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Il AIR FRANCE
Sentir le monde plus proche.
2
éditorial
éléments
Notre fête de Noël pour la
civilisation européenne
C'est la nuit la plus longue, et le jour le plus court. C'est la promesse du journal bimestriel
renouveau. C'est la fête des clans et des ligÏl.ées. C'est Noël, avec ses coutumes, ses publié par le Groupement
croyances. Ses souvenirs. Sa beauté. · de Recherche
et d'Etudes pour la
Civilisation Européenne
Par opposition à ceux du solstice de juin, les rites du solstice d'hiver -l'antique (G.R.E.C.E.)
Jul/Joel, dont Noël est l' «héritier» - se célèbrent surtout au sein de la famille. Mais
ce mot peut s'entendre au sens large. n y a aussi des familles spirituelles. Dans cette
•
fête surgie du fond des âges, spontanée, presque instinctive, où le cœur de l'homme
redevie,nt comme celui d'un enfant, comme s'il voulait, lui aussi, mourir et renaître
d'un coup, nous voulons voir une fête de notre famille de pensée.
direction générale :
Roger Lemoine
C'est le moment où tout s'arrête. La nature semble reprendre son souffle, et l'on (responsable de la publication)
ne sait si le soleil brillera de nouveau. C'est la fête de l'espoir, mais aussi de et Jean-Claude Valla
l'inquiétude. Rassemblés autour du feu, les hommes communient avec cette nature rédacteur en chef :
qui se repose en vue d'un nouveau départ. lls cherchent, eux aussi, à faire retour Jean-Claude Valla
sur eux-mêmes -avant un nouvel élan. assisté de
Laurence Terry
Mais c'est aussi la fête de ce qui recommence. Ce n'est pas un hasard si, à Rome,
le visage bifrons du dieu Janus ouvrait et fermait les années. Les saisons qui éditorialiste :
Robert de Herte
s'enchaînent aux saisons, comme les générations aux générations, sont un symbole
de l'Eternel Retour. Noël apporte la certitude que ce qui fut sera, que ce qui a été rédaction:
reviendra, que le passé n'est que la mémoire du futur, que la roue du temps, en tous Lucien Chanteloup
sens, tourne éternellement. François Dirksen
Eric Dumesnil
Guillaume Faye
Ainsi, en cette période de l'année, toutes les dimensions du temps se trouvent · Pierre Gripari
associées. Les mêmes événements sont à la fois des souvenirs et des prémonitions. Joël Lecrozet
Retour Eternel qui permet de «prévoir» ce qui eut lieu, et de se «souvenir» de ce Jean Mabire
qui viendra. Retour - mais non répétition. Car c'est toujours le même soleil, et Eric Saint-Léger
c'est toujours un autre soleil. Le passé ne se reproduit pas. Mais il revient dans les Patrice Sicard
'exemples qu'il nous donne. Fabrice Valclérieux
Jean Louis Voisin
Les idées pures sont grises et inutiles. Une idée n'est vraie, ne devient Vfaie que rédaction-administration :
lorsqu'elle est vécue. Nous ne sommes pas de ceux qui négligent les fêtes, et qui ne 130, rue de la Pompe
célèbrent aucun rite. Mais au contraire, nous intégrons la fête à la vie quotidienne. 75116 PARIS
Nous lui redonnons son sens véritable, celui d'une communion entre membres d'un Tél.: 727.15.~7 et 723.82.86
même peuple, d'une nostalgie du merveilleux, d'une épiphanie de la beauté. Un
Noël de l'âme. réalisation technique :
«La Source d'On
Enfin, Noël est la fête de ce qui ne meurt pas. Non de ce qui vit, mais de ce qui à Marsat (Puy-de-Dôme)
sur-vit. Dans la nuit, la nature peut sembler morte, et tout paraître sans vie. Mais la Commission pariroire :.55291
nuit a son secret, elle a sa vérité. Sous le gel, la vie s'apprête à renaître, plus forte
encore des épreuves qu'elle a endurées. Et l'hiver n'annonce pas seulement un conditions d'abonnement :
printemps, mais des milliers et des milliers de printemps qui viendront. ·voir pages jaunes
Nous ne sommes pas aujourd'hui à l'une des pages lumineuses de notre histoire. Çr6dit photo :
Nous vivons l'hiver de la pensée, plus que le printemps du renouveau. Mais nous · J;.Muscat · (1); J;.. Monier (4,
pouvons être, au cœur de l'hiver, à l'image de ce par quoi le printemps revient. 5, 29), H. Roger-Viollet (12,
Noûs pouvons être le gage de ce qui revient. Nous pouvons tlansformer l'espoir en 26, 27, 29, 30, 36, 39), Keys-
certitude. Car l'espoir n'est rien d'autre que la confiance lorsqu'une fois encore, elle tone (18, 36), Archives (7, 8,
renaît de la volonté. 9, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17'
20, 23, 25, 26, 32, 35, 38),
Voici Noël. Le soleil reviendra. J. de Bonnot (19), Ed.
Simoën (40), Rapho (1, 22,
Robert de HERTE 30). 3
greee-informations
4
sociétê
1 LA PESTE COMMENT
tVITER
1
1 BLANCHE LE SUICIDE
DE WCCIDENT
Il ne faut pas se fier aux réputations. On croyait que le journaliste Georges Suffert, «homme de gauche», et le .
professeur Pierre Chaumi, «homme de droite», ne pourraient jamais se rencontrer. Ils se sont retrouvés
récemment pour écrire un livre et pour méditer sur le destin d'un Occident qu'ils reconnaissent tous deux
comme profondément malade. Pour chercher également à connaître quelle est cette maladie qui nous affaiblit.
Dans «La peste blanche», Pierre Chaunu et Georges Suffert posent lucidement le diagnostic, avant d'envisager la
moindre thérapeutique. Louis Pauwels nous dit pourquoi ce livre passionnant est aussi un livre nécessaire.
Georges Suffert a entrepris de lutter En 1974, Suffert rompait avec l'intel- Enfin, il y a la sinistrose généralisée.
contre une maladie de l'Occident que, ligentsia, c'est-à-dire avec le clergé de Elle s'applique à toute la civilisation mo-
dans ma Lettre ouverte aux gens heureux, l'église du pessimisme. Son pamphlet derne, issue de l'Occident. Si vous cons-
j'ai appelée la sinistrose. Qu'est-ce que la contre Les intellectuels en chaise longue tatez les formidables réalisations de l'es-
sinistrose ? J'en ai lu une excellente défi- (1) esqùissait une typologie des grands prit de type occidental en un siè-cle, on
nition dans un article d'Alfred Sauvy : prêtres du désespoir et de la révolte irres- vous répond : apocalypse. Vous dites :
«Le dernier quart de siècle en France à vu ponsable. Ce pamphlet peut se résumer progrès. On vous réplique : libération.
le cumul paradoxal du progrès le plus comme suit : une conscience qui s'en- C'est-à-dire : «Arrêtez le monde, je veux
étendu, et de la plus forte crise de mécon- deuille parce que c'est la mode, et unique- descendre)). Vous parlez des réussites. On
tentement. Ce cumul dangereux, qui peut ment parce que c'est la mode, est une vous rétorque :. possible, mais ça va cra-
tourner à l'explosion, ou à une dissolu- conscience damnée. quer ; il y a une fatalité vengeresse, qui
ti,on ' à l'italienne, est dû à un fait essen- est ·une justice suprême. La justice su-
tiel : la non-information et la non- prême veut qu'on échoue dans tout ce
La sinistrose s'applique de préférenc~ qu'on réussit)) .
conscience)).
aux sociétés libérales. Sur 142 nations
Il y a non-information quand le voile dans le monde, 118 sont régies par des En 1975, Georges Suffert a fait publier
des pollutions idéologiques nous empêche dictatures, 24 seulement fonctionnent en et a préfacé un ouvrage collectif : Les
de voir les choses comme elles sont. Il y a régime de libre économie et de libre pen- terreurs de l'an 2000 (2). Il s'agissait des
non-conscience quand un sentiment sée. Le dégoût d'eux-mêmes, que pro-
d'échec fatal, joint à un vague messia- fessent les hommes libres, est l'espérance (1) «Les intellectuels en chaise longue» .
nisme (rien ne va plus, il faut «changer la des tyrans. Comme telle, la sinistrose est Plon, 1974.
vie))) détruit les notions de défi, d'effort l'arme la moins chère et la plus efficace (2) «Les terreurs de l'an 200011. Hachette,
et de volonté. dans la guerre contre les démocraties. 1975. 5
société
+
années, dont deux ouvrages torrentiels d'intelligence informée.
dans la seule année 75-76: La mémoire Ils sont tous deux chrétiens. Je leur
de l'éternité et Le refus de la vii~. Cette poserai une question. Le refus du monde
production précipitée s'explique. Chaunu (la vallée de larmes, l'Apocalypse, le Juge-
a quelque chose à dire. Et, plutôt, à crier. ment, le millénarisme, etc.) n'est-il pas
Hauptstrasse 31
D:2096 [Link] précisément, judéo-chrétien ? La civilisa-
Quand j'ai publié ma Lettre ouverte, tion romaine n'a-t-elle pas été détruite de
Catalogue sur simple demande l'intérieur par le judéo-christianisme? Et
j'ai dit que l'idée d'un étouffement du
'lllleimledriefl ber Sluytennan.G;mp~ili globe par la surpopulation explosive était le néo-christianisme d'aujourd'hui, qui se
une idée fausse. On m'a traité de zigoto. conjugue avec le marxisme, n'est-il pas, en
. C'était le moment où Chaunu faisait sa partie, responsable du climat de refus de
la vie, de désespérance et de contes-
Ll\
découverte.
