note Rou- du judéo-christianisme. Des Etats-Unis,
que est ruinée par la monovalence désas- gier. Elles cessent par là d'être des démocra- modèle de cette civilisation devenue plané-
treuse des valeurs économiques et marchan- ties .authentiques, ce qu' avait également taire, Rougier note : «ce nouveau monde
des dans la construction des hiérarchies noté, en marxiste critique, Jürgen Habermas ( ... ) repose sur le primat des fonctions éco-
sociales ; et le principe, issu du protestan- (2). nomiques que régularise Je commerce de l'ar-
tisme, de souveraineté de l'individu s'oppose Ce processus de formation des «plouto- gent( ... ) L'homo sapiens fait délibérément
à la notion rousseauiste de «souveraineté craties bourgeoises» - qui passent d'ailleurs place à l'homo oeconomicus», dont la triste
nationale» et de «gouvernement de la d'un stade libéral et capitaliste à un stade devise pourrait être : «multiplier nos besoins
volonté générale», cette contradiction étant technocratique et socialiste comme on Je plutôt que de chercher à nous en affranchir».
à la racine des totalitarismes du XXème constate aujourd'hui en Europe - trouve
siècle. son origine historique dans la tradition cal- (2) Jurgen Habermas, «L'Espace public»,
64 Comme on faillit le voir en 1793 avec le viniste de la mystique démocratique. Payot, 1980.
Comme bien d'autres, Rougier déplore l'in- c'est-à-dire valable exclusivement pour les la rationalisation aliénante du travail, de
volution spirituelle de la civilisation moderne citoyens de la Cité, donc non exportable aux s'adonner au loisir -au sens romain et aris-
d'inspiration calviniste et pose implicitement autres cultures. Aristocratique, elle ne pré- tocratique de l'otium créateur - afin de
le problème éminemment post-moderne, qui conise nullement le privilège d'une caste pouvoir innerver de nouveau le peuple de
taraudait déjà Heidegger et qui explose héréditaire, mais la sélection des meilleurs valeurs spirituelles et esthétiques et d'endi-
aujourd'hui dans toute sa puissance concrète à tous points de vue, selon le principe de guer, par la renaissance d'une haute-culture
au seuil de notre fin de siècle, de notre inter- l'égalité morale et civile des chances, dans le fondée sur les «arts libéraux», l'égoût de la
règne : comment concilier la technique avec but du bien commun et sur le fondement de la culture mondiale de masse. «Le grand art,
le réenchantement du monde, le matéria- souveraineté du peuple des citoyens, située la science spéculative, la culture désintéres-
lisme scientifique avec l'idéalisme d'un nou- au dessus de toute «Loi révélée». Admettant sée», qu'appelle de ses vœux Rougier sont
veau projet de civilisation qualitatif ? l'inégalité des conditions, elle tempère l'in- aujourd'hui de nouveau invoqués par les
Se plaçant du point de vue politique, Rou- justice ressentie du fait des stratifications nouvelles tendances, qui entendent hâter
gier se garde bien, contrairement à une ten- socio-éconorniques en minorant leur inci- l'éclipse du règne du Christ et de Promothée.
dance fréquente à l'époque, de répondre à dence sur la hiérarchie sociale et surtout en La renaissance d'une civilisation qualita-
cette question par un recours au fascisme qui multipliant les ordres dont peut se réclamer tive, piste prometteuse pour les néo-
n'est rien d'autre que la mystique démocra- celle-ci. Européens de notre génération sans guerre,
tique inversée, son contrepoint critique. Dis- Certes, ce beau programme n'est pas réa- ne peut en effet passer que par l'émergence
tinguant bien la mystique démocratique de lisable dans l'état actuel de nos sociétés mar- - peut-être en cours -d'une élite qui aura
la tradition démocratique européenne (et chandes, bureaucratiques et cosmopolites. délaissé tous les critères de sélection ou de
non point biblique), il entend moderniser et Mais tout ne commence-t-il pas par l'affir- supériorité économiques ou politiques, mais
restaurer les principes de cette dernière. Pre- mation de projets, fondés sur le recours à qui fondera sa mobilisation spirituelle sur la
mier principe positif «parfaitement justicia- des traditions, afin de sortir de l'impasse de quête désintéressée du plaisir et de la puis-
ble en expérience et en raison» : l'utilité notre contemporanéité ? Telle est la démar- sance, points cardinaux d'une même vision
commune, qui ne suppose nullement le che de Rougier, et celle aussi, fondamenta- esthétique du monde, éclairée par les deux
dogme de l'égalité abstraite des droits ou lement post-moderne, de toutè la Révolution figures du divin que sont Dionysos et
celui de la souveraineté de l'individu, et qui conservatrice : dépasser la «modernité», Faust ...
s'enracine dans la démocratie athénienne et dont les mythes s'épuisent et dont la civilisa- Détournons-nous, conclut Rougier, «de
les lois de Périclès. Selon celles-ci, le bien tion s'éreinte, par une réactualisation de l'idole informe Belphégor, pour revenir au
commun dépasse l'intérêt individuel ou principes pré-chrétiens (pré-modernes) sans culte délaissé d'Athéna».
l'avantage d'une classe privilégiée, et repose succomber pour autant au passéisme.
G. F.
sur le deuxième grand principe de notre tra- Le rêve de Rougier hante de nouveau, en
dition démocratique : l'égalité des chances. cette fin de siècle pleine de tiédeur et de
Celle-ci, affirmée par la Grèce et le droit menaces, les consciences toutes neuves de
républicain romain, pose l'égalité civile jeunes intellectuels qui ne succombent plus Louis Rougier, «La mystique démocratique.
devant la loi et les emplois publics contre le à la mystique démocratique : la restauration Ses origines, ses illusions», présentation
communisme de l'égalité des résultats et le d'une élite spirituelle européenne, de nou- d'AJain de Benoist, Livre-Club du Labyrin-
«privilégisme» socio-économique du libéra- veau capable, en échappant a ti' salariat et à the (13 rue Charles-Lecocq, 75015 Paris) .
lisme ; elle induit également la méritocratie
du recrutement de l'élite selon le talent, con-
tre la médiocratie qui découle du dogme de
l'égalité sociale. La vision européenne de la
démocratie oppose en outre à l'égalité
métaphysique des droits de l'homme la
notion stoïcienne d'égalité morale .
Rougier ouvre ainsi une réflexion d'autant
plus actuelle que les dogmes de la mystique
démocratique et le progressisme qui l'accom-
pagne suscitent aujourd'hui un désenchan-
tement et une démobilisation beaucoup plus
profonds qu'en 1929. Il pose le problème sui-
vant : comment compenser les effets pervers
de la démocratie occidentale «moderne» Ci-contre : l'élégante grandeur de
(massification, quantitativisme, totalitarisme l'Acropole d'Athènes. Au loin, la
latent, etc.) sans succomber aux solutions colline de la Pnyx, berceau de la
autocratiques et antidémocratiques qui n'ap- démocratie européenne. Ci-dessus :
partiennent pas à la tradition européenne, manifestation communiste en 1936.
tout en actualisant les principes oubliés des Les poings de la haine, inspirés
démocraties d'avant l'ère judéo-chrétienne ? par une longue tradition.
Rougier nous permet de réfléchir sur la pos- Plus que deux conceptions de la
sibilité d'une démocratie organique. Celle- politique, ce sont deux visions du
ci s'oppose à la conception biblique de la monde, deux esthétiques qui
démocratie, qui démontre aujourd'hui son s'affrontent en Europe. Athènes
échec à l'Est comme à l'Ouest, et se situe et Jérusalem, les jeunes dieux
dans le droit fil de la tradition germano- compagnons des mortels et le
hellenique de 1' «aristo-démocratie», telle que Père invisible et jaloux, féroce
les cités ioniennes, Athènes, ou les rings de par sa tyrannique vertu. Puisse
islandais, scandinaves ou germains la prati- l'ère post-moderne qui s'ouvre
quèrent. Cette conception ne prétend pas à nous réapprendre que plaisir est
l'universalisme, se gardant par là du messia- le beau nom de l'ordre ...
nisme totalitaire, mais demeure ethniste, 65
Le Livre

A:\GELO
IHtAI\DLAHDI
La chanson française, fondée sur le texte et sur les mélodies complexes adaptées à notre langue, est en crise du fait de (a sélection stricte-
ment marchande des chanteurs et de la logique du goût massifié qui privilégie le style musical anglo-saxon, plus frustre, mais plus renta-
ble. Mais relever ce défi ne passe pas par la résurrection d'un passéisme en sabots (ci-dessus à droitej ou les niaiseries de Chantal Goya.
Il faut à la fois réapprendre aux enfants les chansons traditionnelles et faire écouter aux adultes les nouveaux chanteurs français ou qué-
bécois qui allient le contemporain à la tradition, comme par exemple Angelo Branduardi (ci-dessus à gauche).

