0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
65 vues29 pages

Médias et Opinion Publique: Enjeux et Fictions

Transféré par

LAURENT JUNIOR KONAN
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
65 vues29 pages

Médias et Opinion Publique: Enjeux et Fictions

Transféré par

LAURENT JUNIOR KONAN
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

MÉDIAS ET

OPINION PUBLIQUE
Coordonné par
Arnaud Mercier
SOMMAIRE

Avant-propos
Communication et démocratie
Éric Dacheux ............................................................ 7
Présentation générale
L’utile fiction de l’opinion publique
Arnaud Mercier ........................................................ 15
Médias : acteurs des transitions en Russie
Anne Nivat ...............................................................     41
Le rôle d’Internet dans l’émergence
d’une opinion publique en Chine
Aïli Feng ...................................................................     63
Les trois âges du regard occidental sur
l’opinion publique arabe
Tourya Guaaybess .....................................................     81
L’opinion et la participation : la campagne présidentielle
de Ségolène Royal
Rémi Lefebvre ........................................................... 101
Langues de bois d’hier et parler vrai d’aujourd’hui :
de la « novlangue » aux « spin doctors »
Michaël Oustinoff .................................................... 121
Les contradictions du nouvel espace public médiatisé
Dominique Wolton ................................................. 137
Médias et opinion publique

Bibliographie sélective ...............................................    155


Glossaire ..................................................................    157
Les auteurs ................................................................   161
Table des matières ..................................................... 165

6
Présentation générale
L’utile fiction de
l’opinion publique
Arnaud Mercier

La notion d’opinion publique est très couramment


utilisée, au niveau national et désormais international.
Pourtant, elle reste ambiguë, car elle est autant une (re)
construction intellectuelle – dans laquelle les médias
jouent un rôle décisif – qu’une réalité incontestable.
Elle est une notion que certains font parler en
fonction de leurs intérêts : « L’opinion ne s’y trompe
pas… », « L’opinion publique est scandalisée et elle
a raison car… » Les sondages font alors exister cette
construction sociale. On ne peut nier pour autant que
des convergences émergent parfois au sein des sociétés
sur certains sujets, qu’un fond commun de valeurs
largement partagées peut être constitutif d’une opinion
publique. Ainsi, dans un régime démocratique, l’opinion
publique croit que le suffrage universel est, à minima,
le moins mauvais système de régulation des préférences
politiques et que le résultat du scrutin doit être respecté
pacifiquement. De même, quand des centaines de
milliers de Français se désespèrent de voir Jean-Marie

15
Médias et opinion publique

Le Pen se qualifier pour le second tour de l’élection


présidentielle, en 2002, et qu’ils descendent dans la
rue, signent des pétitions, font écho à des mobilisations
multiples dans la société civile et l’univers politique,
comment ne pas y voir un phénomène d’opinion
publique, avec des faits matériels de mobilisation qui
attestent de son existence ? Il convient donc aussi de
savoir « retrouver la positivité de l’opinion publique »
et « repenser les pratiques démocratiques » selon Nicole
d’Almeida (2009, p.19).
Pour y voir plus clair dans l’ensemble de ces
conceptions, il convient de revenir sur quelques
définitions pour souligner l’impossibilité de trancher
une fois pour toutes en faveur d’une définition
consensuelle. En effet, l’imbrication des intérêts
politiques et sociaux et des conceptions normatives
est telle, que la notion est un écheveau indémêlable.
Une posture d’objectivation scientifique, toujours
délicate pour des notions socialement très investies,
est ici impossible. Cela doit conduire l’analyste lucide
à essentiellement poser les enjeux qui sous-tendent
chaque approche, en ne cherchant pas à soupeser la
légitimité de tel ou tel usage ou en tranchant le débat
selon un critère de véracité qui ne fait pas sens ici.
Dès lors, nous tenterons de montrer que si la
notion peut parfois être qualifiée de fiction, son succès
incontestable ouvre la voie à l’idée qu’il s’agit d’une
fiction socialement utile. Nous montrerons alors que

16
Présentation générale

les médias exercent un rôle crucial dans l’élaboration


de cette fiction, soit directement (les journalistes)
ou indirectement (comme relais de stratégies de
communication politique), au point de pouvoir parler
d’opinion médiatico-publique ; tout en n’oubliant
pas qu’ils ont aussi une influence dans la structuration
de toutes les formes d’opinion publique, même celles
qui apparaissent moins construites et artificielles que
d’autres. Nous aborderons également la question
particulière de l’opinion publique internationale,
puisque la notion s’utilise aussi, désormais, dans
un contexte mondialisé. Enfin, nous interrogerons
l’impact politique que la croyance en l’existence d’une
opinion publique tangible peut avoir sur la conduite
politique, justifiant les stratégies de communication
pour tenter de la conquérir, la séduire, l’influencer.

