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19 Bonaparte

Napoléon - Bonaparte

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s 0 M M A 1 R E

Bonaparte~ l~honnne et la légende


4 46
Actualité de l'histoire Barras, l'imprésario
PAR M ACHA M ANSKI
du petit général
PAR PH ILIPPE CONRAD
5
L'affaire 47
London·Adler-Bartosek Le 18-Brumaire
PAR ADRI EN BROCARD PAR JEAN TULARD, DE L' I NSTITUT

7 51
Agenda de l'histoire Le mythe du grand homme
PAR V IRGINIE T AN LAY PAR GEORGES LAFFLY

9 Joséphine. 52
Éditorial: Bonaparte au lycée
PAR J EAN· PAUL ANGELELLI
La Fortune et la virtù 22
PAR D OMI NIQUE V ENNER
Années de jeunesse
10 et de formation
PA R É RIC P ERRIN
À quoi tient l'histoire
E NTR ETIEN AVEC J EAN D UTOURD
DE L' A C ADÉMIE FRANÇ AISE
26
PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC VATRÉ L'incomparable Joséphine
PAR AN DRÉ CASTELOT

29
Répétition générale en Italie
PA R JEAN É TÈVENAUX

31
Le vrai héros du pont d'Arcole
PAR F RÉDÉRI C VALLOIRE

35
Muscadins
contre sans-culottes Borwparte, le l B-Brumaire.
PAR GUY C HAM BARLAC

36 53
Le coup d'État de Fructidor Dossier : Le chaos africain,
PA R P IERRE B ESSAND· MASSENET la débâcle de l'humanitaire
ENTRETIEN AVEC BERNARD LUGAN
38 PROPOS RECUEILLIS PAR CHARLES VAVGEOIS

Un complot fort à propos


Bataille des Pyramides. PAR Ü LIVIER B LANC 59
Les livres et l'histoire
12 41
Un fils de la Révolution Portrait d'un jeune ambitieux 66
PAR PHILIPPE CONRAD PAR T ALLEYRAND La parole est aux lecteurs
21 42
En couverture :
Des jugements contradictoires La campagne d'Égypte Bonapane
PAR GUY C HAM BARLAC PA R J EAN·J OËL BRÉGEON

..
Actualité de 1'histoire
Sa carrière se déroula à Aix-en- Des pièces fameuses, comme le pour cet ancien soldat une estime
DISPARITIONS Provence jusqu'à son élection au portrait de Descartes attribué à Frans d'autant plus exclusive que les
Collège de France en 1969. Son Hals, conservé au musée du Louvre, guerriers sont rares dans le panthéon
œuvre se ressent de 1'influence des son crâne, prêté par le musée de chrétien. On ne dénombre plus les
Pierre Grimal Annales et de Marx. Ainsi le concept l'Homme, ou encore des éditions lieux qui portent son nom, les églises
de classe et de rapports de originales de ses œuvres sont qui lui sont consacrées. Son
production irrigue-t-il son ouvrage présentées en parallèle. tombeau, à Tours, dont il fut
Décédé le 2 novembre dernier à
Guerriers et Paysans (1973). Même Les Néerlandais et Descartes. Institut l'évêque, était autrefois un lieu de
quelques jours de son quatre-vingt-
lorsqu 'il concède une place aux néerlandais. 121 , rue de Lille, 75007 Paris. pèlerinage pour 1'Occident tout
quatrième anniversaire, Pierre Tous les jours, sauf le lundi, de 13 heures à
grands événements (Le Dimanche de entier. D'après L'Histoire des
Grimal était l'un des plus éminents 19 heures. Jusqu'au 2 mars 1997.
Bouvines, 1973), ou quand la Francs de Grégoire de Tours, le
latinistes de notre temps. Professeur
représentation ternaire du mental corps de saint Martin ne reposerait
à la Sorbonne, il avait pendant près Napoléon
indo-européen mis en évidence par pas dans son tombeau - il aurait été
de quarante ans transmis à des
générations d'étudiants sa passion
Dumézil influence ses propres et la musique volé. Une thèse que les Hongrois ont
représentations (Les Trois Ordres ou retenue. Ils considèrent même que le
pour Rome et sa connaissance de l'imaginaire du féodalisme),
l'histoire latine. On lui doit aussi de « De tous les beaux-arts, la musique saint est mort en 397 en Hongrie. Ils
Georges Duby est tenté d'attribuer est celui qui a le plus d'influence s'apprêtent ainsi à célébrer eux aussi
nombreuses traductions, dont une priorité à 1'explication sociale
l'élégance et la rigueur restent sur les passions, celui que le le 1 600' anniversaire de sa mort. Le
des phénomènes et des législateur doit le plus encourager», souvenir du saint est resté très
inégalées. Volontiers comportements. Georges Duby a
anticonformiste, il avait su renoncer se plaisait à dire Napoléon vivace dans son pays d'origine. Des
souvent pris parti dans les affaires de Bonaparte. Le musée de 1'Armée rassemblements seront organisés en
à l'austérité de l'érudition la cité, affichant à 1'occasion les
universitaire pour toucher un plus organise, pour la deuxième saison avril à Sombathely, près de la
traces de ses anciennes sympathies consécutive, et avec le soutien de la frontière autrichienne, le lieu de
large public. Il a ainsi campé en leur marxistes.
redonnant vie, dans une série de Fondation Napoléon, un cycle naissance de saint Martin. Les élèves
biographies, les figures de Sénèque musical consacré à 1'Empereur. Le catholiques et les paroissiens du
1" mars, on pourra écouter un récital diocèse de Sombathely se rendront
(1978), Cicéron (1986), Tacite MANJVESTATIONS de morceaux choisis de Viotti, en pèlerinage à Tours en mai. Un
(1990) ... Tout au long de sa carrière,
Baillot, Kreutzer, Rode et Paisiello. colloque Saint Martin dans la
il s'est efforcé de rendre à Rome la
place qu'elle méritait: « Sans Le 6 mars, ce seront des airs et mémoire populaire se tiendra en
Descartes romances de salons d'après octobre dans la plus prestigieuse des
l'Empire romain la spiritualité
grecque ne nous aurait pas été et la Hollande Boieldieu, Garat, Jadin et Spontini. universités hongroises.
Le 8 mars, un concert intitulé Un
transmise. Fort longtemps on a
après-midi chez Joséphine offrira La Société
connu les philosophes grecs à
des musiques de Hummel, Field,
travers les auteurs latins : Lucrèce
Reicha, Haydn, Pinto, Pleyel, ou de géographie
a révélé Épicure, Cicéron a traduit
Clementi. Le 13 mars, Méhul,
Platon, et Sénèque a dévoilé les La Société de géographie, vénérable
Cherubini, Le Sueur, Rode seront
stoïciens. » Ardent défenseur de la institution qui a soutenu les plus
interprétés. Le 18 mars, sera
langue latine, il militait pour sa grandes expéditions des XIX' et XX'
présenté Le Favori de Joséphine de
diffusion et son usage. Ainsi avait-il siècles et participé de manière
Garat. Le 22 mars, des
fondé avec Jacqueline de Romilly décisive à la colonisation française,
réminiscences d'opéra. Et le 3 avril
une Société pour la sauvegarde des vient de célébrer ses 175 ans. Créée
en clôture du cycle, Tchaïkovski et
enseignements littéraires. Son en 1821 par un comité prestigieux
Beethoven.
ouvrage, La Civilisation romaine, (le chimiste Berthollet, le naturaliste
Cycle Napoléon et la musique. Musée de
publié initialement par Arthaud, fait l'Armée. Département musical. Hôtel national Cuvier, le physicien Gay-Lussac et
l'objet d'une nouvelle édition en des Invalides. 129, rue de Grenelle, 75007, le mathématicien Laplace
format de poche, Flammarion, Paris. Tél: 01 44 42 48 14. apportaient leur caution
René Descartes. Du 1" mars au 3 avril1997.
collection Champs, 384 pages, scientifique), la Société de
55 francs, parution 15 février 1997. René Descartes (1596-1650) a vécu géographie est la plus ancienne au
près de vingt ans aux Pays-Bas. L"année monde, et à la différence de ses
Georges Duby C'est d'ailleurs là qu 'il a rédigé la saint Martin homologues allemande (fondée à
plus grande partie du Discours de la Berlin en 1828) ou anglaise (à
Né en 1919, le médiéviste Georges méthode. L'Institut néerlandais de On célèbre en 1997 le 1 600' Londres en 1830), elle avait une
Duby est mort le 3 décembre 1996. Paris ne pouvait manquer de célébrer anniversaire de la mort de saint vocation universelle. Sous son
Après des études d'histoire à Lyon, le quatrième centenaire de la Martin, centurion romain, représenté patronage des explorateurs français,
il consacra sa thèse à 1'abbaye de naissance du philosophe. En étroite dans l'imagerie populaire partageant mais aussi étrangers comme
Cluny aux Xl' et XII' siècles, visant collaboration avec la Maison son manteau avec un pauvre. Le Livingstone, ont parcouru le Sahara,
à élucider le jeu des pouvoirs, Descartes d'Amsterdam, il a choisi culte du saint, né en Hongrie en 316, se sont enfoncés en Afrique noire,
« savoir comment la puissance du d'évoquer sa figure à travers les est répandu dans toute 1'Europe, ont remonté l'Amazone, grimpé sur
riche s'exerçait sur le paysan ». témoignages de ses contemporains. colporté par les Francs qui avaient l'Himalaya. La Société de

..
ACTUALITÉ DE L'HISTOIR

géographie a participé aux aventures


les plus diverses : l'expédition du L'affaire London-Adler-Bartosek
Pourquoi pas ? du commandant
Charcot vers 1'Antarctique, les Karel Bartosek, un nouveau Kravchenko ? Ancien Dès lors que la presse avait commencé d'y faire
avions de 1'Aéropostale survolant communiste, épuré après le printemps de Prague, exilé allusion, des révélations aussi démystificatrices ne
les continents, etc. Aujourd'hui, la en France et chercheur au CNRS depuis 1982, Karel pouvaient passer sans réaction. Celle-ci a commencé
Société se consacre à la conservation Bartosek est revenu en Tchécoslovaquie pour étudier par un très long article publié dans Le Monde du 15
de son gigantesque patrimoine : elle les archives du régime effondré. Il les publie et les novembre, sous la signature d'Alexandre Adler,
commente dans un ouvrage fascinant, significativement directeur de Courrier international. Sous le titre
possède cent mille volumes - des
récits d'expéditions, des ouvrages intitulé L'Aveu des archives (Seuil). C'est un brutal « L'histoire à l'estomac », cet ancien communiste
scientifiques, des manuscrits, des coup de projecteur sur ce que le jargon du Parti s'emploie à démolir le travail de Bartosek. Le
nommait la <<Konspirentsia ». Prague fut, après 1945, réquisitoire est conduit suivant une méthode éprouvée.
cartes, des globes et des
planisphères- ainsi qu'une la<< Genève du communisme». Mais avant 1939, les À travers des arguments méthodologiques, il s'efforce
camarades tchèques étaient déjà très actifs en France d'abord de déconsidérer l'auteur en affirmant que son
étonnante photothèque illustrant la
(notamment Eugen Fried, le mentor du PCF). Dans son travail n'a aucune valeur scientifique. Il explique
construction du transsibérien ou
livre qu'émaillent des réminiscences personnelles, ensuite que cette publication fait partie d'une vaste
l'Indochine de 1880.
Société de géographie. 184, boulevard
Karel Bartosek met à jour les relations financières, manipulation engagée par « une nouvelle école
Saint-Germain, 75006 Paris. économiques, intellectuelles, politiques liant le Parti historique qui entend réintapréter radicalement
Tél: 01 45 48 54 62. cm:nmuniste tchèque et son frère français (souvent l'expérience communiste», ce qui sous-entend un
grâce à des intermédiaires très impliqués comme le complot révisionniste. Enfin, argument définitif, il
Éloge de la vertu <<camarade Aubrac», Jacques Duclos dixit) . Chemin suggère que ces travaux visent à souiller les héros de la
faisant, il démolit la statue du héros de L'Aveu, Artur Résistance et de la République « tandis que l'extrême
Le 5 décembre dernier, sous la London, victime des purges staliniennes de 1952, droite rôde dans nos villes »_
Coupole, lors de la séance publique organisées pour liquider partout à 1'Est la menace de
La violence du propos et la place que lui accordait
annuelle de l'Académie française, schismes titistes.
Le Monde a suscité à son tour une réponse collective,
Jean Dutourd a tenu le traditionnel Bartosek montre en effet qu'après Trepper, douteux
cosignée et publiée dans Je même jou malle 24
discours sur la Vertu : « Depuis un héros de 1'Orchestre rouge, Artur London a été un pion
novembre par 19 historiens : Jean-Pierre Azéma, Jean-
demi-siècle,/' esprit puritain s'est d'une exceptionnelle importance dans l'effort de
Jacques Becker, François Bédarida, Serge Bernstein,
emparé du gouvernement de la Terre refondation d'une mythologie communiste mise à mal
Pierre Broué, Philippe Buton, Stéphane Courtois, Jean-
et impose sa loi inhumaine aux par les révélations du XX' Congrès (1956) sur les
Luc Domenach, Pierre Grémion, François Hincker,
consciences. Le propre de cet esprit crimes du stalinisme. Énorme succès d'édition de
l'année 1968, relayé par le film de Costa-Gavras, Pierre Kendé, Marc Lazar, Philippe Levillain, Pierre
est de donner des définitions Milza, Henry Rousso, Jean-François Sirinelli, Nicolas
abstraites du bien et du mal, et de L'Aveu avait été conçu comme une saga à la gloire du
<<vrai» communisme. Ainsi, pensait-on effacer dans Werth, Annette Wieviorka et Michel Winock. Que
s'y tenir aveuglément, pour ne pas disent-ils? Prenant fermement la défense de leur
dire pharisaïquement. Sous une 1'intelligentsia française les effets désastreux de la
dénonciation du stalinisme, dont London devenait en collègue Karel Bartosek, dont la probité intellectuelle et
pareille dictature morale, il n'y a la compétence avaient été attestées quelques jours plus
guère de chance de voir la justice quelque sorte la victime emblématique.
Ce que Karel Bartosek a retrouvé dans les archives tôt par François Bédarida, ils soulignent que les
déserter le camp des vainqueurs. archives ouvertes à 1'Est « représentent un gisement
Elle y est prisonnière, ligotée, tchécoslovaques, notamment un long rapport écrit de la
main de London en 1955, jette une lumière peu fondamental de savoir ». Ils ajoutent : « On ne peut que
bâillonnée, otage et drapeau à la s' étonner que leur intérêt soit systématiquement dénié
fois. C'est en son nom et en toute flatteuse sur le personnage. Agent des services secrets
soviétiques pendant la guerre d'Espagne, épurateur des et leur valeur probante refusée a priori. » Ils refusent
tranquillité d'âme qu'on achève le
brigadistes rentrés au pays après 1945, complice de la que de tels travaux n'aient pas « droit de cité parce
vaincu s'il a l'outrecuidance de ne
vague de terreur qui submergea la Tchécoslovaquie au qu' ils remettraient en cause les mythes fondateurs du
pas reconnaître ses torts, le premier
lendemain du putsch communiste de 1948, London a passé de la France et favoriseraient l'extrême droite »,
étant justement d'avoir eu le
favorisé le déclenchement des purges dont il allait être, ajoutant : « Il est vrai que la recherche historique
dessous. » L'académicien a ensuite
lui-même, la victime par contrecoup. Témoin à charge s'affronte parfois au devoir de mémoire quand celui-ci
dénoncé la désinformation dont les
dans le procès frappant ses anciens camarades, il sauva n'a de contenu que mythologique. »
Serbes ont été victimes dans le
sa tête alors que les autres étaient pendus. ADRIEN BROCARD
conflit yougoslave. Ce texte paraîtra
en janvier dans une co-édition de
Fallois-L'Âge d'Homme. RÉPONSE : Elles sont une surnommé <<le boucher d' Albacète >> printemps 1937. L'aventure des
création du Komintern (centrale de en raison de la brutalité des purges Brigades a nourri le légendaire de
l'action communiste dans le monde qu 'il conduira contre ses propres l'extrême gauche longtemps
QUESTIONS sous Staline). C'est le 20 septembre camarades. Les premières unités focalisé sur la guerre d'Espagne
1936, à Moscou, que la décision a sont engagées pour la défense de vue comme la lutte du Bien contre
fl"HISTOTHE été prise de lever des volontaires Madrid Je 8 novembre 1936. On le Mal.
pour soutenir la cause du Frente estime de trente à quarante mille Je
QUESTION :À l'initiative de popular (voir notre numéro 16 << La nombre de brigadistes de di verses QUESTION : Le 15 novembre
Jacques Chirac et Philippe Séguin, Guerre d'Espagne, 1936-1939 >>). nationalités présents en Espagne dernier, les Anglais ont restitué aux
un amendement à la loi de Finances Le dispositif central est mis en durant Je conflit (cf. Guy Hermel). Écossais, au cours d'une cérémonie
1997 a octroyé aux survivants place à Paris sous la direction du À la suite de purges internes, de officielle, la << pierre de la destinée>>,
français des Brigades Yougoslave Josip Broz (le futur désertions et du mécontentement qu'ils leur avaient dérobée il y a
internationales Je statut d'ancien Tito). Les brigadistes (80 % de des volontaires qui ont le sentiment maintenant sept cents ans et que
combattant -ouvrant des droits au communistes) sont dirigés vers la d'être systématiquement utilisés depuis ils conservaient à l'abbaye
versement d'une pension. Qu'est-ce base d' Albacète à la tête de laquelle pour des missions sacrifiées, le de Westminster. Que représente la
que les Brigades internationales ? est placé André Marty, bientôt recrutement se tarit à partir du << pierre de la destinée » ?

..
UALITÉ DE L'HISTOIRE

RÉPONSE : Le 22 juillet 1298, à la Enquête sur les anges, par Anne secrètes, par Thierry Wolton. Kerguelen, le phénix des mers
bataille de Falkirk, le roi Edouard l" Bernet. En janvier, chez Perrin. En janvier, chez Grasset. australes, par Alain Boulaire.
d'Angleterre avait remporté une En janvier, chez France Empire.
victoire écrasante sur les Écossais. L'héritage païen de la Russie, par Les bourreaux volontaires de Hitler,
Pour marquer sa volonté farouche de Francis Conte. par Daniel Goldhagen. Le Cœur de la Reine, l'impossible
briser leur résistance, il s'était emparé Fin janvier, chez Albin Michel. En février, au Seuil. amour de Marie-Antoinette, par
de la << pierre de la destinée »-ou Claude Dufresne.
<< pierre de Scone », du lieu où depuis Légendes de Bretagne, par Angèle Histoire de la Milice, par Pierre En janvier, chez Bartillat.
Kenneth MacAlpin, en 839, les rois Jacq. Giolitto. En janvier, chez Perrin.
d'Écosse étaient couronnés. Ce bloc de En janvier, chez France-Empire. Mac-Mahon , par Gabriel de Broglie.
grès mythique Oa légende veut qu'il ait La Légende des paras. En avril, chez Perrin.
transité par 1'Égypte, 1'Espagne, puis Histoire de/' Atlantique des origines La 6' Airborne, des Ardennes à la
à nos jours, par Paul Bute!. Baltique, par Jean Mabire. Charles de Foucauld, par Jean-
l'Irlande avant d'aboutir à Scone) était
En janvier, chez Perrin. En février, aux Presses de la Cité. Jacques Antier.
Je symbole de la monarchie écossaise.
En janvier, chez Perrin.
Edouard l" fit déposer la « pierre de la
Les empires occidentaux de Rome à Les camps soviétiques en France :
destinée »à l'abbaye de Westminster Bugeaud, par Jean-Pierre Bois.
Berlin, sous la direction de Jean les Russes livrés à Staline en 1945,
dans un réceptacle du trône sur lequel En février, chez Fayard.
Tulard. En février, aux PUF. par Georges Coudry. En janvier,
tous les souverains britanniques ont été
couronnés. chez Albin Michel.
Histoire de la Russie et de son Correspondance avec Karl Jaspers,
empire, par Michel Helier. L'affaire Aubrac : vérités et suivi de Correspondance avec
QUESTION : Dans l'intention de En janvier, chez Plon. Élisabeth Blochmann, par
censurer Brigitte Bardot dont mensonges d'un mythe de la
Heidegger.
certains propos leur avaient déplu, Résistance, par Gérard Chauvy.
Histoire de la Chine, par Danielle En janvier, chez Gallimard.
quelques maires irascibles et peu Fin janvier, chez Albin Michel.
Élisseff. En janvier, au Rocher.
galants ont retiré l'effigie de Géraldine, reine des Albanais, par
Le sacrifice et/' espoir. Cambodge,
Marianne à laquelle l'actrice avait La guerre de Trente Ans (1618- Joséphine Dedet.
prêté ses traits. Quelle est l'origine Laos, Vietnam- Tome 1, le sacrifice
1648), par Henry Bogdan. En février, chez Critérion.
de Marianne ? des peuples 1975-1983, par Philippe
En janvier, chez Perrin.
Franchini. En février, chez Fayard. Michael Collins, par Pierre Joannon.
RÉPONSE: L'idée de J'allégorie En février à la Table Ronde.
Monaco et ses princes, sept siècles
féminine coiffée du bonnet phrygien La Corse au XX' siècle, histoire des
d'histoire, par Alain Decaux.
revient aux révolutionnaires de heurs et malheurs d'une province Le destin de Marina Tsvetaeva, par
En janvier, chez Perrin.
1792. Quant au prénom de française, par Robert Colonna Claude Delay. En février, chez Plon.
Marianne, il remonte aussi à la Les Grimaldi, 700 ans d'une d 'Istria. En février, chez France
Révolution : une chanson de 1792 dynastie, par Philippe Delorme. Empire. Gyp, par Willa S. Silverman.
en langue occitane aurait commencé En janvier, chez Bali and. En mars, chez Perrin.
de le populariser. Les sociétés Biographies~
secrètes républicaines qui, après Je Le lB-Brumaire, par Thierry Lentz. Mémoires, par Jacques Le Roy
coup d'État de Louis-Napoléon mémoires~ Ladurie (édition établie par
En février, chez Jean Picollec.
Bonaparte, J'utilisaient dans leur correspondances Emmanuel Le Roy Ladurie et
langage codé, ont contribué à le Musée , nation, patrimoine, par Antony Rowley).
diffuser, avant que la Ill' République Dominique Poulot. Charlemagne, l'empereur à la barbe En janvier, chez Flammarion.
ne J'adopte. Depuis 1871, un buste En janvier, chez Gallimard. fleurie, par Robert J. Morrissey.
de Marianne symbolise dans chaque En février, chez Gallimard. Lucien Combelle, par Pierre
mairie la République. Mais, victimes La noblesse française , des Lumières Assouline.
des modes, les représentations de à la Belle Époque, par Suzanne Marie Stuart, par Philippe Erlanger En février, chez Calmann-Levy.
Marianne ont varié au cours du Fiette. En février, chez Perrin. (réédition). En janvier, chez Perrin.
temps. La V' République a choisi de Raymond Roussel (1877-1933 ),
lui prêter les traits de vedettes de Étre Jeanne d'Arc ou ne pas être Charles Quint, par Philippe Erlanger biographie d'un écrivain
J'écran ou de la chanson : Brigitte Napoléon, de Régine Pemoud et (réédition). En janvier, chez Perrin. excentrique et génial, par François
Bardot, Mireille Mathieu, Catherine Jean Tulard. En février, au Rocher. Caradec (édition revue et
Magellan. La terre est ronde, par augmentée). En février, chez Fayard.
Deneuve t'ont chacune incarnée.
Histoire de l'espionnage mondial, Jean-Michel Barrault.
par Claude Monique! et Étienne En février, chez Gallimard. Léon-Paul Fargue, par Jean-Paul
Goujon. En février, chez Gallimard.
LIVRES ANNONCf~s Genovefa. En janvier, au Félin.
Diane de Poitiers, par Ivan Cloulas.
Le chemin des Dames, par Pierre En février, chez Fayard. Aragon (1897-1982) , quel est celui
Miquel. En février, chez Perrin. qu'on prend pour moi ? par François
Essais~ documents La Reine Jeanne, par Dominique Taillandier. En janvier, chez Fayard.
Vichy et l'école, par Rémy Paladilhe. En janvier, chez Perrin.
Mythologie des Grecs, par Diodore Handourtzel. Jean d'Ormesson, par Philippe
de Sicile. En février, chez Noêsis. Sully, par Bertrand et Ségolène Dufay. En janvier, chez Bartillat.
En janvier, aux Belles Lettres. Barbiche. En février, chez Fayard.
Carnets de captivité, par Paul
Eros romain, sexualité et morale Reynaud. En février, chez Fayard. Le Poète et le Roi, Jean de La
dans/' ancienne Rome, par Jean- Fontaine en son siècle, par Marc
, l'ISCCS
P a~PS l't•a ,
Noël Robert. La France sous influence. Paris- Fumaroli. par )facha Manski
En janvier, aux Belles Lettres. Moscou : trente ans de relations En février, chez de Fallois .

..
Janvier
Agenda de Les couronnes d'Aragon et de
Castille reviennent à son petit-fils, le
futur Charles Quint.

1er janvier
1565 - Premier jour de l'année,
depuis 1'édit royal signé par
!-;histoire 24 janvier
1865- Karl Marx fait publier dans le
Sozial Democrat une lettre injurieuse
en guise d'épitaphe à l'occasion de la
Charles IX, le 4 juillet 1564, faisant mort de Proud 'hon, le 16 janvier.
débuter J'année au premier janvier et
non plus à Pâques.
26 janvier
1939- La ville de Barcelone est
2 janvier spartakiste à Berlin, que J'on appelle libérée par les troupes nationalistes.
1963- Premier numéro de la revue 17 janvier
la<<semaine rouge ». Elle est écrasée 1941- À Kochang, victoire de la
Europe-Action qui se définit comme
nationaliste et européenne. Sa
à coups de canon cinq jours plus marine française, aux ordres du 27 janvier
tard, le Il janvier, par les corps- gouvernement de Vichy, qui écrase 1889- Le général Boulanger est élu
publication se poursuivra jusqu'en
francs aux ordres du ministre celle des Siamois, stoppant ainsi triomphalement député de Paris. Le
1967. Jean Mabire est son rédacteur
en chef depuis 1965. Cette revue, socialiste Noske. Les deux leurs visées territoriales sur mouvement boulangiste atteint son
principaux dirigeants du mouvement, 1'Indochine. apogée. Renonçant à marcher sur
fondée par Dominique Venner, joue
un rôle important dans le Rosa Luxemburg et Karl l'Élysée comme le souhaitent ses
renouvellement des idées après la fin Liebknecht, font l'objet d'exécutions partisans, et laissant au
sommaires.
19 janvier gouvernement le temps d'organiser
de la guerre d'Algérie. 1899- Création de la << Ligue de la la riposte, il s'enfuira bientôt à
patrie française », à l'initiative de l'étranger et se suicidera sur la tombe
8 janvier trois professeurs agrégés, Gabriel
1795- Décret du 19 nivôse, par de sa maîtresse à Bruxelles.
Syveton, Henri Vaugeois et Louis
lequel la Convention déclare Dausset, sous la présidence du poète
l'anniversaire de l'exécution du roi, François Coppée. Cette initiative
28 janvier
fête nationale. entend répondre à la mobilisation des 1918- La dette publique russe ainsi
intellectuels dreyfusards. que les emprunts du même nom, sont
9 janvier annulés par le gouvernement
soviétique.
1800 - Mort du général 20 janvier
Championnet. Né en 1762, promu 1795- Au Texel, les hussards
général en 1793, Championnet est 30 janvier
français, aux ordres du général
mis en 1798 à la tête de l'armée de 1879- Jules Grévy succède à Mac-
Pichegru, s'emparent de la flotte
Rome et chargé d'aller occuper Mahon inaugurant la << République
hollandaise, immobilisée dans les
Naples, où il établit la << république des républicains » qui compte un
glaces.
Parthénopéenne ». nombre important de francs-maçons
parmi ses membres.
21 janvier
13 janvier 1791 -Adoption par 1'Assemblée
Le général Maurice d'Elbée. 1327 -Fils du vindicatif Édouard l" constituante d'un décret qui édicte
Plantagenêt qui a tenté d'imposer son que « Dans tous les cas où la loi
3 janvier autorité à 1'Écosse et a vaincu prononcera la peine de mort, le
1794 - À la tête des troupes William Wallace à Falkirk (1298), criminel sera décapité, et ille sera
républicaines, le général Haxo Édouard II d'Angleterre est déposé par l'effet d'une "simple machine" »
s'empare de l'île de Noirmoutier, où par le Parlement à la demande de son (la guillotine). Cette loi sera
s'est réfugié le général d'Elbée, épouse, Isabelle de France, fille de appliquée à partir du 3 juin 1791.
blessé à la bataille de Cholet le Philippe le Bel.
17 octobre précédent. Le général 22 janvier
vendéen sera fusillé le 7 janvier. 14 janvier 1936- Avènement d'Édouard VIII,
1912- Raymond Poincaré devient roi d'Angleterre, qui sera contraint
4 janvier président du Conseil en d'abdiquer le 10 décembre et ne sera
1465- Mort à Amboise de Charles remplacement de son ennemi Joseph plus que le duc de Windsor.
d'Orléans, prince et poète qui avait Caillaux, partisan d'une politique
été retenu en captivité par les Anglais d'apaisement avec 1'Allemagne.
23 janvier
après la bataille d'Azincourt. Ferdinand li d'Aragon.
1516- Mort à Madrigalejo de
15 janvier Ferdinand Il d'Aragon. Par son
5 janvier 1925- Trotsky est exclu par Staline mariage avec Isabelle de Castille 31 janvier
1675 -Bataille de Turckheim, près du Comité révolutionnaire militaire (1469), il a scellé 1'unité espagnole. 1918- Le calendrier grégorien est
je Colmar. Turenne défait J'armée du de l'URSS. adopté en Russie, par décret du
Il achève la Reconquête par la prise
Jrand Électeur et assure la conquête de Grenade en 1492, ce qui, avec la gouvernement des Soviets. Jusqu'à
je 1'Alsace. 16 janvier fondation de l'Inquisition (1479) et cette date, le calendrier julien était en
1947- Le socialiste Vincent Auriol l'expulsion des juifs (1492), vaut au vigueur, en retard de treize jours sur
6 janvier devient le premier président de la couple royal le titre de Rois le calendrier grégorien, en usage en
1919- Début de 1'insurrection IV' République. catholiques décerné par le pape. Europe depuis la fin du XVI' siècle.

..
ENDA DE L'HISTOIRE

Février navale. Marié à Catherine de


Bragance, il meurt sans héritier.
13. février
1734 -Naissance de Yves-Joseph de
Kerguelen de Trémarec à Quimper.
7 février Cet amiral breton aborde en 1772
1er février 1383 - Gaston III, comte de Foix, dans l'archipel qui porte son nom.
ordonne la vente à l'encan des biens Après avoir servi de bases à de
1805- Naissance d'Auguste
des paysans béarnais qui n'ont pas nombreuses expéditions
Blanqui. Ce socialiste, dont les idées
payé la taille. scientifiques, ces îles de l'océan
inspireront le syndicalisme
révolutionnaire de la fin du siècle, Indien devinrent officiellement
françaises en 1892.
sera de tous les soulèvements,
complots, (révolution de 1848, la
Commune, etc). Il passera trente-sept 15 février
ans de sa vie en prison. 1989- Fin de 1'évacuation officielle
de l'Afghanistan par 1'armée
2 février soviétique, après dix ans de guerre.
Cette défaite, la première enregistrée Joseph de Maistre (1753-1821).
1258- Premier jour de la mise à sac
de la ville de Bagdad par les Mongols. par l'Armée Rouge après 1945, aura
Elle durera jusqu'au 13 février. une influence certaine sur 22 février
l'implosion de l'URSS. 1485- Charles VIII fait une entrée
triomphale à Naples.
3 février
1924 - Mon à Washington de
16 février
l'ancien président des États-Unis, 1913- Charles Péguy publie 23 février
Thomas Woodrow Wilson. Élu en L'Argent. Dans cet ouvrage 1954- En Égypte, Nasser devient
1912 président des États-Unis, il a polémique s'affiche le nationalisme président du Conseil de la
été réélu en 1916 sur un programme anticapitaliste de l'ancien Révolution. Deux jours plus tard, le
de paix, puis il engagera son pays dreyfusard. président de la République, le
dans la guerre au côté des Alliés général Néguib, est destitué.
(1917). Il reçoit le prix Nobel de la Montesquieu (1689-1755).
17 février
paix en 1919 et est un des créateurs 1950 - Le banquier anglais Warburg, 24 février
de la Société des nations (SDN). membre du CFR (Council on 1530- Le jour de son trentième
8 février Foreign Relations), déclare devant la anniversaire, Charles-Quint reçoit la
4 février 1937- Les troupes nationalistes Commission des Affaires étrangères couronne impériale des mains du
1793- Le comté de Nice est rattaché espagnoles, soutenues par des du Sénat américain : «Nous aurons pape Clément VII. C'est la dernière
à la France. Il formera ultérieurement volontaires italiens, s'emparent de la un gouvernement mondial que nous fois qu 'un empereur germanique est
le département des Alpes-Maritimes. ville de Malaga après deux jours de le voulions ou non. La seule couronné par le pape.
bataille. Il s'agit du premier exemple question qui se pose à ce sujet est de
de guerre motorisée en terrain savoir si ce gouvernement sera 25 février
difficile. obtenu par consentement ou par 1634- Assassinat du condottiere
conquête.» allemand Al brecht von Wallenstein.
9 février Cet homme de guerre, au service de
1941- Dans Le Petit Marseillais, 18 février Ferdinand II de Habsbourg, a dominé
Charles Maurras qualifie de « divine 1884- Le général britannique toute la première partie de la guerre
surprise » la politique intérieure du Charles Gordon dit Gordon Pacha, de Trente Ans.
maréchal Pétain (Révolution arrive à Khartoum afin d'assurer la
nationale). défense du Soudan contre le mahdi. 26 février
Il parviendra à résister dix mois 1802- Naissance à Besançon de
10 février malgré l'absence de secours et sera Victor Hugo, fils du général Léopold
1755- Mort à Paris de Charles de tué lors de la chute de Khartoum . Hugo et de Sophie Trébuchet:
Secondat, baron de Montesquieu.
Fils de magistrat, lui-même président 20 février 28 février
à mortier au parlement de Bordeaux, 1898- Création de la Ligue des 1918- Les marins de la base de
moraliste et philosophe, auteur, entre droits de l'homme. L'un de ses Cronstadt, dont la mutinerie avait
Charles Il d'Angleterre. autres, de l'Esprit des lois, il fondateurs , Francis de Pressensé, provoqué le début de la révolution
exercera une influence considérable déclare : « Nous sommes des hommes russe en mars 1917, se soulèvent
6 février sur les législateurs révolutionnaires qui avons mis notre vie au service de contre le pouvoir bolchevique. Ils
1685 - Mon de Charles II et sur les doctrines constitutionnelles la Révolution ». réclament le retour de ce qu 'ils
d'Angleterre. Son père, Charles 1", libérales. pensent être les sources du pouvoir
ayant été décapité, il s'était réfugié 21 février soviétique et la fin de la dictature. Le
en France avec sa mère, Henriette de 12 février 1821 - Mort à Turin de Joseph de mouvement sera écrasé par Trotsky
France, fille d"Henri IV. Après la 1912- Abdication de l'empereur Maistre. Tous ses ouvrages, parmi et 1'Armée Rouge.
mort de Cromwell, il est restauré sur mandchou Puyi, à la suite de la lesquels Considérations sur la
le trône d'Angleterre par le général proclamation de la république France, Du pape, Les soirées de
Monk ( 1660). Son règne est marqué chinoise. La dynastie mandchoue, Saint-Pétersbourg, en font le premier Pagl'S réalisées pm·
par le développement du commerce, qui existait depuis 1644, disparaît théoricien de la contre-révolution Vil·ginit• Tanlay
des colonies et de la puissance définitivement. chrétienne et ultra-montaine.
ÉDITORIAL

La Fortune et la virtù
eu d'hommes ont suscité autant de crent, d'autres, soudain, les donnent en

P passions, de débats et d'interroga-


tions que Bonaparte. Oui, Bonaparte,
le jeune général qu'au gré des opinions on
exemple et s'efforcent de les imiter. Pour
expliquer les changements subits dont l'his-
toire offre tant d'exemples, Machiavel, qui
blâme ou on loue d'avoir, dans les deux croyait peu en Dieu et pas du tout en la Pro-
sens du mot, achevé la Révolution. Le deux vidence, invoquait la Fortune dont les
centième anniversaire de ses victoires de Anciens, dans leur sagesse, avaient fait une
1797 en Italie incite à évoquer sa trajectoire divinité. Elle était symbolisée tour à tour
jusqu'au 18-Brumaire, événement qui par une femme en équilibre instable, et par
ouvre un chapitre tout différent de sa desti- une roue en mouvement. Tout en reconnais-
née. Bien entendu, il serait illusoire d'isoler sant la part de la Fortune dans le jeu impré-
hermétiquement Bonaparte de Napoléon, et visible des événements et dans le comporte-
l'on trouvera sous la plume de plusieurs de ment incohérent des hommes, Machiavel
nos collaborateurs des allusions à 1'Empe- croyait au rôle de la virtù, qualité romaine
reur. Les deux vies de cet homme unique par excellence faite de volonté, d'audace et
ont en commun la gloire des armes qui a d'énergie : « Je pense assurément ceci :
tant fait pour sa renommée. À l'exemple de qu'il vaut mieux être impétueux que cir-
Julien Sorel, quel garçon un peu fougueux conspect, car la Fortune est femme ; et il
ne s'est pas laissé porter un jour à la nostal- est nécessaire, si on veut la soumettre, de la
gie de ce temps-là ? battre et de la frapper. [... ] C'est pourquoi
À douze ans, je l'avais découverte en Nicokls Machiavel (1469-1527). Son portrait du Prince toujours étant femme , elle est l'amie des
dévorant La légende de l'aigle de Georges préfigure celui de Bonaparte. jeunes gens, parce qu' ils sont moins cir-
d'Esparbès. En une vingtaine de récits ner- conspects, plus violents, et la commandent
veux, ce livre racontait l'aventure des soldats de la Grande Armée, gre- avec plus d'audace >> ( 1). Le destin de Bonaparte, personnification du
nadiers, houzards ou cuirassiers, qui, jadis, avaient conquis 1'Europe à Prince selon Machiavel, n'est-il pas l'illustration frappante de cette
la pointe du sabre ou de la baïonnette. Au hasard des anecdotes, j'appre- théorie ? Mais quelques années avant Brumaire, qui aurait pu prévoir sa
nais 1'histoire mieux que dans les manuels scolaires, et je découvrais le vertigineuse ascension et les renversements dont elle était le signe ?
sens de noms qui n'étaient pas seulement ceux du plan de Paris. La Voyez Edmund Burke, député au Parlement de Londres, observateur
sonorité exotique de Rivoli, Iéna, Friedland, Austerlitz, m'emportait lucide et horrifié des débuts de la Révolution. Dès 1791, il avait compris
loin, très loin du collège, tandis que dans ma tête sonnaient les fifres et ce que serait le sort de la famille royale et plus particulièrement celui de
battaient les tambours. Marie-Antoinette. Il s'indignait de ne pas voir s'insurger la noblesse pour
La part de l'écrivain y était pour quelque chose, mais ce qu'on lit défendre la reine injuriée : « Dans une nation de galanterie, écrit-il alors,
dans les souvenirs de Thiébault, de Coignet ou de Marbot, montre dans une nation composée d'hommes d'honneur et de chevaliers, je
qu'Esparbès ne s'était pas égaré. croyais que dix mille épées seraient sorties de leurs fourreaux pour la
Aujourd'hui, mon opinion sur les guerres napoléoniennes est infini- venger même d'un regard qui l'aurait menacé d'une insulte ! Mais le
ment plus réservée qu'à l'époque où Georges d'Esparbès était mon Plu- siècle de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, économistes et des
tarque. Napoléon n'a pas seulement laissé la France vaincue et plus calculateurs lui a succédé ; et la gloire de l'Europe est à jamais
petite qu'il ne l'avait prise, environnée d'ennemis qu'il avait éveillés éteinte ... >>
aux passions nationales. Il l'avait vidée pour longtemps de sang et de De fait, les épées, pour la plupart, restèrent au fourreau malgré les
courage, au point qu'elle·ne s'en n'est jamais vraiment remise. Pourtant, outrages ignobles à la reine et l'exécution du roi. C'était à désespérer de
rien de cela n'a pu altérer ma tendresse pour les soldats de l'épopée. la virtù française. Mais soudain, sans que personne l'eût prévu, la Ven-
Droits de cœur, féroces à l'ennemi, fiers de leurs aigles jusqu'à en mou- dée se souleva, et Lyon, Marseille, ainsi que Toulon. Ce n'était plus une
rir, et avec cela portés sur la galanterie, ils incarnaient un type de Fran- poignée de gentilshommes mais tout un peuple de paysans qui prenait
çais dont on pouvait se sentir frère. les armes « pour Dieu et pour le Roi ». Bientôt, arriva Thermidor et,
Las ! Ces Français-là, je ne les ai guère rencontrés dans la France de quelques années plus tard, un jeune général réputé jacobin enragé enter-
mon temps. De cette déception, il m'est resté comme une douleur rait la Révolution sous les applaudissements des anciens régicides.
inguérissable. Que s'était-il passé? La roue de la Fortune avait tourné.
Serait-ce que la source secrète du pays était tarie ? Les esprits DOMINIQUE VENNER
sombres le prétendront, mais l'histoire fournit d'autres interprétations. (1) Le Prince, chapitre XXV, Machiavel. Œuvres complètes, présentées par
Les saints et les héros ne sont jamais légion. Certaines époques les exè- Christian Bec. Collection Bouquins, 1996.
,1'

LE COURS DES CHOSES N~EST PAS UNE FATALITE


' •'

A quoi tient !->histoire


ENTRETIEN AVEC JEAN DUTOURD
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Sans en avoir l'air, dans son livre modernes. En second lieu, la disparition des
cent douze états du Saint-Empire, puis la
Le feld-maréchal Bonaparte, Jean Confédération germanique, tout cela selon la
volonté de Napoléon, aboutirent à tirer 1'Alle-
Dutourd donne à réfléchir en magne de sa léthargie. La France postrévolu-
tionnaire et impériale ayant créé 1'Allemagne
s'amusant. Si Louis XVI avait comme un biologiste fou crée un monstre, le
monstre, dès qu 'il a été assez robuste, s'est
défendu la Bastille, la face du jeté sur le sorcier, afin de le dévorer.

monde en eût-elle été changée ? - L'une des conséquences de l'Empire


est la perte des États français de la Louisia-
Questions à un écrivain provocant. ne : leur maintien dans le giron français
eût, selon vous, à la fois prévenu la guerre
de Sécession, en tout cas limité son désastre
Enquête sur l'histoire : Si l'on adopte pour le Sud, et prévenu ce que l'on nomme
votre point de vue -qui est d'arrêter l'his- aujourd'hui l'impérialisme américain ...
toire au moment où elle bascule -, le per- - Si Louis XVI avait vécu, la Louisiane
sonnage de Bonaparte aurait pu connaître serait évidemment restée française et l'on par-
un tout autre destin et la France avec lui. lerait encore notre langue dans les divers États
Jean Dutourd : Pour que Bonaparte qu'elle englobait. Par suite, pas de guerre de
devînt Napoléon, il fallait qu'i l entrât dans un Jean Dutourd.
Sécession en 1861 : il n'y a point sécession
monde mou, alors que le monde de l 'Euro~e quand il n'y a pas ,eu préalablement union, et
- L'un de vos principaux griefs contre
monarchique formait encore un ensemble d~r, Napoléon tient à ce qu'il a redonné « des l'on ne voit pas sous quel prétexte eût éclaté
homogène, régi par des principes et une éti- passions à l'Europe, au premier rang des- un conflit entre l'Amérique yankee et la gran-
quette multiséculaires. L'idée de départ de mon quelles, le patriotisme » .•• de Louisiane française . Ainsi parlerait-on deux
livre est la suivante : si Louis XV n'avait pas - Entendons-nous bien : je ne suis évidem- langues aujourd 'hui sur le continent nord-amé-
acheté la Corse à la République de Gênes, ment pas contre le patriotisme admirable des ricain. De plus, une notable partie de la littéra-
Bonaparte ne serait pas devenu empereur des soldats de la Marne ou du Chemin des Dames, ture américaine, si à la mode présentement,
Français. Sans doute se serait-il mis au service ni contre celui de la Résistance française lors serait une province de la littérature française.
de 1'Autriche. Le successeur d'Alexandre et de de la dernière guerre. J'entends seulement rap-
César n'aurait pas pu monter plus haut que la peler que l'Europe sans patriotisme- ou sans - Votre livre plaide à chaque page en
dignité de feld-maréchal et l'Europe eût connu passion patriotique -, celle de la fin de faveur de la royauté des Bourbons, mais
la tranquillité et la paix entre 1796 et 1815. 1'Ancien Régime, est une Europe sans haine que faites-vous de l'influence des Lumières
où l'on ne connaît guère que l'esprit de clo- auprès de la société intellectuelle et de
- En eût-il été de même de Bonaparte cher. Les monarchies au XVIII' siècle avaient l'étonnante irrésolution de Louis XVI dès
sous la monarchie des Bourbons ? établi une sorte de droit des gens, à quoi suc- les premières journées de 1789 ?
- Sous les Bourbons, il serait très certaine- cédèrent les sentiments de haine et de peur - Avant de me lancer dans la rédaction du
ment devenu maréchal comme Turenne. propres à l'époque napoléonienne et aux temps livre, je n'étais pas spécialement monarchiste,
JEAN DUTOURD

LAPLUME
DE RIVAROL
Le grief majeur que l'on a contre Rivarol
(mais que l'on garde soigneusement secret)
c'est qu'il a, comme on dit aujourd'hui :
démystifié la Révolution française. Ill'a vue et
peinte à la fois en réaliste et en poète, c'est-à-
dire évidemment telle qu'elle était, pleine
d'absurdités et d'horreurs, détruisant plus
qu'elle ne construisait, vouée enfin elle-même
à l'anéantissement. li l'a dénoncée comme
une époque de meurtres et de sottises. Il en a
prévu les conséquences ultimes. En 1790, il
sent déjà Napoléon : " Ou le roi aura une
armée, ou l'armée aura un roi. "
Ce que les historiens ne pardonneront
jamais à Rivarol, sans doute, en dépit des
preuves réitérées qu'il donne de sa
clairvoyance, c'est son irrespect. Les
historiens de droite eux-mêmes, s'ils
vomissent la Constituante, la Convention,
les sections, les sans-culottes et le reste,
n'osent pas faire de l'ironie. À travers le
temps, la Révolution leur apparaît comme un
bel orage, avec des nuages rouge sang et
des catastrophes majestueuses. Pour
Si Louis XV, en 1768, n'avait pas acheté la Corse à la République de Gênes, Bonaparte ne serait pas
Rivarol qui était, si j'ose dire, sur le tas, la
devenu empereur des Français. Peut-être serait-il devenu un feld-maréchal autrichien.
Révolution n'était qu'un événement
contemporain, fait ou subi par des hommes
et puis ma main m'a entraîné ... Cela dit, les plus juste mais la plus fixe. » Au reste, la
qu'il avait connus et qu'il jugeait selon leurs
philosophes et la monarchie vivaient en bonne France capétienne était une œuvre d'art lente-
normes réelles. Dans un événement
intelligence et aucun de ces penseurs ne sou- ment élaborée, sans laquelle les Français contemporain, Il n'y a jamais de poésie. La
haitait la mort du roi. Après les déchaînements n'étaient qu'une peuplade comme une autre. poésie vient ensuite ; elle naît du recul, qui
révolutionnaires, Chamfort et Condorcet efface des milliers de détails vulgaires, qui
mirent fin à leurs jours. Quant à Louis XVI, il - La grande leçon demeure pour vous dénature les causes, qui patine les faits.
reste pour moi une énigme. Tout à coup, il a eu que l'histoire n'est jamais écrite, et partant Et puis, nous n'avons pas connu
peur de son peuple. Son péché? Il s'est vu roi qu'elle n'a pas de sens? l'ancienne France ; nous n'avons plus l'idée
des Français et non roi de France. Il agit avec - J'aime l'idée du « nez de Cléopâtre ». de ce que fut cette civilisation compliquée,
la France pour les Français : c'est le contraire L'histoire a quelque chose de constamment for- vénérable et exquise. Rivarol l'a connue, lui ; il
qui convenait. Il ne comprit pas que les Fran- tuit : c'est une « petite science conjecturale >> voyait ce que le monde perdait par sa
çais n'étaient point les mêmes gens d'un siècle disait Renan. Une échauffourée idiote comme destruction, et vers quelle décadence on se
la prise de la Bastille aboutit après deux siècles dirigeait. Il était frappé par la grandeur des
sur l'autre, et qu'il ne fallait pas prendre au
à la Deuxième Guerre mondiale. Les trois ruines et la petitesse des démolisseurs. Il était
sérieux leurs passions éphémères, ni craindre
guerres de 1870, 1914, 1939 découlent directe- tout occupé du contraste entre le dérisoire de
de leur opposer des freins, fût-ce avec brutalité. l'ensemble et l'horreur quotidienne. Ces
ment de la mort de Louis XVI et de l'expulsion
sortes de disparates amusent
- Rien n'était donc moins fatal que la de Charles X. Staline, Hitler, Pol Pot sont
immanquablement les hommes supérieurs,
Révolution ? quelques-uns de nos enfants particulièrement
tout en les affligeant. " La populace, dit
- Il n'y a jamais eu aucune fatalité de la réussis. Ils n'auraient jamais existé sans la
Rivarol, est toujours cannibale, toujours
Révolution ! En 1788, rien n'était plus impro- prise de la Bastille. N'aurait-il pas mieux valu anthropophage. Pour elle, il n'y a pas de
bable qu 'un tel séisme. Cela marchait depuis coucher alors deux douzaines d'émeutiers sur Siècle des lumières. » C'est du même œil non
le pavé parisien, ce qui eût épargné plusieurs prévenu qu'il lit la Déclaration des droits de
Clovis et tout aurait pu continuer avec les
millions de morts, français et étrangers, jusqu'à l'homme et qu'il l'appelle " Préface criminelle
réformes nécessaires. L'artisan de la Révolu-
nos jours ? Nous autres Français, portons une d'un livre impossible"· Il y a là plus que de la
tion, c'est incontestablement Louis XVI.
lourde responsabilité devant 1'histoire. polémique, certainement, puisque de telles
PROPOS RECUEILLIS paroles irritent encore, après cent soixante
- Que regrettez-vous le plus dans la
PAR ÉRIC VATRÉ ans. Je ne connais que la vérité pour rester
monarchie?
scandaleuse aussi longtemps.
-Je regrette tout de l'ancienne monarchie Le feld-maréchal von Bonaparte. Considéra- JEAN DUTOURD
car c'était le régime le plus commode. On ne tions sur les causes de la grandeur des Français et Préface aux Plus belles pages de Rivarol.
choisissait pas qui devait succéder, d'où le de leur décadence, par Jean Dutourd. Flamma- Mercure de France, 1963.
mot de Rivarol , « La meilleure loi n'est pas la rion, 180 pages, 99 F.