La découverte de Chaunu, c'est, qu'en tation ? C'est une question et elle est de
réalité, il s'est produit, dans l'Occident, taille ...
un effondrement de natalité sans précé- Mais, ce débat mis de côté, le livre de
dent, au cours des années 69-72. Cet Suffert et Chaunu m'apparaît d'une im-
librairie prévoit 0,6% en 1985. Cela signifie tout quatre enfants par famille, mesure
simplement que nous risquons de dispa- d'urgence. Mais comment changer le cli-
raître, comme la civilisation romaine s'est mat mental, qui est la cause essentielle du
effacée par déclin démographique (la po- déclin démographique ? Chaunu dit que
.Neuf-Occasion pulation tomba de 8 à 1 dans le bassin
occidental de la Méditerranée) ou comme
le pouvoir, dans ce domaine, appartient
aux ecnvams, aux journalistes, aux
Achat-Vente les Amérindiens après la conquête espa-
gnole (80 millions en cinquante ans, un
hommes de la communication. Le
quatrième pouvoir est le premier, dès lors
· dépositairè d'ELEMENTS sixième de l'humanité). qu'il s'agit de la conscience collective.
Dans les pays non développés, il y eut Permettez-moi d'user de ce pouvoir en
11 rue Saint~Martin une explosion démographique à partir des vous enjoignant de lire La peste blanche.
7$004 Paris - 'él. : [Link] années 40. Cette explosion est due à la Louis PAUWELS
médecine moderne qui réduisit la morta-
lité. Le taux de croissance, qui avait été
de 1 pour 1 000 pendant des millénaires, Pierre Chaunu et Georges Suffert : «La
est brusquement passé à 2 et 3 %. Cet peste blanche - comment éviter le suicide
énorme accident dans l'évolution démo- de l'Occident». Gallimard (Coll. «L'air du
6 graphique, nous a fait croire qu'en 2100 temps»), 262 pages, 37 F.
7
Noël
raculeux)) : la naissance de Jésus, son était déjà la date de la naissance de Mi- de pair avec la mention de la naissance du
baptême dans les eaux du Jourdain et thra et la fête de Sol invictus. Le fait est Christ et l'indication «naissance de
l'épisode des «noces de Cana)) avec la d'ailleurs admis par certains auteurs Mithra)).
transmutation significative de l'eau en chrétiens. Credner écrit : «Les Pères trans- A cette date, .toutefois, aucune
vin. Ces deux derniers épisodes prolon- férèrent la commémoration du 6 janvier cérémonie particulière n'est en vigueur.
gent, d'une part, les cérémonies aqua- au 25 décembre, parce que la coutume L'affirmation selon laquelle la «fête de
tiques d'Osiris (fils, lui aussi, d'un dieu et païenne voulait qu'on célébrât à cette Noël)) aurait été instituée par le pape
d'une mortelle) et les fêtes du Nil; et, date la naissance du soleil, en allumant Jules Ier ( 337 -352) ne repose sur aucun
d'autre part, la tradition grecque et des cierges en signe de joie, et que les document épigraphique precis. La
égyptienne rattachée au symbolisme des chrétiens prenaient part à ces rites et à célébration de Noël est plus probable-
«noces)) du dieu solaire avec les eaux, et, ces réjouissances. Lorsque les docteurs de ment née sous Honorius, qui régna en
à cette occasion, de la transformation par l'Eglise virent combien les chrétiens res- Occident de 395 à 423. C'est alors en
le dieu de l'eau en vin. taient attachés à cette fête, ils prirent la effet que la fête commence à être mise
Au IVème siècle, tout l'Orient chrétien décision de faire célébrer la Nativité ce sur pied d'égalité avec Pâques et l'Epipha-
célèbre donc la naissance de Jésus le jour-là)) (De natalitiorum Christi Origine, nie - cette dernière continuant cepen-
6 janvier. En 386, il est décidé officiel- in Zeitsch, Hist. Theo/. III, 1833). dant à rappeler l'épisode des «rois mages))
lement que les deux grandes fêtes chré- La première mention latine du (en même temps que les <<noces de Cana))
tiennes sont Pâques et l'Epiphanie. Méli- 25 décembre comme fête de la Nativité et le baptême dans le Jourdain).
ton de Sardes compare le Christ à Hélios : remonte à l'an 354. Elle figure sur le En 440, l'Eglise décide officiellement
«Lorsque le soleil avec les étoiles et la calendrier de Philocalus, qui fut publié de célébrer la naissance du Christ à la
lune se baignent dans l'océan, pourquoi le pour la première fois en 1850, par l'histo- date du 25 décembre . Celle-ci deviendra
Christ ne pourrait-il pas être baptisé dans rien Theodor Mommsen - avant d'être une fête d'obligation en 506, au concile
le Jourdain ? Le roi du ciel, le prince de longuement étudié, en 1888, par Josef d'Agde, et Justinien en fera un jour férié
la création, le soleil levant qui apparut Strzygowski (Kalenderbilder des Chron. en 509. Parallèlement, en 450, le pape
aussi aux morts de l'Hadès et aux mortels vom Jahre 354). Le 25 décembre y est Léon le Grand définit l'Epiphanie comme
de la terre - comme un véritable Hélios, marqué comme Dies natalis Salis invicti, la «fête des mages)). A Milan, Ambroise
il est allé vers les hauteurs du ciel)).
Mais à cette date, en Occident, une
autre tradition s'est faite jour. La nais-
sance du Christ a été fixée au 25 dé-
cembre. Cette décision a eu des motifs
très comparables à ceux qui inspirèrent
les chrétiens d'Orient. Ici, ce n'est pas
Osiris ni Dionysos qui sont en cause, mais
la vieille tradition indo-européenne des
rites du solstice d'hiver, et, par ailleurs,
les pratiques liées au culte de Mithra.
Depuis les temps immémoriaux, le
solstice d'hiver a constitué l'une des plus
importantes fêtes des peuples indo-
européens - et elle a survécu dans toutes
les cultures qu'ils ont créées. Durant cette
période (les «Douze-Jours))), qui marque
le moment où les nuits sont les plus
longues de l'année, les ancêtres· des Euro-
péens célébraient le prochain retour du
Soleil et la renaissance de la vie qui ne
meurt pas.
A Rome, le mithriacisme faisait en
outre une dure [Link] au christia-
nisme primitif. Or, la (re)naissance de ·
Mithra -était fêtée tous les ans le 25 dé-
cembre, soit en plein milieu de la période
du solstice, peu de temps après les Satur-
nales. C'est également ce jour que l'on
célébrait, sous l'Empire, la fête du «Soleil
invaincu)) (Sol invictus). A cette date,
rapporte Macrobe, on tirait d'un sanctu-
aire une divinité du soleil, figurée comme Mithra sacrifiant le taureau, d'après un relief romain du Ilème siècle de' notre ère
un enfant nouveau-né. (Les enseignes de (Musée du Louvre). A Rome, la naissance de cette divinité indo-aryenne était
l'empereur Julien portaient aussi la dédi- célébrée tous les 25 décembre. Ce jour, situé en plein milieu de la période du solstice
cace Soli Invicto ). d'hiver, était également la fête de «Sol invictus», le soleil invaincu. Ce n'est pas un
Lorsque l'Eglise, vers la fin du hasard si les Pères de l'Eglise décidèrent de fixer la commémoration de la naissance
IV ème siècle, voulut commémorer de fa- du Christ au 25 décembre. «La coutume païenne, écrit un auteur chrétien, voulait
çon distincte la naissance du Christ et son qu'on célébrât à cette date la naissance du soleil, en allumant des cierges en signe de
baptême dans le Jourdain, célébrés joie.. . Les chrétiens prenaient part à ces rites et à ces réjouissances. Lorsque les
jusqu'alors conjointement à la date du docteurs de l'Eglise virent combient les chrétiens restaient attachés à cette fête, ils
6 janvier, elle transféra tout natu- prirent la décision de faire célébrer la Natavité ce jour là» («De Natalitiorum Christi
rellement la Nativité au 25 décembre, qui Origine», in Zeitsch, «Hist. Theol.» III, 1833). 9
Noël
commémore ce jour-là le baptême du S'adressant à ses contemporains, saint commémoration du baptême dans le
Christ. Au début du Vème siècle, dans la Augustin (Sermons, CXC, 1) les supplie Jourdain sera renvoyée au 13 janvier. En-
Haute-Italie, l'Epiphanie est appelée la de ne point révérer le 25 décembre fin, en 1972, l'église romaine, rompant
«fête des trois miracles» ( = venue des comme un jour uniquement consacré au complètement avec la tradition, abandon-
mages à Bethléem, baptême de Jésus, eau Soleil, mais aussi en l'honneur de Dieu. nera la date fixe du 6 janvier, en faisant
changée en vin). Au début du Vlllème siècle, Bède le de l'Epiphanie (apparemment à des fins
De façon très révélatrice, le transfert Vénérable (Hist. Eccles.) rapporte qu'en «œcuméniques») une simple fête mobile.