Cerner une notion ambiguë


Le politiste Loïc Blondiaux souligne le paradoxe
de cette notion dont la fréquence des usages est presque
inversement proportionnelle à sa clarté conceptuelle.
« Il existe un contraste saisissant entre la fréquence des
usages scientifiques et politiques de cette notion et les
difficultés qui président à sa définition, entre sa longévité
et sa labilité*, sa résistance et son évanescence*1. »

17
Médias et opinion publique

L’opinion publique se caractérise à la fois par le


fait d’être collective, exprimée publiquement et sur un
sujet d’intérêt général. Un usage rigoureux de la notion
implique que les gens aient une certaine conscience d’un
sentiment partagé, car elle n’est pas la simple somme
d’opinions individuelles. Elle peut se concrétiser par
des mobilisations de masse, indiquant qu’un nombre
très conséquent de personnes partagent et défendent
la même opinion, même si une mobilisation de masse
ne suffit pas à caractériser l’opinion publique. Il faut
aussi que ce mouvement de foule connaisse un réel
soutien dans le reste de la population. Par exemple, si
des étudiants mobilisés descendent massivement dans
la rue pour lutter contre une réforme universitaire,
on parlera d’un mouvement social. Mais si leurs
parents et familles les encouragent à le faire, si d’autres
groupes défenseurs d’intérêts collectifs (syndicats,
partis, associations) leur témoignent un soutien, alors
on peut parler d’une expression de l’opinion publique.
Souvent, dans les sociétés démocratiques modernes,
les sondages viendront alors ratifier ce soutien et
matérialiser l’existence d’un sentiment largement
partagé. Si un même point de vue global (un rejet,
une indignation, un accord, etc.) se cristallise en une
opinion publique, celle-ci peut néanmoins représenter
des appréciations et des motivations différentes (dans
le cas des mobilisations en Grèce : rejet d’un diktat
venu du FMI ou sentiment de trahison d’électeurs

18
Présentation générale

déçus par des mesures antisociales prises par un


pouvoir socialiste, ou encore compréhension partielle
de la situation d’urgence mais demande d’ajustements
budgétaires différents, etc.). De par son sens même,
l’opinion publique est composite et fluctuante. Elle
apparaît éphémère, car elle se compose et recompose
autour des sujets immédiats de préoccupation, dans le
débat et les controverses.
Dans un effort de catégorisation des différentes
acceptions du terme, Robert Entman et Susan
Herbst distinguent quatre définitions afin de rendre
compte de la complexité attachée à ce terme2. Il y
a « l’opinion de masse », agrégation des préférences
individuelles telles que mesurées par les sondages ;
« l’opinion publique activée », celle des personnes
mobilisées, engagées, informées, organisées, qui est
rarement de masse ; « l’opinion publique latente »,
selon la terminologie de Key reprise ensuite par John
Zaller : « Sans doute la forme la plus importante
d’opinion publique » (Zaller, 1992, p. 208). Elle est
le point d’aboutissement raisonné suite à un débat
politique qui a fait progresser la réflexion, « ce que
les gens sentent vraiment en dessous de tous les
chaos et changements d’opinion que nous voyons
dans le feu de la pratique démocratique » (ibid.). Il
s’agit des valeurs fondamentales, des préférences
véritables d’une population donnée, le socle
constitutif des opinions individuelles. Enfin, il y a

19
Médias et opinion publique

« les majorités perçues », c’est-à-dire les perceptions


portées par les observateurs (politiciens, journalistes,
membres influents de l’opinion elle-même) sur les
positions d’une majorité de citoyens sur tel ou tel
enjeu. C’est une « fiction commode » (convenient
fiction). Ces quatre approches synthétisent bien les
critères divergents d’appréciation, allant du constat
sociopolitique à l’approche normative, en passant par
le poids des stratégies argumentatives et de la fonction
performative* du langage.
Dans ce panorama, la question des sondages est
sans conteste celle qui fait le plus polémique, qui justifie
un approfondissement, d’autant que dans le lien entre
médias et opinion publique, les commanditaires de
sondages sont le plus souvent les journalistes.

