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TIERS
MONDISME
ET CAUSE DES PEUPLES
1M 2139 -48-49-20 FF 1
BELGIQU E 115 FB - MAROC 18 DH ,
CANADA 2,95 $
Europe - Tiers monde •
•
éléments pour la
La nouvelle alliance civilisation européenne
LA REVUE CULTURELLE
DE LA NOUVELLE DROITE
· HJVER·
- .
l983/84 N° 48
P9U!gJ~A~~lUJ.a
tion culturelle qui est celle Ch. Guyonvarc'h consacre au mouvement des
idées. Remarquablement illus-
trée, cette nouvelle revue a
pour thème central de son
Avant -guerre premier numéro : «liberté et
culture», avec des articles
consacrés à Stéphane
L'équipe d'Avant-Guerre, d'Europe». Sur fond de musi- Lu pasco, Hans J. Eysenck,
qui a fait quelque bruit l'an que composée au synthé- Jacques Monod, Konrad
dernier dans le landerneau des ordinateur, les chasseurs- Lorenz. Le numéro deux sera
radios libres et récidive cette requins de la Fédération consacré aux «nouveaux bar-
année sur les ondes de La voix décollent en rugissant pour bares», le numéro trois à l'Eu-
du lézard (103,9 MHZ), a réa- aller punir un gros avion, rope. Le directeur, Isidro
lisé un sonorama intitulé «obscène et rose», défi au Juan Palacios, le rédacteur en
«Scènes de chasse en ciel monde d'acier et de flamme chef, José Javier Espanza, et
4
-Tiens, mon ga rçon , voici les outils pour travailler
a la route ùe Kabylie. Tu déblaies d'abord ton terrain
avec celui-ci , puis tu continues avec l'autre ; c'est pas
plus malin que ça .
Le Second Empire excepté, la colonisation française fut dominée par l'irrespect du principe des nationalités et l'assimilation de peuples
à vocation dépersonnalisante. Ci-dessus à gauche : officiers de tirailleurs algériens en 1857. A droite : scène de la vie coloniale vers 1860.
Les petits-fils de 1789, pas plus que les «pionniers» américains, ne s'embarrassaient d'humanité. Droits de l'homme contre droits des peuples...
ment des richesses, qui s'inspire directement que, implique alors une conception linéaire bulaire courant. Renan déclare que «la con-
de l'optimisme des Lumières. L'ouvrage de l'histoire. Les peuples non occidentaux quête d'un pays de race inférieure par une
s'ouvre d'ailleurs sur une formule sans équi- sont censés être restés à des «stades» histo- race supérieure qui s'y établit pour le gou-
voque : «La fondation des colonies est la riques dépassés. Les «primitifs» représentent verner n'a rien de choquant». En 1908, dans
meilleure affaire dans laquelle on puisse des vestiges «archaïques». La civilisation une lettre pastorale publiée à l'occasion de
engager les capitaux d'un vieux et riche occidentale est la plus «avancée». Les opi- l'annexion du Congo par la Belgique, le car-
pays». C'est très exactement l'opinion de nions varient quant aux chances, pour les dinal Mercier précise : la colonisation
Stuart Mill (Princip/es of Politica/ Eco- (I,Utres peuples, de parvenir à un stade plus «apparaît dans le plan providentiel comme
nomy), que les néomercantilistes répètent en «évolué». L'idée la plus répandue est néan- un acte de charité qu'à .u n moment donné
permanence après 1870 :le commerce colo- moins qu'ils peuvent «progresser», pourvu une nation supérieure doit aux races déshé-
nial est source de profits et de richesses, car qu'on les y aide, ce qui légitime la colonisa- ritées et qui est comme une obligation corol-
il est le seul à offrir à la métropole des tion. Quant à la conviction qu'au progrès laire de la supériorité de sa culture». A son
débouchés assurés. technique, critère principal du degré convent de septembre 1923, le Grand-Orient
L'argument, qui semble évident - mais d'«avancement» d'un peuple, correspond de France assurera «hautement» que l'œu-
qui est loin de correspondre à la réalité (cf. inéluctablement un progrès similaire dans vre coloniale de la Ille République est «au
encadré p. 12) - ,est repris par les hommes l'ordre de la morale, de l'intellect et des fond une œuvre de civilisation». A la cham-
politiques. En 1838, le député Dufaure décla- mœurs, elle est à peu près générale. La colo- bre, le 9 juillet 1925, Léon Blum dira :
rait déjà à la Chambre : «A la France est nisation apparaît ainsi, pour les missionnai- «Nous admettons le droit et même le devoir
échue la sainte mission d'affranchir le com- res, comme une occasion de continuer des races supérieures d'attirer à elles celles
merce de l'Europe des tributs et des avanies l'évangélisation des «païens», et pour les qui ne sont pas parvenues au même degré de
que leur imposaient les barbares». Dans La politiciens, comme un moyen de poursuivre culture et de les appeler aux progrès réalisés
Dépêche coloniale du 29 novembre 1929, le outre-mer l'œuvre d'expansion «démocra- grâce aux efforts de la science ou de l'indus-
directeur de la Ligue maritime et coloniale, tique» commencée en Europe à l'époque de trie». L'unanimité, on le voit, est entière.
Rondet-Saint, écrira : «Il ne faut pas se las- la Révolution. En outre, l'idée est fréquemment exprimée
ser de le répéter :la colonisation n'est ni une L'un des plus véhéments avocats de cette que les colonies sont faites pour accueillir le
intervention philosophique, ni un geste sen- thèse est le républicain Jules Ferry, selon qui «trop plein» de la métropole, selon une for-
timental. Que ce soit pour nous ou pour la France des droits de l'homme a, non seu- mule qu'on trouve déjà chez Cicéron
n'importe quel pays, elle est une affaire. Qui lement le droit, mais aussi le devoir d'assu- (Exhaurire sentinam Urbis). On espère ainsi
plus est, une affaire comportant invariable- mer une «mission démocratique universelle» résoudre le problème de la paupérisation et,
ment à sa base des sacrifices de temps, d'ar- en exportant partout dans le monde le con- subsidiairement, prévenir quelques désordres
gent, d'existences, lesquels trouvent leur jus- tenu des «immortels principes». Cette mis- sociaux. Le colon facilite la tâche du gen-
tification dans la rémunération». sion, déclare Ferry en 1882, consiste «sim- darme. C'est le thème : colonie = soupape
A l'intérêt commercial s'ajoutent d'autres plement à répandre ou à réveiller au sein des de sûreté. En 1879, au cours d'un banquet
arguments, que va bientôt ressasser la litté- autres races les notions supérieures dont commémoratif de l'abolition de l'esclavage
rature coloniale : les impératifs militaires, les nous avons gardé le dépôt». En 1890, (!), Victor Hugo s'écrie : «Versez votre trop-
bienfaits de l'évangélisation, la trempe du «Ferry-Tonkin» -il fut contraint à la plein dans cette Afrique, et du même coup
caractère national, l'extinction du paupé- démission après le désastre de Lang-Son résolvez vos questions sociales !»En 1919,
risme, etc. A partir de 1870, lorsque la doc- (1885)- publie un essai· sur Le Tonkin et Etienne Richet, membre du Conseil supé-
trine de l'impérialisme colonial commence la mère-patrie, où il affirme que les «races rieur des colonies, dira encore : «La ques-
à s'élaborer, aussi bien chez les socialistes supérieures», c'est-à-dire les sociétés occi- tion coloniale est un corollaire de la ques-
que chez les républicains ou les libéraux, dentales parvenues à un haut degré de déve- tion sociale, et celle-ci se résoudra par celle-
c'est surtout le thème de la «mission civili- loppement technique et scientifique, ont le là».
satrice» de la France, expression également devoir d'aider les «races inférieures» à s'en- A la fin du Second Empire, Flaubert écrit
empruntée au langage des Lumières, qui gager à leur suite sur la route du «progrès». dans son Dictionnaire des idées reçues :
devient le maître-mot du discours. Ces termes de «race supérieure» et de «Colonies. S'affliger quand on en parle».
6 L'idéologie dominante, religieuse ou laï- «race inférieure» font alors partie du voca- C'est alors l'opinion de beaucoup de ses
compatriotes. Outre les libéraux de l'école l'administrateur, le médecin ou l'instituteur, nes de l'Afrique du Nord». Aux Français,
manchestérienne, rebelles aux arguments des apporte la justice, l'égalité, l'école, la lutte il demande «le respect absolu de la menta-
néomercantilistes, l'idée coloniale à ses contre les forces d'oppression et de mort. lité, des mœurs et des situations acquises
débuts compte en effet parmi ses adversaires Mais pour les uns comme pour les autres, indigènes». A Alger, en 1865, il déclare aux
la plupart des hommes de droite, qu'il l'Occident représente les "Lumières" face au musulmans : «La France n'est pas venue
s'agisse des monarchistes, des conservateurs "Ténèbres" ... » (op. cit., p. 139). détruire la nationalité d'un peuple». Mais ce
ou encore des bonapartistes . qui, avec Paul Sur place, c'est-à-dire dans les colonies, revirement n'a pas le temps de passer dans
de Cassagnac, dénoncent «la cupidité effré- la doctrine dominante est celle de les faits. Après la chute de l'Empire, le décret
née des chefs républicains qui rêvent de con- l'assimilation- qui se situe dans le prolon- du 24 octobre 1870 prononce le retour à la
cessions de mines et de terrains» (Le Pays, gement de l'idéal révolutionnaire. La Cons- politique d'assimilation. De Ménerville, pré-
29 mai 1883). S'y ajoutent quelques person- titution de l'an III proclame d'ailleurs déjà sident de la Cour d'Alger, précise : «Deux
nalités isolées : Léon Bloy, Anatole France, que «les colonies sont parties intégrantes de sociétés opposées de mœurs, d'idées et de
Jules Vallès, Petrus Borel. la République» ; son rapporteur, Boissy religion, ne peuvent être assimilées que par
Les membres de la Ligue des patriotes se d' Anglas, se prononce pour l'assimilation et l'absorption de l'une par l'autre». Paul Bert,
méfient, eux aussi, de ce qu'ils appellent la assure qu'«il ne peut y avoir qu'une bonne président de la Société protectrice des colons,
«politique de dispersion nationale». Evo- manière d'administrer». Pour la philosophie a cette formule : «Il faut placer l'indigène
quant les conquêtes coloniales des années politique issue des Lumières, tous les hom- dans l'étroite nécessité de s'assimiler ou de
1885, Paul Déroulède écrira en 1905 : «Ces mes étant égaux, tous les peuples sont iden- disparaître». C'est le même Paul Bert qui,
succès qui créaient une diversion étaient aussi tiques : le genre humain marche vers son en 1886, fait afficher à Hanoï la Déclaration
une dispersion. Ils réjouissaient trop les Alle- <<Unité» . Il n'y a dès lors qu'une bonne façon des droits de l'homme traduite en
mands pour ne pas inquiéter les Français. de gouverner ; une bonne loi est par défini- vietnamien ...
Tout en célébrant l'honneur du drapeau, les tion universelle. Leroy-Beaulieu est lui aussi partisan de
patriotes ne pouvaient s'empêcher de pen- Dès 1858, le ministre de l'Algérie et des l'assimilation. La francisation des Arabes lui
ser et de dire bien haut que toutes ces peti- Colonies déclare à propos des indigènes : paraît même très simple : «Il faudrait, écrit-
tes victoires partielles, toutes ces petites guer- «Nous sommes en présence d'une nationa- il, radicalement modifier le système de la
res successives épuisaient autant la France lité armée et vivace qu'il faut éteindre par tribu, de la propriété collective, de la famille
qu'auraient pu le faire la guerre sainte et la 1' assimilation». Son conseiller, Clément polygame. Ces trois points obtenus, il ne res-
victoire libératrice». Telle est encore, en Du vernois, ajoute : «Depuis le jour où l'ar- terait plus que des détails dont on viendrait
1911, l'opinion de Maurice Barrès. Lui aussi mée française a mis le pied sur le territoire à bout avec le temps» (sic).
craint que les entreprises coloniales ne fas- algérien, les Arabes ont été supprimés en tant Devenue la doctrine officielle de la IIIème
sent oublier l'Alsace-Lorraine. Gambetta, que nationalité, et il en sera ainsi jusqu'au République, la politique d'assimilation sera
écrit-il, a «fait de la colonie pour détourner jour où l'armée française abandonnera le sol d'autant plus accentuée que le gouvernement
l'élite de notre armée du Rhin». A cette épo- algérien». du moment se situera plus nettement à gau-
que, comme le remarque Raoul Girardet, le Répudiant les mythes progressistes, le che. (Elle connaîtra son apogée sous le Front
nationalisme se partage nettement entre deux Second Empire va cependant rompre avec populaire, puis à la Libération, entre 1944
courants : un nationalisme de vocation stric- cette politique d'assimilation . Napoléon III, et 1946). Ses partisans la justifient par le
tement continentale et un nationalisme d'ex- qui décide la suppression du ministère de dogme de l'égalité. «Ainsi s'explique, écrit
pansion «impériale». l'Algérie, affirme :«La France, qui sympa- Charles-Robert Ageron, que les hommes de
Fondé en 1892 à la Chambre, sous la pré- thise avec les idées de nationalité, n'a pas le gauche aient toujours été repris par l'idéal
sidence d'Eugène Etienne, le Groupe colo- droit de transformer en Français les indigè- égalitaire de l'assimilation, à chaque fois du
nial compte en 1902, parmi ses deux cents
adhérents, une très forte majorité d'éléments Ci-contre : tirailleur algérien,
«républicains» et «progressistes», prolongée marin et zouave des
sur sa gauche par dix «radicaux» . Un groupe troupes coloniales dans la
analogue, présidé par Jules Siegfried, est deuxième moitié du X!Xème
formé au Sénat en 1898. Sa composition est siècle. Appliqué à l'armée
à peu près identique. En 1904, le radical- . française, qui cessait ainsi
socialiste Doumergue est ministre des Colo- d'être «nationale», l'idéal
nies. Jaurès ironise : «Ce sont deux radi- égalitaire de l'assimilation
caux, MM. de Lanessan et Doumer, qui ont rencontra l'opposition des
le plus longtemps gouverné l'Indochine. ' "______, hommes de droite, qui
C'est le brillant collaborateur de Clémen- accusaient le colonialisme,
ceau, M. Pichon, qui est le résident général phénomène de gauche,
. en Tunisie ! » de disperser les efforts de
Au lendemain de la première Guerre mon- la nation et de mépriser les
diale, l'idée d'une relativité des cultures et autres civilisations. La gauche
d'un pluralisme des civilisations, soutenue «progressiste» ne se dit
surtout par des auteurs «boches»- Oswald tardivement anti-colonialiste
Spengler et le comte de Keyserling - , tou- que pour poursuivre par
che en France très peu de gens. A droite d'autres moyens, le marxisme
comme à gauche, c'est au singulier que se et le néo-colonialisme
pense la «civilisation». La «supériorité de la notamment, le grand
civilisation occidentale», écrit Raoul Girar- rêve d'uniformisation et
det, «se confond, dans l'opinion catholique · -=........!:J d'assujettissement de · tous
moins qu'il leur fut possible de passer sous ministration directe. Au lieu de dissoudre les critique différencialiste de la colonisation,
silence un anticolonialisme de principe» (op. anciens cadres dirigeants, s'en servir - gou- critique extrêmement en avance sur son
cit., p. 199). A la fin du siècle dernier, des verner avec le mandarin, et non contre le temps, qui condamne avant tout les idées de
professeurs de droit colonial comme Paul mandarin( ...) Donc ne froisser aucune tra- gauche comme propagatrices de l' idéal éga-
Dislère et Arthur Girault sont les grands dition, ne changer aucune habitude, nous litaire de l'assimilation. Cette critique, qui
théoriciens de cette doctrine. Dans ses Prin- dire qu'il y a dans toute société une classe s'appuie sur une condamnation radicale de
cipes de colonisation et de législation colo- dirigeante née pour diriger, sans laquelle on l'égalitarisme pour affirmer que le modèle
niale, publiés en 1894, Girault déclare : ne fait rien». Lors de son second séjour en occidental de civilisation n'est pas nécessai-
«Nous, Français, sommes des Latins (.. .) Algérie, de 1903 à 1910, Lyautey critique rement le meilleur en soi, et qu'il existe pour
Nous ne savons faire, et par suite nous ne violemment l' «exclusivisme colon» et le les sociétés humaines une pluralité de voies
devons faire que l'assimilation» (p . 34). En mépris envers les musulmans qui, plus tard, de développement, est surtout le fait de deux
1923, le Grand-Orient de France prône !'«as- scandaliseront également Montherlant (La auteurs méconnus : Gabriel de Saussure et
similation progressive et complète des indi- rose des sables). En 1918, il ira jusqu'à écrire Gustave Le Bon.
gènes». En 1928, le secrétaire de la fédéra- à son ami Victor Barrucand : «Je crois la Dans son livre sur La psychologie politi-
tion socialiste de Madagascar écrit dans Le situation incurable. Les colons français ont que (Flammarion, 1910), Le Bon reprend,
Populaire : «Il faut assimiler les indigènes une mentalité de pur Boche, avec les mêmes sous la forme d'un texte sur «Les erreurs de
malgaches aux citoyens français». Deux ans théories sur les races inférieures destinées à psychologie politique en matière de coloni-
plus tard, dans le même journal, on trouve être exploitées sans merci. Il n'y a chez eux sation» (pp. 226-284), la matière d'une com-
à propos de l'Algérie la proposition sui- ni humanité ni intelligence». munication présentée au Congrès colonial de
vante :«C'est par les femmes indigènes que A la doctrine du protectorat se rattache 1889. La colonisation telle qu'elle est prati-
nous réaliserons le mieux l'assimilation des la «politique indigène», qui vise surtout à quée en France, affirme-t-il, repose sur une
races, car ce sont les femmes qui éduquent substituer une aide spécifique à une éduca- erreur psychologique majeure, consistant à
les enfants» (9 juin 1930). Le socialiste Mau- tion européenne inadaptée. L'un de ses par- postuler l'unité essentielle du genre humain
rice Violette déclare devant la Ligue des tisans, Chailley-Bert, fondateur de l'Institut et à faire bon marché des «idées héréditai-
droits de l'homme, en février 1931 : «Je ne colonial international, écrit : «Politique indi- res» sur lesquelles se fondent, dans chaque
connais pas d'autre politique coloniale pos- gène veut dire une politique qui reconnaît culture, les institutions et les croyances. Cri-
sible que celle de l'assimilation. Soutenir que une différence de race, de génie, d'aspira- tiquant violemment les illusions universalis-
l'indigène doit, comme on l'a dit, évoluer tions et de besoins entre les habitants indi- tes et le principe d'assimilation, Le Bon
dans sa propre civilisation est une affirma- gènes d'une possession et leurs maîtres euro- - l'un des rares Européens de son temps à
tion que je me refuse à comprendre». péens, et qui conclut de ces différences à la bien connaître la civilisation arabe, qu'il
Les adversaires de l'assimilation, sous la nécessité de différences dans les institutions» décrit comme «une des plus brillantes qu'ait
Illème République, sont fortement minori- (Java et la colonisation hollandaise, 1900). connues l'histoire» et à laquelle il a consa-
taires. Ils sont le plus souvent partisans de En juin 1909, le gouverneur général William cré un livre (Histoire de la civilisation des
la doctrine du «protectorat», dont le prin- Ponty déclare à Dakar : «Nous devons sui- Arabes, Didot, 1884) - s'en prend aux
cipal théoricien, J.M. de Lanessan, fut, vre l'application de la politique des races( .. .) méthodes d' «autocratie jacobine» : «Le
outre un anticlérical ~virulent, gouverneur Nous devons nous appliquer à faire évoluer moindre petit gouverneur, fruit sec de la
général en Indochine de juin 1891 à décem- chaque groupement ethnique dans son pro- politique le plus souvent, se croit un poten-
bre 189<Îi- p~is minist~e de la Marine entre pre milieu, en lui conservant ses particula- tat et se conduit en despote asiatique !» Il
1899 et 1902. rités, ses coutumes propres». Ces opinions réfute également les arguments de Leroy-
Les idées de Lanessan furent reprises par resteront peu entendues. Beaulieu : «Le système politique suivi
Lyautey, qui en exposait ainsi les grandes Beaucoup d'arguments de partisans de la jusqu'ici pour franciser ou conquérir mora-
8 lignes : «Faire du protectorat, et non de l'ad- «politique indigène» sont empruntés à une lement les musulmans est d'une barbarie voi-
sine du procédé des primitifs Américains à musulmans algériens serait bientôt : "L'Al- qui les a produites. On ne saurait interrom-
l'égard de ces Peaux-Rouges qu'on dépouil- gérie aux Arabes ! " » (p . 254). pre brusquement une race sans déterminer
lait de leurs territoires de chasse, en leur lais- La thèse de Gabriel de Saussure, exposée un trouble profond».
sant la pleine liberté de mourir de faim». dans sa Psychologie de la colonisation fran- A gauche, .la critique de la colonisation
Il ajoute : «Depuis la conquête de l' Algé- çaise (Félix Alcan, 1899), est du même genre. apparaît en revanche singulièrement floue.
rie, deux principes fondamentaux, alternés Raoul Girardet la résume en ces termes : «Il A la fin du XIXème siècle, on ne peut guère
suivant les mouvements de l'opinion, sem- s'agit d'un réquisitoire particulièrement enregistrer, dans le mouvement socialiste,
blent avoir exclusivement dirigé notre poli- véhément à l'encontre de nos "errements que les critiques de Jules Guesde et du Parti
tique colonisatrice. L'un consiste à expro- coloniaux", globalement attribués au dog- ouvrier français contre les «flibusteries colo-
prier les Arabes, puis à les refouler dans le matisme jacobin, centralisateur, niveleur et niales», dénoncées comme une forme de
désert ; l'autre à les franciser en leur impo- égalitaire, sur lequel repose, selon l'auteur, !'«exploitation capitaliste». Du côté du
sant nos institutions. Les Arabes ne se sont la conduite de l'administration française en marxisme, les positions adoptées sont très
pas laissés refouler, pour l'excellente raison pays africain et asiatique. Saussure, repre- équivoques .
que le désert ne peut nourrir personne, et nant et développant certaines idées de Gus- Pour Marx, le colonialisme est un phéno-
qu'avant de consentir à mourir de faim, plu- tave Le Bon sur l'hérédité des caractères mène largement positif, au même titre d'ail-
sieurs millions d'hommes commencent géné- mentaux, soutient ce réquisitoire en partant leurs que l'avènement du capitalisme et de
ralement par opposer quelque résistance. Les du principe que, la nature de l'homme la démocratie libérale (4). L'un et l'autre, en
indigènes n'ont pas plus accepté d'être fran- n'étant nullement identique dans l'espace et effet, constituent une étape vers le socia-
cisés que refoulés, parce que jamais jusqu'ici dans le temps, les sociétés humaines ne sont lisme : en désagrégant les structures tradi-
un peuple n'a pu changer sa constitution en aucune façon réductibles, tout au moins tionnelles, ils permettent de sortir définiti-
mentale, pour adopter celle d'un autre. On à court terme, les unes aux autres . Les élé- vement du «mode de production féodal».
continuera la série des ruineuses expériences, ments d'une civilisation se trouvant "intime- Marx se rend très bien compte que labour-
jusqu'au jour où nos gouvernants, enfin ment liés à une certaine constitution men- geoisie, en étendant ses marchés à l' échelle
éclairés, s'aviseront que laisser au pays con- tale héréditaire et stable", les institutions ,
quis ses institutions, ses coutumes, son genre la culture, la langue même des peuples euro- (3) Même opinion chez Gobineau : «le ne
de vie, ses croyances( ... ) est la plus simple, péens ne sauraient être universellement suis pas porté à considérer favorablement
la moins coûteuse et la plus sage des solu- imposées sans de graves dommages pour le cette ardeur extraordinaire qui pousse les
tions» (p. 231). colonisateur comme pour le colonisé. A la nations de l'Occident vers l'Asie. A côté des
Croire qu'on peut transformer un peuple limite, l'assimilation risque même de se faire succès militaires qui ne sont pas douteux, il
en un autre n'est donc qu'une illusion enfan- dans le sens inverse de celui qui se trouve me semble entrevoir, sur d'autres terrains,
tine, une «utopie réalisable seulement dans officiellement préconisé» (op. cit., des échecs non moins amers et dont les con-
les livres» : «Inutile de rechercher la civili- pp . 229-230) (3). séquences font plus que contre-balancer les
sation théoriquement la meilleure pour une De ce point de vue de Saussure et Le Bon avantages de gloire (.. .) L'Asie est un mets
nation, mais bien celle qui lui convient». peut être rapproché celui d'un des fonda- très séduisant, mais qui empoisonne ceux qui
Vouloir former le colonisé à l'européenne a teurs de l'école française de sociologie, Emile le mangent» («Trois ans en Asie», ch. VI,
pour seul effet de le désorganiser mentale- Durkheim. Dans un article non signé inti- !859).
ment, de le «démoraliser», de le «transfor- tulé L'effort colonial, paru dans La Revue (4) Lorsque le jeune Marx parle de «colo-
mer en ennemi acharné de l'Européen, sans de Paris du 15 septembre 1902, celui-ci écri- nies», il s'agit le plus souvent d'allusions aux
élever son niveau intellectuel». Et Le Bon vait en effet : «Il ne faut pas juger les insti- anciennes colonies de peuplement, comme
conclut sur cette prophétie étonnante : «Si tutions d'un peuple par rapport à un idéal les Etats-Unis ou l'Australie. C'est seulement
l'éducation européenne se généralisait dans arbitrairement défini ; elles ne valent que par à partir des «Théories sur la plus-value»
notre colonie méditerranéenne, le cri des la façon dont elles sont adaptées au milieu (1862-1863) qu'il généralise le concept.
9
Pour l'auteur du «Capital»,
la bourgeoisie colonialiste
contribue à la désagrégation
des sociétés et prépare
la révolution sociale.
Iconoclastes, les disciples
de Karl Marx reviendront
sur cette analyse. Lénine
réconcilie la révolution
coloniale et la révolution
prOlétarienne. Dirigeant
du PCF, Jacques Doriot
(ci-contre) multiplie les
interventions contre la
politique coloniale de la
France et appelle les
Marocains à l'insurrection.
mondiale, met en œuvre les mêmes procé- celui de la classe ouvrière des métropoles», 1929). Le 4 février 1925, Doriot intervient
dés qui ont abouti, en Europe, à l'effrite- ce qui revient à faire dépendre l'émancipa- à la Chambre : «Abd El-Krim lutte pour la
ment des sociétés organiques, et il s'en féli- tion des pays colonisés de la révolution pro- paix, il veut la paix. Je déclare au nom de
cite. «Tous les phénomènes destructeurs» létarienne dans les pays colonisateurs. mon parti que, nous qui reconnaissons le
que la libre concurrence a fait naître à l'in- Toutefois , dès l'année suivante, au Hème droit à l' insurrection des ouvriers français,
térieur des frontières nationales, écrit-il, se Congrès de l'Internationale (Moscou, 1920), nous reconnaissons aussi aux indigènes le
reproduiront «dans des proportions plus une thèse quelque peu différente est adop- droit de se dresser contre les colonisateurs»
gigantesques sur le marché mondial». La tée. Le colonialisme est qualifié de «soutien (5) . A la même époque, la propagande con-
bourgeoisie, en cela, se montre «éminem- du capitalisme». Il s'agit de la reprise de tre l'occupation de la Ruhr met en vedette
ment révolutionnaire» . «Le système protec- l'idée de Lénine selon laquelle la plus-value le communiste Mahmoud Ben Lakhal, con-
tionniste, observe également Marx, est en obtenue par l'exploitation des marchés colo- damné à cinq ans de réclusion par le tribu-
général conservateur, tandis que le système niaux prolonge l' agonie du capitalisme. La nal militaire de Mayence pour son action
du libre-échange est destructeur. Il dissout multiplication des troubles dans les pays auprès des troupes nord-africaines canton-
les anciennes nationalités et pousse à l'ex- colonisés facilite donc la tâche du commu- nées sur la rive droite du Rhin.
trême l'antagonisme entre la bourgeoisie et nisme international. Dans cette optique, les Parallèlement, de jeunes intellectuels colo-
le prolétariat. En un mot, il hâte la révolu- colonies représentent même le «maillon fai- nisés transplantés dans le milieu universitaire
tion sociale» (Discours sur le libre-échange, ble» du capitalisme. Révolution proléta- (ou professionnel) parisien s'efforcent, au
1848). En juillet 1853, dans une série d'arti- rienne et révolution coloniale peuvent désor- contact du PC, de jeter les bases théoriques
cles publiés par le New York Daily Tribune, mais aller de pair. Mais il ne s'agit encore d'un anticolonialisme conséquent. Tel est le
Marx loue ainsi la colonisation indienne que d'une position assez vague. Le rôle des cas du groupe qui, en 1921, lance l'Union
d'avoir désorganisé les communautés villa- partis communistes dans les pays coloniaux intercoloniale et le journal Le Paria
geoises de l'Inde. «Les Anglais, souligne-- n'est guère précisé. La question qui se pose, (1921-1926) . D'autres revues éphémères,
t-il, sont les premiers conquérants de l'Inde notamment, est de savoir si les mouvements publiées par des Maghrébins ou des Antil-
qui lui aient été supérieurs». anticoloniaux peuvent être soutenus même lais, apparaîtront par la suite : Légitime
Ce sont en fait surtout les disciples de lorsqu'ils sont d'inspiration «nationale» ou défense (1932), L'Etudiant noir (1934), etc.
