TROIS
PRÉDICATIONS
SUR LA SAINTE
CÈNE
SAMEDI 11 JANVIER 2020
SAMEDI 18 JANVIER 2020
SAMEDI 1ER FÉVRIER 2020
Avertissement : ces prédications ont été écrites pour être
prononcées oralement ; en les lisant manque des
intonations, des silences, des respirations qui contribuent
à leur réception.
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SAMEDI 11 JANVIER 2020
PRIÈRE D’ILLUMINATION
Dieu notre Père,
Tu es notre pain quotidien.
Parole qui nous nourrit.
Vin qui nous réjouit.
Que souffle ton Esprit et qu’il fasse lever en nous le
levain de la foi.
Amen
MARC 14,22-25
Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la
bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est
mon corps. » Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il
la leur donna et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon
sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. En vérité, je
vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne
jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de
Dieu. »
ACTES 2
Ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres et à la communion
fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. (…) Unanimes, ils
se rendaient chaque jour assidûment au temple ; ils rompaient le
pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse et la
simplicité de cœur.
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1 CORINTHIENS 11
Ceci réglé, je n’ai pas à vous féliciter : vos réunions, loin de vous
faire progresser, vous font du mal. Tout d’abord, lorsque vous
vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me
dit-on, et je crois que c’est en partie vrai : il faut même qu’il y ait
des scissions parmi vous afin qu’on voie ceux d’entre vous qui
résistent à cette épreuve. Mais quand vous vous réunissez en
commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car,
au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre
repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est
ivre. N’avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour
boire ? Ou bien méprisez-vous l’Eglise de Dieu et voulez-vous
faire affront à ceux qui n’ont rien ? Que vous dire ? Faut-il vous
louer ? Non, sur ce point je ne vous loue pas.
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Chaque samedi, on passe à table.
C’est étonnant cette table dressée dans nos églises,
vous ne trouvez pas ?
Table que les Réformateurs ont voulu le plus proche
de nos tables domestiques.
Celle de Saint-François s’ajuste à la hauteur de
l’édifice, mais elle n’a rien de l’esprit protestant.
Chaque samedi, on passe à table.
Nous quittons nos bancs pour rejoindre le chœur et
nous rassembler autour de la table.
Et la célébration de ce rite est devenue si habituelle
qu’elle court le risque de n’être qu’une pure
convention.
C’est notre responsabilité de chrétien que de
chercher à comprendre les éléments constitutifs de
notre foi.
Et c’est ce que je vous propose de faire pendant
4
cette petite suite de prédications sur la cène.
Car nous devons être capables de rendre compte de
notre foi.
D’autres diraient d’en témoigner.
De dire ce que nous comprenons de notre foi,
lorsqu’autour de nous on nous interroge à son sujet.
Et pour cela il faut prendre le temps d’y réfléchir.
C’est un des buts de la prédication qui est si centrale
dans le protestantisme.
Pour beaucoup de personnes qu’elles soient
distancées de l’Église et de la foi, ou même proches,
la sainte cène est intrigante.
Parfois même incompréhensible, voire inconcevable.
Certains s’en passeraient volontiers, alors que
d’autres y tiennent.
Je suis de ceux là.
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Un culte sans sainte cène n’est pour moi pas un
culte.
Il n’y a pas si longtemps de cela, un ami finalement
assez représentatif de nos contemporains me disait :
« Je ne comprends pas cette pratique
anthropophage ».
Me voilà donc rangé du côté des cannibales.
Alors oui, c’est important de comprendre ce que l’on
croit.
Et cette intelligence de la foi, passe toujours par le
détour de l’histoire et de la remise des écritures dans
leur contexte.
Et l’une des premières questions à se poser au sujet
de la cène est de savoir comment est-on passé du
dernier repas de Jésus à ce sacrement codifié que
l’on nomme la cène, ou la sainte cène, ou
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l’eucharistie, et que l’on répète depuis si longtemps
dans les églises.
Malgré quelques différences importantes,
notamment chez Jean, tous les évangiles parlent
d’un dernier repas que Jésus a pris avec ses
disciples la veille de sa mort.