L’opinion publique sondagière :


une fiction sociale utile
Bien qu’elle soit abondamment utilisée et
considérée comme valide par les médias et les
hommes politiques, la notion d’opinion publique
reste controversée dans les sciences sociales. En effet,
elle n’est souvent qu’une construction sociale, une
représentation de ce qu’est censé penser la population
sur les questions d’actualité. Elle est souvent parlée,
exposée comme concrétisée à travers des artefacs*

20
Présentation générale

comme les sondages d’opinion ou à travers les discours


journalistiques et politiques. Dans une célèbre querelle
entamée en 1973 dans la revue Les Temps modernes, le
sociologue Pierre Bourdieu allait jusqu’à affirmer que
« l’opinion publique n’existe pas3 ». Il n’y aurait aucun
sens à considérer comme formant un tout cohérent,
une agglomération, dans des sondages, des opinions
d’individus qui ne comprennent pas la question de
la même façon, qui n’ont pas la même compétence
pour appréhender les enjeux du débat, ou encore qui
ne font que reproduire la représentation que donnent
les médias d’un fait. En même temps, comme le
rappelle Roland Cayrol, politologue et sondeur :
« il n’y a pas d’opinion collective mesurable autre
que l’opinion sondagière. On ne rencontre jamais
l’opinion publique. » Ou alors, « elle se manifeste
quand la volonté s’exprime, quand on passe à l’action.
En tant que telle elle n’existe pas, elle ne prend corps
que lorsque d’opinion elle devient volonté générale4. »
Ce que Loïc Blondiaux conteste dans son effort de
recadrage conceptuel, en affirmant que pour sortir des
controverses sur les définitions possibles de la notion,
il faut oser un paradoxe, en affirmant « une fois pour
toutes que les sondages ne mesurent pas l’opinion
publique et que leur réussite repose sans doute sur le
fait qu’ils mesurent tout autre chose5 ».
À partir de sept critères, il montre l’ampleur des
écarts entre les traits de définition admis et ce que font

21
Médias et opinion publique

ou ne font pas les sondages : « a) le sondage ne recense


que des opinions privées, lesquelles, sans lui, avaient
peu de chances d’être exprimées sur la place publique ;
b) le sondage recueille une opinion provoquée, réactive
et non spontanée ; c) le sondage réunit des opinions
atomisées, individuelles et non organisées ; d) le
sondage ne reconnaît que des opinions verbalisées et
ne prend pas en compte les expressions symboliques
ou violentes de l’opinion ; e) le sondage ne différencie
pas les opinions selon leur degré d’intensité ou
d’engagement et admet que toutes les opinions sont de
force égale ; f) le sondage ne différencie pas les opinions
selon leur degré d’information ou de compétence et
postule que chacun possède une opinion sur tous les
sujets ; g) le sondage n’attend pas forcément qu’une
discussion ou une délibération ait eu lieu au sein du
public pour sonder l’opinion6 ». Dès lors, « l’opinion
publique des sondages ne correspond ni à l’opinion
éclairée de l’espace public* habermassien ni à
l’expression spontanée ou encadrée du nombre telle
qu’elle peut se faire entendre dans la rue ou dans les
organisations politiques. Elle n’évoque ni le jugement
social obtenu sur une question d’importance
générale après une discussion publique consciente
et rationnelle qu’évoquaient les politistes américains
dans les années 1920, ni l’activisme de groupes de
citoyens cherchant à peser sur la décision politique.
La perspective produite sur l’opinion publique par ce

22
Présentation générale

dispositif de mesure a conduit à la production d’une


entité sociale entièrement nouvelle, qui ne correspond
à aucun des modèles historiques ou critiques décrits
précédemment7. »
Pour fondée que soit la démarche de l’auteur,
on peut toutefois s’étonner de ce déni d’appellation
qui fait fi de l’inventivité sociale. La question n’est pas
tant de savoir si un nouvel instrument et son usage
social généralisé (le sondage) colle parfaitement ou
pas aux conceptions antérieures, que de comprendre
ce que signifie l’accord social assez large qui se dessine
autour de l’idée que le sondage est devenu une
expression possible et acceptée de l’opinion publique
moderne. On rejoint cet auteur et d’autres sur le
fait que l’opinion sondagière est une construction
approximative, de même que les taux d’audience à la
télévision sont un miroir grimaçant de la satisfaction
réelle des publics. Mais son emprise sociale est réelle
et ce n’est pas résoudre la question que de nier le droit
à une telle labellisation.