Marx qui jetteront les bases de l'anticolonia- «bourgeoise». Ainsi que l'avait prévu Gustave Le Bon, ces
lisme de gauche. En 1916, dans L 'impéria- En France, dès 1922, la SFIO condamne intellectuels, formés à l'européenne, retour-
lisme, stade suprême du capitalisme, ouvrage comme une «erreur absolue» le mot d'ordre neront rapidement contre l'Occident les
dans lequel il reprend des arguments déjà d'indépendance de l'Afrique du Nord lancé «munitions» et le savoir que celui-ci leur
exposés par le marxiste britannique John par l'Internationale. Quant au parti commu- aura communiqués. Le «voyage en France»
Atkinson Hobson (L'impérialisme, 1902), niste, l'anticolonialisme y apparaît en liai- sera pour eux l'occasion d'une prise de cons-
Lénine affirme que le colonialisme résulte de son avec une théorie proprement occidentale cience radicale, et leurs organisations cons-
la nécessité, pour la bourgeoisie, d'agrandir de la révolution et s'exprime le plus souvent titueront Je vivier militant de nombre de
ses marchés afin d'enrayer la «baisse tendan- par le canal de l'antimilitarisme : les colo- mouvements nationalistes et indépendantis-
cielle» du taux de profit. Ce point de vue, nies sont des «terres à galons et à biribis». tes d'outre-mer : Etoile nord-africaine, Parti
qui généralise les idées de Marx sur la pau- Le travail anticolonialiste du PCF sera en annamite de l' indépendance, etc.
périsation, équivaut en fait à une sérieuse fait très limité dans le temps. Le 10 février 1927, à Bruxelles, est créée
«révision» du marxisme, Karl Marx, qui prê- En 1925-1926, le PC intervient avec vio- une Ligue contre l'impérialisme et l'oppres-
tait peu d'attention aux aspects «impérialis- lence au moment de la révolte du Rif menée sion coloniale, dont la présidence es't con-
tes» de l'expansion du capital, s'étant en par Abd El-Krim . Significativement, cette
effet refusé à mettre en rapport l'avènement campagne est menée de pair avec celle qui
du marché mondial avec la tendance à la vise depuis 1923 à l'évacuation des troupes (5) Devenu le chef du PPP, Jacques Doriot
paupérisation qu'il pensait constater par françaises d'occupation stationnées dans la abandonnera totalement son point de vue.
ailleurs . Ruhr (et qui comprennent d'ailleurs de nom- «Il faut donner une âme impériale aux Fran-
En mai 1919, l'Internationale, qui tient breux éléments «coloniaux»). Le dirigeant çais de la métropole (. . .) Le problème fon-
son 1er Congrès à Moscou, déclare que «l' af- du parti le plus actif dans ce domaine est J ac- damental reste celui de la mise en valeur de
franchissement des colonies n'est conceva- ques Doriot, qui va bientôt publier Les colo- notre empire», affirme en 1938 son adjoint,
10 ble que s'il s'accomplit en même temps que nies et le communisme (Aubier-Montaigne, Victor Arrighi.
fiée à Einstein. 175 délégués, représentant Leiris, Robert Delavignette, Robert Louzon Bernard Lecache, dénoncera !'«antisémi-
134 organisations différentes, figurent au et Jean-Paul Finidori (qui rejoignent le tisme» de l'Etoile nord-africaine, l'un des
congrès constitutif. En réalité, la Ligue ne groupe de La Révolution prolétarienne), premiers mouvements d'émancipation natio-
comptera jamais plus de quatre cents Charles-André Julien (exclu du PC en 1923 nale au Maghreb.
adhérents. en raison de son appartenance à la Ligue des Cette même année 1931, Joseph Folliet
En 1928, le VIème Congrès de l'Interna- droits de l'homme et à la franc-maçonnerie), fait paraître sa thèse de théologie sur Le droit
tionale, définissant les grandes lignes d'une Daniel Guérin (rallié au trotskysme), certains de colonisation (Bloud et Gay). Il s'agit
stratégie «dure», dite «classe contre classe», syndicalistes révolutionnaires, des surréalis- d'une tentative très poussée pour définir les
souligne à nouveau la nécessité d'intégrer la tes, des marginaux révolutionnaires de la bases théologiques et morales d'une coloni-
lutte anticolonialiste au mouvement révolu- SFIO, etc. sation légitime et limitée dans le temps. Fol-
tionnaire du prolétariat mondial, mais mar- Cela fait au total peu de monde. En 1931, liet rejoint deux autres auteurs chrétiens, le
que en même temps, de la façon la plus année durant laquelle se tient la grande P . Delos (L'expansion coloniale est-elle légi-
nette, la nécessité de donner la priorité au Exposition coloniale de Vincennes, le mou- time ?) et le P. Bruno de Solages (Devoirs,
combat contre la «bourgeoisie». Une «ligne vement d'expansion coloniale fait quasiment droits et responsabilités des puissances colo-
de classe» coupe ainsi chaque mouvement l'unanimité. Les termes «France d'outre- nisatrices), pour fonder le droit de coloni-
anticolonial : l'axe de la lutte anti- mer» et «Empire français» sont entrés lar- sation sur un principe énoncé au XVème siè-
impérialiste se situe exclusivement dans le gement dans le langage courant. Albert Sar- cle par le dominicain espagnol Francisco de
domaine social, et non plus dans le domaine raut, qui publie Grandeur et servitude colo- Vittoria, le jus communicationis ou droit aux
national. L'application de cette tactique niales (1931), est l'une des personnalités les «relations» nécessaires à 1' existence et au
«classiste» entraîne un net isolement du plus en vue du parti radical. La contre- bien de la «communauté humaine toute
PCF, et une rupture avec bon nombre d'or- exposition organisée par la Ligue contre entière». Selon ce principe, aucun peuple ne
ganisations nationalistes. Dès 1928, le PC l'impérialisme («La vérité sur les colonies») peut moralement prétendre disposer pour lui
rompt avec le Parti annamite de l'indépen- est un total fiasco. seul de richesses naturelles dont pourraient
dance, accusé de donner la priorité à la «lutte En mai 1931, à Vichy, la Ligue des droits profiter les autres peuples. Il s'ensuit que
des races» . A partir de 1933, la Ligue con- de l'homme tient son congrès sur le thème : l' «humanité» a droit à toutes les richesses
tre l'impérialisme dépérit. Le parti commu- «La colonisation et les droits de l'homme». de la terre. «Nul peuple, écrit le P. Delos,
niste abandonne presque totalement son Le point de vue anticolonialiste de Félicien ne peut, sous prétexte qu'il est le premier
«travail colonial». Challaye est mis en minorité, au profit de occupant et qu'il s'est approprié une portion
«Les colonies, constate Claude Liauzu, ne la thèse colonialiste «démocratique» soute- des biens de la terre, se fermer aux concours
sont jamais entrées dans les catégories révo- nue par Albert Bayet et Maurice Viollette, extérieurs qui s'offrent pour activer l'exploi-
lutionnaires du communisme. En raison, à tous deux membres éminents du parti radi- tation bienfaisante des ressources naturelles,
l'évidence, du gommage à peu près total de cal. A cette occasion, Bayet déclare que le mettre en valeur les terres incultes, accroî-
la question nationale : le fonds culturel asia- colonialisme se situe dans la droite ligne des tre par des progrès techniques la producti-
tique ou arabo-musulman reste entièrement principes de 1789, et que «la France vité générale. Apporter ce concours est un
ignoré et la revendication de l'indépendance moderne, fille de la Renaissance, héritière du droit humain, fondé sur la destination uni-
tend à se restreindre à la lutte des classes» XVIIIème siècle et de la Révolution, repré- verselle des biens terrestres, sur l'ordre natu-
(Aux origines des tiers-mondismes. Coloni- sente dans le monde un idéal qui a sa valeur rel et providentiel». On ne saurait légitimer
sés et anticolonialistes en France, 1919-1939, propre, et qu'elle peut et doit répandre dans plus habilement la dépossession. Delos, Fol-
L'Harmattan, 1982, p . 55). l'univers». «Le pays qui a proclamé les liet et leurs émules feront écoles . En 1957
C'est la raison pour laquelle l'anticolonia- droits de l'homme, ajoute-t-il (.. .) a, de par encore, le P. Ducatillon légitimera la pré-
lisme, pendant l'entre-deux guerres, est sur- son passé, la mission de répandre où il le sence française outre-mer par les mêmes
tout le fait d'individualités isolées, dont cer- peut les idées qui ont fait sa propre gran- arguments (Patriotisme et décolonisation,
taines évolueront vers des formes diverses de deum. Trois ans plus tard, la Ligue des Desclée et Cie) (6).
«protogauchisme» : Marcel Griaule, Michel droits de l'homme, appuyée par la LICA de En 1935, Staline, inquiet de la montée des
Il
La colonisation
a-t-elle été une bonne affaire ?
elon une croyance très répandue, l'Occident se serait prodigieusement enrichi
S grâce à la colonisation et, dans une large mesure, c'est à l'expansion colo-
niale qu'il devrait l'essentiel de son développement industriel. Cette thèse a été
avancée aussi bien par des partisans de l'impérialisme colonial que, sur le versant
critique, par des défenseurs du Tiers monde. Frantz Fanon écrit par exemple :
«L'Europe est littéralement la création du Tiers monde. Les richesses qui l'étouf-
fent sont celles qui ont été volées aux peuples sous-développés» (Les damnés de
la terre, Maspéro, 1961, pp. 75-76).
Cette idée que la colonisation fut avant tout une «bonne affaire» est aujourd'hui
très discutée. L'opinion dominante est que les avantages matériels de la colonisa-
tion ont le plus souvent été compensés par des dépenses sur place, militaires, admi-
nistratives et autres, et des investissements coûteux parfois considérables. L'Es-
pagne et le Portugal, les deux grandes puissances coloniales de l'époque classique,
sont aussi les pays d'Europe occidentale dont le décollage économique a été le plus
difficile et le plus tardif. Au XIXème siècle, les deux principaux pays coloniaux,
la France et l'Angleterre, sont ceux qui ont enregistré le taux de croissance le plus
bas pour le commerce extérieur et la production industrielle ; en 1913, leur pro-
duction ne représentait respectivement que 17 O?o et 7.% de la production mon-
diale, alors que celle de l'Allemagne était de 22 % . L'Allemagne, qui ne posséda
jamais beaucoup de colonies- pour beaucoup d'observateurs, ce fut là sa grande
chance -, commença à dépasser l'Angleterre •comme puissance industrielle dès
le XIXème siècle, quand l'empire anglais était à son apogée. Un auteur comme
Paul Bairoch conclut : «Il n'y a pas eu de réel bénéfice sur le plan macroéconomi-
que pour les divers pays possédant un empire colonial» (Le Tiers monde dans l'im-
passe, Gallimard, 1971, pp. 158-159).
L'idée selon laquelle la colonisation serait la cause essentielle du «retard» du
Tiers monde n'est pas plus convaincante. On ne peut nier que, ponctuellement,
les exportations de produits manufacturés européens à destination des colonies,
au XIXème siècle notamment, aient entraîné la détérioration et le déclin des arti-
sanats locaux. Le cas de l'Inde, inondée de textiles anglais, est particulièrement
bien connu. Mais tous les pays du Tiers monde n'ont pas été colonisés. Leur situa-
tion présente ne diffère pourtant pas sensiblement de celle des autres. Tel est le
cas de la Thaïlande, du Nigéria et de l'Iran. Aucune preuve déterminante, à ce
jour, n'a donc été apportée à l'appui de. la thèse selon laquelle les pays du Tiers
monde, s'ils n'avaient pas été colonisés, se seraient «développés» normalement.
Il y a d'ailleurs quelque paradoxe à soutenir que, sans contact avec la civilisation
occidentale, les pays du Tiers monde auraient réalisé d'eux-mêmes une «révolu-
tion» industrielle et technologique qu'on s'accorde en général à considérer comme
caractéristique du mode de développement européen.
Enfin, ce n'est pas l'Europe, mais l'Islam, qui a inventé la colonisation. Cinq
siècles avant l'essor de l'impérialisme occidental, les missionnaires musulmans sil-
lonnaient l'Afrique, tandis que les marchands arabes établissaient dès le Xème siècle
des comptoirs coloniaux au Ghana, en Tanzanie, au sud du Niger, etc. Le com-
merce des esclaves battait aussi son plein : au Xlème siècle, on comptait déjà quinze
grands marchés d'esclaves établis en Afrique noire par les Arabes, dans une zone
allant à l'Ouest jusqu'au Niger, à l'Est jusqu'à Madagascar. «Le mécanisme de
colonisation par les Arabes servira de modèle aux Européens», constate Jacques
Ellul (La subversion du christianisme, Seuil, 1984, p. 133). Dans leurs entreprises
de colonisation, Arabes et Européens bénéficièrent par ailleurs constamment de
l'appui des élites noires (cf. Henri Brunschwig, Noirs et Blancs dans l'Afrique noire
française, Flammarion, 1983).
A. B.
12
fascismes, répudie brutalement la stratégie sente. Paradoxalement, c'est la propagande de la France occupée. Pour les hommes de
«classe contre classe» et adopte une tactique hitlérienne qui, dans les années précédant Vichy, il est un mythe compensateur, comme
de front commun avec les partis «bourgeois» immédiatement la seconde Guerre mondiale, en 1870, par rapport à l'humiliation de la
de gauche. Ce qui pouvait rester d'antico- va reprendre à son compte quelques uns des défaite. C'est d'ailleurs Vichy qui décide, en
lonialisme au sein du PCF se trouve de ce principaux thèmes anticolonialistes et tenter mars 1941, la construction du chemin de fer
fait désintégré. Le PC, convaincu de la de les utiliser contre les puissances occiden- transsaharien. La même année, un Comité
nécessité du ralliement «patriotique», lance tales. Et ce sont les dictatures fascistes qui France-Empire est créé à Lyon. Le 25 mai
un nouveau slogan : «Union des peuples vont alors se donner pour tâche d'aider et 1945, Gaston Monnerville déclare à l'Assem-
colonisés avec la France». Le tiers-mondisme de stimuler les mouvements anticolonialis- blée consultative : «Sans l'Empire, la France
futur devra s'élaborer en dehors de tes coloniaux» (op. cit., pp. 206-207). ne serait aujourd'hui qu'un pays libéré.
1' Internationale. A peine installé, le Front populaire inten- Grâce à son empire, la France est un pays
Raoul Girardet explique : «Le maintien de sifie la propagande coloniale et crée un vainqueur».
l'indépendance nationale des démocraties Comité de la France d'outre-mer. Le minis- On Je voit, la cause des colonisés n'a pas
occidentales étant maintenant considéré tre des Colonies dans le cabinet Daladier eu en France, jusqu'en 1945, beaucoup de
comme nécessaire à la défense de la cause n'est autre que Georges Mandel. En mai défenseurs . La gauche et l'extrême gauche,
de la libération prolétarienne incarnée par 1936, la Ligue contre l'impérialisme est quand elles ont donné dans l'anticolonia-
l'URSS, tout ce qui paraît susceptible de «liquidée», puis remplacée par une Associa- lisme, l'ont surtout fait à des fins tactiques
compromettre et d'affaiblir cette indépen- tion pour la défense et l'émancipation des «européocentriques». Les principes de 1789
dance peut être «objectivement» défini peuples opprimés, dont les organisations et l'idéologie des droits de l'homme ont été
comme contraire aux intérêts de la révolu- nationalistes se détournent rapidement. Au constamment invoqués, non pour critiquer
tion. Il s'ensuit que Je soutien aux mouve- IXème congrès du PCF, qui se tient à Arles la colonisation, mais pour la légitimer. Les
ments nationalistes doit être momentané- en décembre 1937, Maurice Thorez déclare : seuls auteurs qui se sont prononcés nette-
ment interrompu et les mots d'ordre de la «Si la question décisive du moment, c'est la ment contre elle, Gustave Le Bon et Gabriel
lutte "anti-impérialiste" provisoirement lutte victorieuse contre le fascisme, l'intérêt de Saussure notamment, l'ont fait à partir
abandonnés, comme ne répondant plus aux des peuples coloniaux est dans l'union avec d'une critique différencialiste de la notion
données particulières de la situation pré- le peuple de France». En 1939, un sondage d'«humanité», étendue à toute forme d'uni-
d'opinion montre que les sentiments «colo- versalisme et d'égalitarisme. Ces deux
(6) L'idée que les pays en voie de dévelop- nialistes» sont surtout répandus chez les auteurs apparaissent ainsi comme les précur-
pement ne sont «pas vraiment» propriétai- ouvriers (7) . seurs d'un anticolonialisme positif adapté à
res de leurs ressources naturelles, affirma- Pendant la guerre, !'«étroite union de la notre temps. Sans reconnaissance de la spé-
tion violant de façon flagrante le principe de métropole et de la France d'outre-mer» est cificité des peuples, il n'aurait jamais pu y
la souveraineté des gouvernements et des exaltée, dans des termes fort semblables, à avoir de droit des peuples à disposer d'eux-
Etats, a resurgi en Occident lors de la crise Londres comme à Vichy. Pour la France mêmes.
pétrolière. On a vu par exemple Raymond libre, l'Empire constitue une plate-forme
Alain de BENOIST
Bourgine prendre position pour un coup de naturelle en vue d'une reconquête militaire
main militaire occidental dans le golfe Per-
sique, afin d'enlever aux pays arabes leur (7) Cf. le livre du trotskyste Jacob Moneta,
«droit à l'abus» (cf «Chantage au pétrole», «Le PCF et la question coloniale,
in «Valeurs actuelles», 7 octobre 1974). 1920-1965», Maspéro, 1971.
Le colonialisme, c'est
aussi l'exotisme à bon
marché pour petits blancs
frustrés (à gauche). En
1935, Maurice Thorez,
(ci-contre, en bas), en
bon VRP du stalinisme,
renoue avec la très
réformiste SFIO de Léon
Blum (ci-dessus). La
stratégie de front commun
avec les partis bourgeois
de gauche a complètement
éliminé toutes velléités
anti-impérialistes.
13
faits et gestes\
L 'introduction aux sciences lité prérévolutionnaire.
humaines, est aujourd'hui
Pierre-Yves Trémois mieux connue grâce à certains • Après Barrès, Pagnol,
Flaubert, Brasillach, Dumas,
textes posthumes, publiés de
1977 à 1982 dans les dix- Céline et quelques autres, le
huitième et dix-neuvième Club de l'Honnête homme (32
volumes de ses œuvres com- rue Rousselet, 75007 Paris)
plètes. Une abondante littéra- s'intéresse à Sacha Guitry,
ture spécialisée est désormais dont il va publier, en douze
consacrée à Dilthey, et les volumes, le théâtre complet.
congrès portant sur son œuvre Cette édition, étabii_e d'après
se multiplient. les archives de l'auteur, com-
prendra plusieurs pièces
• Heinrich Meier a publié un inédites.
commentaire du Discours sur • Les éditions Feltrinelli, de
l'inégalité de Jean-Jacques Milan, ont publié en 1983
Rousseau (Schoningh Verlag, I.:Uomo. La sua natura ed il
580 p.), destiné surtout au suo posto nef mondo dJ\rnold
public universitaire spécialisé Gehlen (459 p., 40 000 lires).
en sciences politiques et scien- L'ouvrage le plus important
ces sociales. Heinrich Meier de Gehlen avait été déjà
replace l'ouvrage de Rousseau publié en Italie en 1940, mais
dans le mouvement des idées la récente réédition concerne
Pierre-'yves Trémois de l'Europe moderne, en sou- le texte profondément rema-
lignant le rôle métapolitique nié et augmenté, depuis, par
qu'a pu jouer un tel livre dans le maître de 1' «anthropologie
la mise en place d'une menta- philosophique».
I..:Hôtel des Monnaies (11 Nietzsche n'est jamais loin).
quai Conti, 75006 Paris), Qui a jamais mieux exprimé, à
expose les œuvres de Pierre- travers le regard de l'homme
Yves Trémois. Une rétrospec- sur son lointain ancêtre ba-
tive qui permet d'admirer les bouin, l'étonnement et l'humi- Anthropologie
multiples facettes du talent de lité devant les origines, mais
Trémois : gravures, dessins, aussi l'orgueil et la fierté d'un
peintures, mais aussi - et c'est inépuisable potentiel humain ?
peut-être moins connu - Energie, volonté, vision aristo-
médailles, monnaies et sculp- cratique du monde, magnifica-
tures (d'une fascinante somp- tion païenne du corps et de la
tuosité). Une œuvre tout à la beauté humaine, cette œuvre
fois enracinée dans une tradi- est exemplaire et tranche sur la
tion mythique et en quête de médiocrité et la grisaille trop
renouvellement, de dépasse- fréquentes de l'art contem-
ment permanent (l'ombre de porain.
Edition
Le nouveau rédacteur en pement des reche!ches préhis-
• Une nouvelle édition des la naissance de Wilhelm Dil- chef de la revue L 'Anthropo- toriques, de plus en pllfS axées
œuvres complètes de Joseph they les éditions Vandenhoeck logie (éditée par Masson), sur l'étude paléoécologique de
de Maistre, contenant les et Ruprecht (Postfach 3753, Henri de Lumley, veut en l'homme fossile, la revue pré-
publications posthumes et la 3400 Gottingen) ont publié le faire «la grande encyclopédie sentera des synthèses origina-
correspondance inédite, premier volume d'un internationale de la préhis- les sur l'homme préhistorique
paraîtra l'an prochain chez Annuaire Dilthey (Dilthey- toire». Fondée en 1890, et son environnement dans les
Georg Olms, à Hildesheim Jahrbuch für Philosophie L'Anthropologie, qui fut un principales régions du globe.
(RFA). Il s'agit d'un reprint und Geschichte der Geistes- temps dirigée par Henri Val- Ces travaux intégreront l'en-
de l'édition française parue à wissenschaften). Très critique lois (dont le livre Les races semble des données stratigra-
Lyon entre 1884 et 1886 (qua- à l'égard des sciences exactes, humaines, PUF, 1963, reste phiques et géochronologi-
torze tomes en sept volumes). la pensée de Dilthey, qui s'ins- un précieux instrument de tra- ques, paléontologiques et
crit dans le courant néo- vail), va connaître un nouvel paléobotaniques, anthropolo-
• A l'occasion du cent- vitaliste et néo-romantique, et essor. «Tenant compte, écrit giques, typologiques et
cinquantième anniversaire de dont l'œuvre maîtresse est Henri de Lurnley, du dévelop- palethnographiques».
14
L"EMPIJtE FI{ANÇAIS
"<2co.ll4fe auX j~
•
La difficile naissance
du tiers-mondisme
e 8 mai 1945, l'annonce de la victoire colonies pour l'excellente raison que «la meilleur style jacobin : «Des Flandres au
L alliée sur l'Allemagne hitlérienne est nation française en lutte contre les trusts( ... )
veut instaurer une démocratie véritable, qui
Congo, il y a une seule loi, une seule nation,
un seul Parlement. C'est la Constitution et
accueillie en Algérie par de violentes émeu-
tes, qui ensanglantent la région de Constan- ne pourra qu'apporter la démocratie aux c'est notre volonté». Parallèlement, il orga-
tine. Deux ans plus tard, la révolte des Mal- populations coloniales». Le mois suivant, le nise la répression et institue l'internement
gaches (29-30 mars 1947) est réprimée dans PC dénonce l'insurrection de Constantine administratif des suspects. Dans France-
un bain de sang. Le 10 avril1947, le sultan comme une «provocation d'agents hitlé- Observateur du 20 octobre 1955, Roger Sté-
du Maroc rompt avec sa politique d'allé- riens» et réclame pour les meneurs un châ- phane rapporte avec quel «mépris condes-
geance traditionnelle vis-à-vis de la France. timent «impitoyable». En juin, le secrétaire cendant» il accueille alors ceux qui viennent
En Indochine, les troubles sont constants du parti communiste algérien déclare au protester auprès de lui contre l'usage de la
depuis 1941. La décolonisation commence Xème Congrès : «Ceux qui veulent se sépa- torture . De janvier 1956 à mai 1957, minis-
mal. rer de la France sont des agents conscients tre de la Justice dans le gouvernement Guy
Pendant la guerre d'Indochine, le parti ou inconscients du colonialisme». La poli- Mollet, il poursuit dans la même voie. De
communiste, évincé du gouvernement en mai tique de Front populaire est plus que jamais nombreux militants algériens sont guilloti-
1947, poursuit avec virulence une action à l'ordre du jour. nés, ainsi que le communiste Yveton. Mit-
favorable au Viêtminh, qui sert les intérêts La même fermeté règne au parti socialiste. terrand ne se classe pas parmi les adversai-
soviétiques. Il ne s'agit toutefois pas de tiers- Le 12 novembre 1954, Pierre Mendès- res de la peine de mort ! C'est également lui
mondisme. La campagne contre la guerre France, qui vient de négocier les accords de qui signe les «décrets scélérats» du 17 mars
d'Indochine, qui atteint son point culminant Genève mettant fin à la guerre d'Indochine, 1956, qui défèrent les nationalistes du FLN
en 1950-1951 , a plutôt un caractère antimi- et d'accorder à la Tunisie son autonomie devant des cours martiales. En octobre 1956,
litariste ; elle présente à cet égard une cer- interne, déclare solennellement à l' Assem- il est évidemment, comme Jean-Marie Le
. taine analogie avec la campagne de 1925, au blée nationale : «Les départements d' Algé- Pen, l'un des partisans de l'intervention
moment de la guerre du Rif. rie constituent une porte de la République française à Suez.
En ce qui concerne l'Afrique du Nord, française. Ils sont français depuis longtemps En mars 1956, le groupe parlementaire
l'attitude du PC est tout à fait différente. Le et d' une manière irrévocable( ...) Plusieurs communiste n'hésite pas , de son côté, à voter
droit des peuples coloniaux à disposer d'eux- députés ont fait des rapprochements entre l'octroi au gouvernement Guy Mollet de
mêmes est reconnu du bout des lèvres, mais la politique française en Algérie et en Tuni- «pouvoirs spéciaux» destinés à accentuer la
la revendication d'indépendance est condam- sie. J'affirme qu'aucun rapport n'est plus lutte contre la rébellion algérienne.
née fermement, comme contraire aux inté- erroné, qu'aucune comparaison n'est plus Quelques mois plus tôt, cependant, un
rêts des colonisés : l'indépendance est un fausse. Ici, c' est la France». événement très important s'est produit. Il
droit, mais il vaut mieux ne pas en faire Ministre de l'Intérieur, François Mitter- s'agit de la conférence de Bandoeng, en
usage . En avril 1945, Henri Lozeray expli- rand condamne avec une extrême violence Indonésie, qui, du 18 au 24 avril 1955, a
que dans les Cahiers du communisme qu'une l'insurrection qui vient d'éclater dans les réuni les représentants de vingt-neuf jeunes
séparation d'avec la métropole nuirait aux Aurès. Le 12 novembre, il s'écrie dans le Etats afro-asiatiques et jeté les bases du 15
«non-alignement». On peut dater de la tenue moment où la guerre d'Algérie se transforme C'est par l'intermédiaire du tiers-
de cette conférence l'émergence du tiers- en guerre civile, comporte une retentissante rnondisme que de nombreux intellectuels de
mondisme occidental. préface de Jean-Paul Sartre, où celui-ci pro- gauche commencent à se dégager de l'em-
A partir de 1956-1957, apparaissent, en pose aux intellectuels de prendre fait et cause prise du parti communiste, dont la pratique
marge de la guerre d'Algérie, un certain pour le Tiers monde et de participer à !'«his- est de plus en plus souvent perçue comme
nombre de petits groupes qui s'efforcent de toire de l'homme» en se déclarant concrète- «bourgeoise», «opportuniste» ou «chau-
mobiliser l'opinion contre l'usage de la tor- ment solidaire de ceux qui la font (2). Analy- vine». Le modèle soviétique ayant com-
ture. L'action de ces mouvements, qui se sant les textes de Fanon, Raoul Girardet en mencé à s'effriter après la publication du
développe en dehors des partis (et se heurte soulignera le caractère «soréliem>. D'autres rapport Khrouchtchev, le Tiers monde offre
souvent à l'hostilité du PC), s'accentue après auteurs ont également noté le caractère des modèles de rechange. Cuba, l'Algérie,
le retour aux affaires du général de Gaulle, romantique et tragique de la pensée de les mouvements de libération afro-asiatiques
puis se radicalise en réaction contre !'«acti- Fanon (cf. Philippe Lucas, Sociologie de bénéficient d'un soutien massif de la part de
visme» des partisans de 1'Algérie française Fanon. Contribution à une anthropologie de l'intelligentsia. Mais c'est surtout la Chine
(barricades d'Alger en janvier 1960, putsch la libération, SNED, 1971). qui vient au premier plan, suscitant l'admi-
d'avril 1961, constitution de l'OAS). C'est Dès lors, le tiers-mondisme bat son plein. ration de deux catégories bien distinctes : les
l'époque du Comité Maurice-Audin, de Parallèlement, la vogue de l'ethnologie vieux staliniens, qui n'ont pas accepté la
Jeune Résistance, de Vérité-Liberté, l'épo- (Claude Lévi-Strauss), l'essor du structura- «déstalinisation» (et qui se retrouveront au
que aussi des «porteurs de valises», des lisme, la publication des travaux des grands Parti communiste marxiste-léniniste de
réseaux d'aide au FLN. En septembre 1960, islamisants (Jacques Berque, Louis Massi- France), et les jeunes rnilitimts, q "ui espèrent
les poursuites engagées contre le réseau gnon), les études sur la psychologie du colo- voir Pékin devenir la capitale d'une nouvelle
animé par l'écrivain Francis Jeanson, disci- nisé (Albert Memrni), contribuent à jeter les internationale révolutionnaire .
ple de Jean-Paul Sartre, aboutissent à la bases intellectuelles du mouvement. Le conflit ouvert au début des années
publication d'un célèbre «Manifeste», dans La guerre du Vietnam, à partir de
lequel 121 intellectuels déclarent justifiées 1961-1962, prend le relais du mouvement. (1) Parmi les signataires de ce manifeste, qui
l'insoumission militaire et l'aide aux com- Aux Etats-Unis, le mouvement pacifiste associe tous les grands noms de l'extrême
battants algériens (1). A l'Université se cons- débouche sur une révolte de la jeunesse, qui gauche tiers-mondiste, on trouve évidem-
titue le Front universitaire antifasciste se cristallise d'abord en Californie (univer- ment Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet,
(FUA), dont beaucoup d'animateurs se sité de Berkeley), avant de gagner l'Europe. Madeleine Rebérioux, Siné, François Mas-
retrouveront plus tard dans les organisations Au tiers-mondisme politique, qui entretient péro, Robert Barral, mais aussi Pierre Bou-
gauchistes. L'avocat Jacques Vergès lance la une aura de romantisme autour des mouve- lez, Maurice Blanchot, Claude Sautel, Fran-
revue Révolution. Chez Maspéro paraît la ments de guérilla en Amérique Latine, çois Truffaut, Jacqueline Marchand (actuel-
revue Tricontinentale, d'inspiration cubaine, s'ajoute un intérêt pour les métaphysiques lement à «Raison présente») Jean-François
qui sera bientôt interdite. orientales, qui coïncide avec la montée des Revel (actuellement au «Point»), Dominique
L'auteur le plus représentatif (et aussi le sectes et la diffusion de la drogue. A la Fernandez (actuellement à «L'Express»),
plus intéressant) de ce nouveau courant est recherche d'une simplicité purificatrice, les Geneviève Dormann (actuellement au
l'Antillais Frantz Fanon, qui publie notam- jlower people vont se retaper l'âme dans des «Figaro-Magazine»), Claude Roy (ancienne-
ment L'an V de la révolution algérienne ashrams à l'authenticité plus ou moins cer- ment à «Je suis partout»), etc.
(Maspéro, 1959) et, quelques semaines avant taine. Les Californiens, les Suédois, les (2) Cf également : Jean-Paul Sartre, «Situa-
sa mort, Les damnés de la terre (Maspéro, Anglais, les Allemands sont légion dans les tion V. Colonialisme, anticolonialisme»,
1961). Ce dernier ouvrage, mis en vente au parages de Katmandou. Gallimard, 1964.