Nous voyons bien qu’il y a un rapport très étroit
entre le dernier repas et la pratique de la cène.
Mais il faut aussi commencer par dire que cette
bascule entre le souvenir d’un événement marquant
de la vie du Christ et le sacrement célébrés dans les
églises ne va pas de soi et qu’elle ne s’est pas faite
du jour au lendemain.
On peut même affirmer que cela a pris du temps.
Rapidement après la mort de Jésus, après sa
Résurrection, les disciples de Jésus et ceux que l’on
peut appeler « les premiers chrétiens » ont
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commencé à se rassembler à leur domicile, pour
partager un repas en mémoire de Jésus-Christ.
Un repas que l’on appellera dans les écritures le
« repas du Seigneur ».
Quelques textes du Nouveau Testament, témoignent
de cette pratique.
Ainsi peut-on lire dans les actes des Apôtres :
Unanimes, ils se rendaient chaque jour
assidûment au temple ; ils rompaient le pain
à domicile.
Ces quelques mots n’ont l’air de rien, mais ils
fourmillent d’informations importantes qui nous
aident à comprendre comment s’est fait ce passage
entre le repas de Jésus et celui de l’Église naissante.
D’abord, ces mots nous indiquent que parmi les
premiers chrétiens, certains continuaient à fréquenter
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quotidiennement le temple de Jérusalem et
poursuivaient leur réunion, hors du temple dans de
simple maison, des domiciles nous dit le texte.
Le repas du Seigneur n’exigeait pas de lieux
particuliers.
Il se prenait dans un lieu profane, un lieu
« commun », bien distinct du sanctuaire du Temple.
Le domicile suffit.
La maison suffit.
La table familiale suffit.
Pendant plus de deux cents ans après la mort de
Jésus, la foi chrétienne s’est vécue et développée en
dehors de tout bâtiment dédié au culte chrétien.
Pas de temple, pas de sanctuaire, pas d’église, pas
de chapelle.
Ce passage des Actes des Apôtres nous apprend
que le repas du Seigneur n’est pas d’abord un
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repas sacré, comme il en existait dans toutes les
religions.
Ce repas n’exigeait pas non plus de prêtre, comme
dans les autres religions.
Pas de personnel spécialisé.
Pas de vaisselle liturgique.
Seule la présence de l’hôte ou l’hôtesse des lieux, et
peut-être d’un ancien était requise.
Le repas du Seigneur se caractérisait donc par sa
grande simplicité.
Un repas simple.
Accompagné probablement de la lecture du récit du
dernier repas de Jésus, qui commence par ces mots :
« Dans la nuit où Jésus fut livré ».
La saveur du « repas du Seigneur » vient de ce désir
qu’ont eu les premiers chrétiens de garder vive la
mémoire de l’hospitalité de Dieu, telle que Jésus n’a
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cessé de la manifester pendant tout son ministère.
Dans ces églises de maison, vont se rassembler des
communautés hétéroclites composées de personnes
que parfois tout opposait dans la société civile.
Cette communauté d’invités, va « faire corps »
autour de la table.
Le « repas du Seigneur » va ainsi rendre visible et
concret l’un des versets les plus prodigieux
de l’Apôtre Paul :
Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus
ni esclave ni libre, il n'y a plus ni
homme ni femme; car tous vous êtes un
en Jésus-Christ.
La simplicité de ce repas va hélas se perdre au cours
des 2ème et 3ème siècles après Jésus-Christ.
Le 2ème siècle va être un tournant capital dans
l’histoire de la foi chrétienne et de ce qu’allait
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devenir l’Église.
C’est un siècle où vont apparaître des idées étranges
sur Jésus et que l’on appellera plus tard des
hérésies.
Ce sont ces hérésies qui vont obliger les
communautés à s’organiser, à s’institutionnaliser,
à se doter d’autorités, de règles, de codes.
On va trier les textes qui circulaient à l’époque,
choisir ceux qui étaient dignes de confiance,
autorisés à être recopiés et diffusés dans les
communautés.
On va se doter de hiérarchie et de ministères
chargés de remettre et de garantir l’ordre, la
discipline dans les communautés.