Les voix sauvages


h ! de mon temps la chanson c'était gnait les sommets de la gloire en interpré- tuelle :pour être «ressentie», sa poésie sim-
ABienautre chose ...
sûr que c'était autre chose. Car, avec
tant «Catarinetta bella, tc hi tchi» ...
Pourtant il y avait aussi Charles Trenet et
ple doit passer par le cœur, pas par la tête.
Ce qui est nouveau actuellement, c'est l'im-
le recul du temps, c'est d'abord notre bien son jardin extraordinaire, Boris Vian, dont possibilité d'échapper à un environnement
vécu, notre jeunesse. Mais c'est aussi et sur- tous les textes ne sont pas engagés, Henri sonore perpétuel : chez le coiffeur, au
tout le passé. Et il ne faut pas s'enfermer Salvador avant qu'il ne tombe dans la débi- cinéma, dans la plupart des lieux publics
dans le passé. Il n'y a rien de pire que les lité de Juanita Banana, Léo Ferré, Georges vous êtes anesthésiés par un fond musical,
passéistes, dans tous les domaines. Le pas- Brassens, Jean Ferrat et sa montagne, Guy vous entendez une mélodie, vous n'écoutez
séisme c'est l'immobilisme, la peur de l'in- Béart avant qu'il ne se prenne pour Dieu, pas les paroles, car vous n'êtes pas prépa-
connu, le manque d'esprit créatif. Chez ceux Bernard Dimey et Syracuse, Jacques Brel et rés, ni disponibles à cet effort dans ces lieux
qui cèdent au passéisme, la nouveauté son plat pays, Yves Montand et ses feuilles et progressivement vous vous habituez à ne
n'éveille pas la curiosité, mais un réflexe de mortes, pour ne citer que les plus connus. percevoir que du son. Comme dirait un de
rejet. Et pourtant, si les générations précé- Tous sans exception ont «ramé» entre 10 et mes amis : «le son c'est pour les ânes». Mal-
dentes n'avaient pas été bousculées, depuis 15 ans pour être connus du grand public. heureusement le menu leur plaît.
toujours, par les plus jeunes, nous en serions Yves Montand a chanté pendant 4 ans Les Pour vous prouver à quel point les paro-
encore à jouer de la flûte sur un tibia et feuilles mortes de Prévert en sachant que ses les n'ont vraiment plus beaucoup d'intérêt,
Catherine Lara se servirait d'un arc en guise plus fidèles admirateurs n'en voulaient pas ; sachez que les illustrations musicales des
de violon! c'est encore aujourd'hui un succès interna- spots publicitaires font partie de la produc-
Mais laissons là les grincheux et essayons tional. Brel s'est produit pendant 10 ans tion phonographique et se vendent fort
d'y voir plus clair. Il est vrai qu'à partir d'un dans de petits cabarets, où il était péjorati- bien : une très importante radio libre des
certain âge, encore que cela varie en fonc- vement appelé «le moine», et le merveilleux Yvelines a même créé un bit-parade pour les
tion des individus, nous portons sur les ado- auteur et poète Bernard Dirney est mort dans meilleurs de ces «jingles». La mélodie et sur-
lescents qui nous entourent un regard et une la misère en 1982; seul Charles Aznavour tout l'orchestration étant devenus «l'essen-
oreille perplexes ... «Quel plaisir peuvent-ils lui a rendu hommage en enregistrant un tiel», au détriment du texte, quelle impor-
trouver à se trémousser de la sorte sur ces 30 cm qui vient de voir le jour et dont il a tance alors que l'on s'exprime en français,
musiques barbares ?». Croyez-vous que nos signé la musique. en anglais ou en gabonais ?
grand-mères avec le charleston, ou même Pourquoi ces artistes n'ont-ils pas eu plus Ce qui a aggravé le manque de renouveau
nous, les anciens sixties, avec le twist et le tôt l'accueil de ce public qui les vénère dans la chanson française, et précipité son
madison, nous ayons donné l'exemple d'un aujourd'hui ? Pour la simple raison que le apparente décadence, tient aussi à l'absence
goût subtil et raffiné ? Sûrement pas . public français ne sait pas écouter : il ne sait de premières parties dans les spectacles où
Quant à la valeur littéraire des textes, qu'entendre. Pour une grande majorité la les «têtes d'affiches», naguère, faisaient
permettez-moi de vous rappeler qu'en 1929 variété est une distraction que l'on reçoit découvrir des jeunes à leur public ; et puis
Milton triomphait avec «Elle me fait pouet- d'une oreille «distraite». il faut regretter la disparition des cabarets-
pouet», en 1939 Maurice Chevalier créait Cet état de fait n'est pas récent. La chan- restaurants : l'Echelle de Jacob, le Bœuf sur
66 «Prosper yop la boum» et Tino Rossi attei- son dite populaire n'a jamais été intellec- le toit, la Rose Rouge, Chez Patachou, qui
permettaient aux débutants de se produire fait des grands problèmes de ce monde ... le son d'édition. Cela s'appelle une co-édition,
devant une assistance peut-être plus res- tout sans effort. et lorsque sur une antenne périphérique vous
treinte, plus avertie que dans une grande Dès 8 h 30 la cible change. Les femmes à entendez très souvent le même titre dans la
salle, mais qui donnaient la possibilité d'exis- la maison vont pouvoir connaître les vertus journée, ne pensez pas que ses animateurs
ter et de se faire connaître. Puis, lorsque les de la salade verte en passant l' aspirateur, le ont un coup de cœur : ils récupèrent déjà
professionnels du show-bizz les jugeaient repassage et la cuisine ne seront plus une cor- 25 % des droits qu'ils versent eux-mêmes à
enfin prêts, ceux qui s'étaient rôdés dans les vée grâce à un animateur jeune et dynami- la SACEM. Si le disque devient un tube ils
cabarets enregistraient un disque. que qui va leur faire gagner une perceuse encaissent le quart de tous les droits d'inter-
Or, actuellement, on procède en sens électrique, leur côté fleur bleue sera comblé prétation. Avec ce genre de profits rapides
inverse. Des directeurs artistiques (ceux qui par la voix sirupeuse d'un hidalgo, on fera ils ne vont pas se risquer en misant sur un
méritent ce titre sont fort rares) sélectionnent vibrer leur fibre maternelle par une mièvre- artiste qui «rapportera» dans 10 ans ... peut-
les futurs artistes sur des embryons de dis- rie dite chanson enfantine, tout en leur van- être.
ques appelés maquettes ; cela, imposant déjà tant les qualités de nouvelles couches culot- Pour beaucoup la chanson française n'est
un investissement financier important, crée tes et les soldes consenties par une nouvelle plus une tradition populaire, elle n'est plus
une sélection non qualitative mais «race de magasins» situés à 600 km de leur qu'un «produit» que l'on «fabrique» plus
«marchande». domicile. que l'on ne crée et qui doit avant tout se ven-
S'ils jugent que vous avez un certain talent N'insistons pas, mais il est clair que l'on dre .. . comme une lessive ou une pâtée pour
(les critères restant très flous), vous allez est ici dans la logique du tiroir-caisse. Sur- les chats ... A chacun son «ronron».
enregistrer votre premier 45 tours, et à par- tout lorsque l'on sait qu'une grande partie Au sein même des maisons de productions
tir de cet instant vous vous retrouvez dans des chansons de variété, diffusées dans les phonographiques une kyrielle de «gens»,
le goulot d'étranglement des cinq grandes programmes, rapportent aussi beaucoup vaguement issus du monde artistique . (de
radios qui émettent sur le territoire. Les d'argent. Voyons comment. l'ancien jeune chanteur au succès fugitif, au
directeurs de programmation musicale vont Il existe en France un organisme appelé guitariste d'un groupe éclaté dont le seul titre
décider pour le public. L'explosion des SACEM (société des auteurs, compositeurs de gloire est d'avoir «fait un tube» qui a
radios libres, par ailleurs, ne favorise pas la et éditeurs de musique). Cette société sert marché tout <<Un» été) jouent les grands
chanson française. Les animateurs sont pour d'abord de dépôt légal pour les auteurs et manitous, tranchent sur tout en doutant
la plupart de jeunes dise-jockeys plus ver- les compositeurs. Grâce à elle, leurs œuvres d'eux-mêmes. Au-delà de cinquante ans il
sés dans le funky que dans la variété . Ils font ne seront ni volées, ni plagiées, la date d'en- faut prouver que l'on est resté jeune et dans
de ces radios libres (mais pauvres) de véri- registrement faisant foi . le coup ; la chanson traditionnelle française
tables discothèques de jour. Lorsqu'une chanson fait l'objet d'un dis- (la seule qui reste pourtant représentative de
Car la première écoute passe, de nos jours, que, elle est définitivement déposée au nom notre pays à l'étranger) ça fait «ringard» !
par la radio. Si vous avez la chance de figu- de l'auteur, du compositeur et de l'éditeur. Les vrais jeunes n'ayant aucun acquis cul-
rer au hit-parade on sollicitera votre présence Ils en sont les propriétaires et chaque fois turel musical ou littéraire - en vingt ans,
dans les émissions de télévision, puis dans qu'elle est interprétée, que ce soit par la dans un pays systématiquement ahuri, ils
des galas, des inaugurations de supermarchés radio, à la télévision, par un orchestre de n'ont rien assimilé - ne créent plus spon-
ou de restaurants. province ou sur chaque disque vendu, la tanément en fonction de leur culture, mais
Or ce merveilleux moyen de communica- SACEM perçoit des droits (personne n'y d'un chiffre de vente. Or les plus gros sco-
tion, anciennement appelé TSF, est d'abord, échappe, c'est très contrôlé) et se charge de res étant atteints par les USA et l'Angleterre,
et avant tout, une entreprise à but lucratif les reverser aux propriétaires : 25 O?o à l'au- ils aboutissent inévitablement à cette espèce
qui vit de la publicité. Pour prospérer et se teur, 25 %au compositeur et 50 O!o à l'édi- de mésalliance du son anglo-saxon sur lequel
développer il faut toucher le plus grand nom- teur, dont le rôle est de participer à la pro- ils essayent vainement de faire cadrer du
bre, pour élargir la base il faut baisser le motion de ce produit, de le faire vendre . français, langue latine, par excellence la plus
niveau, donc la qualité. Les grandes ventes étant déclenchées par difficile à chanter. L'enfant bâtard bégaye,
le matraquage radio, il suffit donc de par- s'exprime avec des mots en auto-
Grâce à des enquêtes très sophistiquées,
tager les bénéfices entre l'éditeur et la dite tamponneuses du genre «Allo, maman
les directeurs connaissent parfaitement les
désirs et les besoins de ce vaste public. Les radio qui a presque toujours sa propre mai- bobo, moi vouloir toi» et s'enlise dans la
émissions ne sont pas créées au hasard, les
grilles de programmes sont ciblées. La musique populaire française actuelle
produit toujours des talents, comme Renaud
De 5 h à 8 h 30 la majorité des auditeurs (ci-dessous). Mais le public sait-il que
se situent entre 30 et 50 ans. Ils se préparent c'est en Europe que naissent les groupes
pour aller à leur travail et attendent un maxi- de l'avant-garde musicale actuelle ? Ils
mum d'informations en un minimum de ne chantent pas en anglais, leurs rythmes
temps : la météo, l'heure toutes les sont superbes .. Ci-contre : la flûte de Pan.
10 minutes, les pronostics hippiques, l'ho-
roscope, les nouvelles nationales et interna-
tionales, l'éditorial, le point sur la circula-
tion . Dans ce flot de bavardage on intercale
la publicité et le tout doit être lié par un fond
musical gai, tonique et musclé afin que votre
client ne pique du nez dans son café, anéanti
par un raz de marée de cataclysmes, d'em-
bouteillages, de prédictions astrologiques
néfastes, ou ne s'endorme dans la tiédeur de
sa douche.
Ouvrez grandes vos trompes d'eustache,
nous faisons le reste ... sans nuire à votre pro-
ductivité puisque, grâce à nous, vous arri-
verez à votre bureau dans la joie, en sifflo-
tant la danse des canards, et totalement au 67
«nouvelle poésie» que nous offre cette erreur Voici quelques pistes à suivre. Et d'abord Ma première chanson, c'est l'album fami-
génético-culturelle et esthétique qu'est Tom pour les. plus jeunes. Dès l'âge où un enfant lial à faire découvrir.
Novembre, frère de Charlelie Couture ... commence à parler, offrez-lui un mange- La musique classique n'est pas un
Il y a malgré tout encore des artistes qui disque ; le son, beaucoup plus faible, cor- domaine réservé aux adultes. Les Editions
se battent pour qu'une certaine tradition de respond davantage à ses besoins acoustiques Forlande proposent Le carnaval des animaux
la chanson se perpétue. Il y a encore des que votre chaîne hi-fi. de St Saens. Les plages musicales sont cour-
mécènes, des producteurs qui donnent leur Excellent moyen pour leur faire «écouter» tes, l'histoire agréablement racontée. Si vous
temps et leurs deniers afin que notre langue toute une série de 45 tours : danses et musi- possédez un magnétoscope, procurez-vous
et notre identité ne meurent pas étouffées ques des provinces françaises et européen- Pierre et le loup, dessin animé de Walt Dis-
sous un fatras de décibels . C'est à vous de nes réalisées par Jacques Douai. Ils y décou- ney sur une musique de Prokofiev, et Fan-
les découvrir, de les faire connaître. C'est à vriront le branle, la polka piquée et labour- tasia, où l'univers de [Link] rend fami-
vous qu'il appartient de «rectifier le tir» rée. Pour les tout petits c'est aussi distrayant liers L'apprenti sorcier, poème symphonique
auprès de vos enfants. Vous surveillez leur que le disco, ils n'ont pas encore l'âge où les de Paul Dukas, le Sacre du printemps de
développement physique, vous leur donnez modes ont une influence. Stravinski, et bien d'autres .
le calcium ou les vitamines D qu'ils n'ont pas Si vos enfants sont des adolescents, mon-
à la cantine ou au fast food, donnez-leur ll existe aussi, produite par une petite mai- trez que vous êtes dans le coup, sans pour
avec la même vigilance la musique qu'ils son (M .P.D.), une autre série de 45 tours où autant vous déjuger. Ecoutez Francis
n'ont pas à l'extérieur. l'on retrouve toutes les contines enfantines Cabre! ! Vous découvrirez un grand auteur
Leur perméabilité et leur curiosité leur per- (une souris verte, alouette, le pont d'Avi- qui, avec des mots actuels, vous donnera une
met de tout entendre. N'ayant pas la possi- gnon, la claire fontaine) chantées par des bouffée de terroir . Prenez le temps de lire
bilité d'éviter Chantal Goya ou autres niai- enfants. Il y a encore deux 30 cm qui réu- les textes de Michel Jonasz, c'est l'héritier
series, et les grands-parents n'étant plus aussi nissent les «Chansons de France» : l'un est de Brel.
présents dans les familles pour leur appren- interprété par Nana Mouskouri, l'autre par Toujours dans la chanson traditionnelle,
dre ces vieilles chansons traditionnelles, les Petits chanteurs à la croix de bois. retenez Richard Cocciante, le dernier disque
écoutées souvent plus par amour filial que Toujours pour les enfants, Henri Des de Charles Aznavour. Ne rejetez pas Renaud
par goût, peut-être, ces enfants ne mémori- enregistre chaque année des chansons origi- pour son mauvais clin d'œil au «Déserteur»
sent plus cet élément de notre patrimoine. nales qui leur sont destinées. Notons égale- de Boris Vian ; attardez-vous plutôt sur «En
ll nous faut donc, dès la plus tendre enfance, ment un tout nouvel album qui vient de sor- cloque», «Morgane de toi», «Manu», «Pier-
leur réinsuffler ... Personne ne le fera mieux tir à l'initiative des Québécois : un grand rot». Renaud est le Bruant des années 80.
que nous. Plus tard, à l'âge du choix, cette concours a permis à des élèves d'écoles de Retenez aussi Bernard Lavilliers avec ses
empreinte resurgira inconsciemment. Leur pays francophones d'écrire plusieurs chan- allures de camionneur et ses mots en forme
projection sur l'avenir sera nourrie de cet sons. Ces textes ont été donnés à des inter- d'uppercut, Lucid Beausonge pour la beauté
héritage, tant il est vrai que «l'avenir appar- prètes compositeurs tels que Fabienne Thi- de «L'Oiseau», Rose Laurens avec «Dérai-
tient aux hommes à la plus longue bault, Marie-Paul Belle, Jean Vallée, mais sonnable» et «Le cœur chagrin», Nana
mémoire». Or actuellement leur mémoire est aussi Bernard Lavilliers, Francis Lalanne, Mouskouri pour «La vague» et «La ballade
comme en friche, et c'est notre rôle de la Roland Magdane et Michel Jonasz ... Ceux- du chien loup».
cultiver. ci ont signé la ·musique et l'interprétation : Si vous êtes amateurs de chanteurs régio-
naux, Gérard Pierron vous entraînera dans
le Limousin sur des poèmes et chansons de
Gaston Coute et Jules Lafforgue, Jean-
EDITH Marie Vivier dans sa Bretagne granitique,
'LER Julos Beaucarne dans sa Wallonie et Guy
Bonnet vous contera en Provençal les diffi-
cultés à le rester. Vous avez envie d'aller du
Maine en Anjou en passant par la Picardie ?
Serge Keval vous fera faire le voyage au son
de la vielle et du flageolet.
La Québécoise Edith Butler vous donnera
les pieds à danser avec «Paquetville». Avec
ses tambours de lansquenets, sa flûte de Pan,
ses bouzoukis, ses percussions, ses synthé-
tiseurs ... et son violon, Angelo Branduardi
vous révèlera une musique authentiquement
européenne, puisant son inspiration dans le
Francis Cabre/ (ci-dessus) chante les XIII• siècle tout autant que dans le XXI<.
racines avec des mots actuels. Edith Butler Bien sûr, ce ne sont là que quelques points
(en haut à droite) modernise les danses de repère. Aussi, pour compléter votre dis-
québécoises. Ne pas railler les rondes cothèque, soyez tout simplement curieux.
enfantines (ci-contre) : un enfant qui Des plus simples aux plus ciselées il y a
les ignore est dépossédé de sa culture. encore, il y a toujours de belles chansons.
Aujourd'hui naît une musique populaire Sachez y découvrir notre musique et notre
«néo-européenne» où se télescopent thèmes poésie, celles d'une Europe à faire naître ou
ancestraux, sons synthétiques et lyrisme à ressusciter.
à base d'usines et de fusées. Fin des Chez nous tout finit par des chansons ...
sirops américains, des mélodies rose-bonbon Je crois qu'avec elles tout peut aussi
et optimistes, des absconses «musiques commencer.
classiques modernes». Début d'une musique
vivante, dure comme l'ère qui
commence, une musique de guerre culturelle.
68 Annie RIMORINI
Aboutissement logique de la société multiraciale, issue de l'immigration : la haine raciale. Ci-dessus : colère des immigrés licenciés de
Talbot-Poissy . La société marchande, après avoir encouragé l'immigration, découvre qu'ellen 'est plus profitable et déleste les industries
des immigrés. On se rend compte un peu tard que l'immigration était une grave erreur. Les travailleurs étrangers en font les frais.