Comprendre le succès de l’assimilation


sondages/opinion publique
Interrogeons donc les raisons de ce succès. Si
la notion d’opinion publique moderne, sondagière,
s’impose si bien, c’est sans doute parce qu’elle est

23
Médias et opinion publique

politiquement et journalistiquement utile, et l’on


voit ici poindre le rôle crucial des médias dans
l’appréhension de ce qu’est l’opinion publique. L’idée
d’opinion publique est convoquée par les détenteurs
d’un pouvoir, par leurs concurrents ou par ceux qui
les contestent, afin de se prévaloir d’un certain soutien
populaire et d’en tirer ainsi une légitimité plus grande.
C’est typiquement le cas au moment de la victoire
électorale où la somme incertaine des comportements
individuels de vote est reconstruite en une volonté
collective : « les Français ont décidé que... ».
Les sondages sont un des outils de ce que Walter
Lippman a appelé la « fabrique du consentement »,
puisque leur interprétation permet d’incarner
une volonté générale qui est au cœur du principe
démocratique, en plus du vote. À partir du moment
où, dans la théorie démocratique, le pouvoir est censé
revenir au peuple, les hommes politiques trouvent
un intérêt évident à interpréter cette volonté par un
indicateur chiffré qui se pare des atours d’une certaine
scientificité. Comme le souligne Anne-Marie Gingras
(2006, p. 169) : « L’opinion publique participe aux
croyances fondamentales de la démocratie libérale,
celles voulant que le peuple soit capable d’édicter des
choix valables pour la gouverne et que ses décisions
orientent véritablement la gestion publique. » À cet
égard, l’opinion publique n’a de sens réel comme
concept que dans un univers de référence démocratique,

24
Présentation générale

où la légitimité provient d’une adhésion populaire


exprimée dans les urnes si le régime est démocratique,
ou d’un peuple qui revendique sa capacité à intervenir
sur la décision politique pacifiquement. Encore faut-il
que la libre expression existe ou que le peuple sache
surmonter la peur engendrée par un appareil répressif
pour s’organiser et prendre la parole publiquement,
comme ce fut le cas en Europe centrale et orientale
autour de 1989, ou dans certains pays arabes à partir
de l’hiver 2011.
L’évocation politique de la figure de l’opinion
publique, sous forme de sondages à l’ère moderne,
s’enracine dans les exigences ancestrales de la
symbolique politique. Faire exister l’opinion publique
via le recours aux sondages, c’est inscrire ceux qui
s’en font les porte-parole dans la croyance fondatrice
de l’idéal démocratique. Or, « la mobilisation des
croyances propres au groupe et l’insertion du pouvoir
dans ces croyances constituent un moyen des plus
constants pour réorienter vers le pouvoir les forces
émotionnelles contenues dans les croyances » (Ansart,
1983, p. 58).

L’opinion médiatico-publique
L’opinion publique sondagière est également
fort utile pour les médias. Dans la longue histoire de

25
Médias et opinion publique

la presse, les inventions se sont succédé pour remplir


l’espace éditorial et offrir de nouveaux services ou
informations aux lecteurs. On a inventé les rubriques,
ajouté des cartes météo, de l’infographie, on a
inventé l’interview ou utilisé les sondages d’opinion.
Ces derniers ont pour mérite d’ouvrir un espace
aux commentaires, permettant aux journalistes
de faire étalage de leur qualité interprétative. De
plus, le sondage comme reflet supposé de l’opinion
joue sur un registre décisif pour attirer les lecteurs :
l’identification. Le sondage peut être perçu comme
une façon d’avoir un peu la parole, d’être entendu
dans l’espace public. Ajoutons qu’économiquement,
l’opération peut s’avérer rentable, car si le sondage est
pertinent, les résultats inattendus ou spectaculaires, la
probabilité devient forte qu’il soit repris et cité dans les
autres médias ; sorte de placement publicitaire gratuit
qui ne peut faire de mal pour la notoriété du titre
éditeur du sondage. Voilà pourquoi, sans doute, les
médias français ont manipulé avec tant d’imprudence
les résultats des sondages d’intention de vote en 2002,
alors que de multiples indices révélaient leur valeur
fautive8, ce qui aurait dû conduire en bonne logique à
en abandonner la commande et la publication.
De plus, les médias revendiquent aussi une
mission de porte-parole du peuple, ici le public,
leur public, et ils (re)fondent leur légitimité dans
l’aptitude qu’ils ont à donner la parole au public par

26
Présentation générale

leur entremise. Sonder le peuple est un des moyens


à leur disposition pour affirmer qu’ils cherchent bel
et bien à rester à l’écoute de la volonté du plus grand
nombre.
Mais au-delà de l’artefact du sondage,
l’intrication entre médias et opinion publique est
plus profonde. On suivra donc la recommandation
de Entman et Herbst : « L’opinion publique et les
médias sont si souvent confondus et si intimement liés
que nous devons consolider l’étude des médias et de
l’opinion publique9. » On évoquera donc un système
d’opinion publique ou encore une opinion médiatico-
publique, pour désigner le poids essentiel des médias
dans le cadrage proposé de l’information politique et
des données sur l’opinion publique.