Alors qu’aucun texte du Nouveau Testament
n’évoque son existence, c’est au cours de ce
deuxième siècle qu’apparaîtra la figure du prêtre.
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La figure du prêtre est reprise, copiée de la prêtrise
du Temple de Jérusalem.
Le prêtre, directement sous l’autorité de l’évêque,
sera peu à peu le seul autorisé à interpréter et à
prêcher les Écritures et à célébrer le repas du
Seigneur.
Le seul à pouvoir assurer une discipline.
Car au 2ème siècle, on va restreindre l’accès à la
table.
On le voit.
Avec le temps, le repas du Seigneur a perdu de sa
simplicité.
On l’a sacralisé,
On l’a cléricalisé.
Et on l’a en quelque sorte un peu privatisé.
On l’a réservé à quelques uns.
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Mais où est donc passée cette table qui disait si
magnifiquement l’hospitalité de Dieu et son accueil ?
Avec le temps ce repas est devenu lourd et
indigeste pour beaucoup.
Un véritable étouffe chrétien.
Alors aujourd’hui, il est venu le temps de
débarrasser la table de cette surenchère sacrée.
Pour qu’enfin ce repas retrouve sa saveur … pour
toutes et tous !
Amen
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SAMEDI 18 JANVIER 2020
PRIÈRE D’ILLUMINATION
Dieu notre Père,
Tu es notre pain quotidien.
Parole qui nous nourrit.
Vin qui nous réjouit.
Que souffle ton Esprit et qu’il fasse lever en nous le
levain de la foi.
Amen
1 CORINTHIENS 11,17-22
Ceci réglé, je n’ai pas à vous féliciter : vos réunions, loin de vous
faire progresser, vous font du mal. Tout d’abord, lorsque vous
vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me
dit-on, et je crois que c’est en partie vrai : il faut même qu’il y ait
des scissions parmi vous afin qu’on voie ceux d’entre vous qui
résistent à cette épreuve. Mais quand vous vous réunissez en
commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car,
au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre
repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est
ivre. N’avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour
boire ? Ou bien méprisez-vous l’Eglise de Dieu et voulez-vous
faire affront à ceux qui n’ont rien ? Que vous dire ? Faut-il vous
louer ? Non, sur ce point je ne vous loue pas.
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LUC 15,11-24
Il dit encore : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son
père : “Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.” Et le
père leur partagea son avoir. Peu de jours après, le plus jeune
fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida
son bien dans une vie de désordre. Quand il eut tout dépensé,
une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se
trouver dans l’indigence.
Il alla se mettre au service d’un des citoyens de ce pays qui
l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se
remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais
personne ne lui en donnait. Rentrant alors en lui-même, il se dit :
“Combien d’ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis
que moi, ici, je meurs de faim ! Je vais aller vers mon père et je lui
dirai : Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite
plus d’être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.” Il
alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut
et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de
baisers. Le fils lui dit : “Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi.
Je ne mérite plus d’être appelé ton fils…” Mais le père dit à ses
serviteurs : “Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ;
mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds. Amenez le
veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voici
était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.”
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Lorsque l’on passe à table, on entre en scène.
La communion est une mise en scène, mais comme
vous l’entendez.
Car je joue sur les mots, et n’allons pas croire
qu’autour de la table, nous jouions la comédie.
Le Cène n’est pas une pièce de théâtre
et nous ne sommes pas là en représentation.
En représentation, nous le sommes déjà assez, vous
en conviendrez, dans notre quotidien ; parfois
contraint de jouer la comédie et d’y exceller même.
C’est en société, dans le quotidien qu’il nous arrive à
tous de porter un masque, et d’endosser un rôle et
de nous donner en spectacle.
Lorsqu’il y avait un jubé, un mur à Saint-François,
un jubé, qui séparait la nef paroissiale de la nef des
frères, où nous nous trouvons.
Lorsqu’il y avait un jubé à Saint-François, il y avait
des ouvertures des lucarnes pour permettre aux
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fidèles d’assister à la célébration la messe.