La société multiraciale en question


es chiffres. parlent d'eux-mêmes : France qu'il en est ainsi : nous nous réveil~ la forte fécondité des immigrés (5,5 % con-
L 4 459 000 étrangers sont recensés en lons en pleine société multiraciale. En l'es- tre 1,8 % pour les Français), un hexagonal
France par le ministère de l'Intérieur au 1er pace d'un peu plus de vingt ans, la France sur six sera d'origine maghrébine ou afro-
janvier 1983, contre un peu plus d'un mil- a accueilli sur son territoire une population asiatique en 1982, et en 1' an 2000 la popula-
lion en 1911. Précision capitale : les «étran- non-européenne représentant près de 10 O?o tion de couleur avoisinera les 9 millions d'in-
gers» dénombrés au début du siècle étaient de sa population totale. Grande première dividus. Une proportion proche de celle des
d'origine européenne, ceux d'aujourd'hui pour notre histoire démographique (2), il ne Etats-Unis. Déjà aujourd'hui, 26 % seule-
sont en majorité afro-asiatiques (1). Sur une s~·agit pas, d'après les démographes, d'une ment des Français ont moins de 17 ans (en
population totale de 54,1 millions d'habi- immigration temporaire. 82 % des étrangers tenant compte des ressortissants des DOM-
tants, l'hexagone compte 49,[Link] d'Eu- immigrés bénéficiant d'une carte de séjour TOM ... ) contre 33 %chez les immigrés. En
ropéens et 4,2 millions de gens de couleur, de dix ans, et leurs enfants, scolarisés en 1995, sauf aléa, 50 % des étrangers auront
classés comme suit par l'INSEE : 2,1 France, étant réputés français selon la loi. moins de 25 ans. C'est normal :il naît cha-
d'étrangers allogènes, dont 200 000 Asiati- Dans l'hypothèse (probable) du maintien de que année dans l'hexagone environ 700 000
ques et 100 000 Noirs africains, 2,1 millions enfants de parents métropolitains et 115 000
de non-européens de nationalité française, (2) Chiffres officiels de 1980 en hypothèse enfants d'immigrés ...
en comptant les enfants d'immigrés nés en basse: 1,5 million de Maghrébins étrangers L'ampleur de ce phénomène historique
France, les Français musulmans et les (dont 810.000 Algériens), 500 000 Français qui modifie le visage de notre pays (et celui
500 000 ressortissants des DOM-TOM. musulmans, 400 000 jeunes Maghrébins nés de nos voisins) (3) ne suscite pourtant chez
C'est la première fois dans l'histoire de en France, soit 2,4 millions de personnes de l'intelligentsia bien-pensante, la classe jour-
culture maghrébo-musulmane. Nombre nalistique ou les politiciens, qu'hypocrisie ou
(1) En 1911, on dénombrait 1,150 million estimé en 1982: 2,8 millions. L'ensemble ignorance. Hypocrisie de la démagogie xéno-
d'étrangers; en 1921, 1,630; en 1931, 2,890. des Franco -musulmans représenterait phobe des uns ou du pudique silence des
Ils étaient en majorité d'origine européenne. aujourd'hui 900 000 personnes contre autres, silence drapé dans un humanitarisme
En 1968, on comptait 2,664 millionsd'étran· 200 000 en 1962, du fait du simple accrois- de façade, silence calculé autour de ces sujets
gers, pour moitié seulement d'origine sement naturel (Source : ministère de l'In- «dont on ne doit pas parler» - immigration
européenne. térieur et INSEE). et multiracialité - comme jadis le sexe ou 69
Ci-contre et à droite :
travailleurs immigrés
syndiqués occupant
l'usine Talbot.
Recrutés pour leur
docilité et leurs
faibles exigences,
les immigrés, nouvelle
chair à canon des
syndicats, se montrent
maintenant combatifs.
Au moment où la
nouvelle société
industrielle n'a
plus besoin d'eux.
Ils formeront des
bataillons de chômeurs
non qualifiés, en
voie de paupérisation
rapide. Les apôtres
de l'immigration ont
réussi à recréer le
lumpen-prolétariat.
La «question sociale»
sur fond racial.. .

l'adultère. Ignorance aussi, cette mère de migration), affaire très rentable, dont les ques que soulève maintenant la présence des
tout progressisme, et qui fait dire : la France rabatteurs recrutaient dans les colonies et immigrés en cette nouvelle ère de crise qui
a toujours été un pays-creuset, dont l'uni- l'Europe centrale les serfs que les campagnes vont inciter les gouvernements à bloquer les
tarisme politique contraste avec la mosaïque françaises, dépeuplées, ne fournissaient plus. arrivées et, avec un cynisme certain, à envi-
anthropologique, qui comptait déjà en 1939 «Les nègres et les indigènes arabes sont des sager les renvois à partir de 1974. Des ques-
deux millions d'étrangers et dont 18 millions ouvriers dociles et peu exigeants», notait tions telles que le déracinement des intéres-
de sujets sont aujourd'hui descendants d'im- avec satisfaction Edmond de Warren, député sés, le coût socio-économique à long terme
.[Link]és de la troisième génération. Argument de Meurthe-et-Moselle et secrétaire du de l'immigration, les pathologies culturelles
fallacieux . qui fait peu de cas des notions groupe de l'Union Républicaine Démocra- qu'elle institue, la métamorphose incontrô-
pourtant essentielles de spécificité et de dis- tique (centre droit libéral et courroie de lée qu'elle fait subir à la nation, n'intéres-
tance ethno-culturelles. Qui oserait soutenir transmission du patronat à l'Assemblée), sent nullement des politiciens qui se moquent
qu'entre un Breton et un M"a!ien il n'y a pas parti qui était une des chevilles ouvrières de comme d'une guigne de tout ce qui ne relève
plus de distance qu'entre un Catalan et un la S. G.I. Colonialisme et immigration célé- pas du culte électoralo-monétaire du taux de
Alsacien ? Les anciennes vagues d'immigra- braient leurs noces. Les Algériens commen- croissance et du taux de chômage à court
tion dans la macédoine culturelle française çaient à remplacer dans les mines les ouvriers terme.
ont rassemblé des groupes de l'ensemble polonais ou flamands épuisés et décimés par L'histoire de la limitation de l'immigra-
ethno-historique européen, dont les Polonais la silicose. 407 000 travailleurs, dont 20 000 tion opérée par les gouvernements à partir
comme les Siciliens font partie. D'autre part, Afro-asiatiques environ, furent ainsi impor- de 1974 reflète impuissance et incohérence.
les mélanges, les apports et les intégrations tés avant 1940. Néanmoins, les deux millions Tout commence avec Paul Dijoud, secrétaire
étaient lents et distillés . Au contraire, l'im- de personnes naturalisées avant-guerre grâce d'Etat aux travailleurs immigrés de 1974 à
migration moderne, brutale, concentrée dans à la loi de 1927 étaient d'origine européenne, 1977. Il resserre les contrôles aux frontières ,
cinq régions, massive, concernant des popu- souvent réfugiées d'Europe orientale. Leur abaisse les quotas d' entrée et tente de répri-
lations extrêmement distantes culturellement intégration fut aisée. mer le travail clandestin. Il s' agit, selon les
et ethniquement du pays d'accueil, s'appa- Tout va changer à partir des années 50 et termes officiels, d'une «interruption tempo-
rente à une déportation. surtout 60. Utilisant les structures et les raire de l'immigration». Le temps, sans
Celle-ci a été sciemment et savamment méthodes inspirées de la S. G.I., le patronat, doute, pour nos brillants économistes de
organisée dès 1920 par ce que la gauche de avec la complicité de groupes de pression juguler la crise, toute neuve, qui sévit depuis
l'époque appelait le «patronat négrier». En politiques, va profiter de la décolonisation 1973 . Véritable brocante juridique, les mesu-
effet, pour pallier le déclin démographique - c'est-à-dire du néo-colonialisme - pour res prises sont pratiquement inefficaces. En
français, pour contourner les exigences crois- importer Maghrébins et Africains, mais aussi avril 1977, Pierre Stoléru remplace Paul
santes d'une classe ouvrière qui s'organisait, Portugais et Espagnols . Entre 1950 et 1970, Dijoud et entend réagir : il institue !'«aide
le patronat mit en place entre 1920 et 1939 un million et demi de travailleurs immigrés au retour». Moins de 100 000 personnes
la fameuse S.G.I. (Société Générale d'Im- sont recrutés, sur la promesse d'un paradis - des Espagnols essentiellement - viennent
(3) La RFA compte 1,6 million de Turcs. En français. Jusqu'au choc pétrolier de 1973 et toucher leur pactole et repartent au pays. De
Grande-Bretagne, la population de couleur à la montée du chômage, ni la gauche ni la toutes façons , le Conseil d'Etat casse la
avoisine JO %de la population totale. Par- droite industrialiste ne se posent beaucoup mesure en novembre 1977. Le gouvernement
tout, son taux de reproduction est plus du de problèmes de conscience sur leur présence la réinstitue subrepticement fin 1978 : sans
double de celui des indigènes. Les pays médi- et sur leur sort, leurs conditions de travail plus de résultats puisque personne ne part.
terranéens (Grèce, Italie, Espagne, Portu- et d'habitat, qui dans les décennies 60 et 70 Même sort à la tentative d'arrêt de l'immi-
gal), est-européens et scandinaves ne con- réinstallent le décor du bas prolétariat du gration familiale : elle est cassée par le Con-
naissent pratiquement pas d'immigration de XIX• siècle (bidonvilles et mini-SMIC). Ce seil d'Etat en octobre 1977. En 1979, la «loi
70 couleur. sont exclusivement les problèmes économi- Bonnet» facilitant les expulsions de clandes-
tins est partiellement annulée par le Conseil On redécouvre notamment les vertus de employés et exploités à vil prix, instituant
constitutionnel, au nom des droits de l'article 471 du Code de Procédure pénale une nouvelle forme d'esclavage. Il faudrait
l'homme. Robert Boulin revient à la charge, (expulsion immédiate et sans appel des irré- une volonté politique de la part de l'Etat,
avec un projet de loi restreignant les durées guliers) et le gouvernement, toute honte bue, fondée sur une doctrine, sur l'intérêt collectif
de séjour et limitant la délivrance des cartes recommande de l'appliquer. Mesure évidem- et l'opinion réelle du peuple français sur la
de travail, mais l'Assemblée ne l'adopte pas. ment sans effet : la lourdeur des procédu- question, et créatrice de nouveaux moyens
En juin 1980, la «circulaire Stoléru» reprend res interdit toute efficacité. juridiques et administratifs efficaces. Au lieu
les dispositions de cette loi. Elle ne sera Georgina Dufoix, Secrétaire d'Etat aux de cela, les gouvernements ont balancé entre
jamais appliquée. Impuissant à arrêter l'im- immigrés, justifie ces mesures par les mêmes deux attitudes : la démagogie humanitaire et
migration clandestine, le gouvernement ne arguments que le gouvernement Barre jadis : ,la démagogie économique. La première,
parvient pas plus à faire partir les immigrés compte tenu du chômage, explique-t-elle, «il entendant flatter la fausse morale des droits
sans travail. doit être clair que nous n'accepterons pas sur de l'homme et le juridisme égalitaire de la
En octobre 1981, emporté par l'euphorie notre territoire plus de travailleurs étrangers bonne conscience progressiste, encourage les
de !'«état de grâce», le nouveau gouverne- qu'il n'y en a aujourd'hui» (Le Point, entrées illégales et bloque les départs. La
ment ouvre toutes les vannes : une grande 11 juillet 1983). seconde tend au contraire à limiter la pré-
loi-cadre sur l'immigration est votée le Mais de tels propos n'ont aucun sens : sence des immigrés dès qu'une statistique
17 octobre 1981, qui prévoit d'arrêter les l'immigration échappe à toute politique gou- alarmante sur la progression du chômage
expulsions et de regrouper les familles. Aux vernementale. «L'immigration clandestine tombe sur les télescripteurs de l'AFP et ris-
frontières, on renonce à surveiller les entrées ( ... )contourne toutes les réglementations», que de faire perdre un ou deux points à la
de clandestins. En 1982, 130 000 «sans note André Lebaude (Le Monde, 3 août cote du gouvernement dans les sondages
papiers» sont régularisés. Mais très vite, c'est 1983). Deux causes à cette impuissance : la mensuels. Mais la résultante de ces deux ten-
la catastrophe : avec plus de deux millions jungle procédurière de l'administration fran- dances alternées est claire : seule !a fonction
de chômeurs sur les bras, les socialistes doi- çaise, aussi interventionniste qu'inefficace, marchande régule et contrôle cette déporta-
vent mettre entre parenthèses leur lyrisme et et l'absence de doctrine gouvernementale en tion massive de main d'œuvre qu'elle a elle-
leur «générosité». Un décret du 17 mai 1982 la matière. même voulue, pour son profit, contre l'in-
annule la plus grande partie de la loi d'oc- L'appareil juridique français est inadapté térêt collectif.
tobre 1981. On revient au contrôle aux fron- à la situation nouvelle créée par les entrées Mais à moyen terme, même sur le plan
tières, aux expulsions de clandestins, aux clandestines ou la nécessité d'expulsions en économique, l'immigration s'avère une
limitations de délivrance des cartes de nombre. Que faire, face aux entrées de res- erreur.
travail. sortissants du Commonwealth, via la Grande «L'appel qui a été fait aux immigrés dans
Bretagne ? Comment réagir lorsque la doc- les années soixante a été une des plus gran-
Un autre décret instaure, le 27 mai 1982, trine du Conseil d'Etat, fondée sur la tradi-
l'obligation d'un certificat d'hébergement des erreurs économiques de l'après-guerre»,
tion constitutionnelle des droits de l'homme écrivait Paul Marchelli, délégué général de
pour les migrants et, le 31 août, autorise les et de la protection des individus - tous
maires à s'opposer aux séjours d'immigrés la CGC. Il ajoutait : «Les chefs d'entreprise
réputés semblables - entre en contradiction français en sont responsables dans la mesure
nouveaux sur le territoire de leur commune. flagrante avec l'intérêt commun et la justice
Mais, devant les protestations de certains où ils se sont réfugiés dans la solution de
sociale. Ainsi elle interdit dans les faits l'ex- facilité :importer une main d'œuvre à bon
groupes de pression, le gouvernement tourne pulsion des délinquants (trafiquants, mar-
de nouveau casaque et assouplit le régime des marché plutôt que d'innover dans la recher-
chands de sommeil, etc.) et encourage l'en- che et la technologie» (Sud-Ouest; 17 août
entrées. Même cause, mêmes effets :l'afflux . trée illégale d'étrangers qui vont être
des clandestins oblige à prendre en août 1983 1983).
de nouvelles mesures de contrôle aux fron- (4) Depuis 1974, le nombre d'expulsions n'a On estime aujourd'hui que l'appel aux
tières et d'expulsions (4). jamais dépassé 2000 par an. immigrés ne fut rentable qu'à court terme
La logique de
l'affrontement et de
la haine. Ci-contre :
CRS avant la charge
à Poissy. L'immigration
sécrète la violence
raciale entre Européens
et Afro-Maghrébins
au moment où l'Europe
devrait, contre les
deux blocs Est et Ouest,
aller chercher ses
alliés naturels chez
les peuples d'Afrique
et du Maghreb. A lors
qu'il nous faudrait un
grand dessein, on
assiste au retour des
haines dérisoires et de
la petite xénophobie.