16
Louis Althusser, peu avant son internement
psychiatrique en 1980 (en haut). Dans les années
1960, il inspira les critiques «à la chinoise»
des jeunes marxistes-léninistes envers Aragon
(ci-contre) et Roger Garaudy. Ce dernier,
ancien stalinien repenti, s'est reconverti dans un
prêchi-prêcha humanitaire à faible tirant d'eau depuis
qu'il s'est acheté une panoplie complète de
Fou d'Allah . Ci-dessus: Mao Zedong en 1946.
soixante entre la direction du PCF et l'Union ses de Gramsci, mais au rebours de celles de Balbutiant dans l'entre-deux guerres, le
des étudiants communistes (UEC), en par- Marx) l'importance critique des facteurs cul- tiers-mondisme ne s'est donc affirmé avec
ticulier dans les secteurs littéraires parisiens turels par rapport aux structures politiques. une certaine ampleur qu'à partir des années
(Ecole Normale supérieure et Sorbonne), En dépit de son caractère incontestable- cinquante. Cet essor est le reflet d'une con-
donne naissance en 1966 à la Jeunesse com- ment novateur- c'est dans ses rangs que joncture. Après les événements de 1945, l'an-
muniste révolutionnaire (JCR), qui évoluera se retrouvent en 1968-1970 quelques uns des tifascisme européen a perdu une large par-
rapidement vers le trotskysme, et surtout aux esprits les plus originaux de la jeune géné- tie de sa raison d'être. Sur le plan sociologi-
cellules marxistes-léninistes, transformées ration-, ce courant prochinois s'avère éga- que, l'intégration de la majorité de la popu-
plus tard en UJCML (Union des jeunesses lement riche en illusions lyriques. A la fin lation, notamment ouvrière, au mode de vie
communistes marxistes-léninistes), dont les des années soixante, le maoïsme est à l'or- «bourgeois» s'est confirmée. Dans les années
membres, proches de Louis Althusser, cri- dre du jour. «Son apparition, écrit Pascal trente, l'Ecole de Francfort fut la première
tiquent à la «chinoise» les thèses d'Aragon Bruckner, est l'équivalent d'un nouvel évan- à tirer la leçon de cette «défaillance» de la
et de Garaudy, ainsi que le «révisionnisme» gile : le Messie est redescendu sur terre en conscience révolutionnaire de l'ex -
du PC en matière littéraire. (Le texte de Mao la personne de Mao et chaque jour nous prolétariat. Autour de 1950, le mouvement
Zedong, Sur la Littérature et l'art, qui date apporte les preuves et les signes de la divi- massif de décolonisation, associé à l'émer-
de 1942, a été traduit en France en 1965). nité de notre idole rouge» (Le sanglot de gence du Tiers monde comme puissance poli-
Le modèle chinois exerce une séduction l'homme blanc. Tiers monde, culpabilité, tique, a paru offrir un terrain de rechange
d'autant plus grande qu'en avril 1966 com- haine de soi, Seuil, 1983, p. 52). Dans l'ima- à l'idée de révolution . Un double mouve-
mence en Chine la Grande Révolution cul- ginaire de l'ultra-gauche, le voyage en Chine ment s'est alors opéré :du centre vers la péri-
turelle prolétarienne (GRCP), qui, de pair remplace le «voyage en URSS» des années phérie, avec le report sur les pays non déve-
avec l'affaire vietnamienne, va durant quel- vingt. Retour de pélerinage, récits et loppés .des espérances révolutionnaires en
ques années totalement dominer l'actualité comptes-rendus donnent lieu à un océan de voie d'extinction en Occident ; de la périphé-
politico-idéologique en Asie. sottises, remarquable anthologie du délire rie vers le centre, avec le report sur les popu-
En même temps qu'il cristallise officiel- intellectuel occidental, où s'illustrent tout lations européennes des préoccupations
lement la naissance d'une Nouvelle gauche, particulièrement Michelle Loi (L'intelligence «ethnographiques» dont les populations
le mouvement de mai 1968 est lui-même for- au pouvoir, Maspéro, 1973), Marie- «primitives» faisaient autrefois l'objet. Le
tement marqué par les deux grands courants Antoinette Macciocchi (De la Chine, Seuil, tiers-mondisme, à cet égard, va logiquement
qui se réclament de l'exemple chinois :d'un 1974), Jambet et Lardreau, Philippe Sollers, de pair avec le réveil du régionalisme
côté, le PCMLF de Jacques Jurquet et Régis etc. européen.
Bergeron, de l'autre le courant multiforme Le modèle chinois sera progressivement Quand on analyse plus profondément le
qui, à partir de l'UJCML, donnera succes- «démythologisé», à partir de 1975-1976, tant tiers-mondisme de l'époque, on s'aperçoit en
sivement naissance au groupe Gît-le-Cœur, dans sa composante «révolutionnaire» que fait qu'il cristallise deux attitudes différen-
au groupe Vive la Révolution, aux «mao- dans sa composante «culturelle», du fait de tes (mais appelées à se mêler) : le messia-
spontex» de la Gauche prolétarienne (Geis- l'évolution de la politique intérieure chinoise nisme révolutionnaire de l'ultra-gauche,
mar, Le Bris, Le Dantec), etc. Les observa- (élimination de Lin Piao, mort de Mao potentiellement démobilisée par l'embour-
teurs de l'époque feront d'ailleurs le paral- Zedong). Dans le même temps, la publica- geoisement réformiste des prolétariats occi-
lèle entre la révolution culturelle chinoise et tion de quelques ouvrage~ -.,ritiques (Simon dent_aux, et un courant d ' «indignation» et
la mini-révolution culturelle de la Sorbonne Leys, Pasqualini, Broyelle) achèvera de met- de protestation morale lié à l'apparition et
et de l'Odéon, parallèle qui, en outre, illus- tre un terme à une étonnante décennie de à l'essor du progressisme chrétien. Parallè-
tre dans les deux cas (en accord avec les thè- sinophilie révolutionnaire. lement, on assiste à un double phénomène 17
de transfert : pour le tiers-mondisme révo- selon Thomas d'Aquin, l'état d'«extrême l'ultra-gauche plaçait naguère dans les pro-
lutionnaire, le colonisé prend le relais du pro- nécessité» légitime la «rapine», c'est-à-dire létariats occidentaux. Convertis au réfor-
létariat, en même temps qu'il actualise le le vol assorti de violences. misme, ceux-ci ne semblen.t plus avoir
thème du «bon sauvage» ; pour le tiers- De façon plus générale, la «faim dans le comme ambition que d'accéder le plus rapi-
mondisme «humanitaire», il prend la place monde» constitue un sujet d'indignation iné- dement possible au mode bourgeois de con-
du pauvre de l'Evangile, de l'humilié, du puisable. Images et descriptions larmoyan- sommation marchande. Dès lors, le prolé-
Juste . souffrant des Ecritures. tes à l'appui, la famine du Tiers monde n'en tariat se trouve exclu du mécanisme de la
Au moment de la guerre d'Indochine, puis finit pas d'interpeller la conscience malheu- révolution mondiale et perd - révision
de la guerre d'Algérie, le courant humani- reuse. Le Tiers monde devient un Goulag de importante - le rôle moteur que lui avait
taire prend la forme d'une protestation la digestion, un «Buchenwald permanent». attribué Marx. Raoul Girardet parle très jus-
morale contre l'armée et contre la répression. C'est ce que Pascal Bruckner appelle le tement de «transfert, à l'intérieur de certai-
Après l'universalisme chrétien qui inspirait «syndrome de Calcutta». Il instaure, à nes consciences, des ferveurs militantes et de
la colonisation, le pastoralisme chrétien ins- partir d'un matraquage répété, un réquisit l'éternelle espérance révolutionnaire du pro-
pire la décolonisation. Désormais, il ne s'agit universel de sympathie compatissante, de létariat au Tiers monde, de la classe ouvrière
plus de convertir, mais de s'humilier. Le solidarité souffrante, de culpabilité paraly- des pays industrialisés aux peuples coloni-
colonisé n'est plus un «primitif» qu'il fau- sante. Les frontières n'existent plus. On est sés luttant pour leur indépendance».
drait «amener à la civilisation», mais un solidaire de toute souffrance, de tout La doctrine doit alors être sérieusement
exemple de hauteur morale dont les «civili- homme, de toute (bonne) cause. On s'épuise révisée . La notion de «classe», en particu-
sés» ont beaucoup à apprendre. (Les mots à se sentir concerné par une myriade d'évé- lier, subit une curieuse métamorphose. A
«primitifs» et «civilisés» s'écrivent réguliè- nements qui traversent la conscience sans l'échelle de la planète,le Tiers monde est glo-
rement avec des guillements, quand ils ne jamais l'épuiser. balement assimilé au «prolétariat», l'Occi-
s'échangent pas purement et simplement L'Eglise elle-même réadapte son discours. dent tout entier devenant la «bourgeoisie».
entre eux). Inlassablement, Pierre-Henri Encycliques et conciles définissent les gran- Le Tiers monde, autrement dit, prend la
Simon, Louis-Martin Chauffier, Jules Roy, des lignes de l'aggiornamento. Une Associa- place du tiers-état. Dans l'optique tiers-
Georges Montaron, André Mandouze, tion des théologiens du Tiers monde voit le mondiste, la contradiction majeure n'oppose
Robert Barrat, en appellent à la conscience jour à Dar es Salaam en 1976. LeP. Bruno plus les capitalistes et les ouvriers à l'inté-
universelle. Chenu explique : «Etre noir est une façon rieur de chaque pays. Elle sépare les pays
De la solidarité morale, on passe à la soli- de mettre en valeur la création de Dieu, d'af- dominés (dits «pays prolétaires») et les pays
darité concrète. C'est la théologie de la libé- firmer la beauté du monde. Et si l'homme impérialistes, toutes classes confondues. Ce
ration. Le recours à la violence cesse de faire est à l'image de Dieu, il doit y avoir en Dieu n'est qu'à titre secondaire que les travailleurs
problème, en raison du prestige qui auréole quelque chose qui correspond à la négritude de chaque pays du Tiers monde sont appe-
la figure du partisan depuis les maquis de la humaine. Il n'est dès lors pas scandaleux, lés à se dresser contre les bourgeoisies qui
seconde Guerre mondiale. C'est là d'ailleurs, même si c'est un peu ironique, de confesser les exploitent (et qui, souvent, «collaborent» .
dans la lutte au coude à coude des partisans que Dieu est noir. Le Seigneur est à la source avec les puissances occidentales).
communistes et des chrétiens à l'enseigne de de l'humanité noire et il combattra à ses Cette représentation du Tiers monde en
l'antifascisme, que s'est nouée l'alliance d'où côtés pour l'affranchir de toute servitude. La «prolétariat mondial» permet du même coup
est sorti le progressisme chrétien. Par exten- théologie de la négritude est aussi une théo- de mettre en accusation les gauches euro-
sion, les militants des mouvements afro- logie de la libération». péennes, acquises au réformisme bourgeois,
asiatiques de libération deviennent autant de Le tiers-mondisme révolutionnaire est à ainsi que l'Union soviétique qui devient,
«résistants». Le cas échéant, on rappelle l'origine d'une tout autre nature. Il exprime selon les auteurs, une «caricature» d'Etat
quelques enseignements oubliés par l'Eglise : avant tout, on l'a dit, la fin des espoirs que socialiste, une superpuissance impérialiste,
18
Depuis bientôt trente ans, un grand nombre d'Etats d'Afrique, d'Asie
et d'Amérique Latine ont jeté les bases du «non-alignement», essayant
de définir une troisième voie, entre les modèles collectiviste et
occidental. En haut: le sommet des non-alignés à Colombo en 1976.
Ci-contre: le pape Wojtila Jer et Kurt Waldheim discutant du «machin»
(l'ONU). Ci-dessus: une conférence des pays arabes à Alger en 1973.
le pays des «nouveaux tsars», etc. Les par- s'avère incapable de dépasser la contradic- que et véritable Eglise». Mgr Pierre Eyt, rec-
tis communistes sont ainsi doublement répu- tion existant entre l'affirmation monothéiste teur de l'Institut catholique, ajoute : «L'uni-
diés : comme virtuellement réformistes et et la prise en compte de systèmes culturels versalité est une note si fondamentale de la
comme émanations plus ou moins diffuses différents, dont la religion spécifique cons- révélation et de la foi chrétiennes qu'il est
des intérêts propres à l'appareil soviétique titue la clé de voûte. absolument impossible de l'en abstraire( ... )
d'Etat. Lors de son premier voyage en Afrique, L'unité du Christ, l'unité de l'Eglise, l'unité
Ces deux grandes attitudes trouvent leurs en février 1982, Jean-Paul II affirme que de l'histoire et du monde constituent un élé-
limites dans leur propre approfondissement. l'Eglise «vient apporter le Christ, et non pas ment décisif et inséparable du message chré-
Tout décidé qu'il puisse être à «décoloniser la culture d'une autre race». Mais en même tien». La pluralité des cultures est évidem-
le message chrétien» et à substituer une cer- temps, il déclare : «Il faut s'en tenir au patri- ment peu de choses face à cette fièvre de
taine «tiers-mondisation de la foi» à la moine identique, essentiel, constitutionnel de !'unique ...
croyance sectaire, figée dans les manuels la même doctrine du Christ professée par la La transformation du Tiers monde en
depuis la Contre-Réforme, le christianisme tradition authentique et autorisée de l'uni- «classe planétaire» n'est pas plus convain- 19
nomie marchande qui voudrait ne connaî-
tre que des facteurs de production et des
coûts comparatifs» (France catholique,
23 octobre 1981). C'est par la nation que les
pays du Tiers monde cherchent à s'affirmer
dans le monde . C'est pour faire reconnaître
leur indépendance, notion politique par
excellence, que les colonisés ont engagé la
lutte.
Les écrits de Frantz Fanon sont exemplai-
res à cet égard. L'an V de la révolution algé-
rienne devait d'ailleurs à l'origine s'intitu-
ler Réalité d 'une nation. S'il s'adresse en
priorité à la paysannerie des pays sous-
développés, Fanon ne perd jamais de vue la
dimension essentiellement nationale de sa
revendication. S'il critique la «bourgeoisie»
dans le Tiers monde, ce n'est pas dans le sens
que Staline, par exemple, donne à ce terme
dans son essai sur Le marxisme et la ques-
tion nationale, mais parce qu'il voit bien que
c'est la «caste bourgeoise» qui fait obstacle
à la naissance et à l'établissement de la
Un exemple typique de nation. De même, s'il fait l'apologie de la
développement économique «violence salvatrice», c'est que celle-ci lui
«à l'occidentale» (ci- apparaît comme le seul moyen pour les colo-
dessus) : le complexe nisés de retrouver leur identité collective. Et
pétrochimique d'Arzew en s'il critique le concept de «négritude», c'est
Algérie, livré «clef-en- pour lui opposer systématiquement une idéo-
main» comme une bétaillère logie de libération nationale. «Dans un pays
de série. Ci-contre : colonisé, écrit-il, le nationalisme le plus élé-
M Amadou Matar M'Bow, mentaire, le plus brutal, le plus indifféren-
directeur général de cié est la forme la plus fervente, la plus effi-
l'Unesco, grand chantre cace de défense de la culture nationale( ... )
incontesté du dialogue La nation n'est pas seulement condition de
Nord-Sud et du Nouvel la culture, de son effervescence, de son
renouvellement, de son approfondissement.
l'information. A droite : Elle est aussi son exigence» (Les damnés de
un ouvrier mineur indien. la terre, op. cit., pp. 175-183). On ne sau-
rait mieux dire (4).
A. B.
cante. Le Tiers monde ne forme une «classe» peuvent prendre possession de leur destin .
qu'en surface, conceptuellement. Dans la La libération de l'espace géographique, en
pratique, il correspond à des réalités natio- d'autres termes, dévoile du même coup un
nales, populaires et culturelles dont le carac- espace historique. Une nouvelle alliance peut (3) ë'est bien plutôt, comme on l'a vu,
tère «interclassiste» ne fait aucun doute. On alors être conclue entre le peuple et le sol. l'idéologie des droits de l'homme qui a été
a beau jouer du vocabulaire, parler de la Le colonisé peut aménager son espace de vie constamment utilisée pour légitimer, sous la
«colonisation des travailleurs» ou rapporter en fonction de ses normes culturelles spéci- I/Ième République notamment, l'impéria-
indifféremment le concept d'aliénation à la fiques . Il peut réintégrer sa personnalité, lisme colonial.
condition coloniale ou à la condition reprendre possession de son âme. «Dans la (4) Campant sur des positions colonialistes
ouvrière, il n'en reste pas moins vrai que l'on lutte pour l'indépendance, écrit Jacques Ber- que beaucoup de ses «ancêtres idéologiques»
se trouve devant des données radicalement que, le peuple fait ressurgir le fond de lui- avaient pourtant récusées, la droite française
différentes . même, l' oublié et l'éludé (...) De moins en est restée bien entendu parfaitement sourde
La décolonisation ne s'est opérée ni au moins conditionné par l'Autre, il ose de plus à ces leçons de nationalisme, associées à des
nom des droits de l'homme ni au nom de en plus être lui-même» (Dépossession du notions qui auraient pu lui être familières.
l'émancipation du «prolétariat mondial» (3). monde, Seuil, 1964). L'extrême droite, à la même époque, récuse
Elle s'est opérée au nom du droit des peu- A la suite de la Révolution, le XIXème siè- le terme de «nationalisme» appliqué au Tiers
ples à disposer d'eux-mêmes, ce qui est une cle avait vu éclore le principe des nationali- monde. Dans «Le nationalisme et la ques-
nuance considérable. Les colonisés n'affir- tés. La seconde moitié du XXème siècle aura tion coloniale» (Librairie française, 1961),
ment pas leur droit à l'indépendance en tant vu l'idée de nation s'étendre à l'ensemble de Jacques Plancard d'Assac s'emploie labo-
qu'individus abstraits . Ils l'affirment à partir la planète. A peine décolonisé, le Tiers rieusement à distinguer le «nationalisme»,
d'une appartenance et d,un héritage spéci- monde se constitue en effet en nations, c'est- qui impliquerait la préexistence d'une nation
fiques. Ils l'affirment au nom d'une iden- à-dire en unités politiques associant des hom- historique, et le «nationalitarisme», qui cher-
tité collective, qui légitime pour un peuple mes sur la base d'une appartenance et d'une cherait à en «inventer» une. Ce raisonne-
le droit de se constituer en nation. Si les colo- origine communes. «Contre les séquelles ment, qui tend à nier le passé historique des
nisés veulent disposer en toute souveraineté colonialistes, observe François Perroux, les peuples colonisés et à considérer les nations
de leur terre, c'est que celle-ci leur appar- pays en voie de développement se constituent européennes comme ayant existé de tous
tient, qu'ils y étaient avant les colonisateurs, ou se confirment en nations. La nation res- temps, n'a évidemment pas la moindre
20 qu'ils y sont chez eux, et que c'est là qu'ils surgit, malgré l'escamotage tenté par l'éco- valeur.
Garden-party à La Havane, avec le Soviétique Mikoyan, Che Guevara et Fidel Castro, en février 1960. Aujourd'hui, le tiers-mondisme
de gauche s'est effondré sur la scène idéologique après l'échec de ses modèles. La soviétisation générale des décolonisés n 'a pas eu lieu,
mis à part quelques tyrannies incapables d'organiser efficacement les pays sur lesquels elles se sont apesanties. Une fois de plus, l'analyse
marxiste' s'est révélée fausse : le Tiers monde a préféré le nationalisme, qui préserve l'identité des peuples, à l'Internationale.
d'une intelligentsia, qui mobilise tantôt pour haine de soi, au masochisme et à la culpabi- ceux-là même qu'elle infériorise - alors
faire partager ses enthousiasmes, tantôt pour lité tous azimuts. Un certain tiers-mondisme, qu'elle est rejetée par un tiers-mondiste aussi
faire partager ses doutes, sans pour autant en effet, a constamment eu comme ressort véhément que Frantz Fanon («Il n'y a pas
jamais parvenir à convaincre. une détestation profonde de la culture euro- de fardeau blanc. Les Blancs n'ont pas à
Mais le fait nouveau est que les dissidents péenne (professée par ses propres héritiers). payer aujourd'hui la traite des Noirs qu'ils
de la gauche orthodoxe, lorsqu'ils entrent en «Il suffisait, écrit Bruckner, d'être non euro- ont commise autrefois»).
dissidence, ne «tombent» plus du côté du péen pour avoir le droit de son côté, il suf- Pascal Bruckner n'a pas de mal à mon-
tiers-mondisme et du révolutionnarisme, fisait d'être européen ou d'être soutenu par trer que pareille attitude sécularise les doc-
mais, à l'inverse, dans le camp du libéralisme une puissance européenne pour apparaître trines chrétiennes de faute originelle, de cul-
pro-américain, de la sociale-démocratie et de comme suspect». Prenant le relais de la haine pabilité et de rachat-rédemption, en même
l'idéologie des droits de l'homme. Chute en du «bourgeois», la haine de l' Occident cons- temps qu'elle se situe dans la droite ligne des
forme de régression, qui voit toute une intel- tituait une sorte de passeport intellectuel : spéculations rousseauistes sur le «bon sau-
ligentsia échaudée et frileuse se replier dans «La règle de ce masochisme était simple : ce vage» non encore corrompu par la civilisa-
une nouvelle forme d'humilité théorique qui qui vient de nous est mauvais, ce qui vient
la met à l'unisson du «recentrage» sociolo- d'autrui est parfait». La valorisation de (1) Les sympathisants du sionisme ont été,
gique qu'elle dénonçait autrefois. l'Autre se bâtissait par dévalorisation de soi. pour les mêmes raisons, parmi les premiers
C'est dans ce contexte qu'il faut situer Aragon ne disait-il pas, dès 1925 : «Nous à se détacher du modèle soviétique. Le dis-
l'offensive antitiers-mondiste que l'on voit sommes les défaitistes de l'Europe( ...) Nous crédit dans lequel est tombée l'URSS leur
se dérouler actuellement, offensive lourde sommes ceux-là qui donnons toujours la doit beaucoup ; leur rôle est important dans
d'équivoques et d'affirmations inaccepta- main à l'ennemi» ? Dans sa préface aux la dénonciation du «fascisme rouge». La
bles. On peut en trouver le point de départ Damnés de la terre, Jean-Paul Sartre écrit : · question du sionisme joue un rôle similaire
dans un article publié en juin 1978, dans les «Ayez le courage de lire Fanon : pour cette dans la critique de gauche du Tiers monde.
colonnes du Nouvel observateur, par J ac- raison qu'il vous fera honte et que la honte, Dans le camp libéral, certains auteurs,
ques Julliard (Le Tiers monde et la gauche, comme disait Marx, est un sentiment révo- comme A. James Gregor, n'hésitent pas à
Seuil, 1979). lutionnaire». La «misère absolue» du Tiers considérer les idéologies politiques du Tiers
Le livre publié récemment par Pascal monde est «d'abord notre faute», expliquait monde (socialismes africains, communisme
Bruckner, Le sanglot de l'homme blanc. plus récemment Michel Bosquet dans Le cubain, populismes sud-américains) comme
Tiers monde, culpabilité, haine de soi (Seuil, Nouvel observateur (5 septembre 1981). les héritiers directs des fascismes européens.
1983), se situe dans la même ligne. La criti- Cette attitude se ramène à un racisme Pascal Bruckner, auteur de plusieurs ouvra-
que de Bruckner est d'abord une autocriti- inversé. Prétendre que l'Occident a toujours ges écrits en collaboration avec Alain Fin-
que :!'«aveuglement collectif» qu'il dénonce tort, qu'il est «génocidaire par essence» - kielkraut, ne craint pas d'affirmer que
est celui dont il fut lui-même victime «l'Occident, dit plaisamment Bruckner, «l'anti-américanisme est un phénomène très
jusqu'en 1977. Il n'en est que plus révélateur. serait cruel et allergique aux autres comme proche de l'antisémitisme» (sic). Il ne pré-
Certaines parties de l'ouvrage sont perti- l'asthmatique aux poils de chat»-, que les cise toutefois pas comment son pro-
nentes. Même si le tiers-mondisme, y com- fautes qu'il a commises se transmettent de américanisme et son hostilité pour le Tiers
pris dans ses formulations les plus contes- génération en génération de façon quasiment monde doivent être interprétés.
tables, n'a jamais été seulement un «concert héréditaire, bref, que l'Occident est consti- (2) Tel est, entre autres, le raisonnement de
de pleureuses» et une autoflagellation col- tutivement maléfique, revient à dire de ce Christian Delacampagne, selon qui le
lective, Bruckner n'a pas tort lorsqu'il stig- dernier qu'il est inférieur de toute éternité racisme occidental provient «de la structure
matise les extraordinaires naïvetés de l'intel- (2). La seule différence avec le racisme clas- même de la culture européenne» («L 'inven-
22 ligentsia tiers-mondiste, sa propension à la sique est que la théorie est soutenue ici par tion du racisme», Fayard, 1983).
tion. La décolonisation fournit aux intellec- n'est-ce pas d'abord tirer gloire de ce qu'on ver cette position critique qu'ils chérissent
tuels l'occasion de se racheter en s'identifiant est capable de le faire ? Celui qui est capa- tant». D'ailleurs, le lieu de leur action n'a
à la lutte des colonisés : «Ainsi la naissance ble de se décrire comme le pire n'est-il pas, jamais cessé d'être l'Occident. A peine a-t-il
du Tiers monde comme force politique a-t- en cela justement, secrètement le meilleur ? rédigé sa préface aux Damnés de la terre que
elle engendré cette nouvelle catégorie : le Supériorité de celui qui s'abaisse, qui s'hu- Jean-Paul Sartre retourne à la rédaction de
militantisme expiatoire» (op . cit., p. 13). milie, qui se martyrise lui-même ! Dans l'es- son Flaubert. «Sartre, écrit Bruckner,
Cette «conscience malheureuse», tendue par prit de l'Evangile, les derniers sur terre décrète l'Occident pourri et, du fond de ce
un espoir ou une volonté de rachat, est à l'in- seront les premiers au royaume des cieux. constat, ne s'occupe plus que de l'Occident
verse du complexe d' Oedipe : ce n'est pas S'adorer ou se haïr, n'est-ce pas tout uni- ( ... )Celui qui dévergonda une grande part
le «meurtre du père» qui est en cause, mais ment ne penser qu'à soi ? «Entre l'un qui de son talent dans l'esthétique de la violence
le meurtre commis par le père sur ses fils affirme : nous leur apportons la civilisation, et du stalinisme fit preuve, vis-à-vis du Tiers
«sauvages» qu'il s'agit de venger (3). observe Bruckner, et l'autre qui répond : mond~;,.non seulement éf~. èiogniatisme, mais
Bruckner n'a pas tort non plus lorsqu'il nous leur inculquons l'enfer, le résultat est aussi d'inconséquence (... ) Ce démarcheur
décèle, sous l'altruisme tiers-mondiste, une le même : les codes symétriques de la flétris- du Tiers monde n'acceptait ce dernier qu'à la
forme assez perverse d'égocentrisme. «La sure et de la béatitude indiquent une ferme- condition qu'il remplisse le cadre familier de
promotion exorbitante de l'Autre, écrit-il, ne ture dramatique à l'Autre». la victime dont on n'a rien à apprendre. Ce
saurait dissimuler que la conscience tiers- Les militants tiers-mondistes sont «allés au théoricien de l'engagement tous azimuts, ce
mondiste était, avant tout, amoureuse de sa Tiers monde» comme les missionnaires du maniaque de la pétition n'avait de goût véri-
propre image ; elle détournait les traits les siècle dernier «allaient aux indigènes» : pour table que pour les hommes de sa tribu . Inter-
plus singuliers des cultures indigènes pour les les «évangéliser» et les convertir - dans un nationaliste convaincu, il cachait mal un pro-
ramasser, les comprimer dans un schéma qui contexte éminemment moral. Dans leur cri- vincialisme feutré» (op. cit., p. 73).
lui convenait. On croyait se dépayser. On se tique de l'Occident, c'est encore à des con- Tout cela est vrai. Mais il n'en reste pas
projetait». cepts occidentaux qu'ils avaient recours. Et moins que le propos de Pascal Bruckner est
Le Tiers monde transformé en miroir, la ce sont ces concepts qu'ils «essayaient» sur éminemment ambigu. Se situant dans la tra-
conscience malheureuse devient spéculaire : le Tiers monde, «comme les marchands d'ar- dition libérale, celle de Hannah Arendt
le Sud constitue l'Occident en creux. Epou- mes essayaient leur matériel dans les guer- notamment (dont le point de vue est
sant moins les causes qu'ils défendent que res d'outre-mer» (Bruckner). aujourd'hui récusé par une vaste majorité de
les chimères de leur mauvaise conscience, les Les tiers-mondistes «vomissent le Nord et politologues), il s'en prend, au travers du
militants tiers-mondistes peuvent bien s'hu- le bafouent, observe encore Bruckner, mais tiers-mondisme, à l'idée même de révolution,
milier et décréter leur culture exécrable jus- c'est afin de mieux l'affirmer et de conser- et, à partir d'une critique qui ne manque pas
que dans son essence, ce sont toujours eux
- les héritiers de cette 'même culture - qui Le «Che» (ci-contre),
énoncent le discours, fixent la route à sui- révolutionnaire authen-
vre et proposent au monde leurs schémas. tique trahi par les siens,
ou comment une révo-
Hier, l'impérialisme occidental disait aux lution dégénère en
colonisés ce qu 'était la «civilisation». Les <<fast food»
tiers-mondistes, désormais, leur disent qu'ils idéologique.
doivent s'engager sur une autre voie - mais A gauche: le «Groucho
le discours va toujours dans le même sens. Marx» de La Havane
En fin de compte, les militants tiers- ·fait admirer aux
mondistes ne sont préoccupés que d'eux- masses opprimées
mêmes. Tout comme leurs pères, mais par les petits souvenirs qu'il
des chemins contraires, ils veulent avoir a rapportés iie son
dernier « week end» à
bonne conscience. Jusque dans leur discours Manhattan.
anti-occidental, il se glisse une forme insi- Ci-dessous :
dieuse d'autoglorification. L'Occident, après la révolution culturelle
tout, n'est-il pas le seul à pouvoir se mettre chinoise. Impensable
en cause lui-même ? Prôner la haine de soi, aujourd'hui...