de la Nativité du 6 janvier au 25 dé- 601, le pape Grégoire 1er enjoignit aux Le caractère originellement païen de la
cembre coïncide avec l'implantation du missionnaires anglais, notamment Melitus fête de Noël a souvent été mis en cause
christianisme en Europe et son triomphe et Augustin de Cantorbery, de s'employer par les extrêmistes de la foi. Sous Crom-
à Rome, et avec l'abandon progressif des à détourner de leur sens d'origine les cou- well, les célébrations de Noël furent inter-
rites orientaux. Aux IVème et tumes païennes les plus enracinées, plutôt dites dans toute l'Angleterre, du fait de
Vème siècles, il en résulta un violent con- que de les combattre ouvertement. «Ne l'hostilité des puritains à l'endroit de tout
flit entre l'église d'Orient et l'église latine. détruisez pas les sanctuaires où trônent ce qui pouvait rappeler ce caractère d'ori-
Les communautés chrétiennes d'Arménie les idoles, écrivait ce pape, mais seule- gine ; elles ne furent rétablies qu'en 1660,
et de Syrie, notamment, furent horrifiées ment les idoles qui sont dans les sanc- après la restauration de Charles II. En
du choix du 25 décembre, jour reconnu tuaires. Consacrez l'eau placée dans ces Ecosse, Noël, considéré comme «fête
pour être foncièrement «païen». Elles temples ; dressez-y des autels .. de façon à païenne», fut interdit en 1583, et des
accusèrent les «Occidentaux» d'idolâtrie ce que le peuple, voyant que ses temples sanctions furent appliquées aux «contre-
et décidèrent de rester fidèles au 6 janvier ne sont pas détruits, renonce à ses erreurs venants» pris sur le fait. Aujourd'hui en-
-oubliant apparemment les origines tout et reconnaisse et adore le vrai dieU>>. core, certaines sectes chrétiennes, comme
aussi païennes de cette dernière date. Par Ultérieurement, on assistera en Occi- les Témoins de Jéhovah (cf. leur journal,
la suite, certaines finirent par se sou- dent à un nouveau dédoublement des Réveillez-vous!, du 8 décembre 1974), se
mettre- tandis qu'en Europe, la tradi- rites du 6 janvier. Perdant de plus en plus refusent à célébrer Noël.
tion était peu à peu unifiée (d'anciens de son importance, l'Epiphanie ne sera
textes liturgiques ayant trait à J'Epi- plus que la «fête des (rois) mages». La Alain de BENOIST
phanie furent même «corrigés>> pour tenir
compte des innovations), et que les
prêtres, rappelant opportunément que la
•
Bible appelle le Messie le «SoleiLde Jus-
. tice» (Malachie, IV, 2), célébraient «la
lumière née de la lumière» (lumen de
lumine), expression d'ailleurs reprise de la
tradition mithriaciste («la flamme née de
la flamme»).
En Orient, l'Epiphanie n'en gardera
pas moins une importance qu'elle n'aura
I 1neestvoient
mille et une façons d'évoquer Noêl. Les mauvais esprits
derrière les amoncellements de cadeaux qu'insultes
jamais en Occident. Dans l'empire byzan- à la misère, et les bon ries consciences oublîent bien [Link] que Noêl est aussi la ïete
tin, l' «eau de l'Epiphanie» sera longtemps , des marchands. Nous,négligeron$ quant à nousJesuns et les autres.
bénite et remise aux fidèles. L'évêque de Lès trouble~iete et les oublieux pour nous contenter de nous souvenir.
Jérusalem participera, dans la nuit du 5 C~r Noël e$tàussi et surtout, pat delà la croyance chrétienne de la Nativité que
au 6 janvier, à la célébration d'un culte à
Bethléem. L'église arménienne, soumise
chacun peut,selon saÇ[Link] ou~[Link]'îete de l'espoir. Au nord de
au rite jérusalémite, rejette encore aujour- , Fflurope,)à gù l'hivët'est plus rude et la nuîtptusl~~gue,la tete de Noël porte
i .. tQ:lÙours ler)'O$sde Jul, c'est la ïete du solsti~ d'.biver;~ancestrale, inscrite telle urie
d'hui la date du 25 décembre. Et les
coptes chrétiens célèbrent toujours, à la '· O:Ï•élue indélêbiledaï[Link] mental collectif d'un peuple.
date du 11 Tybi, l' Aïd-el-Ghitas ou «fête · ft 'est de ce'Noël que nous voulons nous rappeler. Un Noël, un Jul qui
de l'immersion>>. \lsignifiequ'une saison commence, que. la terre se durcit, que les
, arbres s'engootdissentet que les êtres se tapissent. Un Jul qui signifie que derrière.
Ie8 apparences de la mort ce n'est jamais que la vie ,qui sommeille prête à renaître.
Cette vie, les peuples du nord de J'Europe' la. symbolisent. Dans leur petite tour de
,· terre. cuite, dans~ ~our de Jul~ une bougie se consume. C'est celle de rannéè qui
rtllîi~Jrt,de la yie qui s'éteint. Au sommet deJatollf'deJul, une autre bougie
s'~jlurne Pûi~t sa fl~~e à celle qui s'endor~. c·~~.[Link] année qui
s~~aire, ç·~rllJ..vleqOirenaît. · .· J·
Au IVème siècle, saint Ephrem célèbre
l'Epiphanie en ces termes étonnants: «Le Lê cycle dela~l'iepoursuitson cours. Malgré l~ apparences, malgrétou.t. .
Soleil est victorieux et les pas par lesquels
il s'élève représentent un mystère.
L è mê~ cycie ~ime ~otre espèce. A?·~ernier so~tne du vieillard
succède le prerruer crt de 1'enfant qut vtent de ~~~tre.
Voyez: il y a douze jours depuis qu'il •· Pourtant ce. qui différencie notre espèce de la Nature, c'est qu'elle a lè choix, et
s'élève dans le ciel et aujourd'hui nous ' qu'elle peutdécider de laisser la bougie du bas s'éteindre sans alhimer celle du
voici dans le treizième jour. Symbole par- haut. C'est aujourd'huile mal qui semble frap~r rEurope, dont les enfants
fait du Fils et de ses douze apôtres. Vain-
cues les ténèbres de l'hiver, pour montrer , commencent .à naître moins que les vieillards· ne meurent.
que Satan est vaincu. Le Soleil triomphe ' [Link] est là, n'y pensons plus. Et rallumons une nouvelle vie à la flamme de la
pour montrer que le fils unique de Dieu 'lie qui s' étein't.
célèbre son triomphe !» (Hymne à l'Epi-
10 phanie, strophes 11~12).
Noël
Ne pas oublier que chaque réfugiés alsaciens. Beaucoup ne du monde)). Plus tard, les On peut aussi la poser sur un
province a les siennes : blanc de provinces françaises ne Saxons auront, eux aussi, un coffre ou sur une table.
et noir, la Bretagne. Noir et l'ont adopté qu'après la der- arbre sacré : l'Irminsul. Cette couronne est faite
jaune, la Flandre. Rouge et nière guerre. Mais il s'est im- Aujourd'hui, dans tous les avec une armature circulaire
blanc, l'Alsace. Bleu et jaune, posé aujourd'hui dans tous les foyers européens, le sapin re- rigide, cercle de base d'une
l'Ile de France, etc. foyers et constitue un des noue avec une très vieille tra- carcasse d'abat-jour ou cer-
Les feuillages peuvent éga- plus représentatifs symboles dition et retrouve son carac- ceau d'enfant en bois. Son
lement être rehaussés par de populaires du solstice d'hiver. tère sacré. On le choisit le diamètre peut varier de 0,50
petits objets de paille tressée plus haut possible, de préfé- à 1,50 rn, selon la taille de la
et nouée de ruban rouge à la rence avec ses racines, afin de pièce où elle est disposée. La
mode suédoise. On retrouvera le replanter ensuite. Il est carcasse est garnie avec de la
ainsi la «trinité)) des animaux décoré de rubans de couleurs, paille (paillons à bouteille par
sacrés indo-européens : le che- de guirlandes, de bougies (évi- exemple), liée avec de la can-
val, le sanglier et le bouc. ter les lampes électriques !), netille, ou fil de laiton de
de boules multicolores et fleuriste. Elle est ensuite
Le gui d'objets de paille tressée à la décorée avec du feuillage
Une grosse boule de gui manière scandinave. En haut vert : branches de sapin ou de
décore la porte de la maison, du sapin, est placé un sym- houx. Les branches sont éga-
à l'extérieur. On la suspend bole solaire : soleil de paille lement liées avec de la canne-
avec des rubans de couleur ou roue solaire recouverte de tille, et entourées de croisil-
rouge, en essayant de disposer papier doré. On peut encore lons de ruban rouge assez
un éclairage à proximité ou, accrocher aux branchages des étroit.
mieux encore, derrière le gui. oranges plantées de clous de
On fixe quatre bougies
On peut aussi accrocher le gui girofles, des petits gâteaux et
rouges sur la couronne, soit
à l'intérieur, à un lustre, à des objets, des rubans aux
couleurs d'une région, etc. des bougies fines et longues,
une poutre. On le brûle dans qui tiennent avec des pinces à
le feu, généralement lors de la Ces rubans partent parfois de
bougies pour arbre de Noël,
dernière veillée du cycle de la couronne d'avent, et rejoi-
soit des bougies courtes et
douze jours, c'est-à-dire pour Nos ancêtres -qui «appe- gnent les murs en formant
larges, placées dans des cou-
la fête des Rois. laient dieu le secret des une sorte de dai de couleurs
pelles et amarrées avec de la
bois)) - ont toujours accordé vives.
cannetille. Un autre procédé
une importance religieuse à la (difficile) consiste à planter à
Le sapin forêt . A l'origine de la vie se
LA COURONNE
l'envers quatre clous très
Le traqitionnel arbre de trouve, selon la mythologie D'AVENT longs dans le cercle de bois de
Noël apparaît d'importation nordique, un arbre puissant. Quatre semaines avant· le la carcasse, et à enfiler les
relativement récente en Ses racines embrassent la solstice d'hiver, on façonne bougies dessus.
France. Originaire des pays terre et ses rameaux portent avec des branches de sapin La couronne est préparée
germaniques, il fut introduit la voûte du ciel. Les anciens une couronne qui peut être quatre semaines avant le sol-
en France «intérieure)) après Scandinaves l'appelaient suspendue au centre de la stice d'hiver. Une bougie est
la guerre de 1870, par des Yggdrasill, c'est-à-dire le «frê- pièce principale de la maison. allumée quelques instants
Noël païen et
Noël chrétien.
Illustrations du
XIXème siècle.
La célébration
du solstice
n'implique pas
un retour
au paganisme.
Il faut seulement
considérer
le paganisme
originel de
nos ancêtres
comme
la manifestation
d'un certain
nombre de
valeurs
spécifiques
qu'il convient
12 d'actualiser.
