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L’aoriste en zénaga. Contribution à l’étude du système
aspecto-modal du berbère
Catherine Taine-Cheikh
To cite this version:
Catherine Taine-Cheikh. L’aoriste en zénaga. Contribution à l’étude du système aspecto-
modal du berbère. S. Chaker, A. Mettouchi and G. Philippson. Études de phonétique et
linguistique berbères. Hommage à Naı̈ma LOUALI (1961-2005), Peeters, pp.231-249, 2009,
Centre de Recherche Berbère – Inalco. M.S. 23 – Ussun amazi. <halshs-00564456>
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L'AORISTE EN ZENAGA :
CONTRIBUTION A L'ETUDE DU SYSTEME
ASPECTO-MODAL DU BERBERE
Catherine TAINE-CHEIKH
Le zénaga de Mauritanie est un parler en voie d'extinction qui est resté
longtemps mal connu. Parmi les divers facteurs qui m'ont poussé à
l'étudier, l’un des plus importants est sans doute ma rencontre, en 1996,
avec Naïma Louali. Le travail que je présente ici en son hommage
concerne — non les champs de la phonétique et de la phonologie qui
furent l'objet de nos principales discussions — mais celui de la
morphologie verbale auquel elle s'était intéressée ces dernières années.
Dans le système verbal du berbère, l'aoriste occupe une place ambiguë.
Du point de vue formel, il semble être le partenaire du prétérit — mais un
partenaire si proche que leurs caractères distinctifs tendent à disparaître.
Du point de vue des emplois, l'aoriste paraît plus ou moins marginalisé, au
point qu'il cesse d'être utilisé sans particule dans certains dialectes.
Souvent, on considère d'ailleurs ces changements comme liés entre eux,
l'usure des formes semblant expliquer l'évolution des emplois.
Je commencerai par l'analyse morphologique. J'utilise les termes
d'aoriste, de prétérit et d'aoriste intensif comme de pures étiquettes — A.
Basset (1952, p. 13) parlait de "termes arbitraires". Les valeurs des formes
se préciseront au cours de l'étude.
LES FORMES DE L'AORISTE EN ZENAGA
Le système tempo-aspecto-modal (TAM) du berbère connaît des
variations mais on retrouve en zénaga les formes aspecto-modales les plus
fréquentes :
— celles d'impératif (I) et d'aoriste (A),
— celles de prétérit positif (P) et négatif (PN),
— celles d'aoriste intensif (AI) qui sont aussi celles de l'impératif intensif
(II) mais se différencient parfois en contexte négatif pour donner une série
particulière (AIN)1.
Les formes d'impératif et d'aoriste étant presque toujours de thème
identique (cf. A. Basset 1952, p. 15), la plupart des verbes ne présentent
que quatre thèmes distincts (I+A ; P ; PN ; AI+AII) — cinq avec AIN.
En berbère, il est fréquent que le nombre de thèmes soit beaucoup plus
réduit, notamment par non distinction des trois premiers thèmes (I+A ; P ;
PN). Dans une précédente étude (D. Cohen et C. Taine-Cheikh 2000), il
apparaissait que les thèmes verbaux avaient d'autant plus de chance d'être
différenciés que le système phonologique des voyelles brèves était riche.
En effet, les oppositions vocaliques jouaient un rôle déterminant dans la
distinction des thèmes d'aoriste et de prétérit là où elle se maintenait le
mieux, à savoir dans le berbère méridional (c'est-à-dire en touareg, en
ghadamsi et en zénaga).
Je reviendrai ici sur le cas du zénaga en prenant en compte l'ensemble
des verbes, à la forme simple ('nue') comme aux formes dérivées. Après
l'étude des verbes à la 3e M sg., j'envisagerai les facteurs susceptibles de
favoriser la confusion des thèmes (conjugaison et clitiques suffixés).
1.1. Verbes bisyllabiques ‘nus’
La majorité des verbes ‘nus’ (de forme simple) sont bisyllabiques pour
A, P et PN. Ils se comportent de la même façon, qu'ils aient deux ou trois
consonnes radicales et qu'ils aient, ou non, deux consonnes identiques. La
différenciation entre A, P et PN — quand elle existe — ne se marque en
effet que par des alternances vocaliques.
1.1.1. Bisyllabiques réguliers
Soit le verbe ‘nu’ de racine r-m-š "prendre, saisir ; séduire" : I ärməš A
yärməš P yərmäš PN yərməš AI yirämmäš. Alors que AI se caractérise par la
gémination de la 2e radicale M, les trois thèmes de base ne diffèrent que
par la présence ou non d'une voyelle ouverte et par sa place. Cette voyelle
ouverte est notée différemment, selon ses réalisations (a, ä, o pour les
1
Autres abréviations : M = masculin, F = féminin, sg. = singulier, pl. = pluriel,
pers. = personne, part. = participe, hass. = ḥassāniyya. La transcription a été un
peu simplifiée et toutes les assimilations n'ont pas été notées.
brèves, ā pour la longue) mais, si on la symbolise par 'a', on peut dire que
le PN yərməš ne comporte aucun 'a', I/A (y)ärməš comporte un 'a' dans la
première syllabe et P comporte un 'a' dans la 2e syllabe2.
Les exemples suivants présentent les mêmes alternances vocaliques bien
que la dernière radicale (une occlusive glotale ) tombe en finale absolue
— donc à la 3e pers. M sg. — et réapparaisse seulement devant suffixe (cf.
P pl. išan).