de justesse, fait passer un message rigoureu- cificité culturelle ne peut rentrer en violation nialisme occidental, Bruckner se réclame
sement inacceptable. avec ce droit» (p. 255). Cette affirmation . d'ailleurs explicitement de l'«européocen-
Son véritable adversaire n'est pas tant le dogmatique, d'origine judéochrétienne, trisme», position dont on saisit toute la por-
tiers-mondisme que le relativisme culturel. constitue le noyau-clé du livre. On est en pré- tée lorsqu'il précise que, pour lui, la culture
S'en prenant successivement au linguiste sence d'un choix de valeurs - et de rien européenne, «en dépit (sic) de ses expressions
Sapir, à Lévi~Strauss, à Victor Segalen, à d'autre. latines, anglo-saxonnes, celtes, nordiques,
Malinowski, à Guénon, à Pierre Clastres, à L'universalisme, dans ces conditions, se juives, orientales ou slaves, baigne au tronc
Robert Jaulin et à Marshall Sahlins, il refuse démasque aussitôt comme contrainte de commun (!) du judéochristianisme, de la
de façon radicale d'admettre que l'homme l'unique, c'est-à-dire comme européocen- Renaissance et des Lumières» (op. cit.,
n'est homme qu'à l'intérieur de la culture qui trisme : «Une seule règle devrait, dans le pp. 207-108) (4).
le spécifie. Le concept de droit à la différence domaine moral, régler les échanges entre le Le livre de Bruckner s'achève dans un
n'a, à ses yeux, «aucune vérité en lui-même» Nord et le Sud : tout ce qui est bon pour l'un aimable délire, où se mêlent l'apologie du
(p. 51). Pour lui, c'est le droit «naturel» qui est bon pour l'autre» (p. 248). La vieille «vagabondage» et du métissage culturel («la
fonde la singularité collective, non l'inverse. mécanique messianique se remet en route. condition de métèque et de bâtard culturel,
«En aucun cas, affirme-t-il, la célébration Si l'homme se définit d'abord par l'univer- hier anomalie des annexions coloniales, doit
de la différence en tant que norme suprême sel, s'il existe d'abord essentiellement, c'est-
ne peut fonder une mesure d'évaluation» à-dire désinséré des appartenances et des (4) Bruckner, qui n'en est pas à une contra-
(p. 199). Opinion qui le conduit à des affir- héritages (sans lesquels, pourtant, il ne serait diction près, justifie cet européocentrisme en
mations assez malhonnêtes, comme celle qui rien), alors la même Loi s'applique à tous. faisant remarquer que, jusqu'à présent, seule
consiste à écrire que le droit à la différence «Il n'y a pas d'au-delà de la démocratie», l'Europe a été capable de se remettre en
interdit la communication entre les cultures affirme Bruckner, affirmation de la même cause et de se critiquer elle-même. «Etre
ou, pis encore, justifie la politique d'apar- veine que : «il n'y a pas d'au-delà de la foi européen, écrit-il, c'est toujours, d'une
theid - comme si ce qui caractérisait essen- dans le Christ», «il n'y a pas d'au-delà de manière ou d'une autre, être l'ennemi de soi-
tiellement l'apartheid était la séparation, et la vérité scientifique du matérialisme histo- même» (p. 263) ! L'inconvénient est que,
non la domination d'une communauté par rique», etc. Tous les peuples du monde doi- d'un bout à l'autre de son livre, ce qu'il
une autre. vent donc être convertis au démocratisme reproche au tiers-mondisme, c'est précisé-
Bruckner est en fin de compte un occidental, et ce qui, dans les cultures par- ment d'avoir généralisé cette attitude. Si l'on
métaphysicien. Au-delà des hommes con- ticulières, s'y oppose doit être supprimé. comprend bien le raisonnement, les Occiden-
crets, il pose un homme abstrait, à l'essence Comme l'a bien vu W.W. Rostow, «l'his- taux auraient tort de penser contre eux-
unique et universelle. Il croit que les «grands toire pré-industrielle de chaque société mêmes lorsqu 'ils sont favorables au Tiers
principes» sont au-dessus des différences affecte sa capacité d'évoluer vers la démo- monde, mais ils auraient raison d'inciter les
particularisantes concrètes. L'essence de cratie» (Les étapes du développement poli- pays du Tiers monde à penser contre eux-
l'homme prime son existence réelle, hic et tique, Seuil, 1975, p. 257). L'unification de mêmes en suivant leur exemple. A la p. 264,
nunc. «Si, en tout homme, écrit-il, il faut la planète à l'enseigne du démocratisme occi- Bruckner écrit: «A l'exemple du Vieux
postuler l'humanité (sic) pour chercher dental implique donc la désagrégation des Monde, aucun peuple aujourd'hui ne peut
ensuite le Chinois, le Grec, le Yéménite, cela structures traditionnelles. Dans le discours plus échapper au devoir de penser contre lui-
veut dire qu'à tout ordre social existant, on de Bruckner, comme dant tout discours uni- même» (sic). Mais, cinq pages plus loin, il
peut opposer un ensemble d'exigences dédui- versaliste, les différences culturelles ne sont cite Nietzsche : «Il faut craindre celui qui se
tes du concept d'humanité comme la réalité admises ... que pour autant qu'elles ne font hait lui-même, car nous serons les victimes
dernière et ultime. Chacun porte en lui la pas obstacle à l'instauration de la loi unique. de sa vengeance» («Aurore»). On est en
24 même essence indéformable et aucune spé- Légitimant l'universalisme et le néocolo- pleine incohérence.
devenir aujourd'hui la norme de l'homme nialisme, pour la simple raison qu'il n'y a C'est dans cette dernière perspective que
contemporain»), un coup de chapeau à la pas de principe moral universel - et que, semble se situer l'excellente résolution sou-
langue anglaise («aujourd'hui, chaque Euro- comme par hasard, ceux qui sont déclarés mise à l'ONU, en 1947, par le bureau exé-
péen est un peu citoyen d'Albion»), des pro- tels sont presque toujours des principes occi- cutif de l'American Anthropological Asso-
pos confus sur le nécessaire refus des «iden- dentaux. En dernière analyse, tout plaidoyer ciation : «1) L'individu réalise sa personna-
tifications obligées», la «prime aux paren- universaliste dissimule un occidentalocen- lité par la culture. Le respect des différen-
tés approximatives» et aux «identités d'em- trisme plus ou moins avoué. ces individuelles entraîne donc un respect des
prunt», la «beauté du métis», etc. On On peut distinguer grossièrement quatre différences culturelles ; 2) Le respect de ces
apprend au passage que «l'exil est positions principales concernant les rapports différences entre cultures est validé par le fait
aujourd'hui une modalité de l'enracine- Occident/Tiers monde. La première consiste scientifique qu'aucune technique d'évalua-
ment» (p. 291), et que la solution finale aux à postuler dans l'absolu une supériorité de tion quantitative des cultures n'a été décou-
problèmes du dialogue Nord-Sud réside dans l'Occident. S'exprimant de façon brutale verte . Les buts qui guident la vie d'un peu-
le tourisme de masse. Celui-ci, certes, accen- dans le racisme classique, elle a, de façon ple sont évidents par eux-mêmes dans leur
tue le déracinement et la désintégration des plus diffuse, formé le fond de bonne cons- signification pour ce peuple et ne peuvent
cultures. Mais il faut savoir ce que l'on veut : cience sur lequel s'est inscrit l'impérialisme être dépassés par aucun point de vue, y com-
«Il n'y a pas de demi-mesures : ou l'on colonial. Elle est bâtie sur la dévalorisation pris par celui des pseudo-vérités éternelles ;
prône le cloisonnement et l'on trace des fron- de l'Autre et, symétriquement, sur la surva- 3) Les standards et les valeurs sont relatifs
tières rigides, infranchissables, entre le Nord lorisation de soi. La secopde position est à la culture dont ils dérivent, de telle sorte
et le Sud ; ou l'on appuie la libre circulation celle d'un certain tiers-mondisme européen (et que toutes les tentatives pour formuler des
des idées et des hommes, le brassage des peu- · aussi de certaines formes d'«antiracisme») : postulats qui dérivent des croyances ou des
pies, quel qu'en soit le prix» (p. 300). Con- c'est celle de la Selbsthass («haine de soi»). codes moraux d'une culture doivent être reti-
clusion : «Le meilleur vecteur de l'amitié Elle est bâtie sur le symétrique inverse : rées de l'application de toute déclaration des
entre les peuples, c'est encore et toujours le dévalorisation de soi et survalorisation de droits de l'homme à l'humanité toute
charter» . La critique du tiers-mondisme l'Autre ; le Tiers monde est considéré entière».
débouche ainsi sur l'idéologie du Club Médi- comme objectivement supérieur à l'Occi- Tiers-mondisme d'hier et antitiers-
terranée : amour universel et bonnes dent. La troisième position consiste à poser mondisme d'aujourd'hui se rejoignent dans
affaires . le Tiers monde et l'Occident à «égalité», en le même moralisme. Il était hier moral de
A l'inverse de Bruckner, nous affirmerons dévaluant leurs différences et leurs person- soutenir le Tiers monde ; il ne serait
que l'homme n'existe en tant qu'homme que nalités réciproques, celles-ci étant ramenées aujourd'hui plus moral de le soutenir, parce
spécifié par sa culture. L'existence à des conditions économiques transitoires ou qu'il n'a pas compris les leçons - occiden-
«humaine» est indissociable de 1' «existence à des mœurs culturelles pesant de peu de tales - de l'idéologie des droits de l'homme,
culturelle» réelle . Chaque société forme un poids par rapport aux grands principes uni- du démocratisme universel et du progrès. Il
tout organique solidaire, combinant la repré-, versels . C'est la position du libéralisme et de est temps d'en finir avec le moralisme,
sentation d'une particularité et l'idée d'une l'idéologie des droits de l'homme. Il est aisé comme avec l'universalisme. Il est temps de
légitimité. Le mode d'être au monde fonde de montrer qu'elle se ramène à l'occidenta- jeter les bases d'un tiers-mondisme réaliste,
le droit de le transformer. Le droit à l'iden- locentrisme de la position i. fondé sur l'intérêt mutuel, le respect des dif-
tité collective commande toutes les autres La quatrième position pose l'égalité dans férences, la conviction que !'«humanité»
notions. Au moment où le déclin du tiers- la différence . Toutes les cultures du monde n'est riche que de sa diversité, et le refus de
mondisme de gauche s'accompagne d'un se voient reconnaître leur droit à l'existence, toutes les formes, ouvertes ou inavouées, de
regain d'universalisme abstrait, il y a urgence celui-ci étant indissociable du maintien des colonisation.
d'un nouveau tiers-mondisme fondé, non sur particularités socioculturelles collectives. Il
Robert de HERTE
. le rejet de la culture européenne, mais sur n'y a pas d'au-delà de la pluralité des cultu-
la reconnaissance de la personnalité et de la res. L'«humanité» est une notion zoologi-
légitimité de toutes les cultures. que ou un concept vide de sens. Toute forme
Cette position constitue le fondement de d'universalisme est rejetée.
la tolérance, de la coexistence et du dialo-
gue. Ce n'est pas l'affirmation de la spéci-
ficité culturelle comme instance ultime de ce
Olivier
que l'on peut connaître de l'homme qui
méne au despotisme, mais bien au contraire
l'assujettissement de toutes les cultures à un
principe unique universel, quel qu'il soit. 1
L'universalisme suppose en effet comme sa
condition propre la transparençe de l'être à
autrui. C'est là sa tare irrémédiable. La
recherche des conditions de réalisation de ia
«transparence» aboutit à la dépersonnalisa-
CARRE
tion et au vide. Si, dans l'histoire, l'Occident
a trop souvent été culturicide, ce n'est pas
en raison de la structure même de son être,
«manhattan))
mais parce qu'il a adhéré à différentes for-
mes d'idéologie universaliste, où le primat
sans cesse répété de l'Unique et du Même a Velin: 50 f.
toujours eu concrètement pour effet d'étein- Velin d'Arche : 80 f .
dre les différences individuelles et collecti- Port et emballage (tube carton) : 10 F
ves au-dessus desquelles il prétendait se
A.E .A.E. B.P. 119-16
situer. Chaque fois que l'on affirme qu'il
75763 PARIX Cèdex 16
existe un principe moral universel au-dessus
des différences culturelles, on plaide direc-
tement ou indirectement pour un néocolo~ 25
faits et gestes
vailles, uniques en leur genre, tes par hasard, par des éco-
bouleversent la préhistoire de liers, dans le Nord du Cau-
Fidélité wagnérienne l'Asie du Nord-Est, où seuls case. Elles portent des images
des hommes connaissant le de mammouths, d'éléphants,
réaction aux interprétations feu et les vêtements pouvaient de chevaux, de taureaux, de
pseudo-modernistes et néo- s'établir. Enfin, des pierres rennes, et même des scènes de
marxistes de l'œuvre de gravées datant d'au moins chasse sur lesquelles sont figu-
Wagner, le festival de Bay- 12 000 ans ont été découver- rés des hommes.
reuth a déjà arrêté son pro-
gramme de 1984. En plus du
Ring, dirigé par Georg Solti,
dans une mise en scène de
Le sexe de Dieu
Peter Hall, les « Bayreu-
thiens» pourront voir Les Vaste offensive féministe églises non catholiques) vient
Maîtres-Chanteurs de Nurem- aux Etats-Unis pour éliminer donc de publier un recueil de
berg, mise en scène de Wolf- des textes chrétiens toute con- textes bibliques soigneuse-
gang Wagner et direction de notation supposée sexiste. ment épurés de toute allusion
Horst Stein, Le vaisseau fan- Autrement dit, il paraît outra- phallocratique . Dans la
tôme (Peter Schneider et geant pour les femmes que Genèse, Dieu ne dit plus «Fai-
Harry Kupfer) et Parsifal tout ce qui concerne Dieu soit sons l'homme à notre image»,
René Kollo, chanteur (James Levine et Gotz Frie- relié au sexe masculin. Avec mais «Faisons l'humanité à
d'opéra de renommée interna- drich). Dates du festival : du la compréhension de certains notre image» ; le Christ, par-
tionale, a provoqué un éclat 25 juillet au 29 août. catholiques - le pape Jean- lant de Dieu, précise soigneu-
à la Scala de Milan en résiliant A l'issue du festival de Paul rer n'a-t-il pas assuré que sement : «Dieu, mon Père et
un contrat qui portait sur cinq 1983, Georg Solti, bravant Dieu est «autant mère que ma Mère». Dieu androgyne ?
représentations du Lohengrin l'hostilité affichée de certains père» -, le Conseil national Les féministes chrétiennes
de Richard Wagner. «La mise journalistes, a tranquillement des églises des Etats-Unis tourmentées trouveraient une
en scène, a-t-il expliqué, n'est déclaré : <de ne veux plus ni (organisation œcuménique réponse apaisante dans certai-
pas de mon goût. J'ai été cho- voir ni entendre une interpré- regroupant la plupart des nes traditions païennes.
qué par le fait qu'on ait pu tation politique de l'opéra.
transformer une œuvre Nous sommes venus à Bay-
d'opéra classique en un mor-
ceau de haine anti-allemande.
reuth pour faire un Ring qui
ne comporte pas autre chose Instructif unanimisme
Le chœur entier portait des que ce que le compositeur a
casques militaires et n'appa- écrit. Je veux voir une fois
dans ma vie un Ring wagné- Invité au dîner-débat orga- diants juifs de France sur le
raissait sur la scène qu'en
rien, romantique et natura- nisé par Tribune juive pour thème «l:Europe et Israël :
défilant au pas de parade» .
liste, et non pas un Ring fêter son numéro 800, Pierre politique et culture». Person-
Pendant que s'esquisse ainsi,
marxiste». Mauroy a déclaré : «Entre le nalités de l'opposition (Alain
de façon grandissante, une
message biblique que nous Poher, Simone Veil) et de la
avons en commun et qui sert majorité sont tombées d'ac-
Archéologie de fondement à toute la cul-
ture occidentale et les objec-
cord sur les conclusions de
Max Gallo : «Le monothé-
tifs que nous poursuivons, il isme judaïque est un facteur
Une sene d'importantes restes découverts en Sicile y a une similitude profonde». constitutif de l'esprit euro-
découvertes archéologiques comprennent quatre molaires Lui ont fait écho les orateurs péen». Le porte-parole du
ont été faites récemment. Au dont les formes correspondent du colloque organisé quelques gouvernement a ajouté : «Le
cours de fouilles effectuées très exactement à celles des jours plus tard, le 19 décem- combat d'Israël est indicatif
dans le Sud de la Sicile, près hominiens vivant en Afrique bre 1983, au palais du Luxem- du nécessaire combat contre le
d'Agrigente, un fragment de il y a plus de 3 millions d'an- bourg, par l'Union des étu- paganisme renaissant».
crâne d'Australopithecus gra- nées, dont les restes ont été
cilis, vieux d'au moins 3,5 désormais précisément identi-
millions d'années, a été mis au fiés. Par ailleurs, des ébauches
jour. Cette découverte remet de pierres taillées, racloirs et
en question les théories clas- couteaux en quartzite rose ont
siques sur l'apparition des été découverts en Yakoutie,
premiers hommes en Europe dans le Nord-Est de la Sibé-
et l'évolution de l'homme en rie. Remontant au paléolithi-
général. On estimait en effet, que supérieur (500 000 à 1
il y a peu, que les premiers million d'années) - un site,
«Européens», des Homo erec- daté par la méthode paléo-
tus, étaient arrivés d'Afrique magnétique, remonte à envi-
il y a environ 700 000 ans. Les ron 700 000 ans -, ces trou-
26
Le système qu'elle soit capitaliste ou socialiste, a
sa prétention utopique à instaurer un modèle universel de développement. Pire : le Tiers
monde est actuellement entré dans la spirale sans fin de la paupérisation. Ci-contre : chasse
au rat en Egypte; ci-dessus : bidonville à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.
Le développement en question
es chiffres sont parlants. En 1980, deux réside dans l'endettement des PVD, qui a séquences d'une répudiation de ce qui leur
L milliards d'individus disposaient d'un
revenu moyen équivalent à 1 500 F par an,
connu en dix ans une progression stupé-
fiante . Il était de 68 milliards de dollars en
est dû (1). Or, à l'heure actuelle, aucune pro-
jection sérieuse ne permet d'envisager la
soit 600 F de plus qu'en 1955 . Dans le même 1971. En 1981, il atteignait déjà façon dont les PVD pourraient, dans les
laps de temps, le revenu moyen en Europe 517 milliards. Il est évalué aujourd'hui à années qui viennent, assurer le service de leur
a progressé de plus de 30 000 F, atteignant 750 milliards (1000 milliards, disent certains, dette. Les solutions qui ont été avancées ici
désormais plus de 60 000 F par an. A l'heure si l'on inclut les crédits à court terme) . A eux et là (2) sont peu convaincantes. Le Tiers
actuelle, le nombre de personnes en état de seuls, 21 pays du Tiers monde représentent monde se trouve ainsi victime de l'usure de
sous-alimentation chronique est d'environ 85 %de la dette . Depuis 1978, le service de fait qui résulte de la loi inexorable des inté-
450 millions. Il excèdera 500 millions dans cette dette est devenu écrasant, tant en rai- rêts composés (3) .
dix ans. Le fossé entre Nord et Sud ne se son de l'inflation et de l'importance crois-
réduit pas. Au cours du dernier quart de siè- sante des taux d'intérêt réels que du recours (1) Depuis 1982, environ la moitié des prêts
cle, il a plus que doublé. forcé à des prêts à court terme et à taux bancaires aux PVD ont d'ailleurs été des
Publié par la Banque mondiale, le dernier variables auprès des banques commerciales prêts imposés, dans le cadre des mesures
Rapport sur le développement dans le monde (au lieu des prêts internationaux à long terme mises au point notamment par le FMI. On
(1983) signale qu'en 1982 et 1983, tous les et à taux fixes). En 1982-1983, le montant note par ailleurs un ralentissement des prêts
pays du Tiers monde (à l'exception de la du rééchelonnement des principales dettes a bancaires et des investissements directs dans
Chine et de l'Inde) ont vu leur situation se avoisiné quelque cent milliards de dollars. les PVD: JO milliards de dollars en 1983,
détériorer. En Amérique latine, la chute du En 1983, les PVD ont dû verser aux banques contre 13 milliards en 1982.
niveau de vie individuel a été de 14 OJo en internationales 21 milliards de dollars de (2) Parmi les propositions qui ont été faites,
trois ans. En 1982, la croissance moyenne plus qu'ils ne leur en ont emprunté à moyen on peut citer les prêts consentis aux pays
des pays en voie de développement (PVD) et long terme . dans leur devise propre (afin de les garantir
a été de 2 %, contre 5 à 6 % dans les années Les conséquences sont graves. Le ratio du contre les effets de change négatifs), la prise
soixante-dix. Le taux d'augmentation du service de la dette des 21 pays les plus endet- en charge de «plans de redressement» par le
. revenu par tête dans le Tiers monde était de tés est trois fois supérieur au 25 % avec les- FMI, la création d'organismes internatio-
1,2 % par an entre 1900 et 1913 ; il est quels, de l'avis général, ils pourraient encore naux chargés du rachat des créances bancai-
tombé à 0,6 % à partir de 1929. Faute de faire face à la situation. (Encore ce ratio de res, avec un paiement en obligation émises
financements, la consommation énergétique 75 % n'est-il qu'une moyenne : il atteint à un taux d'intérêt fixe très bas, l'indexation
des pays du Tiers monde a régressé en 1982. 130 % pour le Mexique, 155 % pour l'Ar- du principal de la dette sur les taux d'infla-
Dans l'ensemble de ces pays, la population gentine !). Quant aux établissements crédi- tion, etc. La plupart de ces solutions impli-
rurale augmente en moyenne de 1 % par an, teurs, pour la plupart d'entre eux, la mobi- quent une limitation considérable de la sou-
celle des bidonvilles de 9 à 12 %. lisation de la totalité de leurs ressources pro- ' veraineté, et donc de la liberté, des pays
L'aspect le plus dramatique de la situation pres ne permettrait pas d'éponger les con- concernés. 27
Ci-dessus: instruction publique en Algérie en 1858, pour les musulmans de tous âges. La
France, «nouvelle patrie» des A lgériens. Sous-entendu : l'appartenance arabo-musulmane,
tenue pour peu civilisée, doit disparaître. Le même racisme implicite anime aujourd'hui
les apôtres de l'intégration des immigrés. Ci-contre: Jules Ferry (1832-1896), une grande
figure du progressisme égalitaire, fondateur de l'école laïque et universelle, et théoricien
de l'infériorité congénitale des cultures d'outre-mer, qu'il fallait «civiliser», «instruire»
et «développer» pour satisfaire le vieux fantasme pédagogique hérité de la philosophie
des Lumières. La chasse aux cultures était ouverte. Elle n'a toujours pas été fermée.
L'évolution de la situation a fait naître Basic Books, New York) critique le tiers- développé». Le Tiers monde serait «en
chez beaucoup d'observateurs un certain mondisme économique au nom d'un isola- retard». Pour combler ce retard, il lui faut
découragement. On peut en faire remonter tionnisme américain qui ne s'embarrasse pas se «développer», tâche qui implique l'adop-
l'origine au «cartiérisme» : en août et sep- de scrupules. Certains de ses arguments tion des structures de croissance économi-
tembre 1956, dans les colonnes de Paris- seront repris par John K. Galbraith, dans sa ques de l'Occident- et, bien entendu (mais
Match, le journaliste Raymond Cartier Théorie de la pauvreté de masse (Gallimard, c'est un point sur lequel nos auteurs sont
dénonce la «coûteuse philanthropie» repré- 1980). plus discrets), l'adoption du mode de vie qui
sentée par l'aide au Tiers monde et lance le En France, deux livres récents se situent va de pair avec ces structures. Cela revient
slogan :«La Lozère plutôt que le Zambèze». dans cette vague de critique du Tiers monde : très exactement à faire, comme à l'époque
On est alors en pleine vague poujadiste. celui de Carlos Range!, L'Occident et le Tiers de Jules Ferry, du progrès techno-
Quelques années plus tard, le débat rebon- monde. De la fausse culpabilité aux vraies économique le critère principal du degré
dit avec les ouvrages plus mesurés de René responsabilités (Laffont, 1982), et celui d'«avancement» de chaque peuple et de cha-
Dumont (L'Afrique noire est mal partie, d'Yves de Montenay et du Club de l'Hor- que pays. Se bornant à remplacer le mot
Seuil, 1962) et d'Edouard Bonnefous (Les loge, Le socialisme contre le Tiers monde
milliards qui s'envolent. L'aide française aux (Albin Michel, 1983) .
pays sous-développés, Fayard, 1963). Ces deux ouvrages sont d'inspiration typi- (4) La comparaison avec les premiers ouvra-
A date plus récente, la critique a gagné les quement libérale. De facture assez médiocre, ges publiés par le Club est à cet égard très
pays anglo-saxons. En 1972, Peter T. Bauer, le livre de Carlos Range! apparaît comme un révélatrice. Dans «Les racines du futur»
professeur à la London School of Econo- véritable catalogue d'erreurs et de lieux com- (Masson, 1977), le Club dénonçait avec
mies, publie un livre qui fait grand bruit : muns : un exemple typique du mode de pen- vigueur /'«invasion culturelle américaine»,
Dissent on Development (Harvard University sée de l'auteur est sa définition du Tiers qui «conforte le triomphe des valeurs mar-
Press, Cambridge). Il reproche notamment monde, comme l'ensemble des pays que leur chandes et accentue les phénomènes de rup-
à l'aide au Tiers monde d'encollrager indi- «manque de confiance en eux-mêmes et, de ture de tradition» (pp. 91-92) :«La faiblesse
rectement la formation d'économies centra- ce fait, en leurs possibilités de développe- idéologique et la pauvreté culturelle qui
lisées et politiquement contrôlées. Il récidi- ment dans le monde tel qu'il est» (sic, p. 62) caractérisent la société marchande améri-
vera avec Ul). essai paru en 1978, Equality, rend susceptibles d'adopter une idéologie de caine se sont progressivement imposées en
the Third .World and Economie Delusion style tiers-mondiste. Le livre de Montenay Europe, etc.» (p. 69). Dans «Le socialisme
(Weidenfeld & Nicolson, London), puis en est à peu près du même niveau. A côté de contre le Tiers monde», l'américanisation
1980, avec un article du Times écrit en col- notations assez justes (sur l'immigration, sur des mœurs est au contraire qualifiée de
laboration avec Basil Yearney. En 1977, la colonisation, qui «ne mérite ni l'excès «futile et superficielle». La «mentalité an ti-
Robert W. Tucker (lnequality of Nations, d'honneur qu'on lui décernait hier, ni l'ex- économique» est violemment critiquée. Le
cès d'indignité qui semble de règle paradigme de l'individualisme méthodolo-
aujourd'hui», sur les erreurs du socialisme, gique, selon lequel la propension naturelle
(3) Par comparaison, on doit souligner ici etc.), il se borne à reprendre l'orthodoxie de tout individu est de chercher «rationnel-
que les Etats-Unis sont eux-mêmes fortement libérale la plus plate, et semble marquer de lement» à maximiser en permanence ses inté-
endettés, ce qui montre que l'endettement façon explicite le ralliement du Club de rêts, est présenté comme une évidence
n'est pas en soi un signe d'incapacité éco- l'Horloge au paradigme de l'Homo œcono- (p. 72). Le point de vue de François Perroux,
nomique. Mais ils le sont ... dans leur pro- micus (4). cité constamment et toujours élogieusement
pre monnaie. L'endettement des PVD est, L'idée dominante est que l'essentiel des dans les ouvrages précédents, est désormais
lui, un endettement en dollars. Chaque rem- problèmes auxquels se heurte le Tiers monde contredit quasiment à chaque page. Les
boursement représente donc un crédit pour résulte de son moindre «développement», «solutions» proposées sont l'extension du
l'économie américaine. A la limite, les PVD c'est-à-dire de sa situation économique. On marché, le développement du libre-échange
contribuent à payer la dette des Etats-Unis ne dit plus, désormais, que le Tiers monde et !'«étude des meilleurs mécanismes d'en-
28 à la place de ces derniers. e&t «moins civilisé» ; on dit qu'il est «moins richissement» (p. 276).
«progrès» par celui de «développement», la tion non linéaire de l'histoire- propre aux traditions, de la structure sociale, de la
théorie libérale constitue le dernier avatar de sociétés organiques traditionnelles . L'indus- croyance religieuse, de la structure de la
l'idéologie du progrès, qui a longtemps trialisation coïnciderait avec une «maturité» famille, des élites, etc. L'inconvénient,
formé le soubassement de l'ethnocentrisme. caractérisée par la montée de l'individua- comme l'observe avec humour Thomas Mol-
Cette idéologie, exprimée précédemment sur lisme et du démocratisme. Rostow, en d'au- nar, c'est que, «si l'on établit la culpabilité
le mode politique ou psychologique (Lévy- tres termes, incite les habitants du Tiers de tous ces éléments de situation, on arrive
Bruhl), est simplement reformulée sous un monde à se conduire en «individus» selon à la conclusion qu'un pays sous-développé
angle économique. Il n'y a qu'un mode d'ac- le modèle libéral, c'est-à-dire à se désinsé- ne peut sortir de son état précisément parce
cès à la modernité, qu'une façon de se «déve- rer de leurs appartenances culturelles, à rom- qu'il est sous-développé !» (Tiers monde:
lopper», qui est la façon occidentale. En pre avec leur milieu ancestral, et par suite idéologie, réalité, PUF, 1982, p. 63). Con-
empruntant la voie du développement, tous à hâter la désagrégation de leur société. clusion proprement désespérante, et qui ne
les ·peuples passeront par les mêmes «stades» Affirmer que les pays du Tiers monde peu- laisse le choix qu'entre deux attitudes : con-
histor'iques. vent adopter le mode de développement occi- sidérer à perpétuité le Tiers monde comme
Le néocolonialisme consiste ici à faire dental sans pour autant rompre avec leur cul- inférieur du point de vue économique (ce
croire aux peuples du Tiers monde qu'ils ture, c'est en effet faire bon marché du très dernier étant en même temps présenté
«résoudront leurs problèmes» en s'occiden- évident effet de rétroaction exercé par le comme le critère décisif de «progrès»), ou
talisant, c'est-à-diJ,:.e en adoptant des métho- mode de développement sur la culture. s'efforcer de transformer (par quels
des de développement propres à l'idéologie Lorsqu'on examine les travaux qui se sont moyens ?) les structures organiques du Tiers
occidentale, lesquelles ne peuvent que les efforcés d'identifier les «causes du sous- monde, ce qui, les dépossédant de leur iden-
amener à répudier un peu plus encore le développement», on constate du reste que tité, revient à en faire des «Occidentaux de
mode de vie et les structures sociales spéci- les facteurs culturels sont cités beaucoup plus seconde zone».
fiques qui sont les leurs. La colonisation fréquemment que les facteurs proprement Dans la pratique, les auteurs libéraux s'ef-
avait déjà en partie dépossédé les peuples du économiques, qu'il s'agisse des mœurs, des forcent de masquer le problème, en se bor-
Tiers monde de ces structures et de ce mode
de vie. Le néocolonialisme prolonge, en l'ag- Le néo-colonialisme donne à croire au Tiers monde que son «bien-être» dépend d 'un choix
gravant, ce processus. Avec un but profond, d'industrialisation à l'occidentale. On connaît déjà les résultats (ci-dessous : les petits chif-
qui n'a toujours pas changé : en faisant fonniers du Caire). La seule solution porteuse d'avenir réside dans l'auto-développement :
entrer tous les pays dans le «marché» mon- en bas, recherche alimentaire visant à substituer le mil au blé importé.
dial, il s'agit toujours de faire augmenter
unilatéralement les profits.