L’opinion publique comme ajustement


des opinions individuelles
Dans un effort analytique de reconceptualisation,
la sociologue Laurence Kaufmann10 présente l’opinion
publique comme « orientée normativement par
des prétentions à un commun accord et comprend
comme propriété constitutive la procédure de montée
en généralité qui la rend apte à être publicisée et
reconnue par autrui ». Cela induit l’existence de
mécanismes d’ajustement, « direction d’ajustement

27
Médias et opinion publique

qui va de l’esprit individuel à la communauté des


esprits, aidée en cela par tous les ajustements antérieurs
qui se sont sédimentés, dans le monde social, sous la
forme des opinions reçues et des usages institués ».
« Bien entendu, les modalités de l’ajustement
auquel les opinions individuelles sont tenues d’obéir
varient, notamment en fonction des médiations qui
leur permettent de s’élargir à la mesure de l’accord
commun, virtuel ou effectif, qu’elles visent à susciter. »
Un tel processus repose sur un socle de significations
qui rendent « le monde immédiatement intelligible et
assurent d’emblée l’accord minimal des esprits. Un tel
socle n’est autre que la matrice commune de jugement
et d’évaluation qui borne le dicible et l’indicible, le
pensable et l’impensable, le justifiable et l’injustifiable,
le valide et l’invalide », « matrice constamment
produite et régénérée par le travail interactionnel et
les ajustements mutuels que mettent en œuvre les
membres de la communauté ». On retrouve là le
rôle des institutions de socialisation, de transmission
des normes et des valeurs, famille, école, pairs, mais
aussi des médias qui contribuent par leur caractère de
masse à délimiter un espace commun de référence, en
donnant à voir des expériences possibles, en attestant
de façons divergentes ou nouvelles de voir les choses,
d’interpréter le monde.
Les médias jouent alors un rôle de fenêtre
ouverte sur le monde des possibles, qui vient

28
Présentation générale

concurrencer la définition dominante du monde


que les détenteurs d’autorité cherchent à imposer.
L’internationalisation des programmes culturels
et d’information, la mondialisation* du réseau*
Internet peuvent dès lors s’interpréter comme
des points de fuite dans un circuit contrôlé de
l’information et des valeurs. Les citoyens apprennent
grâce à cela ce qui se passe ailleurs, que les vérités d’un
régime en place ne sont pas celles que l’on perçoit
vues d’ailleurs… Ils transmettent hors des frontières,
vers la diaspora des amis et familles, aux yeux du
monde, les vérités inavouables que les autorités
voudraient cacher pour ne pas avoir à se justifier, à
subir des pressions internationales.

L’opinion en partie façonnée


par les médias
L’opinion publique est en partie façonnée par
les moyens d’information, car ils présentent les faits et
événements et livrent au public les discours et actions
des groupes militants et des gouvernements. Les
médias peuvent servir, ou pas, de caisse de résonance
à une mobilisation collective et de moyen de pression
sur les gouvernants. On retrouve là la longue
problématique des effets politiques des médias. À
court ou moyen termes, on peut considérer cette

29
Médias et opinion publique

influence comme une série d’effets directs inscrits


dans un processus à trois dynamiques : les médias
peuvent forger notre vision de la réalité et favoriser
l’engagement civique ; ils peuvent redéfinir l’agenda
de nos priorités politiques et réorienter notre intérêt
vers certains enjeux ; ils peuvent finalement persuader
les électeurs de changer leurs préférences politiques.
Les acquis des études scientifiques insistent
ainsi sur les effets d’agenda-setting. Si les médias ne
nous disent pas exactement ce qu’il faut penser,
ils disent aux citoyens ce à quoi il faut penser. Ce
faisant, en privilégiant une thématique ou une
approche, les médias disent ce qui mérite attention
pour entrer dans notre système global d’évaluation
et en faire éventuellement un critère de jugement
ou de décision (choix électoral notamment). C’est
ce qu’on nomme l’effet d’amorçage (priming en
anglais). Autre théorie disponible, celle des effets dits
de cadrage (framing effects). Les journalistes mettent
en exergue des schémas interprétatifs dans leur
sujet, souvent de façon récurrente (la psychologie
individuelle du personnel politique ; le goût du
pouvoir ou l’avidité comme moteur comportemental
des hommes ; un certain chauvinisme, etc.). Ce
faisant, ils contribuent auprès de certains citoyens
à transmettre une grille de décodage de la réalité
sociale. À n’en pas douter, les médias jouent un rôle
considérable dans la détermination du sens donné à