Il
/

LA FIN DE L~ANCIEN REGIME


/

ET LA REVOLUTION

Un fils de son temps


PAR PHILIPPE CONRAD

Lui-même en est convenu à Sainte-Hélène:« Je suis un fils de la Révolution.»


Fils indigne pour les uns, fils trop fidèle pour les autres. Au moins la première partie de sa vie
s'est-elle confondue avec le drame immense de son temps.

15 mai 1768. Traité de Versailles, par françaises. Le comte de Vaux devient gou- 4 juillet 1776. Déclaration d'indé-
lequel la République de Gênes remet la verneur militaire de la Corse et monsieur de pendance américaine.
Corse à la France. Marbeuf lui succède de 1770 à 1786. Juin 1777. Necker devient directeur
8 mai 1769. Les partisans de Paoli, 15 août 1769. Naissance à Ajaccio de général des Finances.
chef du mouvement indépendantiste corse, Napoléon, deuxième enfant de Charles Buo- 6 février 1778. Traité d'alliance fran-
sont vaincus à Ponte-Nuovo par les troupes naparte et de Letizia Ramolino, après Joseph, co-américain.
né en 1768, avant Lucien (1775), Élisa
(1777), Louis (1778), Pauline (1780), Caroline
(1782) et Jérôme (1784).
23 février 1771 . Réforme du chance-
lier Maupeou. En enlevant leurs pouvoirs
politiques aux Parlements, elle constituait la
dernière chance, pour la monarchie, de
conduire les réformes qui pouvaient per-
mettre de faire l'économie de la Révolution.
1 0 mai 177 4. Mort de Louis XV, c'est
son petit-fils, Louis XVI, âgé de vingt ans,
qui lui succède. Il écarte les ministres de son
grand-père, nomme Turgot au contrôle géné-
ral des finances le 24 août et rappelle les Par-
lements le 12 novembre.
1775. Institution en Corse d'États provin-
ciaux auxquels Charles Buonaparte, le père
de Napoléon, sera l'un des représentants de
la noblesse insulaire.
Charles Buonaparte (1746-1785), père de Letizia Ramolino (1750-1836), mère de Napo-
Napoléon. Homme de loi, il épousa tout d'abord 12 mai 1776. Disgrâce de Turgot. léon. Mariée à 14 ans (1764), elle mit au monde
la cause de Paoli, puis il l'abandonna pour se C'est l'échec de ce qui aurait pu être un treize enfants dont huit survécurent. Elle ne crut
rallier à la cause française. Mort d'un cancer. « despotisme éclairé » à la française. jamais à la durée de l'aventure de son fils.

Il
UN FILS DE SON TEMPS

1778. Charles Buonaparte est reçu à Ver-


sailles avec une délégation de la noblesse
corse.
Janvier 1 779. Entrée au collège
d'Autun de Joseph et de Napoléon.
15 mai 1779. Napoléon entre au collè-
ge militaire de Brienne. Il y restera jusqu'au
30 octobre 1784. Il y est le condisciple de
Bourrienne, qui sera plus tard son secrétaire.
Il est admis en septembre 1784 à l'École
militaire de Paris. Il en sortira quarante-
deuxième sur cinquante-huit.
22 mai 1781. Édit de Ségur, réservant
à la noblesse les grades d'officiers.
24 février 1 785. Mort de Charles Dans cette maison, sise rue Saint-Charles, à Ajaccio, alors rue Malerba, le 15 août 1769, dans la
matinée, Letizia Bonaparte accoucha d'un enfant mâle qu'on appela Napoléon, prénom porté depuis des
Buonaparte.
siècles par tous les seconds fils de la famille.
21 septembre 1785. Jeune sous-
lieutenant d'artillerie, Napoléon est affecté au 7 juin 1788. « Journée des Tuiles » de
régiment de la Fère, en garnison à Valence. Grenoble. Les États du Dauphiné, réunis le
PASCAL PAOLI
lendemain à Vizille s'engagent à ne pas
Avril 1786. Disposant d'importants loi- Pascal Paoli, dit« Ubabbu di a patria "•
accepter l'impôt qui ne serait pas voté par les né à Morosaglia, Corse, le 6 avril1725, mort
sirs, le jeune officier entame la rédaction
États Généraux. près de Londres, le 5 février 1807. Il est le
d'une Histoire de la Corse dans laquelle il
exprime des sentiments favorables à Paoli et 8 août 1788. Convocation des États second fils de Hyacinthe Paoli, héros de
condamne la conquête de « sa patrie » par la Généraux. l'indépendance corse. Son enfance s'écoule
dans les rumeurs de la révolte des Corses
France.
26 août 1788. Rappel de Necker. contre les oppresseurs de l'île, les Génois.
15 septembre 1786. Jusqu'au 12 27 décembre 1788. Le conseil
En 1739, le jeune Pascal prend pour la
septembre 1787, il bénéficie d'une permis- première fois le chemin de l'exil avec son
royal décide le doublement de la représenta- père, banni après la conquête de la Corse
sion en Corse, pour aller s'y occuper des tion du Tiers État. Les élections ont lieu en
affaires de sa famille. Sa permission est pro- par le marquis de Maillebois. En 1749, il
mars. achève ses études et est nommé enseigne
longée au-delà du 1" décembre 1788, pour
30 avril 1789. Première réunion à Ver- au régiment royal de Farnèse. Pascal Paoli
qu'il puisse assister aux délibérations des revient dans son île en avril1765. Il s'agit
États de Corse et « pour y discuter des droits sailles du Club Breton, noyau du futur Club
pour lui de faire de la Corse un pays
essentiels de sa modeste fortune». des jacobins.
indépendant et autonome. En 1769, il est
25 mai 1787. Dissolution de l' Assem- 5 mai 1789. Ouverture des États Géné- contraint de laisser la Corse aux mains des
raux à Versailles. Le 17 juin, le Tiers État se Français et s'enfuit en Angleterre. Revenu à
blée des notables réunie par Calonne en
constitue en Assemblée nationale sur propo- la Révolution, président du directoire
février.
sition de Sieyès. Le 20 juin, les députés qui départemental en 1790, nommé par la
8 mai 1788. Réforme de Lamoignon, Législative commandant de la 23' division
lui sont acquis prêtent le serment du Jeu de
qui réduit les pouvoirs des Parlements. Le militaire à Bastia, il conspire à nouveau pour
Paume, selon lequel ils ne se sépareront pas
Parlement de Paris et ceux de province s'y l'indépendance de l'île. Entré en rébellion
avant d'avoir donné une constitution à la
ouverte contre la Convention, il se fait
opposent. France. Le 9 juillet, les trois ordres réunis se proclamer généralissime à Corte avec Pozzo
Mai 1788. Napoléon a rejoint la garni- proclament Assemblée nationale consti- di Borgo comme secrétaire. Aidé par les
son d'Auxonne et suit les cours d'artillerie tuante. La révolution politique est faite. La troupes anglaises, il proclame l'union de la
du baron du Teil. II occupe ses loisirs à écrire France est passée d'un régime de monarchie Corse à l'Angleterre mais il est invité à
divers récits, dont Le comte d'Essex. En de droit divin à un système constitutionnel. rejoindre George Ill qui l'empêchera de
revenir dans son île natale. Napoléon
octobre, il entreprend la rédaction d'un 12 juillet 1789. Le renvoi de Necker
regrettera de ne pas l'avoir appelé près de
ouvrage hostile aux monarchies européennes. décidé la veille déclenche l'émeute dans lui : " C'eût été une grande jouissance pour
Il est alors très influencé par la lecture de Paris. Partie du Palais-Royal où s'activent les moi, un vrai trophée"·
Rousseau et demeure un admirateur de Paoli. agents provocateurs du duc Philippe

Il
FILS DE SON TEMPS

aux acheteurs de biens nationaux (ceux-ci


seront payés en assignats dévalués).
Février 1790. L'Assemblée de Bastia
décide le retour de Paoli qui est accueilli
triomphalement dans l'île le 17 juillet sui-
vant. Mais le fossé se creuse entre patriotes
ralliés à Paoli et « royalistes ». Joseph Bona-
parte est élu président du directoire d'Ajac-
cio.
29 mars 1790. Le pape Pie VI
condamne la Déclaration des droits de
l'homme.
19 juin 1790. Abolition de la noblesse
héréditaire, des titres et des armoiries.
12 juillet 1790. Adoption par
Prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Contre promesse de vie sauve, le gouverneur de Launay accep- l'Assemblée de la Constitution civile du
te de capituler. Il est aussitôt massacré ainsi que les soldats invalides préposés à la garde de l'ancienne clergé.
forteresse. Leurs têtes sont promenées en triomphe au bout de piques.
14 juillet 1790. La fête de la Fédéra-
d'Orléans, elle est brisée par le Royal-Alle- 4 est « un grand pas vers le bien » . Il deman- tion réunit sur le Champ-de-Mars des repré-
mand du prince de Lambesc sur la place de bientôt un congé pour le semestre d'hiver. sentants de toutes les provinces venus témoi-
Louis-XV (place de la Concorde). Mais une gner de leur volonté de fonder la nation sur la
26 août 1 789. L'Assemblée adopte, en
municipalité révolutionnaire se constitue et souveraineté populaire.
préambule de la future constitution, la Décla-
La Fayette organise une garde nationale dont 31 août 1790. Le marquis de Bouillé
ration des droits de 1'homme et du citoyen.
1'ossature est fournie par les gardes fran- reprend Nancy où s'était déclenchée une
çaises mutinées. Le 14, 1'hôtel des Invalides Septembre 1789. Napoléon ren-
mutinerie militaire qui est sévèrement répri-
est pillé et la Bastille est prise. Le 17, contre à Marseille l'abbé Raynal, dont il a lu
mée.
Louis XVI est bien accueilli à Paris après les œuvres. Arrivé en Corse - où il restera
l'annonce du rappel de Necker. La prise de la jusqu 'en février 1791 - il est fait lieutenant- 27 novembre 1790. Les membres
Bastille s'est accompagnée du massacre par colonel en second de la garde nationale du clergé sont contraints de prêter serment de
la populace du gouverneur de Launay et d'Ajaccio. fidélité à la Constitution civile du clergé, ce
d'une centaine de soldats invalides après qui va opposer les « constitutionnels » aux
5·6 octobre 1 789. La marche des
leur reddition. L'intendant de Paris, Bertier « réfractaires ».
émeutiers parisiens sur Versailles a pour
de Sauvigny, a été pendu, décapité et dépecé. conséquence le retour à Paris de la famille 23 janvier 1791. Napoléon écrit une
La Terreur révolutionnaire commence ce royale et de l'Assemblée, désormais sou- lettre à Buttafuoco, le chef de file des « roya-
jour-là et ne prendra fin qu'au 18-Brumaire. mises aux pressions des foules révolu- listes » corses et le représentant de l'île à la
Juillet 1789. Bonaparte apprend les tionnaires. Constituante, pour condamner sa conduite et
événements de Paris et participe au maintien sa « trahison » des intérêts corses.
2 novembre 1789. Mise des biens
de l'ordre à Auxonne où des troubles ont du clergé à la disposition de la nation. Février 1791. Bonaparte rejoint
éclaté. Auxonne en compagnie de son jeune frère
30 novembre 1 789. La Constituante
4 août 1789. Pour calmer l'insur- Louis, alors âgé de douze ans. Dans un Dis-
déclare la Corse « partie intégrante de
rection paysanne qui, sous le couvert de la
cours sur le bonheur adressé à l'académie de
l'Empire français ».
Lyon, il s'inspire de Raynal et de Rousseau.
« Grande Peur », gagne presque toutes les
19 décembre 1 789. Création des
campagnes, l'Assemblée vote l'abolition des Juin 1791. La mise en œuvre de la
assignats. À l'origine, simples bons du Tré-
privilèges et la fin du régime seigneurial. Constitution civile du clergé, condamnée par
sor appelés à être remboursés au rythme de la
L'égalité civile de tous les Français est le pape le 10 mars précédent, déclenche une
vente des biens nationaux, ils auront bientôt
acquise. La révolution sociale est faite. insurrection à Bastia.
( 17 avril 1790) valeur circulatoire et devien-
9 août 1 789. Dans une lettre à son dront du papier monnaie le 29 septembre sui- 1•• juin 1791. Bonaparte est de retour à
frère Joseph, Napoléon considère que l'aboli- vant. Leur usage abusif va engendrer une Valence, où il sollicite, en octobre, un nou-
tion des privilèges intervenue dans la nuit du inflation vertigineuse, qui profitera surtout veau congé pour revenir en Corse.

Il
UN FILS DE SON TEMPS

14 juin 1791. Vote de la loi Le Chape-


lier, confinnée ultérieurement par le Code
civil, qui interdit, au nom du respect de
la propriété individuelle, les coalitions
ouvrières et fonde juridiquement l'exploita-
tion du monde ouvrier par les possédants.
21 juin 1791. Échec de la tentative de
fuite de Louis XVI qui est arrêté à Varennes.
17 juillet 1791. La fusillade du
Champ-de-Mars disperse les pétitionnaires
venus réclamer la destitution du roi, à l'ini-
tiative du Club des cordeliers, partisan de
l'instauration d'une république.
14 septembre 1 791. La veille de la
séparation de 1'Assemblée constituante, le roi Prise du château des Tuileries, le matin du JO août 1792 par la populace et les gardes nationaux de
prête sennent à la Constitution. Avignon et le Brest et de Marseille réunis au camp des fédérés. Louis XVJ ayant donné l'ordre à ses gardes suisses de
ne pas riposter par la force, ces malheureux sont massacrés et la famille royale -tombe au pouvoir des
Comtat Venaissin sont rattachés à la France à émeutiers. Témoin de ces événements, Bonaparte commentera à l'adresse du roi:<< che coglione! »
l'issue d'un plébiscite. C'est la première
manifestation du droit des peuples à disposer 1 0 août 1 792. Bonaparte se rend aux droit d'intervenir partout où les peuples
d'eux-mêmes. Tuileries après la prise du palais par la foule «voudront recouvrer leur liberté>>.
1er octobre 1791. Réunion de insurgée, et déplore les excès de la «plus vile 21 janvier 1793. Exécution de
1'Assemblée législative. canaille ». Le roi est incarcéré au Temple.
Louis XVI.
Une commission exécutive dirige le pays,
20 avril 1 792. L'Assemblée vote la Février 1793. Devant l'invasion de la
une Convention nationale doit être élue au
déclaration de guerre « au roi de Hongrie et Belgique et les menaces françaises sur la
suffrage universel.
de Bohême », c'est-à-dire à l'empereur Hollande, fonnation contre la France de la
d'Autriche. Louis XVI s'attend à une défaite 2-9 septembre 1792. Les mas-
première coalition regroupant l'Angleterre,
qui pennettrait d'en finir avec la Révolution. sacres de septembre sont perpétrés dans les
l'Espagne, le Portugal, les États italiens, la
La Fayette et les Feuillants escomptent un prisons parisiennes, où sont internés les
Hollande et l'Empire allemand.
succès qui redonnerait du prestige à la « suspects ». On estime à 1 300 le nombre
monarchie constitutionnelle. Les Girondins des victimes. 18 février 1793. Napoléon embarque
souhaitent une guerre révolutionnaire généra- avec l'expédition conduite contre l'île de la
20 septembre 1792. Bataille de
le, appelée à embraser toute 1'Europe pour Maddalena, entre Corse et Sardaigne. Il
Valmy. L'armée« nationale », fonnée d'uni-
obtenir la « chute des tyrans ». Seul Robes- s'empare de l'îlot San Stefano et y installe ses
tés d'Ancien Régime et de bataillons de
pierre craint les effets d'un conflit que la canons, mais une mutinerie des marins l'obli-
volontaires, repousse 1' armée prussienne de
France ne paraît pas en mesure de gagner et ge à renoncer et fait échouer 1'entreprise.
Brunswick, sans véritable combat.
qui pourrait se révéler fatal à l'espérance 1 0 mars 1793. Création du Tribunal
révolutionnaire ... 22 septembre 1 792. La Conven-
révolutionnaire.
tion décide que les actes publics seront doré-
28 mai 1792. Bonaparte est à Paris et 11 mars 1793. Début du soulèvement
navant datés de « l'an 1 de la République
se voit promu au grade de capitaine. vendéen, consécutif à la persécution des
française ».
20 juin 1792. La foule envahit les Tui- prêtres réfractaires, à l'exécution du roi et à
Octobre 1792. Le capitaine Bonaparte
leries, sans obtenir de Louis XVI qu'il renonce la levée de trois cent mille hommes, décrétée
est de nouveau de retour en Corse, après
au veto qu'il a opposé à certaines mesures en février.
avoir obtenu une pennission pour y accom-
prises par la Législative. La tradition veut 2 avril 1 793. La Convention invite
pagner sa sœur Élisa.
que Napoléon ait déploré, en cette circons- Paoli à venir s'expliquer à Paris. C'est
tance, la faiblesse du souverain. 6 novembre 1792. Victoire de Jem-
Lucien Bonaparte qui, à Toulon, a mis en
mapes sur les Autrichiens.
11 juillet 1 792. L'Assemblée proclame cause la loyauté du général corse, soupçonné
la « Patrie en danger ». Le 28, Paris a 19 novembre 1792. Alors que la de « fédéralisme ». Bonaparte se rapproche
connaissance du manifeste de Brunswick, qui Constituante avait déclaré en 1790 << la paix alors de Saliceti, acquis à la Convention, et
la menace d'une destruction totale. au monde >>, la Convention se réserve le quitte Ajaccio pour Bastia. Après une tentative
ILS DE SON TEMPS

LE GÉNOCIDE
VENDÉEN
malheureuse pour s'emparer d'Ajaccio, il
À l'annonce de la levée de 300 000 cherche refuge à Calvi avec sa famille pen-
hommes décidée par la Convention, dant que leur maison d'Ajaccio est saccagée
le 3 mars 1793, un soulèvement éclate dans par les partisans de Paoli.
le département de la Vendée (Bas-Poitou).
Dans ce pays rural, où la noblesse vit du Mai-juin 1793. Déclenchement
revenu des terres qu'elle exploite et non de d'insurrections fédéralistes à Marseille, Tou-
redevances et de droits féodaux, où la lon, Bordeaux, Lyon et Caen.
religion est profondément ancrée dans la
population, la vente des biens nationaux n'a 11 juin 1793. La famille Bonaparte se
pas profité aux paysans mais à la replie sur Toulon. Napoléon est affecté à
bourgeoisie des petites villes. Nice, au 4' régiment d'artillerie.
L'insurrection vendéenne, beaucoup plus
Juillet 1793. Napoléon rédige Le sou-
qu'un mouvement politique pour la
monarchie (les Vendéens n'ont pas bougé à per de Beaucaire, une brochure dans laquelle
l'annonce de l'exécution du roi), est une il défend les positions jacobines face à
révolte contre la bourgeoisie des villes, l'ennemi royaliste et aux républicains trom-
assimilée à juste titre à la classe dirigeante et pés que sont, à son avis, les fédéralistes,
bénéficiaire de la Révolution. Dès mars 1793, parmi lesquels il range désormais Paoli. Il
toute la Vendée s'embrase. La Révolution ne révèle en cette occasion un génie certain de Portrait tragique de la reine Marie-Antoinette
contrôle plus que les Sables-d'Olonne. Les la propagande. emprisonnée au Temple peu avant son exécution,
forces républicaines sont balayées à Saumur, le 16 octobre 1793.
Bressuire, Thouars, Fontenay-le-Comte, mais 27 juillet 1 793. Entrée de Robespierre
l'expansion de la révolte s'arrête après au Comité de salut public. Instauration d'un 16 octobre 1 793. Victoire de Watti-
l'échec devant Nantes, le 29 juin 1793, où gouvernement révolutionnaire qui reporte à gnies sur les Autrichiens. Exécution de la
Cathelineau est mortellement blessé. Malgré la conclusion de la paix la mise en œuvre de
Reine.
un nouveau succès des Vendéens à Torfou la Constitution de l'an I (décret du 10
(19 septembre 1793), les Bleus qui ont reçu octobre). 31 octobre 1793. Exécution des
de gros renforts mènent une contre-offensive députés girondins arrêtés le 2 juin.
et livrent bataille à l'armée catholique et 23 août 1793. Décret instituant la
royale autour de Cholet, du 15 au 17 octobre « levée en masse ». 11·17 décembre 1793. À Toulon,
1793. Vaincus, la route de la retraite coupée, sur initiative de Bonaparte, bataille pour le
Septembre 1793. Bonaparte est
les Vendéens passent la Loire et marchent fort Musgrave, ou « Petit Gibraltar », qui
nommé commandant de l'artillerie de l'Armée
sur Granville (et virée de Galerne»), espérant
de Carteaux, chargée de reprendre Toulon. Il y commande le contrôle de Toulon. Sa chute
s'emparer de ce port sur la Manche pour y
recevoir un soutien des Anglais. Contraints remplace Dammartin, blessé à Ollioules. entraîne l'évacuation des Anglais le 18.
de faire demi-tour, ils échouent devant
Angers, livrent une terrible bataille au Mans,
le 13 décembre, et achèvent de se faire
massacrer à Savenay, le 23 décembre 1793.
Les grandes opérations militaires sont
terminées. Derrière Charette et Stofflet, les
Vendéens se réfugient dans la guérilla. La
Vendée est dévastée par douze colonnes
infernales, organisées sous les ordres de
Turreau pour " exterminer sans réserve tous
les individus de tout âge et de tout sexe ». Le
génocide de la population vendéenne n'arrête
pas la résistance de Stofflet ou de Charette,
pris et exécutés en 1796. Ce n'est qu'après
l'avènement du Consulat qu'interviendra une
vraie pacification. Pour la seule Vendée,
Reynald Secher estime au moins à 117 000 le
nombre de victimes du génocide.
Pour plus de précisions, on peut se
reporter au n•s d'Enquête sur l'histoire :
" 1793, la Vendée, la Terreur ». L'imagerie populaire s'empare déjà des exploits du <<petit général » représenté lors du siège de
Toulon servant lui-même une pièce d'artillerie dont le canonnier vient d'être tué.

Il
1

UN FILS DE SON TEMPS

SALUT PUBLIC
C'est à nous, et à nous seuls, les
monarchistes, qu'incombent cette lourde
tâche, ce devoir et cet honneur du salut
public. Je ne crains pas d'emprunter ainsi
au vocabulaire de la Révolution une des très
rares formules qui aient été
significatives (...).Cette formule a suscité
tout ce qu'il y a de courageux, d'honorable
et de patriotique dans la Révolution
française : la résistance à l'étranger. Sous la
Restauration, un ministre du roi remerciait le
Comité de salut public d'avoir sauvé
l'intégrité de la France. Le salut public est
désormais l'idée directrice des nationalistes
conscients, j'entends de ceux qui sont
royalistes. À d'autres de renouveler les
utopies funestes de 1789: s'il faut à tout prix
chercher l'inspiration dans l'histoire de
Noyades ordonnées par jean-Baptiste Carrier (1756-1794), envoyé à Nantes le 29 septembre 1793 notre grande crise, nous préférons aller à
par le Comité de salut public avec des pouvoirs illimités« pour purger la ville > >.11 organise le massacre 1793. Après tout un Danton continue un
en masse des « suspects »,faisant guillotiner, fusiller ou noyer plus de JO 000 personnes en trois mois, Henri IV, un Louis Xl, un Philippe Auguste,
sans distinction d'âge ou de sexe. Arrêté après le 9-Thermidor, il sera guillotiné le 16 décembre 1794. même s'il les continue misérablement. Un
Roland ou un La Fayette ne put rien que
22 décembre 1793. Bonaparte est 9 août 1794. Suspecté de sympathies troubler l'État ou le diminuer.
fait général de brigade, sur proposition des jacobines en raison de ses liens d'amitié avec CHARLES MAURRAS
Le Soleil, 17 mars 1900. Texte repris dans
représentants Barras et Fréron (amoureux Robespierre le jeune, Bonaparte est arrêté au
le Dictionnaire politique et critique.
de la belle Pauline Bonaparte), promotion lendemain du 9-Thermidor. Il est libéré Je 20
confirmée Je 6 février 1794. août à la grande satisfaction du général
Dumerbion, qui a besoin de lui sur le front du victorieuse sur Cairo. Amoureux de Désirée
23 décembre 1 793. À Savenay, Clary (la fille d'un riche négociant mar-
défaite définitive de l'armée catholique et Piémont, où Bonaparte va préparer l'attaque
seillais), il refuse d'aller commander en Ven-
royale, vaincue par l'armée de Mayence. dée une brigade d'infanterie et demande un
Sous J'action des « colonnes infernales >>, la nouveau congé.
Vendée va subir un véritable génocide.
1er avril 1795 ( 1 2 germinal
Printemps 1794. De son poste de an Ill). Émeute de la misère à Paris.
Nice, Bonaparte imagine une offensive
contre le Piémont mais, s'il est soutenu par le 5 avril 1 795. Paix de Bâle entre la Prusse
jeune frère de Robespierre, il se heurte au et la République qui se voit reconnaître la
refus de Carnot qui veut donner la priorité à possession de la rive gauche du Rhin.
la lutte contre 1'Espagne. 20-22 mai 1795 (1•• prairial
4 juin 1794. À la Convention, 1'abbé an Ill). Nouvelle émeute parisienne pro-
Grégoire réclame « l'anéantissement des voquée par la disette. La République, qui n'a
patois » et « l'imposition de la langue fran- pas les scrupules de J'ancienne monarchie,
fait tirer sur le peuple. La répression est diri-
çaise » .
gée par le général Menou. C'en est fini du
11 juin-27 juillet 1794. Période de rôle particulier joué par les faubourgs pari-
la« Grande Terreur>>. siens depuis 1789 dans le cours de la Révolu-
tion. Désormais, les thermidoriens se retrou-
26 juin 1794. Jourdan vainqueur à
Maximilien de Robespierre (1758-1794). Ce vent étroitement dépendants du pouvoir mili-
Fleurus des Autrichiens. La France est à
petit avocat d'Arras, pâle et propret, est nourri des taire.
J'abri de J'invasion. utopies de Rousseau qui justifient à ses yeux
toutes les cruautés. Exerçant un pouvoir dictato- 21 juillet 1795. Échec des émigrés
27 juillet 1 794 (9 thermidor
rial au sein du Comité de salut public à partir de débarqués à Quiberon.
an Il). La Convention vote J'arrestation de juillet 1793, il met Til Terreur à l'ordre du jour, au
Robespierre qui est exécuté le lendemain point d'effrayer ses complices qui le renversent 22 août 1795. Adoption de la Consti-
avec ses partisans les plus proches. un an plus tard pour sauver leur peau . tution de J'an III et du décret qui réserve les
ILS DE SON TEMPS

NAPOLÉON
ET JOSÉPHINE
deux tiers des sièges des futurs conseils aux 1 0 mai 1796. Bonaparte victorieux au
députés conventionnels sortants, décision pont de Lodi, sur 1'Adda.
scandaleuse qui suscite la colère dans Paris.
15 mai 1796. Le général entre en vain-
5 octobre 1795 (13 vendémiaire queur à Milan, qui l'accueille en libérateur. Il
an IV). Profitant de l'impopularité de la a 27 ans. Parme et Modène signent la paix.
Convention et de l'indignation provoquée par Bonaparte menace de démissionner quand
les « Deux Tiers », les royalistes, qui sont Carnot prétend affecter Kellermann à la
devenus puissants à Paris, préparent une défense du Piémont. Le Directoire s'incline.
insurrection. Barras, commandant de l'armée
15 juillet 1 796. Début du siège de
de l'Intérieur, fait appel aux anciens jacobins
Mantoue.
et à Bonaparte pour briser l'émeute qui
menace 1'Assemblée. En faisant amener par 3 et 5 août 1796. Wurmser est battu
Murat les canons du camp de Sablons, le par Bonaparte à Lonato et Castiglione.
général prend une part décisive à l'échec de
4 et 8 septembre 1796. Victoires
Gravure populaire illustrant les entre- 1'insurrection royaliste. La convention ther-
de Roveredo et de Bassano.
prises amoureuses de la séduisante José- midorienne lui rend hommage le 17 vendé-
phine. miaire et il est nommé le 24 général de divi- 15 novembre 1796. Tentative
sion, commandant en second de l'armée de infructueuse de franchissement du pont
Née Marie, Josèphe, Rose Tascher de La 1'Intérieur. Le 3 brumaire an IV, il prend le d'Arcole. Cet épisode sera ultérieurement
Pagerie aux Trois-llets, Martinique, le 23 juin commandement de cette armée après que magnifié par la légende napoléonienne,
1763, dans une famille de planteurs français, Barras eut abandonné cette fonction. Napo- d'autant que Bonaparte parvient à battre les
famille créole nullement métissée, celle que
léon francise son nom : Buonaparte devient Autrichiens le 17.
l'histoire connaît sous le nom de Joséphine
Bonaparte.
est la fille d'un lieutenant de l'infanterie de 14 janvier 1797. Victoire de Rivoli.
marine royale. Elle vient en France en 1779. 31 octobre 1795. Élection du
À seize ans, elle est mariée au vicomte 2 février 1 797. Capitulation de Man-
premier Directoire exécutif, dominé par Bar-
Alexandre de Beauharnais, dont elle a deux toue.
ras.
enfants, Eugène (futur général, prince
19 février 1797. Le pape est contraint
d'Empire et vice-roi d'Italie) et Hortense 4 février 1796. Scherer abandonne le
(future reine de Hollande après son mariage de signer le traité de Tolentino.
commandement de l'armée d'Italie, qui, sur
malheureux avec Louis Bonaparte qui lui recommandation de Barras, est confiée le 7 avril 1797. Un premier armistice est
donna plusieurs enfants, notamment le futur
2 mars à Bonaparte. signé avec les Autrichiens. Il est renouvelé le
Napoléon Ill).
13 et conclu de manière définitive le 18 avril
Président de l'Assemblée constituante, 9 mars 1796. Le général épouse José-
Alexandre est envoyé à l'échafaud en 1794 à Leoben, alors que l'armée d'Italie est arri-
phine Tascher de La Pagerie, égérie de Bar-
et Joséphine est emprisonnée. Libérée par vée à une centaine de kilomètres de Vienne.
ras et veuve du vicomte de Beauharnais,
Thermidor, liée aux Tallien et à Barras, dont
guillotiné sous la Terreur. 2 mai 1797. À la suite des « Vêpres de
on pense qu'elle est la maîtresse, elle
Vérone », qui ont vu les habitants se soulever
devient l'une des femmes les plus en vue de 27 mars 1 796. Bonaparte arrive à
Paris. En septembre 1795, elle rencontre le contre les troupes françaises (27 avril), Bona-
Nice pour prendre le commandement de
général Bonaparte, de six ans plus jeune parte déclare la guerre à la République de
l'armée d'Italie.
qu'elle, qui l'épouse civilement le 9 mars Venise. La ville de la lagune est occupée le
1796. Lui vouant un amour passionné et 29 mars 1796. Charette est fusillé à 15 mai. Bonaparte a pris ces initiatives sans
jaloux, Bonaparte la fait venir en Italie et Nantes. avoir informé le gouvernement de Paris.
souffre cruellement de ses infidélités. Après
l'Égypte, elle sait reprendre son cœur. Elle 1 2 avril 1 796. Victoire de Bonaparte 29 juin 1797. La Lombardie devient
exerce une grande influence mondaine et sur les Autrichiens à Montenotte, confirmée République cisalpine.
politique à l'époque du Consulat. à Dego le 15.
Partageant la prodigieuse ascension de
4 septembre 1797 ( 18 fructidor
son époux, elle est couronnée impératrice 13 avril 1796. Défaite des Sardes à an V). Le coup d'État conduit par le
en 1804 après la célébration de leur mariage Millesimo. Ils sont de nouveau battus à Mon- Directoire contre la majorité royaliste issue
religieux. Mais Napoléon, à qui elle n'a pu dovi le 21 et définitivement séparés de leurs des élections est appuyé par les troupes
donner d'héritier, impose le divorce le alliés autrichiens. envoyées par Bonaparte sous le commande-
16 décembre 1809. Largement dotée et ment d'Augereau.
conservant le titre d'impératrice, Joséphine 28 avril 1 796. La Sardaigne est
meurt à la Malmaison le 29 mai 1814. contrainte, par Bonaparte, de signer l'armisti- 17 octobre 1797. C'est Bonaparte
ce de Cherasco. qui négocie en personne la paix de Campo-

Il
UN FILS DE SON TEMPS

BERNADOTTE
ET BONAPARTE
formio avec 1'Autriche, qui reçoit Venise en
compensation de la perte de la Belgique et du Hoche disparu, quels étaient les autres
Milanais. C'est également lui qui va négocier grands chefs militaires capables de faire
pièce à Bonaparte, de le devancer et,
à Rastadt la question de la rive gauche du
brusquant la République, de ceindre à sa
Rhin.
place le laurier de César ? Pas Augereau
27 octobre 1 797. Le Directoire bien sûr, qui faisait beaucoup de bruit avec
nomme Bonaparte commandant de l'armée ses grandes bottes, sa voix tonnante et ses
d'Angleterre. déclamations de troupier, mais jetait moins
d'éclat par l'esprit. Ni Jourdan non plus, qui
25 décembre 1 797. Bonaparte croyait encore au jacobinisme et se
entre à 1'Institut et y occupe le siège laissé commettait gratuitement avec les
vacant par Carnot. vociférateurs des clubs. Pichegru,
compromis dans une très fâcheuse intrigue
8·20 février 1798. Un voyage avec des agents royalistes, était en Guyane
d'enquête permet à Bonaparte de mesurer les où l'avait déporté le Directoire. Moreau,
difficultés d'un débarquement en Angleterre. soldat lymphatique, était peu loquace, mais
Dès son rapport du 23 février, il conseille ce laconisme ne recouvrait que d'assez
plutôt une action contre le Hanovre ou contre molles arrière-pensées, aussi indécises que
l'Égypte, cette deuxième hypothèse ayant sa sa physionomie et son comportemént. Quant
préférence. à Masséna, il était en Suisse, face à l'armée
de Souvarov, et sa victoire de Zurich le sauva
11 mai 1798 (22 floréal 15 lui-même d'une disgrâce imminente, car le
an VI). Nouveau coup d'État réalisé par Directoire, qui ne l'appréciait pas, avait déjà
les directeurs contre les députés jacobins qui Bataille des Pyramides, le 21 juillet 1798. CeUe
arrêté sa destitution.
viennent d'être élus et qui sont invalidés. facile victoire remportée sur les mamelouks contri-
buera grandement à la légende de Bonaparte. Alors qui ? Bernadotte sans doute, et
19 mai 1798. La flotte de l'amiral Bernadotte seul.
Fin, subtil, un Béarnais, courtois et peu
Brueys quitte Toulon, s'empare de Malte le 26 septembre 1 799. La victoire sûr, riche en paroles et déclarations
11 juin et débarque le corps expéditionnaire à
remportée par Masséna à Zurich contre les intrépides rarement suivies d'effet ou plutôt
Alexandrie le 1" juillet. jamais. «Menteur comme Henri IV», dira
Russes met la France à l'abri de l'invasion.
21 juillet 1798. La victoire des Pyra- Barras, qui eût volontiers fait de Bernadotte
9 octobre 1 799. Bonaparte débarque son candidat contre Bonaparte. Bernadotte
mides ouvre les portes du Caire aux Français.
à Saint-Raphaël. Le lendemain, Avignon lui avait l'appui des clubs, de la gauche
1er août 1798. Nelson détruit par sur- fait un accueil triomphal. révolutionnaire, et se posait alors en
prise la flotte française restée au mouillage à rigoureux démocrate. Quand on sait comme
Aboukir. 16 octobre 1 799. Il est à Paris et il acceptera plus tard le titre de prince de
rend visite à Gohier, président du Directoire, Ponte-Corvo, puis la couronne de Suède,
5 septembre 1798. La loi Jourdan qu'il rencontre au complet le lendemain. cette rigueur républicaine laisse un peu
établit le service militaire obligatoire. Dans son hôtel de la rue de la Victoire, il songeur. Il était de cette race d'ambitieux
16 avril 1799. Après avoir pris Gaza, reçoit Talleyrand, Roederer, Maret et Fouché, que le climat de l'armée développe assez
Jaffa (où la peste s'abat sur l'armée), Bona- mais garde ses distances vis-à-vis de Barras. bien quand elle est travaillée par la
politique : ambitieux remuants, mais
parte échoue en mai devant Saint-Jean-
23 octobre 1 799. Première rencontre irrésolus.
d'Acre, que défend son ancien camarade
avec Sieyès qui va être l'âme du complot En fait, tous ces généraux se détestaient
Phelippeaux. Cet échec contraint Bonaparte à
visant à un changement de régime. entre eux, s'épiaient mutuellement. Ce qu'a
regagner la France. réussi Bonaparte, tous avaient plus ou
9 novembre 1799 ( 18 brumaire moins rêvé de le faire pour leur propre
25 juillet 1799. Les Français rempor-
tent une victoire sur l'armée turque débar- an VIII). Après que des mouvements compte. Le pays attendait, réclamait
quée à Aboukir. militaires effectués durant la nuit eurent confusément un sauveur ; l'homme et le
inquiété les députés, le conseil des Anciens moyen étaient indifférents ; l'essentiel était
15 août 1799. Le général Joubert est tué décide le transfert de l'Assemblée à Saint- de " finir ta Révolution ». Le régime était si
à Novi, alors que Sieyès, l'un des directeurs, Cloud, sous la protection du général Bona- déconsidéré qu'" à défaut de Bonaparte,
comptait sur lui pour un coup d'État. quelque autre chef d'armée aurait fait un
parte. La démission de trois directeurs
tB-Brumaire comme lui.»
23 août 1799. Bonaparte quitte clan- (Sieyès, Roger Ducos, Barras) est acquise PIERRE BESSAND·MASSENET
destinement l'Égypte, abandonnant ses alors que les deux autres, Moulin et Gohier, Le tB-Brumaire. Hachette, 1965.
troupes et son camarade Kléber. sont consignés au Luxembourg.