Cette vision du «développement» est sous-
tendue par la vieille conception linéaire de
l'histoire, segmentée en «stades» homogènes
et chapeautée par l'idée d'une accession
finale unitaire de l'humanité tout entière à
un mode de vie instauré sur les débris des
cultures sociales, l'érosion des différences et
la généralisation de l'anomie sociale.
L'un des derniers théoriciens de cette
vision linéaire du développement est l'éco-
nomiste américain W. W. Rostow (Les éta-
pes de la croissance économique, Seuil,
1952 ; Les étapes du développement politi-
que, Seuil, 1975), selon qui tous les peuples
sont appelés à passer par les mêmes stades,
avant de venir s'aligner sur le modèle
«ultime» de consommation de masse que
constituent, bien entendu, les Etats-Unis.
Cette aperception réductrice de l'histoire de
l'humanité s'accompagne d'une définition
de la politique comme «manifestation de
l'économie de bien-être», c'est-à-dire d'une
définition de la politique en termes purement
économiques de mobilisation et d'allocation
des ressources.
W.W. Rostow ne manque pas, à ce pro-
pos, de reprendre à son compte la définition
donnée par Adam Smith des trois «tâches
du gouvernement» : sécurité, croissance et
bien-être, maintien de l'ordre constitution-
nel. On remarque qu'Yves de Montenay se
rallie à ce tableau d'un Etat libéral, à la fois
gendarme et veilleur de nuit, notamment
pour mettre en accusation les «prétentions»
à la souveraineté et à l'indépendance des
Etats du Tiers monde.
Rostow, toujours suivi par Montenay, fait
étroitement coïncider le «démarrage» ou le
«décollage» économique avec un rejet du
«carcan cyclique» - en clair, une con cep- 29
' !
nant, pour évoquer la dimension culturelle, politique, s'appuie fréquemment lui aussi sur où toutes les cultures doivent adopter fina-
à des formules aussi vagues que rassurantes. des tyrannies militaires et des despotismes de lement un développement uniforme sous-
Yves de Montenay, par exemple, s'interro- castes bourgeoises corrompues. Carlos Ran- tendu par la même idéologie du progrès ? Ou
geant sur le caractère «culturicide» de l'in- ge!, de son côté, souligne que l'économie de bien est-ce une autre conception ?
fluence occidentale, s'efforce d'un bout à marché «enrichit» (matériellement) les mas- C'est la notior; même de «développement»
l'autre de son livre d'en atténuer la gravité ses ; mais il passe sous silence les conséquen- qui doit être mise en question. Les esprits
et l'importance. Parallèlement, il affirme ces dramatiques qu'entraîne dans beaucoup sont aujourd'hui si bien conditionnés que la
qu'en dépit de la diversité des situations dans de pays du Tiers monde le libre jeu des lois situation de l'Occident est considérée comme
le Tiers monde, «la similitude des problèmes du marché- et se garde bien d'évoquer le la seule <<normale», tandis que le «retard»
de développement est partout bien réelle» prix à payer dans le domaine culturel et spi- du Tiers monde est perçu comme anormal
(p. 17). Bref, les différences culturelles ne rituel pour obtenir cet enrichissement. (et par suite voué à disparaître). Or, c'est
sont admises que du bout des lèvres, à titre L'une des thèses du Club de l'Horloge est plutôt l'inverse qui est la réalité. Le «déve-
de distractions exotiques probablement. que «le socialisme est surtout coupable( .. .) loppement» est un fait historique très loca-
L'accent mis sur l'individu est révélateur. La parce qu'il est, par lui-même, un frein au lisé et très récent ; il résulte, non d'une évo-
culture, en effet, n'est pas une donnée indi- développement» (Antoine Cassan, Le Tiers lution «naturelle», mais d'un choix idéolo-
viduelle, mais une donnée collective : on monde survivra-t-il au socialisme ?, in La gique fait par les Occidentaux à un moment
peut être individuellement cultivé, on est col- Pressefrançaise.l? juin 1983). Cette critique donné de leur histoire. Comme l'a souligné
lectivement culturé. Plus direct, Carlos Ran- purement économiste du socialisme trouve Jean-Louis Haroue! (Essai sur l'inégalité,
ge! n'hésite pas, lui, à écrire : «A l'origine sa limite dans le fait que, selon Carlos Ran- PUF, 1984), jusqu'à la révolution indus-
de toutes les situations de retard ou de pau- ge!, le principal avantage du marché est de trielle, ce que nous appelons aujourd'hui
vreté, on retrouve des caractères indigènes réaliser plus sûrement .. . les objectifs socia- «sous-développement» a été l'état normal de
(sic) présents bien avant tout contact avec listes. «Non seulement, écrit Range!, l'éco- toute l'humanité. Au XVIIIème siècle, la
l'Occident, et qui ont joué comme des for- nomie capitaliste s'est révélée beaucoup plus France était encore dans l'état de bien des
ces d'inertie pour empêcher ou freiner une productive et créatrice dans tous les domai- pays «sous-développés» d'aujourd'hui, et ce
modernisation pourtant désirée et désira- nes que les économies socialistes, mais on a n'est guère qu'à partir de la seconde partie
ble». Propos qui rejoint la dédaigneuse opi- pu constater que, dans les pays où elle a pu du XIXème siècle qu'elle peut être considé-
nion de Pascal Bruckner : «En opposant fonctionner assez longtemps et dans des con- rée (selon les critères actuels) comme un pays
rageusement son héritage religieux à la pen- ditions pas trop défavorables (?), la démo- «développé». Le «retard» du Tiers monde
sée scientifico-technique, le Tiers monde cratie s'est acclimatée sous des formes diver- doit donc être mis ·en perspectiv-e. L 'Inéga-
reste bien le dernier bastion des pensées ses, et un certain nombre d'aspirations que lité économique Nord-Sud n'a pas pour
mortes» ! le socialisme théorique avait inscrites à son cause le sous-développement du Tiers
Chez Carlos Range! comme chez Monte- programme ont commencé d' y être monde, mais au contraire le brusque «déve-
nay, on retrouve donc le même postulat satisfaites» ! loppement» des Occidentaux. Dans le passé,
d'«universalité» d'un modèle qui est en fait En fait, c'est comme toujours aux princi- le «retard» occidental - le non-
purement occidental. Très logiquement, ce pes qu'il faut en revenir. Quelle conception développement- n'a empêché ni l'émer-
postulat va de pair avec une apologie du libé- de l'homme adopte-t-on ? Est-ce l'économie gence de la civilisation ni la floraison des
ralisme. A juste titre, Montenay attire l'at- qui doit être posée comme facteur détermi- cultures.
tention sur les méfaits du socialisme et sur nant de la destinée humaine, et l'enrichisse- . Le développement occidental, en outre, a
le fait que celui-ci sert bien souvent d'alibi ment matériel comme causè essentielle du été payé d'un prix qu'il n'est pas interdit de
aux dictatures ; mais il ne dit pas un mot sur bonheur ? Quelle conception de l'histoire considérer comme excessif par rapport aux
30 les méfaits du libéralisme, qui, sur le plan pose-t-on ? Est-ce une con_ception linéaire, profits obtenus : ruine des modes de vie tra-
ditionnels, éclatement des corps sociaux, lement des conditions matérielles d'exis- colonisation, du climat, de l'étendue du ter-
effondrement des identités collectives, tence), au nom de quoi va-t-on pouvoir ritoire, des ressources naturelles, etc. sont
anonymat, massification, perte de sens, etc. déclarer que les pays du Tiers monde sont fort peu convaincants. L'interrogation
Sans tomber dans l'imagerie rétrospective, «en retard» par rapport à nous ? débouche ainsi sur une impasse. C'est que
il n'est pas exagéré de dire que la vie était «Nous ne comprendrons rien à ce qui se tout simplement la question est mal posée.
autrefois plus «dure», mais moins problé- passe dans le monde non occidental si nous Ce n'est pas sur les causes du sous-
matique qu'aujourd'hui. Les hommes des y cherchons exclusivement le désir de bien- développement qu'il faut s'interroger,
pays riches sont-ils actuellement plus «heu- être», écrit Thomas Molnar. Raisonner en comme si celui-ci était l'état «anormal» des
reux» ? La façon dont ils se comportent fonction d'un désir <<Universel» de dévelop- choses, mais bel et bien sur les causes du
incite au scepticisme. La réponse, de toutes pement (économique), c'est en effet, une fois développement - qui représente, lui, le véri-
façons, dépend déjà d'un choix de valeurs. de plus, prêter au Tiers monde un mode de table fait d'exception. Et la réponse à cette
«Non, vraiment, ajoute Jean-François pensée spécifique de l'Occident à un moment question apparaît clairement lorsqu'on
Haroue!, le développement et l'élévation des donné de son histoire. C'est aussi se condam- regarde l'histoire de l'Occident. Les pays
niveaux de vie ne font pas le bonheur. On ner à ne pas comprendre sa situation réelle. occidentaux se sont «développés» parce
peut même dire qu'à bien des égards ils le Les observateurs n'ont cessé depuis des qu'ils ont adhéré à une idéologie du déve-
défont. Telle est la grande désillusion qui décennies de se demander quelle est la cause loppement, induite, à partir de la Renais-
attend le Tiers monde» (op. cit., p. 255) . du sous-développement. Or, les facteurs les sance, par la pensée mécaniste, rationaliste,
Les experts s'affrontent aujourd'hui pour plus souvent évoqués, qu'il s'agisse de la économiste, individualiste et égalitaire. Dès
déterminer les meilleurs moyens permettant
au Tiers monde de se «développer» selon les
critères occidentaux. Mais cette notion de
«développement» n'est-elle pas elle-même un
vestige du colonialisme ? L'idée selon
laquelle le Tiers monde doit entrer dans la
logique du marché occidental n'est-elle pas
le dernier avatar de la prétention de l'Occi-
dent à se déclarer «supérieur» ? On ne peut
éviter de se poser ces questions, surtout lors-
que l'on voit la façon dont la prédication
libérale aboutit à remettre en cause, au nom
d'arguments «économiques», la souverai-
neté politique que le mouvement de décolo-
nisation a dû concéder aux pays du Tiers
monde. En amenant les PVD à la consom- Par l'homogénéisation des modes de
mation de masse, en homogénéisant leurs consommation, le marché mondial a
habitudes de consommation, le libéralisme laminé les cultures et hypothéqué
contribue à l'effritement des différences, à un possible équilibre des mœurs au
l'abaissement des frontières, en même temps sein de chaque communauté. HLM,
qu'il neutralise une éventuelle hostilité des rideaux à fleurs et télévision : la
pays tiers envers les superpuissances, et rencontre du malheur et de la solitude
notamment envers les Etats-Unis, régulière- pour ces femmes musulmanes
ment présentés comme les principaux dispen- (ci-dessous). Ci-contre : ouvriers en
sateurs du bien-être de masse. prière à Djeddah. Le choc de l'Islam
Mais voici encore quelques questions et du mythe du développement.
«scandaleuses». Que gagne-t-on au juste à Ci-dessus : Lévi-Strauss.
se «développer» ? En quoi le «développe- Son itinéraire l'a finalement
ment» constitue-t-il un critère du degré mené au différencialisme.
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d'«avancement» d'une société ? En quoi une
société économiquement développée (la
nôtre, par exemple) vaut-elle mieux qu'une
société non développée (la société médiévale
ou les sociétés antiques, par exemple) ?
Pourquoi toutes les cultures devraient-elles
se fixer comme objectif une croissance quan-
titative continue ? Quels sont les effets
qu'une telle croissance exerce sur la qualité
de la vie ? Quelle est la nature de l' «évi-
dence» selon laquelle toutes les sociétés doi-
vent chercher à s'enrichir ? A toutes ces
questions, la réponse n'est pas si évidente.
Elle est lourde de présupposés idéologiques.
A l'inverse : si l'on s'oppose à l'égalita-
risme et à l'idéologie du progrès, si l'on con-
sidère que l'accumulation des richesses maté-
rielles n'entraîne pas d'amélioration notable
dans l'ordre de la valeur morale, ni dans la
valeur des cultures, ni dans le bonheur réel
(c'est-à-dire si l'on considère que le «bon-
heur» ou la joie ne dépendent pas principa- 31
crire une réalité objective, reflètent en fait
une profonde subjectivité culturelle.
Karl Marx, estimant que les cultures
humaines étaient élaborées sur la base de l'ac-
tivité pratique et de l'intérêt utilitaire, croyait
pouvoir affirmer le primat du système de
production comme condition radicale d'in-
telligibilité de la réalité sociale historique.
Sahlins montre, lui, que l'utilité et la dési-
rabilité d'un objet ne découlent pas plus de
ses propriétés physiques que la valeur qu'on
peut lui attribuer dans l'échange. «La valeur
d'usage, écrit-il, n'est pas moins symbolique
ni moins arbitraire que la valeur d'échange
(.. .)La raison pour laquelle les Américains
estiment le chien non comestible et le bœuf
comestible n'est pas plus perceptible aux sens
que ne l'est le prix de la viande». C'est des
facteurs culturels, en d'autres termes, que
dépend, non seulement la production, mais
la conception même de la chose économique.
Ce que Marx croyait être un fondement éco-
nomique, une infrastructure indépassable
(par rapport à laquelle la culture ne serait
qu'une excroissance provisoire), se révèle
être <<Un schéma symbolique d'activité pra-
tique, et pas seulement le schéma pratique
de l'activité symbolique». Non seulement les
particularités culturelles ne sont pas des réa-
lités plus arbitraires ou plus contingentes que
les «lois» économiques, mais c'est bien plu-
tôt à de telles «contingences» que doivent
Karl Marx (ci-dessus) : l'un des principaux être ramenées toutes les formes de préten-
responsables de l'occidentalisation du monde. due «rationalité» objective.
Ses thèses ont objectivement renforcé la Bref, Marx a hérité du postulat d'objec-
logique techno-économique du capitalisme tivité universelle à fondement économique
mondial. Les vraies causes du sous- qui caractérise le libéralisme bourgeois, et il
développement sont dans le concept même de l'a, non seulement conservé, mais encore
développement et dans l'incompatibilité accentué en prétendant lui donner une assise
de son idéologie naïvement progressiste avec «scientifique». «Le matérialisme historique,
les diverses mentalités et traditions écrit Marshall Sahlins, est véritablement une
des peuples et des cultures du monde. conscience de soi de la société bourgeoise,
Le Tiers monde et le gâchis (ci-contre) : des mais une conscience qui ne sort pas, semble-
réserves de coton égyptien dévorées par les rats. t-il, des conditions de cette société». Le
En haut : une victime innocente du tiers- marxisme n'est qu'une forme sophistiquée
mondisme libéral et marxiste, héritier des de la pensée utilitariste et universaliste bour-
anciennes illusions sotériologiques. geoise, qui postule l'existence de «lois» éco-
nomiques valables en tous temps et en tous
lors, la réponse à la première question avec le «réel» saisi objectivement. De ce lieux.
s'éclaire : si les pays du Tiers monde ne se point de vue, Claude Lévi-Strauss n'a pas Dans la mythologie du développement, le
sont pas «développés», c'est qu'ils n'ont pas tort d'écrire : «L'idéologie marxiste, com- mythe égalitaire pèse évidemment d'un poids
adhéré à cette idéologie (exception faite des muniste et totalitaire, est une ruse de l'his- particulièrement lourd. C'est lui qui sous-
castes dirigeantes occidentalisées). Et l'on ne toire pour promouvoir l'occidentalisation tend la croyance selon laquelle tous les pays
voit pas en vertu de quelle «nécessité histo- accélérée de peuples restés en dehors jusqu'à doivent parvenir au même «stade», après
rique», ils devraient maintenant y adhérer. une époque récente» (entretien avec Le avoir adopté le même référentiel de valeurs.
Ainsi que l'a remarqué l'écrivain indien Monde, 21-22 janvier 1979). Quand on y regarde de plus près, on cons-
Claude Alvarès, la technologie n'est pas uni- Se situant lui aussi dans une perspective tate que l'entrée «dans une histoire dominée
verselle. Chaque peuple vit à l'intérieur de de relativisme culturel, qui sur certains par l'idée de progrès» n'avait rien de fatal
son propre système technologique, du sim- points rejoint le structuralisme, perspective pour le Tiers monde (J~an-Louis Haroue!,
ple fait qu'il a toujours produit et consommé consistant à poser les cultures comme se suf- op. cit., p. 208). Elle n'a toujours rien de
selon une «technique» découlant de ses fisant à elles-mêmes, comme ne traduisant fatal aujourd'hui. A l'époque de la Révolu-
structures socioculturelles spécifiques et de constitutivement aucun «manque» appelé à tion française, on disait aux Juifs : «Pour
son mode d'appréhension du monde. Il n'y être comblé de manière hétéronornique, cesser d'être persécutés, cessez d'être Juifs».
a pas non plus de modèle de développement l'ethnologue Marshall Sahlins, dans Au On dit aujourd'hui au Tiers monde : «Pour
universel. Et cela vaut pour le marxisme tout cœur des sociétés. Raison utilitaire et raison · cesser d'être pauvres, devenez des Occiden-
autant que pour le libéralisme, puisque ces culturelle (Gallimard, 1980), montre très taux». C'est le même raisonnement. Les
deux idéologies ont en commun la même pré- bien, non seulement que le «développement» Juifs ont su résister aux sirènes de l'assimi-
tention à l'objectivité, la même tendance à n'est pas une loi universelle, mais encore que lation. Il reste au Tiers monde à refuser à
énoncer des lois «générales», la même toutes les «croyances économiques» occiden- son tour d'y céder.
32 croyance en la coïncidence de leur théorie tales, libérales ou marxistes, loin de trans- R. H.
ORIENTATION
DElL TA
EQUIPEMENT oJ.@ ~@ (f[)1l@IJttlff. ~
Tél. (7) 830-46-06 m!LU ~ ({1/Jl !ùfll
Cj)@/Plli~
13, rue des Augustins- 69001 LYON métro hôte l de ville (terreaux)
45
lecture
* Robert Brasillach, «Comme Tout Giono est désormais longe diverses études sur le façon dont il fut résolu. Un
le-temps passe», P lon, 320 p., dans la «Pléiade». Volume christianisme et la peur en bel exemple d'évolution du
65 F 1 La création du monde, établi sous la direction de Occident. mythe à l'histoire - et retour
la nuit de Tolède, les chas- Pierre Ricatte, comprenant (réédition).
seurs d'images, le royaume «Deux cavaliers de l'orage»,
* Snorri Sturluson, «La Saga
de Saint Olàf», Payot, 316 p., · * Pierre Vadeboncœur,
des aveugles. Le plus beau «Le déserteur», «Enne-
120 F 1 L'histoire vraie «Trois essais sur l'insigni-
roman de Brasillach. monde», «L'iris de Suse»,
d'Olàf Haraldsson, mort en fiance. Suivis de : Lettre à la
* Colin Renfrew, «Les origi- etc. France», Albin Michel,
1030 à Stiklarstadir, sous les
nes de l'Europe», Flamma- * Raymond Abellio, «Visages coups des Anglo-Danois. Un 175 p., 55 F 1 Un écrivain
rion, 338 p ., 130 F 1 Les pre- immobiles », Gallimard, joyau des sagas royales de québécois dénonce l'impéria-
mières cultures protohistori- 503 p ., 120 F 1 Entre New Norvège (traduction et préJ lisme américain (le «degré
ques européennes doivent être York, le Brésil et l'Angola, sentation de Régis Boyer). zéro de la culture»), la barba-
«vieillies» de plus de vingt siè- l'histoire invisible des décen- rie technof!:lorphe, la perte de
cles. Une révision capitale liée nies à venir se tisse de façon l'âme et la ruine accélérée des
à l'utilisation du radio- implacable. Terrorisme inter- identités. Une réponse magis-
carbone. national et femme ultime : trale aux tenants du
c'est le roman du «Huitième «cosmopolitisme».
* Michel Vovelle, «La mort et
jour» .. * Giovanni Busino, «Pareto,
l'Occident, de 1300 à nos
jours», Gallimard. 800 p., * Michel Ostenc, «Intellec- Croce, les socialismes et la
300 F 1 La mort individuelle tuels italiens et fascisme, sociologie», Droz (11 rue
au miroir du regard européen. 1915-1929», Payot, 340 p., Massot, Genève), 203 p. 1
Sur un sujet déjà abondam- 120 F 1 L'évolution significa- Soixante ans après la mort de
ment traité, une nouvelle tive de D'Annunzio, Mari- Pareto, huit textes pour mieux
somme magistrale. netti, Ungaretti, Pirandello et comprendre sa pensée. Sur
Malaparte. Rupture et conti- Sorel, Croce, Piaget, le
* Thomas Mann, «Mario et le nuité au sein du fascisme ita- «doute méthodologique» et
magiCien » , Flammarion, * Edward Gibbon, «Histoire
lien : une étude minutieuse et !'«impertinence de la
192 p., 24 F 1 L'hypnose du déclin et de la chute de
remarquablement documen- sociologie».
politique et les puissances de l'empire romain», 2 vol.,
tée. * Yannick Bourdoiseau (éd.),
l'irrationnel : une réédition Laffont-Bouquins, 3268 p. 1
qui s'imposait. Mais l'intro- De Trajan au dernier empe- «Les superfemmes», Nr. spé-
duction du communiste reur de Byzance, une œuvre cial du «Crapouillot», 72,
André Gisselbrecht est plutôt fondamentale dont le texte novembre-décembre 1983,
tendancieuse. intégral n'avait pas été réédité 82 p ., 20 F 1 Les femmes au
en français depuis près d'un pouvoir, les nouvelles séduc-
* Louis Dumont, «Essais sur siècle. Les responsabilités trices, le féminisme en panne
l'individualisme. Une pers- chrétiennes sont clairement sèche. Textes vivants et sou-
pective anthropologique sur établies. vent drôles, par Alain de
l'idéologie moderne», Seuil, Benoist, Alphonse Boudard,
272 p., 79 F 1 Herder et * Martine Kahane et Nicole
Wild, «Wagner et la France», Jean Bourdier, Sophie Huet,
Fichte, le totalitarisme hitlé- etc.
rien, les leçons de Marcel Herscher, diff. Flammarion,
Mauss, etc. Malgré une con- 176 p., 150 ill., 195 F 1
clusion ambiguë, un livre-clé Wagnérophobie et wagnéro-
pour comprendre la genèse * Jean Mabire, «Rohm», manie : un siècle de rapports
politique et religieuse de l'in- Fayard, 400 p. 1 Officier de passionnés entre Wagner et les
dividualisme occidental. tradition devenu révolution- Français. En marge de l'expo-
naire, il fabriqua un chef de sition de l'Opéra de Paris
* Alexandre Zinoviev, «Ni parti, puis un chef d'Etat, (octobre 1983-janvier 1984).
liberté, ni égalité, ni frater- avant d'être victime des «pur-
* Marguerite Yourcenar, «Le
nité», L'Age d'homme ges» de juin 1934. La pre-
temps, ce grand sculpteur»,
(Métropole 10, 1003 Lau- mière grande biographie fran-
Gallimard, 242 p., 75 F 1
sanne), 144 p ., 65 F 1 Le çaise de l'ancien chef de la
Bède le Vénérable, Dürer et
totalitarisme soviétique, «dic- SA .
les «fêtes de l'an qui tourne»
tature de tous sur chacun», (de la glose de Noël aux feux
l'idéologie occidentale comme
* Jean Delumeau, «Le péché * Clément Rosset, «La force
et la peur. La culpabilisation de solstice). Une suite de
source d'incompréhension, méditations de haute volée sur majeure» , Minuit, lOS p.,
en Occident, Xlllème- 40 F 1 En l'absence de toute
l'égalitarisme comme danger. le sens du «passé» dans tout
XVIIIème siècles», Fayard, raison crédible, il n'y a que la
Le plus original et le plus présent.
744 p ., 160 F 1 En «indivi- joie qui tienne, précisément
lucide des exilés soviétiques.
dualisant» la peur, le christia- * Georges Dumézil, «Du parce qu 'elle se passe de rai-
* Jean Giono, «Oeuvres nisme a pu présenter le salut mythe au roman», PUF, son. Un essai sur l'allégresse,
romanesques VI», Gallimard- comme la seule issue possible. 208 p., 39 F 1 Le mystère de dans la ligne de Nietzsche et
Pléiade, 1248 p., 270 F 1 Un travail essentiel, qui pro- la Saga de Hadingus, et la de Cioran .
46
«Face au vide intellectuel, la
troisième voie». Tel était le
thème du XVI/ème colloque du
Groupement de recherche et
d'études pour la civilisation
européenne, qui s'est déroulé le
dimanche 27 novembre 1983 au
palais des Congrès de Versailles.
Avec la participation d'Anne
Jobert, Guillaume Faye, Armin
Mahler, Claude Normand,
Pierre Vial et Alain de Benoist.
Alors que les intellectuels de
gauche, gagnés par le doute,
n'ont plus de modèles
de référence, et que la droite
s'aligne sur un américanisme
dominateur, le G.R.E. C.E.
revendique pour l'Europe
une troisième voie, un
espace de liberté échappant au
duopole soviéto-américain.
G.R.E.C.E. •
• la troisième voie
Ci-contre : une partie de l'assistance se
presse devant les stands où sont vendues les
nombreuses publications de la Nouvelle droite. Plus
de 1500 personnes ont assisté à ce XVI/ème colloque
du G.R.E. C.E., qui s'est imposé comme une
des plus importantes manifestations culturelles
et intellectuelles de l'année 1983 en France.
Au moment même où les éternels rabâcheurs des
· idéologies officielles font salle vide, faute
d'avoir quelque chose de neuf à raconter...
,.
de Benoist, rédacteur en chef de la revue «Nouvelle école».
Montrant les racines chrétiennes et aristotéliciennes de la pensée «dualiste», où il
décèle l'origine de l'individualisme et de l'égalitarisme, Alain de Benoist a opposé
à cette «logique binaire de l'exclusion» la «logique du tiers-inclus». «Aux tenants
des concepts absolus, a-t-il déclaré, nous opposerons une réalité sans cesse chan-
geante (... ) Aux terroristes intellectuels qui nous somment de choisir entre ceci et
cela(... ) nous répondrons par une autre formule : ni ceci, ni cela. Ou encore : ceci
et cela à la fois. Bref, nous nous efforcerons de penser simultanément ce qui jusqu 'à
présent n'a été conçu que séparément». Appliquant ce principe de «conciliation des
contraires» à l'anthropologie, à l'histoire, à la société, Alain de Benoist a défini
les bases d'une authentique pensée antitotalitaire contemporaine : «Contre l'absolu
de l'humanité et l'absolu de l'individu, contre l'humanisme sans rivages et
l'ethnocentrisme occidental, nous choisissons la cause des peuples et le droit des
peuples à persister dans leur être historique et culturel».
Pierre Vial (en haut à droite) a
opposé aux projets planétaires du
cosmopolitisme marchand et de
1'internationalisme communiste,
le «recours aux empires». Le retour, en
cette fin glauque du XXème siècle,
de l'idée impériale, pour prendre la
relève des totalitarismes univer-
salistes, apparaît d'une singulière
modernité. L'idée d'Empire est
le modèle, pour Pierre Vial, que Dans son intervention, Guillaume Faye
l'Europe doit défendre comme (ci-contre) a proposé ce que pourrait
alternative à la civilisation mondiale être, sur les plans géopolitique
actuelle. Restaurer le souveraineté et économique, une «troisième voie»
dans un monde dépolitisé par les pour l'organisation du monde, rejetant
technostructures, réhabiliter la à la fois les deux universalismes
spiritualité après le règne du frères : l'occidental et le
matérialisme de masse, réinventer communiste. Guillaume Faye a défendu
la diversité des peuples aujourd'hui la thèse des «espaces économiques
laminés par l'Etat mondial en autocentrés», correspondant à de
construction : telles sont les promesses grandes régions du monde - dont
d'une idée neuve, l'Empire. Pierre l'Europe - homogènes politiquement
Vial conclut ainsi : «L'avenir, un et culturellement. Il a conclu par
proche avenir, peut sonner le glas l'avertissement d'un effondrement
de l'Europe. Il peut être aussi pour prochain de la civilisation de Yalta :
elle le temps d'une renaissance «Soyons prêts. Ne sentez-vous
ou, plutôt, d'une «seconde naissance». pas comme le parfum des derniers jours ?
Le temps nous est compté pour semer Nous traversons l'époque trouble de
dans les esprits des Européens (... ) l'interrègne, qui a maintenant un nom :
la volonté de bâtir une puissance avant-guerre». Le peuple allemand ressent
impériale, avant qu'il ne soit trop tard». aujourd'hui l'urgence de ce rejet
des blocs. Est venu en témoigner
l'historien et philosophe
Armin Mohler (en bas à gauche).
L'Allemagne, a-t-il expliqué, prend
aujourd'hui conscience qu'elle a
perdu la guerre, qu'elle est dépecée
en quatre morceaux et que son
statut humiliant de déversoir des
USA et de futur champ de bataille
des deux impérialismes ne peut plus
durer. Armin Mohler ne place
ses espoirs ni dans une droite
exsangue et nostalgique, ni dans
!'«establishment» de politiciens
fondamentalement anti-européens,
mais dans la jeunesse allemande.
A l'heure où les Américains sont toujours
considérés comme nos seuls véritables
amis, pour les jeunes, il n'en va plus de même :
l'[Link] principal, c'est le condominium
américano-soviétique. Pour Mohler
comme pour le G.R.E.C.E., l'axe franco-
allemand fera naître l'Europe.
48
Ci-contre : une vue de la tribune pendant
l'intervention d'Armin Mohler. Ci-dessous :
Anne Jobert, physicienne grenobloise. Pour
définir la «tierce voie en sciences», au-
delà du scientisme rationaliste et stérile
et du dogmatisme des pensées magiques, elle
s'est appuyée sur les nouvelles conceptions
contemporaines, et a présenté une vision
moderne de la science, singulièrement proche
des polythéismes antiques. Retour du tragique,
mental faustien, pensée aléatoire :
la nouvelle science devient, pour Anne
Jobert, conforme à cette vision païenne du
monde que réhabilite la Nouvelle droite, et
qui sera peut-être celle du XX/ème siècle.
Le centenaire de Mendel
chercheurs, et le moine Mendel put y mener effectivement venu, et aujourd'hui plus que
1tait1l'affaire
n'y a pas si longtemps, à l'occasion de
Lyssenko, le poète Aragon invi-
tous les intellectuels à faire le bon choix
une activité scientifique normale : expérien-
ces, congrès, voyages, etc .. .
jamais.