71
nes ne voulaient plus accomplir. Ils ont sim-
plement rempli les emplois mal payés que le
patronat ne voulait pas revaloriser. Celui-ci,
plutôt que d'investir dans des salaires et des
conditions de travail décents, qui étaient exi-
gés par la classe ouvrière française, et qui
auraient permis de moderniser l'appareil
prOductif, a préféré, par goût malthusien du
profit à court terme, faire appel aux bons
à tout faire : les immigrés. Mauvais calcul :
les immigrés «coûtent» aujourd'hui plus
qu'ils ne «rapportent» à l'économie natio-
nale (5).
Au demeurant, au fur et à mesure que leur
nombre augmente, leur condition se
dégrade, contrairement aux thèses des assi-
milationnistes. Selon un sondage du Poi!Jt
en date du 10 octobre 1983, leurs contacts
avec les Français se dégradent, et ils souf-
frent plus qu'auparavant du déracinement.
Depuis que la gauche est au pouvoir, 42 %
estiment que «leur situation s'est dégradée»
et que «le racisme augmente» ; phénomène
social typique des sociétés multiraciales : le
«racisme objectif» n'augmente pas forcé-
ment, mais le nombre excessif d'allogènes
donne lieu à une raréfaction des relations de
confiance avec les Français. Aux Etats-Unis,
les <:on tacts sociaux entre blancs et gens de
couleur sont statistiquement en baisse, en
dépit de trente ans de me/ting pot forcé. On
ne manipule pas un organisme social comme
une machine-outil.
L'entrée dans la «troisième génération
industrielle» et la crise frappent de plein
fouet les immigrés, statistiquement peu qua-
lifiés. Non seulement ils ne progressent pas
dans la hiérarchie professionnelle, contrai-
rement à ce qu'avait stupidement pronosti-
qué le libéralisme négrier des vingt derniè-
res années, mais ils descendent : 62 % de
manœuvres et d'OS chez les travailleurs allo-
gènes en 1980, et plus de 70% en 1982 ...
Ainsi se construit cette hiérarchisation socio-
Ci-dessus: l'arrivée à Paris de la «Marche pour l'égalité et contre le racisme». Immédiate- ethnique typique des sociétés multiraciales,
ment récupérée par les politiciens tels que Defferre, qui ne manquent aucune occasion de s'ex- voie royale vers le racisme de masse. Quant
hiber sous la bannière des spécialistes de l'indignation à sens unique. Pitoyable. aux clandestins, attirés par le mythe de l'El-
et qu'à un niveau micro-économique (c'est- peu qualifiés. Dans l'automobile, le nombre dorado européen, le chômage et la misère
à-dire pour le profit individualisé des entre- d'immigrés a chuté de 15 o/o entre 1979 et (puisqu'ils n'ont pas d'indemnités) les atten-
prises, par économie d'investissement). A 1982, tandis que le chômage des travailleurs dent au terme de leur périple. Lorsqu'au
moyen terme, le coût social, le manque à étrangers a progressé en 1981 de 35,1 %, nom d'un dogme pseudo-humanitaire, le
gagner en matière d'innovations et d'inves- créant, dans la seule région parisienne.83 000 gouvernement a «légalisé» 130 000 clandes-
tissements et la surcharge salariale de l'im- immigrés sans travail en un an. L'argument tins en 1982, seuls 10 000 ont trouvé un
migration ont fait perdre de 1970 à 1983 un classique des libéraux ou des socialistes selon emploi. Résultat : on a fabriqué 120 000
point par an au taux de croissance du PIB. lequel l'immigration serait devenue un fait parias et 1' on a surchargé les Assedic de
L'immigration a empêché l'industrie de pas- indispensable et structurel de notre société 120 000 demandeurs d'emplois supplémen-
ser au stade de la troisième révolution indus- est une pieuse erreur : les économies de la taires parce qu'on trouvait «inhumain» de
trielle, celle de la robotique. Elle a maintenu troisième révolution industrielle auront les faire revenir au pays ...
les industries de structure archaïque à fort besoin de travailleurs nationaux et très qua- En réalité, l'intégration des immigrés est
emploi de main d'œuvre non-qualifiée. lifiés. De même, l'argument droitier des un échec. Ils ont le choix entre l'intégration-
L'exemple du bâtiment est flagrant : on a «immigrés qui créent des chômeurs» est une (5) Les immigrés exportent 50 milliards par
préféré des pelles et des immigrés aux machi- ânerie. L'immigration crée maintenant le an de leurs revenus ; ils coûtent en presta-
nes automatiques de travaux publics. On le chômage, certes, mais d'abord chez les tion médico-sociales 81 % de plus que les
paye aujourd'hui : l'industrie française du immigrés. L'immigration a également freiné métropolitains, 66 % de plus en allocations
bâtiment (comme les chantiers navals, les la création d'emplois qualifiés, dont l'offre familiales, 25 % de plus en charges socia-
charbonnages ou les constructions mécani- insuffisante est la cause principale du chô- les. La rentabilité en coût linéaire des fac-
ques) est en crise et licencie en masse les mage. Sans immigration, on aurait investi teurs d'un travailleur immigré était en 1965
immigrés devenus surnuméraires ... dans les technologies industrielles de troi- de 40 % supérieure à celle d'un travailleur
Plus l'appareil économique se modernise, sième génération. Autre slogan stupide : les français équivalent; en 1983, elle est infé-
72 moins il requiert des personnels immigrés ou immigrés ont fait les tâches que les indigè- rieure à 30 %. (source: CERC).
Un défilé qui prend des allures de rituel. Curieux slogan pour les «antiracistes» :
un «France pluriethnique», c'est l'apartheid garanti. C'est aussi, par une
implacable logique socio-économique, les ghettos et le néo-esclavage. Ci-contre : •
la misère des conditions de travail des immigrés dans un atelier clandestin.

déculturation ou le maintien de leur spécifi- devient une des valeurs d'évidence de la Les ghettos sont la réponse (la défense) des
cité qui implique marginalité et discrimina- société marchande. La vraie cause de cette immigrés face à l'humiliation de l'assimila-
tion. Les «immigrés de la deuxième généra- hiérarchisation tient évidemment à l'éloigne- tionnisme et de la francisation. Déjà, note
tion» sont le symbole de ce cyle infernal : ment du modèle occidental - et de ses cri- le démographe Pierre Langore (La Croix,
rejetés par leur communauté mais rétifs à tères de réussite économique - des popu- 6 octobre 1983) «la force d'intégration de la
l'insertion dans la société occidentale, ils sont lations concernées, celles qui sont le plus cul- société française est en baisse». En effet, l'es-
entrés dans le roman noir de la sous- turées se trouvant au bas de l'échelle et cel- pace social français devient néo-tribal, socio-
qualification, du chômage, de la délinquance les qui sont le plus déculturées et occidenta- logiquement éclaté, le ciment culturel se résu-
et de la répression policière. Victimes du lisées parvenant à une certaine réussite. Mais mant de plus en plus à des comportements
capitalisme libéral et de la mansuétude d'un comment le faire comprendre aux gens (et économiques pavloviens (pousser le caddy
humanitarisme égalitaire, ces jeunes, qui notamment aux enfants ... ) lorsque l'intégra- dans l'hypermarché). Créer des Soweto par-
font la une et les bonnes affaires des médias_ tion scolaire et la vulgate officielle de l'éga- tout, des chinatowns aux ZUPS maghrébi-
et des partis «antiracistes», avides de scoops lité des individus augmentent au lieu de le nes, risque d'aboutir selon Michel Tibon-
et de bonne conscience (6), sont condamnés combattre le préjugé de la hiérarchie natu- CorniHot (Le Monde, 24 août 1983) «à des
à devenir le lumpen-proletariat de l'Occi- relle des races ? Dès l'enfance, les Français affrontements terribles et sanglants» ou à des
dent. Sinistre histoire écrite par les sociolo- (et les. autres) constatant qu'en dépit de cette expulsions brutales comme au Nigéria.
gues du futur : comment la sentimentalité intégration et de cette égalité, les ghettos et La légèreté pusillanime et la méconnais-
progressiste (et marchande) «antiraciste» a la hiérarchisation raciale s'installent, ils en sance profonde (et raciste) des autres cultu-
érigé le racisme en clé de voûte de la lutte déduisent que la cause est une infériorité res que trahissent les partisans de la société
de classes. naturelle des groupes concernés, puisque multiraciale se manifestent par exemple dans
Osons le dire en effet : la société multira- dans le même temps, l'idéologie humanita- leurs «projets» pour les Maghrébins musul-
ciale est le terreau du racisme. Elle produit riste et universaliste égalitaire officielle mans : qu'ils «vivent pleinement leur cul-
ghettos, hiérarchisation raciale et apartheid affirme que tous les hommes sont sembla- ture», mais qu'ils s' «insèrent» dans la société
de fait. Les exemples du Brésil, des Etats- bles quelle que soit leur culture et que le occidentale et dans la culture française. Or,
Unis, de la Grande-Bretagne, de l'Arabie, mqdèle occidental et sa logique économiste pour qui connaît un tant soit peu la culture
du Nigéria, du Chili, de l'Uruguay, de l' Afri- sont naturels à tous les humains, consti- arabo-musulrnane et sa religiosité, il est évi-
que du Sud et de dizaines d'autres pays ne tuent même un «droit» (mythologie du dent qu'elle est incompatible tant avec la
nous crèvent-ils pas les yeux ? «développement»), et que chacun peut et législation française qu'avec le mode de vie
Dès aujourd'hui en France, les popula- doit s'y accomplir. Bref, l'intégrationnisme de la société de consommation. On con-
tions de couleur s'isolent et se retrouvent, des droits de l'homme additionné à l'idéo- damne donc les musulmans soit au ghetto
statistiquement, de plus en plus bas dans les logie marchande produisent un effroyable et à l'échec social (avec coupure schizo-
hiérarchies socio-professionnelles. Une stra- racisme de supériorité : pire, ils le produi- phrène entre vie familiale et vie sociale), soit
tification ethnique se fait jour : au bas de sent à l'échelle du monde entier comme à au reniement de leur civilisation et de leur
l'échelle, les clandestins, puis les manœuvres l'intérieur de chaque pays «multiracial». Ce · religion.
noirs, et en ordre ascendant, les Maghrébins, n'est vraiment pas la peine de critiquer Mais les multiracialistes ont un argument :
les Antillais, les Réunionnais, puis les immi- l'Afrique du Sud ; la bêtise des égalitaristes la culture «beur», présentée avec un cynisme
grés européens et, au sommet, les Français. aboutit au même résultat. Les sempiternel- inconscient et une ignorance journalistique
Le préjugé s'installe alors d'une hiérarchi- les mélopées antiracistes n'y changeront rien. comme un exemple réussi d'«insertion», de
sation «naturelle» des races, et le racisme Comme en URSS, où personne n'est plus création d'une «nouvelle culture métisse»,
marxiste, le discours moral antiraciste ren- que l'on compare avec idiotie à la culture
(6) La fameuse «marche des Beurs» de Lyon force le racisme puisque tous le comprennent créole. En réalité, le phénomène «beur» (7)
à Paris est l'exemple type de la récupération comme le contrepoids exorcisant de cette n'est que le pitoyable résultat d'une décul-
par les partis et les syndicats de la cause des réalité quotidienne de la société multira- turation, d'une occidentalisation en cours et
jeunes immigrés, le tout mis en scène par les ciale : la hiérarchie ethnique sur fond de opérée dans les pires conditions. Comme les ·
médias. ghettos. bandes de jeunes noirs du Bronx, victimes 73
A l'issue de la «Marche pour l'égalité et contre le racisme» organisée par «SOS Minguettes» en décembre dernier, le président Mitterrand
(1 reçu à l'Elysée une délégation dejeunes «beurs» conduite par Toumi Djaïdja, après avoir convoqué les photographes. Lambris et bonne
conscience ... Mais les véritables problèmes ne sont pas résolus pour autant.