Il
FILS DE SON TEMPS

L'ARGENT
DU COMPLOT
Quel fut le rôle de la grande banque dans
la préparation de Brumaire ? Les banquiers
Lecouteulx de canteleu, futur sénateur
d'Empire et régent de la Banque de France,
ainsi que Jean-Frédéric Pérégaux, dont la fille
avait épousé Marmont, aide de camp de
Bonaparte, ont apporté leur soutien. Michelet
parle des « grandes distributions d'argent »
qui furent opérées par un traitant du nom de
Collot, que Bonaparte connaissait bien pour
l'avoir employé en Italie, où ce Collot avait
assuré le ravitaillement de l'armée en vivres
- en vivres viandes. Bourrienne, qui devait
par la suite recueillir les confidences
désabusées de l'ancien traitant, évalue à
500 000 francs-or le montant des avances
consenties par Collot.
Il semble qu'au dernier moment on ait
manqué ou craint de manquer d'argent. Réal
survint rue de la Victoire et prévint
Bonaparte qu'il y avait 600 000 francs
disponibles dans les caisses de la police.
Le général Bonaparte qui vient d'être hué par les Cinq-Cents, le 19-Brumaire, s'adresse aux soldats,
les prenant à témoin de son infortune. Dans un instant, Murat donnera l'ordre de disperser les députés
- " Et Fouché ? demanda le général.
par la force.
- Il est prêt à les livrer sur un reçu de
votre main. »
Fouché donna les 600 000 francs, il 10 novembre 1799 (19 brumaire du Directoire par trois consuls provisoires :
prétend même dans ses Mémoires qu'il en an VIII). Alors que les Cinq-Cents réagis- Bonaparte, Sieyès, et Roger Ducos. Le 12
donna 900 000 et que les fonds avancés par sent contre le coup d'État, l'intervention de décembre, les deux derniers seront remplacés
Collot se seraient montés à deux millions, ce par Cambacérès et Lebrun.
qui, écrit-il, "fit voguer l'entreprise"· Lucien Bonaparte, président de séance, et des
Autre banquier très fameux, Ouvrard était troupes rassemblées à l'extérieur disperse les 15 décembre 1 799. Promulgation
l'ami intime de Barras et, n'ayant à ce titre opposants. Une assemblée réduite vote la dis- de la Constitution de l'an VIII et début du
aucune raison de souhaiter le succès de solution du corps législatif et le remplacement Consulat.
Bonaparte, s'était ostensiblement tenu à
l'écart. Mais a-t-on jamais vu un financier
bouder longtemps contre son portefeuille ?
Du balcon de sa maison, au coin de la
Chaussée-d'Antin et de la rue de Provence,
Ouvrard, le 18 au malin, ville cortège de
Bonaparte descendre les boulevards, le
général seul en tête de son état-major, allant
vers son destin au pas de son cheval, suivi de
ses officiers chamarrés d'or et d'argent, dans
le frémissement d'enthousiasme qui se
propageait le long du parcours parmi les
Parisiens matinaux. Séance tenante, Ouvrard
fit tenir à l'amiral Bruix, qu'il savait très lié
avec Bonaparte, l'épître que voici : " Citoyen
amiral, le passage du général Bonaparte, se
rendant au Conseil des Anciens, quelques
mouvements de troupes, me font pressentir
qu'il se prépare du changement dans les
affaires politiques ; cette circonstance peut
nécessiter des besoins de fonds. Je vous
prie, mon cher amiral, d'être l'interprète de
l'offre que je fais d'en fournir. » Ouvrard, qui
avait fait fortune en tant que munitionnaire
puis comme banquier du Directoire,
poursuivra sa carrière mouvementée sous le Les trois consuls, élus le 12 décembre 1799 : Cambacérès, Bonaparte et Lebrun. Pour éliminer les
Consulat et le Premier Empire. jacobins, Bonaparte leur avait emprunté leur arme Ûl plus efficace : le mensonge des mots. Le 18-Brumai-
re, Ûl Révolution fut confisquée sous prétexte de défendre les institutions républicaines.

Il
DES JUGEMENTS CONTRADICTOIRES

Qui r'a dit?


1. « Napoléon passe au-dessus d'une 10. «Le petit chacal. »
époque dont il ne porte rien en soi comme Henri Guillemin ; Louis XVIII Madame
la comète d'un Moi monstrueux qui entraî- de Staël.
ne dans sa queue tous les mois minuscules
d'une société désagrégée. »
11. « Le destin amena Bonaparte à son
Abel Bonnard ; Jean-François Chiappe ; heure pour refaire la France. »
Frédéric Masson.
Jacques Chirac ; Raymond Poincaré ; Louis
Madelin.
2. «Un professeur d'énergie.»
Régis Debray ; Maurice Barrès ; Jean-Marie 12. «Napoléon, cet écwir d'une âme de jeu
Le Pen. qui s'entrouvre, illumine à Ûl fois l'art et
l'histoire. »
3. « Commediante ! Tragediante ! »
Honoré de Balzac ; Victor Hugo ; André
Sacha Guitry ; Joséphine ; Pie VII. Malraux.
4. « Mon admiration pour Bonaparte a
toujours été grande et sincère alors même 13. « La commission de Bonaparte est de
que j'attaquais Napoléon avec le plus de rétablir la monarchie et d'ouvrir tous les
vivacité.» yeux en irritant également les royalistes et
François-René de Chateaubriand. les jacobins, après quoi il disparaîtra. »
Charles-Maurice de Talleyrand ; François-
René de Chateaubriand ; Benjamin Constant. Antoine de Rivarol ; Jacques Mallet du Pan;
8. « Bonaparte venait, sous les formes Joseph de Maistre.
S.« C'était un mufle en toute occasion.» monarchiques, continuer la révolution
dans le monde. » 14. « Bonaparte, général de la République
Colette ; Geneviève Dormann ; Léon Daudet.
Adolphe Thiers ; Thierry Maulnier ; Pierre française, né à Ajaccio (île de Corse) le
6. « En présence d'une aussi prodigieuse Chaunu. 15 août 1769, mort au château de Saint-Cloud,
carrière, le jugement demeure partagé près de Paris, le 19 brumaire de l'an VIII.»
entre le blâme et l'admiration.» 9. « L'instinct de Ûl politique, le goût du Jules Michelet ; Pierre Larousse ; Edgar Quinet.
Charles de Gaulle ; Charles Maurras ; Ernest risque, une confiance grandissante dilns son
Renan. étoile, une aptitude remarquable à com- 15. «Ce sera à Napoléon que reviendra un
prendre les hommes et leurs besoins, à trouver jour l'honneur d'avoir refait en Europe un
7. «Je déteste les niveleurs, qu'ils s'appel- les paroles et les actes qu'exige chaque situa- monde où l'homme l'emportera sur le
lent Louis XTV, Babeuf ou Napoléon. » tion, tels furent les éléments de sa réussite. » commerçant et le philistin. »
Jean Raspail ; Frédéric Mistral ; Vladimir Jean Tulard ; Hippolyte Taine ; Jacques Frédéric Nietzsche ; Oswald Spengler ;
Volkoff. Bainville. Max Weber.

RÉPONSES
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UOS ap UO!l!P~ <lJ~JW<lJd 'assnOJil1 <lJJ<l!d (!II 'Z98l 'u!dW;;[,l '1:'08I
'1:'08I PII!Of 'lUOd ilp liiJDJnSUOJ np iiJ!OIS!H 'SJa!II.L aqdtopy (8 <lJQWaAOU SZ at 'nllaiQ<!UJilJUO~ ap anAaJJU<l,l
<!p <lUUOJilQ Ill Ç <lJll<ll '<~JlSJilW <lp qd<!SOf (tl '6I6I I!JAil ap SJOI 'aJJilS <lt}UilAil nad UO;;JtOdllN <!p SJUaW
'LZ8I 'aJilj~Jd 'll<~MWOJJ ·o:inH JOP!A (ZI 'aiS1JDU0!3iJJ UO!IJlf,l SUilp tllJJSJW JjJ;;Jp;;JJ~ (L ·))q~A sodoJd xnll adtld at Jlld aJJilJ asuod<;~J
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"'
ANNEES DE JEUNESSE ET DE FORMATION

De Brienne
à Vendémiaire
PAR ÉRIC PERRIN

Patriote corse dans sa prime jeunesse, élève officier peu intéressé par le service de la France,
c'est la Révolution qui va faire du jeune Bonaparte un jacobin virulent. Le siège de Toulon
sera l'occasion de briller une première fois en attendant Vendémiaire.

L
e 17 décembre 1793, un nom inconnu
fuse des canons de Toulon, celui de
Bonaparte. Ce jour-là, il ne se contente
pas de chasser les Anglais du promontoire de
1'Aiguillette, réputé inexpugnable, il conquiert
la notoriété à la pointe de l'épée. Napoléon
Bonaparte n'avait été jusqu'alors que le spec-
tateur indifférent des premiers épisodes de la
Révolution. Personne, à l'époque, ne sait qui
est et d'où vient ce jeune militaire aux longs
cheveux noirs et à l'uniforme d'artilleur flot-
tant autour d'un corps maigrelet.
Ses parents, Charles Buonaparte et Letizia
Ramolino, chargés d'enfants, ont connu
l'argent rare et la frugalité. D' une famille de
petits hobereaux corses, le père du futur empe-
reur n'a eu de cesse, jusqu 'à sa mort prématu-
rée en 1785, de se faire reconnaître une
noblesse datant de deux siècles. Cette obstina-
tion a ouvert les portes de Brienne à son
deuxième fils, Napoléon, né à Ajaccio, le
15 août 1769, un an seulement après le ratta-
chement de l'île gé~oise à la couronne de
France. L'école royale militaire de Brienne- Napoléon au siège de Toulon. Gravure de propagande postérieure à l'événement, représentant
le-Château, tenue par les pères Minimes, lejeune général écouté et respecté, ce qu'il deviendra d'ailleurs peu après.
accueille les enfants de la noblesse désireux
d'embrasser la carrière des armes. Le jeune Insulaire et fier de l'être,« l'arrière-cadet français et boursier du roi, il se sent profondé-
Napoléon doit cette filière à son tempérament Buonaparte >> ne dissimule pas sa francopho- ment déraciné. Rebelle au latin et à la gram-
autoritaire et batailleur, tandis que son frère bie, se rêve résistant paoliste et fait savoir que maire, il dévore les livres d'histoire et de géo-
aîné, Joseph, garçon calme et modeste, est la présence des Français en Corse lui est graphie. Ses très bonnes notes en mathéma-
destiné à l'état ecclésiastique. odieuse. En vain lui rappelle-t-on qu 'i l est tiques lui valent sa nomination, en 1784, au


ANNÉES DE JEUNESSE

corps des cadets-gentilshommes à 1'École


militaire de Paris avec la mention « artilleur ».
Il quitte cet établissement le 27 octobre 1785,
42' sur 58 promus, pour être affecté au régi-
ment de la Fère à Valence. Comme il l'écrira
dans les Époques de ma vie, il devient officier
à 16 ans et 15 jours.
Seule la Corse parvient à le tirer de la tor-
peur de la vie de garnison. Il se jette dans les
livres qui le familiarisent moins avec l'art de
la guerre qu'avec les sciences politiques et il
griffonne des pensées survoltées, Sur la petite
table de sa chambrette, s'amoncellent notes et
cahiers, dont une histoire de la Corse,
empreinte de son patriotisme. Bonaparte
n'ignore pas que Paoli domine ses compa-
triotes par 1'esprit et le savoir. Il est, sinon son
idéal, du moins un modèle qu'il ne désespère
Le jeune Bonaparte à l'École de Brienne, tel que l'imaginera beaucoup plus tard une pieuse légende.
pas de surpasser. L'adolescent est représenté avec le fameux chapeau, en posture déjà de commandant en chef Les témoi-
En 1786, sa première permission est pour gnages authentiques de cette époque sont extrêmement rares.
son île natale où il retrouve sa famille plus que
jamais désargentée. Il y revient en 1788 avant
de rejoindre son régiment à Auxonne. Le lieu-
moderne ! Tu appartiens tout à fait à Plu-
tenant Bonaparte parfait son éducation militai-
tarque ! » La remarque de Paoli a dû inspirer
re sous la direction du maréchal de camp
une grande fierté au jeune Bonaparte, nourri
Baron du Teil, frappé par la vivacité d'esprit
du moraliste grec depuis 1'École militaire, car
de son élève. Il épluche les Mémoires de Suri-
l'Empereur la répétera souvent, jusqu'à Sainte-
rey de Saint-Rémy sur l'artillerie, annote les
Hélène.
Principes de la guerre des montagnes de
De retour à Auxonne, il rédige et publie sa
Bourcet, et étudie de près la question des
lettre à Buttafuoco, brûlot contre cet adver-
calibres des canons traités par Gribeauval et
saire de Paoli, chef du parti royaliste, qui accu-
Vallière. Les nouvelles théories tactiques du
comte de Guilbert qui prônent la concentration se le « Babbu » d'être rentré en Corse pour la
des forces afin de disposer de la supériorité séparer de la France et la vendre aux Anglais.
numérique sur le lieu de l'attaque marqueront Paoli accueille froidement le factum de Bona-
Bonaparte et influenceront la future stratégie parte qui « eût fait meilleur effet s' il eût mon-
napoléonienne. Il emploie toutes ses heures de tré moins de partialité ». En dépit de son
liberté à lire Rousseau, Voltaire, Racine, Pla- dévouement, les paolistes le tiennent pour
ton, Cicéron, Tite-Live, Tacite - « Mes seuls ennemi à cause de son uniforme qui le rend
amis », dira-t-il - sans se laisser distraire par trop français.
les événements révolutionnaires qu'il regarde
avec les yeux d'un étranger à la solde de la La fin des années corses
France. Ne se sentant pas plus de devoirs
envers la monarchie moribonde qu'envers la Premier nuage sur son enthousiasme pour
République, cette position lui confere une une patrie, devenue ingrate. Poussé irrémédia-
complète liberté d'esprit qui lui servira bien blement dans les bras de la France nouvelle, il
plus tard à jouer les arbitres. L'homme d'État s'inscrit et prend la parole au Club des jaco-
se révèle dès cette époque à travers son étude bins de Valence. C'est déjà sauter le pas.
minutieuse du rapport de Necker du 5 mai Le 10 août 1792, avec répugnance, il assis-
1789, à l'ouverture des États Généraux. te à la prise des Tuileries par « la plus vile
Durant un troisième séjour en Corse, de canaille ». Autant la révolution préconisée par
septembre 1789 à février 1791 , il se mêle aux les philosophes l'exalte, autant l'émeute popu-
luttes politiques et soutient Paoli qui est à la laire le révulse. Alors que la Révolution est à
tête de l'agitation. Il a eu plusieurs conversa- son paroxysme avec l'abolition de la monar- Pascal Paoli (1725-1807), héros de l'indépen-
tions avec le vieux chef corse, sensible à ses chie et les débuts malheureux de la guerre dance corse, adversaire irréductible du rattache-
:}Ualités. C'est alors qu 'il aurait eu cette contre 1'Autriche et la Prusse, il rentre en ment à la France. Après l'avoir soutenu, le jeune
phrase : « Ô, Napoléon ! Tu n'as rien de Corse où il sera abreuvé d'amertumes. Bonaparte s'en détachera.
ÉES DE JEUNESSE

L'HEURE DE LE SIÈGE DE TOULON


ROBESPIERRE
Troisième ville de Provence, après
Le cc gouvernement révolutionnaire , Marseille et Aix, Toulon est, en 1789, le
(1793-1794) est le produit de circonstances principal port militaire du littoral
exceptionnelles et d'une culture politique méditerranéen. La ville, où s'affrontent une
qui ont additionné leurs effets. Mais selon noblesse relativement nombreuse d'officiers
qu'on isole le premier ou le second type de marine, la bourgeoisie urbaine acquise à
d'interprétation, on peut porter sur lui des la Révolution et le prolétariat de l'arsenal,
jugements contradictoires : l'admirer avec connaît plusieurs " journées , agitées en
ferveur ou le détester sans réserves. 1789, 1790 et 1791. En juillet 1792, une
Le gouvernement révolutionnaire se met
vingtaine de notables sont assassinés, deux
en place entre le début du printemps et la fin
mois avant les massacres parisiens de
de l'été 1793, dans les mois de la plus grande
septembre, à l'initiative du club Saint-Jean.
détresse, et à la fin de l'année il est victorieux
un peu partout. Lyon, Toulon sont repris à La République et la mort du roi sont bien
l'automne, l'armée vendéenne taillée en accueillies par la majeure partie de la
pièces en décembre, et l'ennemi repoussé population. Mais les autorités
dans le même temps hors des frontières : révolutionnaires qui se sont mises en place
le 8 septembre, l'armée anglo-hanovrienne de ont vite fait de lasser une population
Freytag a été battue à Hondschoote, ce qui éprouvée par les difficultés de la vie
libère Dunkerque de la pression adverse ; Portrait de Napoléon peu après sa sortie de quotidienne. En juillet 1793, le coup de force
un peu plus d'un mois après, la bataille de Brienne. Il a seize ans. Ses condisciples se réalisé à Paris contre les girondins amène la
Wattignies délivre Maubeuge de la pression moquaient de la prononciation italienne de son mise en place d'une municipalité modérée et
de Cobourg. Hoche se distingue en novembre prénom qu'ils déformaient en << paille au nez>>.
la fermeture du club Saint-Jean. Mais de
à l'armée de la Moselle et, par une série de fédéraliste à l'origine, cette réaction anti-
manœuvres, refoule la menace austro- Paoli s'oppose aux représentants de la
jacobine débouche rapidement sur un
prussienne sur l'Alsace. Ces succès militaires Convention envoyés à Bastia pour hâter l'inté-
ralliement au camp royaliste et, à la fin du
sont accompagnés de la " Terreur aux gration de l'île à la république révolutionnaire.
armées , : le général Houchard, le vainqueur mois d'août, Toulon reconnaît l'autorité du
Persuadé que la Corse ne peut que gagner à
de Hondschoote, coupable de n'avoir pas comte de Provence, en même temps que les
être province française, Bonaparte déclare au
coupé la retraite aux Anglais, est guillotiné. troupes anglaises pénètrent dans la ville.
« Bab bu >> : « C'est vrai, on commet bien des
Le même sort est réservé à Chancel, _ L'armée de Carteaux par l'ouest et le
crimes en France, mais il en est ainsi dans
commandant la garnison de Maubeuge, qui détachement La Poype à l'est sont chargés
toutes les révolutions. Cela passera et nous
n'a pas pris part à Wattignies. Les hommes du de briser la rébellion. Le 25 novembre, le
seront agrégés à un grand pays. »
Comité de salut public imposent partout la général Dugommier adopte le plan imaginé
dictature implacable du politique sur le L'expédition de Sardaigne à laquelle
par le capitaine Bonaparte qui réussit à
militaire, Carnot sur la frontière nord, Saint- Bonaparte participe activement avec un
s'emparer, en les battant de ses feux, du fort
Just et Lebas à Strasbourg. bataillon de gardes nationales corses tourne
Mulgrave (ou Petit Gibraltar) puis du fort de
Il est donc compréhensible qu'on ait fait court. Il se brouille définitivement avec Paoli
l'Aiguillette. L'affaire est réglée entre le 11 et
crédit aux hommes du gouvernement qui a jugé l'expédition trop jacobine et qui le 18 décembre, qui voit l'évacuation des
révolutionnaire d'avoir réussi à sauver la parle maintenant, sans se cacher, de faire appel forces anglaises. Quinze mille Toulonnais
France de l'invasion et de la guerre civile : à 1'Angleterre pour soutenir ses projets. À (sur vingt-cinq mille habitants) s'enfuient
les choses se sont passées ainsi. Mais cette Ajaccio, la maison des Bonaparte est saccagée
observation de fait ne vaut pas pour échapper à la répression, qui fera
par les paolistes. Toute la famille doit fuir et environ onze cents victimes. Soumise pour
démonstration qu'une autre politique que la
débarque à Toulon le 13 juin 1793. Pour le six ans à l'état de siège, perdant sa fonction
leur- celle des Girondins, par exemple- ne
capitaine Bonaparte, l'aventure corse est ter- de chef-lieu du département du Var au profit
l'eût pas fait à moindres frais.
Ses admirateurs, si nombreux dans la
minée. de Grasse, puis de Draguignan, la ville
gauche française depuis deux siècles, Il choisit son camp en rédigeant une bro- rebaptisée cc Port-la-Montagne , ne
nourrissent leur enthousiasme moins à ses chure intitulée Le souper de Beaucaire, récit retrouvera son chiffre de population de 1793
performances réelles qu'à ce que Mona Ozouf composé à la manière des dialogues de Platon que deux ans plus tard, à la faveur de la
a appelé " la propension française à rêver qu 'il a lus dans la traduction de l'abbé Grou. reconstitution de la flotte. En prairial an Ill
autour des images du territoire menacé, de la Ce pamphlet, destiné à servir la propagande (mai 1795), un soulèvement jacobin est brisé
patrie en danger, du miracle opéré par le révolutionnaire, stigmatise l'insurrection fédé- par les forces thermidoriennes près du
pouvoir fort"· Le régime de l'an Il constitue raliste qui s'est compromise avec la contre- Beausset. L'armée leur étant acquise, les
un des grands répertoires de l'imaginaire révolution. D'un style aisé et entraînant, sa thermidoriens maîtrisent désormais la
politique français, inséparablement populaire,
plume montre son adhésion complète aux situation. La ville connaît même une certaine
dictatorial et national.
thèses montagnardes et témoigne de sa prospérité à la faveur de la campagne
FRANÇOIS FURET
Dictionnaire critique de la Révolution
connaissance déjà profonde des choses de la d'Italie, puis de la restauration de l'ordre
française. Flammarion, 1989, article guerre. Napoléon avouera franchement que les assurée par le Consulat.
" Gouvernement révolutionnaire "· préoccupations pratiques ont été plus détermi- PHILIPPE CONRAD
nantes que les raisons idéologiques dans son


ANNÉES DE JEUNESSE

13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795). Se sachant impopulaires et craignant d'être balayés par les électeurs, les membres de la Convention avaient décidé
· (23 et 31 août 1795), avant de se séparer, que les deux tiers des futurs membres du nouveau corps législatif (500 sur 750) seraient choisis par cooptation parmi
les sortants. Un référendum truqué sanctionna cette décision (205 000 voix contre 108 000 et plusieurs millions d'abstentions). Les sérieux espoirs des royalistes
d'accéder légalement au pouvoir par une victoire électorale étant ainsi ruinés, il restait l'action de la rue sur l'assemblée, pratique républicaine éprouvée.
S'appuyant sur 30 des 40 sections de Paris, sur une partie de la garde nationale et sur les muscadins, les royalistes tentent une « journée». Barras fut chargé
d'écraser cette menace. Il fit appel à un jeune général réputé jacobin, Bonaparte, mis à l'écart depuis Thermidor. Pour renforcer les troupes de la Convention, il
fit sortir de prison 1 500 «patriotes» et détenus de droit commun promptement munis d'armes et d'eau-de-vie. Comme il avait de l'humour, Barras les appela le
«bataillon sacré>>. Le 13-Vendémiaire, les royalistes qui marchaient sur les Tuileries se heurtèrent aux troupes de Bonaparte quai Voltaire et rue Saint-Honoré.
Elles allaient fraterniser quand le Corse fit tirer au canon sur les muscadins devant l'église Saint-Roch. Il y eut 200 morts du côté royaliste. L'insurrection était
brisée. La République, contrairement au roi, n'avait pas hésité à faire tirer sur le peuple. Elle crut triompher sous la protection d'un militaire. Elle venait seulement
de désigner celui qui, bientôt, la détruirait.

ralliement à la Révolution. Et Marmont souli- teur des côtes des Bouches-du-Rhône et du daigne, d'inquiéter sa capitale et de le décider
gnera dans ses Mémoires : « Il fut révolution- Var, ce qui lui permet d'appeler sa famille promptement à la paix. Son plan nécessite la
naire surtout par calcul et ambition. » auprès de lui et de la secourir. En mars 1794, il prise de Ceva et de Vado, afin de changer le
Convaincu que la force est du côté de la reçoit le commandement de l'artillerie à théâtre des opérations et de pénétrer en Pié-
Convention et que les autres ne sont donc que l'armée d'Italie. Robespierre le jeune écrit à mont. Ainsi propose-t-il le plan de campagne
des rebelles sans espoir, Bonaparte se lie fort son frère Maximilien : «J'ajoute aux patriotes qu'il exécutera brillamment plus tard.
opportunément avec les représentants en mis- que je t'ai déjà nommés, le citoyen Buonapar- Le coup d'État du 13-Vendémiaire (5
sion : Robespierre le jeune et Saliceti, son te, général en chef de l'artillerie, d' un mérite octobre 1795) lui remet le pied à 1'étrier. Pour
compatriote, qui le nomme commandant de transcendant. Ce dernier est corse ; il n'offre défendre la Convention contre les insurgés
l'artillerie du siège de Toulon, ayant remarqué que la garantie d'un homme de cette nation royalistes, Barras fait appel aux officiers jaco-
ses commentaires avertis sur la tactique à qui a résisté aux caresses de Paoli, et dont les bins disgraciés. Les canons, rapportés par
suivre pour chasser les Anglais et s'emparer propriétés ont été ravagées par ce traître. » Murat des Sablons, permettent à Bonaparte
du port que contrôle une municipalité hostile d'écraser les forces de Danican sur les marches
aux enragés de la Convention. La première de l'église Saint-Roch. Le 16 octobre, il est
Grâce au dispositif de Bonaparte, Toulon marche du trône nommé général de division et devient général
.retombe aux mains des jacobins. Cet exploit en chef de l'armée de l'Intérieur, le 26. La
lui vaut, le 22 décembre 1793, d'être nommé Quand survient le 9-Thermidor et la chute République a été sauvée, mais elle devra désor-
général de brigade et consacre sa réputation. de Robespierre, Bonaparte se trouve, plus mais tenir compte des généraux, sans lesquels
« Là le prendra l'histoire pour ne plus le quit- qu'il ne voudrait, engagé avec les vaincus du rien ne pourra plus se faire. À la veille de se
ter, a dit Las Cases, là commence son immor- jour. dissoudre, la Convention a fait gravir à Napo-
talité. »Il s'est fait des camarades, dont la for- Dénoncé au Comité de salut public, il ne léon Bonaparte la première marche du trône.
tune sera liée à son épopée, Marmont, Junot, sera lavé de toute accusation que le 9 août E.P.
Duroc, Suchet, Muiron ... 1794. S'ensuit une longue période d'incertitu- Grand Prix 1993 de la fondation Napoléon
Robespierre le jeune lui propose le com- de et d'insécurité pendant laquelle il rédige pour son livre Le maréchal Ney, Éric Perrin a
mandement de l'armée de Paris. Mais, deux mémoires sur 1'armée d'Italie. Il préconi- consacré, en 1995, un ouvrage au vrai Vidocq et
conscient des inconvénients d' un poste aussi se, non pas de demeurer sur la défensive, mais prépare actuellement une biographie de l'impé-
exposé, Bonaparte lui préfère celui d'inspec- de porter la guerre dans les États du roi de Sar- ratrice Marie-Louise (éditions Perrin).

Il
/

COMMENT LE GRAND CONQUERANT FUT CONQUIS

L~incomparable
Joséphine
PAR ANDRÉ CASTELOT

Qui donc a théorisé sur l'infé-


riorité de la condition féminine ?
L'histoire de Joséphine est éter-
nelle. Elle raconte la conquête
par une petite femme d'un très
grand conquérant.

A
u mois de septembre 1795 (vendémiaire
an IV), le général en « disponibilité »
Bonaparte fait la connaissance, chez
Thérésia Tallien, de la jolie Rose de Beauhar-
nais, qui sera un jour prochain « l' incompa-
rable Joséphine ». Née Tascher de La Pagerie,
vieille famille de planteurs français, originaire
des Trois-Ilets, hameau de la Martinique, elle
est veuve d'Alexandre de Beauharnais. Son
premier et ennuyeux mari, vicomte de sa
propre autorité, avait été élu président de
1'Assemblée constituante, avant de se faire
guillotiner par la machine que - comme tant
d'autres apprentis sorciers- il avait contribué
à lancer. Intime de Thérésia, cette jolie créole
à la mode a été enfermée pendant la Terreur et,
depuis sa libération, mène une existence assez
légère. Elle a frôlé la mort et s'étourdit
aujourd'hui, à la fois pour essayer de ne plus
penser au cauchemar et pour trouver le protec-
teur qui l'aidera à vivre. Elle n'a plus l'éclat
de ses vingt ans, mais elle est si adroite pour
se maquiller qu'elle attire davantage mainte-
nant qu 'autrefois le regard des hommes. Elle Une matinée chez Barras. Le peintre a représenté joséphine assise en compagnie de son jeune amant.

Il
L'INCOMPARABLE JOSÉPHINE

connaît l'art de marcher, de s'asseoir, de Barras regarde la pendule, inquiet. Si


s'étendre en mettant en valeur son corps Bonaparte avait changé d'avis ? Les folles
souple et sa grâce langoureuse, l'art enfin de dépenses de la créole vont-elles lui retomber
poser, sur ceux qu'elle veut séduire, son sur les bras ? Soudain, on entend un bruit de
regard « irrésistible »... Elle possède au sur- sabre résonner dans l'escalier de pierre. La
plus ce« bon ton » de l'Ancien Régime. Mais porte s'ouvre. C'est Bonaparte, suivi de son
Bonaparte n'est pas encore conquis, à moins aide de camp et témoin Lemarois. Sans
qu'il n'ose lever les yeux jusqu'à cette pseu- prendre la peine de s'excuser, il fonce sur le
do-vicomtesse qui est peut-être déjà la maî- commissaire, le secoue pour le réveiller :
tresse de Barras, 1'homme fort du Directoire. « Allons donc, mariez-nous vite ! » Tout
À la fin de ce même mois de septembre, la ensommeillé, Collin annonce cet extravagant
situation politique s'envenime, l'émeute écla- acte de mariage où le marié se vieillit de dix-
te, mais grâce à Bonaparte, qui prend le com- huit mois -ce qui le fait naître sujet génois -
mandement des troupes fidèles à la Conven- et où la mariée se rajeunit avec coquetterie de
tion et fait canonner les insurgés, tout rentre quatre années. Napoléon indiquera plus tard le
dans l'ordre, et « le général Vendémiaire » procédé employé : « On s'est servi, pour
reçoit le commandement de la place de Paris. l'impératrice Joséphine, de l'acte de naissan-
C'est alors que Joséphine, plus ou moins Désirée Clary (1777-1860), le premier amour ce de sa sœur qui était morte, parce qu'elle
abandonnée par Barras, adresse à Bonaparte de Bonaparte. Sœur cadette de Julie Clary qui avait trois ou quatre ans de moins qu'elle et
épousa Joseph Bonaparte, elle faillit elle-même
ce billet célèbre destiné à relancer celui qui qu'elle voulait se rajeunir. »
épouser le jeune Napoléon. Elle lia finalement
semblait l'avoir oubliée. son sort à celui du général Bernadotte, et à sa Cinq minutes plus tard, on se dit bonsoir
« Vous ne venez plus voir une amie qui suite devint maréchale, princesse de Ponte Corvo, sur le trottoir de la rue d'Antin. Il fait plus
vous aime : vous l'avez tout à fait délaissée ; puis reine de Suède. froid, le thermomètre est descendu un peu au-
vous avez bien tort, car elle vous est tendre- dessous de zéro. Joséphine monte dans l'équi-
ment attachée. Venez demain septidi déjeuner toi. Ton portrait et le souvenir de l'enivrante page de son mari et, en regagnant avec lui son
avec moi. J'ai besoin de vous voir et de cau- soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes hôtel de la rue Chantereine, entre à son tour
ser avec vous sur vos intérêts. sens. Douce et incomparable Joséphine, quel dans l'histoire.
Veuve Beauharnais. » effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! Ah ! Quelques jours plus tard, on peut voir
Bien entendu, Bonaparte se rend à ce c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que Bonaparte penché sur la table ronde toute jon-
fameux septidi de frimaire an IV, dans le déli- votre portrait n' est pas vous ! Tu pars à midi, chée de cartes. Il renvoie sa femme à ses coli-
cieux petit hôtel situé non loin de la Chaussée- je te verrai dans trois heures. En attendant, fichets et aux miroirs - innombrables - qui
d' Antin, plus précisément rue Chantereine. Il mio dolce amor, reçois un millier de baisé : .Drnent son boudoir aménagé en rotonde. Il met
ne se doute pas qu 'i l n'y a ici que des dettes, mais ne m'en donne pas, car il brûle mon ainsi la dernière main à cette campagne à
que les domestiques sont rarement payés, et les sang. » laquelle il pense depuis plus de deux années,
fournisseurs encore moins... Devant cette depuis qu ' Augustin Robespierre lui a procuré
« dame », il se sent bien petit provincial et de Mariage à la sauvette le commandement de l'artillerie de l'armée
bien petite noblesse. Il ignore alors que le titre d'Italie- ce plan qu'il avait conçu au mois de
de vicomtesse dont se pare la « veuve Beauhar- Le voici envoûté, et il lui demande de mars 1794 et qui avait enthousiasmé le repré-
nais » est usurpé. Il est sous le charme de devenir sa femme. Elle accepte. sentant Ricord et le frère du dictateur. Mainte-
« /'incomparable Joséphine ». Car c'est déjà Le 2 mars, Bonaparte est nommé comman- nant qu'il est le chef de l'armée d'Italie, Napo-
ainsi qu 'il l'appelle, ne voulant plus employer dant en chef de l'armée d'Italie. C'est le léon ne doute pas de pouvoir le réaliser. Alors
;on prénom de Rose prononcé par trop de cadeau de noces de Barras, enchanté de ne - il ne l'ignore pas - qu 'il n'aura entre les
lèvres masculines. plus avoir à entretenir la coûteuse créole. mains qu'une troupe sans discipline, sans pain
Elle joue de sa coquetterie avec un art et Le 8 mars 1796, c'est la signature du et sans chaussures !
me habileté consommée ... et il l'aime mainte- contrat de mariage de Napoléon et de Joséphi- Le soir du 11 mars 1796, on vient annon-
1ant - lui, sans expérience - comme il n'a ne chez maître Raguideau, notaire de madame cer à Bonaparte que la chaise de poste l'attend
jamais aimé. Il l'avouera à Sainte-Hélène : de Beauharnais, qui désapprouve l'union de sa au bout de 1'allée bordée de tilleuls, reliant la
<C'était une vraie femm e... Elle avait un je ne cliente avec un homme qui n'a, soupire-t-il, maison à la rue Chantereine. Parvenu à Nice,
>ais quoi qui plaisait ». Et il précise ce je ne « que la cape et l'épée ». Le lendemain soir a le 26 mars, il s'installe dans la maison du
>ais quoi de bien peu convenable façon : lieu le mariage, dans le salon de la mairie, citoyen Sauvaigo, rue François-de-Paule, qui
< Elle avait le plus joli c... qui fût possible. JI ancien hôtel de Mondragon. L'ex-Rose de abritait la préfecture des Alpes-Maritimes et,
1 avait là les Trois-/lets de la Martinique. » Beauharnais - robe de mousseline ornée de le 27 mars, reçoit Masséna, Sérurier, Laharpe
Car- on s'en doute - elle s'est donnée à fleurs tricolores -, les témoins, Barras, Tallien, et Augereau, généraux de division, qui regar-
ui , un soir de janvier- ce qui lui a coûté bien Calmelet, homme de confiance de Joséphine, dent de haut ce « gringalet » de vingt-six ans
Jeu - et elle a été stupéfaite, le lendemain et le commissaire Collin-Lacombe qui, sans en et demi qui leur a été imposé pour maître par
natin, en déchiffrant sa première lettre : avoir le droit, remplace le maire parti se cou- le Directoire. Un militaire d'antichambre ! Un
· 7 heures du matin : Je me réveille plein de cher, attendent le marié depuis deux heures ... intrigant ! Un général d'alcôve ! Ce « petit
NCOMPARABLE JOSÉPHINE

bamboche à cheveux épmpillés >> qui, avec Elle a emmené son amant avec elle !
trente-sept mille loqueteux sans solde, l'esto- Bien des années ont passé ... Joséphine mou-
mac creux et chaussés de paille tressée, pré- rut, alors que l'Empereur se trouvait exilé à l'île
tend vouloir combattre 1'empire d'Autriche et d'Elbe. En revenant à Paris, en 1815, après la
le royaume de Piémont ! Masséna le toise. défaite de Waterloo, et avant de prendre le che-
« Sa petite taille, raconte-t-il, sa figure chétive, min de l'exil, Napoléon poussa la porte de la
ne nous prévinrent pas en sa faveur. Le por- chambre en rotonde, la chambre de Malmaison,
trait de sa femme qu'il tenait à la main, et drapée de casimir amarante brodé d'or, là même
qu' il fit voir à tous, son extrême jeunesse, par- où Joséphine avait rendu le dernier soupir...
dessus tout, nous persuadèrent que cette nomi- Son souvenir l'enveloppa ...
nation était encore l'œuvre de l'intrigue ... » On Le sacrifice de s'être séparé d'elle n'avait
raconte que Bonaparte, en se découvrant, les rien produit d'heureux pour lui. La légende
força à l'imiter, puis qu 'il aurait remis sa coif- avait raison : il semble qu'en répudiant sa
fure sans que les autres aient osé se recouvrir. compagne, il avait perdu son étoile. Cette étoi-
« Demain, je passerai l'inspection de tous les 15 le qui brilla dès qu'il fut à ses côtés, cette étoi-
corps et après-demain, je marcherai sur le qui, après avoir encore jeté quelque feu au
Rose-Joséphine Tascher de La Pagerie (1763- début de 1812, s'éteignit- hasard troublant-
l'ennemi. >> 1814). Elle n'était plus de première jeunesse
Ce fut exact à trois ou quatre jours près. lorsque Joséphine ne fut plus qu'une exilée.
quand elle fit la conquête du général Bonaparte.
Sur la place de la République, pour donner Mais, en plus du« bon ton» de l'Ancien Régime, Comme l'avait dit l'un de ses grognards alors
une âme à son armée, il passe ses troupes en du tact, de l'intelligence et de la conversation, elle que les choses commençaient à mal tourner :
revue. Il circule entre les rangs, interroge ses avait, dit-on, une grâce irrésistible. « Il ne fallait pas qu'il quittât sa vieille ; elle
hommes familièrement et les stimule en leur nous portait bonheur et à lui aussi ! >>
promettant que bientôt ils pourront dire avec Barras, alerté par Joseph, demande alors à Le divorce et ses conséquences - le maria-
orgueil : « J' étais de l'armée d'Italie. >> Puis, Carnot de calmer Bonaparte en rejetant la res- ge avec une archiduchesse et la venue au
remontant à cheval, il lance des phrases lapi- ponsabilité de l'absence de Joséphine sur le monde du roi de Rome - avait bien marqué le
daires qui vont devenir immortelles : « Sol- Directoire « dans la crainte que les soins que point culminant de son inhumaine fortune.
dats, vous êtes nus, mal nourris et nos maga- lui donnerait son mari ne le détournassent de Après, ce fut bien vite - tragiquement vite - le
sins sont vides; ceux de l'ennemi regorgent de ceux auxquels la gloire et le salut de la patrie commencement de la fin.
tout : c'est à vous de les conquérir. Vous le l'appellent >>. Il l'avait dit à Metternich, le 26 juin 1813 :
voulez, vous le pouvez, partons! >> « J'ai fait une bien grande sottise en épousant
Chaque nuit, il rêve qu'il serre sa femme Bien que volage, une archiduchesse ; j'ai commis là une faute
dans ses bras : « Je n'ai pas pris une tasse de impardonnable ! >>
elle fut son étoile
thé sans maudire la gloire et l'ambition qui En divorçant d'avec sa compagne, n'est-ce
me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. >> Il pas de la fortune qu'il s'était séparé?
Mais il fallait maintenant que, coûte que
n' ignore pas le genre d'existence que la créo- A-t-il pensé aussi qu'il l'avait trompée
coûte, la créole se décidât ! Bonaparte, dans
le, << bâtie de dentelle et de gaze », a pu mener. avec cynisme, avec cruauté, sous ses yeux, en
ses lettres, n'avait-il pas annoncé que si sa
Victorieux, quelques mois plus tard, il ne se souciant nullement de la peine qu ' il pou-
femme était réellement malade, il accourrait à
demande à Joséphine de venir le retrouver en vait lui faire ? Il se fâchait même lorsque,
Paris ? N'avait-il pas déclaré que, sans José-
Italie. Elle n'y met aucun empressement. C'est toute dolente, elle le regardait les yeux lourds
phine, il estimait ne plus être utile à 1'Italie ?
le cadet de ses soucis. Elle a bien autre chose de reproche et, trop souvent à son gré, noyés
Bref, il était prêt à laisser là les diplomates
en tête, car elle est tombée éperdument amou- de larmes. Bien sûr, elle l'avait trompé, elle
implorant alors 1'armistice et à abandonner son
reuse d'un certain lieutenant Hippolyte aussi- et trompé la première ...
armée à qui voudrait la prendre. Ainsi toute la
Charles, de neuf ans plus jeune qu 'elle. Il est Songe-t-il à tout cela, ce jeudi 29 juin
conquête dépendait des coucheries de Joséphi-
irrésistible ! De plus, il l'amuse follement ! 1815, devant ce lit de Malmaison, ce lit où
ne ! Or, rien, jusqu'alors, n'avait pu
Pas comme Napoléon ! Le souvenir de son veillent deux cygnes aux ailes déployées ?
convaincre l'infidèle à quitter son cher et bel
« Elle était pleine de grâce pour se mettre
mari ne la gêne nullement. Le nom du général Hippolyte qui la faisait rire aux larmes, et
Bonaparte se trouve sur toutes les lèvres ... sauf
au lit, pour s'habiller. J'aurais voulu qu'un
savait si joliment la chiffonner dans son bou-
sur celles de sa femme. Albane la vît alors pour/a dessiner: .. Elle était
doir en rotonde !
Bonaparte est entré en vainqueur à Milan,
femme dans toute la force du terme, mobile,
Cette fois , les cinq directeurs se fâchent et
et dans toutes ses lettres, il supplie Joséphine
vive et le cœur le meilleur... C'est la femme
- le 24 juin - mettent de force Joséphine dans
de venir le rejoindre. Elle se prétend malade,
que j'ai le plus aimée. >>
sa voiture. « Plongée dans un chagrin extrê-
A.C.
et ne pas pouvoir quitter Paris. Bonaparte écrit me, fondant en larmes >> , nous dit un témoin,
Auteur d'un grand nombre de livres, d'émis-
alors à son frère Joseph : « Mon ami, je suis elle laisse enfin Paris. Mais, dès les premiers sions radiophoniques et télévisées sur la période
au désespoir. Ma f emme, tout ce que j'aime tours de roues sur le chemin d'Italie, ses de la Révolution et de l'Empire, André Castelot
dans le monde, est malade. Ma tête n'y est larmes sèchent : en face d'elle, touchant ses a publié une biographie de Joséphine chez Perrin
plus... Je l' aime à la fureur et je ne puis rester genoux, se trouve Hippolyte, le joyeux - et qui vient d'éditer une nouvelle version de son
plus loin d'elle. >> beau - boute-en-train. Bonaparte et de son Napoléon.
NAISSANCE D'UN CHEF

Répétition
générale en Italie
PAR JEAN ÉTÈVENAUX

« Soldats ! Vous êtes nus et mal


~haussés, mal nourris. Je vais
'OUS conduire dans les plaines les
1lus fertiles du monde. De riches
1rovinces, de grandes villes seront
m votre pouvoir. Vous y trouverez
zonneur, gloire et richesse ! » La
'ameuse harangue du général
Jonaparte aux troupes loque-
euses et indisciplinées de la future
Entrée des troupes françaises à Milan, le 11 mai 1796.
trmée d'Italie ne fut peut-être

B
onaparte et l'Italie. La relation très moment où toute la famille dut fuir devant les
forte entre l'homme et le pays s'est paolistes - il réussit à passer en Corse, décou-
tas prononcée dans les termes pé en cinq séjours, un total de quatre ans et
inscrite dans une perspective qui
n'était pas que française, car toute la Péninsule deux mois, soit plus de la moitié des sept ans
apportés par la chronique, mais et huit mois de cette période ! 1'Ancien Régi-
fut concernée et, au-delà, l'ensemble euro-
péen. D'autre part, il ne faut pas en voir que me et la Révolution étaient vraiment accom-
e sens n'en est certainement pas
les contours militaires, car le commandant en modants pour ce militaire à mi-temps ...
rahi. On ne pouvait être plus élo- chef y a exercé un véritable proconsulat - et
même un pré-consulat- civil et politique. À l'école de Guibert
[uent dans la promesse de butin, En tout cas, cette terre dont était issue sa
famille sembla remplacer la Corse dans son C'est pendant l'hiver 1793-1794, au lende-
~erspective qui a toujours donné imaginaire affectif. Jusque-là, cet officier avait main de la chute de Toulon, que Bonaparte
tout fait pour vivre dans l'île de Beauté, pro- prépara ses premiers plans de campagne pour
u cœur aux armées de tous les longeant de façon éhontée ses congés pour y l'Italie. Il pensait que c'était par là qu'il fallait
demeurer : d'octobre 1785 - date de sa sortie attaquer l'Autriche et, protégé par Augustin
~mps et de tous les pays. de l'École militaire - jusqu'à juin 1793 - Robespierre - qui l'envoya en mission à
SSANCE D'UN CHEF