L'apport de Mendel, ce que le biologiste
entre un communiste et un moine. Le moine, Sommet de cette carrière scientifique : les moléculaire et Prix nobel de médecine James
contre lequel Lyssenko développait une théo- deux articles publiés en allemand par Gre- Watson appelle «la conception mendelienne
rie approximative, est aujourd'hui fêté par gor Mendel (Gregor était son prénom en reli- du monde», c'est d'avoir compris que l'hé-
tous : Gregor Mendel est en effet mort il y gion, mais il s'appelait en réalité Johann) en rédité se transmet grâce à des sortes d'ato-
a juste cent ans. 1866 et en 1869. Il y expliquait, à travers mes , que l'on désignera sous le nom de
Certes, les centenaires revêtent toujours l'exemple des petits pois, les lois de l'hybri- gènes. Ces gènes se transmettent, inchangés,
un côté quelque peu pompeux, mais le cas dation. En clair, les lois de l'hérédité con- d'une génération à l'autre . C'est pourquoi
de Mendel mérite d'être situé plutôt à part. nues sous le nom de lois de Mendel. Bien même lorsqu'ils sont masqués chez un indi-
A cause de la personnalité du savant en ques- qu'il ait communiqué ses résultats à des vidu, ils peuvent se remanifester chez ses des-
tion . A cause, aussi, de la prééminence savants connus, Mendel ne reçut que très peu cendants (phénomènes des générations sau-
actuelle de la science à laquelle il a donné d'échos en réponse à ses recherches. On tées) . L'individu n'est donc pas une sorte de
naissance : la génétique. pense que Darwin en eut vaguement connais- mélange de différents caractères (avant Men-
Premier aspect, donc, l'homme Mendel : sance, mais sans plus. delle modèle de l'hérédité qui prévalait était
un moine qui naquit en 1822 dans une Il fallut attendre le début du xxe siècle précisément celui de l'hérédité par mélange :
famille de paysans silésiens. S'il est bien sou- pour que trois chercheurs, Hugo de Vriès en à chaque génération il y avait mélange, à la
vent un peu absurde de relier toujours ori- Hollande, Erich Tschermak en Autriche, et façon du café au lait) mais une mosaïque de
gine sociale et destinée, dans ce cas, force Carl Correns en Allemagne, redécouvrent les gènes distincts.
est d'admettre que Mendel devenu savant lois de Mendel puis le nom de leur premier C'est cette individualisation des gènes qui
garda son caractère agraire. Il passera auteur, auquel ils rendirent hommage, pour leur confère leur existence propre et auto-
34 années de sa vie (1854-1888) à cultiver et que le moine de Brno soit enfin reconnu rise à définir les lois de leur transmission.
à hybrider des petits pois et d'autres végé- comme un précurseur. Bien que d'une nature Exemple de ce phénomène : le croisement de
taux. Dans son petit jardin de 35 rn sur 7 rn, modeste, il semble que Mendel ait souffert petits pois ronds et de petits pois ridés donne
il ne planta pas moins de 27 000 plantes et de son vivant de cette absence de notoriété des hybrides ronds qui, croisés entre eux,
observa quelques 300 000 graines. Le tout (cependant, et les spécialistes de l'histoire des donnent un quart de grains ridés. Le carac-
dans le cadre austère du monastère de Brno, sciences le montrent aujourd'hui, il n' a pas tère ridé a donc été masqué à la première
en Tchécoslovaquie. Cet établissement était été totalement ignoré). Devant un ami, il génération, mais il n'a pas disparu. En outre,
alors fréquenté par des ecclésiastiques- aurait lancé : «Mon temps viendra». Il est les proportions obtenues (3/ 4 de grains 51
ronds, 1/4 de ridés) permettent de dresser domaines, notamment en ce qui concerne la exister entre eux (Mendel ne les soupçonnait
des lois : il y a chez l'hybride un gène pour plupart des maladies. En effet, à côté des pas). Mais l'essentiel subsiste : l'individua-
le caractère ridé et un pour le caractère rond. maladies proprement génétiques, on décou- lité des gènes. On en revient toujours à la
L'individu de seconde génération ayant une vre qu'il en existe un grand nombre pour les- théorie de la mosaïque de gènes contre celle
chance sur quatre d'obtenir les deux gènes quelles les facteurs génétiques jouent un rôle de l'hérédité sur le mode du café au lait. La
codant pour le caractère ridé, il y aura donc de prédisposition. Tel est le cas des maladies sociobiologie, bien qu'elle apparaisse peut-
un quart de graines ridées. Un autre quart liées aux antigènes HLA. Ces derniers inter- être plus influencée par Darwin et sa théo-
sera purement rond et la moitié restante viennent dans le rejet des greffes : s'ils dif- rie de la sélection naturelle que par Mendel,
composée d'hybrides (qui apparaissent fèrent entre greffon et greffé, le rejet sera est en fait tout aussi fondamentalement
comme ronds ainsi que le montrent les résul- plus rapide. Ce sont donc des marqueurs mendelienne.
tats de la première génération). génétiques de l'individu, mais on sait aussi Autre triomphe posthume du moine de
Par la suite, on comprendra plus claire- qu'ils confèrent une plus ou moins grande Brno : les manipulations génétiques. Alors
ment que pour chaque caractère, l'individu résistance aux malades. Le cas du cancer est qu'une certaine intelligentsia s'acharne
possède deux gènes dits allèles dont l'un pro- tout aussi fascinant. Au cours de l'année encore à véhiculer l'idée que les gènes sont,
vient de la mère et l'autre du père. Il en écoulée, l'essentiel de la recherche fonda- sinon inexistants, du moins sans importance,
résulte que chaque parent ne transmet que mentale en cancérologie a précisément con- des chercheurs font désormais travailler les
la moitié de son patrimoine génétique. C'est sisté en l'étude des gènes du cancer (les onco- gènes (et produire) de la matière (des médi-
ce qui explique que les parents et les enfants gènes). Il en existe un grand nombre- la caments, des engrais, etc.). Exactement
ne possèdent qu'une partie de leur stock liste s'accroît sans cesse - et les spécialis- comme l'atome produit de l'énergie. Dès
génétique en commun. Et aussi que les indi- tes discutent de la nécessité de la modifica- lors, comment nier non seulement leur exis-
vidus ont une quantité d'hérédité constante : tion de un, deux ou trois oncogènes pour que tence mais aussi leur prééminence ?
si chaque parent donnait tout, les enfants se forme un cancer. Est-ce à dire que la vision mendelienne du
auraient deux fois plus de gènes, les petits- Les maladies mises à part, on sait déjà monde s'est définitivement imposée? Ce
enfants quatre fois plus et ainsi de suite. d'assez longue date que les principales n'est pas sûr. Car si sur le plan scientifique
Plus tard, on apprit aussi que les gènes caractéristiques humaines, l'intelligence en les choses sont claires, sur le plan du discours
sont portés par des bâtonnets appelés chro- particulier, sont pour une large part généti- socialement admis, elles sont bien moins évi-
mosomes (il en existe 23 paires chez quement déterminées. dentes. Certes, Mendel va être confirmé sur
l'homme) situés dans le noyau des cellules . Enfin, triomphe manifeste de la vision son piédestal : centenaire oblige. Certes, les
Plus tard encore, la biologie moléculaire mendelienne du monde associée à celle de médias n'ignorent plus ni les gènes, ni
élucida la structure des gènes : une double Darwin : la sociobiologie. Cette nouvelle l'ADN, ni les manipulations de l'hérédité.
hélice d'ADN (acide désoxyribonucléique) et science a abouti à la notion de gène égoïste. Mais toutes les conclusions sont-elles tirées ?
expliqua comment ils fonctionnent. Cette dernière implique que les gènes essaient Manifestement, non.
Aujourd'hui, si des mystères subsistent avant tout de se répandre au mieux, d'assu- On voit encore des auteurs peu familiari-
évidemment, le tout forme un ensemble très rer leur survie, éventuellement même aux sés avec les données scientifiques continuer
cohérent dont les lois de Mendel constituent dépens des autres gènes. Bien entendu, les de répandre des théories objectivement pro-
la base historique. gènes d'un même organisme ont intérêt à ches de celles de Lyssenko. On ne dit plus
Mieux, et c'est peut-être là l'essentiel, les vivre en bonne intelligence afin de ne pas comme le charlatan soviétique que les gènes
gènes apparaissent comme de plus en plus nuire à leur hôte et de ce fait à eux-mêmes . n'existent pas, qu'il s'agit d'une vision idéa-
importants à cause de leur rôle dans tous les Bien entendu aussi, des interactions peuvent liste ou bourgeoise. On reconnaît leur exis-
tence mais on s'efforce de la rendre
Ci-contre : Albert Jacquard. insignifiante.
S'il était un des sept nains Telle est en France la démarche d'un com-
de Blanche neige, il s'appellerait mentateur tel que M. Albert Jacquard. Les
sûrement «Grincheux». Depuis gènes existent, reconnaît-il d'emblée en quel-
des années, il s'épuise dans ques lignes, mais il explique ensuite sur des
le rôle de sapeur Camembert dizaines de pages qu'ils ne servent à rien
de l'Inquisition contre la d'essentiel ou même d'important. Dans cette
satanique Nouvelle droite, dont interprétation, les gènes n'ont droit qu'à une
les succès le rendent ... grincheux. existence de principe, et ce qui revêt une
Grand spécialiste français des importance authentique est naturellement
gaffes médiatiques, ce généticien d'un tout autre domaine. On substitue donc
très prisé des milieux télévisuels à la négation brutale d'un Lyssenko l'éva-
«progressistes» comparait cuation vers l'insignifiant.
récemment les immigrés à des Théoriquement, cette opinion est intena-
«chiens battus» (sic). Très ble : il est incontestable que les facultés les
fier de son label affirmé plus évoluées de l'humanité ont quelque
d'antiraciste professionnel, chose à voir avec la génétique. Très vraisem-
Albert Jacquard défend la thèse blable également, et l'Américain Edward
insoutenable du caractère Wilson l'explique dans son dernier ouvrage
strictement individuel des (le Feu de Prométhée, Mazarine), que la cul-
spécificités génétiques. ture humaine soit, elle aussi, liée à l'évolu-
Objectivement contraires au tion génétique. Mais si les faits sont là, ils
«droit à la différence», ses ne sont pas encore connus ou reconnus de
thèses ont au moins le mérite tous. C'est pourquoi, s'il n'y a pas lieu de
d'égayer les longues soirées réhabiliter Mendel, il convient encore et tou-
d'hiver de nombreux spécialistes. jours de donner à la vision mendelienne du
monde toute son importance.
52 Y. C.
- -·- - - - -- - ·- - - - .. - ·- - --- ------- -----·····-·~-----~
-~--~~·__ j
Dans son «Ce que je crois», Pierre Debray-Ritzen livre sans fausses pudeurs la trame de ses fidélités et de ses combats. Résultat : une bonne
bouffée d'air vif et décapant, qui balaye d'un grand souffle de rigueur les monothéismes papiste, marxiste ou freudien et leurs ayatollahs.
54
1
./
Dans «La route bleue», parue récemment chez Grasset, Kenneth White s'affirme comme le poète du chaos originel. Il nous dit que la poésie
est probablement la voie la plus sûre, la voie sacrée de la connaissance : «L'imaginaire, c'est le réel pour moi. C'est ça le problème. L 'imagi-
naire, c'est vraiment le lieu par lequel on peut communiquer. On ne fuit pas le réel. On fuit le vacarme qui vous empêche de voir le réel».
Poésie
En toute candeur, Mercure de France, 1964.
Mahamudra, le grand geste, Mercure de
France, 1979.
Ode fragmentée à la Bretagne blanche, Bor-
deaux, William Blake & co, 1980.
Le grand rivage, Le nouveau commerce,
1980.
Scènes d'un monde flottant, Alfred Eibel,
Lausanne, 1976 ; nouvelle édition revue et
augmentée, Grasset, 1983.
Terre de diamant, Alfred Eibel, Lausanne,
1977 ; nouvelle édition revue et aug!llentée,
Grasset, 1983.
Récits
Les limbes incandescents, Denoël, col. Les
lettres nouvelles, 1976.
Dérives, Lettres nouvelles/Maurice Nadeau,
1978.
Lettres de Gourgounel, Les Presses d'au-
jourd'hui, 1979.
L'Ecosse avec Kenneth White, Flammarion,
1980.
Le visage du vent d'Est, Les Presses d'au-
jourd'hui, 1980.
La route bleue, Grasset, 1983.
Essais
Segalen. théorie et pratique du voyage, Paris
et Lausanne, Alfred Eibel, 1979.
56 La figure du dehors, Grasset, 1982.
Depuis 1945, l'œuvre romanesque de Raymond Abellio s'attache à dévoiler le sens profond des événements qui agitent le monde contem-
porain. Après avoir prédit la fin des idéologies et l'effacement de l'Europe dans le concert des nations, il se plaît aujourd'hui à nous
livrer sa lecture du terrorisme présent, mais surtout à venir, comme stade ultime du nihilisme. L'homme désespérant de tout dans un
monde qui n'a plus de sens ne peut que vouloir détruire le monde lui-même ... Une éclairante prophétie à méditer.
62
nier 1 Ce n'est pas l'Alterna- et très vaillants chevaliers». Denoël, 144 p., 140 F 1
••
Pour le philosophe Louis Rougier (ci-dessus), mort en octobre 1982, la conception «mystique» de la démocratie, d'origine biblique, débouche
sur le totalitarisme et le matérialisme. Il lui oppose la vision hellénique de la démocratie, libertaire et aristocratique.
Babeuf, en visant une impossible égalité babouvisme, la mystique démocratique Pour les calvinistes et les juristes protes-
réelle des conditions qui équivaut à une uni- aboutit à l'inverse de la vraie démocratie : tants, l'État n'était plus qu'un «contrat
formisation des besoins et des statuts, érige au communisme. D'ailleurs, la démocratie social, analogue à celui que conclurent entre
la mystification collective en règle de gou- libérale, note prémonitoirement Rougi er , eux les pélerins du Mayflower>>. Quant à la
vernement. Le drame de la mystique démo- donne naturellement lieu au socialisme : «Le religion, débarrassée de la sacralité païenne
cratique n'est pas de rechercher la «démo- capitalisme réalise peu à peu les vœux du dont l'entourait Je catholicisme médiéval,
cratie», mais de la fonder sur des chimères, socialisme, moins la misère». elle devint un covenant analogue à un con-
de déduire abusivement l'égalité sociale de Bien avant Louis Dumont, Rougier vit que trat commercial, opérant ainsi un retour à
l'égalité civile. Assimilant la justice à la pro- capitalisme et socialisme, puisant aux mêmes la conception hébraïque des rapports avec
messe d'une égalité socio-économique, tirée sources individualistes de la mystique démo- Dieu, qui ne pouvait déboucher que sur
du dogme théologique de l'égalité naturelle, cratique, réalisent «le primat de l'économi- l'athéisme de l'évangélisme laïcisé. Calvinis-
plutôt que de la comprendre comme l'éga- que (.. ) qui caractérise le monde moderne tes et puritains, en opérant un retour à la
lité civile des chances, elle donne lieu à l'in- issu de la Réforme». Cette dernière, et non Bible dont le catholicisme médiéval s'était
justice de l'inégalité économique et de la hié- point la décadence romaine ou la Révolu- évadé, actualisèrent sous forme du capita-
rarchie marchande comme seuls critères de tion, inaugura la «grande coupure» d'où lisme marchand et de l'égalitarisme démo-
distinction sociale de fait. sont nés les temps modernes, égalitaires et cratique de masse les principes de l'hé-
En outre, par ses contradictions internes, économistes . La Réforme, en abolissant la braïsme. La fonction marchande, le salariat,
la Déclaration des droits de l'homme, «vide distinction du spirituel et du temporel, en laï- le travail intéressé, l'enrichissement plai-
de sens» et «symbole des Apôtres de la reli- cisant dans le social les idéaux bibliques, a saient à Dieu et, en outre, étaient démocra-
gion démocratique» , peut à la fois favori- renversé les sociétés organiques, qualitatives tiques puisque tout le monde pouvait s'y
ser l'anarchie et la tyrannie. Les dogmes et dominées par l'ordre spirituel, au profit adonner : tel fut le message central du cal-
mystiques des droits de l'homme ont, en d'une civilisation quantitative. Nos démocra- vinisme, dont la société des Etats-Unis
effet, brisé la «représentation des corps ties libérales ont non seulement uniformisé d'Amérique fut la première application his-
sociaux» qu'assuraient les sociétés organi- les sociétés et autoritairement régenté la vie torique. Les arts libéraux et désintéressés, de
ques et hiérarchisées, mais n'ont pas pu et les fortunes des citoyens, par le biais de caractère «aristocratique», des civilisations
empêcher la naissance des syndicats, des l'Etat moderne, plus puissamment que les européennes traditionnelles tombèrent en
groupes de pression, des associations, empereurs romains ou les princes monarchi- désuétude.
reconstituant ainsi un néo-féodalisme chao- ques, mais elles ont porté au pouvoir les La modernité issue de cette mystique
tique, plaie des sociétés modernes à la fois valeurs absolutistes des classes marchandes. démocratique et de cette légitimation reli-
hyper-individualistes et déchirées en factions «Les démocraties deviennent par un proces- gieuse du mercantilisme réalise ainsi l'essence
rivales . De même, l'égalité civile et juridi- sus inévitable des ploutocraties» note Rou- du judéo-christianisme. Des Etats-Unis,
que est ruinée par la monovalence désas- gier. Elles cessent par là d'être des démocra- modèle de cette civilisation devenue plané-
treuse des valeurs économiques et marchan- ties .authentiques, ce qu' avait également taire, Rougier note : «ce nouveau monde
des dans la construction des hiérarchies noté, en marxiste critique, Jürgen Habermas ( ... ) repose sur le primat des fonctions éco-
sociales ; et le principe, issu du protestan- (2). nomiques que régularise Je commerce de l'ar-
tisme, de souveraineté de l'individu s'oppose Ce processus de formation des «plouto- gent( ... ) L'homo sapiens fait délibérément
à la notion rousseauiste de «souveraineté craties bourgeoises» - qui passent d'ailleurs place à l'homo oeconomicus», dont la triste
nationale» et de «gouvernement de la d'un stade libéral et capitaliste à un stade devise pourrait être : «multiplier nos besoins
volonté générale», cette contradiction étant technocratique et socialiste comme on Je plutôt que de chercher à nous en affranchir».
à la racine des totalitarismes du XXème constate aujourd'hui en Europe - trouve
siècle. son origine historique dans la tradition cal- (2) Jurgen Habermas, «L'Espace public»,
64 Comme on faillit le voir en 1793 avec le viniste de la mystique démocratique. Payot, 1980.
Comme bien d'autres, Rougier déplore l'in- c'est-à-dire valable exclusivement pour les la rationalisation aliénante du travail, de
volution spirituelle de la civilisation moderne citoyens de la Cité, donc non exportable aux s'adonner au loisir -au sens romain et aris-
d'inspiration calviniste et pose implicitement autres cultures. Aristocratique, elle ne pré- tocratique de l'otium créateur - afin de
le problème éminemment post-moderne, qui conise nullement le privilège d'une caste pouvoir innerver de nouveau le peuple de
taraudait déjà Heidegger et qui explose héréditaire, mais la sélection des meilleurs valeurs spirituelles et esthétiques et d'endi-
aujourd'hui dans toute sa puissance concrète à tous points de vue, selon le principe de guer, par la renaissance d'une haute-culture
au seuil de notre fin de siècle, de notre inter- l'égalité morale et civile des chances, dans le fondée sur les «arts libéraux», l'égoût de la
règne : comment concilier la technique avec but du bien commun et sur le fondement de la culture mondiale de masse. «Le grand art,
le réenchantement du monde, le matéria- souveraineté du peuple des citoyens, située la science spéculative, la culture désintéres-
lisme scientifique avec l'idéalisme d'un nou- au dessus de toute «Loi révélée». Admettant sée», qu'appelle de ses vœux Rougier sont
veau projet de civilisation qualitatif ? l'inégalité des conditions, elle tempère l'in- aujourd'hui de nouveau invoqués par les
Se plaçant du point de vue politique, Rou- justice ressentie du fait des stratifications nouvelles tendances, qui entendent hâter
gier se garde bien, contrairement à une ten- socio-éconorniques en minorant leur inci- l'éclipse du règne du Christ et de Promothée.
dance fréquente à l'époque, de répondre à dence sur la hiérarchie sociale et surtout en La renaissance d'une civilisation qualita-
cette question par un recours au fascisme qui multipliant les ordres dont peut se réclamer tive, piste prometteuse pour les néo-
n'est rien d'autre que la mystique démocra- celle-ci. Européens de notre génération sans guerre,
tique inversée, son contrepoint critique. Dis- Certes, ce beau programme n'est pas réa- ne peut en effet passer que par l'émergence
tinguant bien la mystique démocratique de lisable dans l'état actuel de nos sociétés mar- - peut-être en cours -d'une élite qui aura
la tradition démocratique européenne (et chandes, bureaucratiques et cosmopolites. délaissé tous les critères de sélection ou de
non point biblique), il entend moderniser et Mais tout ne commence-t-il pas par l'affir- supériorité économiques ou politiques, mais
restaurer les principes de cette dernière. Pre- mation de projets, fondés sur le recours à qui fondera sa mobilisation spirituelle sur la
mier principe positif «parfaitement justicia- des traditions, afin de sortir de l'impasse de quête désintéressée du plaisir et de la puis-
ble en expérience et en raison» : l'utilité notre contemporanéité ? Telle est la démar- sance, points cardinaux d'une même vision
commune, qui ne suppose nullement le che de Rougier, et celle aussi, fondamenta- esthétique du monde, éclairée par les deux
dogme de l'égalité abstraite des droits ou lement post-moderne, de toutè la Révolution figures du divin que sont Dionysos et
celui de la souveraineté de l'individu, et qui conservatrice : dépasser la «modernité», Faust ...
s'enracine dans la démocratie athénienne et dont les mythes s'épuisent et dont la civilisa- Détournons-nous, conclut Rougier, «de
les lois de Périclès. Selon celles-ci, le bien tion s'éreinte, par une réactualisation de l'idole informe Belphégor, pour revenir au
commun dépasse l'intérêt individuel ou principes pré-chrétiens (pré-modernes) sans culte délaissé d'Athéna».
l'avantage d'une classe privilégiée, et repose succomber pour autant au passéisme.
G. F.
sur le deuxième grand principe de notre tra- Le rêve de Rougier hante de nouveau, en
dition démocratique : l'égalité des chances. cette fin de siècle pleine de tiédeur et de
Celle-ci, affirmée par la Grèce et le droit menaces, les consciences toutes neuves de
républicain romain, pose l'égalité civile jeunes intellectuels qui ne succombent plus Louis Rougier, «La mystique démocratique.
devant la loi et les emplois publics contre le à la mystique démocratique : la restauration Ses origines, ses illusions», présentation
communisme de l'égalité des résultats et le d'une élite spirituelle européenne, de nou- d'AJain de Benoist, Livre-Club du Labyrin-
«privilégisme» socio-économique du libéra- veau capable, en échappant a ti' salariat et à the (13 rue Charles-Lecocq, 75015 Paris) .
lisme ; elle induit également la méritocratie
du recrutement de l'élite selon le talent, con-
tre la médiocratie qui découle du dogme de
l'égalité sociale. La vision européenne de la
démocratie oppose en outre à l'égalité
métaphysique des droits de l'homme la
notion stoïcienne d'égalité morale .
Rougier ouvre ainsi une réflexion d'autant
plus actuelle que les dogmes de la mystique
démocratique et le progressisme qui l'accom-
pagne suscitent aujourd'hui un désenchan-
tement et une démobilisation beaucoup plus
profonds qu'en 1929. Il pose le problème sui-
vant : comment compenser les effets pervers
de la démocratie occidentale «moderne» Ci-contre : l'élégante grandeur de
(massification, quantitativisme, totalitarisme l'Acropole d'Athènes. Au loin, la
latent, etc.) sans succomber aux solutions colline de la Pnyx, berceau de la
autocratiques et antidémocratiques qui n'ap- démocratie européenne. Ci-dessus :
partiennent pas à la tradition européenne, manifestation communiste en 1936.
tout en actualisant les principes oubliés des Les poings de la haine, inspirés
démocraties d'avant l'ère judéo-chrétienne ? par une longue tradition.
Rougier nous permet de réfléchir sur la pos- Plus que deux conceptions de la
sibilité d'une démocratie organique. Celle- politique, ce sont deux visions du
ci s'oppose à la conception biblique de la monde, deux esthétiques qui
démocratie, qui démontre aujourd'hui son s'affrontent en Europe. Athènes
échec à l'Est comme à l'Ouest, et se situe et Jérusalem, les jeunes dieux
dans le droit fil de la tradition germano- compagnons des mortels et le
hellenique de 1' «aristo-démocratie», telle que Père invisible et jaloux, féroce
les cités ioniennes, Athènes, ou les rings de par sa tyrannique vertu. Puisse
islandais, scandinaves ou germains la prati- l'ère post-moderne qui s'ouvre
quèrent. Cette conception ne prétend pas à nous réapprendre que plaisir est
l'universalisme, se gardant par là du messia- le beau nom de l'ordre ...
nisme totalitaire, mais demeure ethniste, 65
Le Livre
A:\GELO
IHtAI\DLAHDI
La chanson française, fondée sur le texte et sur les mélodies complexes adaptées à notre langue, est en crise du fait de (a sélection stricte-
ment marchande des chanteurs et de la logique du goût massifié qui privilégie le style musical anglo-saxon, plus frustre, mais plus renta-
ble. Mais relever ce défi ne passe pas par la résurrection d'un passéisme en sabots (ci-dessus à droitej ou les niaiseries de Chantal Goya.
Il faut à la fois réapprendre aux enfants les chansons traditionnelles et faire écouter aux adultes les nouveaux chanteurs français ou qué-
bécois qui allient le contemporain à la tradition, comme par exemple Angelo Branduardi (ci-dessus à gauche).
l'adultère. Ignorance aussi, cette mère de migration), affaire très rentable, dont les ques que soulève maintenant la présence des
tout progressisme, et qui fait dire : la France rabatteurs recrutaient dans les colonies et immigrés en cette nouvelle ère de crise qui
a toujours été un pays-creuset, dont l'uni- l'Europe centrale les serfs que les campagnes vont inciter les gouvernements à bloquer les
tarisme politique contraste avec la mosaïque françaises, dépeuplées, ne fournissaient plus. arrivées et, avec un cynisme certain, à envi-
anthropologique, qui comptait déjà en 1939 «Les nègres et les indigènes arabes sont des sager les renvois à partir de 1974. Des ques-
deux millions d'étrangers et dont 18 millions ouvriers dociles et peu exigeants», notait tions telles que le déracinement des intéres-
de sujets sont aujourd'hui descendants d'im- avec satisfaction Edmond de Warren, député sés, le coût socio-économique à long terme
.[Link]és de la troisième génération. Argument de Meurthe-et-Moselle et secrétaire du de l'immigration, les pathologies culturelles
fallacieux . qui fait peu de cas des notions groupe de l'Union Républicaine Démocra- qu'elle institue, la métamorphose incontrô-
pourtant essentielles de spécificité et de dis- tique (centre droit libéral et courroie de lée qu'elle fait subir à la nation, n'intéres-
tance ethno-culturelles. Qui oserait soutenir transmission du patronat à l'Assemblée), sent nullement des politiciens qui se moquent
qu'entre un Breton et un M"a!ien il n'y a pas parti qui était une des chevilles ouvrières de comme d'une guigne de tout ce qui ne relève
plus de distance qu'entre un Catalan et un la S. G.I. Colonialisme et immigration célé- pas du culte électoralo-monétaire du taux de
Alsacien ? Les anciennes vagues d'immigra- braient leurs noces. Les Algériens commen- croissance et du taux de chômage à court
tion dans la macédoine culturelle française çaient à remplacer dans les mines les ouvriers terme.
ont rassemblé des groupes de l'ensemble polonais ou flamands épuisés et décimés par L'histoire de la limitation de l'immigra-
ethno-historique européen, dont les Polonais la silicose. 407 000 travailleurs, dont 20 000 tion opérée par les gouvernements à partir
comme les Siciliens font partie. D'autre part, Afro-asiatiques environ, furent ainsi impor- de 1974 reflète impuissance et incohérence.
les mélanges, les apports et les intégrations tés avant 1940. Néanmoins, les deux millions Tout commence avec Paul Dijoud, secrétaire
étaient lents et distillés . Au contraire, l'im- de personnes naturalisées avant-guerre grâce d'Etat aux travailleurs immigrés de 1974 à
migration moderne, brutale, concentrée dans à la loi de 1927 étaient d'origine européenne, 1977. Il resserre les contrôles aux frontières ,
cinq régions, massive, concernant des popu- souvent réfugiées d'Europe orientale. Leur abaisse les quotas d' entrée et tente de répri-
lations extrêmement distantes culturellement intégration fut aisée. mer le travail clandestin. Il s' agit, selon les
et ethniquement du pays d'accueil, s'appa- Tout va changer à partir des années 50 et termes officiels, d'une «interruption tempo-
rente à une déportation. surtout 60. Utilisant les structures et les raire de l'immigration». Le temps, sans
Celle-ci a été sciemment et savamment méthodes inspirées de la S. G.I., le patronat, doute, pour nos brillants économistes de
organisée dès 1920 par ce que la gauche de avec la complicité de groupes de pression juguler la crise, toute neuve, qui sévit depuis
l'époque appelait le «patronat négrier». En politiques, va profiter de la décolonisation 1973 . Véritable brocante juridique, les mesu-
effet, pour pallier le déclin démographique - c'est-à-dire du néo-colonialisme - pour res prises sont pratiquement inefficaces. En
français, pour contourner les exigences crois- importer Maghrébins et Africains, mais aussi avril 1977, Pierre Stoléru remplace Paul
santes d'une classe ouvrière qui s'organisait, Portugais et Espagnols . Entre 1950 et 1970, Dijoud et entend réagir : il institue !'«aide
le patronat mit en place entre 1920 et 1939 un million et demi de travailleurs immigrés au retour». Moins de 100 000 personnes
la fameuse S.G.I. (Société Générale d'Im- sont recrutés, sur la promesse d'un paradis - des Espagnols essentiellement - viennent
(3) La RFA compte 1,6 million de Turcs. En français. Jusqu'au choc pétrolier de 1973 et toucher leur pactole et repartent au pays. De
Grande-Bretagne, la population de couleur à la montée du chômage, ni la gauche ni la toutes façons , le Conseil d'Etat casse la
avoisine JO %de la population totale. Par- droite industrialiste ne se posent beaucoup mesure en novembre 1977. Le gouvernement
tout, son taux de reproduction est plus du de problèmes de conscience sur leur présence la réinstitue subrepticement fin 1978 : sans
double de celui des indigènes. Les pays médi- et sur leur sort, leurs conditions de travail plus de résultats puisque personne ne part.