Le moment fort de la célébration,
Le clou du spectacle, c’était le moment tant attendu
De l’élévation de l’Hostie.
L’attraction qu’il ne fallait pas manquer et après
laquelle on se sortait de l’église et on se dispersait.
Oui, il fut un temps où l’on venait à la messe comme
on allait au spectacle.
Depuis, sous l’impulsion de la Réforme, les choses
ont changé.
Avec la Réforme, c’est comme avec Les JO,
Ce qui est important dans la sainte cène, c’est d’y
participer.
La table partagée et la liturgie qui rythme le repas
sont une mise en scène et l’intrigue qui se joue
autour de la table n’est autre que l’intrigue de
l’aventure humaine.
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Cette aventure humaine, Dieu ne l’a pas
seulement désirée, mais il s’y est engagé corps et
âme en se faisant homme, en Jésus-Christ.
Dieu est devenu acteur de cette aventure humaine,
non pas pour jouer à l’homme, mais pour incarner
pleinement notre humanité.
Et pour dévoiler, en Jésus, ce qu’être homme veut
dire.
Et autour de la table, don suprême, Dieu nous
donne de goûter à cette humanité véritable pour
laquelle nous sommes faits.
Nous sommes faits pour cette humanité, mais il faut
bien le dire, chaque jour, nous mesurons – parfois
avec dépit et tristesse - l’écart qui nous en sépare.
Nous sommes si loin de notre humanité, que s’en
est parfois désespérant.
Mais la générosité de Dieu est de nous inviter autour
de la table et de nous donner à y goûter à cette
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humanité à laquelle nous participons déjà, mais qui
est encombrée, enfouie, et marouflée sous beaucoup
d’artifices.
Déçu de ce que nous sommes, nous pensons que
nous devons être quelqu’un d’autre.
Et c’est là la grande différence entre la scène et la
Cène.
Sur scène, comme au cinéma, c’est le métier du
comédien que de s’effacer derrière le personnage
qu’il incarne.
Et lorsqu’il parvient à cet effacement, le comédien
devient quelqu’un d’autre que lui et donne vie à un
autre que lui.
Il incarne un personnage.
Lorsqu’il y réussit, son jeu d’acteur touche au
Sublime, et c’est alors qu’il devient crédible.
Ici c’est l’inverse qui est vrai.
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Dieu ne nous donne pas un rôle à interpréter.
Dieu ne nous appelle pas à être quelqu’un d’autre
que nous-même.
Dieu n’attend pas que nous nous effacions derrière
un personnage.
Mais il nous attend tel qu’en nous-même.
Sans masque.
Sans fard.
Sans artifice.
Parce que c’est ainsi,
Sans artifice, sans faux semblant, sans masque que
nous contribuerons le mieux à l’aventure humaine.
Dans cette aventure à laquelle Dieu nous appelle, le
chrétien – vous et moi - court un grand risque.
Le risque de jouer la comédie.
Le risque de jouer au chrétien.
Et de surjouer au chrétien.
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Ce premier rôle que nous imaginons : devoir tenir et
jouer devant Dieu et devant les hommes.
Dieu n’attend pas de nous une performance
d’acteur, mais il nous attend tel qu’en nous-même.
Vous connaissez cette simple histoire juive :
Zoussia était rabbin.
Vers la fin de sa vie, il parle de sa mort
prochaine.
Il raconte :
«Quand je me présenterai devant le Saint
béni soit-il, il ne me demandera pas
pourquoi dans ma vie, je n’étais pas
Abraham notre grand patriarche, ou notre
maître Moïse ou encore Elie le grand
prophète.
Non … le Saint béni soit-il me demandera
pour quoi je n’ai pas été Zoussia …
… simplement Zoussia ».
Nous le savons bien, rien n’est plus difficile que
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d’être soi.
Et ce n’est qu’en étant nous même que nous serons
les véritables témoins de Jésus-Christ.
Avec nos joie et nos peines.
Avec nos noirceurs et nos clarté.
Avec nos force et nos faiblesse.
Avec nos richesses et nos petitesses.