Lui-même, dans J'été 1795, a été attaché


au bureau topographique du ministère. C'était
un lieu où non seulement l'on pensait, mais où
l'on décidait (tout au moins, y préparait-on les
décisions du Comité de salut public). II est
d'ailleurs significatif que, précisément durant
cette période, on ne puisse savoir à qui attri-
buer un certain nombre de mémoires qui y
fleurirent. Cette agitation intellectuelle, le nou-
veau régime entré en fonction au mois de
novembre, le Directoire, allait en profiter.
L'Instruction pour le général en chef de
Pillage du musée de Parme. Les commissaires du Directoire se font remettre le Saint Jérôme J'armée d'Italie rédigée et donnée à Bonaparte
du Corrège. Les trésors de l'Italie vont enrichir Paris, mais également les demeures des généraux en mars 1796 se serait d'ailleurs inspirée des
vainqueurs et des maîtres de la République directoriale. Cabinet des dessins, collection Denon.
propres propositions du général corse, cette
fois soutenu par Carnot- qui aurait été à l'ori-
Gênes -, il multiplia les projets. Moins nova- té que de méthode et, surtout, en ayant recours
gine de sa nomination au moins autant que
teurs qu'on ne J'a généralement avancé, ils au plus grand nombre possible de citoyens - et
Barras.
reprenaient les nouvelles stratégies de 1'École non plus seulement à des professionnels dont
On trouvait dans ce texte la base de ce qui
militaire française de la fin du XVIII' siècle l'âge tempérait trop l'énergie. On comprend allait être accompli par celui qui ferait de la
(de même que J'armée révolutionnaire profi- que cette mise en valeur de la vitesse alliée à campagne d'Italie un des grands moments de
tait de la qualité de 1' artillerie de l'Ancien une volonté farouche de tout faire plier à la la Révolution. Qu'on en juge par ce simple
Régime) ; ils ne s'en heurtaient pas moins au volonté ait séduit les jeunes officiers révolu- extrait : << Tout nous commande de chercher
conservatisme que J'on trouvait jusque chez tionnaires : s'il leur manquait beaucoup au par tous les moyens qui sont en notre pouvoir
beaucoup de dirigeants révolutionnaires plan matériel, ils s'enthousiasmaient pour des de faire repasser le Pô aux ennemis et de por-
comme Carnot, bien qu'il fût partisan de théories qualifiées alors de spiritualistes ter nos plus grands efforts dans la direction
l'offensive à outrance et que, plus tard, il ait (l'esprit commande à la matière). Pour du Milanais. Cette opération essentielle paraît
donné de sérieux coups de pouce à la carrière l'approvisionnement, il leur suffirait de vivre
du jeune officier - qui, de son côté, lui confie- ne pouvoir avoir lieu sans qu'au préalable
sur Je pays conquis, ce qui présentait aussi l'armée française s' empare de Ceva. » L' Ins-
ra jusqu'à ses problèmes conjugaux. l'avantage de ne pas devoir attendre les fourni-
Le général Bonaparte est tout à fait repré- truction fourmillait également de notations sur
tures. << la liberté » laissée dans J'exécution de ce
sentatif de ces jeunes officiers qui, à la suite
du comte de Guibert, voulaient faire évoluer plan à Bonaparte << en qui il place sa
les choses. Déjà, Je général Pierre de Bourcet
De victoire en victoire confiance ».
(1700- 1780) avait prôné le contournement de Pendant une année, Je général en chef
L'armée d'Italie sera vite caractérisée par accumula les victoires, en même temps qu'il
J'ennemi et Je chevalier Jean du Teil, qui avait
publié un remarqué De l'usage de l'artillerie cette grande mobilité. Révélatrice est à ce sujet accueillait dans ce qui deviendrait son état-
nouvelle dans la guerre de campagne en I778, l'anecdote- peu importe qu'elle ait été inven- major des officiers de valeur : Masséna, Auge-
préconisait J'esprit offensif même dans la tée ou non par la propagande française - qui reau, Laharpe, Sérurier, Murat. .. Arrivé à Nice
défense des places fortes. Jean-Baptiste faisait dire à un officier autrichien prisonnier, Je 26 mars 1796, il commença sa campagne le
Vaquette de Gribeauval ( 1715-1789) avait été évidemment interrogé incognito par Je com- 10 avril. Le 12, ce fut la première victoire, à
le grand spécialiste et modernisateur de mandant en chef : « Il n'y a plus moyen de Montenotte, puis le 13 à Millesimo, le 15 à
l'artillerie. Surtout, Je général-comte François rien comprendre ; nous avons affaire à un Dego, le 19 à Ceva, Je 21 à Mondovi, le 25 à
de Guibert (1744-1790) avait souhaité une jeune général qui est tantôt devant nous, tan- Cherasco, Je 26 à Alba. Deux jours plus tard,
réorganisation autour de la division afin tôt sur notre arrière, tantôt sur nos flancs ; on J'armistice fut signé avec les Piémontais à
d'accentuer la mobilité face à J'ennemi ; si ne sait jamais comment il faut se placer. Cette Cherasco (du coup, les républicains piémon-
toutes ses œuvres n'avaient pas été publiées de manière de faire la guerre est insupportable et tais furent abandonnés). II pouvait alors dire à
son vivant, plusieurs étaient disponibles viole tous les usages. » C'était tout simple- ses hommes : << Soldats! Vous avez, en quinze
depuis une vingtaine d'années, notamment son ment la guerre à la Guibert. jours, remporté six victoires, pris vingt et un
Essai général de tactique, paru anonymement Bonaparte était à l'unisson des bureaux du drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon,
en 1772 - et qui sera réédité par sa veuve sous ministère de la Guerre, où J'on concevait la plusieurs places fortes et conquis la partie la
Je Consulat. marche des armées révolutionnaires selon ces plus riche du Piémont ! » II participait directe-
Guibert fut une sorte de De Gaulle luttant principes. L'empirisme qui Je caractérisera ment à la création de sa légende.
contre la routine non seulement des règle- jusqu'à Waterloo reposera toujours sur cette Deux semaines de repos permirent de se
ments et des opérations militaires mais, encore idée qu'il faut arracher très vite une décision retourner contre les Autrichiens, c'est-à-dire
plus, des conceptions. II voulait notamment sur Je terrain, contrairement aux petits engage- contre la Lombardie. Le Pô fut franchi Je
une très grande mobilité des armées, quitte à ments de la « guerre en dentelle » de 1'époque 7 mai et, deux jours plus tard, un armistice fut
faire marcher les hommes avec plus de rapidi- précédente. imposé au duc de Parme ; pour la première

-
NAISSANCE D'UN CHEF
1

LE VRAI HÉROS DU PONT D'ARCOLE


La prochaine promotion de Saint- en chef et proposé au grade d'adjudant
Cyr se nommera« Arcole"· Un beau général. Il quitte le Tyrol, retrouve les
nom. Celui d'une défaite glorieuse qui " Toulonnais » à Vérone, suit le rythme
aurait tourné au désastre sans effrayant qu'impose Bonaparte, subit
l'Intervention du très jeune colonel l'échec de Caldiero qui clôt douze
Muiron. Son nom figure sur l'un des jours de combat et escorte son général
bas-reliefs de l'Arc de Triomphe, face afin de prendre l'ennemi à revers.
à l'avenue de la Grande-Armée. Le 15 novembre, avant d'avoir
Car Muiron, à la vie si brève qu'elle atteint le village d'Arcole, les Français
n'avait pas encore inspiré de accrochent les Autrichiens qui les
biographe, tint sur le pont d'Arcole attendaient... Le terrain est
un rôle tragique de tout premier plan. détestable : une succession de digues
Ce fils de famille, montre son étroites, des marais, un étroit pont de
biographe Jean-Luc Gourdin, bois sur I'Aipone (un affluent de
appartient à un milieu fortuné, attaché l'Adige), qu'il faut franchir sous le feu
à la haute administration du royaume ennemi, puis deux cents mètres à
et allié à la meilleure noblesse. Quand découvert. La division Augereau tente
il naît, le 10 janvier 1n4, son père est de franchir le pont : c'est un échec.
conseiller fermier général du roi. Et Cloués sur place, les soldats ne
son grand-père, Germain Pichaut de veulent plus avancer. De minute en
la Martinière, avait été premier minute, la situation s'aggrave.
médecin de Louis XV. Bonaparte accourt, harangue ses
Pour le petit Jean-Baptiste, qui hommes, descend de cheval, tire son
reçoit une éducation soignée, de sabre, s'empare d'un drapeau, fait
gentilhomme, s'ouvre donc un sonner la charge et s'élance avec son
brillant avenir. D'autant que l'enfant L'image retenue par la postérité. En fait, malgré sa vaillance, Bona- état-major sur le pont. En tête,
parte ne put franchir le pont d'Arcole placé sous le tir de l'infanterie croa-
fait preuve d'heureuses dispositions : Marmont ; à sa droite, Muiron.
te. Il ne dut son salut qu'au sacrifice de son aide de camp, le jeune colo-
corps solide et résistant, esprit vif et Quelques grenades suivent. Soudain,
nel Muiron qui, lui faisant un rempart de son corps, fut tué à sa place.
curieux, tempérament fougueux et un violent tir de flanc. Mu Iron se jette
chevaleresque, âme généreuse et Oratoriens, le père Billaud, devenu Billaud- sur Bonaparte, hurle la nécessité d'un
imaginative. Enthousiasmé par les insurgés Varenne, l'un des membres les plus influents du repli, offre sa protection à son général et ami.
d'Amérique avec lesquels son oncle, Alexandre Comité de salut public, qui l'aide à obtenir la Son sang éclabousse le visage de Bonaparte.
Gérard, avait négocié et signé l'accord de libération de son père incarcéré et voué à Désordre, bousculade, retraite. Bonaparte,
coopération et d'assistance, Jean-Baptiste se l'échafaud comme ancien fermier général. précipité dans un petit canal, en ressort trempé,
destine à la vie militaire. Court séjour, Muiron rejoint l'armée d'Italie. ensanglanté et couvert de boue.
École d'artillerie de Douai, qu'il quitte en mai Il fait partie de la bande à Bonaparte, est Le pont ne sera jamais franchi. C'est par un
1789 avec le grade de lieutenant en second. Il a présenté à madame Letizia, obtient un congé, se autre chemin et plus tard que sera pris le village
quinze ans. On était précoce dans les armées du retrouve parisien, noue des liens tendres avec d'Arcole. Quant au corps de Muiron, il ne sera
roi ! Acquisition de ses " trois grades "• sa cousine, qu'il épousera. Six mois plus tard, le pas retrouvé, englouti dans les eaux de I'Aipone.
obtention de son premier" congé de semestre "• " général Vendémiaire '' prend le « Il sacrifia sa vie pour sauver la mienne», dira
qu'il passe à Paris pendant l'hiver 1789-1790, commandement de l'armée d'Italie. Il appelle l'Empereur, qui pleurait encore Muiron à Sainte-
garnisons à Grenoble, Valence, Auxerre, Lyon, Mu iron, devenu colonel, auprès de lui. Hélène.
affectation à l'armée du Midi, puis à l'armée Lorsque Muiron parvient au quartier général, à L'ouvrage de Jean-Luc Gourdin a reçu le
d'Italie : en avri11793, il est capitaine. Il a dix- la fin du mois d'avril1796, l'armistice vient d'être Grand Prix de la fondation Napoléon. Ce n'est
neuf ans et commande en second la signé avec les Sardes. Restent les Autrichiens. que justice. Outre que cette biographie, fort bien
15' compagnie de l'artillerie à cheval. Prise Chassés du Milanais, ils s'appuient sur la place menée, sort de l'ombre un inconnu, ou presque,
d'Orange, entrée à Marseille, combats à Toulon ... forte de Mantoue qui verrouille la partie est de la elle incite à la réflexion sur le rôle du hasard en
Là, un autre capitaine d'artillerie le remarque. plaine du Pô. Pour les Français, il s'agit de histoire. Y aurait-il eu Napoléon sans Muiron ?
"En ces premiers jours d'octobre 1793, le s'emparer de Mantoue et de refouler les armées FRÉDÉRIC VALLOIRE
capitaine Muiron devient le premier disciple de de secours autrichiennes pour débloquer la
Napoléon Bonaparte "• note son biographe. citadelle. Artilleur, Mu iron combat sous les murs L'Ange gardien de Bonaparte, le colonel
Désormais, Muiron sera dévoué corps et âme à de Mantoue, participe sabre en main à la victoire Muiron, de Jean-Luc Gourdin, préface de Jean
son nouveau héros, qui lui apprend à lire le de Castiglione le 5 mai 1796, et force l'entrée de Tulard, Pygmalion-Gérard Watelet, 428 pages,
terrain, à utiliser les circonstances et à conduire Vérone, où s'installe Bonaparte. C'est là que 139 F. Rappelons aussi l'essai incisif et rigoureux
les hommes. Jean-Baptiste apprend qu'il va être père. d'Yves Amiot consacré à la campagne d'Italie,
Blessé, le capitaine regagne Paris. Il y Le 27 octobre 1796, Muiron, qui réorganise 1796-1797, où Muiron n'est pas oublié: La Fureur
retrouve son ancien professeur chez les l'artillerie, est nommé aide de camp du général de vaincre, Flammarion, 238 pages, 110 F.
ISSANCE D'UN CHEF

STENDHAL ET L'ARMÉE D'ITALIE


Le 11 mai 1796, le général Bonaparte fit son continuation du despotisme jaloux de Charles·
entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée Quint et de Philippe Il ; on renversa leurs rencontra le grand-duc Ferdinand ill, frère de
qui venait de passer le pont de Lodi, et statues et, tout à coup, l'on se trouva inondé de l'empereur François. Mais, en même temps,
d'apprendre au monde qu'après tant de siècles lumière. Depuis une cinquantaine d'années, et à des émeutes antifrançaises à Faenza et à Imola
César et Alexandre avaient un successeur. Les mesure que l'Encyclopédie et Voltaire éclataient - dans les Légations - entraînèrent des opéra-
miracles de bravoure et de génie dont l'Italie fut en France, les moines criaient au bon peuple de tions parfois très rudes.
témoin en quelques mois réveillèrent un peuple Milan, qu'apprendre à lire ou quelque chose au Le 15 juillet, Bonaparte revint à Milan,
endormi ; huit jours encore avant l'arrivée des monde était une peine fort inutile, et qu'en d'où il s'efforça de prendre Mantoue. Mais,
Français, les Milanais ne voyaient en eux qu'un payant bien exactement la dîme à son curé, et les Autrichiens réussissant à revenir à Vérone
ramassis de brigands, habitués à fuir toujours lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, et à Brescia, il leva le siège de Mantoue le
devant les troupes de Sa Majesté Impériale et on était à peu près sûr d'avoir une belle place 31 juillet et, en quelques jours, bouscula les
royale : c'était du moins ce que leur répétait en paradis. Pour achever d'énerver ce peuple généraux ennemis. Un mois plus tard, le
trois fols la semaine un petit journal grand autrefois si terrible et si raisonneur, l'Autriche 26 août, il établissait une administration géné-
comme la main, imprimé sur du papier sale. lui avait vendu à bon marché le privilège de ne rale de Lombardie avec l'aide des révolution-
Au Moyen Âge, les Lombards républicains point fournir de recrues à son armée. naires milanais.
avaient fait preuve d'une bravoure égale à celle Trois jours après l'entrée des Français (... ), Le mois de septembre fut consacré à des
des Français, et ils méritèrent de voir leur ville on affichait l'avis d'une contribution de guerre opérations très rapides contre les Autrichiens
entièrement rasée par les empereurs de six millions, frappée pour les besoins de de Wurmser et de son lieutenant Davidowitch,
d'Allemagne. Depuis qu'ils étaient devenus de l'armée française, laquelle, venant de gagner avec notamment la victoire de Bassano le 8.
" fidèles sujets "• leur grande affaire était six batailles et de conquérir vingt provinces, Du 19 au 25, les divisions d'Augereau et de
d'imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs manquait seulement de souliers, de pantalons, Masséna parcoururent 180 et 160 km chacune!
de taffetas rose quand arrivait le mariage d'une d'habits et de chapeaux. Le 4 octobre, la rupture de l'armistice avec le
jeune fille appartenant à quelque famille noble La masse de bonheur et de plaisir qui fit duc de Modène provoqua l'occupation de cet
irruption en Lombardie avec ces Français si État.
ou riche. Deux ou trois ans après cette grande
pauvres fut telle que les prêtres seuls et Le Directoire s'inquiéta alors de ce qui se
époque de sa vie, cette jeune fille prenait un
quelques nobles s'aperçurent de la lourdeur de passait du côté de Milan, où il ne voyait
cavalier servant ; quelquefois le nom du
cette contribution de six millions qui, bientôt, fut qu'une monnaie d'échange. Bonaparte passa
sigisbée choisi par la famille du mari occupait
suivie de beaucoup d'autres. Ces soldats outre, organisant une République cispadane -
une place honorable dans le contrat de
français riaient et chantaient toute la journée ; le duché de Modène et les Légations - le
mariage. Il y avait loin de ces mœurs
ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur 16 octobre ; une de ses déclarations à la popu-
efféminées aux émotions profondes que donna
général en chef, qui en avait vingt-sept, passait lation est révélatrice, puisqu'il expliquait que
l'arrivée imprévue de l'armée française. Bientôt
pour l'homme le plus âgé de son armée. Cette « sans la force la loi ne sert à rien ». En Lom-
surgirent des mœurs nouvelles et passionnées.
gaieté, cette jeunesse, cette Insouciance, bardie même, il écarta les agents du gouverne-
Un peuple tout entier s'aperçut, le 15 mai 1796,
répondaient d'une façon plaisante aux ment français en chargeant le général Bara-
que tout ce qu'il avait respecté jusque-là était
prédications furibondes des moines qui, depuis guay d'Hilliers de contrôler toute l'administra-
souverainement ridicule et quelquefois odieux.
six mois, annonçaient du haut de la chaire sacrée tion.
Le départ du dernier régiment de l'Autriche
que les Français étaient des monstres, obligés,
marqua la chute des idées anciennes : exposer
sous peine de mort, à tout brûler et à couper la
sa vie devint à la mode ; on vit que pour être Le Directoire est loin
tête à tout le monde. À cet effet, chaque régiment
heureux après des siècles de sensations
marchait avec la guillotine en tête.
affadissantes, il fallait aimer la patrie d'un En novembre, la nouvelle offensive autri-
STENDHAL
amour réel et chercher les actions héroïques. chienne, qui commençait à bousculer certains
On était plongé dans une nuit profonde par la Premières pages de la Chartreuse de Parme (1839). corps français , fut contrée à partir du Il. Sur-
tout, au terme de deux jours de combat, la vic-
toire d'Arcole, le 17 novembre, permit à
fois, Bonaparte se faisait livrer des œuvres antifrançaises : le village de Binasco fut brûlé Bonaparte et à ses lieutenants de poursuivre
d'art- selon la pratique exercée en Belgique. le 25 et la ville de Pavie livrée au pillage le 26. l'ennemi en lui prenant hommes et matériel.
Le 14, il menaça de démissionner si la moitié Le lendemain, Bonaparte entra sur le territoire Au même moment, le Directoire essaya de
de son armée lui était retirée pour être jointe à vénitien, à Brescia, poursuivre les Autrichiens. négocier directement avec le gouvernement de
celle de Kellermann, dans les Alpes. Le lende- Le 31, il s'empara de Peschiera, le 3 juin de Vienne, mais son envoyé, le général Clarke,
main, il effectuait une entrée triomphale à Vérone et, le lendemain, il commença le siège fut éconduit par les Autrichiens qui croyaient
Milan. Depuis plusieurs jours, s'y agitaient de Mantoue. encore gagner la guerre et il s'en alla retrouver
des révolutionnaires italiens et, le 18, le géné- Son activité diplomatique, totalement auto- Bonaparte à Milan, qui sut le mettre de son
ral en chef leur donna le drapeau vert-blanc- nome par rapport au Directoire, devint intense. côté.
rouge qui restera celui des patriotes partisans Le 5 juin, il signa un armistice avec le roi de En janvier 1797 commencèrent à arriver
de l'unité ; le 19, il leur promit même l' « indé- Naples, qui se retira de la coalition et, le 23, des renforts (Bernadotte, Légion polonaise),
pendance ». avec le pape, dont il occupa les Légations, autre- mais les Autrichiens reprenaient l'offensive.
Le reste du mois de mai vit plusieurs opé- ment dit les territoires septentrionaux (Bologne, Finalement, le 14, à Rivoli, eut lieu la plus
rations de répression contre des insurrections Ferrare, Livourne). Le l" juillet, à Florence, il éclatante des victoires de la campagne d'Italie ;
NAISSANCE D'UN CHEF

~ne fut suivie de la prise de Trente le 28 jan-


vier et de Mantoue le 2 février.
Ce mois de février manifesta l'indépen-
iance politique du général en chef. Alors que
e Directoire lui enjoignait de détruire la
Japauté, il se contenta d'obliger Pie VI à
1égocier, le 19, le traité de Tolentino : Avi-
~non et le Comtat Venaissin furent reconnus à
a France et les Légations abandonnées à la
:::ispadanie. Le 31 janvier, il avait demandé
JUe, dans cette dernière, fût proclamée l'égali-
é civile et politique des juifs.
Enfin, le 9 mars, Bonaparte prit l'offensive
:ontre les Autrichiens commandés dorénavant
>ar l'archiduc Charles. Avec l'aide de Massé-
la, de Joubert et de Bernadotte, il espérait
nême opérer sa jonction avec Moreau venant
le Bavière. ffi
ô
C'est alors qu'un changement s'effectua. ~
,e 31 mars 1797 - un an jour pour jour après "
on arrivée à Nice - Bonaparte, de sa propre
nitiative, proposa la paix à l'archiduc Charles Fête donnée à Milan, le 22 septembre 1796 par Bonaparte et Joséphine. Dans son palais de Milan
son futur oncle, puisque frère du père de ou sa résidence de Montebello, le général se conduit déjà en souverain. Il impose à sa cour une étiquette
Jarie-Louise). Dans le style plein de réminis- rigoureuse et agit, parle, traite pour son propre compte, administre à sa guise les peuples qu'il a vaincus
ences antiques propre à l'époque, il lui écrivit: ou libérés, sans se soucier du lointain Directoire.
Il faudra bien que l'on finisse par
'entendre, puisque tout a un terme, même les à Bonaparte le droit de donner une constitution Surtout, le 5 du même mois, il s'était ins-
·assions humaines. Si l'ouverture que j'ai à la Lombardie. Ce fut pour cette raison qu'il tallé au château de Mombello où il allait tenir
·honneur de vous faire peut sauver la vie à un envoya Junot à Venise menacer le doge afin de pendant plusieurs mois sa première cour, fré-
eut homme, je m'estimerai plus fier de la se servir de ce territoire comme d'une mon- quentée autant par les artistes et les intellec-
ouronne civique que je me trouverai avoir naie d'échange alors qu'il se doutait que les tuels que par les politiques et les militaires, par
1éritée que de la triste gloire qui peut revenir dirigeants de Paris, eux, étaient prêts à sacri- les Italiens que par les Français ; exemple
Cs succès militaires. [... ] Avons-nous assez fier la Lombardie. Aussi ne peut-on totalement parmi d'autres, il prit sous sa protection le
lé de monde et causé assez de maux à la tris- exclure que le massacre des Pâques véronaises sculpteur Canova. C'est là que deux de ses
? humanité ! » - 400 soldats français tués par des paysans sœurs vinrent se marier : Élisa - en fait
Si le commandant en chef des forces fran- dans cette ville vénitienne - ait été fomenté Marianne - avec le capitaine corse Félix Bac-
aises prenait cette initiative, c'était parce par des agents du général en chef afin de lui ciochi et Pauline - plutôt Paulette - avec le
u'il se rendait compte de l'état d'épuisement donner une bonne raison d'intervenir contre la général Leclerc.
e son armée. Derrière toutes les belles Sérénissime ; en tout cas, dix jours plus tard, Comment considérait-il les Italiens ? Au
aroles tissant déjà sa légende, la réalité était le 27 avril, la répression fut terrible. Directoire il disait ne pouvoir faire des
1 fait inquiétante. Heureusement, il en était Le Directoire avalisa donc la négociation. « miracles » avec des gens sans capacités mili-
~ même pour les Autrichiens, ce qui permit L'Autriche abandonnait la Belgique et la ques- taires. La même année 1797, il écrivait au pré-
ouverture des pourparlers de Leoben - après tion de la rive gauche du Rhin était renvoyée à sident du Congrès de la République cispadane
~elques victoires à Neumarkt, Unzmarkt et un congrès général du Saint Empire romain pour lui expliquer que son « premier soin »
1denburg. germanique. Des clauses secrètes prévoyaient devait consister à réorganiser son armée afin
le partage des possessions vénitiennes entre de pouvoir redevenir une puissance qui comp-
Le fait accompli 1'Autriche et la France (la première occupera terait.
la Dalmatie le 10 juin et la seconde Corfou le Bonaparte s'occupa aussi de politique,
Le 18 avril, les préliminaires de paix 28). Aussi, le 2 mai, Bonaparte déclara-t-il la française comme italienne. Il interrogea lon-
aient signés et finalement ratifiés par le guerre à Venise ; dès le 16, il traitait avec le guement, dans sa prison milanaise, le 1" juin,
irectoire - grâce surtout à Carnot - douze doge, car il ne voulait pas des révolutionnaires le comte d'Antraigues arrêté à Trieste - et qui
urs plus tard. On comprend d'ailleurs vénitiens qui étaient en train de prendre le s'évadera ensuite assez facilement - afin
Jpposition des révolutionnaires qui, comme pouvoir et escomptaient son aide - « popula- d'envoyer à Barras les preuves des accoin-
arras, ne voyaient d'issue que dans une per- tion inepte, lâche et nullement faite pour la tances du général Pichegru avec les royalistes.
:tuelle fuite en avant qui aurait amené les liberté ». En revanche, le 22, il soutenait ceux Il fit attribuer au P. Melchiorre Gioja, le
Jupes françaises dans toute l'Europe. de Gênes en lutte contre leur gouvernement 26 juin, le prix mis en jeu sur le meilleur gou-
'ailleurs, le Directoire refusait de reconnaître (ce sera l'origine de la République ligurienne). vernement de 1'Italie : pour ce prêtre, alors
ISSANCE D'UN CHEF

proques de Mayence et de Venise. Ainsi ne se


perdait-il pas dans des négociations qu'il ne
pouvait maîtriser à son gré. Après quelque
temps passé dans la préparation d'une hypo-
thétique i~vasion de 1' Angleterre, il allait par-
tir pour 1'Egypte le 19 mai 1798.
Pendant ce temps, 1'Italie faisait connaissan-
ce avec un autre aspect de la France. La Cisalpi-
ne se voyait imposer le 21 février l'entretien
d'un corps d'occupation (ses assemblées l'ayant
refusé, elles furent épurées). Rome était occupée
Je 17 février en attendant que le pape fut fait pri-
sonnier. Du 8 mai au 16 juillet, toutes les
congrégations religieuses de Cisalpine étaient
supprimées une à une tandis que leurs biens
étaient confisqués. Ensuite, selon l'humeur du
temps, Paris favorisera tel ou tel clan à Turin à
. S~gna!~re du traité de Ca"':~oformio, le 17 octobre 1797. Sur cette gravure de propagande, Bonaparte Milan, à Gênes, à Rome et à Naples. '
dzcte zmpeneusement ses conditions.
Plus tard, l'intérêt de Bonaparte pour l' Ita-
lie allait se manifester de façon un peu contra-
emprisonné à Plaisance, ce serait une Répu- Bien que les discussions avec les Autri-
dictoire. Prenant le titre de roi d'Italie- ce qui
blique une et indivisible. L'unification de la chiens fussent très dures et empreintes d'une
fera paradoxalement de Marie-Louise la seule
Lombardie et de la Cispadane, le 9 juillet, en grande théâtralité, Bonaparte ne manifestait
Habsbourg à avoir régné sur la Péninsule ! -, il
une République cisalpine semblait-il, n'allait- aucune disposition pour appliquer les instruc-
ne cherchera pas réellement à unifier les pays
elle pas dans cette voie ? tions du Directoire lui enjoignant de ne rien
italiens, d'ailleurs contraint de laisser en place
En même temps, il ne manquait pas une céder, de rompre avec l'Autriche et de marcher
le pape - malgré une annexion temporaire - et
occasion d'exprimer- et de faire exprimer par sur Vienne. Finalement, sans doute grâce à Tal-
le roi des Deux-Siciles - malgré l'occupation
chacune des unités de son armée - son répu- leyrand, carte blanche lui fut donnée. Aussi, le
du territoire napolitain. En revanche, il y ins-
blicanisme auprès du Directoire. À la fin de ce 17 octobre, put enfin être signée la paix de
tallera sa famille : Eugène sera le compétent
mois de juillet, il expédiait Augereau à Paris Campoformio : Venise et ses possessions
vice-roi délégué sur place, tandis que Caroline
afin de lutter contre les royalistes - les « cli- jusqu'à 1'Adige - moins les îles Ioniennes, que
et Murat régneront à Naples, Élisa à Piombino
chyens » - mais sans se compromettre person- Bonaparte va transformer en trois départements
et à Lucques et Pauline à Guastalla. Si on y
nellement : le coup d'État du 18-Fructidor - - allaient à 1'Autriche tandis que la Belgique et
ajoute Lucien, créé prince de Canino par
4 septembre - sauvera les républicains ; la rive gauche du Rhin jusqu'au sud de
Pie VII en 1814, Madame Mère et son demi-
quelques semaines plus tard, il expédiait Cologne étaient laissées à la France avec orga-
frère, le cardinal Fesch, qui se réfugieront à
Lannes à Marseille combattre aussi les roya- nisation d'un congrès à Rastadt pour définir
l'ensemble des conditions de paix avec l'Empi- Rome, on peut dire que l'Italie deviendra la
listes. Le 19, alors que l'Autriche libérait,
re. Le Directoire s'inclina à contrecœur et dési- patrie des Bonaparte (sans oublier que plu-
entre autres à sa demande, La Fayette, il écri-
gna Bonaparte plénipotentiaire de la Répu- sieurs - dont le futur Napoléon III - combat-
vait à Talleyrand, ministre des Relations exté-
blique au congrès après l'avoir nommé tront aux côtés des divers mouvements insur-
rieures depuis deux mois, une lettre dans
commandant en chef de 1'armée d'Angleterre. rectionnels dans les années 1830-1848).
laquelle il exposait ses vues constitutionnelles
L'écrivain Alessandro Manzoni, qui se
-un régime autoritaire- en le priant de n'en
souvenait que Napoléon avait d'une certaine
parler qu'à Sieyès ; cela montre que, éloigné Bonaparte roi d'Italie manière promu l'unité italienne en ceignant la
de Paris, il savait qui étaient les gens qui
couronne des rois lombards, s'écriera dans
comptaient. Le Il novembre 1797, Bonaparte s' adres- Il cinque maggio 1821: « Veuve d'une si gran-
Mais l'Italie ne constituait qu'un moyen sa aux Cisalpips en leur recommandant la tolé- de âme, la terre s'arrête ». Déjà, en mai 1797,
pour le Directoire - comme pour tous les offi- rance religieuse, 1'oubli du passé et l'union
le poète vénitien Ugo Foscolo avait écrit son
ciers de l'école de Guibert. L'objectif était des volontés. Ce programme de réconciliation
Ode à Bonaparte libérateur ... Nul doute que,
1'Autriche. En filigrane, il y avait également la nationale, qui sera le sien deux ans plus tard dans l'imaginaire italien, il ait été autre chose
situation du Piémont que, confom1ément aux en France, il craignait de ne pouvoir l'appli-
qu'un simple général en chef ou même un poli-
vieilles traditions diplomatiques françaises, on quer : « Ces avocats de Paris qu'on a mis au
tique se livrant à une répétition générale.
pensait pouvoir rattacher à la France en le Directoire n'entendent rien au gouvernement
J,E.
soustrayant à l'alliance autrichienne (d'ailleurs, [.. . ]. J'ai goûté du commandement et je ne Jean Étèvenaux est historien et journaliste.
avant même que n'arrivât Bonaparte, il y avait saurais y renoncer », confiait-il à Miot de Il a publié plusieurs ouvrages, notamment un
des négociations pour une paix séparée entre Melito quelques jours plus tard à Turin. Mais Fouché (La Taillanderie, 1990), Les Grandes
Paris et Turin) ; Je général en chef lui-même il ne restera à Rastadt que du 26 novembre au Heures de Lyon (Perrin, 1992), Lyon 1793 (Hor-
ne considérait pas les Piémontais comme des 2 décembre, signant simplement une conven- vath, 1993). Il prépare actuellement plusieurs
Italiens. tion avec 1'Autriche sur les évacuations réci- travaux sur Napoléon.

1!1
MUSCADINS CONTRE SANS-CULOTTES

P
réfiguration des Camelots du roi et avaient organisé le mouvement, décident le
des « Rats noirs » d'après 1968, ils lendemain matin de fermer le Club des jaco-
sont jeunes, armés de forts gourdins bins. Ainsi disparut cette société qui , aux
et parfumés de musc, d'où le surnom de heures les plus féroces de la Révolution,
muscadins. Commis de bureau, clercs de avait présidé à ses destinées.
notaire, magasiniers , artisans ou étudiants, Dès le lendemain, des rapports de police
ils pourchassent les sans-culottes à coups de constataient qu 'il suffisait « d'avoir l' mr
bâton, en attendant les coups de sabre et les jacobin pour être apostrophé, insulté et
coups de fusil. même battu ». Désormais, le triomphe des
Dès la fin de la Terreur, ils surgissent jeunes muscadins va s'accentuer tandis que
dans Paris, tenant le haut du pavé, se distin- tutoiement et bonnet rouge disparaissent des
guent par une tenue recherchée et excen- usages.
trique. Les gravures de l'époque les repré- Ils obtiennent que les restes de Marat
sentent vêtus d'un habit vert bouteille ou soient retirés du Panthéon, où ils avaient été
jaune et ils ont soin de parer leur redingote solennellement transportés seulement quatre
d'un collet de velours noir - pour porter le mois auparavant. Ils réclament même que
deuil de Louis XVI - et de dix-sept boutons, son cercueil soit jeté à la voirie ou l'égout.
rappelant le petit prisonnier du Temple, Après avoir « démaratisé » le Panthéon, les
Louis XVII. muscadins réclament d'y faire porter le corps
Leur singulière habitude de· prononcia- de Charlotte Corday...
tion d'où la lettre « r » est absente leur vaut À la fin de floréal, J'effervescence est à
aussi Je surnom d'Incroyables et les Mer- son comble, et l'on va assister à l'affronte-
veilleuses répondent aux muscadins. La ment décisif entre les muscadins et ce qui
mode après le puritanisme en usage sous la
subsiste de la sans-culotterie. Les 1" et
Révolution est aux « nudités », et les belles
2 prairial (20-21 mai 1795), le tocsin sonne
amies des muscadins s'enveloppent de robes
dans les faubourgs et la populace se soulève.
très serrées qui ne cachent rien de leurs
« Ce soil; disent les femmes, les cravates des
charmes.
muscadins seront à bon marché. »
Ils se recrutent non parmi la noblesse
Les insurgés envahissent la Convention
mais dans la bourgeoisie, le monde des
et le député Féraud est abattu. Mais les sans-
lettres, de la boutique et des théâtres. Cette
culottes laisseront passer l'occasion de
jeunesse, que ses adversaires disent
reprendre le pouvoir.
« dorée », ne possède pas la richesse, mais
elle représente, par ses manières, la Dès le 4 prairial, l'Assemblée se ressaisit
recherche de son costume, l'opposé de la et envoie, non plus seulement les muscadins
sans-culotterie. Elle fait contraste, dit Hyde mais également les hommes de la garde
de Neuville « avec les façons grossières et la nationale pour s' opposer aux révoltés. Ceux-
saleté officielle du costume des jacobins ». ci étaient commandés par un Noir de Saint-
Un muscadin, gourdin au poing.
Après Thermidor, la Convention s'était Domingue, Guillaume Delorme. un colosse
employée à démanteler Je terrible comité de Les muscadins appuient de toutes leurs qui régnait sur les ouvriers des faubourgs et
Salut public, qui avait été J'organe moteur de forces les mesures prises contre les plus san- sur leurs femmes parmi lesquelles il s'était
la Teneur. L'influence passe désormais au glants des révolutionnaires. Ils applaudissent f01mé une SOI1e de harem.
comité de Sûreté générale, épuré des der- au jugement et à la condamnation de Fou- Menacés d'un bombardement, les sans-
niers robespierristes et composé exclusive- quier-Tin ville, de Carrier, bouJTeau de la culottes prennent peur, se rendent et livrent
ment de thermidoriens, qui devint Je maître Vendée, et de leurs complices. leurs canons et leurs canonniers, dont le
de la police. Les véritables chefs du gouver- Dans la rue, dans les cafés, au Palais- « nègre » Delorme, qui sera guillotiné le len-
nement sont ceux de la majorité nouvelle : Royal, les muscadins poursuivent les sans- demain. Ce sera la dernière insuJTection
Tallien, Féraud, Banas et Fréron. Ces ther- culottes, et des bagarres s'ensuivent, au populaire de la Révolution. C'était la fin des
midoriens ont besoin d'une sorte de milice cours desquelles ils ont presque toujours le jacobins.
pour s'opposer aux sans-culottes, encore dessus. Peu à peu, le pouvoir de la rue passe Restent les muscadins. Après les avoir
puissants, surtout dans les faubourgs. de leur côté. Le 19 brumaire an III utilisés, les profiteurs du Directoire se met-
C'est Fréron qui se charge de l'organiser (9 novembre 1794), armés de bâtons et de tent à les craindre, et un certain 13 vendé-
en puisant parmi les plus ardents et les plus sabres, ils attaquent les jacobins dans leur miaire an IV (5 octobre 1795) ils les feront
décidés des muscadins. Ils ne tardent pas à repaire de la rue Saint-Honoré. canonner par un petit général connu pour son
représenter une force d'environ deux ou trois Deux jours plus tard, ils récidivent. Fré- jacobinisme.
mille jeunes gens. ron et le comité de Sûreté générale, qui GUY CHAMBARLAC

Il
1 8 FRUCTIDOR AN v
~

Un coup d~Etat
républicain
PAR PIERRE BESSAND-MASSENET

Fructidor a valeur de symbole.