Noël
nière se doit, pour le soir du garçons : couteau, boucle de dont la nature est laissée à la blanches ou, mieux encore,
solstice d'hiver, de réussir des ceinture, porte-clé (avec drak- discrétion de chacun mais qui de couleur cire.
petits gâteaux très simples, à kar à roue solaire, emblême doit s'inscrire dans le cadre de Pendant la veillée, chacun
base de lait, de beurre et de héraldique, reproduction cette fête . peut raconter des histoires. Il
sucre. Certains ont des formes d'anciens sceaux, etc ..). Les paquets-cadeaux doi- existe de nombreuX: livres de
traditionnelles : cheval, bouc vent être présentés dans des contes et légendes, générale-
ou sanglier. Le plus curieux papiers d'emballage «de sai- ment regroupés par province.
des gâteaux de Jul représente son>> comme on en trouve à Plus les contes sont courts,
trois lièvres en cercle, qui se cette époque dans tous les plus ils se retiennent facile- .
tiennent par les oreilles et magasins. Les nouer avec des ment et peuvent être compris
qui, par leur bond, indiquent rubans de couleur et y accro- de tous.
le cours de l'année sous le cher une étiquette de circons-
grand tournant de la roue so- tance avec le nom de chacun.
laire.
La veillée
Les cadeaux Le repas terminé, la fa-
Au début du repas, chacun mille se réunit autour du feu.
a ouv~rt le «paquet-cadeau» La veillée proprement dite
qui se trouve sur son assiette. commence. Elle doit être rela-
Il ne s'agit pas des étrennes tivement courte puisqu'elle se
classiques qui doivent être re- termine peu après minuit. De
mises aux enfants.. . et aux toutes façons, il est préférable
parents, seulement le lende- que les enfants puissent y as-
main matin, 25 décembre. En Un objet en fil pour les sister jusqu'au bout ; ils ne
cette soirée du solstice d'hi- filles : rubans ornés de motifs doivent pas avoir l'impression
ver, il ne faut offrir que de folkloriques, mouchoirs, fou- que quelque chose continue
menus objets symboliques. lards, tabliers, petit nécessaire après que l'heure soit venue
Chacun des enfants doit de les envoyer au lit ...
à coudre avec porte-aiguilles,
ainsi recevoir : Pendant cette veillée, cha-
etc ..
Un objet en bois : co- cun peut lancer dans le feu A minuit, le chef de fa-
Tous ces menus objets de-
quetier, rond de serviette, des écorces gravées. Ce geste a mille enlève la bougie qui
vront se trouver au maximum brûle au sommet de la tour de
chandelier, etc.. inspiré par la signification d'un vœu et
personnalisés. On peut même
peut ainsi se comparer au saut Jul et s'en sert pour allumer
l'artisanat populaire, avec des y faire graver ou broder le
motifs en pyrogravure ou en du feu lors du solstice d'été, la bougie qui se trouve à l'in-
prénom de l'enfant. Le père
peinture. où il est de coutume de pro- térieur de ce chandelier, dis-
et la mère s'offrent mutuelle-
noncer un souhait ou un défi posé à la place d'honneur de
Un objet en fer pour les nient, eux aussi, un présent,
en bondissant par dessus les la maison. Il dit alors :
flammes. - Une année meurt. Une
RECETTE DU «GLOEGG» SUEDOIS Tandis que le feu brûle année commence. Ainsi s'en-
dans la cheminée, surveillé chaîne le cycle de la vie sur
Le mot «glôgg» est la contraction de l'expression «glod- par le maître de maison, .c ette terre. Demain, le jour
gad dryck» qui signifie en suédois boisson incandescente, à toute la famille se réunit au- sera plus long et la nuit plus
la fois brûlante par la température à laquelle elle doit être tour de la table familiale. Il courte. Demain, le soleil re-
consommée et rougeoyante par la coloration que lui donne convient alors d'allumer les viendra pour tenir sa pro-
le vin rouge. bougies symboliques de cette messe. Que la lumière de
Ingrédients ·: veillée. cette flamme de l'année nou-
- 1 litre de vin rouge Le père allume d'abord velle brille dans cette maison
- 1 (petit) verre d'eau de vie une bougie rouge en disant : et dans nos cœurs comme une
- 100 g de raisins secs - J'allume cette flamme image du soleil qui ne meurt
- 100 g d'amandes décortiquées en souvenir de tous les morts pas ; comme un symbole de la
- un peu de noix de muscade râpée de la famille. marche du monde qui se
- 3 figues sèches La mère allume ensuite poursuit, sous la grande roue
- 4 clous de girofle une bougie bleue, en disant : des saisons.
- 2 bâtons de canelle - J'allume cette flamme
- 1 zeste d'orange confit en témoignage de fidélité à Jean MABIRE
- 1 petit morceau de gingembre (facultatif) tous les parents et amis
~ 250 g de sucre. absents.
Mettez la noix de muscade, les clous de girofle, la ca- Le plus ancien de l'assem-
nelle, le zeste d'<;>range et le gingembre dans un linge et blée allume enfin une bougie
faites macérer le tout dans le vin rouge. Mettez les raisins verte, en disant :
secs et le sucre directement dans le vin. - J'allume cette flamme
en espérance de tous les en-
Laissez reposer six heures. Otez ensuite le linge et fants qui naîtront dans notre
versez-en le contenu dans le vin. Ajoutez l'eau de vie. Portez communauté et perpétueront
et maintenez à ébullition. Versez brûlant en ajoutant un à leur tour le retour du soleil.
morceau de figue et des amandes dans chaque verre. Les autres bougies qui
Pour obtenir un «glogg» plus corsé, on peu remplacer le éclairent la table familiale, et
litre de vin par un litre de cognac bon marché. doivent si possible remplacer
14 tout éclairage électrique, sont
Noël
cette spontanéité, jaillissent à chaque fois durable que s'il se situe au-dessus du aussi»). Il fait allusion, dans Le dernier
des trouvailles personnelles, des broderies temps, et s'il exerce aussi sur les adultes rêve du vieux chêne, à «la fumée bleuâtre
qui donnent aux choses une dimension une impression très vive. Tandis que les sur l'autel pour la fête que célèbre le
nouvelle, et qui frappent l'imagination enfants y découvrent une suite d'images druide - fumée de sacrifice et fumée
tout en nous touchant au plus profond de «magiques», les parents y retrouvent au- d'action de grâce» . Il place l'action de La
l'âme. tant d'illustrations d'une certaine façon fille du roi de la vase vers 830, à une
Que ce soit dans les récits de féerie de voir le monde. époque où le Danemark était presque en-
pure (Le briquet) ou dans les anecdotes Ce qui frappe au premier abord chez tièrement encore païen. Ailleurs, on
au réalisme le plus entier (La petite fille Andersen, c'est son naturalisme. Les trouve des allusions à la mythologie scan-
aux . allumettes), l'univers que nous resti- hommes, grands et petits, ne s'y distin- dinave, à la légende, rapportée par Saxo
tuent les ouvrages d'Andersen évoque à la guent pas fondamentalement de l'en- Grammaticus, de Hagbarth et de Signe
fois les histoires de Selma Lager!Of et les semble des paysages et de la nature . A (Un morceau de collier de perles), au récit
admirables dessins de Carl Larsson. C'est tout instant, le héros se voit donner la des Sept dormeurs (Douze en voiture de
un univers proprement nordique, où la réplique par les génies et par les fées, par poste) etc.
douceur et la Gemütlichkeit contrastent les animaux et par les plantes, par le vent,
avec la rigueur des éléments. Un univers l'orage, les eaux. Et même les objets ma- Comme le héros d'Une histoire des
de «brouillards blancs et glacés» et de tériels deviennent animés : le pot de terre dunes, Andersen faisait lui-même profes-
fraîches fleurs de printemps. Un monde et le pot de fer, le soldat de plomb, les sion d'agnosticisme. Tantôt il célébrait les
de glaciers bleus et gris, de sapins et de souliers, le faux-col, la plume et l'encrier. miracles, tantôt il exprimait des doutes
forêts profondes, de champs de blé et de Ainsi, tout ce qui est de ce monde ne fait sur la vie éternelle. Au début de sa car-
bois de hêtres, de bouleaux argentés et de qu'un -comme au temps merveilleux où rière, L e briquet scandalisait les puritains.
lacs solitaires, de cités fumantes et de tous se comprenaient. Quelques années encore avant sa mort, il
petites villes où des toits rouges re- se querellait -non sans humour- avec
couvrent des maisons basses. Entre de multiples allusions à la «Pro- de vieilles et pieuses amies. Mais il était
Comme tous les vrais contes, les contes vidence» et aussi au «Bon Dieu», Ander- aussi idéaliste, et il se donnait tout le mal
d'Andersen contiennent -jusque dans sen se montre d'ailleurs l'héritier d'up âge du monde pour croire à l'immortalité de
[Link] épisodes les plus fantasques- toute proprement païen, où l'homme et le l'âme.
une philosophie implicite. D'ailleurs, il monde ne faisaient qu'un. Dans L 'a bécé- Cet univers enchanté et magique que
· n'y a pas de littérature purement en- daire, il célèbre Yggdrasill, l'arbre du nous propose Andersen est aussi un uni-
fantine. Un récit de ce genre n'a de valeur monde («L'arbre est mort ... et les dieux vers mélancolique. Les récits propres à
faire pleurer ne manquent pas. La chance
et la malchance s'affrontent sans cesse.
L'imaginaire est nuancé de tragique. Com-
ment s'en étonner - à une époque où,
par contraste, toute beauté est nécessaire-
ment triste ?