d'une involution culturelle et mentale, les liée avec la construction d'une sous-culture société. Alors j'essaie de réfléchir, en tâchant
jeunes fils d'immigrés concernés par la «cul- mondiale et d'une «économie-monde» mul- de me prémunir contre le paternalisme bien-
ture peur» ont perdu la culture et la langue tinationale et néo-colonialiste. Pour que le veillant style PS, contre le vieux fond de suf-
arabes, ont très mal acquis la culture et la monde entier ressemble à New-York, pour fisance raciste qui n'est jamais mort en nous,
langue françaises, mais, en revanche, se sont qu'IBM, Coca-Cola et NBC Network puis- et tout autant devant l'acceptation passive
imbibés d'américanisme commercial. sent uniformiser les types et les mœurs et du fait accompli, déclaré «irreversible» et
Témoin de ce mélange pauvre : leur musi- vendre leurs produits et leurs programmes «inéluctable» (.. .) Les gens de ma généra-
que, le «rock arabe», qui ne possède ni la sur toute la Terre, il ne suffit pas d'occiden- tion ont vu surgir à la fois les supermarchés
puissance rythmique du vrai rock, ni la pro- taliser les peuples ex-colonisés : il faut aussi et les boîtes d'intérim, les autoroutes et les
fondeur violente et raffinée de la musique transformer l'Europe (qui est, de par sa cul- travailleurs immigrés. A chaque fois, on
arabe, mais qui rivalise de colonialisme artis- ture, un éventuel foyer de résistance géocul- nous disait d'ailleurs que c'était «irréversi-
tique avec les bruits jamaïcains de drugsto- turelle) en une société hétérogène, «pluricul· ble»( ... ) Mais je n'arrive pas à me résigner
res. Les «beurs» sont des mutants qui tra- turelle» et multiraciale :c'est-à-dire l'aligner à cette gigantesque mégalopole où les immi-
hissent leur patrimoine au profit du trou noir sur le modèle universel de la north american grés sont brusquement transplantés, écarte-
implosif de la civilisation marchande society. Une mosaïque de ghettos et de mino- lés ( ... ) On ne leur offre que les rebuts de
universelle. rités reliées entre elles par le réseau mécani- la «culture occidentale». Le déracinement a
Et de fait, la société multiraciale a partie que des firmes et des technocraties . D'ail- cassé leur identité culturelle et ils en sont
leurs, les partisans de la multiracialité et du réduits à s'en bricoler une à coup de juke-
me/ting pot jettent souvent le masque. box et de chariots de supermarchés ( ... ) La
(7) «Beur» signifie «arabe» en argot verlan Oubliant son vernis éthique humanitaire, France toute entière est aujourd'hui laminée
des jeunes immigrés maghébins, et désigne Claude Sarraute expliquait froidement, non par le fast-food, le béton, la bagnole. La
le contexte et l'ensemble socio-culturels qui sans une pointe de racisme involontaire (Le même machine à raboter les peuples est par-
les caractérisent : des bribes de culture et de Monde, 15 septembre 1983) : «Depuis les tout à l'œuvre( ... ) Dans ce contexte d'uni-
langue arabe, amalgamées avec les mœurs Huns, il n'y a pas plus métèque que le sang formité mécanique qui prévaut partout, je
des bandes de jeunes des cités industrielles, gallo-romain( ... ) Que les cheveux frisés s'in- crains que la multiracialité, loin d'être l'oc-
le tout sur un arrière-fond très américanisé. tègrent dans le grand me/ting pot d'une casion d'un enrichissement culturel, ne nous
(8) Très significative de la mentalité catho- Europe ouverte, à l'ère des mouvements de conduise qu'à un New-York généralisé,
lique, la position exprimée par Charles Ram- populations régis par la loi de l'offre et de c'est-à-dire à un conglomérat de sous-
baud dans Permanences (n ° 203) : il faut, la demande». Grattez les droits de l'homme, cultures, aussi bien la nôtre propre que celle
explique-t-il, «assimiler» les étrangers dans vous trouverez toujours, au fond, cette des peuples qui viennent chez nous».
une société multiraciale, puis passer au stade fameuse loi... S'il est vrai que 1esfast-foods croissent en
du «métissage». Mais, pour que celui-ci soit On trouve néanmoins des «hommes de proportion des immigrés, que société mul-
possible, il faut, dit-il subrepticement, que ... gauche» et des militants des «luttes pro- tiraciale et société(s) multinationale(s) cou-
les immigrés se convertissent au catholi- immigrés» qui se mettent à réfléchir. Comme sinent sans problème, il n'est pas étonnant
cisme : «les peuples catholiques sont ceux Jean Chesneaux qui ne craint pas de dénon- que les immigrés eux-mêmes succombent à
qui adoptent le plus facilement le métissage». cer «le mythe de la multiracialité» (Tumulte, l'idéologie du système ; tel Moussa Cissé,
Malheuro:usement pour nos évêques, les n° 15, février 1982.) Il avoue :«Le discours président du Rassemblement sénégalais de
immigrés préfèrent l'Islam, et ils ont bien multiracial ne me satisfait pas. Je ne suis pas Paris, qui entend vivre en France selon sa
74 raison. à l'aise devant ce visage nouveau de la religion, l'Islam, mais qui déclarait : «Être
français ne veut plus rien dire». Dans ces trop de problème, il n'en va plus de même général, l'appartenance ethno-culturelle des
conditions, être sénégalais non plus. Ainsi pour les Afro-asiatiques. Peu importe aux Français (et le concept même de «Français»),
se construit l'homme mondial, voulu par moderJ?,es jacobins : l'origine des hommes et surtout l'enracinement national et histo-
l'Occident, universel certes, mais hiérarchisé importe peu. De même que le métropolitain rique des immigrés, cette doctrine de la
racialement dans le «Tiers monde» comme - l'hexagonal blanc- n'est pas reconnu citoyenneté, qui date des Lumières et qui
dans les sociétés multiraciales d'Europe et comme Européen (ni comme Breton) mais s'apparente à la conception américaine,
d'Amérique du Nord, selon la logique de ·comme «Français juridiquement», de même déboute les hommes de leur qualité d'héri-
l'économie néo-colonialiste planétaire. que les colonisés n'étaient pas reconnus selon tiers et les définit comme «habitants» abs-
Et c'est paradoxalement parce que l'idéo- leur lignage mais comme «indigènes», de traits, atomes économiques qui doivent
logie «antiraciste» et humanitaire des parti- même aujourd'hui , l'immigré n'est pas afri- renier leur origine au profit de l'adhésion
sans de l'immigration et du me/ting pot nie, cain. Selon le Code de la nationalité fran- «progressiste» au modèle franco-occidental
sous prétexte d'humanisme, les barrières eth- çaise, il peut par mariage ou après un séjour (puis américano-occidental) de mœurs, supé-
niques, les nationalités et les citoyennetés, prolongé devenir français , au même titre rieur parce que démocratique, égalitaire, etc.
que le spectre de la race s'introduit, comme que ses enfants nés en France. En comptant Le lignage et la culture des immigrés sont
seul facteur de différence, entre les clones les ressortissants des DOM-TOM, les immi- implicitement réputés inférieurs. En deve-
humanoïdes de la société multiraciale, selon grés qui opteront pour la nationalité fran- nant citoyens français, on ne les force pas
la terrible loi d'une régression au çaise, les Franco-musulmans et les jeunes à se renier comme Africains ou Asiatiques,
biologique ... étrangers francisés, on estime à près de cinq mais on les y incite vivement. C'est là le
Tel est le résultat auquel aboutit la philo- millions le nombre de «Français» d'origine vieux fantasme pédagogique des révolutions
sophie assimilationniste qui régit l'immigra- extra-européenne en l'an 2000 ... Comme le française et américaine : «Enseigner aux
tion, philosophie fondée sur la tradition reconnaît Pierre Emmanuel (La France nègres et aux races inférieures la civilisation»
jacobine de la nationalité et de la citoyen- catholique, 16 septembre 1983) : «AUX yeux comme le proclamait Jules Ferry en août
neté, qtti enlève à ces deux notions tout con- d'un gouvernement français laïque en 1983 1883 à la tribune de l'Assemblée pour justi-
tenu ethnique et culturel. (comme aux yeux de l'abbé Grégoire et de fier ses aventures coloniales. Devenir
L' assimilation forcée est une tradition Clermont-Tonnerre sous la Révolution «citoyen français», c'est comme devenir
française : 4 millions de Bretons, 4 millions quand celle-ci pour assimiler les Juifs vou- chrétien puisque l'idéologie est semblable :
de germanophones, 5 millions d'Occitans et lait d'abord les laïciser et détruire non point c'est accéder à la véritable humanité, seule
200 000 Basques ont été en un siècle franci- leur «religion» mais littéralement leur peu- détentrice de la «vérité de l'homme».
sés, selon la doctrine de la citoyenneté répu- ple) l'intégration des musulmans passe par Il ne faut pas croire qu'en passant de la
blicaine, qui prolonge d'ailleurs l'unitarisme leur renoncement à la loL coranique (...) doctrine de l'intégration des immigrés à celle
monarchique, et qui ne reconnaît pas inapplicable dans le cadre de la société fran- de l'insertion, au cours des années 70 (au
!'«étranger» comme tel : dès qu'il entre en çaise. La fameuse phrase de Clermont- nom d'une vision erronée du «droit à la dif-
France, il doit se renier et devenir «français», Tonnerre : «Il faut tout refuser aux Juifs férence») on ait changé grand chose à l'eth-
c'est-à-dire, d'après l'acception égalitaire et comme nation et tout accorder aux Juifs nocide assimilationniste. On a, en fait,
républicaine, citoyen du monde, homme comme individus» est la phrase-clé de toute modernisé la conception jacobine et unitaire
universel. assimilation à la française». de la citoyenneté au profit de la version amé-
Doctrine reprise aujourd'hui par les mul- Pour perdre son infériorité congénitale ricaine qui lui est cousine et qui est plus
tiracialistes : la France doit tout assimiler, d'étranger (ou jadis de provincial) et béné- adaptée à la société industrielle et à son
doit «libérer» les migrants de leurs apparte- ficier des droits de l'homme, il suffit d'ac- modèle segmentaire et ethniquement strati-
nances. Mais si jusqu'au XX• siècle les assi- quérir la «citoyenneté» française . Dévalori- fié de «minorités» juxtaposées. Devenus
milés, de culture européenne, ne posaient pas sant à la fois la notion de citoyenneté en citoyens, les membres de ces minorités seront

Ci-contre : Africains en costume traditionnel à Belleville. Comme en Amérique,


la société multiraciale engendre les ghettos. Pour préserver leur culture,
les immigrés doivent s 'isoler et accepter de devenir des citoyens de second
rang. Déculturation occidentale et réussite sociale ou apartheid : tel
est le piège qui se referme sur les Afro-Asiatiques. On appelle cela !'«in-
sertion». Ci-dessous, jeune fille peuhl à Barbès : le choc de deux cultures.