C'est l'histoire d'un coup d'État
ourdi par une minorité installée
contre une nouvelle majorité
issue des urnes. Comme on sait,
la volonté populaire est sacrée,
tout comme la légalité, pour
autant bien entendu qu'elles
conviennent à ceux qui ont décidé
d'en être les interprètes exclusifs,
de droit divin en quelque sorte.
Journée du18fructidor an V, 4 septembre 1797. La troupe pénètre dans la salle des Conseils pour
arrêter les députés. Les élections d' avri/1797 avaient amené une majorité de députés de droite dans les

Q
uand Robespierre, au 9-Thermidor,
conseils du Directoire, qui étirent Barthélémy à la place de Letourneur lors du renouvellement annuel
avait entraîné dans sa ruine ses amis
d'un des cinq directeurs. Le conflit entre la majorité parlementaire de droite et les trois directeurs de
jacobins, l'événement avait été le gauche, Barras, La Revellière, Reubell, s'aigrit au sujet des titulaires des ministères, les députés ayant
signal d'une joie délirante, universelle mais demandé le départ de ministres estimés trop jacobins et la majorité directoriale ayant riposté en
bientôt remplacée par la hantise confuse, renvoyant deux ministres qu'elle jugeait trop modérés. On se trouva alors devant une situation bloquée à
constante, de voir se renouveler tout ce qu'on laquelle la minorité trouva la solution du coup d'État.
avait enduré et exécré pendant près de deux
ans. Or le Directoire n'avait pas su ou voulu se poignée de fanatiques, s'indignait de cette cher le vice caché qui entretient la division
hausser au-dessus des vengeances et animosi- mauvaise foi persistante, officielle, qui consis- des Français. N'est-ce pas une chose inconve-
tés politiques, répudier l'hypocrisie et le secta- tait à ne reconnaître pour républicains, pour nante de se servir toujours de cette e"\]Jres-
risme jacobins ; il avait conservé dans ses patriotes, que les militants révolutionnaires, sion : les patriotes ? N'est-ce pas faire une
écrits, dans ses allocutions, cette terminologie les derniers fidèles de Robespierre, les anciens injure au peuple que de paraÎtre soupçonner
de 1793, dont le seul souvenir était insuppor- habitués des clubs. « C'est là et non ailleurs, qu'il existe dans son sein une classe distincte
table au public. La France, à l'exclusion d'tine écrit un journaliste parisien, qu'il faut cher- de citoyens qui seule mérite ce titre de

Il
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18 FRUCTIDOR AN V

HOCHE
OULE REVERS
patriotes ? Ne pourrait-on pas assurer au Cet avilissement progressif de la Révolu- DE LA MÉDAILLE
gouvernement que la grande majorité de la tion, amorcé en Thermidor avec la chute de
nation ne voudrait pas être patriote comme Robespierre, avait en effet duré cinq ans. Cinq
ceux qui prennent si exclusivement ce titre ? >> ans - alors que dans une correspondance datée
À force de dénoncer comme factieuse et de 1795 on relève déjà cette réflexion : << Les
de briser toute manifestation des idées libé- esprits se précipitaient en 1789 vers la Révo-
rales, antiterroristes et - dans ce sens - réac- lution, aujourd'hui, ils se précipiteraient vers
tionnaires, le Directoire avait fait le lit d'un un gouvernement qui la finit à toujours » (1 ).
néo-jacobinisme. Non sans stupeur, le pays C'est que la crise fatale du régime a été à deux
avait vu reparaître au conseil des Cinq-Cents reprises bloquée et suspendue par le recours à
une extrême gauche forte de plus de deux l'ultime ressource des révolutionnaires aux
cents députés. Ce qui s'était passé en 1793 abois: l'intervention de l'armée.
s'est reproduit aussitôt, du moins en cris, En octobre 1795, le 13 vendémiaire, alors
menaces et intimidations. Les clubs, malgré que les colonnes des Parisiens insurgés, scan-
l'interdiction prononcée contre eux, ont à nou- dalisés par les ultimes décrets de la Conven-
veau surgi, notamment en plein cœur de Paris, tion, convergeaient vers les Tuileries, c'est Mort de Hoche, 19 septembre 1797.
dans une salle voisine des Tuileries, où les l'artillerie cantonnée aux Sablons, près du bois
orateurs, croyant ressusciter Robespierre, exi- de Boulogne qui, amenée en hâte, avait balayé Quinze jours après Fructidor, Hoche, à
geaient des épurations, réclamaient des armes le Carrousel, les quais, la rue Saint-Honoré, et son quartier général de Wetzlar, mourait
pour les « patriotes », proposaient de rétablir fait place nette. Le rôle de Bonaparte en cette subitement dans des conditions qui, alors,
la loi des suspects, le Comité de salut public, affaire a été par la suite exagéré ; ce n'était parurent suspectes. Accès de phtisie
au besoin la guillotine, et de renouveler les encore qu'un petit général obscur, assez râpé galopante sans doute. Seulement voilà : il a
visites domiciliaires. « Notre nom est Jacobin , une altercation avec Barras, se brouille avec
et récemment destitué pour insubordination et
proclamait le député Destrem, notre société le Directoire à la veille d'un coup d'État,
opinions politiques trop avancées ; il prit tou-
quitte Paris, sachant trop de choses
est celle des jacobins, nous sommes et voulons tefois une part vigoureuse, efficace, au succès
évidemment, et quinze jours après il est
être jacobins. >> de la journée, mais ni plus ni moins que plu- mort. La réputation de Barras était
sieurs autres généraux ou officiers supérieurs détestable ; de là à parler de poison ...
Un système sur mesure républicains, Brune, Carteaux, Murat, Gardan- quoique à l'époque, comme le dit
ne, qui ne marchandèrent pas leur zèle. La plu- tranquillement Thibaudeau, ce ne fût pas le
Ces jacobins n'avaient pas craint non plus part des insurgés provenaient des classes genre ! De toute façon, cette disparition
d'accentuer le côté socialiste de leur doctrine moyennes ou aisées de la capitale ; ils laissè- délivrait Bonaparte d'un concurrent
et d'imposer un emprunt forcé sur les riches rent plusieurs centaines des leurs couchés sur éventuel, le plus sérieux de tous. Hoche,
- l'impôt en soi étant considéré comme un le pavé. Du moins la leçon fut-elle comprise, moins impulsif que Bonaparte, cavalier
« châtiment infligé à la fortune acquise ». Cet et la bourgeoisie copieusement étrillée rentra aimable et aimé des dames, masquait sous
emprunt était en fait un surcroît d'impôt ajouté sous terre, permettant ainsi à la Convention de les dehors d'une gravité précoce et le calme
à la contribution foncière. Mais les grosses se survivre à elle-même, puisque les deux tiers d'un beau visage aux traits réguliers un
fortunes réussirent à se volatiliser comme par des conventionnels prirent place d'autorité puissant fonds d'orgueil, où l'envie et la
enchantement pour n'être << qu'à peine écor- dans les assemblées législatives du Directoire jalousie avaient leur place. Il y a des lettres
nées >> , tandis que le poids de la taxe tombait et cinq d'entre eux formèrent le Directoire de Hoche dénonçant des camarades à Marat
lourdement sur les propriétaires fonciers et les proprement dit. en 1793, qui sont terribles pour sa
Le régime ainsi provisoirement sauvé réputation d'honnête homme. Ce grand
gens de moyenne et petite aisance.
soldat pouvait manifester une certaine forme
Résultat classique: l'argent a disparu. Cha- poursuiVIt tant bien que mal sa carrière
de générosité envers ses adversaires du
cun diminue sa dépense, annule ses com- jusqu'au printemps de 1797. De nouvelles
champ de bataille, mais il était aussi sans
mandes, les ouvriers n'ont plus d'ouvrage. << Il élections eurent lieu alors qui virent triompher
scrupules pour se débarrasser de collègues
faudra , conseillait un ironiste, qu'ils aillent en dans des proportions stupéfiantes, au-delà de qui l'irritaient ou dont la popularité risquait
demander aux clubs qui trouvent le remède à tout pronostic, des adversaires déclarés . du de gêner la sienne : le rude Kléber par
tout. >> Déconfiture qui aggrave encore la fanatisme révolutionnaire. Sur 216 conven- exemple, son propre lieutenant, qu'il ne
dégradation de l'esprit public. La commémora- tionnels sortants, une douzaine seulement craignit pas de signaler aux gens du
tion du 14-Juillet - quatre mois avant furent réélus ; soixante-six départements sur Directoire comme <<un de leurs plus
Brumaire- n'a été qu'une formalité sans écho. quatre-vingt-quatre avaient choisi pour dépu- redoutables ennemis "· Albert Duruy,
<< Après s'être passionné jusqu'à l'excès pour tés des candidats antijacobins. Ces nouveaux rappelant cette lettre de Hoche au Directoire,
la vie publique, on y est devenu absolument élus n'étaient pas tous nécessairement antiré- conclut : " On ne tombe jamais que du côté
indifférent ... >> Même dans les faubourgs pari- publicains ; mais, divisés entre eux, comme il où l'on penche, et quand un homme finit par
siens les plus portés jadis à la fermentation arrive à toute coalition spontanée issue d'un la délation, il est presque certain qu'il a
révolutionnaire, la parole jacobine a quasiment succès à 1' ampleur inattendue, ils finirent par commencé par l'envie. "
perdu tout effet. Bref, le retour des jacobins morceler leur majorité en autant de fractions P. B.-M.
aura été la médecine qui achève le patient. qu 'il peut y avoir de tendances jalouses et
RUCTIDOR AN V

UNCOMPLOTFORTÀPROPOS
Les éléments qui permirent le (Bonaparte conservant les originaux et
déclenchement des opérations menées les pièces annexes) mettaient
le 18-Fructidor au matin par le général officiellement en cause le général
Augereau étaient parvenus fin juin au Pichegru, placé grâce à son ami Carnot
Directoire, expédiés d'Italie par au poste hautement stratégique de
Bonaparte. président du conseil des Cinq-Cents.
Il s'agissait de la copie d'une partie De nombreuses pressions se sont
des révélations explosives du comte exercées sur le Directoire pour retarder
d'Antraigues qu'il venait de faire arrêter Ousqu'à la prise de pouvoir par Pichegru)
en Italie. Cet étonnant aventurier, agent la divulgation des pièces adressées de
secret du comte de Provence, Milan par Bonaparte. Celles mettant en
correspondait avec la haute émigration cause Pichegru ne furent publiées qu'au
et les cabinets européens. En décembre lendemain du 18-Fructidor, d'abord dans
1795, il avait recueilli à Venise les une version expurgée sous le titre de
confidences et une partie des archives Pièce trouvée à Venise (sic) dans te
du comte de Montgaillard qui s'était portefeuille d'Antraigues, et écrite
entremis six mois plus tôt dans une entièrement de sa main.
négociation entre le général Pichegru, Les armées françaises qui avaient
le prince de Condé et Wickham, l'agent largement pénétré en Suisse avaient
diplomatique anglais près la diète également mis la main sor des émigrés
helvétique. Mais alors que le comte et leurs papiers. Or les documents saisis
d'Antraigues fuyait fin mai 17971'avance confirmaient la collusion d'hommes
française en Italie, il avait été capturé à politiques et de militaires avec la
Trieste par le général Landrieux. Amené Le général Jean-Charles Pichegru (1761-1804) avait été Grande-Bretagne et l'Autriche. L'une de
sous bonne garde à Milan, il avait été répétiteur de mathématiques à l'école de Brienne, et Bonaparte ces découvertes (la correspondance du
traité avec égards par Bonaparte à la fut son élève. Simple soldat en 1780, sergent-major en 1789, général Klinlin), accablait Pichegru, et
demande de Joséphine et de la Pichegru fréquente le Club des jacobins de Besançon et en d'autres (les papiers Tinseau
comtesse d'Antraigues qui était alors la devient le président. Lors du passage du 3' bataillon du Gard à d'Amondans et d'Arthez), le général
plus célèbre cantatrice européenne. Besançon, il s'en fait élire lieutenant-colonel et part à sa tête Le Michaud d'Arçon, employé en l'an Il
Pour retrouver sa liberté, le comte vers le Rhin. Il est général de division en août 1793, et devient au Comité de salut public.
d'Antraigues reconnut l'existence d'une peu après commandant en chef de toute l'armée du Rhin. Passé Ces révélations présentaient un tel
conspiration royaliste à Paris et à l'armée du Nord au début de 1794, il conquiert la Hollande et danger que le général Moreau, ami de
s'empare de la flotte hollandaise bloquée dans les glaces au
authentifia les papiers trouvés dans son Pichegru, alors à la tête des armées
Texel. De passage à Paris au moment où éclate l'insurrection
portefeuille rouge, des pièces que républicaines qui avançaient en Suisse,
du 12-Germinal (l " avri/1795), il prend la tête des troupes de la
Bonaparte conserva par-devers lui. Convention et réprime les troubles avec énergie. De retour à retarda l'envoi à Paris de caisses de
Dans ces documents, on trouvailles l'armée du Rhin, il entre en pourparlers avec les royalistes. Le documents saisis par ses soldats.
noms de députés et de militaires connus Directoire, l'ayant appris, exige sa démission. Pichegru se fait Il renia cependant son ami dès le
pour leurs opinions républicaines. alors élire par le Jura au conseil des Cinq-Cents et se fait porter 19-Fructidor, afin d'éviter la déportation.
Bonaparte eut sans doute aussi à la présidence de l'Assemblée par la majorité royaliste. 11 est Les papiers adressés par Bonaparte,
connaissance (ou copie) d'un codicille proscrit après le coup d'État du 18-Fructidor et déporté en s'ajoutant aux aveux des membres de la
secret que Louis XVI, apprenant sa Guyane. Il s'en évade en 1798, rejoint Londres. Il prend part à " Manufacture "• sur l'imminence d'un
condamnation à mort, avait apposé sur son la conspiration de Cadoudal contre Bonaparte, vient secrète- coup d'État royaliste, avaient fourni à
ment à Paris, est dénoncé et arrêté. Emprisonné au Temple, il y
testament. Cette pièce dont Antraigues Reubell et La Reveillère le prétexte du
est retrouvé étranglé, le 5 avril1804.
avait mis l'original en lieu sûr était coup de force contre les Conseils.
particulièrement embarrassante pour le L'attitude de Barras, en cette
comte de Provence puisque son frère, au moment Sandrier des Pommelles, chef de la circonstance, avait été décisive.
de mourir, y exposait les raisons pour lesquelles " Manufacture » (organisation secrète royaliste) Se désolidarisant nettement de Carnot, il
il lui refusait la régence de principe qu'il confia et correspondant parisien du comte participa au comité clandestin formé par Reubell
en effet à Marie-Antoinette. Ce document que d'Antraigues, qu'elle abrita un temps chez elle et La Reveillère qui, s'appuyant sur le sabre
toutes les cours d'Europe, et surtout la Grande- dans son hôtel de la rue de Varennes. d'Augereau, permit aux " triumvirs » de
Bretagne, eussent voulu récupérer- également Bonaparte avait aussi trouvé sur Antraigues retrouver une majorité docile dans les Conseils.
le futur Louis XVIII qui en connaissait de nombreuses lettres originales établissant la OLIVIER BLANC
l'existence-, avait été remis par le roi martyr complicité de Pichegru avec des représentants Journaliste et historien, Olivier Blanc a publié
entre les mains de Malesherbes. Sur le point de la coalition royaliste (dont le fameux Fauche- Les espions de ta Révolution et de l'Empire
d'être arrêté, celui-ci l'avait confié à son amie Borel). (Perrin, 1995). Son prochain livre, à paraître en
madame Blondel, la tante d'Antraigues, qui fut Les révélations partielles émanant mars 1997, sera consacré aux Libertines, ou ta
arrêtée en mai 1794. Elle le transmit à temps à d'Antraigues dont le Directoire reçut copie recherche du bonheur au Siècle des lumières.

Il
1

18 FRUCTIDOR AN

méfiantes parmi des politiciens encore


novices. L'étourderie, l'excès de confiance des
uns furent aggravés par l'intransigeance des
autres, leur fanatisme à rebours, surtout sen-
sibles chez les catholiques militants qui ne
craignirent pas de provoquer par des manifes-
tations intempestives le vieil esprit laïque de la
Révolution et allumèrent ainsi une querelle
funeste à leur cause. Le gouvernement lui-
même s'était scindé en deux clans : plusieurs
ministres, deux directeurs même sur les cinq
qui composaient le Directoire, inclinaient à
pactiser avec les éléments les plus solides de
la nouvelle majorité, dans la mesure où ils
s'accordaient avec eux sur un point : éliminer
des institutions toutes les séquelles du jacobi-
nisme. Les trois autres directeurs, se jugeant
menacés et la République avec eux, du moins
la forme de la République qu'ils entendaient
perpétuer, estimèrent que l'heure était de nou-
veau venue de protéger le régime contre le
pays et de répliquer victorieusement aux choix
suspects du collège électoral. Seulement, faute
de pouvoir s'appuyer sur l'opinion publique, il
leur fallut encore recourir au même expédient
qu'en Vendémiaire: le coup d'État militaire.

Hoche est éliminé

Le véritable patron du Directoire était Investissement des Tuileries par les troupes d'Augereau qui forcent la grille du Pont-Tournant et
alors Barras, homme d'argent et de plaisir, qui désarment la garde du Corps législatif.
n'avait jamais considéré dans toutes les cir-
constances de la Révolution que le moyen Hoche, ayant fait prématurément avancer ses parvenaient à instituer, à la place du chaos
d'avancer ses affaires, tantôt jacobin pronon- régiments à proximité de la capitale, la révolutionnaire, un gouvernement durable,
cé, tantôt violent réacteur, immoral et scep- manœuvre fut éventée, dénoncée bruyamment pacificateur, libéré de toute hypothèque jaco-
tique jusque dans la moelle des os, disant de par les adversaires du Directoire, et Hoche dut bine, ralliant enfin la presque totalité des Fran-
lui-même avec son flegme impayable : « Les être désavoué et renvoyé, assez amer, à son çais, c'était la porte fermée à ses ambitions
temps de guerre civile ne sont pas des temps quartier général. personnelles. Il voulait bien chasser un jour les
de morale ! » Barras se mit donc en quête du révolutionnaires et clore la Révolution, mais
général qu 'il lui fallait pour purger le corps Augereau, que ce fût à son profit. Bourrienne a expliqué
législatif de toute opposition malséante. Deux en termes limpides ce que furent alors les réac-
un sabreur émérite tions de Bonaparte : « Il pensait d'abord à
grands soldats étaient en mesure de remplir cet
office : Hoche, qui venait de rejeter l'ennemi lui-même ... >> Soutenir le Directoire, c'était
au-delà du Rhin et d'installer son quartier Bonaparte, lui, dans son palais de Milan « défendre son propre avenir en protégeant un
général en pleine Prusse rhénane ; Bonaparte, ou sa résidence de Monbello, se conduisait régime qui n'avait pour lui d'autre justifica-
qui avait en quelques semaines conquis 1'Italie déjà en conquérant qui agit, parle, traite pour tion que de lui garder la place jusqu'à son
du Nord jusqu'à l'Adriatique. Rival de gloire son propre compte, administre à sa guise les retour >> . Il n'épargna donc pas les manifesta-
de Bonaparte, Hoche ne se souciait pas de peuples qu'il a vaincus ou libérés et leur impo- tions oratoires, « fulminant des outrages, du
laisser le proconsul de l'Italie, seul, plus en se ses lois. Parlant des directeurs, il disait, bavardage et des fanfaronnades » contre les
vue que n'importe lequel des autres généraux dans son jargon où le français et 1' italien « factieux » qui déshonoraient la représenta-
de la République, recueillir toutes les chances s'entrechoquaient bizarrement : « Je leur fais tion nationale et mettaient la République en
qui pouvaient découler de si grandes circons- peur et besoin. » Seulement il mesurait péril, les menaçant de repasser les Alpes pour
tances. Appelé à Paris, Hoche vit Barras, se 1'importance des événements survenus à Paris, les mettre au pas. « Ce jeune homme, disait
mit d'accord avec lui. « Nous sommes conve- il comprenait que la France était à la croisée Mallet, veut du fra cas, des honneurs et un
nus, écrira Barras, que son armée se pronon- des chemins et que cette crise pouvait orienter rôle ... » Mais il ne se souciait pas de participer
cera. » Le mot a une curieuse consonance le cours de l'histoire pour de longues années. en personne à cette petite guerre d'avocats et
avec celui de « pronunciamiento >> . Mais Si les partis modérés arrivaient à leurs fins et de journalistes qui mettaient Paris en ébulli-

Il
RUCTIDOR AN V

LES HOMMES
DE LA RÉVOLUTION
Le jacobinisme exulta. On vit dans l'escor-
C'est le cas de le dire, comme Béranger : te d'Augereau cavalcader des personnages
«Hommes noirs, d'où sortez-vous ? "Car si dont les figures évoquaient les heures les plus
quelques-uns des premiers révolutionnaires sinistres des années passées. Une fois encore,
et des plus actifs, tels Mirabeau, Laclos ou la victoire était restée aux gens de la Révolu-
Barère, appartenaient, par tempérament et
tion ; mais ils l'avaient payée d'un prix qui
par l'esprit au dernier tiers du XVIII' siècle, le
leur serait fatal. Victoire si l'on veut, mais vic-
plus grand nombre était composé de gens de
toire mortelle. On n'invite pas impunément les
robe, de beaux parleurs et d'hommes
militaires à prendre parti dans les affaires
d'affaires, formés à l'idéologie
encyclopédique, adhérents à ce qu'on
"' publiques et à résoudre, tambour battant, les
appelait « les nouveautés "• membres de
c conflits d'opinion. Déjà, dans un article écrit
sociétés de pensée, et d'une ambition peu après Vendémiaire, Rœderer, qui sera l'un
supérieure à leurs moyens. C'est leur état
Augereau (1757-1816). Bonaparte, qui ne des complices de Bonaparte, avait averti le
souhaitait pas participer en personne au coup gouvernement que sa situation à l'égard des
d'esprit qu'il s'agit de présenter : une
d'État ourdi par la gauche du Directoire, lui avait généraux était tout à fait changée ; que ceux-ci
extrême suffisance, un besoin d'échafauder
délégué l'un de ses lieutenants, sabreur émérite, dépendaient moins de lui qu'il n'avait lui-
des systèmes destinés à remplacer ce qui
parfait soudard et jacobin bon teint, le pittoresque
était et à reprendre la société par la base en même besoin d'eux ; et qu'un gouvernement
Augereau. Avec son grand plumet, ses bottes
la débarrassant des " chimères , religieuses, rouges brodées d'or et ses doigts chargés de ne doit jamais dépendre de la moralité de ses
en supprimant les privilèges de la noblesse, brillants, ce colosse fit sensation. Il exécuta la agents. « En dépendre, c'est être sous leur
les derniers vestiges de la féodalité, en besogne sans états d'âme. Devenu empereur, autorité ; et même s'y trop confier, c'est la
substituant au régime monarchique celui des Napoléon en fit un maréchal. corrompre. D'ailleurs, il est des dangers qu'il
assemblées en permanence, en restituant au faut prévoir et non attendre, et dont il n'est
" peuple , les droits dont on l'avait frustré au tion, ni de prêter lui-même la main aux plus temps de parler quand ils sont présents. »
cours des âges et qui lui appartenaient. besognes d' un régime non moins décrié que Après Fructidor, ce fut pire ; car cette fois, les
Ici première scission, d'où devait sortir la chancelant. Il fit choix, pour l'opération proje- révolutionnaires avaient en quelque sorte
division rapide des Girondins et des tée par Barras, d'un de ses lieutenants, sabreur « pris par la main les généraux pour leur faire
Montagnards, des modérés et des extrêmes, émérite, parfait soudard, au poumon sonore, franchir cette frontière idéale de la liberté
scission qui, après quatre-vingts ans, se ancien maître d'armes, le pittoresque Auge- civile, ce Rubicon, qui, comme dans la Répu·
retrouvera dans celle, intra-démocratique,
reau. Ce colosse, avec son grand plumet, ses blique romaine, retenait les légions loin du
des opportunistes et des radicaux. D'un côté,
bottes de maroquin rouge brodées d'or et les Forum, et les avaient introduits, l'arme au
les réformateurs par étapes. De l'autre, les
doigts chargés de brillants, fit sensation. poing, dans le Sénat». L'exemple était donné,
réformateurs d'un seul coup.
« Quel fier brigand ' » s'écria l'un des direc- la besogne de curetage politique ordonnée à un
Il y a un style révolutionnaire comme il y
teurs, ébahi. général ne pouvait manquer d'offrir à d'autres
a un tempérament révolutionnaire,
caractérisé par un mélange de menaces et
un sujet de réflexions personnelles et de les
d'adjurations larmoyantes, style qui se Une victoire inciter à comparer leur puissance avec celle
retrouve dans les documents publics empoisonnée d'un régime dont ils étaient le seul rempart.
comme dans les correspondances privées, Et, par un fatal retour des choses, les coups
où le mot de« vertu , revient à chaque ligne, Dans la nuit du 17 au 18 fructidor d'État confiés aux soins de l'armée allaient
et qui sue l'hypocrisie... (3-4 septembre 1797), le fier brigand fit inves- contribuer à familiariser les Français avec
À côté des primaires et se mêlant à eux, tir par ses troupes les Tuileries et occuper les l'idée que« la Révolution finirait par un mili-
il y eut aussi les ratés de la littérature, du salles des assemblées législatives ; au fur et à taire ». Ainsi les révolutionnaires avaient-ils
barreau, de la bohème, les " n·eveux , ou mesure que les députés non conformistes sur- eux-mêmes scellé leur sort et, simultanément,
" arrière-neveux de Rameau "• aspirant à venaient, ils étaient pris comme dans une sou- celui de la Première République, compromise
n'importe quel emploi, puis s'en dégoûtant et ricière, appréhendés, puis conduits en prison, et confondue avec eux.
en cherchant un autre, et finalement La morale y trouve presque son compte. Car
d'où la plupart devaient être ensuite expédiés à
échouant dans une bureaucratie criminelle on ne peut à la fois condamner Brumaire et jus-
Cayenne. Le président du conseil des Cinq-
comme la Sûreté générale, ou simplement tifier Fructidor. Le césarisme est sorti de Fructi-
Cents n'eut que le temps de dicter aux secré-
administrative, branlante et fictive. Car la dor, et c'est le jacobinisme qui l'a enfanté.
taires cette suprême phrase : « Le conseil est
paresse et l'impéritie professionnelle jouèrent P. B.-M.
dissous par la force armée », et fut jeté à bas
leur rôle dans le grand bouleversement Pierre Bessand-Massenet était un de ces
politique et social de 1789. Ne pas faire ce
de son fauteuil. Au Luxembourg, l'un des
rares historiens qui savent concilier la qualité de
que l'on a à faire, ou le faire faire par un autre,
deux directeurs suspects d'intelligence avec
l'érudition, l'élégance du style et la sûreté du
fit partie de l'Évangile des Droits de l'homme. les « factieux » fut arrêté dans son lit ; l'autre jugement. Il a publié plusieurs ouvrages sur la
LÉON DAUDET se sauva de justesse par le jardin. Comme un Révolution, le Consulat et l'Empire, ainsi qu'une
Deux idoles sanguinaires, des députés encadré par les soldats protestait histoire du 18-Brumaire.
la Révolution et son fils Bonaparte. au nom de la loi, un officier lui répondit : « La
Albin Michel, 1939. loi, c'est le sabre. » Réplique qui ne devait pas 1. Mallet du Pan, Correspondance, 6 septembre
être perdue. 1795, 1, 298.

Ill
PORTRAIT D~UN JEUNE AMBITIEUX
e général Bonaparte, en [Link] ~a diacre en Corse, c'est lui qui m'a élevé. En

L nomination, écrivit au D1rect01re


pour lui en faire compliment, et
m'adressa à cette occasion une lettre fort
Corse, vous savez qu' être archidiacre, c'est
comme d'être évêque en France. » Nous ren-
trâmes bientôt dans le salon qui s'était rem-
obligeante. À dater de cette époque, une cor- pli, et il dit à haute voix : « Citoyens, je suis
respondance suivie s'établit entre lui et moi. sensible à l'empressement que vous me mon-
Je trouvais dans ce jeune vainqueur, dans ce trez. J'ai fait de mon mieux la guerre, et de
qu 'il faisait, disait ou écrivait, quelque chose mon mieux la paix. C'est au Directoire à
d'assez nouveau, d'assez fort, d'assez habile ~ savoir en profite!; pour le bonheur et la pros-
et d'assez entreprenant pour attacher à son ~ périté de la République. » Puis nous allâmes
génie de grandes espérances. Au bout de 15 ensemble au Directoire.
quelques semaines, il signa le traité de Cam- Le Directoire projetait alors une expédi-
poformio (17 octobre 1797). tion en Irlande. ( ... ) On voulut alors en don-
De son côté, 1' Angleterre avait envoyé ner le commandement au général Bonaparte,
en France un plénipotentiaire pour y parler auquel cela ne convenait sous aucun rapport.
de paix ; mais cette démarche n'était pas sin- Il ne pensait pas davantage à se faire un
cère. ( ... ) établissement en Égypte, ni en général dans
Telle était, au-dehors, la situation de la aucun pays qu 'il aurait conquis à la tête
France quand j'entrai dans le ministère. Le 16 juillet 1797, par l'entremise de madame d'une a1mée française . Il ne se flattait pas
Au-dedans, un parti travaillait à changer de Staël et grâce à Barras, Talleyran1 est nommé encore que cette armée consentît à n'avoir
l'ordre de choses existant, pour y substituer ministre des Relations extérieures. A cette date, vaincu que pour lui, et lui laissât prendre une
Bonaparte, vainqueur en italie, se trouve à Milan. couronne, ou la lui mît sur la tête. Mais
quoi ? C'est ce qu 'on n'a jamais su et ce
qu'on ne pourra jamais savoir. Car ce parti, qu'elle servît à le mettre en position d'appa-
nir en France, à moins d'un concours d'évé- raître aux chrétiens d'Orient et à tous les
peu nombreux, était composé de républi- nements qui ne pouvait alors être regardé
cains, de constituants et de conventionnels, Grecs comme un libérateur prêt à briser leurs
comme prochain, ni même comme probable. fers , c'était là tout ce qu 'il demanderait
qui pouvaient être réunis par des haines, Après avoir signé à Campoformio la
mais qui, certainement, ne pouvaient l'être d'elle, comptant pour le reste sur le nombre,
paix avec 1'Autriche, il vint à ~aris proposer l'énergie et la reconnaissance de ces mêmes
par aucun projet. au Directoire la conquête de l'Egypte.
Ce qui se montra avec évidence, c'était Grecs, et surtout, sur des chances imprévues.
Le soir de son arrivée à Paris, Bonaparte De telles espérances, s'il les eût laissé
la faiblesse de ce parti, qui fut renversé d'un m'envoya un aide de camp pour me deman-
souffle, et dont les chefs véritables ou pré- apercevoir, n'auraient pas été propres à faire
der à quelle heure il pourrait me voir. Je réussir sa négociation auprès du Directoire.
tendus furent, dans l'espace de quelques répondis que je 1'attendais ; il se fit annoncer
heures, saisis pour la plupart, accusés, Aussi ne paraissait-il occupé que des intérêts
pour le lendemain à onze heures du matin. Je de la France. Il montrait l'Égypte comme
condamnés, sans être entendus, et transpor- le fis dire à madame de Staël, qui, à dix une colonie valant, à elle seule, toutes celles
tés à Cayenne, par ce que l'on appelait alors heures, était dans mon salon. Il y avait aussi que la France avait perdues, et comme un
une loi. quelques autres personnes que la curiosité y point d'où l'on pouvait porter de grands
La guerre civile continuait à désoler les avait amenées. Je me rappelle que Bougain- coups à la puissance des Anglais dans 1'Inde.
campagnes de 1'Ouest, car les républicains ville s'y trouvait. On annonça le général, Cependant, la fougue de son imagination et
étaient maîtres de presque toutes les villes. j'allai au-devant de lui. En traversant le sa loquacité naturelle l'emportaient hors de
Cette guerre ( ... ) était maintenue alors dans salon, je lui nommai madame de Staël à toute prudence.
des limites hors desquelles on essayait en vain laquelle il fit peu d'attention ; il ne remarqua Mais il paraissait si utile au Directoire de
de l'étendre. Elle était devenue pour le gou- que Bougainville à qui il dit quelques mots se débarrasser d' un homme qui lui faisait
vernement plus importune que dangereuse. obligeants. ombrage, et qu 'il n'était pas en mesure de
Le jeune général Bonaparte, qui, depuis Au premier abord, il me parut avoir une contenir, qu 'il finit par céder aux inst~nces
deux années, occupait avec tant d'éclat la figure charmante ; vingt batailles gagnées de Bonaparte, ordonna l'expédition d'Egyp-
scène du monde, ne voulait pas aller se vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à te, lui en donna le commandement, et prépa-
perdre dans la foule des simples généraux. Il de la pâleur, et à une sorte d'épuisement ! ra ainsi les événements qu 'il avait le plus à
voulait tenir en haleine la renommée, et Nous entrâmes dans mon cabinet. Cette pre- cœur de prévenir.
continuer d'attirer sur lui les regards. Il mière conversation fut, de sa part, toute de TALLEYRAND
redoutait d'ailleurs une situation où il serait confiance. Sans trop de transition, il me dit :
sans défense contre les dangers qui naîtraient « vous êtes neveu de l'archevêque de Reims, Extraits des Mémoires de Talleyrand,
de sa gloire même. Assez ambitieux pour qui est auprès de Louis XVIfl » Ue remarquai l'époque napoléonienne, présentées par Jean
désirer le rang suprême, il n'était pas assez qu 'alors il ne dit point du comte de Lille). Et Tulard. Imprimerie nationale, Les Acteurs de
aveugle pour croire à la possibilité d'y pan'e- il ajouta : « J'ai aussi un oncle qui est archi- l'histoire, Paris, 1996.

Il
UNE EUROPE TROP PETITE POUR SON AMBITION

La campagne ~

d->Egypte
PAR JEAN-JOËL BRÉGEON

Tout avait bien débuté. L'ar-


mada française parvint en Égypte
sans rencontrer les Anglais. Nel-
son se vengea devant Aboukir.
Privés de flotte, Bonaparte et son
armée se trouvaient prisonniers
des sables. La véritable aventure
commençait.

U
n peu trop souvent, l'expédition
d'Égypte se réduit à quelques images
qui participent à la légende dorée mais
aussi à la légende noire de Bonaparte. Il y a
d'abord le choc entre les Français, disposés en
carré, et la flamboyante cavalerie mamelouke
<< au pied des pyramides » ; c'est ensuite le
désastre d'Aboukir et le sacrifice de Du petit-
Thouars et autres Casabianca, père et fils. Un
peu plus tard, Bonaparte, empêtré en Palestine,
touche les pestiférés de Jaffa. Gros a magnifié
le geste, authentique, mais qui n'abolit pas Le JO mars 1798, Bonaparte embarque à Toulon pour l'Égypte avec 13 vaisseaux de ligne,
l'ordre formel d'euthanasie donné par le même 15 frégates et 280 transports, 36 000 hommes, une pléiade de généraux et de savants.
Bonaparte. Enfin, 1'on ne peut faire l'économie
de la folle aventure de la pierre de Rosette,
avec sa triple inscription, arrachée au sable par rion d'Égypte. Mais il faut bien la dépasser lait lui porter un coup fatal et frapper en Égyp-
le capitaine Bouchard puis confisquée par les pour mieux la restituer dans sa complexité et te pour mieux ruiner son grand commerce, sa
Anglais qui 1'exposeront à Londres. ses contradictions. Sur ses origines, on a long- position en Méditerranée, ses communications
L'imagerie a sa place et doit la conserver temps cru que tout avait été dit. La France vers l'Inde; le Directoire avait hâte d'éloigner
dans cette aventure singulière que fut l'expédi- n'avait plus qu ' un ennemi , l'Angleterre ; il fa!- le plus glorieux de ses généraux, une forte tête

Il
LA CAMPAGNE D'ÉGYPT

politique qui avait la démonstration de sa fré-


nétique ambition en Italie ; l'intéressé lui-
même ne croyait plus tout à fait en son étoile
politique ; pris d'un vertige « romantique », il
trouvait l'Europe trop petite et l'Orient assez
grand pour épuiser sa démesure.
Tout cela étant dit, il ne reste plus qu 'à
décréter que l'expédition d'Égypte était inévi-
table. Cette manière téléonomique de manipu-
ler la matière historique à ses limites qu'une
historiographie plus scrupuleuse se doit de
mettre à mal. Il faut d'abord se dire que
l'Égypte n'était pas le maillon vital de l' impé-
rialisme britannique. Si le Directoire s'est
tourné vers l'Égypte, c'est faute de mieux
parce qu'il était incapable de l'assaillir par :s w;~:~tll~-~~!!~~~
l'Irlande, l'invasion confiée à Hoche ayant fait d v:· D fi t
Bonaparte était accompagné en Égypte de trente-cinq savants et artiste~ ont zvant enon, u ur
long feu. Quant au choix de Bonaparte, il se fit directeur général des Musées impériaux, qui, au bruit du canon et de. lafuszllade, pr~mena ,son ~r~~on
avec d'infinies arrière-pensées mais se réalisa léger sur les feuilles de son album, ce qui lui permit au retour [Link] textes et desszns: L ExpeditiOn
à la demande expresse du général qui ne d'Égypte, d'où est extrait ce croquis des savants mesurant le Sphznx.
voyait rien de mieux à faire. ,..----------------~
C'est presque compulsivement qu'il s'est
Ce qui a particulièrement séduit Bonapar-
tout de suite passionné pour cette nouvelle L'INSTITUT
te, c'est la complexité et la difficulté technique
aventure. En quelques semaines, il s'est infor-
mé, a tout lu, défini ses objectifs et constitué
du projet. Il voulait et obtint de gros moyens. D'ÉGYPTE
La marine en miettes de la Révolution rassem-
son équipe avec cette inimitable rapidité
bla ses restes qui étaient encore fort beaux, Membre de l'Institut, Bonaparte s'est lié
d'exécution et cette justesse dans les choix qui
13 vaisseaux de ligne, 15 frégates , bricks et avec Gaspard Monge et Claude-Louis
sont la marque de son génie. Il a étudié les
avisos et pas moins de 280 transports. Un Berthollet, les deux sommités scientifiques
vieux rapports de la diplomatie française, sous
corps expéditionnaire de 36 000 hommes de l'époque révolutionnaire. li leur a
Choiseul et Vergennes, qui concluaient déjà à
(contre 10 000 pour celui de Rochambeau), demandé de recruter de jeunes scientifiques
l'intérêt et encore plus à la facilité de conqué-
des vétérans et un encadrement prestigieux. désireux d'enquêter, de toutes les manières,
rir l'Égypte. En 1778, un aventurier, le baron
Toute la gloire de l'Empire, une incroyable sur un pays qui reste presque totalement
de Tot!, avait rapporté un rapport édifiant
litanie, Bertrand, Berthier, Davout, Desaix, inconnu. Les candidats viennent des
conforté par celui du capitaine Lazowski
Dumas, Duroc, Kléber, Lassalle, Marmont, grandes écoles et sont surtout des élèves
presque vingt ans plus tard. À les suivre, rien
Murat... Mais le_ plus surprenant c'est ingénieurs mais il y a aussi des botanistes,
de plus aisé que la conquête de cette terre otto-
l'escouade de civils qui accompagne l'armée, des astronomes, des zoologistes,
mane abandonnée par le sultan à une c~ste de
cette << commission scientifique » forte de deux des linguistes, des imprimeurs.
guerriers caucasiens, les mamelouks. L'Egypte
centaines d'antiquaires, d'érudits, d' ingénieurs Au Caire, Bonaparte fonde l'Institut
des fellahs et du limon gémissait sous leur
recrutés par Monge. d'Égypte et le charge de donner l'impulsion
férule ; victime d'avanies répétées, le com-
Jusqu'au bout le secret fut maintenu. et de coordonner les travaux.
merce se réduisait à rien. Les mamelouks eux-
Embarqués à Toulon, les hommes ne syrent Des programmes sont fixés. Tout est objet
mêmes n'avaient rien de bien féroce : engon-
qu 'au dernier moment qu'ils allaient en Egyp- de rapports. Ils nourrissent la Description de
cés dans un mode de vie sybarite, ils avaient
te. Partie le 10 mars 1798, la flotte prit Malte l'Égypte en vingt-deux volumes qui
beaucoup décliné.
au passage. La place, toujours aux mains de commenceront à paraître en 1802. Une
l'Ordre, tomba comme un fruit mûr, on y laissa somme encyclopédique qui reste la
Des généraux 4 000 hommes en garnison. Par une chance référence obligée des chercheurs.
et des savants incroyable, la lente et fragile armada échappa Trois hommes se détachent dans cet
à la vigilance de Nelson et se présenta devant aréopage : le général Caffarelli du Falga,
La conquête déclarée facile, son intérêt Alexandrie le 1" juillet. Le débarquement se artilleur, mathématicien et physicien ;
pouvait paraître un peu mince. Que feraient les passa bien mais la chaleur et le désert faillirent prodigieux d'activités malgré son invalidité,
Français en Égypte? S'y établiraient-ils dura- transformer la promenade de santé annoncée Nicolas Conté, maître-jacques de
blement ? Chercheraient-ils à la coloniser ? en cauchemar. Les deux beys mamelouks, l'expédition qui invente tout à partir de rien ;
Les ambitions coloniales étaient passées de Ibrahim et Mourad, battus aux Pyramides, Le et Vivant Denon qui se lance à la découverte
mode et il n'existait pas de « parti colonial » Caire se laissa prendre dans l'indifférence de des monuments de la Haute-Égypte au
capable d'encourager, de financer et de popu- ses habitants. Seuls les coptes, impatients de risque de sa vie.
lariser une pareille entreprise. En fait , on irait se libérer du joug musulman, manifestèrent J .•J. B.
en Égypte mais pour la suite .. . 1' intention de collaborer.

1!1
AMPAGNE D'ÉGYPTE

Alors que Bonaparte et ses officiers pre- Dès juillet, les Anglais débarquèrent dans
naient leurs quartiers dans les palais mame- le delta une deuxième armée turque. Bonapar-
louks, Nelson surprit Villeneuve à Aboukir et te la tailla en pièces, tout près d'Aboukir. Ce
infligea aux marins français une défaite irré- qui tombait à pic pour faire oublier l'autre
médiable. Le général Caffarelli du Falga y per- Aboukir ! Mais le rêve oriental de Bonaparte
dit tous ses équipements scientifiques et les tourna court lorsqu'il reçut des rapports qui
officiers supérieurs leurs réserves de cognac et avaient franchi le blocus, lui narrant quelle
de bourgogne. Bonaparte déclara que, politique menait le Directoire et à quelles
contraints de rester en Égypte, prisonniers de défaites en Allemagne et en Italie avait
leur conquête et pareils à des naufragés, les conduit l'aventurisme de ces politiciens. Il
Français s'y installeraient et, s' il le fallait, se n'eut pas l'ombre d'une hésitation : il décida
feraient musulmans ! Pour achever la conquête, de quitter 1'Égypte avec juste une poignée de
Desaix partit en Haute-Égypte pour y fidèles. Sachant qu ' il n'aurait pas l'aval des
pourchasser les débris de l'armée mamelouke. officiers supérieurs qui n'étaient pas de sa
Avec détermination et enthousiasme, Bonaparte coterie, il leur joua ce tour pendable mais lais-
s'occupait de tout, tel un proconsul ou un vice- sa les clés de 1'Égypte au plus vaillant d'entre-
Bonaparte musulman et consul. << Tout ce eux : Kléber.
roi. En fait, son souci venait d'Asie. Soutenus
qu'il disait sur Mahomet, sur l'islam, sur le
Coran, il en riait lui-même, mais il désirait que par la logistique anglaise, les Turcs descen-
cela fût répété ... >>(Bourrienne). daient vers 1'Égypte, par la Syrie. Il partit à Début de l'égyptologie
leur rencontre, parcourut la Terre sainte,
renouant, lui et ses mécréants de soldats, avec Cette désertion mit 1'Alsacien dans une
BONAPARTE les prouesses des croisés. Mais à Saint-Jean- rage qu'il lui fallut rentrer. L'essentiel était de
FACE À L'ISLAM ct' Acre, il conduisit le siège de façon détes- sauver le corps expéditionnaire. Kléber avait
table. Au point que le tyranneau local, l'étoffe pour le faire et encore les moyens, mais
En débarquant en Égypte, les Français
ai-Jazzâr, bien secondé par ses conseillers pas la fibre coloniale. Il ne put jouir de son
prétendaient y répandre les "immortels
militaires anglais et émigrés (Phelippeaux), le admirable victoire d'Héliopolis sur les 40 000
principes de 89 "· Mais la population ne
tint en échec. La peste s'en mêlant, il fallut hommes du Grand Vizir (20 mars 1800) car il
voulut rien entendre. Ayant constitué un rentrer, sévèrement étrillé. fut poignardé par Sylayman 1'Alepin.
gouvernement à sa dévotion, une dizaine de
cheikhs réunis dans un "diwan "•
Bonaparte chercha à les séduire. Il accepta
quelques joutes théologiques avec les
"ulama" d'Al-Azhar, gardiens de
l'orthodoxie. Quand il leur demanda de
rendre une sentence invitant les musulmans
à lui prêter serment d'obéissance, les
" ulama " lui conseillèrent de se faire
musulman ... "Alors 100 000 Égyptiens et
100 000 Arabes viendront de l'Arabie, de
Médine, de La Mecque se ranger autour de
vous. Conduits et disciplinés à votre
manière, vous conquerrez l'Orient, vous
rétablirez dans toute sa gloire la patrie du
Prophète."
Puis on passa aux modalités pratiques,
circoncision et interdits alimentaires. Les
" ulama " proposèrent une dispense pour
les convertis à condition qu'ils donnent un
cinquième de leurs revenus aux veuves
pieuses. Mais on resta là, toutes ces
manœuvres obéissant à une subtile
rhétorique destinée dans les deux camps à
gagner du temps. Seul, le général Menou
crut bien faire en se convertissant à l'islam.
Il fut la risée de l'armée. Après avoir écrasé les mamelouks au pied des Pyramides, le 21 juillet 1798, Bonaparte s'empare du
J.-J. B. Caire une semaine plus tard. Mais après la destruction de la flotte à Aboukir, il sera prisonnier de sa
propre conquête.

1!1
LA CAMPAGNE D'ÉGYPT

ALLAH EST GRAND


L'expédition d'Égypte, cette aventure
combien malencontreuse mais fabuleuse
pour l'époque, n'avait pas moins contribué à
frapper étrangement les esprits, en évoquant
les rêves d'Alexandre." Des lettres datées
du Caire, des ordres qui partaient
d'Alexandrie pour atteindre aux ruines de
Thèbes, vers les confins du royaume de
Saba, accroissaient la réputation d'un
homme qu'on ne voyait plus mais qui
semblait de loin un phénomène
extraordinaire. " Quittant Toulon, Bonaparte
avait déclaré que l'avenir du monde se
déciderait sur le Nil et, pour mieux signifier
que la gloire des armes sous sa conduite
devait servir au progrès des lumières, il
avait, comme on sait, embarqué avec son
armée tout un état-major civil et scientifique
prélevé parmi ses collègues de l'Institut,
archéologues, antiquaires, physiciens,
naturalistes, numismates, minéralogistes,
et aussi des artistes peintres et des
littérateurs. On avait connu de lui des
proclamations dictées au bord du désert et
signées bravement : Bonaparte, général en
chef et membre de l'Institut. Ajoutez à cela
l'incroyable charlatanisme qu'il avait déployé
dans ses rapports avec l'élite indigène,
musulmane, avec les muftis et les ulémas,
Assassinat de Kléber, au Caire, le 14 juin 1800. Ayant servi tout jeune dans l'armée autrichienne, il
s'est engagé dans la garde nationale de Belfort en 1789. S'étant distingué au siège de Mayence, nommé affectant de garder le Coran sur sa table de
général de brigade, il est envoyé contre son gré en Vendée en 1793, puis à l'armée du Nord où il s'illustre chevet, comme si, désireux de s'instruire lui-
à la tête de l'armée de Sambre et Meuse. Il participe à l'expédition d'Égypte au cours de hlquelle il est même dans leur religion, il ne repoussait pas
grièvement blessé (prise d'Alexandrie). Quittant chlndestinement l'Égypte, Bonaparte lui abandonne le l'idée de convertir son armée à l'islam.
commandement en chef après lui avoir fixé un rendez-vous auquel il ne se rendit pas. Ayant écrasé les " Nous ne sommes plus, leur annonçait-il, de
Turcs à Héliopolis et repris Le Caire en révolte, Kléber est poignardé par un jeune Syrien. Il était consi- ces infidèles des temps barbares qui
déré comme l'un des meilleurs généraux de Ùl Révolution. venaient combattre votre foi : nous la
reconnaissons sublime!" Et il promettait
Son successeur, pris à l'ancienneté, Menou Chateaubriand, Nerval, Flaubert allèrent en d'édifier en moins d'un an une mosquée où
était un curieux personnage. Un ci-devant Égypte et magnifièrent l'épopée, en recueillant toutes ses troupes tiendraient à l'aise.
passé à la République, presque obèse, très peu ses traces avec une dévotion débordante. Les Constamment il avait eu recours aux formes
guerrier mais bon administrateur et colonial saint-simoniens, Lesseps partirent en Égypte du langage oriental pour se faire mieux
convaincu. Il s'était converti à l'islam pour en n'oubliant pas que Bonaparte avait le projet entendre de ses interlocuteurs. Le soir, il
épouser une descendante du Prophète (!). de repercer l'isthme. Jusque dans les années s'appliquait "à faire de la théologie avec les
Impatients de rentrer en France, les officiers et 1880, il y eut une envie persistante d'Égypte beys, à leur dire qu'il n'y avait que le Dieu de
la troupe le détestaient. Menou se laissa enfer- française et puis, on la troqua contre la Tunisie Mahomet, qu'il était absurde de soutenir que
mer dans Canope par les Anglo-Turcs et capi- et le souvenir des « Égyptiens » (ainsi se sur- trois font un "· Un de ses généraux, Menou,
tula le 21 mars 1801. Les Anglais furent bons nommaient les vétérans de l'expédition) s'éva- s'était converti à l'islam en épousant une
princes mais un brin condescendants : ils nouit pour de bon. musulmane et se faisait appeler Abdallah
embarquèrent les Français avec leurs bagages J.-J. B. Menou ; Bon~arte lui écrivait en le saluant
et leurs collaborateurs, des coptes surtout et au nom du Prophète. On a raconté aussi que
des mamelouks « retrouvés ». Pour en savoir plus : •
C. de La Jonquière, L' Expédition d' Egypte le jour où Bonaparte visita la pyramide de
Désastre militaire (40 % de pertes), 1798-1801. Lavauzelle, Paris, 1899-1905. Une Chéops, il aurait dit sans rire au grand mufti
l'expédition d'Égypte laissa une marque indé- somme documentaire. qui l'attendait : "Gloire à Allah! Il n'y a de
lébile dans l'imaginaire franco-égyptien. En J. Christopher Herold, Bonaparte en Égypte. vrai dieu que Dieu, et Mahomet est son
France, ce fut l'amorce de l'égyptologie, Traduction française, Plon, Paris, 1962. Le point de
prophète. Le pain dérobé par le méchant se
vue anglais, injuste mais décapant;
l'engouement pour une civilisation que la H. Laurens, L' E>.pédition d' Egypte 1798-1801. réduit en poussière dans sa bouche. "
peinture, le mobilier, les arts décoratifs firent Armand Colin, Paris, 1990. Très fouillée, insiste sur PIERRE BESSAND-MASSENET
entrer dans les foyers des petits-bourgeois. le versant musulman.