•"acheter, payer" : A yäsi P yišä PN yiši AI yassä
•"tuer" : A yani P yənä PN yəni AI yannä / yəttanä AIN yinni
Dans les verbes qui précèdent, les voyelles non ouvertes (autres que 'a')
sont toujours i ou ə (une voyelle brève d'avant ou un peu centralisée). La
voyelle ‘non-a’ peut cependant être une voyelle d'arrière u ou une longue ī
ou ū3.
Parmi les trois autres combinaisons possibles, deux sont fréquentes
(i/ə/ī dans la 1è syllabe et u/ū dans la 2e d'une part ; u/ū dans les deux
syllabes d'autres part) et la dernière est rare (u/ū dans la 1è syllabe et i/ə/ī
dans la 2e) mais le choix de la réalisation de la voyelle brève (d'avant i,
d'arrière u ou plus centralisée ə) paraît déterminé par le contexte
consonantique (cf. Cohen & al. 2000 : 290-1). La ‘couleur’ de la voyelle n'a
pas de lien avec le thème, comme on peut le voir dans le fait que la 1è
voyelle de PN est toujours identique à la 1è voyelle de P et la 2e voyelle de
PN est toujours identique à la 2e voyelle de I/A.
Cas i/ə/ī — i/ə/ī
•"mépriser" : A yäykīh P yiykāh PN yiykīh AI yiyäkkāh
Cas u/ū — i/ə/ī
• "prêter" : A yaṛḍiy P yuṛḍäy PN yuṛḍiy AI yiṛaḍḍäy
•"étrangler" : A yaẓẓīg P yuẓẓāg PN yuẓẓīg AI yəttaẓẓāg / yəttuẓẓīg
•"voler" : A yogər P yugär PN yugər AI yəttagär AIN yəttigər
2
Pour des questions de place, je ne donne plus I car il se confond avec A. Pour
AIN, en revanche, je donne les informations dont je dispose.
3
Les longues apparaissent au contact des semi-consonnes W et Y ou après
disparition d'une radicale laryngale H, cf. M. Kossmann 2001 et Taine-Cheikh
2005a.
Cas u/ū — u
•"se lever" : A yänkur P yunkär PN yunkur AI/AIN yäynkär
•"ê. tété ; téter" : A yaḍḍuḍ P yuḍḍaḍ PN yuḍḍuḍ AI yəttaḍḍaḍ
Cas i/ə/ī — u
•"avoir honte" : A yäykuḍ P yiykaḍ PN yiykuḍ AI yiyäkkaḍ
Le thème de l'A est toujours : 1è voyelle ‘a’ ; 2e voyelle : ‘non-a’.
1.1.2. Bisyllabiques ‘à valeur interne’
Pour un petit groupe de verbes, ce même schéma vocalique (1è voyelle
‘a’ ; 2e voyelle : ‘non-a’) correspond, non plus au thème d'I/A, mais à celui
de P. Quant au thème d'I/A, il se confond avec celui qui était auparavant
le thème spécifique de PN (à deux voyelles ‘non-a’). On retrouve les quatre
combinaisons précédentes, à peu près dans les mêmes proportions (un seul
cas du type : i/ə/ī — u).
•"ê. lâche ; craindre" : A = PN yəgif P yägif AI yəttəgəf
•"ê. partagé ; (se) partager" : A = PN yuẓun P yaẓun AI yəttuẓun
•"subir un préjudice" : A = PN yilluṛ P yälluṛ AI yittälluṛ.
Ce type de verbe peut être rapproché de la catégorie sémantique des
déponents internes de l'arabe (cf. M. Cohen 1911). Elle semble avoir son
équivalent en berbère, même si le vocalisme de A n'est pas unifié (cf. D.
Cohen & al. 2000, p. 296-7, 311-3).
1.1.3. Bisyllabiques irréguliers
Pour les bisyllabiques irréguliers, trois types principaux se dégagent.
a) Type à P irrégulier (à deux voyelles 'a')
•"marcher, aller" : A yäbdīh P yäbdāh PN yibdīh
•"ê. cassé ; casser" : A yaṛẓi P yaṛẓa PN yuṛẓi AI yiṛaẓẓa
b) Type mixte à A d'‘interne’
•"être aiguisé" : A = PN yiyīh P yiyāh AI yəttiyīh
•"fondre (pour le beurre)" : A = PN yūšəg P yūšäg AI yəttūšəg
c) Type à P irrégulier (à deux voyelles 'a') et A d'‘interne’
•"accompagner" : A = PN yiddug P yäddäg AI/AIN yəttuddug
•"ê. assis ; s'asseoir" : A = PN yimi P yamä AI yittimi
L'aoriste présente toujours un des deux vocalismes relevés
précédemment (soit 'a' — 'non-a' comme en 1.1.1., soit deux voyelles 'non-
a' comme en 1.1.2.), même dans les deux cas particuliers suivants (l'un a
deux P possibles et l'autre est un ‘interne’ irrégulier) :
•"travailler" : A = PN yūrih P yäwräh [cf. b] / yäwrih [cf. c] AI yəttūrih
•"mourir" : P = A = PN yämmih AI-t yətmättäh.
Pratiquement aucune autre possibilité n'est attestée, en dehors de verbes
(très irréguliers) comme "jouer" : A = P = PN yaṛāṛ AI yəttaṛāṛ.
