CLASSE DE 1ere A
SEQUENCE 2: LE THEATRE EN CRISE
OBJET D’ETUDE: le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle.
ENTRÉE DANS L’ŒUVRE (1)
Introduction
Juste la fin du monde
Juste la fin du monde est une pièce qui met en scène une crise: une crise
personnelle d'une part, celle du protagoniste, Louis, qui est confronté à sa mort
imminente; une crise familiale, d'autre part, Louis revenant chez les siens pour
annoncer sa mort et troublant ainsi l'ordre qui avait été établi en son absence. Par
son retour, le personnage ouvre un espace de parole inédit et réveille les conflits
latents, notamment celui qui l'oppose à son frère Antoine.
L'annonce qui devait être faite est remplacée par la parole des autres: tous vont
chercher à exprimer, avec beaucoup de difficulté, leurs propres blessures et
réduire, par leurs prises de parole, le protagoniste au silence. Au-delà des crises
individuelles et familiales, la pièce ouvre donc un autre espace critique: celui du
langage, qui peine ou échoue à formuler l'émotion ou la pensée.
Il s'agira ici d'appréhender la singularité du texte au programme, tout en
inscrivant celui-ci dans l'ensemble de la production de l'auteur et dans le parcours
qui lui est associé, crise personnelle crise familiale.
Nous approfondirons également la compréhension de ce parcours en cheminant à
travers les auteurs et les textes susceptibles d'éclairer celui-ci, et d'éclairer en
retour la compréhension de la pièce de Jean-Luc Lagarce.
RÉSUMÉ RAPIDE DE LA PIÈCE
Louis, âgé de 34 ans, revient dans sa famille pour annoncer sa fin programmée. Mais
ce retour provoque chez ses proches de tels règlements de compte qu’il n’arrive pas
à communiquer avec eux et qu’il repart comme il est venu, sans avoir rien dit, plus
solitaire encore face à la mort.
Il n’y a pas à proprement parler d’événements ni d’actes qui conduisent à la
réalisation d’un objectif dans la pièce. Louis ne parvient pas à dire la raison de sa
venue. Ici la parole est le sujet de l’action : le travail de la parole fait assister en
direct à la création des personnages. Il rend compte du rapport des personnages au
monde et des rapports entre les membres de la famille. Le retour de Louis libère
entre les membres de la famille une parole qui n’a pu se dire auparavant et qui ne se
redira jamais. Le personnage de Louis montre la nécessité de la parole à l’autre,
même si ce dernier ne répond pas. Et c’est Antoine, le personnage qui parle le
moins, qui finalement tiendra les propos les plus profonds de toute la pièce.
Le titre et sa composition
Le titre, Juste la fin du monde, surprend à première lecture dans la mesure où il
associe deux éléments a priori incompatibles: le second (la fin du monde) relève de
l'annonce énorme, catastrophique, d'une forme d'apocalypse; le premier, au
contraire, nuance cet énoncé en en atténuant la portée formidable par l'emploi
de l'adverbe juste. Cette association étonnante est comparable à ce qui se joue
dans la figure qu'on nomme oxymore (rapprochement de deux termes
contradictoires dans une même expression). Le décalage grinçant proposé au sein
de cette association sonne en outre comme ironique.
Par ailleurs, ce titre reprend le lieu commun populaire, formulé généralement de
manière négative, « ce n'est pas la fin du monde », pour en proposer une
tournure affirmative et elliptique, (c'est) juste la fin du monde.
Cette écriture elliptique, c'est justement celle que reproche Suzanne à son frère
dans la troisième scène de la première partie - comme si le propos avait été
formulé par Louis lui-même, alors qu'il ne figure nulle part dans le texte.
Le titre doit être évidemment mis en relation avec le contenu global de la
pièce, qui s'ouvre sur l'annonce que Louis veut faire à sa famille, celle de sa
mort prochaine. La fin du monde est donc la mort à venir du protagoniste, et parce
qu'il ne s'agit que de sa mort à lui - non celle de toute l'humanité -, elle peut
en effet être nuancée: c'est juste sa fin du monde. Dans cette perspective, les
monologues de Louis dans la pièce se font parfois l'écho du titre. Ainsi, lors de la
scène 10 de la première partie, Louis revient sur les pensées qui l'ont traversé
quand il a appris qu'il allait mourir: « Au début [...], / on l'espère,/c'est que le reste
du monde disparaîtra avec soi. »
PRESENTATION RAPIDE DES PERSONNAGES ET DE LA STRUCTURE DE
L’ŒUVRE
Les informations sur la forme
La composition de l'œuvre
La pièce est composée de cinq temps: un prologue, une première partie, un
intermède, une deuxième partie, un épilogue. Cette structure quinaire n'est pas
sans rappeler le schéma de la tragédie classique. Il faut cependant remarquer que
la pièce s'organise globalement selon une cadence mineure, allant d'une première
partie composée de 11 scènes, à une deuxième qui en comprend seulement trois, en
passant par l'intermède ponctué de 9 courtes scènes. Cette organisation
décroissante donne l'impression d'un essoufflement voire d'un abandon: la volonté
qu'a Louis d'annoncer sa mort prochaine s'étiole peu à peu, et la famille, qui échoue
à se recomposer, va vers l'éparpillement, la dispersion.