Lorsque nous prenons la Cène, et qu’autour de la
table nous tendons les mains vides, il faut le faire en
pleine conscience pour que nous gardions vive en
nous la mémoire de ce Dieu qui nous accueille
toujours les mains vides.
Lorsque nous prenons la Cène, et qu’autour de la
table nous nous tenons debout, il faut le faire en
pleine conscience pour que nous gardions vive en
nous la mémoire de ce Dieu qui nous désire debout
et non pas écrasé ou aplati.
Aussi, j’aime que la Sainte Cène lorsqu’elle se
répète dimanche après dimanche.
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Parce qu’entre deux cènes.
Pendant la semaine, j’oublie si rapidement cette
vocation à être soi, simplement soi.
Et je me surprends à jouer un rôle.
A faire bonne impression.
A jouer au parfait petit chrétien.
A chaque célébration de la cène, nous revivons les
séquences de la parabole du père prodigue.
Nous revivons l’éloignement, la distance qui
caractérise si souvent notre relation à Dieu, comme
dans la parabole.
Nous revivons ces moments où l’on se perd et où
l’on désespère de soi, des autres et de Dieu.
Nous revivons ce retour alourdit et mal assuré.
Et nous revivons finalement dans la jubilation cet
accueil du Père qui nous revêt de notre dignité
perdue, ce père qui nous nourrit et qui nous fait la
fête.
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Nous goûtons alors à cette légèreté paisible et
sereine de nous sentir pleinement réconcilié avec
Dieu.
Mais aussi avec nous-même.
Et réconcilié avec les autres, puisqu’autour de la
Table nous ne sommes pas seuls.
Et puisqu’autour de la table, nous nous rassemblons
tous différents en un seul corps.
Corps multiple, corps pluriel, mais corps unit qui
préfigure ce que l’humanité est appelée à devenir.
Qu’il est bon autour de la table de goûter par
anticipation à notre humanité véritable.
Que cette saveur nous accompagne aujourd’hui,
demain et tous les jours de notre vie.
Amen
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SAMEDI 1er FEVRIER 2020
Propos de table ?
Petite suite de prédications sur la cène 4/4
PRIÈRE D’ILLUMINATION
Dieu notre Père,
Tu es notre pain quotidien.
Parole qui nous nourrit.
Pain qui nous rassasie.
Vin qui nous réjouit.
Que souffle ton Esprit et qu’il fasse lever en nous le
levain de la foi.
AMEN
GENESE 8
Au deuxième mois, le vingt-septième jour du mois, la
terre était sèche.
Dieu dit à Noé : « Sors de l’arche, toi, ta femme, tes
fils et les femmes de tes fils avec toi.
Noé sortit, et avec lui ses fils, sa femme et les
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femmes de ses fils ; toutes les bêtes, toutes les petites
bêtes, tous les oiseaux et tout ce qui remue sur la
terre sortirent de l’arche par familles.
Noé éleva un autel pour le SEIGNEUR. Il prit de tout
bétail pur, de tout oiseau pur et il offrit des
holocaustes sur l’autel.
RÉPONS D’ORGUE
LUC 7
« Tout le peuple en l’écoutant et même les
collecteurs d’impôts ont reconnu la justice de Dieu en
se faisant baptiser du baptême de Jean. Mais les
Pharisiens et les légistes ont repoussé le dessein que
Dieu avait pour eux, en ne se faisant pas baptiser
par lui.
A qui donc vais-je comparer les hommes de cette
génération ? A qui sont-ils comparables ?
Ils sont comparables à des enfants assis sur la place
et qui s’interpellent les uns les autres en
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disant : “Nous vous avons joué de la flûte, et vous
n’avez pas dansé ; nous avons entonné un chant
funèbre, et vous n’avez pas pleuré.”
« En effet, Jean le Baptiste est venu, il ne mange pas
de pain, il ne boit pas de vin, et vous dites : “Il a
perdu la tête.”
Le Fils de l’homme est venu, il mange, il boit, et vous
dites : “Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des
collecteurs d’impôts et des pécheurs.”
RÉPONS D’ORGUE
ACTES 17
Introduction lue par la lectrice :
Pendant qu’il était à Athènes, Paul annonce Jésus-
Christ aux Stoïciens et aux Épicuriens.