Il
/ / /

BARRAS, L'IMPRESARIO DU PETIT GENERAL


«La gloire qui accompagne le retour
du guerrier illustre à qui j'ai eu le
bonheur d'ouvrir le chemin de la
l'importance acquise par l'hymne des Mar-
seillais. Revenus à Paris en janvier 1794,
Barras et Fréron y sont soupçonnés de
gloire, les marques éclatantes de confiance concussion, les dénonciations s'accumulent
que lui donne le Corps législatif m'ont et Robespierre leur est manifestement hostile.
convaincu que, quel que soit le poste où Craignant pour sa tête, l'ancien ci-devant
l'appelle désormais l'intérêt public, les vicomte de Barras est l'un des animateurs du
périls de la liberté sont surmontés et les complot de Thermidor et se retrouve, lors de
intérêts des armées sont garantis. Je rentre la prise de l'hôtel de ville où s'est réfugié
avec joie dans le rang de simple citoyen ... » Robespierre, à la tête des troupes acquises à
C'est en ces tennes que Paul-François-Jean- l'Assemblée. L'année suivante, le « géné-
Nicolas de Barras-Clumanc annonce à Tal- ral» Barras est chargé de réprimer l'émeute
leyrand - venu solliciter sa démission au royaliste du 13-Vendémiaire et fait appel au
palais du Luxembourg dans la journée du jeune officier dont il a pu apprécier l'effica-
18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) - cité à Toulon. Abandonnant son commande-
qu 'il accepte de renoncer à son poste de direc- ment de l'armée de l'Intérieur à Bonaparte, il
teur. Le « général Thennidor », le tombeur de est élu aux Conseils et fait partie du premier
Robespierre, adopte ainsi une attitude iden- Directoire exécutif. Il demeurera en poste
tique à celle de deux de ses collègues, Sieyès Révolutionnaire à talons rouges, le ci-devant pendant cinq ans, le sort lui ayant toujours
et Roger Ducos. Les deux autres, Gohier et vicomte de Barras (1755-1829) vota la mort du été favorable lors de la désignation, chaque
Moulin - plus récalcitrants - se trouvent roi et tous les décrets te"oristes avant de renver- année, du directeur appelé à abandonner sa
pour leur part consignés dans leurs apparte- ser Robespierre pour sauver sa tête. Protecteur du fonction. Peut-être tenté, pendant quelque
ments. Après avoir dominé pendant cinq ans jeune Bonaparte, véritable maître du Directoire, temps, par une restauration dont il aurait pu
- depuis les lendemains du 9 thennidor an II - corrupteur et co"ompu, il fut joué par plus malin être le Monk, il laisse espérer le comte de
la vie politique du pays, Barras, la rage au un certain lB-Brumaire. Provence mais son passé de régicide lui fait
cœur, se voit contraint de prendre la route de craindre un retour de la monarchie et, le
son château briard de Grosbois. Le modeste marié à une roturière fortunée, il ne joue ini- 18-Fructidor, il réalise le coup d'État qui
officier corse dont il a préparé l'ascension tialement qu 'un rôle très modeste et c'est en réduit à néant les espoirs des royalistes, vain-
vient de l'écarter à tout jamais du pouvoir. Il septembre 1792 qu'il se fait élire député sup- queurs des élections. Il dure ainsi pendant
ne sait même pas que Talleyrand, l'émissaire pléant du Var à la Convention. Il participe à cinq ans, espère écarter Bonaparte - dont il a
des conjurés de Brumaire, a gardé pour lui la 1'expédition contre Nice et prépare le ratta- préparé la fortune en lui confiant l'armée
forte somme d'argent avec laquelle il devait, chement de la ville à la France. En novembre d'Italie- en soutenant le projet d'expédition
le cas échéant, acheter ses réticences ... 1792, il vient remplacer à la Convention d'Égypte, mais il doit compter avec la volon-
Étonnante carrière que celle de ce noble Dubois-Crancé qui, élu dans plusieurs dépar- té de Sieyès, élu directeur en 1799, de chan-
de bonne famille qui, après avoir gaspillé sa tements, a renoncé à son siège du Var. Il vote ger la Constitution. « Patron des nobles
fortune à la veille de la Révolution, va cher- la mort de Louis XVI, contre l'appel au tarés », selon Carnot, « homme sans foi
cher à profiter de la grande tounnente pour peuple et contre le sursis. Représentant en comme sans mœurs... en politique sans
en tirer le meilleur parti et régner finalement mission avec Fréron dans les Hautes et caractère et sans résolution ... ayant tous les
pendant cinq ans, de 1795 à 1799, sur un Basses-Alpes en mars 1793, il est ensuite goûts d'un prince opulent, généreux, magni-
régime thennidorien dont le seul objectif va commissaire à l'armée d'Italie et fait juger, fique , et dissipateur... », selon son autre col-
être de garantir l'impunité des régicides et puis condamner à mort le général Brunet, lègue La Revellière-Lépeaux, le « roi Barras »
l'enrichissement crapuleux des profiteurs du coupable d'avoir laissé se développer la dis- incarne les folles années d'un Directoire qui
grand chambardement. sidence toulonnaise. Avec Saliceti et Augus- scelle la dégénérescence totale des espérances
Né à Fox-Amphoux, dans le Var, le 30 juin tin Robespierre, Barras et Fréron doivent révolutionnaires. Celui qui eût été un parfait
1755, il entre à seize ans comme cadet-gen- alors contrôler les opérations engagées par raté dans une France demeurée monarchique
tilhomme au régiment du Languedoc puis se l'armée de Carteaux contre Toulon. Une réussit ainsi à se propulser au premier rang, à
voit affecté, en février 1776, au régiment de année dans laquelle le jeune lieutenant la faveur des circonstances. Il ne pèsera pas
Pondichéry. Une escale au Cap où il ren- Napoléon Bonaparte vient de remplacer, le lourd face au jeune général qui, après l'avoir
contre James Cook, un séjour à l'Ile de Fran- 15 septembre, Dommartin blessé au com- exilé un temps à Bruxelles, l'assigne en rési-
ce (Maurice), un naufrage aux Maldives et le mandement de l'artillerie. Trois mois plus dence en Provence puis à Rome. Sa discrétion
siège de Pondichéry par les Anglais en 1778, tard, il sera général de brigade, après avoir mais aussi, peut-être, la détention de certains
quand débute la guerre d'Amérique, sont les pris une part décisive à la chute de la ville secrets gênants relatifs à une éventuelle survi-
principaux épisodes de sa carrière militaire. rebelle. Barras dirige l'épuration, débaptise vance de Louis XVII, font que ce régicide
Rentré en France en 1783, démissionnaire de la ville pour en faire « Port-la-Montagne » et n'est pas inquiété lors de la Restauration et
l'armée en 1786, il s'occupe surtout à dilapi- fait de même à Marseille, transfonnée en qu 'il meurt tranquillement, le 29 janvier 1829,
der jusqu 'en 1789 la fortune familiale . Reve- « Ville-sans-nom », ce qui apparut inaccep- dans sa propriété de Chaillot.
nu en Provence après la prise de la Bastille, table aux conventionnels, eu égard à PHILIPPE CONRAD
/

UNE JOURNEE DES DUPES

Le 18-Brumaire
PAR JEAN TULARD
DE L'INSTITUT

Brumaire ! Un coup d'État mal


ficelé par quoi tout a fini et com-
mencé. Tandis que naissait Napo-
léon, mourrait la Révolution.
Récit par le meilleur spécialiste
de la question.

«Après Lodi, je ~1e regar~a~ non plus


comme un s1mple general mms
comme un homme appelé à influer
sur le sort d'un peuple. Il me vint l'idée que je
pourrais bien devenir un acteur décisif sur
notre scène politique. Alors naquit la première
étincelle de la haute ambition. »
C'est après Lodi en effet, le 10 mai 1796,
que Bonaparte prend conscience de sa valeur
et des possibilités qu 'offre à son ambition le
discrédit du Directoire, pris entre une forte
poussée royaliste et les résistances des jaco-
Établi le 26 octobre 1795 par les thermidoriens, le Directoire avait pour but d'éviter le retour de la
bins encore influents dans les faubourgs popu-
démocratie terroriste personnalisée par Robespierre. Le pouvoir législatif était formé de deux assemblées
laires de Paris. élues au suffrage censitaire, les Cinq-Cents et les Anciens. Le pouvoir exécutif était partagé entre cinq
À partir de Lodi, la campagne d'Italie, directeurs. Ceux-ci pratiquèrent une politique de bascule assortie de violences entre gauche (jacobins) et
simple manœuvre de diversion militaire dans droite (muscadins). À la veille du lB-Brumaire (9 novembre 1799), le Directoire mené par Sieyès cherche
la lutte contre 1'Autriche, prend une tournure un sabre pour s'opposer aux menaces jacobines.
politique. On regarde différemment de Paris
les événements de 1'Italie du Nord, et, à pour y rencontrer « le dernier des papes ». Le montrer /'exemple. » Marmont arrange peut-
Milan, le général Bonaparte change d'attitude reste de l'armée grossira celle de Kellermann être ces propos. Mais il n'en reste pas moins
à l'égard du Directoire - dans les lettres qu 'il qui continuera à tenir en respect les Autri- que Bonaparte est désormais sûr de lui.
lui adresse-, s'affranchissant de sa tutelle. chiens. Le général répond le 14 : pas question Le 22 mai , il reçoit une lettre du Directoire
L'épreuve de force se produit le 13 mai de scinder son commandement, il préfère y qui répond à la missive du 14 par de plates
1796. Ce jour-là, Bonaparte reçoit une lettre renoncer. Ce qu'il se garde de faire, entrant à louanges. Plus question de partager l'armée
du Directoire en date du 7 qui ordonne le par- Milan le 15. Le soir, il s'adresse à Marmont : d'Italie. Le Directoire s'incline.
tage de son armée. Cette lettre juge que la « Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on C'est un tournant dans l'histoire de la
diversion opérée contre 1'Autriche est suffi- dise de nous à Paris ? Est-on content ? Ils Révolution. Jusqu'alors, les généraux récalci-
sante. Inutile de pousser jusqu 'au Tyrol. Au n'ont encore rien vu . De nos jours personne trants n'avaient le choix qu 'entre la désertion
contraire, Bonaparte doit marcher sur Rome n'a rien conçu de grand. C'est à moi d'en (La Fayette, Dumouriez) ou la guillotine

Il
18-BRUMAIRE

(Houchard, Custine). Désormais, un général Bonaparte dans sa conviction : un débarque-


peut discuter les ordres et même s'en affran- ment chez « la Perfide Albion » est pour
chir. La vie politique française sort modifiée l' heure impossible. Il faut pourtant agir. C'est,
de cette épreuve de force. Le pouvoir politique de façon inattendue, l'Égypte qui est choisie
doit compter, à partir de Lodi, avec 1'armée. comme prochain champ de bataille.
Pourquoi le Directoire, malgré Carnot, L'expédition d'Égypte présentée comme
cède-t-il ? C'est qu'il n'ignore rien de son une manœuvre militaire contre l'Angleterre
impopularité et qu 'il attend sans illusions le dont on espère sinon couper, du moins pertur-
renouvellement d'un tiers du corps législatif ber la route des Indes, relève en réalité de la
au printemps 1797. Face à la poussée royalis- politique intérieure.
te, le triumvirat Barras-La Revellière-Reubell Avantage pour Bonaparte : prendre du
a besoin d'un général sür. D'autant que les champ par rapport à la « cuisine » politique du
partisans de Louis XVIII peuvent s'appuyer Directoire qui multiplie les coups d'État, et
sur Pichegru vendu à leur cause. Bonaparte est L'abbé Sieyès (1748-1836) se considérait combattre à l'ombre des prestigieuses pyra-
l'homme de Toulon et du 13-Vendémiaire ; comme la seule tête pensante de la Révolution. De mides. Avantage pour le Directoire : se débar-
l'armée d'Italie est connue pour son républica- fait, il joua un rôle essentiel dans son enfantement rasser d'un général de plus en plus encombrant
nisme. Barras préfère céder devant les exi- comme dans sa fin. Cette fois, involontairement. et dont l'ambition se fait menaçante pour le
gences du général. régime.
De son côté, que gagnerait Bonaparte à une maturé. Déconsidéré, le Directoire n'en incarne L'expédition est extravagante (exposer les
restauration monarchique qui se ferait sans lui pas moins la légalité. Les suites d'une tentative meilleurs généraux et les plus grands savants
et ruinerait ses ambitions ? D'autant qu'il est de renversement du régime seraient incertaines. de la République aux aléas d'une traversée de
souvent pris comme cible par les feuilles roya- Le fruit n'est pas mür; il faut attendre. la Méditerranée contrôlée par la flotte anglai-
listes. Le rapprochement avec Barras se fait dès se), mais elle arrange tout le monde et obtient
le résultat des élections, favorable aux monar- Ensablé en Égypte même, en se présentant comme scientifique, le
chistes, connu. Bonaparte envoie Augereau à patronage de llnstitut. Monge et Berthollet ne
Paris qui fait le coup d'État du 18-Fructidor. Bonaparte réussit toutefois un coup de seront-ils pas du voyage?
Une nouvelle fois, Bonaparte ruine les espoirs maître: le 25 décembre 1797, il est élu à l'Ins- Bonaparte part en Égypte mais il laisse en
des royalistes en sauvant la République. Mais la titut, à la section des arts mécaniques, au fau- France ses frères Joseph et Lucien, députés, et
République se confond fâcheusement avec un teuil de Carnot (belle revanche !), proscrit son épouse Joséphine, infidèle épouse sans
Barras de plus en plus discrédité. depuis le coup d'État du 18-Fructidor. Voilà doute, mais dont le salon accueille tout ce qui
Aussi Bonaparte prend-il ses distances. Bonaparte confrère de Monge, de Berthollet, compte à Paris. Ce sont là de puissants relais
Après la paix de Campofom1io, il le peut de Laplace et de Volney. Le général a désor- pour sa propagande.
d'autant mieux que sa popularité est au zénith. mais la caution des Idéologues et des maîtres à L'expédition d'Égypte tourne au cauche-
La propagande bonapartiste, à travers jour- penser du temps. Il ajoute la science à la gloire mar. Bonaparte se trouve, après Aboukir, où
naux et brochures, sans oublier l'imagerie militaire, même si sa compétence en matière Nelson détmit la flotte française, prisonnier de
populaire, construit le mythe d'un général d'arts mécaniques est fort limitée. Le 5 janvier sa conquête. L'Angleterre ne paraît guère souf-
jeune, simple et honnête, par opposition à un 1798, sa première apparition à 1' Institut, entre frir de la présence française sur le Nil. La guer-
Directoire dont on sous-entend qu ' il est cor- Lagrange et Laplace, lui vaut une ovation. re reprend sur le continent avec la formation de
rompu et usé. On lit dans La France vue de Salué à une autre occasion par l'idéologue la deuxième coalition, offrant à d'autres géné-
l'armée d'Italie, une feuille créée en aoüt Garat comme « un philosophe qui a paru à la raux l'occasion de s' illustrer tandis que
1797 : « Bonaparte aime trop sa patrie et tête des armées >> , il répond en « philo- Bonaparte est « ensablé » en Égypte. A-t-il
s'estime trop lui-même pour ne pas préférer sophe » : « Les vraies conquêres, les seules reçu l'ordre de rentrer en Égypte ? Avait-il cet
une chaumière et des lauriers en France au qui ne donnent aucun regret, sont celles que ordre en permanence ? Ou agit-il de sa propre
sort le plus brillant qui pourrait lui être offerr l'on fair sur l'ignorance. L'occupation la plus initiative, ce que semblerait prouver la réaction
par des peuples er par des rois. " Dans honorable comme la plus utile c' esr de contri- du Directoire ? En tout cas, la victoire, le
Le courrier de l'armée d'Italie, fondé un peu buer à l'extension des idées humaines. La 25 juillet 1799, sur les Turcs, dans la même
avant, on n'est pas en reste de flatteries : « Le vraie puissance de la République fran çaise rade d'Aboukir où sa flotte avait été anéantie,
général Bonaparte sait qu'il est des hommes doit consister désormais à ne pas permettre permet à Bonaparte de quitter l'Égypte la tête
dont le pouvoir n'a d'autres bornes que leur qu'il existe une seule idée nouvelle qu'elle ne haute, le 23 aoüt. Il débarque dans la baie de
volonté quand la vertu des plus sublimes ver- lui appartienne. >> Saint-Raphaël, à midi, le 9 octobre.
tus seconde un Faste génie. » Mais l'inactivité militaire provoquée par la Il ignore l'accueil qui lui sera réservé, après
En février 1798, paraît même un Journal paix continentale risque de conduire à 1'oubli. avoir forcé la quarantaine. A-t-il été oublié ?
de Bonaparte et des hommes vertueux rédigé Si Bonaparte cesse de faire parler de lui, son Nullement. La propagande a parfaitement fonc-
par un certain Debaudre. prestige s'affaiblira de jour en jour. La gloire tionné. L' imagerie populaire a su exploiter la
À son retour d'ltalie,alors que sa populari- est éphémère. Or la France n'a plus comme campagne d'Égypte. Lamartine nous raconte
té est à son sommet, Bonaparte a-t-il songé à ennemie que 1'Angleterre. Une visite des côtes comment on lui commentait ces images :
un coup d'État ? Il ne pouvait que le juger pré- de la Manche et de la flotte française confirme « Voilà la bataille des Pyramides, en Égypre.
LE 18-BRUMAIRE

gagnée par le général Bonaparte ! C'est ce conseil des Anciens gagnés à Sieyès hésitent
petit homme maigre et noù; que vous voyez là , encore. Bonaparte considère que ces « imbé-
monté sur ce grand cheval jaune comme l'or, ciles >> font bien des façons, mais il doit
qui caracole avec son long sabre à la main, s'incliner. On retarde tout de quarante-huit
devant ces tas de pierres taillées qu'on appelle heures.
des pyramides et qui dit à ses soldats : "De là- Le plan est simple. Faire d'abord le vide à
haut, quarante siècles vous contemplent !" » la tête de l'exécutif ct considérant le précédent
Loin de diminuer sa popularité, l'éloigne- de la chute du roi en août 1792, déclarer que la
ment l'a grandie. À Avignon, le 11 octobre, il Constitution est renversée. Réunir les conseils
descend place de I'Oulle à l'hôtel du Palais- hors de Paris (on continue à craindre les fau-
National. « La foule, raconte Boulart, dans ses bourgs même désarmés) pour qu'ils délèguent
mémoires, était immense. À la vue du grand leurs pouvoirs à deux commissions qui rédige-
homme, l'enthousiasme fut à son comble, l'air ront, sous la houlette de Sieyès, une nouvelle
retentit d'acclamations et du cri de "Vive constitution. Investi d'un commandement mili-
Bonaparte !" et cette foule et ce cri l' accom- Lucien Bonaparte (1775-1840) en tenue de taire, Bonaparte aura pour mission de les inti-
pagnèrent jusqu'à l'hôtel où il descendit. président des Cinq-Cents. Dans cette fonction, il mider. Le 9 novembre (18 brumaire), tout se
C'était un spectacle électrisant. À peine arri- joue un rôle capital le 19-Brumaire à Saint-Cloud, passe parfaitement. Sieyès et Roger Ducos,
vé, il reçut les autorités et les officiers. Dès ce sauvant par son sang-froid une situation que vùmt membres du Directoire, remettent leur démis-
moment, on le regardait comme appelé à sau- de compromettre la nervosité de son frère. sion. Talleyrand se rend auprès de Barras.
ver la France de la crise où /'avaient jetée le Celui-ci se laisse plus facilement convaincre
pitoyable gouvernement du Directoire et les Demeure Sieyès. L'ancien abbé, qui avait que prévu et signe une lettre où il affirme qu 'il
revers de nos armées. >> joué un grand rôle au début de la Révolution « rentre avec joie dans le rang de simple
Cette fois, le fruit est mûr. Le Directoire puis avait adopté un silence prudent à la citoyen >>. Gohier et Moulin, qui refusent de se
est totalement discrédité sur le plan intérieur et Convention pendant la Terreur, rêve depuis démettre, sont consignés au palais du Luxem-
la situation militaire, malgré des succès 1789 de donner à la France une constitution, sa bourg sous la garde de Moreau. Le vide est fait.
brillants de Masséna et Brune, demeure préoc- Constitution. Impossible de réviser la Constitu- Au conseil des Anciens, Cornet, de bonne
cupante, nécessitant 1'appel à un sauveur. tion de 1795 -il faut un délai de neuf ans entre heure, annonce que la République est mena-
Quand Bonaparte passe à Lyon, le la proclamation et sa mise en œuvre. Il est donc cée. Stupeur des députés encore mal réveillés.
13 octobre, la ville s'illumine en son honneur. nécessaire de la renverser. Pour un coup d'État, Ils votent un décret qui les livre à Bonaparte :
Même accueil chaleureux à Nevers. un général est indispensable. Sieyès avait cru - Article premier : Le Corps législatif est
Le 16 au matin, il est à Paris. Il prend du trouver ce général en Joubert, mais celui-ci est transféré dans la commune de Saint-Cloud.
repos, puis, le soir, se rend chez Gohier qui tué à Novi. Moreau ? Il hésite comme à son Les deux conseils siégeront dans les deux ailes
préside le Directoire. habitude. Déjà, il avait communiqué bien tardi- du palais.
Le pouvoir est à prendre, mais il lui faut vement au Directoire, le succès du coup d'État - Article deuxième : Ils y seront rendus
des alliés. du 18-Fructidor assuré, les preuves de la trahi- demain 19 brumaire à midi. Toute continua-
La meilleure solution serait de se faire son de Pichegru. C'est Moreau lui-même qui tion des fonctions et des délibérations est
élire au Directoire. Certes, Bonaparte n'a pas recommande Bonaparte à Sieyès : « Voilà votre interdite ailleurs et avant ce temps.
l'âge requis mais il est des arrangements avec homme. Il fera votre coup d'État bien mieux - Article troisième : Le général Bonaparte
l'état civil. Gohier et l'obscur général Moulin que moi. >> Commissaire du Directoire auprès est chargé de 1'exécution du présent décret ; il
s'y refusent. La voie légale, ou à peu près de l'administration du département de Paris, prendra toutes les mesures nécessaires pour la
légale, se ferme. Réal favorise le rapprochement. làlleyrand, sûreté de la représentation nationale.
Bonaparte pourrait se rapprocher de Bar- Joseph Bonaparte, Fouché, ministre de la Poli- - Article quatrième : Le général Bonaparte
ras, son protecteur. Seulement les rapports des ce, entrent dans le complot. est appelé dans le sein du conseil pour y rece-
deux hommes se sont refroidis. Sans doute à voir une expédition du décret et prêter ser-
cause de Joséphine. Mais Bonaparte pouvait-il La conjuration ment.
ignorer, quand il l'a épousée, qu'elle avait été Bonaparte prend aussitôt en main ses sol-
la maîtresse de Barras ? De toute manière, Très vite, des rumeurs circulent. Le Jour- dats par une vibrante harangue.
Barras penche maintenant pour une restaura- nal des hommes libres dénonce les menées de Le soir, le complot semble avoir réussi.
tion monarchique et a son homme de main, le Sieyès. Lors d' une rencontre entre Bonaparte « Cela n'a pas été trop mal aujourd'hui >>,
général Hédouville. et Bernadotte, ce dernier affirme en regardant confie Bonaparte à son secrétaire Bourrienne.
Se tourner vers ceux que l'on appelle les son rival dans les yeux : « Je ne désespère pas En réalité, les conspirateurs ont commis une
néo-jacobins ? Ils semblent avoir le vent en de la République et j'ai la conviction qu'elle erreur. Contrairement à la suggestion de
poupe, ayant gagné les dernières élections, résistera aux ennemis de l'intérieur et du Sieyès, ils n'ont pas neutralisé la quarantaine
mais ils font peur. Au demeurant ils ont leurs dehors. >> Il insiste sur « ennemis de de néo-jacobins actifs du conseil des Cinq-
généraux dont Bernadotte qui hait Bonaparte, l'intérieur >>. Cents, 1'autre conseil plus jeune et moins
surtout depuis qu'il a épousé Désirée Clary, Il faut aller vite. La date du 7 novembre favorable au complot. Il eût fallu faire le coup
l'ancienne fiancée de Bonaparte. ( 16 brumaire) est choisie. Mais les députés du d'État en une seule journée.


18·BRUMAIRE

LE PREMIER
CONSUL
Le coup d'État de Brumaire, loin d'être
dirigé contre la Révolution, était destiné à la
sauver. Bonaparte, revenu d'Égypte, apparut
comme le sauveur qu'on cherchait. Dès son
arrivée à Fréjus, il fut accueilli au cri de
" Vive la République "· Il traversa la France
en triomphateur. Un républicain ardent,
Baudin, député des Ardennes, mourut de
joie en apprenant son retour. Baudin mettait
son espoir dans le jeune général qui, le
13-Vendémiaire et le 18-Fructidor, avait prêté
main forte à la Révolution. Il ne faut pas
À Saint-Cloud, le JO novembre 1799, la manœuvre de Bonaparte tourne au désastre. C'est alors que
oublier non plus que le 18-Brumaire fut
Murat ordonne aux soldats : << Foutez-moi tout ce monde dehors ! » En quelques minutes la salle est
organisé à l'intérieur du gouvernement lui-
vide. On retrouvera des défroques de députés jusque dans la Seine. Ainsi finit en vaudeville la l '" Répu-
même. Deux des directeurs sur cinq, Sieyès blique qui avait commencé dans le sang.
et Roger Ducos, étaient d'accord avec
Bonaparte, et Sieyès était un des pères de la Le deuxième acte a pour décor le château La confusion est totale. À la tombée de la
Révolution. Il tenait le conseil des Anciens. de Saint-Cloud, le 10 novembre 1799 (19 bru- nuit, Anciens et Cinq-Cents rescapés se retrou-
Lucien Bonaparte présidait le conseil des maire). Six mille hommes « défendent » le vent pour prendre acte du vide de l'exécutif.
Cinq-Cents. palais. Ils sont sous les ordres de Bonaparte et Le Directoire est remplacé par un triumvirat
De cinq directeurs, on passait à trois ont pour rôle d'intimider les députés. Or c'est de consuls : Bonaparte, Sieyès et Roger
consuls. Tout de suite, le général Bonaparte Bonaparte qui se laisse intimider. Son discours Ducos. Le Corps législatif (d'où soixante et un
fut le premier, le seul. Il gouverna, rassurant devant les Anciens, pourtant en majorité députés sont exclus) est ajourné. Deux com-
les révolutionnaires nantis et la masse gagnés aux idées de Sieyès, passe mal. Bona- missions sont chargées de préparer une nou-
paisible de la population. Il effaçait les parte fait preuve de trop de nervosité. Il se velle constitution.
restes du jacobinisme, l'impôt forcé rend ensuite devant le conseil des Cinq-Cents. Il n'y eut aucune résistance à Paris. C'est
progressif et l'odieuse loi des otages. Tout de suite, c'est le chahut. Destrem apos- en province que se manifesta une brève oppo-
Il rendait les églises au culte et pacifiait la trophe Bonaparte : « Général, est-ce donc sition. Finalement, le sang a peu coulé, à
Vendée par l'arrêt des persécutions pour cela que tu as vaincu ? » Lucien Bona- l'opposé du coup d'État du 2 décembre de
religieuses. Il annonçait la fin de l'atroce parte, qui préside, n'arrive pas à rétablir le 1851. Les adhésions seront rapides, sanction-
misère due aux assignats, misère que le calme. Les députés dénoncent la présence des nées par un plébiscite arrangé par Lucien
Directoire, malgré ses promesses, avait été soldats, demandent des explications que Bona- Bonaparte, devenu ministre de l'Intérieur.
impuissant à guérir. La Révolution, née de la parte paraît incapable de leur fournir. Il doit Mais le coup d'État a perdu sa significa-
peur du déficit, avait ouvert un gouffre. sortir, suffoquant, pâle, le visage légèrement tion initiale. Œuvre de Sieyès qui s'appuyait
La mort du papier-monnaie n'avait pas été ensanglanté (probablement des boutons qu 'il a sur un général pour intimider les opposants,
un remède. On comprenait pour la première grattés dans son énervement). Soudain, un cri c'était un coup d'État parlementaire. Il devait
fois que la réorganisation des finances et le retentit : « Aux voix la mise hors la loi du être approuvé par une majorité de députés
retour à la prospérité dépendaient d'une général Bonaparte ' >> Un tel vote (qui doit confiant à Sieyès le soin de rédiger une nou-
réorganisation politique et d'un être ratifié par le conseil des Anciens) marque- velle constitution. L'impéritie de Bonaparte l'a
gouvernement fort. Sans le dire, on rait la fin de Sieyès et de Bonaparte. Ainsi finalement servi. Il a fallu faire donner la
reconnaissait que tout n'avait pas été si périt Robespierre. Déjà prudent, Fouché a fait troupe. C'est donc un coup d'État militaire et
mauvais sous l'Ancien Régime, et que le fermer les barrières de Paris. Où fuir ? Mais l'homme fort devient inévitablement le géné-
plus grand mal était l'anarchie. Lucien Bonaparte, qui préside, sauve le com- ral Bonaparte, reléguant au second plan Sieyès
La Constitution de l'an VIII, remaniée par plot. Il dépose ses insignes de président, ce qui qui ne donnera pas à la France sa constitution.
le Premier Consul, fut approuvée par trois suspend le vote, sort, monte à cheval et impro- Ainsi la Révolution s'achève-t-elle sur l'avè-
millions de voix. On avait déjà soumis bien vise un discours devant les soldats qui montent nement de ce « messie botté >> qu 'annonçait,
des projets de gouvernement aux électeurs : la garde. Il affirme qu 'on a voulu poignarder en avril 1792, Robespierre.
jamais une majorité si forte n'avait été son frère et aurait même montré le visage J. T.
ensanglanté de ce dernier. Les soldats de la Jean Thiard, professeur à la Sorbonne et à
obtenue. On peut donc se demander si la
garde parlementaire hésitent, mais il y a ceux l'Institut d'études politiques de Paris, directeur
France, en 1789, ne s'était pas abusée sur
d'études à l'École pratique des hautes études, est
ses désirs, si elle n'avait pas aspiré à qui sont venus de Paris et qu 'entraînent sans
membre de l'Académie des Sciences morales et
l'autorité plus qu'à la liberté. tarder Murat et Leclerc, officiers de l'état- politiques. Spécialiste incontesté de la Révolu-
JACQUES BAINVILLE major de Bonaparte. « Foutez-moi tout ce tion, du Consulat et du l" Empire, il a publié et
Histoire de France. monde dehors » , hurle Murat en entrant dans dirigé un grand nombre d'ouvrages, notamment
Réédition Godefroy de Bouillon. la salle où siègent les Cinq-Cents. En quelques La France de la Révolution et de l'Empire
minutes la pièce est vidée au son du tambour. (PUF, 1995) et Le temps des passions (1996).
LE MYTHE DU GRAND HOMME

Q ue Chateaubriand, Hugo soient fascinés


par Bonaparte, on le comprend. Ils
aiment ce qui est grand et qui brille.
Que Joseph Joubert le soit aussi, cela mérite
qu 'on s'y arrête. Le plus profond, le plus subtil
Il n'était donc pas la bonne réponse à la
double question de 1799. On peut juger qu 'une
telle réponse était impossible : Louis XVIII a
échoué à son tour. Personne, après la ruine de
l'Ancien Régime, n'a pu fonder le nouveau,
- et méconnu - de nos moralistes dispose d'un créer une légitimité. Qu 'on en soit au numéro
jugement sûr. Et voilà ce qu'il dit : « Bonaparte cinq dans la catégorie « république » est un
est un inter-roi admirable. Cet homme n'est signe patent.
point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je Le plus grand reproche qu 'on puisse faire
l'aime. >>(lettre de 1800) Il a horreur de Sieyès au Corse est, non pas cet échec, mais d'avoir
et des autres. Il se fie au seul Bonaparte. « Cet introduit, dans une hi >~o ire jusque-là régulière,
homme a dans la tête une grandeur réelle, qu'il exemplaire - une dynastie unique depuis
applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de Hugues Capet, et qui même se relie à Charle-
lui, une grandeur de circonstance ... Son esprit magne, à Clovis - , la notion frauduleuse
vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un d'homme providentiel, de sauveur de la patrie.
siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompe- Comme on sait, ils n'ont pas manqué, depuis
ra avec le temps ... >> (lettre du 31 décembre 1799). Nietzsche. Bonaparte inspira ses réflexions. deux siècles, suscitant des fièvres d'emballe-
Quelle est la situation alors ? À la Terreur a ment, et plus d'un dégoût.
succédé 1'anarchie. Inflation, insécurité. Le la possédera peut gouverner le monde ». Un Il est évident qu 'aucun de ces illustres ne
Directoire n'a de pouvoir que pour empêcher des premiers, il a compris que lorsque le peut rivaliser en envergure et en poids histo-
ses adversaires, royalistes ou babouvistes, de le peuple vote, il faut séduire les esprits. C'est un rique avec le modèle (méfiez-vous des contrefa-
prendre. Toute la France sait qu'il faut finir la admirable maître de propagande. Un joueur, çons). Bonaparte atteint au mythe. Mythe de la
Révolution et convaincre l'Europe que l'érup- mais qui calcule tout. Même son mariage avec solution au problème de la révolution, et le
tion est bien calmée. Deux conditions difficiles Joséphine, qui le rapproche du pouvoir du XIX' siècle est resté stupéfait de l'échec. Mythe
à concilier. Non pas à cause du régime, person- moment, et qu 'il croit riche. Il l'a armée aussi du grand homme imposant pour des siècles sa
ne ne veut de la République. Mais finir la mais n'en doutons pas : cela vient au second marque au monde, comme César, comme
Révolution, cela veut dire accepter ses rang. Ses moindres gestes, sa déférence envers Alexandre. Une différence, au moins avec ce
résultats : les biens nationaux, le contrôle du 1'Institut, sa modestie quand il est élu, son dernier, c'est que notre héros, imbu de l'esprit
budget, le rôle politique de la bourgeoisie. Et vêtement même, sont le résultat de calculs. Il des Lumières, est assez conscient de sa légende
jurer qu 'on s'en tiendra là. dira de Caulaincourt : « Quand j'ai besoin de pour en jouer. Il a tiré les ficelles de sa propre
Le comte de Provence pourrait garantir tout quelqu'un, je n'y regarde pas de si près, je le marionnette, incomparable dans l'art de frapper
cela. Ille fera en 1814. Et lui rassurerait l'Europe. baiserais au cul. >> les esprits (il signe à Moscou les statuts de la
Mais les Français ont peine à croire sans arrière- Troisième point : si galvaudé que soit le Comédie-Française ; il se vêt comme un sous-
pensées le frère de Louis XVI. D'un autre côté, mot, il faut bien parler, pour une fois à juste lieutenant au milieu des dorures et des
il y a les généraux : Pichegru, Moreau, Berna- titre, de charisme. Il intimide ses généraux, il panaches, etc.). < <Comédien >> , dit Pie VII, mais
dotte, Bonaparte. Tous faits par la Révolution, enthousiasme les foules. « De toute"façon , dit toujours maître de lui. Plus modeste, plus mesu-
on peut penser qu 'ils en respecteraient l'esprit. Aulard, Bonaparte aurait réussi, parce qu'il ré au moins, qu 'on ne l'imagine. « Un homme
Mais ils rassurent mal l'Europe. avait du génie, et parce qu'il était aimé. >> Il supérieur, dit-il lui-même, n'a pas cette illusion
À la fin, Bonaparte l'emporte. Il y a une n'y a guère que les Cinq-Cents qui lui auront [de croire que la force de la volonté suffit], il
part de hasard, il l'a reconnu lui-même : « Si ce résisté, un jour. voit la nécessité qui le borne ; il ne s'y brise
n'était moi, un autre serait venu. Un homme Nous avons donc eu Bonaparte, Napoléon pas. Être grand, c'est dépendre de tout. >>
n'est qu'un homme. >> Il avait quand même ses Bonaparte. Il a remodelé la France. Code civil, Cette lucidité totale est la facette particu-
atouts. Il n'est ni royaliste ni jacobin. Il a fait Conseil d'État, préfets, Banque de France, lière qui a fait de lui, non seulement la figure
mitrailler les premiers le 13 vendémiaire de amalgame des serviteurs de la monarchie et des épique chantée par Hugo (et par Béranger)
1'an IV, il méprise les seconds. Il est étranger à élites républicaines, centralisation, élan de mais, mieux encore, le demi-dieu intellectuel
toutes les passions politiques du moment, mais grandeur, nul autre n'aurait réussi une œuvre si révéré par Nietzsche, Valéry. Telle est la part
très capable d'en jouer. Il n'est d'ailleurs pas personnelle et si complète. Tous les régimes inédite, incomparable, du mythe. Alain pourrait
plus partial envers son île natale . Il dira à Ber- qui lui oht succédé ont utilisé l'outil. concilier ces publics divers, laissons le dernier
trand : « La Corse est un inconvénient pour la Il a remodelé la France, mais il l'a laissé mot à ce bon démocrate : « On invoque sou-
France, mais elle existe. C'est une loupe affaiblie, saignée. Et 1'Europe est venue à bout vent le grand Napoléon. Et j'avoue qu'on trou-
qu'elle a sur le nez. >> de lui. Paradoxe : il y a enflammé les nationa- verait difficilement dans l' histoire du monde
Deuxième point : l'exceptionnelle ampleur lismes et propagé les idées révolutionnaires, lui un chef plus digne de la confiance du peuple. >>
de son esprit. Apte à tout comprendre, à tout qui, vainqueur, aurait éteint les uns et les (Humanités)
apprendre, très vite. Il pense à la dimension du autres. Jules Monnerot montre très bien que GEORGES LAFFLY
globe : l'Égypte, c'est la possibilité de couper l'Empereur ne pouvait agir autrement qu 'ill'a Georges Laffiy a récemment préfacé aux
les Anglais de 1'Inde. À Tilsit, il refuse au tsar fait. Un torrent, dont le cours dépend des mon- Éditions Valmonde Propos et Aphorismes
Constantinople, « clé trop précieuse ; celui qui tagnes entre lesquelles il coule. de maiÙlme de Sévigné.
/

BONAPARTE AU LYCEE
que quelques lignes, mais plus copieusement

L
a rentrée 1996 a marqué l'application
d'un nouveau programme d'histoire dans le Nathan qui distingue la réorganisa-
dans les classes de seconde. Faisant tion de la France et 1' « encadrement de la
une large place aux fondements lointains du société », et note que « l'administration cen-
monde contemporain, on ne trouvera évoquée tralisée façonne encore dans une large
l'histoire de France que dans les deux der- mesure la France d'aujourd'hui ». Il y a
nières parties des livres portant sur la période cependant des réserves pour le Bordas qui,
révolutionnaire et l'Europe de 1815 à 1848. Il après avoir admis que le Code civil respecte
est même précisé dans le Bulletin officiel que les acquis révolutionnaires, critique « une
la période 1799-1815 doit être traitée dans conception restrictive de la liberté et de
une tranche horaire de Il à 13 heures ... l'égalité ». « La femme est la grande victime
Le Consulat est traité différemment sui- du Code civil » pour le Nathan. Et le livret
vant les manuels (1). Soit dans un sous-cha- imposé aux ouvriers est souligné, mais le
pitre à part, titré << Le Consulat et l'Empire Magnard précise que ces ouvriers « étaient
(1799-1815) », soit dans un ensemble por- encore peu nombreux ».
tant sur « La République et l'Empire » Le Breal estime que cette « réorganisa-
(Belin) ou « La période révolutionnaire » Bonaparte par David. tion de la France » fut un « compromis » et la
(Magnard) . Ce dernier livre entreprend de création de la Légion d'honneur est précédée
casser la continuité historique pour lui sub- de la formule « Les hochets de la vanité ».
retrouve dans le Real (sic) : « Bonaparte
stituer une étude par thèmes qui ne laisseront La volonté de pacification sur les plans
interrompt le processus démocratique inau-
aucun souvenir dans la mémoire des élèves. politique et religieux est également notée
guré en 1789 »...
Bonaparte apparaît d'abord comme un dans tous les livres avec le pardon aux révo-
Ici, il est intéressant de rechercher en
général politique. Le Bordas est le seul à le lutionnaires et aux royalistes, la volonté de
amont si les livres ont signalé les avatars du
définir comme « un jeune général de la Bonaparte de restaurer le catholicisme
suffrage universel utilisé pour la première et
noblesse corse pauvre, réputé pour ses idées comme « religion d'État » (Concordat) et
seule fois lors de l'élection de la Convention
jacobines », et dont l'action le 13-Vendé- d'encadrer l'Église et le clergé.
en septembre 1792 et dans un climat tel que
miaire est résumée dans une formule incisive : Mais cette consolidation des acquis de la
la participation fut faible. Ce qui est reconnu
« il entre dans l'histoire, en même temps que Révolution, à qui a-t-elle profité ? « À la
par le Magnard « une caricature (sic) de
l'armée ». richesse foncière et aux notables » (Bordas).
participation », par le Nathan « la Conven-
Mais, par la suite, sa carrière militaire est « Aux notables anciens et nouveaux »
tion fut élue par une minorité de la popula-
traitée sommairement et souvent dans (Nathan) . « À la bourgeoisie » (Hatier). « À
tion », par le Hachette « peu de votants » et
d'autres sous-chapitres portant sur les guerres la bourgeoisie et aux possédants »
par le Breal « un dixième du corps électo-
et sur l'impérialisme révolutionnaire que (Hachette). « À la bourgeoisie, aux fonction-
ral ». Quant au Directoire, il avait rétabli le
Napoléon étendit à l'Europe. C'est pourtant naires et aux officiers» (Mag nard).
suffrage censitaire et procédé aux coups
cette gloire militaire qui explique l'appel au Ce régime n'avait-il pas des bases plus
d'État (Fructidor) quand les élections lui
« sabre » d'un certain clan directorien « Il
larges qui peuvent expliquer que, seules, les
étaient défavorables.
défaites militaires de 1814 et 1815 y met-
était auréolé par ses victoires en Italie et en Au-delà de sa constitution, le Consulat
tront fin ?
Égypte » (Nathan) . C'est« l'appel au soldat » est caractérisé comme « un exécutif fort »,
Le Nathan est le plus objectif qui salue
(Breal), « la recherche d'un pouvoir fort » mais « à partir des principes révolution-
dans le Consulat une formule convenant à
(Mag nard), la concrétisation de « l'armée naires » (Hachette), un « régime autoritai-
« une nation de paysans propriétaires » et
arbitre des conflits intérieurs» (Bordas). re » pour le Bordas qui définit le « bonapar-
même pour le « petit peuple des villes» .
Mais le 18-Brumaire ne fut pas un tisme » comme « un chef, un peuple ». Pour
Ce qui est admettre que, finalement, les
simple coup d'État. C'est la prise du pouvoir Je Belin, « Bonaparte fixe la Révolution ».
principes d'autorité et de propriété ont été
par Bonaparte et la mise en place d'un nou- Pour le Hatier « une dictature » avec « un
préférés aux libertés politiques et aux droits
veau régime qui conduira par étapes à État autoritaire et centralisé ». Pour le
abstraits. Sujet de dissertation proposé par le
l'Empire. Breal, « un césarisme démocratique ».
Nathan : « Bonaparte, héritier ou fossoyeur
Les bases en sont jetées dans la Constitu- Si certaines de ces formules sont péjora-
de la Révolution ? » Les deux, mon général...
tion de l'an VIII. C'est sur cette Constitution tives, il est à noter que la période de la
JEAN-PAUL ANGELELLI
ratifiée par le plébiscite de février 1800 que Convention jacobine longtemps exaltée ou
naissent les jugements politiques. Certes, glorifiée dans l'historiographie scolaire est !) Ces manuels sont au nombre de sept. Dans
Bonaparte a rétabli le suffrage universel maintenant jugée sans complaisance. 1'ordre (alphabétique), Belin , Bordas, Breal,
mais si le .« peuple est consulté, il n' élit L'œuvre administrative, financière, légis- Hachette, Hatier, Mognard, Nathan . Ils sont rédi-
pas » (Belin) . Le plébiscite est « largement lative est partout traitée, encore que trop gés par des collectifs de professeurs des lycées et
truqué » (Nathan) et la même remarque se rapidement dans le Belin qui ne lui consacre collèges.