75
modernité à partir de son propre génie» (Le
Monde, «Du confort intellectuel»,
28 octobre 1983). Autre preuve récente
d'une évolution des esprits dans le sens du
refus de la multiracialité et du caractère défi-
nitif de l'immigration, l'appel du président
algérien Chadli au cours d'une récente visite
en France à ses compatriotes émigrés en
Europe : déplorant l'exode des élites algé-
riennes, il incitait tous les immigrés et leurs
enfants, même ceux qui n'avaient pas connu
l'Algérie, à revenir au pays de leurs aïeux
«où tout était prêt pour les accueillir». En
écho, Mohamed Bengahia, ministre algérien
des Affaires étrangères déclarait à l'AFP :
«Nous encourageons les immigrés algériens
à revenir (... ) et nous les aidons à se réins-
taller en Algérie».
Parce qu'un monde fait de peuples homo-
gènes et territoriaux est préférable à un Etat
mondial multiracial et mondial, parce qu'il
est juste que les Européens gardent leur spé-
cifité ethno-culturelle comme il est juste que
les immigrés aient des racines et une patrie,
parce que le racisme, la ségrégation et l'apar-
theid sont du côté des importateurs d'immi-
grés et des constructeurs de la société multi-
raciale, parce que nous ne voulons pas que
des xénophobies imbéciles et des haines
minables empêchent l'Europe d'instaurer de
grandes solidarités historiques et géopoliti-
ques avec les peuples d'Afrique - nos frè-
Ci-dessus : militante de la «multiracialité», exemple de racisme inconscient. Croire que res face à l'ennemi commun - parce qu'à
l'appartenance ethnique n'est qu'une «affaire de peau», c'estfaire injure à tous les immigrés. l'inverse des Américains nous ne voulons pas
de suprématie de la race blanche sur la Terre
dans le cadre d'une société mondialisée et
des citoyens inférieurs de fait. Les «beaufs» culturelle et ses moeurs propres qu 'on ne lui sans frontières, nous dénonçons le piège de
y trouveront leur compte : ghettos bien con- pardonne pas. Un Africain en costume trois la société multiraciale en Europe et nous pré-
trôlés avec ilôtage et seuils de tolérance à la pièces et attaché-case qui regarde sagement tendons qu'elle constitue le troisième pilier
mode PC. Guy Lux le samedi soir ne pose plus aucun du néo-colonialisme occidental - les deux
L'accès des immigrés à la citoyenneté non problème. Le racisme anti-immigrés dispa- autres piliers étant l'asservissement écono-
seulement ne changera pas leur situation raît de lui-même (pour faire place à l'indif- mique et culturel du «Tiers monde» et le
sociale mais accentuera les discriminations férence et à l'ignorance les plus totales), dès monopole politico-militaire des deux super-
infériorisantes. Un étranger au bas de la hié- lors que ceux-ci, soit s'acculturent complè- puissances.
rarchie ou de moeurs différentes garde sa tement soit s'emmurent dans leurs ghettos. Puisqu'il paraît que la France est un pays
dignité aux yeux des nationaux. Pas un C'est pourquoi, il faut aller au delà de la démocratique où le pouvoir est exercé «par
citoyen. Dans sa candeur, l'égalitarisme croit thèse de !'«insertion», qui ne respecte le peuple et pour le peuple», pourquoi les
qu'en modifiant le statut d'un homme, on qu'avec mauvaise foi (bonne conscience politiciens qui nous gouvernent rechignent-
changera sa condition ... Devenus citoyens et humanitaire ou volonté de créer de nouveaux ils tant à consulter directement le peuple
«insérés», les immigrés ne pourront plus se électeurs) le droit à la différence des immi- français sur cette question capitale de la
réclamer de la particularité d'une apparte- grés, puisqu'elle défend en même temps les société multiraciale en gestation ? Serait-il
nance extérieure. Rejetés par leur pays qu'ils thèses contradictoires de l'identité des cul- incapable de comprendre que son intérêt est
auront trahis, ils seront parqués comme tures immigrées et de l' «inéluctabilité du de demeurer lui-même, au sein d'une Europe
citoyens de classe B dans un Occident qui, métissage». Pour aller jusqu'au bout du culturellement personnalisée et politique-
de toutes façons, ne leur accordera jamais droit à la différence, il convient de refuser ment indépendante, seule condition de la
de situation sociale égale aux indigènes. la société multiraciale et, avec les immigrés, libération des peuples de couleur des deux
Il est alors normal que ces derniers ne envisager leur retour au pays. Même si les impérialismes frères, l'occidental et le sovié-
manifestent qu'indifférence et inhospitalité immigrés de la deuxième génération enten- tique ? Ehtre la société multiraciale et la
envers les immigrés, là où des nations homo- dent en majorité rester en France, ce senti- guerre civile prélude à l'expulsion des immi-
gènes et organiques, où de vrais peuples pra- ment peut s'atténuer puisque, loin de vou- grés, il existe une troisième voie : l'organi-
tiquent J'esprit d'accueil envers l' étranger. loir se franciser, ils désirent de plus en plus sation avec les immigrés de leur retour pro-
L'individu occidental - «beauf» ou pro- se réenraciner (dans l'Islam, la culture antil- gressif dans leur terre d'origine, en collabo-
gressiste souffreteux - se moque de ceux laise, etc.). Beaucoup d'entre eux se débar- ration avec les pays d'accueil, où il nous
qui Immigrent chez lui, puisqu'il n'a plus lui-· rassent, comme Alioune Diop, directeur de appartiendrait d'aider à créer des emplois et
même de lignage et de vraie nationalité. Ce· la revue Présence Africaine, des complexes à reconstruire leurs nations détruites par le
qu'il demande, c'est qu'on lui fiche la paix . humanitaristes : «Parler des dialogues des néo-colonialisme. A cette seule condition on
Dans ces conditions, l'immigré ne possède cultures est un leurre. Les cultures ne vivent pourra dire : «Français, immigrés, même
plus l'honneur d'être un étranger. D'ailleurs, pas coupées de leur vitalité et de leur projet combat!»
en cas de «racisme», ce n'est pas la race de de civilisation. Chaque civilisation vivante
76 l'autre qui est en cause, mais sa spécificité assume sa propre histoire, secrète sa propre G. F.
.. -...---

Talbot-Poissy en janvier dernier (ci-dessus) : l'agitation et la tension so-


ciales qui règnent dans l'usine n'ont pas distrait ce travailleur immigré musul-
man de sa prière quotidienne. Ils sont nombreux, comme lui, à avoir
compris que la religion restait désormais la seule voie qui leur permette d'être
eux-mêmes, dans un monde occidental exploiteur et perverti. Ainsi s'ex-
plique le succès rencontré par l'intégrisme musulman, perçu comme princi-
pal vecteur d'une révolution culturelle islamique, tel que l'incarne notam-
ment l'imam Khomeini (ci-contre, à son départ de Neauphle-le-Château).