1.2. Autres verbes
1.2.1. Verbes ‘nus’ non bisyllabiques
Les verbes peuvent compter plus — ou moins — de deux syllabes.
a) Verbes monosyllabiques
Ils sont peu nombreux. Composés d'une syllabe fermée (à coda simple
ou double), ils n'offrent qu'un jeu limité d'alternances. Soit A se confond
avec P, cf. "ê. attaché ; attacher" A = P yan PN yin AI yəttan. Soit A se
confond avec PN, cf. "exister" A = PN yi P ya AI yitti. Parfois les trois
thèmes sont confondus, cf. "tendre" A = P = PN yad AI yəttad.
b) Verbes trisyllabiques (et plus)
À de rares exceptions près, A et PN sont identiques pour tous les verbes
de plus de deux syllabes. Ils se caractérisent (comme A et PN des verbes
‘internes’) par une prédominance de voyelles ‘non-a’ alors que P se
caractérise par prédominance de voyelles ‘a’ (au moins la 1è et la 3e,
parfois également la 2e). AI, qui se forme à l'aide du préfixe t(t)-, a
souvent un schème vocalique proche de celui de A et PN.
•"ê. innombrable" : A = PN yigəTyi P yagäTyä AI/AIN yəttigəTyi
•"saigner du nez" : A = PN yūnžər P yäwnžər AI yəttūnžər
1.2.2. Verbes dérivés
Les verbes dérivés se répartissent en trois groupes.
a) Les 'agentifs' à valeur causative ou factitive (préfixe ‘s’)
Contrairement à l'AI des formes simples, celui de la forme à sifflante
n'est en principe caractérisé que par son vocalisme, en zénaga comme dans
l'ensemble du berbère (cf. A. Basset 1952, p. 12 ; Taine-Cheikh 2005b,
p. 403-4). On relève cependant quelques cas où AI se forme,
obligatoirement ou facultativement, avec le préfixe t(t)- :
•"gonfler" : A = PN yəššūḍ P yäššāḍ AI yəššūḍ / yətšūḍ4
•"ê. en procès" : A = PN yəžġudum P yäžġadäm AI yəttəžġudum.
Fréquemment, il y a confusion entre A, AI et PN :
•"accompagner" : A = PN = AI yəṣṣuf(f)uḍ P yäṣṣuf(f)aḍ
•"coucher sur le ventre": A = PN = AI yəššugdum P yäššugdäm
Mais il est fréquent aussi que AI tende à se confondre avec P, ne s'en
différenciant que par la voyelle du préfixe :
•"faire tomber, détacher" : A yəššənšuḍ P yäššənšaḍ AI yəššänšaḍ
•"parler" : A = PN yiššīwiy P yäššāwäy AI yiššāwäy
b) Les passifs (à préfixe Ty-, cf. Taine-Cheikh ibid., p. 396 et 404)
L'AI de la forme passive ne se distingue de P que par la vocalisation du
préfixe : P (y)ä-, AI (y)ə-. AIN peut être différent de AI, mais PN et A
semblent régulièrement confondus avec P. Cf.
•"ê. dit" : A = P = PN yäTyänwah AI yəTyänwah AIN yiTyənwih.
c) Les dérivés à nasale (cf. Taine-Cheikh ibid., p. 398 et 404)
L'AI des formes à nasale m- ou n- (de valeur moyenne, réfléchie ou
réfléchie-passive) nécessite toujours la préfixation de t(t)-. Quant au
vocalisme de A et PN, il est régulièrement distinct de celui de P :
•"aimer (d'amour)" : A = PN yənnumiš P yännumäš AI yətnumiš
•"parler avec" : A = PN yəmnäwəh P yämnäwäh AI yəttəmnəwih.
4
Souvent il s'agit de formes en ‘s’ sans forme simple, dont le caractère dérivé peut
être mis en doute ou avoir été oublié. Parfois, seul AIN présente le préfixe t-/tt-,
cf. "répondre" A = PN = AI yəssidmər P yässidmär AIN yətsidmər.
1.3. Les oppositions aspecto-modales et les cas de neutralisation
1.3.1. Le thème propre de l'aoriste
Au total le nombre de thèmes distincts par forme verbale varie entre
deux et cinq5. Il n'est plus que de deux à quatre si on laisse AIN de côté
(AIN ne semble spécifique que pour une partie des bisyllabiques non
'internes' et pour une partie des passifs).
Seuls les bisyllabiques distinguant A et PN (les réguliers et une partie
des irréguliers) présentent 4 (ou 5) thèmes : A vs P vs PN vs AI (vs AIN).
Seuls quelques verbes irréguliers (bi- et surtout mono-syllabiques), une
partie des dérivés à sifflante et l'ensemble des dérivés passifs en Ty- ne
présentent que deux thèmes distincts P et AI, les formes de A et de PN se
confondant, soit avec P (les passifs), soit avec AI (les 'agentifs').
Tous les autres verbes (notamment les bisyllabiques 'internes', les
trisyllabiques et les dérivés à nasale) présentent trois thèmes distincts : A
= PN vs P vs AI (= AIN).
La confusion entre A et PN est fréquente, mais celle de A = PN avec P,
très rare, est presque limitée aux passifs. A ne tend donc pas à se
confondre avec P. Par ailleurs, si PN n'est fonctionnellement qu'une
variante contextuelle de P (cf. Galand 2003, p. 236 note 3), l'histoire de
cette forme semble très liée à celle de l'aoriste.