Dans cette mélancolie, Andersen, d'ail-
leurs, a simplement traduit un sentiment
qui, toute sa vie durant, ne l'a jamais
abandonné. Jamais il n'a oublié sa triste
enfance. Jamais il n'a pu chasser de son
cœur le souvenir de ses amours déçus. Ce
thème de l'amour impossible est parfaite-
ment exprimé dans La petite sirène, le
Le sapin. Dessin de plus connu peut-être de ses contes, et
Hans Tegner, pour dans Le bonhomme de neige, dont le
l'édition des Contes héros, fait de neige et de cristaux, tombe
d 'A ndersen, publiée amoureux d'un poêle ! Parvenu au
en 1975, à Paris, sommet de sa carrière, notre conteur me-
par Jean de Bonnot. sure encore «la futilité de toute gloire et
Un jeune sapin, de toute célébrité». La solitude qui l'ins-
plein d 'am bition, pire, en même temps, ne le quitte pas. Il y
rêve d'être pallie par des voyages incessants.
le roi de la forêt. La thèse d'Andersen est que tout
L 'hiver venu, grand créateur est seul, désespérément
des hommes viennent seul. Le monde dont il se fait un paysage
et le coupent. Placé intérieur ne peut appartenir qu'à lui. Et le
dans la maison, seul recours contre cette solitude est un
le soir de Noël, certain humour, assorti d'une perpétuelle
il se réjouit communion avec la «cathédrale de la na-
de sa parure et ture et de la poésie». Andersen fut lui-
s'attend à voir même un «vilain petit canard» : il en
la fête recommencer appelle aux fils de rois égarés parmi les .
le lendemain. Hélas, trop humains, à ceux qui ont perdu
on le porte au grenier jusqu'à la conscience de leur identité, et
et, quelques jours qui se heurtent sans cesse au mépris du
plus tard, on le met grand nombre.
en morceaux pour Mais les déceptions ne parviennent ja-
le faire brûler... mais à entamer chez Andersen une pro- 19
Noël
Winckelmann, le père de l'ar- un cheval rouge qui lui aussi doit pas estomper l'objet du enchantée. Pierre Gripari
chéologie moderne, ni Schlie- se nomme Pipo, le dragon conte : la quête de Pipo à la serait-il notre Mozart des
mann ne sont oubliés. Un der- Tarabistrakoum, dragon chan- recherche de lui-même. Des contes pour enfants ? Nous
nier chapitre est consacré à teur et perfide malgré lui, une obstacles réels - un volcan, sommes quelques uns à le
l'archéologie sous-marine princesse qui se nomme une sorcière, un faux ami, penser. A moins que Mozart
(Hachette, 45 F). Popi. .. L'ensemble le plus co- une grande bibliothèque- n'ait jamais existé, que ce soit
hérent dans l'imaginaire, pays permettent à Pipo, nouveau une farce de Gripari, et que
DES CONTES A PRETER habituel de Pierre Gripari, à Siegfried, de mesurer son Mozart n'ait été qu'un pseu-
AUX PARENTS SAGES ... . condition - et c'est le cas- tirant d'eau, de devenir ce donyme de Gripari. ..
qu'il soit bien réel, c'est-à- qu'il est : un fils de roi. Ces (Grasset-jeunesse, 45 F).
• Thomas est un petit garçon dire tendre, cocasse, concret. épreuves que traverse l'enfant
très malade. Son délire l'en- Cet enlacement entre rêve et rappellent une autre musique,
traîne vers des pays enchantés réalité, si puissant soit-il, ne aussi belle, celle de La flûte Joël LECROZET
mais, lorsque la fièvre tombe,
Thomas se pose une ques-
tion? qu'est-ce que l'infini ?
Lorsqu'il faudra serrer coura-
geusement la main de la dame
blanche et voilée, Thomas au-
ra compris ... Cette très belle
histoire, Thomas et l'infini,
est racontée par Michel Déon
qui se hausse ainsi parmi les
premiers conteurs de notre
époque. Un livre à lire d'ur-
gence. Notre civilisation éva-
cue la mort. Nos contem-
porains fuient devant leur
destin. Ils oublient la leçon
héroïque de Thomas : être
seul dans l'univers, être seul
devant l'infini. Le savoir et
rester debout, courageuse-
ment (Gallimard, 40 F) .
• «A présent, je commence.
Il était une fois un petit gar-
çon menteur, mais menteur à
un point que vous n'imaginez
pas ! Il mentait tout le temps,
à tout propos, et sans rai-
son ... >> Arrêtez-vous, retenez
votre souffle;.. Vos enfants
réclament déjà la suite. Faites
l'expérience : il faudra aller
jusqu'au bout de l'Histoire du
prince Pipa, le nouveau conte
de Pierre Gripari. Pourtant
rien de plus simple : un fils de
roi, le jeune prince Pipo,
«courageux, honnête et bon)),
la grande sorcière du bord de
l'eau, un magasin d'enfants, 23
message
LA NOUVELLE
. "'*••veut ,
. . ues,,~aiQ·~!' Jac~~s 01\,~tene~~. An~we Pinay, J~,j~~p,e~,,~~:.r·•·~~{ _,,,,.:,:.-··*"''
est abattu par une patrouille lors du de paille, ce que nous avons vu renaître, l'Alsace, il s'efforçait alors, une dernière
démantèlement des maquis du Vercors. c'était la suite implacable des Possédés. fois, d'agir comme le commandait na-'
Ces deux-là ont eu la chance de ne pas Malraux s'est honoré à jamais dans son guère son frère Drieu. En restant fidèle à
vieillir et de mettre le point final, néces- salut fraternel à son ami-ennemi vaincu et sa jeunesse. Là encore, il n'a pas eu de
saire, à leur engagement. acculé au suicide par la lâcheté des médio- chance. Tandis que Drieu réussissait enfin
Août 1944, c'est aussi le mois ·où cres. Il a déclaré au professeur américain à se tuer, le 15 mars 1945 Malraux échap-
Drieu La Rochelle essaye vainement à Grover : «Je ne me suis jamais senti en pait à un terrible arrossage de mortiers
deux reprises de se tuer. Il ne réussira état de supériorité envers Drieu. C'est moi lourds. Quel dommage ! Sa légende aurait
qu'en mars 1945. Mais il a montré la voie. qui admirais Drieu. Je le considère encore été encore plu~ extraordinaire. Un peu
Il croyait qu'il ne faut pas mourir trop au comme un des êtres les plus nobles que comme si le général de Gaulle s'était tué
delà de cinquante ans. Il croyait aussi j'ai rencontrés)). en avion en débarquant sur le sol de
qu'on reste plus fidèle à une attitude qu'à Avec plus de trente ans de retard, An- France en juin 1944. Il est vrai que nous
des idées ... dré Malraux rejoint enfin ceux qui furent n'aurions pas pu lire Les chênes qu'on
Quelques voix se sont quand même ses amis et ses pairs. L'image qu'il nous abat. C'eut été dommage. Car c'est un
élevées pour rappeler la vieille, la solide, laisse est celle d'un colonel maquisard au livre admirable. La seule grande œuvre de
l'indéfectible amitié qui unissait Malraux visage émacié, aux yeux brillants, avec Malraux entre 1944 et 1976. C'est beau-
et Drieu. Mystère pour ceux qui ne une vieille canadienne et un petit béret coup et c'est peu.
peuvent comprendre la rencontre des basque comme on n'en voit plus depuis
âmes fortes . Des Conquérants aux Chiens trente ans. Dans cette boue sanglante de Jean MABIRE
Contre le réalisme !
idéologues. Il va beaucoup plus loin : il
s'attaque au réalisme lui-même, en quoi il
a parfaitement raison, nous pouvons,
mieux que jamais, le constater aujo!Jr·
• d'hui : la bigoterie marxiste, d'où est sorti
le trop célèbre «réalisme socialiste», et le
mercantilisme bourgeois, d'où est sorti
le réalisme tout court, ne sont que deux
aspects de la même perversion. Le Lord-
;naire de Stella, de Vigny, qui offre à
Chatterton une place de valet de chambre
à son service, préfigure Joanov qui, lui,
voulait obliger Prokofiev et Anna Akhma-
tova à vider les pots de chambre de la
bureaucratie.
Maurras écrit, dans Trois idées poli-
tiques : «Le bon peuple veut des modèles,
et l'on s'obstine à lui présenter des mi-
Oscar Wilde à 38 ans. roirs>>. Cette simple phrase résume tout.
Cet Irlandais Démocratie en politique et réalisme en
non-conformiste fut littérature reposent l'une et l'autre sur le
l'écrivain le plus même postulat erroné. De même que les
choyé de l'Angleterre masses populaires sont incapables de
du XIX ème siècle ... prendre au sérieux un pouvoir parlemen-
jusqu'aujour où taire, . dans lequel elles ne discernent que
le marquis de Queensberry trop bien le reflet de leur propre médio-
dénonça publiquement crité de même elles se lassent très vite des
ses mœurs homosexuelles. petits-bourgeois, des ouvriers, des ecto-
Après quelques mois plasmes, des sous-hommes auxquels nos
de travaux forcés, littérateurs voudraient les intéresser. Le
ils 'installa en France
succès d'un livre comme Papillon, succès
où, malgré l'amitié
parfaitement authentique, témoigne pour
d'André Gide, il finit
ses jours dans cette thèse : si Papillon a plu, ce n'est pas
une tragique solitude. ,.___.....;..........-- par son côté vrai, c'est au contraire par
son côté faux-dur, sa vanité, sa jactance ..