Ill
dossier
Le chaos africain :
la débâcle de 1'humanitaire
ENTRETIEN AVEC BERNARD LUGAN

L'Afrique centrale est un enjeu mondial de première grandeur. Maître de conférence à l'université de Lyon-Ill, chargé de
La région interlacustre qui englobe l'est de l'immense Zaïre et des l'histoire de l'Afrique, auteur de nombreux ouvrages sur la
pays anglophones comme l'Ouganda, ainsi que des pays colonisation et ses conséquences, Bernard Lugan est
francophones comme le Rwanda et le Burundi, est riche en certainement l'expert français le plus compétent et le plus lucide
matières premières très recherchées. Jadis, la France y disposait en la matière. Il n'est pas seulement titulaire du seul doctorat
de grands atouts. On verra dans l'entretien que nous a réservé d'histoire ès lettres consacré au Rwanda (1 700 pages, université
Bernard Lugan comment ces chances ont été ruinées depuis 1981. de Provence, 1983), il est aussi un homme de terrain.
À l'opposé, les États-Unis, jusqu'alors relativement indifférents et Responsable de la mission archéologique et universitaire
soumis à leurs propres préjugés, ont peu à peu adopté une française au Rwanda de 1972 à 1983, il y enseigna à l'université,
politique de froid réalisme favorable à leurs intérêts ainsi qu'à la nouant des relations avec les représentants de toutes les ethnies
remise en ordre de cette région déchirée par d'inextricables et parcourant en tout sens l'Afrique centrale et australe. Nous
conflits ethniques. l'avons rencontré.

Enquête sur l'histoire : Dans bifurquèrent vers le sud par le


votre livre Afrique, de la coloni- couloir des hautes terres qui les
sation philanthropique à la reco- mena directement dans la région
lonisation humanitaire (Bar- interlacustre, c'est-à-dire très exac-
tillat, 1995), vous annonciez les tement en Ouganda, au Rwanda et
événements qui se sont produits au Burundi actuels qu'ils atteigni-
au Zaïre à la fin de 1996. Pou- rent vers 500 av. J.-C.
vez-vous résumer les origines Les vagues de migration pas-
historiques du conflit opposant torales qui donnèrent ultérieure-
Tutsi et Hutu au Rwanda ? ment naissance aux Tutsi se sont
Bernard Lugan : Nous produites avant ou après ; les spé-
sommes là au cœur d'une des cialistes de l'histoire de l'Afrique
grandes questions de 1'histoire orientale ont des avis très parta-
africaine, car l'opposition Tutsi- gés à ce sujet. Les ancêtres des
Hutu est « raciale » et non eth- Tutsi sont des populations pasto-
nique puisque ces deux popula- rales et guerrières « éthiopides »
tions parlent la même langue, dont les plus lointaines migrations
adhèrent aux mêmes valeurs, etc. paraissent liées à la phase ultime
Hutu et Tutsi constituent deux de l'assèchement saharien il y a
populations tout à fait différentes. 3 500 ans. Elles ont un morphoty-
Depuis toujours, les Hutu, qui pe bien différent de celui des
sont majoritaires (80 %), étaient migrants bantuphones. Elles ont
dominés par les Tutsi (20 %). Les une taille élevée, des traits fins,
Hutu ont leur lointain foyer d'ori- etc.
gine en Afrique de l'ouest, aux
confins des actuels Nigeria et - Quand le royaume du
Cameroun. Ils descendent de ceux Rwanda a-t-il été formé?
qui ont participé, il y a trois mille ~ - C'est entre les XI' et XIII'
ans, aux migrations bantu. siècles de notre ère que le clan
Lorsqu'ils eurent atteint la tutsi des Nyiginya entreprend
limite de la forêt, ces bantuphones Soldat tutsi du FPR lors de la reconquête de Kigali en juillet 1994. d'unifier et de rassembler sous
De la colonisation philanthropique
à la recolonisation humanitaire
Un livre de Bernard Lugan
son autorité toutes les principau- sons. Autrefois, en Afrique, les
tés pastorales tutsi de la région droits de l'homme n'existaient
qui va devenir le Rwanda dans les pas, ni la démocratie. Dans la
années 1360-1400. Le Rwanda va société africaine de référence , les
reposer sur la primauté aristocra- plus nombreux ne sont jamais les
tique et guerrière de la vache et maîtres. C'est une grande diffé-
de la lance, donc des Tutsi, domi- rence entre l'Afrique et 1'Europe.
nant le peuple de la houe et de la Ce ne sont pas ceux dont les
glèbe, c'est-à-dire les Hutu. femmes ont le ventre le plus
fécond qui commandent. Ce sont
- Les Tutsi ont donc consti- ceux qui en imposent par leur
tué l'une de ces « Prusses afri- prestige, ceux qui méritent le res-
caines » dont vous parlez dans pect. Or, les Tutsi en imposaient
vos écrits. par leur taille, par leur mode de
- Oui, une « Prusse africai- vie, par leur impassibilité, par
ne » mais qui a été brisée dans son leur valeur guerrière. Il y eut bien
développement historique par les sûr parfois des refus d'autorité,
Européens qui l'ont tuée au nom surtout lorsque les Tutsi décidè-
Bernard Lugan. de leurs idéologies égalitaires. rent de conquérir les zones qui
n'étaient pas pastorales. Mais
- Précisément, qu'est-ce que l'histoire du Rwanda, dans sa
Spécialiste de l'histoire du développement alternatifs la colonisation belge a changé longue durée, est celle de la réus-
continent noir, auquel il a déjà susceptibles d'engendrer de dans cet équilibre ? site d' une monarchie pastorale
consacré de nombreux ouvrages, nouveaux équilibres. Il insiste - Les Belges, qui succèdent qui soumit l'ensemble de la
le professeur Bernard Lugan notamment sur le rôle que sont aux Allemands à partir de 1916, région parlant le kinya-rwanda.
formule dans ce livre un appelées à jouer les ethnies les ne sont pas directement respon- Les problèmes ont commencé
diagnostic clair et complet des plus fortes et les plus sables du chaos actuel car, en réa- quand les Européens, et en parti-
maux et de la crise interminable dynamiques, les seules capables lité, la Belgique n'a pas colonisé culier les missionnaires, en vou-
qui affectent l'Afrique, près de d'agréger autour d'elles de le Rwanda. Les Belges, qui lant plaquer leur universalisme
quarante ans après la véritables États, qui soient autre n'avaient qu 'un mandat sur le démocratique sur cette société
décolonisation des années chose que les rassemblements Rwanda, n'ont fait que gérer le éminemment aristocratique, ont
soixante. Le bilan est artificiels issus, dans la plupart pays, d'abord pour le compte de changé la nature des antago-
catastrophique. Dans beaucoup des cas, de la colonisation. Pour la SDN, puis, après 1945, pour nismes raciaux qui, jusque-là,
de domaines et de pays, la Bernard Lugan, ce qu'il faut à celui de l'ONU. étaient contenus, muselés, canali-
situation d'aujourd'hui apparaît l'Afrique, ce ne sont pas les
C'est seulement dans les sés par le pouvoir tutsi.
pire que celle qui prévalait avant adeptes du charity business mais
toutes dernières années de la pré-
la conquête coloniale. Comment de véritables constructeurs de
nations, des Hugues Capet ou
sence belge, à partir de 1957, que - N'est-ce pas l'une des
les peuples africains peuvent-ils
des Bismarck. Contre
les responsables locaux, gouver- conséquences générales de la
espérer sortir de la
clochardisation à laquelle ils l'individualisme démocratique neurs et autorités militaires eurent colonisation puis de la décoloni-
semblent promis, sur fond d'aide totalement étranger à l'Afrique, une influence considérable et sation?
" humanitaire , perpétuelle, c'est aux peuples dotés d'une désastreuse. Convaincus par les - Sans doute. La colonisation
ruineuse pour les véritables forte identité et d'une volonté missionnaires de 1'inéluctabilité s'est faite au profit des peuples
producteurs indigènes ? Misère et historique qu'il convient de faire de la révolution hutu qu 'eux- vaincus. Les peuples dominants
sujétion aux modes idéologiques confiance pour définir ce que sera mêmes souhaitaient, ils en furent nous ont combattus. Sont venus à
importées d'Occident sont-elles l'Afrique de demain, loin des les principaux artisans. nous les faibles , les perdants, les
les seules perspectives de rêves humanitaires ou victimes de l'histoire africaine. Et
l'Afrique du siècle prochain ? mondialistes, dont on a pu - À vous entendre, on pour- nous avons cassé l'élan des
Bernard Lugan pense que la mesurer, à l'envi, ces dernières rait penser que le drame Tutsi- peuples dominants au nom de la
solution consiste à rendre années, l'inutilité et la nuisance. Hutu serait une création euro- charité et déjà des droits de
" l'Afrique aux Africains "• PHILIPPE CONRAD péenne ... l'homme. Et nous nous sommes
à les laisser réaliser les - Les Européens n'ont pas appuyés sur les peuples dominés,
recompositions politiques et Éditions Christian de Bartillat. créé les Tutsi et les Hutu qui exis- les peuples serviles, qui étaient
territoriales inéluctables, à les 400 pages, 160 F. À commander à tent depuis la nuit des temps, les plus nombreux et qui avaient
laisser inventer des modes de l'Afrique réelle, BP n' 6, 03140 Charroux. mais ils leur ont apporté leurs poi- une revanche à prendre sur leurs
ligue. Dès 1957, voulant donner Centre massacrés par ceux du
le pouvoir aux Hutu qui savaient Nord. Voilà la genèse du drame
se faire plaindre et exciter sa du Rwanda et de la région envi-
compassion, il entreprit, appuyé ronnante.
sur un clergé gagné largement au
progressisme chrétien, de mettre à - La France n'a-t-elle pas
bas la monarchie tutsi, édifice joué également un rôle néfaste
vieux de plusieurs siècles, au dans tout cela ?
motif qu'il n'était pas moral que -J'allais y venir. Le troisième
20 % de la population puissent en responsable est en effet la France
dominer 80 %. socialiste. À partir de 1981-1982,
C'est ainsi que démarra la elle s'engagea totalement aux
révolution hutu de 1959, encoura- côtés du clan hutu présidentiel qui
gée, préparée, soutenue et était détesté, non seulement des
conseillée par les missions catho- Tutsi, mais également de
liques. l'ensemble des Hutu.
Le deuxième responsable, J'étais responsable de la mis-
mais seulement dans les dernières sion universitaire française au
années de la présence coloniale, Rwanda à l'époque, et j'ai pu voir
est la Belgique et son gouverne- que les nouvelles autorités fran-
ment démocrate-chrétien qui, par çaises de la coopération avaient les
aveuglement idéologique, fit yeux de Chimène pour les Hutu du
intervenir les paras-commandos Nord. Pourquoi les Hutu du Nord ?
belges contre les Tutsi chaque Parce que les socialistes français
fois que ces derniers remettaient jouaient aux conventionnels de
de l'ordre face aux Hutu révoltés. 1793. C'était l'époque où l'on vou-
Danse rituelle de jeunes guerriers intoré de la suite personnelle du roi En revanche, les lait couper des
(mwami) tutsi. Ces pages étaient choisis parmi les familles nobles. Ils effec-
autorités belges L'aveuglement têtes au congrès
tuaient un temps de service à la cour avant de recevoir un commandement en
rapport avec les aptitudes que l'on avait décelées chez eux. Leur tenue est restaient passives idéologique du Parti socialiste
celle de l'époque classique, du XIII' au début du XX' siècle. quand les Hutu de Valence. Les
égorgeaient les
des Européens Hutu du Nord
Tutsi. est responsable avaient été les
anciens maîtres. Mais au moment nus pendant des dizaines C'est ainsi du génocide premiers à
des indépendances, qu'avons- d'années. Pour qu 'au bout du qu 'en 1959-1963, de 1994 secouer le joug
nous fait ? Nous avons donné le compte la loi de 1'Afrique le Rwanda perdit féodal. Et la
pouvoir, non pas aux anciens s'applique : les anciens dominants sa monarchie et ses cadres tutsi France socialiste s'est donc mise à
dominants, mais à ceux qui nous sont revenus au pouvoir. Aujour- tandis que les Hutu furent hissés soutenir le nouveau gouvernement
avaient bien servis et étaient les d'hui, ce sont les hommes du au pouvoir. Des milliers de Tutsi du général Habyarimana et son
plus nombreux. Du jour au lende- Nord, les guerriers du désert qui furent massacrés et des centaines clan familial de Hutu du Nord.
main, dans la période post- tiennent le pays. Eh bien, au de milliers d'autres prirent les Mais petit à petit, en Ouganda
coloniale, les peuples dominants Rwanda, c'est la même chose. chemins de 1'exil. Ils allèrent pour et au Burundi, les Tutsi relevaient
se sont donc retrouvés dominés partie au Burundi, pour partie en la tête et, à l'automne 1990, ils
par leurs anciens esclaves ou par - Comment le drame du Ouganda. Mais une grande masse lancèrent une offensive depuis
leurs anciens serfs. C'est exacte- Rwanda s'est-il enchaîné? de Tutsi resta au Rwanda. Et de l'Ouganda. Or ce furent les
ment ce qui s'est passé au Tchad. - Je distingue quatre respon- 1959-1960 jusqu'en 1994, cette troupes françaises, envoyées par
Pourquoi, dès le lendemain de sables successifs des malheurs de masse de Tutsi du Rwanda vécut Paris, qui sauvèrent le régime
l'indépendance, y a-t-il eu une cette région. Le premier d'entre en paria. Leurs femmes furent hutu. Puis, durant trois longues
guerre au Tchad ? Comme par- eux est l'Église catholique moder- systématiquement violées, leurs années, la France encadra, équipa,
tout, la France avait soutenu les niste en la personne de l'ancien biens pillés. Les massacres conti- dirigea l'armée hutu, lui donnant
anciens esclaves contre les évêque du Rwanda, Mgr Perrau- nuèrent jusqu 'à l'épouvantable même un appui feu dans les cas
anciens maîtres. Pour aider nos din, un Suisse qui a détruit génocide de l'année 1994 où difficiles. Les Tutsi ne l'ont pas
protégés, nous avons dépensé un l'alliance qui unissait le pouvoir 500 000 d'entre eux furent tués, oublié !
argent fou , nous avons fait tuer royal tutsi, les autorités manda- sans compter également un demi- Quand, à la fin du printemps
jes gens, nous sommes interve- taires belges et la Mission catho- million de Hutu du Sud et du 1994, les Hutu eurent achevé le
seconde fois volée aux Tutsi. À la
fin de 1996, le lobby humanitaire,
déformant la réalité, avait en effet
réussi à mobiliser les gouverne-
ments occidentaux. Une opération
militaro-humanitaire avait même
été décidée. Elle allait mathémati-
quement aboutir à geler les posi-
tions sur le terrain. Au seul profit
des perdants, c'est-à-dire de
l'armée zaïroise et des milices
hutu.

- Qui sont ces Banyamulen-


ge du Zaïre dont on a tant
parlé à la fin de 1996 ?
- Les Banyamulenge, dont
l'appellation signifie littéralement
« ceux de Mulenge », une localité

À la fin du printemps 1994, quand les Hutu du Nord eurent achevé le génocide des Tutsi et des Hutu du Sud (un
du sud Kivu, sont inconnus des
million de morts), la France déclencha l'Opération Turquoise pour tenter de sauver l'armée hutu en déroute. Cette anthropologues. Pour ces der-
intervention fut camouflée en intervention humanitaire. niers, le mot est un néologisme
récent servant à désigner la popu-
lation tutsi anciennement installée
génocide des Tutsi et des Hutu du France, fuyait en totale débandade ceux du Rwanda et du Burundi, sur les hauts plateaux dominant
Sud (environ un million de morts), devant 10 000 Tutsi qui avaient disloquent 1' armée zaïroise et les lacs Kivu et Tanganyika. Ces
la France déclencha l'Opération entrepris de reconquérir le pays vident les camps de réfugiés. Tutsi sont venus dans la région en
Turquoise afin de tenter de sauver fondé par leurs ancêtres au plusieurs vagues.
l'armée hutu en déroute. Cette XIV' siècle. Pour les Hutu, le trau- - Les Thtsi ont-ils atteint Ils ont fait parler d'eux, pour
opération fut camouflée en inter- matisme était d'autant plus fort leurs objectifs ? la première fois, dans les années
vention humanitaire. que les miliciens interhamwe et - Pour les Tutsi, cette cam- 1963-1965 au moment de la
Résultat, c'est avec armes et l'appareil d'État pensaient en avoir pagne de 1996 met un terme à la rébellion muleliste qui ensanglan-
bagages que l'armée hutu et les définitivement guerre de 1994. ta alors l'est de ce qui était encore
milices d'égorgeurs se réfugièrent terminé avec les Comme avant Déclenchée par le Congo. Contre le marxiste Pierre
au Zaïre. Tutsi puisque la France en Mulele et ses hordes emplumées,
À tout cela, il y a aussi un
la colonisation,
500 000 d'entre 1994, l'Opéra- les guerriers tutsi banyamulenge
quatrième responsable : l'humani- eux venaient les Tutsi sont tion Turquoise entrèrent en guerre aux côtés de
taire qui, durant presque trois ans, d'être « génoci- redevenus les avait privés l'armée congolaise, alors enca-
a nourri, au Zaïre, réfugiés et dés ». L'adminis- la principale d'une victoire drée par des mercenaires. C'est
assassins, permettant aux égor- tration hutu pro- force régionale totale. À l'abri aux Banyamu1enge que l'actuel
geurs de refaire leurs forces et de voqua alors un du bouclier fran- Zaïre doit largement de ne pas
préparer la reconquête du Rwan- immense exode, forçant les popu- çais, l'armée hutu en déroute avoir perdu sa province du Kivu.
da. C'est le même lobby humani- lations des zones qu 'elle contrôlait avait en effet pu trouver refuge au Les Banyamulenge pensaient
taire qui poussa ces derniers mois encore à fuir au Zaïre afin d'y pré- Zaïre. Trente mois plus tard, le donc avoir bien mérité de leur
à une intervention militaire. parer une reconquête ultérieure. Hutuland qu'elle y avait constitué patrie mais la guerre du Rwanda a
Des centaines de milliers de n'existe plus et le Zaïre est désta- fait d'eux des étrangers sur leur
- L'est du Zaïre a donc été paysans abandonnèrent alors leurs bilisé. propre terre.
transformé en sanctuaire et en terres. Tous n'étaient pas des Les Tutsi sont redevenus la
base d'attaque du Rwanda où assassins. Mais les assassins les principale force régionale, comme - Les États-Unis semblent
sont revenus les Thtsi. utilisaient comme boucliers. ils l'étaient déjà avant la colonisa- avoir compris, mieux que la
-Au printemps 1994, pour les Et voici qu 'à l'automne 1996, tion. La région renoue donc avec France, où était leur intérêt ?
Hutu , l'impensable s'était produit : en moins de deux mois et au terme son histoire. -Depuis l'arrivée des socia-
l'armée hutu, forte de 45 000 d'une guerre éclair, les Banyamu- Mais il s'en est pourtant fallu listes au pouvoir en 1981, la Fran-
hommes entraînés et armés par la lenge-Tutsi du Zaïre, appuyés par de peu que la victoire soit une ce a accumulé les fautes poli-

Ill
Mo•<lÙ• .®
tiques en se dressant systémati-
quement contre les Tutsi et en
"
soutenant avec acharnement les
Hutu. Dans cette région où les
dominants traditionnels sont les
Tutsi, c'est autour d'eux seule-
ment que la recomposition ethni-
co-étatique peut être effectuée.
Eux seuls ont le sens de 1'État.
Toute politique fondée sur le
Zaïre ou sur le soutien aux Hutu
n'est que construction sur du
sable.
Bien différente fut l'attitude
amencaine. Instruits par les
échecs de leur politique en Soma-
lie ou au Liberia et lassés de
l'anarchie zaïroise, les USA ont
décidé d'affirmer différemment :.:';'

leur influence en Afrique, chan- OCÉÂN A Tl:ANTfQUË



,\_Sctn•:h:m ü'll~)
geant la nature de leur aide et sur-
tout sa destination. C'est ainsi
qu 'en Afrique de l'Est, leur
volonté est désormais ancrée sur
une ligne de pays à traditions éta-
tiques pré-coloniales avérées.
Faisant la « part du feu » avec
0 l-------1 1000 km
un réalisme politique évident, la
(;A;\lHH~, capitale BANJUL
diplomatie américaine pense qu 'il GCJN f:I~ ·HJSS>\li , c:plMI6 8/SSAU
SfERH.A Lf():o;E, [Link] FREETOWN
existe deux Afriques ; l'une ayant LJJH::RlA, caplfp/Q MOtiROVfA
TOCO, capitala LOMÉ
encore un avenir, et l'autre qui OFN IN, capltPio PORTO NOVO
(;U~Ü~ ÉQt;,.vrOJUALf., coplloto MALABO
serait irrémédiablement condam- SAO TO\H·:O PitlNC IPf:, [Link] SA O TOME
HWk'\UA, caplfal~J KlûAJ.I •
née. C'est la première que Ul!IW .~ IH , capitaftJ· [Link]
SWf\._ /llA ~t), [Link](llq MBABANE
Washington soutient, abandon- LESOTIIO, capltofq MASERU

nant la seconde à la France qui


vient d'ailleurs de replier la ligne Carte politique de l'Afrique. Document L'Afrique réelle.
de résistance de la francophonie
sur le très artificiel et fragile Depuis, rien n'a changé. Le ven- - Selon vous, que devrait-on que l'humanitarisme et l'inter-
Zaïre. dredi 6 décembre 1996, lors du faire? vention française ont créé les
XIX' sommet franco-africain de - Ce qui vient de se passer au conditions d'un drame épouvan-
Pourquoi la France Ouagadougou, le président Zaïre devrait signer 1' arrêt de table . » Ils m'ont posé la même
s'enferme-t-elle dans l'erreur ? Jacques Chirac a déclaré que sa mort de 1'humanitaire, cette cha- question que vous : « Que fa ut-il
- Devant 1'arrivée en force politique africaine s'inscrivait rité-business, ce système devenu faire .7 » Rien, plus rien, s' il
américaine au sud du Sahara, « dans le droit fil de celle menée fou qui tourne à vide pour la vous plaît, laissez le malade
Paris se trouve désarmé par trois par Mitterrand ». C'est tout dire. seule satisfaction de ceux qui en récupérer tout seul. Ne venez
grandes erreurs commises depuis Deuxième erreur, la paranoïa profitent. J'ai expliqué cela très plus administrer vos drogues et
1981 et qui lui ont fait perdre au sujet de la francophonie, vue exactement il y a quelques mois vos potions. Laissez-le faire. Ils
prestige et influence en Afrique comme une citadelle assiégée et devant une réunion de Médecins m'ont dit, « Ce n'est pas pos-
centrale et orientale. qui a conduit à des analyses obso- du monde à Paris. Je leur ai pré- sible. >> Puisque ce n'est pas pos-
Première erreur, le « tout lètes. dit ce qui allait se passer. Je leur sible, nous allons pousser pour
démocratique » décrété à La Troisième erreur, la pusillani- ai dit : « Préparez-vous, prépa- l'éternité ces gens à devenir des
Baule par le président Mitterrand mité des autorités politiques rez vos seringues, préparez vos errants, des déracinés. Nous
et qui entraîna la déstabilisation devant le chantage humanitaire clystères, préparez tout ce que allons pousser ces gens à se mas-
de régions entières du continent. exercé par les ONG, qui en vivent. vous avez, ça va saigner. Parce sacrer périodiquement.
Comment voyez-vous
l'avenir du Zaïre ?
- Si le conflit du Kivu faisait
tache d'huile au Zaïre, alors
1'éclatement de ce pays artificiel
serait programmé, ce qui serait
paradoxalement une bonne chose
pour l'Afrique car cela permet-
trait de faire sauter le dogme sur-
réaliste de l'intangibilité des fron-
tières postcoloniales. Il y a un
précédent qui aurait dû être médi-
té, celui de l'indépendance de
l'Érythrée qui a enfin apporté la
paix dans cette région . En cas a:
d'explosion du Zaïre, des guerres <
terribles seraient à prévoir dans
un premier temps . Mais l' Afrique Les massacreurs de 1994. Milicien hutu, à droite, et ancien militaire des FAR, à gauche, dans un camp du Zaïre.
ne peut pas en faire 1'économie.
La colonisation a pacifié le conti- Nous avons notre logique, celle de ont une mentalité de groupe. C'est le réflexe pavlovien de l'image.
nent au moment où des la loi du nombre, de la charité et ce qui fait leur force, c'est ce qui Ils sont piqués aux reins par les
« Prusses » potentielles commen- de la compassion. En face, il y a fait leur cohésion. Nous avons été campagnes humanitaristes. Ils
çaient à naître, brisant ainsi les l'Afrique. L'Afrique ne raisonne livrés nus à l'État, nous sommes sont paralysés devant la première
plus forts au profit des plus pas selon ces principes. En des individus face à l'État. Les ONG qui vient couiner pour que
faibles . Or 1' Afrique ne pourra se Afrique, ceux qui &'imposent sont Africains ne sont pas seuls face à l'on envoie dix sacs de riz en
construire qu 'autour de peuples ceux qui doivent s'imposer. Le l'État. Ce sont des groupes, des Afrique. Nous sommes totalement
forts. Sur les ruines de l'inexistant peuple histori- solidarités fami- décérébrés. Tant pis pour nous,
Zaïre pourraient ainsi se créer des quement domi- liales, claniques, mais cessons de décérébrer
Laissons
États viables et historiquement nant dans la tribales. Alors, 1'Afrique. Et avant tout, méditons
fondés comme le serait une entité région , c'est ce les Africains laissons les Afri- cette phrase du maréchal Lyautey.
lunda ou Juba, par exemple. grand peuple trouver leurs cains trouver leurs Parlant des Africains, il disait :
Ce qu 'il faut à ce continent. tutsi, qui est pré- propres solutions propres solutions « Ils ne sont pas inférieurs, ils
ce sont des Napoléon , des Bis- sent en Ougan- avec leur propre avec leur propre sont autres. » Or nos universa-
marck et non les « jre11Ch da, au Burundi, logique logique. lismes nous font voir les Afri-
dortors » et tous ces distributeurs au Rwanda et Si nous avions cains comme des Européens
de rations qui l'enferment dans la dans l'est du Zaïre. Jusqu 'à ces laissé l'histoire se dérouler, il n'y pauvres à la peau noire. Le drame
dépendance, l' infantilisme et en dernières années, l'Afrique a souf- aurait pas eu tous ces morts. Si, vient de là, de ce refus de voir la
définitive. le plus révoltant des felt de nos idéologies. Nous avons en 1990, quand les Tutsi ont atta- différence.
néocolonialismes, celui des bons plaqué sur l'Afrique le libéralis- qué le Rwanda pour reprendre le
sentiments. me, le marxisme, le socialisme, le pouvoir qui leur avait été arraché PROPOS RECUEILLIS
tiers-mondisme. Nous avons pla- par les principes démocratiques PAR CHARLES VAUGEOIS
- Voyez-vous poindre ces qué toutes ces idéologies qui sont étrangers à 1'Afrique, si la France
Bismarck ou ces Napoléon afri- toutes des idéologies sorties de socialiste n'était pas intervenue, il Le numéro 14 (1997) de la
• ?
cams . nos cerveaux européens. L'Afrique y aurait eu 50 000 morts très pro- revue L'Afrique réelle que
- En ce moment, je pense que en est morte. Aujourd'hui, nous bablement. Les Tutsi auraient pris dirige Bernard Lugan vient de
!"Afrique a une occasion excep- voyons la vieille Afrique qui le pouvoir, mais il n'y aurait pas paraître. Il est entièrement
tionnelle. L'Afrique est en train de renaît. Et cette vieille Afrique est eu le génocide de 1994 et son consacré à la question Hutu-
revenir aux Africains. Et il nous une Afrique qui n'a rien à voir million de tués, il n'y aurait pas Thtsi, Kivu, Zaïre, etc. Vente
faut laisser les grands peuples avec nos conceptions. Nous ces deux millions de réfugiés, il uniquement par abonnement.
reprendre leur cheminement histo- sommes des individualistes, les n'y aurait pas le drame des Abonnement pour 4 numéros, à
rique qui avait été interrompu Africains sont des communau- Banyamulenge. C'est pour cela partir du n° 14 : 380 francs.
pendant ce XX' siècle. À !"heure taires. Nous avons des idées poli- que je dis que nos hommes poli- Étranger : 600 francs.
actuelle, deux logiques s'opposent tiques, les Africains ont des idées tiques sont des faibles. Nos L'Afrique réelle, BP no 6.
qui sont totalement inconciliables. tribales. des idées ethniques. Ils hommes politiques sont mus par 03140 Charroux, France.
1
LIVRES

La Grèce Cette fascination est décrite dans le


de l'imaginaire
par Richard Buxton

Professeur à l'université de
Bristol, l'auteur cherche à connaître
Livres livre deuxième des Macchabées.
1 L'intrusion de la culture grecque dans
l'Orient datait d'Alexandre le Grand.
La Palestine dépendant de 1'aire de
domination des généraux grecs
1
devenus rois, les Séleucides, régnant à
jans quel monde et dans quelles Antioche (la ville où le nom de
:irconstances est née la mythologie ' << chrétien » a été inventé). Jésus
grecque ancienne. Dans une passe une panie de son enfance dans
première partie, il examine les lieux ce mi 1ieu où le judaïsme est traversé
)Ù des poètes itinérants racontaient d'influences platoniciennes et
jes histoires, le foyer, les fêtes pythagoriennes. Il prêchera d'ailleurs
Jubliques, les banquets, les /eschai une doctrine qui remplace les
:Jes lieux où les gens discutent). commandements de la loi de Moïse
Puis, à travers le paysage, la famille, par « aime:-vous les um les au1res », 1
.a religion, il étudie les rapports entre caractéristique de la '< philanthropia >> 1

es réalités de la vie et les aspects des philosophes grecs, notamment des i


Jarfois fantastiques de la stoïciens. Dès le début, les croyances
nythologie. Enfin, il s'interroge sur des chrétiens, sont insupportables aux
a fonction de la narration des 1
Juifs orthodoxes : que Dieu se fasse
nythes à la fois telle que la homme est pour eux un blasphème
Jercevaient les Grecs eux-mêmes et La cité des Étrusques reconnus par l'Église et à être lus qui mérite la mort. Le sacrement de
elle que la perçurent les historiens. par Françoise-Hélène publiquement. Existaient l'euchatistie, qui rappelle les mystères 1

)i 1'ouvrage est séduisant et parfois Massa-Pairault parallèlement des textes apocryphes, de Dionysos, où les Mystes mangent
irôle (ainsi le parallèle entre Hercule c'est-à-dire secrets qui étaient la chair du dieu démembré. est pour
:t Davy Crockett), si certaines pages commentés en ptivé ou après une les Juifs une abomination. Que dire de l
L'auteur appartient au monde des
;ont neuves (sur la montagne par initiation. Du Il' au VIII' siècles, l'idée de boire le sang d'un homme,
étruscologues français, un monde
:xemple) ou salubres (Freud et le cette littérature fleurit, conservant d'un Dieu. d'un homme-dieu, le
1

petit en nombre mais brillant par son


:omplexe d'Œdipe), la conclusion, ses traditions anciennes, populaires Christ?
renom. Le titre peut étonner. La cité
Jar sa platitude, risque de décevoir.
ou savantes, qui reflètent les divers Pour Y van Blot, la nouvelle
renvoie en effet à l'institution
courants qui traversaient les églises religion est beaucoup plus un
'ourtant de multiples notations en grecque de la polis. C'est néanmoins
primitives. Ainsi, c'est dans ces helléno-christianisme qu'un judéo-
'ont un livre attachant. dans ce cadre que les Étrusques ont
Évangiles que Jésus naît dans une 1 christianisme. La religion chrétienne
.a Découverte. 320 pages, 169 F. constitué leur propre culture, leur
F. V. grotte, entouré d' un âne et d'un est une religion du salut individuel
propre projet de civilisation,
bœuf, que le nombre des rois mages (comme ce Ile des mystères grt:cs) et
procédant à de multiples opérations
1 est précisé, que l'histoire de non du salut collectif d'Israël. D'où
Le savoir gree de réintégration des valeurs et des
Véronique apparaît, etc. Pour ce paradoxe d'une Église se voulant
.ous la direction idées grecques tout en conservant
comprendre l'élaboration de la l'héritière des prophètes ct 'Israël
le Jacques Brunschwig leur originalité. Cela pendant dix
prédiction populaire, les apocryphes alors que toutes les autorités du
siècles. Au cours de cette période,
~t Geoffrey Llyod sont une source indispensable et
ces cités étrusques fondées sur un judaïsme récusent le christianisme.
cette vie de Jésus, différente de celle Les Presses bretonnes. 350 pages, 150 F.
principe de solidarité aristocratique
Poèmes, mythes, histoires, communément connue, en constitue Diffusion : Nation et humanisme, 21
s'ouvrent pour certaines, à des
ragédies, comédies, discours une remarquable introduction. grand'rue de Maulny, 77171 Melz-sur-Seine.
formes démocratiques. C'est cette
10litiques ou judiciaires, dialogues, Le Seuil. 198 pages, 130 F. Ch. V.
évolution que raconte l'auteur à F. V. 1

raités philosophiques, l'aide d' une vaste information,


osmologiques, médicaux, philologique et archéologique. Avec
L'artisanat
nathématiques, zoologiques. L'héritage d'Athéna chez les Gaulois
en toile de fond, l'histoire de la
1otaniques, tout cela nous vient des Méditerranée, des empires de 1'âge ou les racines par Jean-Paul Guillaumet
irecs. Qui furent les seuls à ne du bronze à celui de Rome. L'auteur grecques de l'Occident
pas avoir les Grecs derrière eux ». n'a pas éludé Je problème des par Yvan Blot Les fouilles archéologiques ont
,es seuls aussi à s'interroger sur la rapports avec 1'impérialisme de mis à jour des outils et des ateliers
uestion du savoir qui ne se Rome qui réduit à l'impuissance le S'appuyant sur une masse découverts remontant à la Gaule
~sume pas à la simple monde étrusque, le premier à exercer documentaire impressionnante. ancienne qui pennettent de se forger
onnaissance. Les auteurs n'ont pas son hégémonie sur l'Italie centrale. 1'auteur voit clans le christianisme une idée précise de l'univers des
~censé tous les savoirs grecs, mais CNRS Éditions. Superbes illustrations. 1'héritier imprévu du monde grec, ce artisans gaulois du VII' au l" siècle
s ont cherché à comprendre les 256 pages, 320 F. qui expliquerait son succès en avant notre ère. Ceux-ci avaient
rigines de ce savoir, les conditions F. V. Occident. Résumons l'hypothè e: développé de vrais corps de métier et
e son émergence, les figures les 300 ans avant la naissance de Jésus, mis en place des outillages et des
lus marquantes, les courants de L~autt•e .Jésus les Juifs d'Alexandrie font traduire les tours de mains qui sont restés en
ensée les plus significatifs. On est par Antonio Pinero éCiitures sacrées en grec. C'est cette usage jusqu'à l'aube de la
)Uvent surpris par 1'économie du bible. dite de la Septanre. qui sera la civilisation industrielle. Sans être un
vre mais le panorama est complet, Habituellement, la vie de Jésus bible chrétienne jusqu'au IV' siècle. catalogue. cc livre abondamment
index très opérationnel et la lecture est écrite à partir des Évangiles époque OLt saint Jérôme traduit en illustré dresse le tableau d'une
toins ardue qu 'il n'y paraît. canoniques. Or ce n'est que vers le latin la bible juive. On sait culture technique très élaborée.
ammarion. 1 096 pages, 395 F. milieu du deuxième siècle que ces 1ïmponance de la fascination de la Éditions Errance. 127 pages, 140 F.
F. V. Évangiles furent les seuls à être culture grecque sur les Juifs d'alors. V. T.
1 La mémoire et l'oubli elles l'hérésie et le trouble. Les révolutionnaire, Louis-Philippe-
1 à la fin du premier vaincus de 1'histoire disparaissent du Joseph, duc d'Orléans commit la
millénaire souvenir derrière la fiction d'une suprême ignominie en votant la mort
royauté idéalisée, liée à la puissance de son cousin Louis XVI « pour,
1 par Patrick J. Geary invoqua-t-il, /'intérêt de la France et
ecclésiale. Il faut pour cela inventer
un autre passé qui coïncide avec les de la liberté>>. Pitoyable itinéraire
1 Par 1'un des ~eilleurs historiens perspectives nouvelles. Sélection des d'un grand seigneur des Lumières
du haut Moyen Age, une étude éperdu d'ambition, et bientôt promis
capitulaires et manusciits,
fouillée sur la fabrication de la à la guillotine par ses amis d'hier,
destruction de ceux qui dérangent,
mémoire occidentale après l'an mil fabiication de faux , tout un travail de que retrace avec soin et à l'aide de
dans l'univers monastique en pleine révision du passé est entrepris par fonds d'archives inexploités Evelyne
expansion. Point de départ, le moine, ceux qui disposent du monopole de Lever. L'auteur souligne l'éternel
maître de 1'éciit. Il se substitue à la double-jeu d'un Laclos, grand
la pensée légitime. La multiplication
femme qui assurait orchestrateur des palinodies
des lieux d'archivage amplifie la
traditionnellement la transmission de princières, « celui qui débrouilla ses
destruction des originaux, chaque
la mémoire de la lignée. Le clerc sentiments, qui enfanta tous ses
établissement fabiiquant le passé qui
confisque ainsi le passé de la projets, qui dissipa ses craintes ».
convient aux nécessités du présent, Jusqu'au-delà de la forfaiture.
communauté et en fait une arme au car le passé est l'enjeu même de la
service de la vision qu'il entend Fayard. 600 pages, 165 F.
puissance et de l'avenir. Le Grand E. V.
imposer. Jusque-là gardiennes de Aubier. Traduit de l'anglais par Jean-Pierre dérangement
l'âme collective, les femmes sont Ricard, 340 pages, index, 140 F. par Huguette Pérol Catalogue du Musée
refoulées car suspectes de porter en Ch. V.
de la Révolution
En 1713, par le traité d'Utrecht, la française de Vizille
Il Les religions gauloises, rituels celtiques de
la Gaule indépendante
France cédait l'Acadie, son ancienne
colonie du Canada oriental, aux
par Philippe Bordes
et Alain Chevalier
Il par Jean-Louis BrWiaux Anglais. Ceux-ci s'étaient engagés à
respecter les coutumes et les
il
1 Depuis l'ouvrage classique de la religion celte. Fortement étayée traditions des populations françaises
et catholiques. Mais ils ne tinrent pas
Paul-Marie Duval, Les dieux de la par de nombreux exemples tirés du
1
Gaule (Payot, nouv . éd. 1976) que parole et en 1755 les Acadiens qui
sol, elle impressionne par sa
1'étude récente de Simone Deyts avaient refusé de prêter allégeance
cohérence, par sa complexité et par
au monarque britannique furent
complétait joliment (Images des sa diversité. Brunaux en souligne
déportés. Cette tragédie inaugure une
dieux de la Gaule, Errance, 1992), les tensions internes qui étaient
nouvelle collection à vocation
les synthèses sur les croyances des insoupçonnées : elle apparaît
historique destinée à un public
Gaulois ont été bouleversées par tiraillée entre des rites archaïques
1 ~ l'apport de 1'archéologie. venus de la préhistoire tels les rites
d'adolescents,<< Le Lys d'or >>.
Éditions Clovis (BP 101 - 57233 Bitche),
Jusqu 'alors et en simplifiant, la guerriers, et de fortes influences 224 pages, 75 F.
religion celtique était abordée de <<modernes» qui an·ivent du M. M.
1
deux façons piincipales qui toutes monde méditerranéen comme en
li deux étaient insatisfaisantes. D'une
part, à partir de sources littéraires
témoignent, par exemple, l'analyse
des lieux de culte ou les réformes
Versailles,
le testament secret
grecques et latines, polémiques entreprises par les druides à la
veille de la conquête. Loin d'être
de Louis XIV
1 souvent, fragmentaires tou jours.
D'autre part, à partir de un univers fermé et systématique, par Vincent Beurtheret
1 comparaisons avec le monde celte la vision d'ensemble que suggère C'est au château de Vizille, à une
irlandais, comparaisons qui Brunaux, nuancée et plurielle, Le château de Versailles est un vingtaine de kilomètres de Grenoble,
1
suscitaient d'importantes réserves, s'intègre parfaitement au monde chef-d 'œuvre de l'art classique. Mais que s'était tenue le 21 juillet 1788
1
dues au décalage chronologique et religieux qu 'avait dessiné-Dumézil au-delà du savoir-faire de Mansart- l'assemblée des représentants
spatial, et qui en outre écrasaient (cf les parallèles avec des usages ou de Le Nôtre pour les jardins-, dauphinois qui avait réclamé la
l1
1'originalité et des Gaulois et des scythes, grecs ou latins ; le son architecture recèle une foison de convocation des États Généraux. Le
Celtes d'Irlande. Or, les fouilles saciifice du taureau ; l'examen du symboles et d'allégories cachés qui château, devenu résidence
vol des oiseaux). En revanche, on sont autant de signes que le Roi- présidentielle dans les années vingt,
1 des sanctuaires celtiques
découverts dans le nord de la s'écarte des clichés d'Astérix (pour Soleil a adressé à la postérité. a été transformé en 1984 en musée
France (en particulier Gournay- aller vite) et des banalités sur le gui L'auteur les traque un à un, et nous de la Révolution française. Voici le
1
sur-Aronde et Ribemont-sur- et les druides, une institution qui convie à une promenade étonnante, catalogue, élaboré avec soins, des
1
Ancre) renouvellent entièrement ne marquait pas tout le monde pleine d'érudition et de charme. peintures, sculptures et dessins de
celte. Aussi importante dans son AMDG Éditions, 235 pages, 230 F. ses collections. Quelques artistes
notre connaissance des religions
V.T.
des Celtes de Gaule. Inventeur du domaine que l'ouvrage de Pierre- fameux- David, Hubert Robert,
ii site de Gournay-sur-Aronde,
archéologue de terrain mais très
Yves Lambert sur la langue
gauloise (Errance), cette étude est Philippe-Égalité
Guérin ... - en côtoient d'autres
souvent inconnus du grand public.
bon connaisseur des textes anciens appelée sans aucun doute à devenir par Evelyne Lever La pauvreté de l'allégorie naissante
:1 qu'il a rassemblés et retraduits, le livre de référence sur les le dispute souvent au ridicule.
solidement armé sur le plan religions gauloises. Ennemi déclaré de la famille Co-édition RMN. Diffusion Le Seuil,
1
Errance. 216 pages, 160 F. royale, propagateur des cahiers de 285 pages, 75 planches couleurs,
conceptuel, Jean-Louis Brunaux
doléances puis ouvertement 245 illustrations noir et blanc, 250 F.
propose une nouvelle synthèse de FRÉDÉRIC VALLOIRE V.T .