1.3.2. Neutralisation dans la conjugaison
La 3e sg. (M et F) et la 1è pl. sont dépourvues de suffixe de pers., de
genre et de nombre. Elles présentent moins de neutralisation que d'autres.
a) Verbes à finale consonantique ‘forte’
Si la dernière voyelle thématique d'un verbe est du type ‘a’, elle est
normalement remplacée par une voyelle 'non-a' lorsqu'un morphème de M
pl. (2e M -äm ou 3e -än) est suffixé :
•P yugam "il a couru", 3e pl. ugumän, 2e pl. tugumäm
•P yuṛḍäy "il a prêté", 3e pl. uṛḍiyän, 2e pl. tuṛḍiyäm.
5
À quelques rares exceptions près comme yahaḍ "pouvoir" qui n'a qu'une seule
forme.
Ce phénomène ne se produit, ni avec le suffixe -äg de 1è sg., ni avec les
morphèmes du F pl. (2e -əmnyäd et 3e -əNyäd).
Ce changement est généralement sans conséquence, sauf pour les
bisyllabiques réguliers qui distinguent P de PN par le timbre de la dernière
voyelle thématique. D'où P = PN 3e pl. : ugumän et uṛḍiyän.
b) Verbes à voyelle finale longue (cf. Taine-Cheikh 2004, p. 177-9)
Les verbes comme "entendre" (bisyllabique régulier) A yäwgrīh P yugrāh
PN yugrīh ou "aller" (bisyllabique irrégulier) A yäbdīh P yäbdāh PN yibdīh
distinguent respectivement P de PN d'une part, A de P d'autre part, par
l'alternance de la voyelle finale -īh/-āh. Comme cette finale (qui représente
une laryngale) chute devant tous les suffixes (pers., genre, nombre), il y a
neutralisation des oppositions P vs PN et A vs P dans 4 personnes sur 6 :
•P = PN : 1è sg. ugrāg, 2e sg. tugrād, 2e pl. tugrām, 3e pl. ugrān
•A = P : 1è sg. äbdāg, 2e sg. täbdād, 2e pl. täbdām, 3e pl. äbdān.
c) Verbes à finale laryngale (cf. Taine-Cheikh 2004, p. 174-7)
On retrouve le même phénomène avec des verbes comme "tuer"
(bisyllabique régulier) A yani P yənä PN yəni et "ê. cassé ; casser"
(bisyllabique irrégulier) A yaṛẓi P yaṛẓa PN yuṛẓi.
•P = PN : 1è sg. ənäg, 2e sg. tənäd, 2e pl. tənam, 3e pl. ənan
•A = P : 1è sg. aṛẓag, 2e sg. taṛẓad, 2e pl. taṛẓam, 3e pl. aṛẓan.
1.3.3. Neutralisation par suffixation
a) Verbes à finale consonantique ‘forte’
Si la dernière voyelle thématique d'un verbe est du type ‘a’, elle est
remplacée par une voyelle ‘non-a’ devant le morphème -än du participe
sg., cf. P yugäm "il a couru" et sa forme participiale yugum-än. La voyelle
‘a’ se maintient par contre devant le morphème -(n)ən du participe pl., cf.
P yinäg "il est monté sur", pl. ənəgän et participe pl. ənägn-ən.
b) Verbes à finale laryngale
À la 3e sg. (M et F) et à la 1è pl., les verbes à dernière radicale se termine
normalement par une voyelle brève -i ou -a. Cette opposition vocalique,
qui distingue A de P dans certains bisyllabiques irréguliers, est neutralisée
en présence des affixes d'objet (direct ou indirect) — qui sont particuliers à
ces verbes pour ces pers. (cf. Taine-Cheikh 2004, p. 181) :
• A yaṛẓi / P yaṛẓa + ih "le" (3e M sg.) > A = P yaṛẓ-ih ; + (i)yäd "la" (3è
F sg.) > A = P yaṛẓ-iyäd ; + (i)nän "les" (3è pl.) > A = P yaṛẓ-inän.
Si l'ajout des pronoms ne supprime pas la distinction P vs PN dans les
bisyllabiques réguliers c'est parce que la négation attire les affixes6, cf.
•P yən-ih "il l'a tué" et PN wär-ti yənä "il ne l'a pas tué".
De toutes les oppositions observées précédemment, la plus concernée
par les neutralisations est donc la distinction P vs PN (propre aux
bisyllabiques réguliers). La distinction A vs P n'est touchée que
marginalement (pour une partie des bisyllabiques irréguliers).
LES EMPLOIS DE L'AORISTE EN ZENAGA
Les thèmes les plus usités du système sont ceux de P et AI (avec leurs
variantes contextuelles éventuelles respectives : PN et AIN). Leurs valeurs
pourraient être discutées dans le détail mais elles correspondent pour
l'essentiel à l'opposition aspectuelle accompli vs inaccompli (cf. Galand
1977). Le thème de l'aoriste, plus rare, a une valeur plus fluctuante. Pour
A. Basset, la valeur vague de A tenait au fait que P et A s'opposeraient
comme un précis à un imprécis, A étant "le terme non marqué de
l'opposition" (1952, p. 14). Il ajoutait que A était beaucoup plus fréquent
que P, notamment dans le récit, mais cette observation ne se vérifie pas
dans tous les parlers vivants. En effet, avec le renouvellement du système
verbal (cf. Galand 1977, p. 293 ; Chaker 1995, p. 55), AI remplit
actuellement des emplois qui étaient auparavant ceux de A.