Il y a des auteurs faussement profonds, Papillon, c'est l'idéalisation de Dupont-
assuré que la couleur de la carrosserie
faussement sérieux, qui en imposent par la-joie, c'est le faux héros d'une époque
s'harmonisait avec celle de sa cravate ...
une certaine manière de dire, sans hu- qui ne manque pourtant pas de héros
Oscar Wilde était un dandy, c'est vrai,
mour, tantôt des platitudes et tantôt des véritables, mais ces derniers sont interdits
mais un dandy du genre Baudelaire, parti-
mensonges. Je ne cite pas d'exemples, le de séjour en littérature : pensez donc ! ce
san décidé de la culture, dans ce qu'elle a
lecteur complètera de lui-même avec cinq serait du fascisme !
de plus gratuit ; adversaire déclaré de tous
ou six noms d'écrivains qu'il n'aime pas ... ceux qui demandent à l'artiste de témoi- Le plus fort, c'est qu'en l'occurence,
Il en est d'autres, au contraire, qui gner, de militer, de dénoncer, d'être Dupont-la-joie n:a pas tort ! Il va, d'ins-
sont profonds avec humour, véridiques utile ; franchement allergique aux met- tinct, à la grandeur. Quand on ne lui offre
avec légèreté, originaux avec enjouement ; teurs en question, aux «démystifica- plus que de la fausse grandeur, il prend ce
qui manient volontiers le paradoxe, mais teurs», aux contestataires, à la flicaille qu'on lui offre ... Il fut un temps où un
sans tricher jamais ; qui ne se contentent idéologique. Dans un monde où le tiers Dickens, un Victor Hugo lui fournissaient
pas de briller pour briller, mais restent des terres émergées devient la proie des encore des personnages réellement exal-
toujours en contact avec le vrai, l'authen- «ingénieurs des âmes», des propos comme tants, émouvants, de bonne qualité, qui
tique, l'essentiel. Oscar Wilde est du les siens font plaisir à entendre ! On ne le l'aidaient à extérioriser le meilleur de lui-
nombre, et particulièrement dans Inten- dira jamais assez : la littérature dite enga- même. Aujourd'hui, n'ayant plus le choix
tions, Je recueil d'essais d'où est extrait gée n'est pas même une littérature de qu'entre la vraie médiocrité des per-
l'article :The decay of Lying (1). combat, puisque nous sommes priés de sonnages de Françoise Sagan et le faux
Ici, comme d'ailleurs dans Le crime de nous engager tous du même côté ... C'est héroïsme de Papillon, faute de mieux il
Lord Arthur Savile ou Le portrait de une . littérature de carriéristes, d'oppor- choisit Papillon !
Dorian Gray, nous sommes très loin de tunistes, de lèche-bottes qui feront ré- Voilà pourquoi on ne peut que donner
l'image de marque d'un Oscar Wilde au- gner, si nous n'y prenons garde, un mora- raison à Wilde quand il dit que la bonne
teur à la mode , boulevardier, homosexuel lisme encore plus cafard et desséchant littérature est, par définition, artificielle,
mondain, préraphaélite, bibeloteur, cou- que l'Inquisition à Madrid ou Calvin à et que l'écrivain digne de ce nom, loin de
vert de gigolos blonds, de cigarettes à Genève. . prendre modèle sur la réalité, lui impose
bouts dorés, de dragons chinois, et ne Mais ce n'est pas tout. Wilde ne se au contraire ses modèles ; de là les déli-
montant dans un taxi qu'après s'être contente pas de braver les moralistes, les cieuses, les impertinentes formules sur la 27
chronique
nature qui imite l'art : «Avez-vous remar- Dürrenmatt, aux romans de Michel Tour- gnol il convient de respirer une rose-
qué comme il y a du brouillard, à nier ... En littérature comme en économie marionnette, une rose en papier. Vous me
Londres, depuis la peinture impression- et en sociologie, la «gauche» est déjà direz que la rose en papier n'a pas de
niste ? >> De là aussi le charmant apologue dépassée. parfum... Peut-être, mais c'est tout de
du menteur : Un jeune villageois avait Mieux encore : même ·les grandes même en elle qu'on croira, non en la
coutume de se promener seul en forêt. Au œuvres réalistes sont grandes seulement véritable. La rose de Guignol, je la veux
retour, quand les gens du pays lui deman- dans la mesure où leurs héros sont exem- large comme une soucoupe, pommée
daient : «Qu'as-tu vu? » il répondait qu'il plaires, atteignent à la tragédie, au mythe, comme un chou-fleur, coloriée d'un beau
avait vu des nymphes, des satyres, des à l'épopée. C'est le cas de César Birot- vermillon ! Tout autre serait inodore ...
faunes ... et tout le monde était content. teau, de La cousine Bette, de Madame Passons au cinéma, art réaliste par
Mais un jour, en se promenant, il vit réel- Bovary, deL 'Assommoir, de Nana, de La excellence, disent les cuistres démocrates.
lement des nymphes, des satyres, des terre - sans parler de Salammbô qui est En réalité, le cinéma, c'est bel et bien,
faunes... Ce soir-là, quand les gens lui romantisme pur ! comme l'a dit je ne sais qui, «l'usine à
demandèrent : «Qu'as-tu vu? » Il répon- Les écrivains dignes de ce nom savent rêves». Il ne va jusqu 'au bout de lui-même
dit : «Je n'ai rien VU». Ce garçon était, très bien qu'il faut y regarder à deux fois ·que dans l'onirisme, le trucage, le fantas-
bien sûr, un écrivain de bonne race : à avant d'utiliser un «petit fait vrai» dans tique, l'héroïque, le burlesque, l'anima-
partir du moment où les nymphes, les une œuvre de fiction. S'il est trop «vrai», tion, le ballet cosmique· - bref, l'impos-
satyres, les faunes, c'était «comme dans la il paraît faux, il gâte irrémédiablement sible. Je me souviens encore de mon
vie», ça ne l'intéressait plus, ce n'était l'ensemble. On raconte que Balzac, avant écœurement quand j'ai vu La bête hu-
plus son boulot ... d'écrire Eugénie Grandet, se faisait racon- maine de Renoir, ce navet, cette dérision,
ter quelques traits d'avarice provinciale. cet étalage de petitesse, d'ouvriérisme
Les partisans du réalisme oublient trop Une de ces anecdotes, je ne sais laquelle, étriqué, sans chaleur et sans poésie. Le
facilement une chose : dans l'histoire de l'enthousiasma. Mais tout de suite après, roman de Zola est mille fois plus «ciné-
la littérature universelle, le fantastique il ajoutait : matographique », dans le meilleur sens du
n'est pas l'exception, mais la règle. -Dommage, c'est trop vrai ! Ça n'ira mot. Pourquoi ? Parce que Zola, quoi
L'école réaliste n'intéresse vraiment pas ... qu'il en pense, est avant tout un extraor-
qu'une période très restreinte, période qui «Je n'ai rien vu», disait le menteur dinaire créateur de fantasmes. Son univers
correspond, ce n'est pas par hasard, avec d'Oscar Wilde. est fascinant, parce que tout entier sorti
le règne de la bourgeoisie : seconde moitié de lui.
du XIXème siècle et début du XXème. Balzac savait, d'instinct, qu 'un bon ro- Lorsque j'essaie de me rappeler mes
Dès maintenant, nous voyons, chez les man n'est pas plus un copie ou un miroir grands classiques, les films qui ont mar-
meilleurs de nos contemporains, s'ébau- de la réalité, que les élites d'une nation ne qué ma vie, ceux que j'ai envie de revoir
cher un nouveau romantisme : songeons sont les «représentants» du peuple. comme j'ai envie, tous les quatre ou cinq
seulement aux autobiographies imagi- Un autre exemple : Guignol entre en ans, de relire Les Misérables, Guerre et
naires de Céline (mais qui nous rendra le scène, une rose entre les bras, et en aspire paix, ou David Copperfield, je pense
manuscrit perdu du Roi Krogold ? ), aux le parfum. Mettrons-nous entre les bras de d'abord à Bajaja, de Jiri Trnka, au Nos-
contes merveilleux de Marcel Aymé, aux la poupée une rose naturelle? Evidem- feratu de Murnau, à King Kong, à Ivan le
visions de Boulgakov, aux paraboles de ment non, personne n'y croirait. A Gui- Terrible d'Eisenstein, à Huit et demi de
Fellini - un conte folklorique en poupées
«L'heure actuelle comporte cette ques- l'administration des choses se substituant Marie Benoist nomme «l'enlèvemem
tion capitale : l'Eurqpe va-t-elle garder sa au gouvernement des gens devait inéluc- d'Europe 11 et qui ressemble bien plutôt ~
prééminence dans tous les genres? L'Eu- tablement accoucher d'une civilisation. l'émasculation d'un continent où le5
rope redeviendra-t-elle ce qu 'e lle est en C'était confondre Bonaparte avec l'offi- Eglises avachies ne prêchent plus que le
réalité : un petit cap du continent asia- cier d'intendance, Richelieu avec le Comi- message insipide d'une religion vidée de
tique ? Ou bien l'Europe restera-t-elle ce té des forges . Ainsi donc «Un continent signes et de sens, aidées et soutenues par
qu'elle paraît :la partie précieuse de l'uni- vieux de deux mille ans allait chercher un une conjuration de pédagogues ignares
vers terrestre, la perle de la sphère, le remède aux affrontements les plus meur- «qui veulent rendre nos enfants amné-
cerveau d'un vaste corps ? 11. triers de son histoire dans un accord éco- siques en tuant en eux le goût pour l'his-
Cette question, que posait Valéry en nomique portant sur des tonnes de fer et toire et la philosophie 11, relayées par la
1919, il est clair qu'elle n'a rien perdu de de houille, et pensait l'avenir de sa culture «crétinisation des masses et des élites par
son actualité lancinante. A preuve ce re- et de son histoire dans les termes d'un une télévision docile, une presse démago-
marquable petit pamphlet que Jean-Marie Marché, d'un emporium, d'un vaste en- gique et un conditionnement des consom-
Benoist jette avec désinvolture dans la semble matérialiste uniquement occupé à mateurs de néant11, justifiées enfin par
mare bruxelloise des Eurocrates ronron- produire, à consommer et à échanger à 1,me caste de clercs rétrogrades «engluée
nants. Il ne cloue pas au pilori les Schu- l'intérieur comme à l'extérieur quoi ? des dans ses catégories intellectuelles issues
mann, les Monnet et autres pères-fonda- marchandises. L'Europe, l'Europe de d'un cartésianisme linéaire et désuet, d'un
teurs de l'Europe. Il leur reconnaît même Dante, de Chaucer, de Shakespeare, de fonctionnalisme anglo-saxon (.. .) et d'un
une certaine audace. Mais il n'a aucune Hume, de Gœthe, de Rousseau, l'Europe marxisme embaumé dans les délices
peine à montrer que nulle chair, nul soup- de Monteverdi, de Bach, de Mozart, troubles de la scolastique pusillanime11.