Une structure déséquilibrée. La première partie est beaucoup plus longue, en
nombre de pages et de scène. C’est également le cas de l’intermède, qui contient
beaucoup de scènes en cinq pages. On en déduit que la deuxième partie est plus le
dénouement qu’une partie du drame.
Une allure de tragédie grecque : on trouve les grandes catégories du théâtre
antique
◦ Le prologue : Un personnage ou parfois le chœur antique, présente la pièce et
annonce le dénouement. Louis joue ce rôle pour avertir le spectateur qu’il va mourir
et qu’il veut revoir sa famille une dernière fois
Etymologiquement pro-logos : avant la parole. Dans les tragédies antiques, le
prologue est un personnage extérieur à l’action qui situe l’intrigue et présente les
personnages. Or ici, c’est le personnage principal qui s’en charge.
◦ Des épisodes. En principe trois. Ici, les deux parties principales jouent le rôle
des épisodes.
◦ Un intermède : Il rappelle les « stasima » du théâtre grec qui correspondent aux
chants du chœur, ou à des danses
◦ Un épilogue : un discours final. Il rappelle « l’exodos ». Ici, c’est un nouveau «
chant » de Louis qui clôt la pièce.
Un huis clos : tout se passe dans un seul lieu, à savoir la maison familiale, un
dimanche, avec quatre personnages qui ne se quittent pas et dont on ne dit jamais
s’ils quittent la scène.
Une allure classique : ◦ L’unité de lieu, mais aussi de temps sont respectés.
◦ Les didascalies sont quasi absentes (la parole prédomine) ; au XVIIe, on déclame
sans jouer.
◦ Les tirades et monologues sont nombreux.
II. Les informations sur les personnages
• Louis est le personnage principal car il est le plus « présent » en scène. Mais il
n’est pas celui qui parle le plus. Ses seules tirades se font dans des monologues où il
semble ne pas parler aux autres. Et plus la pièce avance, moins il parle aux autres :
son projet de « se dévoiler » échoue.
• Le personnage qui a le plus de choses à dire est Antoine : il a trois tirades, dont
deux dans la seconde partie. C’est lui qui a le plus de choses à dire à son frère, et il
se dévoile progressivement. Il ne parle jamais seul : il est intimement lié aux
autres. Il est proche de Suzanne (fraternité, conflit), notamment dans l’intermède.
• Suzanne a dit l’essentiel de son propos dans la première partie où elle se
retrouve deux fois face à Louis. Les reproches à son encontre sont dits là, et
après, elle tentera de le défendre
. • Catherine n’a qu’une tirade, destinée à Louis (elle y parle d’Antoine). Elle semble
un personnage secondaire, car elle est une « pièce rapportée ». Elle est moins
présente en seconde partie, et semble sortir « du jeu » à la fin de l’intermède. Ses
dernières paroles y sont donc importantes.
• La mère est celle qui a le plus de confrontations avec Louis (trois scènes, plus
celle de la tirade). Elle est sa conscience morale, et elle passe de la nostalgie aux
reproches, puis à l’inquiétude de le voir partir.
• Les personnages fonctionnent par paires dans l’intermède : les personnages
semblent se croiser sans se trouver et les voix off qui appellent sont nombreuses.
L’intermède est une mise en abyme de la pièce.
PERSONNAGES les didascalies initiales
Louis, 34 ans
Suzanne, sa sœur, 23 ans
Antoine, leur frère, 32 ans
Catherine, femme d’Antoine, 32 ans
La Mère, mère de Louis, Antoine et Suzanne, 61 ans
Cela se passe dans la maison de la Mère et de Suzanne, un dimanche, évidemment, ou
bien encore durant près d’une année entière.
(Comparer cette liste de personnages avec liste classique. Par exemple Molière.)
- Louis est premier sur la liste. A propos de Suzanne, la mention « sa sœur »
au lieu de « sœur de Louis » accroît encore l’importance du personnage,
lequel, on le comprendra ensuite, par son statut d’aîné, par sa personnalité,
par son choix de rompre avec les siens etc. occupe une place centrale dans
l’esprit de tous les membres de sa famille, les autres personnages de la liste.
- Ces personnages sont définis uniquement par leur lien familial et leur âge.
Les deux sont étroitement liés car c’est l’âge qui détermine la place au sein
de la fratrie, et les rapports de domination et de responsabilité qui peuvent
en découler. Cette question du positionnement sera centrale dans la pièce.