Ceux-ci le conduisent sur la colline de l’Aréopage
où Paul leur adresse ses propos :
Hommes Athéniens, je vois qu’à tous égards vous
êtes on ne peut plus religieux.
Car en parcourant votre ville et en regardant les
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objets de votre culte, j’ai trouvé aussi un autel sur
lequel était inscrit : À un dieu inconnu. Ce donc que
vous honorez sans le connaître, c’est ce que je vous
annonce.
Le Dieu qui a créé l’univers et tout ce qui s’y trouve,
lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite
pas des temples construits par la main des hommes
et son service non plus ne demande pas de mains
humaines, comme s’il avait besoin de quelque chose,
lui qui donne à tous la vie et le souffle, et tout le
reste.
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Au 16e siècle, les réformateurs ont souhaité que la
table de communion dans les églises s’apparente
aux tables domestiques.
Celles de nos cuisines et de nos salles à manger,
celle autour de laquelle on prend nos repas en
famille, avec des amis.
La similarité des tables devait permettre au fidèle
de faire aisément le lien entre la cène et son
quotidien.
Et la table devait aussi rappeler au fidèle les
nombreux récits de repas que l’on trouve dans les
évangiles et auxquels Jésus a participé.
Jésus était un bon vivant.
Autour de lui, on s’indignait vigoureusement de son
appétit, comme du choix parfois douteux de ses
hôtes et convives.
Cela lui a valu une mauvaise réputation qui est
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parvenue jusqu’à nous :
“Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des
collecteurs d’impôts et des pécheurs.”
Dans les églises, c’est tout cela que la table raconte :
La faim et la soif de Jésus, son sens de l’hospitalité,
son goût pour la convivialité.
Mais à Saint-François, ce n’est pas une table que
l’on trouve dans le chœur.
Mais un autel.
Un autel massif.
Certes proportionné à la hauteur de la nef.
Mais un autel imposant.
Si monumental, d’ailleurs, qu’il faut monter sur un
podium pour célébrer.
Dans les églises, les autels aussi racontent une
histoire,
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mais une tout autre histoire que les tables.
L’autel nous replonge dans les récits de l’Ancien
Testament.
Et ils sont nombreux ces récits où des hommes
décident de sacraliser des lieux en y élevant un
autel, même sommaire, sur lesquels ils vont offrir à
Dieu des sacrifices.
Ainsi Noé qui construit un autel à la sortie de
l’arche.
Ainsi Abraham qui en construit un sur le Mont
Moriah, où il s’apprêtait à sacrifier son Fils Isaac.
Isaac qui lui aussi dressera à son tour des autels.
Comme Jacob, Esau, Moïse, Aaron, et tant d’autres.
Dans l’Ancien Testament, la pratique est tellement
répendue que le territoire de la Judée et de la
Samarie sera constellés d’autels qui signalent les
hauts lieux de l’histoire sacrée d’Israël.
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Mais attention, un autel peut en cacher un autre.
A côté des autels consacrés au Dieu d’Israël ; il y a
tous les autres autels consacrés à d’autres dieux.
Jamais la Bible ne cache que le Dieu d’Israël côtoie
d’autres dieux.
Le dieu Kemosh a ses autels.
Comme le dieu Molek et le dieu Milkom.
La déesse Astarté et les dieux Baal.
Tous ont leurs cultes, leurs dévotions, leurs sacrifices
et leurs autels.
En fait, c’est simple, partout où l’homme rend un
culte à un dieu, il construit un autel.
On le vérifiera encore dans le Nouveau Testament et
dans un tout autre contexte.
Les Actes des Apôtres relatent Paul prêchant à
Athènes et annonçant Jésus-Christ.
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Déambulant dans les rues de la ville, Paul remarque
que les Grecs sont très religieux.
Athènes est saturée d’autels dédiés aux dieux du
panthéon grec.
Paul repère même un autel dédié à un dieu
inconnu.
Les Athéniens ne voulaient pas courir le risque
d’offenser un dieu en l’oubliant.