Désormais, en berbère, A est régulièrement associé à des particules,
notamment la particule ad (äd en zénaga). Il arrive cependant que A soit
encore employé seul. Galand (2002 [1987]) a étudié ces emplois dans
6
La particule äd attirant elle aussi les affixes, sa présence — très fréquente —
limite fortement les cas de neutralisation possible de A avec P.
différents parlers et montré qu'ils étaient plus ou moins fréquents7. En
zénaga, les emplois de A sans particule sont rares mais ceux de A avec
particule äd / äd ne sont pas toujours canoniques, comme nous allons le
voir maintenant, notamment à partir d'exemples tirés de contes. Les formes
d'A y figureront en gras, ainsi que la particule äd / äd.
2.1. L'aoriste dans les conditionnelles
S'il est un emploi fréquent de A en zénaga, c'est celui qui en est fait
dans les conditionnelles. Dans tous nos exemples, la proposition introduite
par äd vient en premier et constitue la protase. En général, les verbes des
deux propositions sont à l’aoriste : äd + A, A. Cf. (1) :
•(1) əzznäm iy änhuḍ äd—yäwgni nəttä gäräš əd if-ən-š näwgni nəkni äd
näwgni nəkni äwgnan mān "Dîtes (I) au roi “ s'il est droit (A) lui de lui-
même, nous sommes droits (A) nous, si nous sommes droits (A) nous, les
gens sont droits (A) ”".
Quelques variantes sont cependant possibles.
En (2), l’impératif remplace l’aoriste dans l’apodose : äd + A, I.
•(2) äd-i(h) yani əzznäm-āš äd äll äyš ämġar-ən-š yannä äwf təT
ənəgmugän-š wär ətgənan "S'il me tue (A) dîtes-lui (I) que l'endroit où son
chef tue (AI), en vérité ses bons suiveurs ne s(er)ont pas droits (AIN)".
En (3), la présence d’une négation dans la première apodose entraîne le
remplacement de A par PN (cf. wär—yahaḍ) d'où : äd + A, PN (...).
•(3) yinn-āšän äyd nəttä škännūn äd—təddugäm wär—yahaḍ mīn
yiššulluṛ-kūn äd—tūžərām äk-yun dä-kūn yuḍˁuff "Il leur dit (P) “ c'est
pareil pour vous, si vous vous mettez d'accord (A), personne ne peut (PN
= AIN) vous porter préjudice (A = AI) ; si vous vous séparez (A) chacun
de vous devient faible (A) ”".
En (4), la présence d'une négation dans la protase entraîne le remplace-
ment de A par PN, d'où : äd + PN, A (...).
•(4) äd-ih wär—yini täyam äššäbbäš wär—yuḍyum mīn mīn täẓṛam
äd-āš āgən yäšnäkfär änhuḍ "S'il ne me tue pas (PN), vous pass(er)ez (A)
7
Cf., à titre indicatif, les statistiques données pour le kabyle par A. Mettouchi
(2002, p. 344) : P = 55%, A seul < 0,5%, ad + A = 25 à 30%, AI = 15%, ad +
AI < 0,5%.
une année où personne n'opprime (PN) personne (et) vous trouv(er)ez (A)
comment le roi vous a aidé (P)".
La formule résumant tous les cas est : äd + A/PN, A/I/PN.
Les seules formes susceptibles de remplacer A dans les phrases doubles
des conditionnelles, sont donc I et PN, c’est-à-dire les thèmes qui sont, soit
identiques aux thèmes de A (cas de I), soit souvent confondus avec eux
(cas de PN). äd, qui est toujours présent en tête de la protase, correspond
dans les gloses à la conjonction "si"8.
2.2. L'aoriste seul
2.2.1. L'aoriste ‘encadré’ sans subordination
L’aoriste seul est particulièrement rare en proposition indépendante. Il
prend deux valeurs différentes selon le contexte.
a) Valeur modale d'ordre
Alors que l’aoriste seul est fréquent après l’impératif, aussi bien en
chleuh et en kabyle qu'en touareg (cf. Galand 1987, p. 370), je n’ai relevé
en zénaga qu’un seul exemple où, pour exprimer une succession d’ordres,
un impératif était suivi d’un aoriste :
•(5) yənn-āš ässən-ti täkfad tīrkid-ən-š i tärumbäL "Il lui dit (P) “ sache-le (I)
[et] donne (A) sa jeune génisse au lièvre ! ”".
Au lieu de I + A, on a généralement I + I comme en (6) et (7) :
•(6) äddī-däh äzgih tməzgən war šäwgəš äbāyäg "Viens (I) ici, tiens (I) pour
moi les oreilles du lion jusqu'à ce que j'urine".
•(7) ad ävuš-ən-k okkīh əd-i äyd "Tends (I) la main [et] porte (I) ça avec
moi !".
b) Valeur d'habitude
Les deux seuls exemples trouvés sont tirés d’un même récit de fondation
(mi-historique mi-légendaire) concernant la tribu maraboutique des äwlâd
Däymân. L’histoire raconte comment leurs ancêtres ont réussi à mettre fin
aux exactions que les guerriers (les Ḥassân) leur faisaient subir.
8
Cet emploi de ad n'est pas habituel en berbère, cf. M. Taïfi (1993).
•(8) kān yəttäššä är-šän-nä mīn yun däg ḥassān ar-šän yirämməšš-än ägūlləž
ən uri əd ägūlləž ən ətSän əd ägūlləž ən aẓəṛfi äkk—äššäbbäš yäšš—är-šän
"Venait (kān + AI) chez eux l'un des Ḥassân (qui) leur prenait (AI part.)
beaucoup d'or, beaucoup d'habits et beaucoup d'argent ; chaque année il
venait (A) chez eux".