30
Présentation générale

une action politique. Les journalistes sont les premiers


marqueurs de l’événement, et ils le font souvent en
introduisant une dimension morale, désignant les
bons et les mauvais. Ils peuvent ainsi imposer auprès
du public une interprétation des faits et une identité
aux protagonistes d’un conflit (victimes, coupables
ou co-responsables). Une posture sarcastique à
l’encontre des stratégies de communication des
dirigeants politiques alimenterait ainsi un certain
rejet de la classe politique en accréditant une
lecture cynique de la vie politique. À l’inverse,
l’éclatement de l’information en de multiples sujets
courts, rubriqués, ne favorise pas les interprétations
globalisantes, reliant des faits entre eux via une grille
de lecture unique. Cela nourrirait, chez certains, un
découragement face au politique et engendrerait
un sentiment d’impuissance et d’angoisse face à
l’accumulation de faits (divers) bouleversants. On a
ainsi fait le procès aux médias français d’avoir créé
un climat d’opinion anxiogène en 2002, à force
d’accumuler les reportages sur des faits d’insécurité.
Que ce soit donc par les informations fournies pour
nous permettre de se faire nos opinions ou par
la mise en scène offerte de ce qui serait l’opinion
commune face à laquelle nous sommes incités à nous
positionner (pour ou contre), les médias jouent un
rôle non négligeable dans l’élaboration de l’opinion
publique reconnue ou des « majorités perçues ».

31
Médias et opinion publique

L’opinion publique internationale : une


notion tout aussi usitée et incertaine
Toutes les ambiguïtés autour du terme se
retrouvent avec plus d’acuité encore lorsque l’on
évoque l’opinion publique internationale. Celle-ci
serait une vaste convergence d’opinions nationales
dominantes dont on pourrait extraire une ligne
de conduite à tenir, un objectif à atteindre : le
désarmement mondial, le rejet du terrorisme, la
protection des grandes forêts équatoriales, etc. En
fait, il faut distinguer trois lieux concurrents où
peut se construire une opinion internationale :
l’opinion des États, l’opinion militante, l’opinion
des peuples.
Des réunions de chefs d’État et de gouverne-
ment dans le cadre d’institutions à dimension
internationale (Sommet européen, G7, ONU)
peuvent se présenter comme reflétant l’opinion de
leurs pays, en déterminant des priorités politiques
nouvelles. Ce faisant, ils jouent un rôle de leaders
d’opinion, plaçant sur l’agenda politique un thème
sur lequel les peuples devront se déterminer.
Une forte mobilisation militante peut également
contribuer à constituer une opinion publique. La
capacité de groupes sociaux (les fameuses ONG) à
manifester, à organiser des campagnes nationales
et internationales de dénonciation, d’opposition

32
Présentation générale

aux politiques conduites, donne sens à l’idée d’une


opinion publique internationale. Enfin, celle-ci
peut se construire par simple agrégation, par simple
constat d’une convergence des aspirations de
plusieurs peuples, ou une similitude des réactions
face à un fait donné : émotion généralisée face au
spectacle d’une famine en Éthiopie ou en Somalie,
face aux ravages d’un tsunami en Thaïlande, avec
afflux de dons à la clé ; apeurement renouvelé face
à un accident nucléaire au Japon prouvant que le
risque zéro est illusoire en la matière.
Les révolutions technologiques dans le domaine
de la communication ont beaucoup fait pour offrir
aux individus une capacité d’action directe sur la
scène internationale, sans maîtrise totale possible
de la part des pouvoirs, sans que les frontières
ne jouent un rôle protecteur et autarcique. « De
tels bouleversements atteignent – doublement –
l’opinion publique : en favorisant un essor significatif
de l’opinion publique sur l’international (OPSI)
insérant celle-ci dans les mécanismes mêmes du jeu
international, et en créant ainsi une véritable opinion
publique internationale (OPI). Sujet observant et
sujet agissant, l’opinion publique devient un intrus
significatif dans ce monde de monstres froids. Ces
derniers sont condamnés à s’en accommoder et, tour
à tour, à ruser, manipuler, mais aussi suivre, plier
parfois, et souvent à composer11. »