çon d'âme, ne s'attache au squelette des l'Europe de Stendhal, même l'Europe de Pour fustiger la pauvreté d'esprit des
institutions communautaires à partir de Napoléon, ruinée, anéantie, écrasée par la princes qui nous gouvernent- ces «eunu-
quoi les signataires du Traité de Rome lutte qu'elle venait de mener contre ques de la culture11 disait déjà
pensaient ingénument donner naissance l'hydre nationale-socialiste, contre la Bête Nietzsche - et pour railler l'abaissement
-ou re-naissance - à cette Europe qui de l'Apocalypse, allait se trouver con- de l' Europe sur la scène internationale et
git à la racine de nos plus hautes inquié- damnée à attendre son avenir politique, sa servilité complaisante à l'égard des
tudes. Où est la faute, où la faille, où culturel, sa nouvelle musique, son harmo- deux blocs, Jean-Marie Benoist retrouve
l'erreur, où le grain de sable? En ceci, nie et sa polyphonie d'un traité qui lui les accents vengeurs d'un Bloy, d'un
explique Jean-Marie Benoist, que notre parlait d'anthracite et d'acier trempé !11 Daudet, d'un Bernanos. Mais si l'on brise
sort a été réglé par des hommes atteints Cet avenir qui est notre présent atteste l'écorce de ce verbe imprécateur, c'est un
de myopie saint-simonienne pour qui de ce que, sans craindre l'allégorie, Jean- appel déchirant qui nous convie à ré in- . 29
lecture
venter l'Europe, «une Europe politique et folles, annihile nos consciences, paralyse broge ou un Bourguignon en face du Con-
culturelle fière d'elle-même, une Europe nos volontés : «C'est donc ce rêve améri- seil d'Administration d'I'IT? »
d'Armagnacs et de Bourguignons. Non cain qu'il faut continuer à exposer dans Ces quelques lignes de force n'épuisent
une Europe du melting pot et de la ses contradictions, ses simplifications abu- pas la matière d'un livre brillant, subtil,
Cette Europe revivifiée aux sources de sives et s~s faiblesses comme le mirage violent et courageux dont on aimerait ci-
son être, Jean-Marie Benoist va chercher auquel les Européens et les Français au- ter mille passages. Ce n'est pas à dire qu'il
son acte de naissance dans les 'écrits du raient tort de se confier comme à un entraîne toujours l'assentiment. Pour ce
général de Gaulle, non qu'il voue au fon- guide ... Réapprendre la différence, et la qui est de la forme , l'essayiste et le polé-
dateur de la Vème République un culte réapprendre aux Américains eux-mêmes, miste s'effacent quelquefois devant le phi-
fétichiste, mais parce qu'il lui reconnaît le refuser de construire l'Europe comme un losophe, de sorte que je me suis surpris à
mérite d'avoir essayé d'insuffler à melting-pot dissolvant et culturellement tourner certaines pages absconses avec
l'Europe «le courage d'être autre». Et sur- vassal de l'autre, telle est la tâche ... >> l'impatience ahurie d'un serf du Moyen-
tout différente de cette Amérique qui Réapprendre la différence ne signifie Age tombé dans un traité d'Alchimie.
nous est invariablement proposée en mo- pas détruire ce qui existe au profit d'une Fort heureusement, ces pages-là sont
dèle. Il ne s'agit pas de débonder un anti- utopie fragile et menacée, n'en déplaise rares et la démonstration n'en souffre pas.
américanisme puéril et superflu, mais de aux Girondins qui rêvent de poignarder Pour ce qui est du fond, ce n'est pas le
résister de toute la force de notre culture les nations de notre vieux continent au gaullisme de l'auteur qui me gêne.
et de notre spécificité assumée à ce que nom d'une très hypothétique Europe des Lorsque Drieu la Rochelle renvoyait dos
Jean-Marie Benoist nomme «le syndrome régions. «Celles-ci ne sont que de pauvres à dos le capitalisme américain et le com-
de la fatalité atlantique». C'est assez dire molécules flottantes, impuissantes et in- munisme soviétique accusés d'être les mo-
que l'ennemi n'est pas hors de nous mais décises lorsque le cadre national n'est plus dalités complémentaires d'une même
au plus profond de nous. Ce n'est pas là pour les dynamiser et leur donner la compétition industrielle déréglée dont
l'Amérique, qui est ce qu'elle est, mais le profondeur de leurs racines historiques ; l'Europe «saturée de matière, de matériel
rêve américain qui encombre nos têtes elles ne sont plus que la multitude éparse et de matérialisme» devait se détourner,
technocratie, ni une Europe de la raison soumise à la loi et au joug des archontes disait-il autre chose ? Non, ce qui me
d'Etat marxiste-léniniste, mais une com- supranationaux, quand ce n'est pas à rebute un peu, c'est la constante réfé-
munauté inventive qui sache trouver dans l'arbitraire d'un pouvoir économique rence à Jean Jacques qui culmine dans ce
la richesse de ses différences ajoutées la international, avide de les asservir pour chapitre annexe intitulé «Vers un contrat
cohésion de son identité». mieux les pressurer. Que pèse un Allo- social international». A mon sentiment, il
y a chez Rousseau un égalitarisme unifor-
misateur aux prolongements totalitaires
évidents qui est à l'exact opposé de ce
La jeunesse de Dante, respect mutuel des différences dont Jean-
parR. de Saint-Marceaux. Marie Benoist se fait par ailleurs l'avocat
Jean-Marie Benoist nous convie chaleureux. Quant à vouloir concrétiser le
à réinventer l'Europe. Une Europe, vieux rêve d'un statut juridique universel
fière d'elle -même et et égalitaire de type rousseauiste, n'est-ce
de sa culture, sachant «trouver pas le plus sûr moyen de préparer les
dans la richesse de ses différences conflagrations à venir ? La faillite du Wil-
la cohésion de son identité». sonisme devrait, à cet égard, nous inciter
Et non une Europe de metting pot, à la prudence.
à l'image de la société
américaine (ci-dessous) . Mais ces légers griefs sont bien peu de
chose comparés à tout ce qui dans le livre
de Benoist suscite l'attention, inspire la
réflexion, provoque l'adhésion. On sait
gré à un philosophe qui sait ce que parler
veut dire, de n'éprouver aucune réticence
à faire allusion à «l'âme des peuples», «la
personnalité des patries», «le génie des
peuples». Ces notions familières sous la
plume de grands conservateurs comme
André Siegfried, Salvador de Madariaga
ou André Maurois, nous étions plutôt ac-
coutumés à les voir tournées en dérision,
tant il était convenu que ces fumées de-
vaient se dissiper devant la seule réalité de
la lutte des classes.
Autre motif d'étonnement. Loin de
céder aux mirages du futur, Jean-Marie
Benoist montre une grande piété respec-
tueuse vis à vis du passé. Elle éclate dans
sa vibrante apologie du latin, dont on
souhaiterait, sans se faire trop d'illusions,
qu'elle parvienne aux oreilles du ministre
de l'Education nationale, dans son admi-
ration pour le Moyen-Age, dans sa réhabi-
litation des corporations étranglées par la
30 scélérate Loi Le Chapellier. Cette ouver-
lecture
Jean-Louis VOISIN 33
nouvelles de 1•édition
36
forum
17 Dans la Rome antique, début mort au combat. Sa maison d'être garanti par l'or. La
des Saturnales. s'éteint avec lui. Le duché de monnaie américaine devient
18 (1737) Mort à Crémone du musicien Bourgogne, conquis par une simple Ùéancë-papier.
Antonio Stradivarius, le plus Louis XI, sera rattaché à la 18 (1028) · L'Anglais Wolfred, nommé
célèbre luthier de tous les · France (500ème anniver- évêque en Suède, est tué par
temps. Avec ses deux fils, saire). le peuple après avoir brisé à
Francesco et Omobano ; il fa- 6 (1806) Mort à Paris de l'ébéniste du coups de hâche une statue du
briqua et signa plus d'un mil- mobilier de la Couronne, dieu Thor.
lier de violons. l'Allemand Johann Heinrich 19 ( 18 6 5) Mort de Pierre-Joseph
21 (1972) Signature solennelle, à Ber- Riesener, établi dans la capi- Proudhon, précurseur du so-
lin-Est, du «traité fondamen- tale depuis 1774. cialisme français et du fédéra-
tal » consacrant la division de 7 (1483) Naissnce de François ·Rabe- lisme européen.
la nation allemande en deux lais. 21 (1535) Le roi François Ier, suivi. de
Etats souverains. 8 (1944) L'ancien chef de la Cagoule, ses trois fils, assiste à une pro-
22 (1876) Naissance à Alexandrie de Fi- Eugène Deloncle, chef du cession au cours de laquelle
lippo Tommaso Marinetti, MSR , est abattu à son domi- un protestant est brûlé vif à
fondateur ·du futurisme (cen- cile par la Gestapo. chacun des reposoirs installés
tenaire). sur les six places principales
de Paris. ·
23 (1968) L'anthropologue français Yves
22 ( 1 7 7 5) Naissance du physicien
Coppens annonce la décou -
André-Marie Ampère. Il édifia
verte , dans la vallée de l'Omo,
la théorie de l'éiectromagné-
en Ethiopie, d'un squelette
tisme, imagina le galvano-
d'australopithèque vieux de
mètre et inventa le premier
2,5 millions d'années.
télégraphe électrique. Il con-
25 (1066) Guillaume le Conquérant est tribua aussi au développe-
couronné roi d'Angleterre ment des mathématiques et
dans l'abbaye ~e Westminster. de la chimie.