L'emploi de kān (rare, emprunté à l'arabe) devant AI permet de situer
l'action dans le passé tout en mettant l'accent sur la venue habituelle du
guerrier. Après äkk—äššäbbäš "chaque année", l'emploi de AI yəttäššä
aurait été possible. Autre exemple, toujours précédé de äkk—äššäbbäš :
•(9) ənnän-āš tägräy—äd ässəlläh yäkkušbīn äkk—äššäbbäš yäšši—Däh
nuẓuḍ-āš—ti däg uri əd aẓəṛfi "Ils lui dirent (P) “ cette calebasse — une
calebasse qui est grande — chaque année il vient (A) ici (et) nous la lui
remplissons (A) d'or et d'argent ”".
L’emploi d’un aoriste d'habitude n'est probablement pas lié
spécifiquement à l’expression temporelle äkk—äššäbbäš mais il est clair
que l'action générale ou habituelle s’exprime en général avec AI, cf.
•(10) yənn—āš äzdīh ūdumän išmən-šän tärəgän ? "Le chacal lui dit (P) “ les
mâles, est-ce qu'ils enfantent (AI) ? ”".
2.2.2. L'aoriste ‘encadré’ de la proposition principale
Dans les exemples qui suivent, seul le verbe de la seconde proposition
est à l'aoriste.
a) Après une subordonnée introduite par ogd-ār
•(11) ogd-ār äd—däh əššan amäškän ar-īnän-š əzznän-āš äytiymudän äd—
yūgä äd—tän yäwmmiy yəzzn—āšän umräg äskäräg-āšän äd-āšän
yəTyäzäskir-än "Quand arriv(ai)ent (P) chez eux des voyageurs, les
étudiants lui demand(ai)ent (A) s'il se dirige(rait) (AI) vers eux ; il leur
di(sai)t (A) “ j'ai déjà fait (P) pour eux ce qui est à leur faire (AI)”".
•(12) ogd-ār tugär toffukt yämiy t"orih "Quand le soleil se lève (P), il va (A)
au travail".
ogd-ār (ou sa variante ogd-ār-äd) "lorsque, au moment où, à l'instant
où, quand" introduit des temporelles avec une nuance d’habitude. Le verbe
de la subordonnée est toujours à l’accompli (P) et celui de la principale, à
l’aoriste. Les procès peuvent se dérouler dans le passé, dans le présent ou
dans le futur. Cette temporelle est équivalente à une conditionnelle avec
un complément de temps, comparer (13) et (14) :
•(13) ogd-ār yämmih äžžir aṛẓumäg—ki "Lorsque le mois finira (P = A) je
te paierai (A) / (tous les mois) quand le mois se termine je te paie".
•(14) äkk—äžžir äd—yämmmih aṛẓumäg—ki "Chaque mois quand il (=
s'il) se termine (A = P), je te paie (A)".
Noter qu'avec ällār "quand, chaque fois que, si" (qui introduit souvent
de ‘pures’ temporelles), on a P dans la protase et l’apodose :
•(15) ällār tuẓẓuṛam wär turwiyäm "Quand (si) vous voyez (P = A) un
lion, vous vous enfuyez (P)".
b) À valeur d'irréel du présent ou du passé
Le contrefactuel, à la différence du conditionnel, est introduit par ḥam /
häm9 suivi de P. En revanche le verbe de l’apodose est à l’aoriste :
•(16) ḥam yuẓẓaṛ war yärwi "S'il avait vu (P) un lion, il aurait fui (A)".
•(17) ḥam-ih yənšäg aẓəṛfi äkf—ak-ti (< äkfäg + āg + ti) "Si j'avais eu (P)
de l'argent je te l'aurais donné (A) / si j'avais de l'argent je te le donnerais -
mais je n'en ai pas -".
c) À valeur de prédiction conditionnée
Dans un même conte, j’ai relevé trois énoncés de structure identique
avec un verbe à l’aoriste10. Il s’agit de propositions indépendantes dont le
complément d'objet direct mīn "quelqu’un", thématisé, est déterminé par
une proposition relative.
•(18) mīn yugur-än nanih "Celui qui vole (aura volé) (P part.), nous le
tu(er)ons (A)".
L'élément antéposé (mīn + relative) renvoie à un référent purement
virtuel et équivaut sémantiquement à la protase d’une conditionnelle.
2.2.3. L'aoriste ‘encadré’ en dépendance
a) Après des modaux
Le verbe est à l’aoriste après yahaḍ "pouvoir" et äDyīri "il faut"11 :
9
Ce subordonnant peut être rapproché de xem "si" qui, en tamazight, sert à
exprimer le potentiel.
10
Un exemple du même type a été relevé dans un autre conte.
11
C'est un impersonnel dont je n'ai pu trouver l'étymologie.
•(19) träbīn-id äyš tahḍad təššīwiyäd ət-šiNy[äd] "Ces filles-là que tu peux
(P = A) tu parles (A) avec elles" (= ce sont des filles avec lesquelles tu
peux parler).
•(20) ənnän-āš äd nəkni wär nähaḍ nəzzən-ti iy-änhuḍ "Ils lui dirent (P)
“ cela nous, nous ne pouvons pas (PN) le dire (A) au roi ”".
•(21) äDyīri näši āš—däh täwllid "Il faut que nous lui achetions (A) (ici)
une chèvre".
b) Avec une valeur de consécution ou de but
Dans tous les exemples relevés, les aoristes qui prennent une de ces
valeurs dépendent de verbes à l’aoriste ou à l’impératif (ou de ilāh,
adverbe emprunté au ḥassāniyya qui équivaut à un ordre).