L'intégrisme musulman ••

une vrate révolution culturelle
es fous d'Allah (Robert Lacontre), çant les dirigeants marocains comme des les rapports de confrontation entre celui-ci
L Irano nox
sur l'Islam
(Marc Kravetz), Crépuscule
(V.S . Naipaul), Le radeau de
«valets des satans américains et soviétiques».
En Europe, que ce soit sous l'étiquette de
et les superpuissances, et les éventuels liens
de coopération qui pourraient exister entre
Mahomet (Jean-Pierre Péroncel-Hugoz) ... Djihad islamique ou d'autres, on retrouve, lui et une Europe indépendante encore à
Titres d'articles et de livres qui, d'un bout à en croire certains policiers, la présence de naître .
à l'autre de l'éventail politique, montrent la l'intégrisme musulman aussi bien derrière Le réveil de l'Islam s'explique largement
perplexité hostile de la plupart des Occiden- des attentats visant des restaurants de luxe par la crise d'identité que connaissent les
taux devant le développement des courants ou le TGV que derrière la violente agitation peuples du Tiers monde. Chez ceux, en effet,
intégristes (dits aussi fondamentalistes) au entretenue chez Talbot (dans les usines auto- qui ont une tradition historique musulmane,
sein de l'Islam. mobiles, les cadres syndicaux, même ceux la religion apparaît comme la voie, la seule
D'autant plus que l'intégrisme musulman d'une CFDT pourtant prête à tous les maxi- voie, permettant d'être soi-même. Compris
semble animer un terrorisme multiforme. malismes, semblent souvent débordés par dans cette perspective, l'intégrisme devient
C'est ainsi que les attentats du 23 octobre des mots d'ordre à forte connotation l'agent d' une révolution culturelle. «Pour
1983 à Beyrouth contre les troupes améri- islamique). comprendre ce dont le monde islamique est
caines et françaises, du 4 novembre à Tyr Même s'il faut prendre avec précaution actuellement le théâtre, remarque Jacques
contre l'armée israélienne, du 12 décembre certaines affirmations (par exemple, la soi- Berque (2), il faut renoncer à toutes les caté-
contre des installations américaines et fran- disant revendication par Carlos de certains gories d'une sociologie qui nous oblige à
çaises, ont été revendiqués par une organi- attentats sent la provocation et l'intoxication penser en termes de partis politiques ou de
sation qui s'intitule Djihad (c'est-à-dire à plein nez) (1), il reste que le monde musul- revendications matérielles. Il faut, en revan-
«guerre sainte») islamique. Le 18 janvier, la man est incontestablement parcouru che, y réintroduire la dimension fondamen-
même organisation a assassiné M. Malcolm aujourd'hui par des courants intégristes, qui tale de l'imaginaire et, puisque l'Islam est
Kerr, président de l'université américaine de développent leurs réseaux d'influence et en pleine révolution, on ne doit pas perdre
Beyrouth. Quelques jours plus tôt, des émeu- d'action et représentent un phénomène de de vue qu'il s'agit, d'abord, d'une révolu-
tes ravageaient les rues de plusieurs villes de première importance, tout à la fois en ce qui tion culturelle».
Tunisie. Fin janvier, c'est au tour du Maroc concerne l'évolution interne du Tiers monde, La révolution iranienne s'est faite contre
d'être touché par une vague de désordres, le processus d'occidentalisation entrepris par
qui provoquent plusieurs centaines de morts. (1) Carlos, le célèbre terroriste, aurait agi le Shah. D'où le rôle d'exemple que joue le
A Tunis comme à Rabat, on accuse formel- pour le compte d'une certaine «Organisation khomeinisme pour les musulmans qui,
lement des groupes intégristes d'être derrière de la lutte armée arabe» en organisant les
cette agitation. Le roi Hassan II, dans un attentats contre le TGV. Etiquette (2) «Le Nouvel observateur», 26 mai 1980.
discours télévisé, n'a pas hésité à montrer des jusqu'alors inconnue de ceux qui suivent Professeur au Collège de France, Jacques
tracts, saisis sur des émeutiers, illustrés par avec attention l'action des groupes intégris- Berque est l'auteur de «L'Islam au défi»,
une photo de l'imam Khomeiny et dénon- tes, y compris sur le plan paramilitaire. Gallimard, 1980. 77
«Mourir vaut mieux qu'accepter l'humiliation» :
cette inscription sur la mosquée improvisée de
Neauphle-le-Château illustre parfaitement l'état
d'esprit des intégristes musulmans (ci-contre).
En haut à droite : les manifestations qui
accompagnèrent le départ de l'imam pour l'Iran,
le 31 janvier 1979. Ci-dessus: les jeunes
immigrés de la cité de transit de la Butte rouge,
à Châtenay-Malabry (Hauts de Seine), en avril1983.
entendant refuser tout autant le modèle occi- rappelle Tahar Ben Jelloun, est une religion ble de territoires de plus en plus vastes et de
dental que le modèle collectiviste, cherchent intégrée dans le quotidien, au point de deve- plus en plus diversifiés. Le califat omeyade,
une autre voie, une troisième voie, qui trans- nir culture et mode de vie». Cette définition édifié à partir de 660, est ethniquement
cende les schémas politiques pour se situer suppose que chaque acte est déterminé par arabe : Islam et arabité se confondent (5).
au plan d'une révolution culturelle. «Certes, la religion. A une journaliste occidentale, Mais pour peu de temps. A la chute des
constate Berque, l'Iran en est, aujourd'hui, Oriana Fallaci, qui s'étonne, Khomeiny Omeyades, en 750, le califat abbasside, ins-
un modèle assez pur, dans la mesure où ce répond abruptement : «L'Islam signifie tallé à Bagdad, voit s'affirmer le rôle pré-
qui s'y passe tourne le dos aux mouvements tout : y compris ce que, chez vous, on pondérant de l'ethnie et de la culture persa-
de type libéral ou de type socialiste. Mais il appelle liberté et démocratie. Oui, tout est nes, tandis que les conquêtes réalisées à l'est
ne s'agit pas seulement de l'Iran car, partout, dans l'Islam. L'Islam englobe tout. L'Islam comme à l'ouest intègrent dans le monde
l'Islam semble se tourner vers lui-même, vers est tout (... ) Si vous, les étrangers, vous ne musulman des peuples non arabes (on oublie
ce qu'il a de plus intérieur à lui-même ... Et comprenez pas, tant pis pour vous. De toute trop que, dès 711, l'armée musulmane qui
cela déclenche une force irrésistible qui sur- façon, ça ne vous regarde pas : nos choix ne conquiert l'Espagne est composée de Berbè-
prend tous les augures, met à malles Etats vous concernent pas» (4). res, commandés par le Berbère Tarik). Les
réputés les plus forts, les polices les plus effi- Dans la plus pure logique monothéiste, Arabes sont devenus, du coup, minoritaires
caces. Quand je parle de «révolution cultu- l'intégrisme musulman réclame une théocra- dans un empire cosmopolite qui, au Xème
relle», je veux donc désigner ce fait incroya- tie. Les Occidentaux qui s'en scandalisent siècle, s'étend de 1' Atlantique à la vallée de
ble : renverser, par la seule force de la rue veulent oublier que l'Eglise eut longtemps, l'Indus et à la mer d'Aral. Même si, au sein
et d'une culture - nous y voilà -, les Etats au Moyen Age, une telle prétention. Mais de cet empire, fractionné d'ailleurs très vite
les plus sûrs de leur autorité. En ce sens, c'est sans doute le surgissement d'une telle au plan politique, la langue arabe - langue
l'Iran khomeiniste annonce bien quelque conception en cette fin du XXème siècle qui du Coran - reste un ciment essentiel.
chose d'inédit». étonne et inquiète. Au vrai, elle ne peut éton- Jusqu'au jour où les Turcs ottomans pren-
L'Islam exerce une espèce de fascination ner que ceux qui ignorent tout de l'histoire nent la tête du monde musulman et, impo-
sur beaucoup d'Occidentaux. Certains sont de l'Islam. sant leur langue, réduisent les Arabes à n'être
séduits (3), la plupart inquiets. Leur inquié- Cette histoire, en effet, est dominée par plus qu'une composante, parmi d'autres,
tude naît, précisément, de ce qui fait le suc- une ambiguïté. Ambiguïté concernant les d'une oumma (communauté des fidèles)
cès de l'intégrisme musulman. C'est à dire relations entre arabité et Islam, et que reflète devenue très hétérogène .
la tranquille affirmation du caractère global, bien une expression qui traîne dans tous les C'est au sein d'un empire ottoman entré
totalisant de l'Islam. En tant que vue du manuels d'histoire : la «civilisation arabe». en décadence que se constitue, au XIXème
monde, l'Islam a réponse à tout. «L'Islam, Par «civilisation arabe», on désigne le
système politico-religieux qui, par la con- (5) A noter, cependant, que les Omeyades,
quête, a étendu à partir du VIIème siècle la qui avaient installé leur capitale à Damas,
(3) Il semble qu'environ trente mille person- «avaient adopté les traditions, les mœurs, les
religion fondée par Mohammed à un ensem-
nes se soient converties à l'Islam, en France, façons de gouverner et même le personnel
depuis une dizaine d'années. Parmi elles, politique syrien de Byzance». (Jacques
quelques célébrités, comme Roger Garaudy (4) «Le Nouvel observateur», 15 octobre Heers, «Précis d'histoire du Moyen Age»,
78 et Maurice Béjart. 1979. PUF, 1968).
siècle, un nationalisme arabe que l'on appel- modèles importés, aussi bien de l'Ouest que croyants issus de tous les horizons du monde
lera plus tard l'arabisme. Elaboré d'abord de l'Est, les intégristes musulmans menacent musulman.
sous une forme surtout culturelle avec le les leaders qui n'acceptent pas de plier la L'intégrisme est représenté, même s'il y a
mouvement de la Nahda (Renaissance), politique à la seule loi coranique. Bourguiba unité d'inspiration sur les grands principes,
l'arabisme va s'affirmer au XXème siècle est ainsi accusé d'avoir voulu réformer lesta- par plusieurs courants . Deux d'entre eux
dans le cadre des luttes contre le colonia- tut de la femme tunisienne dans un sens an ti- méritent une attention particulière, dans la
lisme. Le nationalisme arabe se définit alors islamique (adoption du divorce, interdiction mesure où ils apparaissent, de façon décla-
comme une idéologie laïque, indépendante de la polygamie), d'avoir prétendu que le rée ou non, derrière toutes les actions spec-
des forces religieuses de l'Islam. Il est ainsi Jeune d u Ramadan était «anti- taculaires récentes, actions de masse (mani-
révélateur que le parti Baas (de la «résur- économique» ... D'où les slogans lancés dans festations, débouchant souvent sur des
gence»), qui dirige aujourd'hui la Syrie et les rues de Tunis lors des émeutes de janvier : émeutes) ou actions ponctuelles (attentats).
l'Irak, ait été fondé par un chrétien, Michel «Il n'y a qu ' un Dieu unique et Bourguiba Il s' agit des Frères musulmans et du khomei-
Aflak. De même, le nassérisme n'a jamais est l'ennemi de Dieu». Au même moment, nisme (8).
fait état de références proprement confes- un prédicateur tunisien d'une mosquée de la Le fondateur des Frères musulmans, Has-
sionnelles pour étayer le rêve du région parisienne dénonçait la «contamina- san al-Bannâ, est un Egyptien né en 1906,
panarabisme. tion de l'Islam par des méthodes chrétien- près d'Alexandrie. Son père, diplômé de la
C'est cette distinction entre politique et nes ou athées, étrangères à la vraie religion célèbre université Al-Azhar, fondée en 978
religion que refusent et dénoncent de Dieu». Et , dans une réunion au Quartier et l'un des centres de la pensée musulmane
aujourd'hui les intégristes musulmans, en latin, un jeune intégriste tunisien lançait à dans le monde, était imam (chef de la prière)
expliquant que rien, pour un vrai croyant, un compatriote, étudiant communiste : de la mosquée du village. Il avait été l'élève
ne saurait échapper à la loi islamique, y com- «C'est aux gens comme vous que nous règle- de Muhammad Abduh, mort en 1908, fon-
pris les institutions politiques. Et en accu- rous leur compte les premiers quand nous dateur du «Réformisme musulman», qui
sant, du coup, les chefs d'Etats «arabes» qui aurons le pouvoir !» (6) avait pour but de revivifier l'Islam authen-
récusent l'intégrisme de complicité avec un Aujourd'hui l'arabisme, idéologie d'un tique dans le monde moderne. Muhammad
système occidental coupable d'empoisonner nationalisme purement politique, semble Abduh était lui-même disciple de Samal
l'âme des peuples musulmans. s'essouffler, et condamné à comptabiliser ses Eddine al-Afghâni, qui a parcouru le monde
Car les intégristes ont conscience de mener échecs (les conflits entre pays arabes sont musulman au XIXème siècle en prêchant
une guerre culturelle, telle qu'elle est décrite nombreux et permanents). Les illusions tout à la fois la révolte contre les pouvoirs
par Henri Gobard : «La guerre classique entretenues dans les années cinquante et coloniaux et un panislamisme modernisa-
visait au cœur pour tuer et conquérir, la soixante s'effacent, dans un monde musul- teur. Hassan al-Bannâ est ainsi baigné, dès
guerre économique visait au ventre pour man désintégré : «Echec, note Georges son enfance, dans une ambiance de piété
exploiter et enrichir, la guerre culturelle vise Corm, dans la concrétisation de toutes les musulmane . En faisant ensuite ses études au
à la tête pour paralyser sans tuer, pour con- grandes aspirations de la société : l'unité Caire, il est influencé par Rashid Ridâ, qui
quérir par le pourrissement et s'enrichir par arabe, la révolution salvatrice de la pauvreté, donne au «Réformisme musulman» une
la décomposition des cultures et des peuples» de l'exploitation et de l'oppression, la libé- orientation puritaine et intégriste, baptisée
(La guerre culturelle, Copernic, 1979). Plus ration de la Palestine, l'intégration à la pros- dès lors salafiyya (fondamentalisme) (9).
redoutable, en fin de compte, que le colo- périté, à la puissance et à la stabilité de l'Oc-
nialisme classique, parce que plus subtil, le cident( ... ) Tous ces rêves ont été pulvérisés» (8) Le phénomène qu'incarne le chef lybien
néo-colonialisme s'attaque aux mœurs, aux (7) . Mou'ammar Kaddâfi mériterait une étude
modes de vie et menace ainsi en profondeur Sur ces décombres, l' intégrisme apparaît particulière. Renvoyant dos à dos les maté-
l'identité des peuples musulmans. D'où l'im- aujourd'hui comme la seule alternative, la rialismes capitaliste et marxiste, il trace les
portance symbolique de ce que des observa- seule force capable de construire, d'unifier, grandes lignes d'une troisième voie dans son
teurs superficiels peuvent consid~rer comme sur une base purement religieuse, des «Livre vert» (Cujas, 1976), en tentant la
des détails : le port de signes distinctifs pour (6) «Le Monde», 6 janvier 1984. synthèse entre la révolution et l'intégrisme.
affirmer, afficher ses convictions- en défi (7) Georges Corm, «Le Proche-Orient (9) Cf Olivier Carré et Gérard Michaud,
aux incroyants et aux musulmans trop tiè- éclaté. De Suez à l'invasion du Liban, «Les Frères musulmans», Gallimard-
des, en signe de reconnaissance pour les 1956-1982», Maspero, 1983. Julliard, 1983.
sympathisants. Ainsi au Maroc, à la fin des
années soixante-dix, les mosquées où prê-
chent des fondamentalistes se peuplent de
jeunes barbus portant parka kaki ; à l'uni-
versité et dans les rues, de nombreuses jeu-
nes filles, Sœurs musulmanes, portent une
longue robe stricte et le hijab - le voile isla-
mique. Ce sont les signes de l'asservissement
à l'Occident qu'il faut refuser et détruire, y
compris au plan vestimentaire.
C'est pourquoi, si le drapeau américain est
brûlé dans les rues de Téhéran, à Tunis on
incendie les agences de voyages, les banques,
Air France, les parfumeries, les supermar-
chés, une boutique à l'enseigne de la «Dolce
vita». Au Maroc, des tracts dénoncent la
dégradation des mœurs et la corruption que
tolère, voire encourage, le régime. Beaucoup
de jeunes issus de milieux modestes, déçus
par les partis politiques de gauche, sont
séduits par la radicalité du discours
intégriste.
Désormais, mettant en accusation les Manifestants réclamant l'extradition de Bani Sadr devant l'Ambassade de France à Téhéran. 79
Ci-contre : manifestation
anti-américaine
à Téhéran, pendant la
prise d'otages à
l'ambassade des Etats-
Unis. Ce pied-de-nez
islamique à l'Oncle Sam,
qui devait définitivement
ruiner la carrière de
Jimmy Carter, a fait
prendre conscience au
monde entier de la
profondeur et de
l'importance des
mutation religieuses
et politiques qui
secouent l'Iran et )
l'Islam tout entier.