26 (1890) Mort à Naples de l'archéolo- 24 ( 447) Mort de Genséric (Gaiserich),
gue allemand Heinrich Schlie- roi des Vandales: Né à Séville
mann. Commerçant à en 406, il bâtit un immense
Londres et à Pétersbourg, il empire et installa son peuple
avait découvert à parth de en Afrique, après s'être em-
1871 les sites de Troie, de paré de Rome et de .Carthage.
Mycènes et de Tyrinthe, en se Arien, il s'opposa aux menées
fiant aux textes homériques. du parti catholique
Il avait fait don du résultat de (1 500ème anniversaire).
ses fouilles à son pays.
28 (1621) Mort du pa·pe Paul V: Il avait
29 (1~26) Un décret du Saint-Office
fait · empoisonner la femme
condamne l'Action française.
d'un de ses frères , qui ne
Les catholiques sont tenus de répondait pas à ses avances,
rompre avec la doctrine de et avait eu plusieurs enfants
Gu stave le B o n
Maurras, sous peine d'exclu- de sa sœur, notamment le car-
sion des sacrements (cinquan- dinal Borghese, dont un doc-
tenaire). 9 (1969) Mort de Jean Baby, ancien
i1 professeur à l'Ecole des teur en théologie de l'époque,
30 (1878) Naissance de l'écrivain et phi- Nicolas de Marbais, dit qu'il
lo"sophe Erwin Guido Kol- sciences politiques, membre
influent du PC. Il avait décla- fut «tout à la fois son neveu,
benheyer. so·n fils et son ·mignon» .
ré au procès Kravchenko, en
janvier 1948 : «Personnelle- 29 (1943) Le biologiste Nicolas I. Vavi-
JANVIER ment, je. considère qu'il n'y a lov, prédécesseur de Lyssenko
1 (1677) Première représentation de jamais eu de persécutions po- à la tête de l'Académie
«Phèdre», de Racine (300ème litiques en URSS» . fédérale Lénine. des sciences
anniversaire). 10 ( 381) Un édit de Théodo~~ interdit agronomiques (V ASKliNIL),
2 (1492) Chute de Grenade. Le roi aux païens de tenir des assem- meurt ·dans un camp de con-
maure Boabdil capitule de- blées dans les villes. Il interdit centration s·oviétique. ·
vant l'armée espagnole. Chris- également aux . «hérétiques» 31 . (1964) Au cours d'une conférence. de
. tophe Colomb écrit dans son de se déclarer chrétiens - et presse,, le géri'éral de Ç:aulll!
«Journal» : «En ce jour, je vis fait don de lèurs églises aux recommande la -neutralisation
hisser les :étendards royaux nicéens. du Sud-Est . asJatique comme
sur les tours de l'Alhambra et 13. (1535) Désireux de lutter contre la étant le seul rrioyen d'éviter
le roi maure sortir de la ville» . propagation ·du protestan- l'~xtension du communisme
5 (1477) 'Devant Nancy, l'armée bour- tisme, le parti dévôt arrache à dans cette partie qu monde:
guignonne est battue par une François Ier un édit dé,c idant . Le président Johnson d~clare
coalition de Suisses, d'Alsa- la suppression de l'impri- qu'il n'appro'l,lv~ pas ce pro-
ciens et de Lorrains. Charles merie. pos et réaffirme _sa confiance
le Téméraire, fils de Philippe 17 (1968) Dans son message sur l'état de dans. une .«très prochaine vic-
le Bon, maître de la Flandre
et de la Bourgogne, trouve la
l' Union, le président Johnson
annonce que le dollar cesse au Vietnam. A-
toire» de r armée/ amédcaine
7
• 39
//
humeur
.Paris, ça suffit !
Les Parisiens que nous vomissons et 'vités), dans tous les secrets de notre vie, ·que les dents avec lesquelles ils s'atta-
auxquels nous crions «ça suffit ! », ce sont dans tous les rouages de notre société, quent au fromage national.
d'abord tous ces patrons de l'adminis- s'occupant de nous avant même que nous Ce que nous vomissons, ce sont ces
tration française, bardés de vanité, débor- venions au monde, pour nous suivre · imposteurs de la peinture, de la musique,
dants de suffisance, avides d'honneurs ~ .. encore longtemps après que nous ayipns du théâtre~ de la littérature, du cinértla et
ces patrons plus soucieux de se mettre en quitté cette terre. Neuf cents corps de autres formes d'art qui se seryent de Paris
valeur auprès du pouvoir en place· (et, en fonctionnaires cloutant le territoire de -à la gloire duquel l'ensemble des Fran-
temps de crise, auprès du pouvoir pré- leurs deux millions d'agents ayant mission çais de .qualité ont participé depuis les
sumé futur) que de mettre en valeur le de servir l'Etat d'abord, et, éventuelle- origines- comme d'une plate-forme de
pays au service duquel ils ne se consi- ment, à condition que ce soit compatible, lancement 'de leurs incongruités. Tous ces
dèrent que dans leurs demandes de déco- de servir les citoyens ... badigeonneurs, éclabousseurs ou fusilleurs
rations, plus difficiles à rencontrer que de toiles qui sont à Renoir, à Manet, à
leurs ministres, plus ignorants des choses Cézanne ce que les rats d'égout sont à
de la vie (je parle des choses simples et l'hermine. Tous ces batteurs d'estrade,
essentielles) que le dernier des paysans de branleurs de tringles, cabosseurs de casse-
la Lozère et du Cantal, plus jaloux de roles ou destructeurs de pianos qui con-
leurs prerogatives que le président de la fondent le bruit .avec l'harmonie. Tous ces
République lui-même, aussi méprisants péteurs, roteurs, déféqueurs et autres sa-
avec les élus qu'ils sont souples avec les lisseurs de nos scènes qui se voudraient
puissants du moment, aussi inflexibles en vulgarisateurs et qui ne sont que vulgaires.
général qu'ils sont coulants en particulier, Et tous les pondeurs d'insanités et les
ces patrons qui prétendent se mêler de filmeurs de parties dites fines qui ont fait
toutes nos affaires - quittes à les laisser du phallus le dieu de notre époque et du
pourrir quinze ans dans leurs classeurs - cul le fondement de la société. Tous ces
sous le prétexte qu'ils sont les seuls à barbares qui ont ramené la notion
avoir une vue d'ensemble des problèmes, d'amour à ce qu'elle était avant que nos
et les seuls à défendre les intérêts de la troubadours lui aient donné ses lettres de
collectivité. noblesse :l'acte de copuler.
Ce que nous vomissons, · ce sont les
neuf cents corps de fonctionnaires, tenta- Ce que nous vomissons, c'est ce qu'on
cules de la pieuvre centralisatrice, qui, à appelle le Tout-Paris, cette cour des
partir ·de ·Paris, nous enserrent dans les temps modernes, composée de quatre ou
mailles du filet le plus étroitement. tressé cinq cents parasites (Daninos estime que
ça pourrait aller jusqu'à deux mille «à
qui soit, avec leurs trente mille lois, trois
fois autant de décrets et dix fois plus de tout casser» .... selon la grandeur de la salle
où on les invite) du monde et même du
circulaires d'application. Neuf cents corps
de fonctionnaires dont il serait sou- demi-monde, qui se nourrissent de caviar
haitable que - tels ceux· de Courteline - et de potins, qui lancent des modes et des
ils ne fassent rien, car chaque fois que réputations, qui créent les fausses gloires
et calorimient les vraies, qui prétendent
l'un d'eux travaille, il y a au moins un
tout savoir et sont d'une bêtise égale à
citoyen, quelque part, qui est menacé.
Neuf cents corps de fonctionnaires répar-
tis dans un labyrinthe de vingt mille kilo-
mètres de couloirs, un· million de bu-
Gabriel leur prétention, qui accourent au premier
sifflement des puissants et méprisent le
reste de l'humanité, dont la culture se
résume à dix adjectifs et à autant d'ad-
reaux, cinq cent mille guichets, et un mil~
liard de tonnes de paperasses. Des fonc-
tionnaires calibrant le diamètre des œufs,
DOMENECH
Ce que nous vomissons, ce son't les
verbes, qui parlent avec des accents cir-
conflexes sur les voyelles et 'avalent les .
consonnes comme le firent, avant eux,
mesurant la largeur des fenêtres, étudiant · précie-q.x et précieuses, muscadins et mer-
la couleur des façades ou la forme des parvenus de la politique et de la fortune,
Rastignac aux -~ppétits énormes, qui se veilleuses, et comme le feront toujours
tuiles, encourageant l'élevage des escar- dindonÂ. et oies, qui vivent aux crochets
gots, homologuant la texture du papier . prennent pour l'élite du pays dès qu'ils
ont pénétré dans les salons dont on parle de la .société, et meublent leur ennui en
hygié.nique, contrôlant la qualité des
ou tutoyé leur Premier ministre ou sous- . sécrétant des éléments pour la détruire, et
pâtés de grive, de lièvre, d'alouette ou de
ministre, qui se dépèchent d'avoir leur se veulent la matière grise de la France .
foi!! gras, décidant des dates de ramassage
appartement dans le XVIème, ou leur alors qu'ils n'ent sont qu'un abcès... •
des fruits destinés à l'exportation, esti-
mant le prix de transport au kilo des villa à Neuilly pour échapper au commun,
caùavres en transit, etc. Neuf cents corps et oublient -jusqu'à la renier - leur pro- Ce texte est extrait du ·livre de Gabriel
de f onctionnaiies s'infiltrant dans tous les vince natale en . commençant par limer Domenech: «Paris, ça suffit !11 (Jean-
~cttl tie nos activités (et de nos inacti- leur accent jusqu'à le rendre plus pointu Claude Simoën éd., 142 pages, 35 F).