En (23, 24, 25) le complément prépositionnel (of- + pronom suffixe)
est attiré en position préverbale.
•(22) äd—ti wär təskəräd äTyiffäg of-ki war yätyš—āg "Si tu ne le fais pas
(PN), je lâche (A) sur toi le lion (pour) qu'il te mange (A)".
•(23) siyigm-ih of-kūn äyižäg ənšəššan ässiyigän-täd tiyäž of-šän ənšəššän-
š "“ Remontez-moi (I) [et / que] je vous raconte (A) mon histoire ”. Ils la
remontèrent (P), elle leur raconta (P) son histoire".
•(24) lubābä ! ilāh of-käm äyižäg təlləS ! "Loubâbe ! par ici (que) je te
raconte (A) une histoire !".
•(25) ad ävuš-ən-k of-ki səlləmäg "Tends (I) la main que je te salue (A) !".
D'autres thèmes que A peuvent cependant être employés, cf. AI dans :
•(26) äkf-i-d tikši däg tākšən-k taräššäg "Donne-moi (I) une brebis de tes
ovins-caprins, j'égorge(rai) pour toi (AI)".
c) Dans une relative après un aoriste
•(27) äd-äyäg äššäbbäš wär är-i-d yəšši mīn yäTyäḍyim-än äggi yun dä-kun
äkf-aš äyd-ti yäwzunän däg uri "Si je passe (A) une année sans que vienne
(PN) à moi une personne qui a été opprimée (P = A part.) à côté de l'un
de vous, je lui donne(rai) (A) ce qu'il pèse (A part.) en or".
Dans ce cas (isolé), la relative, qui suit une conditionnelle, caractérise
un référent virtuel. Ceci explique sans doute le verbe participial à l'aoriste.
2.3. L'aoriste après äd
Les emplois de äd après l’aoriste sont de trois types. Dans tous les cas ils
attirent les particules d’orientation et les pronoms affixes.
2.3.1. L'injonction négative
En zénaga, l’injonction est le seul cas où äd + A est employé en
proposition indépendante. Il s’agit, en général, de l’injonction négative (I
est préféré en l’absence de négation) :
•(28) äd wär-tärmišäd "ne prends pas (A)!"12
Une autre solution est cependant possible, celle de l’impératif ‘intensif’ (II)
seul (de même base que l’AI), cf. (29) wär rämmäš.
2.3.2. Demande, requête, souhait
Quelques verbes, parmi les plus courants, se construisent avec äd + A
lorsqu’ils expriment des demandes. Ils sont soulignés dans les exemples.
a) yənnäh admet des constructions différentes. Dans le sens de "dire
à qqn de faire qqc", ce verbe se construit toujours avec äd + A.
•(30) mīn-id äyš äbdāg šär-š (/däwr-ən-š) ənna-š äd—däh yäšši wär dä(h)
yišši "L'homme chez qui je suis allé (P), je lui ai dit (P) de venir (A) (ici), il
n'est pas venu (PN) (ici)".
•(31) yukfä iy äkki yun dä-šän if-än šugdän yənn-āš äd—ti yaṛẓi yugät—ti
"Il donna (P) à chacun d'eux un lot de bâtons, il lui dit (P) de le casser (A),
cela lui fut impossible (P)".
äd est généralement répété quand plusieurs actions se suivent :
•(32) tənnäy—i obbäy š-äd ənn-ih äd—yärmiš tädid äd—yaẓẓig kārä-n iž
äd—ti yokkīh däwrän äyaḍ-ən-š "Elle dit (P) à son esclave (litt. le sien) de
prendre (A) une calebasse, de traire (A) un peu de lait, de le porter (A)
jusqu'à son mari".
•(33) tənnäh i tubbäll-ən-š äd täbdīh äd-āš taẓi āddäy däwänān täskär-ti
"Elle dit (P) à sa servante d'aller (A) là-bas, de lui construire (A) un abri
(en forme de dôme) à l'écart, elle le fit (P)".
12
L’injonction négative semble le seul cas où A est employé après une négation.
Cependant, si äd est suivi de l'accompli (P, PN) ou de l'inaccompli (AI),
yənnäh change de sens et devient un "dire" de narration. Le style indirect
(avec äd) est au moins aussi fréquent que le style direct (sans äd) cf. ci-
dessous, d’une part (41), d’autre part (40)13.
En (34), le verbe "dire" n’est pas répété, mais il est d’abord narratif (äd
+ PN), puis ("dire" sous-entendu) de requête (äd + A) :
•(34) yənn—āšän äd nəttä äd—ti wär—yinšəg kārä äd-āš aṛḍiyan šäwgəš
yimäd däg taġrid "il leur dit (P) que lui qu'il n'a (PN) rien, [il leur
demanda] de lui faire crédit (A) jusqu'à ce qu'il finisse (P) ses études".
b) yəttär se construit toujours avec äd + A. Selon le thème utilisé, il
se glose par "demander" (P yəttär) ou par "vouloir" (AI yəttättär)14.
•(35) yəttättär äd ət-š yägi täwžžäh "il veut (AI) mettre (A) les bagages avec
lui".
•(36) yəttär är yummä-n-š äd-āš täkfi täwgzəT-ən-š id "il demanda (P) à sa
mère qu'elle lui donne (A) sa fille-là".