33
Médias et opinion publique

Une notion ambiguë qui a pourtant un


vrai impact politique
Les gouvernants peuvent utiliser les médias pour
informer leurs concitoyens et chercher à obtenir leur
adhésion sur les choix mis en œuvre. Cette politique
de communication des États peut se transformer en
action de propagande, les médias étant alors un outil
de manipulation pour imposer une certaine opinion.
Lors des guerres, la censure et la propagande visent
ainsi à faire croire que la victoire est proche ou à
exalter les vertus patriotiques. Notons cependant,
que l’apparition des chaînes mondiales d’information
comme CNN ou Al-Jazeera représente un défi pour
les États. Elle rend plus délicates les dissimulations et
n’autorise plus les doubles jeux de communication.
Impossible désormais pour un pays de faire une
communication interne, destinée à son seul public
national pour produire un effet particulier. Toute
image est susceptible d’être reprise par des pays de
culture différente contre qui le message est adressé. Les
stratégies de communication doivent devenir globales.
La référence à cette idée d’opinion publique a
des effets politiques bien réels dans la détermination
de la conduite de l’action gouvernementale ou la
gestion de la politique internationale. Elle pèse sur
les jeux politiques. Elle est crainte ou désirée. Elle est
annoncée ou déniée. Elle est constatée ou construite

34
Présentation générale

si besoin. Logiquement, si « les médias continuent


à affirmer que le public possède une opinion
particulière, les perceptions qui en résultent des désirs
du public peuvent façonner les comportements réels
des gouvernements et des citoyens. Beaucoup de
campagnes stratégiques sont conçues pour influencer,
ou influencent réellement, les majorités perçues plutôt
que l’opinion de masse elle-même12. »
C’est très vrai dans les pays démocratiques, car
l’opinion publique est vue comme la préfiguration
des orientations du suffrage universel et donc comme
ressource argumentative. Mais c’est vrai itou dans les
autres pays, si une mobilisation menace les intérêts des
gouvernants ou s’il faut forcer les gens à se rassembler
pour jouer le jeu du soutien au régime. On l’a vu
ces dernières années, en Iran, où le régime a réprimé
durement de grandes manifestations exprimant une
opinion publique favorable à des réformes et où il a
mobilisé ses partisans, les incitant à descendre dans la
rue en guise de démonstration publique de soutien.
Si « l’opinion publique » s’indigne ou s’émeut
d’une situation catastrophique (famine dans un pays
d’Afrique), les gouvernements pourront difficilement
rester à ne rien faire. Si « l’opinion publique » se
mobilise via un boycott* de certains produits par
exemple, la cible de ce boycott pourra difficilement
restée indifférente. Par exemple, lorsque des dizaines
de milliers de personnes à travers le monde ont

35
Médias et opinion publique

manifesté devant les ambassades françaises en 1995


pour protester contre la reprise de nos essais nucléaires
dans le Pacifique. Ou lorsque Greenpeace a réussi
une campagne de communication mettant l’armée
française en situation d’agresseur indigne, au cours
d’un arraisonnement de la flottille de l’ONG au
large de l’atoll de Mururoa, elle a soulevé une « vague
d’indignations » dont le gouvernement français a bien
dû tenir compte, en reculant, diminuant le nombre
des essais prévus et annonçant leur fin définitive au
profit de simulations informatiques.
Mais c’est au moment des guerres que le soutien
de l’opinion est perçu comme décisif, notamment parce
qu’il influe sur le moral des troupes et la perception
qu’elles ont de la légitimité de leur combat. Les stratèges
modernes soulignent la nécessaire existence dans la
population d’un esprit de défense. La défaite américaine
lors de la guerre du Vietnam a ainsi été interprétée comme
le résultat de l’absence d’adhésion de l’ensemble de la
collectivité nationale aux buts et moyens mis en œuvre
dans ce conflit par la faute des images négatives véhiculées
dans les médias. C’est à cause de cette expérience, qu’un
système d’encadrement de l’activité journalistique et de
contrôle de l’information par les militaires a été mis en
place durant la Guerre du Golfe, en 1991, donnant lieu
à de multiples manipulations et mensonges. Les États
modernes se soucient de maîtriser les effets de cadrage
médiatique de leur activité diplomatique (Entman,

36
Présentation générale

2004), tout comme les gouvernants ont adopté de


nombreuses tactiques pour se concilier les bonnes
grâces du champ journalistique et éviter les impairs de
communication (Louw, 2010 ; Mercier, 2008).