terranéens (Grèce, Italie, Espagne, Portu- et d'habitat, qui dans les décennies 60 et 70 Même sort à la tentative d'arrêt de l'immi-
gal), est-européens et scandinaves ne con- réinstallent le décor du bas prolétariat du gration familiale : elle est cassée par le Con-
naissent pratiquement pas d'immigration de XIX• siècle (bidonvilles et mini-SMIC). Ce seil d'Etat en octobre 1977. En 1979, la «loi
70 couleur. sont exclusivement les problèmes économi- Bonnet» facilitant les expulsions de clandes-
tins est partiellement annulée par le Conseil On redécouvre notamment les vertus de employés et exploités à vil prix, instituant
constitutionnel, au nom des droits de l'article 471 du Code de Procédure pénale une nouvelle forme d'esclavage. Il faudrait
l'homme. Robert Boulin revient à la charge, (expulsion immédiate et sans appel des irré- une volonté politique de la part de l'Etat,
avec un projet de loi restreignant les durées guliers) et le gouvernement, toute honte bue, fondée sur une doctrine, sur l'intérêt collectif
de séjour et limitant la délivrance des cartes recommande de l'appliquer. Mesure évidem- et l'opinion réelle du peuple français sur la
de travail, mais l'Assemblée ne l'adopte pas. ment sans effet : la lourdeur des procédu- question, et créatrice de nouveaux moyens
En juin 1980, la «circulaire Stoléru» reprend res interdit toute efficacité. juridiques et administratifs efficaces. Au lieu
les dispositions de cette loi. Elle ne sera Georgina Dufoix, Secrétaire d'Etat aux de cela, les gouvernements ont balancé entre
jamais appliquée. Impuissant à arrêter l'im- immigrés, justifie ces mesures par les mêmes deux attitudes : la démagogie humanitaire et
migration clandestine, le gouvernement ne arguments que le gouvernement Barre jadis : ,la démagogie économique. La première,
parvient pas plus à faire partir les immigrés compte tenu du chômage, explique-t-elle, «il entendant flatter la fausse morale des droits
sans travail. doit être clair que nous n'accepterons pas sur de l'homme et le juridisme égalitaire de la
En octobre 1981, emporté par l'euphorie notre territoire plus de travailleurs étrangers bonne conscience progressiste, encourage les
de !'«état de grâce», le nouveau gouverne- qu'il n'y en a aujourd'hui» (Le Point, entrées illégales et bloque les départs. La
ment ouvre toutes les vannes : une grande 11 juillet 1983). seconde tend au contraire à limiter la pré-
loi-cadre sur l'immigration est votée le Mais de tels propos n'ont aucun sens : sence des immigrés dès qu'une statistique
17 octobre 1981, qui prévoit d'arrêter les l'immigration échappe à toute politique gou- alarmante sur la progression du chômage
expulsions et de regrouper les familles. Aux vernementale. «L'immigration clandestine tombe sur les télescripteurs de l'AFP et ris-
frontières, on renonce à surveiller les entrées ( ... )contourne toutes les réglementations», que de faire perdre un ou deux points à la
de clandestins. En 1982, 130 000 «sans note André Lebaude (Le Monde, 3 août cote du gouvernement dans les sondages
papiers» sont régularisés. Mais très vite, c'est 1983). Deux causes à cette impuissance : la mensuels. Mais la résultante de ces deux ten-
la catastrophe : avec plus de deux millions jungle procédurière de l'administration fran- dances alternées est claire : seule !a fonction
de chômeurs sur les bras, les socialistes doi- çaise, aussi interventionniste qu'inefficace, marchande régule et contrôle cette déporta-
vent mettre entre parenthèses leur lyrisme et et l'absence de doctrine gouvernementale en tion massive de main d'œuvre qu'elle a elle-
leur «générosité». Un décret du 17 mai 1982 la matière. même voulue, pour son profit, contre l'in-
annule la plus grande partie de la loi d'oc- L'appareil juridique français est inadapté térêt collectif.
tobre 1981. On revient au contrôle aux fron- à la situation nouvelle créée par les entrées Mais à moyen terme, même sur le plan
tières, aux expulsions de clandestins, aux clandestines ou la nécessité d'expulsions en économique, l'immigration s'avère une
limitations de délivrance des cartes de nombre. Que faire, face aux entrées de res- erreur.
travail. sortissants du Commonwealth, via la Grande «L'appel qui a été fait aux immigrés dans
Bretagne ? Comment réagir lorsque la doc- les années soixante a été une des plus gran-
Un autre décret instaure, le 27 mai 1982, trine du Conseil d'Etat, fondée sur la tradi-
l'obligation d'un certificat d'hébergement des erreurs économiques de l'après-guerre»,
tion constitutionnelle des droits de l'homme écrivait Paul Marchelli, délégué général de
pour les migrants et, le 31 août, autorise les et de la protection des individus - tous
maires à s'opposer aux séjours d'immigrés la CGC. Il ajoutait : «Les chefs d'entreprise
réputés semblables - entre en contradiction français en sont responsables dans la mesure
nouveaux sur le territoire de leur commune. flagrante avec l'intérêt commun et la justice
Mais, devant les protestations de certains où ils se sont réfugiés dans la solution de
sociale. Ainsi elle interdit dans les faits l'ex- facilité :importer une main d'œuvre à bon
groupes de pression, le gouvernement tourne pulsion des délinquants (trafiquants, mar-
de nouveau casaque et assouplit le régime des marché plutôt que d'innover dans la recher-
chands de sommeil, etc.) et encourage l'en- che et la technologie» (Sud-Ouest; 17 août
entrées. Même cause, mêmes effets :l'afflux . trée illégale d'étrangers qui vont être
des clandestins oblige à prendre en août 1983 1983).
de nouvelles mesures de contrôle aux fron- (4) Depuis 1974, le nombre d'expulsions n'a On estime aujourd'hui que l'appel aux
tières et d'expulsions (4). jamais dépassé 2000 par an. immigrés ne fut rentable qu'à court terme
La logique de
l'affrontement et de
la haine. Ci-contre :
CRS avant la charge
à Poissy. L'immigration
sécrète la violence
raciale entre Européens
et Afro-Maghrébins
au moment où l'Europe
devrait, contre les
deux blocs Est et Ouest,
aller chercher ses
alliés naturels chez
les peuples d'Afrique
et du Maghreb. A lors
qu'il nous faudrait un
grand dessein, on
assiste au retour des
haines dérisoires et de
la petite xénophobie.
71
nes ne voulaient plus accomplir. Ils ont sim-
plement rempli les emplois mal payés que le
patronat ne voulait pas revaloriser. Celui-ci,
plutôt que d'investir dans des salaires et des
conditions de travail décents, qui étaient exi-
gés par la classe ouvrière française, et qui
auraient permis de moderniser l'appareil
prOductif, a préféré, par goût malthusien du
profit à court terme, faire appel aux bons
à tout faire : les immigrés. Mauvais calcul :
les immigrés «coûtent» aujourd'hui plus
qu'ils ne «rapportent» à l'économie natio-
nale (5).
Au demeurant, au fur et à mesure que leur
nombre augmente, leur condition se
dégrade, contrairement aux thèses des assi-
milationnistes. Selon un sondage du Poi!Jt
en date du 10 octobre 1983, leurs contacts
avec les Français se dégradent, et ils souf-
frent plus qu'auparavant du déracinement.
Depuis que la gauche est au pouvoir, 42 %
estiment que «leur situation s'est dégradée»
et que «le racisme augmente» ; phénomène
social typique des sociétés multiraciales : le
«racisme objectif» n'augmente pas forcé-
ment, mais le nombre excessif d'allogènes
donne lieu à une raréfaction des relations de
confiance avec les Français. Aux Etats-Unis,
les <:on tacts sociaux entre blancs et gens de
couleur sont statistiquement en baisse, en
dépit de trente ans de me/ting pot forcé. On
ne manipule pas un organisme social comme
une machine-outil.
L'entrée dans la «troisième génération
industrielle» et la crise frappent de plein
fouet les immigrés, statistiquement peu qua-
lifiés. Non seulement ils ne progressent pas
dans la hiérarchie professionnelle, contrai-
rement à ce qu'avait stupidement pronosti-
qué le libéralisme négrier des vingt derniè-
res années, mais ils descendent : 62 % de
manœuvres et d'OS chez les travailleurs allo-
gènes en 1980, et plus de 70% en 1982 ...
Ainsi se construit cette hiérarchisation socio-
Ci-dessus: l'arrivée à Paris de la «Marche pour l'égalité et contre le racisme». Immédiate- ethnique typique des sociétés multiraciales,
ment récupérée par les politiciens tels que Defferre, qui ne manquent aucune occasion de s'ex- voie royale vers le racisme de masse. Quant
hiber sous la bannière des spécialistes de l'indignation à sens unique. Pitoyable. aux clandestins, attirés par le mythe de l'El-
et qu'à un niveau micro-économique (c'est- peu qualifiés. Dans l'automobile, le nombre dorado européen, le chômage et la misère
à-dire pour le profit individualisé des entre- d'immigrés a chuté de 15 o/o entre 1979 et (puisqu'ils n'ont pas d'indemnités) les atten-
prises, par économie d'investissement). A 1982, tandis que le chômage des travailleurs dent au terme de leur périple. Lorsqu'au
moyen terme, le coût social, le manque à étrangers a progressé en 1981 de 35,1 %, nom d'un dogme pseudo-humanitaire, le
gagner en matière d'innovations et d'inves- créant, dans la seule région parisienne.83 000 gouvernement a «légalisé» 130 000 clandes-
tissements et la surcharge salariale de l'im- immigrés sans travail en un an. L'argument tins en 1982, seuls 10 000 ont trouvé un
migration ont fait perdre de 1970 à 1983 un classique des libéraux ou des socialistes selon emploi. Résultat : on a fabriqué 120 000
point par an au taux de croissance du PIB. lequel l'immigration serait devenue un fait parias et 1' on a surchargé les Assedic de
L'immigration a empêché l'industrie de pas- indispensable et structurel de notre société 120 000 demandeurs d'emplois supplémen-
ser au stade de la troisième révolution indus- est une pieuse erreur : les économies de la taires parce qu'on trouvait «inhumain» de
trielle, celle de la robotique. Elle a maintenu troisième révolution industrielle auront les faire revenir au pays ...
les industries de structure archaïque à fort besoin de travailleurs nationaux et très qua- En réalité, l'intégration des immigrés est
emploi de main d'œuvre non-qualifiée. lifiés. De même, l'argument droitier des un échec. Ils ont le choix entre l'intégration-
L'exemple du bâtiment est flagrant : on a «immigrés qui créent des chômeurs» est une (5) Les immigrés exportent 50 milliards par
préféré des pelles et des immigrés aux machi- ânerie. L'immigration crée maintenant le an de leurs revenus ; ils coûtent en presta-
nes automatiques de travaux publics. On le chômage, certes, mais d'abord chez les tion médico-sociales 81 % de plus que les
paye aujourd'hui : l'industrie française du immigrés. L'immigration a également freiné métropolitains, 66 % de plus en allocations
bâtiment (comme les chantiers navals, les la création d'emplois qualifiés, dont l'offre familiales, 25 % de plus en charges socia-
charbonnages ou les constructions mécani- insuffisante est la cause principale du chô- les. La rentabilité en coût linéaire des fac-
ques) est en crise et licencie en masse les mage. Sans immigration, on aurait investi teurs d'un travailleur immigré était en 1965
immigrés devenus surnuméraires ... dans les technologies industrielles de troi- de 40 % supérieure à celle d'un travailleur
Plus l'appareil économique se modernise, sième génération. Autre slogan stupide : les français équivalent; en 1983, elle est infé-
72 moins il requiert des personnels immigrés ou immigrés ont fait les tâches que les indigè- rieure à 30 %. (source: CERC).
Un défilé qui prend des allures de rituel. Curieux slogan pour les «antiracistes» :
un «France pluriethnique», c'est l'apartheid garanti. C'est aussi, par une
implacable logique socio-économique, les ghettos et le néo-esclavage. Ci-contre : •
la misère des conditions de travail des immigrés dans un atelier clandestin.
déculturation ou le maintien de leur spécifi- devient une des valeurs d'évidence de la Les ghettos sont la réponse (la défense) des
cité qui implique marginalité et discrimina- société marchande. La vraie cause de cette immigrés face à l'humiliation de l'assimila-
tion. Les «immigrés de la deuxième généra- hiérarchisation tient évidemment à l'éloigne- tionnisme et de la francisation. Déjà, note
tion» sont le symbole de ce cyle infernal : ment du modèle occidental - et de ses cri- le démographe Pierre Langore (La Croix,
rejetés par leur communauté mais rétifs à tères de réussite économique - des popu- 6 octobre 1983) «la force d'intégration de la
l'insertion dans la société occidentale, ils sont lations concernées, celles qui sont le plus cul- société française est en baisse». En effet, l'es-
entrés dans le roman noir de la sous- turées se trouvant au bas de l'échelle et cel- pace social français devient néo-tribal, socio-
qualification, du chômage, de la délinquance les qui sont le plus déculturées et occidenta- logiquement éclaté, le ciment culturel se résu-
et de la répression policière. Victimes du lisées parvenant à une certaine réussite. Mais mant de plus en plus à des comportements
capitalisme libéral et de la mansuétude d'un comment le faire comprendre aux gens (et économiques pavloviens (pousser le caddy
humanitarisme égalitaire, ces jeunes, qui notamment aux enfants ... ) lorsque l'intégra- dans l'hypermarché). Créer des Soweto par-
font la une et les bonnes affaires des médias_ tion scolaire et la vulgate officielle de l'éga- tout, des chinatowns aux ZUPS maghrébi-
et des partis «antiracistes», avides de scoops lité des individus augmentent au lieu de le nes, risque d'aboutir selon Michel Tibon-
et de bonne conscience (6), sont condamnés combattre le préjugé de la hiérarchie natu- CorniHot (Le Monde, 24 août 1983) «à des
à devenir le lumpen-proletariat de l'Occi- relle des races ? Dès l'enfance, les Français affrontements terribles et sanglants» ou à des
dent. Sinistre histoire écrite par les sociolo- (et les. autres) constatant qu'en dépit de cette expulsions brutales comme au Nigéria.
gues du futur : comment la sentimentalité intégration et de cette égalité, les ghettos et La légèreté pusillanime et la méconnais-
progressiste (et marchande) «antiraciste» a la hiérarchisation raciale s'installent, ils en sance profonde (et raciste) des autres cultu-
érigé le racisme en clé de voûte de la lutte déduisent que la cause est une infériorité res que trahissent les partisans de la société
de classes. naturelle des groupes concernés, puisque multiraciale se manifestent par exemple dans
Osons le dire en effet : la société multira- dans le même temps, l'idéologie humanita- leurs «projets» pour les Maghrébins musul-
ciale est le terreau du racisme. Elle produit riste et universaliste égalitaire officielle mans : qu'ils «vivent pleinement leur cul-
ghettos, hiérarchisation raciale et apartheid affirme que tous les hommes sont sembla- ture», mais qu'ils s' «insèrent» dans la société
de fait. Les exemples du Brésil, des Etats- bles quelle que soit leur culture et que le occidentale et dans la culture française. Or,
Unis, de la Grande-Bretagne, de l'Arabie, mqdèle occidental et sa logique économiste pour qui connaît un tant soit peu la culture
du Nigéria, du Chili, de l'Uruguay, de l' Afri- sont naturels à tous les humains, consti- arabo-musulrnane et sa religiosité, il est évi-
que du Sud et de dizaines d'autres pays ne tuent même un «droit» (mythologie du dent qu'elle est incompatible tant avec la
nous crèvent-ils pas les yeux ? «développement»), et que chacun peut et législation française qu'avec le mode de vie
Dès aujourd'hui en France, les popula- doit s'y accomplir. Bref, l'intégrationnisme de la société de consommation. On con-
tions de couleur s'isolent et se retrouvent, des droits de l'homme additionné à l'idéo- damne donc les musulmans soit au ghetto
statistiquement, de plus en plus bas dans les logie marchande produisent un effroyable et à l'échec social (avec coupure schizo-
hiérarchies socio-professionnelles. Une stra- racisme de supériorité : pire, ils le produi- phrène entre vie familiale et vie sociale), soit
tification ethnique se fait jour : au bas de sent à l'échelle du monde entier comme à au reniement de leur civilisation et de leur
l'échelle, les clandestins, puis les manœuvres l'intérieur de chaque pays «multiracial». Ce · religion.
noirs, et en ordre ascendant, les Maghrébins, n'est vraiment pas la peine de critiquer Mais les multiracialistes ont un argument :
les Antillais, les Réunionnais, puis les immi- l'Afrique du Sud ; la bêtise des égalitaristes la culture «beur», présentée avec un cynisme
grés européens et, au sommet, les Français. aboutit au même résultat. Les sempiternel- inconscient et une ignorance journalistique
Le préjugé s'installe alors d'une hiérarchi- les mélopées antiracistes n'y changeront rien. comme un exemple réussi d'«insertion», de
sation «naturelle» des races, et le racisme Comme en URSS, où personne n'est plus création d'une «nouvelle culture métisse»,
marxiste, le discours moral antiraciste ren- que l'on compare avec idiotie à la culture
(6) La fameuse «marche des Beurs» de Lyon force le racisme puisque tous le comprennent créole. En réalité, le phénomène «beur» (7)
à Paris est l'exemple type de la récupération comme le contrepoids exorcisant de cette n'est que le pitoyable résultat d'une décul-
par les partis et les syndicats de la cause des réalité quotidienne de la société multira- turation, d'une occidentalisation en cours et
jeunes immigrés, le tout mis en scène par les ciale : la hiérarchie ethnique sur fond de opérée dans les pires conditions. Comme les ·
médias. ghettos. bandes de jeunes noirs du Bronx, victimes 73
A l'issue de la «Marche pour l'égalité et contre le racisme» organisée par «SOS Minguettes» en décembre dernier, le président Mitterrand
(1 reçu à l'Elysée une délégation dejeunes «beurs» conduite par Toumi Djaïdja, après avoir convoqué les photographes. Lambris et bonne
conscience ... Mais les véritables problèmes ne sont pas résolus pour autant.
d'une involution culturelle et mentale, les liée avec la construction d'une sous-culture société. Alors j'essaie de réfléchir, en tâchant
jeunes fils d'immigrés concernés par la «cul- mondiale et d'une «économie-monde» mul- de me prémunir contre le paternalisme bien-
ture peur» ont perdu la culture et la langue tinationale et néo-colonialiste. Pour que le veillant style PS, contre le vieux fond de suf-
arabes, ont très mal acquis la culture et la monde entier ressemble à New-York, pour fisance raciste qui n'est jamais mort en nous,
langue françaises, mais, en revanche, se sont qu'IBM, Coca-Cola et NBC Network puis- et tout autant devant l'acceptation passive
imbibés d'américanisme commercial. sent uniformiser les types et les mœurs et du fait accompli, déclaré «irreversible» et
Témoin de ce mélange pauvre : leur musi- vendre leurs produits et leurs programmes «inéluctable» (.. .) Les gens de ma généra-
que, le «rock arabe», qui ne possède ni la sur toute la Terre, il ne suffit pas d'occiden- tion ont vu surgir à la fois les supermarchés
puissance rythmique du vrai rock, ni la pro- taliser les peuples ex-colonisés : il faut aussi et les boîtes d'intérim, les autoroutes et les
fondeur violente et raffinée de la musique transformer l'Europe (qui est, de par sa cul- travailleurs immigrés. A chaque fois, on
arabe, mais qui rivalise de colonialisme artis- ture, un éventuel foyer de résistance géocul- nous disait d'ailleurs que c'était «irréversi-
tique avec les bruits jamaïcains de drugsto- turelle) en une société hétérogène, «pluricul· ble»( ... ) Mais je n'arrive pas à me résigner
res. Les «beurs» sont des mutants qui tra- turelle» et multiraciale :c'est-à-dire l'aligner à cette gigantesque mégalopole où les immi-
hissent leur patrimoine au profit du trou noir sur le modèle universel de la north american grés sont brusquement transplantés, écarte-
implosif de la civilisation marchande society. Une mosaïque de ghettos et de mino- lés ( ... ) On ne leur offre que les rebuts de
universelle. rités reliées entre elles par le réseau mécani- la «culture occidentale». Le déracinement a
Et de fait, la société multiraciale a partie que des firmes et des technocraties . D'ail- cassé leur identité culturelle et ils en sont
leurs, les partisans de la multiracialité et du réduits à s'en bricoler une à coup de juke-
me/ting pot jettent souvent le masque. box et de chariots de supermarchés ( ... ) La
(7) «Beur» signifie «arabe» en argot verlan Oubliant son vernis éthique humanitaire, France toute entière est aujourd'hui laminée
des jeunes immigrés maghébins, et désigne Claude Sarraute expliquait froidement, non par le fast-food, le béton, la bagnole. La
le contexte et l'ensemble socio-culturels qui sans une pointe de racisme involontaire (Le même machine à raboter les peuples est par-
les caractérisent : des bribes de culture et de Monde, 15 septembre 1983) : «Depuis les tout à l'œuvre( ... ) Dans ce contexte d'uni-
langue arabe, amalgamées avec les mœurs Huns, il n'y a pas plus métèque que le sang formité mécanique qui prévaut partout, je
des bandes de jeunes des cités industrielles, gallo-romain( ... ) Que les cheveux frisés s'in- crains que la multiracialité, loin d'être l'oc-
le tout sur un arrière-fond très américanisé. tègrent dans le grand me/ting pot d'une casion d'un enrichissement culturel, ne nous
(8) Très significative de la mentalité catho- Europe ouverte, à l'ère des mouvements de conduise qu'à un New-York généralisé,
lique, la position exprimée par Charles Ram- populations régis par la loi de l'offre et de c'est-à-dire à un conglomérat de sous-
baud dans Permanences (n ° 203) : il faut, la demande». Grattez les droits de l'homme, cultures, aussi bien la nôtre propre que celle
explique-t-il, «assimiler» les étrangers dans vous trouverez toujours, au fond, cette des peuples qui viennent chez nous».
une société multiraciale, puis passer au stade fameuse loi... S'il est vrai que 1esfast-foods croissent en
du «métissage». Mais, pour que celui-ci soit On trouve néanmoins des «hommes de proportion des immigrés, que société mul-
possible, il faut, dit-il subrepticement, que ... gauche» et des militants des «luttes pro- tiraciale et société(s) multinationale(s) cou-
les immigrés se convertissent au catholi- immigrés» qui se mettent à réfléchir. Comme sinent sans problème, il n'est pas étonnant
cisme : «les peuples catholiques sont ceux Jean Chesneaux qui ne craint pas de dénon- que les immigrés eux-mêmes succombent à
qui adoptent le plus facilement le métissage». cer «le mythe de la multiracialité» (Tumulte, l'idéologie du système ; tel Moussa Cissé,
Malheuro:usement pour nos évêques, les n° 15, février 1982.) Il avoue :«Le discours président du Rassemblement sénégalais de
immigrés préfèrent l'Islam, et ils ont bien multiracial ne me satisfait pas. Je ne suis pas Paris, qui entend vivre en France selon sa
74 raison. à l'aise devant ce visage nouveau de la religion, l'Islam, mais qui déclarait : «Être
français ne veut plus rien dire». Dans ces trop de problème, il n'en va plus de même général, l'appartenance ethno-culturelle des
conditions, être sénégalais non plus. Ainsi pour les Afro-asiatiques. Peu importe aux Français (et le concept même de «Français»),
se construit l'homme mondial, voulu par moderJ?,es jacobins : l'origine des hommes et surtout l'enracinement national et histo-
l'Occident, universel certes, mais hiérarchisé importe peu. De même que le métropolitain rique des immigrés, cette doctrine de la
racialement dans le «Tiers monde» comme - l'hexagonal blanc- n'est pas reconnu citoyenneté, qui date des Lumières et qui
dans les sociétés multiraciales d'Europe et comme Européen (ni comme Breton) mais s'apparente à la conception américaine,
d'Amérique du Nord, selon la logique de ·comme «Français juridiquement», de même déboute les hommes de leur qualité d'héri-
l'économie néo-colonialiste planétaire. que les colonisés n'étaient pas reconnus selon tiers et les définit comme «habitants» abs-
Et c'est paradoxalement parce que l'idéo- leur lignage mais comme «indigènes», de traits, atomes économiques qui doivent
logie «antiraciste» et humanitaire des parti- même aujourd'hui , l'immigré n'est pas afri- renier leur origine au profit de l'adhésion
sans de l'immigration et du me/ting pot nie, cain. Selon le Code de la nationalité fran- «progressiste» au modèle franco-occidental
sous prétexte d'humanisme, les barrières eth- çaise, il peut par mariage ou après un séjour (puis américano-occidental) de mœurs, supé-
niques, les nationalités et les citoyennetés, prolongé devenir français , au même titre rieur parce que démocratique, égalitaire, etc.
que le spectre de la race s'introduit, comme que ses enfants nés en France. En comptant Le lignage et la culture des immigrés sont
seul facteur de différence, entre les clones les ressortissants des DOM-TOM, les immi- implicitement réputés inférieurs. En deve-
humanoïdes de la société multiraciale, selon grés qui opteront pour la nationalité fran- nant citoyens français, on ne les force pas
la terrible loi d'une régression au çaise, les Franco-musulmans et les jeunes à se renier comme Africains ou Asiatiques,
biologique ... étrangers francisés, on estime à près de cinq mais on les y incite vivement. C'est là le
Tel est le résultat auquel aboutit la philo- millions le nombre de «Français» d'origine vieux fantasme pédagogique des révolutions
sophie assimilationniste qui régit l'immigra- extra-européenne en l'an 2000 ... Comme le française et américaine : «Enseigner aux
tion, philosophie fondée sur la tradition reconnaît Pierre Emmanuel (La France nègres et aux races inférieures la civilisation»
jacobine de la nationalité et de la citoyen- catholique, 16 septembre 1983) : «AUX yeux comme le proclamait Jules Ferry en août
neté, qtti enlève à ces deux notions tout con- d'un gouvernement français laïque en 1983 1883 à la tribune de l'Assemblée pour justi-
tenu ethnique et culturel. (comme aux yeux de l'abbé Grégoire et de fier ses aventures coloniales. Devenir
L' assimilation forcée est une tradition Clermont-Tonnerre sous la Révolution «citoyen français», c'est comme devenir
française : 4 millions de Bretons, 4 millions quand celle-ci pour assimiler les Juifs vou- chrétien puisque l'idéologie est semblable :
de germanophones, 5 millions d'Occitans et lait d'abord les laïciser et détruire non point c'est accéder à la véritable humanité, seule
200 000 Basques ont été en un siècle franci- leur «religion» mais littéralement leur peu- détentrice de la «vérité de l'homme».
sés, selon la doctrine de la citoyenneté répu- ple) l'intégration des musulmans passe par Il ne faut pas croire qu'en passant de la
blicaine, qui prolonge d'ailleurs l'unitarisme leur renoncement à la loL coranique (...) doctrine de l'intégration des immigrés à celle
monarchique, et qui ne reconnaît pas inapplicable dans le cadre de la société fran- de l'insertion, au cours des années 70 (au
!'«étranger» comme tel : dès qu'il entre en çaise. La fameuse phrase de Clermont- nom d'une vision erronée du «droit à la dif-
France, il doit se renier et devenir «français», Tonnerre : «Il faut tout refuser aux Juifs férence») on ait changé grand chose à l'eth-
c'est-à-dire, d'après l'acception égalitaire et comme nation et tout accorder aux Juifs nocide assimilationniste. On a, en fait,
républicaine, citoyen du monde, homme comme individus» est la phrase-clé de toute modernisé la conception jacobine et unitaire
universel. assimilation à la française». de la citoyenneté au profit de la version amé-
Doctrine reprise aujourd'hui par les mul- Pour perdre son infériorité congénitale ricaine qui lui est cousine et qui est plus
tiracialistes : la France doit tout assimiler, d'étranger (ou jadis de provincial) et béné- adaptée à la société industrielle et à son
doit «libérer» les migrants de leurs apparte- ficier des droits de l'homme, il suffit d'ac- modèle segmentaire et ethniquement strati-
nances. Mais si jusqu'au XX• siècle les assi- quérir la «citoyenneté» française . Dévalori- fié de «minorités» juxtaposées. Devenus
milés, de culture européenne, ne posaient pas sant à la fois la notion de citoyenneté en citoyens, les membres de ces minorités seront
75
modernité à partir de son propre génie» (Le
Monde, «Du confort intellectuel»,
28 octobre 1983). Autre preuve récente
d'une évolution des esprits dans le sens du
refus de la multiracialité et du caractère défi-
nitif de l'immigration, l'appel du président
algérien Chadli au cours d'une récente visite
en France à ses compatriotes émigrés en
Europe : déplorant l'exode des élites algé-
riennes, il incitait tous les immigrés et leurs
enfants, même ceux qui n'avaient pas connu
l'Algérie, à revenir au pays de leurs aïeux
«où tout était prêt pour les accueillir». En
écho, Mohamed Bengahia, ministre algérien
des Affaires étrangères déclarait à l'AFP :
«Nous encourageons les immigrés algériens
à revenir (... ) et nous les aidons à se réins-
taller en Algérie».