- La Mère n’a pas de prénom. Le personnage se définit ainsi uniquement par
son statut au sein de la famille. Le substantif porte une majuscule, ce qui lui
donne une portée généralisante. La Mère pourrait représenter toutes les
mères.
- Dans la didascalie initiale, l’adverbe « évidemment » est un modalisateur
exprimant la certitude et suggérant l’idée que la famille a pour habitude
(pour « rite » comme c’est expliqué par la suite) de se réunir le dimanche. Il
y a donc de la subjectivité dans ce « évidemment » : c’est comme si Lagarce,
dont on comprendra que Louis est une sorte de double, glissait dans la
didascalie une sorte de clin d’œil à son vécu familial.
- L’indication « ou bien encore durant près d’une année entière » est
énigmatique : elle brouille la compréhension de la temporalité de la pièce :
comment cette dernière peut-elle osciller entre un dimanche et presque une
année entière ?
→ Dès la liste des personnages, on comprend que le thème de la pièce est
celui de la famille. Même si la didascalie comporte une nuance personnelle, la
localisation et la temporalité, volontairement floues, confèrent une dimension
universelle à l’œuvre. En parlant de sa famille, Lagarce va parler de toutes les
familles.
Les présences et les prises de paroles permettent de bien voir le déficit de
communication qui existe dans cette famille, et la manière dont les langues se
délient, mais sans que Louis parvienne à se livrer.
Le Prologue
La forme du prologue est héritée du théâtre antique. Le prologue est le pro-logos, c'est-à-dire le
discours qui se trouve avant la tragédie.
Lagarce n'est pas le premier à reprendre cette forme au XXe siècle: le dramaturge Jean Anouilh
(Antigone, 1944), par exemple, y a déjà eu recours.
Du prologue antique, Juste la fin du monde semble reprendre les formes du monologue et de
la tirade, ( chef du chœur, s'adresse directement au public), et la fonction traditionnelle
d'exposition du sujet.
L'allusion à un messager peut encore être lue comme une référence à la tragédie antique, de
même que le destin qui attend le personnage: la mort, contre laquelle il ne pourra rien faire
puisqu'elle est déjà écrite (c'est à cet âge que je mourrai).
Cependant, ces différents éléments qui inscrivent Juste la fin du monde dans un héritage vis-à-
vis de la tradition entrent fortement en tension avec d'autres qui relèvent au contraire d'une
forme de modernité:
Il s'agit du choix retenu pour la mise en page, de la parole très spécifique de Louis, de la
gestion de la temporalité. En effet, le choix qui est fait pour présenter le texte est celui du
verset, entendu comme unité de souffle, unité rythmique, indication donnée au comédien en
vue de jouer le texte, manière d'orienter déjà la diction.
La tirade de Louis est constituée d'une phrase unique, s'étendant sur une quarantaine de
lignes (31 versets), et qui avance par répétitions (épanalepses), corrections (épanorthoses) et
digressions. Le tout donne le sentiment général d'une difficulté à mettre en mots.
Au reste, c'est bien sur la parole que ce prologue attire l'attention, puisque le seul mot isolé en
un verset est justement le verbe dire, comme si le véritable sujet de la pièce à venir était
l'annonce de la mort, non la mort elle-même.
Enfin, le Prologue surprend par sa gestion de la temporalité : d'abord parce que Louis annonce
sa mort à venir comme étant déjà advenue
LOUIS. - Plus tard, l'année d'après
- j'allais mourir à mon tour -
J’ai près de trente-quatre ans maintenant et c'est à cet âge
Que je mourrai,
L’année d'après, [...] ;
Ensuite parce que le leitmotiv « l'année d'après » ne trouve aucun référent temporel
permettant de fixer l'année dont il s'agit; enfin parce qu'il emploie tous les temps (présent
d'énonciation, futur simple, imparfait de l'indicatif, passé simple, passé composé ...), ce qui crée
un sentiment de confusion.
Pour finir, on pourra souligner la modernité de ce Prologue (en mettant celui-ci en regard avec
ce que Boileau recommande au sujet de l'exposition dans une pièce classique (Art poétique) :
Que dès les premiers vers l'action préparée
Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.
Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer,
De ce qu'il veut, d'abord, ne sait pas m'informer;
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
D'un divertissement me fait une fatigue.
J'aimerais mieux encor qu'il déclinât son nom,
Et dît: «Je suis Oreste, ou bien Agamemnon, »
Que d'aller, par un tas de confuses merveilles,
Sans rien dire à l'esprit, étourdir les oreilles:
Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.
Il semble que le Prologue de Juste la fin du monde s'amuse justement à prendre le contre-pied
de toutes les recommandations du théoricien classique: Louis est en effet lent à s'exprimer,
confus, il étourdit les oreilles et ne renseigne pas clairement le spectateur sur le sujet de
l'action à venir. La pièce refuse ici de souscrire à la nécessité de la clarté classique, et s'inscrit,
par ce geste, dans la modernité.