Plan de l’ouvrage
Dans la suite de l’ouvrage, nous retrouvons des
textes agencés autour de deux axes. Dans la relation
entre médias et opinion publique, on peut souligner
une forme de tension en fonction des situations.
Les médias peuvent être amenés à jouer un rôle
démocratique important en aidant à la constitution et
à la cristallisation d’une opinion publique. Ils ont alors
un rôle de contestation de l’ordre établi. C’est le cas dans
les situations de transition démocratique, où les médias
internes et extérieurs peuvent être utilisés pour appuyer
des revendications contestataires, voire révolutionnaires.
À l’opposé, dans les situations démocratiques instituées,
les médias et les mises en scène politico-médiatiques
peuvent servir à contrôler ou à influencer l’opinion
publique, à fabriquer du consentement.
Nous verrons donc le rôle que les médias nationaux
et transnationaux peuvent jouer dans l’émergence
d’opinions publiques agissantes dans l’URSS finissante
de Gorbatchev, en Chine aujourd’hui et comment
on peut concevoir les mouvements d’opinion dans le

37
Médias et opinion publique

monde arabe, surtout depuis le « printemps arabe » de


2011. Puis nous exposerons le jeu sur et avec l’opinion
dans le cadre de la rhétorique politique et des stratégies
électorales en pays démocratiques.
Ces questions ont été traitées de façon régulière
dans la revue Hermès. Dès les premiers numéros, les
interactions entre médias et opinion ont été au cœur
de ses préoccupations. C’est le cas avec le numéro
inaugural sur Théorie politique et communication (1988)
ou le n° 4 sur Le Nouvel espace public (1989), ou bien
en 1995, avec le dossier consacré à Communication
et politique et enfin le n° 31, en 2001, sur L’opinion
publique. À chaque fois, l’orientation intellectuelle se
veut pluraliste et compréhensive, plaçant l’opinion à
l’une des pointes du « triangle de la communication
politique », selon l’heureuse métaphore de Dominique
Wolton ; avec aux autres extrémités, les médias et
les hommes politiques. Loin de défendre une vision
manichéenne et systématiquement manipulatrice de la
liaison médias – opinion, la revue Hermès a toujours
défendu une approche interactive, où les uns et les
autres s’influencent réciproquement, où la domination
imputée aux médias n’est pas conçue comme un mal
permanent et inéluctable, soulignant au contraire
les aptitudes des populations à ruser, à conserver une
lucidité critique en fonction des contextes.

38
Présentation générale

NOTES

1. Blondiaux, L., « L’opinion publique », in Gingras, A.-M. (dir.),


La Communication politique, état des savoirs, enjeux et perspectives,
Sainte Foy, Presses de l’université du Québec, 2003, p.139.
2. Entman, R. M., Herbst, S., « Reframing Public Opinion as we
Have Known it », in Bennett, L., Entman, R. (dir.), Mediated
Politics : Communication and the Future of Democracy, New
York, Cambridge University, Press, 2001, p. 203-225.
3. Bourdieu, P., « L’opinion publique n’existe pas », Questions de
sociologie, Paris, éditions de Minuit, 1984, p. 222-235.
4. Cayrol, R., La revanche de l’opinion. Médias, sondages, Internet,
Paris, éditions Jacob-Duvernet, 2007, p.19.
5. Blondiaux, L., « L’opinion publique », in Gingras, A.-M.
(dir), op. cit., 2003, p.141.
6. Ibid., p.150-151.
7. Ibid.
8. Voir notre analyse : Mercier, A ., « Les Médias en campagne »,
in Perrineau, P., Ysmal, C. (dir.), Le vote de tous les refus,
Paris, Presses de Sciences-Po, 2003, p. 53-87.
9. Entman, R. M., Herbst, S., op. cit., 2001, p. 221.
10. Kaufmann, L., « L’opinion publique : oxymoron ou
pléonasme ? », Réseaux, vol. 21, n° 117, 2003, p. 272-274.
11. Badie, B., « L’opinion à la conquête de l’international »,
Raisons politiques, 2005, vol. 3, n° 19, p. 10.
12. Entman, R. M., Herbst, S., op. cit., 2001, p.209.

39
Médias et opinion publique

Références bibliographiques

Althaus, S., Collective Preferences in Democratic Politics : Opinion


Surveys and the Will of the People, Cambridge, Cambridge
University Press, 2003.
Ansart, P., La gestion des passions politiques, Lausanne, L’âge
d’homme, 1983.
D’Almeida, N. (dir.), L’opinion publique, Paris, CNRS Éditions,
coll. « les Essentiels d’Hermès », 2009.
Entman, R., Projections of Power : Framing News, Public Opinion
and U.S. Foreign Policy, Chicago, The University of Chicago
Press, 2004.
Gingras, A.-M., Médias et démocratie, le grand malentendu, Sainte
Foy, Presses de l’université du Québec, 2006.
Louw, E., The Media & political process, Londres, Sage, 2010.
Mercier, A. (dir.), La communication politique, Paris, CNRS
Éditions, coll. « les Essentiels d’Hermès », 2008.
Zaller, J., The Nature and Origins of Mass Opinion, New York,
Cambridge University Press, 1992.

Vous aimerez peut-être aussi