Paul aurait dû se réjouir de cette ferveur religieuse
qui animait les Athéniens.
Mais Paul s’en désole plutôt.
La religiosité baroque et foisonnante des Athéniens
l’afflige.
Et je crois que ce passage des Actes des Apôtres est
d’une importance capitale pour nous et pour
comprendre ce qu’est la foi chrétienne.
Ce passage nous rappelle que le message que Paul
annonce – l’Évangile - n’a pas pour vocation de
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renforcer la religiosité de l’homme.
Le message de l’Évangile n’est pas une couche de
plus ajoutée dans le foisonnement religieux de notre
monde.
Au Moyen-Orient, dans la Grèce antique.
Au nord comme au Sud, l’autel est le marqueur par
excellence des dévotions religieuses et sacrificielles
auquel l’homme s’adonne depuis la nuit des
temps.
On a retrouvé des autels dans des sites
préhistoriques.
On a retrouvé des autels en Amérique latine dans
les cités aztèques, Incas, Maya.
On retrouve des autels dans le bouddhisme, dans le
shintoïsme.
Dans l’animisme en Afrique et le Shamanisme en
Asie et dans les forêts amazoniennes.
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Les autels nous entraînent donc dans une toute autre
histoire que celle dont a été porteur Jésus-Christ.
L’histoire que nous racontent les autels n’est pas une
histoire de repas, mais de sacrifices.
Une histoire non pas de convives, mais de prêtres,
de sorciers et de shamans.
Et pourtant dans l’histoire de l’Église, c’est l’autel qui
va s’imposer.
Et avec l’autel, le prêtre.
Et avec le prêtre la compréhension sacrificielle du
repas du Seigneur.
On va retrouver dans l’Église, tout ce qui avait
suscité la méfiance et la critique de Paul à Athènes.
On va retrouver dans l’Église tout ce dont les
premiers chrétiens s’étaient distancés.
Eux qui célébraient le repas du Seigneur dans leur
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maison sur leur table.
Mais alors comment en est-on arrivé là ?
Comment expliquer cette intrusion massive du
religieux au cœur même de l’Église naissante ?
Probablement parce que lorsque l’Église est devenue
une institution de l’empire, elle a dû trouver un
langage familier, un langage universel.
Et ce langage accessible à la multitude, le
christianisme va le trouver dans le langage religieux
puisque l’homme le parle depuis la nuit des temps.
Les autels font partie de ce langage.
Comme le sacrifice.
Comme les prêtres et leurs habits.
Et c’est parce qu’il a su intégrer habilement ce
langage religieux que le christianisme s’est imposé et
répandu si rapidement dans le monde.
Si l’Église a surfé avec succès sur le religieux
pendant des siècles.
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Je crois qu’aujourd’hui cette religiosité agit comme
un répulsif sur nos contemporains qui s’en détachent
et se détournent en même temps – malheureusement
– du message de Jésus-Christ.
Or, il faut le dire haut et fort, Jésus-Christ n’a pas
cherché à nous entraîner dans un chemin religieux,
avec ses dévotions et ses codes, mais le chemin que
dessine les pas du Christ est un chemin résolument
d’humanité.
Un chemin que les premiers chrétiens appelleront
tout simplement « la Voie »
Jésus est venu tracer parmi nous un chemin de
convivialité.
Un chemin de fraternité.
Un chemin d’incarnation.
Et c’est de ce chemin que nous parle la table.
À tous ceux et celles qui mettent leur pas à la suite
de Jésus-Christ, la table leur offre une escale.
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On s’arrête autour de la table comme on fait une
pause dans une course de montagne.
Autour de la table, on reprend son souffle.
Autour de la table, on est restauré.
On reprend des forces pour mieux repartir et vivre
l’évangile dans notre quotidien.
La table n’est pas le but de la vie chrétienne.
Elle n’est qu’une étape.
On se met à table les mains vides
Et on la quitte pour reprendre le chemin.
Avec comme viatique
Quelques dits.
Un peu de pain au creux de la main.
Et deux ou trois que son nom unit.
De quoi voyager loin.
Amen
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