C'est le moment, dans les années vingt, sifiées, allant de l'association de bienfaisance vos activités propres arrêtées, vos maisons
où Ibn Saoud, s'appuyant sur la doctrine à des structures destinées aux jeunes, aux soumises à perquisition, etc. De fait, la
puritaine de Muhammad Abd al-Walrhab, femmes, au monde du travail, etc. Un «orga- période de votre épreuve durera longtemps.
qui vécut au début du XVIIIème siècle, cons- nisme spécial» est chargé de l'armement et Mais Dieu a promis qu'il assisterait ceux qui
truit 1' entité politique et religieuse qui devient de l'entraînement d'unités combattantes. combattront pour le bien».
en 1929le royaume d'Arabie Séoudite. L'an- C'est aux meilleurs des Frères qu'est desti- Bannâ était bon prophète : à la suite de
née même où en Afghanistan le roi Ama- née cette structure militaire, car avant d'ac- troubles sanglants organisés par des étu-
noullah, qui voulait suivre le modèle d' Ata- céder au rang de «Frère combattant», il faut diants Frères musulmans, les Frères sont dis-
türk en modernisant et occidentalisant son faire ses preuves et suivre les degrés d'inté- sous par décret militaire. Après l'assassinat
pays, est contraint d'abdiquer sous la pres- gration prévus par Bannâ : Frère assistant, de l'auteur du décret par un Frère, Bannâ
sion du clergé musulman révolté. Comme on Frère affilié, Frère actif. est assassiné à son tour le 12 février 1949.
le voit, l'intégrisme n'est pas, au sein de l'Is- Les Frères qui iront combattre en Pales- Lorsque Nasser arrive au pouvoir, en 1952,
lam, un phénomène nouveau ... (10) tine, contre les sionistes, puis dans la zone il continue à considérer les Frères comme il
Devenu instituteur à Ismaïlia, «ville de la du canal, contre les Anglais, réalisent ainsi l'a fait du temps où il n'était qu'un officier
Compagnie du canal de Suez, ville de l'An- ce que Bannâ définit comme le degré comploteur, c'est-à-dire comme des compa-
glais, ville symbole de l'humiliation égyp- suprême de l'engagement, la guerre sainte : gnons de route capables de lui apporter le
tienne, arabe, musulmane» (11), Bannâ «Ce que j'entends par la guerre sainte, c'est soutien populaire qu'il n'a pas. Puis, à par-
fonde avec six camarades, qui travaillent le devoir qui doit durer jusqu'au jour de la tir de 1954 - et jusqu'à sa mort, en 1970 - ,
dans les camps militaires anglais, un petit résurrection et qui est visé par cette parole jugeant qu'il n'a plus besoin d'eux, il les per-
groupe qui prend le nom de Frères musul- de l'Envoyé de Dieu - que sur lui soient la sécute férocement.
mans. «Nous fîmes, raconte Bannâ, le ser- paix et la bénédiction de Dieu - : «Celui Aboutissement logique : le nationalisme
ment de vivre en frères qui agissent pour l'Is- qui meurt sans avoir fait campagne et sans arabe laïciste que représente le nassérisme,
lam et qui combattent pour lui». avoir eu l'intention de partir en campagne, mais aussi le baassisme, est incompatible
Les Frères musulmans se développèrent meurt d'une mort des temps du paganisme». avec le fondamentalisme des Frères. Vieux
rapidement, en grande partie grâce à l'inces- Le premier degré de la guerre sainte consiste problème, qu'a connu l'Europe du Moyen
sante action missionnaire conduite par à expulser le mal de son propre cœur ; le Age : le pouvoir politique doit-il comman-
Bannâ et à l'enthousiasme fanatique qu'il degré le plus élevé, c'est la lutte armée pour der ou obéir au pouvoir religieux ? Question
savait insuffler à ses recrues . Ce chef cha- la cause de Dieu. Les degrés intermédiaires impie pour les intégristes, puisqu'il s'agit
rismatique fait prononcer à ses nouveaux sont le combat par la parole, par la plume, d'islamiser la vie en son entier, y compris les
partisans un engagement qui se termine par la main et la parole de vérité que l'on institutions, les structures. Les pouvoirs qui
ainsi : «1 e crois que le musulman a le devoir adresse aux autorités injustes. Notre mou- s'y refusent doivent être donc tout naturel-
de faire revivre l'Islam par la renaissance de vement d'apostolat ne peut vivre que par le lement détruits. C'est ce qu'ont entrepris,
ses différents peuples, par le retour de sa combat. A la mesure du caractère sublime depuis trente ans, les Frères musulmans,
législation propre, que la lumière de l'Islam de notre apostolat et de l'étendue des hori- dont le développement n'a pas été entravé
doit couvrir le genre humain et que chaque zons qu'il embrassera seront la grandeur du par la mort de Bannâ, devenu le martyr dont
musulman a pour mission d'éduquer le combat que nous mènerons pour lui, l'élé- il faut suivre l'exemple. L'assassinat de
monde selon les principes de l'Islam. Et je vation du prix qu'il faudra payer pour le sou- Sadate, en octobre 1981, a frappé un leader
promets de combattre pour accomplir cette tenir et la grandeur de la récompense pour dénoncé comme traître à l'Islam. De même
mission tant que je vivrai et de sacrifier pour ceux qui auront bien travaillé. «Menez com- en Syrie, la tentative de soulèvement du
cela tout ce que je possède». bat pour Dieu comme il le mérite» (Cor. prytanée d'Alep, en 1977, puis l'insurrection
En 1948-1949, forts d'un million de mem- XXII, 78). Par cela, tu sauras le sens de la de Hama, en février 1982, étaient dirigées
bres en Egypte et d'autant, sans doute, devise que tu dois toujours garder : «La contre l' «impie» Haféz El-Assad, qui a d'ail-
répartis dans d'autres pays musulmans, les guerre sainte est notre voie» .. .». leurs déclenché une répression sanglante
Frères disposent d'organisations très diver- Cette guerre sainte, beaucoup de musul- (plusieurs milliers de morts à Hama) .
mans sont encore incapables d'entendre son Si on retrouve les Frères musulmans der-
(JO) Tout au long de l'histoire de l'Islam appel, dit Bannâ. Il faut donc leur ouvrir les rière la plupart des actions d'éclat menées
apparaissent des pulsions périodiques d'in- yeux, et cela malgré des autorités officielles au nom de l'intégrisme, le courant khomei-
tégrisme, sous des formes d'ailleurs très réticentes, voire hostiles, au message de niste est lui aussi très actif. Chiite (12), l'Is-
diverses qu'on ne peut, faute de place, analy- vérité. Les Frères doivent donc se préparer lam khomeiniste a aujourd'hui, pour beau-
ser ici. à agir dans l'incompréhension, en subissant coup de musulmans, le prestige d'un mou-
(11) Olivier Carré et Gérard Michaud, op. la répression : «Vous serez emprisonnés, vement qui a tenu en échec et ridiculisé le
80 cit. détenus, exilés, vos propriétés confisquées, «satan» américain, et qui est intransigeant
sur les principes - en particulier en ce qui Arafat en ligne de mire (ci-contre) :
concerne la nécessaire tutelle de la loi cora- ce dessin de Wiaz résume parfaitement
nique sur l'organisation et le fonctionnement l'état de délabrement d'une opinion
des structures politiques. «Il est juste, assure publique occidentale prête à avaler
Khomeini, que la plus haute autorité reli- les couleuvres les plus sanglantes
gieuse assure les fonctions de Premier minis- au nom de la solidarité
tre ou de président de la République pour transatlantique. Ci-dessous :
qu'on ne s'éloigne pas de la loi, c'est-à-dire manifestation d'enfants-soldats à
du Coran». La rigueur fondamentaliste Téhéran contre l'impérialisme américain.
représentée par Khomeini rejoint celle des En bas, à gauche : slogan placardé
Frères musulmans, et se veut épuratrice : par les étudiants islamiques en France
«Dans l'Islam, nous voulons mener une poli- lors de l'occupation de l'ambassade
tique qui purifie la société et, parce que c'est d'Iran à Paris, en 1979, en vue de
nécessaire, il nous faut punir ceux qui por- soutenir la prise d'otages des
tent le mal en corrompant notre jeunesse. diplomates américains à Téhéran.
Que cela vous plaise ou non, nous ne pou- En bas, à droite : vitrine familière
vons supporter que les méchants répandent dans le quartier de Barbès, à Paris.
leur méchanceté( ... ) Oui, ils doivent être éli- Cette «libraie arabe islamique» joue
minés, arrachés comme les mauvaises her- un rôle de terre d'asile pour croyants-
bes. Ce n'est qu'en les supprimant que le militants égarés en milieu inhospitalier.
pays se purifiera».
De même qu'il faut purifier l'intérieur, il
faut porter la purification, par le fer et le feu,
chez l'ennemi extérieur. C'est le rôle des
commandos formés d'hommes-suicide, sur-
nommés au Moyen-Orient les «amoureux du
martyre». Derrière la signature du Djihad
islamique, qui a marqué les attentats spec-
taculaires des derniers mois, ce sont eux que
l'on trouve. Ils sont regroupés en quatre
mouvements (Amal, Addaoua, Al-âmal al-
islami, Moujahidine) qui reconnaissent tous
pour guide suprême l'ayatollah Khomeini .
Le cerveau de l'organisation est à Téhéran,
avec des antennes à Damas et à Baalbek.
Certains camps d'entraînement sont situés
dans la Bekaa, d'autres en Iran (à Tabriz,
Qom, Ispahan, Ahwaz). Les recrues- pour
la plupart des adolescents - , le front ceint
d'un bandeau rouge, sont des Iraniens, mais
aussi des Irakiens, des Maghrébins, des Mal-
gaches, des Nigérians, des Zaïrois. Les ins-
tructeurs militaires sont syriens, libyens,
yéménites -voire européens-, mais les
commissaires idéologiques sont des Iraniens,
qui enseignent la religion. Ou des Irakiens
· ùliés au khomeinisme, tel Mohamed Taki
: 1-Moudarissi, qui lance aux hommes-suicide
, 'Al-âmal al-islami : «Nous arrivons à la fin
lu monde. Les présidents et les ministres
:'entre-dévorent. Les militaires sont des traî-

fJ2) Il existe dans le monde de l'Islam - si


'orifait abstraction de courants marginaux
t re faible importance - deux grandes cam-
rasantes religieuses: le sunnisme (de
«sunna», la tradition), «orthodoxie» très lar-
gement majoritaire, et le chiisme. Celui-ci est
fidèle au souvenir d'Ali, gendre du Prophète
-et son quatrième successeur, comme calife
ou imam, vaincu par l'usurpateur
Mu'awwiya (fondateur de la dynastie
omeyade), puis assassiné. Pour les chiites,
qui sont d'ailleurs divisés en plusieurs bran-
ches, seuls des descendants d'Ali peuvent
prétendre légitimement diriger les croyants.
L'imam, héritier de la tradition commencée
avec Ali, est dépositaire, comme l'était ce
dernier, des enseignements ésotériques du
Prophète, cachés aux hommes ordinaires. 81
entreprises (en majorité des Marocains)
Pour les intégristes musulmans, la question avaient effectué des périodes de formation
de savoir si le pouvoir politique doit en Iran ( ... ) Cette emprise khomeiniste ne
être ou non inféodé au pouvoir religieux manque pas d'inquiéter. Si elle devait con-
ne se pose pas. Elle est même considérée tinuer à s'étendre, on peut craindre qu'en
comme impie, dans un contexte de guerre obéissant à des mots d'ordre islamiques, la
sainte généralisée pour l'islamisation du majorité des travailleurs musulmans, par des
monde entier. Ci-dessous : des Syriens grèves bouchons notamment, puissent désor-
au cours d'un entraînement dans un camp ganiser des pans entiers de notre économie
para-militaire animé par des révolution- dans les secteurs où ils sont employés en
naires iraniens. Le front ceint d'un bandeau grand nombre». Pierre Mauroy était bien
rouge, ils forment des commandos conscient de cela il y a un an, lors des gran-
regroupés sous l'appellation générique des grèves du secteur automobile, lorsqu'il
de «Djihad al-islami». Ci-contre : un parlait des travailleurs maghrébins «qui, il
membre du Conseil supérieur islamique. faut bien le constater, sont agités par des
groupes religieux et politiques, et se déter-
minent en fonction de critères ayant peu de
chose à voir avec les réalités sociales».
Les policiers sont confrontés à un phéno-
mène original, qui dépasse le cadre classique-
ment politique pour prendre des dimensions
religieuses. «Pour mener à bien sa politique
en France, note la DST, l'Iran s'est attaché
à mettre sur pied une organisation clandes-
tine qui s'articule autour de son ambassade
parisienne. Celle-ci manipule un important
réseau constitué soit par des individus, soit
par des associations culturelles dont les acti-
vités religieuses officielles dissimulent en fait
leurs initiatives subversives». L'Association
des étudiants islamiques en France, qui a des
tres. La société est corrompue. Les privilé- de Barbès, de Saint-Denis, d'Aulnay ou de relais dans les principales villes universitai-
giés, les notables, ne se soucient pas des pau- Grenoble (15) . res, est ainsi une des courroies de transmis-
vres. Seul l'Islam peut nous rendre l'espoir» L'intégrisme a pour lui la simplicité, le sion utilisées par les khomeinistes.
(13) . caractère populaire des thèmes de son dis- Ce qui déroute, en fait, les services fran-
Un tel langage résonne désormais dans cours. Qu'est-ce qu'un intégriste, pour Mok- çais, c'est qu'ils ont affaire à un phénomène
beaucoup de pays musulmans . Au Maroc, tar, de Sartrouville ? «Celui qui remet de dont ils ne comprennent pas bien la nature,
par exemple, des «mosquées sauvages» sont l'ordre et de la rigueur dans l'Islam, celui qui ou en tout cas contre lequel ils se sentent mal
organisées par les intégristes dans des appar- veut partout la pureté». Et pour Ali, à Gre- armés. Il s'agit en effet d'une guerre cultu-
tements ou des entrepôts devenus tout à la noble ? «En dehors de la révélation du Pro- relle, comme nous l'avons vu plus haut.
fois lieux de réunion et de prière (14). Paral- phète, il n'y a que mensonges et illusions. Autrement dit, la religion n'est pas, en fait,
lèlement, fleurissent des clubs de sports de Et si je travaille en France, je considère que une simple couverture, commode pour dis-
combat : la préparation à la guerre sainte ne c'est une traversée du désert dont je n'ai rien simuler des activités politiques : elle est le
relève pas du seul domaine des mots ... à attendre, rien à apprendre. Il n'y a pas à fondement même de l'action révolutionnaire
En France même, où deux millions et demi dialoguer, à échanger. Les musulmans sont menée par les agitateurs et les terroristes,
de musulmans constituent un riche vivier, contre l'Occident qui les a trompés et qui militants au service d'une idéologie
l'intégrisme est désormais solidement continue à les dominer. Il nous a affaiblis - l'Islam intégriste - déroutante pour la
implanté. Il touche surtout les jeunes géné- intellectuellement, il nous appauvrit, main- plupart des Occidentaux qui ont oublié, ou
rations. De jeunes prédicateurs circulent de tenant on vient chercher le pain là où il est. veulent oublier, ce qu'est une foi au service
foyer Sonacotra en HLM, créant des salles Et je répète, hors de l'Islam, il n'y a rien . de laquelle on se bat. Un croyant, quel qu'il
de prière improvisées dans des baraque- On doit supporter l'Occident, c'est malgré soit, est vite taxé de fanatisme par la men-
ments. Mais, déjà, des mosquées «officiel- soi, on doit supporter la France, c'est la tra- talité occidentale ...
les» sont investies, contrôlées par les inté- versée du désert. Vous, vous avez pu tricher La vague intégriste est là pour rappeler
gristes, à Saint-Denis, Clichy, Paris Oes mos- sur la Bible, nous, nous ne tricherons pas sur aux Européens la nature profonde de l'Is-
quées d'Ali, Abou Baker, Omar Ibn le Coran» (16). lam. Comme les autres religions monothéis-
Khtab ...). Ailleurs, on se contente du sous- Travaillant une masse humaine accessible tes, et depuis ses origines, «il organise le
sol d'une église, comme à Grenoble, d'un à leur message, les intégristes se sont implan- monde selon un schéma théologique» (Ber-
garage désaffecté, comme à Montfermeil, ou tés dans les principaux points de concentra- nard Lewis). Mais aujourd'hui, il trouve une
de tout autre local disponible . Partout, on tion de la population musulmane vivant en nouvelle vitalité, un nouveau dynamisme,
vend des corans (de plus en plus lus ostensi- France. En particulier dans certains secteurs grâce à la mystique fondamentaliste . On
blement dans le métro, comme un acte de industriels. Un rapport de la DST, divulgué peut soit s'en indigner et affirmer son incom-
foi jeté à la face des infidèles ... ) et des cas- par Libération, est très affirmatif : «Aux préhension, comme le font la plupart des
settes de prédicateurs intégristes - dont le usines Renault, Citroën ou Talbot, on a pu Occidentaux, soit y voir le ressort spirituel
célèbre Kishk, qui diffuse les thèmes chers constater que les grévistes immigrés les plus et mental grâce auquel des peuples du Tiers
aux Frères musulmans et dont les enregis- intransigeants étaient soutenus par les Frè- monde affirment une identité à laquelle ils
trements s'arrachent aux étals de Belleville, res musulmans( ... ) Plusieurs ouvriers de ces ont droit, et qu'il est logique de leur recon-
naître lorsqu'on revendique soi-même son
(13) «Jeune Afrique», 25 janvier 1984. (15) Claire Brière et Olivier Carré, «Islam : droit à l'identité culturelle.
(14) «Le Monde diplomatique», janvier Guerre à l'Occident», Autrement, 1983.
82 1984. (16) Ibid. Pierre VIAL

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