Parce qu'un monde fait de peuples homo-
gènes et territoriaux est préférable à un Etat
mondial multiracial et mondial, parce qu'il
est juste que les Européens gardent leur spé-
cifité ethno-culturelle comme il est juste que
les immigrés aient des racines et une patrie,
parce que le racisme, la ségrégation et l'apar-
theid sont du côté des importateurs d'immi-
grés et des constructeurs de la société multi-
raciale, parce que nous ne voulons pas que
des xénophobies imbéciles et des haines
minables empêchent l'Europe d'instaurer de
grandes solidarités historiques et géopoliti-
ques avec les peuples d'Afrique - nos frè-
Ci-dessus : militante de la «multiracialité», exemple de racisme inconscient. Croire que res face à l'ennemi commun - parce qu'à
l'appartenance ethnique n'est qu'une «affaire de peau», c'estfaire injure à tous les immigrés. l'inverse des Américains nous ne voulons pas
de suprématie de la race blanche sur la Terre
dans le cadre d'une société mondialisée et
des citoyens inférieurs de fait. Les «beaufs» culturelle et ses moeurs propres qu 'on ne lui sans frontières, nous dénonçons le piège de
y trouveront leur compte : ghettos bien con- pardonne pas. Un Africain en costume trois la société multiraciale en Europe et nous pré-
trôlés avec ilôtage et seuils de tolérance à la pièces et attaché-case qui regarde sagement tendons qu'elle constitue le troisième pilier
mode PC. Guy Lux le samedi soir ne pose plus aucun du néo-colonialisme occidental - les deux
L'accès des immigrés à la citoyenneté non problème. Le racisme anti-immigrés dispa- autres piliers étant l'asservissement écono-
seulement ne changera pas leur situation raît de lui-même (pour faire place à l'indif- mique et culturel du «Tiers monde» et le
sociale mais accentuera les discriminations férence et à l'ignorance les plus totales), dès monopole politico-militaire des deux super-
infériorisantes. Un étranger au bas de la hié- lors que ceux-ci, soit s'acculturent complè- puissances.
rarchie ou de moeurs différentes garde sa tement soit s'emmurent dans leurs ghettos. Puisqu'il paraît que la France est un pays
dignité aux yeux des nationaux. Pas un C'est pourquoi, il faut aller au delà de la démocratique où le pouvoir est exercé «par
citoyen. Dans sa candeur, l'égalitarisme croit thèse de !'«insertion», qui ne respecte le peuple et pour le peuple», pourquoi les
qu'en modifiant le statut d'un homme, on qu'avec mauvaise foi (bonne conscience politiciens qui nous gouvernent rechignent-
changera sa condition ... Devenus citoyens et humanitaire ou volonté de créer de nouveaux ils tant à consulter directement le peuple
«insérés», les immigrés ne pourront plus se électeurs) le droit à la différence des immi- français sur cette question capitale de la
réclamer de la particularité d'une apparte- grés, puisqu'elle défend en même temps les société multiraciale en gestation ? Serait-il
nance extérieure. Rejetés par leur pays qu'ils thèses contradictoires de l'identité des cul- incapable de comprendre que son intérêt est
auront trahis, ils seront parqués comme tures immigrées et de l' «inéluctabilité du de demeurer lui-même, au sein d'une Europe
citoyens de classe B dans un Occident qui, métissage». Pour aller jusqu'au bout du culturellement personnalisée et politique-
de toutes façons, ne leur accordera jamais droit à la différence, il convient de refuser ment indépendante, seule condition de la
de situation sociale égale aux indigènes. la société multiraciale et, avec les immigrés, libération des peuples de couleur des deux
Il est alors normal que ces derniers ne envisager leur retour au pays. Même si les impérialismes frères, l'occidental et le sovié-
manifestent qu'indifférence et inhospitalité immigrés de la deuxième génération enten- tique ? Ehtre la société multiraciale et la
envers les immigrés, là où des nations homo- dent en majorité rester en France, ce senti- guerre civile prélude à l'expulsion des immi-
gènes et organiques, où de vrais peuples pra- ment peut s'atténuer puisque, loin de vou- grés, il existe une troisième voie : l'organi-
tiquent J'esprit d'accueil envers l' étranger. loir se franciser, ils désirent de plus en plus sation avec les immigrés de leur retour pro-
L'individu occidental - «beauf» ou pro- se réenraciner (dans l'Islam, la culture antil- gressif dans leur terre d'origine, en collabo-
gressiste souffreteux - se moque de ceux laise, etc.). Beaucoup d'entre eux se débar- ration avec les pays d'accueil, où il nous
qui Immigrent chez lui, puisqu'il n'a plus lui-· rassent, comme Alioune Diop, directeur de appartiendrait d'aider à créer des emplois et
même de lignage et de vraie nationalité. Ce· la revue Présence Africaine, des complexes à reconstruire leurs nations détruites par le
qu'il demande, c'est qu'on lui fiche la paix . humanitaristes : «Parler des dialogues des néo-colonialisme. A cette seule condition on
Dans ces conditions, l'immigré ne possède cultures est un leurre. Les cultures ne vivent pourra dire : «Français, immigrés, même
plus l'honneur d'être un étranger. D'ailleurs, pas coupées de leur vitalité et de leur projet combat!»
en cas de «racisme», ce n'est pas la race de de civilisation. Chaque civilisation vivante
76 l'autre qui est en cause, mais sa spécificité assume sa propre histoire, secrète sa propre G. F.
.. -...---
L'intégrisme musulman ••
•
une vrate révolution culturelle
es fous d'Allah (Robert Lacontre), çant les dirigeants marocains comme des les rapports de confrontation entre celui-ci
L Irano nox
sur l'Islam
(Marc Kravetz), Crépuscule
(V.S . Naipaul), Le radeau de
«valets des satans américains et soviétiques».
En Europe, que ce soit sous l'étiquette de
et les superpuissances, et les éventuels liens
de coopération qui pourraient exister entre
Mahomet (Jean-Pierre Péroncel-Hugoz) ... Djihad islamique ou d'autres, on retrouve, lui et une Europe indépendante encore à
Titres d'articles et de livres qui, d'un bout à en croire certains policiers, la présence de naître .
à l'autre de l'éventail politique, montrent la l'intégrisme musulman aussi bien derrière Le réveil de l'Islam s'explique largement
perplexité hostile de la plupart des Occiden- des attentats visant des restaurants de luxe par la crise d'identité que connaissent les
taux devant le développement des courants ou le TGV que derrière la violente agitation peuples du Tiers monde. Chez ceux, en effet,
intégristes (dits aussi fondamentalistes) au entretenue chez Talbot (dans les usines auto- qui ont une tradition historique musulmane,
sein de l'Islam. mobiles, les cadres syndicaux, même ceux la religion apparaît comme la voie, la seule
D'autant plus que l'intégrisme musulman d'une CFDT pourtant prête à tous les maxi- voie, permettant d'être soi-même. Compris
semble animer un terrorisme multiforme. malismes, semblent souvent débordés par dans cette perspective, l'intégrisme devient
C'est ainsi que les attentats du 23 octobre des mots d'ordre à forte connotation l'agent d' une révolution culturelle. «Pour
1983 à Beyrouth contre les troupes améri- islamique). comprendre ce dont le monde islamique est
caines et françaises, du 4 novembre à Tyr Même s'il faut prendre avec précaution actuellement le théâtre, remarque Jacques
contre l'armée israélienne, du 12 décembre certaines affirmations (par exemple, la soi- Berque (2), il faut renoncer à toutes les caté-
contre des installations américaines et fran- disant revendication par Carlos de certains gories d'une sociologie qui nous oblige à
çaises, ont été revendiqués par une organi- attentats sent la provocation et l'intoxication penser en termes de partis politiques ou de
sation qui s'intitule Djihad (c'est-à-dire à plein nez) (1), il reste que le monde musul- revendications matérielles. Il faut, en revan-
«guerre sainte») islamique. Le 18 janvier, la man est incontestablement parcouru che, y réintroduire la dimension fondamen-
même organisation a assassiné M. Malcolm aujourd'hui par des courants intégristes, qui tale de l'imaginaire et, puisque l'Islam est
Kerr, président de l'université américaine de développent leurs réseaux d'influence et en pleine révolution, on ne doit pas perdre
Beyrouth. Quelques jours plus tôt, des émeu- d'action et représentent un phénomène de de vue qu'il s'agit, d'abord, d'une révolu-
tes ravageaient les rues de plusieurs villes de première importance, tout à la fois en ce qui tion culturelle».
Tunisie. Fin janvier, c'est au tour du Maroc concerne l'évolution interne du Tiers monde, La révolution iranienne s'est faite contre
d'être touché par une vague de désordres, le processus d'occidentalisation entrepris par
qui provoquent plusieurs centaines de morts. (1) Carlos, le célèbre terroriste, aurait agi le Shah. D'où le rôle d'exemple que joue le
A Tunis comme à Rabat, on accuse formel- pour le compte d'une certaine «Organisation khomeinisme pour les musulmans qui,
lement des groupes intégristes d'être derrière de la lutte armée arabe» en organisant les
cette agitation. Le roi Hassan II, dans un attentats contre le TGV. Etiquette (2) «Le Nouvel observateur», 26 mai 1980.
discours télévisé, n'a pas hésité à montrer des jusqu'alors inconnue de ceux qui suivent Professeur au Collège de France, Jacques
tracts, saisis sur des émeutiers, illustrés par avec attention l'action des groupes intégris- Berque est l'auteur de «L'Islam au défi»,
une photo de l'imam Khomeiny et dénon- tes, y compris sur le plan paramilitaire. Gallimard, 1980. 77
«Mourir vaut mieux qu'accepter l'humiliation» :
cette inscription sur la mosquée improvisée de
Neauphle-le-Château illustre parfaitement l'état
d'esprit des intégristes musulmans (ci-contre).
En haut à droite : les manifestations qui
accompagnèrent le départ de l'imam pour l'Iran,
le 31 janvier 1979. Ci-dessus: les jeunes
immigrés de la cité de transit de la Butte rouge,
à Châtenay-Malabry (Hauts de Seine), en avril1983.
entendant refuser tout autant le modèle occi- rappelle Tahar Ben Jelloun, est une religion ble de territoires de plus en plus vastes et de
dental que le modèle collectiviste, cherchent intégrée dans le quotidien, au point de deve- plus en plus diversifiés. Le califat omeyade,
une autre voie, une troisième voie, qui trans- nir culture et mode de vie». Cette définition édifié à partir de 660, est ethniquement
cende les schémas politiques pour se situer suppose que chaque acte est déterminé par arabe : Islam et arabité se confondent (5).
au plan d'une révolution culturelle. «Certes, la religion. A une journaliste occidentale, Mais pour peu de temps. A la chute des
constate Berque, l'Iran en est, aujourd'hui, Oriana Fallaci, qui s'étonne, Khomeiny Omeyades, en 750, le califat abbasside, ins-
un modèle assez pur, dans la mesure où ce répond abruptement : «L'Islam signifie tallé à Bagdad, voit s'affirmer le rôle pré-
qui s'y passe tourne le dos aux mouvements tout : y compris ce que, chez vous, on pondérant de l'ethnie et de la culture persa-
de type libéral ou de type socialiste. Mais il appelle liberté et démocratie. Oui, tout est nes, tandis que les conquêtes réalisées à l'est
ne s'agit pas seulement de l'Iran car, partout, dans l'Islam. L'Islam englobe tout. L'Islam comme à l'ouest intègrent dans le monde
l'Islam semble se tourner vers lui-même, vers est tout (... ) Si vous, les étrangers, vous ne musulman des peuples non arabes (on oublie
ce qu'il a de plus intérieur à lui-même ... Et comprenez pas, tant pis pour vous. De toute trop que, dès 711, l'armée musulmane qui
cela déclenche une force irrésistible qui sur- façon, ça ne vous regarde pas : nos choix ne conquiert l'Espagne est composée de Berbè-
prend tous les augures, met à malles Etats vous concernent pas» (4). res, commandés par le Berbère Tarik). Les
réputés les plus forts, les polices les plus effi- Dans la plus pure logique monothéiste, Arabes sont devenus, du coup, minoritaires
caces. Quand je parle de «révolution cultu- l'intégrisme musulman réclame une théocra- dans un empire cosmopolite qui, au Xème
relle», je veux donc désigner ce fait incroya- tie. Les Occidentaux qui s'en scandalisent siècle, s'étend de 1' Atlantique à la vallée de
ble : renverser, par la seule force de la rue veulent oublier que l'Eglise eut longtemps, l'Indus et à la mer d'Aral. Même si, au sein
et d'une culture - nous y voilà -, les Etats au Moyen Age, une telle prétention. Mais de cet empire, fractionné d'ailleurs très vite
les plus sûrs de leur autorité. En ce sens, c'est sans doute le surgissement d'une telle au plan politique, la langue arabe - langue
l'Iran khomeiniste annonce bien quelque conception en cette fin du XXème siècle qui du Coran - reste un ciment essentiel.
chose d'inédit». étonne et inquiète. Au vrai, elle ne peut éton- Jusqu'au jour où les Turcs ottomans pren-
L'Islam exerce une espèce de fascination ner que ceux qui ignorent tout de l'histoire nent la tête du monde musulman et, impo-
sur beaucoup d'Occidentaux. Certains sont de l'Islam. sant leur langue, réduisent les Arabes à n'être
séduits (3), la plupart inquiets. Leur inquié- Cette histoire, en effet, est dominée par plus qu'une composante, parmi d'autres,
tude naît, précisément, de ce qui fait le suc- une ambiguïté. Ambiguïté concernant les d'une oumma (communauté des fidèles)
cès de l'intégrisme musulman. C'est à dire relations entre arabité et Islam, et que reflète devenue très hétérogène .
la tranquille affirmation du caractère global, bien une expression qui traîne dans tous les C'est au sein d'un empire ottoman entré
totalisant de l'Islam. En tant que vue du manuels d'histoire : la «civilisation arabe». en décadence que se constitue, au XIXème
monde, l'Islam a réponse à tout. «L'Islam, Par «civilisation arabe», on désigne le
système politico-religieux qui, par la con- (5) A noter, cependant, que les Omeyades,
quête, a étendu à partir du VIIème siècle la qui avaient installé leur capitale à Damas,
(3) Il semble qu'environ trente mille person- «avaient adopté les traditions, les mœurs, les
religion fondée par Mohammed à un ensem-
nes se soient converties à l'Islam, en France, façons de gouverner et même le personnel
depuis une dizaine d'années. Parmi elles, politique syrien de Byzance». (Jacques
quelques célébrités, comme Roger Garaudy (4) «Le Nouvel observateur», 15 octobre Heers, «Précis d'histoire du Moyen Age»,
78 et Maurice Béjart. 1979. PUF, 1968).
siècle, un nationalisme arabe que l'on appel- modèles importés, aussi bien de l'Ouest que croyants issus de tous les horizons du monde
lera plus tard l'arabisme. Elaboré d'abord de l'Est, les intégristes musulmans menacent musulman.
sous une forme surtout culturelle avec le les leaders qui n'acceptent pas de plier la L'intégrisme est représenté, même s'il y a
mouvement de la Nahda (Renaissance), politique à la seule loi coranique. Bourguiba unité d'inspiration sur les grands principes,
l'arabisme va s'affirmer au XXème siècle est ainsi accusé d'avoir voulu réformer lesta- par plusieurs courants . Deux d'entre eux
dans le cadre des luttes contre le colonia- tut de la femme tunisienne dans un sens an ti- méritent une attention particulière, dans la
lisme. Le nationalisme arabe se définit alors islamique (adoption du divorce, interdiction mesure où ils apparaissent, de façon décla-
comme une idéologie laïque, indépendante de la polygamie), d'avoir prétendu que le rée ou non, derrière toutes les actions spec-
des forces religieuses de l'Islam. Il est ainsi Jeune d u Ramadan était «anti- taculaires récentes, actions de masse (mani-
révélateur que le parti Baas (de la «résur- économique» ... D'où les slogans lancés dans festations, débouchant souvent sur des
gence»), qui dirige aujourd'hui la Syrie et les rues de Tunis lors des émeutes de janvier : émeutes) ou actions ponctuelles (attentats).
l'Irak, ait été fondé par un chrétien, Michel «Il n'y a qu ' un Dieu unique et Bourguiba Il s' agit des Frères musulmans et du khomei-
Aflak. De même, le nassérisme n'a jamais est l'ennemi de Dieu». Au même moment, nisme (8).
fait état de références proprement confes- un prédicateur tunisien d'une mosquée de la Le fondateur des Frères musulmans, Has-
sionnelles pour étayer le rêve du région parisienne dénonçait la «contamina- san al-Bannâ, est un Egyptien né en 1906,
panarabisme. tion de l'Islam par des méthodes chrétien- près d'Alexandrie. Son père, diplômé de la
C'est cette distinction entre politique et nes ou athées, étrangères à la vraie religion célèbre université Al-Azhar, fondée en 978
religion que refusent et dénoncent de Dieu». Et , dans une réunion au Quartier et l'un des centres de la pensée musulmane
aujourd'hui les intégristes musulmans, en latin, un jeune intégriste tunisien lançait à dans le monde, était imam (chef de la prière)
expliquant que rien, pour un vrai croyant, un compatriote, étudiant communiste : de la mosquée du village. Il avait été l'élève
ne saurait échapper à la loi islamique, y com- «C'est aux gens comme vous que nous règle- de Muhammad Abduh, mort en 1908, fon-
pris les institutions politiques. Et en accu- rous leur compte les premiers quand nous dateur du «Réformisme musulman», qui
sant, du coup, les chefs d'Etats «arabes» qui aurons le pouvoir !» (6) avait pour but de revivifier l'Islam authen-
récusent l'intégrisme de complicité avec un Aujourd'hui l'arabisme, idéologie d'un tique dans le monde moderne. Muhammad
système occidental coupable d'empoisonner nationalisme purement politique, semble Abduh était lui-même disciple de Samal
l'âme des peuples musulmans. s'essouffler, et condamné à comptabiliser ses Eddine al-Afghâni, qui a parcouru le monde
Car les intégristes ont conscience de mener échecs (les conflits entre pays arabes sont musulman au XIXème siècle en prêchant
une guerre culturelle, telle qu'elle est décrite nombreux et permanents). Les illusions tout à la fois la révolte contre les pouvoirs
par Henri Gobard : «La guerre classique entretenues dans les années cinquante et coloniaux et un panislamisme modernisa-
visait au cœur pour tuer et conquérir, la soixante s'effacent, dans un monde musul- teur. Hassan al-Bannâ est ainsi baigné, dès
guerre économique visait au ventre pour man désintégré : «Echec, note Georges son enfance, dans une ambiance de piété
exploiter et enrichir, la guerre culturelle vise Corm, dans la concrétisation de toutes les musulmane . En faisant ensuite ses études au
à la tête pour paralyser sans tuer, pour con- grandes aspirations de la société : l'unité Caire, il est influencé par Rashid Ridâ, qui
quérir par le pourrissement et s'enrichir par arabe, la révolution salvatrice de la pauvreté, donne au «Réformisme musulman» une
la décomposition des cultures et des peuples» de l'exploitation et de l'oppression, la libé- orientation puritaine et intégriste, baptisée
(La guerre culturelle, Copernic, 1979). Plus ration de la Palestine, l'intégration à la pros- dès lors salafiyya (fondamentalisme) (9).
redoutable, en fin de compte, que le colo- périté, à la puissance et à la stabilité de l'Oc-
nialisme classique, parce que plus subtil, le cident( ... ) Tous ces rêves ont été pulvérisés» (8) Le phénomène qu'incarne le chef lybien
néo-colonialisme s'attaque aux mœurs, aux (7) . Mou'ammar Kaddâfi mériterait une étude
modes de vie et menace ainsi en profondeur Sur ces décombres, l' intégrisme apparaît particulière. Renvoyant dos à dos les maté-
l'identité des peuples musulmans. D'où l'im- aujourd'hui comme la seule alternative, la rialismes capitaliste et marxiste, il trace les
portance symbolique de ce que des observa- seule force capable de construire, d'unifier, grandes lignes d'une troisième voie dans son
teurs superficiels peuvent consid~rer comme sur une base purement religieuse, des «Livre vert» (Cujas, 1976), en tentant la
des détails : le port de signes distinctifs pour (6) «Le Monde», 6 janvier 1984. synthèse entre la révolution et l'intégrisme.
affirmer, afficher ses convictions- en défi (7) Georges Corm, «Le Proche-Orient (9) Cf Olivier Carré et Gérard Michaud,
aux incroyants et aux musulmans trop tiè- éclaté. De Suez à l'invasion du Liban, «Les Frères musulmans», Gallimard-
des, en signe de reconnaissance pour les 1956-1982», Maspero, 1983. Julliard, 1983.
sympathisants. Ainsi au Maroc, à la fin des
années soixante-dix, les mosquées où prê-
chent des fondamentalistes se peuplent de
jeunes barbus portant parka kaki ; à l'uni-
versité et dans les rues, de nombreuses jeu-
nes filles, Sœurs musulmanes, portent une
longue robe stricte et le hijab - le voile isla-
mique. Ce sont les signes de l'asservissement
à l'Occident qu'il faut refuser et détruire, y
compris au plan vestimentaire.
C'est pourquoi, si le drapeau américain est
brûlé dans les rues de Téhéran, à Tunis on
incendie les agences de voyages, les banques,
Air France, les parfumeries, les supermar-
chés, une boutique à l'enseigne de la «Dolce
vita». Au Maroc, des tracts dénoncent la
dégradation des mœurs et la corruption que
tolère, voire encourage, le régime. Beaucoup
de jeunes issus de milieux modestes, déçus
par les partis politiques de gauche, sont
séduits par la radicalité du discours
intégriste.
Désormais, mettant en accusation les Manifestants réclamant l'extradition de Bani Sadr devant l'Ambassade de France à Téhéran. 79
Ci-contre : manifestation
anti-américaine
à Téhéran, pendant la
prise d'otages à
l'ambassade des Etats-
Unis. Ce pied-de-nez
islamique à l'Oncle Sam,
qui devait définitivement
ruiner la carrière de
Jimmy Carter, a fait
prendre conscience au
monde entier de la
profondeur et de
l'importance des
mutation religieuses
et politiques qui
secouent l'Iran et )
l'Islam tout entier.
C'est le moment, dans les années vingt, sifiées, allant de l'association de bienfaisance vos activités propres arrêtées, vos maisons
où Ibn Saoud, s'appuyant sur la doctrine à des structures destinées aux jeunes, aux soumises à perquisition, etc. De fait, la
puritaine de Muhammad Abd al-Walrhab, femmes, au monde du travail, etc. Un «orga- période de votre épreuve durera longtemps.
qui vécut au début du XVIIIème siècle, cons- nisme spécial» est chargé de l'armement et Mais Dieu a promis qu'il assisterait ceux qui
truit 1' entité politique et religieuse qui devient de l'entraînement d'unités combattantes. combattront pour le bien».
en 1929le royaume d'Arabie Séoudite. L'an- C'est aux meilleurs des Frères qu'est desti- Bannâ était bon prophète : à la suite de
née même où en Afghanistan le roi Ama- née cette structure militaire, car avant d'ac- troubles sanglants organisés par des étu-
noullah, qui voulait suivre le modèle d' Ata- céder au rang de «Frère combattant», il faut diants Frères musulmans, les Frères sont dis-
türk en modernisant et occidentalisant son faire ses preuves et suivre les degrés d'inté- sous par décret militaire. Après l'assassinat
pays, est contraint d'abdiquer sous la pres- gration prévus par Bannâ : Frère assistant, de l'auteur du décret par un Frère, Bannâ
sion du clergé musulman révolté. Comme on Frère affilié, Frère actif. est assassiné à son tour le 12 février 1949.
le voit, l'intégrisme n'est pas, au sein de l'Is- Les Frères qui iront combattre en Pales- Lorsque Nasser arrive au pouvoir, en 1952,
lam, un phénomène nouveau ... (10) tine, contre les sionistes, puis dans la zone il continue à considérer les Frères comme il
Devenu instituteur à Ismaïlia, «ville de la du canal, contre les Anglais, réalisent ainsi l'a fait du temps où il n'était qu'un officier
Compagnie du canal de Suez, ville de l'An- ce que Bannâ définit comme le degré comploteur, c'est-à-dire comme des compa-
glais, ville symbole de l'humiliation égyp- suprême de l'engagement, la guerre sainte : gnons de route capables de lui apporter le
tienne, arabe, musulmane» (11), Bannâ «Ce que j'entends par la guerre sainte, c'est soutien populaire qu'il n'a pas. Puis, à par-
fonde avec six camarades, qui travaillent le devoir qui doit durer jusqu'au jour de la tir de 1954 - et jusqu'à sa mort, en 1970 - ,
dans les camps militaires anglais, un petit résurrection et qui est visé par cette parole jugeant qu'il n'a plus besoin d'eux, il les per-
groupe qui prend le nom de Frères musul- de l'Envoyé de Dieu - que sur lui soient la sécute férocement.
mans. «Nous fîmes, raconte Bannâ, le ser- paix et la bénédiction de Dieu - : «Celui Aboutissement logique : le nationalisme
ment de vivre en frères qui agissent pour l'Is- qui meurt sans avoir fait campagne et sans arabe laïciste que représente le nassérisme,
lam et qui combattent pour lui». avoir eu l'intention de partir en campagne, mais aussi le baassisme, est incompatible
Les Frères musulmans se développèrent meurt d'une mort des temps du paganisme». avec le fondamentalisme des Frères. Vieux
rapidement, en grande partie grâce à l'inces- Le premier degré de la guerre sainte consiste problème, qu'a connu l'Europe du Moyen
sante action missionnaire conduite par à expulser le mal de son propre cœur ; le Age : le pouvoir politique doit-il comman-
Bannâ et à l'enthousiasme fanatique qu'il degré le plus élevé, c'est la lutte armée pour der ou obéir au pouvoir religieux ? Question
savait insuffler à ses recrues . Ce chef cha- la cause de Dieu. Les degrés intermédiaires impie pour les intégristes, puisqu'il s'agit
rismatique fait prononcer à ses nouveaux sont le combat par la parole, par la plume, d'islamiser la vie en son entier, y compris les
partisans un engagement qui se termine par la main et la parole de vérité que l'on institutions, les structures. Les pouvoirs qui
ainsi : «1 e crois que le musulman a le devoir adresse aux autorités injustes. Notre mou- s'y refusent doivent être donc tout naturel-
de faire revivre l'Islam par la renaissance de vement d'apostolat ne peut vivre que par le lement détruits. C'est ce qu'ont entrepris,
ses différents peuples, par le retour de sa combat. A la mesure du caractère sublime depuis trente ans, les Frères musulmans,
législation propre, que la lumière de l'Islam de notre apostolat et de l'étendue des hori- dont le développement n'a pas été entravé
doit couvrir le genre humain et que chaque zons qu'il embrassera seront la grandeur du par la mort de Bannâ, devenu le martyr dont
musulman a pour mission d'éduquer le combat que nous mènerons pour lui, l'élé- il faut suivre l'exemple. L'assassinat de
monde selon les principes de l'Islam. Et je vation du prix qu'il faudra payer pour le sou- Sadate, en octobre 1981, a frappé un leader
promets de combattre pour accomplir cette tenir et la grandeur de la récompense pour dénoncé comme traître à l'Islam. De même
mission tant que je vivrai et de sacrifier pour ceux qui auront bien travaillé. «Menez com- en Syrie, la tentative de soulèvement du
cela tout ce que je possède». bat pour Dieu comme il le mérite» (Cor. prytanée d'Alep, en 1977, puis l'insurrection
En 1948-1949, forts d'un million de mem- XXII, 78). Par cela, tu sauras le sens de la de Hama, en février 1982, étaient dirigées
bres en Egypte et d'autant, sans doute, devise que tu dois toujours garder : «La contre l' «impie» Haféz El-Assad, qui a d'ail-
répartis dans d'autres pays musulmans, les guerre sainte est notre voie» .. .». leurs déclenché une répression sanglante
Frères disposent d'organisations très diver- Cette guerre sainte, beaucoup de musul- (plusieurs milliers de morts à Hama) .
mans sont encore incapables d'entendre son Si on retrouve les Frères musulmans der-
(JO) Tout au long de l'histoire de l'Islam appel, dit Bannâ. Il faut donc leur ouvrir les rière la plupart des actions d'éclat menées
apparaissent des pulsions périodiques d'in- yeux, et cela malgré des autorités officielles au nom de l'intégrisme, le courant khomei-
tégrisme, sous des formes d'ailleurs très réticentes, voire hostiles, au message de niste est lui aussi très actif. Chiite (12), l'Is-
diverses qu'on ne peut, faute de place, analy- vérité. Les Frères doivent donc se préparer lam khomeiniste a aujourd'hui, pour beau-
ser ici. à agir dans l'incompréhension, en subissant coup de musulmans, le prestige d'un mou-
(11) Olivier Carré et Gérard Michaud, op. la répression : «Vous serez emprisonnés, vement qui a tenu en échec et ridiculisé le
80 cit. détenus, exilés, vos propriétés confisquées, «satan» américain, et qui est intransigeant
sur les principes - en particulier en ce qui Arafat en ligne de mire (ci-contre) :
concerne la nécessaire tutelle de la loi cora- ce dessin de Wiaz résume parfaitement
nique sur l'organisation et le fonctionnement l'état de délabrement d'une opinion
des structures politiques. «Il est juste, assure publique occidentale prête à avaler
Khomeini, que la plus haute autorité reli- les couleuvres les plus sanglantes
gieuse assure les fonctions de Premier minis- au nom de la solidarité
tre ou de président de la République pour transatlantique. Ci-dessous :
qu'on ne s'éloigne pas de la loi, c'est-à-dire manifestation d'enfants-soldats à
du Coran». La rigueur fondamentaliste Téhéran contre l'impérialisme américain.
représentée par Khomeini rejoint celle des En bas, à gauche : slogan placardé
Frères musulmans, et se veut épuratrice : par les étudiants islamiques en France
«Dans l'Islam, nous voulons mener une poli- lors de l'occupation de l'ambassade
tique qui purifie la société et, parce que c'est d'Iran à Paris, en 1979, en vue de
nécessaire, il nous faut punir ceux qui por- soutenir la prise d'otages des
tent le mal en corrompant notre jeunesse. diplomates américains à Téhéran.
Que cela vous plaise ou non, nous ne pou- En bas, à droite : vitrine familière
vons supporter que les méchants répandent dans le quartier de Barbès, à Paris.
leur méchanceté( ... ) Oui, ils doivent être éli- Cette «libraie arabe islamique» joue
minés, arrachés comme les mauvaises her- un rôle de terre d'asile pour croyants-
bes. Ce n'est qu'en les supprimant que le militants égarés en milieu inhospitalier.
pays se purifiera».
De même qu'il faut purifier l'intérieur, il
faut porter la purification, par le fer et le feu,
chez l'ennemi extérieur. C'est le rôle des
commandos formés d'hommes-suicide, sur-
nommés au Moyen-Orient les «amoureux du
martyre». Derrière la signature du Djihad
islamique, qui a marqué les attentats spec-
taculaires des derniers mois, ce sont eux que
l'on trouve. Ils sont regroupés en quatre
mouvements (Amal, Addaoua, Al-âmal al-
islami, Moujahidine) qui reconnaissent tous
pour guide suprême l'ayatollah Khomeini .
Le cerveau de l'organisation est à Téhéran,
avec des antennes à Damas et à Baalbek.
Certains camps d'entraînement sont situés
dans la Bekaa, d'autres en Iran (à Tabriz,
Qom, Ispahan, Ahwaz). Les recrues- pour
la plupart des adolescents - , le front ceint
d'un bandeau rouge, sont des Iraniens, mais
aussi des Irakiens, des Maghrébins, des Mal-
gaches, des Nigérians, des Zaïrois. Les ins-
tructeurs militaires sont syriens, libyens,
yéménites -voire européens-, mais les
commissaires idéologiques sont des Iraniens,
qui enseignent la religion. Ou des Irakiens
· ùliés au khomeinisme, tel Mohamed Taki
: 1-Moudarissi, qui lance aux hommes-suicide
, 'Al-âmal al-islami : «Nous arrivons à la fin
lu monde. Les présidents et les ministres
:'entre-dévorent. Les militaires sont des traî-