LIVRES

L'expérience France depuis deux cents ans, voici


le la mer: Alexandre Dumas, un aventurier de génie ce formidable récit d'aventures.
les Européens et CD-Rom/lmagP et Littérature/Acamédia Phébus. 400 pages, 135 F.
F.
les espaces maritimes
Jeune maison d'édition à vocation littéraire multimédiatique,
tu XVIII• siècle Le voyage
Acamédia a pour ambition de sauvegarder et de mettre à la portée de
>ar Liliane Hilaire-Pérez tous un patrimoine inaccessible. Alexandre Dumas offrait pour ce coup en Cochinchine
d'essai un terrain d'une particulière richesse. L'homme d'abord, vif, (1787-1789)
Le développement de la brillant, séduisant, engagé dans une vie sentimentale aussi exubérante par Louis-Gabriel Mullet
tavigation au XVIII' siècle, et son que les aventures de son temps, riche un jour, pourchassé le lendemain
ôle prépondérant dans les échanges des Essards
par ses créanciers ... L'œuvre surtout, immense et foisonnante. Voilà ce
ommerciaux, a bouleversé les
qu'offre ce CD-Rom à travers des centaines d'images, 80 illustrations Ce récit inédit, découvert dans
tonnées traditionnelles, et pas
d'époque, 350 pages-écran de notices sur la vie, l'œuvre et l'époque une malle par Bruno Bizalion,
tniquement sur un plan économique
d'Alexandre Dumas, 47 000 pages-écrans d'œuvres (61 romans et descendant de Mullet des Essards,
•u social. Par le biais de la mer, les
œuvres diverses, dont le fameux Grand dictionnaire de cuisine) , des manque ni de charme ni de vivacité.
ontemporains ont fait
milliers de liens hyper-textes. L'utilisateur a dans les mains deux Commis aux revues (une sorte de
'apprentissage de la notion
chronologies interactives. Dans l'une, la vie de Dumas au cœur de son commissaire de bord) sur la frégate
l'espace; ils ont découvert le temps
temps. Dans l'autre, l'œuvre au sein du monde littéraire. Ont collaboré la Dryade, ce marin de 24 ans
t ses variations. L'auteur étudie les
ransformations que cette prise de les meilleurs spécialistes universitaires. Neuf millions de mots sont appartient à une expédition voulue
onscience a peu a peu engendrées. indexés. Portes et parcours accessibles aux néophytes comme aux par Vergennes pour aider le roi de
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5020 Paris), 384 pages, 145 F. projet unique en son genre. Destiné à un public jeune et cultivé, mais En échange, la France recevrait le
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~éring, Kamtchatka- curiosité et de son imagination. mer raconte la vie à bord, les escales
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tar Jean Mabire GUY CHAMBARLAC homme fin, intelligent et
observateur. C'est la manière
Le Nord, le froid, la glace. Avec Grande expédition nordique». apprend l'arabe, voyage en Tunisie, d'aborder une femme de couleur, de
:éring, Jean Mabire propose la Pendant l'été 1741, ses deux bateaux dans les Aurès, en Anatolie et ne rapporter une fête chez les
remière biographie de ce Danois du abordent séparément la côte sud de rêve que de découvrir les sources du Malabarres, de décrire Pondichéry,
ut! and né en 1681, formé au métier l'Alaska. Le retour est Nil. Habillé en arabe, il arrive au Manille, de porter des appréciations
e marin sur les navires de la cauchemardesque : bâtiment qui se Caire en juin 1768, remonte le Nil sur les porcelaines du Japon ou sur
:ompagnie des Indes orientales et disloque, tempêtes, neige, glaces, jusqu'à Assouan, vagabonde au gré les soies de Chine, de juger le
assé au service du tsar Pierre le scorbut, hivernage de fortune sur de ses curiosités, rejoint la mer système politique de Cochinchine
!rand en 1703. Officier l'île du Commandeur où ce fils de Rouge, la traverse, suit la côte de qui donnent sa valeur à ce petit livre.
onsciencieux et discret, Viking meurt le 8 décembre. Ce ne l'Arabie, gagne 1'Abyssinie en pleine Des choses vues, des petits riens qui
ourlingueur plus que courtisan, sera qu'en août 1742, sur une guerre civile. Bruce y participe avec composent un document de qualité.
dèle au souverain qu'il s'est choisi, embarcation faite de bric et de broc, allégresse mais n'oublie pas son Les Éditions de Paris. 160 pages, 120 F.
que les rescapés regagnent le objectif principal. Et dans une course F. V.
'itus Béring connaît une carrière
onorable mais lente. Pourtant, en Kamtchatka. Trente deux hommes échevelée, il découvre à 1'automne
mvier 1725, peu avant de mourir, le sur soixante-seize manquent à 1770 les sources du Nil Bleu. Le Il était une fois
:ar Pierre le choisit comme chef l'appel. retour est une épopée dans un Monaco. Une famille.,
'une expédition scientifique qui Glénat. 300 pages, 120 F. Soudan ravagé par la guerre et par le 700 ans d'histoire.
evra découvrir s'il existe un isthme F. V. fanatisme musulman. Le 29 par Jean des Cars
u un passage entre l'Asie et novembre 1772, épuisé, Bruce atteint
Amérique. Traverser la Sibérie, Aux sources du monde Assouan. Six mois plus tard, à L'histoire de la principauté de
:joindre le Kamtchatka récemment par James Douglas Bruce Marseille, Buffon le consulte sur la Monaco ressemble à un roman de
:connu, c'est 8 000 kilomètres. soit faune africaine. Sa renommée a cape et d'épée. En 1297, deux
lus de deux ans pour cette petite Deux mètres de haut, un quintal et atteint Paris, Londres où il est élu soldats gênois déguisés en moines
oupe d'une cinquantaine demi de muscles, excentrique à faire membre de la Royal Society. Mais franciscains, François et Rainier
'hommes. Le 14 juillet 1728, un frémir ses amis, colérique, curieux son comportement, ses histoires, (tel
Grimaldi, s'emparaient de nuit de la
1teau construit sur place (ses pièces de tout, habile dessinateur, le steak prélevé sur une vache
forteresse du rocher de Monaco.
~t toutes été transportées), hisse les querelleur par plaisir et par nécessité, vivante), la publication de son
Leurs héritiers parvenaient à
Jiles. Béring explore des îles et des c'est James Bruce, né le 14 Voyage en 1790 retournent l'opinion
conserver le bastion, et prenaient en
rres inconnues, rencontre des décembre 1730 à Kinnair House, en contre lui. On suspecte sa bonne foi,
1619 le titre de princes de Monaco.
Jpulations étranges. Très vite, il Écosse. Marchand de vins par on le traite de menteur, on le
Au Grand Siècle, ils s'introduisaient
:quiert la certitude de naviguer mariage, voyageur par goût (il compare au baron de Münchausen
à la cour de France, et dès le Second
lire deux continents. Hivernage, connaît toute l'Europe), pourvu dont la suite des aventures lui est
Empire leur histoire devenait une
)Uvelle navigation, relevés grâce à ses intuitions commerciales ironiquement dédiée ... La polémique
véritable chronique du Gotha. Jean
trtographiques, retour à Saint- de confortables revenus, autodidacte durera-après sa mort (en avril 1794),
des Cars raconte avec brio les sept
:tersbourg où il arrive en mars et compétent en archéologie, en jusqu'à la découverte en 1864 et en
siècles d'histoire mouvementée de la
730. Là, les spécialistes qui n'ont médecine et en astronomie, il se 1876 des sources du Nil Blanc. On
plus ancienne dynastie régnante
ts quitté leurs bibliothèques doutent retrouve en 1762 consul général du s'aperçut alors que tout était
d'Europe.
: sa découverte. Béring leur répond roi George III à Alger. Sur le plan authentique, que 1'Écossais n'avait
Le Rocher. 355 pages, 139 F.
tr une deuxième expédition, << la politique, un désastre. Mais Bruce dit que la vérité. Introuvable en
M. M.

Il
Apaches, voyous (6 février) et suscitant des haines par des raisons politiques (Pie XI Le temps des
et gonzes poilus forcenées comme des fidélités était favorable à la politique chemises vertes
Le milleu parisien du début tenaces. Ce livre constitue une étude européenne d'Aristide Briand, bête par Robert O. Paxton
du siècle aux années soixante fouillée de la vie politique française noire de 1'AF) que par des motifs
par Claude Dubois sous la III' République. religieux qui eurent cependant leur Cet historien américain avait
Fayard. Notes et index (des personnes et part. Depuis longtemps l'Église publié en 1973 un livre controversé
Mirontons malgracieux, gouapes des thèmes) , 1 195 pages, 250 F.
s'inquiétait de voir un mouvement sur le France de Vichy qui fut
à surin, julots tatoués, flanqués de J.P.A.
aussi important dirigé par un exploité par les milieux favorables à
leur marmite d'un côté,« hommes agnostique fort éloigné du message une culpabilisation de la France.
d'affaires » en rider, de l'autre : ils La condamnation
évangélique. Quand la condamnation Dans une étude plus nuancée, il
sont tous là (photos à l'appui), réunis de L'Action française fut levée en 1939, le vide, créé par la traite de la profonde crise du monde
par les soins de Claude Dubois (le par Philippe Prévost condamnation de l'AF, dans la rural français entre les deux guerres,
<< Titi » du Figaroscope) , grand
France encore catholique, avait été d'où émerge la personnalité
chroniqueur de l'armée du crime. Il Sur une décision qui déchira le rempli par la démocratie chrétienne charismatique d'Henri d'Halluin dit
ne s'en défend pas, elle le fascine ; il catholicisme français, l'auteur a en attendant le progressisme. Dorgères, leader d'envergure d' un
le reconnaît « les voyous de l'ancien consulté les archives du quai d'Orsay La librairie canadienne. 29, rue de la mouvement paysan qu 'il assimile à
temps avaient du panache ». et les carnets du cardinal Baudrillart. Parcheminerie, 75005 Paris. Annexes et une classe dans les années trente.
L'évocation a du prix : de Vidocq à Il n'a aucun mal à démontrer que la index, 210 pages, 120 F. Orateur doué, il excellait dans
Manda, de Casque d'or à Mesrine mise à 1'index de l' AF par le Vatican J.P.A. l'agitation de masse. Paxton en parle
règnent les vrais, les arcans. Puis,
en 1926 s'explique peut-être autant avec sympathie, même s'il ne
c'est le clan Zemmour, les années
70, et l'évolution de la pègre vers le tranche pas le cas Dorgères plus
réactionnaire et antiparlementaire
business. Entre temps, on est passé Les armes qui ont fait l'histoire
des apaches et autres gonzes poilus que fasciste ... Pétainiste mais pas
par Dominique Ve1mer collaborateur après 1940, il fut à
au milieu. Très à l'aise, Dubois
excelle à situer les frontières. Il sait l'origine de la Corporation
Aux heures éclatantes des victoires comme aux heures sombres des paysanne de Vichy et des lobbies
tout de Bébert l'enjôleur, Jules des
Sables, Jean le Frisé, mais son cœur boucheries, dans la boue, le froid, la neige ou les sables, sur le pavé gras agricoles après 1945 (CNJA,
est du côté du Balajo, le musette de des villes et dans la broussaille des maquis, elles ont été l'espoir des FNSEA, etc.). L'homme était trop
la Bastoche, où officiait au soufflet à hommes : espoir de vaincre, espoir de vivre, espoir de changer enfin ce personnel pour peser sur la
douleurs son ami Jo Privat, mémoire monde dans 1'odeur de la poudre et l'ébranlement des détonations ... politique nationale. Son action resta
du mitan. À lire pour la justesse du Symboles de foi, de peur mais aussi de courage, les armes sont, bien engluée dans des rivalités
ton. souvent l'ultime argument de ceux qui ont mis « leur peau au bout de leurs paralysantes. Il reste quelque chose
Parigramme. 143 pages, 165 F. idées». du dorgerisme dans la nostalgie
E.V. actuelle d'un uni vers rural
Oui, les armes ont fait l'histoire. Mieux encore, les armes sont
disparu ...
1'histoire. Elle témoignent, bien sûr, à leur manière, des progrès constants Le Seuil, collection L'univers historique.
Le colonel
d'une civilisation technicienne, mais aussi de l'époque qui les a vu naître, 312 pages, 160 F.
deLa Rocque et si nombre d'entre elles, filles des défaites, furent forgées pour de J.P.A.
par Jacques Nobécourt lointaines revanches, d'autres ont pris d'emblée une solide option sur
l'aventure coloniale ou la conquête des << pays-frères >> ... Hommes d'influence
Copieuse biographie, très
Dominique Venner sait fort bien cela, lui qui, naguère, crapahuta là-bas, du xx~ siècle
renseignée, de l'homme qui dirigea,
dans les djebels calcinés d'Algérie avant que de se croiser pour les valeurs par Yves Chiron
entre 1930 et 1939, les Croix-de-feu
puis le Parti social français (PSF) qui d'une Europe debout, aux temps héroïques de la guerre froide et de la
compta plus d'un million décolonisation. Et si, homme fait, l'ex-chef de section est resté amateur de Les hommes d'influence ne se
d'adhérents. Le colonel de La belles armes, l'écrivain engagé s'est mué, au fù des ans, en hisrorien cachent pas, mais préfèrent 1'action
Rocque fut le bouc émissaire aussi serein de la geste de ce siècle. Les armes forment donc, tout naturellement, efficace à la publicité. Yves Chiron
bien des gauches, pour qui il la trame même de son œuvre, résolument campée au carrefour de la en étudie sept, presque tous disparus,
incarnait le péril << fasciste >>,que des connaissance et de l'action. sauf Pierre Bergé, bienfaiteur de la
droites radicales qui lui reprochaient Ainsi, s'en remettant à Dominique Venner pour << parler d'armes », les gauche branchée et antiraciste. Dans
son immobilisme politique. Ses 1'ordre, Albert Kahn, René Cassin,
Éditions Crépin-Leblond- qui publient également le magazine spécialisé
activités de résistance lui valurent Jean Monnet, Louise Weiss,
Cibles- se donnaient les moyens du succès avec force anecdotes inédites
d'être arrêté en 1943 et déporté. À (féministe de choc, mais oubliée),
concernant les armes les plus célèbres, la course à la fortune de leurs Étienne Hirsch, Paul Delouvrier.
son retour de déportation en 1945, il
inventeurs, le tout pimenté d'agréables digressions littéraires ou Certains interviennent à la SDN
fut derechef emprisonné sur pression
du parti communiste et mourut peu cinématographiques. entre les deux guerres, d'autres
après. Le général de Gaulle lui rendit Un éclectisme de bon aloi se retrouve dans le choix des utilisateurs, de conçoivent la législation de
hommage mais seulement en 1961. Winston Churchill- sauvé par son pistolet Mauser- à André Malraux, l'Épuration ou les constitutions
Jacques Nobecourt entreprend de client chez Astra, en passant par James Bond << 007 >> et Elko Krisantem françaises. On les retrouve dans les
réhabiliter cette personnalité dont la (majordome de SAS le prince Malko Linge), sans oublier Patton ou John coulisses du mouvement européen.
doctrine politique imprécise résultait Wayne, Gavrilo Princip, fine gâchette aujourd'hui bien oubliée, Bonnot, Ils mêlent le pragmatisme à une
d'une sorte de nationalisme chrétien bien sûr et toute l'équipe des<< bandits en auto>>, mais aussi Guillaume II, idéologie plutôt mondialiste. En
et social que 1'on retrouvera après adepte de l'étui-crosse, ou le sous-lieutenant Ernst Jünger, virtuose du P.08 analysant les personnes et leurs
1945, aussi bien au RPF qu 'au MRP. et ultime détenteur de l'ordre<< Pour le mérite »... œuvres, 1'auteur ne tombe ni dans le
Il se dégage le portrait d'un homme Éditions Crépin·Leblond. 172 pages, 180 photos, 149 F. dénigrement ni dans le
plus modéré que ses partisans, ARNAUD SIBUET conspirationnisme. Il s'appuie sur la
refusant les épreuves de force documentation ouverte. Ce qui suffit

Il
LIVRES

amplement. Pour qui sait lire et


décrypter. Loués soient nos seigneurs
Éditions Tradiffusion. Champ Francey 28, par Régis Debray
1630 Bulle (Suisse). Index, 186 pages, 90 F.
J.P.A. ll n'appartient pas à n'importe qui de comprendre suffisamment son
époque, puis de se connaître assez bien soi-même, pour établir de l'une à
Affaire Touvier, l'autre des observations propres à instruire ses semblables.« qui peut se vanter
la contre-enquête d'être contemporain de son temps?» demande d'ailleurs Régis Debray dès
par Jean-Claude Valla les premières pages de la monumentale et passionnante autobiographie où il
raconte vingt ans d'aventure, de passions politiques. La notion même de
L'année 1994 a été marquée par <<temps » contient à elle seule des repères très contradictoires selon la date," le
lieu de la naissance, le milieu social de chacun, pour ne rien dire du caractère
le vaste montage politico-judiciaire
individuel venu d'une incontrôlable hérédité.
organisé autour du procès de Paul
Ainsi, dans la seconde moitié du XX' siècle, quelles relations
Touvier, condamné à la détention
particulières pouvaient bien s'établir entre l'un des meilleurs élèves de
perpétuelle pour<<complicités de Janson de Sailly, d' une excellente famille bourgeoise du XVI'
crimes contre 1'Humanité » arrondissement de Paris, et un Indien des Andes englué dans sa misère, ou
cinquante ans après les faits qui lui rongé de révolte et de fièvres s'il habitait les jungles traîtresses du
sont reprochés, un record ! Mais Venezuela ? Le premier rêvait d'aventures. Son destin pouvait s'accomplir
que sait-on de l'homme et des faits seulement s'il rejoignait le second. Rien d'autre.
réels ? Il faut donc saluer le travail de Truman quant à 1'utilisation de la Par 1'intermédiaire de Fidel Castro, Karl Marx et Vladimir Ilitch
de Jean-Claude Valla qui travaille bombe. Oulianov dit Lénine, respectivement décédés en 1883, et 1924 se bornèrent
depuis plus de vingt ans sur Presses de la Cité. 228 pages, 110 F. à offrir le billet d'avion. Sans justifier de leur choix, puisque les Maîtres
1'histoire de Lyon des années 1940- V.T. n'ontjamais de compte à rendre aux disciples, même à l'intérieur du
1944. L'auteur analyse en détailles prétendu matérialisme<<scientifique >>.
charges retenues contre l'ancien Soixante-dix ans Sur cent quatre vingt douze pages bourrées de confidences, d'analyses
milicien, établit son rôle exact et d'émigration russe d'un intérêt exceptionnel, l'auteur laisse lui aussi subsister quelques
replace précisément dans le (1919-1989) mystères. Par exemple, sur sa conversion au marxisme. Le charme
contexte de l'époque les par Nikita Struve qu 'exerçait à Normale Sup le prêche de Louis Althusser sur la classe de
événements concernés. Il analyse philosophie ne suffit pas à tout expliquer. À la même époque, Raymond
ensuite les ressorts de la traque Aron aussi accumulait des mérites. Sa disponibilité, son obligeance
La révolution de 1917 avait personnelle envers ses cadets rendaient même son approche très facile.
médiatico-judiciaire déclenchée
précipité un million de Russes hors Pourquoi le si subtil et intelligent Régis Debray préféra-t-ill'un à l'autre?
après que le président Pompidou,
des frontières de leur pays. Nikita Risquons cette hypothèse suggérée par le souffle si puissant de son livre :
dans le s0uci de la réconciliation
Struve retrace l'histoire de cet exode parce qu'il avait la tête épique ; parce qu'il gardait de son passage chez les
nationale, eut décidé de passer
unique dans 1'histoire contemporaine bons pères la nostalgie des Croisades, des martyrs et des saints.
1'éponge sur les événements
tragiques de 1944. Un véritable livre - « exode de la Russie, note-t-il, er Dans cet ordre de valeurs, 1'Occident vers 1960 n'offrait plus de
d'histoire, qui concerne également non pas exode des Russes ». Il s'est magnificences consommables. Sa cause ne manquait certes pas de grandeur,
l'actualité la plus immédiate dans la surtout penché sur 1'émigration ni de peuples à libérer dans l'Est européen. Mais la bourgeoisie
mesure où il révèle très précisément installée en France, la plus n'envisageait plus longtemps de prendre Moscou, autrement dit de
importante jusqu 'à la Seconde conquérir Jérusalem. Toute la praxis de Raymond Aron- la praxis,
le rôle de certains médias
Guerre mondiale. Il brosse un camarade, la praxis -dépérissait dans un orléanisme coincé entre
institutionnels au sein du système
tableau précis de sa composition, Tocqueville et le pacte atlantique. Rien de bien excitant pour une tête
je pouvoirs.
évoque les formations politiques qui chercheuse éprise d'épopées. Le marxisme offrait mieux.
~ditions du Camelot. Nombreux documents
Jhotographiques inédits, 320 pages, 150 F. la divisaient, décrit sa vie Certes, sa version bureaucratique khrouchtchevo-brejnévienne pouvait
5 rue Fondary, 75015 Paris. intellectuelle à travers les journaux et rebuter les natures ardentes. Du moins, se proposait-il toujours de changer
J. K. les revues qu'elle publiait- à travers le monde à la Kalachnikov, avec des cortèges, des chœurs, des fêtes, de la
ses écrivains aussi -, sans oublier le musique, des spectacles, en un mot des émotions. Grâce à elles, le
Hiroshima Nagasaki, romantisme révolutionnaire survivait aux ankyloses de la Révolution.
rôle fédérateur de 1'église orthodoxe
Debray se laissa envoûter.
ou la fin de l'empire dans 1'exil. En annexe, il a joint un
Le public, la littérature et le siècle 1'en remercièrent. Ils devront en effet
divin ? dictionnaire de 500 noms des à son fourvoiement la description sans doute unique mais luxuriante du
~_Jar Michel Hél'Ubel personnalités les plus éminentes de dernier continent communiste surgit soudain des profondeurs océanes de
cette « Russie hors frontières ». l'histoire : le léninisme sud-américain, avec ses guérilleros farouches , ses
Le 6 et le 9 août 1945, pour Nikita Struve, directeur des éditions complots sanguinaires, sa joie de vivre tropicale jusqu 'aux frontières de la
nettre un terme à la guerre du Ymca-Press qui publièrent en tragédie. Dès qu 'il débarque dans la nouvelle Mecque du socialisme des
,acifique, le président américain Occident le manuscrit de L'Archipel Caraïbes, notre voyageur découvre « une vieille capitainerie générale de
rruman prit la responsabilité de faire du Goulag, appartient à une famille l'Empire espagnol ». Il en rapportera des tableaux, des portraits d'époque
arguer la bombe atomique sur les qui a tenu un rôle de premier plan éblouissants, ceux de Castro, Guevara par exemple. La seconde partie de
leux villes japonaises d'Hiroshima dans la communauté russe de Paris. l'ouvrage ramène l'auteur parmi des carnassiers de moindre envergure,
:t Nagasaki, provoquant des ravages Fayard. 350 pages, 130 F. comme François Mitterrand. L'analyse de caractère qu 'il en propose peut
:ffroyables dans la population civile. M. M. servir de modèle pour un genre difficile.
"e propos de Michel Hérubel, Avec de l'humour, une profondeur d'esprit hors pair, le goût du baroque,
:pécialiste de la Seconde Guerre que Lire? 3 de la cocasserie, l'instinct du drame, ce livre se classe parmi les classiques.
nondiale, est d'abord d'étudier les par Jean Mabire Les admirateurs du Questionnaire y retrouveront l'ampleur d' un destin
errnes de la lutte qui opposait le individuel mêlée aux cataclysmes collectifs pratiquement disparus depuis
Ernst von Salomon. Un record !
apon traditionnel et l'Amérique. Il Jean Mabire n'est pas seulement
Gallimard. 592 pages, 140 F.
.'est penché surtout sur la 1'écrivain de l'enracinement, GILBERT COMTE
esponsabilité, souvent controversée, l'historien de la Nom1andie, le poète

Il
des récits de marins, de soldats et de
NOUVELLES PARUTIONS réprouvés. Il est aussi le plus original
des critiques littéraires. Depuis
plusieurs années, chaque semaine,
La Cité antique, par Fustel de pages, 85 F). Dans une perspective Israël, de la greffe rejetée à l'État dans Narional-Hebdo, il publie en
Coulanges, préface de François nullement libérale (les libéraux ne digéré, par Jean-Claude Rolinat absolue liberté le portrait d'un
Hartog (Champs/Flammarion, 520 comprennent rien aux révolutions), (Godefroy de Bouillon, 270 pages, écrivain disparu. Ainsi l'œuvre est-
pages, 45 F). Réédition de l'ouvrage réflexions d'un témoin (à Varsovie 150 F). Une histoire non convenue elle examinée dans sa totalité et
fameux (1864) du grand historien, en 1920 et à Moscou en 1929) sur la de l'État d'Israël, l'analyse de ses 1'écrivain restitué dans son hérédité,
alors inconnu, qui entendait révolution bolchevique. atouts et de ses faiblesses face à la son environnement, ses racines. De
démonter l'usage abusif fait par la Les surprises de la Loubianka, par nation palestinienne et au monde chacune de ces œuvres, Mabire
Révolution d'un modèle antique Vitali Chentalinski (Robert arabo-islamique. On lira en dégage un sens auquel les
artificiellement fabriqué par les Laffont, 368 pages, 149 F). contrepoint l'étude fouillée de Zeev professeurs de littérature ont
Jésuites autant que par Rousseau. Nouvelles découvertes dans les Sternhell, Aux origines d'Israël, rarement songé. Il le fait avec un
archives littéraires du KGB. Les Entre nationalisme et socialisme éclectisme parfait, une absence totale
Richard Cœur de Lion, par John
méthodes de la police bolchevique (Fayard, 590 pages, 190 F). de préjugé, de 1'humour et une sorte
Gillingham, préface de Ivan
(Tchéka) pour asservir de tendresse pour l'engagement quel
Cloulas (Noêsis, 500 pages, 150 F). Histoire des paysans de France, par
l'intelligentsia dans la période que soit le camp et la nationalité.
Par un médiéviste britannique, le Claude Michelet (Robert Laffont,
léniniste. Les écrivains transformés Ainsi, dans le troisième volume (Que
portrait véritable, situé au cœur de 302 pages, 249 F). Moins une histoire
en espions et en délateurs avant Ure ? 3) réunissant, comme les
son temps, du grand Plantagenêt. que des histoires de paysans.
d'être broyés. précédents soixante-quinze portraits
L'auteur se réjouit (p. 281) de
Sainte Brigitte de Suède, par d'écrivains accompagnés de savantes
Bénédicte Demeulenaere (Le Heidegger résistant, par Marcel l'offensive des « modernes contre les
bibliographies établies par Anne
Conche (Éditions de Mégare, 01370 anciens ». grâce à quoi, l'agriculture
Rocher, 136 pages, 79 F). Écrit dans Bernet, on voit cohabiter Maurice
Treffort, 28 pages, 51 F). L'auteur, fit « le plus prodigieux bond en avant
un style alerte, ce livre prend place Barrès et Henri Barbusse, Jean Cau
professeur à la Sorbonne, réfute les qui soit ». Progrès de la production,
au sein d'une série d'histoires de et Paul Claudel, Hugues Rebell et
accusations de crypto-nazisme mais mort programmée de la
saints (Patrick et Benoît). Histoires Boris Vian, André Malraux et
portées contre Heidegger. Plaidoyer paysannerie. Il fau t être aveugle pour
pieuses, légendes dorées, pleines de Thierry Maulnier, Rider Haggard et
philosophique où opère la séduction ne pas lier les deux phénomènes.
merveilles et de miracles, fort Henrik Ibsen, Moeller van den Bruck
éloignée donc de 1'histoire véritable de l'enchaînement impeccable des La ligne de mire, discours aux ou George Orwell. Ce qui compte
qu'il serait pourtant intéressant de idées par le questionnement. citoyens européens, tome 2, I988- aux yeux de Jean Mabire, ce n'est
décrypter. Jacques Bainville, l'Europe entre 1995, par Alain de Benoist (Le pas 1'art pour 1'art, bien que la
deux guerres, 1919-1936, par Labyrinthe, 220 pages, 120 F). On critique esthé[Link] présente.
Les Tudors, par Georges Minois
Christophe Dickes (Godefroy de lira avec un intérêt tout particulier le mais le ressort secret de chacun de
(Que Sais-Je? 3 140. 128 pages, 40 F).
Bouillon, 215 pages, 125 F). texte de 1995 sur l'individualisme et ces hommes et l'influence qu 'ils ont
L'avènement de la nouvelle dynastie
Analyse d'une pensée en action. la dissolution du lien social dans les exercée, parfois à leur corps
sous Henri VII à travers complots et
Pensée vérifiée par la qualité des sociétés européennes à la fin du XX' défendant. De volume en volume,
soulèvement, la rupture avec Rome
prévisions. siècle. prend forme la première hi stoire
et la religion nationale au règne
suivant (Henri VIII), l'affirmation Enquête sur la Tradition métapolitique de la littérature du XX'
Images du fascisme, 1943-I945
enfin d' une puissance montante sous aujourd'hui, par Arnaud Guyot- siècle.
(Éditions des Monts d'Arrée, Tél. :
Éditions nationales, 316 pages, 150 francs.
Élisabeth l'n. 0 l 40 67 77 06. Deux cassettes Jeannin (Guy Trédaniel , 205 pages,
Ouvrage en vente à la Libraisie Duquesne,
vidéo, 350 F). Films d'actualité sur 98 F). Dix questions (ou reviennent 27 avenue Duquesne, 75007 Paris,
Charette, l'homme et sa légende
le République sociale italienne et les noms d'Abellio, Evola ou tél • [Link].55.
(Librairie du Mémorial de Vendée,
Mussolini. Guénon) à douze auteurs. Pour D.V.
La Chabotterie, 85260 Saint-Sulpice
l'ampleur de leur prisme, le non-
le Verdon, Tel : 02 51 42 81 00) . La France libre, par J.-L.
initié retiendra particulièrement les PhUby, père et fils :
Catalogue << Charette et sa légende >> Crémieux-Brilhac (Gallimard,
réponses du Christian Guyonvarc 'h la trahison dans le
présentée au Mémorial de Vendée 970 pages, 198 F). Par un gaulliste
et de Paul Sérant.
en 1996. De magnifiques de la première heure, une histoire sang
reproductions en couleur retraçant la documentée et laudative qui se perd Histoire politique de ln France par Antony Cave Brown
vie et la mort du héros de la Vendée. souvent dans les détails. À noter depuis 1945, par Jean-Jacques
également dans la collection Que Becker (Armand Colin, 208 pages, Quel auteur de romans
Kit Carson, par Guild et Carter
Sais-Je (1078) une Histoire de la 73 F). Dans une collection destinée d'espionnage aurait osé imaginer un
(Le Rocher, 440 pages, 159 F). La
France libre par Jean-François aux étudiants d'études politiques. un destin aussi fabuleux que celui de
plus sérieuse biographie d'une des
Muracciole. aide-mémoire institutionnel, assorti Kim Philby? Philby, l'insaisissable
grandes figures de la Frontière,
de chronologies et de documents. espion du siècle, 1'acteur de la
séparant légende et faits réels. Viêt-nam, Pourquoi les États-Unis
ont-ils perdu la guerre ? par Les empires et ln puissance, La mystification qui trompa Hitler sur le
Que sont les Indiens devenus ? par lieu et le jour du débarquement en
Nguyen Phu Duc (Godefroy de géopolitique aujourd'hui, par Jordis
Ward Churchill (Le Rocher, 354 Normandie, l'agent double qui,
Bouillon, 420 pages, 165 F). Par un von Lohausen (Le Labyrinme. 260
pages, 148 F). Essai vengeur écrit infiltré au plus haut niveau dans les
ancien professeur de droit à Saigon, pages, 129 F). Réédition et mise à
par un Indien creek, dénonçant les rangs de 1'Intelligence Service, sema
ministre des Affaires étrangères par jour d'un ouvrage ca pi tai. Sous
techniques de spoliation et de la panique dans tous les réseaux de
intérim en 1973, la première étude 1'éclairage de la géopolitique et de la
déculturation des Yankees à renseignements occidentaux.
globale de l'échec américain, mais tradition habsbourgeoise, mille ans
l'encontre des Indiens. sacrifiant sans sourci ller ses amis à
aussi de la politique chinoise dans la d'histoire européenne. Une Europe
Le sourire de Lénine, par région. Les limites de J'analyse définie avant tout comme la la cause communiste, avant de
Malaparte (Perrin & Perrin, 140 stratégique américaine. communauté d'espace franc. disparaître en 1963 au cœur du
<< paradis soviétique >> . Il avait de qui


LIVRES

C'est le sang successifs ne semblent pas mesurer semble vouloir condamner au silence
de l'amour et le sang les implications de la présence en cet ouvrage décapant ...
de la peine France de près de cinq millions de Éditions Saint-Paul. 288 pages, 100 F.
PERE ET FILS musulmans, l'ouvrage dirigé par 3, rue Porte de Buc, BP 652, 78006
par Guy Dupré Versailles Cedex.
Annie Laurent apporte nombre de
LA TRAHISDI mises au point. Il est réalisé avec la J.K.
Ce recueil d'articles publiés dans
DAIS l ESAND les années 1959 à 1989 s'impose
collaboration de personnalités parmi
les plus qualifiées ; le professeur Une histoire
comme un vade mecum restituant la Roger Arnaldez, membre de du xxe siècle
mémoire vive, les tentations et les l'Institut et islamologue de Anthologie de Raymond
échecs des droites sur fond de guerre réputation internationale, le général Aron
franco-française. De Joseph de Maurice Faivre, historien spécialiste
Maistre à Maurras, d'Abellio à des communautés harkies, Jean-
André Hardellet, de Barrès à Jünger, À un détail près, cette anthologie
Pierre Péroncel-Hugoz, journaliste
Dupré retrace dans une langue soigneusement établie par Christian
au Monde qui fit œuvre de pionnier
somptueuse les itinéraires d'une Bachelier mérite son titre. Mort en
en dénonçant, dès 1983, dans son
famille d'esprit aux cent visages. 1983, Raymond Aron, malgré sa
Radeau de Mahomet, la montée en
Denses, nourries de références grande perspicacité, ne pouvait
tenir: son père, Sir John Philby, puissance de l'islamisme radical, le
historiques, littéraires, rendre compte des événements
avait inoculé dans ses veines démographe Yves Montenay, etc.
métaphysiques, ces pages épuisent le Vivre avec l'islam ouvre plusieurs immenses survenus à partir de 1989,
l'insidieux poison de la trahison. réunification allemande, implosion
contenu d'une bibliothèque très à débats à propos de << l'assimilation »
Successivement serviteur de sa de 1'URSS, bouleversements de
contre-courant des utopies modernes. et du << dialogue » islamo-chrétien.
gracieuse Majesté aux Indes avant la l'Europe orientale. Mais telle qu'elle
Guy Trédaniel. 288 pages, 140 F. On retiendra particulièrement la
Première Guerre mondiale, puis est, cette anthologie est précieuse
E.V. lumineuse analyse qu'Annie Laurent
explorateur intrépide dans les sables pour qui veut jeter un regard
du Moyen-Orient, conseiller privé du réserve aux « orientations
Vivre avec l'islam ecclésiales depuis Vatican Il» et à rétrospectif approfondi sur un siècle
roi Ibn Saoud, Sir John fut, à ce titre, qui commence vraiment entre 1914
l'instigateur de la mainmise Ouvrage collectif dirigé l'attitude ambiguë de la plupart des
par Annie Laurent pasteurs de l'Église de France face à et 1917. Raymond Aron tirait une
américaine sur les richesses
l'islam. Des observations dont la légitime fierté d'une intelligence
pétrolières du jeune royaume, au
rigueur dérange, puisque l'épiscopat qu'il appliquait avec un bonheur égal
détriment de l'Angleterre, son pays, Alors que les gouvernements
à l'épistémologie, à l'analyse
contre lequel il ne cessa jamais
économique, à la stratégie nucléaire
d'œuvrer. Écrite par l'auteur de La
Guerre secrète (chez le même Par delà droite et gauche., ou à l'histoire de la philosophie.
éditeur), cette double biographie est permanence et évolution des idéaux Esprit brillant et inclassable, détaché
en apparence de tout emballement
fascinante. et des valeurs non conformistes
Pygmalion-Gérard Watelet. 680 pages, 189 F. passionnel, il ne céda qu 'une fois à
par Arnaud lmatz
G.C. la colère. C'était après avoir entendu
la petite phrase du Général sur le
Docteur d'État en sciences politiques, Arnaud Imatz est connu pour ses « peuple d'élite, sûr de lui et
mstoit·e de
travaux sur la guerre d'Espagne et un ouvrage de référence sur José dominateur > >, qu 'il interpréta
la décentralisation Antonio Primo de Rivera. Comme ill ' observe dans 1'introduction de cet comme une critique. Rebelle aux
française essai, les idées non conformistes (celles des droites de conviction) ont fait systèmes, aux dogmes et aux
par Jean-Marc Ohnet 1'objet de travaux universitaires nombreux, mais écrits par des adversaires factions, son honnêteté intellectuelle
dans une intention dépréciative. Par delà droite et gauche s'inscrit dans scrupuleuse lui permit de
À l'ordre du jour, la une perspective toute différente. Après avoir analysé de façon remarquable comprendre même ce qu'il n'aimait
jécentralisation. Souvent mise en et neuve les idées dominantes à la fin du XX' siècle (mondialisme, droits pas. On lira avec un intérêt tout
;ause pour des affaires de de l'homme, antiracisme) et décrit les techniques utilisées pour neutraliser particulier le texte intitulé Nations et
;orruption. Celles-ci sont-elles 1'expression des idées non conformes, 1'auteur propose un vaste panorama empires rédigé en 1957, et qui
;onsubstantielles à celle-là ? Jean-
des idées de droite en France et en Europe depuis la Révolution. Un tel constitue un survol de 1'histoire du
\1arc Ohnet (directeur général de
travail n'avaitjamais été entrepris sous cette forme et sur une aussi longue monde dans la partie essentielle du
'Institut de la décentralisation,
durée. Imatz distingue actuellement deux grands courants d'idées. L'un, XX' siècle comparée à l'histoire
iirecteur de la revue Pouvoirs
qu 'il appelle traditionaliste (souvent d'inspiration chrétienne), rejette en universelle. Tout est intéressant, y
'ocaux) fait le point dans une
·igoureuse étude d'ensemble. Des bloc la modernité et rêve de restaurer une harmonie perdue, en partie compris ce qui est périmé. Se trouve
' libertés locales » chères à mythique. L'autre, qu'il nomme conservateur-révolutionnaire, (mouvance ainsi souligné combien le monde a
[ocqueville à la « collection de Nouvelle Droite), croit au dépassement dialectique de la modernité et à la changé en quarante ans, de 1957 à
"pays" autonomes >>, soulignée par permanence de l'essentiel sous des formes nouvelles. Peut-être existe-t-il 1997.
aujourd 'hui plus de passerelles entre adeptes de ces deux courants que ne Plon, 960 pages, index, 159 F.
3raudel, le débat oscille depuis un
;iècle et demi entre l'observance du le suggère l'analyse de leurs différences, ce dont témoigne l'apparition D.V
logme jacobin de 1'État unitaire, et récente d'un troisième courant syncrétiste, celui du populisme national
Pa:.rt'!'i r·•~ ali~t~.-~ pa•·
a nécessaire réforme structurelle auquel Imatz consacre plusieurs pages éclairantes. Il se montre en revanche
.kan-Paul An:,:..l..lli.
·econnaissant aux collectivités sévère pour la Nouvelle Droite qu'il place sous le seul éclairage de ceux
(;uy Clmmhad:lf'. (;illu ·•·l Cun•h· .
ocales le droit de « décider qui ne 1'aiment pas. À cette réserve près, cet ouvrage constitue un travail
.kan 1\app•·l, " :u·ha \l:m•ki.
oca/ement ». important et nécessaire, rédigé dans un style clair et agréable. L'éditeur eut Al'llmul Silnlf'l, Vi•·:,:ini•· Tanlm ,
.ivre de poche, coll. références . 351 pages, été bien venu de le compléter par un indispensable index.
16 F. F•·«'·.lf.•·i•· \'alluil·•·, ~:,.;, . \'ali·•<
Godefroy de Bouillon. 272 pages, 150 F.
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DOMINIQUE VENNER "''11114'1',
Vos réactions aux
numéros précédents
Clovis, général Le désastre de France, les Allemands eurent moins, ce chiffre a été réévalué à la
30 000 tués, soit trois fois moins que hausse. Le Dictionnaire cité plus
romain de 1940 les Français ». Pour ce qui concerne haut {tome 1, p 783) donne 120 000
les pertes françaises , j'ai toujours morts {militaires). Même chiffre
Dans votre n° 17, consacré à Clo- Je veux vous dire ma satisfaction entendu le chiffre de 100 000 à dans Histoire militaire de la France
vis, Dominique Venner écrit que de votre article " Le désastre de 120 000 soldats tués. Pour les Alle- {tome 4, 1993). Quant aux pertes
Clovis était à la fois roi des Francs 1940 » paru dans votre n°18. Vous mands, par contre, le nombre est allemandes pour la même cam-
et général romain comme d'ailleurs, vous êtes gardé d'un parti pris et du plus controversé. Où est la vérité ? pagne de France, Philippe Masson
avant lui, plusieurs autres chefs jugement tranché habituels faisant Quelques lignes au-dessus, vous (Histoire de l'armée Allemande,
francs, Teutomer , Richomer, etc. ressortir que c'est la société françai- écrivez aussi que « Rommel atteignit Perrin 1994, p. 124) donne 27 000
Quelles sont les sources auxquelles se tout entière qui s'est effondrée. Cherbourg après avoir effectué plus tués et 15 000 disparus.
on peut se référer au sujet de cette Quelques remarques s'imposent : de 2 000 km en 24 heures ». 2 000 D.V.
étonnante assimilation ? À l'opposé des nôtres, les blindés ou 200?
Jean-Claude Durieux ennemis étaient groupés en unités de Page 44, 3' colonne, 3' para-
masse ; /'aviation allemande avait la graphe, vous écrivez : « 200 000 sol- Philippe Henriot
Il ne s'agit pas d'une assimila- maîtrise de l'air ; notre système de dats anglais et 100 000 français
tion, mais d'une réalité. C'est le communication radio était inexistant pourront rendre grâce à Hitler Cité en page 63 de votre numéro
professeur Karl-Ferdinand Wer- aux niveaux subalternes ; quant au d'avoir arrêté la marche de ses blin- 18 au sujet de mon livre sur Philippe
ner qui, le premier, a mis en évi- flux insensés des civils sur les routes, dés aux portes de la ville ... ». J'ai Henriot, je tiens à répondre à ce
dence le rôle capital joué par les sa présence tient essentiellement à la toujours retenu que le corps expédi- docte critique : Je suis pointilliste.
Francs au sein de l'armée romaine désertion de leurs postes des autori- tionnaire britannique totalisait Mieux vaut pointillisme qu'« appro-
en Gaule dès le troisième siècle. tés administratives ... La capture de 100 000 hommes sous le commande- ximarionnisme ».
Collaborateur de notre numéro 17 près de deux millions d'hommes ne ment de Lord Gort. 100 000 ou Je suis sympathisanr du person-
{page 27, << Clovis et le miracle s'explique pas par un prétendu 200 000 soldats anglais ? nage. Je lui laisse la responsabilité
franc»), le professeur Werner est « refus de combattre », mais bien Georges Vandaele de l'affirmation. À force d' enquêres
membre de l'Institut. Voici les plutôt par la carence du commande- contradicroires er fravaux de pure
références précises de ses travaux ment aux échelons supérieurs. En Bien entendu, Rommel n'a pas recherche, Henriot s'est révélé pour
sur cette question : résumé, l'ennemi a gagné en 1940 parcouru 2 000 km pour atteindre moi de plus en plus arrachant. Atten-
- Les origines avant l'an mil, parce qu'il était le mieux organisé, Cherbourg, mais 200 km, ce qui dons le prochain biographe.
Paris, Fayard, 1984. {Tome 1 de le mieux motivé. est déjà beaucoup. Le zéro de trop
Historiquement parlan!, si j'ose
L'Histoire de France, dirigée par J. Terraubella est imputable à une coquille.
dire, il n'avait pas cessé, depuis
Jean Favier), ch. 10 et 11, pages Concernant l'évacuation de Dun-
1943 (après Stalingrad), d'expliquer
255-310. 263 ss. « Puissances des Mon enfance a été nourrie de kerque, le Dictionnaire Larousse de
le choix de sa posirion pour échap-
généraux francs dans l'Empire>>). récits de la Grande Guerre, où le la Seconde Guerre mondiale {1979,
Réédition « Le Livre de poche, per au capitalisme inhumain er au
soldat allemand était le plus souvent, tome 1, p. 545, article BEF) donne
références », n° 432, 1992, pages bolchevisme barbare, c'est-à-dire au
présemé comme un balourd. les précisions suivantes : " Le 3
287-350. Et dans « Le Livre du Le passage dans mon village, en juin voit la jin des rembarquements mondialisme et au communisme. Je
mois », Paris, 1995, 2 volumes, fin juin 1940, durant des heures, des à Dunkerque : 225 000 soldats n'ai pas cessé de cirer ses phrases
du tome 1 et début du tome 2. unités allemandes, dans un ordre et anglais et 115 000 Français ont été percutanres.
- La Conquête franque de la une discipline qui tranchaient avec transportés en Angleterre par les Devait-il amorcer un virage sur
Gaule. Itinéraires historiogra- le spectacle de la fuite de nos marines alliées. » Selon la même l'aile en prenanr conracr avec la
phiques d'une erreur. Bibliothèque troupes que nous avions vu précé- source, du 10 mai au 20 juin 1940, Résisrance, comme le firenr des
de l'École des Chartres, tome demment m'a profondément marqué. les pertes du corps expéditionnaire proches du Maréchal ? Ce n' érair
XXX, 1996, pages 7-45. {v pages Jean Vergnaud britannique en France n'ont été pas son genre, je /'ai, je crois, vrai-
19-34, spécialement page 33). Cet que de 3 500 tués. Concernant les men! monrré.
article donne les références Votre article « Le désastre de pertes militaires françaises de la François-René Nans
{auteurs et sources) sur la carrière 1940 » m'a particulièrement intéressé. même période, les statistiques du P.S. Philippe Hem·ior n'a jamais
romaine étonnante de plusieurs Vous y écrivez (page 45, 3' colonne, ministère des Anciens combattants parlé à Radio-Paris, mais comme
chefs francs dès le IV'-V• siècles. avant-dernier paragraphe) « qu'en (J.O. du 26 mai 1948, page 2 938) orareur narional sur la radio d' Éror
D.V. mai-juin 1940, pendant la campagne indiquaient 88 681 morts. Néan- de Vichy .

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