2.3.3. La consécution et le but
äd + A est attesté avec les mêmes valeurs, et parfois dans les mêmes
contextes, que A seul.
•(37) ärmiš är-əš tangaḶ ! ärmiš ! äkf—āš äd—ti tanḍug "Enlève (I) lui le
bonbon ! enlève ! donne-lui (I) (pour) qu'elle le goûte (A) !".
•(38) ilāh ilāh äd—täd är-käm uṣfuṣṣag ! "Par ici ! par ici ! que je la fasse
taire (A = AI) (litt. de toi) !".
•(39) äDy—är-käm tänižägt-äd äd täffaṣṣi "Laisse (I) (litt. de toi) ce faible
bébé (pour) qu'elle se taise (A)".
•(40) ənnän-āš nəġalla(a)h aġmän-nan äd—dä yäšši "Ils lui disent (P)
“ nous attendons (AI) notre frère qu'il vienne (A) ici ”".
•(41) yənn-āš äd yəttättär äd-āš yäkfi täwgzənT-ən-š äd-əty-š yəddug "Il lui
dit (P) qu'il veut (AI) qu'il lui donne (A) sa fille [qu'il veut / pour] se
marier (A) avec elle".
13
Ce même verbe, suivi de äd—yūgä + AI, a le sens de "demander si", cf. ex. (11).
14
D’autres verbes de volonté (yännumäš et yässug) se construisent différemment,
(avec äyš + P)".
•(42) okšər-däh äd näṣṣalli "descends (I) (pour) que nous priions (A)".
äd + A alterne avec hānəš + P dans les subordonnées de but, cf.
•(42') okšər-däh hānəš näṣṣullä (P).
Conclusion
Au total, l'aoriste apparaît dans des constructions syntaxiques variées
mais toujours dans des contextes fortement contraints.
— Dans les propositions indépendantes, A n'est guère employé qu'avec une
valeur d'injonction, soit après äd (généralement + la négation), soit après
un autre impératif. Exceptionnellement A est attesté après un syntagme
temporel exprimant l'habitude, la répétition.
— Dans les propositions liées (principale + subordonnée ou phrases
doubles), le verbe de la ‘principale’ est souvent à l'aoriste (sans particule)
quand la subordonnée, placée en tête, est une temporelle ou une
hypothétique.
— Après des verbes exprimant une demande, un souhait, une possibilité ou
une nécessité ou dans des énoncés exprimant un but ou une conséquence,
le second verbe est souvent à l'aoriste (précédé obligatoirement ou
facultativement de äd).
— Dans les conditionnelles, la protase est introduite par äd et le verbe est
toujours (sauf présence de la négation) à l'aoriste.
La situation de l'aoriste en zénaga ne correspond pas exactement à celle
décrite par Galand pour le berbère en général (1977, p. 298 et sq.) :
“ Forme non marquée, l'aoriste employé sans particule se prête à
l'expression de n'importe quel aspect et ne tient sa valeur que du contexte.
Si l'on excepte quelques constructions particulières, cela implique que
l'aoriste n'est pas le premier verbe de l'énoncé. Par conséquent, sa présence
suffit à lier en quelque façon la proposition dans laquelle il se trouve à
celle qui précède. Il entre indifféremment dans une description de portée
générale, dans un récit historique, dans un conte, etc. ”.
Elle présente néanmoins certaines similitudes, en particulier concernant
le fait que l'aoriste seul vient normalement en seconde position15. Le
zénaga fait partie des parlers qui ont, sinon perdu l'usage de l'aoriste sans
particule comme celui du Djebel Nefousa, du moins fortement restreint ses
usages à l'expression de certaines valeurs particulières (cf. Galand
2002[1987], p. 269).
Le zénaga se distingue par son emploi de äd + A pour le conditionnel
— et non pour le futur, comme dans beaucoup d'autres parlers berbères.
Globalement, il présente cependant les mêmes valeurs que celles relevées
ailleurs, à savoir des valeurs essentiellement modales, non seulement
d'ordre, de souhait, de demande, de volonté et de but, mais aussi (même si
c'est moins fréquent, surtout sans particule) d'habitude (cf. Galand 2003).
En zénaga, l'aoriste apparaît donc clairement comme non assertif et, s'il est
‘imprécis’ et ‘neutre’, c'est d'abord comme marqueur ‘situationnellement
indéfini’, ni realis ni irrealis (cf. A. François 2003). Avec une telle valeur,
on peut comprendre que l'aoriste soit formellement (et sémantiquement)
proche du thème PN.
BIBLIOGRAPHIE
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FRANÇOIS (Alexandre) : 2003 – La sémantique du prédicat en mwotlap (Vanuatu),
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cas du berbère", Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, t. LXXII, Paris, p. 275-
303.
15
Compte-tenu des spécificités du zénaga, j'ai retenu, de préférence à 'enchaîné', le
terme d''encadré' qui m'a été suggeré par Lionel Galand, lors de mon exposé
devant le Groupe Linguistique d'Études Chamito-sémitiques, le 30 avril 2006.
GALAND (Lionel) : 2002[1987] – "Les emplois de l'aoriste sans particule en
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TAINE-CHEIKH (Catherine) : 2005a – "Du rôle de la quantité vocalique en
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Langues n° 26 [Les langues chamito-sémitiques (afro-asiatiques) vol. 1], p. 41-63.
TAINE-CHEIKH (Catherine) : 2005b – "Le problème des verbes dérivés en berbère
et l'exemple du zénaga", Quaderni di Semitistica n° 25, p. 391-409.